L'Action française., 1 avril 1924, Notre problème agricole
[" NOTRE PROBLEME AGRICOLE ni LES REMÈDES1 Plusieurs se demandent combien de temps durera la crise dont souffre l'agriculture clans l'Amérique du Nord.Nous ne voudrions pas être pessimistes, mais, à juger par ce qui arrive après toutes les grandes guerres, il nous semble permis de croire que nous en aurons encore pour quelques années.La chose est facile à comprendre: on ne répare pas en 5 ou 6 ans les ruines accumulées pendant 52 mois d'une destruction méthodique et scientifique; il est toujours plus facile de détruire que de reconstruire.Un Américain, homme d'ordinaire bien renseigné sur les conditions agricoles de son pays, prétend2 qu'il faudra peut-être 19 à 20 ans pour que le monde redevienne en état de payer plusieurs des produits de la ferme aussi cher qu'en 1913.Il s'appuie sur l'expérience des années qui suivirent la guerre anglo-américaine de 1812 et la guerre de sécession de 1860-1885.De tels pronostics ne sont guère encourageants.Cependant nous estimons plus sage de prendre notre parti de ces opinions , que de nous abuser par des espoirs chimériques et de nous exposer à de terribles désillusions.Il nous faut, pour relever notre agriculture, diriger 1.L'auteur de cet article avait l'honneur de présenter au congrès de l'A.C.J.C, en juillet 1923, à Sherbrooke, un rapport sur les remèdes à l'exode rural.Certains congressistes reconnaîtront peut-être les mêmes idées dans le présent article.2.Voir: Piices of Farm Products in New York, par G.-F.Warren, janvier 1923.Bulletin publié par l'Université Cornell, Ithaca, New-York.Voir aussi: Journal of farm economics, janvier 1924, Washington.D.C.page 28. 222 l'action française nos efforts vers l'amélioration de nos méthodes de production, d'achat et de vente.Cependant notre bref exposé des causes du malaise agricole a dû suffire à démontrer la complexité du problème dont la solution s'impose à l'attention de l'habitant canadien et de ses dirigeants.L'agriculteur ne peut plus se contenter d'étudier les seules questions d'ordre professionnel, il doit encore tenir compte du milieu dans lequel il se trouve.Nous ne triompherons donc de la crise qu'en recourant à tous les moyens d'ordre professionnel, social et même politique.REMÈDES D'ORDRE PROFESSIONNEL Un trait bien caractéristique de la production moderne est la spécialisation et la multiplicité des fonctions.Dans toutes les carrières, à côté de praticiens dont l'intelligence est souvent très développée, se trouvent des ingénieurs, des savants occupés à découvrir des procédés plus économiques de production.L'agriculture, comme l'industrie, a dû entrer dans cette voie.Voici, à ce propos, l'opinion de deux agronomes français éminents, MM.Henri et Joseph Hitier, professeurs à l'Institut National Agronomique: \"Isolé ou groupé, l'effort agricole a besoin d'être guidé.L'immense labeur des praticiens, pour donner son maximum de rendement, doit s'appuyer sur des données que seule la science peut fournir.C'est là une notion dont il faut se pénétrer.Les stations d'essai, les instituts scientifiques, les laboratoires ne seront jamais assez nombreux, assez largement dotés pour mener à bien les recherches dont les praticiens sont appelés à tirer parti.Avec l'autorité qui lui appartient, M.Tisserand n'a cessé de rappeler, en toute occasion, que les pays qui tiennent la tête dans l'Å\u201cuvre du progrès agricole, sont ceux qui ont multiplié les établissements de recherches et d'ensei- LE*PROBLÈME AGRICOLE 223 gnement de l'ordre le plus élevé et inspiré à leur population la confiance dans la science\" 3 C'est dire, en termes excellents, que le producteur agricole doit souvent compter sur l'intelligence d'experts intéressés à son progrès et considérer ces spécialistes comme faisant partie de sa profession tout autant que lui-même.Depuis bien des années déjà l'on prêche à toutes les classes de notre société la nécessité du développement de l'intelligence.Etienne Parent ne disait-il pas à ses contemporains, il y a près de trois quarts de siècle: \"Et s'il est un peuple au monde à qui sa position fasse une loi de faire ressortir, d'organiser, d'utiliser tous ses talents afin de résister à l'action dissolvante de son entourage, ce peuple c'est nous?.Sur notre bannière nationale en forme de couronne au-dessus de la croix de Saint-Jean-Baptiste, écrivez: \"Règne de l'Intelligence.