La presse, 16 septembre 2007, P. Plus - Lectures
[" PLUS LECTURES GRANDS REPORTAGES, ANALYSES, LIVRES MICHAEL ONDAATJE CONVERSATION AVEC UN POÈTE PAGE 8 EST-CE NORMAL, DOCTEUR?LA NOUVELLE CHRONIQUE TÊTE-À-TÊTE DE RIMA ELKOURI PAGE 7 PHOTO ANOEK DE GROOT AFP / GETTY IMAGES IL N'Y A PAS DE COMMISSION BOUCHARD-TAYLOR EN AUSTRALIE.POURTANT, LES TENSIONS ENTRE CITOYENS DE SOUCHE ET IMMIGRÉ SONT BIEN RÉELLES DANS CE PAYS DU BOUT DU MONDE.FRUSTRATIONS, INTERDICTIONS.ET MÊME UNE ÉMEUTE, QUI A MENÉ À UN ACCOMMODEMENT POUR LE MOINS ORIGINAL: LE «BURKINI ».INTÉGRER OU ASSIMILER?EN GRANDE-BRETAGNE, C'EST LE MULTICULTURALISMEQUI A LONGTEMPS TENU LE HAUTDU PAVÉ.MAIS, AUJOURD'HUI, DES QUESTIONS SE POSENT.À LIRE EN PAGES 2, 3 ET 4.L'AUSTRALIEETLAGRANDE-BRETAGNE FACEÀ L'IMMIGRATION LESACCOMMODEMENTS DES AUTRES ANDRÉ DUCHESNE ENVOYÉ SPÉCIAL AUSTRALIE SYDNEY\u2014 La gare Lakemba relie Canterbury au centre-ville de Sydney, à une dizaine de kilomètres de là.À l'intersection des rues Haldon et Railway, les petits commerces s'affichent dans toutes les langues.Les restaurants dégagent des odeurs d'Asie et du Moyen-Orient.Les gens vont et viennent, affairés, les mains chargées de sacs en plastique sur le point d'éclater sous le poids des victuailles.Parmi les femmes, beaucoup de musulmanes sont voilées.Quelques-unes portent le niqab.Assis sur un banc de parc, Rij ab Aza lben rega rde les gens passer.Il y a une dizaine d'années, il a fui le régime de Saddam Hussein.Pilote dans l'armée de l'air, il a quitté son Irak natal pour ce qu'il considérait de meilleurs cieux.Il ne regrette pas son choix une seule seconde.«L'Australie est un bon pays.Nous avons la liberté absolue, dit ce père de sept garçons et deux filles.Mes enfants sont bien adaptés.Ils se parlent entre eux avec l'accent australien.Ils en perdent leur arabe, ajoute-t-il en riant.Lorsque je leur parle arabe, ils ne me comprennent pas.» Ce retraité de 60 ans est un bon vivant.L'homme est corpulent.Sa tenue, un savant mélange d'ancien et de moderne.Portant une forte barbe et un petit chapeau blanc semblable à une chéchia, il est habillé de la tête au pied d'un survêtement de sport.Un minuscule téléphone portable est accroché à son oreille.«La vie est très simple ici, poursuit M.Azalden.J'ai tout ce que je veux.Un minimum de revenu me suffit.» D'autres musulmans rencontrés par La Presse expriment la même satisfaction, le même sentiment d'avoir choisi le bon pays.Comme Eesa Alsolami, 26 ans, arrivé d'Arabie Saoudite il y a de cela seulement deux ans.Il termine unemaîtrise au Queensland Institute of Technology.«Nous n'avons aucun problème à pouvoir prier à l'université, dit-il.L'administration a aménagé un lieu à cet effet pour l 'assoc iation des étudia nts musulmans.Nous avons donc notre local et un code d'accès pour y entrer.» Des inquiétudes Ces commentaires ne sont pas unanimes.D'autres affirment que le fossé se creuse entre musulmans et immigrants d'une part, et le reste de la population de l'autre.C'est le cas de Kalid Saj, un Libanais d'origine, propriétaire de la Sinbad Bakery, près de la gare Backstown.À ses yeux, il y a une montée de racisme et du profilage racial en Australie depuis les attentats du 11 septembre 2001.«Une personne qui a un visage du Moyen-Orient est rapidement vue comme suspecte, dit-il.Nous nous faisons interpeller par les policiers.On nous demande nos papiers.» L'Australie est une terre d'immigration.Des 20 mi l l ions d'habitants, le quart est né à l'étranger.Bon an, mal an, le pays accueille plus de 100 000 nouveaux arrivants.Cela crée des tensions.Des exemples : \u2014 en décembre 2005, des émeutes impliquant de jeunes Blancs australiens et des membres de la communauté libanaise ont lieu à la plage de Cronulla ; \u2014 en septembre 2006, le gouvernement Howard annonce son intention d'imposer des tests d'anglais et de connaissance de l'histoire australienne aux nouveaux arrivants, ce qui, encore là, soulève des inquiétudes ; \u2014 Le 30 janvier dernier, le ministère de l'Immigration et des Affaires multiculturelles change de nom pour celui de l'Immigration et de la Citoyenneté, un geste mal accueilli par plusieurs organismes et défenseurs des immigrants.L'« autoghettoïsation» «Les choses ne vont pas aussi bien que par le passé.L'attitude du gouve r nement Howard envers le multicultural isme y est pour quelque chose », estime Waleed Kadous, codirigeant de l'organisme Australian Muslim Civil Rights Advocacy Network.Dans ce domaine, le prédécesseur de Howard, le premier ministre travailliste John Paul Keating, avait une approche plus souple, croit-il.«Avec lui, nous avions plus d'ouverture, en autant que nous faisions allégeance à l'Australie, poursuit M.Kadous, rencontré à Bankstown.Avec Howard, on cherche à niveler par le bas.» M.Kadous en vient à se demander si, dans l'Australie des dernières années, immigration ne rime pas avec assimilation.Une réflexion partagée par plusieurs musulmans.À l'opposé, les Australiens de souche ou ceux qui ont immigré depuis longtemps trouvent que les nouveaux arrivants se ghettoïsent eux-mêmes.«On se mélangeait bien jusqu'au moment des émeutes.Ce n'est plus le cas.Ça va prendre un bout de temps avant que les choses ne reviennent à la normale», prédit Steve Hughes, Écossais d'origine arrivé en Australie il y a 40 ans et témoin des émeutes de Cronulla.C'est sur cette plage, par un samedi ensoleillé, que nous avons rencontré ce musicien et chanteur de jazz.«À mon avis, le problème est que les nouveaux arrivants ne s'intègrent pas assez à notre culture», ajoutait-il.Quelques jours plus tôt, à Brisbane, Fabien Corsico, un Français arrivé il y a 17 ans, faisait des réflexions semblables.«La première chose que j'ai voulu faire en arrivant ici, c'est de m'intégrer.Et j'ai appris l'anglais.Autrement, ce n'est pas vivable», raconte cet Alsacien qui tient un petit comptoir de fruits en face de l'édifice du parlement d'État.Immigration blanche M.Corsico est favorable à l'imposition de tests d'anglais aux nouveaux arrivants.Une position qui contraste avec celle d'Ahmad Shboul, responsable du département des études arabes et islamiques à l'Université de Sydney.« Il y a de cela plusieurs années, des tas d'immigrants sont venus ici sans savoir un mot d'anglais.Certains sont devenus des avocats, des médecins, des politiciens célèbres.Si nous appliquons cette mesure, nous allons nous priver de gens qui deviendraient sûrement de très bons atouts pour l'Australie.» Le professeur Shboul fait référence à l'immigration post- Seconde Guerre mondiale, alors que des dizaines de milliers de personnes ont fui l'Europe meurtrie.Grecs, Juifs, Italiens sont arrivés en masse.À l'époque, l'Australie avait une politique favorable uniquement à l'immigration blanche.Cette politique a été abolie en 1973.Dès lors, une vague d'immigrants asiatiques a touché le pays.Aujourd'hui, ils occupent de petits emplois.Les immigrants asiatiques sont toujours nombreux, mais s'ajoutent maintenant ceux d'Afrique et du Moyen-Orient.Doute et ressentiment Les tensions entre les différents groupes ne sont pas toujours aussi fortes qu'au moment des émeutes de Cronulla.Des efforts sont faits pour rapprocher les communautés.Par exemple, il y a quelques semaines, la politicienne Pauline Hanson, favorable à l'arrêt de l'immigration, a annoncé son intention de briguer un siège au Sénat du Queensland.Il y a quelques années, son parti, One Nation, avait connu une certaine popularité.Mais cette fois, les analystes lui prédisent un score négligeable.Autre exemple: à l'été 2005, Bronwyn Bishop, une députée du Parti libéral au pouvoir, a réclamé l'abolition du hidjab dans les écoles publiques.Dans les jours suivants, le chef du parti et premier ministre du pays, John Howard, s'est opposé à l'idée de sa députée.«Ce serait impraticable », a-t-il dit, ajoutant que si on abolissait le hidjab, il faudrait abolir les autres symboles religieux.Si la tension recule, le ressentiment et le doute demeurent.Parti du Liban il y a une quinzaine d'années pour fuir son pays en guerre, Kalid Saj fait partie des pessimistes.Notamment lorsqu'on évoque la question des examens d'entrée plus serrés pour les nouveaux arrivants.«Ce n'est pas ce que l'on connaît de l'Australie qui compte, lance-t-il, mais ce que nous apportons dans notre coeur.» FAUT-IL INTÉGRER ANDRÉ DUCHESNE L'Australie est si jeune que de nombreux habitants connaissent le nombre de générations les séparant de leurs aïeux arrivés comme immigrants.Souvent, on n'en compte qu'une, deux ou trois.Un jour, des amis australiens m'ont demandé combien de générations me séparaient des premiers colons de ma famille arrivés au Canada.Lorsque j'ai répondu que je ne le savais pas, ils ont été étonnés.Parmi les premiers colons australiens, des milliers étaient des prisonniers britanniques.Environ 160 000 hommes et femmes condamnés pour diverses peines ont ainsi été emmenés en Australie entre 1788 et 1868, selon le ministère australien des Affaires étrangères - incluant des Patriotes québécois à la suite de la Rébellion de 1837- 38.La première visite d'un explorateur européen remonte à 1606.Un arbre généalogique tout petit ANDRÉ DUCHESNE Un exempl e f rappa n t des t ensions ent re la communauté musulmane et le reste de la population est survenu a lors que La Pre s s e séjournait en Australie, en août.À Bankstown, une ville située à une quinzaine de kilomètres en banlieue de Sydney, la communauté musulmane avait discrètement acheté un terrain près de l'école secondaire pour y construire une école islamique.La population était furieuse.Des centaines de personnes ont tenu une assemblée à l'école pour exprimer leur désaccord.Pour elles, il n'était pas question que les musulmans, qui possèdent déjà un collège islamique à cet endroit, s'isolent davantage.Le gouvernement de l'État a vite décrété qu'il ne permettrait pas la construction de l'école, évoquant des questions d'urbanisme et de zonage.Mais l'affaire sentait l'affrontement ethnique à plein nez.Affrontement ethnique MULTICULTURALISME EN AUSTRALIE PHOTO ANDRÉ DUCHESNE, LA PRESSE © «La première chose que j'ai voulu faire en arrivant ici, c'est de m'intégrer.Et j'ai appris l'anglais.Autrement, ce n'est pas vivable » dit Fabien Corsico, un Français arrivé en Australie il y a 17 ans.C'EST VENDREDI, JOUR DE PRIÈRE ET DE REPOS CHEZ LES MUSULMANS.AUTOUR DE LA GARE LAKEMBA, LES RUES COMMERÇANTES GROUILLENT DE MONDE.DES MUSULMANS, POUR LA MAJORITÉ.MAIS AUSSI DES ASIATIQUES, DES BLANCS, DES INDIENS, DES NOIRS.UN BRASSAGE DE PLUS EN PLUS FRÉQUENT DANS L'AUSTRALIE DU XXIe SIÈCLE.L'IMMIGRATION EN AUSTRALIE, AU CANADA ET AU QUÉBEC AUSTRALIE CANADA QUÉBEC Population 20 060 000 32 853 000 7 687 000 Personnes nées à l'étranger (1) 4 829 000 6 106 000 n/d Moyenne annuelle de nouveaux immigrants et réfugiés 125 000 221 000 45 000 Pays d'origine des immigrants et réfugiés, dans l'ordre (2) Royaume-Uni Chine Algérie N.-Zélande Inde France Chine Philippines Maroc Inde Pakistan Colombie Soudan États-Unis Chine Afrique du Sud Iran Liban Philippines Royaume-Uni Roumanie Singapour Corée du Sud Inde Malaisie Colombie Haïti Sri Lanka France Tunisie (1) Chiffres de 2005.Au Québec, Statistique Canada rapporte qu'en 2001, 9,9% de la population était née à l'étranger.(2) Juillet 2005 à juin 2006 pour l'Australie; 2006 pour le Canada et le Québec.Sources: Statistique Canada, Citoyenneté et Immigration Canada, Immigration Québec, Australian Bureau of Statistics, Université de Sherbrooke.