Voir les informations

Détails du document

Informations détaillées

Conditions générales d'utilisation :
Protégé par droit d'auteur

Consulter cette déclaration

Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 06
Genre spécifique :
  • Revues
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
Lien :

Calendrier

Sélectionnez une date pour naviguer d'un numéro à l'autre.

Fichiers (2)

Références

Écrits du Canada français, 1960, Collections de BAnQ.

RIS ou Zotero

Enregistrer
BIBLIOTHEÇVE xSAINT=/SVLPICEJvioNmFAL •'W- il?4e 4 .y.k.! tfJJÆBitinlML'L lA (o o' Reliure M*unt C a 0* n 1 Kj v >er tu essayes de me cacher?MONIQUE — Si tu soupçonnes tout le monde maintenant!.MÈRE — Je commence à en avoir assez de vos cacho-i teries, de vos vies à part.de tout ce que vous n’osez vous . 68 FRANÇOIS MOREAU dire que par signes.En somme, je suis la seule à être en dehors de vos secrets! MICHEL — C’est très mal ce que vous pensez là, Madame Foisy! MÈRE, agressive — Comment sais-tu ce que je pense?Il faut que tu aies eu la même idée que moi! MICHEL — Cela m’étonnerait.Ce serait bien la première fois.MONIQUE, effrayée — Michel!.Laisse-nous, veux-tu?MICHEL — Pourquoi?Nous nous entendons à merveille, ta mère et moi.Nous avons les mêmes idées en même temps à une seconde près.N’est-ce pas, madame Foisy?MÈRE, pensive — Ce qui m’étonne, c’est qu’il y ait eu toute cette vie qui grouillait autour de moi, et que je n’en aie rien su.MICHEL — Votre bon ange, c’est votre bon ange qui veillait.Il vous disait de faire mine de rien.Il savait bien, lui, que dès que vous lèveriez les yeux, vous commenceriez à vous poser des questions, à vous meurtrir, à être malheureuse inutilement.Et que toutes ces tortures ne vous apporteraient même pas de réponse.Même pas! Strictement rien! Il vous disait aussi, votre bon ange, que vous y perdriez la paix.MONIQUE — Toi, tu devrais retourner à tes inventions! MICHEL — C’est précisément ce que je fais: j’invente.J’invente qu’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir accepter la vérité pour ce quelle est, et que la plupart des | gens font des dégâts quand ils la découvrent par hasard.MONIQUE — Tais-toi, Michel! Assez! LES TAUPES 69 MICHEL, à la mère, toujours — Elle n’est jamais très belle, la vérité.Et elle n’est surtout pas faite pour ceux qui n’ont pas de tripes! {Il sort.) SCÈNE VIII Monique et sa mère le regardent sortir.Il y a un silence.MONIQUE — Ne fais pas attention.Il aime faire des discours de temps en temps.Cela n’a aucune sorte d’importance.MERE — Est-ce que tu conspires contre moi, toi aussi?MONIQUE — Moi?Mais voyons, maman! MÈRE —Tu as raison, c’est impossible.Je te connais bien, va.Tu es brusque, mais tu as de l’affection pour moi.Et tu peux être tendre.MONIQUE — Je t’assure que tu devrais cesser de te tourmenter.MERE — Tant d’images me remontent à la mémoire.les choses que j’ai refusé de voir ou d’entendre.Ou que je m’étais persuadée d’avoir imaginées.Les jours où je me traitais de vieille folle, où je me moquais de mon imagination, de ma « dangereuse manie » de voir le mal partout.Je vous vois rôder autour de moi, vous m’épiez, vous vous demandez si je vous vois, si je vous entends, si je me rends compte de ce que vous manigancez.Ah, je vous en ai trouvé, des excuses! Quand une ne me satisfaisait plus, j’en inventais d’autres.Mais aujourd’hui, j’en sais trop.Je ne peux pas m’abuser plus longtemps.Je ne peux pas. 70 FRANÇOIS MOREAU MONIQUE, qui faiblit — Pourquoi te torturer?Pourquoi te faire tout ce mal?{Elle s’assied aux pieds de sa mère).MÈRE — Ce n’est pas moi.Je n’avais rien demandé.Maintenant la vie des autres me pèse, elle m’empêche de vivre à ma guise dans le petit monde que je m’étais créé.Tous les autres! Mon mari, ma sœur, toi.MONIQUE — Allons, tu sais bien que ce n’est pas vrai.MÈRE — Ils tournent tous autour de moi, ils me guettent, ils me suivent partout.Ils frappent à ma porte pour savoir si je suis sortie, s’ils sont seuls dans la maison.MONIQUE — Je n’ai jamais fait ça! Jamais! MÈRE — Tu l’as fait deux soirs, la semaine dernière! J’avais dit que j’irais voir le médecin pour mes maux de tête.MONIQUE — Tu me soupçonnais déjà! MÈRE, regarde Monique intensément — Je m’étais défendue de te soupçonner, Monique.Même après ce qui s’est passé hier.Je ne voulais pas que toi.MONIQUE — Alors pourquoi être rentrée dans ta chambre au lieu d’aller voir le médecin?Tu vois bien que tu me soupçonnais! MÈRE, même feu — Dis-moi seulement que je me trompe.Je te croirai.MONIQUE — Je n’ai rien fait de mal.Je te le jure.MÈRE, apaisée — Tu te donnes des airs, tu aimes qu’on te croit violente, mais au fond, c’est à moi que tu ressembles.fu es simple, tu es bonne, et tu es faible.Comme moi.Tu es de mon sang.Et si tu as agi contre moi, je suis sûre que c’était contre ton gré.MONIQUE — Si seulement j’en étais aussi sûre que toi! MÈRE — Maintenant, je sais que tu vas me dire ce qui se passe! LES TAUPES 71 MONIQUE — Oh, maman, cesse de poser des questions! Tu finiras par te faire mal et tout abîmer.MÈRE — Tu es de la même race que moi, tu es simple, et propre.Tu devais souffrir de voir de quelle odieuse façon ils me traitaient.MONIQUE — J’aurais dû te résister dès le début.{Elle cherche à se lever; sa mère la retient) Laisse-moi! MÈRE — Tu ne m’a pas résisté parce que toi aussi tu en as assez.Il fallait que tu parles, que tu te libères.MONIQUE — Ce n’est pas vrai! MÈRE — Dis-moi tout.Il n’est peut-être pas trop tard.Tout n’est peut-être pas perdu?MONIQUE — Laisse-moi! MÈRE, la retient — Tu ne partiras pas! MONIQUE — Eh bien oui, il est trop tard! Trop tard! Trop tard! {Elle a crié cela puis s’est tue, comme étonnée et soulagée à la fois d’avoir parlé.Elle remet sa tête doucement sur les genoux de sa mère).MÈRE, après un temps, et toujours maîtresse d’elle-même— C’était donc vrai, ton père et Julie?{Silence) Depuis quand?MONIQUE {pause) — Je ne sais pas.Depuis longtemps.MÈRE (Pause) Elle paraît très calme — C’est étrange.Je croyais bêtement que je tomberais morte en entendant ce que je craignais le plus au monde d’entendre.Je me sens tellement calme, au contraire.{Pause) Depuis quand le sais-tu?MONIQUE — Je m’en doutais depuis longtemps.Quand elle me l’a avoué hier, je n’ai pas été surprise.MÈRE {pause) —Tu ne m’as pas tout dit.{Pause.Voix émue.) Et.Michel et toi? 72 FRANÇOIS MOREAU MONIQUE — Ce n’est pas que j’avais honte, tu sais.Seulement, j’avais peur que tu le chasses.Et je l’aime.MÈRE, même jeu — Tu t’es donnée à lui?MONIQUE — Je l’aime, maman.{En prononçant ces mots, elle a levé la tête vers sa mère.Elle rencontre un visage dur, fermé.Elle a un mouvement de recul, se lève, s'éloigne de quelques pas sans quitter sa mère des yeux.) MÈRE — Je ne croyais pas que la vérité pût être aussi amère.Aussi atroce.MONIQUE — Tu n’avais pas le droit de me tendre un piège! Tu n’avais pas le droit! MÈRE — Non seulement mon mari me trompe avec ma soeur, mais ma fille s’est donnée au premier garçon qui le lui a demandé.MONIQUE — Ce que tu dis là est ignoble! MÈRE — Je refusais de voir.Je vous aimais, et ma confiance en vous suffisait pour me rendre heureuse.Comme vous avez dû rire de moi!.Va-t’en.Je veux être seule.Monique va répliquer.Elle se ravise et sort en fermant la porte avec violence.La mère ne bouge pas, la tête droite, les yeux fixes. ACTE TROISIÈME Le même jour.Fin de l’après-midi.SCÈNE PREMIÈRE Monique, les yeux clos, est étendue sur le canapé.Michel sort de sa chambre avec deux valises, descend, laisse les deux valises dans le hall et entre dans le salon.Monique sursaute, le dévisage en silence pendant quelques secondes.MONIQUE — Je t’ai entendu ouvrir et fermer des tiroirs tout à l’heure.Je sais que tu t’en vas.MICHEL — Il le faut bien.Je n’ai pas le choix.MONIQUE — Qu’est-ce que maman t’a dit?MICHEL — Oh celle-là!.(Pause) Elle m’a fait comprendre de la façon la moins équivoque possible que je dois déguerpir.Je pourrais même dire quelle m’a mis à la porte comme un chien, et ce serait vrai.(Ironique) Mais je ne le dirai pas: ça blesserait ma dignité.(Silence.Monique le dévisage toujours.) Crois-moi si tu veux: je lui ai même promis de t’épouser.C’est pour te dire!.Eh bien, figure-toi que ça ne lui a pas plu.Eh non! Elle l’a même crié assez fort pour dissiper tous les doutes que 74 FRANÇOIS MOREAU j’aurais pu avoir.Rien à faire.On ne marie pas sa fille à un salaud, paraît-il.C’est du reste une opinion très répandue.Et comme on lui a appris à respecter les opinions très répandues!.{Pause) Tu ne dis rien.Tu as bien raison, va.MONIQUE, triste — Il y a tant de choses que je voudrais que tu saches.MICHEL — Voilà.Et tu ne sais pas par quel bout commencer.Moi non plus.Mieux vaut se taire, après tout.{Il hausse les épaule s.)On finit toujours par dire ce que justement on s’était juré de garder pour soi.On se fourre tous les doigts de la main dans l’œil, l’un après l’autre.MONIQUE {pause) — Où comptes-tu aller?MICHEL — Où veux-tu que j’aille?.En chambre, je suppose.{Il ricane)-.D’un romantique! MONIQUE — Ce ne sont pas tes inventions qui te feront vivre.MICHEL — Mes inventions! Quelle farce! La gloire des lames de rasoir et des tubes de pâte dentifrice! Ça n’a jamais été qu’une grosse plaisanterie, tu le sais très bien.Ton père faisait semblant d’y croire, parce que ça l’arrangeait.Il passait son temps à répéter que j’avais des idées étonnantes! À crever de rire! MONIQUE — Il t’aimait bien, tu sais.MICHEL — Oui, mais c’est fini.De l’histoire ancienne.Un homme intransigeant, ton père.Il avait beau tromper ta mère à tour de bras, il n’aurait jamais toléré notre liaison.{Pause) MONIQUE — Tout cela est horrible.MICHEL — Bah! Jamais autant qu’on s’imagine.Les choses vont se tasser petit à petit.Tout sera rentré dans l’ordre avant longtemps, tu verras.Pas d’explications.On se comprend à demi-mot, et on se sépare poliment, pour LES TAUPES 75 prouver qu’on est civilisé.Un travail propre.Ton père t'expliquera que tante Julie est partie en voyage, en se disant que tu le crois peut-être, après tout.Ta mère essaiera de se convaincre que son mari ne la dégoûte pas.Tout le monde essaiera de se convaincre de quelque chose.C’est le jeu.Ensuite la vie reprendra comme auparavant.MONIQUE —Et moi?MICHEL — Toi?Tu finiras bien par te persuader que notre amour était unique, pur, tendre, et quoi encore.Tu as le choix des souvenirs, tu te rappelleras les plus beaux, et tu souriras en pensant que c’était quand même le bon temps.MONIQUE — Emmène-moi, Michel?MICHEL — Voyons, tu n’es pas sérieuse.MONIQUE — Emmène-moi avec toi?MICHEL — T’emmener où?Je ne sais même pas où je vais.Je n’ai ni famille, ni métier, ni avenir.Ça ne devrait pas être un casse-tête pour toi de trouver mieux! MONIQUE — Nous travaillerons tous les deux, nous vivrons au jour le jour.Ce sera tout de même mieux que de rester ici avec eux.Je te jure que je ne pourrais pas! Je deviendrais folle! MICHEL — Mais oui, tu pourras très bien.(Pause) Et si l’envie me prenait un beau jour de vivre tout seul, ou avec une autre?Que ferais-tu?Un meurtre?MONIQUE — Je partirais.MICHEL — Eh non, tu resterais.Je ne te laisserais pas partir, tu le sais bien.C’est pour ça que je préfère m’en aller tout seul.On s engage et on ne sait plus comment s’en sortir ensuite.MONIQUE — Tu ne m’épouseras que si tu le veux bien, Michel.MICHEL — Ne dis jamais que je ne t’ai pas prévenue! 76 FRANÇOIS MOREAU MONIQUE — Je t’aime.Je ne te demande pas de m’épouser, seulement de me laisser vivre près de toi.MICHEL — Bon.(Il soupèse un instant le pour et le contre) Eh bien.Comme tu veux.(Il ricane) Après tout, pourquoi ne pas nous marier?(Elle lève la tête brusquement et le dévisage) Ce sera peut-être un peu moins sordide.Ça nous donnera une vague apparence de « respectabilité »! Ne me dévisage pas avec ces yeux-là, bon Dieu! On dirait que tu te fais des illusions.Je n’ai rien promis! (Elle détourne les yeux) Fais-moi confiance, une maison de chambre n’a rien d’un château.On dit que ça manque de raffinement, figure-toi.MONIQUE — Ça m’est égal.MICHEL, hausse les épaules — Comme tu dis, ce sera tout de même mieux que de vivre toute seule.Ou avec tes vieux.D’ailleurs, c’est la même chose.(Monique baisse la tête, hîimiliée) Quel enthousiasme! (Féroce) As-tu pensé à notre lune de miel, hein?Nous la passerons au cinéma, la lune de miel! Un cinéma pas cher, bien entendu.Ça fera chic! Ensuite nous irons manger un superbe sandwich.Et nous parlerons de l’avenir.De notre somptueux avenir! MONIQUE, voix basse — Tais-toi, je t’en supplie! MICHEL — Eh bien?On veut toujours partir avec son héros?(Monique fait signe que ouï) Alors garde tout ça pour toi.Et surtout pas de drame.Nous avons tous eu notre ration de drames aujourd’hui.(Il se dirige vers la porte) Je vais t’attendre au restaurant du coin.Fais vite.MONIQUE, soumise et levant les yeux vers lui — Sois gentil avec moi?MICHEL, hésite, puis va s’asseoir auprès d’elle et lui prend les mains — Tu as beaucoup de chagrin?Allons, il LES TAUPES 77 ne faut pas.Tout finira bien par se tasser.Et peut-être qu’un jour, nous aussi nous aurons une vie normale.MONIQUE, le regarde, s’efforce à sourire — Oui, peut-être.MICHEL — Enfin.quand je dis: « nous aussi »!.Il doit bien y avoir des gens normaux quelque part! Ou est-ce que nous sommes normaux et qu’il n’y a pas autre chose?SCÈNE II Entre Julie.Michel et Monique sursautent, se séparent.Julie paraît très gaie.JULIE — Ne vous dérangez pas, mes enfants.Ce n’est que moi.MICHEL, ricane — On sursaute dès qu’une porte s’ouvre.Un vieux réflexe.Connaissez?JULIE — Si je connais! C’est devenu une seconde nature, pour ainsi dire.MICHEL — Mais ça n’a plus aucune espèce d’importance, maintenant, n’est-ce pas?JULIE — Sait-on jamais?(Elle les regarde tour à tour) Je savais bien que je finirais par vous prendre sur le fait.Et je n’aurai même pas eu à regarder par les trous de serrures! (Monique se lève subitement et va à la fenêtre) Oh, j ai froisse ma petite Monique! J’en suis navrée.(À Michel) Vous aussi, vous partez?MICHEL — Apparemment.JULIE — Alors, finie l’idylle?MICHEL —La vôtre? 78 FRANÇOIS MOREAU JULIE — Oh, mais on montre les dents! Mon Dieu, quelle génération! Ces jeunes gens croient que le monde entier devrait être à leurs pieds! MICHEL — Toute rose, toute pimpante! Et si étrangement optimiste! JULIE — Je le suis, mon cher, je le suis.Et j’ai toutes les raisons de l’être.Cette petite fantaisie commençait à m’ennuyer terriblement.De fait, elle m’ennuyait depuis assez longtemps déjà.MICHEL — Votre ennui nous coûte cher.JULIE — L’ennui coûte toujours cher à quelqu’un.Cest fatal.MICHEL — Qu’est-ce que cela vous a donné?JULIE — Du plaisir.Et un vieux goût de vivre que j’avais perdu depuis que je végète parmi vous.MICHEL — Un plaisir qui n’aura même pas duré une journée.Pas à dire, c’est fameux! JULIE — Peut-être.Mais c’est un jour que je ne regrette pas.MICHEL — Savez-vous une chose?JULIE — En principe, je ne sais rien.J’aime qu’on m’explique.(À Monique)'.Tu ne dis rien, Monique?Tu ne te joins pas à nous?Tu as tort.C’est un peu ma scène d’adieu, tu sais.Tu ne reverras plus tante Julie! Elle s’en va! (À Michel', affectant toujours autant de gaieté) Maintenant, mon petit Michel, voyons un peu ce que vous allez me dire.Vous êtes très intelligent: Lucien me l’a dit et il ne se trompe jamais.Vous devez inventer de ces choses!.MICHEL — Savez-vous à quoi vous me faites penser?JULIE, froidement — Est-ce tellement nécessaire d’en venir aux insultes?MICHEL — Je vois que vous avez une idée assez juste de ce que vous êtes. LES TAUPES 79 Monique se retourne et leur fait face, mais toujours sans parler.JULIE — je crois que cela suffit.MICHEL — Vous me faites penser à un parasite.JULIE — Vous en êtes un antre, mon petit bonhomme! MICHEL —Je le sais.JULIE — Eh bien, bravo! MICHEL — Vous avez sûrement vu une feuille de laitue rongée par des parasites.JULIE — J’adore la laitue.MICHEL — Une drôle de laitue, votre sœur! Sa stupidité nous tenait glués ensemble.Elle nous a soutenus pendant des années.Rongée par les parasites, la laitue!.Et tout à coup, la vérité jaillit, et pschttü Plus de laitue! Mangée! Plus rien! Pas d’amour! Pas même de haine.Rien que l’indifférence et le vide.JULIE — L’estomac vous travaille, mon petit.Vous voyez des légumes partout.C’est dégoûtant à la fin! MICHEL — Et par dessus le marché, c’est le mari qui vous fait vivre.JULIE—'Et vous, alors?MICHEL, riant — Eh oui! Moi aussi! Mais c’est bien fini, tout ça.JULIE, sceptique — On dit ça.MICHEL — Non, non, fini.Pour vous aussi, d’ailleurs.Uronique) Quand le plaisir est découvert, il perd tout son charme.Alors, on retourne le mari à sa femme, avec les morceaux, ce qui reste de leur vie.JULIE — Vous parlez comme un enfant.Ma sœur n’avait qu’à continuer à ne rien voir.Elle était heureuse.Elle l’a admis elle-même! MICHEL — Le plus triste, c’est que c’est vrai.Et elle aurait continué si vous ne l’aviez pas provoquée. 80 FRANÇOIS MOREAU JULIE — Mais enfin, de quoi vous mêlez-vous?Vous ne faites même pas partie de la famille! Tout cela ne vous regarde pas! MICHEL, furieux — Non?Croyez-vous que je vous reprocherais quoi que ce soit si vous n’aviez pas ruiné ma vie?Qu’est-ce que je deviens dans tout ça, moi?Hein?Qu’est-ce que je deviens?(Il se frappe la poitrine.) Le père vient d’entrer sans bruit.SCÈNE III PÈRE, à Michel — Je vais te le dire.(Étonnés, Julie, Michel et Monique se tournent vers lui.À Michel)-.J’ai à te parler, mais je n’ai surtout pas la moindre envie de prolonger cet entretien.MICHEL — Alors ne dites rien.Ça vaudra cent fois mieux.PÈRE — Je vais faire mon devoir.Je ne veux pas qu’il y ait de malentendu.JULIE — Ton devoir! Qu’est-ce que c’est que cette façon de t’annoncer, mon cher?Ton devoir! Laisse-moi rire! PÈRE — Parfaitement.Mon devoir.Ris tant qu’il te plaira.JULIE — Alors c’est bien vrai?C’est fini?Tu as vraiment décidé de faire machine arrière?PÈRE, inquiet — Je ne comprends pas ce que tu veux dire.JULIE, moqueuse — Tu redeviens enfin toi-même.Aussi pompeux et hypocrite qu’autrefois! Tu me rappelles le petit jeune homme prétentieux, guindé et ridicule qui d épousé ma sœur. LES TAUPES 81 PÈRE —Toi, tu parles beaucoup trop.Ces choses ne regardent que nous.JULIE — Mais ouvre donc les yeux! Tu ne vois pas, non?Tu ne vois pas qu’il n’y a plus que toi qui tiennes à sauver la face?PÈRE — Sortez, toi et Monique.J’ai un mot à dire à ce garçon.(À Julie) Reviens dans deux minutes, si tu veux.J’ai dit: si tu veux.Monique sort rapidement et monte dans sa chambre dont elle laisse la porte entr’ouverte.JULIE — Non, mais voyez-moi ça! Quelle autorité! Il va faire son devoir! Si tu savais comme je suis impressionnée! (Elle sort et va s’enfermer dans la cuisine.) SCÈNE IV PÈRE —J’ ai vu tes valises dans le hall.Tu as compris sans qu’on ait à te le dire.C’est bien.MICHEL — Moins bien que vous ne croyez.Figurez-vous que votre tendre épouse vient de me chasser.Eh oui! Ni plus ni moins.Et si je n’ai pas compris à demi-mot, c’est que je n’avais pas plus envie de comprendre que de partir.PÈRE — Tant pis.(Pause) Mon erreur a été de dépouiller à ton profit la mémoire de ton père.Je voulais trop que tu lui ressembles, je cherchais trop à retrouver ses qualités en toi.MICHEL — Pourquoi tant de phrases ronflantes?Mettez-vous à votre aise.Et faites comme votre femme: dites-moi de foutre le camp! 82 FRANÇOIS MOREAU PÈRE — Tu dis: « Votre femme », comme si tu t’adressais au concierge.MICHEL-—Vous ne croyez tout de même pas que je vais l’appeler maman?Je ne l’ai jamais fait.Et le moment ne me paraît pas très indiqué pour commencer.PÈRE — Nous n’avions pourtant jamais cessé d’espérer.MICHEL — D’espérer quoi?Que je vous donne ces noms-là?Mais vous délirez! PÈRE —Ma femme, en tout cas, espérait.{Sceptique) Quant à moi!.MICHEL — Il aurait peut-être fallu que je vous dise papa?Vous imaginez un peu ce que ça donnerait?Papa! papa! PÈRE — Assez.Suffit.J’essaie de te donner quelque notion de ce qu’est le sens de l’honneur et du devoir.Mais j’ai l’impression de perdre mon temps.MICHEL — Et cœtera.Et cœtera.PÈRE — Tu vois bien.Tu ne te rends même pas compte que tu as gâché la vie de cette petite.MICHEL — Ah par exemple! Me dire ça! Avoir le culot de venir me dire ça! Vous! PÈRE, comprenant qu’il est allé un peu loin — Parfait, parfait.Restons-en là.Je ne tiens pas à entrer dans les détails.MICHEL — Dommage! Vous me forcez à laisser Monique finir cette édifiante conversation! PÈRE —Cette conversation, comme tu dis, est terminée.Il y a des choses que j’aurais aimé te dire, même si ce n’est qu’en souvenir de ton père.Mais tes manières agressives m’exaspèrent.Je n’ai plus qu’un désir, c’est que tu t’en ailles au plus vite. LES TAUPES 83 MICHEL, il sourit — Il a retrouvé sa vertu, et du même coup, il a perdu la joie de vivre.Bizarre, hein?Depuis trois ou quatre ans, je m’étais habitué à voir un homme heureux, gaillard, pétant de santé.Et tout à coup, crac! vous voilà avec votre nouvelle tête.Une tête de collecteur de taxes, ou de commis de banque.(// rit) J’ai même l’impression que vous allez me rendre la monnaie! PÈRE — Tu ne comprendras donc jamais qu’il existe une échelle des valeurs?Ce que tu appelles la joie de vivre n’est qu’une drogue si on l’obtient en dehors de la vertu.La drogue n’a qu’un effet passager.Et les matins sont souvent terribles.MICHEL — Ils le sont aussi après les nuits vertueuses.PÈRE — C’est que tu te fais une curieuse notion de la vertu.MICHEL — On juge les choses comme on les a vues.Et tout ce que j’ai vu, moi, c’est des individus de votre genre.Cela se donne des airs de vertu et d’austérité! Quelle mascarade! Julie est descendue et vient d’entrer sans bruit.Elle se tient près de la porte.MICHEL — Continuez! Continuez à bien tenir votre masque! Tenez-le à deux mains! Ce n’est pas beau, un visage d’homme.Et le vôtre va se montrer tout à l’heure.Attendez qu’on vous apprenne la bonne nouvelle! Attendez! PÈRE, inquiet — Quelle nouvelle?Que veux-tu dire?MICHEL — Ah! Ça vous intrigue, hein?Vous voudriez bien savoir! (7/ ricane en le dévisageant).PÈRE, toujours inquiet — Je ne crains plus rien.Pas même le chantage.On devient immunisé. 84 FRANÇOIS MOREAU MICHEL — On n’est jamais immunisé contre tout.Et le dernier coup est toujours le plus dur.Ha! Il a peur de perdre sa femme! Pauvre idiot! Et il se traîne à plat ventre pour racheter ses lâchetés! (Soudain Michel prend le père par les épaules et le pousse de force jusque devant la glace.) Venez voir un peu! Venez! Venez voir! PÈRE, se débattant — Laisse-moi! Ne me touche pas! petit voyou! MICHEL, forçant le père à se regarder dans la glace — Regardez! Regardez bien! Une tête de lâche, faut voir ça! Faut pas rater ça, une tête de lâche! Le père se débat toujours et refuse de regarder dans la glace.Mais Michel est plus fort, il pousse le père rudement.Ce dernier va s’effondrer sur le canapé.JULIE — Vous m’étonnez, tous les deux.(Le père ne bouge pas.Mais Michel se tourne vers fuite, qu’il n’avait pas aperçue.) J’ignorais que vous aimiez les complications à ce point.MICHEL, se calmant — Vous avez parfaitement raison.J’ai dit ce que j’avais à dire.Débrouillez-vous avec le reste.(Il se dirige vers la porte, fulie s’écarte pour le laisser passer.) PÈRE, soulève lentement sa tête échevelée.Il est très humilié — Je n’attendais aucune reconnaissance de ta part.MICHEL, s’arrête et se tourne vers le père — Reconnaissant?Je l’ai été.Je l’ai été aussi longtemps que vous m’avez gardé.Mais avouez que ce serait absurde de continuer à l’être quand vous me foutez dehors! JULIE, ironique — Sois logique, Lucien.MICHEL — Qu’attendez-vous de moi?Que je vous saute au cou?Que je vous embrasse?Ou que je tombe à vos genoux en vous rendant grâces?C’est ça que vous voulez, oui?C’est ça? LES TAUPES 85 JULIE — Mon petit Michel, vous êtes en colère.Vous allez dire des sottises.Michel hésite, les regarde tour à tour.Puis il sort en faisant claquer la porte derrière lui, prend ses valises et s'en va.SCÈNE V JULIE, après un temps — Tu es atteint au vif, n’est-ce pas?{Silence) Tout à l’heure, tu avais repris l’aplomb de l’homme juste, de l’homme intègre.Heureusement, que ça n’a pas duré! Ce que tu étais grotesque, mon pauvre ami! {Elle le dévisage avec mépris) Les efforts que tu peux faire pour retrouver ta dignité!.Cela commande l’admiration! Le plus drôle, c’est que tu comptes bien prendre Catherine au piège.PÈRE, déjà plus sûr de lui-même — Il n’y a pas de piège.C’est beaucoup plus simple.Je reprends ma place au foyer.JULIE — Au début de l’après-midi, je te croyais encore prêt à me garder.PÈRE — Catherine ne savait rien.Elle n’avait que des soupçons.JULIE — Mais maintenant qu’elle sait tout, tu n’as plus rien à perdre.C’est bien cela?Et tu te vautres dans ta lâcheté.Tu n’hésites pas à salir les autres pour mendier ton pardon! PÈRE — Il fallait un choc.Ne cherche pas plus loin.{Il se lève, cherchant à se montrer sûr de lui-même) Maintenant, adieu, Julie.JULIE, furieuse — Ah, non! mon bonhomme.Ainsi tu es persuadé que tu me chasses parce que tu crains 86 FRANÇOIS MOREAU de perdre ta femme, ton confort et tes petites habitudes.Eh bien non, ce n’est pas vrai! C’est moi qui te laisse tomber! PÈRE — Allons, allons, tu es tout excitée.Tu ne te rends plus compte de ce que tu dis.JULIE — Excitée?Cela m’étonnerait.Ce serait bien la première fois que tu réussirais à m’exciter! PÈRE, blessé — Tu chantais une autre chanson, il n’y a pas si longtemps! JULIE — Je chantais aussi faux que possible.Tu es ennuyeux, tu es laid! Chaque fois, là-haut, pour t’empêcher de pleurer comme un gamin, je devais te jurer que j’avais été heureuse quand même.(Lucien qui la regardait, se détourne brusquement) Ah! Tu prends les petits airs supérieurs de l’amant qui se débarrasse de sa maîtresse.Mais tu n’es même pas un amant, tu es un petit vieux, tu es gâteux avant l’âge.Maintenant tu as trouvé un prétexte pour m’abandonner, et tu retournes à Catherine.Quelle aubaine! Catherine qui a horreur de ça!.Eh bien, bravo.Tu as le sentiment du devoir accompli, et une sénilité paisible en perspective.L’idéal! La vraie vie, quoi! (Elle rit.P rds, feignant la commisération)'.Pauvre petit homme, va! Il avait besoin qu’on le ramène à la réalité, et je l’ai blessé au vif, je l’ai atteint dans sa dignité d’homme! Et il souffre! (Pause) Eh bien?Tu ne me regardes plus d’aussi haut?Elle va être belle, la nuit de consolation que tu vas offrir à ta femme! PÈRE, furieux soudain — Si c’est vrai, pourquoi restais-tu avec moi?Qu’est-ce qui t’empêchait de me laisser si je ne te rendais pas heureuse?JULIE — Mais ma parole, on dirait que tu y reprends goût! LES TAUPES 87 PÈRE — Il fallait que tu y trouves du plaisir.Avoue que tu ne cherches qu’à me blesser! JULIE —- Mon pauvre Lucien! Tu vois bien que je pourrais te garder à moi si je voulais.Mais je n’y tiens plus.Fini! PÈRE — Tu veux me vexer! Tu me provoques! JULIE — Même pas! Je veux simplement te ramener h notre niveau, parce que c’est également le tien.Qu’est-ce que je dis!.Tu es même plus bas que nous.Au moins nous avons le cœur de nous effacer.Toi, tu jettes le blâme sur les autres, et tu gardes le front haut.PÈRE, sarcastique — Vous avez le cœur de vous effacer! C’est moi qui vous mets dehors! Moi! JULIE — Oui.Tu vas redevenir respectable et correct.Et tu te gaveras de confort pendant que ta fille courra les hôtels de passe avec le garçon que tu as chassé.PÈRE, abasourdi — Ce n’est pas vrai! Ma fille reste ici! Nous restons unis en dépit de tout! Je suis le chef de la famille, responsable du bonheur des miens.Et je vais les protéger! Tu m’entends?JULIE —Tu es bouffon.PÈRE — Ma fille reste avec moi.Elle a besoin de moi.JULIE — J’ai passé devant sa chambre tout à l’heure.Elle vidait ses tiroirs dans les deux petites valises que tu lui as achetées avant qu’elle m’accompagne chez nos cousins.Tu te rappelles?Elle ne mettra pas grand'chose là-dedans.Il faudra que tu lui envoies le reste poste restante.PÈRE — Ce n’est pas possible.Partir, partir.Encore faut-il un but.des ressources! On ne part pas comme ça! JULIE—-Tu as agi stupidement quand tu as mis son grand amour à la porte.Tu aurais dû attendre une occasion plus favorable. 88 FRANÇOIS MOREAU PÈRE — Est-ce que je pouvais tolérer sa présence parmi nous après ce qui s’est passé?JULIE — Pourquoi pas?Ils ont bien toléré notre liaison, eux?PÈRE, étonné — Mais Monique n’en savait rien?{Voix plus forte) Elle n’en savait rien?JULIE — Elle savait tout.Si elle se taisait, c’était à cause de Catherine.Une âme charitable, ta fille.Comme toi.PÈRE, crie — Je l’empêcherai de partir! Je la forcerai à rester! JULIE — Elle est majeure.PÈRE, vaincu — Elle ne pourrait pas me faire ça, à moi.Elle ne pourrait pas.JULIE — Il te reste toujours Catherine.Tu ne seras pas tout à fait seul.Plains-toi! C’est encore toi qui auras le gros lot! {Lucien, l’air pensif, se dirige lentement vers la fenêtre.) Allons, courage! Il faut que je te laisse, maintenant.Ma sœur va se lasser de regarder le plafond de sa chambre.Elle finira par sortir et je devrai recommencer toutes les explications.Je ne m’en sens pas la force.(Soupirant comiquement) Alors, je vais faire des courses, comme on dit.(Elle va jusqu’à la porte, hésite, se retourne) Une suggestion.Tu devrais épingler sur tous les murs, ces petites cartes remplies d’optimisme, — tu vois lesquelles je veux dire?Celles qui disent: « Souriez! » ou: « La vie est belle! » avec de gros points d’exclamation.Tu vois le genre.Tu en épingleras une sur chaque mur.Ainsi, où que tu jettes les yeux, tu verras la petite carte avec le gros point d’exclamation.À la longue, tu finiras peut-être par croire que la vie est belle et qu’il faut sourire. LES TAUPES 89 Le père n’a pas bougé.U reste à la fenêtre.Julie ouvre la porte et se trouve face à face avec sa sœur, qui vient de sortir de sa chambre.Elles se dévisagent un instant.Puis Julie contourne Catherine qui ne bouge pas, et s’éloigne.) SCÈNE VI La mère entre sans bruit, et reste près de la porte.MÈRE — Moi aussi, tout à l’heure, j’ai regardé par la fenêtre.Il pleut.Et il fait froid.PÈRE, se retourne, surpris — Je ne regardais pas dehors.(Pause) Je ne voyais rien.Je pensais à tout ce qui nous est arrivé depuis hier.Je suppose que c était pour le mieux.(Pause) Monique nous quitte.Tu le savais?MÈRE — Non, je l’ignorais.Mais je m’y attendais plus ou moins.PÈRE — On dirait que cela te laisse insensible! Tu ne feras rien pour la retenir?MÈRE, geste d’impuissance — Que veux-tu que je fasse?Elle est libre.(Pause.Elle va s’asseoir lourdement^) J’ai besoin d’être seule.Je me suis occupée des autres pendant assez longtemps.Maintenant j’ai envie de m’occuper de moi-même un peu.Personne ne peut me blâmer.PÈRE, ému — Au début, tu te souviens?Nous vivions seuls, toi et moi.Il n’y avait personne d’autre.Et nous étions heureux.Nous pouvons repartir de là.MERE — Je veux repartir de plus loin encore.Il faudra en venir à un arrangement, Lucien.L’un de nous deux va quitter la maison, — du moins pendant quelque temps.Cela vaudra beaucoup mieux. 90 FRANÇOIS MOREAU PÈRE, qui ne se défend plus — En es-tu tellement sûre! .MÈRE—’Je m’habituerai lentement à l’idée de ce que tu es.Un jour, si tu veux, nous recommencerons à vivre ensemble.Mais seulement si tu veux.PÈRE — Oui, après tout, pourquoi ne pas nous séparer?.Au point où nous en sommes!.{Pause) Le grand avantage quand on reçoit trop de coups, c’est que finalement on ne sent plus rien.C’est une sorte de compensation.MÈRE — Tu es chez toi, dans ta maison tu peux rester.J’irai ailleurs.PÈRE — Où irais-tu?MÈRE — Je me débrouillerai bien.PÈRE (pause) — Allez, reste.(Amer) Je suppose que tu as la priorité.(U se dirige vers la porte.) Tu sais toute la vérité maintenant, Catherine.Mais tu restes seule.MÈRE, terriblement sincère — Enfin! Le père sort lentement.Elle ne le regarde pas sortir.Puis, le père disparu, Monique sort de sa chambre avec ses deux petites valises, pendant qu’elle descend, lentement, tombe le RIDEAU. JEAN-LOUIS ROUX JARDIN DU PALAIS-ROYAL JEAN-LOUIS ROUX — Est né en 1923.Il commença ses études de médecine en 1942, en même temps qu’il poursuivait une carrière de comédien.Rentré d’Europe en 1951, il monta une pièce, dont il était l’auteur, Rose Latu-lippe, inspirée d’une légende canadienne.La pièce remporta un succès d’estime.Pendant trois ans, animateur et adaptateur d’une série d’émissions radiophoniques sur le conte fantastique, Jean-Louis Roux a également écrit plusieurs courts essais non publiés sur le théâtre et les dramaturges.Il est secrétaire général du Théâtre du Nouveau Monde et président de la Société des Auteurs, syndicat professionnel groupant les auteurs de la radio, de la télévision, du cinéma et du théâtre. Chaque fois qu’un ami arrive à Paris, après l’avoir emmené au théâtre, après avoir été entendre, dans une cave de Saint-Germain-des-Prés, les échos de trompette d’un jazz endiablé et les plaintes terribles d’un poète inconnu, je lui dis « Viens ».Il est deux heures.Je vais te montrer ce que c’est que Paris.Le Boulevard Saint-Michel, les Quais, le Pont des Arts, le Louvre.Maintenant ferme les yeux.Suis moi.Tu peux les rouvrir ».Et c’est toujours le même émerveillement: ce calme, cette pénombre, ce trou noir entouré d’une grille et que l’on aperçoit par l’œil de chaque arcade.Ce silence.De l’autre côté, résonne le pas cadencé d’un promeneur attardé.Point n’est besoin de lui dire de se taire.Il comprend lui-même, tout à coup, qu’il est à rompre un mystère et s’il continue sa promenade, c’est sur la pointe des pieds.Mais plutôt, lui aussi est gagné et lui aussi écoute.Il se laisse pénétrer par la douceur d’être là, immobile et il écoute de toutes ses oreilles, de toutes ses forces, de tout son cœur, le silence nocturne de Paris.C’est un jardin.A première vue, comme tous les autres.Avec de la verdure, des fleurs, des allées sablées, des bancs qu’on doit retrouver à Pékin ou à Moscou.Même, il n’est pas très grand: un quadrilatère dont on voit parfaitement tous les côtés, d’une extrémité à l’autre.Et puis, on n’y trouve pas beaucoup d’ombre et on a pris soin de l’entourer d’une grille noire et or.Cette idée d’entourer un jardin d’une grille.Si on ne dirait pas 94 JEAN-LOUIS ROUX qu’il y a quelque trésor de caché là-dedans.D’autant plus que le jour, la grille est ouverte, mais le soir: rien à faire.Monsieur Duhamel, qui peste déjà contre les grilles des jardins privés, qu’est-ce qu’il doit dire quand il voit celle du Palais-Royal?.On a pensé d’ailleurs que la grille ne suffisait pas.On a ajouté des arcades; de belles arcades régulières qui se déroulent sur trois côtés, le quatrième étant bouché par une colonnade, qui sépare le jardin de la cour d'honneur de l’ancien Palais cardinal.Et sous ces arcades, pour bien marquer le coup, pour que tous comprennent que le Jardin du Palais-Royal n’a rien à faire avec ce qui l’entoure: des boutiques.Autrefois, c’était des salles de jeu, probablement bruyantes; aujourd’hui, — quel est le rapport?— ce sont des boutiques où l’on vend des timbres et des décorations.civiles ou militaires.Au-dessus des boutiques, des appartements nous montrent leurs secrets.Leur « endroit » donnent dans les rues environnantes: rue de Montpensier, rue de Beaujolais, rue de Valois; mais leur « envers ».sur le Palais royal.D’ailleurs, il n’est pas désagréable: l’aspect que devait avoir un peu toutes les maisons en ce temps-là.Seulement, « en ce temps-là », le goût moyen devait être moins dépravé qu’aujourd’hui.En plus de la grille, des arcades et de la colonnade, du mur que forment les boutiques et les appartements, il y a des gardiens.Pas des gardiens en uniformes.Non.Ils habitent deux de ces appartements indiscrets et ils ont des noms étranges: l’un d’eux est mort; il s'appelait Colette; l’autre, se nomme Cocteau.Pour prendre toutes ces précautions, il faut décidément qu’il y ait un trésor là-dedans.Mais lequel?Oui: le jardin du Palais Royal cache un trésor.N’importe qui peut le découvrir: il est inépuisable.Et ce trésor s’appelle: le silence. JARDIN DU PALAIS-ROYAL 95 Je voudrais pouvoir vous faire comprendre le silence du Palais-Royal; vous en faire palper la qualité.Il est complet, absolu, total.Pas le jour, bien sûr: puisque, selon la coutume, les bonniches viennent y promener leurs mioches.De partout, fusent donc des cris et des pleurs.Mais, tout de même, dans ce cadre, au milieu de cette paix, derrière les cris, on sent la joie tranquille et, sous les pleurs, la consolation prochaine.Ce ne sont pas des cris qui percent les oreilles, des pleurs qui fendent l’âme.Dans le jardin du Palais-Royal, les cris et les pleurs sont tout simplement les heureux témoins de la vie.Mais, lorsque vers six heures du soir, les habitués commencent à songer au fricandeau à l’oseille et au bifteck-pommes frites en se dirigeant vers leur demeure ou vers le Grand Vefour, une fois les grilles fermées, le silence commence à s’établir.Il en a mis du temps.Des années, des dixaines d’années, un demi-siècle peut-être et plus.Autrefois, les fêtes se succédaient, l’une n’attendant pas l’autre.Les foires, le bruit des roulettes.La foule enrubannée et bruyante.Aujourd’hui, c’est fini, tout cela.Le Palais-Royal a longtemps répété et, maintenant, il n’y a pas une minute que la dernière nounou a fait entendre ses remontrances que le silence tombe et emplit exactement cet espace perdu au milieu de Paris.Le soir descend par là-dessus et, avant qu’on y aie pris garde, la paix du monde entier est venu se réfugier ici: il ne lui faut pas beaucoup de place.On entend bien, autour, les moteurs d’automobiles, le bruit des passants, les cris des camelots, mais tout cela, ce n’est pas pour nous: ça vient se buter au silence du jardin comme contre un mur en caoutchouc.Ou plutôt, ça vient mourir aux pieds des arcades, laissant filtrer juste de quoi 96 JEAN-LOUIS ROUX nous avertir que le Palais-Royal, c’est un morceau de Paris.Quelle paix, quelle douceur.On y resterait toute sa vie.Que le Palais-Royal avait bien réussi son silence, cette nuit-là! C’est parce qu’il est si complet, ce silence, qu’il nous permet de nous imaginer toutes sortes de choses.Cette nuit, empoignant deux des barreaux de la grille, comme un prisonnier, j’essaie de découvrir les génies et les fantômes qui se promènent dans le jardin fermé.Tout à coup, j’entends distinctement le roulement d’un carosse sur les pavés grossiers de la cour d’honneur; puis, la galopade des valets; le bruit de la portière, quelques mots brefs lancés sur le ton dont on donne des ordres.plus rien: de nouveau, le silence.Je me précipite vers l’extrémité du jardin.Rien.tout est parfaitement désert.Comme je vais me retirer, j’entends, sur ma droite, une sorte d’incantation qui s’élève et qui me parvient avec un peu de l’écho d’une scène vide: « O cendres d’un époux! ô Troyens! O mon père! O mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère! » Je tourne la tête vers l’endroit d’où la voix semble me parvenir; lorsque de l’autre, j’entends quelqu’un qui, dans une sorte de râle et de toux ironique, ne cesse de répéter: « Juro.Juro.Juro.» Et de partout, des voix.L’une hurle dans un trémolo effrayant: « Où suis-je?Dans quels lieux ma voix se fait-elle entendre?» L’autre rigole en soufflant à mon oreille: « J’ai vu cet abbé-là quelque part! » Une troisième: « Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes.» Et par là-dessus, des applaudissements, des cris, des huées, des bravos. JARDIN DU PALAIS-ROYAL 97 Je réussis à me délivrer de l’envoûtement et je me dirige en toute hâte vers une sortie.Mais avant de l’atteindre, un officier allemand, dans un uniforme qui semble dater de 200 ans, claque la porte d’une maison, d’où sort une rumeur de salle de jeu, et me croise en gesticulant et en émettant des sons incompréhensibles.Je reste médusé, sur place.Un peu plus loin, j’aperçois une ombre, qui ressemble étrangement à celle de Napoléon, enlacer avec tendresse une compagne qui rejette la tête sur son épaule.Et pendant que s’estompe l’apparition, s’évanouissent également les soupirs d’amour du premier-consul, les cris de rage de Blucher, les rires et le bruit des fêtes anciennes, les rugissements de Mounet-Sully, le dernier hoquet de Molière, la mélopée de Barthet et le tonnerre du carosse du Cardinal Richelieu.Je venais de réveiller les fantômes du Palais-Royal.Et ils m’avaient enseigné de quoi était peuplé son silence.Pendant que je m’éloignais, pensif, pas à pas, j’entendis, au loin, le miaulement des chats de Colette et le cliquetis de la machine à écrire de Cocteau.Le Palais-Royal possède plusieurs curiosités: un res-i taurant, où jouait autrefois un orchestre d’aveugles et un * théâtre où furent créés les vaudevilles de la belle époque.Mais, à une de ses extrémités.A une des extrémités du jardin, il y a un petit canon.Oh! pas très belliqueux.Lorsqu’il était encore en service, midi le faisait éclater de chaleur.Le soleil passait à travers une lentille savamment placée et mettait le feu à la mèche: à midi, heure solaire, le petit canon partait en guerre.Tous les jours.Régulièrement.Comme une horloge.Depuis, on l’a mis à sa retraite.Je ne me souviens pas s’il est sous verre et je ne veux pas aller vérifier: j’aime le voir ainsi.En tout cas, chose certaine, c’est que la vigne, l’herbe et les fleurs se sont mis à le cerner, à 98 JEAN-LOUIS ROUX le ligoter, faisant des nœuds beaucoup plus solides que ceux que n’importe quel chef-scout aurait pu inventer.Aujourd’hui, le petit canon est prisonnier de la verdure et il brille d’un bel éclat d’objet de musée.A chaque fois que je l’aperçois, un espoir fou germe en moi; enfantin, puéril.Dans un grand jardin silencieux, entouré d’arcades souriantes, sous lesquelles on laisse partir à bas prix de vieilles décorations militaires, sont alignés tous les canons de 75 du monde, tous les canons navals de trois pouces et demi, toutes les carabines 303.Ils sont là, se servant de la pelouse comme de coussins, bien étalés dans leur confort.Jamais ils ne consentiraient à se laisser tirer de ce paradis terrestre; d’ailleurs, le lierre a pris ses précautions et si l’un d’eux voulait aller faire une petite promenade, il s’apercevrait que, dans son sommeil, on l’a entouré de liens à toute épreuve.Une marguerite a poussé l’indiscrétion jusqu’à planter ses racines dans la grande gueule béante d’un incroyable engin de guerre.Et, au milieu de toutes ces machines endormies, le petit canon du Palais royal est là, fringant et alerte dans ses rondeurs.A chaque passant, il tape un grand clin d’œil: c’est lui, le premier, qui a donné l’exemple et qui les a tous attirés dans ce piège.On lui en doit une fière chandelle.Pas vrai?Oui, petit canon du Palais royal.Et même si jamais mon rêve se réalise, je te remercie de me l’avoir inspiré.En plein cœur de Paris.A deux pas de l’Opéra et des boulevards.Voisin immédiat du Théâtre français, du Louvre et de la Seine.Témoin des gloires passées.Hôte des célébrités présentes.Simple, calme, sans prétention.Souriant.Accueillant pour tous.Secret, fermé, ne se JARDIN DU PALAIS-ROYAL 99 confiant qu’à qui le mérite.Débordant d’un charme inexplicable.Envoûtant qui ne se tient pas sur ses gardes.Ayant près de 300 ans d’existence.Malgré cela plus jeune que jamais.Il a vu régner des cardinaux, passer des dynasties, éclater des révolutions.Il a entendu rire Molière, hurler Mounet-Sully.Il a entendu rouler la bille affolée qui cherche un endroit où s’arrêter sur la roulette, il a entendu les cris de rage des joueurs ruinés et, un soir, doux comme un beau miel blanc, il a surpris Napoléon dont le cœur soupirait d’amour pour la première fois. ELOI deGRANDMONT CHACUN SA DRÔLE DE VIE Nouvelles ÉLOI DE GPvANDMONT — Poète et dramaturge.Auteur de trois plaquettes de poèmes : La jeune fille constellée, Le voyage d’Arlequin et Premiers secrets.Deux de ses pièces, parmi celles qu’il a écrites, furent jouées à Montréal.Ce sont: Un fils à tuer et La Vont aine de Paris.Il a été pendant plusieurs années secrétaire du Théâtre du Nouveau-Monde.Il a fondé tout dernièrement avec Marcel Dubé, le Club Marc Lescarbot.Boursier du Conseil des Arts du Canada pour 1959-60, il vient de se rendre à Paris où il prépare un roman. LE SILENCE D’UNE CHANTEUSE 23 juillet — Il y a une chanteuse dans le voisinage, une chanteuse d’opéra, catégorie des coloraturas probablement.Elle a une voix remarquable, autant pour l’aigu des notes que pour leur puissance.Ces jours-ci, quand les fenêtres sont ouvertes, tout le quartier a pu l’entendre vocaliser à pleins poumons.Les enfants s’amusent à répondre aux vocalises par des meuglements, des jappements et toutes une variété de cris ingénieux.Mais rien ne gêne la chanteuse.Elle pousse ses notes étranges pendant des heures, sans faiblesse et sans distraction.Comme il est bien possible que cette personne gagne sa vie en faisant ce genre de bruit, la charité chrétienne ordonne de garder pour soi toute remarque désobligeante.Ce matin, une sorte d’émoi muet s’est emparé du quartier.La chanteuse ne chante plus.Elle n’a pas chanté hier non plus.Tout le monde s’affole.On se demande ce qui a bien pu lui arriver.Il ne s’était jamais passé un jour d’été sans qu’elle ne pousse ses cris perçants.Les mauvaises langues ont beau jeu.On la déteste à mort, cette chanteuse, mais aujourd’hui qu’elle fait silence, personne n’est tranquille.Qu’est-ce qu’on n’invente pas?Ma parole, les gens sont fous.Prenez, par exemple, la femme de mon voisin d’en face.Elle est venue me dire: — Ce n’était pas nature] de crier comme ça.A force de chanter, elle s’est cassé les cordes.Elle doit baigner dans son sang. L04 ELOI DE GRANDMONT Mon Dieu, mon Dieu, un accident! « Elle doit baigner dans son sang ».Allons donc! Comme beaucoup d’artistes, la chanteuse habite seule dans sa maison.Alors, les motifs de parler augmentent d’autant.Pensez, une demoiselle qui vit seule n’a rien à son épreuve.Personne ne l’a vue.Elle n’est pas sortie depuis deux jours et on n’entend plus les vocalises.Quelle histoire, n’est-ce pas?Moi, je me dis qu’elle souffre peut-être en toute simplicité d’une laryngite ou d’un rhume de cerveau.Cette explication trop naïve ne plairait pas à nos gens, tous excités, aussi je la garde pour moi.Le même jour, plus tard.— Une deuxième voisine est arrivée chez moi affolée.Elle prétend avoir entendu la chanteuse au moment où elle vocalisait pour la dernière fois.Elle prétend que les exercices ne se sont pas terminés d’une façon normale, que les vocalises ont cessé dans un cri extraordinaire, un cri qui n’a rien à voir avec l’art de chanter, un cri d’effroi, un cri de douleur, un cri de mort peut-être.Quelle affaire! On ne sait plus quoi inventer.Cette personne, c’est la femme du boucher, une dame très sensible et sans doute d’une imagination trop vive.Cela explique ses idées bizarres.Tout de même, elle dit avoir observé qu’aucune lumière ne s’est allumée ou éteinte dans la maison de la chanteuse depuis deux jours.Il ne reste qu’une faible clarté dans une fenêtre du deuxième, pas davantage.Au dire de la femme du boucher, cette veilleuse demeure allumée jour et nuit.A mon avis, nous n’avons pas de quoi tirer des conclusions inquiétantes.Toujours d’après cette dame, il n’y aurait plus âme qui vive chez la chanteuse.Que voulez-vous que j’y fasse?Je ne vais tout de même pas me planter CHACUN SA DRÔLE DE VIE 105 devant sa maison pour épier comme un policier.J’aime trop ma tranquillité.Mais alors, là, les gens exagèrent.La femme du boucher voudrait que j’aille sonner chez la chanteuse.Le cœur délicat de cette dame ne me fera jamais accepter une idiotie pareille.De quoi j’aurais l’air?Je sonne et je dis à la chanteuse: — Ah, vous êtes bien vivante?Tant mieux! Figurez-vous que les voisins vous croyaient morte.Drôle d’idée, n’est-ce pas?Hé! hé!.Et, après ce petit rire niais, je repartirais.Merci bien.D’ailleurs, je ne connais pas cette chanteuse.Il paraît quelle se nomme Juanita Latouche.Un nom de théâtre, très certainement.La terreur que je lis sur le visage de mes voisins me laisse indifférent.Qu’ils se débrouillent au milieu de leurs enfantillages.Je pars demain pour la campagne.Au diable la chanteuse! Elle peut mourir si ça lui plaît, je n’ai aucun goût sérieux pour le chant.D ailleurs, je ne suis pas dupe de mes moyens: je n’ai pas d’oreille.Alors.! 24 juillet — Les embêtements commencent.A cause de cette sacrée chanteuse, je n’ai pas pu partir pour la cam-pagne.C’est très ennuyeux.J’ai trente-neuf ans.(En réalité, j’en ai quarante-et-un, mais dans les rares occasions où je dois dire mon âge je déclare trente-neuf.Petite coquetterie!) Caissier dans une banque, donc enfermé cinquante semaines par année.Deux semaines de vacances.Seulement quinze jours pour aller à la campagne.Eh bien! A cause de cette chanteuse devenue subitement muette, je partirai pour la campagne avec une journée de retard, peut-être deux.Damnée chanteuse! Le boucher est venu me voir, en secret de sa femme.Très inquiet.Il doit être a 1 origine des inquiétudes de 106 ELOI DE GRANDMONT sa femme.Il a beaucoup d’amitié pour Juanita Latouche, dit-il.Hé! Il appelle cela de l’amitié! Moi, je ne suis pas aussi naïf qu’il le croit, je devine autre chose.Enfin, passons.Le boucher aimerait, lui aussi, que j’aille chez la chanteuse.Il ne veut pas y aller lui-même, de peur qu’un accident ne soit arrivé.On imaginerait des histoires dans le quartier, des histoires là où il n’y a rien du tout, pensez donc.Les gens sont si méchants.Moi, je ne les trouve pas méchants, les gens, je les trouve fous.Oui, je les partage en fous et à moitié fous.De nos jours, à moitié fou, c’est le grand maximum d’intelligence.Aller chez cette demoiselle.Ah, en temps normal, je n’aurais pas d’objection.Pas du tout.Cette chanteuse est plutôt jolie.Fort jolie même.J’ai beau être encore célibataire à quarante ans, ça ne veut rien dire.Les jolies femmes me plaisent toujours.Pas plus bête qu’un autre! Au dire du boucher, on s’inquiète de plus en plus.Et il paraît que je suis tout indiqué pour une mission de confiance.Ce point de vue me flatte assez, je l’avoue, mais il y a les vacances et je serais de très mauvaise humeur s’il fallait que cette histoire de fou me fasse écourter davantage un repos qui m’est absolument nécessaire après un an de travail.Voilà mon point de vue et je n’en démordrai pas, même pour les honneurs que le quartier tente de me conférer.Je ne suis que comptable, sans doute, mais je tiens à ce qu’on me considère comme un homme.Et je l’ai redit au boucher: — Au diable la chanteuse! 2.5 juillet — Ce matin, on semble fermement décidé à m’envoyer chez la chanteuse.Des personnes qui comptent parmi les plus distinguées du voisinage sont venues m’en CHACUN SA DRÔLE DE VIE 107 prier.Ça y est, je ne partirai pas avant demain.Je leur ai dit, en toute simplicité d’appeler la police.Ils ne veulent pas, surtout le boucher, d’après ce que j’ai compris.Diable! La terreur est contagieuse.Malgré moi, je ne suis pas tout à fait certain (plus maintenant) qu’il n’y ait rien de suspect dans cette maison.Elle a pris un petit air lugubre qui ne me plaît pas du tout.Et cette veilleuse du deuxième qui, effectivement, ne s’éteint jamais.Et ce silence.Je note tout ce qui concerne cette affaire pour mon plaisir, mais aussi pour ma protection.Je note même les détails, on ne sait jamais.Si, par hasard, un malheureux accident était survenu à la chanteuse, on ne pourrait pas m’accuser.Qui songerait à m’accuser, direz-vous?On peut s’attendre à tout.Les gens sont si fous.Je note et je remettrai mon journal à la police.Mon journal pourra servir à mener à bien les recherches.26 juillet — Tout compte fait, j’irai chez la chanteuse.Cette visite donnera à mon journal un piquant et un sérieux inespérés.Ainsi, mon journal impressionnera davantage les policiers qui s’occuperont de l’affaire.Si affaire il y a, bien entendu.J’irai ce soir.Je noterai tout en rentrant et je prendrai le train demain matin pour Percé.Ah! La Gaspésie, quel beau pays de vacances! Le mois d’août en Gaspésie ne ressemble à aucun autre mois d’août sur cette terre.Et puis, ce sera fini, je n’entendrai plus la voix de cette chanteuse! Le même jour.— Huit heures.Tous nos fous ont choisi ce moment pour m’envoyer chez la chanteuse.Quelle drôle d’idée ils ont tous de me faire entrer dans cette maison sinistre! Tout cela m’ennuie horriblement.Pourquoi moi?S’il y a quelqu’un dans ce quartier qui n’aime 108 ELOÎ DE GRANDMONT pas se mêler des affaires des autres, c’est bien moi.Raison de plus, semble-t-il.Il faut à tout prix qu’on m’empoisonne l’existence.Tous les fous sont après moi, quelle vie! Par chance, demain je pars en vacances.Au retour, je me chercherai un autre appartement.J’irai habiter ailleurs avec la plus grande joie.Tout de même, nous vivons à une époque où les gens se croient tout permis.Cette chanteuse, par exemple.Peut-on imaginer sur terre un pareil poison?Il est plus de huit heures.Allons-y.Je ne veux faire attendre personne.Mais c’est bien la dernière fois que je rends service à toute cette racaille.Le boucher, par exemple, je ne serais pas étonné que ce soit lui, l’assassin.Des mains toujours pleines de sang, c’est dégoûtant et ce n’est pas normal.Je dis l’assassin, attendons de voir s’il y a eu assassinat.Huit heures douze minutes.Il faut que j’y aille.Quelle bande d’imbéciles! Quand même, allons-y.27 juillet — Ils m’ont pris mon journal.Mais j’ai du papier et quand j’ai du papier, il faut que j’écrive.Et il faut que je parle de ce piège.Un gamin ne s’y serait pas laissé prendre.Et crac, le tueur a été pincé avec une facilité.Une facilité! Je suis caissier dans une grande banque, je suis très gentil et j’ai l’habitude de calculer.Avec les gens comme avec les chiffres.Eh bien! Ils ont calculé mieux que moi.Tous ces idiots de voisins, que je déteste, avaient leur idée et j’ai eu la faiblesse de les écouter.Moi! Et j’ai fait ce qu’ils m’ont demandé.Moi! Et je suis allé faire l’imbécile chez la chanteuse.Moi! Et la police m’a pincé. CHACUN SA DRÔLE DE VIE 109 L’avocat prétend qu’en plaidant la folie, je peux éviter la corde.Moi, un fou!.Un bienfaiteur, plutôt! Elle a fini par se taire, non?Voisins ingrats.Ce bout de papier, je le déchirerai.Mon journal explique tout ce que je sais, tout ce que j’ai vu ou entendu.J’ai fait un gros effort pour bien le rédiger.Juanita et le boucher, quelle pensée horrible?C’est fini.De tous les voisins, étant donné mon instruction, je supportais mieux le chant de Juanita que personne.Mais ce boucher, c’était pire que la musique d’opéra.Dégoûtant! Une si belle femme! Au milieu de tous ces idiots.Je pense, tout bien pesé, qu’il est très sage de plaider la folie. BRUNO NE TRAVAILLE PAS LE DIMANCHE Bruno décida de rester au lit.Une pluie morne emplissait de grisaille les fenêtres de sa chambre.Il n’avait de goût pour rien.A peine le désir de fumer cigarette après cigarette et de lire (amusons-nous un peu) quelques pages d’un roman policier.Pas davantage.Surtout pas de travail.D’ailleurs, en ce moment, les affaires vont très bien pour Bruno, elles vont même toutes seules.Dans ce cas-là, pourquoi se fatiguer?Heureux, Bruno pensait qu’une bonne petite pluie, de temps en temps, c’est agréable.D’abord, pour les cultivateurs.Il paraît que si ces gens-là n’ont pas toujours leur pleine ration d’eau, ils sont de mauvaise humeur et nous risquons de mourir affamés.Alors donnons-leur ce qu’ils demandent et n’en parlons plus.Même chose pour un homme qui est habitué de boire ses vingt-six onces de whisky par jour, ou encore ses quarante onces: privez-le une fois de sa ration de whisky et vous n’en tirerez rien de bon.Les lois de la nature, acceptons-les comme elles sont! Bruno s’absorbait dans ces pensées profondes lorsque retentit la sonnerie du téléphone.D’un geste automatique, il allongea le bras et grogna dans l’appareil quelque chose qui pouvait à la rigueur passer pour un « allô ».Puis il dit, d’une voix cassante: — Je ne travaille pas le dimanche.Bien sûr, c’est jeudi.Mais, aujourd’hui, il pleut comme si c’était dimanche.Pas question de faire bouger Bruno et sa mécanique.Pas question! Compris? CHACUN SA DRÔLE DE VIE 111 Il y eut une minute de silence, pendant laquelle les paroles de supplication devaient se bousculer à l’autre bout du fil.Puis, Bruno s’inclina: — D’accord, en principe.Viens me raconter ton affaire sur place.En vitesse.J’attends.Salut.Dès qu’il eut raccroché, Bruno commença à se faire à lui-même des reproches.