\" 4 II continuait en prédisant à sa race la victoire sur les populations voisines.Malheureusement, en ce qui concerne l'agriculture, ces conseils n'ont, jusqu'à ces dernières années, été appliqués qu'à demi.Notre principale erreur a été de ne jeter les bases de notre enseignement agricole supérieur et de nos recherches scientifiques qu'après avoir vulgarisé des méthodes plus ou moins adaptées aux besoins de notre agriculture.Le résultat inévitable d'une pareille politique a été notre incapacité à résoudre les nombreux problèmes techniques que la concurrence et la transformation constante des conditions économiques modernes suscitent chaque jour aux agriculteurs.Cette négligence à former chez nous des spécialistes qui nous apprennent à surmonter les difficultés toujours renouvelées de l'agriculture contemporaine, nous 3.Voir Les -problèmes actuels de l'agriculture, par MM.Henri et Joseph Hitier.Paris 1923,,p.124.*.Voir Discours par Etienne Parent.De l'intelligence dans ses rapports avec la société, pp.170 et 171. 224 l'action française force, encore aujourd'hui, à appuyer notre enseignement sur des expériences conduites hors du pays, en un mot à être les tributaires de l'étranger.Il nous faut donc prendre dès maintenant les mesures nécessaires pour regagner le temps perdu.La première chose à faire est de fournir aux institutions d'enseignement agricole affiliées à Laval ou à Montréal les ressources suffisantes pour monter des laboratoires de biologie et de sciences naturelles, laboratoires aujourd'hui indispensables aux études agronomiques.5 De même, les écoles supérieures d'agriculture doivent avoir les moyens de poursuivre des expériences sur les sols, les plantes et les animaux.Fondé sur ces expériences, l'enseignement devient beaucoup plus profitable pour les élèves.De plus, lorsqu'une institution d'enseignement supérieur agricole est à même de présenter les résultats d'expériences dirigées par son personnel, elle a beaucoup plus de prestige auprès des agriculteurs praticiens, elle peut aussi fournir à ses anciens élèves l'occasion de faire des études spéciales.Les recherches des agronomes et des professeurs des Ã\u2030coles d'agriculture doivent aussi s'inspirer des conditions économiques de chaque pays.A ce sujet l'opinion de Lecouteux est à retenir: \"Il est utile que, pour mieux appliquer le principe de la division du travail, qui est si profitable aux intérêts généraux de la société, des savants se consacrent à l'étude des moyens d'augmenter la masse du produit brut et de tirer le maximum d'effet utile des forces mises en Å\u201cuvre dans la production.Il est non moins utile, d'autre part, que d'autres savants, poursuivant un autre 6.Une comparaison entre les crédits accordés au Collège d'Agriculture de Guelph avec ce que nos Ã\u2030coles d'Oka et de Sainte-Anne-de-la-Pocatière reçoivent chaque année des Pouvoirs publics, explique bien des choses. LE PROBLKME AGRICOLE 225 genre d'études, cherchent à se rendre compte des phénomènes qui s'accomplissent dans le monde écomomique, où il faut, pour les nations comme pour les individus, créer des valeurs avec d'autres valeurs.6 On ne peut mieux dire que les expériences doivent viser à la production la plus économique possible.Si nous arrivons jamais à organiser un enseignement agricole supérieur capable de rivaliser avec celui dont s'enorgueillissent nos voisins, nous pourrons nous vanter d'avoir compris le rôle de l'intelligence dans la production agricole.Nous aurons alors trouvé un remède préventif très efficace aux maux dont souffre notre agriculture.A la