Journal de l'instruction publique, 1 juillet 1863, Juillet - Août
Volume VIL 1 ^ DE Montreal, (Bas-Canada) Juillet et Août, 1863.Nos.7 et 8.SOMMAIRE.—Science: Les Nations à l’Exposition Universelle de Londres, en 1862.—Le Continent Européen.—L’Orient et le Nouveau Monde, E.Levasseur, (suite et fin).—Gompte-rendu du Cours d’Histoire du Canada de M.Ferland à l’Université-Laval, (suite).— Education: Quelques principes fondamentaux de l’Education, (suite), Th.Braun.Exercice de grammaire.—Analyse logique, par N.Laçasse.—Avis Officiels : Erections et divisions de municipalités scolaires.— Nominations de commissaires d’école.—Diplômes accordés par les Ecoles Normales.—Diplômes accordés par les Bureaux d’Examinateurs.—Dons offerts au Département.—Instituteur disponible.—Editorial : Distribution des prix et des diplômes dans les Ecoles Normales.—Examens et distributions de prix dans les Collèges, les Académis et les autres institutions d’éducation.—Vingtième Conférence de l’Association des Instituteurs de la circonscription de l’Ecole Normale Jacques-Cartier.—Dix-neuvième Conférence de l’Association des Instituteurs en rapport avec l’Ecole Normale Laval.—Conférence de l’Association des Instituteurs en rapport avec l’Ecole Normale McGill.—Extraits des Rapports des Inspecteurs d’Ecole pour 1861 et 1862.—Petite Revue Mensuelle.—Nouvelles et Faits Divers : Bulletin des Sciences.—Distributions de Prix : Ecole Normale Jacques-Cartier.—Ecole-modèle annexe.—Ecole Normale Laval.— Ecoles modèles annexes.—Académie St.Denis.—Collége-Masson.SCIENCE.Les nations A l’Exposition Universelle de Londres en 1S62.DEUXIÈME PARTIE.LE CONTINENT EUROPEEN.—L’ORIENT ET LE NOUVEAU MONDE.I.—l’europe.(iSuite et fin.) Le continent, en rassemblant, de Barcelone à Moscou, ses broches et ses métiers à coton, n’atteindrait pas encore le chiffre énorme de la production anglaise qu’un habile statisticien évaluait, avant la crise, à près de trois milliards : aussi, le continent ne peut-il nullement prétendre à la supériorité dans la production des articles à bon marché.Les tarifs modérés vers lesquels l’économie politique a fait enfin pencher, depuis quelques années, les Etats européens, n’ont pourtant pas tué Gand, le Manchester du continent ; ils ne tueront pas la Normandie, qui continuera de fournir à la France ses cotonnades ordinaires, comme elle en fournit depuis longtemps aux marchés étrangers.Dans les tissus fins, la France n’a même pas de crainte à concevoir.Mulhouse égale Manchester dans la fabrication des madapolams, et Manchester, malgré les efforts et les progrès de ses fabricants, est loin de l’égaler dans les tissus imprimés et dans la haute nouveauté.Le goût est encore aujourd’hui le cachet particulier de l’industrie française ; Mulhouse se l’est en quelque sorte approprié pour le colon, comme Lyon pour la soie, et chaque exposition confirme ses vieilles renommées : ville remarquable à plus d’un titre, que l’économiste ne doit pas se lasser de proposer comme modèle à la France industrielle ; là le fils, quelle que soit sa fortune, ne dédaigne pas de succéder à son père et de travailler à maintenir une réputation qui remonte à l’origine des toiles peintes ; là, le patron s’inquiète du sort de l’ouvrier et cherche à stimuler en lui le sentiment de la prévoyance ; Jà enfin, l’intelligence des manufacturiers a vaincu un des plus grands obstacles que puisse rencontrer l’industrie du coton, l’éloignement du port d’approvisionnement, en compensant le prix de la matière par la finesse du travail, et formé, dans le midi de l’Alsace, un groupe puissant qui compte au moins un million cinq cent mille broches et cinquante-cinq mille métiers.Pourquoi faut-il qu’une crise, dont on ne saurait prévoir la fin, désarme en ce moment les métiers, et jette le trouble et la misère au sein de cette belle industrie ?Pour la laine comme pour le coton, la France se défend par la qualité contre les masses de la production anglaise.Sédan occupait, selon l’ordinaire, la place d’honneur dans la draperie par la finesse et la solidité de ses draps unis, de ses casimirs et de ses satins de laine.Elbeuf, qui est notre plus importante fabrique, se distinguait par une très-riche exposition de draps forts, Reims par ses flanelles et ses mérinos.Toutefois la fabrique française ne doit pas s’endormir dans la possession longtemps incontestée du marché national et dans la sécurité du succès qu’elle obtient chez l’étranger, à qui elle vend pour une valeur d’environ 250 millions de lainages.Les principes de liberté, qui sont enfin devenus la règle de notre législation douanière, lui imposent de nouveaux devoirs.Roubaix, qui s’y était mal préparé, a souffert, parce que ses articles de fantaisie légère, dans lesquels le coton se mêle à la laine, ont rencontré tout à coup la grande production à bon marché de l’Angleterre.Aujourd’hui, Roubaix se met à l’œuvre avec une ardeur stimulée par la lutte, et reconquiert sa place sur le marché.Mais ce n’est pas seulement d’outre-mer que peuvent venir les concurrents ; la Belgique sait aussi produire à bon marché.Verviers, qui fabrique aujourd’hui non-seulement les draps, mais la plupart des étoffes de laine pure ou mélangée, se distinguait par la modicité des prix, unie à la bonne confection ; il a des draps noirs, doux et souples à la main et d’assez belle apparence, qu’il donne à 11 fr.75 c.le mètre ; des draps jaspés à 5 et 6 fr., et dans les draps légers, il descend à 5 fr.85 c.Ces prix expliquent le succès de ses exportations en Amérique, et la France pourrait bien offrir à ses munufacturiers un débouché non moins large que les Etats-Unis, pour longtemps appauvris.Son exposition était, à ce titre, une des plus curieuses parmi celles des industries textiles.Lyon est toujours la reine de la soierie.Dans cette industrie, plus encore que dans toute autre, il faut du goût, de Ja délicatesse, de la variété, qualités dont la nature a libéralement doué notre nation.Si Lyon, cette