« Il y a de cela plusieurs années, des tas d'immigrants sont venus ici sans savoir un mot d'anglais.Certains sont devenus des avocats, des médecins, des politiciens célèbres.Si nous imposons des tests d'anglais aux nouveaux arrivants, nous allons nous priver de gens qui deviendraient sûrement de très bons atouts pour l'Australie.» ANDRÉ DUCHESNE SYDNEY, Australie \u2014 En décembre 2005, de jeunes Libanais sont accusés d'avoir tabassé deux sauveteurs de la plage de Cronulla, en banlieue de Sydney.L'affaire tourne à l'émeute.De jeunes Australiens blancs, la tête ou le corps recouvertsdu drapeau national, font la chasse aux musulmans.Le milieu politique, les médias, une majorité de résidants de Sydney, où le multiculturalisme est une vertu, s'offusquent.Voilà un comportement non australien, dit-on.Les choses se calment au bout de quelques jours, grâce à une intervention massive de la police.Dans les mois suivants, l'Australia Lifeguards Service (ALS), qui regroupe plus de 100 000 sauveteurs, tend la main à la communauté arabe afin d'intégrer des musulmans.Un programme spécial est lancé.Depuis, une quinzaine de musulmans ont joint les rangs de l'associatioon comme sauveteurs.Incluant des femmes.Or, celles-ci refusent de porter un maillot de bain ordinaire, perçu comme contraire à leur religion.Une designer libanaise vivant en Australie conçoit alors le «burkini », un maillot de bain assurant confort et souplesse tout en couvrant tout le corps.«Cet arrangement a été bien accepté par les gens de la communauté, affirme Sean O'Connell, porte-parole de l'ALS.Nous ne prétendons pas apporter la solution à tous les problèmes, mais nous voulons faire partie de la solution.» Tout cela s'est fait sans recourir aux tribunaux.D'ailleurs, lorsqu'on informe les Australiens de la décision de la Cour suprême du Canada de permettre le port du kirpan à l'école, ils disent n'avoir jamais vu de cas semblable chez eux.Une des explications serait que l'Australie, contrairement au Canada et à d'autres pays, ne possède pas de Charte des droits et libertés, croit George Williams, professeur à la faculté de droit de l'Université du New South Wales, à Sydney.Plus tôt cette année, il a publié un ouvrage, A Charter of Rights for Australia, dans lequel il explique pourquoi le pays devrait adopter un tel document.Il cite le cas des personnes qui demandent un statut de réfugié en Australie.Toutes, incluant les enfants sans parents, sont internées dans des camps le temps que leur demande soit traitée.Or, la détention amène son lot de problèmes, tels le stress post-traumatique et même le suicide.Ce processus d'incarcération est attribuable à une loi adoptée en 1992 par le gouvernement travailliste de Paul Keating.Il a été contesté en vain devant les tribunaux, qui ont statué qu'on ne pouvait s'y opposer.«Dans d'autres pays, cela aurait pu être contre-balancé par une Charte des droits qui garantit les droits fondamentaux des individus », écrit M.Williams.Dans son ouvrage, il cite la charte canadienne à plusieurs reprises.L'avocat montréalais Julius Grey met un bémol.«La Charte des droits ne garantit pas toujours la justice, dit-il.Aux États-Unis, la charte n'a pas empêché l'esclavage, ni la ségrégation.» Plusieurs pays vivent sans cha r te, comme la Grande- Bretagne, rappelle Me Grey.Les libertés individuelles sont alors protégées par la Constitution ou par des lois.De plus, fait-il remarquer, la majorité des pays ont signé la Déclaration universelle des droits, par laquelle on peut défendre les libertés individuelles.En Australie, un cas démontre qu'un individu peut se défendre et gagner.Au début des années 2000, un musulman purgeant une peine de prison pour attentat à la pudeur sur une mineure a réclamé le droit de manger uniquement de la nourriture halal.Un tribunal de l'État du Queensland lui a donné raison.Pas de Charte des droits, mais des «burkinis » MULTICULTURALISME EN AUSTRALIE PHOTO ANDRÉ DUCHESNE, LA PRESSE © Eesa Alsolami, 26 ans, arrivé d'Arabie Saoudite il y a deux ans, termine une maîtrise au Queensland Institute of Technology.«Nous n'avons aucun problème à pouvoir prier à l'université, dit-il.L'administration a aménagé un lieu à cet effet pour l'association des étudiants musulmans.» PHOTO ANDRÉ DUCHESNE, LA PRESSE © Rijab Azalben a fui le régime de Saddam Hussein il y a une dizaine d'années.Il ne regrette pas sa décision.«L'Australie est un bon pays.Nous avons la liberté absolue.Mes enfants sont bien adaptés.Ils se parlent entre eux avec l'accent australien.Ils en perdent leur arabe», dit-il en riant.PHOTO MATT KING, GETTY IMAGES L'Australie compte une importante communautémusulmane.Sur cette photo datée du 22juillet 2006, des centaines de personnesmarchent dans les rues pour protester contre les frappes israéliennes au Liban.OU ASSIMILER?Lorsqu'on informe les Australiens de la décision de la Cour suprême du Canada de permettre le port du kirpan à l'école, ils disent n'avoir jamais vu de cas semblable chez eux. MULTICULTURALISME EN GRANDE-BRETAGNE YVES SCHAËFFNER COLLABORATION SPÉCIALE LONDRES Il n'y a pas que le Québec qui soit obsédé par les questions d'immigration et d'intégration.Le sujet est également sur toutes les lèvres en Grande-Bretagne depuis les attentats de juillet 2005.Le présentateur vedette de la BBC George Alagiah n'a toutefois pas eu besoin d'une commission Bouchard-Taylor pour se faire une opinion.Selon l'homme d'origine sri-lankaise, «le grand rêve du multiculturalisme ne marche pas».À ses yeux, la politique du multiculturalisme - qui favorise une mosaïque culturelle plutôt qu'une assimilation rapide - a été pervertie au point d'exclure plus qu'elle n'intègre.«Que vous appeliez ça de la ségrégation ou de l'isolation, une chose est sûre: c'est en train de se produire », assure-t-il.«Certains coins de la Grande- Bretagne commencent à ressembler à l'Afrique du Sud sous l'apartheid.La différence, c'est qu'en Afrique du Sud, cela a été créé spécifiquement dans ce but alors qu'ici, cette situation est apparue presque par erreur alors qu'on essayait de faire pour le mieux», précise le présentateur du journal de 18h.Pour les besoins d'un livre qu'il a publié l'automne dernier, le journaliste de 51 ans a arpenté la Grande-Bretagne de long en large.Ce qu'il a découvert?Des communautés repliées sur ellesmêmes, qui vivent dans des ghettos imperméables à la culture britannique.Le multiculturalisme était une excellente idée qui a mal tourné, explique-t-il.«On voulait donner le droit à la différence, mais le problème, c'est qu'on a oublié l'importance des choses qui nous unissent les uns aux autres.L'équilibre n'est plus là à l'heure actuelle.» La radicalisation des jeunes Évoquant son propre parcours dans son livre A Home from Home (Little Brown), Alagiah rappelle qu'en débarquant en Angleterre en 1967, à l'âge de 11 ans, il n'a pas eu le choix de s'intégrer.Envoyé dans un pensionnat tout ce qu'il y a de plus brit, le jeune immigrant sri-lankais a été complètement immergé dans la culture anglaise.«C'était un cas de marche ou crève», se remémore-t-il.Selon lui, cette plongée au coeur de la culture britannique a été la clé de sa réussite.«Au moins, j'ai reçu les outils pour réaliser mes rêves», explique le journaliste, qui a joint les rangs de la BBC en 1989.Aujourd'hui, Alagiah craint que les jeunes immigrants n'aient pas cette chance.«Ils sont coincés dans leurs enclaves », remarquet- il.Il est vrai que certaines écoles primaires de Tower Hamlet - un quartier de l'est de Londres - comptent plus de 90% d'élèves d'origine bangladaise.Alagiah craint également que le manque d'intégration soit à l'origine de la radicalisation de certains jeunes musulmans britanniques.Évoquant le cas de trois des quatre kamikazes responsables des attentats de juillet 2005, il dit ne pas savoir si «la non-intégration de ces jeunes explique qu'ils aient commis ces attentats, mais c'était sans doute une partie de la raison».D'où son empressement à remettre en question la politique d'intégration actuelle.Croit-il que le modèle d'intégration républicain français soit plus intéressant?Pas vraiment.«La vision française d'assimilation totale n'est pas meilleure.On ne peut pas demander à des immigrants d'oublier leur passé.Je suis la somme de mes expériences.» Un test de contribution De la même manière, il s'oppose vertement à l'idée de bannir le voile, le niqab ou même la burqa dans les écoles.«Cela ne m'inquiète pas.Je n'accorde aucune importance à la couleur de la peau ou aux vêtements.Ce qui compte, c'est d'être capable de s'intégrer, de parler la langue et de pouvoir décrocher un emploi.» Selon le journaliste, le problème du multiculturalisme est qu'il ne force pas les immigrants à s'intégrer à la culture dominante.«Je pense que nous devrions être plus exigeants.Au Canada comme en Angleterre, nous devrions demander aux immigrants ce qu'ils peuvent apporter au pays.Je ne pense pas que l'on doive demander à quelqu'un de choisir entre son passé et son futur, mais nous devrions faire passer un test de contribution.» L'État a le devoir de combattre le racisme, il doit aider les gens à apprendre la langue du pays, ajoute-t-il, mais les immigrants devraient également avoir l'obligation de s'intégrer.QUAND LE MULTICULTURALISME MÈNE À L'APARTHEID George Alagiah, présentateur vedette de la BBC d'origine sri-lankaise, pourfend le multiculturalisme britannique et veut obliger les immigrants à s'intégrer.Il pense que le Canada devrait apprendre des erreurs de la Grande-Bretagne.PHOTO FOURNIE PAR LITTLE BROWN Évoquant son propre parcours dans son livre A Home from Home, George Alagiah rappelle qu'en débarquant en Angleterre en 1967, à l'âge de 11 ans, il n'a pas eu le choix de s'intégrer.PHOTO LEFTERIS PITARAKIS, AP Le 27 août dernier, environ un million de participants ont envahi les rues de Londres pour célébrer la culture des Caraïbes lors du carnaval de Notting Hill.«Certains coins de la Grande-Bretagne commencent à ressembler à l'Afrique du Sud sous l'apartheid.La différence, c'est qu'en Afrique du Sud, cela a été créé spécifiquement dans ce but alors qu'ici, cette situation est apparue presque par erreur alors qu'on essayait de faire pour le mieux.» HUGO MEUNIER ENVOYÉS SPÉCIAUX AFGHANISTAN SPIN BOLDAK \u2014 Il faut le voir pour le croire.Un dromadaire qui tire une corde pour ramener à la surface des seaux de terre, remplis par un ouvrier à 60 mètres de profondeur, dans un trou d'à peine un mètre de diamètre.Une tâche inhumaine, mais c'est la méthode employée par les entrepreneurs afghans pour creuser les puits.Ici, à l'hôpital du district de Spin Boldak, ça fait deux mois qu'on creuse, à la recherche d'eau.Le travail devait à l'origine en prendre un seul.C'est l'armée canadienne, par l'entremise de son équipe de reconstruction provinciale (ERP), qui finance le projet.Les Afghans font le boulot et refilent la note aux Canadiens.Une manière de donner un visage afghan aux solutions, explique-t-on.Mais en voyant ce dromadaire s'esquinter en tirant sa corde reliée à une sorte de poulie en bois, on devine que les résultats peuvent être longs à obtenir.«Dans une semaine, ça sera prêt!» lance l'entrepreneur afghan à la patrouille canadienne venue faire le suivi du travail.«Ça fait un mois qu'il me dit ça », dit en grimaçant le capitaine Steve Winters, de Repentigny, responsable de l'ERP à Spin Boldak.Du fond du trou, une voix lointaine se fait entendre.Autour, les excréments du dromadaire jonchent le «chantier».Un puits creusé avec des forets aurait coûté entre 20 000 $ et 30 000$ au Canada.Celui sur lequel peine le dromadaire ne dépasse pas les 5000$.L'ERP a un budget d'environ deux millions de dollars pour l'ensemble du territoire.Actuellement, 26 projets ont été donnés en soumission à des entrepreneurs locaux.La plupart des puits seront creusés à des endroits identifiés par les leaders locaux.L'aménagement de bassins de rétention d'eau pour l'agriculture et la réfection de quelques écoles et mosquées sont aussi prévus.Chaque projet est un grain de sable dans ce pays ravagé par des décennies de guerre.Ainsi, même si le puits est jugé prioritaire à l'hôpital de Spin Boldak, c'est presque tout l'établissement qu'on devrait retaper.