découverte, par nos spécialistes, des meilleurs procédés de culture, il faudra joindre les mesures propres à propager dans la masse les connaissances scientifiques agricoles.D'excellents moyens de répandre ces connaissances sont l'enseignement agricole secondaire, les cours d'hiver pour les jeunes cultivateurs, l'action des agronomes officiels, et l'association professionnelle des cultivateurs guidée par une presse libre et bien inspirée.L'enseignement secondaire agricole est en voie d'organisation dans notre province et il pourra sans doute former d'excellents praticiens.Une grave lacune dans notre ensei- '.Voir L'Agriculture à grands rendements, p.55.Un économiste anglais, M.Arthur W.Ashby, disait en 1920: \"The necessity for investigation of the economic aspects of agriculture is also greater because economic plenemena are always changing, especially those phemonena connected with the general supply and consomption of goods which are shown in the markets.Physical and biological factors in production are fairly constant, but while some economic factors of production are comparatively constant, others are changing frequently and rapidly.In the sphere of exchange the fairly rapid changes are so important as to call for frequent changes in production also.Systematic study alone can provide the objective verification of experience, or show the effect of changing conditions in the industry and indicate reliable methods of dealing with contingencies as they raise.\" The value of Economic Study in Agricultural Education and Farm Management, publication de l'lnstitute for Research in Agricultural Economic, Oxford, p.5. 226 l'action française gnement agricole est l'absence de cours d'hiver réguliers pour les jeunes agriculteurs et pour les fils de cultivateurs décidés à s'établir sur des terres.7 Les écoles d'agriculture d'hiver sont en grande vogue au Danemark et en Allemagne.Elles y donnent de très beaux résultats.Le Danemark doit à ces écoles une belle partie des succès de son agriculture.s Les quelques tentatives d'enseignement agricole d'hiver faites en France et en Belgique ont été fort appréciées.Aux Ã\u2030tats-Unis, les Collèges d'Agriculture, grâce à leur constitution particulière, se prêtent très bien à cet enseignement, dont la durée est de 3 mois.Chaque hiver, 300 à 400 jeunes agriculteurs de New-York s'inscrivent au collège d'agriculture de l'Université Cornell.Ils s'y montrent très appliqués.Le succès des cours agricoles d'hiver est dû surtout aux causes suivantes: élèves très ouverts aux problèmes de l'agriculteur pratique, saison permettant assez facilement aux jeunes cultivateurs de s'absenter de la ferme paternelle.L'étude de l'agriculture est d'ordre professionel et suppose par conséquent, chez celui qui l'entreprend, une certaine habitude de la réflexion qui fait souvent défaut au garçon de 14 ans sortant de l'école primaire.Elle convient surtout au jeune homme de 18 à 25 ans, désireux de se faire une carrière du travail des champs et au courant des nombreuses difficultés de ce travail.Or l'école d'hiver offre précisément l'avantage de s'adapter spécialement aux besoins des jeunes cultivateurs, en leur indiquant la solution des problèmes que leur inexpérience les a souvent empêchés de résoudre.7.Dans le Québec, à l'heure actuelle, il nous faudrait 5 ou 6 écoles d'agriculture d'hiver pour les ruraux de 18 à 25 ans.8.Les cultivateurs danois doivent une large part de leur merveilleux développement intellectuel aux académies populaires fondées par Grundvig.Voir: Means and Methods of Agricultural Education, par Albert H.Leake, Boston, 1915.Voir aussi Die Volkshochschule par le Dr A.