« Je suis trop bon, grogna-t-il.Les affaires marchent comme sur des roulettes en ce moment.Vraiment.Et je suis assez cave pour gâter ma vie en faisant des heures supplémentaires.Ridicule.Je suis ridicule.Surtout après avoir décrété qu’aujourd’hui, c’était dimanche.Le bon Dieu me punira.Je mourrai pauvre et déshonoré.J’ai toujours été trop faible avec les femmes.Ah!.» Là-dessus, comme il n’aimait se montrer en débraillé devant personne, Bruno alla se laver, se raser, se répandre sur le menton et dans les moustaches une eau de cologne dispendieuse, et rangea avec méthode ses beaux et abondants cheveux noirs.On frappa à la porte.Bruno alla ouvrir et s’exclama: — Bonjour, Greta Garbo! Autrefois, Bruno fréquentait quelquefois le cinéma et il avait retenu ce nom-là.Par la suite, chaque fois qu’il lui arrivait de faire la connaissance d’une jolie fille, il l’appelait machinalement Greta Garbo.Cela simplifie les présentations, pensait-il, et cela vous dispense de retenir cinquante noms inutiles.Sans compter que cela fait toujours plaisir aux dames.Un homme du monde, ce Bruno! Greta Garbo, ce matin-là, était une petite brune potelée, à la silhouette aussi féminine que possible, vingt-deux ans au maximum, bouche en cœur et l’œil angélique.La ressemblance avec Garbo était prodigieusement lointaine, mais ni l’un ni l’autre ne prirent garde à ce détail. 112 ELOI DE GRAND MONT — Pour toi que je fais ça, ajouta Bruno.Je te connais depuis longtemps, je te connais depuis quatre mois.Autrement tu ne me sortirais pas de la maison aujourd’hui, même pour faire plaisir à la reine d’Angleterre.Rends-toi compte de ton bonheur et raconte ton histoire.La Greta dit tout de suite: — Une affaire de cinq ou six milles.pas moins.Bruno regarda le plafond d’un air détaché et fit: — Hum!.Hum!.Intéressant.Donne-moi les détails de l’entreprise.Greta Garbo embrassa Bruno sur les deux joues et ajouta, toute heureuse: — Partons.Nous sommes attendus.Cher grand homme! Ils faisaient les cent pas sur le boulevard depuis une demi-heure.La pluie avait cessé, mais elle menaçait de reprendre d’un instant à l’autre.Bruno, enragé d’attendre, blasphémait.Greta Garbo, de voir l’homme dans un état pareil, pleurait.Une seconde plus tard, les deux autres arrivèrent enfin.Lui était petit et miteux; elle, blonde, grande, mince, et l’air doux comme un saule.Le petit homme dit à Bruno, avec un fort bégaiement: — Eh.ê.ê.elle va.a.a.tout vous expliquer.Du coup, Bruno retrouva sa bonne humeur.A mi-voix, il dit à Greta Garbo, en lui pinçant spirituellement une fesse: — Je ne comprends pas qu’on se fatigue à parler comme ça! Ils éclatèrent d’un rire sonore qui se prolongea pendant que la grande blonde et son petit homme se regardaient d’un air un peu étonné.La grande blonde commença quand même à expliquer: CHACUN SA DRÔLE DE VIE 113 C est chez ma tante.Pas tout à fait ma tante, plutôt une parente éloignée.Je vis avec elle depuis la mort de mes père et mère.Croiriez-vous ça, elle ne veut pas entendre parler de notre mariage — Toto et moi.Bruno sourit dans ses fines moustaches en apprenant que le petit homme avait le courage de s’appeler Toto.Puis il comprit.Avec son bégaiement, pensa-til, ça ne fait toujours qu’une syllabe à prononcer.To.to.to.to.C’était l’évidence même.Quel avantage! Il se complaisait dans ces détails techniques, quand la grande blonde répéta, un peu plus fort: — Le croiriez-vous?Machinalement, Bruno répondit: — C’est à peine croyable.Pensez donc, ma tante veut que j’épouse un commis de banque.Ne faites jamais ça, dit Bruno, les yeux remplis de tentation.Alors, nous allons nous enfuir, dit encore la grande blonde.Toto et moi, nous voulons vivre notre vie.Bruno s’impatientait.— Je vous admire d’avoir des sentiments aussi élevés.Mais le temps presse, la pluie va reprendre, sans compter qu’aujourd’hui, en principe, je ne travaille pas.Expliquez-vous donc clairement et rapidement.La grande blonde eut un moment d’hésitation, d’émotion, de regret peut-être, puis elle dit, pendant qu’une larme discrète coulait sur sa joue: —- En haut de l’escalier, la deuxième porte à gauche.Voici la clef.Il n y a personne.Ma pauvre tante est partie au presbytère voir le curé son cousin.N’ayez pas peur du chien, il est tout petit.La malheureuse grande blonde pleurait. 114 ELOl DE GRANDMONT — Oh! Je suis une ingrate! — Allons, allons, dit Bruno, du courage! Il faut accepter vos épreuves comme un homme! — Vous irez dans la chambre bleue, celle de ma chère tante.Près du lit, il y a une petite chose bleue.recouverte de dentelle.bleue.et de voile bleu aussi.Enlevez tout.En dessous de la dentelle, vous trouverez le petit coffre-fort.Ah! Quel malheur!.Il paraît que vous êtes un expert, monsieur Bruno.Alors, de grâce! ne faites pas trop de dégâts, ma tante est une femme si soigneuse, si particulière.Elle ne me le pardonnerait jamais! Le coffre-fort doit contenir cinq ou six mille.comme je l’ai dit à mademoiselle.Nous partagerons, n’est-ce pas?.Ah!.Ah!.Elle pleurait à chaudes larmes.Bruno, serrant sa serviette d’instruments de travail sous son bras, dit avec dignité et compréhension: — Bien sûr.C’est la moindre des choses.___Ah! Je suis une petite effrontée, dit la grande blonde, dans un énorme sanglot.Les quatre personnages s’étaient séparés à la porte de la maison.On n’est jamais trop prudent.Le travail de Bruno n’avait pas présenté de difficultés particulières, mais il avait fallu quand même prendre les soins ordinaires et opérer aussi vivement que possible.C est cela qu il racontait à Greta Garbo, deux heures plus tard, tout en fumant une bonne cigarette, confortablement installé chez lui, et en calculant les profits.— Ta petite amie avait beaucoup exagéré.Cinq ou six mille.Mais non! A peine quatre.Bruno voulait signifier par la qu il se comptait déjà un premier bénéfice.Garbo comprit et ne jugea pas utile d’insister. CHACUN SA DRÔLE DE VIE 115 Avec précaution, Bruno continua son discours: Si j ai bien entendu, on partage.Deux pour eux, deux pour moi.Toi, ma chérie, je te réglerai l'affaire à l’amiable.Pas de calculs entre nous.Et puis, tu m’as donné le tuyau, c’est sûr, mais tout le travail a été pour moi.Tu es d’accord?Alors, une centaine, ça te va?Ah! Ecoute, ma petite Greta, ne fais pas cette tête-là, tu me décourages.Je suis gentil, je rends service à ton amie la grande blonde, je te rends service à toi indirectement puisque tu tenais à lui faire plaisir, en plus je vais contre mes principes qui sont de ne jamais travailler le dimanche, en plus je te donne de l’argent, et mademoiselle n’est pas contente.Tout de même! Ah! C’est à vous dégoûter de tout.Les gens d’adjourd’hui sont tellement gâtés qu’il n y a plus moyen de les satisfaire.La brune et ronde Greta Garbo ne répondait rien et boudait, de toute évidence.Bruno ajouta: — Tu en veux davantage?Rien de plus simple.Demande une part des profits a tes amis.Après tout, ces deux-là, ils n’ont rien fait, ils n’ont pas levé le petit doigt pour que cet argent leur tombe dans la poche.Soyons justes tout de même.Moi, j’ai travaillé et tout travail mérite salaire.Toi, tu leur as trouvé un bon ouvrier, il est normal que tes amis te récompensent.— Et sa conscience, à elle, qu’est-ce que tu en fais?— Des fraises! Là-dessus, sonnerie du téléphone.Bruno dit à Greta: — Réponds et dis que je suis allé à l’enterrement d’un ami de la famille.Elle prit 1 appareil.Quelqu’un parla longuement à l’autre bout.Bruno regardait Greta en fronçant les sourcils.Après un moment, il s’approcha pour entendre.Tout 1 i6 ELOl DE GRANDMONT de suite il reconnut le bégaiement du petit homme et ne s’inquiéta pas davantage de la longueur des explications.Il eut même un sourire subtil.Puis il alla se servir un verre, s’allongea voluptueusement sur le divan, fuma toute une cigarette, pendant que Greta Garbo continuait à écouter l’interminable communication de Toto.Enfin, la Garbo raccrocha.Elle se dirigea vers Bruno, avec un visage qui n’exprimait rien.Dans ses yeux, le vide, hagard et d’un brun très foncé.Elle dit simplement: — Cette grande vache a tout avoué.Bruno se redressa au ralenti.— En rentrant prendre ses affaires, elle a croisé sa tante qui venait de tout découvrir.Après trois questions, elle s’est mise à pleurer et elle a tout dit.Qu’est-ce qu’on fait, Bruno?— Et ben! Ça m’apprendra à travailler le dimanche! Et, debout, il donna une grande gifle au visage mystérieux de Greta Garbo. LES GARÇONS DE BONNE FAMILLE Il y a dans les trains d’adorables visages d’inconnues.lout homme qui a voyagé ne vous dira pas le contraire.Elles sont jeunes, elles sont jolies et l’on a l’impression que toutes ces inconnues s’en vont à quelque fête, qu’elles se sauvent à des rendez-vous secrets, qu’elles retrouveront un amoureux à la prochaine gare, on a l’impression qu elles ont toutes une grande impatience d’être heureuses.Je vais vous raconter une histoire qui commence ainsi, dans un train.En vérité c’est une histoire fort simple, mais elle a le mérite d’être une histoire vraie.Du moins, celui qui me 1 a racontée me l’a-t-il donnée comme telle.Elle met en scène un garçon d’excellente famille, famille riche, pointilleuse, respectée, aimable cependant.Un de ces garçons de vingt ans dont on dit qu’ils ont un bel avenir, voulant signifier par là que leur vie est d’ores et déjà toute tracee et qu’ils n’auront pas à lever le petit doigt pour connaître le parfait bonheur.(Ce sont des garçons qui ont la bonne fortune d’avoir un passé, un passé qui est précisément un garant de l’avenir.) Celui-là, nous l’appellerons Gilbert, Gilbert Raymond, si vous voulez bien.Montons tout de suite dans le train où commence le récit.Il est cinq heures du soir.Nous sommes en 1941 et il pleut.Les voyageurs pourraient se compter sur les dix doigts de la main.Dehors il fait un étrange temps d’automne accompagné de cette pluie qui embrouille les fenêtres. 118 ELOI DE GRANDMONT Cela fait qu’on ne peut regarder ni les vaches dans les champs ni le coucher de soleil.Tous les voyageurs sont à moitié endormis.Gilbert, lui, s’occupe depuis un moment d’attirer l’attention d’une jeune fille, vous savez, une de ces jolies jeunes filles dont je vous ai dit, il y a un instant, quelles peuplent les trains et parfois la solitude des voyageurs.Les affaires vont rondement quand on est jeune.Le petit jeu ne durait pas depuis plus de dix minutes quand Gilbert réussit, sous un prétexte quelconque, à adresser la parole à l’inconnue.Je vais vous la décrire, car dans toute bonne narration ce point garde son importance.On veut savoir à qui on a affaire.L’inconnue était grande, mince et sombre.Elle avait de grands yeux qui pouvaient lui assurer, à eux seuls, son avenir.Elle parlait peu, ce qui est rare chez une femme, et cela seul suffisait à en faire quelqu’un de vraiment séduisant.Gilbert sut quand même assez vite ce quil avait envie de savoir.La demoiselle allait à Montréal chez une cousine.Elle voulait trouver là-bas un petit travail, gagner un peu d’argent de cette façon, afin de terminer ses études de piano qui paraissaient lui tenir bien à cœur.Gilbert l’encouragea fortement à persévérer dans cette voie semée d’embûches et lui offrit tous les secours dont elle pourrait avoir besoin.Il disait toute son admiration pour la musique, pour les arts en général et en particulier pour les jeunes filles qui veulent devenir pianistes, qui n’ont pas d’argent, mais de la ténacité, de la volonté, etc.Elle n’était pas tout à fait folle, cette jeune beauté.Et elle comprit vite qu’elle tombait justement sur un de ces séducteurs dont les grandes villes, dit-on, sont remplies et contre lesquels on l’avait mise en garde plus d’une fois.Elle remercia poliment. CHACUN SA DRÔLE DE VIE 119 Les choses ne pouvaient en rester là.Gilbert ne pensait qu’à pousser cette aventure, car il se sentait, malgré tout, en face de la proie idéale pour le don juan de bonne famille.Alors il lui tint à peu près ce langage: — Vous avez peur.Oh! Ne dites pas le contraire, je vois très bien que vous avez peur.Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour vous rassurer?Allons, aidez-moi un peu à trouver quelque chose.Vous devriez comprendre que je ne vous veux aucun mal.Si vous continuez à refuser tout ce que je vous propose, vous allez finir par me désespérer.Dites-moi, qu’est-ce que je pourrais bien faire pour vous être agréable?Tenez, j’ai une idée, une idée que vous ne pourrez pas vous empêcher de trouver ingénieuse.En descendant du train, nous dînons ensemble.Oh! Mais pas dans un restaurant, parce que vous penseriez que j’ai des mauvaises intentions derrière la tête.Non, non, nous allons manger à la table de ma respectable famille, devant maman et papa.Voilà une proposition honnête, une proposition que vous ne pouvez pas refuser.En effet, elle accepta.— Et si votre cousine s’inquiète de votre arrivée, vous répondrez à cette cousine que vous avez rencontré un frère., et même toute une famille.La jeune fille fut très impressionnée par les splendeurs de la maison.Au fait, comment se nommait-elle, cette beauté?A ce moment-ci de l’histoire, Gilbert connaît certainement son nom.Nous l’appellerons Gisèle.Donc, Gisèle fut éblouie.Les Raymond étaient des gens riches, d’une richesse ornée d’une pointe d’ostentation.Cela impressionne infailliblement les jeunes filles élevées dans l’économie ou la pauvreté, cela donne des ailes à leurs rêves.Car plusieurs d’entre elles ne voient le grand 120 ELOI DE GRANDMONT amour que sous les traits d’un garçon qui gagne entre quinze et vingt mille dollars par année.Dès qu’on se mit à table, Gisèle examina avec attention tous les membres de la famille; ils paraissaient tous de mauvaise humeur, ce soir-là, et on avait l’impression qu’ils souffraient du foie.Leur mine n’était pas celle de gens qui s’amusent tous les jours.Les présentations passées, personne, sauf Gilbert, n’adressa la parole à Gisèle.On mangea sans entrain des mets délicieux.Gilbert menait sa cour rondement et, à la fin de ce charmant et spirituel repas familial, il estimait que ses affaires prenaient bonne tournure.Un début de ce genre n’est pas mauvais.On peut en général espérer des résultats.Gilbert pensait que maintenant il n’aurait pas à patienter longtemps.Car, vous l’avez sans doute deviné, il n’avait qu’une idée en tête, celle de déshonorer cette enfant sans défense.L’homme infâme! On prit des rendez-vous.On se rencontra plus d’une fois.A tous les concerts, de piano principalement, on pouvait voir Gisèle et Gilbert.Il lui offrait tout ce qu’elle désirait.Elle acceptait tout ce qu’il lui offrait.Cela marchait à merveille.Sauf pour la chose, dont j’ai déjà parlé.Là, rien à faire.Rien! Elle ne cédait pas et donnait bien l’impression qu’elle ne céderait jamais.Sa vertu était de fer.A ce jeu, elle gagna que le méchant Gilbert devint très amoureux et que, désespéré de ne pouvoir mener à bien son entreprise par un autre moyen, il proposa le mariage.Elle accepta avec un enthousiasme qui manquait un peu de pudeur, mais elle accepta quand même.Les parents de Gilbert ne chantèrent pas la même chanson.Ils ne voulurent pas entendre parler d’un mariage conclu aussi vivement, avec une inconnue, alors que CHACUN SA DRÔLE DE VIE 121 pour leur fils ils avaient depuis longtemps imaginé un mariage profitable à la fortune familiale.On discuta avec aigreur pendant deux jours, on échangea des paroles malheureuses, jusqu’au moment où le père dit à son fils qu’il interdisait formellement ce mariage et qu’il ne voulait plus en entendre parler.S il passait outre, Gilbert pouvait s’estimer chassé de la maison et déshérité.Bref, le papa n’était pas content.Gilbert raconta tout à Gisèle.L’aventure donna à réfléchir a la belle enfant.A bien y penser et en y regardant de plus près, Gilbert n’était peut-être pas l’homme de sa vie.Il ne savait rien faire de ses dix doigts, il n’avait aucun métier.L’amour, c’est bien beau, mais sans argent Gilbert perdait pas mal de sa séduction.Subitement le mariage intéressa beaucoup moins Gisèle et elle demanda à réfléchir.En même temps, l’amour, le grand amour, le bel amour parlait dans le cœur de Gilbert et le jeune homme amoureux ne voulait entendre aucune autre voix.Il promit qu il travaillerait comme tout le monde, qu’il ferait l’impossible pour la rendre heureuse, qu’il se tuerait pour elle si jamais elle le désirait.Et il laissa subtilement entendre que les rigueurs paternelles pourraient bien se calmer dans un avenir prochain, que rien n’était vraiment perdu de ce côté.Gisèle eut un sourire de béatitude et, les yeux dans l’eau, elle accepta d’épouser le jeune homme pauvre.Gilbert se mit à travailler.Cela lui allait aussi peu que possible.Sa santé en paraissait même atteinte.Peut-être était-ce le mariage qui le minait aussi?Peut-être seulement le travail?Difficile de savoir.Gisèle avait abandonné la musique.Dans le petit appartement qu’ils habitaient, elle menait une vie molle et gracieuse, pratiquement à ne rien faire.De temps en temps, elle poussait Gilbert vers la réconciliation familiale.L’époux s’éxécu- 122 ELOl DE GRANDMONT tait.Les résultats étaient nuis.Le père avait maudit son Lis, tout simplement.A six mois de là, la santé de Gilbert donna de sérieuses inquiétudes.Il était tombé d’épuisement pendant son travail.On l’avait transporté à l’hôpital.Gisèle prévint la famille et elle imagina que l’occasion serait bonne pour renouer les liens brisés.Elle ne s’était pas trompée.Le père accourut, en compagnie de la mère et de trois autres de leurs enfants.Le pauvre Gilbert restait dans un état très inquiétant.Les médecins, de leur côté, ne trouvaient rien de sérieux.Le lendemain soir, Gilbert était mort.Aux funérailles, les larmes coulèrent à torrent.Chacun avait des reproches à se faire.Le père surtout.Il se sentait le grand coupable.La mort de son fils était le résultat de la condamnation qu’il avait proférée contre lui.Les remords le rongeaient.A partir de ce jour, il n’eut plus qu’une envie: réparer.Oui, réparer dans la mesure du possible le mal qu’il avait causé.Son premier geste fut évidemment d’aller vers Gisèle, de lui demander pardon, de lui demander aussi de revenir dans la famille, où maintenant elle serait acceptée à bras ouverts.Gisèle accepta avec son plus joli sourire.Et, dans d’élégants vêtements de deuil, elle fit son entrée dans la demeure des riches.On s’occupa beaucoup d’elle, on fit tout pour la consoler, on ne lui refusa rien, on la gâtait et, malgré sa grande douleur, Gisèle se sentait doucement redevenir heureuse.On lui disait souvent quelle était encore jeune et belle (ça, elle le savait, d’ailleurs), qu’il lui faudrait recommencer sa vie, quelle devrait faire un voyage.Le plus attentif au chagrin de Gisèle, c’était Marcel, le frère aîné du pauvre Gilbert.Un garçon bien élevé, CHACUN SA DRÔLE DE VIE 123 lui aussi, et qui n’aurait jamais rien fait de déplacé, qui savait toujours trouver les mots qui vont droit au cœur.Gisèle disait qu’elle ne se remarierait jamais.— Oh!.Oh!.faisait Marcel, attendez dans six mois.Nous en reparlerons.Ce Marcel était vraiment un garçon d’esprit.Six mois plus tard, toute la famille se trouvait à Venise.Y compris Gisèle, qui avait abandonné ses vêtements de deuil pour la circonstance.La couleur, tout à coup, lui allait à merveille, presque aussi bien que le noir, et en plus cela la changeait, en faisait une autre femme, pour les autres comme pour elle-même.Les merveilleuses vacances! Un soir, dans une gondole, Marcel proposa à Gisèle de l’épouser.La belle enfant baissa les yeux et accepta.Ils se marieraient dans un an, pas avant, à cause du souvenir de Gilbert.Ce qui fut dit fut fait.Et Gilbert fut bien oublié.Pourtant il arrivait à Gisèle de penser à lui, de temps en temps, et elle se rappelait le début de leurs amours, les entreprises peu honnêtes du jeune homme et elle n’était pas loin de penser que sa mort prématurée ressemblait à une punition du Ciel. PATRICK STRARAM TEA FOR ONE C’est l’homme seul Qui donne au temps visage d’homme Et la saveur qui n’a de nom Mais qui témoigne de la vie.Maurice Beaulieu PATRICK STRARAM — Né sous le signe du Capricorne, le 12 janvier 1934, à Paris, à quelques rue du Vel d’hiv.Il a voyagé en Espagne, en Italie et en Angleterre avant de venir s’installer au Canada en 1953 avec sa femme Lucille, Canadienne de Vancouver qu’il a épousée en Seine-et-Oise.Selon ses propres paroles, il est un vagabond dont l’une des passions est d’écrire.A Montréal il collabore aux revues Cité Libre et Situations.Il a présenté des textes à Nouveautés Dramatiques et Une demi-heure avec.à Radio-Canada. Le neuf est le chiffre de l’accomplissement de l’homme sur les trois plans, le plan de l’homme matériel, le plan cosmique et le plan divin, et c’est aujourd’hui le neuvième jour du Tecuhilhuitontii, septième mois de l’année solaire (le sept est le chiffre des grandes représentations: arc-en-ciel, gamme, péchés capitaux), pendant lequel les saulniers extraient le sel de la lagune et invoquent Huixtocihuatl, Sel-Femme, la déesse de la débauche et du sel.On dit le sel de la connaissance, le sel de l’amour, le sel de la vie.Même en ajoutant l’un à l’autre le jour et le mois, ce qui donne seize, « par excellence le chiffre de la destruction par antagonisme, le chiffre le plus fatal des vingt-deux arcanes du tarot », mais le seize est aussi le chiffre d’Eve, et j’accepte tout principe de destruction que m’apportera la femme qui mord la pomme de la connaissance, aujourd hui est une journée marquée.Dans le calendrier actuel, demain est le jour du solstice d été, une des grandes journées de l’année, une des grandes incitations à exciter la vie.C est aussi 1 entrée dans le signe du Cancer, le signe de Lucille.Et je suis à l’autre bout de l’axe, né sous le signe du Capricorne, le Bouc.J’ai toujours cru en la valeur à la fois explosive et constructive, alchimique, d’un couple dont un partenaire est né dans le Cancer et l’autre dans le Capricorne.C est une conjonction du plus manifeste paradoxe.L’unité. 128 PATRICK ÏÏRARAM J’ai le goût mexicain pour les paradoxes.Au pays de Quetzalcoatl et d’Octavio Paz, ils situent la condition humaine d’un double proverbe qui porte le paradoxe fondamental: « Ils en ont! » — « Les pauvres bougres.» Couché à trois heures ce matin, je me lève à dix.Je fume une gauloise au lit, j’enfile un pantalon, et torse nu je me mets à la machine à écrire.J’ai fini cette nuit une nouvelle, Il faut faire évader une folle, et je voudrais achever l’autre, Ton chèque au poker, pour montrer les deux à Pierre T.cet après-midi.Lucille et les enfants sont restés au camp, de l’autre côté des Rocheuses.Après quatre ans de travail dans le bois, j’ai pris l’avion pour Montréal avec quelques livres, quelques papiers, quelques disques, ma machine à écrire et mon phono.Le retrait en pleine forêt, le retrait en soi-même, un travail manuel esquintant, les semaines dans une baraque en planches, l’isolement — l’aventure a de l’attrait, qui confirme, et permet de développer certaines aptitudes ou de mettre au point quelques idées.Mais je sais maintenant qu’on ne vit pas seul indéfiniment.Il arrive tôt ou tard un moment charnière pendant lequel on prend conscience de la nécessité du dialogue.Pas plus qu’on ne vit indéfiniment dans l’isolement d’un couple.Ce serait même encore plus nuisible de vivre trop longtemps à deux, le couple casserait forcément.Il y a simplement un jour où se manifeste à l’excès le besoin d’avoir un interlocuteur en face de soi, d’obtenir une autre réponse à ce qu’on dit que l’écho.Besoin?Désir.Je tiens à accomplir mes désirs. TEA FOR ONE 129 Que je réussisse à vendre ce que j’écris, que je me trouve un emploi dans une agence de presse ou de publicité, que je devienne demain rédacteur, figurant, annonceur ou commis, je ferai tout pour être dans la ville.J ai vécu vingt ans à Paris, avant les camps de bûcherons de l’Ouest.Je travaillais rarement.Lorsque cela m’arrivait, c’était pour la radio, sur un film, pour une maison d’édition.Maintenant que j’ai consacré la cassure dans ma vie, je vais opérer un certain rapprochement, renoncer avec un certain style.Moins pour ce qu’il y a de pratique que pour rétablir un certain état mental et une certaine disponibilité intellectuelle.Saut périlleux au sens propre et au sens figuré.Mais j’ai la vieille habitude de la haute voltige, et une endurance nouvelle.J’ai payé ma chambre jusqu’au 4 juillet.Depuis une semaine je n’ai plus un sou.Je ne peux même pas téléphoner ou acheter un journal.J’ai vendu pour soixante sous Couche-toi sans pudeur et Les sept couleurs que j’avais acheté en arrivant ici.Ce qui fait très exactement deux gros pains à vingt-deux sous et un pain à seize sous.Je n ai qu un costume, d’à peu près dix pouces trop large pour moi, celui que m’a prêté Eddie à Calgary, et il aurait besoin d’être repassé.Je n’ai pas de cirage, et pas une pièce de dix sous pour la machine au terminus des autobus sur le boulevard Dorchester; j’ai beau frotter mes chaussures avec une vieille chaussette, ça ne les fait guère plus propres.J’aurais besoin de me faire couper les cheveux et de donner mes chemises à laver.Il me reste peut-être assez de savon à barbe pour me raser deux fois.A quel point j’ai envie d’une tasse de café m’édifie (la dernière fois dans un magasin, lorsque j’ai acheté des 130 PATRICK STRARAM pommes de terre, des nouilles, de l’huile, du vinaigre, du sel, quelques boîtes de soupe aux pois et deux paquets de fécule de maïs, et du lait en poudre, il ne me restait plus assez d’argent pour du café, je n’ai pu prendre que quinze sachets de thé).Je mange une fois par jour, le plus tard possible dans l’après-midi.Il me reste de quoi tenir trois ou quatre jours.On n’empêche pas cette inquiétude instinctive qui prend par derrière à l’improviste, la vieille inquiétude assez lancinante de la faim, de la distance à parcourir à pied, la vieille inquiétude que j’ai tant connue depuis l’âge de quatorze ans; mais au moins à Paris, en Europe, je pouvais toujours tenter ma chance au vu de certaines gueules ou de certaines situations, et il y avait des camarades.Des espoirs aussi fabuleusement disproportionnés: l’homme va peut-être laisser son journal sur le banc — (et pour lire quoi?qu’est-ce, enfin, cet espoir fabuleux en la possibilité de lire un journal?.d’abord pour lire les petites annonces).Ou bien: je vais rencontrer Dominique dans la rue, elle pourra m’avancer quelques dollars (même si Dominique est à trois mille kilomètres d’ici).Ce ne sont pas les chimères ou les hallucinations qui comptent, c’est qu’on a toujours la ressource de prendre un peu de recul pour observer les chimères et les hallucinations, et savoir que ça aussi, on est passé par.On n’est intact qu’au prix de bien des passages, bien des métamorphoses, bien des coups et les idées qu ils obligèrent.On ne l’évite pas, cette inquiétude dans le dos, ce n’est pas vrai — mais on finit par approuver pour soi-même ces situations sans appel.Je ne pense pas que j’ai encore besoin beaucoup de développer mes facultés d’encaissement.Mais on n en a TEA FOR ONE 131 i s t IS jamais fini avec certaines réalités au fond desquelles il est utile d’échouer.On n’est intact qu’au prix de certains contacts qui réveillent dans la réalité l’idée à se faire de ce monde — non pour le monde, pour soi.C est aussi un procédé pour approuver, par exemple, les prostituées et refuser la prostitution intellectuelle.n Je suis bien dans cette chambre, elle est assez grande, avec fenêtres sur la rue Lagauchetière, un immense lit, un lavabo, une petite glacière (je n’ai jamais pu acheter de glace, mais j’y range les quelques vivres).Une commode avec un miroir, sur laquelle j’ai placé mon phono.Une table sur laquelle travailler.Une chaise basculante.Sur le palier: réchaud à gaz et salles de bain (douche ou baignoire).Huit dollars par semaine.Le soir j’entends souvent dans un immeuble en face, au rez-de-chaussée, un groupe de jeunes musiciens qui grattent leurs guitares et chantent des refrains de western.La nuit, de mon lit, je distingue à travers la fenêtre, les éclatements simultanés en bleu et en rouge d’une enseigne électrique.Paffois, après avoir mangé, je regarde un long moment, jusqu à la rue Berri.Façades de maisons de chambres, tourist house, grilles devant de minuscules parterres, un institut religieux, arbres.Une solitude de notations.Une rénovation de la sensibilité urbaine, aussi: dans ce grouillement que je surplombe d’un coin, jaillissent ¦ souvent des traînées perçantes de sirènes, crevaisons de l’espace qui grattent les nerfs et suspendent le souffle.Dans le couvercle de ma machine à écrire, j’ai une photo d’un coureur cycliste, une photo de Thelonious Monk avec Coltrane, une photo magnifique et boulever- 132 PATRICK STRARAM santé que j’avais faite de ma femme, nue, allongée, tenant une cigarette dans la main sous le sein; le dos, les fesses, tout l’étirement du corps glissant vers le regard.Quatre petits objets aussi, toute une mythologie personnelle, comme un tatouage: une flèche portant le mot café, une locomotive, un saxophone et un squelette blanc minuscule qu’on peut plier en plusieurs attitudes, remarquablement fait.Au mur, j’ai mis seulement mon portrait par Ivan, au crayon sur une feuille d’un rouge mat, la gueule entourée des signes et des mots de mon histoire — une histoire qui s’est poursuivie depuis l’époque fabuleuse et frappante du dessin, mais dont rien n’a jamais renié aucun des éléments analysés et transcrits par Ivan.Et une reproduction de cette toile de Marc Chagall qui est un poème symphonique, une chirurgie, une fresque héraldique, la légende-schéma d’une situation, et une marque pour ce nouveau séjour dans une ville, marque pour la tête comme pour la sensibilité, coup et option, matière et morale: « La ville s’endort ».Je ne finirai pas assez tôt cette nouvelle sur une partie de poker et un cassage de gueules entre « loggers ».Il est déjà une heure.Je me lave la figure dans le petit lavabo, et je me rase.Je range dans une serviette II faut faire évader une folle, L’amour à voir, Temps: manège et La veuve blanche et noire un peu détournée.Je prends la deuxième pièce de vingt-cinq sous avec quoi le libraire m’a payé avant-hier, il faut que j’achète un pain ce soir.Veste en velours — même dans l’habillement j’opère un rétablissement curieux qui me reporte aux années 51-52 à Paris.Parviens-je à suivre cette ligne de vie que je me suis tracée il y a TEA FOR ONE 133 longtemps: multiple et le même?.Au dernier moment je mets Heureux les pacifiques dans la serviette, je n’ai pas dix sous pour téléphoner et il n’est pas sûr que Pierre T.puisse me recevoir quand j’arriverai, autant avoir quelque chose à lire s’il faut attendre.Je n’ai pas trouvé de rue Molière sur le plan de Montréal que je me suis fait donner le premier jour à la gare Windsor.Je monte la rue St-Denis jusqu’à Ste-Catherine.Un agent de la circulation.— La rue Molière, vous pourriez m’indiquer où c’est?.M.Mo.Molière: 7200 sur St-Laurent.C’t’en haut.— Je suis tout droit, je peux pas me tromper?— Tout droit.En haut.— Merci Je monte St-Laurent.Il fait chaud.Le ciel est à moitié couvert, mais sans arrêter le soleil qui pèse, appuie.Je vois comme je marche.De Ste-Catherine à Pine, le quartier doit être sous le monopole slave.Russes, Hongrois, Polonais, Bulgares.Des vitrines ou des étalagés de cuisine épicée, avec des inscriptions pour faire rêver.L’agitation caractéristique, brutale et d’un romantisme indéracinable.J’entends un géant mal habillé et souriant saluer un compatriote en français avec 1 accent chantant, continuer les politesses en anglais, et finalement se mettre à parler de choses sérieuses en russe.Ils rient tous les deux, sur le bord du trottoir, deux rêveurs en pleine action.Devant le hall d’un building quelconque, une sorte de type massif, assez vieux, avec des gestes insensés des deux mains et des mimiques de forain qui serait aussi un ancien grand duc et un agitateur politique tient trois ou quatre amis sous le charme d’une histoire sans doute aussi invraisemblable que les histoires que racontait le père d’Yvan, en man- 134 PATRICK STRARAM géant le poisson fumé et la bouillie d’orge saupoudrée de poivre rouge, par exemple l’histoire des deux voyageurs traversant la Sibérie dans le blizzard, et l’un demande à l’autre: — Tu n’as pas vu ma pelisse?— Non, je n’ai pas vu ta pelisse! — Ah! je croyais que tu avais vu ma pelisse.— Mais je n’ai pas vu ta pelisse.— Tu n’as pas vu ma pelisse.'' et l’histoire dure longtemps, racontée sérieusement, selon tout un agencement dramatique, une prolifération de détails, des explications psychologiques, morales, religieuses, dans un luxe sobre qui captive l’auditoire, et il n’est question de rien d’autre que d’une pelisse qu’a perdue l’un, que l’autre n’a pas vue, un point c est tout et c’est toute une histoire interminable.Après Pine, on doit être en plein quartier juif.L’animation brute et joviale fait place à cette sorte de furètement, de guêt, de méditation extraordinairement habile mais comme résignée, cette sorte de génie de la pensée vite mais qui s’inscrit dans des durées infinies, si ce n’est dans l’arrêt du temps.Le temps passe plus vite que n’importe où ailleurs, le temps est dix fois plus lent que n’importe où ailleurs.Et il faut être juif pour s’y reconnaître.Eux s’y prennent avec une adresse peu commune, des ruses sournoises qui sont sincères, des tours bien à eux.On dit que l’humour Israélite est un des plus difficiles à comprendre pour un étranger (là-dessus aussi, le père d’Ivan avait des histoires invraisemblables et savoureuses à raconter).Il doit en être de même de leur temps.Je passe des magasins qui étiquettent à des prix dérisoires des marchandises qui me font presque arrêter à TEA FOR ONE 135 chaque étalagé.Viande fumée, saucisses épicées, petites galettes à la viande, tous les fruits, tous les légumes.Des melons à quinze sous.Quinze sous un melon! J’ai deux fois mal au cœur.Face au coin de ce parc entre St-Joseph et Laurier, je découvre 1 invraisemblable caserne de pompiers au rez-de-chaussée d un véritable petit château, avec, près de la tour, un petit clocher d’ardoises luisantes, une extraordinaire terrasse d’angle.Beau bâtiment, l’ambiance accroche.Dépaysant parce qu’en pleine ville, remarquable en soi parce que pion possédant de rares pouvoirs si on le tient pour un lieu possible dans un nouvel urbanisme.Encore une de mes villas possibles, celle où j’utiliserais la caserne pour salle de jeux avec plantes tropicales dans une serre miniature, où j’installerais une bibliothèque importante au premier étage, une grande salle pour musiques et un bar réservé aux initiés ou aux couples magnifiques premiere piece derrière la terrasse.Il y a comme ça une sorte de blockhaus blanc sur un promontoire devant la mer à Puerto de la Selva, une ruine à mille mètres d’altitude dans le Dauphiné, une maison en bordure de la forêt de Rambouillet et un moulin sur File d’Ibiza où je me suis vu habiter, comme je me suis vu construire dans la boucle de la Bow en pleines Rocheuses, près de Frascatti à une demi-heure de Rome, sur un îlot de la Columbia au bas de Revelstoke, ou comme ce que j’imagine, ce que je pense au Mexique.Après avoir traversé, je.lis une plaque qui indique qu’il s’agit de l’Hôtel de Ville de la ville de St-Louis.Plusieurs magasins de fourrures, quelques-uns juste des petits couloirs sombres aux murs desquels sont accrochées des peaux.Je vois plusieurs de ces Juifs à la longue barbe, portant un chapeau noir qui ne trompe pas (exactement les mêmes Juifs que nous rencontrions rue des 136 PATRICK STRARAM Rosiers, à Paris, avec Lucilie, lorsque j’allais changer un chèque qu’elle avait reçu à l’American Express, des dollars pour lesquels on nous remettait plus de francs qu ailleurs dans cette petite rue à part où toutes les inscriptions sont en yiddish, dans laquelle je connaissais les hommes à contacter pour une bonne affaire.) Je traverse, attiré par une salle: Verdi Théâtre.Un grand titre clame.La Donna del Mare.Je passe insensiblement en quartier italien.Verdi Restaurant & Soda Expresse Caffe.Pizza Spaghetti.Ravioli Smoke Meat Sandwiches.C’est long.Je marche depuis près d’une heure, dans la fournaise.La sueur colle le linge à la peau, la fatigue tire les muscles.La ville s’étale en banlieue.Entrepôts, voies ferrées, buildings en briques sales, alignements de petits pavillons mal coquets, cafés anonymes.Les Italiens sont comme tous les Italiens de toutes les villes, ouvriers, cheminots et bricoleurs, résignés, fatigués, d’éternels économiquement faibles qui se maintiennent à ras de pavé ou de macadam par cette vitalité sombre et noueuse qui les relie secrètement a leurs pays des soleils brillants, des emphases paresseuses et des passions populaires.Je les connais de Paris et de Vancouver, de Bordeaux et de Revelstoke, ces prolétaires au bleu rayé morne, qui bouffent du spaghetti à l’année pour économiser pendant vingt ans, de quoi pouvoir payer le retour et s’acheter une ferme miserable ou un bistro, qui se font embaucher au rabais pour être sûrs de travailler, sans TEA FOR ONE 137 souci de voler l’emploi d’autres puisqu’ils n’entretiennent d’amitié ou de relations qu’entre compatriotes, qu’entre immigrants.Je m’attarde un instant devant la vitrine d’un café qui affiche les pages du Corriere dello Sport.Gaul vient de remporter le Tour de France.Je continue cette marche dure, suante, marche au bout de la ville, au bout de toutes les villes à marcher, à distance égale des différentes significations de la « marche » et de l’expression type « marche ou crève ».Le corps insensibilisé au coup de son épuisement, l’esprit rythmé par la fatigue qui déplace le centre de gravité de l’état d’alerte, dans l’étirement monotone de cet à-vif ambulant, nerfs ouverts, pores ouverts, yeux ouverts sur la marche, dans la marche, dans toutes les idées de la marche.C’est long.La ville dure, j’endure durer dans la marche dure à travers la ville qui dure.Le corps saisi, l’esprit saisit.Seul.Ville.Plusieurs semaines déjà que je passe mes nuits en chambre à écrire et mes journées à parcourir la ville.Etat double d’incarcération, et pourtant aussi quelle liberté, dure mais lucide.Seul.Ville.Marche.Seul, en chambre dans la ville.Des femmes et des filles passent.J’ai déjà connu cette dérive comme dans une bulle de savon, a Rome, a Marseille, a Barcelonne, a Vancouver, à Calgary, enferme dans une bulle de savon qui cogne à 138 PATRICK STRARAM chaque pas contre une femme magnifique, ou tentante, ou insensée, jeune, vieille, blonde, brune, à la robe ouverte sur les seins, le corps d’un balancement incomparable, dans une robe sac qui accentue tout ce que la fille peut montrer de grâce, de hauteur, de dépravation, de luxe, d’animalité, de splendeur, d’excitation, de distance, dans un costume qui la serre trop par derrière, dans une robe fantaisie en cerceau flottant autour d’elle, sur les jambes minces que moulent les bas comme une invitation particulière au désir, marée étale et qui subjugue, empoigne, élance, noue, gifle, caresse, vampirise, joue, enchante.La petite Jaune aux yeux immenses dont le corps électrise dans le tissu couleur sable qui montre mieux que le nu.La jeune femme élégante qui descend d’un taxi pendant que j’attends à un feu rouge, élancée comme un oiseau sur une plage, ibis d’étranges inclinaisons qui jettent son corps dans plusieurs esquisses dansées pour plaire et défaire.Les deux mômes vulgaires, dont les pull-overs rouges éclatent sur d’énormes paires de seins, dont tout le connu du type ne retire rien à l’envie puissante, bien qu’aussitôt morte, qu’elles provoquent avec la longue habitude du métier.Cette femme mûre qui regarde sans voir, dont la langueur touche par je ne sais quelle profondeur vertigineuse dans laquelle il doit faire bon sombrer pour n’en plus revenir, dont le visage d’une race morte, mais la bouche terriblement vivante sur le masque, comme un fruit déchiré, et le corps ample bien contenu par une sagesse instinctive des gestes, exigent un acte, n’importe quel acte mais un acte, de reconnaissance ou de choc, un acte pour mettre fin au rêve éveillé. TEA FOR ONE 139 L’extraordinaire créature qui doit arriver du Pérou ou du Chili, qui alors sait imiter mieux qu’aucune actrice au monde, mieux qu'aucune prostituée célèbre de l’Histoire, la peau brune d’un grain comme lavé par des eaux et des eaux de torrents en plein soleil, une peau de terre cuite dorée à des vernis de l’Equateur, la robe noire d’une coupe insensée la serrant dans sa démarche, où tout le corps crève la vue, grande ouverte au cou et sur les épaules, les clavicules magnifiques, d’immenses colliers compliqués et de cet argent terne qui a infiniment plus de classe que n’importe quel or pendant devant elle, lui attribuant une autre attitude délirante, Je maquillage heurtant comme heurte une photo d’Yma Sumac sur je ne sais plus quelle couverture de disque, et qui a l’air bien méchant lorsque je la regarde passer, accompagnée d’une autre amie extravagante, à la beauté moins féline et trompeuse, plus grande, moins trapue, plus immédiatement désirable mais sans la personnalité louche et prin-cière de la première, et après les avoir dépassées je reviens sur mes pas, j’ai trop envie de regarder encore une fois la créature.La môme intellectuelle, millième exemplaire d’un type unique, et qui trouve chaque fois le moyen de livrer en filigrane la personnalité, intime et bien formée sous la première couche, au profil de la gravité qu’ont celles qui veulent faire l'amour avec le cerveau aussi et à force oublient de le faire avec leur corps (mais n’est-ce pas la seule sorte d’amour que je veuille, parce qu’on communique du cerveau au corps, mais que celles qui connaissent toutes les possibilités des corps et usent leur cerveau à peu près autant qu’un pygmée une machine à écrire ne seront jamais replaçables dans une continuation du plaisir par l’esprit?), les cheveux courts, pantalon étroit et gilet 140 PATRICK STRARAM noirs, parure nouvelle comme un rébus étonnamment lyrique que j’aime, et il s’en faut de peu que je l’arrête, pour lui parler, pour n’importe quel mot qui nous scelle l’un à l’autre à travers cette ville, en n’importe quelle sphère, pour l’emmener écouter rue Lagauchetière les disques de Charles Mingus ou de Bud Powell, pour lui lire Temps: manège ou du Georges Bataille, pour crever la bulle de savon plus implacable qu’aucune cellule, mais je passe sans un mot, ce mot dont j’ai faim dans ma faim, sans un signe à cette fille de celles qui crient muettes et bouleversent les passions sur d’imperceptibles indices, parce qu’on n’aborde pas une fille en pleine rue ou parce qu’on sait trop bien qu’on ne crève pas une bulle de savon à l’intérieur de laquelle on navigue, dont la fonction est justement d’inciter aux séismes pour mieux prouver que l’attente durera encore un peu, quelques jours ou quelques siècles, et je la laisse partir vers ses méditations impossibles comme des tortures logiques, mais je m’en veux tout de même un peu derrière la carapace.La jeune mariée sans doute, dont tout le chic comme une impulsion respire une cassure qui lui crée dans le corps de nouvelles zones à offrir, à faire planer, comme des auras multiples pour mieux affirmer quel bonheur elle capte.La petite Juive hallucinante, dont tout l’érotisme possible est contenu dans un décalque des adolescentes de la guerre civile.L’autre môme intellectuelle, comme une danseuse que j’ai connue dans une cave de la rue de Rennes, habitée d’un courant trouble à fleur de peau, signal plus fulgurant et plus indissoluble d’être sans identité, de toute la tendresse grave, de tout l’émerveillement, de toute l’affection vraie que j’éprouve pour toutes ces filles décalées et TEA FOR ONE 141 authentiques, celle-là aussi il s’en faut de peu mais je ne l’arrête pas, j’en ai trop envie, on combat l’injustice par l’injustice, retrait pire que l’abordage.La Noire magnifique, superbe, belle comme la voix de Sarah Vaughan ou comme une musique par Thelonious Monk, créant d’immenses fosses béantes au milieu de la foule qu’elle traverse, comme quelques Indiens nagent, sur le côté, intégrés à leur sillage et au courant au point qu’on se demande où commence l’homme et où le fleuve, sans pouvoir se détacher de la maîtrise et du génie calme qui ne sont bien que de l’homme, fille encore plus radieuse et magnétisante, et délirante lucide d’être au bras d’un Noir impeccable, d’une stature de mâle qui correspond à ce qu’est la fille.Toutes les femmes, les deux ou trois soirs que je me suis laissé suivre, les éclaboussements d’hermétismes pour caméra de la ville la nuit, panoplie pour grésiller le long de la colonne vertébrale, toutes les femmes le soir sans fourrures les mêmes que celles dans leurs fourrures frôlées aux abords du Vel’d’Hiv’ par Abellio les lundis soirs de la boxe, que je frôlais tous les soirs autour du Vel’d’Hiv’ pendant les Six-Jours ou que j’enlaçais au poulailler tout en gueulant mon enthousiasme pour Achille Bruneel, Carrara, Coppi, Van Steenbergen, Schulte, Oscar Plattner et Patterson.Toutes les filles ou les femmes qu’en passant à même cette rue drainée par elles, et elles seules, j’ai regardé d’un regard insisté, dans toutes les rues, et celle qui m’a rendu ce regard, l’autre matin sur Ontario, regard d’une tranquillité implacable, plus sincère qu’aucun aveu ne pourra jamais l’être parce que sans un mot, une intention purement physique et purement mentale, voulue par la fille quelle en ait eu conscience ou non, voulue dans cette voltige paradoxale et luciférienne pour mieux tenter, 142 PATRICK STRARAM mieux s’exposer, pour épondre à mon calcul mental comme on donne à voir.Je ne connais pas d’hypnose sur la réalité bien pleine qui engage l’homme plus que ce passage à travers un désir autrement plus intolérable, déchirant, tonique et d’une santé sans failles, sans bavures, que l’autre, celui qu’on satisfait.Parce que celui-là, on n’est pas prêt de le satisfaire! Il relève de la plus haute magie expérimentale et de la poésie égoïste peut-être la plus compromettante, certainement la moins communicable.Il s’établit au-delà de toute limite une communion infernale dans laquelle on sait quel contact on établit, quel dépassement on opère: le contact avec soi-même, le dépassement de soi.La réalité de toutes ces femmes qui m’émerveillent, et elles toutes qui m’émerveillent, se réduit à une connaissance intérieure vouée à l’isolement le plus rigoureux.Le désir net et vaste que j’éprouve pour chaque hile, l’espace fulgurant d’un croisement que je note et que j’accomplis comme on incise, c’est au bout du compte la totalité de mon isolement.Il faudrait sans doute reprendre ici l’expression de Paul Nougé: au bout du conte.C’est bien aussi de ce vertige aux énigmes insurpassables que j’attends mes plus belles rencontres, celles à consommer comme celles à ne dérouler que de tête.Garages.Buildings d’appartements.Lin institut des sourds-muets.C’est de circonstance, c’est même extraordinaire ce que c’est de circonstance, un institut des sourds-muets.Un immeuble qui porte un nom de sérénade orientale: Kahan.L’éreintement lancine.Crampes.Sueur. TEA FOR ONE 143 Enfin la rue Molière.Le building dans lequel j’entre porte un autre nom comme une musique persanne: Karen.Je monte quatre étages et demande Pierre T.à une secrétaire.— Monsieur T.n’est pas là pour l’instant.On ne sait pas s’il va revenir cet après-midi.Voulez-vous vous asseoir et attendre?— Mm.Non.Merci.Je vais attendre en bas.Je remonterai d’ici une demi-heure, une heure.Si j’ai marché jusque-là pour rien.Je fais le tour du bloc à la recherche d’un endroit tranquille ou m’asseoir et lire.Rien.Je fais le bloc suivant.Une église, simple, comme une vieille église romane de la Drôme.J’aimerais aller m’asseoir sur l’herbe, près du porche.Mais je ne fais pas trop confiance au clergé et aux « passants » de Montréal.(Oh! monastères romains dans lesquels j’ai souvent été me reposer, dans l’immobilité de la pierre, des voûtes qui bordent la cour intérieure, autour d’une végétation humble et sereine, où l’on peut s’isoler, à l’aise, penser tellement retiré de tout, apte à utiliser à fond une énergie nouvelle — mais je ne suis pas dans un monastère romain, où j’aurais tellement aimé m’arrêter après cette montée à pied de la ville.) Je suis rue Jean-Talon.Je retourne à la rue Molière.Devant moi, à deux ou trois blocs, un parc qui paraît vaste, vert, agréable.Je m’y traîne.Au parc Jarry je lis Abellio.On n’a certainement pas donné à ce parc le nom d’Alfred, pataphysicien et grand ordinateur de la transmutation de toutes les valeurs dans l’ivresse, saoûl bien sobre et sobre bien saoûl, cycliste génial et l’homme d’outre morale, d'outre science, d’outre humanité, un PATRICK STRARAM 144 homme, quoi.Mais comme on a omis de précéder le nom de Jarry d’aucun prénom, c’est bien à l’auteur du Surmâle que je dédie le parc tant que j’y suis.Du vent.De l’air.Une tranquillité dans le vent, dans laquelle rester immobile un moment.Je m’asseois à une table de bois, et je sors de ma serviette le livre d’Abellio.Et certes, la vie ne procède que par mutations brusques; dans l’intervalle des crises, il est vain de prétendre accoucher le destin; elles seules nous révèlent à nous-mêmes.A quoi bon les préméditations, les plans, les ruminations?La sagesse est de tenir pour vaines les superfluités, les tâtonnements, dont nous exagérons l’importance pendant ces périodes étales.Il faut attendre la crise qui viendra, la crise qui vient.Mais je relève bientôt la tête.J’aspire l’air, herborifère comme rarement en pleine ville — ou bien c’est moi qui suis épuisé par la marche et exagère le premier repos, ce calme, ce vent déployé comme un large courant en plans souples imbriqués.Des enfants jouent, courent après une balle.Deux jeunes Italiens sont couchés au pied d’un arbre.Ils lancent des blagues à trois jeunes filles en robes d’été, assises sur un banc un peu plus loin, deux avec un bébé.Deux vieillards à une table lisent un journal qu’ils se partagent.Je vois comme horizon une véritable zone à laquelle il ne manque rien.Talus, ébou-lements, baraques branlantes, immeubles modernes et laids comme des casernes, réservoirs, pylônes.Mais le parc stoppe la zone, il y a une sorte de fossé profond, à l’herbe sauvage, haute, très verte.Il y a aussi sur ma droite un kiosque à musique.Plus loin, des terrains de sport.Et qu’est-ce que je fous au milieu de ce parc?Pour les deux Italiens, les trois jeunes filles, les gosses, les deux TEA FOR ONE 145 vieillards, le couple qui passe main dans la main et me regarde un peu trop curieusement mais retourne vite à l’intérieur de son intimité pas moins intime parce qu’en pj.ein air, pour la famille italienne qui passe au complet et combien belle l’adolescente ardente, négligée pour mieux souligner la perfection du corps! —, pour ces habitants du parc et pour ceux qui comme moi ne font qu’y passer, aujourd’hui pour la première fois mais qui ont l’habitude d’un autre parc, pour cette multitude répandue sous les arbres, dans 1 herbe, il y a de la place, de l’air, qu’y suis-je?Ah! l’adroite question.Le grand péril intellectuel, c est de savoir si bien quelles questions se poser à soi-même, devant les autres mais c’est bien soi qu’on vise.On est capable de raisonner seul pour se comprendre étranger.En dehors de toute masturbation, de toute délectation morose, de tout masochisme, on est assez habile pour se reconnaître au beau milieu un étranger total, complet, qui n a rien à foutre ici! Une inconséquence dans l’organisation méticuleuse et satisfaite de ce au milieu de quoi on atterrit sans rime ni raison.En Colombie Britannique mon beau-père me traitait d’immigrant.Mais c’est ici que je suis un immigrant.Je viens à Montréal prendre les chances qui passent, celles qui portent les problèmes et celles qui portent les solutions.Raisonnement intelligent.Mais encore?.S’il passe rien?.S il ne se passe rien?.Je viens écrire pour vendre.Idée sage et courageuse.Mais encore?.Si personne n a besoin d acheter, de lire?.J’ai l’impression a.jSez nette de denotes.Sentiment curieux, que j’éprouve sans aucun malaise, mais qui persiste.Trois semaines ici et je ne connais personne avec qui boire un verre, parler d’un livre, des petits oiseaux qui font cui-cui ou de l’Orénoque, faire un tour dans un parc, aller voir un 146 PATRICK STRARAM film ou monter dans ma chambre écouter des disques.Cette solitude ne me pèse pas, elle m’intrigue et m’absorbe.Elle me pèse d’ailleurs dans la mesure où des heures et des heures à la machine à écrire entre quatre murs, ou bien des heures et des heures seul serviette à bout de bras à traverser la ville finissent par rendre impossible toute lecture, toute méditation, toute audition de disques même — on les passe sans les entendre.Il y a un certain point où un travail solitaire plutôt forcené et vain est plus qu’il n’en faut pour retirer à l’individu sa disponibilité.C’est à de tels moments qu’il n’existe plus qu’une chose, pour tout de bon: avoir une fille dans son lit ou un type auquel parler pour qu’il réponde.Montréal ville ouverte.J’y suis enfermé hermétiquement.Pas besoin de police, de mur ou de panneau indicateur.De la façon la plus simple, je suis seul, entre quatre murs ou à travers la ville, bouclé à moi-même.Seul en chambre dans la ville.Néanmoins d’excellente humeur.Je retourne à ce livre qui ne manque pas de soulever la question dans sa véritable dimension, dès le titre: Heureux les pacifiques.Naturellement; pourquoi pas la phrase la mieux appropriée ici?Ne pas gâcher cet instant par l’intrusion d’une volonté avide.— Monsieur Pierre T.?— Oh! non.Il ne repassera pas cet après-midi, il a téléphoné. TEA FOR ONE 147 Tellement crevé que j’hésite une seconde.L’autobus, avec les vingt-cinq sous?Mais j’ai trop besoin de pain.Je décide après avoir traversé Jean-Talon de redescendre un peu sur la gauche de St-Laurent pour varier le décor.Parce que le nom me plaît énormément, je prends la rue St-Dominique.Et je pense à toi Dominique, qu’il ferait bon trouver au coin de cette rue.La fatigue noue les muscles et les nerfs sous la peau.Sueur.Crampes d’estomac.J’aboutis à un cul-de-sac.Des grillages en his de fer empêchent de traverser plusieurs voies ferrées.C’est pourtant peu le jour pour aller me mettre dans des culs-de-sac et avoir à revenir sur mes pas, j’ai déjà marché trop longtemps, et il me reste soixante ou soixante-dix blocs à faire avant d’être de retour à la chambre 13 rue Lagau-chetière.Je vais jusqu’à la rue Casgrain.Carling’s.La bière que je commandais le plus souvent en Colombie Britannique, et sur le train.Boire de la bière!.Il y a des années que je n’avais pas connu une telle période sans boire, et quelle période! Et tout particulièrement aujourd’hui, ne pas pouvoir boire un seul verre, il faudra que je m’en souvienne.J’aboutis à un cul-de-sac.Cette fois, je me traîne plus que je ne marche.Retour sur St-Laurent.Je tourne sur St-Viateur, que je suis jusqu’à St-Dominique.Ville coupée de l’animation de la ville, tranquille comme une grande rue de province, habitée de familles simples qui aiment s’asseoir sur les porches, sur des chaises tout au long du trottoir. 