À notre passage, la génératrice ne fonctionnait pas, les armoires à pharmacie criaient famine, les planchers et les murs étaient tout craquelés et les quelques salles de soin n'abritaient qu'un lit ou deux, parfois même seulement un tapis.Pénurie de médicaments Dehors, des familles entières, surtout des enfants, campent par terre.«On a besoin de médicaments ici», plaide le Dr Hidayat Allah, directeur de l'établissement.Le capitaine Winters lui demande de dresser par écrit l'inventaire des médicaments qu'il lui faudrait pour une période de 12 mois.La liste sera ensuite acheminée à Kandahar, où l'étatmajor l'approuvera ou non.Le processus normal.Selon le médecin, la situation s'est nettement détériorée depuis que plusieurs Afghans ont décidé de fuir des régions plus hostiles du pays pour s'installer à Spin Boldak.«Selon le recensement du gouvernement, nous sommes 60 000.Mais en fait nous sommes maintenant 200 000 seulement à Spin Boldak, et encore plus si on inclut les villages limitrophes», affirme Hidayat Allah.Sur son site internet, le gouvernement canadien estime à 100 000 la population totale du district.À part quelques cliniques encore plus austères, l'hôpital d'Hidayat Allah est le seul établissement de santé de la région.En cette période de l'année, les cas de gastroentérite, typhoïde, malnutrition et maladies de la peau sont légion.Le Dr Allah aurait aussi besoin d'un chirurgien.«Ici, tout le monde est sans éducation, on devra le faire venir de Kaboul », explique le médecin.Au même moment, un coup de feu retentit de la rue.Un coup de semonce tiré par les militaires canadiens restés à bord des blindés garés devant l'hôpital.Un motocycliste s'approchait un peu trop à leur goût.SPIN BOLDAK Un puits à sec.un hôpital aussi LA PRESSE EN AFGHANISTAN PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE © À l'hôpital du district de Spin Boldak, ça fait deux mois qu'on creuse, à la recherche d'eau.Le travail devait à l'origine prendre un mois seulement.S'il faut en croire les sondages, les Canadiens sont critiques face à notre intervention militaire en Afghanistan, mais favorables à un accroissement de l'aide humanitaire.Nos envoyés spéciaux ont vu les défis que peut représenter le forage d'un simple puits en zone de guerre.Leur compte rendu.MARTIN TREMBLAY PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE © Selon un médecin, la situation s'est nettement détériorée depuis que plusieurs Afghans ont décidé de fuir des régions plus hostiles du pays pour s'installer à Spin Boldak.PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE © C'est l'armée canadienne qui finance le projet.Les Afghans font le boulot et refilent la note aux Canadiens.Une manière de donner un visage afghan aux solutions. PLUS LECTURES DESOH! ET DES BAH! Envoyez-nous vos commentaires et suggestions à ohetbah@lapresse.ca Avec l'AFP, Associated Press, Reuters, BBC et Libération.PHOTODE LA SEMAINE DES CHIFFRES QUI PARLENT ICI ET AILLEURS KENYA 2000 ans plus tard Un groupe de chrétiens au Kenya a décidé d'intenter un recours contre tous ceux qu'il considère comme responsables de la mort du Chri st : le roi Hérode, l'empereur Tibère, Israël et même l'Italie moderne! Les Amis de Jésus kenyans demandent à la haute cour du pays de déclarer que le procès du Christ, tout comme sa sentence, avaient été illégaux.À ceux qui pensent que c'est arrivé il y a un sacré bail, Dola Indidis, l'un des responsables du groupe, rétorque que «deux mille ans, c'est très court pour Dieu».S'il vous vient des envies déicides, sachez donc qu'il n'y aura pas de prescription\u2026 ÉGYPTE Une odeur de divorce Une Égyptienne ne supportant plus l'« odeur nauséabonde» de son mari est parvenue à obtenir le divorce après avoir convaincu un tribunal de son calvaire quotidien.L'homme, un enseignant de 39 ans, refusait obstinément de se laver, boycottant savon et dentifrice.Désespérée par les effluves de son mari, la femme de 37 ans a refusé toute tentative de conciliation.Heureusement pour l'épouse, le président du tribunal n'a pas attendu 2000 ans pour rendre son jugement.Mais l'homme continuera de sévir auprès de ses élèves.79 Le nombre de personnes qui ont été exécutées en Iran au cours de l'été.Vingt-sept de ces mises à mort ont été faites en public.Avec un beau sens de l'équité, la justice iranienne a frappé un peu partout : les exécutions ont eu lieu dans 17 villes du pays.667 Le nombre de condamnés qui attendent dans les couloirs de la mort en Californie - l'État américain où ils sont le plus nombreux.EN HAUSSE.EN BAISSE CHARLES TAYLOR En convalescence après une intervention au bras, il a pu baisser le son de sa télévision quand le niveau des interventions aux audiences publiques de la Commission qu'il copréside descendait vraiment trop bas.Le chanceux.ALEX Alex, le célèbre perroquet qui savait compter, distinguer les couleurs et même faire de petites phrases.Comme «à demain » - les derniers mots qu'on l'a entendu dire avant qu'on le trouve mort dans sa cage.ILS, ELLES ONT DIT Tout mêlé «Je me demande si ce projet de loi aura un effet quelconque sur un problème qui s'est posé au Québec, je crois, quand une personne n'a pas été autorisée à voter parce que son visage était voilé».\u2014 C'est la question posée au printemps dernier par le sénateur GEORGE BAKER à un responsable du Conseil privé.Répétez après nous, monsieur le sénateur: aucune femme portant le niqab n'a demandé à voter avec son voile, au printemps dernier au Québec.Impénitente «Je recommencerais demain matin.Si c'était à refaire, je recommencerais exactement ce que j'ai fait ».\u2014 L'ex-gouverneure générale du Québec LISE THIBAULT, dont les dépenses extravagantes font l'objet d'une enquête policière, devant une association de scouts qui lui rendait hommage, la semaine dernière.Un bel exemple de ténacité pour notre jeunesse.Humoristique «Nous sommes ici pour bâtir des ponts» \u2014 Le coprésident de la Commission sur les accommodements raisonnables GÉRARD BOUCHARD.Un participant avait reproché à la Commission de trop s'appuyer sur des avis d'universitaires - et avait dit espérer que ce ne soient pas ceux qui ont construit les ponts et viaducs de la province.PHOTO PC PHOTO PC PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE © Un an après la fusillade au collège Dawson, l'émotion était palpable à la cérémonie de commémoration, au cours de laquelle on a honoré les policiers qui ont aidé à neutraliser le tireur.Anne-Marie Dicaire avait peine à contenir ses larmes.DANY LAFERRIÈRE CHRONIQUE Je suis toujours un peu étonné du fait que nous mettons autant de passion dans nos idées et si peu dans notre vie.Cette vie que nous appelons, presque avec dédain, la vie ordinaire.Celle qui va si vite quand nous tentons de la retenir, ou qui ralentit jusqu'à devenir immobile quand un mal de dent nous fait danser la polka.Nous nous enflammons pour des concepts abstraits tout en passant à côté du tumulte de la vie.Si cela continue, nous allons oublier le fait central que nous sommes d'abord des humains qui tentons, d'une manière ou d'une autre, de vivre sur une planète où nous sommes tous des locataires.Oh, pour quelques heures pour certains ou 100 ans pour d'autres.Et que durant cette période de temps, nous sommes diablement occupés par la douleur, la passion, le travail, l'amitié, l'aventure, la haine, la joie, la peine et l'ennui.Joli programme que nous appelons la vie ordinaire.L'ennui L'ennui, je l'ai connu durant mon enfance, quand la vie ressemblait à une longue route qui se perdait à l'horizon, et qu'il pleuvait sans cesse depuis deux jours.Et qu'on m'interdisait d'aller sous la pluie à cause des orages tropicaux.Comment rester immobile quand notre corps frémit sous une telle poussée d'énergie?La pluie tombait si drue que je me mettais à la fenêtre, comme un prisonnier, pour assister aux jeux des petits canards.Après, je me rendais sur la galerie afin d'observer la rue vide, cette rue toujours grouillante de paysans qui descendent des mornes entourant Petit-Goâve jusqu'au marché, près des casernes, où ils vont vendre leurs légumes.C'était mon spectacle quotidien.Et là, personne.Parfois un homme passait à cheval.Puis, rien.La rue vide.La pluie, la pluie.Et c'est pour m'évader de cette prison que je suis allé dénicher dans la grande armoire, sous les serviettes blanches, un bouquin dépenaillé.Je connaissais la cachette des livres qu'on m'interdisait de lire.Je me glissais alors sous le lit, et la pluie cessait d'exister.Je pénétrais, effrayé, dans l'univers trouble de D.H.Lawrence, en découvrant page après page qui était L'amant de Lady Chatterley.Je ne comprenais pas grand-chose à ces jeux où l'érotisme se confond avec le pouvoir, mais je sentais qu'il se passait là des choses d'une gravité exceptionnelle.L'impression d'avoir dérobé une des clés qui permettait de quitter la prison de l'enfance pour pénétrer sur la pointe des pieds dans le monde étrange des adultes.J'ignorais l'existence des classes sociales avant de lire Lawrence - pour moi, il n'y avait jusque-là que des enfants et des adultes.Donc c'est l'ennui qui m'a fait découvrir la littérature.Le temps Plus tard, j'ai connu une autre forme d'ennui.L'ennui qui naît d'une accélération ou d'un ralentissement du temps.Avant, je ne m'ennuyais qu'après deux jours de pluie, maintenant l'ennui vient n'importe où, après 10 minutes d'attente.Il suffit que j'aie l'impression de ne pas pouvoir faire ce que je veux.La montre-bracelet ne se contente pas de constater que le temps n'avance pas, elle crée aussi le nuage d'ennui qui va pourrir l'atmosphère.Parfois le temps file et on remarque alors de la tristesse sur le visage de celle qui regarde celui qui regarde sa montre.On est là au coeur de notre vie urbaine.Cette constante fragmentation du temps.Plus de temps collectif.Chacun sa vitesse.Et l'esprit perd ainsi sa liberté de mouvement.Même à deux, il est de plus en plus difficile de partager le même temps.La distinction fondamentale entre la ville et la campagne est que ces deux groupes de gens dansent sur des rythmes si différents qu'on a l'impression qu'ils ne vivent pas toujours dans la même époque.Et cela n'a rien à voir avec le fait de posséder les mêmes gadgets, de voir les mêmes films, de parler la même langue ou même d'habiter le même ter ritoire.Comme le monde de mon enfance se divisait entre les adultes et les enfants, celui d'aujourd'hui semble se diviser entre les grandes villes et la province.Et cette différence tient à la place qu'occupe le temps dans ces deux modes de société.Les grandes villes ont besoin d'importantes populations pour fonctionner.Et le grouillement de ces gens à l'intérieur d'un même territoire accélère le pouls de la vie en créant du même coup un temps neuf.Si l'ennui m'a permis de lire et d'observer, qu'arriverat- il dans un monde qui chasse l'ennui avant même que celui-ci ne montre son museau?Le désir Plus excitant même que les vaticinations intellectuelles, plus physique que le sport le plus extrême, plus dramatique que le théâtre élisabéthain, tel est le désir.N'importe qui peut fantasmer sur n'importe qui à tout moment.Du