L'Incunable : bulletin de la Bibliothèque nationale du Québec, 1 septembre 1984, septembre
BULLETIN DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE OU QUEBEC l'incunable Montréal, 18° année, no 3 Septembre 1984 ISSN 0825-1746 Ministère des Affaires cullurelles Bibliothèaue nationale du Québec Jean-Paul II lors de son passage devant la BNQ.Photo Jacques King. SOMMA IRE I incunable Montréal — 18' année, no 3 — Septembre 1984 Éditeur: Jean-Rémi Brault Directeur et rédacteur en chef: Louis Chantigny Adjoint au rédacteur en chef et directeur de l'édition: Louis Bélanger Secrétaire à la rédaction: Louise Lecavalier Directeur de la photographie: Jacques King Courrier de la deuxième classe Enregistrement n" 1503 Dépôt légal — 4' trimestre 1984 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 0825-1746 Reproduction autorisée des textes non copyright, sur demande et mention de l'auteur et de la source.Les articles publiés n'engagent que leurs auteurs.LE BULLETIN DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DU QUÉBEC est publié trimestriellement.Il est distribué gratuitement à titre personnel.On peut se le procurer en adressant sa demande à la Bibliothèque nationale du Québec.Service de l'édition 1700, rue Saint-Denis Montréal (Québec) H2X 3K6 Des chrétiens d'ici ont parlé à l'évêque de Rome André Laurendeau à Paris, ou l'effervescence intellectuelle En quoi le «serveur québécois» répondra-t-il mieux aux besoins de la clientèle?La naissance d'un caractère Le TNM et la BNQ établissent des liens durables Il faut célébrer le 500" numéro de Relations Un modeste hommage aux communautés religieuses au Québec Pamphile LeMay, une correspondance Hertel vit dans la solitude à Paris De 50 ans en 50 ans, les cartes les plus marquantes du territoire du Québec Une thésaurus encyclopédique La sauvegarde du patrimoine documentaire local et municipal Encyclopédie des grands maîtres de la musique L'actualité et le livre d'artiste Jean-Paul Desbiens Collaboration spéciale Louis Chantigny .S: : ri tariat a I information Marcel Fontaine Direction de /''informatique Arthur Gladu Collaboration spéciale Pages 3 6 14 16 18 Roland Auger Direction tilt développement et de la conservation des collections Georges-Emile Giguère, s.j.Collaboration spéciale Denis Roy Service d'animation Pierre de Grandpré Collaboration spéciale 20 24 26 Micheline Décarie Ménard Collaboration spéciale Pierre Lépine Service des collections spéciales Céline R.Cartier ( ollaboration spéciale Yvon-André Lacroix Collaboration spéciale 30 32 34 36 Gabrielle Bourbonnais 38 Service des collections spéciales Roland Auger 39 Direction du développement et de la conservation des collections L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1984 Sa Sainteté Jean-Paul II est un pape de prière et de méditation.Documentation La Presse, photo UPI.Des chrétiens d'ici ont parlé à l'évêque de Rome Deux mois avant la visite du Pape, la maison Fides a publié un livre intitulé : Reculions et réflexions de chrétiens d'ici à Jean-Paul II, évêque de Rome.Le livre est formé d'une quarantaine de témoignages sollicités.Les auteurs sont des laïcs, des prêtres, des femmes, des jeunes, des religieux.Chacun devait répondre à la question suivante: «Si l'occasion vous était donnée de passer quelques moments en tête à tête avec le Pape, de quoi lui pcujeriez-votis ?» Les réponses portent sur l'Église, la famille, l'école, la situation des jeunes, les femmes, les homosexuels.On par: Jean-Paul Desbiens aborde également divers autres sujets : l'art, la vérité, le Tiers-Monde.Saint Bernard est cité à la barre des témoins tout autant que la psychanalyse.Les présentations faites, passons à quelques remarques.1) Le titre du livre donne le ton: on s'adresse à l'évêque de Rome.Un parmi les quelque 3 000 évèques catholiques.Faut-il voir dans ce titre une manifestation du refus du père qui caractérise notre époque de frères ennemis?Sans père reconnu, il n'y a plus que des frères ennemis, comme le dé- montre à l'évidence René Girard, notamment dans La violence et le sacré.2) Quoi qu'il en soit de ce refus conscient ou inconscient, il vaut la peine de noter qu'aucun autre personnage, aucun chef d'État ne pourraient réveiller autant et d'aussi profondes questions.La raison est simple : quand il s'agit de la foi, quand il s'agit de la religion, il y va du tout de l'homme, comme disait Pascal.Avant d'être une bête politique, l'homme est une bête religieuse.