L'Action française., 1 avril 1922, Sur une préface de Charles Maurras
[" SUR UNE PRÃ\u2030FACE DE CHARLES MAURRAS Nos lecteurs connaissent le rôle que tient en France, au point de vue des idées, le directeur de l'Action française, de Paris.De sa pensée et de son Å\u201cuvre, M.Henri de Mau-blanc faisait récemment une intéressante critique, ici-même, dans une conférence à l'Université de Montréal.Pour faire mieux apprécier la pensée et l'Å\u201cuvre de l'auteur de l'Enquête sur la monarchie, nous croyons utile de résumer la remarquable préface qu'il mit au livre de Marius André : La fin de l'Empire espagnol, reproduite dans la Revue de l'Amérique latine (livraison du 1er février 1922).Maurras précise dans cette étude sur les forces latines ses idées touchant république et monarchie, génie latin et catholicisme.* * * Maurras félicite Marius André d'avoir \"substitué la vérité historique à l'entreprise de sophistication qui a été florissante durant près de cent ans\".Il ajoute : \"Le vrai vaut par lui-même.Mais il y a des vérités amères et des vérités douces.Il y en a d'utiles, il y en a de dangereuses.Il y en a qu'il faut réserver pour les sages et d'autres qui conviennent à la nourriture de tous.Où donc allons-nous mettre les vérités restituées par Marius André?Sont-elles pour la huche à pain ou pour l'armoire aux poisons ?Vérités favorables au catholicisme, vérités favorables à l'idée d'organisation, à l'idée de réaction politique, intellectuelle, morale, quel en sera le retentissement sur les rapports des Latins d'Amérique et des Latins d'Europe ?Seront-elles ou non favorables à la bonne entente du monde latin?\" 238 l'action FRANÃ\u2021AISE Il convient de resserrer les liens qui unissent les diverses parties de ce monde latin.\"Bientôt, écrit Maurras, tous ceux qui parlent français, au Canada, en Belgique, en' Suisse, dans nos colonies, se sentiront appelés et mobilisés pour cet effort général d'association à nos frères de langue et d'intelligence\".Il faut que cet effort dure et trouve le succès.Les divers peuples latins marcheront désormais dans une voie moins encombrée.\"L'énorme obstacle matériel de la puissance allemande, l'énorme préjugé intellectuel de la primauté germanique étaient faits pour briser beaucoup de bonnes volontés\".Les peuples latins furent trop divisés.La guerre ne parvint pas à faire \"l'union complète de la latinité.\" \"Ni je ne m'étonne, ni je ne m'irrite, ni je ne me plains, cela serait trois fois indigne d'une philosophie politique,\" constate Maurras.\"Ne parlons pas Espagne, ni Amérique, ni France.Parlons du monde latin comme d'un même corps à organiser\".La chose est-elle possible ?Au moyen-âge, la latinité fut consciente et prédominante dans les élites scientifiques, politiques, morales.\"La réforme religieuse du XVIème siècle arrêta toute évolution en ce sens.Du moment que l'Europe était coupée en deux par Luther, il fallait renoncer au magnifique rêve de prolonger l'esprit romain aux frontières du genre humain.\" La tendance à rétablir la paix romaine universelle continua d'exister chez un certain nombre de peuples modernes.A preuve, les tentatives, les traités qui \"inclinent à la vieiLc fraternité unificatrice.\" L'idée survécut à \"la Révolution qu'on appelle Française\".Napoléon l'adopta.Elle demeure.L'esprit révolutionnaire est son ennemi.Comprenons le génie latin; ne renions pas, \"au nom du latinisme, l'essentiel du legs commun aux Latins\".A ce titre Maurras combat les idées révolutionnaires.Est-ce à dire qu'il vou- rREFACE DE CHARLES MAURRAS 239 drait voir le système monarchique adopté par tous lés peuples et en tous pays?Non.\"Je ne viens pas prêcher la monarchie à l'Amérique.Monarchie, République, ne sont que des moyens, comme la liberté ou l'autorité.Chacun vaut ce qu'il vaut pour donner aux peuples l'ordre, le progrès, la justice, la prospérité et la paix.Il y a des pays où la république est une nécessité nationale.Il y en a d'autres où, comme l'a observé notre Renan, ce mot est synonyme d'un certain développement démocratique malsain et signifie un encouragement, une excitation à l'anarchie.