moment qu'il garde ça pour lui-même.Un homme dans le métro croise le regard d'une femme assise en face de lui.Puis se ferme les yeux pour se l'imaginer nue.La femme croit que l'homme est en train de prier.Voilà un malentendu provoqué par l'idée qu'on se fait de l'autre.La première exclusion vient du fait de penser que l'autre n'est pas comme nous.La religion qui connaît l'être humain a vite désigné le désir comme étant le diable.Personne ne peut pénétrer dans la tête de l'autre, là où il n'existe aucune morale ni frontières.La religion, en lui mettant les bâtons dans les roues, n'a fait qu'exciter encore plus le désir.Cela me fait toujours rire qu'on croie que la religion avait éteint le désir chez nos grands-mères.Elle l'a simplement changé en secret - un désir secret.Mais le désir est une pieuvre qui ne lâche pas facilement sa proie.Il pénètre aveuglement dans n'importe quel corps, s'infiltre dans les veines avec la douceur et la puissance explosive de l'héroïne.Et vous habite.Et il n'a pas besoin de votre consentement, ni de celui de la personne désirée.L'amitié Autant le désir vous travaille de l'intérieur, autant la joie effleure la surface de la peau.Assis sur un banc en train de lire avec ce rayon de soleil qui coupe la page en diagonale.De temps en temps on doit se protéger de la main d'un soleil brûlant.On relève la tête pour voir arriver de loin un ami.Brusquement, on ne sent plus le poids de la vie avec ses règles strictes, ses difficultés épuisantes et sa misère scandaleuse.Le corps se sent brusquement plus à l'aise.L'ami s'assoit, à l'autre bout du banc, pour ne pas vous déranger dans votre lecture.Il ne dit rien, mais ce silence au lieu de vous éloigner vous rapproche.C'est un silence amical.La conversation commence doucement et ne tient surtout pas à un seul sujet.On passe du boeuf au poisson.Votre coeur chante à haute voix.Les sentiments s'échangent sans blocage.Dans ce dialogue à mivoix entrecoupé de longs silences et où personne ne cherche à convaincre personne, on n'a pas besoin d'arguments.On se connaît assez pour ne plus chercher que la présence de l'autre.L'aventure Encore au XIXe siècle, l'aventure ultime était de se retrouver seul sur une île déserte.Ce fantasme nous habite à un tel point qu'il retrouve encore son écho dans le journalisme d'aujourd'hui - chaque fois qu'un journaliste n'a pas préparé son interview i l vous demande ce que vous emporterez sur une île déserte.Un peu plus tard, ou plus tôt, ce fut la frénésie de découvrir des territoires vierges et des peuples primitifs.L'Afrique et l'Australie y ont goûté.Si on regarde les documents d'époque, l'aventure n'était réservée qu'à des ethnologues distraits mais passionnés par l'animalité chez l'homme ou par l'humanité chez les animaux et par une certaine bourgeoisie en mal de sensations fortes.Les voyages duraient des années pour les scientifiques qui finissaient par se perdre dans la culture locale, et des mois pour les riches désoeuvrés.Puis ce fut le tourisme de masse et les voyages d'une dizaine de jours où l'on va renifler la misère avant de retrouver son confort.Et là, aujourd'hui, ce sont les pauvres qui font le voyage, souvent sans retour.La dernière grande aventure humaine, c'est d'épouser une culture jusqu'à risquer son identité.Pour cela, il faut se retrouver sans défense chez l'autre, en état d'infériorité.Accepter d'être ce démuni qui descend dans les sous-sols froids et humides pour faire marcher la machine industrielle.Et devenir avec le temps une machine à qui on a enlevé toute humanité, comme ces «femmes à coudre », cette courageuse pièce qui suscite un excellent débat sur la condition ouvrière et qui se joue jusqu'au 22 septembre dans une usine de Montréal.Vous savez, pour faire marcher cette lourde machine qui produit le confort à l'étage, il faut des bras sans tête.Des individus jetables pour produire toutes ces marchandises qui coûtent de moins en moins cher.Cette aventure n'est réservée qu'à ceux que l'intellectuel martiniquais Frantz Fanon appelle « les damnés de la terre».Voilà un titre qu'on ne pourra jamais leur enlever, et une situation qu'on ne cherche d'ailleurs pas à changer non plus, et qui forment leur véritable identité.Le goût des choses de la vie PLUS LECTURES RIMA ELKOURI TÊTE-À-TÊTE La catastrophe, le Dr Nicolas Bergeron est tombé dedans comme nous tous le 11 septembre 2001.Il vivait à New York à l'époque.Il y poursuivait des études postdoctorales à l'université Columbia.Le matin du 11 septembre, il est vite passé de la théorie à la pratique.Par la force des choses, il s'est retrouvé médecin volontaire venant en aide aux victimes new-yorkaises.Qu'a-t-il fait ?Rien, en fait.Et ce rien, c'était la seule chose à faire dans les circonstances.«Ne rien faire, c'est parfois tout faire.Je me souviens que j'étais dans le chaos du centre des familles à New York.Il y avait une femme qui venait de perdre son mari dans l'effondrement des tours.Elle était là à côté de moi.Je suis resté à côté d'elle.Je lui ai donné un mouchoir.Je n'ai rien fait.J'étais juste là, comme point d'ancrage.Elle m'a dit merci.» Six ans plus tard, ce psychiatre du CHUM, qui a succédé l'an dernier au Dr Réjean Thomas à la tête de Médecins du monde, se pose une question que je me pose aussi.Comment se fait-il qu'on n'apprend rien de ces tragédies?Comment se fait-il que le «jamais plus» des commémorations soit en faillite ?«L'Holocauste, il y en a eu des films là-dessus.Il y a eu des musées, des commémorations, mille façons de se rappeler\u2026 Et boum! On s'est retrouvé avec les mêmes horreurs», observe le Dr Bergeron.On a dit «jamais plus».On a dit n'importe quoi.Parce que, après, il y a eu le Cambodge, il y a eu la Bosnie, il y a eu le Rwanda, il y a eu le Soudan\u2026 «La grande question, c'est de savoir comment il se fait que ça se répète, que ça se répète et que ça se répète encore.Est-ce qu'il y a quelque chose qui fait que ça ne s'inscrit pas dans notre mémoire collective?» Bonne question.Comment ça se fait, docteur?Le psychiatre de 40 ans se souvient, au lendemain du 11 septembre, de cette Amérique qui venait de perdre son innocence et avait pensé s'intéresser à l'autre.Mais ça n'a pas duré.Très vite, elle s'est repliée sur elle-même.On voit à l'échelle de la société les mêmes mécanismes de défense que l'on perçoit chez les individus, croit-il.«Un enfant qui est attaqué ou qui a peur va utiliser des mécanismes de défense, des façons de s'adapter.Il va souvent faire du clivage.Il va y avoir le bon et le méchant.La maman qui donne la fessée et la maman qui donne le bon sein, il est capable de les séparer, parce que c'est invivable pour lui que ce soit la même personne.L'enfant va aussi avoir une position paranoïde.Ses angoisses, ses peurs, il va les projeter dans l'autre, il va rejeter l'autre, il va devenir parano.C'est ce qu'on a fait après le 11 septembre.Les bons, d'un côté.Les méchants, de l'autre.Comme un enfant en danger.» Si on se souvient tous avec de surprenants détails de ce qu'on faisait le matin du 11 septembre 2001, c'est que notre système nerveux est, comme celui des animaux, doté d'un programme de survie, explique-t-il.En situation de peur, la mémoire émotive devient poreuse.Elle enregistre tout afin d'éviter de se retrouver dans une situation similaire.«Le système met en branle ce qu'il faut pour fuir ou combattre.» Notre mémoire est donc programmée pour se rappeler avec exactitude les événements traumatisants.Ce qui ne veut pas dire qu'on est en mesure de transmettre les leçons de ce traumatisme à nos descendants.«La dissociation d'un trauma fait peut-être en sorte qu'on est incapable de passer le message à la génération suivante », avance le Dr Bergeron.La dissociation est, d'une certaine façon, une rupture avec soimême pour éviter de faire face à une réalité trop dure.Cette mise à distance peut être accentuée par le tourbillon médiatique qui nous présente les catastrophes en boucle.«Si on reste toujours en mode catastrophe, on maintient la dissociation.Les gens se désensibilisent.» Le Dr Bergeron est-il en train de dire, lui aussi, que c'est encore et toujours la faute aux médias?Pas tout à fait.Bien sûr qu'il faut témoigner de l'horreur, dit-il.Bien sûr qu'il faut commémorer les tragédies comme on l'a fait cette semaine pour le 11 septembre et pour Dawson.Bien sûr qu'il faut le faire en se disant «plus jamais».«Mais c'est tout un défi de faire ça avec pudeur», observe-t-il.«Si dans ta télé on est toujours dans le catastrophisme, tu ne permets pas aux gens de contextualiser, de revenir les deux pieds sur terre.» Comment élever la réflexion?Selon le Dr Bergeron, les patrons des grands médias devraient faire leur examen de conscience.«Il s'agit de penser au rôle social des médias, surtout de la télé - la presse écrite est plus pudique.Il s'agit de se demander : est-ce que c'est pertinent, ce qu'on nous présente là ?Est-ce que c'est utile d'aller mettre un micro sous le nez de quelqu'un qui vient de passer sous une explosion ou qui vient de voir des gens se faire tuer?Les gens ont besoin d'information.Mais à un moment donné, il y a des choix à faire.La télévision devrait davantage avoir un devoir de retenue, de pudeur\u2026» Le Dr Bergeron me parle d'une étude qui montre que le debriefing à chaud, tout de suite après une épreuve, peut nuire à la récupération psychologique d'une victime.Si bien que cette pratique n'est plus recommandée par les spécialistes.Car en racontant ce qu'elle a vécu encore et encore, la victime risque de «surconsolider» l'expérience traumatique, dans sa mémoire devenue ultra-poreuse.«Demander à quelqu'un qui vient de vivre un trauma : Racontemoi ce qui s'est passé, c'est de la mauvaise pratique pour un psy», observe-t-il.Mais nous, comme journalistes, c'est notre job?Qu'est-ce qu'on peut faire?«Le journaliste s'intéresse à l'histoire, le psychologue s'intéresse à la personne.Quand tu mets le micro sous le nez d'une victime, à chaud, et que tu dis : raconte-moi ce qui s'est passé\u2026 \"J'ai vu une tête arrachée, j'ai vu ci, j'ai vu ça\", c'est exactement comme du debriefing et tu viens renforcer leur trauma\u2026» explique le Dr Bergeron.Pour mieux illustrer son propos, le psychiatre évoque son travail au Centre des grands brûlés de l'Hôtel-Dieu de Montréal.«Quand je rencontre des grands brûlés, je ne leur demande même pas de me raconter dans un premier temps ce qui s'est passé.On parle d 'aut re chose.Je leu r demande juste comment ça se passe.Je veux juste faire descendre leur anxiété pour éviter cette surconsolidation de l'expérience traumatique.» Le Dr Bergeron a récemment vu une journaliste tenter - en vain - de se faire passer pour la cousine du survivant d'un incendie pour décrocher une entrevue avec lui, sur son lit d'hôpital.«Qu'est-ce qu'elle allait faire là ?» demande-t-il, furieux.