«// y a des dieux dans la cuisine», disait Heraclite.3) Comme lecteur de cette quarantaine de témoignages, on est forcément L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1984 conduit à distinguer entre les témoignages graves et les témoignages légers.Les cris n'ont pas tous la même signification.Le cri de surprise fait autant de bruit que le cri de douleur.Le cri rentré du désespoir fait moins de bruit que le cri tactique du militant.En vérité, le silence est la seule chose insoutenable.La seule qui soit toujours digne.Le sondage des silencieux n'est pas encore inventé.Il serait odieux et téméraire de dresser la liste des témoignages graves et des témoignages légers.Ou incultes, si vous préférez.Je procéderai autrement.4) Je dirai d'abord ceci: l'Église du Québec, depuis bientôt un quart de siècle, se comporte comme un boxeur groggy.Titubante, erratique, craintive, honteuse.Elle ne sortait plus.Elle était comme un homme fier qui a subi une humiliation publique.Une humiliation privée fait le même effet.Le fier digère en silence.Il est tout prêt à s'accabler et à donner raison à tous, sauf à lui-même.Il ne se pardonne pas.Nul ne peut se pardonner.Il y faut un tiers.Le Pape sera peut-être cela.5) Il arrive alors fatalement que n'importe qui, fût-ce un âne à bonnet carré, profite de la situation.On connaît la fable du Lion devenu vieux.Elle est courte, il vaut la peine de la rapporter au complet: tout le monde n'a pas Les Fables sous la main.Voici donc: Le lion, terreur des forêts.Chargé d'ans, et pleurant son antique prouesse, Fut enfin attaqué par ses propres sujets, Devenus forts par sa faiblesse.Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied, Le loup un coup de dent, le boeuf un coup de corne.Le malheureux lion, languissant, triste et morne, Peut à peine rugir, par l'âge estropié.Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes, Quand, voyant l'âne même à son antre accourir: «Ah! c'est trop, lui dit-il : je voulais bien mourir; Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.» Laurent Laplante, par exemple, autrefois de L'Action catholique, autrefois du Devoir, autrefois du Jour signait dans Le Soleil du 10 septembre une recension du livre dont je parle.Il concluait en disant : «Avec une netteté étonnante, ce livre trace l'image d'un Pape flamboyant et puissamment charismatique, mais aussi (et surtout) celle d'un homme dont la séduisante bonhomniie dissimule de moins en moins efficacement l'intransigeance doctrinale et le persistant machisme.» 6) Le livre dont je parle n'est ni méchant ni blasphémateur.Il est parfois émouvant, parfois inculte.On y en- « Vous êtes les enfants de Dieu ».Documenta tion La Presse, photo Armand Trottier.tend beaucoup le moi.Moi, curé ; moi, homo; moi, femme; moi, mêlé.Un ineffable curé évoque ses 22 ans de scolarité.Comme un syndiqué.Vingt-deux ans de scolarité, ça donne une sacrée autorité quand il s'agit de la vie et de la mort.Une ex-religieuse contemplative demande à l'évêque de Rome: «Qu'est-ce que la prière a changé pour vous depuis que vous êtes Pape ?» Quand on a une vague idée de ce que c'est que la prière, on ne demande pas ça.La prière n'est ni un onguent pour les bleus de l'âme, ni une magie, ni un chantage.La prière est prière jusqu'au moment d'être exau- cée.Elle est toujours exaucée.Seulement, on ne le sent pas, et on ne sait jamais d'avance à quelle hauteur elle est exaucée.Et ce vieil universitaire qui aurait souhaité que le Pape fasse du porte à porte.Il n'a pas remarqué que le Pape fait justement du porte à porte.Nous sommes le 24e domicile qu'il visite.Que la télévision soit de la partie ne change rien à