année, attirait moins la foule des curieux qu’en 1851 et en 1855, ce n’est pas que ses fabricants fussent au-dessous d’eux-mêmes.Mais la mode a changé : aux grands et riches dessins, aux ramages et aux guirlandes, elle préfère aujourd’hui les couleurs unies, ïes rayures ; elle se fait simple, sans toutefois se faire beaucoup plus économe, et les fabricants ont suivi la mode; leur exposition avait moins d’éclat que les précédentes.D’ailleurs, leurs étoffes, pressées les unes à côté des autres dans 4287 ^99^5354 10G JOURNAL DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.de hautes vitrines où la lumière semblait ne pénétrer qu’à regret, et que séparaient des sentiers trop étroits, perdaient une partie de leur charme , l’air et la perspective manquaient aux plus séduisantes.Les beaux modèles n’étaient pourtant pas rares, et l’apparente simplicité, cachant la richesse sous des formes sévères et des couleurs tempérées, servait merveilleusement le goût.La moire et le velours épinglé, le noir, le violet et le gris, les fleurs estompées, étaient en faveur.C’est en parlant de Lyon qu’il convient d’insister sur ces détails, moins frivoles qu’ils ne le paraissent.La France tient le sceptre de la mode; pour le conserver, il est bon qu’elle la gouverne en souveraine éclairée, sans obéir au hasard de tous ses caprices; qu’elle vaiie ses dessins, mais en pratiquant toujours l’art des nuances et en restant fidèle aux lois de l’haimonie, que les Anglais violent encore trop souvent, et que nos voisins du continent eux-mémes semblent connaître imparfaitement.La France les oublie aussi quelquefois quand, à côté de tant de coiffures qui font honneur aux modistes de Paris, elle en expose qui sont si lourdement surchargées d’or.Est-ce la mode qui commande ?Mais le goût du fabricant ne pourrait-il pas, dans l’intérêt même de la durée de son succès, tenter de ramener la mode au bon sens, c’est-à-dire à comprendre que les arts, même les plus modestes, ont chacun des lois qui leur sont propres ; qu’une robe n’est ni unjpaysage ni un tapis, pas plus qu’une sculpture ne saurait être un tableau, qu’une coiffure est faite pour orner et non pour écraser le visage ?A la vérité, il faudrait, ce qui n’existe pas toujours, que le fabricant et le dessinateur eussent eux-mêmes un goût sûr et éclairé.L’étude seule des modèles peut le leur donner, en développant et consolidant les qualités naturelles de notre race.C’est pourquoi on ne saurait trop applaudir aux efforts de quelques-uns de nos manufacturiers et aux généreuses pensées du gouvernement, qui se propose d’améliorer et de propager l’étude du dessin, et il faut en savoir gré à l’exposition de 1862; car elle nous a stimulés en nous montrant les importants résultats obtenus déjà par l’Angleterre, qui n’avait elle-même ouvert ses écoles de dessin qu’en constatant sa propre défaite à l’exposition de 1851.C’est ainsi que la comparaison des produits et l’aiguillon de la concurrence poussent au progrès.Dans les soieries ordinaires, si le premier rang est encore à la France, il faut avouer que le terrain est vivement disputé; que, sans parler de l’Angleterre, les soieries unies de Zurich, les rubans et taffetas de Bâle, les velours de Crefeld, représentaient, au palais de Kensington, trois grands groupes industriels dignes d’occuper la place qu’ils ont conquise sur le marché européen.Dans cette revue de l’industrie, à mesure qu’on s’éloigne du point de départ, c’est-à-dire des modifications élémentaires que la grande industrie fait subir à la matière, et qu’on s’avance vers les raffinements de l’art et du luxe, la France semble grandir ; dans les dentelles, les porcelaines, les bronzes, l’orfèvrerie, l’ameublement, elle est la première, non-seulement sur le continent, mais dans le monde entier, et elle reprend l’avantage sur sa puissante rivale.Ce n’est pas toutefois qu’elle ne puisse, même dans ses genres favoris, rencontrer des émules ; nous avons dit combien l’Angleterre avait fait des progrès dans la décoration de ses cristaux et de ses faïences.Autour d’elle, l’Espagne a ses grandes dentelles de soie noire, dont le dessin, tracé en lignes vigoureuses, drape avec grâce les épaules des femmes, et dont nos marchands ne paraissent pas apprécier le mérite à sa juste valeur.Bruxelles a sur le marché une réputation plus solidement établie, et nul ne conteste i’exquise élégance de sa dentelle ; mais ses prix élevés limiteront touiours la vente.La Suisse, au contraire, tente l’acheteur par le bon marché de ses broderies.En Italie, la bijouterie s’inspire de l’antiquité, et Castellani imite dans la perfection les bijoux étrusques ; mais ce genre de reproduction est très-borné, et d’ailleurs une copie n’est pas une œuvre d’art.L’Italie a plus d’originalité dans les coraux que Naples expose, et dans les chapeaux de paille que l’Europe entière achète.La Bohême a ses cristaux, que la mode recherche, mais que le bon goût n’approuve pas toujours.Parmi les industries üa luxe, il en est une qui est cultivée, et cultivée avec succès, dans un grand nombre de pavs : je veux parler des faïences dans le genre des majoliques du XVIe siècle.L’Angleterre, nous le savons, est parvenue à y exceller ; Florence s’y applique, la Belgique y réussit et y mêle heureusement le ton des peintures flamandes, qui donne aux tapis de Tournai un cachet particulier de distinction.Mais, dans la porcelaine, rien n’égalait les merveilleuses coquetteries rte la manufacture royale de Dresde ; on s’y trouvait en plein XVIIIe siècle: amours bouffis, guirlandes de fleurs et de fruits s’entrelaçaient pour former des coupes, des cadres, des meubles : c’était d’un art parfait, auquel il ne manquait que la variété.Voilà bien des rivaux qui prétendent ne pas laisser à la France le monopole de l’entretien du luxe.Celle-ci, du reste, peut se défendre.Les dentelles de la Compagnie des Indes pouvaient soutenir et défier toute comparaison.Les tapis d’Aubnsson et ceux de Neuilly se