«Ça profite à qui, ce genre d'information ?» Pudeur, pudeur, pudeur\u2026 COURRIEL Pour joindre notre chroniqueuse : rima.elkouri@lapresse.ca Est-ce normal, docteur ?PHOTO ROBERT MAILLOUX, LA PRESSE © «Est-ce que c'est utile d'aller mettre un micro sous le nez de quelqu'un qui vient de passer sous une explosion ou qui vient de voir des gens se faire tuer?» demande le docteur Nicolas Bergeron, psychiatre au CHUM et président de Médecins du monde Canada.CYBERPRESSE Voyez les dessins parus, jour après jour, dans La Presse, Le Soleil, Le Droit, La Tribune et Le Nouvelliste, sur www.cyberpresse.ca CARICATURESDE LA SEMAINE La Presse publie chaque semaine une sélection des dessins des caricaturistes de nos partenaires du réseau Gesca.C'était semaine de commémorations.On s'est souvenu du 11 septembre 2001.On s'est souvenu du 13 septembre de Dawson.Il y a eu des émissions spéciales.Il y a eu des larmes versées en direct.Devoir de mémoire, dit-on.Mais quelle leçon en tire-t-on vraiment ?demande le Dr Nicolas Bergeron, psychiatre au CHUM et président de Médecins du monde Canada.Si on se souvient tous avec de surprenants détails de ce qu'on faisait le matin du 11 septembre 2001, c'est que notre système nerveux est, comme celui des animaux, doté d'un programme de survie, explique le Dr Nicolas Bergeron. BILLETS 514 790-1111, theatrestdenis.com Automne 2007 24-25 SEPTEMBRE, THÉÂTRE ST-DENIS, 20 H NOUVEL ALBUM EN VENTE MAINTENANT limite 4 billets par personne montrealjazzfest.com PLUS LECTURES SIGNET PHOTO KEVIN FRAYER, LA PRESSE CANADIENNE Avant de devenir un auteur de best-sellers internationaux, Michael Ondaatje était un poète et un animateur culturel de l'underground torontois.D'ailleurs, son passé de poète se lit dans chaque page de Divisadero.DAVID HOMEL COLLABORATION SPÉCIALE Chaquenouveauromande Michael Ondaatje est un événement, qui crée des remous dans le monde des livres, et dans l'esprit de ses nombreux lecteurs.Divisadero aurasûrement le même impact que ses prédécesseurs, Le patient anglais ou La peau d'un lion.Mais n'oublions pas que, avant de devenir un auteur de best-sellers internationaux, Michael Ondaatje était un poète et un animateur culturel de l'underground torontois.D'ailleurs, son passé de poète se lit dans chaque page de Divisadero (le mot signifie, en espagnol, une frontière ou un poste d'observation; c'est aussi le nom d'une rue à San Francisco).Sa prose est riche et lyrique, elle vise à ralentir le lecteur pour l'obliger à savourer ses inventions.Le roman commence en Californie, avec une histoire d'amour qui tourne à la violence.Claire et Anna, deux jeunes soeurs, vivent sur la ferme familiale avec leur père.Coop, un garçon qui y vit aussi, qui y travaille, tombe amoureux d'Anna et cet amour est plus que réciproque.Un soir d'orage, le père d'Anna tombe sur le couple interdit.Sa réaction violente fera éclater la famille.D'un seul geste, elle est dispersée à tout jamais.Coop deviendra joueur de cartes professionnel à Las Vegas.Claire va rester en Californie pour travailler dans un bureau d'avocats à vocation sociale.Et Anna se retrouvera dans le sud-ouest de la France, à habiter la maison de Lucien Segura, un écrivain sur qui elle fait des recherches.De nouvelles pistes s'ouvrent : notamment une histoire entre elle et Rafael le gitan, pendant laquelle Rafael révélera la vie mouvementée de sa famille.Le roman suivra les traces de tous ces personnages, avec leurs histoires d'amour et leurs quêtes.Malgré l'horaire chargé de Michael Ondaatje, La Presse a pu lui parler à la veille de son voyage en France.Q On insiste beaucoup sur le fait qu'au Canada anglais, beaucoup de romanciers ont commencé leur carrière comme poètes.Ç'a été votre cas aussi.R C'est une bonne chose! Et la tradition est bien établie.Pensez à William Carlos Williams - ses nouvelles -, Anne Hébert, John Berger.Ils ont tous trempé dans plusieurs genres.C'est notre point fort au Canada.Nous avons peut-être une vision moins étriquée de ce que le roman doit être.Nous sommes plus européens, plus ouverts, comparés à la vision du roman aux États-Unis ou en Angleterre.Q Quelle est la genèse de Divisadero ?R Au début, je me figurais une famille inhabituelle qui s'éparpillerait, comme toutes les familles, jusqu'aux quatre coins du monde.Pourtant, tous ses membres restent avec leurs émotions du début, où tout a commencé, à la ferme.J'ai vu dès le début que Coop avait un désir d'évasion, un amour du hasard et du risque.Ce qu'Anna a fait de sa vie - voilà ce qui m'a surpris.Q Un des plaisirs du romancier, c'est la recherche.Vous avez choisi comme décor le Gers, un pays de foie gras.R J'ai cherché un lieu où j'aurais pu trouver la maison de Lucien Segura et son monde.J'y suis allé avec ça en tête.Je suis entré en contact avec de jeunes écrivains français qui vivent à Auch; ils ont trouvé la maison à Dému.J'ai pu entrer dans le monde de Segura et inventer sa vie.Le lien avec D'Artagnan était également utile.Q Est-ce que Lucien Segura a vraiment existé?R C'est une pure invention.Q Dans vos remerciements, vous fournissez d'amples renseignements sur les sources du roman.Vous avez déjà fait cela.Mais ne pensez- vous pas que l'écrivain doit garder quelques secrets sur la naissance de ses livres?R À vrai dire, je préférerais que le livre flotte, tout seul, dans les airs, sans révéler ses sources.Mais je dois quand même rendre compte d'elles.Je l'ai déjà dit à propos d'Un air de famille: tout livre est un acte communautaire.Bien sûr, il n'y a qu'un auteur, mais la source est multiple.Q La père de Rafael fait grand cas de la fidélité de sa femme Aria.Cette question reste mystérieuse.En fait, les amoureux de ce roman sont autant de mystères les uns pour les autres.R Sa fidélité reste un mystère, sans révélation possible.Faire l'amour ne résout pas tout.Ça dépend de l'âge des amants.Il y en a de tout jeunes : Coop et Anna, par exemple.D'autres sont plus agés : Segura et Marie-Neige.Ces derniers se connaissent déjà bien.Q Le sort de Coop fait partie des énigmes.R Oui.Sa survie aussi.Je ne pourrais rien y ajouter.Il est jeune, mais il a déjà vécu toute une vie.Q Parlez-moi des autres grands blessés de ce roman.R Il y en a plusieurs dans ce livre.On passe d'Anna à Segura.Chacun porte sa blessure, même les personnages secondaires.Prenons le cas de Roman, qui travaille sur la ferme de Segura.Il est analphabète et ne peut lire les lettres de sa femme.Mais lorsqu'il est seul, en dehors de la société, Roman a une conscience aiguë du monde; ses perceptions sont souvent intenses et perspicaces.À penser à lui maintenant, je vois Roman un peu comme Coop après son passage à tabac, ou même comme le père d'Anna.Q La fin du roman m'a surpris.J'ai vu beaucoup d'humour dans le portrait de Segura comme écrivain «grand public».R Oui, peut-être suis-je allé trop loin.Surtout après les moments tragiques du livre.Mais j'avais envie d'humour, d'une fin heureuse, presque comique.Q Dans Divisadero, vous citez Nietzsche : «L'art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité.» Pourtant, il me semble que vos mémoires sur votre famille au Sri Lanka (Un air de famille) en révèlent le plus sur vous.R Un livre est souvent un autoportrait déguisé.Mais dès qu'on met ce masque, on change, on se transforme en quelqu'un d'autre.Je trouve que mes romans me révèlent plus que mes mémoires.DIVISADERO Michael Ondaatje, traduit par Michel Lederer.Boréal, 309 pages.MICHAEL ONDAATJE/Divisadero Conversation avec un poète CHANTAL GUY Je ne sais pas d'où vient cette expression toute féminine (et très française) «mon Jules» pour nommer un homme, à la manière du très québécois «ma blonde» pour nommer une femme, aussi brune soit-elle.Le nom devait être à une époque lointaine assez répandu pour devenir générique.Chez nous, le Jules pourrait s'appeler Roger.Le «Jules» peut être un mari, un amant ou un amoureux selon la définition du dictionnaire.Ce n'est pas Roméo, ce n'est pas Tristan, il ne sera jamais un héros romantique et la femme qui l'aime, si elle ne souffre pas de bovarysme, peut être rassurée: elle ne finira pas ses jours dans une tragédie ou un crime passionnel.Le Jules (ou le Roger) est l'homme des jours tranquilles.Comme le Journal de Jules Renard, écrit régulièrement de 1887 à 1910, est un bon compagnon de route et survit plus dans nos mémoires que ses romans (même Poil de carotte, son plus connu).Jules Renard est un vrai «Jules », en ce sens que son oeuvre contient tant de pensées et d'aphorismes pertinents collés au quotidien qu'il ne peut appartenir qu'à tous, tellement on s'y reconnaît.Je vous jure, il n'y a pas une page de ce journal où l'on ne puisse trouver une formule qui nous va comme un gant.Bien sûr que je suis allée écouter Jean-Louis Trintignant lire Renard, dans le cadre du Festival international de la littérature.Cette lecture vraiment très sobre et brève avait un mérite qui surpassait les autres, celui de me donner le goût de rouvrir encore le Journal.Voilà, au hasard, en date du 27 janvier 1894: «Je ne vais dans le monde que quand j'ai envie de ne pas m'amuser.» On pense à cette phrase quand on se retrouve dans des soirées plus ou moins mondaines.Septembre est la haute saison des lancements dans le monde littéraire, on reçoit des invitations tous les jours.Et on y va pourquoi au juste?Pour parler de littérature?Un lancement est le pire endroit pour aborder ce sujet.Les écrivains assemblés n'aiment pas parler de littérature.Et c'est bien normal, c'est leur métier.Ils ont envie d'autre chose et sont constamment à l'affût ; qui sait si on ne se retrouvera pas dans un de leurs romans ou dans leur journal.Celui de Jules Renard est d'ailleurs une mine d'or sur le monde des lettres de son époque.Et ce monde n'a manifestement pas changé en un siècle.«Vous jouez au jeu innocent de vous demander ce qu'il restera d'eux dans cent ans.Mais, de vous, cher ami, que reste-t-il à présent?» (12 décembre 1892).Dans les lancements, je traîne mon Jules pour ne pas me sentir trop seule.Il s'habille assez mal pour irriter la coquette en moi et juste assez mal pour avoir l'air d'un écrivain qui s'en donne l'air.On pardonne tout à un écrivain, particulièrement son costume, surtout s'il est publié.Mon Jules menace régulièrement de monter sur scène avec les autres auteurs à la fin des discours, convaincu que tout le monde n'y verrait que du feu.Après tout, dans ces soirées, combien de fois parlons-nous à des gens dont on n'a pas lu les romans et qui nous répondent en nous félicitant pour un article (ou pire, un livre) qu'on n'a jamais écrit?On revient à la maison les joues endolories d'avoir forcé le sourire, les pieds meurtris par des souliers trop neufs, mais heureusement, il y a notre Jules qui ramène le rire en racontant les anecdotes de la soirée tout en faisant couler un bain, où l'on se permettra de lire quelques pages de Jules Renard qui nous dit : « c'est en me regardant vivre que je suis devenu misanthrope.» Ah! Jules\u2026 Mon Jules Retrouvez Manon Le Blanc dans samedi 20h30 EN KIOSQUE DÈS MAINTENANT! et lundi 18h à Abonnés de La Presse Club Privilèges PLUS LECTURES LES ALLUSIFS EN LICE La dynamique petite maison d'édition québécoise Les Allusifs se retrouve dans la première liste du prestigieux Prix Médicis Étranger 2007 avec Cochon d'Allemand du danois Knud Romer - dont vous pouvez lire la critique en page 11 de notre cahier.Elle devra affronter les Gallimard, Fayard, Flammarion, Actes Sud et compagnie.Les résultats le 12 novembre.MÉMOIRES DEMAÎTRISE Le Centre interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) de l'Université Laval relance le prix Jacques-Blais (ancien professeur de Laval et pionnier de la recherche littéraire au Québec) qui veut récompenser le meilleur mémoire de maîtrise portant sur le corpus littéraire et culturel québécois.Le mémoire primé sera publié aux Éditions Nota Bene et son auteur recevra une bourse de 500$.Pour être admissibles, les candidats doivent avoir déposé leur mémoire entre le 1er janvier 2006 et le 2 novembre 2007.Le nom de la lauréate ou du lauréat sera dévoilé à la fin de janvier.Pour info : www.crilcq.org/bourses.AU PIED DE LA LETTRE DANIEL LEMAY LA LISTEGONCOURT La liste des 15 finalistes du prix Goncourt 2007, huit hommes et sept femmes, vient d'être dévoilée.Ce sont Olivier Adam (À l'abri de rien, Éditions de l'Olivier) ; Pierre Assouline (Le portrait, Gallimard) ; Philippe Claudel (Le Rapport de Brodeck, Stock) ; Marie Darrieussecq (Tom est mort, P.O.L) ; Vincent Delecroix (La Chaussure sur le toit, Gallimard) ; Delphine de Vigan (No et moi, Lattès); Michèle Lesbre (Le Canapé rouge, S.Wespieser éditeur) ; Clara Dupont-Monod (La Passion selon Juette, Grasset); Yannick Haenel (Cercle, Gallimard) ; Gilles Leroy (Alabama Song, Mercure de France) ; Amélie Nothomb (Ni d'Ève ni d'Adam, Albin Michel); Olivier Poivre d'Arvor, Patrick Poivre d'Arvor (J'ai tant rêvé de toi, Albin Michel) ; Grégoire Polet (Leurs vies éclatantes, Gallimard) ; Lydie Salvayre (Portrait de l'écrivain en animal domestique, Seuil); Olivia Rosenthal (On n'est pas là pour disparaître, Verticales).Le successeur de Jonathan Littel, lauréat du Goncourt 2006 pour Les bienveillantes, sera annoncé le lundi 5 novembre.Source: www.academie-goncourt.fr Marie Darrieussecq JADE BÉRUBÉ COLLABORATION SPÉCIALE Bien sûr, on retrouve dans Léon, Coco et Mulligan cette Montréal crade, celui des junkies et des clochards.Les affres de l'ambition, l'amitié masculine, la marginalité malheureuse restent encore au coeur de cette nouvelle histoire sise dans le carré Saint-Louis des années 80, alors que Léon et Coco, int imement l iés on ne sait trop pourquoi, partagent le vagabondage.Tout y est, mais le ton a changé.L'auteur délaisse d'ailleurs le «je» après 20 ans d'écriture, signant un livre à la troisième personne.