l'affaire, bien au contraire.C'est ça, le porte à porte que la technique permet maintenant.Notre universitaire aurait-il souhaité qu'elle fût absente?Jésus voyageait à pied; Paul, en galère, mue par des galériens ; Jean-Paul II, en Boeing et sur les ondes.Et puis après?Nous n'avons encore rien vu.Le combat des anges est à peine commencé.7) Dans le livre dont je parle, il est évidemment question de la condition féminine.La condition humaine comprend la condition féminine, mais la condition féminine est en train de se développer à part.Une culture crevée, comme une vache crevée, libère ses composantes.Il n'y a plus de vache ; il y a des atomes d'azote, des atomes de carbone, des atomes de soufre, etc.A ce sujet, je suis un spectateur légèrement amusé.Mon sentiment n'a d'ailleurs aucune importance.L'énergie nucléaire, une fois affranchie du centre organisateur, produit ses effets.Cela est en route, et les résultats sont imprévisibles.«La vie est toujours le triomphe de /'improbable.» Mon idée, c'est que le futur est fatal, mais que l'avenir est positivement surprenant.L'Église détient le dépôt de tous les germes.Marie est déjà tout.Cela ne règle pas le problème de Nicole.Le problème de Moïse n'a pas été résolu non plus de son vivant.Tout le reste est politique.8) Dans le volume dont je parle, il est aussi question des jeunes.Pas vraiment des jeunes.Seulement des enfants.Vive les enfants ! A commencer par les enfants foetaux.Mais on ne fera pas une théologie à partir des questions d'enfants.Saint Paul disait: «Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant ; lorsque je suis devenu homme, j'ai aboli ce qui était de l'enfant.» Et Henri de Lubac: «L'esprit d'enfance est une grâce merveilleuse, et l'on devra toujours répéter avec l'Evangile que le Royaume des deux est pour les enfants et pour ceux qui leur ressemblent.Mais la puérilité L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1984 «Laissez venir à moi les petits enfants».Documentation La Presse, photo Bernard Brault.n'est pas l'esprit d'enfance, la candeur spirituelle est tout autre chose qu'une défaillance intellectuelle.» Alain encore : « Par la seule présence d'un enfant de quatre ans, tous ont quatre ans.» Ou bien, il faudrait s'arrêtera la première question et y rester: «D'où vient le mal?» Réponse : le mal vient de moi.11 ne vient pas de l'Église catholique comme l'insinue un psychologue qui affirme que Hitler est un amateur, comparé à la morale catholique.Ce genre d'énormité se laisse dire chez Éides.Cette énorme inculture.9) Être catholique ne signifie pas que l'on est une réussite humaine.Il n'y a pas à accuser la société, la hiérarchie ou la morale catholique.Je ne demande pas d'abaisser la barre pour me permettre de me sentir champion.C'est déjà beau que je sois assuré du pardon.Or, à propos du pardon, le livre dont je parle porte ceci: «// n'est pas normal de fournir, à tous ceux qui pensent différemment, seulement le pardon.» Il ne s'agit pas de pensées.On n'a pas à pardonner à une pensée.Une pensée est juste ou fausse.Par contre, le pardon, c'est ce que l'on ne peut pas se donner soi-même à soi-même.11 y faut un Pape, c'est-à-dire un père.Ou une mère, ou ta femme, ou ton ami.Et au bout du circuit, le Père qui est aux cieux.10) Le livre dont je parle s'exprime en langage contemporain, en langage empoisonné par l'égalitarisme, qui est une autre de ces «idées chrétiennes devenues folles » dont parle Chesterton.Je n'envisage ni ne souhaite un néotriomphalisme.J'ai assez de misère à endurer les néo-chrétiens alléluiati-ques : ceux qui font semblant de croire que c'est arrivé, entre deux poignées de main et trois guitares.Jeunesse de l'Église, quand même ! Voici un Pape à Toronto.Il chante.On l'entend.Il bouscule le protocole.Il reste Pape.Il n'est pas que l'évèque de Rome.C'est un beau vieux.Jean XXIII aussi était un beau vieux.Chaque Pape vient en son temps.L'un ouvre les fenêtres, l'autre applaudit à des polkas.