distinguaient par le bon goût et ne le cédaient qu’aux ravissants médaillons de la manufacture de Beauvais.Les Gobelins font de véritables œuvres d’art quand ils tissent des dessin* de fantaisie, des guirlandes, des attributs de chasse destinés à décorer des panneaux ; mais l’admiration empressée de la foule les égare, quand à ces sujets qu’ils traitent si bien, ils préfèrent la reproduction des grands tableaux de maîtres.La laine ne saurait lutter contre la palette, et n’a pas la ressource des glacis pour fondre ses nuances ; l’éclat de ses couleurs trahit la main la plus habile, et la copie dénature l’original : c’est du Rubens gratté.La France occupe, dans les arts, un rang qui oblige à être sévère quand on juge ses produits, et surtout quand on les juge par ces grands établissements de l’Etat qui doivent êtres les modèles du goût.Si nous pouvons nous montrer exigeants avec eux, c’est parce qu’ils nous ont appris eux-mêmes à l’être,et que, d’ailleurs, la raison de leur existence ne saurait être que dans leur perfection.Ainsi, tout en donnant à la manufacture de Sèvres le tribut d’éloges qu’elle mérite encore cette année, on peut regretter que la profusion de ses richesses nuisît au coup d’œil d’ensemble ; il aurait fallu plus d’air à ces grands vases dont quelques-uns s’élèvent presque à la hauteur d’une composition historique, à ces délicieux biscuits, tels que ce bel enfant aux ailes naissantes à qui sa mère tend la main, à ces oiseaux et à ces épis d’un blanc presque transparent qui se détachent discrètement sur un fond gris.Nous avons remarqué avec plaisir que Sèvres abusait moins des paysages plaqués 6ur des tasses et des bouquets de fleurs, imitées à tromper un colibri, mais jetées au hasard, sans souci de la forme du vase ou de l’harmonie des teintes du fond.Toutefois, qu’elle prenne garde, dans la représentation des personnages, d’abaisser ou de fausser l’art en ne traçant que des esquisses pâles, sans modelé : les artistes qui fabriquaient les majoliques italiennes du XVIe siècle procédaient tout autrement.Nos industries artistiques reflètent l’esprit de notre société : elles procèdent plus de l’érudition que de l’inspiration.On fait de l’é-de la renaissance, du Boule, du rococo ; on combine les trusque, genres, mais on n’en crée pas.Le gothique semble en ce moment relégué dans les ornements d’église, où on l’imite avec une grande habileté pour n’en citer qu’un exemple, la maison Bachelet avait exécuté, sur les dessins de M.Viollet-Leduc, un baptistère qui est un chef-d’œuvre.L’antique est surtout en faveur dans les bronzes, et nos fabricants, Lerolle, Delalontaine et autres, puisent à pleines mains dans l’Egypte, la Grèce et l’Etrurie ; on ne saurait qu’approuver cette tendance, qui forme un goût pur et sévère.Mais il ne faut pas abuser des meilleurs modèles ; quand Marchand, à côté de vases d’un goût parfait, construit toute une cheminée avec des motifs empruntés à l’antiquité, il dépasse le but et fait un pastiche bizarre, dont l’Egypte et la Grèce semblent ne fournir qu’à regret les éléments.La même critique pourrait s’adresser au genre Boule ; on en abuse quelquefois, parce qu’en France même, comme ailleurs, on est exposé à prendre l’éclat pour l’élégance, On pourrait abuser même de la sculpture en chêne en mulliplant les ornements sans mesure, et en fabriquant des meubles d’un usage impossible, quoique à cet égard nous soyons passés maîtres : de nombreux fabricants, et par-dessus tous les autres, Fourdinois, en donnaient les preuves.Entendons-nous, toutefois, maîtres dans 1 ornementation, dans la délicatesse avec laquelle nous fouillons le bois, mais non dans la manière dont nous traitons les personnages: la reproduction des traits de l’homme et des expressions de la vie est la pierre de touche des artistes, et, sur ce point, nous pâlissons en face des confessionnaux belges du XVIe siècle ou des portes de Saint-Maclou., L’orfèvrerie française pourrait aussi trouver dans les temps passés et dans sa propre tradition des œuvres rivales des siennes : on en aurait vainement cherché au palais de Kensington.L Ang e-terre n’est pas seule atteinte de la manie des bonshommes, la Belgique a le même travers, et la Prusse, malgré la sévérité, je ciirai presque la raideur de son orfèvrerie, n’en est exempte.Rien n’approchait de l’exposition de M.Odiot, de celle de M.Chnstofle, dont toutes les pièces étaient, cette année, d’un gout pur, sans profusion de matière et sans clinquant.A l’aide de la galvanoplastie, M.Christofle lutte aujourd’hui contre le bronze et obtient, sans retouche, des produits d’une perfection achevée ; c est une mine que l’industrie ne tardera certainement pas a exploiter avec grand succès.Il est une autre nouveauté que j'aurais du signaler, et qui se rattache à l’industrie des bronzes : je veux parler des marbres-onyx de l’Algérie, qui se marient de la ’namere la plus heureuse avec le vert antique.C’était encore M.Christofle qui possédait la pièce magistrale de l’exposition française, celle à laquelle la commission avait réservé, au centre, la place d honneur, JOURNAL DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.107 le grand service de la ville de Paris.Les personnages y étaient en grand nombie, chevaux marins traînant le navire de la ville de Paris, tritons folâtrant tout autour, sur là glace unie des eaux, quel modelé ! quel art de groupement et quelle harmonie dans l’ensemble ! Les candélabres seuls répondaient imparfaitement à cette majestueuse composition; et on doit le regretter, car il faut des chefs-d’œuvre sans défaut pour excuser la lourde dépense que s’impose une administration publique en faisant de pareilles commandes.Toutefois, les Anglais ont trouvé là une leçon et des modèles dont ils ont dû faire leur profit.On peut faire un reproche général aux industries de luxe en France, et surtout aux industries de l’ameublement : elles ne se plient pas assez aux mœurs des pays étrangers, et leur exportation