-H.Hallmann, Berlin 1919. LE PROBLÈME AGRICOLE 227 Malheureusement, les jeunes cultivateurs ne pourraient pas tous fréquenter les écoles d'hiver, plusieurs devant rester à l'ouvrage sur la ferme.C'est pour ceux-ci et les agriculteurs plus âgés que des agronomes officiels ont été établis dans nos comtés ruraux depuis 12 ans.Il est encore un peu tôt pour porter un jugement d'ensemble sur le travail de ces fonctionnaires.Nous savons que, parmi les agronomes officiels, il y a des hommes compétents et dévoués dont les services sont devenus presque indispensables à la classe agricole.Pour être efficace, il nous semble que le travail de chaque agronome doit s'adapter aux conditions particulières du comté où il opère.Telle méthode avantageuse dans les Cantons de l'Est peut l'être beaucoup moins en Gaspésie.Il faudra, à tout prix, éviter de donner aux agronomes figure de favoris politiques, ou sinon leur mission sera compromise à tout jamais.9 Le travail des agronomes, comme celui des écoles d'agriculture de tous les degrés, pourrait être grandement stimulé par la collaboration des associations professionnelles de cultivateurs.L'expérience de nombreux pays d'Europe ou d'Amérique démontre que le progrès agricole est impossible sans le concours volontaire du travailleur du sol.Le vieux principe d'éducation, qui veut que le succès, dans la formation de la jeunesse, dépende d'abord de la volonté de l'enfant ou de celle du jeune homme, trouve encore son application en ce qui concerne le développement de la classe agricole.En définitive, il faut le reconnaître, les cultivateurs sont destinés à être les premiers artisans de leur relèvement économique et social.l ° C'est pour cela qu'ils 9.Certains hommes politiques comprennent très bien le rôle de l'agronome auprès des cultivateurs et ils savent lui faciliter la tâche.Ces hommes mériteraient d'avoir des imitateurs.10.Cette opinion est partagée aujourd'hui par les Américains.\" Voici ce que disait le professeur J.-E.Boyle, en 1921, dans son ouvrage: 228 l'action française doivent s'unir sur le terrain professionnel, non pas dans un esprit de ressentiment et d'animosité contre les autres citoyens du pays, mais dans le but de coopérer avec les autres classes à la réalisation d'un programme positif de restauration nationale.1l A l'heure actuelle, les Belges et les Américains sont peut-être les deux peuples qui offrent les meilleurs exemples d'une collaboration fructueuse entre l'agriculteur praticien et les agronomes ou les professeurs d'agriculture.Aux Ã\u2030tats-Unis, l'initiative est plutôt récente, datant de 1909 ou 1910.Elle s'est manifestée par le mouvement des \"Farm Bureaus\" aidés par les \"County Agents\" (Agronomes de comté).En Belgique, elle remonte à 1890, alors qu'un modeste curé de la Flandre rurale, M.l'abbé MellÅ\u201crts, et un professeur de l'Institut Agronomique de Louvain, M.Helleputte, fondèrent la magnifique union professionnelle agricole, appelée \"Boerenbond\".Les associations professionnelles existent également au Danemark, en Allemagne et en France.Dans ce dernier pays on estime qu'aujourd'hui les syndicats agricoles, dont les premiers furent établis en 1884, comptent un cinquième des paysans parmi leurs membres.Ces exemples, donnés par des pays aux goûts et aux habitudes si variés, démontrent d'une façon Rural Problems in the United States: \"It is a true principle, as Roosevelt remarked, that the working farmers will in the last resort have to solve their problems for themselves.The best that can be said is that it helps the farmer help himself.Anything that finally weakens self-help or seeks to be a substitute for self-help is in the final outcome a curse to the farmer himself.\" 1 '.Vraie dans l'ordre social, l'idée classe est fausse dans l'ordre économique et dans l'ordre politique.C'est pour avoir omis cette distinction que tant d'Européens et d'Américains ont cru, pendant plus d'un demi-siècle, à la fameuse théorie de la lutte des classes.Aujourd'hui, on s'aperçoit que cette théorie était soigneusement cultivée, tantôt par l'Allemagne, tantôt par l'Angleterre, chez les peuples que ces deux puissances voulaient asservir.En Amérique, on constate que la théorie permet à certains politiciens de se mettre en évidence. LE PROBLKME AGRICOLE 229 éloquente, nous semble-t-il, la nécessité de