L'Action française., 1 novembre 1921, "Vers l'émancipation"
[" VERS L'EMANCIPATION Les Canadiens français sont nombreux qui se plaignent des étapes lentes de notre race dans les voies du développement intellectuel.Il n'y a pas lieu de désespérer.La sélection naturelle qui, d'une classe de paysans, va former peu à peu une élite, et l'amélioration des conditions de milieu, ne sont jamais des phénomènes instantanés.Le départ est laborieux, mais la vitesse s'accélère à mesure qu'elle augmente.Le genre littéraire qu'est l'histoire nous en donne une preuve.Des écrivains plus ou moins habiles ont écrit des biographies, trouvé et analysé des documents, situé des faits; ils ont même entrepris des Å\u201cuvres complètes, la plupart du temps prématurées, indigestes, ou trop parcimonieuses de détails.Chaque période a trouvé un admirateur et un chercheur diligent.Mais chacun, depuis quelques années, sentait le besoin d'une histoire canadienne, non plus fragmentaire, mais montrant une belle continuité, et composée avec nos idées, notre style et toutes nos connaissances modernes.Monsieur l'abbé Groulx est en passe d'établir une si utile synthèse.Ne lui manquent ni les curiosités ardentes de l'historien, ni les connaissances variées et profondes qui font un esprit philosophique, ni les qualités de la phrase.La sagacité, la vigueur et la précision de la dialectique, la sensibilité, la probité, et la fécondité des idées l'aident aussi à donner à son travail un intérêt continu et souvent pathétique.De cette histoire générale qui décidera définitivement des controverses et éclaircira d'autres points restés obscurs, cinq volumes déjà sont écrits.Ils ont été publiés sous la forme de cours en attendant l'heure du remaniement et vees l'émancipation 683 de la révision où l'auteur balancera les parties, mettra les dernières touches et fera de fragments qui se juxtaposent un tout animé et vivant.Le terme, malheureusement, est encore assez éloigné puisque M.l'abbé Groulx veut donner encore, pendant plusieurs aimées, des études de périodes diverses qui serviront de préparation au grand effort final.Le volume que l'Action française vient de mettre en vente, cette année, \"Vers l'émancipation\", mérite de participer au même sort heureux que les précédents livres du même auteur.Il a trait à la période qui s'étend du traité de Paris à l'Acte de Québec, c'est-à -dire à l'une des époques les plus importantes de notre histoire.La Conquête est maintenant irrévocable; un peuple passe sous la domination d'une nouvelle autorité, et deux nations commencent une vie commune.L'intérêt spécial du nouveau livre lui vient d'une représentation plus vive du moment et du mécanisme de l'administration nouvelle.Le heurt des deux races n'est plus une chose abstraite, mais bien concrète devant soi.On voit qu'un système nouveau appliqué sans connaissance de cause, bouleverse l'ancien, sans établir l'ordre et le contentement.L'Angleterre, en effet, n'a pas commencé par le commencement.Elle ignore à peu près tout du peuple conquis et n'envoie pas, avant de procéder, comme elle le ferait aujourd'hui, une commission d'enquête chargée de renseigner les législateurs.Elle ne le fera que plus tard.Aussi ne connaissant pas les usages, les mÅ\u201curs, le caractère, l'homogénéité et la civilisation des nouveaux sujets, ainsi que leurs lois, elle commet des erreurs grossières et involontaires.Elle en commet d'autres, inexcusables, parce qu'elle donne cours à une volonté arrêtée d'assimilation.Et comme le problème était excessivement complexe, qu'il demandait pour être résolu un esprit réaliste, impartial et très fin, averti_de tous les éléments de la situation, la nouvelle 684 l'action française autorité créera donc bientôt le chaos administratif et judiciaire, elle révoltera les Canadiens français et abaissera le nouveau régime au-dessous du précédent.Mais les conséquences éclairent vite sur la valeur des actes.Les gouverneurs, témoins des résultats, envoient des rapports; les Canadiens, craintifs d'abord et un peu ser-viles, se redressent ensuite et pétitionnent le nouveau roi; le gouvernement anglais envoie des enquêteurs.La Chambre des communes est enfin saisie de la question.Durant le débat qui dure quinze jours, notre cause a contre elle le premier Pitt, enflammé et brutal, Fox, Burke et Dunning, les plus grands orateurs de l'époque.Mais le premier ministre, Lord North, s'est entouré de juristes éminents qui étouffent l'opposition dans les réseaux de leur raisonnement subtil, car il est un politique et ne veut pas dévoiler à la gauche et même à son pays les desseins profonds qu'il médite.Il veut satisfaire les Canadiens aux meilleures conditions possible, pour s'en servir plus tard contre les Américains, et de notre pays se faire une base d'opérations solide.Ce système d'équilibre entre les deux pays était très habile, mais insuffisant.En attendant que les événements le prouvent, la populace londonnienne, ignorante de ces plans qui sont la vraie cause du bill, fait une démonstration pour en empêcher la signature.Le chapitre où l'abbé Groulx assigne à l'Acte de Québec sa vraie cause est un modèle de dialectique, de perspicacité et d'étude d'ensemble sur les faits.D'ailleurs la documentation bien nourrie et les références nombreuses édifient chaque assertion sur de bonnes fondations.Il est encore permis de signaler certaines phrases bien frappées qui éclairent et résument une situation.Ainsi, parlant de l'idée que Lord North avait eue d'établir un parlement au Canada, l'auteur exprime le dilemme où se trouvait le premier minis- vers l'émancipation 685 tre : \"Eut-il accordé une Assemblée législative qu'il eût fallu, ou la composer en grande majorité de catholiques romains, ou en exclure cet élément au profit d'une infinie minorité protestante; dans le premier cas, l'Assemblée constituait un danger public (pour l'Angleterre), dans le second, elle devenait oppressive\".Enfin, le dernier chapitre, \"le Canada en 1774\" est une autre étude de la population canadienne-française dans sa \"vie religieuse, intellectuelle, sociale, économique\", après quatorze ans de régime anglais.Il nous expose la vie intime de la colonie, tout comme le chapitre qui ouvre et celui qui ferme \"Lendemains de Conquête\".On y remarquera sans doute l'analyse des causes qui ont amené la disparition de la noblesse française au Canada.Les livres écrits par M.l'abbé Groulx excitent le patriotisme; ils le fouettent même, par endroits, car le sentiment national est fort développé chez lui.C'est pourquoi il est opportun de signaler ici une conclusion qui rappelle fort certains passages d'un autre volume du même auteur.Voici ce qu'il dit dans une des dernières pages : \"Le commandement du passé nous impose de conserver notre caractère ethnique, de nous dégager de plus en plus de tous les liens qui enchaîneraient notre âme et, dans le respect de nos devoirs et des contingences politiques, de nous acheminer vers la plus parfaite autonomie.\"Aucune nation,\" a dit Joseph de Maistre, \"n'est destinée par la nature à être sujette d'une autre.\" La loi de conquête ne saurait peser éternellement sur notre race.Une heure vient où parvenue à l'âge adulte, une nationalité peut céder à l'instinct naturel qui la pousse vers l'indépendance.C'est son droit d'obtenir alors que tombent de bon gré les lisières surannées qui l'emprisonnent\".Léo-Paul DESROSIERS."]
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