en souffre.Ce n’est pas que je leur demande de prendre les défauts des autres ou de sacrifier leur propre originalité; mais elles pourraient appliquer leur goût et leur habilité à des modèles et à des besoins qui ne sont pas ceux de nos appartements.L’Anglais aime, et non sans raison, les meubles très-solides.Que n’en fabriquons-nous pour lui qui aient le double mérite de la solidité et de la beauté?Il ne saurait le plus souvent où poser nos pendules de bionze; que ne tentons-nous son désir en lui envoyant des pendules telles que la mode renouvelée du XVlIfe siècle en suspend aujourd’hui dans nos salles à m-anger?Je ne veux citer qu’un exemple.La Belgique, qui a le génie de l’imitation et du commerce, a pris nos modèles; elle fait, sans frais d’originalité, de belles cheminées en marbre blanc et en marbre de couleur, mais elle en arrondit le foyer à l’image de l’Angleterre, et les dispose pour brûler la houille.Un Anglais préférera probablement cette adroite combinaison aux cheminées beaucoup plus belles de nos artistes.“ La science et l’art sont les deux mamelles de l’industrie,” disait récemment M.Walewski en rappelant à ses auditeurs la maxime favorite de bully.C’est la conclusion à laquelle conduisait l’examen des produits exposés par les nations européennes au palais de Kensington ; hormis les matières premières, tous tiraient leur valeur, et pour ainsi dire leur substance, de l’une de ces deux sources de vie, d’un côté la science accomplissant chaque jour dans le monde moderne, qu’elle transforme, les merveilles de la production économique, de l’autre côté l’art animant tout ce qu’il touche d une étincelle de l’âme humaine et servant à former et à conserver la politesse des mœurs par les jouissances délicates du goût.La science n’est que la cadette, mais elle a eu une croissance si rapide qu’elle a de bonne heure prétendu à la domination ; elle domine en effet aujourd’hui dans l’empire du travail.Toujours une, et cependant inépuisable dans la diversité de ses inventions, toujours progressant, elle s’applique à tout, pénètre partout et souvent même devance dans les contrées lointaines la civilisation, qu elle conduit par la main.L’art, plus divers, plus personnel, plus attaché au génie particulier de chaque peuple, n’est pas soumis aux mêmes lois de développement; chaque nouvelle découverte s ajoute au monceau des découvertes précédentes et éléve le niveau de la science; mais l’art ne peut grandir que lorsque le progrès moral ouvre de nouvelles perspectives dans l’âme humaine, et il e.-t subordonné à la venue irrégulière dans ce monde des hommes de génie, qui souvent emportent avec eux leur secret dans la tombe.Ce qui ressort surtout de l’étude de l’exposition, c’est que, dans les industries que l’art anime non plus que dans celles que gouverne la science, aucune nation ne peut se vanter de jouir d’un monopole absolu.Il y en a qui sont mieux douées les unes que les autres, celles-ci ayant à leurs pieds le fer et la houille, celles-là possédant en elles le goût du beau et le sentiment de l’harmonie ; mais ce sont des différences que peut presque toujours combler l’énergie morale.Cette Angleterre, la reine de l’industrie, il fut un temps dans l’antiquité où ses habitants étaient des sauvages qui se tatouaient le corps et le visage, et beaucoup plus tard, au moyen âge, des pasteurs dont la principale richesse consistait dans la vente de leur laine à l’étranger.Cette France, qui brille par le goût des arts, était traitée avec raison de barbare par les Italiens du XVe siècle.D’où sont donc venus les changements qui ont placé ces deux pays à la tête de l’Europe ?Ce n’est pas d’une aveugle fatalité ; c’est d’une suite d’événements que l’histoire connaît et qui ont leur cause premiète dans la sage politique des princes, dans l’activité des peuples, dans la volonté de tous.Celte activité, la Belgique, la Prusse, l’Allemagne, la Suisse, d autres peuples encore, la possèdent, et la concurrence, c’est-à-dire le libre jeu des forces appliquées à la production et à l’échange, l’entretient en ne permettant pas au manufacturier un sommeil pendant lequel ses rivaux du monde entier parviendraient peut-être à le devancer.Il faut marcher en avant, toujours marcher, et cet effort, le 6eul noble emploi que l’homme puisse faire du temps qu’il passe en ce monde, contribue doublement à élever le niveau de la civilisation ; car il donne plus de ressort à l’âme et plus de bien-être au corps.iv.—l’orient et le nouveau monde.Le géographe porte les limites île l’Europe jusqu’à l’Oural et au canal de Constantinople.L’économiste et le politique s’arrêtent bien en deçà et sont loin de reconnaître comme européens tous les peuples et toutes les tribus que la conquête et les émigrations ont poussés sur les contrées situées à l’occident de ces frontières.La Russie est européenne sans doute ; la politique l’a depuis plus d’un siècle admise dans ses conseils, et elle s’efforce tous les jours de justifier ce titre en parant sa capitale des pompes de la civilisation et, ce qui vaut mieux, en implantant sur son sol la grande industrie.^ Qui pourrait soutenir cependant que les Cosaques du Don et les Kalmouks de la Caspienne sont des Européens ?