148 PATRICK STRARAM Spectacle que j’ai déjà remarqué à l’est, dans les petites rues adjacentes à St-Hubert et Papineau, et que je n’ai jamais vu qu’à Montréal: ces centaines d’escaliers qui montent au premier étage, et parfois au second, droits parfois, le plus souvent en spirales, devant les façades.On a l’impression d’escalades invraisemblables, d’un décor de théâtre populiste, d’une gymnastique inutile et bizarre.Il y a je ne sais quelle allégresse et je ne sais quel charme baroque dans tous ces escaliers qui montent devant les maisons, en pleine rue.Je tourne un peu plus sur la gauche, par Mt-Royal, jusqu’à De Bullion.Je dois être dans une ville juive transportée dans une province curieuse et apathique qui porterait mal le nom d’aucun pays.Je retrouve l’atmosphère de l’avenue de l’Esplanade, pas l’atmosphère de ce matin dans la portion juive de St-Laurent.Ici doit se terrer dans un confort pieux une classe socialement plus élevée.Chirurgiens, dentistes, avocats, professeurs, auteurs.Une petite fille très maigre et belle comme une adolescente de la guerre civile (un mythe obligé, en Israël les adolescentes font la guerre civile), parle en russe à sa mère au premier étage, masse truculente à son balcon de fer rouillé.Qu’est-ce qui fait rire derrière la vitre, de ce rire troublé, plein d’un espoir un peu torturé mais emportant, avec une nuance de moquerie qui cache mal 1 admiration, la petite fille à lunettes si juive qui regarde le garçon de douze ou treize ans, au corps mal foutu de faux intellectuel militant pour la poésie en yiddish (pas encore! mais ça ne manquera pas! le ventre déjà trop gros et le dos rond, les bras trop maigres) lançant deux fléchettes en TEA FOR ONE 149 l’air qui retombent plantées dans le sol, dans le petit jardin misérable et rabougri devant la maison terne (misérable, mais un pareil bout de jardin, c’est aussi tout un monde qu’on peut se recréer à volonté, exclu du reste de la ville, on fait du plus misérable un no maris land qui occupera l’esprit toute une vie, atrophie à mirages humbles et faciles?) J'oblique par Pine, jusqu’à Laval.On traverse une rue, on tourne un coin, et le décor change complètement.Acte suivant.L’action se situe à.dans l’époque.Larges trottoirs maintenant.Plus un seul escalier en spirale mais tous droits et larges comme pour réceptions hautaines et cossues.Presque chaque immeuble possède au premier étage un balcon confortable à la balustrade en fer forgé ou en bois travaillé.Des carrés minuscules de gazon ou d’arbustes devant les façades.Rideaux tirés.A Sherbrooke, j’oblique encore à gauche et descends Sanguinet.Rue triste, fermée, de banlieue sinistre et bancale, une rue sanguinaire sans un mot.Et pourtant, peut-être est-ce derrière ces façades insalubres, tordues, lépreuses, lézardées, derrière les pancartes Coca-Cola ou 7Up délavées, déchirées, curieuses en ce lieu de zone dure et comme inhabitée, derrière les bicoques tassées sur elles-mêmes, au long de cette veine aux globules pourris et tracée comme une nervure faite au canif, est-ce derrière ce décor de la misère dure que grouille la vie la plus immédiate, la plus échauffée, la plus prête à bondir — on devine une sorte de rage sincère, une sorte de fièvre souple et 150 PATRICK STRARAM adroite, invisible mais là, forces disponibles qui guettent, à l’intérieur en cassures de ce boyau qui me rappelle certaines ruelles du Quartier Arabe où j’ai passé tant d’après-midi irremplaçables, ou d’autres ruelles derrière la Bastille que j’ai hantées Lucille à mon bras cherchant une chambre.Ste-Catherine hurle, trépigne, étincelle, charrie ses flots dégorgés dans le tintamarre, cavale en trombes et en fanfares, suicidés vivants s’y bousculant, s’y précipitant, s’y accrochant, dans la fièvre hystérique qui les automatise pour qu’ils gagnent leur vie et sachent civilement défendre la cause juste de leur pays, de leur honneur, de leur famille, de leur travail, de leur hystérie automatique pour gagner sa vie.Aussi dégueulasse et effrayant que le boulevard des Italiens ou Georgia Street, que Piccadily ou la 8e avenue à Calgary.Mais il y a aussi les nuits de la rue Ste-Catherine, nuits d’une vie à fleur de peau, à fleur de drame, à fleur cancéreuse mais vivante.De la rue Ste-Catherine où j’ai déjà tant erré, que je connais déjà comme si elle m’appartenait, d’Amherst à Guy, coupée de St-Laurent où je vais manger des hot dogs à dix sous et des patates frites à cinq, où l’on se reconnaît.Ste-Catherine et St-Laurent d’Ontario à Craig, mes lignes de démarcation, mes équateurs, jetées d’où voir et vivre les archipels de l’insomnie et les réveils d’îles, qui cognent entre les yeux, qui grattent la peau à vif, qui cernent les sueurs, qui brutalisent les idées claires et cinglantes pour survivre, sans cesser de vivre, travail de titan, travail de clochard, travail de démiurge. TEA FOR ONE 151 Je traverse.St-Denis.J’achète un pain.Je passe.Dorchester.Rue Lagauchetière, le 407 Est.Epuisé.Pour rien.Je prends mes draps chez la logeuse.Je mets de l’eau à bouillir et je me change, il faut faire attention aux quelques habits « sortables ».Il est six heures.Je verse dans l’eau bouillante deux sachets de thé employés une première fois et un sachet neuf.Je lis jusqu’à huit heures, écroulé dans la chaise à bascule.Je fais cuire mon dernier petit paquet de nouilles à dix sous.Lorsque j’ai louée cette chambre, je me suis acheté une casserole minuscule, une cuiller, un couteau de poche, un ouvre-boîtes et un verre (à dix sous parce qu’il était ébréché, dans un magasin vide tenu par une vieille qui m’a dit de ramasser la poussière avec une feuille de papier cartonné plutôt qu’acheter une pelle, et elle m’a même donné une feuille de papier cartonné, celle dont je me sers encore.) J’ouvre une boîte de soupe aux pois, la dernière.Je mange une moitié, sans délayer avec de l’eau parce qu’en mangeant le condensé tel quel, épais et sec, une moitié suffit; transformé en soupe, il m’en faudrait deux boîtes pour calmer ma faim.A partir de demain, il ne me restera plus que du fécule de maïs.Mais j’aime ces bouillies de « corn starch ».Je refais du thé.Je fume une gauloise.(Une au réveil, une après le repas, une dans le lit avant de dormir; le reste du temps je roule un mauvais tabac ou je fume la pipe.) 152 PATRICK STRARAM Seul, seul, seUL, sEUL, SEUL.Tea for two par ce trio magnifique: Oscar Peterson, Ray Brown et Barney Kessel.Je refais encore un peu de thé, sur les vieux sachets.J’ai faim, mais je ne touche à rien, je n’ai plus de vivres que pour quarante-huit heures, en me privant.Je ne passe plus de disques pour ne réveiller personne dans les chambres.Ce sera l’anniversaire de Lucille la semaine prochaine.Le 29 juin, en plein été, sous le signe du Cancer.2 plus 9 égale 11.Le symbole du couple parfait, qui a dépassé le stade premier de l’érotisme seulement physique exprimé par le 1 dans le 0,10.L’autre chiffre de l’amour parfait, l’infini renversé, étant le 69.11, c’est aussi le chiffre de deux fois l’unité, le principe divin doublé.C’est la période de l’année où ma femme prend deux ans d’avance sur moi.Elle aura vingt-six ans, il me faudra à moi attendre le 12 janvier 59, sous le signe du Capricorne, pour avoir vingt-cinq ans.Nous évoluons lentement vers la crise de la trentaine.Je prends des références dans Abellio jusqu’à deux heures.Après une heure, dans la nuit coupée de klaxons sans en détruire l’immensité tombale, le vent s’est levé, qui hurle, en secousses comme des vagues arrachées de fonds abyssaux, et parfois gémit, étirant de curieuses plaintes nouées.Il y a une véritable présence du vent qui s’intercale entre la nuit et ces références que je note, cette nuit multiple de la ville et ma solitude entre les quatre murs, mouvement à variations continues qui peuple l’isolement d’une germination supplémentaire.Dans le fond, il suffit TEA FOR ONE 153 d’être seul pour se sentir inclus à des univers considérables, qui projettent dans l’espace intersidéral.On accomplit ainsi quelques petits voyages qui perfectionnent certains pouvoirs.Au lit enfin je fume une gauloise.Je finis Heureux les pacifiques.La femme, au sens caché de la Bible, c’est le principe femelle vivant en tout homme, au même titre que le principe mâle, et cherchant à s’équilibrer avec lui, c’est la Foi s’opposant à l’Intelligence et s’obligeant à grandir avec elle.(Il est dit du premier Adam: Dieu le fit mâle et femelle.) Quoi qu’il m’arrivât désormais, il me semblait que je ne pouvais plus me sentir frustré par la vie.Le chemin est encore long à parcourir.Je suis sans hâte, parce que je vis un perpétuel état d’alerte.Bouclé sur moi-même, dans un certain rayonnement, dans une certaine projection volontaire, c’est aussi boucler la boucle.Tout ce temps, si je parviens à l’abolir, dans le vivre, peut-être.J’éteins tout de suite après avoir fini le livre.Il est trois heures et demie.Le corps après la dérive d’aujourd’hui, journée marquée, réclame une pause.On se pose naturellement la question: que sera encore une nuit seul?Mais il y a des questions qui n’entament pas une certitude, elles l’alimentent. 154 PATRICK STRARAM Demain, premier jour de l’été, j’écrirai quelques pages à Lucille pour quelle fasse de son anniversaire une grande fête, demain c’est déjà aujourd’hui, comme hier c’est encore aujourd’hui, ce vertige lucide qui permet lorsqu’on est seul de se concentrer sur certaines expériences intérieures, à vivre à même la réalité, et à même la réalité et ses symboliques, le bel aujourd’hui, je.Montréal, 22-Q5 juin 1959 GILLES DELAUNIÈRE UN HOMME DE 30 ANS GILLES DELAUNIÈRE — Sous ce pseudonyme se cache un nouvel auteur canadien qui, pour des raisons bien précises, tient absolument à ne pas révéler sa véritable identité.Les lecteurs qui prendront connaissance de son essai de confession: Un homme de trente ans, comprendront pourquoi.Il s’agit d’une histoire vraie et vécue. PROLOGUE Voici le texte d’un cahier qui a été adressé par son autetcr à un jeune écrivain canadien-anglais.Les noms de personnes et de lieux ont été changés ou chiffrés là où c’était nécessaire.Dans trois mois j’aurai trente ans.C’est toi, Paul, qui m’as décidé à m’offrir ce cadeau: un mois en Espagne, avec un cahier à écrire et à t’envoyer.Tu m’avais suggéré de faire un roman.Mais ce que j’ai à délivrer n’est pas un travail d’invention.Je n’ai pas de goût pour les histoires et les descriptions.Je ne sais pas au juste ce que je mettrai dans ce cahier.Je sais que j’y mettrai des choses vraies.Il y avait des poux chez nous il y a vingt ans.Le samedi soir, on les tuait en famille.Et la mère nous passait la chevelure à l’huile de charbon.Les vacances étaient terribles: il fallait faire les foins.Travailler avec le père n’était jamais drôle.Dans la chaleur de juillet, dans le foin séché, c’était décourageant.J’ai appris le mot délicat de la femme du plus gros éleveur de poulets de la région.Cette belle dame bien en plumes, qui avait du cousinage avec mon père, savait décocher des mots inusuels chez nous.Très honteux dès qu’on parlait de moi, cette fois je fus étranglé, comme 158 GILLES DELAUNIÈRE cela devait arriver si souvent pendant vingt ans.Elle posait ses énormes yeux blancs sur moi, et, précieuse, la tête penchée, elle déclara: «Il a toujours été délicat».Je ne sais pas donner un coup de poing.De là vient tout mon malheur.Je ne l’ai jamais senti si bien que par une remarque faite par une autre dame distinguée de Bellerive, un jour qu’elle conduisait une auto où elle m’avait fait la grâce d’une place.Elle dit à ses deux compagnes: « On n’a pas besoin d’avoir peur des accidents, on a un homme avec nous! » Il n’arriva pas d’accidents, non plus qu’il n’y avait d’homme dans la voiture, selon ce qu’elle entendait par un homme.Je ne suis pas efféminé.Je devais l’être quand j’étais très jeune et que je n’avais pas conscience de moi.Je l’étais sûrement car je me souviens des moqueries que j’avais provoquées chez un petit garçon haïssable en revenant de l’école.Je ne lui ai pas encore pardonné, je crois.Quel désastre, quelle peine! Lorsque je le rencontre maintenant, à Bellerive, c’est lui qui rougit.Mon premier jour à l’école fut calamiteux.Je pleurais, pleurais, sur mon banc.Je ne sais pas au juste pourquoi.A cette époque, oui, certes, j’avais des goûts de petite fille.Je préférais les jeux des filles: sauter à la corde, jouer à la madame, m’envelopper de draps ou de couvertures que j’essayais en cachette devant un miroir.J’aimais les jupes, les tabliers.J’avais le goût d’en porter.J’aimais être avec les femmes.(J’ai bien changé!) J’ai appris le monde en écoutant parler les commères du voisinage et les tantes qui venaient chez nous.Les beaux samedis d’été, je courais à l'église voir les mariages.J’étais ravi UN HOMME DE TRENTE ANS 159 par les poétiques toilettes blanches ou bleues que les femmes ne portent qu’un matin.De toute mon âme, mon âme qui s’était trompée de corps peut-être, j’enviais la mariée.Je vois encore la belle demoiselle G., une des dix filles du plus riche commerçant de Bellerive, s’avancer dans la grande allée avec une traîne rose.Je prenais ma revanche dans le grenier à grains sur la ferme.Je me mettais une couverture de carriole sur le dos et je la laissais traîner dans les marches étroites de l’escalier que je gravissais en reniflant la poussière.Cette lourde cape était mon ornement de prêtre, car je m’enhardissais parfois à dire la messe en haut de l’escalier.D’autres enfants y consentaient, mais quelle déconfiture si ma mère me surprenait ainsi! Je ne lui reproche rien, cette pauvre mère de douze enfants, tous bien élevés, comme on dit.Mais je ne peux l’aimer.En plus de certains actes innocents qui me répugnaient, elle avait une manière de corriger qui ne me revenait pas.Ses railleries et ses éclatements soudains de colère m’ont marqué plus que tous les soins qu’elle m’a donnés.J’ai fait un grand saut il y a deux ans, un soir, justement dans ce port andalou où tu m’as rencontré et où je me trouvais encore hier.Les jeunes gens qui fréquentaient le café voisin de ma pension avaient entendu dire que j’étais Français.(Ici, si on n’est pas Anglais, on est Français.Pas de nuance, donc pas de Canada.) Ils me trouvèrent un sobriquet: Napoléon! Je m’en suis amusé, et pour la première fois j’ai accepté qu’il pût y avoir une part de mièvre chez moi.Les lâche-tout, les existentialistes, les rase-tout, ne lâchent pas tout.Ils se gardent un atout, une fierté, une volonté: le coup de poing.Ils gardent jalousement leur sexe.Ils 160 GILLES DELAUNIÈRE savent donner un coup de poing, ou faire voir, au moment voulu, qu’ils en sont capables.Le coup de poing est la dernière chose qu’un homme abandonne.La dernière insulte qu’on puisse faire à un homme est de lui dire qu’il n’est pas homme.Je suis tranquille là-dessus.Un homme avec un poing serré ou une arme m’est aussi étrange qu’une fille vierge.Je devrais écrire: Line fille vierge m’est aussi étrangère qu’un homme avec un fusil.Ce matin je me suis rendu à La Cala, où j’ai trouvé sans difficulté la casa que tu m’as recommandée.J’ai trouvé les gens très primitifs.Ils ne parlent pas, ils crient.Les femmes sortaient aux portes pour me regarder.La patronne ne m’a pas donné de reçu parce quelle ne sait pas signer son nom.Quand elle fut partie, une adolescente très maigre arriva pour faire un peu de propreté, puis trois autres jeunes filles, qui se mirent à fureter sans gêne.Je me suis accoté dans l’embrasure d’une porte.Une des trois tourterelles s’offrait à ma vue, balançant ses petits seins et son petit ventre dans une pauvre robe noire.Elle m’écœurait.Elle avait cela et pensait à cela.C’est toujours la même chose partout.Dans le village une autre fille a sifflé plusieurs fois après moi.Hier soir, en descendant du promontoire de Malaga, j’ai rencontré dans la noirceur une femme maigre qui m’a appelé.Je suis sur les bords enchanteurs de la Méditerranée, la mer des vieilles civilisations.Ce matin, dans le tram de Malaga, une femme en robe noire était assise en face de moi.Elle était vieille, elle.Au lieu de désir animal, c’était la pauvreté et la fatigue UN HOMME DE TRENTE ANS 161 qui se lisaient sur son visage.Deux rangées de rides se croisaient sur son front: des barres horizontales, creusées par l’âge et le travail, et, au-dessus du nez, des sillons verticaux, creusés par la misère.Sur son sein reposait un bébé d’environ un an.Son appareil génital était sorti de sa culotte.Le bourgeon pointu du garçonnet endormi se dressait comme une revanche et une promesse.Revanche d’une vie misérable, famélique, promesse de la continuité de cette vie.— Idiot, tes filles noires et graisseuses de La Cala sont intéressées par ton argent, voilà tout! — Justement, et elles croient que moi j’ai besoin de leurs seins et de leurs poils.Elles sont très certaines que tous les hommes ont faim d’elles.Et elles ont passablement raison.C’est cela qui me dégoûte.Ce matin je suis sorti du hameau comme apeuré.Le magasin était fermé.La messe venait de finir et les jeunes filles se promenaient bras dessus, bras dessous, grassouillettes, sur le grand chemin, dans leurs robes fleuries.J’ai marché du côté du soleil.Du haut de la falaise qui cache le village voisin, Rincon de la Victoria, tout était si beau que si je m’étais laissé faire, je crois que j’aurais sangloté.Lorsque j’étais petit garçon, passer seul dans la rue me gênait.Aujourd’hui, à trente ans, je suis encore gêné de marcher seul dans une rue, si ce n’est dans une grande ville.Pourquoi la grosse Madame Laponie me revient-elle ce matin?Est-ce parce que j’allais lui vendre des framboises?« Il a toujours été délicat.» Elle avait une poitrine 162 GILLES DELAUN 1ÈRE énorme, des babines énormes, et sa voix criarde de mezzo-soprano pour messes de mariage me faisait penser qu’elle avait de la vitre dans la gorge.Les poules avalent du gravier et de la vitre.Voilà, c’est le téléphone! Nous n’avions pas de téléphone chez nous.Ni réfrigérateur, ni servante, comme chez Madame Lapoule.Ma mère m’envoya téléphoner chez elle.Je partis, rempli de crainte et de courage.J’expliquai ma commission et je fus livré au supplice.Je me demande si je fus compris, à l’autre bout du fil.Je sais qu’à mon bout, un pauvre petit garçon, déjà intimidé de se trouver chez les voisins, cuisait de peine en parlant dans le trou mystérieux.Une de mes premières expériences de la vie sociale.Mon plaisir, mes plaisirs d’enfant, étaient de contempler.Les grandes personnes, me voyant les regarder, tranquille comme une image, me pointaient soudain et me faisaient rougir avec leurs remarques, toujours les mêmes.Mes plaisirs les plus purs ont été solitaires.Accroupi sous la galerie de la maison ou sur un tas de sciure de bois, je tapais des plans de maisons et d’églises, que je décorais avant de détruire.L’hiver, je pouvais passer des journées à colorier ou à monter des châteaux avec des boîtes de carton que je collectionnais en cachette.Les enfants de cette espèce sont des malheureux.Le monde n’est pas avec eux.Je fus bientôt persuadé de mon infériorité, sur mes frères d’abord, sur tous les garçons ensuite.A douze ans, j’avais honte de mon corps, trop grêle.Je ne voulais pas porter de chemisette parce que mes bras nus me gênaient.Pourquoi donc n’avais-je jamais envie de lancer des cailloux sur les poteaux comme les autres, ou de conduire les chevaux?Est-ce que je sais, moi?Et pourquoi la famille, cette bonne famille de cultivateur, cette excellente UN HOMME DE TRENTE ANS 163 famille de paroisse québécoise, fut-elle le bourreau de mon enfance?Je peux dénombrer les cicatrices des blessures que j’ai reçues de mon père, de ma mère, de mes frères et de mes sœurs.Le jour de ma communion solennelle, un samedi matin, ma mère, me voyant silencieux au bout de la table, trouva une nouvelle expression: « T’as l’air d’un chien battu! » C’est que j’étais profondément déçu de n’avoir trouvé sur la table que l’habituel pot de mélasse.J’avais pensé qu’il y aurait un gâteau ou quelque chose de spécial pour moi, après la messe.C’était moi qui avais obtenu la meilleure note au catéchisme et qui avais lu la consécration à haute voix dans l’église, devant tout le monde.J’allais liquider mes peines dans la cave.Liquider a son sens premier ici, car je versais des larmes en abondance.Chère cave, humide et fraîche, sombre et fraîche, quels soupirs graves tu as recueillis dans ton patient silence! Naturellement, l’église était pour moi le lieu le plus beau et le plus agréable.Je ne me contentais pas de suivre les exercices du mois de Marie.J’y entrais furtivement dans la demi-journée quand je passais par le village.Je priais de bon cœur.Un dimanche, après la grand’messe, toute la famille étant dans la cuisine, on me demanda pour qui j’avais prié.Je répondis: « Pour les gens du purgatoire.» Il fallait dire « les dmes du purgatoire ».Quelle risée interminable ce fut! Le mot fut rapporté maintes fois par la suite.Mais le pire opprobre m’arriva à l’école.J’étais en quatrième année.J’avais écrit un billet d’amour à une petite fille de mon âge, plus malingre et plus pâle encore que moi.« Chère Marguerite », avec quelque rengaine comme il en court toujours parmi les enfants d’école. 164 GILLES DELAUNIÈRE Pour mon malheur, la maîtresse me vit passer le billet à Marguerite.Elle l’exigea et elle le lut solennellement en le commentant.La quatrième année était en rang, moi au bout, et tous les enfants se payèrent du bon sang en me regardant passer par les différentes couleurs de l’arc-en-ciel.L’affaire fut le sujet des conversations le midi suivant, non seulement chez nous mais certainement aussi dans les familles de mes camarades.La maîtresse n’a jamais su comme elle a été bête ce jour-là.Et Marguerite! C’était donc elle que je préférais à toutes les autres, elle la plus faible, la plus terne, la plus fluette.Elle doit être morte maintenant, de rachitisme.Elle n’a pas été plus loin que la petite école du rang, terrible école où il n’y avait même pas de cave.Dans un coin de notre cave il restait toujours quelques vieilles patates mêlées de terre.Elles germaient et quelques-unes poussaient même une tige blanchâtre qui donnait quelques minuscules feuilles verdissantes, grâce au jour filtré par un carreau.Ces plantes anémiques, transparentes, perdues, reflétaient mon image à travers mes larmes.Je n’ai pas l’impression que je vivrai jusqu’à quarante ans.C’est l’angoisse qui me tuera.Depuis peu j’ai cette nouvelle angoisse: celle de vieillir.Toujours, il est vrai, j’ai eu peur de mon âge.Je ne voulais pas avoir quinze ans, je ne voulais pas avoir si tôt dix-huit ans, vingt-et-un ans, vingt-cinq ans.Je ne voulais pas avancer.Mais surtout je n’ai jamais voulu avoir trente ans.Quel dégoût! Avoir trente ans, moi! Je recule.Je ne peux pas admettre que j’ai trente ans. UN HOMME DE TRENTE ANS 165 Dans dix ans, quarante ans.J’ai donc fini d’être jeune, je suis un homme fait, je vais commencer lentement à me défaire, à vieillir, à descendre vers.la mort.Je n’ai plus beaucoup de chance de choisir une place dans ce monde, un passeport pour cette société, je n’ai plus la faculté de revenir, c’est pour aujourd’hui ou demain.Je n’ai rien derrière moi, rien dessous et rien devant.Je n’ai pas de femme, je n’en aurai jamais, je n’ai pas d’ami, je suis seul.Je ne peux pas être un adolescent perpétuel, il faut faire quelque chose.Entre la mort et moi, il reste encore un peu de chance.J’ai essayé pourtant, j’ai fait mon possible.Je voudrais que tout demeure comme il y a dix ans, ou du moins comme c’est aujourd’hui.Le plus jeune de mes frères a dix-huit ans, les enfants de mon frère aîné sont de petits enfants blonds, je sais leurs noms.Je suis un oncle sans être encore un vieux garçon.Non, je ne serai jamais un vieux garçon.C’est promis, entre moi et moi.J’aime les enfants.Je n’en aurai jamais à moi, je ne veux pas qu’il y ait des êtres qui me ressemblent.Je me marierais peut-être, non pas avec une belle fille, mais avec une paralytique, par exemple, comme celle que j’ai vue l’autre jour au cinéma.Quand l’angoisse de l’avenir me prend, la nuit, j’étire encore le temps de la jeunesse, je me donne cinq ans de plus.Je me dis, pour pouvoir dormir: Allons, rien ne presse jusqu’à trente-cinq ans.Tu es encore jeune.D’ici cinq ans il se passera sûrement quelque chose.S’il ne se passe rien, on verra alors, mais alors seulement, ce qui reste à faire.Ce reste à faire prend généralement la forme d’un exil volontaire.Je rêve d’aller me laisser mourir dans 166 GILLES DELAUNIÈRE une léproserie en Afrique ou de paludisme quelque part en Amérique du Sud.Déjà, dans la torpeur de mes angoisses de trente ans, j’appelle la mort, je glisse dans une agonie des sens et de l’esprit, loin de la vie et de tout ce qui intéresse les hommes.Je passais l’autre jour devant une jolie villa, complètement isolée dans la campagne.Qu’il ferait bon vivre ici, me suis-je dit d’abord.Puis après vint l’angoisse de la mort: que ferais-je donc ici?Autour de quoi tournerais-je, sinon, de bien plus près qu’ailleurs, autour de la mort?J’ai dans mon sac un roman de Hemingway, que j’ai commencé de lire: Po/tr qui sonne le glas.Il m’a été donné par un Français qui l’avait acheté comme introduction à l’Espagne.Au chapitre IV, je croyais que le coup de poing se produirait.De toutes manières, l’homme brave de l’histoire avait le choix entre le coup de poing et le coup de revolver.La fille divine est là aussi.Elle a même couché avec l’homme brave au chapitre VIL Décidément c’est une belle histoire, avec de belles scènes de violence et d’amour pour Hollywood.« C’est le livre d’un homme qui connaît la vie et qui peut transmettre cette connaissance aux autres.— The New York Times ».Cette vie-là, je dois bien admettre que c’est la vie qu’on va chercher au cinéma quand on n’a pas la chance de la goûter soi-même.Je dois admettre en même temps quelle m’est étrangère exactement comme un monstre est étranger à un être normal. UN HOMME DE TRENTE ANS 167 Je devrais écrire, n’est-ce pas: comme un être normal est étranger à un monstre.Mais on n’est monstre que du point de vue de ceux qui ne le sont pas.(J’ai dû lire ceci quelque part.) Sur la couverture du bouquin, l’homme idéal est penché sur la fille rare et lui caresse les cheveux.Il a une chemise kaki, elle a une chemise écarlate.En arrière-plan apparaît, encadré de montagnes, le pont qui doit être dynamité, ainsi que trois tanks en marche.« Ceux-là sont des antiaériens, deux roues avec le canon dressé ».Des roues, des canons, des hommes qui les font marcher.De l’amour sur les montagnes, des ponts à construire et à dynamiter, des révolutions, des guérillas.On ne peut pas aller contre cela.Non, certes.C’est l’histoire.Mais comme c’est étrange! Dans quel monde étranger et tournant nous voici! A la petite école, je regardais les autres jouer au drapeau dans la cour.J’étais bien obligé d’y aller moi aussi.Je n’avais aucune envie d’aller voler le drapeau à l’équipe de défense ou d’empêcher les attaquants de le faire.Admettons que la situation de Pour qui sonne le glas soit exceptionnelle et que je n’aie pas le droit de porter une arme sur moi en temps et lieu normaux.(Des hommes très civilisés autrefois portaient une épée à leur ceinture.) Si nous allions à la pêche! Hélas, je n’aime pas plus la pêche aujourd’hui qu’à treize ans, non plus que je ne comprends le plaisir quelle donne.Mes frères disaient, le dimanche midi, durant les vacances: « On va à la pêche! Tu viens avec nous autres?» Je devais inventer des excuses.Ou bien, si je les suivais, je me lassais très vite et j’abandonnais tout, me contentant de sentir les bois frais.Qu’ils étaient étranges, mes frères! Etais-je donc bien leur frère? 1.68 GILLES DELAUNIÈRE La première photographie que j’ai de moi a été prise à la foire de Bellerive quand j’avais douze ans.J’aime la regarder et m’interroger, j’ai l’air étonné, sur ce portrait de quinze sous, je suis pétri de surprise et d’appréhension.C’était étrange encore, mais délicieusement, de prendre le train, un soir, à quatorze ans, avec une grosse malle, de voyager toute la nuit dans des espaces nouveaux, et d’arriver le lendemain matin dans une ville dont le seul nom sur la carte m’avait ravi, puis de rester quatre mois dans un grand collège dirigé par des prêtres très instruits! Commencer son cours classique! Il m’avait paru que ces sept années à venir seraient très longues et merveilleuses, je ne pouvais pas encore penser nettement qu’elles finiraient jamais.Quatre mois en dehors de chez nous me paraissaient même inimaginables.Je ne reviendrais qu’à Noël.Je fis le tour de la maison en prononçant secrètement des adieux, puis je m’esquivai sans voir ma mère ni personne.C’était l’heure de la traite des vaches.J’étais seul à la gare pour mon premier départ, ma première fuite.L’étrangeté me soutint longtemps.Malgré les récréations sans jeux, la honte de mon corps, l’ennui de certaines classes, l’aversion pour certains camarades.Les prêtres sont souvent les complices des enfants de mon espèce.Je cultivais l’étrangeté.Justement pendant ces premiers mois, je me privais de manger à ma faim afin de paraître plus pâle et plus maigre.Je serrais le cordon de mon pyjama très fort le soir au coucher, pour me rentrer le ventre.Je me faisais un point d’honneur de ne jamais dépenser un sou de mon argent de poche.Je ne disais rien de mes besoins, et lorsque je revins, à Noël, dans mon petit imperméable et les mains nues, je faillis me geler UN HOMME DE TRENTE ANS 169 les doigts en portant ma valise depuis la gare jusqu’à la maison.Un orgueil dramatique se cachait sous cette rigidité qui voulait être impeccable.Les pensionnats sont des fabriques d’ennui, mais l’ennui suprême pour moi était les vacances d’été.Dès le lendemain du retour, voire le jour même, mon père me requérait à la besogne.Je devais traire les vaches, seul travail où je pouvais m’égaler à mes frères, non sans me donner du mal aux jointures des pouces.Les champs de foin, chaque année plus abondants, dévoraient toute joie pendant un mois.Et les patates, et la moutarde à arracher dans le champ d’avoine.Pourquoi écrire ceci?Je ne voulais pas y revenir.C’est à propos de l’ennui.Une autre sorte d’ennui, une quintessence d’ennui, une sorte d’ennui physique et métaphysique, absolu, clos sur lui-même, se manifesta pour la première fois vers l’âge de dix-sept ans.J’étais seul au collège, durant un congé général de quelques jours, comme il y en avait à la Toussaint et à Pâques.Comment l’amère crise a commencé, je ne saurais le dire.Je me vois marcher vers la campagne, horrifié, alourdi, épuisé, chercher un endroit où me cacher, et, n’en pouvant plus, m’étendre dans le creux d’un fossé, indiciblement malheureux.Comme si on m’eût enlevé la tête ou le cœur ou quelque chose d’essentiel.Rien n’allait plus, tout était fermé, pourri et fini.Au milieu de l’après-midi, le soleil luisait sur la ville et la campagne, des camions passaient presque -sur moi et des oies lançaient leurs cris rauques en pataugeant dans une mare.Le fossé fut bon pour moi.Je me désintoxiquais lentement, difficilement, et je repris le chemin du colège. 170 GILLES DELAUNIÈRE Tu m’excuseras de revenir sur mon enfance.En lisant ce que j’ai écrit hier sur l’étrangeté, comment ne pas me rappeler la découverte de la souffrance physique et de la violence! Quand mon père faisait boucherie, c’était moi qui tenais le poêlon, sous la gorge du cochon.« Tiens-le dur! » Je le tenais dur, pénétré d’horreur par les coups de couteau dans le cou épais de l’animal et l’afflux du sang à chaque cri désespéré qu’il lançait dans son agonie et qui effrayait visiblement les autres porcs laissés dans les enclos.Le geste de mon père était aussi inéluctable et voulu par Dieu que celui d’Àbraham s’apprêtant à percer le cœur de son fils.C’était la loi de la vie.Je devais me résigner moi-même parfois à aller tuer une poule.Pour aller au plus vite, je prenais une hache, et j’avais le remords de voir la pauvre bête se débattre longtemps en faisant danser sa tête fendue qui arrosait le sol de sang.Il y avait aussi les veaux, qui tombaient d’un petit coup de hache sur le front.Il y avait les autres enfants, qui arrachaient les pattes aux sauterelles, faisaient fumer les crapauds, coupaient les vers en deux.Ne fallait-il pas enfiler les vers vivants dans les hameçons avec ses doigts pour le plaisir si innocent de la pêche?Etrange monde.C'était si bien la loi, si nécessairement ainsi, que l’Histoire Sainte, que nous apprenions à l’école, était remplie elle-même d’épisodes sanguinaires.Et l’histoire du Canada nous apprenait des massacres et des martyres dont le récit était appris par cœur.« Ils lui arrachèrent les yeux, ils lui attachèrent au cou un collier de haches rougies au feu ».Prolongeant ces images, j’en inventais d’autres.En voici deux qui me tourmentaient encore il y a quelques UN HOMME DE TRENTE ANS 171 années, à certains moments d’angoisse, la nuit: tomber de très haut sur une forêt de pointes aiguës, mâcher des lames de rasoir.Il me suffisait que ces horreurs fussent possibles pour en avoir peur.Je me demande si ce cahier pourrait intéresser un autre que toi.Je m’aperçois que je pourrais le remplir seulement sur le thème de l’étrangeté.Mais aujourd’hui, devant la mer, voilà que le mot faillit.L’étrange s’est changé en étranger.Autrefois à Bellerive, lorsque j’allais au bord de la mer, resplendissante au soleil d’été, j’éprouvais une sorte de plaisir défini, mais pur, sans mélange.Depuis quelque temps j’ai perdu cette faculté.Qu’est-ce que la mer?Ce matin, elle éclate toute en rires blancs, elle joue, légère fantaisie, notes de piano, Charles Trenet.Hier elle était houleuse, grise, hostile.La mer, qu’est-ce?On peut la décrire, en dire les teintes, la consistance, la résistance, les propriétés — parmi lesquelles celle de me noyer, de me tuer.On la voit bien, la mer, on entend son poulx, on respire son sel, on se laisse bercer par elle.Cela ne me donne pas ce que je cherche, ne me fait pas comprendre ce qu’elle est, ne nourrit pas mon esprit.On lui attribue des symboles: la vie avec ses dangers; on lui applique des sensations ou des désirs: tendresse, évasion.Mais la mer elle-même est indifférente, elle est seulement la mer.Elle n’a rien voulu pour moi, ne peut rien faire pour moi, n’a rien à m’apporter, à me faire comprendre.Elle est matière.Elle est étrangère.Et s’il en est ainsi du reste.Effectivement j’avais la même hantise en regardant les étranges poissons de l’aqua- 172 GILLES DELAUNIÈRE rium de Chicago.Après le plaisir de la découverte, après la légère excitation des sens, on essaie de trouver ce que c’est — une essence, disons — et on est déçu.Rien.On est ramené à la description et aux comparaisons.Ce petit ange de poisson ailé, cette énorme laideur somnolente, ce curieux morceau de vie, ne me disent rien en définitive, ne m’apportent rien, excepté que je les ai vus comme ceci ou comme cela.Epaisseur inintelligible, absurde, des choses.L’esprit est comme une faim qui se promène et qui ne rencontre que des roches.J’aurais aimé pouvoir étudier le mécanisme complet d’un camion.J’aurais aimé.Comme je suis candide, moi qui suis assis comme Job sur mon fumier, sur la poussière de mes châteaux rêvés.Eh bien! oui, j’aimerais pouvoir dessiner ici le mécanisme d’un gros Ford, car chaque fois que j’embarque dans la cabine d’un camionneur, je me sens étranger avec cette machine, infiniment plus qu’avec la mer, par exemple, ou un animal, ou que sais-je! Je suis saisi, dans le sens où je le fus lorsque la grosse dame du Couvoir Coopératif de Bellerive déclara devant la famille réunie: « Il a toujours été délicat! » Je n’aimerais pas être marin, parce que la mer ne m’aime pas, n’est pas capable de correspondre avec rien d’humain.Mais camionneur! Dans les bras d’un six-tonnes avec un gros lettrage: O’Connel Construction! Je deviendrais vite plus sacreur que le camionneur le plus sacreur de la province de Québec! J’avais imaginé une vie idéale: tranquille, libre, studieuse, sexuelle.J’en plaçais habituellement le lieu sur une île du St-Laurent ou encore sur le flanc d’une montagne comme celles qui surplombent Bellerive.A dix-neuf UN HOMME DE TRENTE ANS 173 ans, j’ai choisi de vivre la vie qui se rapprochait le plus de la vie idéale imaginée longtemps auparavant.Fuyant les contraintes du collège et de la famille, je me précipitai dans une maison religieuse que je connaissais.Je partis juste avant la fenaison, après quinze jours de vacances seulement, ce qui fut considéré comme un grand sacrifice.Je fus accueilli comme un sujet de choix, ayant la vocation marquée sur son front.Je fus heureux pendant un an, exactement.Je faisais mes délices de L’Imitation de Jésus-Christ, des fraises cultivées dans les jardins du couvent, de tout.Mes ancêtres et mes frères avaient choisi des métiers durs et les risques de la famille, moi j’étais de toute évidence prédestiné pour la contemplation.Je crois encore qu’un bonheur très spécial est réservé aux chasseurs de lions, comme Hemingway, et même aux modestes camionneurs de la O’Connell, comme mon frère aîné, mais qu’un bonheur plus spécial encore, d’un ordre supérieur, ineffable et à prix difficile, est le lot des véritables hommes spirituels.Pour eux, d’ailleurs, le mot bonheur ne convient pas.Un de mes grands-pères fut trappeur, l’autre défricheur.Le premier voyageait jusqu’à la baie d’Hudson à travers les bois, les montagnes et les lacs, tandis que l’autre ouvrait des terres dans la Matapédia.Les deux, j’en suis sûr, aimèrent le bois, la chasse, le whisky, leurs femmes, la vie.J’ai connu un homme spirituel qui ne m’a jamais attiré mais qui garde pour moi une signification bien plus intéressante que le dernier des coureurs de bois ou le premier colon de Bellerive.Je n’ai pas vécu près de lui mais je l’ai rencontré ou vu maintes fois et j’ai entendu parler de lui.Il a subi une dizaine d’opérations chirurgicales, passé par toutes les variétés de pneumonies, séjourné dans 174 GILLES DELAUNIÈRE deux ou trois sanatoriums.Il est peut-être encore étendu sur un lit d’hôpital en ce moment, la face illuminée de paix.Ceux qui vont le voir ne vont pas le consoler mais se faire consoler.Les gens de Bellerive racontent qu’il fait des miracles.Peu n’importe qu’une paroissienne de Bellerive ait été ou non guérie d’un de ses maux, j’aime voir cet homme, cette ombre d’homme, au-dessus de la foule des camionneurs et des chasseurs.J’aime le sourire du Père Pneumonie, parce qu’il n’a rien de commun avec les sourires d’une fille vierge ou d’un camionneur, c’est un sourire qui blesse.Les enfants lui avaient donné un sobriquet méchant.Que lui importait, vraiment! Qu’est-ce qui peut faire du mal à un homme spirituel?J’ai entendu quatre fois le braiement sinistre d’un âne la nuit dernière.Lorsque j’étais petit garçon, je priais pour souffrir durant ma vie, afin d’aller au ciel dès ma mort.Pendant dix ans mes maîtres ont été l’angoisse, l’insomnie, l’attente.Parfois je faisais l’addition: depuis quatre ans, depuis cinq ans, depuis six ans je suis fatigué.depuis six ans je m’endors.depuis six ans je cherche le sommeil.Que ne faisais-je pas pour dormir! Me priver de manger, marcher jusqu’à l’épuisement, prier, m’enivrer.Voilà peu de temps, il m’arrivait encore d’être engourdi pendant le plus clair de mes jours.L’hiver dernier, je l’ai passé dans les limbes, essayant de me raidir et retombant avec plus de poids et de tristesse.Plus que jamais, je voyais que jetais condamné à des intermittences de vie, et contraint vers la dureté de la terre et le repos UN HOMME DE TRENTE ANS 175 de la mort.Ainsi mes années s’enroulent les unes sur les autres, et comme les vagues de la mer, reviennent toujours à la même pesanteur.J’essaie maintenant de retracer le commencement de cette perdition.Je revois la première défaite officielle: « Il a toujours été délicat », et la cave aux patates, et le fossé du congé de Pâques.Je revois surtout les années qui suivirent ma première année au couvent.Tout le bonheur simple, enfantin, qui m’avait baigné dans la ferveur et l’insouciance de mon abandon disparut en même temps que les peupliers et les pins qui ombragent notre cour.Je pris l’autobus pour joindre des étudiants dans une autre maison.Il faisait chaud et il y avait des femmes affreusement grimées qui se rendaient en villégiature.J’ai été malade, j’ai demandé au chauffeur d’arrêter pour aller vomir derrière une cabane.Les étudiants étaient en vacances et ils riaient comme des fous, ils faisaient fuser au loin, après les repas, pendant une heure, leurs rires creux.Je ne les aimais pas.Je regrettais mon couvent.Ils discutaient, ils critiquaient, puis ils riaient.Ils me donnaient des conseils.Ils avaient pitié de moi.Il n’est pas nécessaire d’être dans un camp de concentration pour connaître le désespoir.Oh! désespoir est un bien grand mot, dirais-je.Je sais, je l’ai mesuré.Chaque jour, entre une heure et cinq heures de l’après-midi, j’aurais préféré ne jamais exister.Le dimanche, à l’heure des vêpres.Non, je ne peux pas dire comment ce fut.¦ 176 GILLES DELAUNIÈRE J’avais désiré ces études de lettres et de théologie.Ce ne furent pas elles qui me dévorèrent, mais la société des étudiants, laïcs et moines, et mes efforts pour me crisper à leur règle de vie, à leurs idées, à leurs rires, à la sale nourriture et aux murs de prison de la Maison St-B.Les plus faibles flanchaient, partaient « en repos » et ne revenaient pas.J’ai tenu, mais lorsque je suis sorti, je n’étais plus qu’une dépouille.J’aurais fait un bon personnage pour le Greco.J’étais devenu incroyablement mystique.Il n’y a pas de relation nécessaire entre la maladie et la mystique, et je n’ai pas voulu dire plus haut que le Père Pneumonie était un prototype.Mais dans le chemin sans retour que j’avais pris, maladie et mystique se lièrent indissolublement.La maladie m’avait rendu mystique, la mystique me rendit plus malade encore.O matins bleus de la Côte Nord! La journée commençait par une messe de Requiem.Pour rendre service au curé de la Rivière Cascoua, je me rendais de bonne heure à l’école des Sœurs et je m’asseyais dans un coin de la chapelle, où je faisais office de chantre.Pendant cet hiver-là, les paroles dantesques du Dies irae furent ma raison de vivre.L’épaule appuyée près d’une fenêtre, je les scandais en regardant la nappe de neige qui s’étendait jusqu’à la lisière du bois, desséché et frissonnant.Les premières lueurs du jour bleuissaient le linceul froid de la terre et dégageaient la frange de forêt léthargique.Le reste de la journée, je languissais.Le curé s’ingéniait à me trouver de menus travaux, que bientôt je n’eus même plus la force d’exécuter. UN HOMME DE TRENTE ANS 177 Cependant j étais illuminé.Mon bonheur était spirituel.Un mot de l’Evangile ou de saint Paul, un verset du Paier transportait mon âme et m’ouvrait des visions toujours nouvelles.Une vie humaine me paraissait un temps trop court pour découvrir et méditer les mystères chrétiens.Je ne mangeais presque pas, je dormais peu, j’avais froid.Plus je dépérissais, plus mon âme était forte.J étais indifférent à ce qui pouvait m’arriver.La mort m’aurait été très douce.Une nuit, une lumière extraordinaire se fit en moi.Je m’étais levé pour me préparer une tisane.Ma petite chambre semblait plus silencieuse que d’habitude dans la paix profonde d une nuit d hiver à la réserve indienne de la Rivière Cascoua.Une joie puissante m’empoigna soudain, sans raison, et pendant un long moment, tout m’apparut dans une clarté éblouissante.Ou plutôt, il n’y avait pas de moment, pas de temps.Un voile s’était déchiré et je voyais que tout était bien.Je ne peux pas dire que je voyais des choses nouvelles, mais la clarté sous laquelle je voyais me projetait dans une sphère de joie pure.J’étais étreint de tout mon être par la joie.Je pouvais n être qu’un fétu de paille, jamais je n’avais goûté et ne goûterai une joie semblable.Pour rendre ce phenomene, les mots sont maladroits et peuvent sembler d une prétention insupportable.Je suis resté là, à veiller, et tout était renouvelé.Par la suite, je me suis souvent rappelé cette nuit.Cette sorte de ravissement ne me paraît pas de nature sublime.lorsque je le rapproche d’un autre phénomène qui s était produit quelques mois auparavant, le lendemain de mon arrivée à la Rivière Cascoua.Nous étions au début de novembre.Il était tombé une bordée de neige, qui avait fondu et laissé la terre trempée.J étais sorti,’ 178 GILLES DELAUN 1ÈRE chaussé des lourdes bottes qu’on m’avait données, et j’avais pris un sentier conduisant au bois, je ne savais pas qu’il y avait un lac de ce côté, et lorsque j’aperçus des vagues grises s’étirant derrière un rideau d’arbres défeuiliés, j’en fus transporté de joie, je m’approchai et je me trouvai au bord d’un petit lac, qui pouvait avoir trois milles d’une rive à l’autre.Le vent était fort et poussait des lames jusqu’à mes pieds.J’étais ravi.J’ai mis les mains sur ma bouche pour réprimer les spasmes de contentement que la présence de l’eau me donnait.Voilà les deux événements de l’hiver que j’ai passé à la Rivière Cascoua.Chaque fois que je sortais, je chaussais mes bottes doublées de peau de mouton.Elles étaient pesantes et j’avais si peu de force que l’opération exigeait un effort.Avant l’arrivée des grosses neiges, je me plaisais à aller palper l’herbe, qui restait verte par endroits.Après Noël, chaque bon matin, je partais en raquettes vers le bois.Lorsque je me sentais un peu plus d’énergie, j’emportais une hache.Comme je dois être petit et méprisable pour un gros gars comme Hemingway! Au chapitre XIII de son long roman, le héros fait l’amour avec l’Espagnole pour la deuxième fois.« Peut-être que c’est cela, ma vie, et que, au lieu de durer soixante-dix ans, elle n aura dure que soixante-dix heu-res ».« C’est le livre d’un homme qui aime la vie.» Non, je fais erreur.C’est bien écrit: « .d’un homme qui connaît la vie ».]e revois le Père Pneumonie étendu sur un lit blanc, les yeux pleins d’une vision de vie.Je crois que le Père Pneumonie connaît la vie mieux que M.Hemingway. UN HOMME DE TRENTE ANS 179 Les poissons connaissent mieux la mer que les navigateurs.Toute la différence vient de ce qu’ils n’ont qu’une connaissance de poisson.« Et la terre a bougé », pour les deux amoureux.Cela est vrai, et bien dit.La virago, la préférée de l’auteur, dit: « Quand j’étais jeune, la terre bougeait tellement qu’on la sentait glisser dans l’espace et on avait peur quelle se dérobe sous vous.Cela arrivait toutes les nuits ».C’est exagéré, mais justement dit.Et puis, assez de grignotage.Au fond, je suis jaloux de Hemingway.Il aime trop la vie, l’amour, la boisson, la mer, la chasse, les taureaux.Taureau lui-même.Je le voyais qui riait de moi hier lorsque je traversais les tunnels sous la falaise entre La Cala et Rincon de la Victoria.J’avais peur de voir sourdre le train! La mer est une beauté ce midi, au soleil.En m’en venant sur la falaise tout à l’heure, j’ai vu un homme avec un béret, debout le long du chemin, regardant la baie de La Cala.Une voiture française était parquée.La mer est une beauté, mais elle ne peut pas me procurer la plénitude que m’a donnée un petit lac gris, entouré de bois nu, un matin d’automne, sur la Côte Nord du St-Laurent.J’ai encore l’impression que la période la plus vécue, la plus remplie de ma vie fut l’hiver que j’ai passé à la réserve indienne de Cascoua.Un abcès se forma au-dessus de mon genou droit et le médecin m’envoya à l’hôpital de Baie-Comeau.Je fus inconscient deux jours.De retour à la réserve, je remarquai un autre commencement d’enflure au cou.Peu à peu tout mon dos s’émailla de furoncles.Ils n’étaient pas douloureux mais m’empêchaient de bouger.C’est ce qui décida le curé à m’envoyer dans un hôpital de Québec. 180 GILLES DELAUNIÈRE Le 20 mars, lorsque je partis, il y avait quatre pieds de neige à Cascoua.Je passai dix jours à l’hôpital, « entre les mains des médecins », comme on dit.Entre leurs mains désinfectées qui me tapochaient le dos et le ventre et qui remplissaient des fiches.Les gardes m’apportaient des pilules et tous les jours je me soumettais à des examens.Lorsque je suis sorti de l’hôpital, j’étais plus mal qu’à mon entrée.Les médecins ne découvrirent rien, évidemment.Ils étaient encore plus aveugles que moi.Je m aperçus cependant que j’étais un sujet précieux pour eux.Plusieurs docteurs en veste blanche vinrent me voir et m interroger.L’un d’eux resta au moins une heure dans ma chambre et parla du mariage, qu’il proposait comme un panacée.Un spécialiste du cœur me demanda quel était mon idéal.Je répondis: la vérité.Il trouva cela très noble, puis il essaya de me démontrer qu un ideal aussi noble ne suffisait pas.Par exemple, qu’il fallait des médecins.Au dernier spécialiste que j’ai vu, j ai dit que j étais content de souffrir, que je considérais cela non seulement comme une chose normale mais comme une faveui insigne.Il me conseilla de retourner à Bellerive et de planter des fraises.Ces docteurs avaient pitié de moi et moi j avais pitié d’eux.Je voyais qu’ils ne comprenaient rien aux affaires de l’âme et peu aux affaires du corps.Je voyais qu’ils se sentaient, du fond de leurs yeux, importants, indispensables.Qu’ils se trouvaient bien avec leurs belles femmes, leurs belles maisons, leurs belles voitures, leurs belles vacances à Miami au mois de février, leur beau teint grillé par le soleil et l’alcool, leurs belles vitamines, leurs belles pilules blanches ou roses, leurs belles^ tuniques bien boutonnées, leurs belles mains bien lavées.Ils connais- UN HOMME DE TRENTE ANS 181 sent la vie mieux encore que Hemingway, ils l’ont étudiée de la procréation à la corruption, avec son organisation, ses processus, ses fonctions, ses sécrétions, ses moindres articulations.Serais-je jaloux d’eux?Le jour où je me suis retrouvé chez nous, dans ma chambre des vacances d’autrefois, j’ai pleuré.J’avais vingt-cinq ans.Mon aventure était bien finie.Ce n’est pas là que j aurais dû aller, pour la vie ou la mort, mais je ne connaissais personne pour m’aider.Il me semblait que ni la vie ni la mort ne voulaient de moi.Je n’étais bon ni pour la terre ni pour le ciel.Depuis ce jour je suis un revenant.Ce jour attend encore son lendemain.Je passe dans les rues et je vois des maisons.Non pas comme les pauvres cases de La Cala, mais les maisons calfeutrées du Canada, avec des lumières qui veulent dire: n’entrez pas, c’est nous qui sommes ici.Je passe dans les parcs et je vois des amoureux.Ils me regardent en disant: ne viens pas, c’est nous qui sommes ici.Je passe devant les églises, mais je n’y entre pas, comme autrefois.Je passe devant ma jeunesse, et elle me dit: Holà! Où vas-tu donc comme ça?On ne te reconnaît plus! — Alors je me sauve en courant, j’ai honte.Je maudis ma jeunesse et tous ceux qui me regardent, je cherche un endroit où me blottir.Là, je retrouve ma liberté, je prends un miroir pour me regarder et je me reconnais.Là, je me comprends, je m’explique, je me justifie.Je pose mes limites de nouveau.Puis je me secoue, je m’essuie la face, je serre ma ceinture, et je repars.Je repars vers rien.Vers un bureau où il y a six filles et quatre garçons qui mâchent de la gomme.L’entreprise 182 GILLES DEL AU N 1ÈRE est florissante, le patron, ambitieux.Les machines à écrire noircissent du papier, les lettres arrivent et partent, le mardi succède au lundi, et le reste.Lorsque je reviens chez moi, c’est-à-dire dans ma chambre louée, à trente dollars par mois, chauffée, éclairée (la chambre), je m’étends sur mon lit et je laisse venir ce que j’ai attendu toute la journée: le sommeil.Avant ma promotion comme employé de bureau, j’ai passé trois saisons sans rien faire.D’abord, le printemps et l’été à Bellerive insensiblement me ranimèrent.Les champs semblent heureux lorsqu’on les regarde, et si on les regarde longtemps, avec leurs inclinaisons, leurs fleurs auxquelles personne ne fait attention, leur patience, ils nous communiquent leur calme.J’allais voir le fleuve presque tous les jours.En amont de Bellerive, de petites plages de galets s’étendent entre des rochers bizarres.C’est là que j’ai appris à aimer passionnément le soleil.Lorsque le ciel était couvert, je me contentais d’écouter le ruissellement de l’eau.A mesure que mon corps se reprenait, mes habitudes mystiques se déprenaient.Cela aussi était insensible.Moins je m’occupais de mon âme, plus je m’occupais de mon corps.Je connais mon corps comme si je l’avais pétri moi-même — et fort mal, bien entendu.Mon corps est une plante fragile que j’ai appris à cultiver au long de longues années perdues.Il n’est indifférent à rien: ni à une orange, ni à un rayon de soleil, ni a une chemise propre, ni à un souvenir, ni à un mot, ni à une poignée de main, ni à un parfum de trèfle dans 1 air de juin.Je connais la vérité de certaines expressions populaires: avoir l’estomac bien accroché, avoir mal au cœur, n’avoir pas froid aux yeux, avoir du jarret, avoir le feu au c. UN HOMME DE TRENTE ANS 183 Je ne suis maître de mon corps que dans de faibles bornes.C’est lui qui est maître de mon destin.Je ne peux rien décider sans lui, et je sais d’ailleurs qu’il n’aime pas les décisions.Il les contrecarre sournoisement.Dans certains livres spirituels, le corps est « mon frère l’âne ».Pour moi, cet âne est mon maître.Pendant un mois j’ai suivi les traitements d’un chiropraticien.Cet homme était extrêmement gentil, toujours souriant.Dès qu’on pénétrait dans l’antichambre, bourrée de personne troublées qui avaient « tout essayé », on était gagné par une musique douce qui arrivait du plafond, et par une lumière non moins douce qui s’épanchait sur des fauteuil moelleux.Hélas, l’effet des massages pratiqués sur mes vertèbres était détruit d’avance par les ennuis du voyage.Dans ma chambre de la Rivière Cascoua, je n’aurais jamais admis une image profane, un tapis ou un fauteuil.Maintenant je commençais à faire des concessions à mon corps, à la chair.Je tenais encore à mes vieux habits mais j’acceptais des pantoufles.Je ne mettais pas encore de sucre dans mon café mais j’y versais de la crème.De pareilles parcimonies dénotent une sensualité et une gourmandise profondes, délicates, sous les apparences contraires.Je me souviens d’avoir lu sous la plume d’un romancier que le comble de la volupté est le martyre.Je me souviens aussi d’une visite faite à une parente, un après-midi, pendant cet été passé à Bellerive.Elle repassait du linge, j’étais assis près d’une table.Elle sortit un plateau de biscuits au chocolat et le déposa devant moi.Elle savait bien que j’en voulais.L’eau m’en venait à la bouche.Elle me pria plusieurs fois d’en prendre.Je n’avais pas goûté à cette friandise depuis des années.Je humais l’odeur du chocolat, je sentais la gui- 184 GILLES DELAUNIÈRE mauve fondre sur ma langue, mais je résistais, je n’en prenais pas.Les sensuels les plus raffinés sont souvent ceux qui font profession de pénitence.De même une habitude de maladie développe des puissances nouvelles et redoutables de jouissance.La patrie perdue que l’on reconquiert a infiniment plus de prix qu’auparavant.Au mois de septembre, j’écrivis au curé de la Rivière Cascoua.Cet excellent homme fit l’inventaire de tout ce qu’il connaissait de bien placé dans la province, et par son intercession je reçus une offre d’emploi dans la ville de N.C’était pour le commencement de l’année suivante.Dans l’intervalle je fis deux voyages à Québec et à Montréal, puis, ne voulant pas retourner chez nous, je partis tout de suite pour N., où, par chance, je trouvai une petite chambre à prix très modique.A Montréal j’avais rencontré par hasard quelques camarades de collège, qui achevaient leurs études à l’université.J’aurais préféré ne voir personne qui me connût.J’ai percé facilement chez mes condisciples, devenus des hommes, le sentiment qui me blessait chez le curé de la réserve indienne: la pitié.J’étais une épave.Ils me demandaient ce que je faisais mais ils n’osaient pas me questionner sur mon passé.J’excitais la pitié et je le savais, et j’étais incapable de ne pas en souffrir.C’était cette même pitié que j’avais trouvée chez nous à mon retour de l’hôpital et dans la suite.Pour beaucoup de gens, quitter un habit religieux équivaut presque à un suicide, et ceux qui en ont porté un, ne serait-ce qu’un jour, restent marqués pour toujours.J’aspirais donc, de toutes mes forces hésitantes, à me libérer de la famille — pour la deuxième fois — et de UN HOMME DE TRENTE ANS 185 toutes les connaissances et de toute pitié.Dès que je fus à N., je me sentis presque heureux.Sans doute j’appréhendais ce qui approchait, sans doute de nouveaux tourments s ajoutaient à mes anciens, mais je jouissais de chaque minute de mon indépendance.Enfin j’étais complètement libre de mes allées et venues, enfin je n’avais pas à répondre aux questions habituelles: Comment ça va?Qu’est-ce que tu fais?Qu’est-ce que tu veux faire ensuite?Je ne voulais rien, je laissais faire, et je ne faisais rien, parce que je ne pouvais rien.A N., il y avait une rivière et un pont.J’allais souvent déambuler sur le pont.N’ayant personne à qui parler, je parlais au pont et à l’eau qui coulait en bas.A travers le pont je voyais les hommes qui l’avaient construit, et j’étais d’accord avec eux, je trouvais qu’un pont à cet endroit était une nécessité et qu’il était construit solidement.Je me réconciliais ainsi avec les hommes.J’ai toujours besoin de me réconcilier avec les autres.Même ceux qui m’aidaient le faisaient par pitié, c’est donc que, au fond, ils n’étaient pas avec moi.L’Allemand qui partageait ma casa ici est parti hier.