l'organisation et des cadres pour exercer une action efficace sur les masses rurales.Voici, en nous appu3rant sur les traditions et les habitudes de nos ruraux, ainsi que sur l'expérience étrangère, les principes qu'il nous semble essentiel d'observer dans l'organisation professionnelle des agriculteurs: fidélité à la doctrine sociale de l'Ã\u2030glise de Rome, liberté et indépendance complètes à l'égard des partis politiques anciens ou nouveaux, enrôlement des individus dans des associations locales ou paroissiales.Ces associatons locales pourront se grouper en unions régionales ou même constituer une fédération provinciale ou centrale.Chacun le sait, à Y Action française, les principes de l'Ã\u2030glise Romaine seront toujours, pour notre peuple, le meilleur gage de prospérité et de succès.Quant à l'influence des partis politiques, nous en connaissons les résultats à l'avance.Tous les partis politiques opérant sous un régime parlementaire ont pour vertu propre de cultiver l'intrigue et de semer la division dans les associations corporatives.Transformer en parti politique l'organisation professionnelle la plus solide et la plus forte, c'est prendre le moyen le plus efficace de la dissoudre.Les cultivateurs américains ont fait cette expérience quatre ou cinq fois depuis 1865 et ils ont toujours obtenu le même résultat.Nous serions peu sages de recommencer la même tentative.12 Enfin l'association professionnelle doit réunir 1 a.Voici quelles étaient les idées, sur les rapports des associations professionnelles agricoles avec les partis politiques parlementaires, des organisateurs des premiers syndicats agricoles français: \"Et comme ils étaient des penseurs à l'esprit large, aux conceptions étendues, aux vues profondes, ils ne voulurent pas, et à juste titre, se Dlacer sur le terrain politique.C'est qu'ils avaient parfaitement compris qu'il n'y avait pas de dissolvant plus dangereux, de microbe plus nocif, que le virus de la politique.Voir L'Union Centrale des Syndicats agiicoles, par Adrien Toussaint, Paris 1920, p.20. 230 l'action FRANÃ\u2021AISE ses membres dans des associations locales, lesquelles se fédéreront ensuite en associations centrales.Cette adhésion des sociétés locales a des organismes centraux.C'est le seul mode d'union reconnu comme pratique aujourd'hui dans les pays où les cultivateurs sont groupés.Les Français, les Allemands, les Belges, les Danois, les Américains, après quelques tâtonnements, en sont tous venus là .Dans notre province, les essais coopératifs les plus heureux ne sont-ils pas ceux des caisses populaires et de certains syndicats de beurrerie ?Or, ces organisations couvrent justement le territoire paroissial.Le phénomène s'explique par le fait que l'agriculteur, à cause de la nature même de ses opérations journalières, ne connaît guère que les habitants de sa paroisse ou de son canton.Il est donc tout naturel qu'il préfère s'unir avec des confrères de son voisinage, plutôt qu'avec des gens qui demeurent à 100 milles de chez lui et qu'il n'a jamais vus.Les associations locales, pour être fortes et agir efficacement auprès des corps publics, doivent s'unir à leur tour en de solides organisations centrales.C'est ainsi que se complète l'organisation professionnelle de l'agriculteur.Ainsi organisées, nos associations agricoles pourront développer les qualités professionnelles de leurs membres, mieux utiliser les connaissances des agronomes et empêcher ceux-ci de sombrer dans l'ornière bureaucratique.L'association professionnelle pourra non seulement accroître la compétence des agriculteurs, elle devra encore aider à améliorer leur situation économique sociale et même politique.Dans l'ordre économique les agriculteurs doivent sans cesse améliorer leur crédit, ainsi que leurs méthodes d'achat et de vente.Par suite de l'augmentation graduelle de notre popu- LE PROBLÈME AGRICOLE 231 lation, l'agriculture canadienne est appelée à devenir intensive, c'est-à -dire à employer plus de capital à