«Moi, j'ai planté, Apollos a arrosé; niais c'est Dieu qui faisait croître.Ainsi donc, ni celui qui plante n'est quelque chose ni celui qui arrose, mais celui qui fait croître: Dieu.Celui qui plante et celui qui arrose, c'est tout un.niais chacun recevra son salaire selon son labeur.Car nous sommes les collaborateurs de Dieu : vous êtes le champ de Dieu.» Un prochain Pape fera peut-être du porte à porte en haillons, dans des souliers empruntés.Ce sera toujours le Pape.Pût-il seul à croire en Jésus.?Réactions et réflexions de chrétiens d'ici à Jean-Paul Il évèque de Rome I sous la direction de Louise Bourbonnais et Denise Robillard.Montréal : Fides, cop.1984.157 p.; 23 cm.L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1984 5 3e partie André Laurendea ou l'effervescenc La période de tourisme, tout compte fait des pèlerinages et pâmoisons d'usage, n'aura guère duré.Les Laurendeau à Paris ont désormais leurs habitudes: Ghislaine sa crémière, son commis-boucher, des fournisseurs dont en bonne ménagère elle a jaugé les produits et comparé les prix ; André sa librairie, sa marchande de journaux, son bar-tabac, enfin un bistrot d'habitués, Le Petit Voltaire, dont il s'est fait une halte dans ses promenades, un cabinet de lecture, une pièce de travail, son havre de solitude et de méditation.C'est le classique bistrot de quartier, sans fioritures inutiles mais confortable comme une vieille robe de chambre.Sur le bar en zinc, les sucriers ventrus et la pyramide d'oeufs durs.Au-dessus des bouteilles rangées sur une tablette et de l'énorme percolateur en cuivre brillant, des publicités d'apéritifs, le texte de la loi contre l'ivresse publique, la photographie d'un cycliste moustachu, sur fond de montagnes de carton, et bien en vue de la clientèle, dans son cadre noir, liséré d'argent, la photo du patron, tête al-tière, menton belliqueux, mèche revancharde, une main sur la hanche, dans l'uniforme bleu-horizon du Poilu, les molletières et les godillots du fantassin.Plus loin, une arrière-salle sert de refuge à la clientèle dite des «solitaires» qui s'attablent ponctuellement à «leur» place, à diverses heures du jour, sur la longue banquette de moleskine verte en forme de U.11 y a des glaces sur les trois murs, et dans un angle de la pièce, non loin d'un escalier en colimaçon qui mène aux «W.C.», deux fenêtres à carreaux, dont l'une s'ouvre sur la rue Mouffetard, l'autre sur une venelle en gros pavés.«Sous les ponts de Paris.» 6 L'INCUNABLE - SEPTEMBRE 1984 à Paris, intellectuelle par: Louis Chantigny Un havre de réflexion Par la grâce du courant d'air qui a chassé les frileux, Laurendeau s'est niché un jour dans l'angle des fenêtres, d'où son regard embrasse la rue animée, la venelle ordinairement déserte quand elle ne sert pas de latrine ou de dortoir à quelques clochards, l'arrière-salle des «solitaires», et enfin le zinc où les habitués boivent debout, roulent les dés, parlent sport durant la belle saison et politique en tout temps.Plus de vingt ans plus tard, dans le capharnaùm qu'était son bureau au Devoir, rue Notre-Dame, Laurendeau pouvait encore évoquer ce bistrot dans ses plus infimes détails : la table de bois peint sur laquelle il écrivait ou déployait ses journaux, les jeux de lumière sur le carrelage selon l'heure du jour et la saison, les rayures de la grosse chatte.Loulou, qui venait souvent se peletonner sur ses cuisses, au chaud, tandis qu'il écrivait, les tics des «solitaires» isolés dans leur mutisme, les silhouettes, les expressions et les divers accents des habitués du zinc, sans oublier le fracas et le gargouillis de la chasse-d'eau, au sous-sol.Une leçon aux intellectuels « Mes cogitations parisiennes se seront déroulées sublimement dans des spasmes de plomberie », me dira-t-il avec ce petit gloussement, qui lui était si particulier.Pour ajouter, après une pause plus ou moins longue selon son humeur du moment: « Tous les intellectuels devraient travailler au milieu de bruits d'intestins et de chasse-d'eau; ça vous rappelle les fonctions moins nobles de l'homme, qui n'est pas que cerveau.» Laurendeau, à n'en pas douter, coula dans ce bistrot parmi les heures les