« L important pour moi, disait-il, c’est moi-même.Je suis égoïste et je suis fier de moi.Je dois être égoïste et fier, pour faire quelque chose.Je fais de la poésie.Ce que je fais, c’est pour les autres, mais plus encore pour moi.Si les pêcheurs de La Cala n’avaient pas de femmes et d enfants, ils ne pêcheraient pas, et s’il n’y avait personne d autre que moi en Allemagne, je n’écrirais pas.Cela ne veut pas dire que je travaille pour les autres, jamais! Je travaille pour moi-même.On ne fait jamais rien que pour soi.Si je donne un sou à un infirme qui tend la main à la porte d’un café, c’est parce que je n’aime pas le voir là, 186 GILLES DELAI]N 1ÈRE j’en ai pitié.Je suis trop fier pour le laisser attendre.C’est donc pour moi, non pour lui.Supposons que je sois parmi un groupe de quarante hommes et qu’un d’entre nous doive être tué immédiatement.Je m’avancerais sans hésiter et je dirais: « Tuez-moi! » Pourquoi?Non pas parce que j’aime les trente-neuf qui sont plantés là, mais parce que si je reste dans mon coin et que je vois un autre se faire tuer, je ne dormirai pas bien ce soir.» Je suis content qu’il soit parti, il commençait à me taper sur les nerfs.J’avais cru d’abord lui rendre service, il était sans le sou.Il n’a pas reçu l’argent qu’il attendait et je payais pour deux.« J’aime les oranges » : il lui fallait sa douzaine d’oranges tous les jours.« J’aime le vin » : il lui fallait son Malaga chaque fois qu’il passait devant une taverne.Et quel appétit! Un appétit d’Allemand, c’est tout dire.Son refrain était: 1 am a boy of twenty-one.I am a poet.I am happy.Why not?Je ramassais les pelures d’oranges et les soucoupes cassées.Il était profondément égoïste dans sa conduite et fier dans ses idées.Il me reprocha mon propre égoïsme l’autre jour de façon inattendue.Je lui disais que je n’aimais pas les gens de La Cala parce qu’ils me dévisageaient encore comme au premier jour, comme si j’étais un criminel ou un objet de curiosité.Il me répondit: « Comme tu es égoïste, mon vieux! Tu oublies qu’ils ont le droit de te regarder tant qu’ils veulent.Toi tu n’aimes pas cela, mais eux aiment cela.Laisse-les jouir en paix de leur droit! » Son premier discours me démontrait que si j’avais accepté sa demande lorsque je l’avais rencontré, affamé et fatigué, à Malaga, c’était pour moi et non pour lui.Il était logique car il ne montrait aucune reconnaissance. UN HOMME DE TRENTE ANS 187 Je me suis présenté chez V.Limitée le 3 janvier.J’ai demandé au gérant si c’était possible pour moi de travailler dans l’entrepôt au lieu du bureau.Il ne comprit pas.Comment suis-je parvenu à rester là six mois?La nature a des réserves d’endurance quasi illimitées.On croit avoir touché le fond et il en reste encore.Au début, je me disais: Allons, c’est le démarrage.Je finirai bien par m’y faire.Au bout de quelques semaines, comme c’était toujours aussi difficile, je commençai à me trouver téméraire d’avoir pris un emploi de troisième secrétaire et à me fixer des dates pour quitter.Dans la longueur exaspérante des heures, je me réservais quelques minutes aux cabinets de toilette.Là, je bâillais, je m’étirais, je me pliais, je me tâtais pour voir si je vivais encore.Je me plongeais le front dans l’eau froide.Le patron n’était pas content de moi.Il sembla moins mécontent à partir du jour où je lui dis que moi non plus je n’étais pas content de moi.Il fut même déçu lorsque je lui annonçai mon départ pour le mois de juin.Malgré tout, elle me donna de l’assurance, cette première rencontre avec le monde du « p’tit train-train quotidien », des sandwiches, des autobus, des chansonnettes, des potins, du café à trois heures, de la paye à la fin de la quinzaine.Elle m’apprit les dimensions des millions de vies d’employés qui se débobinent dans les villes, avec leurs alternances de petits bonheurs et de petits malheurs.Ce monde ordinaire connaît de grosses amours et de grosses peines, comme au cinéma, mais il ne va pas jusqu’à l’oraison mentale ni jusqu’à la véritable neurasthénie.Le sport, la radio, la religion du dimanche, le sjmdicat, les amis, l’aident à se conserver tel qu’il est.Maintenant j’avais le droit de marcher dans la rue au milieu des autres, j’avais ma carte de profession comme 188 GILLES DELAUNIÈRE les autres et mon carnet d’assurance-chômage, et même ma formule d’impôt.Cette nuit encore j’ai entendu les lamentations de l’âne.Il doit passer la nuit juste derrière la palissade de la cour.Les halètements qu’il lance imitent exactement le bruit de la pompe à eau.Par ailleurs, chaque fois que j’entends braire un âne, j’ai l’impression qu’il se meurt de soif.J’ai pris mon roman de la collection du Livre de Poche, j’ai lu deux chapitres.Pour la première fois j’ai pris goût au livre de Hemingway.Au chapitre XIV, il tombe de la neige, et dans la grotte, la virago finit par être éloquente avec ses histoires de toréadors.J’ai entendu l’âne pomper plusieurs fois et je me suis recouché avec de la neige plein les yeux.Personne n’aime l’hiver à Bellerive excepté les enfants.Dans chaque lettre que je reçois, aujourd’hui comme autrefois, je lis: « Le fleuve a commencé à geler, le fleuve est glacé.» Nous n’avons pas de misère et de révolutions comme en Espagne, nos rivières sont toujours pleines, nos étables sont plus confortables que les maisons des pêcheurs espagnols.Si nos poètes sont si tristes, c’est à cause de l’hiver, sans doute, et de leur exil intérieur.« Je suis un fils déchu de race surhumaine ».Je n’avais pas quitté pour toujours mon poste de troisième secrétaire à N.J’y revins dès l’automne suivant.Pendant l’été, je me promenai en Gaspésie et en Nouvelle-Angleterre.Je vivais pauvrement et librement.A chacun de mes voyages à Québec, j’allais manger et coucher à l’Armée du Salut. UN HOMME DE TRENTE ANS 189 J’avais entrepris, pour le compte d’un musée, une enquête sur les monuments artistiques de la région du Bas du Fleuve.Ce travail m’intéressait et occupait le meilleur de mon temps.Temps trop vite passé: le bel été, qui me faisait renaître.Ah! comme je désirais maintenant retrouver mon énergie et mon appétit d’autrefois! Je les sentais pointer.Il fallait trouver mieux encore.J’avais entendu dire qu’on embauchait des hommes pour un chantier de route sur la Côte Nord.Je fis mon paqueton, et je partis de bonne heure de Bellerive, un matin, au mois d’août.En attendant le traversier, je reconnus un gars de Belle-rive qui vint à moi et m’invita à aller boire dans une chambre d’hôtel.Il y avait là deux autres engagés déjà éméchés.Je pris le parti de rire de leurs niaiseries et de répondre par d’autres niaiseries à leurs tapes d’épaules.Je m’ennuyais beaucoup.Je bus assez pour être malade sur le traversier et dans le camion qui nous amena ensuite jusqu’à B.B.était un poste forestier très actif en été.A cette époque on construisait un barrage et une centrale électrique à une quinzaine de milles plus haut.Le campement des travailleurs, comprenant une cuisine et un dortoir, se trouvait dans une éclaircie, sur un terrain rasé au bulldozer.On apercevait, à bonne distance, sur le bord de la rivière, les chalets réservés aux gens de la compagnie et du gouvernement.Mes amis furent les arbres et le soleil.Je les reconnus dès mon arrivée.Je passai à la cuisine, pour l’apparence, et je m’éclipsai aussitôt.Dans la grande salle noire et basse, les hommes mangeaient, presque en silence.Les tables étaient chargées de saucisses et de pâtisseries.La première nuit, je dormis peu, malgré mon extrême fatigue.Le lendemain, à six heures du matin, j’étais assi- 190 GILLES DELAUN 1ÈRE gné sur le concasseur.Un étudiant de Montréal, Pierre, travaillerait avec moi.Il fallait alimenter le concasseur à travers un crible installé sur une fosse carrée, et rejeter les roches trop grosses.Les camions venaient reculer sur un pont d’approche pour déverser le gravier brut sur le crible, qu’on appelait le beu.Pierre et moi faisions passer le sable mêlé de cailloux dans les trous avec nos pieds et nos mains.Entre chaque camion nous avions le temps de nous reposer.Nous faisions des journées de douze heures.Où donc étaient rendues mes facultés d’oraison mentale pour que je m’ennuie si franchement pendant les trois semaines que j’ai passées à B.?Un jour était un siècle.A deux heures de l’après-midi, je n’étais plus un être humain mais une poche de sable avec une pierre au-dessus.J’essayais de fixer mon esprit sur quelque chose mais cela ne durait guère.La roche, le sable, la poussière, les machines, leur vrombissement incessant, avaient raison de tout et détruisaient tout.La matière dure était finalement plus forte qu’aucune idée et qu’aucune volonté.La matière dure était victorieuse de tout.Je me rappelle que j’avais essayé plusieurs fois de fixer mon esprit sur la Sainte Vierge.J’étais ramené, hélas, à des voiles, à des robes de femme, puis à un corps de femme.Ensuite, tout cela dans une grotte.Elle était apparue dans une grotte.Pourrait-elle apparaître dans la gueule d’une pelle mécanique, comme celle que je voyais tournoyer toute la journée?Je devenais dur! J’exigeais que si elle apparût sur la terre, elle pût choisir aussi bien une grue qu’une grotte.Je trouvais cela trop facile, apparaître dans une grotte, ou dans la symphonie pastorale d’un champ.Dieu lui-même, s’il n’était pas sur notre chantier, avec les machines, dans la poussière, dans l’en- UN HOMME DE TRENTE ANS 191 grenage des machines, autant que dans les champs avec les bergers, il netait pas Dieu.Ce qui me réussissait le mieux était de ne pas lutter contre le vide, comme un poisson qui s’épuise hors de l’eau, mais de le laisser se figer dans mon esprit et mon corps.Je m’appliquais donc à ne plus penser à rien et à abandonner toute velléité, à devenir impersonnel, sans regarder l’heure ou la position du soleil.Une charge approchait, s’écroulait sur le « beu », puis une autre, puis une autre, puis une autre encore, et une autre, et.Pierre, à qui l’ennui donnait mauvaise humeur, disait que nous avions le pire boulot du chantier.Je me rendais compte, d’ailleurs, que les gars aimaient leurs camions, s’intéressaient aux machines.Celui qui était chauffeur sur la pelle mécanique ne se plaignait jamais et affichait toujours une belle humeur.Le dimanche, il invitait les autres à boxer avec lui dans la cuisine.La plupart des engagés travaillaient pour la compagnie depuis longtemps.Ils étaient tous dans la vingtaine.Un seul était marié, et on racontait que le pauvre diable avait trouvé sa femme avec un autre en arrivant chez lui un jour, après une absence de trois mois.Il m’apparut que la principale, sinon l’unique préoccupation des gars de mon équipe était le sexe.Depuis cinq heures du matin jusqu’à onze heures du soir, ils n’élevaient pas la voix sans se référer aux basses affaires de sexe, de femmes, d’amour.Il n’y avait pas une femme à B., du moins pas une visible en dehors du domaine réservé.Naturellement il y en avait au Barrage, et de toutes sortes.Les gars ne parlaient jamais des « femmes », ils parlaient des « peaux ».Lorsqu’ils allaient au Barrage, ils disaient qu’ils allaient « à la peau ».Leurs exploits se limitaient la plu- 192 GILLES DELAUNIÈRE part du temps, je crois, à s’asseoir à une table de l’unique cabaret de l’endroit.Le reste se passait en imagination.Un samedi soir, je revins avec trois d’entre eux, également saoûls.Us chantèrent Le Rapide blanc, en improvisant de leur meilleur cru, jusqu’à être époumonnés.Notre contremaître était un homme court et gonflé, rougeaud et souffleux, qui parlait seulement anglais et ne riait jamais.Il semblait n’exister que pour le bout de chemin à faire.Le samedi midi, il disparaissait dans le domaine réservé aux « maudits Anglais » sur le bord de la rivière.Lorsqu’il revenait le lundi matin, plus rouge et plus souffleux, les gars disaient qu’il avait brossé.S’il nous adressait la parole, c’est parce que c’était très nécessaire, et chacun d’entre nous ne valait pas plus qu’une bonne roche enfoncée pour toujours dans la chaussée.Le sexe me préoccupait moi aussi, mais beaucoup moins, ou, en tous cas, d’une autre façon.Comme il me trouvait trop tranquille, quelqu’un me demanda un jour si j’étais marié.Je n’étais pas encore habimé à cette question.On m’aurait demandé si j’étais un nègre que la chose n’eût pas eu un son plus étrange à mes oreilles.J’ai tenu trois semaines, jour après jour, contre les jours trop longs et les nuits trop courtes, contre la poussière, la roche et le contremaître.Ces trois semaines restent plus claires dans mon souvenir que les trois ans que j’ai passées plus tôt à la Maison St-B.Lorsque je retournai chez F.Limitée, les camarades du bureau ne me reconnurent pas.J’étais changé, plus ouvert avec eux et plus gai.Le travail me fut encore très pénible, mais, somme toute, moins que l’hiver précédent. UN HOMME DE TRENTE ANS 193 Je faisais des économies dans l’intention de partir en voyage.En décembre, peu de temps avant Noël, une note tut affichée au tableau vert: la compagnie offrait le transfert d un employé dans 1 Ouest.La firme de N.était subsidiaire d’une société ayant des intérêts dans tout le Canada.je me précipitai dans le cabinet du gérant et je m’offris pour l’emploi, je pris le train pour l’Alberta une semaine après.Je ne sais pas au juste comment j’avais appris à haïr les Anglais, à les regarder comme la race mauvaise.D ailleurs, mon cher Paul — ici je dois revenir à mon enfance la notion que nous avions des Anglais à Bellerive était vague et générale.Elle embrassait tous ceux qui parlaient la meme langue que les quelques aviateurs et leurs familles retires dans un petit monde clos et limité par une belle haie verte, à la base de la St.Lawrence Aviation à Bellerive.Tous avaient trempé dans la déportation des Acadiens, tous étaient protestants.Néanmoins, à 1 école du village (où j’ai fait ma septième), tous les samedis, avant les classes de l’après-midi, le Frère Préfet de discipline nous faisait chanter le God save the King avec l’O Canada, En français, l’hymne n avait pas la malignité qu’il revêtit plus tard pour moi.Dieu protège le Roi, En lui nous avons foi, Dieu sauve le Roi! C’était presque un cantique: Dieu, foi, salut.A part la base aérienne, les seuls contacts qu’un habitant de Bellerive pouvait avoir avec des représentants de la race maudite étaient fournis par la foire annuelle, où convergeaient, vers la fin du mois d’août, les meilleurs 194 GILLES DEL AU N 1ÈRE spécimens d’autres races animales plus utiles au bien de la paroisse.Malgré les avertissements du curé, le dimanche de l’Exposition, la compagnie foraine réunissait la plus grande foule de l’année, avec ses jeux mécaniques, ses curiosités et ses vaudevilles.Des danseuses alignaient leurs cuisses nues sur des plateformes, et dans les baraques on vendait des saucisses le vendredi.Chaque année, la compagnie ramenait une bohémienne qui était à elle seule un spectacle: mouchoir rouge sur la tête, arsenal de bracelets, colliers et pendants d’oreilles, pantalon serré, deux énormes poches pleines de sous sur le ventre.Elle promenait sa tête de pirate devant les tentes en fumant et en faisant sonner sa monnaie.Lorsqu’il y avait assez de monde, elle faisait tourner une roue de fortune installée au milieu d’un étalage de poupées et de bagatelles.Personne ne la comprenait puisqu’elle ne parlait pas français, mais quand on l’avait vue on ne pouvait pas l’oublier.Ses manières si différentes des femmes de Bellerive contribuèrent à me faire une idée de la race anglaise.Je connus une des plus grandes désillusions de ma vie lorsque j’arrivai, à quatorze ans, à X, pour découvrir que plusieurs magasins avaient des affiches anglaises.Ma joie de ce jour extraordinaire où j’entrais au collège fut entièrement gâtée.Il fallait donc que ma petite tête fût déjà, et je ne sais trop comment l’expliquer, exaltée de patriotisme, pour que les sandwiches aux œufs du restaurant Hollywood, mon premier repas en dehors de la famille, n’eussent aucun goût.Comment se faisait-il que le plus grand restaurant de X.n’était pas français?Je devais apprendre que le proprietaire était un Syrien, mais les sentiments d’un enfant de quatorze ans sont sans nuance.De par mon éducation et mon donquichotisme naturel, je me préparais à prendre rang parmi les patriotes cana-diens-français. UN HOMME DE TRENTE ANS 195 Au collège, lors d’un examen semestriel, le professeur d’anglais avait choisi comme sujet de composition: pourquoi il faut apprendre l’anglais.Je développai le sujet contraire: les raisons pour ne pas apprendre l’anglais.Cette fois-là, je ne fus pas premier.Quand j’allais à Montréal, collégien, je me sentais humilié dans ma fierté patriotique.C’était si différent des choses apprises.Enfin, que j’appartinsse à un petit peuple pauvre et réprimé, ce fut bien la moindre chose à laquelle je devais forcément me résigner avec les années.Et m’arriva cette aurore dorée il y a trois ans: aller vivre dans l’Ouest.A partir de ce temps je me reconnais mieux tel que je suis aujourd’hui: sauvage, avec un besoin forcené de rire et danser; sensuel, et vivant toujours dans l’inconfort et le malaise; inquiet, et passant pour bohème; égoïste, mais refusant une vie réservée à moi-même.Mrs.Snider fut mon amie et ma femme de chambre à Calgary.Missers Snider, veuve, furnished rooms, 215—7e avenue est.Depuis elle, j’ai une prédilection pour les vieilles femmes, en particulier les vieilles veuves.Elles sont inutiles et douces, comme moi.Elles s’ennuient en hiver.Elles sont coquettes avec mélancolie.Elles s’endorment dans leurs fauteuils et se réveillent honteuses d’avoir été vues la bouche ouverte.Elles aiment la crème glacée comme des enfants d’écoles.Elles n’ont pas de prétentions sur l’autre sexe.Leur contentement, leur compréhension, leur indulgence, remplacent amplement la beauté sexuelle.Elles mettent des fleurs sur le piano.Mrs.Snider fut aussi nécessaire pour moi à Calgary que la tranche de bifteck que j’achetais tous les midis au 196 GILLES DELAUNIÈRE marché en revenant du bureau.Elle était ronde de ceinture et de bras, Mrs.Snider, bien en chair, assez ressemblante avec les dessins humoristiques de commères que l’on voit dans les coins des pages de journaux.Son nez retroussé et sa coiffure relevée lui gardaient un air enfantin très agréable.Ce que je trouvais d’anglais chez elle était d’abord sa bouche et ses yeux, ses yeux surtout, gris vert, nets et sûrs d’eux-mêmes.L’assurance allant jusqu’à l’insolence, est une qualité anglaise qui ne s’est pas démentie pour moi depuis la première fois que j’ai vu la grosse bohémienne à la foire de Bellerive.La santé en est une autre.En voyant les bras roses et gras de Mrs.Snider, je pensais qu’elle avait dû jouer au baseball ou au golf autrefois.Je ne le lui ai jamais demandé, nous parlions d’autres choses.Mais je remarquais, le lundi matin, qu’elle charroyait les ballots de linge dans 1 escalier de la cave avec une souplesse admirable.(J’ai cru longtemps que lorsqu’elle parlait de son basement, elle désignait son arrière-train.) Un troisième trait anglais chez Mrs.Snider était quelques-unes des charmantes habitudes qui adoucissent la vie ___ la vie déjà assez douce de ceux qui se réservent des loisirs toute leur vie.Le mot enjoy me semble intraduisible en français.Chez nous, je veux dire à Bellerive, lorsque les femmes ont donné leur vie à leurs maris et à leurs enfants et quelles commencent à avoir des loisirs, elles prennent leur tricotage et leur chapelet.Mrs.Snider fit une bouche terrible lorsque je lui dis que ma mère avait eu douze enfants et que maintenant elle se sentait un peu fatigué.« Moi j’en ai eu deux et je sais ce que c’est ».Donc, toutes les femmes de la 7e avenue qui avaient des loisirs, s’invitaient entre elles pour jouer au bridge, prendre le thé, fumer, introduire une nouvelle amie, ou sim- UN HOMME DE TRENTE ANS 197 plement se trouver ensemble, pour le plaisir.Au fait, Mrs.Snider n’avait pas besoin de la compagnie des voisines pour être heureuse, elle l’était naturellement.Après les repas, elle s’asseoyait avec le Globe and Mail sur ses genoux et une cigarette.Elle ne manquait jamais son feuilleton radiophonique dans la matinée.Elle faisait un peu de piano, pas longtemps car elle n’avait plus le doigté.L’après-midi, elle conversait au téléphone, prenait le thé, et lorsqu’il faisait beau, à la fin de la semaine, allait voir les ventes spéciales dans les magasins.Chaque beau dimanche, hiver comme été, elle sortait son Plymouth pour aller faire un tour dans la campagne.Oui, cette femme de soixante-cinq ans allait seule faire cent milles sur la route, dans un paysage monotone qu’elle connaissait bien, et elle revenait enchantée.Née en Ontario, elle aimait l’Ouest depuis qu’elle y était arrivée, petite fille, avec son père, venu ouvrir un commerce en Saskatchewan.Elle disait qu’elle ne pourrait jamais retourner dans l’Est, comme si la platitude canadienne n’était pas la même au-delà des Grands Lacs.Quant à moi, le pays était certes nouveau, avec son monde particulier, et aujourd’hui il revêt cette couleur familière qui s’interpose entre les choses connues et nous-mêmes et qui nous fait croire que ces choses nous reconnaissent aussi: mon vieux Texas, ma Bretagne.Je sais que la neige fond à Calgary et Régina aujourd’hui, je l’entends tomber en gouttes sur les trottoirs fumants, et dans un an j’entendrai le souffle de la Méditerranée sur la plage de La Cala.Je sais que Mrs.Snider va se farder les joues dans sa chambre, elle croit que je ne la vois pas, mais je la vois, et elle remonte ses cheveux teints.Le Good morning si réchauffant de Mrs.Snider se prolongeait pour moi dans la courtoisie souriante du patron, qui me facilitait tout, et dans la camaraderie de tous les 198 GILLES DELAI!N 1ÈRE gens que je côtoyais et qui vous font croire dès l’abord que vous êtes un gentleman, et plus, un de leurs fellows.Lorsque ces gens me demandaient mon nom, ils voulait dire mon prénom, et dès lors ils ne m’en connaissaient pas d’autre.La nouveauté essentielle pour moi était que les Anglais non seulement me paraissaient bons enfants, excellents, mais étaient absolument sûrs de l’être, et me forçaient à sortir de la morale rigide et introspective où j’avais trop longtemps vécu.Ils n’avaient pas le sens du péché ni du défaut, avec cette conscience individuelle toujours en éveil que j’avais développée dès mon enfance.Leur milieu ne les poussait nullement à se sentir coupables ou inférieurs en aucune manière, mais plutôt à être confiants et bons, good people.Morale floue et courte, mais dynamique, sociale, extérieure, laissant la conscience personnelle s’arranger directement avec son Dieu sur les questions de détail.Les Anglais me paraissaient nuis en spéculation, mais admirables dans les affaires et la vie pratique.Ils ne s’imposaient pas de pénitences, ne s’indisposaient de rien, n’indisposaient pas les autres, ne maugréaient pas, mais s’appliquaient à faire de leur mieux et à jouir de leur mieux dans le temps et le lieu donnés.Pour Mrs.Snider, par exemple, deux conjoints qui ne s’entendaient plus devaient divorcer, autrement ils devenaient vraiment mauvais l’un et l’autre par suite de leur mésentente.Pas d’abaissement, pas de péché, pas de mystique non plus, pas de contemplation, pas de couvents, dans ce monde pratique et simple, car le monde spirituel se désintéresse du bien-être, des réunions sociales, du pétrole et des good feelings.Moi je restais en marge de l’un comme de l’autre.Au bureau, j’étais le fantôme de moi-meme.Je m entretenais UN HOMME DE TRENTE ANS 199 en vie, d'une certaine façon.En dehors du bureau, je poursuivais des lubies.Les militants d une secte se groupaient souvent en public pour jouer de la fanfare et témoigner de leurs conversions.J’aimais les écouter.En fin de compte, il y avait des illusionnistes comme moi dans cette ville.Chaque printemps, on découvre des cadavres à la dérive sur la rivière.Pendant que la police montée fait enquête, une autre personne se jette à l’eau.Elle ne réussit pas toujours à disparaître en paix sous les dernières glaces de l’hiver que le courant emporte.Lorsque le journal rapportait des faits, j’ouvrais les yeux.J’étais content, j’avais la preuve que je n’étais pas seul.Il y avait un seul café vraiment sordide dans la ville.Il était toujours bonde de chômeurs, de réfugiés hongrois, d’indiens, de métis, d’ivrognes ukrainiens.C’était le pays des dépaysés, mon pays.La soupe n’avait aucun goût mais l’atmosphère en avait plusieurs.La porte voisine du café portait une inscription en rouge: Rescue Mission.J’y suis entré maintes fois.Tout le monde était bien reçu, et on ne posait pas de questions à personne.Une chaise, un livret de cantiques, de la chaleur, un harmonium, un bouquet de fleurs sur la tribune.Je chantais avec les immigrants et les chômeurs les cantiques extrêmement simples dont les airs rappelaient vaguement des chansons de cowboy.Ceux qui adressaient la parole entre les hymnes ne portaient même pas le titre de Reverend.Ils avaient une manière directe, assez curieuse, de parler du Christ.Ils demandaient des témoignages.Des hommes et des femmes parmi l’assistance se levaient l'un après l’autre pour dire qu’ils avaient eu le réconfort divin.Ils parlaient de leur expérience de façon aussi 200 GILLES DELAUNIÈRE naturelle que de leurs chaussures, mais cela ressemblait souvent à des leçons apprises.Les assemblées évangéliques, les confessions publiques, les « croisades de guérisons », me fournissaient quelques distractions originales.Je m’en amusais.Il ne m’était pas toujours facile de me déprendre des prosélytes mormons ou adventistes auxquels je m’oubliais à prêter l’oreille.Plus souvent je m’introduisais dans une salle de réunions, une de ces community hall qui sont un des éléments essentiels de la vie sociale dans l’Ouest.Si je faisais une réforme dans mon château idéal imaginé autrefois, j’y introduirais beaucoup de musique et de danse de tous genres.Lorsque je tombais dans le tournoiement d’une assemblée dansante, je me sentais violemment entraîné.Les premières fois, cette soudaine passion me plongeait immanquablement dans la tristesse, parce que je restais figé dans mon désir.Les notes câlines étirées par le saxophone me sciaient les jambes et je restais immobile, comme le jeune Spartiate tandis que le renard lui dévorait le cœur.Les cymbales éclataient et les jambes et les bras s’enchevêtraient plus vite dans une reprise de la mélodie.Coups frappés sur la caisse, cognements dans la tête, ivresse fuyante.Je sortais de la salle comme d un bain trop chaud, délicieusement las et sans prise sur la réalité.j • Je me souvenais d’une chanson américaine entendue si souvent à la patinoire de N.l’hiver précédent.Je ne sais ce qui m’avait retenu d’aller demander au gardien de la cabane de changer le disque, qui, au commencement, me déplaisait.L’air me devint familier comme une partie de moi-même et il me resta comme une partie de ma vie.Tout ce qui est nous-mêmes nous est aimable, et comme disait un romancier, nous aimons jusqu’à 1 odeur de nos excréments.Il me suffit de me remémorer les premières UN HOMME DE TRENTE ANS 201 notes de ce vulgaire jazz pour reconstituer l’hiver languissant où je cherchais avec tant de bonne volonté à meubler ma jeune indépendance.C est la messe des morts qui m’avait rendu si irréductible lorsque j’étais dévoré par l’anémie et les furoncles à la réserve indienne.Maintenant j’étais mystifié par une bouffée de danse le samedi soir ou même le vacarme rythmé dont se repaissaient les adolescents de Calgary autour des phonos automatiques.Quelles puissances ne sommeillent pas en nous?La musique en boîtes devrait être du Mozart, naturellement, mais j’avais besoin de danser et d’être un peu fou, après tout.D’être un peu nègre.Une métamorphose plus creuse et plus douloureuse, commencée à N., s’opérait en même temps que d’autres, à Calgary.Au fait, ce n’était qu’un premier stage en Alberta.A l’été, avec le peu d’argent que j’avais mis de côté et l’aide d’un de mes frères pour les frais de passage, je fis un voyage de quelques semaines en France et en Espagne, tu le sais.Je retournai ensuite dans l’Ouest.Je n’ai jamais embrassé une femme.A vingt ans, j avais besoin d’embrasser.J’embrassais les arbres.Je me souviens d un tronc d’orme que j’avais serré de toutes mes forces, un soir.(Et comme j’étais très religieux à cette époque, je baisais souvent un crutifix que je gardais étendu sur une petite table.) J’avais attendu l’amour, il n était pas venu.Si, il était venu! Mais pas celui que j’attendais.Si tu m’as bien suivi, tu sais de quoi je veux parler.A dix-sept ans, je regardais défiler les filles du couvent, à X., espérant vaguement que l’amour naîtrait.Je savais 202 GILLES DELAI]N 1ÈRE que cela était très important, puisque les livres en parlaient tellement.Ce qui devait naître était né depuis longtemps.A treize ans, j’avais aimé un de mes compagnons de classe, à l’école des Frères de Bellerive.Il avait de grands yeux noirs et des lèvres largement et admirablement dessinées.Il avait joué le rôle de la Sainte Vierge dans une saynète donnée dans la salle de l’école.Maquillé, sous un voile, son visage tendre était apparu plus tendre encore.Que dois-je dire ensuite?Il existe aussi des livres sur l’amour socratique.Il existe des refuges pour les fous, les filles perdues, les anciens combattants, les animaux malades.Il existe des associations pour l’aide aux recherches sur le diabète, les soirées poétiques, l’amélioration des races porcines, les tulipes.Pour les hommes et les femmes qui n’accrochent pas sur le sexe contraire, il existe les sentiments exprimés un jour par une des meilleures paroissiennes de Bellerive: « Cette race-là, il n’y a pas pire sur la terre.On devrait les tuer ».Après la haine et le ridicule voués à la race à laquelle j’appartiens, il n’y a, en effet, que la mort.Je n’ai pas eu d’amitiés particulières.Je suis resté rentré en moi, à ravaler.L’amour passait au loin, m’appelait, et je restais attaché à ma distance.Plus tard, les « tentations » servirent à me sanctifier.Je rendais gloire à Dieu d’avoir créé de si émouvantes beautés.« Comme vous devez être beau, Seigneur, vous qui faites des créatures si belles, si belles.» Plus tard.Je vais au cinéma.(C’était il y a six ans).Je reviens avec l’image d’un jeune acteur italien.Je reste hanté, pantois, malade pendant trois jours.Plus tard encore, je vois se dessiner une longue courbe.La courbe finit par devenir un cercle, le cercle, une UN HOMME DE TRENTE ANS 203 spirale.J’ai fait le trajet et j’ai descendu.J’ai descendu très bas.Si j’avais à m’en excuser, je devrais appeler à ma décharge de si longs tourments.Je me fais tort en t’avouant ces choses.Peut-être me ferais-je tort davantage en les cachant.Dans la forêt proche de Bellerive, il pousse des bouleaux, des cyprès, des trembles.Chez les cyprès surtout, on remarque des arbres penchés.Ils n’ont pas poussé droit.Tous les autres cyprès s’en arrangent bien.Si je compare le montant de bonheur et le montant de malheur que m’a donnés le fait d’avoir des branches mal venues, je trouve le premier insignifiant et le deuxième énorme.Néanmoins l’instinct ne se corrige pas.C’est un fauve.Les matous se battent comme des fauves, les nuits d’été.Des bêtes pacifiques doivent choisir entre le sexe et la mort.On rencontre des prêtres, des professeurs, des fonctionnaires de cinquante ans, avec des yeux écarquillés et cernés, un peu égarés.Il n’y a pas à s’y trouver: le fauve s’est battu, et qui sait, n’a peut-être pas encore vaincu.Je ne veux pas avoir ces yeux si j’ai un jour quarante-cinq ans, je veux faire n’importe quoi pour ne pas porter ces yeux horribles, habitués à la nuit.Les Américains nous appelle gay.Il est gai, entre quinze et vingt ans, de se découvrir infirme de naissance, d’une infirmité qui ne conduit pas toujours à la création littéraire ou artistique, mais plus facilement à la prison ou à la folie.Il est gai, à trente ans, de se voir condamné à la solitude au milieu d’une société accouplée.Il est gai, 204 GILLES DELAUNIÈRE vraiment gai, à quarante ans, de faire la ronde autour des pissoires publics.Je sais, à New-York, il y a des bars vraiment gais, des clubs tout à fait gais.C’est cela qui justifie en partie le mépris populaire.Aux membres de ces cercles citadins, il manque le coup de poing, certains attributs appelés « secondaires » de leur sexe, leurs habits sont cousus de gaieté indéfectible, leurs manières sont explosives et inattendues, leurs bijoux.Assez! Ce n’est pas de cela que je veux parler.(Bien qu’ils soient des êtres humains, eux aussi.) Un grand amour entre personnes du même sexe peut être aussi tragique qu’il paraisse ridicule à des yeux extérieurs.Le bon public frémit lorsqu’il est mis au courant de certaines historiettes par des journalistes ou des commères.Les « instincts bestiaux » ! C’est à croire que ces reporters n’ont pas, eux, d’instincts bestiaux.Et voilà, le bon public reste au niveau de la police.Il envoie les obsédés paître au loin, loin, loin.Et les obsédés y vont.Ceux-ci crient à l’amour, ils savent que l’amour ne commence pas au niveau des enquêtes du Dr Kinsey, mais personne ne les entend, on n’entend que la police et le Dr Kinsey.Sans cela, je serais encore passable, récupérable pour la société accouplée.Avec cela, je ne passe plus, je suis calé.Maintenant je suis dans la spirale et je ne sais pas jusqu’où elle descend, je sais qu’elle tourne.Au temps où la courbe que j’avais prise ne s’était pas encore fermée en cercle, j’étais si déchiré dans ma conscience que j’ai cherché un confident.J’abordai un prêtre.Il était préoccupé par sa digestion et je vis tout de suite qu’on n’avait pas à l’embarrasser de matières trop délicates.D’ailleurs un autre curé arriva sur les entrefaites et tous les deux se mirent à parler d’argent sans s’occuper de moi.J’avais UN HOMME DE TRENTE ANS 205 appris qu’il y avait un psychiatre dans les environs.Je devais aller le voir dans une clinique, à telle heure de la matinée.Je me présente.« Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous?— Eh bien! c’est à propos de.— A propos de quoi?— Oui, j’ai un problème.» Nous étions dans un couloir, en présence d’un autre docteur.Enfin celui que j’allais consulter eut l’intelligence de m’introduire dans une petite salle, mais il laissa les portes ouvertes.« Je vois, dit-il, que vous êtes under pressure ».Je devais suer beaucoup.Il me dit qu’il était pressé et qu’il m’enverrait son confrère.Le confrère me donna rendez-vous à son bureau pour le soir.Là, j’avais perdu mon envie de parler de mon trouble, je n’étais plus « sous vapeur ».Je me demandais ce que je faisais là.Ce que je lui dis pourtant me semblait tomber dans une citerne.Il essayait d’être gentil.Il me renvoya en me conseillant de sortir beaucoup parmi le monde et en me disant que tout allait s’arranger.Il m’offrit aussi, si je le jugeais nécessaire, de me soumettre à sa psychanalyse, à raison de dix dollars la séance.Je sortis plus seul qu’auparavant, mais aussi plus rassuré.Je mentionne ces choses entre tant d’autres parce qu’un aiguillage aurait pu se produire peut-être à ce moment.Mon cher Paul, j’ai passé une mauvaise nuit.J’ai essayé de me reprendre ce matin mais ce fut impossible.A trois heures je suis parti vers Malaga.J’ai marché le long du chemin de fer, comme d’habitude.Je sentais que la tempête était finie.Je vis l’égalité de la mer, la dureté implacable des rochers, je vis des ânes, des femmes enceintes, des cochons noirs attachés à un poteau.Dans le bar où je suis entré prendre una copa, les murs étaient tapissés 206 GILLES DELAUNIÈRE de photos d’acteurs et d’actrices, de découpures de journaux et d’affiches de corridas.A quoi bon mes petites révoltes?Même les voisins ne s’en doutent pas.Je ne suis pas raisonnable.Je sais bien que je ne peux pas savoir, que je dois m’appliquer seulement à vivre, sans penser à hier ni à demain, que Dieu lui-même n’a que faire de mon inquiétude.Je sais tout cela, mais hier je n’avais pas bougé, j’avais pris un seul repas, et j’avais eu à écrire sur un sujet difficile.Je sais ce qui est raisonnable mais j’ai souvent des épines dans ma tête.Je ne suis pas encore délivré, malgré tant de mal, de ce que j’ai cru, à savoir que j’étais un membre de l’élite, que j’avais besoin de diplômes et qu’une carrière brillante m’attendait.Je vois trop de juges, de docteurs, de confesseurs, d’oncles et de tantes autour de moi.Ils attendent un discours, ou du moins la respectabilité.Je me crois encore obligé envers eux.J’ai rencontré aussi sur la voie ferrée un aveugle conduit par sa femme.Je dois marcher sans voir, avoir les yeux crevés est sacré, et naître avec le sexe crevé est sacré aussi.Je dois respecter et accepter ces choses courantes, sans questions et sans inquiétude.Je ne peux pas savoir, mais je peux accepter, à mesure.« Quel est celui qui, à force de penser, peut ajouter une coudée à sa taille »?Les accepter, non pas! Mais les élever, les prendre amoureusement avec soi et en devenir meilleur! Les yeux crevés de l’aveugle sont aussi précieux que les yeux droits de l’homme sain.L’infirmité de l’infirme est aussi précieuse que l’infirme, car l’une fait l’autre. UN HOMME DE TRENTE ANS 207 Et puis, ne parlons plus d’infirmité.Ce serait justifier la piété ou la philanthropie.Le mépris leur est préférable.Je crois que je vais terminer mon cahier en même temps que mon Hemingway.Il y a de l’action, maintenant, depuis, le chapitre XXL La vraie guérilla est commencée autour de la grotte, qui nous a tant appris sur cette sacrée Espagne (celle de Hemingway, bien entendu), et le pont est encore à faire sauter.Il y aura du carnage.Le plus intéressant est de constater le pour et le contre, les raisons pour, le plaisir pour, et les raisons contre et le remords contre.Après cela, il faudra logiquement que je lise La Condition humaine.J’y apprendrai peut-être du nouveau sur ma condition.Hélas, comme tous les lecteurs de la collection du Livre de Poche, je ne jouis pas d’un destin remarquable.Et dussé-je passer dix ans en Espagne, je n’aurais même pas la chance de connaître, je crois, une virago aussi pittoresque que celle du roman.Mon champ d’action et de courage est une machine à écrire, une vieille Underwood.La mort, je l’ai souhaitée, mais par manque de vie, non par excès de vie, pour une grande cause.Le bonheur.je sais que la terre peut bouger parfois, mais je suis à peu près heureux ce matin, du vulgaire bonheur touristique d’une journée ensoleillée sur le bord de la Méditerranée.Mes héros?Les infirmes et les ratés et les ignobles de ce monde, depuis Marguerite jusqu’à Honolulu, en passant par le Père Pneumonie.Je ne t’ai pas parlé d’Honolulu?Je l’ai rencontré il y a deux semaines dans un hôtel de troisième classe à Grenade.Il grignotait un pain beurré de margarine, il avait posé une bouteille de lait sur la table du patio. 208 GILLES DEL AU N 1ÈRE C’est son quatrième voyage en Europe.II est condamné à voyager.Il m’a raconté qu’il souffrait d’une maladie incurable aux yeux et qu’il pouvait perdre la vue d’une journée à l’autre.Après quatre ans de voyages, grâce à une petite rente personnelle qui lui permet tout juste, dit-il, de se garder en vie, cet homme d’Hawaï demande encore des adresses et cherche toujours de la nourriture non épicée et des stations de haute altitude.Il ménage tellement son argent qu’il se prive de manger.Il est flasque et glacé, il a toujours froid.Il dit qu’il a été élevé dans les privations et qu’il mène une vie de luxe maintenant.A San Francisco, il confectionne lui-même ses vêtements.En voyage, il ramasse les vieux papiers et fait chaque jour sa provision de fromage et de pain pour le lendemain.L’homme de Honolulu, brûlé par le soleil, a ses idées sur les planètes qui tournent autour.Il prédit que les pôles de la terre s’aplatiront d’ici cinquante ans et que notre civilisation actuelle sera engloutie du même coup.Tu comprends pourquoi il a l’idée fixe des hauteurs! Il sera un des derniers survivants de cette société décadente.Avec un sérieux de Mormon fraîchement converti, il dit qu’il ira chercher ses effets à San Francisco l’été prochain pour aller se fixer à Mexico.La Paz serait encore préférable, mais de toutes façons il n’a pas encore définitivement choisi à quelle altitude il ira nicher le reste de ses jours.Avant cet adieu à la deuxième Atlantide, il ira visiter les grands parcs nationaux des Etats-Unis, pour reconnaître certaines espèces animales vouées elles aussi à la mort par submersion.L’homme de Honolulu a des yeux teintés de sang et gonflés hors de leurs orbites, des yeux d’apocalypse.Sur la crête des Sierras mexicaines ou des Andes, j’entrevois UN HOMME DE TRENTE ANS 209 un nouveau genre humain, beaucoup plus spirituel que le présent, et qui fera des voyages aux îles nouvelles pour chercher des reliques de notre monde.J’ai accompagné Honolulu à la gare.Il n’a pas voulu me montrer ce que contenait sa petite valise.Il a recroquevillé ses os sur la dure banquette d’un wagon de troisième.Il veut voir ce monde avant de perdre la vue.Hier soir il y avait beaucoup de marins américains à Malaga.J’ai remarqué un vaisseau de guerre dans le port.Un matelot était assis seul dans le parc.J’aurais voulu savoir à quoi il pensait.A rien, probablement.J’aurais voulu le lui demander.Il m’aurait offert une cigarette.Il m’aurait demandé d’où j’étais.J’aurais dit: « Québec.Et toi?— Oklahoma ».Cela aurait suffi.En parlant on détruit la poésie.(Or il ne faut pas la détruire.) J avais songé autrefois à devenir marin.J’étais habitué à voir descendre des bateaux sur le St-Laurent.Dans la manne, je n aurais pas trouve la poésie, certes, mais la discipline peut-être, l’ennui peut-être, et l’hom-merie sûrement, comme au Barrage, sur la Côte Nord, et pis encore.Des jeux, des jurons et des blagues ordurières, comme dans toute société laïque d’hommes.Non, je n envie pas le marin blond, pas plus que les pauvres gens de La Cala, nourris de pois chiches et de poisson, pas plus que les gens distingués de Bellerive, pas plus que les négociants de pétrole de l’Alberta.Ils ne peuvent pas m’intéresser longtemps.J avais tout de même des racines autrefois, au temps de mes premières barbes.Plus encore que le voyage, ou tout ensemble, la littérature m’attirait, ou du moins ce que j’appelais littérature.Mais nos professeurs n’aimaient pas 210 GILLES DELAUNIÈRE les lettres.Ils les enseignaient fort mal, par devoir d’état et du seul point de vue de la morale et de l’Index.Que me reste-t-il pour traverser mes dix, quinze ou trente-cinq années à venir?Il me reste ma névrose.Elle est dans sa dixième année.Elle est jeune.Elle est à moi.Nul ne peut me l’enlever, ni même la voir! C’en est amusant.C’est elle qui grouille dans ma poitrine à la seule vue d’un caillou ou d’une étoile.C’est elle qui me rend si heureux chez le barbier.Je ne t’ai pas dit cela?Chaque fois que je livre ma chevelure ni blonde ni brune au barbier-coiffeur, le ciel est à moi.Le léger chatouillement de la tondeuse, les coups de ciseaux, le pivotement huileux et silencieux de la chaise rembourrée, l’haleine de l’homme.Bref, je te le jure, pendant quinze minutes, c’est comme si je n’avais plus de névrose! J’ai terminé la lecture de mon bouquin ce matin.« Le monde est beau et vaut la peine qu’on se batte pour lui ».Il y a beaucoup de morts dans cet éloge de la vie.Le héros numéro un a été tué après avoir fait sauter le pont de main de maître.La fin de ce long roman est émouvante comme la fin d’un beau film lorsqu’on voit mourir ou s’éloigner les héros.Dans cet héroïsme gaillard, pas de place pour Honolulu, ni tant d’autres.Pour tous ceux-là, pour ces autres, un beau roman, un beau film, une belle vie ne valent pas plus qu’un rêve.Ils valent bien moins! Les rêves demeurent quand tout le reste se refuse.Les rêves sont la réalité hors de ses pauvres limites. UN HOMME DE TRENTE ANS 211 Hier soir, à Malaga, j’avais une heure à attendre pour prendre le petit train de La Cala.Je suis allé tout simplement m’asseoir à la gare.A Calgary comme à Régina, j allais souvent dans les gares, dont l’atmosphère de « nulle part » me plaît.Les mêmes bruits, les mêmes échos me revenaient hier soir, dans la salle d’attente, sala de espera.Des cascades de vapeur blanche et des roulements lourds indiquaient du dehors que des locomotives se déplaçaient.Dans la salle, une horloge grand-père et des bancs composaient un fond de scène indifférent autour des gens, les uns silencieux, les autres bavardant à voix basse entre eux.Pour moi, tout cela apparaissait en rêve.Ou mieux: mon rêve était plus réel que les locomotives dans la nuit, et les gens, et la gare.J irai encore dans les gares, même si je n’ai pas de train à attendre.Et si j’ai un train à prendre et si je le manque, ou si j’en prends un mauvais, ce sera égal.Rendu au hameau, j ai remarqué de la puanteur dans l’air humide.Il faisait très noir, j’ai mis les pieds dans des ordures.C était samedi soir.De la salle de cinéma, on entendait des chants, des acclamations, des claquements de castagnettes.J’ai enfoncé ma porte parce que j’avais perdu ma clef.Je me suis assis dans la cour, à écouter les clameurs de la fête.J’ai entendu aussi le train qui retournait à Malaga en côtoyant la plage.J étais content.Je n’étais pas à la fête avec les gens du hameau, mais j aimais en entendre les joyeux échos.J’étais à la fête comme le voyageur qui reste à la gare.Je veux croire que les trains qu’on manque conduisent à la vraie vie.Maintenant je termine ce cahier et je me hâte de te l’envoyer sans le relire car il m’effraie. OLIVAR ASSELIN TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ ET LA GUERRE OLIVAR ASSELIN Encore que son nom soit maintenant entouré du respect que toute société doit à ses plus authentiques bienfaiteurs et que la Saint-]ean-Baptiste même (dont il fut l’un des présidents) ait institué un prix de journalisme pour célébrer sa mémoire, on connaît peu Vœuvre d’Oli-var Asselin.Inaccessible parce qu’elle demeure enfouie sous des tonnes de papier, l’œuvre de l’ancien directeur de /’Ordre risque, par la force des choses, de sombrer dans un oubli glorieux.Les quelques plaquettes signées de son nom qui se trouvent encore chez les collectionneurs, sont pour la plupart des pamphlets politiques qu’aucun éditeur ne voudrait remettre aujourd’hui en circulation.En présentant trois pamphlets d’Asselin écrits au cours de la première guerre mondiale, les Ecrits du Canada français veulent, en premier lieu, faire connaître partiellement l’œuvre d’un homme dont l’influence intellectuelle peut, dans une certaine mesure, se comparer à celle d’Alain sur la génération française de l’entre-deux-guerres.Mais il y a plus.Le nationalisme canadien-français est un phénomène plus varié, moins simple (dans le sens littéral du mot) qu’on ne le croit.Asselin croyait que nous n’avions de chance de survivre que dans la mesure où l’humanisme français resterait l’élément régulateur de notre vie quotidienne.Transposé sur le plan politique, ce nationalisme culturel était de nature à troubler les petites gens et, davan- 216 OLIVAR ASSELIN tage, ceux qui se croyaient les chefs naturels de notre société.D’où la passion avec laquelle on s’attaque à son enseignement.Parce qu’il avait combattu avec une redoutable vigueur la participation du Canada à la première guerre mondiale, on se scandalisa qu’il voulût par la suite courir au secours de la France en péril de mort.On y vit une contradiction alors qu’il lui semblait logique d’établir une nette distinction entre « le devoir national et le devoir individuel ».Olivar Asselin fut le premier des écrivains de sa génération.Son nationalisme lui-même demeure actuel.Ce sont là deux bonnes raisons de rééditer, après plus de quarante ans, ce qui est un long essai sur les Canadiens français face à la guerre.Jean-Louis Gagnon L’ACTION CATHOLIQUE, LES ÉVÊQUES ET LA GUERRE PETIT PLAIDOYER POUR LA LIBERTÉ DE PENSÉE DU BAS CLERGÉ ET DES LAÏQUES CATHOLIQUES EN MATIÈRES POLITIQUES.Pieusement dédié à mon père, homme simple et juste, qui avec beaucotip d’autres bons citoyens, de 1870 à 1880, eut à souffrir l’hostilité et parfois les persécutions du clergé de Charlevoix, parce qu’il ne voulait pas reconnaître pour envoyé de Dieu sir Hector Langevin, ministre concussionnaire, protégé de l’épiscopat, mort depuis déshonoré.O.A.AU LECTEUR Cette brochure, pour des raisons évidentes, aura la circulation et l’influence que voudront bien lui assurer par leur intelligente générosité les amis de la liberté de parole.Que ceux qui m’auront fait l’honneur de me lire se donnent le mot pour la répandre, et j’ose prédire qu’à elle seule elle fera plus que cinq cent mille millions d’articles de la « Presse » pour déchirer le manteau de 218 OLIVAR ASSEL1N plomb qui depuis quelque temps, prenant la couleur du ciel, — d’un ciel de plomb — et soutenu par les mains d’« opérateurs » puissants et invisibles, — ou trop visibles, — s’abat rapidement sur notre province.Qu’on ne s’embarrasse pas plus de scrupules religieux que je ne l'ai fait moi-même.Si quelque chose égale en liberté mes jugements sur Mgr Paul-Emile Roy, Mgr Bruchési et l’abbé d’Amours, c’est ce que Louis Veuillot a dit à maintes reprises des évêques de France.Lui, il traita toute sa vie d’égal à égal avec l’épiscopat dans les questions politico-religieuses.Moi qui n’ai pas sa foi de charbonnier, je n’ai pas cette prétention; je veux seulement traiter comme un citoyen ordinaire — seulement un peu plus rudement, parce qu’il est plus dangereux, — l’homme d’Église qui se prête de propos délibéré, en matière purement temporelle, à une malsaine et basse politiquerie.J’ai parlé de la guerre en premier lieu parce que, sur ce point, l’abus crevait les yeux.D’ici à quelque temps, si Dieu me prête vie, — et pour une œuvre aussi nécessaire il me la prêtera, — je revendiquerai sur d’autres points les droits des laïques dans les questions libres.Je continuerai de parler haut et ferme.Mais si haut que je parle, mes amis catholiques n’ont pas besoin de s’inquiéter: comme celui.d’un autre monstre que je pourrais nommer, mon bullaire restera impeccable. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTE 219 SUR UNE ALLOCUTION DE S.G.MGR BRUCHÉSI Malgré notre admiration profonde pour le directeur du Devoir, malgé l’opinion que nous avons toujours entretenue, que c’était la supériorité même de ses connaissances et de son talent, encore plus que les défauts de son caractère, qui l’empêchaient d’arriver aux plus hauts honneurs dans un pays de culture intellectuelle presque partout inférieure et nulle part mieux que médiocre — oui, malgré tout cela, nous craignons fort qu’il ne soit tombé une fois de plus dans son erreur coutumière en faisant de l’érudition quand il lui aurait suffi de se retrancher dans le gros bon sens.Pour la grande masse, M.Bourassa ne prouva rien avec sa savante distinction entre may et shall, dont il n’avait pas besoin et où il faillit rester.Combien qu’il puisse avoir raison sur le fond des choses, il n’en prouvera pas davantage par son analyse du dernier Livre Blanc anglais.Quand sir Edward Grey dit à l’ambassadeur français que l’Angleterre ne peut pas s’engager, cela n’est pas très satisfaisant pour la France, mais l’Allemagne serait elle-même peu exigeante si elle y trouvait un sérieux motif d’espérance.Sir Edward Grey est un diplomate, et, en sa qualité de diplomate, s’il ne serait pas justifiable de dire le contraire de la vérité, il a bien le droit d’user de tous les artifices du langage pour ne laisser connaître la vérité qu’au moment qui convienne le mieux à l’intérêt anglais.L’étude des textes officiels sera forcément vaine tant qu'on 220 OLÎVAR ASSELIN ne saura pas ce qui se passait dans la coulisse pendant que l’Angleterre affirmait hautement devant la galerie sa détermination de ne pas .s’engager.Nous laissons donc à M.Bourassa le soin d’expliquer à la Patrie ce qu’il entendait par « l’attitude irréprochable, digne de totite admiration, de la France et de l’Angleterre, avant comme après la déclaration des hostilités », avant qu’il eût lui-même entrepris de disséquer le Livre Blanc.Ceci déclaré, nous serons d’autant plus à l’aise pour demander à la Patrie ce qu’elle entend prouver par l’allocution de Monseigneur l’Archevêque de Montréal aux soldats expéditionnaires du 65e.Nous avons beau être en guerre, l’envoi de troupes canadiennes à l’étranger reste une question politique — et une question politique où l’intérêt religieux n’a rien à voir.Lors donc que Mgr Bruchési déclare: « Nous ici, au Canada, nous savons que » l’Angleterre nous protège et nous protégera; person-» ne peut, à l’heure actuelle, savoir les complications » qui pourront surgir de cet état de choses.Aussi, après » avoir donné à l’Angleterre nos produits de la terre, » nous lui donnons nos enfants, et cela parce que nous » savons la haute protection que nous devons attendre » d’elle », il dit sans doute quelque chose qui fera plaisir au notoirement anglophile cardinal Merry del Val comme aux évêques irlandais impérialistes du Canada, mais sa parole a juste l’autorité qu’aurait en pareille matière celle de M.Coderre, de M.Nantel, de M.Médéric Martin.Si la Patrie n’était pas un journal mercenaire, dont l’attitude est ordinairement affaire d’intérêt, loin d’applaudir aux paroles de Monseigneur de Montréal — et quoi qu’elle pût d’ailleurs en penser quant au fond, — elle protesterait, TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 221 comme nous le faisons en ce moment, contre une ingérence d’autant plus déplacée qu’aux yeux de la masse, en notre pays, et même dans les questions libres, quand les évêques ont parlé les laïques n’ont plus qu’à se taire.1 1.De VAction du IG septembre 1914. 