l'acre.Pour fournir ce capital, dans l'opinion de tous, un système de crédit agricole s'impose.Cependant les avis diffèrent quant à la manière d'établir ce crédit; les uns soutiennent qu'il faut recourir aux subventions de l'Ã\u2030tat, les autres â\u20ac\u201d presque tous organisateurs de caisses Desjardins â\u20ac\u201dâ\u2013 prétendent que les seules épargnes populaires peuvent satisfaire les besoins d'argent du cultivateur.Nous partageons l'opinion de ces derniers.Cependant il nous semble que, pour être en état de fournir tous les crédits aux cultivateurs, les caisses devront se fédérer â\u20ac\u201d on travaille déjà en ce sens dans certaines régions â\u20ac\u201d se soumettre à une inspection sévère et établir une solide caisse centrale de dépôts et de prêts.Les dirigeants des caisses fédérées pourront ensuite fonder une section de prêts à long terme, à côté des caisses centrales, pourvu que les opérations du crédit à long terme soient absolument indépendantes de celles des prêts à court terme.'3 En ce qui concerne l'amélioration de leurs méthodes d'achat et de vente, les agriculteurs pourraient faire beaucoup, à condition d'être prudents et sages dans l'organisation de leurs coopératives.Là encore ils auront besoin, comme les paysans français ou belges, de l'appui de leurs 1 *.Certaines gens s'imaginent qu'en matière de crédit il s'agit de fournir de l'argent à bon marché au cultivateur.Nous leur recommandons l'appréciation suivante du crédit agricole foncier établi aux Ã\u2030tats-Unis en 1916: \"The Federal Farm Loan Act was designed in part to help tenants become land owners.In practice it is working like this: The prosperous and shrewd farmer, seeing the advantage of cheap money on long-time, easy payments, borrows under this act and buys out his less prosperous neighbor.Then he repeats this step, putting tenants on his holdings.Thus the act tends to make the prosperous more prosperous\".James-E.Boyle, dans Rural Problems in the United States, Chicago 1921, pp.27 et 28.Un bon système de crédit agricole doit aussi encourager les cultivateurs à éviter les abus du crédit. 232 l'action française unions professionnelles.Dans le Canada oriental, les intérêts agricoles varient trop â\u20ac\u201d suivant les régions â\u20ac\u201dâ\u2013 pour qu'il soit possible d'unir les cultivateurs par une seule association coopérative de crédit, d'achat ou de vente.Il faut qu'à la base il y ait une association professionnelle dont les organes commerciaux soient des coopératives d'achat ou de vente.1 4 Tels sont, avec l'organisation du crédit , les principaux services d'ordre économique que l'association coopérative pourra procurer à l'agriculture.De pareils services ne pourront naturellement être rendus que par des groupements indépendants, non seulement des partis politiques, mais encore des administrations officielles.Chacun connaît les tracasseries de toutes sortes que les administrations de tous les pays savent susciter aux producteurs qui s'abandonnent à elles.Il ne faudrait pas répéter l'expérience des cercles agricoles dont 75% peut-être sont des corps sans vie, auxquels leurs membres sont devenus totalement indifférents.REMÈDES D'ORDRE SOCIAL L'association professionnelle bien dirigée contribuera à relever le cultivateur dans l'estime des autres classes de la société.De concert avec les écoles d'agriculture et les cercles ruraux de l'A.C.J.C, elle nous préparera ou nous révélera l'élite rurale qui nous manque tant et sans laquelle aucun progrès agricole n'est possible.l i Elle permettra l'organisation de la prévoyance dans les campagnes.En France les syndicats professionnels 14.\"Les effets de l'Association, écrivait le Marquis de La-Tour-du-Pin en 1902, s'étendent à tous les besoins de l'activité agricole et peuvent la porter à son maximum d'effet\".Vers un ordre social chrétien, Paris 1921, p.292.16.Dans son livre, The State and the Farmer, le célèbre agronome américain, L.H.Baily, écrivait en 1908: \"The failure of our fairest and mo»t perfect plans traces itself to lack of good local leaders.