«Je crois qu'en tant qu'auteur, il faut exercer constamment notre style dans le but de le dépasser, lâche Mistral.J'ai nagé dans les eaux de l'autofiction bien avant d'autres.Mais on a tellement parlé d'autofiction depuis, en la réduisant à une narration à la première personne! Or, l'autofiction peut prendre d'autres formes, comme ici.» En amont de Vamp, l'histoire de Léon et Coco a bel et bien été écrite elle aussi à partir de fragments bien réels de l'époque, malgré la soudaine distance du narrateur.Les plus vieux d'entre nous y reconnaîtrons d'ailleurs certaines personnes ayant hanté la rue Prince-Arthur à l'époque lumineuse de ses artistes de rue.Mais, outre le regard, c'est la langue de l'auteur qui nous surprend dans ce nouveau roman.Il faut dire que la cavalcade de mots s'atténue avec les années chez Mistral.Certains pourraient y voir une perte de poésie, de lyrisme peut-être.Un constat qui fait bondir l'auteur.« Je n'ai pas du tout l'impression d'avoir éliminé le lyrisme en changeant de langue, répond-i l presque vexé.Ce livre traite d'un puissant lien entre deux êtres bruts.C'est dans l'histoire que se situe le lyrisme.Alors oui, au lieu d'en faire 300 pages, j'ai tranché dans le gras.J'ai voulu garder ça à l'os\u2026.Comme Bukowski ! s'exclame-t-il soudainement en riant.Mais bon, je n'arriverai jamais à être aussi à l'os que Bukoswki! Faut pas pousser\u2026 » Les vaches maigres Léon veut écrire.Une ambition que partage Coco.Mais le crayon s'obstine à générer une pluie d'encre inutile.Et le mal grugera les deux protagonistes pendant que la fontaine du carré Saint-Louis déverse invariablement son eau dans le bassin.« Il y a quelque chose d'un peu obscène dans ma façon de présenter quelqu'un qui n'a pas de succès, avoue Mistral après un long silence.Mais je sais ce que c'est.J'avais 15 ans quand j'ai lâché l'école pour écrire à plein temps.J'ai envoyé des manuscrits et j 'ai essuyé des refus pendant sept ans.Sept années de vaches maigres ! Je pourrais maintenant tapisser les murs de ma chambre avec toutes ces lettres de refus que j'ai gardées.Alors quand j'ai publié, tout le monde me trouvait jeune.On disait que c'était overnight succes ! Mais sept ans dans la vie d'un homme de 23 ans, c'est long ! Et je sais que j'en serais mort si ça n'avait pas marché.» À travers les sentiers sinueux de l 'inspi ration qu'a rpente Léon, on croise éga lement Mulligan, ce fantomatique compère, écrivain célèbre interné trop tôt .Mulligan, écho de Nelligan.«Tu te rends compte de ce qui serait arrivé à Nelligan s'il vivait encore aujourd'hui ?lance Mistral avec emphase.Avec la désinstitutionalisation, serait-il un clochard dans le parc?Tout le monde connaît Nelligan au Québec.La transposition m'apparaissait un procédé efficace pour que l'impact soit plus fort.» Mistral se défend toutefois de vouloir porter un jugement dans ce débat.«Dans aucun de mes livres il n'y a des réponses.Les écrivains que j'aime sont d'ailleurs ceux qui posent des questions.On ne sait même pas si Nelligan était réellement schizophrène.Personne ne le sait.Les critères de l'époque en santé mentale n'étaient pas les mêmes qu'aujourd'hui.Alors pourquoi s'acharner à comprendre?On est aussi séparé de nos grands-parents dans le temps qu'on l'est de nos contemporains qui habitent à l'autre bout de la planète.» Alors, qui sont véritablement Léon et Coco?«Qui était Georges pour Lennie?Qui était Lennie pour Georges?» renvoie Mistral, qui admet s'être inspiré de l'oeuvre de Steinbeck, Des souris et des hommes.«On croit au lien, c'est ce qui compte.Parce que si on explique ce qui lie deux personnages, le lecteur a soudainement des attentes.Il ne peut pas s'empêcher de prévoir leur comportement l'un envers l'autre.Mais si c'est ambigu, c'est drôlement plus intéressant.» LÉON, COCOETMULLIGAN Christian Mistral Boréal, en librairie dès le 19 septembre CHRISTIAN MISTRAL/Léon, Coco et Mulligan Le Mistral nouveau Christian Mistral fêtera bientôt ses 20 ans de publication avec la sortie de Léon, Coco et Mulligan, un nouveau roman qui, tout en explorant ses obsessions habituelles, change complètement de langage.Simplicité volontaire chez Mistral ?Oui, admet l'auteur.« Je n'ai pas du tout l'impression d'avoir éliminé le lyrisme en changeant de langue.Ce livre traite d'un puissant lien entre deux êtres bruts.C'est dans l'histoire que se situe le lyrisme.» PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE © Après 20 ans d'écriture, Christian Mistral délaisse le « je» et signe un livre à la troisième personne.«Je crois qu'en tant qu'auteur, il faut exercer constamment notre style dans le but de le dépasser», affirme-t-il. PLUS LECTURES LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Un roman ambitieux À première vue, c'est une histoire simple.Celle d'un jeune ingénieur québécois, Hector, engagé par une importante compagnie minière située au nord du Grand Sudbury.Celle de sa blonde, Marie, prof de biologie qui l'a suivi par amour.Une simple histoire?Pourtant\u2026 Si on cherche entre les lignes, comme lorsqu'on écarte les lattes d'un store, un tout autre paysage apparaît.Très vite, les choses se compliquent, dans le couple que forment Hector et Marie, comme à la Falcon Mines.Les dissensions évoluent, souterraines, se ramifiant sournoisement.Mésententes entre le syndicat et l'employeur.Entre employés.Entre patrons eux-mêmes, les tenants de «la liberté et l'indépendance» s'opposant à ceux qui ne jurent que par «l'ordre et la bonne marche des affaires».Jusque dans le couple que forment Hector et Marie.Lui ne croit pas au mariage.Elle, oui.Il est lié, par contrat, à son employeur, à sa banque, à sa société d'ingénieurs.Mais pas à celle qu'il aime.«Le siècle se cherche», dira l'un des personnages\u2026 Troisième roman de cet ingénieux auteur qui est aussi ingénieur diplômé, Falcon Mines étonne, tant par son propos que par sa manière.P.J.Poirier délaisse les héros de ses deux premiers romans (La tête de Philippi et L'amour est un cargo sans pilote), leurs déboires amoureux et leur quête existentielle, pour donner à ce roman réaliste des accents de polar philosophique.Car pendant que les relations se désagrègent, que les idéaux s'entrechoquent, les employés se révoltent, la grève est déclarée.Et plus rien ne va.Écrit dans un style rude, dénudé (mais pas toujours nickel), qui convient bien au paysage qu'il dépeint, Falcon Mines met en scène un monde de contrastes, où s'opposent les croyances, les tempéraments, les éléments.Le catholicisme et l'athéisme.Le mariage et l'union libre.La grâce divine et le libre arbitre.Pélage et Saint-Augustin.Le froid, la neige, la chaleur du métal en fusion.Ambitieux, le roman de P.J.Poirier?Un peu, beaucoup, passionnément.Peut-être même un peu trop.L'auteur met en scène beaucoup de personnages dont l'utilité demeure incertaine.Le frère d'Hector.La mère de Marie.Le concierge, cet «Indien mystique», au nom d'ange: Gabriel.Que viennent-ils faire là, au juste?L'auteur étale sous nos yeux les pièces d'un savant puzzle, mais au bout du compte, on se retrouve avec des morceaux en trop, et une image avec des trous.Pourtant, cet étrange roman est traversé par un filon précieux.Il y a, dans cette histoire trouble et parfois angoissante, un ton, une vision du monde qui fascinent.Ça semble peu.Mais c'est déjà beaucoup.\u2014 Marie Claude Fortin, collaboration spéciale Falcon Mines P.J.Poirier Marchand de feuilles, 2007, 168 pages LE FIL BAT SONT PLEIN Très, mais très attendu, le 13e Festival international de la littérature (FIL).Il a commencé officiellement vendredi (et se déroule jusqu'au 22 septembre), mais le coup d'envoi s'est fait un peu plus tôt étant donné que l'on a ajouté des supplémentaires de la lecture du Journal de Jules Renard par Jean-Louis Trintignant, plus tôt cette semaine.(Il ne reste qu'une représentation ce soir, à la Cinquième Salle de la Place des Arts).Plus de 200 écrivains et artistes participent à une cinquantaine de manifestations où la littérature sous toutes ses formes est reine.D'abord par les Grands spectacles littéraires: il y a eu le cabaret en hommage à Jacques Roumain; il reste les Petits fantômes mélancoliques de Louise Bombardier; l'adaptation d'Olivier Kemeid de Parents et amis sont invités à y assister d'Hervé Bouchard; le spectacle Quai no 5 de Tristan Malavoy; la lecture du livre humoristique La soupe de Kafka, et, en clôture, la première mise en scène de Loui Mauffette, Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent.Mais enfin, le FIL, ça dure toute la journée.Aux Midis littéraires, Robert Lalonde, Brigitte Haentjens, Alexis Martin, Marie-Thérèse Fortin et Patrice Coquereau font la lecture tandis qu'aux 5 à souhait, José Acquelin récite les grands poètes; il y a des expos, des films, des discussions, une journée pour les enfants (aujourd'hui), la finale de la Ligue québécoise de slam.Bref, une programmation tellement dense et riche qu'on ne sait plus où donner de la tête.Toutes les infos (horaires et tarifs) au: www.festival-fil.qc.ca.ÉVÉNEMENT PHOTO RÉMI LEMÉE, LA PRESSE © NORBERT SPEHNER POLARS COLLABORATION SPÉCIALE La Seconde Guerre Mondiale, les atrocités nazies et l'histoire secrète de cette période trouble du XXe siècle ont intéressé nombre d'auteurs de polars, de récits d'espionnage et de politique-fiction.Plusieurs titres inspirés par les événements dramatiques dececonflit sanglant sont parus récemment.L'entrée en guerre et l'heure du chat New York, juin 1938.Le détective privé Fintan Dunne s'intéresse au meurtre d'une infirmière dont le cadavre a été découvert dans un vieil immeuble.La police détient un suspect, Wilfredo Grillo, un immigrant cubain qui est le bouc émissaire idéal.Persuadé que Grillo est innocent, Dunne mène sa propre enquête qui lui réserve quelques très mauvaises surprises.Il découvre des cliniques secrètes dans lesquelles se pratiquent des expériences horribles sur des handicapés mentaux.Il croise des protagonistes dangereux, fascinés par les théories eugéniques nazies et parmi lesquels évolue un redoutable espion allemand infiltré aux États-Unis.Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Atlantique, Hitler se prépare à entrer en guerre.Quelques officiers des services secrets, dirigés par l'amiral Wilhelm Canaris, échafaudent des plans désespérés pour empêcher cette folie.Pour tous les personnages, l'heure du chat (celle où l'on choisit son camp) a sonné.L'heure du chat, de Peter Quinn, est un excellent polar historique d'une grande complexité, au rythme lent, avec un récit bien documenté et des personnages crédibles.L'intrigue policière plutôt banale n'est qu'un point de départ : c'est tout un pan de l'Histoire qui est révélé dans ce récit, notamment les rapports troubles qu'entretenaient l'Allemagne et les États-Unis à la veille du déclenchement du conflit, ainsi que le rôle discutable joué par les services secrets des différents pays.L'auteur souligne aussi la fascination malsaine des élites britanniques, américaines et allemandes pour les théories eugéniques qui ont mené aux pires atrocités, aux nettoyages ethniques des territoires conquis, puis à l'Holocauste.Pendant la guerre : espions et coups fourrés La paix des dupes, de Philip Kerr, est un brillant exercice de politique-fiction dont l'action se situe en octobre 1943.Après la défaite allemande à Stalingrad, les Alliés (et certains Allemands) sont persuadés que Hitler a perdu la guerre.Roosevelt, Churchill et Staline doivent se rencontrer à Téhéran pour discuter du sort de l'Allemagne.Que s'est-il passé lors de cette rencontre des trois Grands?On trouvera la réponse (fictive) à cette épineuse question dans cette intrigue complexe bâtie autour de deux personnages atypiques : Willard Mayer, un professeur de philosophie américain, juif d'origine allemande au passé trouble, membre des services secrets à Washington, et Walter Schellenberg, un général des services secrets allemands, qui met au point un plan ingénieux, mais risqué, pour assassiner les trois dirigeants.Les destins de ces deux personnages vont se télescoper, la finale sera ingénieuse, crève-coeur et inattendue.Philip Kerr maîtrise parfaitement les rouages de son récit qui ne manque pas d'action: meurtres, complots, projets d'attentats, coups fourrés se succèdent dans cette partie de poker incroyable dont dépend le sort du monde.Mais La paix des dupes n'a rien d'un récit à la James Bond.Le rythme est très lent (surtout dans les 100 premières pages), les détails historiques et les descriptions abondent, les personnages, réels ou fictifs, sont fort nombreux.L'exercice n'est pas gratuit: les événements auraient bien pu se passer ainsi.Refusant la caricature ou la charge partisane, Kerr nous trace, d'une façon réaliste, plausible, un portrait crédible et nuancé des dirigeants de l'époque.La paix des dupes est une formidable leçon d'histoire servie dans une intrigue prenante de roman populaire.Après la guerre: dans les griffes de l'Ordre noir Même si l'intrigue de L'Ordre noir d'Olivier Descosse est contemporaine, il y est encore question du IIIe Reich, des pratiques occultes de Hitler, des S.S.(l'Ordre noir) et des criminels de guerre nazis réfugiés en Amérique du Sud.Quand Charles, le père de Luc Vernon, un avocat d'affaires, sombre dans le coma, c'est le début d'une aventure incroyable qui lui fera vivre bien des péripéties un peu partout dans le monde, notamment à Paris, New York, Berlin et en Amazonie.Au menu de cette histoire échevelée, les ingrédients suivants : un coma mystérieux, un crime rituel atrocement sadique, des oeuvres d'art de grand prix illustrant des supplices terrifiants, une femme fatale et ses pratiques bizarres, des rites occultes nazis, la kabbale, des savants fous et leur quête de l'immortalité, une expédition dans la jungle, un trésor fabuleux, des tribus indiennes primitives, et force rebondissements et surprises.D'une certaine manière, Olivier Descosse a réinventé le bon vieux feuilleton et ses effets rhétoriques.En effet, malgré un scénario invraisemblable, rocambolesque, il est difficile de lâcher ce pavé de plus de 500 pages où les actions s'enchaînent parfaitement.Chaque fin de chapitre est une invitation à tourner les pages! L'Ordre noir est un thriller divertissant qui devrait ravir les amateurs de romans d'action.Les malheurs successifs de Luc Vernon, on n'y croit pas une seconde, mais on ne peut s'empêcher d'embarquer dans cet express narratif où plane l'ombre sinistre des croix gammées et qui nous promet rien de moins que la découverte de l'Eldorado.COURRIEL Pour joindre notre collaborateur : nspehner@globetrotter.net Crimes à l'ombre de la svastika LA PAIXDESDUPES Philip Kerr Éditions du Masque, 428 pages L'HEUREDUCHAT Peter Quinn Lattès, 528 pages L'ORDRENOIR Olivier Descosse Michel Lafon, 566 pages 3451130A Nom : Âge : Adresse : App.: Ville : Code postal : Tél.: (jour) (soir): .Courriel : Répondez à la question suivante : Dans quel océan se situe le pôle Nord ?Soyez aux premières loges pour découvrir une des régions les plus inexplorées de la planète.Un voyage unique à la rencontre de l'histoire, de l'exploration et de la culture millénaire des Inuits.Autres prix offerts : 25 gagnants recevront un exemplaire du livre Perdre le Nord?publié en coédition par les Éditions du Boréal et Névé éditions.En librairie le 25 septembre 2007 Le voyage comprend une croisière de neuf (9) jours pour deux (2) personnes dans l'Arctique, ainsi que le transport aérien allerretour de Montréal en septembre 2008.Ce voyage est offert par Cruise North Expeditions et First Air.Règlements complets à La Presse et sur cyberpresse.ca.Les fac-similés sont refusés.Le tirage aura lieu le vendredi 28 septembre 2007 à La Presse.Valeur totale approximative des prix offerts 10 000 $.Retournez ce coupon dûment rempli à : Concours Découvrir l'Arctique et Perdre le Nord ! C.P.11051, succ.Centre-Ville, Montréal (Québec) H3C 4Y7 ou remplissez le formulaire d'inscription au concours sur cyberpresse.ca/nordouest.Gagnez une croisière pour deux personnes CONCOURS DÉCOUVRIR L'ARCTIQUE ET PERDRE LE NORD ! jusqu'au légendaire passage du Nord-Ouest dans l'Arctique.www.croisieresnord.com www.firstair.ca 3501331A PLUS LECTURES LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE Vite, dites-moi le nom de votre écrivain danois préféré ! Oui, je m'en doutais.Je n'en ai pas non plus.Mais vous pourriez commencer ici, avec le petit roman de Knud Romer, Cochon d'Allemand.Romer n'est pas un Danois comme les autres.Dans le livre, c'est un jeune Allemand qui, par malchance après la Deuxième Guerre mondiale, se retrouve au Danemark.Et puisque l'Allemagne était l'occupant, l'ennemi pendant la guerre, le petit Knud se fait traiter de «cochon d'Allemand», et de bien pires noms.S'il y a confusion entre le nom de l'auteur, né en 1960, et le nom du personnage, c'est tout à fait voulu.Dans ce roman, Romer raconte la vie de sa famille dans les années d'après-guerre, avant sa naissance.Il se souvient, par l'écriture, d'événements qu'il n'a jamais vécu.C'est plus que plausible: ça s'appelle de la fiction.D'ailleurs, plusieurs d'entre nous, j'en suis sûr, peuvent se rappeler des faits et gestes qu'ils n'ont jamais vécus directement.Knud Romer raconte les misères de sa famille, et elles sont nombreuses.Sa grand-mère a été défigurée par une explosion ; son oncle a perdu la raison après la bataille de Stalingrad, et une partie de la famille est spécialisée en entreprises qui font faillite.Mais c'est sa mère qui vole la vedette.Ironie de l'histoire : ses voisins danois la traitent de nazie parce qu'elle est allemande, alors qu'en réalité, c'est une héroïque résistante qui s'est battue contre le régime d'Hitler.C'est aussi une grande beauté, une femme élégante qui doit travailler dans une usine de transformation de betteraves à sucre pour gagner sa vie.Le petit Knud est désespérément attaché à sa mère, et la scène de sa mort à la fin du livre est déchirante.Cette femme le hante de son vivant, et encore plus après sa mort.Cochon d'Allemand est un livre de souvenirs, un fourre-tout.La nostalgie de l'enfance et la chronique de la persécution du petit Knud par ses voisins danois côtoient des histoires graves sur le sort des résistants allemands.Les faillites en série de sa famille font sourire, mais la mère qui défie les villageois en restant fidèle à ses traditions allemandes démontre sa persévérance.On m'a appris que ce petit livre fait jaser outre-Atlantique.Les Européens sont si occupés à construire leur Europe unie qu'ils préfèrent oublier leurs guerres et leurs méchancetés si récentes.Voilà que Knud Romer arrive pour leur rappeler le tout.C'est le devoir de l'écrivain, admirablement fait ici.\u2014 David Homel, collaboration spéciale Cochond'Allemand Knud Romer traduit par Elena Balzamo Les Allusifs, 187 pages.Le mauvais côté de la frontière DANIEL LEMAY ESSAI Comme bien des jeunes gens, Martin Petit s'est enrôlé «pour voir du pays» et il s'est vite rendu compte que l'armée pouvait s'avérer une formidable agence de voyage.En l'espace de quelques années, le soldat du Royal 22e Régiment avait «visité» les théâtres opérationnels du golfe Persique, de l'ex-Yougoslavie et de la Somalie.Dans ces endroits «inhospitaliers », le jeune homme découvre que les conflits armés sont «sales, violents, cruels» et que les termes de la Convention de Genève ne sont pas toujours respectés : «Nous avaient pas dit ça.» Non.Le recrutement militaire, il faut le savoir, suit les règles de la publicité civile : Si la vie vous intéresse.Loin, toutefois, de suivre la voie que lui indiquent ces tiraillements éthiques - «sortir », quitter le service -, le soldat Petit en redemande.Il se porte notamment volontaire pour servir au Régiment aéroporté, unité «d'élite» dysfonctionnelle qui sera dissoute en 1995 à la suite de l'enquête sur les agissements de ses membres en Somalie.Dans les garnisons et les camps retranchés de la Bosnie, pendant ce temps, la troupe fait ce qu'elle a toujours fait : en maudissant ses supérieurs, du sergent au colonel, elle tente d'oublier son angoisse et son ennui dans l'alcool et la drogue, activité à laquelle le caporal Petit (il a été promu) en vient à se consacrer totalement, aux heures creuses.Un jour, tout s'écroule et, après bien des misères, il est libéré avec un diagnostic de syndrome de stress post-traumatique.«Névrosé de guerre» pensionné et «devenu farouchement pacifiste», Martin Petit décide plus tard de «briser l'omertà» dans le but «d'éviter à d'autres jeunes gens les mêmes épreuves que lui ».L'entreprise, parfaitement légitime au départ, s'égare dès que l'éditeur assigne au projet un nègre lettré mais franchouillard qui, au lieu de transposer en mots clairs et simples l'histoire d'un fantassin ordinaire, décide d'en «rajouter».Résultat: ce décalage constant entre le niveau du texte et le discours d'un soldat - on l'a entendu à Radio-Canada - qui a passé le gros de ses 14 ans de service dans l'infanterie à conduire des véhicules blindés.Écart de langage: les soldats du Royal 22e Régiment ne vont pas «prendre un pot avec les potes» après avoir «bossé», pas plus qu'ils ne «rencontrent Marie-Jeanne pour la bécoter ».Sont-ils des «pourceaux d'Épicure»?(p.124).«Des piqûres?On s'pique pas, on fume des bats, tabarnak!» Sur le fond, par ailleurs, les considérations les plus justes sur l'appareil militaire - carriérisme éhonté, incompétence logistique, stupidité simple, etc.