\" Maurras croit que la France est de ceux-ci, que la monarchie y assura longtemps la sécurité, la force, l'influence et l'honneur, que l'\"esprit de la Révolution y fut importé\", qu'il y \"vint de Suisse avec Rousseau, de Londres avec Montesquieu, de Prusse avec Mirabeau\", qu'il \"provint plus profondément de l'influence trouble développée depuis le XVIème siècle par l'esprit politique de la Réforme\".A son jugement, les idées révolutionnaires ne sont ni françaises ni latines; on ne les trouve pas dans l'héritage gréco-romain.Le moyen-âge exalta et pratiqua les idées de hiérarchie et de subordination; la Renaissance porta au comble le sentiment d'inégalité entre les vivants; la France, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, aux époques de grande prospérité politique, intellectuelle et morale, ignorèrent les idées révolutionnaires ou les combattirent avec vivacité.\"Pour des causes historiques et géographiques, l'Angleterre de Cromwell et du Covenant a trouvé le moyen de vivre et de durer en composant avec l'anarchie religieuse et le parlementarisme : quel est le peuple latin qui s'est bien trouvé du rotativisme, de la révolution, du gouvernement des partis ?.\"Nulle part les erreurs de la démocratie révolutionnaire n'ont plus complètement échoué que dans l'Europe latine. 240 l'action française (\"est, peut-être qu'elles y sont un produit germanique, n'y représentant rien de naturel, de spontané, d'indigène.C'est peut-être aussi que nos populations sont trop sensibles à la parole des tribuns qui les agitent et les bouleversent : les institutions d'un peuple ne doivent pas correspondre uniquement à ses défauts, mais les équilibrer par la discipline de ses vertus.\" Bismarck et après lui Guillaume II affaiblirent la France en la divisant par le régime des partis.Ils lui imposèrent \"la manie anticatholique\", nous séparant ainsi moralement, note Maurras, \"de nos frères de race ou de culture, les Espagnols, les Canadiens, les Belges, et même de cousins brouillés avec qui nous aurions pu nous entendre, comme les Autrichiens, les Hongrois et certains Allemands du sud\".Si les idées révolutionnaires menacent de dissociation intérieure chacune des nations qui composent le monde latin, l'anticatholicisme peut détruire \"la matrice de son unité future\".Au jugement de Maurras, le catholicisme est étroitement lié au maintien du monde latin et à son progrès.Comment se fait-il \"que latinisme ou latinité aient été si longtemps donnés pour les synonymes d'anti-catholi-cisme, autrement dit d'admiration du protestantisme ?Peuples latins, peuples catholiques, dit l'histoire, exception faite pour la lointaine Roumanie.Qu'est-ce qui a opté pour Léon X contre Luther?Est-ce la Saxe, est-ce le Brandebourg, est-ce l'Angleterre ?Non : les peuples latins.Com> ment la Belgique, en partie néerlandaises, s'est-elle séparée de la Hollande pour affirmer son âme, sa foi et sa nationalité ?Par sa fidélité au catholicisme.Oïl la Réforme a-t-ellc réussi à fond dès le premier jour?En des pays germaniques et anglo-saxons.Les peuples latins sont ceux où la Renaissance a réussi, où la Réforme a échoué\".On ne peut que par une \"abstraction monstrueuse\" \"dissocier l'histoire des Latins d'avec l'histoire de l'organisa- PREFACE DE CHARLES MAURRAS 241 tion religieuse née sous l'enseigne de Rome et qu'ils ont si fidèlement défendue contre les infiltrations et les assauts étrangers.La race n'est pas la religion, la religion n'est pas la race, mais ces deux termes sont souvent unis.\" \"Toute tentative d'unité latine qui comportera la haine ou le dédain de l'esprit catholique est condamnée au même insuccès naturel\" (que rencontrèrent certains efforts de rapprochement avec l'Espagne).Pourquoi, du reste, les peuples latins auraient-ils honte de leur caractère de peuples catholiques?Le catholicisme n'est cause d'infériorité à aucun point de vue.\"Commercial ?industriel ?Regardez l'Argentine, regardez la Belgique.Au point de vue militaire?Regardez la France et ses généraux victorieux, la plupart élèves des Jésuites.Au point de vue artistique ?littéraire ?scientifique ?Laissons ces enfantillages, revenons au fait, le fait est que, en tenant compte de toutes les différences et de toutes les nuances, l'Occident religieux se distribue entre les peuples qui se sont séparés de Rome au XVIème siècle et ceux qui lui sont restés fidèles.La fidélité à cette tradition fut le partage des Latins.Qu'elle cesse, ils perdront l'un de leurs caractères, un caractère sur lequel peut être assis leur union.Ce caractère peut constituer un grand avantage\".Le latin, gardé par le catholicisme pour organe rituel, est pour les pays latins \"un moyen permanent de compréhension réciproque\".Cette vieille langue \"est mise au service des affinités de l'esprit,\" littérature, philosophie, etc.Supprimer le catholicisme, c'est désorganiser la latinité.