\" LE PROBLÈME AGRICOLE 233 agricoles ont réussi à fonder des milliers de sociétés mutuelles d'assurance contre l'incendie, la mortalité du bétail, les accidents, la grêle, ainsi que des caisses de retraites pour les travailleurs agricoles.A Louvain, la \"Mutuelle Belge contre l'Incendie\", fondée en 1917 pour les membres du \"Boerenbond\" détenait à la fin de 1922, 47,734 polices d'assurance, représentant un capital assuré de 1,534,484, 693.00 francs.L'importance de l'assurance ne peut que s'accroître avec le développement de la culture intensive.Or, l'assurance des capitaux agricoles, particulièrement du bétail, coûte très cher aux agriculteurs.L'assurance mutuelle, au lieu d'exporter les primes de l'habitant canadien en Angleterre ou aux Ã\u2030tats-Unis, offrirait l'avantage, considérable dans un pays pauvre en capital, de retenir l'épargne agricole au Canada.REMÈDES D'ORDRE POLITIQUE Dans le domaine politique une lourde tâche attend nos agriculteurs et nos dirigeants.D'abord il faut tenir compte d'un fait nouveau dans notre histoire: la majorité de la population canadienne sera bientôt urbaine.Et ce fait a son importance dans un pays où la majorité absolue passe pour commander.En face d'un pareil état de choses, il n'y a pas de meilleur remède à suggérer que l'action, au moins consultative, des corps professionnels agricoles, comme elle se pratique maintenant à Washington, à Paris, à Bruxelles et à Berlin.Les cultivateurs américains maintiennent près du Congrès, des représentants autorisés dont la mission est de surveiller et de faire amender les mesures législatives intéressant l'agriculture.C'est ainsi que ces hommes ont contribué en 1921 à faire augmenter fortement les droits protecteurs imposés à la frontière sur les produits agricoles canadiens, argentins ou autres importés aux Ã\u2030tats-Unis.A Paris, les délégués des Syndi- 234 l'action française cats Agricoles surveillent constamment les députés, les sénateurs et les grandes administrations.M.Etienne Martin Saint-Léon écrivait en 1920: \"Par des démarches et des campagnes d'opinion, ils interviennent dans les questions d'ordre municipal et départemental et ils agissent auprès des administrations, des compagnies de transport et des Pouvoirs publics pour défendre les intérêts de l'agriculture chaque fois qu'ils sont en jeu.\" 15 Le président de l'Union du Plateau Central pouvait écrire, dans la \"Chronique sociale de France\" de février dernier, que les personnalités \"recherchent aujourd'hui les avis, les conseils, souvent les appuis, les concours, ou tout au moins les sympathies de l'Union du Plateau Central.\" Les Belges, membres du Boerenbond, exercent leur action auprès des gouvernements par l'intermédiaire des Fédérations d'Arrondissement.Dans le rapport du Boerenbond de 1922 on lit: \"La plupart des fédérations ont pris part aux pourparlers avec le fisc au sujet du capital investi en matière agricole et du montant des bénéfices à l'hectare réalisés pendant l'année 1920.\" Cette autorité dont jouissent, auprès des hommes d'Ã\u2030tat, les grandes associations agricoles des Ã\u2030tats-Unis et de l'Europe, provient surtout du nombre considérable de leurs adhérents, de la compétence de leurs chefs et de l'influence de leurs journaux.Parmi les ^principaux moyens d'ordre politique propres à relever l'agriculture, mentionnons la réduction de nos tarifs douaniers, la décentralisation industrielle, le relèvement des industries régionales ou locales et la colonisation des seules régions propres è la culture.Nous avons vu que le présent malaise agricole est en partie causé par l'absence relative de marchés pour les cultivateurs et par 16.Voir Syndicalisme Ouvrier et Syndicalisme Agricole, par Etienne Martin, Saint-Léon, Paris 1920, p.136. LE PROBLÈME AGRICOLE 235 le coût trop élevé des articles qu'il leur faut acheter.Or ce n'est ni faciliter les échanges, ni réduire le coût de la vie