222 0L1VAR ASSELIN SUR UN MANDEMENT Ni les États-Unis, ni le Mexique, ni le Nicaragua, ni le San-Salvador, ni le Guatémala, ni le Costa-Rica, ni le Honduras, ni le Panama, ni la Colombie, ni l’Equateur, ni le Vénézuéla, ni le Brésil, ni l’Argentine, ni l’Uruguay, ni le Paraguay, ni le Pérou, ni la Bolivie, ni le Chili, ni la Patagonie, ne sont directement affectés par la guerre européenne.De tous les pays d’Amérique, le Canada est le seul qui, du fait que l’Europe est en guerre, est en guerre.Le Canada doit cet honneur à ce qu’il est une simple dépendance d’un des pays en guerre, la Grande-Bretagne.Il n’avait par lui-même aucun sujet de querelle avec les Allemands: c’est son état de colonie anglaise qui l’entraîne dans le conflit, et qui lui fera dépenser en une seule année cent à cent cinquante millions de piastres.En défendant ses côtes, son territoire, contre les ennemis de la Grande-Bretagne, — et les nationalistes sont les premiers à demander qu’il le fasse, — le Canada contribuerait effectivement à la défense de l’empire et ferait encore plus que n’est obligé de faire tout autre pays américain.Le Sud africain n’a pas envoyé de troupes en Europe: est-ce à dire qu’il ne remplit pas tout son devoir en se gardant contre une agression qu’il ne doit lui aussi qu’à son état de colonie?C’est devant cette situation de toute évidence qu’on ne craint pas d’affirmer que nous remplissons un devoir en envoyant nos soldats à l’étranger.Pendant que le gouvernement anglais, et avec lui la presse anglaise, reconnaît de lui-même que notre aide est TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 223 volontaire, il est pour le moins étrange que les évêques canadiens-français fassent de cette aide un devoir dans un mandement que — chose curieuse — les évêques de langue anglaise ont cru pouvoir épargner à leurs ouailles.Selon la politique propre à l’Anglais, de sauter à deux mains sur tout ce qui lui est, même par politesse, offert, le duc de Connaught, gouverneur du Canada et oncle du roi d’Angleterre, s’est empressé, en deux lignes aussi significatives que brèves, de remercier nos évêques d’avoir bien voulu reconnaître notre obligation de participer aux guerres de la Grande-Bretagne.Nous avons ainsi l’épiscopat qui offre au nom des catholiques, et le représentant autorisé du souverain qui accepte au nom du gouvernement impérial.Sans doute il ne faudrait pas exagérer l’importance d’avances faites par nos évêques au nom de leurs ouailles en matière purement politique.L’attitude de l’épiscopat n’en prendra pas moins un caractère d’extrême gravité, si, comme on nous l’a donné à entendre, la presse se voit refuser le droit de la discuter.Nous ne voulons pas mettre en doute les motifs de cette attitude.D’innombrables évêques, au cours de l’histoire, se sont trompés en matière politique, depuis le pourceau mitré qui vendit sainte Jeanne d’Arc aux Anglais, jusqu’aux serviles prélats concordataires du Troisième Empire, en passant par ceux qui trafiquèrent des libertés irlandaises avec lord Castlereagh en 1800.L’erreur des évêques canadiens-français n’est pas intéressée.Peut-être la main leur a-t-elle été forcée.Peut-être aussi ont-ils simplement voulu dire — à quoi personne n’eût trouvé à reprendre — que nous avons le devoir de participer à la défense de l’empire ', et ont-ils outrepassé leur pensée en posant 1.L’empire, c’est le Canada aussi bien que l’Angleterre. 224 OLÎVAR ASSELIN gratuitement que ce devoir consiste à envoyer des troupes à 1 etranger.Mais la parole est là, et des politiciens comme M.Thomas-la-Ficelle Chapais, et de vulgaires filles à politiciens comme notre troisième mbte-Patrie, ont déjà commencé à s’en servir pour bâillonner les partisans de la tradition politique canadienne en matière de défense impériale.Par respect pour une liberté d’opinion sans laquelle il n’y a pas de gouvernement possible en pays britannique, mais aussi dans l’intérêt de l’Église, nos évêques ne devraient-ils pas corriger leur mandement en ce qu’il a d’excessif?Pour le moment, ils n’ont rien à craindre.Pour le moment ils seront probablement applaudis s’ils prennent, contre les journaux qui ont le courage de les contredire en matière politique, les sanctions de rigueur que réclame la racaille des politiciens.Mais dans cinq ans, dans dix ans, quand le Canadien, écrasé d’impôts, commencera à maudire l’impérialisme militaire comme un fléau, que gagneront-ils à ce qu’on dise que, sans égard à l’intérêt national ni à la liberté des consciences, ce furent eux qui érigèrent cette infâme doctrine en dogme intangible?1 1.De Y Action du 24 octobre 1914. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 225 A PROPOS D’UNE CAMPAGNE DE "L’ACTION CATHOLIQUE” 1 I « L organe du Cardinal-Archevêque de Québec», «le journal de son Eminence » — comme la Patrie appelle / Action catholique avec un luxe de majuscules qui devrait valoir à Ma Tante Louis-Joseph beaucoup d’indulgences — est inquiet.Il croit voir une divergence entre l’attitude des feuilles nationalistes et le sentiment des Canadiens-Français.Il craint que les nationalistes, « après avoir accru contre nous 1 animosité d’une partie de nos compatriotes d’origine anglaise », ne nous aliènent maintenant « les sentiments d’affection et d’admiration que nous gardaient nos frères de France, et que la noble conduite de nos soldats allait encore considérablement augmenter ».Et il part de là pour ajouter ceci, que notre troisième mère-Patrie.probablement payée, cette fois encore, au pouce carré, reproduit comme « une admirable analyse des liens qui nous attachent à la France » : Dans le présent conflit mondial, le Canada entier, et les Canadiens-français en particulier, ont-ils intérêt à ce que la France ne soit pas amoindrie, à ce qu’elle ne soit pas vaincue, mais victorieuse?1.Ce qui suit a paru du 11 septembre au 9 octobre 1915, dans Y Action de Montréal, en quatre articles, sous le titre de « L’Action catholique, les évêques et la guerre ». 226 OLI VAR ASSEL1N La question paraîtra impertinente et ridicule à la plupart des lecteurs, mais il est malheureusement nécessaire de la poser, pour aider à la réflexion sinon les quelques snobs décodants et vaniteux, qui croient poser en beau en accusant l’Angleterre, la France et la Russie, pour excuser implicitement et même explicitement l’Allemagne, du moins des hommes capables de réflexion, qui devraient voir que leurs qualités de catholiques et de Canadiens leur font un devoir et un honneur de ne pas trahir la cause à laquelle la Providence les a attachés, pour une autre qu’ils ne sauraient embrasser sans trahir leur légitime souverain, leur propre patrie, leurs plus chers et plus réels intérêts (ouf!).Encore qu’on en ait ri dédaigneusement, en certains quartiers, au nom de l’égoïsme national, il reste vrai et bien vrai que les Canadiens peuvent et doivent encore, pour longtemps, parler de VAngleterre et de la France comme de leurs mères-patries, les deux patries dont le Canada a reçu, avec ses deux races et ses deux langues principales, ses traditions, sa civilisation, sa foi chrétienne et catholique.Même indépendamment des liens politiques qui nous unissent indissolublement à VAngleterre pour un temps indéfini, une partie des Canadiens reste attachée à l’Angleterre par les liens du sang, de la langue, de la religion, de mille relations et intérêts, et une autre partie reste attachée à la France par les mêmes liens qui font que la disparition du prestige de la France nous causerait à nous Canadiens d’origine et de culture françaises, un tort mortel.Actuellement, l’empire britannique a un intérêt immédiat à la résistance et au triomphe de la France, et le Canada également, puisqu’il fait partie de cet empire sur lequel le roi d’Angleterre règne légitimement.Si la TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 227 France était vaincue, tout l’empire britannique serait directement atteint et non pas seulement menacé et nous le serions nous-mêmes, comme partie intégrante de cet empire.Et dans le Canada, ceux qui seraient le plus directement et le plus gravement atteints par la victoire de l’Allemagne sur la France et sur VAngleterre, seraient les Canadiens-français et les catholiques.« Le journal de Son Eminence » ne serait pas à la hauteur de ses fonctions s’il n’envisageait la guerre comme toute autre chose au point de vue des intérêts catholiques.Voyez comme sur ce terrain il arrange M.Bourassa: Quoi qti’en puisse dire ceux qui ont la prudence de ne pas exprimer trop clairement leur avis et la sagesse de n’en pas trop faire connaître les motifs, tout en prétendant mieux défendre les intérêts catholiques que les évêques en union avec le Pape, nous croyons que la défaite de la France et des Alliés serait humainement plus fatale à la religion catholique que celle de VAllemagne et de ses alliés.Même sans compter que la liberté des catholiques est beaucoup mieux respectée sous l’égide de George V que sous l’égide de Guillaume II, il est difficile de ne pas voir que la France, la Belgique et l’Italie font œuvre plus utile pour l’Église, chez elles et dans le monde, que la seule Autriche, qui fait assez peu en dehors de chez elle.Nous n’aimons pas, pour notre part, devancer le Pape et les évêques dans la défense des intérêts catholiques, et il serait bien à souhaiter, croyons-nous, que ceux qui nous acMisent de méconnaître ces intérêts catholiques parce que nous défendons la cause de VAngleterre et de la France, au nom- des devoirs et des intérêts qui nous lient à ces 228 0L1VAR ASSELIN deux pays aujourd’hui unis, eussent la discrétion de ne pas devancer ni d’admonester ceux dont ils devraient prendre les avis, les conseils et les ordres, au lieu de leur en adresser plus généreusement que sagement, du haut de leur seule prétention.Nos intérêts et nos devoirs de sujets britanniques sont d’être avec l’Angleterre.Nos intérêts et nos devoirs de catholiques ne contredisent en aucune façon nos devoirs et nos intérêts de sujets britanniques et de Canadiens-français, et il serait aussi contraire à la vérité qu’à la prudence de vouloir établir cette contradiction.Il est assez naturel que l'article de Barrés ait réjoui les adversaires de la thèse nationaliste canadienne, et qu’ils s’en fassent une arme.Ce nébuleux et infécond écrivain, espèce de magister allemand égaré dans la politique et les lettres françaises, et qui, dans un pays en pleine révolution sociale, s’est fait une originalité de pacotille auprès des vieilles marquises en présentant comme une découverte de son génie les antiques formules ou conservatisme, en réduisant à quelques aphorismes mélancoliques et maigres comme sa personne la doctrine des de Maistre, des Donald et des Saint-Bonnet, est bien la machine qu’il fallait mobiliser contre le Devoir, ou 1 on a porté la reconnaissance pour ses quelques beaux gestes jusqu à tout vanter de lui, même de lourdes niaiseries comme la Colline inspirée.Héroux est richement payé! Mais à part cette valeur de circonstance, bien fûté qui en trouverait une quelconque, de valeur, à ce qu’il vient d’écrire sur les devoirs du Canada envers l’Angleterre.Il y a peut-être en France trois ou quatre hommes qui ont étudié le régime colonial britannique d’assez près pour en parler en connaissance TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 229 de cause, et ceux-là, avant de se porter juges entre nationalistes et impérialistes canadiens, voudront entendre autre chose que la cloche fêlée de l’Action Catholique.Inutile de le dire, Barrés n’est pas, ne sera jamais du nombre.Nous doutons même que cet écrivain, que l’admiration désordonnée des conservateurs de France a érigé en prototype de l’idée française, comprenne jamais tout à fait que des sujets anglais puissent prétendre à faire du français une de leurs langues officielles.Nous du Canada français, nous avons cent autres raisons d’aimer la France et de souhaiter son triomphe; mais, de grâce, ne nous faisons pas illusion sur le degré d’intérêt qu’en dehors de milieux très restreints, comme la Canadienne, les intellectuels français nous portent.Pendant mon séjour en France, il y a trois ans, j’ai eu l’honneur d’assister à une réception chez un des membres les plus illustres de l’Institut, j’ai pris part à un dîner de Parisiens normands et bretons, des amis du Canada m’ont aimablement invité à leur table en même temps que des publicistes et des hommes politiques français censés connaître et aimer notre pays de façon particulière.A part MM.Bardoux et André Siegfried, je ne crois pas avoir rencontré, parmi tant d’hommes distingués, personne qui dans la discussion de nos relations avec l’Angleterre ne partît de ce principe que la métropole peut tout exiger de ses colonies, tout imposer à ses colonies, et dans la discussion de nos questions scolaires, du principe qu’en pays anglais l’anglais seul peut avoir des droits.Essayer de les convaincre eût été superflu: nous ne parlions pas la même langue.Le directeur de 1 Action catholique a passé plusieurs années en Europe.Il connaît comme nous cette impuissance de 1 esprit français à comprendre un empire organisé autrement que celui de Napoléon — qui s’appelle aujourd’hui 230 OLIVAR ASSELIN la République française.11 sait parfaitement que Barrés parle du Canada comme il ferait du Thibet, avec cette malheureuse différence qu’à l’heure actuelle le Canada lui fournit plus de plats pour y mettre ses longues pattes d’échassier égoïste et bien lissé, posant au philosophe pendant que, d’un œil froid, il guette au fond de la mare un naïf goujon.Mais avec la malhonnêteté qui finit par être le trait caractéristique de tout casuiste, il n’hésite pas à s’appuyer sur Barrés, certain que le défenseur des clochers de France en imposera toujours au cœur reconnaissant de nos curés, même en des matières où il est encore plus insensible à la lumière qu’il ne le fut, Germain barbare, à l’harmonieuse clarté du Parthénon.Le directeur de [’Action catholique sait également qu’il n’a pas le droit d’excuser la politique francophobe du gouvernement d’Ontario par la timide résistance qu y ont opposée des populations naturellement respectueuses des lois.Il n’aurait qu’à remonter de quelques mois en arrière pour trouver, dans Y Action catholique même tout ce que M.Bourassa, M.Héroux, M.le sénateur Landry, M.Belcourt, ou les RR.PP.Oblats d’Ottawa, ont jamais dit ou écrit sur la question scolaire ontarienne.Mais pour des raisons que nous soupçonnons sans les connaître — et sur lesquelles il faudra revenir, — « le journal de son Eminence » veut mettre l'épiscopat canadien-français bien en cour à Londres et à Rideau-Hall: tant pis pour les Canadiens-Français d’Ontario s’ils sont vraiment des frères trop compromettants; ils seront exécutés d’un mot perfide, par un de ces petits abbés jésuites et italiens comme il s’en faisait il y a quatre siècles et comme il ne s’en TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 231 fait, hélas! presque plus; cpi manient avec une égale habileté les « canons » de l’Eglise et le stylet, et pour qui nulle besogne ne fut jamais ni trop ardue, ni trop scélérate, ni trop vile.Je le confesserai à plat ventre s’il le faut, je n’ai pas qualité pour discuter avec « l’organe du Cardinal-Archevêque de Québec », non plus d’ailleurs qu’avec le journal qui a servi tour à tour de feuille de joie à tant d’Anglo-Protestants distingués, si le catholicisme gagnerait plus à la victoire des Alliés qu’à celle des empires germaniques.Je laisse à ceux qui croient pouvoir mener de front la propagande religieuse et la propagande politique cette tâche glorieuse.Ce qu’il me paraît plus important de relever, dans « l’admirable analyse » de la feuille à Son Eminence, ce sont les insinuations qui en font la substance et qui, comme presque toutes les insinuations des casuis-tes, sont mensongères.Personne en notre pays, que nous sachions, n’a « ri dédaigneusement » de ceux qui appellent l’Angleterre et la France les deux mères-patries du Canada: on a seulement envoyé faire lanlaire les fumistes qui, ayant jusque-là emprunté leurs opinions sur la France tantôt à M.Graham, tantôt à M.Shaughnessy, tantôt à M.Wain-wright, tantôt à M.Peter Lyall, tantôt à M.McGibbon, tantôt à M.« Bob » Rogers, s’étaient mis tout à coup à exalter la France hystériquement sur des harpes de tôle, pour mieux « enrôler » les Canayens au profit de .l’Angleterre.Personne, que nous sachions, n’a accusé l’Action Catholique de « méconnaître les intérêts catholiques parce 232 OLIVAR ASSELIN qu’elle défend la cause de l’Angleterre et de la France » : on a seulement prétendu, et très justement, qu’elle compromet les intérêts catholiques en faisant intervenir la religion dans une question où Son Eminence le cardinal Bégin et S.G.Mgr Bruchési ont exactement la même autorité que notre ami Phidime Phidimous, de Terre-bonne, — et même un peu moins, puisque de par leur état ils sont moins libres d’exprimer toute leur pensée.Personne que nous sachions n’a prétendu que « nos intérêts et nos devoirs de sujets britanniques » ne sont pas « d’être avec l’Angleterre », que « nos intérêts et nos devoirs de Canadiens-Français » ne sont pas « d’être avec la France en autant (sic) que le permettent nos devoirs envers l’Angleterre », ou que « nos intérêts et nos devoirs de catholiques » contredisent de quelque façon « nos devoirs et nos intérêts de sujets britanniques et de Canadiens-Français ».On prétend seulement que le Canada serait plus fidèle à ses intérêts, sans manquer à son devoir envers l’Angleterre ni envers la France, en limitant son effort militaire à son immense territoire — quitte à faire en sorte qu’un Carruthers ne soit pas décoré pour avoir réalisé d’un seul coup, par l’accaparement des blés canadiens destinés aux Alliés, des profits qui suffiraient pour lever en Angleterre une armée de cent mille hommes.Tout le reste est inventé par l’Action catholique, apparemment dans l’unique but d’inciter l’autorité religieuse à quelque abus d’autorité où le D’Amours, sinon d autres, trouverait son compte.Personne que nous sachions n’a mis en doute que « la disparition du prestige de la France nous causerait, à nous Canadiens d’origine et de culture française, un tort mortel »: on a seulement crié: Ta gueule! aux faquins ensou- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTE 233 tanés1 comme le d’Amours de Y Action catholique (né Damours à Trois-Pistoles), qui avec Mgr Roy et Adjutor Rivard donnèrent au premier Congrès de la langue française une tournure presque antifrançaise, qui en 1913 firent une campagne de presse pour opposer, au nom de prétendus intérêts catholiques, la pensée canadienne-fran-Çaise (sic) à la pensée française, qui en août et septembre 1914, alors que la France semblait avoir plus besoin de 1 Angleterre que celle-ci de la France, écrivaient sans broncher que si jamais les Canadiens-Français étaient appelés à servir contre la France, Nos Seigneurs les Evêques sauraient leur indiquer leur devoir, tout leur devoir, qui ont cadenassé et verrouillé le Canada français contre les idées françaises de peur de voir^ un peuple improbe et veule, mais dévot, contaminé par un peuple probe, héroïque, mais peu dévot, et qui feignent de s’alarmer pour l’avenir de la culture française maintenant que, de leur propre aveu, c’est l’Angleterre qui a besoin de la France! Il y a, touchant le devoir du Canada français envers la France dans la guerre actuelle, un article à faire et que je ferai un jour ou l’autre si Dieu m’en laisse le loisir.Dans cet article je montrerai que si chacun de nous doit à la France une reconnaissance proportionnée à ce que la culture chrétienne et française a fait pour lui, cette dette ne s’étend pas nécessairement à l’État dont il fait partie; que l’État ne peut pas assumer tous les devoirs qui incombent à chacun de ses sujets en particulier, car autrement la France, qui a un devoir de solidarité à remplir envers les groupes français du monde entier, serait tenue d’intervenir officiellement auprès de l’Angleterre en faveur des Canadiens-Français d’Ontario — chose qu’elle ne fera point, 1.Note pour les mânes du juge Cimon: «Faquin» doit ici s'entendre au sens journalistique. 234 OLIVAR ASSELIN que nous savons qu’elle ne peut point faire; — et ainsi de suite.En attendant, je crois pouvoir, quoique nationaliste, me dire aussi bon ami de la France que les fausses barbes de patriotes dont le venin antifrançais, propagé avec une habileté digne d’une meilleure cause, s’est distillé au début de la guerre du haut de vingt chaires de vérité.Ce qui nous intéresse encore davantage dans « l’admirable analyse », c’est la menace non déguisée de la fin, qui a causé tant de joie à la Patrie.S’il devait jamais — dit /'Action catholique — y avoir conflit entre ces devoirs et ces intérêts divers [religieux et patriotiques).nous avons des chefs pour nous guider avec sagesse et autorité.Que personne n’ose les devancer ni leur susciter d’embarras.La menace aurait sa raison d’être si quelqu’un avait osé « devancer l’épiscopat » ou lui « créer des embarras » dans les choses de son ressort.Etant donné les circonstances, force nous est d’y voir une tentative de réduire au silence, par l’intimidation, ceux qui se permettent de rappeler à nos évêques, si respectueusement que ce soit, le pas de petits clercs qu’ils ont fait en se prononçant d’autorité pour une politique contestable où ils se garderont bien de faire la deuxième gaffe de prétendre officiellement que la religion est intéressée.VAction catholique y est revenue dans un autre article que la Patrie a également reproduit.Nous y répondrons par des arguments sur lesquels l’escobar québecquois pourra, s’il le veut, casser sa plume, ou que nos évêques pourront réfuter plus sommairement et plus sûrement par une interdiction, s’il est vrai — ce que nous ne croyons pas — qu’ils s’apprêtent TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 235 à instaurer dans le Canada français, pour le compte des politiciens impérialistes, le régime qu’il paraît que les Allemands ont établi à Varsovie.II Dans les circonstances où nous sommes — dit Y Action catholique, que la Patrie, par une distraction évidente, appelle encore Y Action sociale — le clergé des campagnes, comme tout le clergé en général, se rend compte qu’il manquerait doublement à son devoir s’il fournissait volontairement le moindre prétexte à ceux qui pourraient mettre en question sa loyauté et son attachement à la cause de la métropole britannique, s’il allait, sans profit aucun pour la religion et pour le plaisir de suivre une orientation justement discutée et dépourvue des approbations de nos chefs religieux, exposer notre race et la cause catholique, déjà suffisamment attaquées, à de nouveaux soupçons, à de nouveaux ressentiments, à de nouvelles attaques.D’ailletirs ceux qui accusent injustement notre clergé de s'attacher aujourd’hui au « Bourassisme », devraient savoir que la discipline et les traditions de notre Église sont toujours respectées et fidèlement conservées par notre clergé tout entier.La discipline de l’Église fait que le clergé marche à la suite des Évêques, et les traditions de notre Église, depuis plus de cent cinquante ans, comprennent le fidèle accomplissement de tous nos devoirs envers l’Angleterre.Les preuves manifestes et constantes qu’en a plusieurs fois données la sagesse de notre épiscopat, ne seront ni oubliées ni contredites par le clergé, à l’heure 236 OLIVAR ASSEL1N si grave, si décisive peut-être pom nos destinées, que nous traversons aujourd’hui.Nos évêques, qui s’efforcent de faire pénétrer et de faire accepter les principes chrétiens dans tous les partis, n’ont pas accepté l’idée d’organiser les catholiques en un groupe distinct sur le terrain politique.Ils accepteraient encore bien moins de voir le clergé s’inféoder à une organisation politique, s’inspirer de ses principes, engager le prestige et l’influence de l’Église au service de ce parti, en dehors ou à l’encontre de leur direction ».Le directeur de Y Action catholique necrit assurément par cela pour démontrer que le prêtre qui compromet volontairement la réputation de loyalisme du clergé manque à l’un des devoirs élémentaires de son ordre.S’il connaît un seul prêtre canadien-français qui ne règle sa conduite de citoyen sur ce principe, qu’il le nomme, et nous crierons à l’univers entier que l’abbé d’Amours n’est ni jésuite, ni italien, qu’il est loyal et véridique, mû par le seul amour de la Religion et de la Patrie.Ce n’est pas non plus pour établir que le prêtre canadien-français qui irait, « sans profit aucun pour la religion, et poitr le plaisir de suivre une orientation justement discutée et dépourvue des approbations (sic) de nos chefs religieux, exposer notre race et la cause catholique à de nouveaux soupçons, à de nouveaux ressentiments, à de nouvelles attaques », serait coupable et comme prêtre et comme Canadien-Français: les lecteurs de Y Action catholique sont peut-être plus bêtes que la moyenne; cela est même probable, étant donné l’aliment intellectuel qu’ils trouvent dans ce journal; mais parmi les gens raisonnables, personne, croyons-nous, n’a encore osé contester l’évidence d’une telle proposition. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 237 Ce n’est pas non plus pour nous rappeler que la discipline de l’Église exige l’obéissance du clergé à l’épiscopat dans les choses qui relèvent de l’épiscopat, et que « les traditions de notre Église comprennent le fidèle accomplissement de nos devoirs envers l’Angleterre ».Sans sortir des droits de la critique historique, et sans abuser de la liberté de parole qui appartient aux catholiques en notre pays comme ailleurs, on peut apprécier diversement la manière dont nos évêques ont compris à certaines heures leur devoir envers la métropole; se demander si, dans leur impatience de nous attacher pour toujours à la Couronne anglaise, ils n’ont pas parfois montré plus de zèle que de dignité; si en décriant la France pour mieux nous en détacher, et en détruisant ainsi à sa source, dans l’âme des Canadiens-Français, la fierté de race, ils n’ont pas inutilement compromis la survivance de la langue et de la pensée française au Canada.Mais nous sommes encore à trouver un catholique canadien-français, clerc ou laïque, qui ait jamais mis en doute l’autorité de l’épiscopat en matière religieuse, ni que la doctrine de l’Église, telle qu’elle est écrite dans les encycliques des papes, dans l’enseignement des Pères, et jusque dans les Évangiles, comporte le respect du pouvoir civil fondé sur la justice, compatible avec certains droits essentiels de l’individu dans le domaine de la conscience, ou même dans l’ordre purement matériel.Et si le directeur de Y Action catholique croit sincèrement que personne — nationaliste ou autre — ne désire voir le clergé « s’inféoder à une organisation politique.engager le prestige et l’influence de l’Église au service de ce parti, en dehors ou à l’encontre de leur direaion », il est plus naïf ou plus ignorant des affaires contemporaines que ne le furent jamais les casuistes, à commencer par ¦ 238 OLIVAR ASSELIN Escobar et tels autres petits d’Amours si proprement déshabillés par Biaise Pascal dans ses Provinciales.Non, ce n’est pas, ce ne peut pas être pour rappeler des vérités aussi évidentes, aussi incontestées, que l’abbé d’Amours fait tonner une fois de plus les lourdes batteries de cuisine de sa dialectique.Et ce n’est pas davantage pour défendre le clergé de l’accusation de s’attacher, comme il dit, au « Bourrassis-me », car, à part que pas un journal, pas un homme politique de quelque valeur, n’a porté cette accusation, ou du moins ne l’a fait sérieusement, Y Action catholique en appuyant aussi pesamment sur les devoirs du clergé, a plutôt l'air de travailler à la justifier.Réduit à sa plus simple expression, l’article de Y Action catholique veut forcément dire: Que le prêtre canadien-français qui n’admet pas la prétention des évêques touchant la guerre à savoir que le devoir du Canada comporte l’envoi de troupes en Europe, « fournit volontairement des prétextes » à ceux qui « mettent en question la loyauté (sic) et l’attachement du clergé à la cause de la métropole britannique » ; Que le prêtre canadien-français qui, en politique ou ailleurs, « suit une orientation discutée et dépourvue des approbations de nos chefs religieux », expose par cela même, de cœur gai, « notre race et la cause catholique à de nouveaux soupçons, à de nouveaux ressentiments, à de nouvelles attaques »; Que du seul fait qu’un certain nombre de prêtres cana-diens-français préfèrent telle opinion politique à telle autre, — en l’espèce, le nationalisme à l’impérialisme, — le clergé « s’inféode à une organisation politique, s’inspire de ses principes, engage le prestige et l’influence de l’Église » au service de ce parti; TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 239 Que le prêtre canadien-français qui nie l’obligation du Canada d’envoyer des troupes en Europe, qui sur cette question se prononce à l’encontre de la direction épiscopale, ou seulement en dehors de cette direction, manque « à la discipline et aux traditions » de l’Église canadienne comme à son « devoir envers l’Angleterre ».Or, tout ceci n’est qu’impudent sophisme, et pas autre chose.Supposons pour un instant que le nationalisme soit une erreur politique; et supposons aussi — ce qui n’est nullement prouvé, bien que Y Action catholique, encore une fois, ait une manière de le contester qui équivaut à l’admettre, — supposons que nos prêtres, en leur for intérieur, adhèrent pour la plupart à l’idée que Y Action catholique appelle le Bourrassisme et qui, dans son esprit, n’est que l’opposition à l’impérialisme: en quoi ces deux faits seraient-ils de nature à compromettre la réputation de loyalisme du clergé?Depuis le commencement de la guerre, on a vu des centaines et des milliers de ministres protestants, mus les uns par un loyalisme sincère mais excessif, les autres par une soif manifeste de notoriété et d’applaudissements, transformer la chaire en tribune politique.Le clergé canadien-français, — et ici comme dans toute la suite de cet article nous parlons du clergé par opposition à Y épiscopat, — notre clergé a cru que sa dignité lui imposait une plus grande réserve.Cette réserve n’est certes pas pour plaire aux politiciens laïques qui trouvent aujourd’hui excellent que l’épiscopat intervienne en leur faveur, quittes à l’injurier demain s’il a le mauvais goût de les critiquer.Et il se peut aussi qu’elle contrarie certains de ces politiciens en camail violet qui, de tout 240 OLIVAR ASSELIN temps et en tout pays, ont jugé qu’un chapeau rouge vaut toujours la peine d’être ramassé, fût-ce dans le sang inutilement répandu de cent mille hommes.Mais elle n’autorise personne à conclure que nos prêtres, quelques légitimes motifs de désaffection qu’ils pourraient avoir, ne sont pas à l’heure actuelle aussi fidèles à l’Angleterre qu’en 1776, en 1812 et en 1837, alors que la métropole nous refusait le gouvernement constitutionnel, ou en 1867, alors qu’on leur prédisait et qu’ils avaient raison de craindre ce qui est arrivé depuis aux Canadiens-Français dans les provinces anglaises.Et Y Action catholique, en feignant d’y voir une adhésion tacite au nationalisme, prouve de toute évidence qu’à ses yeux le crime du clergé n’est pas de garder le silence, mais de ne pas faire des sermons impérialistes.Quand Y Action catholique dit vouloir prévenir « de nouveaux soupçons, de nouveaux ressentiments, de nouvelles attaques », elle reconnaît implicitement qu’avant la guerre comme aujourd’hui notre race et la cause catholique étaient attaquées.Il serait intéressant d’apprendre d’elle ce qu’il aurait fallu faire pour empêcher les soupçons, les ressentiments, les attaques; si, par exemple, elle croit que nos évêques auraient amélioré la situation de la race canadienne-française et de la religion catholique en ôtant aux clercs, dans les questions politiques, la liberté de parole que la loi du pays reconnaît à tout citoyen.Pour ce qui est de la race, on pourrait poser en principe que l’individu qui trahit ses compatriotes ne peut plus, sans doubler d’hypocrisie sa lâcheté, invoquer à quelque fin que ce soit l’intérêt national; et que pourrait dire ensuite l’onctueuse canaille qui, dans on ne sait quels louches TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 241 desseins, va exhumer des paperasses jaunies de feu Metter-nich cet épouvantail poussiéreux et mité, le « principe révolutionnaire des nationalités », pour en effrayer, par une fenêtre mal éclairée de sacristie, la vaillante, mais à la fois si croyante, si naïve, minorité canadienne-française d’Ontario.Le moins qu’il incombe à l’abbé d’Amours, c’est de prouver que le silence de notre clergé, ou même l’adhésion individuelle de nos prêtres au nationalisme, touchant la guerre, est pour quelque chose, par exemple, dans la politique scolaire du gouvernement d’Ontario; que l’adhésion politique du clergé canadien-français à l’impérialisme apaiserait enfin ceux que son passé tout de loyalisme n’a pas détournés de proscrire le français dans toutes les provinces anglaises; enfin, qu’une conduite irréprochable en soi devient condamnable, et doit être évitée, du fait que de malhonnêtes gens non pas en prennent — car Y Action catholique n établira pas meme que cela est — mais pourraient en prendre prétexte pour consommer une injustice décidée depuis longtemps, qu’il est clair comme le jour qu’aucune mesure de prudence ne pourrait empêcher.Et pour ce qui est de la religion, à quelques attaques que 1 on prétende que l’expose le manque de zèle impérialiste du clergé, ces attaques ne seront pas pires que celles que lui a values jusqu’ici et que lui vaut encore, dans les pays protestants, son inébranlable attachement au Saint-Siège; et ce serait donc à dire que le clergé canadien-français, si l’intérêt de la religion lui tient à cœur, devrait commencer par se séparer de Rome.Notre faquin, recourant comme toujours au truc du distinguo, nous fera sans doute observer que dans la manifestation éclatante de notre attachement à Rome il y a profit pour la religion, tandis que la religion, en notre pays, n’est intéressée au sort d’aucun parti politique.Et même cette réponse ne le 242 OLIVAR ASSELIN couvrira pas, puisque toute sa campagne tend à faire croire que la religion est intéressée au succès de son parti à lui, l’impérialisme; et l’on ne violerait pas l’étiquette du journalisme en lui jetant au nez, pour toute réplique, le mot de Cambronne.Mais rien que pour lui prouver qu’il n’est pas besoin d’avoir été quinze ans Jésuite pour savoir jouer du distinguo, nous lui riposterons que, pour ne point l’être au sens qu’il prétend, les droits politiques des clercs n’en sont pas moins, à un point de vue plus digne de journalistes catholiques, une question religieuse; qu’il n’est pas indifférent à l’Église que ses prêtres soient par arbitraire privés de leurs droits politiques; que si, au regard du peuple, le prêtre, c’est la religion, il n’est point de question religieuse plus grave que de savoir si le prêtre, du seul fait qu’il est un prêtre, doit être réduit au rang d’ilote et virtuellement rayé de la société civile.« L’organe de son Eminence » veut-il dire qu’un prêtre doive s’écarter d’une cause politique par cela seul qu’elle est discutée, et qu’elle est, comme il dit, « dépourvue des approbations de nos chefs religieux » ?Mais alors, le conservatisme ou le libéralisme devraient également être interdits aux clercs, puisque l’un et l’autre sont discutés et que ni l’un ni l’autre n’a reçu, que l’on sache, « les approbations » (sic) de l’épiscopat.Ici encore le casuiste québec-quois placera un distinguo: — L’épiscopat, dira-t-il, n interdit pas les partis politiques au clergé pour la seule raison qu’ils sont discutés.— Mais de grâce dites-nous, cher escobar, est-ce l’épiscopat qui entreprendra de faire savoir aux clercs si la politique de M.Laurier, de Sam Hughes, de M.Gouin, de M.Cousineau, est discutable ou non, et dans quelle mesure?On aurait donc depuis 1896 (affaire du Manitoba), 1905 (Saskatchewan et Alberta) et 1911 (Kéwatin), trouvé, pour toutes les questions politiques, le trois textes sur la liberté 243 secret des interventions épiscopales qui ne provoquent aucun ressentiment?Voyons, y a-t-il vraiment à Y Action catholique des gens assez bêtes pour ne pas voir qua frapper nos prêtres d’incapacité politique comme ce journal le voudrait faire, nous ne préviendrons aucun soupçon, aucun ressentiment, aucune attaque, mais au contraire nous ferons quelque chose pour avilir le clergé aux yeux de ses ennemis et pour mériter comme race la réputation d obéissance servile et irraisonnée à l’épiscopat que nos ennemis travaillent depuis vingt-cinq ans à nous créer?Il nous rappelle bien avoir lu quelque part que la question de grouper les catholiques sur le terrain électoral s était timidement soulevée — sans doute comme ballon d’essai — à l’un des derniers congrès de la Jeunesse catholique.Et au risque d’étonner la Jeunesse catholique elle-même, j’ajouterai que pour ma part je ne serais ni scandalisé ni alarmé de voir se réaliser entre catholiques, pour la défense de leurs droits constitutionnels, — et pour cela seulement — l’entente dont les protestants, en notre pays même, leur ont tant de fois donné l’exemple.Mais si l’on a réellement voulu former au Canada un parti catholique, nous n’en savons rien; et que les évêques aient ou non désapprouvé ce projet, — d’ailleurs étranger aux nationalistes, — le fait arrive dans l’admonition de Y Action catholique comme un cheveu sur la soupe; il n’autorise pas Y Action catholique à confondre délibérément le jugement individuel et en tout cas très réservé des clercs avec une action collective comme, par exemple, celle quelle a trouvée si louable de la part des évêques.Les prêtres cana-diens-français sont en général plus instruits que leurs ouailles, plus dégagés des soucis matériels, et, à raison 244 0L1VAR ASSELIN même de la discrétion à laquelle ils sont tenus, plus capables de réflexion personnelle dans les questions politiques où l’intérêt de leur ordre ne leur paraît pas en jeu.Il est donc tout naturel qu’ils se montrent plus fermés à l’esprit étroit, terre à terre, presque toujours abrutissant, des deux vieux partis; qu’ils s’attachent de préférence à des idées neuves et qui au moins se recommandent par ceci, que tour à tour la gent rongeuse des vieux partis s’en fait des ailes pour monter au pouvoir.Ils n’ont pour cela aucune permission à demander aux évêques, car si toutefois il est vrai qu’ils « s’inféodent à une organisation politique » et « s’inspirent de ses principes », ils ne le font que dans la stricte mesure de leur droit, et, quoi qu en dise 1 Action catholique, cela n’engage ni le prestige ni l’influence de {'Église.Sur « la discipline et les traditions de l’Église canadienne » à l’égard de l’Angleterre, nous n’avons pas la prétention d’être aussi ferré que notre escobar.Nous savons cependant que discipline se confond ici avec tradition; que le mot ne signifie pas la pression qu’à un moment donné il peut prendre fantaisie aux évêques d exercer sur le cierge et sur les fideles pour les faire entrer dans des voies nouvelles.Et nous savons également que si en matière politique la tradition de 1 Église canadienne, comme de toutes les Églises, a été la soumission aux pouvoirs établis, cette tradition ne comprend pas 1 envoi de troupes en Europe.Qu’on relise tous les mandements des évêques depuis 1760: on y trouvera bien que nous devons être fidèles à l’Angleterre, et au besoin défendre sa cause par les armes; mais on y verra en même temps que, ni TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 245 dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, où l’Angleterre incarnait pourtant à leurs yeux la justice divine, ni dans la guerre de Crimée, où pour la première fois depuis des siècles « nos deux mères-patries » combattaient ensemble, ni dans l’affaire sud-africaine, où l’on put croire un instant que le David du veldt allait frapper à mort le géant britannique, les évêques n’ont cru sage de réclamer ou d’approuver, selon le cas, l’envoi de troupes canadiennes outre-mer.Par quels moyens le mandement de 1914 a été obtenu, c’est un point que les historiens ne sauraient examiner trop attentivement.On a rapporté d’assez bonne source que le passage fatidique relatif à nos devoirs envers l’Angleterre y avait été glissé subrepticement à la dernière heure par des personnages qui ne sont pas étrangers à la rédaction de l’Action catholique.On a dit aussi que nos évêques étaient revenus de leur Non possumus de 1899 à la suite de certain avertissement donné à Saint-Sulpice par lord Grey, qui aurait, avec son audace coutumière, délicatement insinué aux fils de Monsieur Olier que, ce que le roi de France, c’est-à-dire le gouvernement français, leur avait donné pour LE SOUTIEN DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, le roi d’Angleterre, successeur et héritier du roi de France, pouvait leur en demander compte.Ce que nous savons par nous-mêmes, c’est que ce mandement s’écarte de la tradition; que nos évêques ont pour la première fois pris sur eux d’interpréter au sens impérialiste et antinational les obligations militaires du Canada envers la métropole; et que l’affirmation contraire de \'Action catholique est une fausseté.Cette autre affirmation du casuiste, que « la discipline de l’Eglise fait que le clergé marche à la suite des évêques », ne doit son apparence de vérité qu’à l’équivoque qui en fait la base.Les prêtres sont soumis aux évêques 246 OLÎVAR ASSEL1N en matière religieuse — et encore, avec le droit d’appel que l’Église accorde à tous ses enfants, et qui, pour nous borner à lui et pour ne pas remonter plus loin en arrière, permit plusieurs fois à un certain Veuillot de faire tirer les oreilles par le pape aux évêques de France.En matière politique, les clercs comme les laïques ne doivent obéissance aux évêques, ou même au pape, que dans les questions qui intéressent manifestement la religion ou la morale; et cela est si vrai que, du consentement tacite de Rome, la Révolution française, tant qu’elle n’entra pas sur le terrain religieux, n’eut pas contre les évêques, moins attachés au peuple qu’à la cour, de plus ardents partisans que les petits curés qui avaient vu si souvent — quoi qu’en dise M.Gautherot — le bon peuple de France réduit à manger de l’herbe.La question que cherche à embrouiller Y Action catholique se réduit donc à savoir si le catholique canadien-français, prêtre ou laïque, manque à son devoir en désapprouvant — ou seulement en n’approuvant pas — l’expédition officielle de troupes canadiennes en Europe.Le devoir en pareil cas peut être de diverses sortes.Entre le devoir constitutionnel, le devoir de conscience, le devoir patriotique et le devoir de reconnaissance ou de piété filiale, la casuistique a beau jeu.Dieu sait ce que, sous la plume ingénieuse d’un d’Amours, ces multiples expressions peuvent, selon les nécessités du moment, admettre de distinguo ou de confusions.Ecartons tout de suite du débat le devoir qui naît de conditions toutes particulières et qui ne saurait lier que certains groupes de la population.L’Orangiste canadien doit bien une reconnaissance particulière — il le croit du TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 247 moins, et c’est un sentiment digne de respect, — à la puissance qui incarne encore le plus fidèlement la résistance au papisme: est-ce une raison pour que l’Irlandais catholique du Canada aille se battre sous les drapeaux anglais en Europe?Il paraît que les Irlandais du monde entier, ceux du Canada compris, doivent une reconnaissance particulière à l’Angleterre de ce quelle a restitué à l’Irlande une partie des libertés qu’elle lui avait volées: est-ce une raison pour que les Orangistes unionistes du Canada soient forcés de contribuer aux frais d’une expédition militaire canadienne en France ou aux Dardanelles?Les Canadiens-Français — nous l’avons dit, plus que cela, nous l’avons soutenu, alors que les cafards de l’Action catholique propageaient activement dans les sacristies et les presbytères la haine de la France, — les Canadiens-Français doivent une reconnaissance particulière à la France, d’où leur sont venues les quelques bonnes qualités, les quelques belles vertus, qui se mêlent encore aux défauts et aux vices qu’ils tiennent de leurs voisins anglo-saxons: est-ce une raison pour les colons américains de l’Alberta et de la Saskatchewan de se taxer au profit de la France?De toute évidence, chaque citoyen canadien en particulier peut se reconnaître dans la guerre actuelle, à cause de ses origines, de ses opinions religieuses ou sociales, de ses attaches domestiques et que sais-je encore, des obligations morales qui n’imcombent nullement à l’État dont il fait partie.Ceux qui sont dans ce cas, qu’est-ce qui les empêchait de s’associer selon leurs préférences ou leurs affinités, pour remplir à leurs frais le devoir dont ils ont prosaïquement préféré se décharger sur le dos de Monsieur Tout-le-Monde?Et si l’Action catholique répond que seule l’intervention officielle de l’État pouvait permettre à chacun de payer la dette d’hon- 248 OLIVAR ASSELIN neur qu’il avait en propre, cela revient simplement à admettre que dans les mouvements patriotiques créés à coups de grosse caisse et de mandements, les gens qui ne cherchent pas à faire payer leur écot par les autres sont encore l’infime minorité.Ecartons également ce vague devoir de conscience et d’honneur qui, au dire de VAction catholique, existerait pour tous les Canadiens indistinctement, en dehors du point de vue constitutionnel.« L’organe de Son Eminence » parle évidemment ici d’un devoir collectif, puisque, ce qu’elle réclame pour l’Angleterre, ce n’est pas le concours de particuliers, ni même d’associations privées, mais celui de l’État.Or, je surprendrai peut-être notre escobar, mais tantôt pour voir comment ils conçoivent la morale privée, tantôt pour voir (au chapitre des douanes, par exemple,) quelle importance ils attachent aux droits de l’État qui ne sont pas en même temps des droits de l’Église, tantôt pour le seul plaisir de suivre les savantes contorsions des casuistes, voilà des années que je lis moi aussi les théologiens: et je le défie d’y trouver qu’en matière militaire L’ÉTAT ait des devoirs DE CONSCIENCE, ou que ces devoirs dépassent de l’épaisseur d’un cheveu ses devoirs constitutionnels.Du citoyen canadien à l’État anglais le devoir constitutionnel n’existe pas, puisque, en vertu d’un contrat passé entre les provinces canadiennes et le gouvernement anglais, le gouvernement du Canada est à Ottawa, non pas à Londres.Il n’existe pas davantage de la colonie à la métropole.Notre statut politique n’a pas changé depuis 1899: or, cette année-là encore, l’Angleterre accueillait notre aide comme une faveur et les autorités canadiennes pouvaient impunément déclarer que l’envoi de quatre à cinq mille hommes en Afrique ne devait pas être regardé TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 249 comme un précédent.Le gouvernement impérial peut imposer le service militaire aux peuples de Grande-Bretagne, d'Ecosse et d’Irlande, parce qu’ils ont accepté son autorité et que c’est pour eux qu’il existe: il ne peut pas l’imposer au Canada sans déchirer comme un chiffon de papier le contrat de 1867, sans méconnaître l’existence du gouvernement qu’il a lui-même laissé instituer à l’usage exclusif du peuple canadien.Par ce même traité nous nous sommes engagés de notre côté à défendre la partie de l’empire que nous habitons: notre devoir de conscience comme peuple, le voilà; hors de là, contingence, arbitraire, confusion, pêche en eau trouble aux anneaux épiscopaux et aux chapeaux cardinalices, et tout ce qui s’en suit.Que nous avons en principe, dans la guerre actuelle, l’obligation d’aider les faibles, de faire des sacrifices pour la cause de la civilisation, de verser au besoin notre sang pour empêcher que des petites nations comme la nôtre ne soient foulées aux pieds par des puissances de proie comme la chrétienne Allemagne et la catholique Autriche, nous sommes les premiers à le reconnaître.Mais l’erreur grossière ou le mensonge éhonté, c’est de prétendre que nous ne faisons rien pour l’Angleterre, la France, la Belgique, la Serbie, en défendant le territoire confié à notre garde dans le plan général de défense de l’empire et qui, à l’heure actuelle, ne doit qu’à son état de colonie britannique l’insigne honneur d’être en guerre avec la Sublime-Porte, sans parler des Saints-Empires.En tout état de cause, avant de voter un seul dollar pour l’envoi de troupes en Europe, nous avions le droit de consulter nos moyens, de voir si notre participation à la guerre européenne était compatible avec les intérêts pri- 250 OL1VAR ASSELIN mordiaux du Canada; en d’autres termes, lequel de deux devoirs devait l’emporter dans notre conscience.On peut avoir accumulé dans l’Action catholique assez de distinguo pour jeter le trouble dans tous les esprits faibles du pays.Il se peut aussi que M.Bourassa, en déclarant qu’il ne s’opposait pas à l’envoi de troupes en Europe, en cherchant, sans preuve aucune, à faire porter la responsabilité de la guerre à la Russie et à l’Angleterre, en écrivant que l’offre de $35,000,000 faite à l’Angleterre en 1912 n’était pas suffisante si les ministres canadiens étaient au fait du péril allemand, en nous proposant comme exemple d’un intelligent et légitime égoïsme national des erreurs comme l’abandon du Luxembourg, « petit pays sacrifié parce que son existence n’est nullement liée aux intérêts vitaux de l’Angleterre »; il se peut que M.Bourassa, par ces maladresses commises avec le peu de souci des contradictions d’un grand esprit enclin à tout ramener à soi et irrité d’avoir, touchant le péril allemand, joué avec bien d’autres (qui ont au moins l’esprit de s’en battre l’œil) le rôle toujours un peu ridicule de faux prophète; — que M.Bourassa, dis-je, ait affaibli la doctrine nationaliste dans un certain nombre d’esprits qui pour leur honneur ne la confondent pas idolâtrement avec sa personne, et qui cependant ne l’en dissocient pas suffisamment pour la juger avec l’impartialité qu’il faudrait.Mais on attend encore de l’Action catholique — à plus forte raison de simples poubelles comme la Patrie — la preuve qu’au point de vue canadien la participation officielle du Canada à la guerre européenne n’est pas un acte de démence nationale.Tout homme a le devoir de conscience d’aider les pauvres, de travailler à faire régner la justice sur la terre.Ce devoir, nul ne sera sauvé qui ne l’aura pas rempli dans TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 251 toute la mesure de ses moyens; mais l’Église n’a jamais, que je sache, prétendu qu’il faille se ruiner pour sauver les autres.Le Canada a tout à redouter de la politique militaire où il vient de s’aventurer.Une forte partie des capitaux allemands, belges, français qui ont jusqu’ici contribué à son développement économique sous le nom de capitaux anglais (de ce qu’ils lui arrivaient par le canal de la Banque d’Angleterre), lui feront défaut après la guerre.Nous lisons par exemple dans le Bulletin de la Chambre de Commerce française de Montréal, au compterendu d’une causerie faite le 26 mai devant cette association par un délégué officiel du gouvernement français: « Les fonds étrangers qui ont été placés en France par l’intermédiaire de grosses institutions, banques françaises, etc., ont nui considérablement au développement de notre industrie parce qu’ils absorbaient l’épargne française qui aurait dû être destinée à développer l’industrie des diverses régions de la France.Le gouvernement français prend les mesures nécessaires pour empêcher l’exode des capitaux français et notre industrie en bénéficiera ».Ce retrait de capitaux européens, outre qu’il compromettra notre croissance économique, aura pour conséquence de nous mettre sous la dépendance économique des États-Unis — de toutes les éventualités la plus grosse de dangers pour notre avenir national; d’autant plus dangereuse qu’un peuple comme les États-Unis, sans dignité devant la force, est toujours tenté de prendre sur les faibles ses revanches d’amour-propre.L’Angleterre, si elle triomphe, aura des compensations pour ses effroyables sacrifices.Nous, n’importe l’issue de la guerre, nous serons perdants.Nous n’aurons pas même ce petit bonheur qu’on nous avait tant promis, d’avoir pu révéler le Canada sous son vrai jour à toute l’Europe: un Maurice Barrés — que 252 OLIVAR ASSELIN notre conduite, il est vrai, autorise bien à nous prendre pour de simples frères cadets des Sénégalais, — pourra continuer d’emprunter à Fenimore Cooper les portraits de soldats canadiens qu’il propose à l’admiration attendrie du peuple de France.La Suisse, la Hollande, la Roumanie, pourraient, sans engager l’avenir, se jeter dans la lutte pour empêcher une victoire allemande qui sera le glas funèbre des petites nationalités en Europe: comme nations indépendantes, elles conserveraient dans les guerres ultérieures leur liberté d’action.Le Canada, loin que son état de colonie lui crée des devoirs particuliers dans la guerre actuelle, devait rester chez lui parce qu’il est une colonie, qu’en défendant à la fois son territoire et la métropole il paie double impôt, et qu’en acceptant de participer aux guerres de l’Angleterre hors de son territoire, il renonce pour toujours à une liberté politique dont la conquête lui a coûté un siècle de luttes.Que le directeur de l’Action catholique réponde à ces arguments autrement que par un abus sacrilège de la parole de Dieu, et il pourra ensuite ergoter à son saoul sur notre devoir de conscience.Mais il restera toujours que sur ce terrain mon opinion, en bonne doctrine catholique, vaut la sienne, et celle de Mgr Bruchési, et celle de Son Eminence; et que si les évêques n’ont pas le droit de nous forcer à croire que le Canada avait les moyens d’envoyer des troupes en Europe, le devoir de conscience du Canada comme pays n’existe que dans leur imagination ou dans celle de l’abbé d’Amours.Quand à moi, je ne conteste pas la noblesse du sentiment qui anime la plupart des impérialistes canadiens.J’écrivais l’automne dernier que le gouvernement seul devait être tenu responsable de l’orientation politique du pays; qu’il fallait admirer et applaudir ceux qui s’enrôlaient sans y être poussés par la crainte de la police, par TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 253 la faim ou quelque autre cause semblable.Bien plus, si j’avais demain à choisir entre M.Borden et M.Laurier, je voterais sans hésiter pour celui des deux qui, voyant dans l’impérialisme un devoir, met consciencieusement toutes les ressources du Canada à la disposition de la Grande-Bretagne; non pour le politicien qui a balancé toute sa vie entre impérialisme et nationalisme, et à qui l’effroyable crise actuelle, où le Canada court risque de laisser sa vie, n’est qu’une nouvelle occasion de cabotinage.J’ai toujours cru et je persiste à croire que le devoir le plus urgent de tous les bons Canadiens, c’est de s’entendre pour balayer de la scène comme une ordure les hommes d’expédients, de mensonges, afin que la question impérialiste puisse enfin se poser sans ambiguïté.Aussi les présents articles n’ont-ils pas pour objet de rouvrir, sur le fond même de la question militaire, une controverse qui aurait moins pour résultat d’empêcher le mal, que de diminuer le bien relatif qui en peut sortir.Mais ce que nous, les vrais nationalistes, nous n’admettrons jamais, c’est qu’au nom des évêques on tente de faire passer en dogme un principe politique sur lequel le pape lui-même, parlant ex-cathedra, n’aurait pas autorité pour se prononcer.III Dans une allocution prononcée récemment à Sainte-Anne-de-la-Pocatière, à l’occasion d’une exposition agricole et horticole, le gouverneur de la Province, l’honorable M.Leblanc, a, paraît-il, « exprimé sa satisfaction du concours donné par le Canada et par les Canadiens-Français à la métropole, dans la guerre actuelle ».Voici corn- 254 O LI VAR ASSELIN ment le directeur de XAction catholique répond « à un jeune homme instruit, intelligent, doué de belles qualités », qui lui disait ne pas avoir goûté « ces déclarations d’impérialisme » : Il est donc bien vrai que nous en sommes là, non pas seulement avec quelques professionnels de l’injure, qui auront toujours l’excuse, qui ne leur a jamais manqué, d’être déséquilibrés et de ne pouvoir raisonner, mais avec de braves gens qui ont glissé peu à peu, à’eux-mêmes ou poussés par d’autres, vers cette stupidité, que l’ignorance d’un sujet aussi vaste et compliqué peut, il est vrai, partiellement excuser, de prendre sincèrement et aveuglément pour de /’impérialisme, l’admission de cette vérité toute simple et élémentaire que nous avons comme colonie anglaise des devoirs et des intérêts qui nous lient à l’Angleterre.Avec ce mot, mal défini et encore plus mal compris, de /’impérialisme, on a fait un épouvantail, ou plus exactement une équivoque épouvantable, pour effrayer ceux qui n’ont pas le temps d’étudier et d’observer, pour jeter l’injure et les suspicions sur les évêques comme sur les plus humbles journalistes, sur les hommes de tous les partis politiques, sur tout le monde.Quand on a lancé ce mot aveuglant, on croit avoir tout dit.Et de fait, avec certaines gens, on est exempté d’examiner, de prouver, de raisonner, dès qu’on a accusé un adversaire d’être impérialiste.Aux yeux de ces gens, on est impérialiste quand on demande le maintien du statu quo de nos relations actuelles politiques et constitutionnelles, avec l’Angleterre; et l’on est adversaire de l’impérialisme, défenseur de l’autonomie canadienne, quand on réclame d’être lié plus étroitement à l’empire par une représentation permanente dans ses conseils, représentation TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 255 qui nous lierait constitutionnellement a toute la politique étrangère de VAngleterre, et ne notes laisserait plus la faculté de décider ici, au Canada, quelle part de concours nous pouvons et nous entendons prendre dans les conflits où l’Angleterre se trouvera engagée.Nous l’avons dit et nous le répétons, c’est fausser l’histoire que de prétendre que le mandement épiscopal de 1’ année dernière et la campagne actuelle de Y Action catholique sont dans la tradition de l’Eglise canadienne.Nos évêques s’étaient jusque-là bornés à nous prêcher d’une manière générale la fidélité à la Couronne anglaise; pour la première fois en 1914 ils se sont aventurés à nous faire un devoir d’envoyer des troupes en Europe.Les relations politiques et constitutionnelles d’un État, ce ne sont pas seulement celles qui sont prévues et réglées dans les constitutions: ce sont toutes celles qui sont formellement ou tacitement acceptées et reconnues par les gouvernements: notre participation à la guerre du Transvaal changea quelque chose à nos relations envers l’Angleterre, malgré la fameuse condition du no precedent; la guerre actuelle les révolutionne.Il n’est donc pas vrai qu’en acceptant — volontairement ou non, peu importe, — comme une obligation l’envoi de troupes à l’étranger, le Canada « reste dans le statu quo de ses relations actuelles politiques et constitutionnelles avec l’Angleterre », comme dit si pittoresquement Y Action catholique.Et si cela n’est pas vrai, il l’est encore bien moins de dire que ceux qui font un devoir de conscience aux catholiques canadiens-français d’approuver cette politique militaire, non seulement ne demandent pas la modification de notre statut politique mais « DEMANDENT » positivement qu’il reste ce qu’il est. 256 OLIVAR ASSELIN Quant à nos propres opinions sur les devoirs du Canada envers la métropole, sachant à qui nous avions affaire, nous avons pris grand soin de les bien préciser.Ce n’était certes pas facile besogne que de mettre le nez à notre casuiste dans ses malpropretés; car il faut bien lui rendre cette justice — si c’en est une — qu’il s’y entend à les couvrir.Mais si nos articles ont pu paraître longs, ils avaient au moins, croyons-nous, le mérite d’être clairs.Et nous défions l’abbé d’Amours d’y trouver une ligne, un mot, qui puisse s’interpréter comme la négation des devoirs véritables du Canada dans la guerre actuelle.Nous avons seulement contesté aux évêques comme à XAction catholique le droit de nous créer, de leur seule autorité, de nouveaux devoirs.Même si elle pouvait établir que nous, les nationalistes, nous voulons pour le Canada, dans l’empire britannique, une situation politique correspondante à l’étendue de ses sacrifices militaires, et qu’au contraire les évêques, tout en faisant de ces sacrifices un devoir, sont opposés à toute fédération politique de l’empire, X Action catholique n’améliorerait ni la situation de l’épiscopat ni la sienne.Les évêques, en effet, n’ont pas plus le droit de se prononcer d’autorité entre la politique de M.Borden (impôt et représentation) et celle de M.Laurier (impôt sans représentation) que de recommander l’une ou l’autre de préférence à la politique nationaliste.Mais nos lecteurs — et avec eux l’abbé D’Amours — savent que M.Bourassa a souvent déclaré, de la façon la plus catégorique, envisager la fédération impériale comme un moindre mal, et que, pour ce qui nous concerne, nous n’avons jamais montré la moindre inclination à l’accepter, ni comme moindre mal ni autrement. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 257 Pourtant, à lire ce bon apôtre de D’Amours, ne dirait-on pas: 1 Que les évêques et Y Action catholique n’ont jamais fait « qu’admettre cette vérité toute simple et élémentaire que nous avons comme colonie anglaise des devoirs et des intérêts qui nous lient à l’Angleterre » et qu’ils « demandent le maintien du statu quo de nos relations actuelles (sic) politiques et constitutionnelles, avec l’Angleterre »; 2 Que nous nions, nous, « cette vérité simple et élémentaire », tout en réclamant « d’être liés plus étroitement à l’empire par une représentation permanente dans ses conseils ».Tournez et retournez son article dans tous les sens, et vous n’y trouverez pas autre chose.On a là un spécimen de l’honnêteté professionnelle du bonhomme à qui les évêques permettent de parler en leur nom.En voulez-vous un autre?Nous le tirerons de Y Action catholique du 29 septembre.U Action catholique a trouvé au Progrès du Golfe des gens qui ne s’en laissent pas imposer par son faux nez de théologien, et qui lui tiennent tête.Voyez comment elle leur réplique: .Où donc êtes-vous rendus?Qui vous a jamais dit ou fait entendre qu’il y a profit pour la religion de s’inféoder à l’impérialisme?Ce doit être encore votre inspirateur Asselin qui vous a soufflé cette sottise, en accusant les évêques d’être impérialistes.Pour nous, tores nos lecteurs un peu sérieux le savent, nous ne voulons pas plus inféoder la religion et le clergé à l’impérialisme qu’au nationalisme, qu’à aucun parti politique.Nous vous défions de trouver le contraire dans 258 0L1VAR ASSEL1N aucun article de notre journal, en dehors de votre imagination trop excitée.Et nous vous défions aussi de citer une seule ligne écrite par nous en faveur de l’impérialisme.Nous ignorions qu’il y eût une thèse nationaliste sur cette question.Nous avons entendu à ce sujet des opinions variées, quelquefois même opposées, émises par des nationalistes, mais ces opinions ne sont pas encore arrivées à la cohésion et à la stabilité nécessaires pour former ce que Von pourrait appeler la thèse nationaliste.Le Progrès, après avoir consulté ses inspirateurs, serait bien aimable de nous dire quelle est enfin cette thèse nationaliste sur nos obligations présentes envers VEmpire, telle que formulée et admise par le groupe nationaliste.Le tort du Progrès, en toute polémique, comme celui de ceux qui l’inspirent de loin ou de près, c’est de tomber, par aveuglement d’esprit de parti, dans cette faute très lourde contre la logique et contre la plus élémentaire prudence de dire et de vouloir faire croire qu’on peut être qu’impérialiste du moment qu’on refuse d’admettre toutes les opinions et tous les procédés des nationalistes, qui ne s’accordent pas même entre eux.Voici en effet des gens qui se nomment nationalistes, qui représentent comme partisans de l’impérialisme tous ceux qui approuvent au Canada le concours donné à la métropole en hommes et en argent.Or, cetix qui approuvent ce concours, c’est tout le monde, excepté eux; ce sont, à peu d’exceptions près, tous les représentants autorisés du peuple canadien dans notre parlement fédéral et dans nos assemblées législatives.Pour tous les partisans du parlementarisme, pour les tenants de la souveraineté du peuple agissant par ses représentants, pour les adeptes du principe des nationalités disposant librement d’elles-mêmes, il y a TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 259 là un argument très fort fourni très maladroitement aux vrais partisans de Vimpérialisme.Ceux-ci, en effet, peuvent dire, et avec une logique un peu plus solide que celle qui s’écroule sur elle-même dans /'Action de Montréal et dans le Progrès de Rimouski: De l’aveu de nos plus chauds adversaires, les nationalistes, tout le monde, excepté eux, est pour l’impérialisme au Canada.Or, ils ne sont, dans les parlements et dans la presse, qu’une très petite minorité.Donc, les Canadiens en général sont pour l’impérialisme et il n’y a pas à se refuser à l’accomplissement de leurs aspirations nationales.Vous saisissez bien?Le mandement des évêques ne contenait pas le mot impérialisme', donc, les évêques n’ont pas fait d impérialisme.Il n’existe pas de parti nationaliste, la doctrine nationaliste n’a jamais été codifiée: donc, il n’y a pas de thèse nationaliste sur les devoirs du Canada envers l’Angleterre, et Y Action catholique a le droit d’accuser d’insoumission à l’épiscopat ceux qui désapprouvent l’envoi de troupes en Europe.L’Action catholique pourrait s’en tenir là, et ce serait déjà très bien.Mais notre escobar de D’Amours ne saurait s’arrêter en si beau chemin.Lui qui a maintes fois dénoncé le suffrage universel comme une erreur libérale (lisez: une institution maçonnique), il trouve encore ceci: que la thèse nationaliste, ou ce qu’on est convenu d’appeler de ce nom, n’a pas de droits, et que les évêques peuvent la condamner, parce qu’elle n’a qu’un petit nombre de partisans, tandis que les deux vieux partis, tout en se faisant pour l’assiette au beurre une guerre au couteau, s’entendent au moins sur la nécessité de ruiner le Canada au profit de la métropole!!! Voilà où en est rendu un journal qui est censé traduire en l’occurence la pensée de l’épiscopat. 260 OLIVAR ASSELIN Mais ici se pose la question: L’Action catholique est-elle vraiment autorisée à parler pour l’épiscopat?IV L’intervention officielle et collective de nos évêques dans le débat impérialiste était par elle-même un attentat injustifiable à nos droits de citoyens.Si bref qu’il soit, le passage du mandement de 1914 relatif aux devoirs du Canada envers la métropole contenait en principe l’avalanche de lourde prose crétino-théologique que Y Action catholique a fait rouler depuis sur les adversaires de la politique impérialiste.Cette intervention, les évêques auraient dû s’en garder avec d’autant plus de soin que les circonstances étaient de nature à la rendre particulièrement odieuse aux Canadiens-Français.Les nationalistes les plus autorisés, à commencer par MM.Bourassa et Lavergne, répètent à satiété depuis 1899, et je crois avoir moi-même clairement démontré, dans mon petit traité anglais sur le nationalisme, qu’en raison pure les Canadiens de toute origine peuvent envisager l’impérialisme de la même manière; que, pour condamner cette politique, le Canadien-Français n a pas besoin d’invoquer les intérêts particuliers de sa nationalité.Il n’en est pas moins évident que tout déplacement d’autorité d’Ottawa, où ils peuvent encore compter pour quelque chose, à Londres où ils ne compteront jamais pour rien, affectera plus que leurs concitoyens ceux des Canadiens que la majorité anglaise cherche déjà à priver de leurs droits constitutionnels; et nos évêques sont peut- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 261 être les seuls à ne pas voir que cette conséquence éventuelle de la centralisation du gouvernement à Londres est précisément ce qui rend si arrogant, si rageur, si aveuglément entêté, l’impérialisme de tant de Canadiens anglais.Que les Canadiens d’origine allemande et autrichienne, qui ne s’enrôlent pas, jouissent partout de la plus parfaite tranquillité, soient même — notamment en Ontario et dans la Nouvelle-Ecosse — accablés de prévenances, choyés et minouchés par les politiciens, pendant que les Canadiens-Français, qui s’enrôlent, continuent d’être vilipendés, cela n’est certainement pas l’effet du hasard, et cela, au contraire, dépend peut-être de ce qu’Allemands et Autrichiens n’ont pas au Canada de droits constitutionnels particuliers, et que les Canadiens-Français en ont.En outre, nous n’avons pas mémoire qu’à l’occasion de la guerre l’épiscopat canadien ait adressé des mandements loyalistes à ses ouailles irlandaises, écossaises, allemandes, autrichiennes ou russes.Pourquoi réserver à nous seuls le douteux honneur de ces admonitions, comme si, cent trente-neuf ans après 1776, cent trois ans après 1812 et quarante-huit ans après 1867, nous en avions plus besoin que les autres membres de la grande famille catholique?Surtout, d un mandement loyaliste d’opportunité déjà discutable, pourquoi faire, — discrètement, peu importe — un manifeste impérialiste qui vaudra peut-être aux évêques, de la part des puissances politiques, quelques complaisances de plus, mais qui confirme l’étranger dans l’absurde croyance qu’en politique comme en religion l’on nous mène à coups de crosse.L impair commis, la prudence la plus élémentaire conseillait aux évêques de ne rien faire pour l’aggraver.Dès le lendemain du mandement, des journaux canadiens-fran-çais avaient, comme l’Action, nettement déclaré, ou bien, 262 OLIVAR ASSELIN comme le Devoir, le Progrès du Golfe et une couple d’autres, clairement fait comprendre, qu’ils n’entendaient pas en tenir compte.L’épiscopat pouvait, sans trop sacrifier de sa dignité, reconnaître son erreur en laissant dire; tout le monde eût été heureux de croire que sa bonne foi avait été surprise, qu’une plume inhabile avait trahi sa pensée, ou qu’il n’avait cédé aux supplications et aux menaces de nos vice-rois impérialistes que mollement, de guerre lasse, et pour mieux se reprendre à la première occasion favorable.On disait que le mandement avait été modifié à Québec après sa signature, et que seule la crainte du scandale avait fait faire le silence sur ce coup d’audace.Des prêtres rapportaient, sur la foi de certains évêques, que ceux-ci avaient d’abord refusé de signer, mais qu’un autre prélat, jouant au Cromwell pour la couronne qu’il n’hésiterait pas à ceindre, lui, mais qu’il n’aura probablement jamais, leur avait forcé la main en disant: « Moi je signe: si les autres veulent passer pour déloyaux (sic), c’est leur affaire ».Voilà des histoires qu’il fallait laisser courir — versions d’autant plus favorables à la majorité des évêques que le caractère des personnages en cause leur prêtait plus de vraisemblance.Au lieu de cela, nous avons eu la campagne de sophisme, de mensonge et d’intimidation de Y Action catholique.Eh bien, en dépit des apparences, nous nous refusons encore à croire que Y Action catholique soit dans la question impérialiste l’interprète de tout l’épiscopat.J’écrivais l’année dernière sous le pseudonyme du Kronprinz » : TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 263 On sait le rôle que joue dans le journalisme canadien Y Action sociale.En marge d’un mouvement intitulé l’Action sociale catholique, inauguré par l’archevêque de Québec et béni par le Souverain Pontife, des catholiques qué-becquois, les uns laïques, les autres acclésiastiques, ont fondé un journal qui s’intitule lui-même: « L'Action sociale, organe d’action sociale catholique ».L’Action sociale en caractères romains et Y Action sociale en italiques ont toutes deux la même devise: înstaurare omnia in Christo.Elles ont aussi, du moins apparemment, les mêmes chefs, la même direction.Quand il se fait une quête, dans les églises de l’archidiocèse de Québec pour l’Action sociale catholique, ce n’est évidemment pas pour « Y Action sociale, journal d’action sociale catholique », mais au fond, nul ne peut jurer que la direction de l’Action sociale en caractères romains et avec majuscule n’en versera pas le produit, en tout ou en partie, à Y Action sociale en italiques, pour l’excellente action sociale, en caractères romains et avec minuscule, dont ce journal entremêle son action politique.Si par hasard vous risquez l’avis que « Y Action sociale, journal d’action sociale catholique », est l’organe de l’archevêché de Québec, vous serez bientôt rappelé au respect des faits.Mais que, sur la foi de cette rectification, vous vous avisiez de trouver à redire au genre d action sociale, en caractères romains et avec minuscule, de Y Action sociale en italiques et avec majuscule, et vous apprendrez à vos dépens que l’action sociale de Y Action sociale est celle de l’Action sociale catholique en caractères romains et avec majuscule, et partant, a l’approbation de l’archevêché.Grâce à cette équivoque, et à la canaille exploitation que l’on en fait, « VAction sociale, journal d action sociale catholique», est l’organe de l’archevêché de Québec sans l’être, et peut, sans compromettre l’auto- 264 0L1VAR ASSELIN rité épiscopale, en exploiter le prestige au profit de toutes ses idées, y compris ses idées politiques.Aussi est-il compris d’avance qu’en approuvant l’envoi de trente mille volontaires canadiens en Europe le « journal d’action sociale catholique » ne parle « que pour lui-même » ; mais dans le clergé, et parmi les laïques qui suivent en tout l’avis du clergé, l’on saura quand même que Son Eminence le cardinal Bégin, S.G.Mgr Roy, et tout le reste du haut clergé québecquois, sont pour l’envoi de troupes canadiennes en Europe.Une équivoque ainsi dénoncée ne dure jamais longtemps: bientôt le jour vint où le zèle des Dames de Sainte-Anne et des Enfants de Marie pour les œuvres d’action sociale éprouva des hésitations.L’on ne fut pas lent non plus à constater que pour forcer Baptiste à dire comme ses évêques sur la guerre — lui qui en 1896 était prêt au schisme, avec Laurier pour pape, — il ne suffisait pas de le faire sermonner par une gazette qui pouvait bien, après tout, n’être pas l’organe de Monseigneur, puisque « c’était pas écrit » en toutes lettres.Il fallait de toute nécessité trouver au journal un titre qui ne compromit pas le succès des quêtes diocésaines, et qui à la fois, dans les questions politiques, en imposât assez aux fidèles pour leur ôter à peu près toute tentation de regimber: de là la transformation de Y Action sociale en Action catholique.En même temps il fallait parer au désastre qu’aurait été l’épuisement, même partiel, du Tronc des Pauvres.On se doute bien quel Pactole inépuisable ce doit être qu’un sanctuaire à miracles opérant en dehors de tout contrôle médical, où se dirigent chaque année, pour cinq mille personnes vraiment pieuses, quatre-vingt-quinze mille hystériques.Grâce TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 265 au seul Frère André, il entre plus d’argent en douze mois à l’Oratoire de la Côte-des-Neiges qu’à la maison Dupuis Frères.Une enquête impartiale montrerait qu’il n’y a rien d exagère dans 1 opinion que les RR.PP.Rédemptoristes de Sainte-Anne-de-Beaupré envoient bon an mal an un quart de million au siège de leur ordre en Belgique.L’Action catholique, journal lourd, ennuyeux, rédigé et administré par des abbes aussi inhabiles aux affaires qu’insensibles aux goûts les plus légitimes du public, ne pouvait pas espérer jamais « attacher », comme on dit, « les deux bouts » : à chaque exercice, c’était dans la caisse un trou à donner le vertige à l’archange Saint Michel.Alors, quoi de plus simple que de se tourner vers la Bonne Sainte Anne, et de l’inviter, le couteau sur la gorge, — sur la gorge aux Rédemptoristes, — à partager sa recette avec Mgr Roy et l’abbé d’Amours?Nous tenons de deux sources différentes — dont l’une au moins nous paraît digne de toute créance — que c’est bel et bien ce que 1 on a fait.En tout cas, s il est juste d’exiger des journaux le nom de leurs actionnaires, — et cela est juste, — nous mettons Y Action catholique au défi d’établir, par des comptes, qu’on ne vide pas aujourd’hui dans sa caisse, après ou avec le Tronc des Pauvres, le Tronc des Miracles., On a aussi cherché des soutiens au journal en dehors du diocèse de Québec.Et il y a des chances qu’on en ait trouvés.J’ai eu, durant mes quelques années de journalisme, maintes occasions de constater comment un archevêque peut s’arranger pour tirer parti de feuilles avec lesquelles il ne voudrait pour rien au monde se reconnaître des accointances.Que de fois, par exemple, à propos du dra- 266 OLIVAR ASSELIN peau du Sacré-Cœur, qu’il me disait désapprouver comme moi, j’ai demandé à Mgr Bruchési: — Mais pourquoi diable laissez-vous la Croix propager ce prétendu drapeau au nom de la religion?— Vous savez bien, répondait Monseigneur, que la Croix n’est pas l’organe du clergé.— Vous me le dites, Monseigneur, et vous l’avez probablement dit à d’autres: mais le public?— Mon Dieu, le public sait où s’adresser pour savoir ce que nous pensons; nous ne sommes pas responsables de tout ce qui paraît dans les journaux.— Evidemment non, Monseigneur, et ce n’est pas non plus ce que je prétends; mais vous savez bien que, si vous n’y mettez bon ordre, un journal qui s’appelle la Croix passera toujours aux yeux de nos populations pour un organe du clergé.Supposons que demain je me mette à publier un journal qui s’appellerait le Rosaire.— je vous répète que la Croix n’est pas notre organe.Tenez: si vous saviez comme son directeur me fait de la peine! (Et avec une grosse voix) Je ne sais ce qui me retient de le condamner! — On ne vous en demande pas tant, Monseigneur.Dites publiquement, une fois pour toutes, que M.Bégin ne parle pas en votre nom, et nous serons contents; on saura ensuite l’importance qu’il faut attacher à ses paroles; et dans telles écoles que vous connaissez, on ne distribuera plus gratis aux élèves, par ballots, des numéros de la Croix où je suis, moi, traité de franc-maçon parce que je tiens, avec tout catholique éclairé, — et avec vous-même, que le drapeau du Sacré-Cœur est un chef-d’œuvre de mauvais goût, qui expose la religion au ridicule sans aucun profit. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 267 Et Monseigneur, invariablement, de s’écrier les bras au ciel: — Vous ne savez pas!.Vous ne comprenez pas!.Mon rôle.ma situation.Je ne puis faire taire les gens.J’eus beau faire, je ne pus jamais faire sortir Monseigneur de cette discrétion, qui devait certainement avoir sa raison d’être, puisque apparemment elle profitait à l’Église, mais que chez tout autre qu’un archevêque on n’hésiterait pas à qualifier de duplicité.Cette même.habileté, j’en eus d’autres échantillons à propos du Sou de la Pensée Française — alors que d’un côté Monseigneur se déclarait personnellement content de moi et de l’autre me laissait attaquer par tous les journaux soi-disant catholiques; qu’ostensiblement il approuvait notre mouvement et que ses familiers répondaient à ceux qui demandaient une direction à l’Archevêché: « Ne faites pas de zèle.» 1 J’affiirmerais que Mgr Bruchési est aujourd’hui, dans l’ordre religieux tout au moins, un des piliers de Y Action catholique, que Sa Grandeur, — qui est, à peu de chose près, de la même famille intellectuelle que l’abbé d’Amours, — ne serait pas lente à me démentir.Je préfère rapprocher, par exemple, des grotesques et canailles dissertations de Y Action catholique sur « le principe révolutionnaire des nationalités », ce que je SAIS être la pensée intime de Mgr l’Archevêque de Montréal sur les droits du français à l’école.Je viens de faire allusion à la conduite de certains familiers de Mgr Bruchési dans l’affaire de la Pensée française: Monseigneur lui-même, au moment où il a préten- 1.Cela fut répondu à un prêtre de la rive droite que nous nous garderons bien de nommer, et l’équivalent à des douzaines d’ecclésiastiques dont plusieurs m’ont apporté la chose à moi-même. 268 OLÎVAR ASSELIN du plus tard (pour ameuter contre moi l’A.CJ.C) qu’il avait secondé nos efforts, débordait de dépit contre l’Association canadienne-française d’Ontario, devant les personnes qu’il croyait capables d’en garder le secret.Il a souscrit $100 au fonds de l’A.CJ.C; il a, — sur les instances réitérées de cette association, — pris la parole à une manifestation de sympathie pour la minorité ontarienne; et il a de nouveau, à la Société royale, plaidé la cause du français.Mais en même temps, des journaux comme la Presse — qui reçoit presque invariablement de l’archevêché les articles pieux qu’elle entremêle à ses articles.de commerce, et qui ne publie rien sur le compte de Sa Grandeur qui n’ait été préalablement visé à l’archevêché, — tous ces journaux, d’un commun accord, opposaient les paroles fermes mais conciliatrices de Monseigneur à la dangereuse agitation nationaliste.Bien plus, pendant qu’Elle mutipliait ses manifestations publiques de dévouement à la cause de la minorité ontarienne, Sa Grandeur adjurait privément les chefs de l’Association d’éducation d’accepter pour les écoles catholiques d’Ottawa la direction substituée arbitrairement, et contre tout droit naturel, par le gouvernement d’Ontario, à celle des pères de famille.Ce n’est certainement pas un homme aussi instable dans ses sentiments nationaux qui déplorera les coups de stylet donnés par Y Action catholique aux défenseurs des droits du français.Ce n’est pas lui non plus qui jugera de bonne politique, a l’heure actuelle, qu on mette un frein à l’ardeur impérialiste de Y Action catholique.Il n ’est pas davantage impossible que la misérable campagne de Y Action catholique soit approuvée d un ou deux autres prélats qui en veulent à mort à M.Bourassa d’avoir aussi librement prodigué les avis en matière TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 269 sociale, même aux évêques, et qui voudraient bien, pour lui tordre le cou, profiter de l’isolement où la question de la guerre paraît l’avoir mis.Dernièrement, le directeur du Devoir étant allé répéter à Chicoutimi son plaidoyer pour les droits du français, le clergé de ce diocèse, obéissant évidemment à un mot d’ordre de Mgr Labrecque, — lui-même naviguant évidemment de conserve avec Y Action catholique, — fit autour de cet événement un silence complet.Mais rien de tout cela n’autorise Y Action catholique à parler pour tous les évêques.Elle a pu, grâce à de tout-puissants protecteurs, se mettre à couvert des embarras pécuniaires.Elle a pu, en dehors de Québec, gagner la faveur de deux ou trois évêques dont elle se trouvait à servir les ambitions, les préventions, les rancunes.Elle n’en reste pas moins, à tout prendre, ce qu’était VAction sociale: l’organe de l’archevêché de Québec, et rien de plus.Or, l’archevêché de Québec, à l’heure actuelle, ce n’est pas Son Eminence le cardinal Bégin, comme la Patrie l’affirme pour donner plus de valeur marchande à ses reproductions de Y Action catholique.Son Eminence nous a Elle-même présenté comme son « testament spirituel » un discours qu’elle prononçait il y a quelques mois au jubilé de l’évêque de Rimouski.Personne n’ignore — et c’est même ce qui expliquerait le regain d’espoir qui se manifeste chez certains de nos candidats perpétuels au cardinalat — personne, dis-je, n’ignore qu’Elle a compté ses jours, et qu’Elle se désintéresse de plus en plus de la direction de son diocèse.Le véritable maître, c’est l’évêque auxiliaire, Mgr Paul-Eugène Roy, avec, pour Eminence 270 OLIVAR ASSEUN Grise, l’ex-Jésuite d’Amours, né Damours à Trois-Pistoles, P.Q.Pour quiconque connaît ces deux personnages, l’attitude de XAction catholique n’a rien de surprenant, au contraire.Un de ces étés derniers, le clergé du diocèse de Rimous-ki était réuni pour sa retraite annuelle.Un délégué de l’Action sociale en caractères romains, c’est-à-dire de l’archevêché de Québec, profita de l’occasion pour passer Je chapeau en faveur de XAction sociale en italiques.La quête, naturellement, fut précédée de la conférence ordinaire sur les raisons d’être et la nécessité du journalisme catholique.Le conférencier, se voyant en famille, crut pouvoir, comme on dit vulgairement, se « déboutonner ».Ce qui, selon lui, rendait la tâche du journaliste catholique ardue entre toutes, c’est qu’il devait s’arranger pour ne jamais dire oui sans pouvoir ensuite dire non, et inversement.Etonnement de l’auditoire.Ces bons curés et vicaires de campagne, peu familiers avec les beautés de la casuistique, n’en revenaient pas.Il y eut des murmures, des critiques; la quête prouva que le missionnaire de XAction sociale avait presque gâté son affaire.Le missionnaire — on s’en doute peut-être — c’était l’abbé d’Amours.Il pratique aujourd’hui à la lettre les procédés de polémique dont il se faisait devant les prêtres du diocèse de Rimouski un titre à la faveur du clergé: ce qui frappe, en effet, dans ces écrits dont nous avons reproduit des passages, c’est que rien n’y est affirmé directement; que tout y est impliqué avec l’art consommé d’un Robert Macaire; que pour en extraire et analyser tout le contenu, il faut être soi-même rompu aux subtilités de la scolastique.Il use, lui, du procédé propre aux journalistes malhonnêtes: il ne cite jamais l’adversaire.Je l’ai, moi, cité Ion- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 271 guement, textuellement, parce que l’écrivain qui se respecte préférera toujours ennuyer son lecteur que de le tromper.Je pourrais appuyer sur l’improbité foncière et la cauteleuse audace qui éclatent dans ses écrits; je n’en ferai rien, elles crèvent les yeux.Ceux-là même qui trouvaient excessive la colère où me mettait la seule vue de ce prêtre menteur et simoniaque, s’écrient maintenant d’une seule voix: Quelle fripouille! Il y avait jadis au Grand Séminaire de Québec quelques jeunes abbés qui s’étaient mis en tête l’idée vraiment démoniaque de lire les Trois Mousquetaires.La permission leur en fut refusée.Heureusement pour eux, le Séminaire abritait un autre abbé, qui lui, pour continuer des études commencées à Rome et à Paris, pouvait lire les livres à l’Index.Ils se réunissaient le soir à sa chambre, et comme il n’apparaissait nulle part dans la théologie qu’il leur fût défendu D’ECOUTER, il lisait tout haut devant eux le passionnant roman du bonhomme Dumas.Cet abbé plein de ressources, ceux qui ont eu depuis l’occasion de l’approcher le reconnaîtront tout de suite: il n’était autre que M.Paul-Eugène Roy, futur évêque-auxiliaire de Québec, — celui même qui avec M.Adjutor Rivard devait trouver de si savantes combinaisons pour faire du Congrès permanent du parler français au Canada une affaire catholique — exclusivement catholique.Roy, d’Amours! de quoi seraient incapables deux personnages de ce calibre, armés d’un journal qu’ils présentent aux peuples béants comme le porte-parole attitré de l’épiscopat, et que celui-ci ne peut rappeler à la raison sans dévoiler les laideurs morales qui se cachent parfois sous la mitre.Dans le diocèse de Rimouski, où il est connu, le clergé dit couramment de d’Amours polémiste: « C'est une canaille.» Dans le diocèse de Québec, une 272 OLIVAR ASSELIN bonne moitié des catholiques instruits, tout en acceptant humblement l’autorité de Mgr Roy en matière religieuse, ont le plus profond mépris pour son caractère ambitieux, autoritaire et fourbe.Mais ailleurs, tant qu’ils n’auront pas été démasqués, on aura toujours un certain respect pour cet abbé, pour cet évêque.Tout d’abord, interprétant leur silence comme un assentiment, j’ai été tenté, nouveau Père Gaucher, de me sacrifier pour la communauté — pour la communauté canadienne-française — en disant à nos évêques: « L’Action catholique, Messeigneurs, ne prétendrait pas parler en votre nom, se bornerait comme la feue Croix, à se donner pour un interprète vaguement autorisé du dogme, que je vous croirais encore moralement tenus, non pas certes de la condamner, mais de ne pas même lui accorder une apparence de protection.A plus forte raison suis-je excusable de vous attribuer les vues de Y Action catholique quand elles sont le développement logique de vos mandements; que Y Action catholique peut librement menacer et excommunier en votre nom; que grâce à Y Action catholique, il est permis à cette Maison Tellier du journalisme canadien-français, la Patrie, de mettre son honorable trafic sous votre patronage.Vous êtes trop éclairés pour ne pas savoir qu’on vous tiendra responsables de la conduite d’un journal qui prétend s’appuyer sur vous, où les politiciens impérialistes feignent de trouver votre parole, dont le rédacteur a été nommé par l’un d’entre vous, qui vit des offrandes à sainte Anne ou des quêtes diocésaines, et qui au surplus s’appelle Y Action catholique après avoir été Y Action sociale, organe d’une œuvre d’action sociale fondée par l’archevêché de Québec. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 273 « N’espérez pas non plus vous joindre impunément aux ennemis de votre race pour la priver de ses droits civiques.Si en 1896 on a contesté votre autorité dans une question où vous aviez voix, puisqu’il s’agissait jusqu’à un certain point de la formation des âmes, par quelles menaces imposerez-vous comme article de foi une politique étrangère à tout intérêt religieux?Prenez garde! Vous ne perdrez peut-être pas les masses; Y Action catholique gardera quelque temps encore sa clientèle d’institutrices intimidées par les bedeaux, de bedeaux intimidés par les curés, de curés intimidés par les espions de l’archevêché de Québec; et tout ce monde bâillera en la lisant, et vous maudira, et plus que jamais se passera, sous le manteau, les journaux comme le nôtre.Et un beau jour vous vous apercevrez de ceci, Messeigneurs, qu’il ne reste derrière vous que les illettrés, les vieilles femmes, les petits enfants qui ne verront pas encore clair dans vos menées tout humaines.« Surtout, Messeigneurs, n’allez pas imprudemment vous imaginer que je parle ici pour moi seul.Jusque dans le clergé — dans ce bas clergé qui a de tout temps vécu de la vie du peuple et que Y Action catholique perd son temps à vouloir contaminer — on s’indigne sourdement de votre silence.Vous croirez gagner une victoire en interdisant Y Action, et peut-être en effet sera-ce une victoire .à la Pyrrhus.Mais peut-être aussi Y Action continuera-t-elle de paraître, et cela fera deux, en attendant que cela fasse trois.» Tel est, encore une fois, le commentaire que les articles de Y Action catholique nous avaient d’abord inspiré.Réflexion faite, il nous a semblé que ce langage, encore trop modéré s’il s’adressait aux deux ou trois politiciens d’Égli-se dont ce reptile de d’Amours s’est fait l’âme damnée, nous n’avions pas le droit de le tenir à des patriotes comme 274 OLIVAR ASSELIN Mgr Latulippe, à des saints comme tel prélat que nous pourrions nommer; que la plupart des évêques avaient manqué surtout en ne déférant pas au délégué apostolique, par crainte du scandale, les faussaires qui abusaient de leur signature; que, conscients de l’erreur qu’ils avaient commise en signant le mandement sur la guerre, ils ne patientaient en silence que pour mieux venger, d’un seul coup, l’honneur et la dignité de l’Église, si gravement compromis par les directeurs de XAction catholique.Pour l’instant, nous campons dans cette conclusion.Nous demandons respectueusement à l’épiscopat de ne pas nous forcer à en sortir. LES EVEQUES et LA PROPAGANDE DE "L’ACTION CATHOLIQUE" AVERTISSEMENT Quand je portai mes premiers coups à l’Action catholique, il n’entrait nullement dans mes intentions de lui consacrer la moitié d’un in-12 de trois cents pages.Il suffit de lire mes articles sur « Y Action catholique, les évêques et la guerre » pour voir que, tout en y discutant à fond la prétendue autorité dogmatique des évêques touchant notre participation à la guerre, je n'ai pas eu la prétention d’y réfuter tous les sophismes mis en circulation jusque-là par ce journal.J’étais parti avec l’idée d’un ou deux articles.Les développements de la lutte en ont d’abord exigé quatre — les quatre que j’ai réédités en une première brochure.Au moment où j’allais tirer ma dernière cartouche avec un unique article sur les procédés de propagande de Y Action catholique, l’organe de l’archevêché de Québec, convaincu sans doute que je n’aurais ni le temps ni la patience de répliquer, crut pouvoir à la fois me convaincre d’exagération et se dégager, par une « mise au point » où elle présentait sa campagne impérialiste sous le jour le plus inoffensif.Elle disait en effet le 10 octobre: 276 0L1VAR ASSELIN Le gouvernement légitime du Canada ayant décidé que le concours que nous devions donner à l’Angleterre devait consister en hommes et en argent, nous avons cru que ce mode d’accomplir nos obligations envers la métropole, mode déterminé par l’autorité compétente, qui seule pouvait en juger en pleine connaissance, ne répugnait ni au droit naturel ni au droit constitutionnel, que personne n’a démontré avoir été violé en cette circonstance par le parlement dre Canada.Telle a été notre attitude, et telle elle serait encore si nous avions aujourd’hui à la prendre.Ce coup d’audace m’imposait l’obligation de montrer par le détail ce qu’avait véritablement été l’attitude de Y Action catholique depuis août 1914.C’est ce que j’ai fait, en attachant cette fois plus d’importance à la complicité manifeste de l’archevêque de Québec et probablement de ses suffragants.Comme je crois avoir produit cette fois encore de la belle ouvrage, et que je tiens à m’en assurer le mérite devant les générations futures, je m’empresse d’ajouter cette brochure à la première.Montréal, 8 novembre 1914.O.A.I Ainsi donc, « le gouvernement légitime du Canada ayant décidé que le concours que nous devions donner à l’Angleterre devait consister en hommes et en argent», Y Action catholique « a cru que ce mode d’accomplir nos obligations envers la métropole, mode déterminé par l’autorité compétente, qui seule pouvait en juger avec TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 277 pleine connaissance, ne répugnait ni au droit naturel ni au droit constitutionnel, que personne n’a démontré avoir été violé en cette circonstance par le parlement du Canada ».« Telle a été » l’attitude de Y Action catholique, « et telle elle serait encore » si elle avait « aujourd’hui à la prendre » 1.En d’autres termes, Y Action catholique aurait bien pu — comme tant d’autres, hélas! — s’insurger contre « l’autorité légitime ».Elle a préféré s’y soumettre, parce qu’il ne lui paraissait pas que l’envoi de troupes en Europe fût un de ces abus de la puissance civile auxquels les théologiens enseignent qu’il est permis de résister par les armes.Pour un peu elle affirmerait qu’elle n’a accepté la politique militaire du cabinet Borden qu’à son corps défendant, comme on se soumet à une tyrannie inévitable, qu’on a le droit d’exécrer, mais qui a pour elle le droit du plus fort.Faut-il qu’on soit mauvaise langue, que surtout on en veuille à l’Église, pour oser prétendre que ce qu’elle a voulu prouver c’est non pas que le gouvernement canadien pouvait envoyer des troupes sans violer le droit naturel, — ce que personne n’a jamais contesté, — mais qu’il ne pouvait pas ne pas en envoyer sans violer ce même droit naturel, — ce qui n’est pas tout à fait la même chose, et ce qui est même à peu près tout le contraire.Or, le 11 septembre 1914, l’abbé D’Amours, directeur de Y Action catholique, alors appelée Y Action sociale, écrivait: Notre devoir national ne peut être étudié et connu qu’en fonction des droits de souveraineté possédés par l’Angleterre sur le Canada, qu’en fonction aussi des con- 1.De l’Action catholique du 5 octobre, sous le titre de « Simple mise au point ». 278 OU VAR ASSEL1N ditions et des nécessités de notre conservation nationale.Antérieurement à notre consentement comme peuple, et même indépendamment de ce consentement, nous avons des devoirs envers l’Angleterre, comme elle a des droits sur nous.Ces droits et ces devoirs sont antérieurs et supérieurs même à la constitution qui nous régit.Au point de vue du droit constitutionnel comme du droit naturel, il nous appartient certes pour une part d’avoir voix aux Conseils où l’on détermine l’étendue de ces droits et de ces devoirs corrélatifs (droits de la métropole, devoirs de la colonie), mais notre admission aux délibérations ne petit ni ne doit faire oublier les droits qu’exerce chez nous, tout à fait légitimement, la Couronne britannique.Notre loyauté envers l’Angleterre repose sur un devoir rigoureux, le devoir d’obéir aux puissances établies par Dieu pour gouverner la société.Notre obéissance au pouvoir établi est un devoir de notre religion, une vertu de notre foi.Ce serait une grave erreur, au point de vue du droit naturel, qui l’emporte sur tous les autres droits, que de dire que nous n’avons d’obligations que celles sur lesquelles nous aurions été appelés à délibérer dans nos assemblées et dans nos parlements.Et le 14 septembre 1914: Pour ne pas parler de la question de notre intérêt, sur lequel nous reviendrons, et sans discuter si oui ou non notre constitution nous oblige à prendre part au présent conflit, nous croyons que le Canada, partie intégrante de l’empire britannique, dont il n’a pas raison de vouloir se séparer, est bien moralement obligé d’aider et de soutenir la métropole dans le conflit actuel. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 279 Quelle doit être cette aide efficace?Elle doit être raisonnable, certes, mais il semble bien que c’est à la métropole de la déterminer, puisqu’elle est juge, en dernier ressort, de l’étendue de ses besoins et de ses moyens, puisque c’est à elle qu’appartient l’autorité de la souveraineté, la sauvegarde des intérêts généraux de tout l’empire.Quelle doit être la mesure de ce concours?Elle doit être celle que réclame la nécessité de vaincre.Et de cette mesure, en droit comme en fait, ce qui ne comporte pas la nécessité d’abuser, l’Angleterre est juge en dernier ressort, puisque c’est à elle que revient avec la charge de défendre l’empire, l’autorité nécessaire pour accomplir cette grande tâche.Et le 16 septembre 1914: Notre devoir de loyauté envers la Couronne britannique exige que nous aidions effectivement l’Angleterre dans la présente guerre selon nos ressources, selon aussi les besoins et les nécessités de l’empire, dont la métropole est juge en dernier ressort.Et le 24 septembre 1914: L’amour de la patrie et le dévouement à ses intérêts sont aussi des devoirs, et ils vont aussi plus loin que la simple obéissance aux lois et aux ordres du souverain.Pour nous, nous tenons que le droit naturel existe réellement et pratiquement en dehors et au-dessus du droit positif.Nous affirmons que nos devoirs et envers la patrie canadienne et envers la patrie britannique ou anglaise, ne sont pas nécessairement limités à l’obéissance aux constitutions et aux lois positives, qui nous régissent habituellement.Dans les très graves circonstances présentes, nous tenons pour certain, faisant abstraction des obligations 280 OLIVAR ASSELIN qui résultent ou peuvent résulter des constitutions et des lois positives, que nous avons l’obligation morale d’aider effectivement VAngleterre, selon ses besoins et selon nos ¦moyens, dans les limites que l’autorité légitime a le droit de déterminer.Tout cela était dirigé contre ceux qui niaient l’obligation constitutionnelle ou morale du Canada d’envoyer des troupes à l’étranger.L’abbé D’Amours cherche aujourd’hui à faire croire que par l’autorité légitime il entendait alors le parlement canadien.Nous demandons à tout homme qui sait lire si tels étaient bien le sens et la portée de ses articles des 11, 14, 16 et 24 septembre 1914; si au contraire l’autorité légitime, à cette époque, ce n’était pas pour lui le souverain anglais, agissant par lui-même, de droit divin, sans consulter les représentants attitrés de ses sujets.Dès cette époque les leçons de droit naturel de l’abbé D’Amours n’allaient pas comme sur des roulettes.Il y eut un collaborateur du Devoir qui, avec une dépense un peu forte de munitions scolastico-théologiques, remit tant bien que mal les choses au point.Il vint aussi des protestations, tout au moins des murmures, d’un pays qui s’appelle Rimouski, où il y a de bons théologiens et où on connaît notre escobar « dans les coins » pour l’avoir pratiqué.Le directeur de XAction sociale crut se tirer d’affaire par deux subterfuges.Le 16 septembre, lui dont toute la campagne n’avait pas de sens, si elle ne tendait pas à justifier l’envoi de troupes en Europe, et d’autant de troupes que l’Angleterre pourrait en exiger sans verser dans cette tyrannie extrême qui équivaut virtuellement à l’assassinat et qui seule, au regard des théologiens de l’école D’Amours, TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 281 autorise la révolte, — le 16 septembre, il répondait sans broncher au théologien du Devoir.En aucune ligne, ni aucune phrase de nos articles nous n avons dit qu’il nous faut participer à la guerre même actuelle, « en hommes et en argent ».Nous avons affirmé notre devoir d’aider efficacement VAngleterre selon ses besoins et selon nos moyens, mais dans aucune partie de nos articles nous n’avons déterminé de quelle manière spécifique cette aide devait être fournie.Le 23 septembre, lui qui avait sorti tout son bataclan théologique pour établir le droit « naturel » de l’Angleterre de nous saigner jusqu’à la mort exclusivement pour toutes ses guerres, il invoquait à l’appui de sa thèse.devinez quoi?— Le don de quelques milliers de fromages à l’Angleterre par M.Gouin! ! ! Ecoutez-moi ça, je vous prie: Rien que nous sachions ne prescrit dans le droit constitutionnel de nos provinces d’envoyer des secours à VAngleterre.Cependant les gouvernements provinciaux, quel-quelques-uns même sans consulter les chambres, et par conséquent en passant a côté du droit constitutionnel ou même par-dessus, sans que le peuple ni aucune autorité sociale n’ait protesté, et même avec l’approbation unanime de tous, ont cru de leur devoir d’appuyer la mère-patrie de secours effectifs, qu’ils se sont hâtés d’expédier.Tous ont donc cru qu’il y avait présentement pour eux tin devoir, et ils se sont empressés de l’accomplir.Ce devoir est-il prescrit par notre droit constitutionnel?Nous ne le croyons pas.Est-il prescrit par le droit naturel qui veut que les citoyens aiment, défendent et secourent leur pays, sans s’en tenir au strict devoir d’obéir à la loi positive?Nous le croyons. 282 OLIVAR ASSEL1N On ne peut donc pas dire ni laisser entendre que la constitution est l’application de tout le droit naturel, ni que celui-ci ne s’étende pas au-delà des limites de celle-là.Mais ces subterfuges, on y avait recours par précaution; ils n’engageaient à rien.L’abbé D’Amours s’essayait tout simplement une fois de plus à dire non après avoir dit oui.Les évêques n’avaient pas encore parlé.On ne savait pas encore s’ils parleraient.En attendant, le plus sûr était de se trouver à avoir dit sur l’expédition militaire canadienne oui et non presque en même temps.Les choses ne devaient pas tarder à changer d’aspect.Le 12 octobre Y Action sociale avait le bonheur de pouvoir publier in extenso un mandement épiscopal collectif où, parmi d’excellents avis sur la pratique de la charité en temps de guerre, on lisait: Nous ne saurions nous le dissimuler: ce conflit, l’un des plus terribles que le monde ait encore vu (sic), ne peut manquer d’avoir sa répercussion sur notre pays.L’Angleterre y est engagée, et qui ne voit que le sort de toutes les parties de l’empire se trouvé lié au sort de ses armées?Elle compte à bon droit sur notre concours, et ce concours, nous sommes heureux de le dire, lui a été généreusement offert en hommes et en argent.Aussitôt notre D’Amours rechange de ton.Il est maintenant à couvert.Il le prend de haut avec ceux dans la crainte de qui il rampait la veille.Voyez seulement par vous-même tout ce qu’il y a d’arrogance concentrée, de sourde haine, dans la dernière de ces deux phrases, sifflée plutôt qu’écrite: Nous ne voyons pas, pour nous, la nécessité ni l’opportunité d’examiner actuellement devant tout le peuple du Canada, si varié d’origines et de sentiments, les probabi- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 283 lités d’une guerre entre l’Angleterre et la France, ni de représenter cette guerre comme certaine, ni même de supposer qu’elle puisse survenir avant dix ans.Si cette guerre survenait, nous en serions sans doute tous affligés, mais nous trouverions, pour notre part, dans notre histoire, dans la direction de nos évêques passés et présents, dans les prescriptions de la loi naturelle, que tout le monde ne tourne pas en dérision, et dont l’église est la gardienne et l’interprète pour les catholiques, la ligne de conduite que Dieu nous ordonne de suivre, en pareille occurence.1 Hein! il ne vous l’envoie pas dire.Si le 16 septembre il écrivait, — ou du moins donnait à entendre — qu’il ne prêchait pas plus des hommes et de l’argent qu’une autre forme de contribution, c’était pour nous « amuser ».Si le 23 septembre il avait l’air de dire que le gouvernement d’Ottawa satisferait pleinement aux exigences du droit naturel en offrant à l’Angleterre quelques milliers de caisses de Vitaline2, c’était pour «se payer notre tête», pour nous jouer un bon tour.Ce qu’il a toujours pensé, ce qu’il peut maintenant affirmer en brandissant sur nos têtes les foudres pleines de bonne volonté de Mgr Paul-Eugène Roy et de Mgr Bruchési, c’est que, dans une question comme la participation du Canada aux guerres extérieures de l’Angleterre, les catholiques canadiens ne peuvent avoir d’opinion que celle de leurs évêques.Il y a même, dans sa manière à lui d’envisager l’éventualité d’une guerre anglo-française, quelque chose de si brutal, de si inhumain, ou de si peu humain, qu’on est tenté de se demander si on trouverait un laïque canadien-français capable de s’exprimer ainsi, sur un tel sujet; si les écrivains 1.Numéro du 30 octobre.2.Réminiscence de la guerre sud africaine. 284 OLIVAR ASSELIN qui mettent hors de pair la sécheresse de cœur et la méchanceté de certains hommes d’Église n’ont pas un peu raison.Mais Guitrel a enfin l’anneau: malheur à qui s’est moqué de ses ambitions.3.Cette noble France, sur le sort de qui, la veille encore, on versait des larmes de tendresse filiale, avec quelle sérénité d’âme on lui marcherait sur le corps! Un mot, un signe des évêques, et l’on verra si D’Amours hésitera à prêcher la croisade contre un pays d’où nous sommes issus, que nous devons aimer, mais dont la seule survivance est un défi au Ciel.Il rougira bientôt de cet accès de rage, qui est surtout une maladresse.Peu à peu, pour se donner l’air d’interpréter le saint esprit, il ne prendra même plus la peine de discuter avec ces mécréants de nationalistes.Un libéral-nationaliste dont l’irrévérence ressemble fort à celle d’Armand Lavergne a osé, paraît-il, lui écrire: « Prière de nous ficher la paix avec votre droit naturel.» Vous ou moi, nous aurions compris par là que le droit naturel pouvait être chose très respectable, mais que le casuiste de XAction sociale s’en servait à tort et à travers.Lui, il feint de croire que l’autre a blasphémé.Il se compose une physionomie de grand-vicaire, il emprunte aux évêques leur ton et leur style, et il dit: 4 Un libéral-nationaliste.nous écrit entre autres aménités où éclatent son libéralisme et son nationalisme: « Prière de nous ficher la paix avec votre droit naturel.» Nous tenons pour certain que ce pauvre homme-là a cru faire acte de force intellectuelle et de bravoure morale, 3.Ceux qui voudront lier plus ample connaissance avec Guitrel, et en même temps connaître, dans la personne du brave abbé Lan-taigne, un autre type de candidat à l’épiscopat, n’auront qu’à lire VOrme du Mail, \U Mannequin d’Osier et l’Anneau d’améthyste de M.Anatole France — écrivain peu édifiant sous certains rapports, mais assez fin observateur du monde contemporain.4.5 février 1915. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 285 en nous offrant ainsi gratuitement un spécimen de son ignorance.Sait-il, lui, que la loi naturelle, d'après S.Thomas, est la participation de la loi éternelle dans les créatures raisonnables?Sait-il lui, que les plaisanteries que certaines gens se permettent et croient vraiment spirituelles à l’endroit du droit naturel touchent, avec une étourderie que l’ignorance n’excuse que partiellement, aux fondements mêmes de la morale privée et publique?Sait-il, lui, que l’autorité dît législateur et de tout gouvernement leur est conférée en vertu du droit naturel, qui est antérieur et supérieur à tout autre droit?S ait-il que la loi naturelle, dont il plaisante, n’a pour adversaires que les destructeurs de la morale publique et privée?Voilà ce que le faquin appelle aujourd’hui « ne pas s’opposer » à une politique qui « ne répugne pas au droit naturel ni au droit constitutionnel ».On vient de le voir, il a, dans dix articles différents, représenté l’envoi de troupes en Europe comme une obligation morale supérieure à toute prescription constitutionnelle.A dix reprises différentes, il a dit et répété, de la façon la plus explicite, la plus catégorique, que c’était méconnaître la loi naturelle, la voix même de Dieu, que de désapprouver cet acte.Et subitement, tout d’un coup, comme ça, il se trouve qu’il n’a rien dit, si ce n’est cette chose éminemment simple, éminemment raisonnable, que le gouvernement canadien n’a violé ni le droit naturel ni le droit constitutionnel en offrant des troupes à l’Angleterre.Mais, au fait, nous nous sommes peut-être trompés, nos yeux périssables nous ont peut-être induits en erreur.Reli- 286 OLIVAR ASSELIN sons, relisons plutôt ce curieux et éloquent échantillon de journalisme « catholique » : Or, donc, •— écrivait le 5 octobre 1915 l’Action catholique, — le gouvernement légitime du Canada ayant décidé que le concours que nous devions donner à l’Angleterre devait consister en hommes et en argent, nous avons cru que ce mode d’accomplir nos obligations envers la métropole, mode déterminé par l’autorité compétente, qui seule pouvait en juger en pleine connaissance, ne répugnait ni au droit naturel ni au droit constitutionnel, que personne n’a démontré avoir été violé en cette circonstance par le parlement du Canada.Telle a été notre attitude, et telle elle serait encore si nous avions aujourd’hui à la prendre.Le faquin a sans doute voulu dire: « Telle ne fut pas notre attitude, et telle elle serait si nous avions aujourd’hui à la prendre ».Nous le comprenons entre les lignes.Et nous le croyons sans peine.Avant toutefois de le laisser passer au nationalisme (il en est capable), je veux, pour l’inciter au ferme propos, lui montrer sans atténuation, en ami, ce qu’il fut véritablement durant ces quinze derniers mois.Je veux lui prouver que non seulement au sujet de nos devoirs militaires envers l’Angleterre, mais dans la plupart' des questions politiques qui ont tenu la scène, il a fait, plus en grand et au risque de conséquences infiniment plus graves, comme ce curé de ma paroisse natale qui prêtait les oripeaux fanés de sa modeste église pour les triomphes de sir Hector Langevin.AJors — et alors seulement —- je reviendrai aux évêques pour leur demander compte du patronage officiel TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 287 qu’ils permettent que certains d’entre eux accordent à Y Action catholique.Et alors seulement — mais alors — je lui permettrai à lui, le menteur, à lui le fourbe, sinon de changer son fusil d’épaule, — puisque les gens de son espèce, prêtres ou laïques, D’Amours ou Tartes, prêchent la guerre sans jamais aller en guerre, — de changer de main son goupillon.Car il n’y a si bon ami dont il ne faille à la fin se séparer, comme disait le feu roi Dagobert en jetant son chien par la fenêtre 1 II Un journaliste catholique peut voir des intérêts religieux où il n’y en a pas, où nul du moins n’est tenu d’en voir.De même il peut croire que le côté moral que présente toute guerre autorise les évêques, comme gardiens de la morale, à se prononcer pour le compte des catholiques en ce qui a trait au devoir militaire.Dans les deux cas il se trompera déplorablement, mais dans les deux cas aussi il aura au moins l’excuse de faire — peu importe combien mal — son métier de journaliste catholique; dans les deux cas son excès de zèle ne suffira pas par lui-même à faire douter de sa bonne foi.Au contraire, dès que la sauce politique se mêle à la sauce théologique, je prends pour acquis qu’on sait très bien ce qu’on tente de me faire avaler; tout de suite je flaire, sous la robe, l’éternel Scapin.1.De VAction du 2‘1 octobre 1915. 288 OLIVAR ASSELIN Puisque XAction catholique faisait tant que de mettre la théologie au service de l’impérialisme militaire, le moins qu’on pouvait exiger d’elle, c’était de ne pas mêler les arguments politiques aux théologiques.La métropole tient de Dieu le droit de lever au Canada autant de troupes que nous pouvons en fournir: c’est clair, c’est net, c’est catégorique.Quel besoin « l’organe de Son Eminence le cardinal Bégin » —- comme dit la Patrie — a-t-il ensuite d’étayer sa thèse sur les arguments qui traînent depuis un an dans les journaux impérialistes à tant du pouce carré?Par exemple, à quelle fin, dans quel but, pourquoi — oui, pourquoi?— agrémente-t-il de considérations comme celles-ci cet article du 16 septembre où il pose en principe le droit divin du gouvernement anglais en matière militaire: U n’est pas juste ni logique, pour quiconque veut examiner l’ensemble des intérêts canadiens et les voir sous tout leur vrai jour, de les considérer comme séparés de ceux de l’Angleterre auxquels ils sont liés.U est certes bon de travailler à promouvoir les intérêts du Canada, et c’est contribuer directement encore que partiellement au bien de l’empire britannique, que de contribuer à celui du Canada; mais il faut rester tout de même dans le domaine des réalités, et voir aussi que ce qui diminuerait la force et la richesse de l'empire britannique diminuerait aussi nécessairement la force et la richesse du Canada, partie intégrante de cet empire.Ainsi la flotte allemande fût assez forte aujourd’hui pour passer à travers de la flotte anglaise et pour réduire le commerce britannique au rôle assez précaire ou la flotte anglaise a réduit le commerce allemand; qu’une escadre allemande pût fermer l’entrée du golfe, débarquer des troupes chez nous, venir bombarder Québec et même TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 289 Montréal, que deviendrait notre sort avec une Angleterre dominée ou vaincue?Il sera trop tard pour nous défendre chez nous, lorsque l'attaque aura pu être portée ici; et nous devons savoir que la protection de la doctrine de Monroe, si elle veut, à condition de le pouvoir, empêcher toute conquête européenne en territoire américain, ne s’opposerait pas aux faits de guerre transitoires, du genre de ceux commis en Belgique.C’est un inconvénient d’avoir à subir les conséquences des guerres où l’Angleterre se trouve engagée; mais qui peut dire quel inconvénient ce pourrait être pour nous d’être engagés dans une guerre sans l’appui et la protection de VAngleterre?Ce plaidoyer se réduit en somme aux propositions suivantes: 1° Les intérêts économiques du Canada (la force et la richesse) sont identiques à ceux de l’Angleterre; 2° Les intérêts militaires du Canada (la force) sont identiques à ceux de l’Angleterre; 3° Le moyen de protéger le Canada, ce n’est pas de préparer la défense de nos côtes et de nos frontières, c’est de mettre nos ressources à la dispositions de l’Angleterre pour la guerre européenne; 4° La doctrine de Monroe « ne s’opposerait pas aux faits de guerre transitoire du genre de ceux commis en Belgique » ; 5 ° L’appui et la protection que nous donnent l’Angleterre compensent l’inconvénient qu’il y a pour nous « à subir les conséquences des guerres où l’Angleterre est engagée ».De ces propositions, la première est manifestement fausse, toutes les autres sont plus que contestables.Même 290 OLIVAR AS SELIN la quatrième n’est devenue plausible qu’en ces derniers temps, et pour deux raisons étrangères à la volonté du peuple américain, qui sont: d’une part l’imbécibilité, l’impotence, montrée par l’Angleterre depuis le commencement de la guerre; d’autre part, l’imbécillité non moins grande de notre pays, qui pouvant mettre sur pied de guerre deux ou trois cent mille hommes, et ayant tout le temps voulu pour fortifier ses ports, a préféré abandonner ses hommes et son argent à l’imbécile gouvernement anglais, plutôt que de s’apprêter à seconder une vigoureuse intervention du monroïsme.Mais plausibles ou non, nul ne peut me forcer à y souscrire, car elles sont d’un ordre où le jugement de S.E.le cardinal Bégin et de S.G.Mgr Bruchési n’a en soi pas plus de valeur que celui de la plus humble de leurs ouailles.Ce sont, purement et simplement, des opinions politiques.Quoi que dise Y Action catholique, je resterai toujours libre de croire et de dire: 1° Qu’un pays d’expansion intérieure, comme le Canada, n’a pas les mêmes intérêts économiques qu’un pays d’expansion extérieure, comme la Grande-Bretagne; 2° Que le Canada, du fait qu’il n’a pas de colonies, qu’il n’a pas besoin de colonies, n’a pas dans la guerre actuelle, en face de l’Allemagne, les mêmes intérêts militaires que les boutiquiers anglais, pour qui l’Angleterre a fait toutes ses guerres contemporaines et conquis ou volé un cinquième du globe; 3° Que le Canada serait aujourd’hui plus en état de faire face à une attaque allemande, s’il avait, avec le concours assuré de tous ses enfants, organisé sa propre défense, au lieu de mettre toutes ses ressources en hommes et en argent aux ordres d’un gouvernement dont l’inintelligence et l’incapacité n’ont eu d’égal, depuis le TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 291 commencement de J a guerre, que l’aveuglement de ses administrés; 4° Que les Américains seraient peut-être plus tentés de contrecarrer les visées éventuelles de l'Allemagne sur le Canada, si, laissant à son propre sort cette Angleterre dévorée de cupidité et d’égoïsme, nous avions mieux préparé la défense de notre territoire; 5 Que ni Y Action catholique ni personne ne peut trouver à notre état colonial, au point de vue militaire, aucun avantage qui en compense les inconvénients.Et si je suis libre de croire tout cela, de soutenir tout cela, je nie à un journal qui est par essence un organe religieux le droit de mêler les opinions contraires à une thèse theoiogique qui ne tend rien moins qu’à violenter les consciences.L Action catholique ne s’est pas prononcée seulement sur l’impérialisme militaire.Elle a cru pouvoir aussi porter jugement sur deux questions connexes, dont l’actualité, déjà très grande, ira toujours grandissante en notre pays: c’est à savoir la constitution politique de l’empire et l’opposition du principe des nationalités au principe d’autorité dans le gouvernement des peuples.De tous les problèmes qui préoccupent présentement nos hommes d’État, il n’en est pas de plus grave, ni dont la solution s’annonce plus difficile, que celle des relations futures de la Grande-Bretagne et de ses colonies.Au point de vue canadien, l’envoi de cent mille hommes en Europe, avec les dépenses et les changements fiscaux qu’il entraîne, est un problème enfantin comparé à celui-là. 292 OLIVAR ASSELIN Il a suffi d’un signe à M.Borden, à Sam Hughes, à M.Laurier, pour faire voter par les Chambres une expédition militaire qu’une opinion publique savamment travaillée par la presse impérialiste semblait réclamer à l’unanimité : il faudra plus de réflexion, ce nous semble, et de plus solides qualités d’hommes d’Etat, pour arrêter les nouvelles conditions d’existence politique des cinq ou six cents millions d’hommes qui forment la population de l’empire.Cette fois M.Borden et M.Laurier pourront mettre leurs idées en commun sans que personne y trouve à redire: il n’y en aura pas trop de leurs deux têtes pour nous tirer d’affaire, si toutefois il y en a assez.Ce problème, il se discute depuis plus de quinze ans dans les parlements et dans la presse.Parmi les Canadiens les plus en vue, les uns veulent le statu quo, les autres un changement.De quel droit, de quelle autorité Y Action catholique vient-elle s’ingérer dans le débat et prendre fait et cause pour l’une ou l’autre thèse?A quelle fin, dans quel but, pourquoi — oui, pourquoi, — disait-elle dans son édition du 1er février 1915; L’aide donnée à l’Angleterre par le Canada, le concours actuel du Dominion canadien dans la défense de l’empire britannique constituent-ils, de droit et de fait, un acheminement vers l’impérialisme?De ce que nous coopérons à la défense de l’empire, tout entier menacé et virtuellement attaqué, s’ensuit-il que nous devions avoir voix délibérante dans les conseils de cet empire, et que nous devions acheter cette prérogative au prix du sacrifice partiel de notre autonomie actuelle?Nous ne le croyons pas.Pour garder un juste milieu entre les impérialistes et les séparatistes, entre l’absolu des autonomistes et celui des impérialistes dont les extrêmes se touchent, nous avons TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 293 rappelé l’existence de nos obligations morales d’aider VAngleterre dans le présent conflit, sans rien changer de nos obligations légales ou constitutionnelles actuelles.Nous voulons le maintien du lien colonial, dans les conditions où il existe maintenant, et nous voulons aussi accomplir notre devoir d’aider VAngleterre dans la présente guerre.Notre parlement aide librement et spontanément l’Angleterre, sans mettre celle-ci dans la nécessité périlleuse, ou de resserrer ou de relâcher les liens qui nous unissent à elle, par conséquent, sans exagérer ni diminuer notre réelle mais partielle autonomie.Notre parlement en accomplissant librement et spontanément son devoir n’exige ni ne désire aucune augmentation de droits ou de prérogatives qui comporterait nécessairement une diminution de nos libertés et de notre initiative.Il ne dit pas imprudemment à l’Angleterre si vous voulez notre aide donnez-nous d’abord une part de votre souveraineté, sachant bien que cette part trop mince et assez fctive de souveraineté par-lementariste ( sic) n’irait pas sans une diminution très réelle de nos libertés et de notre autonomie présentes.Nous sommes, nous aussi, opposés à la centralisation politique de l’empire.Autant que quiconque, nous nous ferons un devoir de combattre tout projet portant rétrocession réelle de pouvoirs politiques du Canada à l’Angleterre.Mais là n’est pas la question.Il s’agit seulement de savoir si un débat essentiellement politique, touchant l’avenir même du pays, sera préjugé au nom des catholiques canadiens par un journal essentiellement religieux, organe de S.E.le cardinal-archevêque de Québec.Quelle s’exerce pour ou contre nous, pour ou contre M.Laurier, pour ou contre M.Borden, l’ingérence de XAction catholique ne nous en paraîtra ni moins déplacée ni moins 294 OLIVAR ASSELIN odieuse.Tout partisan du statu quo que nous sommes, il ne nous plaît pas que la doctrine adverse soit condamnée par une feuille qui ne tire pas de l’intérêt politique canadien, ni même britannique, les motifs de son orientation, et qui demain, pour un autre chapeau rouge, pourra tout aussi bien prêcher la fédération impériale.Non qu’il nous plaise à nous, comme à Martine, d’être battus; car nous tenons plutôt que désormais, au Canada, toute cause purement politique qui aura l’approbation officielle de l’épiscopat sera presque à coup sûr perdue d’avance.Tout ce que nous voulons dire, c’est qu’en politique nous n’aimons pas plus les évêques comme alliés que comme adversaires, et qu’ils répondront pleinement à nos vœux s’il daignent bien consentir à se mêler de ce qui les regarde.Le 9 mars, XAction catholique, revenant sur la nécessité de son prétendu juste milieu en matière de politique impériale, attaque de front, avec l’impérialisme, ce qu’elle appelle le principe révolutionnaire des nationalités.Lais-sons-lui une fois de plus la parole: Disons bien catégoriquement, pour tous ceux qui ont l’honnêteté et Vintelligence de nous lire avant de nous juger, que notes ne sommes pas plus partisans de l'impérialisme que du nationalisme.Ces deux systèmes, faux et funestes l’un et l'autre, en autant qu’ils oublient et contredisent les principes du droit chrétien, en autant qu’ils sont inspirés par l’orgueil d’une domination ou d’une émancipation injustifiées, nous répugnent autant l’un que l’autre.Ni l’un ni l’autre n’ont jamais été prônés ni favorisés par la sagesse immuable de l’Église. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 295 Comme l’Eglise, en nous inspirant de son esprit qui suffit ' toutes nos aspirations et à toutes nos revendications, de ses enseignements qui renferment tous nos devoirs, nous tenons pour assuré que nous pouvons et devons reconnaître et accomplir tous nos devoirs envers l’autorité souveraine qui nous régit, sans adopter les exagérations d’un impérialisme trop dominateur, comme nous devons défendre nos droits légitimes et travailler au bien de notre nation, sans verser dans les exagérations d’un nationalisme qui s’inspire de plus en plus du faux principe des nationalités, dont l’origine révolutionnaire n’est que trop connue.Comme nous avons nos raisons pour ne pas verser dams les faussetés de Eimpérialisme, nous avons aussi nos raisons pour ne pas verser dans celles du nationalisme, devenues plus évidentes en ces derniers temps.L’impérialisme britannique est à la fois économique, politique et militaire.Nous prenons pour acquis que Y Action catholique ne veut pas parler du premier; que l’organe de S.E.le cardinal-archevêque de Québec ne fait pas dépendre le sort du chrisrianisme de l’adoption ou du rejet d’une nouvelle politique douanière par l’Angleterre et ses colonies.Quant à l’impérialisme politique, comme ses propres partisans n’y ont jamais vu qu’un moyen de réaliser l’impérialisme militaire — c’est-à-dire le régime que le Canada a tacitement accepté par son mode de participation à la guerre actuelle — tout ce que Y Action catholique pourra écrire pour le dénoncer ne sera que moutarde après le diner, poudre aux yeux, escamotage.Maintenant que le Canada a virtuellement reconnu l’autorité du War Office sur le Canada, il nous importe beaucoup moins que le régime parlementaire de l’empire soit ou non modifié. 296 OLIVAR ASSEL1N Il y aurait même, au point de vue militaire, un certain avantage pour le Canada à connaître exactement, et le plus tôt possible, l’étendue de ses nouvelles obligations; et parce que cet avantage frappera tout le monde, l’impérialisme politique est dès maintenant assuré de profiter des concessions qu’on aura faites à l’impérialisme militaire.Si quelqu’un, en tout cas, a le droit de s’alarmer à la perspective d’une participation du Canada aux conseils impériaux, ce n’est point, ce ne peut pas être, le journaliste qui fait découler des prérogatives divines du roi d’Angleterre, — car à ses yeux le représentant de Dieu, c’est le souverain, non le gouvernement, — la prétendue obligation du Canada d’envoyer des troupes en Europe.Si l’autorité du roi est souveraine en matière militaire, elle l’est également en matière politique: nos biens comme nos personnes sont au roi.Et alors, à quoi rime le tremblement où tombe l’organe officiel de S.E.le cardinal-archevêque de Québec à la seule pensée que M.Laurier pourrait un jour siéger au parlement impérial?De toute évidence, la sortie de Y Action catholique contre l’impérialisme politique a pour unique objet de masquer le coup de Jarnac — non, le coup de D’Amours — porté au nationalisme antiimpérialiste dans le même article.De fait, à partir du 9 mars, l’abbé D’Amours ne reviendra plus sur les dangers de la fédération impériale, mais il mettra tous les théologiens modernes à contribution pour essayer de faire de M.Bourassa un suppôt de la Révolution.Il apportera tour à tour dans le maniement de ces textes rébarbatifs le doigté d’un faussaire et la grâce d’un baleineau.Le 25 mai, il termine ainsi une demi-page de citations: Nous pourrions ajouter bien d’autres témoignages, si l’espace d’un article le permettait, montrant que ce fameux principe des nationalités est la négation du droit et TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 297 la destruction de l’ordre, conduisant les nations à une anarchie internationale.Ce faux principe des nationalités, comme l’appelle Le Play, soit qu’il s’inspire de l’égoïsme de race, soit qu’il rejette tout droit et toute volonté qui n’émanent pas de la volonté populaire, est subversif de l’ordre social comme de l’ordre chrétien.C’est une longue histoire que celle du nationalisme européen, et Dieu nous garde de tenter ici de la résumer.Kosciuszko et Poniatowski en Pologne, Stein en Prusse, Canaris et Capo d Istrie en Grèce, Kossuth en Hongrie, O’Connell en Irlande, Mazzini Cavour et Garibaldi en Italie, ont à eux seuls vécu et agi la moitié de la politique européenne au XIXe siècle.L’Église a été sévère pour ceux de leur actes qui pouvaient la compromettre auprès du pouvoir civil.De même qu’aux XVIP et XVIIIe siècles les casuistes avaient autant de codes de morale privée qu’il y avait d’ordres de puissance dans la société, de même au XIX° siècle les hommes d’Église n’ont pas manqué qui par instinct d’obéissance passive, et plus souvent par intérêt, se sont rangés avec les oppresseurs contre les opprimés.Il y a ceci toutefois à remarquer, qu’au-tant les adeptes du droit divin ont fait de zèle contre le nationalisme envisagé à l’abstait, autant ils se sont, en général, montrés prudents dans leurs appréciations des hommes et des partis nationalistes.On eût dit qu’ils prévoyaient le jour où, le nationalisme ayant triomphé presque partout, ils seraient heureux de combler de bénédictions ces peuples vaillants dont ils condamnaient alors les aspirations au nom du droit divin des rois.Aujourd’hui, même en Italie, où le nationalisme dut longtemps chercher l’ombre des Loges pour échapper aux délations de l’épiscopat et à la persécution autrichienne, on dit du mal 298 OU VAR ASSELIN du carbonarisme et on glorifie Mazzini, on condamne la Révolution et on bénit Cavour; Garibaldi aurait limité ses exploits aux Deux-Siciles, que sa mémoire serait secrètement vénérée au Vatican.Et qu’est-ce que cela prouve, sinon que les théologiens sont des hommes, et que, comme hommes, si le temporel de l’Église, y compris celui des théologiens, tient parfois trop de place dans leurs préoccupations, ils ont aussi l’âme ouverte à ce sentiment qui fait la gloire et la dignité de l’homme: l’attachement à la langue, à la nationalité?Mais ce que j’en dis, moi, c’est par luxe — pour acquitter en passant, d’un coup de pied à la bête malpropre qui lève la patte sur les statues d’O’Connell, de Poniatowski, de Kossuth, de Cavour, un peu de la dette de reconnaissance que tout homme libre doit se reconnaître envers ses grands briseurs de chaînes.Le lecteur se doute bien qu’au fond je ne vois pas grand’chose de commun entre Mazzini et M.Armand Lavergne, entre les Faucheurs de la Mort et les électeurs de Drummond-Arthabaska, entre la bataille de Navarin et l’élection de M.Paul-Emile Lamarche comme député de Nicolet.Et il ne s’attend pas, le lecteur, à ce que je fasse grands frais d’argumentation pour démontrer que le nationalisme canadien — entendu comme opposition à l’impérialisme britannique — ne fut jamais visé par d autre théologien que le faquin de l’Action catholique, subventionné à même l’argent de feu Cecil Rhodes, s il n est pas plutôt frappé d’aliénation mentale.Cela, il l’admet, le lecteur, il le sait; et si j’entreprenais d’en faire la preuve, il croirait tout simplement que je me moque du monde. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 299 Une autre question politique s’est agitée au Canada en ces dernières années, et plus que jamais en ces derniers mois; nous voulons parler des droits du français à l’école dans les provinces anglaises, particulièrement en Ontario.Par elle-même cette question n’a, quoi qu’on dise, aucun caractère religieux.Elle intéresse les Canadiens-Français catholiques, mais comme Français, non comme catholiques.Les prêtres et évêques canadiens-français y sont intéressés, mais comme Français, non comme prêtres ou évêques.Les laïques y ont la même compétence que les ecclésiastiques, et un libre-penseur peut, par amour de la justice, y faire cause commune avec un laïque catholique, avec un prêtre, un évêque, un cardinal.Ceci posé, voyons ce que pense sur le sujet Y Action catholique, organe de S.F.le cardinal-archevêque de Québec: De notre côté, — disait le 2 septembre dernier l’Action catholique, — il faut bien le reconnaître, nom n’avons pas tous fait ce qu'il eût fallu faire pour dissiper cette ignorance et ces préjugés, nous avons même fait parfois ce qu’il fallait faire pour les entretenir.Ainsi au lieu de nous tenir fermes sur la défense de nos droits, nous nous sommes parfois laissés emporter — c’était assez naturel, mais ni sage ni profitable — à des attaques qui eussent été de bonne guerre, si nous avions été véritablement en guerre, mais qui étaient de mauvaise politique.Nous avons ainsi donné à soupçonner, faussement il est vrai, que nous n’acceptons qu’à regret notre sort, que nous entrenons l’espoir de secouer la domination anglaise à la première occasion favorable, que nous avons la tentation de maudire le jour où nous sommes devenus sujets britanniques. 300 OL1VAR ASSELIN Cette fausse tactique et cette légèreté de parole n’auraient eu aucune mauvaise conséquence, si nos compatriotes de langue anglaise eussent connu les vrais sentiments et la conduite réelle de notre peuple, autant qu’ils connaissent les imprudentes paroles de quelques-uns des nôtres.Mais le malheur a voulu qu’il y eût parmi nous quelques patriotes plus zélés que sages qui n’ont pas vu que leurs imprudences nuisaient a notre cause en fournissant des prétextes très utiles à nos adversaires qui ne demandaient pas mieux que de les exploiter contre nous.La vérité réelle, historique qu’il eût fallu et qu’il faut encore tenir en évidence sans fournir à personne raison d’en douter, c’est comme le disait hier encore /’Evénement et comme l’ont tant de fois redit tous les chefs et les vrais guides de notre race, que la majorité, Vunanimité des Canadiens-français est heureuse de vivre sous la protection du drapeau britannique et croit que ce serait un grand malheur pour elle que de voir changer notre statîit politique actuel.U y aurait à ce sujet une comparaison historique intéressante et salutaire à instituer entre l’attitude constante de notre clergé, qui a su défendre avantageusement nos droits religieux et nationaux, et l’attitude de nos patriotes et de nos politiciens qui n’ont pas tous voulu adopter la nieme tactique de même modération, qui ont exagéré dans le sens de la conciliation des principes ou dans celui de l’exagération de la violence, sans entente ni discipline, chacun suivant son tempérament, et qui ont abouti souvent au triste résultat ou de ne pas combattre, ou de perdre des batailles, après les avoir imprudemment engagées ou provoquées.Ici encore il apparaît que les hommes d’Église ont été les plus sages politiques, non pas tant parce qu’ils avaient TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 301 plus de talent ou plus de dévouement que parce qu’ils avaient plus de principes, plus de pondération, plus de science et d’entente de la morale publique.Il faudrait la plume d’un Léon Bloy pour qualifier la sans-pareille bassesse d’âme qui s’étale à chaque ligne de cet article.Entre le traître ordinaire et l’abbé D’Amours, il y a toute la différence qui sépare le gabegiste du simoniaque.Le directeur de Y Action catholique a comme la fringale de la trahison.Il en fait un art, plus que cela, un sadisme.C’est à se demander si, dans cette question de l’enseignement bilingue, il trahit inconsciemment, pour le seul plaisir de porter un coup de stylet à M.Bourassa, ou s’il ne frappe pas plutôt M.Bourassa pour servir les politiciens francophobes d’Ontario en ayant l’air de défendre l’école bilingue.Ce n’est pas par écart de plume que dans mon premier article sur Y Action catholique, les évêques et la guerre, je le traitais de « petit abbé jésuite et italien, pour qui nulle besogne ne fut jamais trop ardue, ni trop scélérate, ni trop vile » : les lignes qui précèdent montrent ce dont il est capable comme audace, comme scélératesse et comme vilenie.Je pourrais le convaincre vingt fois de mensonge en refaisant brièvement l’historique de la lutte scolaire ontarienne.Je lui permettrai de se clouer lui-même au pilori s’il veut seulement essayer de répondre aux questions suivantes: 1° Selon lui, qu’est-ce que les Canadiens-Français auraient pu faire pour dissiper l’ignorance et les préjugés des Anglais d’Ontario, et qu’ils n’ont pas fait?2° Qu’est-ce que nous avons fait pour entretenir cette ignorance et ces préjugés, et dont nous aurions pu nous abstenir sans nous manquer de respect à nous-mêmes?3° Où, quand et comment avons-nous attaqué nos concitoyens anglais au lieu de nous borner à défendre nos 302 OLIVAR ASSEL1N droits?Où, quand et comment avons-nous « donné à soupçonner que nous « entretenons l’espoir de secouer la domination anglaise à la première occasion favorable »?4° Ceux dont XAction catholique déplore les « imprudences » n’ont-ils pas reçu à maintes reprises les remerciements publics de la minorité ontarienne?Sans eux, quel mouvement de sympathie existerait-t-il à l’heure actuelle dans le Québec pour les Canadiens d’Ontario?Les discours les plus énergiques de M.Bourassa sur la question scolaire ont-ils jamais provoqué chez les francophobes d’Ontario plus de rage que certaine lettre de S.E.le cardinal Bégin ou que les souscriptions nationales organisées par la Société Saint-Jean-Baptiste en 1913, par l’Association de la Jeunesse en 1915?Et serait-ce à dire que Son Eminence est un cerveau brûlé, et que le Québec a tort d’envoyer des secours pécuniaires aux persécutés?5 e Quel est le Canadien-Français, nationaliste ou autre, qui n’a pas déclaré en toute circonstance que le drapeau britannique devait garder notre allégeance tant qu’il ne serait pas synonyme de tyrannie religieuse et nationale?\XAction catholique le prend bien froidement avec les demi-sauvages du gouvernement ontarien: on reconnaît là l’indifférence foncière du haut clergé pour les questions de langue.Mais n’est-ce pas le même journal qui écrivait l’hiver dernier, à propos de l’annulation d’un règlement anti-alcoolique à la Baie Saint-Paul par le juge Letellier pour cause d’ingérence cléricale, que le plus sûr moyen de faire amender certaines lois — en l’espèce, la loi sur l’intimidation de l’électeur, — c’est de les violer bravement, inlassablement?6° L’épiscopat canadien se fit le plus ardent défenseur de la langue française à une époque où il ne pouvait agir autrement sans laisser le champ libre aux agents à’angli- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 303 canisation du cabinet britannique, — sans s’exposer, par conséquent, à perdre sa propre raison d’être.Mais en quoi son rôle a-t-il été depuis plus digne d’éloge que celui des Bédard, des Papineau, des Parent, des Lafontaine, des Morin, et, pour en arriver tout de suite à nos jours en sautant par-dessus 1890 et 1896, — alors que, s’il fallait s’en rapporter au jugement, contestable il est vrai, des délégués apostoliques, c’était l’épiscopat qui manquait de pondération, — des Bourassa, des Lavergne, des Belcourt et des Landry?Quel lourd fardeau d’ignominie les laïques cana-diens-français des quatre ou cinq dernières générations devront porter devant l’Histoire, nous le savons; rien que d’être les fils de tels pères, empoisonne et affaiblit notre existence, nous incline comme fatalement aux capitulations.Mais ne pourrait-on pas plaider à leur décharge précisément l’habitude où on les avait formés de ne pas compter sur eux-mêmes, de s’en rapporter entièrement à l’épiscopat pour la revendication des droits nationaux comme des droits religieux?En ce moment même, que fait l’organe de S.E.le cardinal Bégin, sinon de calomnier délibérément l’action laïque pour la décourager?Ainsi donc, qu’il s’agît de nos obligations militaires envers la métropole, de la fédération impériale, du nationalisme anti-impérialiste ou du nationalisme au sens que prend ce mot dans nos affaires intérieures, Y Action catholique, depuis l’automne de 1914, a fait de la politique, rien que de la politique.Or, si le lecteur veut bien évoquer ses souvenirs, il verra que durant cette période il n’a virtuellement pas été question d’autre chose dans la presse canadienne. 304 OLIVAR ASSELIN Même l’action sociale, qui fut la raison d’être de sa fondation, n’a tenu qu’une place infime dans la tâche quotidienne de XAction catholique.Pousser à l’envoi de troupes canadiennes en Europe, disserter sur les avantages ou les désavantages de la fédération impériale, représenter le nationalisme anti-impérialiste comme une hérésie, miner en sous-main les meilleurs avocats de la minorité ontarienne: telle a été depuis bientôt quinze mois sa besogne.Les évêques ne croient-ils pas que le temps est venu de mettre fin à cet état de choses?Croient-ils que cette simonie puisse durer plus longtemps sans provoquer une dure réaction?S’imaginent-ils que tout le monde est devenu aveugle, sourd et muet, dans la bonne province de Québec?1 III Il paraît au Canada, en français et en anglais, des douzaines de journaux catholiques dont la publication et la diffusion ne nous offusquent pas le moins du monde.Rien qu’à Montréal, il existe plusieurs Bulletins paroissiaux — lesquels s’occupent à peu près uniquement de questions religieuses, et desquels, pour cela même, nous n’avons jamais songé à critiquer la direction.Personnellement, durant vingt années de journalisme plus ou moins actif, jamais je n’ai seulement fait allusion au mercantilisme notoire de journaux et de revues périodiques consacrés à la propagande non pas de la foi catholique, mais de telle ou telle dévotion en particulier (sainte Anne, le Sacré-Cœur, saint Antoine, etc.).Quelques erreurs qu’elle pût 1.De l’Action du 30 octobre 1915. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 305 commettre, j’ai toujours cru que la presse religieuse, tant quelle restait sur le terrain religieux, relevait de la seule autorité ecclésiastique, et qu’un catholique ne pouvait, sans manquer à sa foi, voire au simple bon sens, la citer devant l’opinion.J’irai plus loin.La liberté de parole que j’ai revendiquée en matière politique pour les clercs comme pour les laïques, je la reconnais au directeur du journal religieux, si le lecteur n’est pas mis explicitement ou implicitement sous l’impression qu’il s’agit d’opinions autorisées ou même commandées par l’Église; s’il ne peut exister aucun doute sur le caractère tout personnel de ces opinions.Le cas propre de XAction catholique, c’est que tout en faisant de la politique, et beaucoup plus de politique que de religion, elle est censée exprimer en tout et sur tout la doctrine de l’Église, la pensée et la volonté du pape et des évêques.Le 18 juillet 1915, par exemple, — à l’occasion de son changement de titre, — tout en feignant de vouloir dégager de sa direction la responsabilité épiscopale, elle déclare: Ce que nous écrivons dans l’Action Catholique a la même autorité que ce que nous avons écrit dans /’Action sociale, l’autorité des raisons et des documents que nous apportons dans l’exposé de nos arguments et de nos expositions de principes, l’autorité aussi d’un journal qui fait profession d’exposer et de défendre les doctrines, les traditions et les droits de l’Église1, les devoirs et les droits de la conscience catholique et de toute conscience honnête, sous le contrôle et la juridiction de l’Église enseignante.Après cela, elle a beau faire observer « qu’il ne faut ni confondre ni assimiler un article de journal, ce journal 1.C’est nous qui soulignons. 306 OLIVAR ASSELIN fût-il le plus ouvertement catholique et même fût-il LE PLUS ENCOURAGÉ PAR TOUTE LA HIÉRARCHIE CATHOLIQUE 2, avec un acte officiel de l’autorité ecclésiastique ou avec ses enseignements autorisés ».Cette formalité ne lui coûte pas cher; tout ce qu’on retiendra de ses déclarations, c’est qu’elle est de tous les journaux « le plus encouragé par toute la hiérarchie catholique », et pour ceci, évidemment, qu’elle « fait profession d’exposer et de défendre les doctrines, les traditions et les droits de l’Église, les devoirs et les droits de la conscience catholique », « sous le CONTRÔLE et la juridiction de l’Église enseignante ».Le 7 octobre, c’est-à-dire à la suite de mes premiers articles sur « Y Action catholique, les évêques et la guerre », l’abbé D’Amours fait mine encore une fois de prendre sur lui toute la responsabilité de la direction imprimée à cette feuille.On ne dira pas, écrit-il, que nous visions à aucun monopole, ce qui serait par ailleurs ridicule, ni que nous prétendions parler seuls au nom des catholiques, comme certains ennemis de notre journal l'ont parfois faussement affirmé, si nous disons que nous voudrions voir tous nos confrères canadiens de langue française mettre constamment, comme nous nous efforçons de le faire, au premier rang de leurs préoccupations, l’exposé, le maintien et la défense de la pensée catholique.Mais pour tout le reste son article se compose de choses comme celles-ci: Les Papes et les évêques ont particulièrement recommandé, en ces derniers temps, le maintien et la diffusion de la presse catholique.2.Comme ci-dessus. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 307 Pour accélérer les progrès et accroître l’efficacité d’une œuvre aussi urgente, il est bon que l’acquiescement aux enseignements et aux ordres du Pape et des évêques s’appuie aussi sur des idées claires et sur de bonnes raisons.La presse catholique, ce n’est pas toute publication mise au jour par des catholiques pour des fins honnêtes, ce ne sont pas non plus seulement les publications officielles ou officieuses de la hiérarchie catholique.Le journal catholique, pour ne parler que de cette forme de publication, doit reconnaître la juridiction de l’Église dans tous les domaines ou cette juridiction, seule juge de ses actes, croit devoir s’exercer, mais il n’est pas, pour cela, l’organe de l’autorité ecclésiastique.Il n’engage cette autorité que dans la mesure où celle-ci s’engage elle-même à son égard.Mais le journal catholique s’inspire constamment, en tout, de la pensée et des principes catholiques.Ses directeurs et rédacteurs n’admettent pas plus le dédoublement de leurs principes que le dédoublement de leur conscience de catholiques.Il ne leur vient pas à l’idée qu’ils peuvent cesser d’être catholiques ou faire régulièrement abstraction de leur catholicisme, quand ils traitent de politique, d’économie sociale, de littérature ou de toute autre question.Il ne leur vient pas non plus à l’esprit que c’est à eux de déterminer en quoi ils sont soumis à la juridiction et aux directions de l’Église, et en quoi ils en sont exempts.Ils ne croient pas pouvoir se désintéresser d’aucune lutte, d’aucun problème où sont engagés les intérêts de la religion.Et je voudrais bien savoir à quoi équivaut pratiquement ce galimatias, sinon à réaffirmer que Y Action catholique est dans son rôle de journal religieux, obéit par conséquent aux instructions du pape et des évêques, en faisant un devoir de conscience aux catholiques d’approuver l’en- 308 OL1VAR ASSELIN voi de troupes canadiennes à l’étranger, ou de renier M.Bourassa dans la question des écoles d’Ontario.Du reste, comment Y Action catholique peut-elle prétendre agir de son seul et propre chef, quand d’une part elle peut impunément mettre les évêques en cause, et que d’autre part l’autorité épiscopale multiplie à son endroit les preuves de sollicitude?L’abbé d’Amours écrivait en effet il y a deux mois à peine: Notre confrère anglais le Telegraph, de Québec, qui nest pas obligé d’être au fait de la discipline du clergé catholique, apprendra donc avec plaisir que le clergé de la campagne comme le clergé des villes adopte ati sujet de la guerre non les principes de tel ou tel homme politique, mais ceux qui nous sont enseignés par les Papes et les Évêques.Or, sur ce point important, les évêques de notre province ont dit les paroles essentielles, que les membres du clergé ont fait (sic) leurs.Quant au patronage accordé par l’archevêché de Québec à Y Action catholique, il est trop public pour prêter à aucun doute.J’ai ici même défié ce journal d’établir par des chiffres qu’il ne vit pas du produit des quêtes diocésaines et des pèlerinages à Sainte-Anne-de-Beaupré.Je ne risquais vraiment pas grand’chose au défi, puisque l’archevêché de Québec, non seulement a participé activement à la fondation de Y Action catholique, — alors appelée Y Action sociale, — non seulement est intervenu en sa faveur, par une lettre comminatoire, quand certains membres du parlement provincial ont osé critiquer sa ligne de conduite, mais tous les ans a autorisé une quête diocésaine à son bénéfice.L’archevêché de Québec, comme celui de Montréal, a un organe officiel qui s’intitule La Semaine religieuse. TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 309 Or, nous lisons dans un article de la Semaine religieuse de Québec, reproduit le 10 octobre dernier par Y Action catholique: Dimanche prochain, on fera une collecte, dans toutes les églises et chapelles de Tarchidiocèse, en faveur de l’Œuvre de la Presse Catholique.Ce fut, on s’en souvient, le mars 1907 que furent établies, par mandement de S.G.Monseigneur Louis-Nazaire Bégin, archevêque de Québec, cette œuvre et cette quête diocésaine.L’Œuvre de la Presse Catholique avait pour mission de réaliser la fondation d’un journal quotidien « hautement et exclusivement catholique »: catholique dans ses doctrines, catholique dans son esprit, catholique dans ses appréciations des hommes et des choses, catholique dans la discussion de toutes les questions de religion et de morale, et d’économie sociale.On la chargeait en outre.(Ici l’énumération de quelques autres œuvres.) .Le journal de qui on espérait une sérieuse formation de la conscience catholique canadienne a été fondé et maintenu.Il a fait de son mieux pour réfuter Terreur et répandre la sainte doctrine.Il a exposé la vérité chrétienne et les préceptes de la morale.Il a revendiqué les droits sacrés de l’Eglise; il a dénoncé toutes les violations qui on en voulait faire ou qu’on en faisait.Bref, il a mérité, et à maintes reprises, de recevoir publiquement les approbations les plus significatives et les louanges les plus flatteuses.Le 10 octobre, c’est juste un mois moins un jour après l’apparition de mon premier article sur l’attitude de l’Ac-tion catholique touchant la guerre.Durant tout ce mois 310 0LI VAR ASSELIN j’ai chaque semaine élevé la voix contre la malhonnête exploitation faite par l’Action catholique du mandement impérialiste de 1914.Durant tout ce mois aussi, le Progrès du Golfe, journal hebdomadaire rédigé dans le plus pur esprit catholique et conseillé en l’espèce par des théologiens de premier ordre, n’a cessé de dénoncer, preuves à l’appui, la mauvaise foi de l’abbé D’Amours.C’est ce moment que l’Action catholique, avec l’approbation évidente de l’archevêché de Québec, choisit pour nous jeter dans les jambes l’article de la Semaine religieuse annonçant une nouvelle collecte diocésaine en sa faveur.Ceux qui se sont scandalisés de nous entendre parler comme nous faisions de S.G.Mgr Paul-Eugène Roy, évêque auxiliaire de Québec, sont-ils assez édifiés?Peut-on afficher plus ouvertement, et plus insolemment, le peu de cas que l’on fait de la liberté des catholiques canadiens-fran-çais en matière politique?Il y a encore autre chose.En même temps que paraissaient mes articles et ceux du Progrès du Golfe, deux prêtres autorisés par l’archevêché de Québec parcouraient le diocèse de Rimouski dans l’intérêt de l’Action catholique et se livraient à des opération qu’un de nos amis, homme de grand savoir et de non moindre probité, relate ainsi dans une lettre du commencement d’octobre: .Hier dimanche, deux prêtres, probablement du diocèse de Québec, sont venus nous entretenir de l’Œuvre de la Presse Catholique, l’un à la grand’messe, l’autre aux Vêpres.J’ai entendu le premier.Après les clichés ordinaires, que vous devinez, il a parlé des luttes que le journal catholique a à soutenir pour faire prévaloir la vérité, des préjugés qu’il a à vaincre: par exemple, que la religion n’a pas le droit de se prononcer, ne doit pas se prononcer dans certaines questions prétendues libres.Il a dénoncé les TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 311 objections faites par certains journalistes à certaines thèses de /'Action catholique.Il a présenté l'obligation de recevoir /'Action catholique presque comme un devoir de conscience, disant à peu près ceci: « De même que vous devez respect et obéissance à l’autorité religieuse de votre diocèse et de votre paroisse, de même votre respect et votre obéissance doivent s’étendre à la recommandation expresse qui vous est faite de recevoir le journal catholique dont je vous entretiens.» Notre ami ajoute: Les deux missionnaires de /'Action catholique passent ces trois jours-ci à prendre de porte en porte des abonnements.Sollicités par des prêtres, beaucoup de gens n’oseront pas refuser; ils ont d’ailleurs affaire à de beaux parleurs.D’autres, après ce qui leur a été dit du haut de la chaire, esprits simplistes et pâte malléable, se croiront obligés en conscience de s’abonner.J’aurai leur visite mercredi.Et en post-scriptum: Il est remarquable que nulle part dans /'Action catholique, reçue chez mon frère, il ne paraît, il n’est annoncé qu’il se fait de la propagande à coups de soutane et de sermons en faveur de la susdite A.C.Il semble que le mot d’ordre est de faire le moins de bruit possible autour de cette propagande clandestine et jésuitique.A propos, avez-vous lu la Cabale des Dévots, par Allier?La société secrète catholique du XVIT ne manquait pas d’analogie avec ce qui se trame ici.Un autre de nos amis, qui vit opérer les deux compères il y a quelques mois dans le comté de l’Islet, ajoute ce détail édifiant, que, partout où le curé veut bien leur « prêter » cet animal plus ou moins raisonnable, ils se font accompagner à travers la paroisse par le marguillier 312 OLIVAR ASSELIN en charge: cela, paraît-il, leur facilite la besogne en donnant à leur visite un caractère d’autorité plus prononcé.Je le répète, Y Action catholique resterait dans le domaine religieux que je ne prendrais peut-être pas la peine de signaler ses étranges procédés de propagande.Mais, je l’ai prouvé surabondamment, il s’agit ici d’un journal qui depuis quinze mois fait consister son action religieuse à réclamer l’envoi d’autant de troupes canadiennes en Europe qu’il plaira à la métropole de nous en demander, à disserter sur les avantages ou les inconvénients politiques de la fédération impériale, à embrouiller de sophismes la question des droits politiques des nationalités, et à trahir, en faisant mine de la défendre, la minorité c'ana-dienne-française d’Ontario.VAction catholique peut continuer tant qu’elle le voudra de déclarer périodiquement qu’elle n’est pas l’organe de l’archevêché de Québec.Je sais, moi, qu’elle n’a rien répondu à l’imputation de tirer de Sainte-Anne-de-Beaupré une partie de sa subsistance; qu’elle a été fondée par l’archevêché de Québec et maintenue avec son concours actif; qu’au moment précis où on lui demandait raison de ses louches manœuvres politiques, les autorités de l’archidiocèse de Québec se déclaraient, dans la Semaine religieuse, entièrement satisfaits de sa conduite, et faisaient faire dans les églises une nouvelle quête à son bénéfice, et des prêtres du diocèse de Québec usaient d’intimidation et de mensonge pour amener des populations timides et crédules à s’y abonner; que ce qui se passe aujourd’hui dans le diocèse de Rimous-ki s’est passé aussi dans les diocèses de Québec et de Chicoutimi.Et, sachant tout cela, j’ai bien le droit de demander: Qui trompe-t-on ici? TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 313 Dans un pays comme le nôtre, l’ingérence de l'épiscopat dans des débats étrangers à son ressort est toujours odieuse.Tel est son prestige moral auprès des masses, que même quand il n’a véritablement ni autorité ni compétence particulière, toute discussion avec lui est presque impossible.Et de ceci nous avons en ce moment un assez frappant exemple, puisque le Progrès du Golfe, qui sur le fond pense comme nous, a cru devoir, par prudence, se montrer satisfait de l’hypocrite « mise au point » de VAction catholique', puisque pas un journal n’a osé nous reproduire, fût-ce en résumé; et puisque M.Bourassa lui-même, visé dans sa personne et dans son journal, n’ose répondre à XAction catholique que par des allusions.Dans le cas actuel, l’odieux de l’ingérence s’aggrave du froid parti-pris, de la mauvaise foi constante, de l’audace calculée, qui l’ont caractérisée depuis l’origine.L’archevêché de Québec voit lui-même à la fondation de XAction catholique, après l’avoir fait approuver et bénir par le Saint-Siège comme oeuvre diocésaine.Au bénéfice de ce journal il ordonne chaque année une quête dans les églises et met à contribution les richesses jusque-là incontrôlées de Sainte-Anne-de-Beaupré.Il met publiquement en garde et au besoin menace — toujours publiquement — les hommes politiques qui croient pouvoir traiter XAction catholique comme ils feraient de tout journal qui ne serait pas un organe officiel de l’épiscopat.Pendant quinze mois, dans des questions purement politiques, où le Pape lui-même ne tenterait pas de restreindre l’entière liberté des fidèles, il lui permet de travestir l’enseignement de l’Église et d’invoquer à contre-sens l’autorité des évêques.Cette prostitution de la doctrine catholique et de l’autorité épiscopale durerait bien dix ans, qu’il n’y a pas d’apparence que l’archevêché de Qué- 314 OU VAR AS SELIN bec interviendrait, si personne n’avait le courage de la dénoncer.Des murmures, des protestations, une clameur s’élèvent.Des journalistes, faisant fi du salut éternel tel que l’entend l’ascétique D’Amours, vont même jusqu’à dire qu’ils s’en prendront aux évêques, si les évêques continuent de prêter leur nom aux simoniaques calculs de l’Action catholique.Prudemment, l’archevêché de Québec fait écrire par l’abbé D’Amours que \Action catholique n’est pas son organe, que c’est dans ses relations officielles avec l’autorité religieuse, un journal catholique à peu près comme les autres, — disons comme la Presse, le Soleil, ou l’Evénement.En même temps que l’abbé D’Amours, par ordre de l’archevêché de Québec et sous ses yeux, écrit cela, la Semaine religieuse, organe officiel et reconnu de l’archevêché, publie, et l’Action catholiqîie.bien en vue, à sa première page, a.vec l’approbation évidente de l’archevêché et comme pour narguer ses critiques, reproduit, un article où il est dit que l’Action catholique se confond avec l’Œuvre de la Presse Catholique, établie par l’archevêché; que ce journal a pour mission de faire triompher le point de vue catholique « dans la discussion de toutes les questions de religion et de morale, de nationalité et de langue, d’administration politique et d’économie sociale »; qu’il a « fait de son mieux pour réfuter l’erreur et répandre la saine doctrine»; qu’il a «exposé la vérité chrétienne et les préceptes de la morale », « revendiqué les droits sacrés de l’Église » et « dénoncé toutes les violations qu’on en voulait faire et qu’on en faisait»; bref, qu il a répondu pleinement à l’attente de ses fondateurs, c’est-à-dire de l’archevêché de Québec.— Et en même temps aussi, des prêtres envoyés par l’archevêché vont de chaire en chaire à travers les diocèses de Québec, de Chicoutimi TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 315 et de Rimouski, prêcher comme un devoir de conscience i’abonnement à Y Action catholique.Pendant quinze mois, Y Action catholique fait de la politique au nom de la morale naturelle.L’archevêché de Québec, voyant l’abbé D’Amours en danger d’y perdre son latin et sa théologie, lui permet de se tirer d’affaire — tant bien que mal — par une « mise au point » qui est un tissu de mensonges; et en même temps, par ces mêmes prêtres agents d’abonnement à l’activité desquels Y Action-catholique ne fait jamais allusion, Monseigneur Paul-Eugène Roy, fort, évidemment, de l’approbation ou de l’impotence de S.E.le cardinal Bégin, — Mgr Roy, dis-je, fait dénoncer du haut de la chaire les journalistes nationalistes qui osent contredire les thèses politiques de Y Action catholique.Il y a dans tout cela une telle fourberie, un tel manquement à toutes les règles non pas même de la morale, mais de la plus élémentaire loyauté, qu’on en demeure confondu.Contre de pareilles manœuvres, employées par la plus haute autorité morale du pays, il n’y a pas de protection possible: c’est le coup au-dessous de la ceinture qui, entre boxeurs, entre apaches, entre maquereaux, entre marions, déshonore et déqualifie son homme, mais qui, porté par des évêques à des gens empêchés par devoir de conscience de riposter, est censé affermir la gloire et le prestige de l’Église.C’est au nom des exigences de la morale naturelle que les évêques permettent à Y Action catholique de prêcher l’impérialisme militaire, de condamner « le principe révolutionnaire des nationalités » (sic), de salir et poignarder les seuls défenseurs infatigables et toujours désintéressés de l’enseignement français au Canada.La morale naturelle — si en matière publique son caractère éminemment relatif et subjectif ne la condamne pas à rester le plus souvent 316 OLIVAR ASSELIN dépourvue de sanction — exigerait bien incontestablement que les évêques, le clergé, les journaux religieux, fissent leur part pour purger notre vie politique et sociale des voleurs qui l’infestent.On ne voit pourtant pas que Mgr Bruchési fasse mauvais ménage avec la ratatouille qui gouverne actuellement l’hôtel de ville de Montréal, ou avec certains financiers notoirement véreux, mais qui n’ont pas besoin de n’être pas des voleurs pour être, aux yeux de Sa Grandeur, d’excellents catholiques.Et l’on ne voit pas davantage que le grand-vicaire de Mgr Bruchési fasse mauvais ménage avec les grafters de fonds scolaires.Et si la morale naturelle n’est pas inapplicable dans les circonstances comme la guerre actuelle, Y Action catholique, qui est sûre que le droit est du côté des Alliés, devrait logiquement chercher à convaincre Benoît XV que l’Église se discrédite, confesse son impuissance comme gardienne de la morale, en n’intervenant pas contre la chrétienne Allemagne et la catholique Autriche.Mais si les évêques pas plus que le Pape, en matière publique, ne sont libres de toujours donner aux préceptes de la morale naturelle les sanctions dont il paraît qu’ils disposent, ne pourraient-ils pas au moins faire en sorte que les journaux fondés par eux, pour défendre en tout et partout les droits de la morale naturelle, se conduisent avec quelque semblant d’honnêteté; ne soient pas au peuple des précepteurs de fourberie, de mauvaise foi, de mensonge; ne répandent pas dans le peuple l’impression qu’aux yeux de l’épiscopat l’intérêt temporel de l’Église — ou tout ce qui peut en avoir l’air — est au-dessus de la bonne foi, de la vérité, de l’honneur, de tous les principes de morale publique et privée sans lesquels il n’y a pas de société possible, ni civile ni religieuse?1 1.De VAction du 6 novembre 1915 POURQUOI JE M’ENRÔLE Compagnons d’armes, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,1 Depuis le 26 novembre dernier, date où j’acceptais la tâche de lever un bataillon pour la guerre européenne, je me suis refusé à toute déclaration publique.Je ne sais si vous remporterez de cette enceinte la conviction que j’ai bien fait, mais puisque je vous ai invités pour vous exposer les motifs de mon enrôlement, vous ne trouverez peut-être pas déplacé que, tout en m’appliquant à vous faire saisir le point de vue du nationaliste canadien qui veut prendre part à la guerre, — ou pour vous le faire mieux saisir, — je n’oublie pas non plus de vous éclairer sur mon cas personnel.Et d’abord, je me permettrai de vous lire ce passage d’une lettre du 30 octobre 1914, — remarquez bien la date, — de M.Philippe Roy, commissaire du Canada à Paris: Mon cher X., J’ai bien reçu votre lettre, et je suis désolé de ne pas pouvoir vous aider à réaliser votre désir.Il est absolument 1.Discours prononcé au Monument national, à Montréal, le 21 janvier 1916. 