—Les Turcs n’en sont pas non plus ; ce sont seulement, comme on l’a dit avec justesse, des Tartares campés en Europe ; par leurs idées, par leurs mœurs, par leur industrie, ils appartiennent à l’Asie.Ce qui peut paraître plus singulier, c’est que le peuple qu’ils ont si longtemps écrasé de leur grossier despotisme, le peuple grec lui-même, a un caractère plus oriental qu’européen.Le souvenir classique qui nous représente dans les Grecs les champions de la lutte de l’Occident contre l’Orient est un souvenir trompeur; les Grecs des guerres médiques étaient tout autres que les Hellènes de nos jours, enfants du Bas-Empire, dont les pères, depuis Constantin jusqu’à l’époque de l’asservissement, ont eu des destinées communes avec l’Orient.En mettant le pied dans tes îles Ioniennes, qui sont comme l’avant-garde de la Grèce, on sent qu’on entre dans un monde nouveau.On y trouve, comme dans PHellade et la Morée, comme en Turquie et en Egypte, les riches broderies d’or ou d’argent sur drap et sur velours.Grecs et Turcs en couvrent également leurs pallicars, leurs selles, leurs babouches, dont le fonds, de couleur verte ou cramoisie, redouble encore l’éclat du métal.L’œil pourtant n’en est pas choqué ; il se plaît même à admirer ces splendeurs, qui semblent rappeler le soleil d’Orient, et il reconnaît la l’existence d’un art particulier, qui a ses lois, son harmonie, et qui mérite d’étre étudié.Toutefois que l’Européen, qui vit sous un autre ciel et avec d’autres mœurs, ne cherche pas trop à l’imiter dans ses fabriques ; il ne ferait qu’une servile copie, plus fausse encore que celles des dessins de Lyon reproduits à Elberfeld.Cependant la curiosité des amateurs pourrait trouver à se sati.-faire non-seulement avec ces objets, mais avec les armes richement ciselées et avec l’orfèvrerie que les Turcs et même les nègres du Soudan décorent d’ornements en cannetille; le commerce pourrait aussi, ce qui donnerait lieu à des échanges plus importants, aller demander à l’Orient ses délicates broderies, qui courent en légers réseaux sur de fines mousselines, ses étoffes diaphanes, que traversent des filets d’or ou d’argent ; la mode qui commence à les goûter trouverait dans leur vàiiété des trésors pour la parure des femmes.Ces articles s’ajouteraient aux tapis de Smyrne, dont la réputation n’est plus à faire, et dont les couleurs si chaudes et si bien fondues n’ont de rivales que dans les cachemires de l’Inde.Hors de là du reste, nulle industrie, des cotonnades grossières, qui laissent une victoire facile aux fabriques de Manchester, et quelques pièces de chaudionnerie, qui en sont encore aux procédés du moyen-âge.Aussi le Levant ne fournit-il guère à l’Europe que des matières premières: huile d’olives, tabac, opium, soie, coton et peaux ; c’était là la partie la plus solide de son exposition, et certainement la mieux appréciée des négociants anglais qui exploitent cette mine.A l’autre extrémité de l’Asie, l’Orient était représenté par le royaume de biam, par la Chine et le Japon : autre groupe et autre race, qui a une civilisation et des mœurs particulières, partant une industrie qui n’est ni celle de l’Europe ni celle du Levant.Le royaume de Siam mérite à peine d’être nommé ; il sent encore le baibare.La Chine, au contraire, ressemble par son industrie à une civilisation décrépite, qui tourne sur elle-même sans pouvoir avancer: ses plus belles porcelaines ne sont'pas les plus modernes* elle en est réduite à se copier, et même, dit-on, à exéculer des’ dessins chinois qn’on lui expédie de Londres avec la commande • ses sculptures, curieusement fouillées dans l’ivoire et le bois dé sandal, rappellent l’école byzantine par le soin minutieux des dé-tails.L’intérêt se portait plutôt vers le Japon, le dernier venu dans les grandes fêtes de l’industrie.Son exposition était d’ailleurs sans contredit, la plus remarquable ; ses soies, dont on estimait là dernière récolte à 135,000 balles, seront un précieux supplément pour les fabriques d’Europe, à qui la matière première fait défaut depuis quelques années.A côté de ses beaux coflies de laque qui sont certainement supérieurs au laque de Chine, le Japon exposait des instruments de chirurgie qui prouvent que ses artisans ne 108 JOURNAL DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.sont pas sans habileté ni ses médecins dépourvus de science ; il avait même des bronzes qui ne manquaient pas d’un certain art.Cependant, de ce côté, on arrive promptement à la limite de leur intelligence.Comme les Chinois, ils connaissent mal la perspective et le rapport des formes ; aussi n’ont-ils véritablement ni peinture ni sculpture ; mais ces défauts ne les empêchent pas de posséder à un haut degré l’art de la décoration, qui procède par des lois différentes ; leurs potiches, leurs laques et leurs porcelaines, dont la mode, séduite par l’éloignement et la rareté, a souvent exagéré la valeur, ont un mérite très-réel, et l’emportent souvent par le goût et par l’entente de la disposition générale, sur certains produits très-vantés de nos manufactures européennes.Le Nouveau Monde était mal représenté cette année à Londres.Caché dans quelques coins obscurs, il était éclipsé par l’antique Orient, qu’il a pourtant dépassé dans les voies de l’industrie de tout l’élan de sa jeune activité.C’est que le plus beau diamant manquait à son diadème: les Etats-Unis, où s’était développée, en moins de cinquante ans, une industrie rivale de l’Angleterre et de la France, figuraient à peine pour la forme sur la liste des exposants.La guerre n’avait laissé qu’à quelques industriels de New-York le loisir de songer au concours de Kensington, et leurs rares envois ne pouvaient pas donner la plus légère idée de cette seconde Europe.L’Amérique du Nord ne comptait, parmi ses Etats, qu’Haïti et la petite république de Cosla-Rica, qui étalaient les produits de leur sol.Plus heureuse, l’Amérique du Sud avait pu se faire représenter par la plupart de ses enfants, Brésil, Venezuela, Equateur, Pérou, Montévidéo, Uraguay ; mais quelle pauvre industrie ! Le Pérou avait de beaux panamas, quelques grossières broderies, de la passementerie lourdement chargée d’or et d’épaisses cotonnades à raies : le goût espagnol a survécu à la domination de l’Espagne.Le Brésil, seul, un peu plus avancé, fabrique de beaux feutres et de bons cuirs ; cependant ses étoffes sont communes, ses toiles cirées mal fabriquées, sa faïence et ses cristaux communs et grossiers.L’Amérique du Sud est encore, comme le Levant, une mine où l’Europe va chercher ses denrées et ses matières premières: le café, le cacao, le coton, le tabac, le caoutchouc dans les Etats voisins de l’Equateur ; les pierres précieuses, améthystes et diamants, au