plus heureuses et les plus fécondes de sa vie.Lui qui, à Montréal, ne pouvait souffrir aucun bruit, la moindre interruption dans son travail, il se demandait encore, deux décennies plus tard, par quelle mystérieuse alchimie psychologique il était parvenu, sans peine, sans effort de volonté, sans exercice de maîtrise ou de discipline de soi à travailler autant et si bien dans le cliquetis des verres, l'éclat des discussions au zinc, le va-et-vient des clients aux « W.C.», et bien sûr le tonnerre de la chasse-d'eau.Peut-être, à certains égards, avait-il retrouvé, ou recréé dans ce bistrot l'ambiance des grandes salles d'études du Collège Sainte-Marie.Le certain, et l'important, c'est que Laurendeau travailla fort bien à sa table du Petit Voltaire.Il y écrivait ses articles du Devoir et de l'Action Nationale, et notamment sa correspondance, qui était énorme: en attestent les dossiers qu'a recueillis (Dieu merci !) la Fondation Lionel-Groulx.Les fameux petits carnets.Dans des carnets d'écolier à pages quadrillées il tenait en outre un journal, dans lequel il notait moins les événements du jour que des réflexions (plus ou moins longues) sur des thèmes précis, des comptes rendus de conversations, de rencontres, des notes de lecture.Certaines de ces réflexions sur un thème donné se transformaient en essais, littéraires les uns, politiques les autres, métaphysiques, parfois.Il noircit ainsi de nombreuses pages sur Part et la technique de Debussy et de Ravel, «l'équivalent d'un bon gros livre honnête», me dira-t-il, «dont quelques passages n'étaient pas si vilains.» Saint-Germain-des-Prés.L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1984 Ces précieux «brouillons»! Ces carnets, «pas loin d'une centaine », qu'il rangeait dans une boîte de carton sous son lit, ont été perdus, soit à Paris, soit dans le voyage de retour à Montréal, Laurendeau n'aurait su dire au juste.Peu lui souciait, du moins l'affirmait-il : «des brouillons que de toute façon j'aurais mis à la poubelle tôt ou tard.De plus, pas question de publication : il s'y trouvait des passages beaucoup trop intimes.» Combien d'autres documents précieux a-t-il ainsi perdus, ou oubliés au fond d'un tiroir, dans un sous-sol ou un grenier, au désespoir des chercheurs qui donneraient (leur main gauche?) pour scruter ces écrits de jeunesse?Écrits d'une importance d'autant plus capitale qu'ils ont été rédigés à une époque historiquement révolutionnaire, les années 20-30, et que Laurendeau forgeait alors sa pensée et ses principes.Tout sans doute n'aura pas été perdu puisqu'il a repris dans sa correspondance et ses articles nombre des thèmes et des idées qu'il avait consignés dans ses carnets.Sa correspondance, en particulier les lettres à son père et à l'abbé Lionel Groulx est fort révélatrice de son cheminement intellectuel à Paris, tout jalonné de doutes, d'interrogations, d'alternances.Un lecteur attentif qui aurait intimement connu Laurendeau de longue date — c'était le cas de l'abbé Groulx — et qui aurait su lire sous les mots serait peut-être parvenu à suivre les fluctuations d'une pensée douloureusement indécise et sans cesse déchirée entre divers pôles.Ce lecteur attentif et surtout sensible au frémissement de la phrase aurait peut-être aussi perçu dans la lettre du jour les lectures ou les entretiens de la veille, et reconnu l'influence de André Siegfrid, de Jacques Maritain ou de Emmanuel Mounier à une image, une cadence, un certain ton.André Laurendeau, ne l'oublions jamais, n'a que vingt-trois ans.Ce n'est plus un adolescent, pas tout à fait un homme mûr.Ses études, on ne pour- rait plus classiques dans tous les sens du terme, son milieu, des plus stables, traditionnel, conformiste même, rien ne l'a préparé au bouillonnement d'idées nouvelles qu'il affronte.Son hypersensibilité, sa grande ouverture et d'esprit et de coeur en font un sujet extrêmement influençable.Il est éponge et cire molle, soucieux d'écouter, avide de comprendre, d'assimiler.C'est au demeurant ce miel qu'il coule tous les jours dans ses carnets, chaque