318 OLÎVAR ASSELIN impossible pour un Canadien de s’enrôler dans les armées alliées sans passer par l’Angleterre.U y aurait bien la Légion étrangère, mais vous n’en voulez pas.Au début de la guerre il y a bien eu quelques sujets britanniques qui ont formé un bataillon et qui ont été acceptés par le ministère de la guerre du gouvernement français, mais ils ont été immédiatement versés dans les cadres de l’armée anglaise.Une offre de service comme la vôtre serait immédiatement rejetée par le ministère de la guerre.Quant à obtenir des services dans l’administration, il ne faut pas y penser.Il y a dix demandes pour une place à nommer.L’homme qui avait demandé par M.Roy à s’enrôler dans l’armée française, et qui, à défaut d’une place dans l’armée, demandait une place dans l’administration, vous le devinez peut-être, c’était moi.Quand je dis une place dans l’armée, il faut bien s’entendre, et, pour qu’il n’y ait pas de doute sur le sens où je prends ce mot, où je le prenais alors, nous pourrions relire ensemble le conseil qu’à la même époque, dans Y Action, je donnais aux jeunes Canadiens-Français instruits de s’enrôler dans l’armée française comme interprètes, parce qu’il semblait que ce service comportât, avec sa large part de dangers, un maximum d’utilité.Et quand je dis une place dans l’administration, il n’importe pas moins de savoir de quelle sorte de place il s’agissait.Je me figurais à cette époque que s’il m’était impossible de servir dans l’armée, je pourrais tout au moins faire dans les bureaux, au front ou à l’arrière, le modeste travail d’un des petits employés appelés au front.Je ne savais pas, je ne me doutais pas, que même en France, jusqu’au 15e mois de la guerre, — je veux dire jusqu’à l’accession du général Galliéni au ministère, — il y aurait assez d’hommes valides — je ne dirai pas d’embus- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 319 qués — pour remplir dix fois toutes les vacances créées dans les administrations par l’appel aux armes.Je n’ai malheuresement pas gardé copie d’une lettre dont je ne soupçonnais pas que j’aurais un jour besoin.M.Roy en a peut-être conservé le texte: s’il juge à propos de la publier, on verra qu’elle était exactement comme je dis.Voici maintenant une correspondance de deux mois et demi échangée directement et indirectement au commencement de 1915 entre un Canadien-Français que pour l’instant nous appellerons M.X.et le ministère canadien de la Défense.Cette correspondance va du 3 février au 17 avril et comprend douze lettres.La nature en est indiquée une première fois dans une lettre du 9 février, du ministre des Postes, l’honorable M.Casgrain, à M.X.: Je viens justement — écrit M.Casgrain — de recevoir du Département de la Milice une lettre dans laquelle on me dit que votre demande d’être nommé interprète pour le T contingent vient trop tard, vu que, il y a déjà quelques semaines, le ministre a nommé Cinq-Mars, de Québec.à cette position.Elle l’est une deuxième fois dans une lettre du 15 février, de X, à son ancien compagnon d’école, M.le général Fiset, sous-ministre de la Défense: Ci-inclus copie d’une lettre que je viens d’écrire à Ai.Borden.Auras-tu la bonté de me la renvoyer après en avoir pris connaissance?Comme tu le verras, il m’est égal de servir dans les contingents canadiens, l’armée anglaise ou même française: tout ce que je demande, c’est de ne pas être obligé d’attendre plusieurs mois dans les casernes; toi qui as connu le service actif, tu comprendras cela.Chose que je comprends mal, c’est qu’on n’ait besoin que d’un interprète par division, et encore! J’avais lu dans la presse 320 OLIVAR ASSEL1N française que sur toute la ligne de feu on manquait de bons interprètes.Ton ministre pourrait peut-être me trouver un trou dans l’armée anglaise ou (par l’entremise du War office) auprès de l’armée française.Quant à toi, fais comme pour toi-même.J’aurais plus honte d’insister, si je ne me sentais capable de rendre de grands services en territoire français ou belge, si je n’avais lu à maintes reprises que l’interprétariat comporte sa large part de danger, et si je n’avais l’ambition de passer tout de suite à la ligne de feu.Elle l’est encore plus clairement dans ce passage d’une lettre du 24 février, du nommé X.à sir Sam Hughes, en réponse à deux lettres de M.le général Fiset et de sir Robert Borden où il était dit que les interprètes de l’armée anglaise étaient nommés en France et par le gouvernement français, aux termes d’une entente intervenue entre Londres et Paris: J’ai lu à maintes reprise dans les journaux, depuis le commencement de la guerre, que l’on manquait d’interprètes, et que dans plusieurs cas il en était résulté des conséquences graves pour les Alliés.Le fait m’est confirmé par un membre éminent du corps consulaire de Montréal, qui dit savoir personnellement que bon nombre des interprètes actuellement en service au front n’ont qu’un léger frottement d’anglais (have a bare smattering of English).Comment expliquer qu’un Canadien-Français instruit, en état de rendre, pour la correspondance autant que pour l’interprétation verbale, des services précieux, se trouve exclu par une entente intervenue entre les gouvernements anglais et français?Quant à moi, je servirais aussi bien dans l’infanterie, la cavalerie ou toute autre branche du service, si, à mon impatience d’aller au feu immédiatement, ne s’ajoutait la conviction que c’est comme inter- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 321 prête que je serais le plus utile.Des centaines de Canadiens-Français instruits sont sans doute dans le même cas, qui pourraient devenir un des éléments les plus précieux des forces alliées, et qui en sont empêchés par l’absurdité de la loi impériale.Ne croyez-vous pas que le gouvernement canadien devrait attirer sur cette absurdité l’attention des autorités britanniques?Personnellement, je me ferais fort de trouver parmi mes amis et connaissances des douzaines de bons interprètes.Et dans ce passage d’une lettre du 1er avril, de X.à M.Casgrain: Je tiens à partir, et si je demande ce poste en particulier.(Le poste, c’était maintenant une simple lieutenance à l’interprétariat, sous Cinq-Mars.) c’est parce que j’ai conscience de pouvoir y rendre des services, et que d’ailleurs je ne serais probablement pas accepté dans l’infanterie.(Les conditions d’aptitude physique ont été modifiées depuis.) Celui qui demanda ainsi pendant deux mois une place quelconque à l’interprétation, qui même offrait de lever au besoin parmi les Canadiens-Français un corps d’interprètes, et qui se tournait de ce côté pour la double raison qu’il croyait pouvoir y être plus utile et qu’à cette époque il n’aurait probablement pas été admis ailleurs, — celui-là, Mesdames et Messieurs, vous le devinez peut-être, c’était moi.Mes démarches échouèrent.J’eus beau faire; je ne pus convaincre le ministère que mon cas n’était pas tout à fait celui de la plupart des volontaires canadiens-français déjà enrôlés et parmi lesquels on prétendait pouvoir trou- 0L1VAR ASSELIN 322 ver autant d’interprètes qu’on en aurait besoin.Ni capitaine, ni lieutenant, ni rien du tout.La lieutenance n’était pas comprise dans les cadres.Quant au capitaine Cinq-Marc, on en parlait comme d’une espèce particulièrement heureuse d’embusqué; attaché de parade, tout au moins.On a changé d’opinion depuis.Il n’y a pas un mois, le sous-ministre de la Défense en personne me déclarait à Ottawa que Cinq-Mars, avec sa connaissance parfaite des deux langues, sa vivacité d’esprit naturelle, ses notions encyclopédiques de journaliste, était vite devenu un des officiers les plus utiles du corps expéditionnaire.Il y a quatre mois arrivait d’Europe couvert de gloire, mais résolu à en conquérir encore davantage, mon ami personnel, notre ami personnel à tous, Hercule Barré, alors major, aujourd’hui lieutenant-colonel du 150e Canadien-Français.Dès cette époque il avait la noble ambition de lever un bataillon.Il est ici present; vos acclamations témoignent que vous l’avez tout de suite reconnu.Serez-vous surpris, Mesdames et Messieurs, s’il vous dit que l’un des premiers de sa race à demander la faveur et l’honneur de partir avec lui comme lieutenant, ce fut moi?Les démarches de Barré n’avaient pas encore abouti lorsque, aux environs du 1er novembre, les journaux annonçaient que le ministre de la Défense avait offert à M.Armand Lavergne le commandement d’un bataillon.En apprenant cette nouvelle, un nationaliste que je connais — qu’on a appelé depuis « un ex-nationaliste », mais qu’il eût été plus juste d’appeler « un ancien nationaliste », puisqu’il le fut dix ans avant ceux qui prétendant aujourd’hui à monopoliser ce titre de noblesse, écrivit aussitôt à M.le député de Montmagny: « Gardez-moi une place, n’importe laquelle: je pars avec vous.» Lavergne répondit le 3 novembre, par cette lettre que je n’atten- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 323 drai pas sa permission pour rendre publique, car elle le défend trop bien contre les guerriers de ciseaux et de pot à colle qui ont attribué son attitude à la couardise: Qiielqiœs raisons personnelles me rendent le départ difficile, presque impossible POUR LE MOMENT.Nous aurons sûrement le service obligatoire, au moins pour les officiers, d’ici à six mois.Nous pourrons alors combiner le goût de Vaventure, nos principes et la « doulce France ».Croyez-vous, en attendant, que nous puissions aller prêcher l’enrôlement et demander au peuple d’abandonner le Canada, son avenir et ses intérêts, pour aller se battre de l’autre côté des mers pour l’Angleterre?— Je ne le crois pas! Ce serait désavouer toute notre conduite passée, nos écrits et nos discours.Ce serait de plus et surtout contribuer à la diffusion d’une doctrine pernicieuse et mauvaise pour le pays.J’ai foi que l’avenir et les circonstances me permettront de me laver de cette accusation qui pourra paraître fondée jusque-là.Si cette chance m’est refusée, je croirai encore qu’on doit tout à son pays, même l’honneur.Lavergne écrivait en terminant: « Dites-moi ce que vous en pensez.» Notre nationaliste — lui aussi, pour l’instant nous l’appellerons X., — répondait le 6 novembre: Je crois que l’homme qui veut servir, comme soldat, la France — ou VAngleterre, — et qui, à raison de sa pauvreté ou autrement, ne peut le faire que dans l’armée expéditionnaire canadienne, peut très bien s’enrôler sans approuver par cela même la participation officielle du Canada au conflit européen en Europe.Je comprends votre manière de voir, qui est peut-être au fond la plus raisonnable.Je crois même que vous auriez pu vous contenter de répondre: « Monsieur, je me suis enrôlé dans la milice 324 OLIVAR ASSELIN canadienne pour défendre le Canada.J’ai pour ne pas m’enrôler des raisons d’ordre public que mes amis connaissent.J’en ai d’ordre privé que je n’ai pas à vous donner.J’ai dans la guerre actuelle le même devoir que tous les autres citoyens.Je ne dis pas que je refuse de m enrôler.Je veux seulement le faire à mon heure, et s’il me plaît.» Et le nommé X.ajoutait: Moi, si je veux partir, c’est que j’aimerais mieux mourir que de voir la France vaincue et impuissante.Avec vous, il me semble que je pourrais faire de belles choses.J’espère encore, égoïstement, que ce n’est que partie remise.Evidemment, un père de famille de Ôl\ ans (eh oui!), dont les affaires, sans être mauvaises, ne sont pas particulièrement brillantes et ne s’amélioreraient pas par son absence, doit tout peser avant de s’enrôler; mais je le répète, avec vous je partirais tout de suite', demain, aujourd hui, a l instant.Notre nationaliste ajoutait encore: Je pense quelquefois que le plus grand besoin de notre race, c’est encore d’apprendre à mépriser, quand il le faut, la vie, à ne pas trop s’attacher au bien-être, à l’aisance purement matérielle, à être dure pour elle-meme, et prodigue, à l’occasion, de son sang.Sur ce point je suis encore plus nietzchéen que chrétien.Pour la race, je comprends le renoncement comme un moyen de domination.Je voudrais que nous fussions à notre manière des Spartiates, non des Nazaréens qui présentent l’autre joue comme des esclaves.Cette fois, Mesdames et Messieurs, je ne répéterai pas la plaisanterie de vous inviter à deviner: vous savez quel est le dernier en date des « ex-nationalistes », et que celui qui demandait comme une grâce insigne de pouvoir partir en n’importe quelle qualité pour la plus grande des croi- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 325 sades avec le dernier des preux, c’était votre humble serviteur, c’était moi.Comment, trois semaines après, je devenais, par décret du Conseil de la Milice, major dans les troupes du Roi après avoir assumé la tâche de lever un bataillon, l’histoire en serait oiseuse.Qu’il me suffise de dire que, conscient du prix de la vie humaine et de l’effroyable responsabilité qui s’attache à tout commandement militaire, loin de rechercher cet honneur, je n’y avais point songé.Quelques journalistes à l’intelligence bovine et au « fair play » — dirai-je bien anglo-saxon?non ce serait insulter inutilement un grand peuple; disons seulement: bien canado-boche, — ont insinué que je m’enrôlais pour ne pas verser au plantureux M.Wanklyn les cent cinquante dollars que m’a condamné à lui payer un magistrat saxon à demi-illettré qui interprète avec le dictionnaire — et un peu beaucoup aussi à la lumière de ses préventions — les mots les plus délicats de la langue française.Les documents que je viens de lire leur répondront, je l’espère, une fois pour toutes.Ces documents, je les livre également à la méditation d’hommes politiques que leur haute intelligence, leur ardent patriotisme, le noble désintéressement de leur vie, ne rendent pas insensibles aux blessures de vanité, et qui, pour se justifier de me rayer du nationalisme d’un trait de plume, se sont fait accroire que j’ai trahi — et trahi pour l’amour du galon — la cause nationaliste.Pardon encore une fois, Mesdames et Messieurs, de débuter par cette défense toute personnelle, dont le seul objet est d’écarter du débat l’élément le plus indigne d’attention, mais peut-être aussi le plus propre à obscurcir votre vue.Méprisons cette misère.Balayons cette poussière.En ce moment où ma seule présence sur cette scène, avec tant de jeunes hommes comme moi, librement voués 326 0L1VAR ASSELIN au destin des armes, tourne nos esprits vers le problème de la vie et de la mort, je le voudrais, que je ne pourrais pas m’attarder aux vanités d’hier — qui furent, hélas! — un peu celles de toute ma vie! D’autres problèmes nous sollicitent, d’autres pensées s’agitent en nos âmes, Majora canamus! Enterrons donc sous la pitié dédaigneuse quelle mérite la légende que je me serais enrôlé par nécessité ou par ambition, et voyons ensemble sans plus tarder si, moi nationaliste, j’ai été illogique en endossant l’uniforme pour la guerre actuelle.A cette question je ne puis mieux répondre qu’en rappelant mes déclarations publiques antérieures.On pouvait lire en octobre 1915 sous ma signature: Quant à moi, je ne conteste pas la noblesse du sentiment qui anime la plupart des impérialistes canadiens.]’écrivais l’automne dernier que le gouvernement seul devait être tenu responsable de l’orientation politique du pays; qu’il fallait admirer et applaudir ceux qui s’enrôlaient sans y être poussés par la crainte de la police, par la faim ou quelque autre chose semblable.Cela, c’était un mois et demi avant mon enrôlement, à l’heure même où je défendais le plus âprement contre les puissances que vous savez la liberté d’opinion de M.Bourassa, et la mienne, et celle de tout Canadien-Français qui a à cœur la dignité de sa race.Le 28 septembre 1914, parmi vingt articles dirigés contre la politique des expéditions militaires, j’écrivais à propos du départ de Rodolphe DeSerres, d une main secouée par le frisson de fierté nationale et de jalouse admiration que son acte nous donnait à tous: TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 327 Il y avait au Barreau de Montréal un jeune Canadien-Français d’une trentaine d’années, dont le père, riche à millions, avait déjà assuré l’avenir, et qui pouvait d’ailleurs par lui-même conquérir une belle place dans sa profession.Il ne faisait pas parade de loyalisme; quoique officier de malice, il ne rasait pas ses amis et connaissances avec un faux étalage de science militaire; il savait porter l’épée sans nous la jeter à tout moment dans les jambes, à nous autres civils.Et voilà que nous apprenons qu’il est parti pour Valcartier, en route pour la grande guerre.Il a fait cela modestement, comme le reste.Nous avons dit que nous ne tenions pas les volontaires canadiens responsables de la politique d’Ottaiva, et qu’ils avaient toute notre admiration; l’enrôlement de M.Rodolphe DeSerres, avocat et lieutenant, nous fournit l’occasion de le répéter.On le voit, ce n’était là qu’une répétition.C’est qu’en effet, dix jours auparavant — et toujours dans l’Action, et toujours au cours de cette campagne nationaliste qui restera jusqu’à ma mort un de mes grands sujets d’orgueil, — j’avais dit: La politique militaire du Canada est déterminée par notre Parlement; c’est celui-ci — lui seul — qui doit en être tenu responsable.L’expédition en Europe décidée, il est tout naturel que les Canadiens qui voulaient prêter main-forte à la France ou à l’Angleterre, ou seulement faire valoir outre-mer la gloire du nom canadien, aient demandé à en faire partie, et nul blâme que nous imputions au Parlement ne saurait les atteindre.Qu’il soit donc bien compris qu’exception faite des quelques criminels de droit commun qui se sont faufilés parmi eux pour échapper à la justice, ou des quelques fainéants, ivrognes, batteurs de femmes, dont la guerre va également purger 328 OLIVAR ASSEL1N notre race, les volontaires canadiens-français ont notre admiration et nos bons souhaits.Avais-je tort, avais-je raison de distinguer ainsi?La question, au point de vue de ma justification personnelle, est superflue.Il suffit que j’aie distingué quinze mois avant de m’enrôler dans l’armée expéditionnaire.Ce que je trouvais admirable chez les autres au commencement de la guerre, et à quoi j’ai applaudi depuis en toute circonstance, je ne saurais me diminuer devant ma conscience en le faisant moi-même.Je ne sollicite ni n’invite les applaudissements: je réclame seulement le droit de faire librement un acte qu’en septembre 1914 comme en octobre 1915, défendant la liberté individuelle et collective de mes compatriotes contre les tyrannies du dedans et du dehors, j’ai pris soin de mettre hors de discussion.Mais n’importe ce que je disais hier, avant-hier, l’an dernier; il y a une chose qu’admettront les esprits les plus opposés à la politique actuelle du Canada, et c’est à savoir, que dans la présente guerre comme dans toute guerre les individus peuvent se reconnaître des obligations qu’ils repoussent pour leurs gouvernements, peuvent se permettre des attitudes et des actes qu’ils voudraient, au nom de l’intérêt national, leur interdire.Si nous étions en 1827, je n’admettrais pas pour le Canada l’obligation de prendre part à la libération de la Grèce par les armes, et il est au contraire assez probable que je combattrais comme un acte de démence nationale cette immixtion d une colonie américaine dans un conflit européen; mais comme vous tous, jeunes hommes de ma race et de mon pays qui ne marchez pas sous une houlette croyant marcher sous le sceptre de la raison pure, je rougirais, la Grèce esclave, la chrétienté outragée et défiée par un Islam dégénéré, d’user dans une vie égoïste un sang inutile a la TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 329 liberté et au bonheur du monde.Que de fois, pâlissant sur les livres, n’avons-nous pas, vous et moi, reproché à la Providence de ne pas nous avoir fait naître aux jours tragiques où les paysans polonais défendaient à coups de faux les libertés des peuples! Et pourtant je ne sache pas que nul de nous ait jamais songé à déplorer que le Canada ne se soit pas porté officiellement au secours de la Pologne.Ou pour poser la question autrement, et répondre à ceux des nationalistes qui disent ne pouvoir marcher parce que leur gouvernement marche, et qu’ils se feraient complices d’une politique qu’ils désapprouvent: les milliers de Canadiens français qui combattirent dans les armées des États-Unis du Nord pour la libération des Noirs alors que l’Angleterre officielle — oui, Mesdames et Messieurs, l’Angleterre, — soutenait en sous-main les États esclavagistes, se seraient-ils sentis de moindres obligations envers l’humanité si le Canada, pour sa plus grande gloire, mais contrairement à ses intérêts, avait trouvé bon de faire cause commune avec les Etats du Nord?Moi qui vous parie, appelé à l’âge de 23 ans comme journaliste à porter dans mon modeste milieu un jugement sur l’intervention des États-Unis dans les affaires cubaines, — que je connaissais fort mal, je l’avoue, — je n’hésitai pas à dire que cette intervention me paraissait, en droit international, injustifiable.Et cependant, si mon enrôlement dans l’armée américaine avait pu contribuer d’un iota à faire de Cuba la terre prospère et comparativement heureuse qu’elle est aujourd’hui, même si je n’avais jamais fait autre chose, — et peu importe combien peu de gloire personnelle j’ai rapporté de cette aventure, — ma vie je le crois, n’aurait pas été vaine.Cette distinction entre le devoir national et le devoir individuel, citoyens de n’importe quel pays neutre, nous l’aurions faite en 1857 330 OLIVAR ASSELIN au profit de l’Italie, en 1870 au profit de la France.Pourquoi, en vertu de quel principe, l’attitude officielle du Canada dans la présente guerre m’interdirait-elle un acte que je voudrais quand même pouvoir faire si le pays s’abstenait?Comment un acte louable en soi s’avilit-il d’un concours officiel dont il ne peut d’ailleurs presque pas se passer?Dans tout pays d’opinion libre, il y aura toujours des divergences de vues sur une question telle que la guerre.Ni en Allemagne, ni en France, ni en Italie, — quant à l’Angleterre, la charité, à défaut de loyalisme, nous commanderait de n’en pas parler, — ne règne à l’heure actuelle une parfaite unité morale.Au Canada, l’opinion devait fatalement se diviser sur le principe même des contributions, sur l’étendue des contributions, sur le mode de paiements des contributions.Et donc les libéraux qui croient à tort ou à raison que le cabinet conservateur dilapide le budget militaire ne pourraient s’enrôler sans se rendre complices de la prétendue dilapidation?M.Laurier dirait demain que notre contribution en hommes doit se limiter à deux cent mille, que les libéraux qui partageraient cet avis, et qui néanmoins croiraient au bon droit des Alliés, ne pourraient s’enrôler au deux-cent-unième mille sans renier leurs opinions politiques?L’absurdité de ces propositions saute aux yeux.Ici, je plaide pour tous ces jeunes nationalistes qu’un patriotisme canadien trop jaloux, trop exclusif, a retenus jusqu’ici au pays, et que cette entrave, quoique volontaire, blesse jusqu’aux moelles, parce qu’ils craignent sincèrement pour le salut de la Grande-Bretagne, qu’ils souffrent des misères de la France, et que leur foi religieuse — ils sont presque tous catholiques, et de la même nuance de TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 331 catholicisme, — ne peut leur faire accepter comme un décret de la justice divine le martyre de la Belgique, le tenaillement et l’écartellement de la Serbie.Et cette fois si ce n’est pas un point de vue personnel, c’est du moins, pour ainsi dire, un point de vue de famille — le point de vue d’une famille à laquelle j’ai toujours appartenu et à laquelle, malgré les décrets des pontifes et des grands prêtres, j’ai la tranquille audace de croire que j’appartiens encore.Mais pour nous mettre d’accord avec la logique, j’ai pris pour acquis que mon acte — que notre acte, celui d’aujourd’hui et celui de demain, le mien et celui des jeunes nationalistes qui, mes chers compagnons d’armes, rendront à la sincérité de nos convictions l’hommage de mêler sur le champ de bataille leur sang au nôtre, — j’ai pris pour acquis que notre acte était louable en soi, et c’est peut-être, pour quelques-uns, ce qu’il faudrait démontrer.Mesdames et Messieurs, parmi les arguments qu’on a employés auprès des Canadiens français pour les induire à s’enrôler, il en est que, pour ma part, je suis le premier à trouver bien étranges.Que je ne vois pas d’intérêt pour le Canada à envoyer officiellement des troupes en Europe, il serait superflu de le répéter.Je m’en suis déjà exprimé en termes non équivoques, et aussi bien un des objets de ce discours est-il précisément de montrer comment cette manière de voir peut se concilier avec l’enrôlement volontaire.A quoi je fais particulièrement allusion, Mesdames et Messieurs, c’est d’abord la prétention que notre race, dans la présente guerre, ne fait pas son devoir.D’autres analyseront les chiffres pour établir que parmi les Canadiens de 332 OLIVAR ASSELIN naissance, par opposition aux immigrés, nous avons fourni plus que notre proportion numérique.Je veux croire le calcul exact.Il est exact si, comme tout l’indique, et comme M.le ministre de la Défense le déclarait ces jours derniers, les troupes canadiennes actuellement au front comptent huit mille de nos compatriotes.Il est exact si les noms canadiens-français qui, depuis quelque temps surtout, figurent chaque jour en si grand nombre au tableau des morts et des blessés, ne sont pas inventés de toutes pièces pour stimuler le recrutement; et quant à moi, tout tenté que je serais d’en douter en lisant certains journaux de Toronto, de Kingston, même de Montréal, je crois que, jusqu’à preuve du contraire, on peut tenir pour des certitudes, par exemple, que le lieutenant Quintal a été blessé deux fois au feu, que Dansereau, Macdonald, Chevalier, Roy, Barré et Leprohon ont été touchés par le plomb allemand, que le major Roy a donné sa vie pour sauver ses hommes; que DesRosiers et DeSerres ont écrit à eux seuls une des belles pages de la bravoure militaire canadienne.Mais il en serait autrement que je répondrais sans m’émouvoir aux dénigreurs de notre race: Et après?Tout chemin mène aux armes comme tout chemin mène à Rome.Les uns s’enrôlent par patriotisme, les uns par goût de l’aventure, les uns pour déposer, au milieu du fracas des batailles, le fardeau pesant de la vie.D’autres, à la honte d’un monde contre qui leur sang s’élèvera au jour des rétributions sociales, sont forcés de demander au carnage la solde qui leur permettra de garder vivante pour ses petits, dans quelque réduit infect, une maigre femelle.Chez presque tous, le mobile sera plus fort, l’impulsion plus irrésistible, si, à défaut du bâton de maréchal que Napoléon faisait entrevoir au plus humble de ses soldats, la recrue peut du moins espérer l’avance- TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 333 ment compatible avec les conditions sans précédent de cette affreuse guerre.Or, Mesdames et Messieurs, parmi les Canadiens français d’âge militaire, il y en a bien 90 pour cent qui, du fait que l’anglais est l’unique langue du commandement, ne pourront jamais espérer, quoi qu’ils fassent, obtenir dans l’armée le moindre avancement.M.le ministre de la Défense a compris qu’à des citoyens britanniques de langue française, et dont la langue est officielle en ce pays ou censée l’être, et qui cependant se voient presque partout exclus des hautes fonctions administratives au profit de gens qui ne connaissent que l’anglais, l’on ne pouvait demander d’apprendre l’anglais pour le seul plaisir d’aller se faire tuer sur les champs de bataille européens; avec un bon sens dont il faut le féliciter, il a autorisé la formation de régiments canadiens-français.Faut-il cependant faire observer que même dans les régiments canadiens-français, pour le soldat qui ne sait pas l’anglais, les plus hauts faits d’armes n’achèteront jamais que des grades inférieurs?Mesdames et Messieurs, ne perdons pas notre temps à chercher ailleurs pourquoi les Canadiens français ne s’enrôlent pas en plus grand nombre — je veux dire en plus grand nombre que des populations plus fraîchement émigrées du Vieux-Monde, par conséquent, plus attachées au Vieux-Monde.Une citation de temps à autre, une décoration par-ci par-là, seraient peut-être, direz-vous, de nature à stimuler ceux que l’ignorance de l’anglais condamne à n’être jusqu’à la fin, — souvent, jusqu’à la mort, — que les obscurs artisans de la réputation des autres.Laissons aux héros du « Daily Mail », aux preux du « Jack Canuck », le soin d’expliquer comment ces 8,000 soldats dont M.le général Meighen nous a dit en tant d’occasions la bravoure, et dont les fighting qualities sont, au dire de Sir 334 OLIVAR ASSELIN Samuel Hughes, incroyables — beyond belief, — ont jusqu’ici figuré si peu aux ordres du jour, ramassé si peu de médailles.On nous demande notre sang.Nous ne demandons pas de comptes, mais nous nous croyons justifiables de constater que sur les 149 décorations militaires décernées ces jours derniers par le gouvernement anglais à des Canadiens sur la recommandation des officiers supérieurs de 1 armée expéditionnaire, il y a exactement trois noms canadiens-français.Nous qui avons pris contact avec le haut commandement, nous le savons désireux de rendre justice à nos compatriotes.Le peuple, moins renseigné, se dira peut-être que nos concitoyens anglais, gardant devant le sang versé pour une même cause leur outrageante prétention à la supériorité, raclent le prix du sang, dans la présente guerre, avec la même âpreté qu’ils feraient d’un quelconque butin électoral.Et tant que la disproportion des chiffres n’aura pas été expliquée, ce sera ajouter l’outrage à l’injustice que d’accuser le Canada français de lâcheté ou seulement d’indifférence.Je veux aussi parler, Mesdames et Messieurs, de l’argument — naïveté chez les uns, procédé d’intimidation chez les autres, — qui consiste à faire dépendre de notre attitude dans la présente guerre le maintien de nos droits constitutionnels.Le traitement infligé à la minorité cana-dienne-française en Ontario est un attentat au droit naturel indigne d’un peuple civilisé.Que l’enseignement du français à l’école soit ou ne soit pas autorisé par la loi, peu importe! Il y a des lois au-dessus de la loi — et l’une d’elles, écrite dans toute âme droite, veut que les parents, à condition de satisfaire à certaines exigences élémentaires de la société, puissent faire enseigner leur langue dans les écoles qu’ils soutiennent de leurs deniers.Qu’il s’appelle Allemand, Russe ou Anglais, quiconque méconnaît cette TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 335 loi n’est pas apte à comprendre autrui, ou, le comprenant, viole délibérément sa liberté; ce n’est pas un civilisé.Toute agitation antifrançaise en Ontario, à l’heure actuelle, vient de deux camps.Il y a les primaires de l’école primaire, de la High School et de l’Université, qui s’imaginent sincèrement que ce serait enrichir le patrimoine intellectuel de l’humanité que de forcer tout le monde à parler anglais.Il paraît que l’enrôlement de quelques mille Canadiens français de plus va leur persuader non seulement de rétablir l’enseignement du français, mais d'en assurer l’efficacité en établissant des écoles normales véritablement bilingues.Mesdames et Messieurs, le croyez-vous?Moi, je ne le crois pas.Et il y a les antres, qui savent que le français, tout imparfaitement qu’il s'enseigne et qu’il se parle en Ontario, est encore, pour nos compatriotes de cette province, le meilleur véhicule de la connaissance, ou, si on le préfère, le meilleur bouillon de culture intellectuelle.Ceux-là, ils furent tolérants tant que les Canadiens-Français — venus en Ontario bûcherons ou terrassiers — furent leurs « fendeurs de bois », leurs « porteurs d’eau », leurs garçons de ferme.Du jour où la connaissance des deux langues, jointe à nos remarquables facultés d’assimilation et d’adaptation, a fait de nous des concurrents dans le commerce, dans l’agriculture, dans les professions libérales, ils se sont faits persécuteurs.Il paraît qu’ils redeviendront tolérants si le Canada français fournit quelques bataillons de plus.Moi, je ne le crois pas, je ne le crois pas! Et qu’on ne s’attende pas non plus à ce que je rétracte quoi que ce soit de ce que j’ai dit touchant la pression exercée sur les consciences par les organes officiels ou officieux de l’épiscopat.Il y a quelque chose de plus important pour notre race que de penser de telle ou telle 336 OLIVAR ASSELIN façon sur la participation du Canada à la guerre: c’est de ne pas permettre qu’au nom de la religion, qui n’a rien à voir dans ce débat, l’on tente d’ériger en dogme pour nous — et pour nous seulement — des opinions politiques que l’intérêt de l’État exige au contraire qui soient laissées au libre jugement de tous les citoyens.Mais quand nous aurons posé tout cela, nous n’aurons encore, au point de vue de la bonté intrinsèque de notre acte, absolument rien dit.Il restera encore les institutions britanniques.11 restera la Belgique.Il restera la France.Après ce que vous venez d’entendre, il y en a peut-être parmi vous, Mesdames et Messieurs, qui souriront intérieurement de m’entendre plaider pour les institutions britanniques.De tous les nationalistes, nul n’a qualifié plus durement que moi cet égoïste qui est, avec d’admirables qualités, le fond même du caractère anglais, et qui, aux colonies, se traduit le plus souvent par des tracasseries scolaires et administratives.J’en puisais le droit et la force dans la manière dont j’avais, en toute circonstance, reproche à mes propres compatriotes leurs défauts et leurs vices.Mais pas plus que M.Laurier, pas plus que M.Cas-grain, pas plus que M.Bourassa, je n’ai jamais cherché à diminuer le respect des Canadiens français pour les principes de liberté collective et individuelle qui sont à la base de la constitution anglaise.Les hommes publics de tous les partis, en notre pays, ont créé une tradition dans la manière d’envisager ces principes.Lorsque M.Laurier vient ici même évoquer le souvenir des Sheridan, des Fox, des Wilberforce, des Bright et des Gladstone, il rend à la nation anglaise le même hommage que le chef des conservateurs canadiens-français, M.Casgrain, mais il ne parle TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 337 pas autrement que ne l’a fait pendant longtemps, et que ne le fait encore, à l’occasion, M.Bourassa.Les murs de cette salle vibrent encore des discours passionnés où le grand orateur nationaliste nous adjurait, nous autres jeunes Canadiens français, de répondre aux provocations et aux persécutions par un attachement toujours plus fort au drapeau britannique.J’ai commencé ma carrière politique au Canada vers 1900.Je me trouvais sur la route de M.Bourassa; je le suivis.Je voyais comme lui avec horreur le crime sud-africain.C’est lui qui m’enseigna à distinguer, dans le cas de l’Angleterre, entre les aventuriers qui, là comme ailleurs, se hissent au pouvoir par l’exploitation des aveugles passions populaires, et les hommes courageux qui de génération en génération se sont transmis le mot d’ordre de la résistance à toutes les tyrannies: celles de la plèbe comme celles des rois.Opposant à la démagogie d’un Chamberlain l’indomptable courage moral d’un Campbell-Bannerman et d’un Lloyd-George: « Voilà disait-il, la véritable Angleterre.C’est de celle-là que nous tenons nos libertés, c’est vers elle que nous devrons toujours nous tourner pour réclamer justice.» Le directeur du Devoir n’a pas changé d’opinion sur ce point.Il croit encore qu’il ne faut pas confondre les institutions britanniques avec les demi-civilisés qui en ont le dépôt sur un point quelconque du territoire britannique.Je le crois avec lui.Il sait que si nous conservons l’espoir de recouvrer nos droits scolaires en Ontario c’est par le mécanisme des institutions britanniques.Et moi aussi, je le sais.Et parce que je crois cela, et que je sais cela, je trouve qu’à moins de leur préférer les institutions allemandes, et ce n’est pas plus mon cas que celui de Mgr l’archevêque de Montréal, il est glorieux dans la guerre actuelle de se battre pour les institutions britanniques. 338 OLIVAR ASSELIN De la Belgique, que vous dirai-je que vous n’ayez déjà entendu?Que vous dirai-je surtout que vous n’ayez déjà dans le cœur et sur les lèvres?Il circule bien des sophismes sur les origines et les causes du conflit actuel.Je ne sais pas si je n’ai pas lu dans des journaux que dans cette guerre comme dans la fable c’est l'agneau qui a provoqué le loup.Mais par le besoin qu’il sent de se disculper, l’assassin s’accuse.Nouveau Macbeth, il fait trop souvent le geste de se laver les mains.Le sang restera.Jusqu’à la fin des temps, la Belgique sanglante, belle de toute la beauté du droit outragé, se lèvera contre son agresseur, et tout homme ayant du sang de chrétien dans les veines s’écriera comme Clovis au récit d’une autre Passion: « Si j’avais été là! » Mesdames et Messieurs, nous ne voulons pas être de ceux qui diront dans vingt ans: « Si j’avais été là! » Nous avons vu le crime, nous sommes là! Tant que le sang de la Belgique n’aura pas été lavé et l’assassin puni, notre sang à nous, notre vie, jeunes hommes de toute race et de tout pays qui avons sucé dans le lait de nos mères ou tiré de la lettre imprimée la juste notion du droit, — nous surtout du Canada français que les conditions nouvelles de notre existence rendent frères de tous les persécutés, — notre sang, notre vie, ne nous appartiendront plus.Et maintenant, avec vous tourné vers d’autres sommets, — les plus hauts que l’âme humaine ait encore atteints dans l’empire sur soi, dans le renoncement, dans le sacrifice, — des mots plus forts, mais des mots forts et tendres à la fois, se pressent tumultueusement à mes lèvres.Dans sa claire robe d’héroïsme, faite de rayons et d’éclairs, et tellement mariée à sa chair que la chaire en est diaphane, mère toujours jeune de cette Jeanne d’Arc qu’elle seule a pu porter dans ses flancs, ses beaux yeux tristes illuminés TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 339 par la sereine conscience de la vérité, saignante et souriante, et terrible et douce, la France immortelle nous regarde.Je pourrais, m’arrêtant sur ces paroles, attendre de votre cœur un jugement que votre voisin a peut-être jusqu’ici repoussé.Les colères de la France ont parfois épouvanté votre vieux sang conservateur et catholique (moi, je suis un homme de 93, et avec Péguy je m’en fais gloire); son sourire a souvent scandalisé et irrité votre foi.Aujourd’hui qu’aux yeux émerveillés du monde elle conserve dans sa lutte pour l’existence, sous une sueur de sang, son éternel sourire, votre sang, votre cœur, tout votre être enfin rendu à lui-même, vous crie que vous l’aimez.Mais je me reprocherais comme une tromperie de capter par ce moyen votre assentiment.Je veux jusqu’au bout, et pour la France comme j’ai fait pour l'Angleterre, m’en rapporter uniquement à votre raison.Mesdames et Messieurs, vous avez parfois ouï dire, et peut-être avez-vous parfois lu dans les journaux: « La France officiellement ne fera jamais rien pour les Canadiens français, et donc nous ne devons rien à la France.Ce raisonnement vaudrait contre nous si d’une part nous demandions à nos compatriotes autre chose qu’une contribution personnelle, n’engageant en rien leur jugement sur la politique du gouvernement canadien; si d’autre part il était vrai que la France ne peut activement aider le Canada français que par les moyens officiels.Mais il se présente immédiatement à vos esprits deux réponses.C’est d’abord que le monde ne peut pas se passer de la France.D’autres nations, comme l’Angleterre, peuvent vanter aussi justement leur attachement à la liberté.D’autres, comme l’Italie, peuvent trouver dans un passé magnifique et dans une renaissance politique sans pareille le motif des plus hautes ambitions, des plus enthousiastes 340 OLÎVAR ASSELIN espérances.D’autres, par les réserves de vie neuve et fraîche que nous savons qu’elles nous cèlent, provoquent en nous une attention sympathique, mêlée il est vrai de quelque inquiétude; et c’est la Russie.D’autres enfin ont donné, jusque dans les œuvres de mort, des preuves, hélas! irrécusables, de leur esprit méthodique et organisateur; et celles-là, inutile de prononcer leur nom, il s’est tout de suite vomi sur vos lèvres.Mais ce qui fait de la France une nation unique dans l’histoire, — supérieure à la Grèce par le sérieux et à Rome par le sens de la justice, — c’est son culte inlassable et profond des idées.Tant que par spiritualisme il faudra entendre la subordination de la matière à l’esprit, non la poursuite d’un but spirituel par les voies les plus misérables de la matière, la France sera la plus grande puissance spirituelle des temps présents.Nous allons nous battre pour la France comme nos pères allaient se battre pour le Pape en 1869: parce que, dans un âge où l’accroissement subit de la richesse économique a partout fait crever comme autant d’ulcères la cupidité, l’égoïsme, l'envie, la haine, la France, victorieuse après l’épreuve qu’elle traverse en ce moment, — non pas la France régénérée; la France recueillie, la France grave, sans peur et sans haine, abaissant son glaive et laissant déborder de son sein fécond sur le monde « le lait des humaines tendresses », — sera plus que jamais nécessaire à l’humanité.C’est ensuite que nous, les Français d’Amérique, nous ne resterons Français que par la France.Voilà, Mesdames et Messieurs, une idée qui n’est pas nouvelle sur mes lèvres.Depuis seize ans que je tiens une plume dans la presse française au Canada, toujours j’ai eu les yeux fixés sur cette boussole.Pendant que d’autres pour mieux couper de ses sources le Canada français, feignaient de TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 341 croire tout l’esprit de la France enfermé dans de vaines formules lexicologiques, je n’ai cessé de crier qu’à moins d’un contact plus intime avec le foyer principal de la pensée française il n’y aurait pour nous pas de vie possible, pas de réaction, pas de lutte possible contre le matérialisme américain, poison de nos âmes, infection de notre esprit.La guerre dure depuis dix-huit mois, et déjà nous sentons autour de nous et en nous, par suite de la disparition graduelle du livre français, une raréfaction de vie intellectuelle.Nous éprouvons quelque chose comme ce refroidissement graduel que les Rosny ont imaginé qui marquerait sur la terre la fin de la vie.Les plus inintelligents de nos compatriotes — disons le mot: les plus antifrançais — ne sont plus fermés à l’anxiété; comme au bravache qui passe de nuit devant un cimetière, il leur faut chanter à tue-tête pour se faire accroire qu’ils n’ont pas peur.Autrement, comment expliquer leur acharnement à vouloir, par exemple, opposer les intérêts de l’Ontario français à ceux de la France?Pour nous qui n’avons jamais douté de la destinée que la défaite de la France ferait à notre race, chaque phase de la lutte nous a tour à tour remplis de joie et d’angoisse.Chaque matin, en approchant des affiches des gazettes, nous nous demandions le cœur serré si Antée cette nuit-là n’avait pas perdu pied, si l’ange — l’ange exterminateur — n’avait pas, par un coup de traîtrise, terrassé Jacob.Un jour, notre amour magnifiant de simples contretemps en échecs, de simples échecs en désastres, l’angoisse brûlant nos artères et faisant éclater nos veines, nous avons dit nous aussi: Nous marchons! Les insensés, ils veulent savoir ce que la France ferait pour le Canada.Et à chaque aurore nouvelle, ils vont voir à la fenêtre si le soleil luira sur leur tâche quotidienne.Et toute leur vie ils demandent au soleil la 342 0L1VAR ASSEL1N chaleur, la joie de leur existence.Et si on voulait les priver de sa lumière et de sa chaleur, ils se battraient pour le soleil, ils verseraient leur sang pour leur part de soleil.Sans doute, Mesdames et Messieurs, la France a pu quelquefois nous blesser par son indifférence.Mais parce que sans elle la vie française s’arrêterait en nous comme une eau qui gèle, bénissons-la quand même, défendons-là quand même! C’est la lumière, c’est la chaleur, c’est la vie! Et donc, nous marchons pour les institutions britanniques parce que par elles-mêmes, et indépendamment des demi-civilisés qui les appliquent aujourd’hui en Ontario, elles valent la peine qu’on se batte pour elles.Et nous marchons pour la Belgique parce que dans cette guerre elle incarne le droit violé, la liberté des petits peuples foulée aux pieds.Et nous marchons pour la France parce que sa défaite, en même temps qu’elle marquerait une régression du monde vers la barbarie, nous condamnerait, nous ses enfants d’Amérique, à traîner désormais des vies diminuées.Mais cela — ajoute-t-on — représente une dépense de sang et d’argent disproportionnée à nos forces: ne vaut-il pas mieux garder tout notre monde au Canada pour les luttes qui s’annoncent?Pouvons-nous seulement espérer, par nos sacrifices, ouvrir le cerveau à nos ennemis et amollir leur cœur?J’ai dit pourquoi, après dix-huit mois de guerre en Europe et de coopération à peu près complète entre libéraux et conservateurs au Canada, un nationaliste peut, jusqu’à la fin de la présente guerre, regarder la politique des expéditions militaires comme inévitable, sinon comme un fait définitivement accompli.Des vies jetées dans TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 343 la bataille, notre conscience ne comptera que les nôtres.Celles-là, le sort peut les prendre: nous les avons vouées à une cause qui ne nous laissera ni remords ni regrets.Moi qui ai autrefois désiré si ardemment l’émigration des Français au Canada, je prêcherai après la guerre l’émigration des Canadiens en France.Dans ce pays où la guerre aura décimé la population mâle, des centaines de mille foyers attendront l’inconnu qui avec l’orpheline ou la veuve en rallumera la flamme expirante.Si l’inconnu est un jeune Canadien, l’échange de sève qui s’établira entre les deux branches de la grande famille française rendra à la France la vie, à nous ce qui en est venu à nous manquer presque tout à fait: le caractère.Ce jour-là nous aurons fait une belle et bonne action, mais aussi une action profitable.De même, Mesdames et Messieurs, n’ayons crainte que la mort de quelques centaines de Canadiens-Français pour la justice en Europe n’affaiblisse la cause de la justice en Ontario.Nous avons fait nos premières concessions et subi nos premières défaites quand nous formions presque la moitié du pays.Durant toutes ces années de 1873 à 1911 qu’on pourrait appeler l’époque des capitulations, jamais nous ne nous sommes montrés si lâches, si veules, si menteurs aux ancêtres et à nous-mêmes, qu’aux environ de 1890, alors que nous étions encore un tiers de la population.Il suffira d’un coup d’œil sur tout ce passé de honte, pour nous convaincre que nous avons été nous-mêmes nos pires ennemis.La fierté qui crée l’union nous a fait défaut; nous avons été les uns aux autres des délateurs, nous avons apporté dans la lutte des âmes d’affranchis.L’Histoire, qui se répète depuis les origines de l’humanité, ne se détournera pas de son cours.Ravis, presque étonnés d’avoir échappé au cataclysme de 1760 et aux cent ans d’orages 344 OLIVAR ASSELIN qui suivirent, nous nous sommes abandonnés depuis à une vie toute végétative, sur une terre.humide encore et molle du déluge.Les agressions dont nous étions l’objet nous les regardions comme de simples incidents, des accidents peut-être, mais des accidents sans importance, quelquefois même d’heureux accidents, en ce que, habilement exploités, ils pouvaient faire arriver au pouvoir le parti ou les hommes politiques de notre choix.Verrons-nous enfin plus clair?Ouvrirons-nous les yeux sur ce fait de toute évidence, qu’étant ce que nous sommes, et placés où nous sommes, nous aurons la paix en reniant et langue et religion, et pas autrement; que l’épreuve qui vient de commencer est de celles qui durent non pas dix années, non pas vingt années, mais des centaines et des centaines d’années?La Providence ne fera pas pour nous plus qu’elle n’a fait pour son propre peuple, le peuple juif.Nous ne gagnerons pas, avec quelques discours ou quelques misérables tactiques électorales, la sécurité qui n’est venue aux Madgyars, aux Flamands, aux Tchèques, qu’après des siècles de résistance aux flots mouvants et sans cesse renouvelés de la barbarie.Le creuset nous dévorera comme il a en partie dévoré l’Ecosse et l’Irlande, ou il nous tiendra jusqu’au jour où, nouvelle Serbie, désormais insensibles au feu, nous en sortirons forts comme l’acier, purs comme le diamant.Les temps de paix pastorale sont passés.Finie, cette enfance idyllique que nous avons, avec l’optimisme naïf des peuples jeunes, pris pour la phase héroïque de notre existence parce que le gouvernement britannique — qui ne demandait pas mieux — s’est un peu fait prier avant d’acheter notre fidélité avec les immunités de notre Église et autres concessions qu’il ne pouvait nous refuser sans nous jeter dans les bras des Américains.L’évolution TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 345 du sentiment anglo-canadien à notre égard est pour nous un enseignement.C’est à notre existence même qu’on en veut, et nous serons d’autant plus attaqués que nous serons plus dignes de vivre.Parce qu’ils ont cessé d’être uniquement des manœuvres et des terrassiers, les Canadiens français d’Ontario sont dénoncés comme un danger national.Le jour où ils auront parmi eux vingt millionnaires, ils seront astreints à un autre régime de propriété que le reste des citoyens, et cette fois encore la persécution s’exercera au nom des intérêts supérieurs des persécutés.Notre enrôlement pour la présente guerre ou pour toute autre guerre n’y changera rien; les siècles seuls pourront déposer dans l’âme de la majorité — je parle toujours de ceux qui font les lois persécutrices et qui les appliquent — ce respect de l’opinion d’autrui, cette tolérance, ce savoir-vivre, que le Canadien français le moins instruit apporte en naissant, parce qu’il est d’une vieille race, et que les vieilles races n’ont jamais les défauts des parvenus, mais qui manque presque invariablement à des conglomérats ethniques de date récente, et qui est pis encore, de formation tout artificielle.Mais que les attaques continuent ou non, et n’importe combien de temps elles continuent, nous aurons gagné la bataille du jour où nous nous serons réhabilités à nos propes yeux.Cette réhabilitation, nous la trouverons en combattant pour le droit des faibles, pour la civilisation, pour la liberté du monde, comme la petite Sœur de Charité, comme le prêtre qui se penchera peut-être sur nos fronts sanglants au moment suprême: sans obligation légale ni morale, et sans espoir de récompense.Déjà la vertu mystérieuse du sang versé s’affirme.Les nationalistes canadiens-français les plus hostiles à la politique des expéditions militaires ne sont pas insensibles à son prestige tout-puissant.Chaque semaine le 346 OLIVAR ASSELIN Devoir publie avec orgueil le carnet de Paul Caron, de ce jeune néophyte à Pâme de crystal qui gardait dans la vulgarité des besognes quotidiennes le sourire d’un Louis de Gonzague, et qui dès le 4 août 1914 quitta ses bureaux pour la Légion étrangère.Celui-là, Barré, celui-là, DeSer-res, celui-là, mon chef et ami, mon cher et vaillant colonel, — oui, ce petit troupier à un sou par jour, il vaut mieux que vous, parce qu’il y est allé par la voie la plus courte et la plus rude.Mais vous qui, après des mois de fatigue gaîment acceptés, et quelques-uns d’entre vous décorés de glorieuses cicatrices, nous revenez encore tout imprégnés de la poussière sacrée des Flandres; vous qui portez si noblement un uniforme dont la couleur s’est pendant tant de mois confondu avec la terre de France, nos voix, nos gestes, nos âmes vous le crient: vous valez mieux que nous! Vous surtout, lieutenant de Jonghe, qui Français d’origine, mais Canadien de naissance, de cœur et d’éducation, avez daigné, vos trois frères au feu, et l’un mort à l’ennemi il y a trois semaines, accrocher à la poitrine du 163e cette croix de Victoria, cet Ordre de Léopold et cette Médaille Militaire gagnés au prix de treize blessures, vous valez mieux que nous, vous valez mieux que nous! Et nous les ouvriers de la onzième heure, nous qui arriverons pour récolter dans votre sang et dans vos sueurs, nous à qui le temps — et fasse le Ciel après tout que cela soit! — ne laissera peut-être pas la joie de payer avec quelques gouttes de notre sang à l’Angleterre des John Bright et des Roebuck le tribut de notre fidélité, à la Belgique celui de notre admiration, à la France celui de notre amour, et qui pourtant avons offert à la cause de la liberté tout ce que nous avions; nous tous, officiers, sous-officiers et soldats du 163e et du 150e, et du 69e et du 57e, et du 167e, et du bel Hôpital Laval, nous ne sommes pas dignes TROIS TEXTES SUR LA LIBERTÉ 347 de dénouer les cordons de vos godillots, petit piou-piou de la Légion étrangère, nous ne vous valons pas, héros des Flandres! Mais s’il en reste encore quelques-uns qui qualifient notre enrôlement de trahison, laissons-les dire, allons au feu d’un cœur alerte: n’en doutez pas, nous valons mieux qu’eux! Le monde est encore plein de bruit de la lutte qu’on rapporte que les Titans livrèrent aux dieux de l’Olympe aux premiers âges de la terre.Sa stupeur admirative s’est cristallisée en des métaphores qui sont aujourd’hui la monnaie courante du langage humain.Cette guerre, Mesdames et Messieurs, c’est une légende.Elle ne s’est produite que dans l’imagination des premiers aèdes.Elle a été inventée parce que rien, dans l’histoire véridique des hommes, n’était assez grand ni assez beau pour inspirer à jamais aux hommes la rédemptrice passion du surhumain.La véritable guerre des Titans, elle se livre aujourd’hui en Europe, en Asie, en Afrique, partout où le poids savamment accumulé de la force brutale menace de crouler sur le monde.Rien que d’avoir approché de ce poids nos faibles épaules, frotté à sa pesante armature d’acier la pointe de nos baïonnettes, nous nous sentirons plus grands et meilleurs, et notre race, allègre d’avoir versé dans cette aventure surhumaine un peu de son sang trop lourd, reprendra sa route plus digne de vivre, plus hère d’elle-même, le front tourné vers les étoiles, la poitrine gonflée d’espoirs invincibles. Achevé d’imprimer aux Ateliers BEAUCHEMIN le vingt-troisième jour de février mil neuf cent soixante — Imprimé au Canada Printed in Canada Imprimé au Canada Printed in Canada i'Jjj j.'.' — 'ujx'.
de

Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.

Lien de téléchargement:

Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.