Brésil ; la cochenille et l’alpaca au Pérou ; la laine, les peaux et le bœuf fumé sur les rives de la Plata.Nous glissons en quelques lignes sur des contrées immenses, qui ne tenaient en effet qu’une bien petite place dans le vaste bâtiment de l’exposition universelle.Nous nous étions longuement arrêté sur le groupe européen, et pourtant nous avions à peine indiqué, en Angleterre et surtout hors de l’Angleterre, une faible partie des innombrables variétés de produits qu’avait envoyés l’Europe.Quand on jette les yeux sur la sphère terrestre, on est étonné de voir dans quel étroit espace est enfermée tant d’activité et sont produites et consommées tant de richesses.Sur quelques cent mille lieues carrées vivent près de deux cent millions d’hommes qui sont dans une condition beaucoup plus heureuse que pas aucun autre groupe de population, pressée ou disséminée sur le globe, qui portent leur commerce dans toutes les parties du monde et qui font sentir partout leur supériorité et leur puissance.Ils ne le doivent ni à la fertilité exceptionnelle du sol, ni à leur grande force musculaire, mais à leur persévérance dans le travail et à leur intelligence.Comment douter, en voyant ces merveilleux résultats de l’activité humaine, que la suprême richesse réside, non dans la nature, mais dans l’homme lui-même, principe et fin de toute production ?Ce n’est pas la terre qui manque à l’humanité, puisqu’elle n’est qu’un instrument dont on peut accroître le revenu dans une mesure presque indéfinie, mais l’humanité qui, sur une grande partie du globe, manque à elle-même, faute d’énergie et de science.Cependant la race européenne va semant l’une et l’autre sur sa route; elle a créé les Etats-Unis et le Canada; elle crée, en ce moment, dans cette Océanie, pour ainsi dire inconnue il y a un siècle, le brillant essaim des jeunes colonies anglaises ; elle anime doucement de son souffle quelques-uns des Etats de l’Amérique du Sud ; elle pousse ses chemins de fer et ses lignes télégraphiques à travers l’ancien continent, et bientôt ses longs bras’atteindront directement la Chine; elle colonise avec lenteur, mais non sans quelque succès, le nord et l’occident de l’Afrique.Le génie européen se répand ; il 6e répandra de plus en plus, tantôt par la conversion des autres races, tantôt par la colonisation des contrées inoccupées.Dans un siècle, les expositions universelles, s’ii existe alors un édifice capable de les contenir, auront peut-être moins de variété, mais présenteront sans doute un aspect beaucoup plus imposant encore, qui justifiera mieux leur titre et prouvera à nos petits-neveux que, de leur temps, l’homme aura pris plus complètement possession de la terre, son domaine.Em.Levasseur.{Revue Contemporaine.) HISTOIRE DII CANADA.COMPTE-RENDU DU COURS DE M.L’ABBÉ FERLAND, A L’UNI-VERSITÉ—LAVAL.XXXIII.(Suite.)—{1.) Il n’y a pas dans toute notre histoire une plus grande figure que celle du Père de Brébeuf.Sans doute que les autres missionnaires et quelques-uns de ces braves catéchistes, qui se sont exposés volontairement au martyre et qui l’ont subi avec constance et courage, ont eu autant de mérite que ce saint homme :—Le Père Jogues, entre autres, réunit bien en lui tous les caractères du héros chrétien ; mais les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi le martyre du Père de Brébeuf lui donnent un relief qui le met à part et nous le montre sous un jour tout particulier.Le Père de Brébeuf appartenait à une famille de vieille noblesse normande, habitant les environs de Bayeux, et à laquelle appartient une grande maison d’Angleterre, celle des Arundel.Il était l’oncle du traducteur de la Pharsale de Lucain, et lui-même paraît avoir eu des dispositions littéraires heureuses dont on retrouve les traces dans ses lettres et ses relations.Il fut le véritable fondateur de l’église chez les Hurons, et Dieu bénit à ce point ses travaux qu’à sa mort on comptait environ 7,000 chrétiens au sein de cette nation sauvage.Les circonstances de sa mort offrent un caractère de grandeur qui frappa les sauvages eux-mêmes ; et il semble que sa mort et son holocauste furent le signal de la mort et du sacrifice de cette nation huronne avec laquelle il s’était identifié.Longtemps après sa mort, son nom huron de Echon était porté par des chefs sauvages ; parce qu’on ne voulait pas laisser périr un si grand nom.On admirait dans le Père de Brébeuf une intelligence hors ligne, une grandeur d’âme supérieure à toutes les choses de ce monde, une simplicité angélique et une humilité chrétienne poussée jusqu’à la perfection.Il recherchait toujours les emplois les plus infimes ; à la communauté, c’était à la porte ou à la cuisine qu’il se disait propre; dans les voyages, il était toujours le premier à l’eau pour traîner les canots et il se chargeait toujours du plus lourd fardeau dans les portages.Les sauvages, appréciateurs des avantages physiques, ne pouvaient se lasser d’admirer sa grande taille et sa force prodigieuse :—mais lui-même disait avec une bonhomie touchante, faisant allusion à son nom:—“Moi, je ne suis qu’un bœuf, bon seulement à tracer le sillon.”—Le sillon qu’il a tracé chez les Hurons fut en effet si profond et si bien fait qu’il a produit une riche moisson pour le ciel.Il avait écrit quelque part : “Je me laisserai broyer plutôt que de jamais dire dans les souffrances, c’est assez.”