semaine dans ses lettres, chaque mois dans ses articles.La grande question serait de savoir dans quelle mesure sa plume tamise, filtre, édul-core ou enrichit la matière en passant de l'écriture intimiste à la rédaction d'écrits plus ou moins officiels?Des écrits inquiétants La question s'imposera avec une acuité croissante au fil des mois quand ses incursions, voire ses aventures en terrains dangereux ou proscrits alarmeront sa famille et scandaliseront quelques-uns de ses amis, voire certaines autorités politiques et religieuses.Son article de janvier 1937 dans l'Action Nationale en faveur des républicains espagnols et contre Franco, alors que Le Devoir soutient celui-ci et dénonce ceux-là, lui vaudra quelques rappels à l'ordre.Notamment en cause ce passage, que n'aurait pas (trop) désavoué un authentique marxiste: «On éprouve quelque peine à constater que sur cette question (la guerre d'Espagne), les meilleurs quotidiens canadiens-français n ont fourni, à leurs lecteurs, qu'une documentation unilatérale.Ils ont confondu la cause du catholicisme avec celle de certains catholiques sans se demander si les catholiques d'Espagne ne portaient point la responsabilité du drame qui se joue aujourd'hui.On ne confond pas en vain, pendant des décades, la vie éternelle avec un régime social périmé.Dieu n'est pas la police bourgeoise chargée de défendre les grandes propriétés des nobles et de certaines communautés religieuses et l'exploitation éhontée du pauvre par le grand capitalisme.»' ' En fera aussi grimacer plusieurs, les ultra-nationalistes notamment, son analyse anti-séparatiste, ou profédéraliste, c'est selon, du cas de l'Alsace-Lorraine et de celui de la minorité flamande brimée par les Wallons, contre-partie de la situation des canadiens-français au sein de la majo- 1 C'est moi qui souligne 2 André Laurendeau, par Denis Monière, p.96 Le marché des ménagères.Les révolutionnaires de cafés.L'INCUNABLE — SEPTEMBRE 1984 8 rite anglo-canadienne, noyée à son tour dans le grand tout nord-américain.Entretemps, une lettre à son père n'arrangera guère les choses.Il y avoue «qu'il est troublé, qu'il manque de foi, d'élan spirituel et qu'il est insatisfait par la religion catholique comme elle se pratique au Québec-»?André aurait-il perdu la tête, et la Foi ?On se le demande avec consternation, et avec angoisse, dans le cercle restreint de la famille et de quelques intimes.Qu'auraient révélé ses carnets?C'est dans l'éclairage de ces lettres à caractère privé, et de ces écrits publics que les fameux carnets parisiens auraient sans doute revêtu une importance capitale pour une meilleure compréhension de l'homme et de son cheminement intellectuel.Si les textes connus de Laurendeau à cette époque ne constituent que l'extrême pointe du iceberg, quels aspects engloutis de sa personnalité nous auraient révélé ses carnets?Un André Laurendeau gauchisant, socialiste, marxiste même?Un Laurendeau agnostique, voire athée, en voie ou sur le point de le devenir?Toute sa correspondance, certes, exclut pareilles hypothèses.Comme 3 André Laurendeau, par Denis Monière, p.97 au reste ses discours et ses articles ultérieurs.Ce que l'on connaît de sa correspondance, dont Denis Monière cite de nombreux extraits, reflète un jeune homme tourmenté qui ne sait plus où donner de l'oreille entre Maur-ras et Malraux, Daudet (Léon) et Ben-da, Maulnier et Aragon, Massis et Guéhenno.N'en déplaise à d'aucuns qui ne voient en lui qu'un dillettante en quête de frissons intellectuels ou esthétiques, Laurendeau lamine et épure laborieusement sa pensée dans cette forge crépitante qu'est le Paris des années 30-40.Il suit, en auditeur libre, des cours de philosophie, de morale et de sciences sociales à la Sorbonne et à l'Institut catholique.Au Collège de France, les cours que donne André Siegfried sur le Canada.Au théâtre du Vieux Colombier, les conférences de Thierry Maulnier, Pierre Gaxotte, Charles Maurras, Henri Ghéon et Bertrand de Jouvenel.Il écoute, il observe, il note 11 fréquente surtout la plus grande et la plus riche