\"Le catholicisme est idéalement et moralement organisé, la latinité ne l'est pas.Le catholicisme est formé, la latinité ne l'est pas encore ou elle ne l'est plus.Pour vivre ou revivre, elle peut bénéficier de cette organisation, elle ne peut la suppléer.Ce que perd le catholicisme, elle le 242 l'action française perd donc.Telle est la vérité pratique.Je convie tout esprit politique et toute âme vraiment humaine à y réfléchir.Ne nous détruisons pas nous-mêmes, ne détruisons pas le véhicule des forces qui nous rassemblent, c'est la première des conditions de notre progrès\".Charles Maurras croit retrouver ce conseil jusque dans la doctrine d'Auguste Comte.Cet agnostique reconnaissait la nécessité de s'unir à la papauté contre le désordre universel.Maurras reprend à son compte ce conseil; il l'invoque en faveur de l'union latine.Ses raisons paraissent être du même ordre que celles d'Auguste Comte.Maurras semble être, tout autant que l'était le philosophe positiviste, éloigné, par la pensée, de la métaphysique et de la théologie catholique.Lisez cet aveu : \"J'en parle avec d'autant plus de liberté que je n'ai ni l'honneur, ni le bonheur de compter parmi les croyants au catholicisme.Mais indépendamment de la foi, rien ne peut faire que nous ne soyons pas nés catholiques.Nos habitudes spirituelles et morales ont été contractées entre le baptistère, la Sainte table et l'autel catholique.Cela peut varier d'homme à homme ou de village à village; mais à prendre la grande moyenne de nos populations, nous sommes faits ainsi et pas autrement, cela ne dépend de personne pas même de nous\".* * * \"Rentrons dans le pays de l'ordre comme un propriétaire rentre chez lui\", termine Charles Maurras.Que les Canadiens français n'en sortent jamais, concluons-nous.Les extraits de ces très belles pages auront suggéré au lecteur d'opportunes réflexions.Quelques-unes s'en dégagent que nous souhaitons n'être jamais oubliées par notre peuple. PREFACE DE CHARLES MAURRAS 243 11 y a sur terre diverses agglomérations d'hommes ou de peuples, \"nations asiatiques\", \"race anglo-saxonne\", \"monde latin\".Les Canadiens français appartiennent à celui-ci.Ils sont les maîtres d'un patrimoine enrichi par les habitudes spirituelles du catholicisme, par les vertus latines et françaises, désormais soutenues par des traditions venues de France et enracinées au sol canadien.Nous conserverons habitudes, vertus et traditions, nous atteindrons un plein développement, si nous savons rester fidèles à nous-mêmes, grandir dans le sens de notre être, maintenir les qualités de mesure et de clarté, d'équilibre et d'ordre dont s'enorgueillit à juste titre la race française.Il nous faut pour cela puiser notre sève morale et intellectuelle au tronc latin.Il nous faut pour cela persister à faire du catholicisme la source de notre vie spirituelle.Sa doctrine et l'Eglise catholique ne doivent trouver chez les Canadiens français que de respectueux et dévoués anus.Cette vérité est sans doute admise par les nôtres qui, au dire de Charles Maurras, ont l'\"honneur et le bonheur de compter parmi les croyants au catholicisme.\" Elle devrait l'être aussi par les Canadiens français qui n'accepteraient ni ses' dogmes ni son culte.Ressemblant en cela à Maurras, il leur resterait à garder, comme lui, à l'égard du catholicisme une attitude toute de respect et d'activé sympathie.Héritiers du legs gréco-romain, fils de France, les Canadiens français contractèrent eux aussi leurs \"habitudes spirituelles et morales entre le baptistère, la Sainte table et l'autel catholique\".Aucun fils de notre race n'a le droit de méconnaître ce fait historique.Par le catholicisme et par l'esprit français, demeurons fidèles au génie latin.Antonio Perrault."]
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