—Il tint parole.A la suite des épouvantables événements que nous venons de décrire, les Iroqouis s’en retournèrent daus leur pays pleins de joie, emportant leur butin et emmenant nombre de femmes, d’enfants et de jeunes gens qu’ils incorporèrent à leur nation.Grand nombre de femmes huronnes chrétiennes conservèrent avec une fidélité étonnante le précieux trésor de la foi, et, longtemps après, les missionnaires retrouvèrent des chrétiens chez les Iroquois.Les restes des missionnaires, laissés mutilés sur la place du village de Saiut-Ignace, furent recuettillis avec respect, ainsi que ceux des Hurons, dont un grand nombre étaient morts avec joie à côté des deux pères, dans la certitude de passer bientôt aux béatitudes du ciel.Le crâne du Père de Brébeuf fut apporté à Québec : la famille du saint martyr envoya un buste d’argent, dans le socle duquel on enferma le crâne, et le tout est encore conservé avec vénération par les Dames religieuses de l’Hôtel-Dieu.Un des derniers gouverneurs du Canada, rendant une pensée déjà exprimée avant lui, disait de ces temps de notre histoire qu’ils ont été les temps héroïques du Canada.En effet, tout ce que le dévouement religieux, tout ce que le courage et la constance chrétienne, tout ce que la bravoure et l’intelligence humaines peuvent offrir de grand dans des circonstances données, tout cela se remarque dans l’histoire de cette époque.Non-seulement les missionnaires ; non-seulement les religieux ; mais les laïcs, les voyageurs, les soldats, les employés de la colonie étaient animés du même esprit.—Ce Jean Amiot dont nous avons parlé, qui, avec une bravoure que tous admiraient, savait, au milieu des occupations les plus pénibles et les plus multipliées, au milieu des embarras et des dangers, accomplir avec une rigoureuse exactitude tous ses devoirs de bon catholique, et qui disait, avec une foi angélique, qu’il trou-vait le courage, dont on était étonné, dans la protection de son saint de prédilection, Saint Joseph.—Ce Couture, qui se livre de lui-même aux Iroquois pour aider le Père Jogues et les Algonquins captifs (1) Voir la livraison du mois de décembre dernier. Journal de l’instruction publique.109 dans Jeur malheur.—Ce Goupil qui reçoit la mort pour avoir marqué du sceau de la croix des enfants mourants, auxquels il ouvrait Je ciel.—Ce Godefroy de Normanville, de la célèbre famille de ce nom, qui disait à ces amis : “ Je suis certain de tomber tôt ou tard dans les mains des Iroquois, je les rencontre trop souvent pour pouvoir toujours leur échapper ; mais je ne crains ni les souffrances ni la mort ; car j’espère bien obtenir la grâce d’une bonne mort en instruisant quelque adulte ou en baptisant quelque enfant pour le ciel.” Rien n’est plus beau que l’histoire de ces cinquante ou soixante années qui suivirent la fondation de Québec par le grand de Champlain ! Les Hurons étaient découragés, et ils semblaient eux-mêmes convaincus qu’une ruine inévitable attendait leur nation, jadis si puissante et l’égale, sinon la supérieure, de cette nation iroquoise qui les frappait en ce moment.Deux bandes de Hurons partirent pour venir se réfugier à Québec sous la conduite du Père Bressani.Dans le même temps, quinze bourgades huronnes furent abandonnées par leurs habitants qui se dispersèrent dans diverses directions.Malgré le peu d’approvisionnement qu’on avait à Québec, on reçut avec charité Jes émigrés hurons: Jes Pères Jésuites, les Ursulines, 1 Hôtel-Dieu firent l’impossible pour les secourir: une partie fut envoyée sur une ferme que les Jésuites possédaient sur les bords de la petite rivière de Beauport.Les missionnaires, désespérant de rendre le courage aux Hurons, se décidèrent avec regret à abandonner leur saint asile de Sainte-Marie qu’ils aimaient tant : on détruisit le fort et l’habitation de peur qu’ils ne servissent aux Iroquois de lieu de ralliement.Les Pères voulaient engager Jes Hurons à s’éloigner et ils leur proposèrent d aller tous s’établir sur l’Ile Manitouline, voisine d’un pays giboyeux et assez éloignée pour être d’un difficile accès aux Iroquois; mais il en coûtait aux Hurons de perdre de vue leur pays, et le gros de la nation alla se fixer dans une Ile de la Baie Géorgienne, l’île Saint-Joseph, aujourd’hui appelée Ch%istian istand ou Charity Island, par les Anglais du Haut-Canada.Le Père Martin, qui a publié la Relation du Père Bressani, visita, ces dernières années, les endroits dont il est fait mention et on y a retrouvé des objets qui ont appartenu aux missionnaires, entre autres un moule à hostie.On construisit sur l’Ue Saint-Joseph un petit fort qu’on appela du nom vénéré de Sainte-Marie ; on bâtit environ 100 cabanes de 8 a 10 feux chacune.Quelques Hurons cependant allèrent se fixer dans Pile Manitouline, dans ce premier exode de Jeur malheureuse nation.La nouvelle retraite de l’Ile Saint-Joseph n’était guère plus à l’abri des Iroquois que le pays qu’ils venaient d’abandonner, et la disette fut affreuse pendant l’hiver dans ce nouvel établissement ; sans la precaution qu avaient eue les Pères de faire quelques provisions de glands et de maïs, tous seraient morts; malgré cela, plusieurs furent réduits à manger des cadavres.Tous les malheurs semblaient vouloir s abattre à la fois sur la malheureuse tribu ; les Hurons turent attaqués par les Iroquois et plusieurs d’entre eux périrent de plus sur les glaces du lac.Au printemps, ils demandèrent au Père Ragueneau de les conduire a Quebec.On partit sans provisions, à la grâce de Dieu.Le long du chemin, on observa plusieurs fois les traces des partis iroquois , mais on ne tut pas attaqué.Vers le milieu du chemin, on îencontra le Père Bressani qui remontait avec une bande de Hurons.Les Hurons du Père Bressani avaient été escortés, jusqu’à l’embouchure de la Rivière-Outaouais, par 40 Français et jusque là on avai.fait bonne gaule et aussi on n’avait point été surpris ; mais à peine les Français avaient-ils quitté le parti pour s’en retourner, que, selon leur détestable habitude, tes Hurons cessèrent de se garder.Une nuit que tous dormaient dans le camp, onze Iroquois se précipitèrent au milieu d’eux, en tirant de l’arquebuse et la hache au poing.Le Père Bressani fut blessé et plusieurs Hurons turent tues ; mais, comme les assaillants étaient peu nombreux, les Hurons, si cruellement réveillés, les eurent bientôt tués ou faits prisonniers à l’exception de quelques-uns qui échappèrent.Ce fait est une preuve.frappante de la négligence des Hurons et de la vigilance et de l’audace de leurs ennemis.Le Père Ragueneau engagea les Hurons