université qui puisse être : celle des auteurs qu'il découvre et dévore ; celle des terrasses de café où il boit les paroles des plus grands écrivains et des plus prestigieux intellectuels de son temps.C'est aussi et de surcroît l'Université de l'Histoire (avec la majuscule, s.v.p.), car il ob- serve et sent confusément qu'il se produit une rupture entre deux époques, qu'un monde se dérobe sous ses pieds, et qu'une civilisation de l'homme s'engloutit dans le colossal remous de ses valeurs tandis qu'une nouvelle s'élève dans de bouillonnantes et sulfureuses convulsions.Observateur par tempérament avant de le devenir par métier, Laurendeau oscille de la Droite à la Gauche en passant d'un café, boulevard Saint-Germain, à un bistrot, boulevard Montparnasse.Au Flore, il trouve un jour Charles Maurras, le héros, le maître-à-penser de son père.C'est un vieillard à barbiche et à lorgnon, ordinairement seul, emmuré dans sa surdité, voûté sur une pile de journaux et de revues qu'il annote de coups de crayon rageurs.Parmi les hommes qui viennent parfois prendre place à sa table, il reconnaîtra Léon Daudet à son ventre énorme, Jacques Bainville à ses allures de notaire de campagne, Robert Brasillach à ses joues rebondies et ses lunettes rondes d'élève appliqué.Les écouter discuter, quelle fête de l'esprit ! Aux Deux Magots, il verra André Malraux et sa femme Clara, Drieu La-Rochelle (eh! bien oui.), Jean Guéhenno et Wurmser.Boulevard Montparnasse, à La Coupole, au Select, au Dome, il écoutera palabrer avec de lourds accents des inconnus dont quelques-uns deviendront célèbres : Victor Serge, Manès Sperber, Arthur Koes-tler.Laurendeau écoute, observe, note discrètement certains de leurs propos et les noms d'auteurs dont ces illustres assaisonnent leurs démonstrations.Il ne lui viendrait pas à l'idée de s'approcher, de se présenter, de prendre part aux débats.Timidité de provincial, ou qui se croit tel?Peut-être.Souci surtout de garder ses distances, tant physiques qu'intellectuelles, pour mieux entendre, comprendre, et tout assimiler.La nostalgie de ce Paris « C'est de ce Paris-là que je garde encore le meilleur souvenir », me dira- L'INCUNABLE - SEPTEMBRE 1984 9 t-il deux décennies plus tard, dans son bureau de la rue Notre-Dame.«A écouter ces écrivains, ces professeurs, ces journalistes, je me sentais, au début du moins, littéralement écrasé, honteux.Leur maîtrise de la langue ! Leur usage du mot juste ! Leur esprit! Et leur érudition époustou-jlante!.Avaient-ils vraiment tout lu les ouvrages dont ils citaient des passages mot à mot, quand ce n'était pas des pages entières?Je n' ai jamais de ma vie retrouvé, revécu un tel climat de ferveur intellectuelle.« Il y avait cependant un danger—je m'en suis d'ailleurs vite rendu compte — à trop fréquenter les mêmes version des mêmes faits, la guerre civile d'Espagne, par exemple, de la bouche d'un Léon Daudet, d'un Henri Béraud, d'un Robert Brasillach.Les troupes républicaines et les brigades internationales « si héroïques et exemplaires » (sic) y perdaient singulièrement des plumes.Je ne fais pas ici allusion aux profanations des tabernacles et aux viols des bonnes Soeurs, mais à l'extermination sauvage par les agents du Kominform des socialistes et des trotskystes.En somme, les communistes orthodoxes étaient ou semblaient plus soucieux d'anéantir leurs frères « déviationistes » que de combattre les fascistes de Franco.Ar- nuances et demi-teintes byzantines de la politique française.Et pourtant, quelles que fussent leurs outrances, et dans certains cas leur mauvaise foi, ces écrivains et ces journalistes n'avaient cesse d'émerveiller Laurendeau par l'ampleur de leur pensée, la vivacité de leurs réparties, et peut-être davantage encore, si invraisemblable que cela puisse sembler, par leurs méthodes et leur discipline de travail.«A cet égard, ils étaient des maîtres, me disait Laurendeau, vraiment des modèles dont nous, canadiens-français, aurions tout intérêt à nous inspirer.¦ is Yrfl] !¦ 1 ^bh ,|f
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