- se perdent dans trop d'invraisemblances et de constructions de l'esprit.Ainsi, il est peu probable que les vieux du Régiment aéroporté aient mis fin, ce soir-là, à la traditionnelle initiation des recrues juste parce que le caporal Petit n'aimait pas ce «jeu ridicule ».Pas comme ça que ça marche.Dans l'humour un peu cynique qui leur est propre, les militaires ont une expression pour ces récits où le conteur, en héros ou en victime, est toujours au centre de l'action embellie : ils parlent d'«histoires de guerre ».On a permis ici à M.Petit d'en conter beaucoup.Cela dessert ceux qui souffrent des vraies histoires de guerre et qui n'ont pas la chance de s'en «purger» publiquement.QUANDLESCONSSONT BRAVES Martin Petit vlbéditeur Histoires de guerre OÙ EST-CE QU'ON S'EN VA ! Tous les jours dans PLUS LECTURES BIBLIO JUDAS TASSIA TRIFIATIS LEMÉAC Judicieux titre que ce Judas.L'héroïne de ce premier roman de Tassia Trifiatis ne se laisse d'ailleurs voir que par à-coups, entre des coulées de mots.Noyée dans un sentiment de culpabilité après un avortement irréfléchi, alors qu'elle vient à peine «d'extraire la bague de fiançailles de son ventre» sans le dire au fiancé, Neffeli rencontre Yehouda dans la salle des urgences.Se tisse alors un étrange lien affectif entre la coupable et le jeune juif hassidique audacieux et ostracisé par ses pairs.C'est que dans un trouble transfert, Neffeli s'approprie rapidement le jeune homme, l'habillant du suaire de son enfant perdu.S'ensuit une relation où l'érotisme frôle constamment la quête, Neffeli s'obstinant à nier l'absence dans ses entrailles, ouvrant au garçon juif « le judas de sa chair ».Or, Yehouda délaisse un jour la nouvelle matrice non juive pour retourner à sa communauté, laissant Neffeli gérer la double perte.Tassia Trifiatis offre ici un premier roman fort intéressant, jouant si bien avec les métaphores qu'érotisme et maternité se confondent habilement.Toutefois, la poésie des premiers chapitres ne prend pas l'envol attendu, et l'on se surprend à espérer un développement autre que lyrique.L'idée aura-t-elle dépassé l'auteure qui, ne sachant où la mener, n'a pu faire autrement que la laisser tourbillonner sur elle-même?Peut-être.À suivre\u2026 \u2014 Jade Bérubé, collaboration spéciale CHASSE À L'HOMME LA TRAQUEDEL'ASSASSIN D'ABRAHAMLINCOLN JAMES L.SWANSON ALBINMICHEL, Le 14 avril 1865, le président des États-Unis, Abraham Lincoln, est enfin plus serein.Le général Lee vient de capituler.C'est la fin de la guerre de Sécession, qui a fait des centaines de milliers de victimes.Lincoln va au théâtre ce soir-là, un Vendredi saint, en compagnie de sa femme et d'un couple d'amis.De son côté, un jeune acteur très beau et fort populaire ne digère pas la défaite de Lee, son héros.Pour John Wilkes Booth, Lincoln est un traître.Apprenant que le président sera au théâtre Ford, un endroit dont il connaît par coeur les coulisses, il décide de l'assassiner.Ce qu'il fera.Abraham Lincoln mourra dans les heures qui suivent du coup de feu reçu à la tête.Chasse à l'homme raconte comment s'organisent les recherches pour retrouver l'assassin.Et comment le meurtrier arrive à échapper, pendant 12 jours, à ses poursuivants.James L.Swanson n'invente rien, sauf peut-être la manière dont il mène son récit.Tout en étant fidèle aux archives qu'il a décortiquées, il reconstitue, heure après heure, ce qui s'est passé des deux côtés.Le récit est fascinant, le suspense, total.La mort du président ne donne pas seulement lieu à une chasse à l'homme, elle soulève des manifestations délirantes de la part du peuple et entraîne une exploitation commerciale immédiate de ce délire.Cet ouvrage est un exploit.Il a d'ailleurs connu un immense succès aux États-Unis.\u2014 Jocelyne Lepage LE SANG DES COLOMBES DANY LECLAIR VLB ÉDITEUR Existe-t-il une noble violence?Roman Maric, jeune Roumain avide de croisades, travaille en mercenaire de la liberté.Il compte à son actif plusieurs attentats au Pays basque mais aussi en Irlande, au Mexique, en Inde et en Russie.Bref, il est une machine sur pilote automatique, conditionné par le souvenir des combats de son père sous le régime communiste.Pour lui, la vie appelle l'affrontement.Peu importe le nom et l'origine du joug.Maric se retrouve alors au Québec, recruté par le MASQ (Mouvement anonyme pour la souveraineté du Québec), un mouvement extrémiste violent.Le jeune soldat se cache dans le petit village de Saint-Alexis, où la population l'accueille avec chaleur sans connaître les raisons de son arrivée.Le loup est dans la bergerie.Mais le carnage ne sera peut-être pas celui qu'on attend.L'amour simple des braves gens, le quotidien tranquille à la ferme et le charme de la belle Nadja bouleversent rapidement les idéaux du révolutionnaire.C'est sous le signe de la fatalité que l'auteur traite ici du terrorisme.À l'image des tragédies grecques, le jeune héros ne peut dévier de son destin.Un pas de côté engendre la tempête des dieux (ici la liberté) qui réclament sacrifice.Ce choix de Dany Leclair, qui signe avec Le sang des colombes un premier roman comportant plusieurs maladresses, laisse d'ailleurs une impression de manifeste un peu dérangeante.Dans ce texte à la frontière du conte traditionnel québécois et de la tragédie, le diable, à défaut de faire voler les canots d'écorce, s'habillerait-il innocemment en missionnaire?\u2014 Jade Bérubé, collaboration spéciale CHANTAL GUY C'est une histoire terrible.Celle d'un père aimant, ancien noceur, qui, un soir, attiré par la musique d'un bar à quelques pas de chez lui, fait «l'école buissonnière », oublie ses responsabilités pour aller prendre un verre rapidement, pendant que son petit garçon dort à la maison.À son retour, le garçon a disparu.Et il ne saura jamais ce qui lui est arrivé.Une nuit rêvée pour aller en Chine est le poignant récit, sans aucune note mélo, de la descente aux enfers d'un père prêt à tout pour retrouver son enfant.David Gilmour a imaginé le pire à partir d'une expérience très personnelle.Il a lui-même déjà commis cette erreur de jugement qui a été, heureusement, sans conséquence.«Quand ma fille avait 7 ans, je suis allé prendre une bière en la laissant dormir.C'était stupide.Elle m'a cherché, pieds nus dans la neige\u2026 Cet incident m'a hanté pendant des années.Qu'est-ce qui serait arrivé si le mal était passé par là?» S'il a écrit ce roman, c'est pour exorciser une peur, celle de tous les parents.Celle que vivent ceux de Cédrika Provencher en ce moment.«Quand vous avez un enfant, vous entrez dans le domaine d'une humilité incroyable, confie Gilmour.Vous êtes soudainement conscient de quelque chose de plus important que vous-mêmes, et si une chose horrible arrive, vous êtes persuadé que votre vie sera finie.Tous les parents se réveillent à 4h du matin avec cette peur, et j'ai pensé qu'en écrivant ce cauchemar, peut-être qu'il me quitterait.» Est-ce que cela a fonctionné?«Pour vous dire la vérité, oui.J'ai compris que lorsque vous perdez une femme, si vous voulez en revenir, vous la transformez en littérature.En écrivant ce roman, j'ai neutralisé ma peur.Merci mon Dieu!» Mais David Gilmour a dû écrire 17 versions de son roman pour arriver à la version finale.Il tenait sa peur à distance.Son éditeur lui a fait comprendre qu'il devait lui faire face.Il a alors jeté toutes ses versions pour les remplacer par une photo de son fils qu'il a regardée pendant les quelques semaines qu'il lui a fallu pour venir à bout d'Une nuit rêvée pour aller en Chine.«Je n'écrirai plus jamais un livre pareil », lance-t-il en soupirant, comme un homme qui se promet qu'on ne le reprendra plus à souffrir autant.La solution d'un père Après avoir écrit plusieurs romans plutôt crus sur les déboires amoureux, David Gilmour semble dorénavant bien plus inspiré par le thème de la paternité.«J'ai beaucoup écrit sur le sexe, mais je suis aujourd'hui un homme marié et heureux.Je ne fais plus la chasse, je ne suis plus intéressé par cela.Je suis intéressé par mes enfants.Vous ne pouvez penser à cela si vous n'en avez pas.La minute où vous en avez, vous comprenez que vous ne compreniez rien de l'amour.That's the real thing.» Le succès d'Une nuit rêvée pour aller en Chine n'était pas évident ; le prix du Gouverneur général le légitimait aux yeux de lecteurs qu'il n'avait jamais eus, il cherchait à écrire un autre livre et était tenté de revenir à son ancien filon.Au grand dam de son fils Jesse, qui le voyait tourner en rond.« Pourquoi n'écrirais-tu pas sur nous ?» a-t-il proposé.Ainsi est né The Film Club, qui vient de paraître en anglais.Parce que David et Jesse ont passé ensemble trois années vraiment spéciales.Le garçon de 17 ans voulait laisser tomber l'école.Le père, suffisamment lucide pour comprendre qu'on ne peut forcer un ado buté à faire ce qu'il ne veut pas, et craignant de le transformer en menteur, cherche une solution pour ne pas le perdre dans ce tournant de sa vie.Il lui propose un marché.Jesse peut rester à la maison sans payer un sou et vivre à sa guise.À une seule condition: regarder trois films par semaine avec son père - David Gilmour a été critique de cinéma et animateur d'une émission culturelle à CBC.Leur premier programme : Les 400 coups de Truffaut et\u2026 Basic Instinct ! Ensemble, c'est tout Le père et le fils apprennent à se connaître par le cinéma.Des heures durant, ils regardent des films et discutent.Mais pour David Gilmour, The Film Club n'est pas un livre sur le cinéma.«Les films étaient un prétexte pour passer du temps ensemble.Mon fils était dans un âge trouble, il avait besoin d'un père.Malgré ce que les adolescents disent, ils ont besoin de passer du temps avec leurs parents.» Au terme de cette éducation particulière, le fils est-il prêt à quitter la maison et à devenir un homme?Le livre, au départ, devait s'intituler The Goodbye Club, mais Gilmour trouvait le titre trop triste.«C'est la vie d'un parent de dire adieu.En écrivant ce livre, j'ai découvert que nos enfants ne sont pas comme nous.Ils nous sont prêtés, pour un temps seulement.C'est pénible, mais ironiquement, c'est sain.» L'an dernier, après avoir vécu un grand chagrin d'amour, Jesse est revenu.David se sentait responsable de sa douleur, «parce que la culpabilité vient avec la parenté», dit-il.Et c'est encore pire avec un fils, semblet- il.«Je pense que les garçons sont plus vulnérables.Ils souffrent en silence.Dans un sens, le mélange de l'enfance et de la masculinité est plus douloureux à regarder.» La réact ion de Jesse à la lecture du livre dont il avait eu l'idée était partagée, tant il révélait des choses intimes.Ce que c'est que d'avoir un père écrivain ! Pour l'aider à mieux accepter le projet, David Gilmour lui a donné une partie de son cachet.The Film Club sera distribué au printemps aux États-Unis.David Gilmour espère qu'on en fera un film.Une nuit rêvée pour aller en Chine David Gilmour Leméac/Actes Sud, 148 pages The Film Club-ATrue Story ofa Father and Son David Gilmour Thomas Allen Publishers, 242 pages ENTREVUE AVEC DAVID GILMOUR Un écrivain inspiré par la paternité PHOTO ARCHIVES, LA PRESSE CANADIENNE La paternité est un état inspirant et bouleversant pour David Gilmour.La peur de perdre un enfant est à la source de son roman Une nuit rêvée pour aller en Chine.Et c'est la peur de voir son fils se perdre qui l'a mené au projet de The Film Club.Qui a envie d'écrire sur la pire chose qui soit : la mort de son enfant?Et qui ose dire à son fils décrocheur qu'il peut abandonner l'école, à condition de regarder trois films par semaine?Nul autre que l'écrivain canadien David Gilmour, prix du Gouverneur général pour Une nuit rêvée pour aller en Chine, récemment traduit chez Leméac/Actes Sud, et auteur de The Film Club, un roman d'amour filial inspiré d'une histoire tout ce qu'il y a de plus vrai.« Les films étaient un prétexte pour passer du temps ensemble.Mon fils était dans un âge trouble, il avait besoin d'un père.» "]
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