qui accompagnaient le I eie Biessam a descendre à Québec.Les Hurons venaient à Québec avec d autant plus de confiance qu’iis savaient l’intérêt qu’ils inspiraient aux Français et qu’ils comptaient sur la coutume invariablement suivie avec une stricte fidélité par les nations sauvages de donner I hospitalité à ceux que des malheurs forçaient à abandonner leur pays.A Montréal, on invita les Hurons à s’établir dans Plie ; mais les Sauvages ne voulurent pas se rendre à cette généreuse invitation parce qu’ils redoutaient le voisinage trop immédiat des Iroquois et savaient qu’il y avait plus de moyens de défense à Québec en cas d’attaque.On reçut les Hurons avec bonté à Québec et on prit soin de tous ceux qu’on put loger dans les habitations et sur les fermes ; les autres cherchèrent leurs moyens de subsistance, moyens bien précaires à la vérité, dans la chasse et la pêche.Ceci se passait en 1650.r 1 D’autres bandes de Hurons s’étaient réfugiées au sein de la nation du Pétun.La nation du Pétun avait été évangélisée et une de leurs principales bourgades avait reçu le nom de Saint-Jean ; Je Père Garnier, d’une famille riche de Paris, résidait alors dans cette bourgade; quelques Hurons s’étaient réfugiés en ce lieu.On apprit bientôt que les Iroquois voulaient venir attaquer la bourgade; les Pétuns, qui étaient braves et se sentaient bien protégés par les fortifications de leur village, prirent cette nouvelle pour une bravade des Iroquois ; mais, apprenant qu’on avait vu les Iroquois dans les bois du pays voisin, ils commirent l’imprudence de laisser leur village sans défense pour aller au-devant de leurs ennemis.Pendant qu’ils tenaient la campagne, les Iroquois prirent une route détournée et tombèrent à l’improviste sur la bourgade de Saint-Jean.Le massacre et la dévastation fut générale.Le Père Garnier, comme ses dignes modèles les R.P.de Brébeuf et Lallemant, parcourait les groupes éplorés des vieillards, des femmes et des enfants, exhortant et administrant les sacrements.Les Iroquois à sa vue s’arrêtèrent d’abord, saisis d’un respect qui les dominait à leur insu, au point qu’ils n’osèrent d’abord l’approcher; mais la furenr reprenant bientôt Je dessus, ils lui tirèrent plusieurs coups d’arquebuse ; le Père tomba comme mort ; mais, bientôt reprenant ses sens, il aperçoit à quelques pas de lui un vieillard mourant qu’il savait n’avoir pas encore été baptisé ; alors il cherche à se tramer jusqu’à lui pour lui ouvrir les portes du ciel ; mais, observé par les Iroquois dans l’accomplissement de cet acte de sublime dévouement, il retombe bientôt mort sous les coups de hache de ces barbares.La petite chapelle du village et toutes les habitations deviennent alors, la proie des flammes et les Iroquois partent emmenant leur captifs.Le lendemain, les guerriers pétuns et hurons arrivent en face de leurs demeures détruites.Pas une plainte, pas un cri, pas une larme ne leur échappe ; c’eût été une honte pour des guerriers sauvages.Us allument tranquillement le feu et, pendant vingt quatre heures, ils restent tous là assis sur les ruines des cabanes, fumant leurs calumets sans proférer une seule parole.A la suite de ce long silence, ils se levèrent, visitèrent la scène du massacre de leurs familles, rendirent les derniers devoirs aux morts, et allèrent rejoindre les habitants d’une autre bourgade de leur tribu.Deux jours avant la destruction de la bourgade Saint-Jean, le Père Chabanel, compagnon du P.Garnier, était parti sur l’ordre de ses supérieurs avec des Hurons pour aller au fort Sainte-Marie.Une nuit qu’ils étaient campés dans les bois, ils entendirent des cris et des gémissements venant d’un campement iroquois placé, sans qu’ils ne s’en doutassent auparavant, dans leur voisinage: ils comprirent alors ce qui était arrivé.Les Hurons, compagnons du Père Chabanel, l’abandonnèrent pour fuir, à l’exception d’un seul, mauvais sujet et de plus apostat.On ne sait pas bien ce qui s’est passé ; mais on retrouva plus tard le corps du Père Chabanel, portant des marques qui indiquaient qu’il avait été assommé.On a conclu des histoires et des derniers aveux du Huron que c’est lui qui avait tué le Père pour s’emparer de son sac qui contenait sa chapelle, quelques livres et autres effets, pourtant de bien peu de valeur en soi.Une autre bande de Hurons se réfugia dans la nation des Eriés, qui, une couple d’années après, fut elle même détruite par les Iroquois.Les habitants de deux villages hurons ne sachant que devenir, se donnèrent aux Iroquois et furent incorporés dans la nation des Tsonnontouans, la tribu iroquoise la plus puissaçte des cinq cantons.Parmi ces Hurons, bon nombre étaient chrétiens, et non-seulement ils conservèrent leur foi, mais ils firent pénétrer chez les Iroquois un commencement d’idées chrétiennes.Vin«t-cinq ans plus tard, les missionnaires retrouvèrent chez les Tsonnontouans des chrétiens qui les reçurent avec joie, après un quart de siècle d attente, et, au sein de la nation barbare, des germes précieux de la bonne semence.Nous avons dit que les langues huronne et iroquoise étaient des dialectes d’une langue mère, commune à plusieurs tribus de cette partie de l’Amérique.Une autre bande alla se réfugier dans Pile Manitouline, où les 1 eres Jésuites avaient voulu conduire le gros de la nation.D’autres | se rendirent à Michillimakinac, à l’entrée du lac Michigan Cette 110 JOURNAL DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.île île Michillimakinac était une île sacrée pour les sauvages, considérée comme une (les demeures favorites du Manitou.Quelques Hutons s’enfoncèrent dans les prairies de l’Ouest ; mais, attaqués et refoulés par les Sioux, ils revinrent vers Michillimakinac d’où plusieurs émigrèrent vers les bords de la Rivière Détroit.Plus tard le P.Poilhier et Monseigneur Hubert desservirent leurs descendants.XXXIV.E33XJ CATION.Quelques principes fondamentaux de l’Education.CSuite.) I
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