et les prix de revient de nos produits agricoles, que d'élever des barrières tarifaires propres à fermer notre pays aux produits étrangers.Sur notre politique tarifaire nous avons cette opinion de M.Henri Laureys qui disait en 1922: \"Tout le monde sait que, par essence, le manufacturier est protectionniste â\u20ac\u201d au moins sur ce continent â\u20ac\u201d alors que l'agriculteur est plutôt libre-échangiste.Les exigences des uns et des autres sont donc souvent excessives et sans vouloir contester la valeur des arguments émis en faveur de l'un et de l'autre de ces régimes, je tiens cependant à affirmer ma confiance en un tarif modérément protecteur.Le Canada de cette façon atteindra, je le crois, son plein développement sans que celui-ci soit obtenu au détriment d'une grande partie de la population.Les excès nuisent en tout.\"17 M.Laureys doit s'y connaître, en fait d'intérêts commerciaux, autant que beaucoup d'industriels.Une raison de nous faire douter de l'utilité de la protection au point de vue des intérêts généraux du pays, est que ce régime douanier nous semble avoir pour effet de pousser à la concentration industrielle et aux grandes agglomérations urbaines plutôt qu'au développement des industries régionales.Or, dans l'intérêt même de tout le pays et des agriculteurs particulièrement, il importe beaucoup plus d'encourager la décentralisation industrielle et de répartir nos consommateurs dans plusieurs petites villes, que de créer de grandes agglomérations urbaines.Dans les grandes villes industrielles modernes, la population, atteinte souvent pour un dixième de la plaie du paupérisme, doit mourir de faim ou ne consommer que des denrées de qualité inférieure, tandis que dans les petites villes les consomma- 1 '.Voir Revue Trimestrielle Canadienne, Montréal 1922, pp.5 et 6. 28rj l'action français» teurs sont généralement tous en état d'acheter les produits de la ferme nécessaire à leur alimentation.'8 Le problème de la décentralisation industrielle est devenu de toute première importance dans le Canada oriental et les associations d'agriculteurs devront s'y intéresser tout spécialement.De même les moyens de développer les petites industries rurales, en les adaptant aux nouvelles conditions économiques, devront être recherchées et appliquées avec méthode afin de retenir nos artisans dans les villages.'9 L'Å\u201cuvre de la colonisation devra être encouragée de plus en plus.Nous ne ferons qu'une suggestion aux apôtres de ce beau mouvement : cesser d'attirer les colons dans les régions au sol pauvre ou difficile à cultiver.La colonisation des terres impropres à la culture a causé la ruine de plus d'une de nos familles rurales depuis un siècle.Peut-être est-il illusoire de nous cantonner dans le Québec.20 18.L'argument des marchés intérieurs à développer ne nous paraît pas sérieux dans la bouche des protectionnistes pour la raison suivante: la protection douanière, telle qu'on nous l'impose depuis 50 ans, protège surtout les industries qui ne sont pas adaptées aux conditions économiques du Canada.Errol Bouchette a é_prit sur ce sujet une de ses meilleures pages.Voir Ã\u2030ludes Sociales et Ã\u2030conomiques sur le Canada, Montréal 1905.â\u20ac\u201d Nous avons trop longtemps protégé ces industries destinées à une enfance perpétuelle et nous avons négligé celles que nos ressources naturelles nous permettaient de soutenir très économiquement.La question de l'embargo du bois devrait être résolu.' depuis longtemps.19.Il s'est constitué à Londres, depuis la guerre, un comité dont la fonction est d'étudier les moyens de rétablir certaines industries rurales ou d'en créer de nouvelles.Ce comité est aidé par une coopérative dont le rôle est de procurer la matière première et les outils ou instruments indispensables aux artisans, ainsi que de faciliter à ces derniers la vente de leurs produits.Au dernier congrès provincial de colonisation, la formation d'un comité du même genre a été suggérée.Userait vain de compter sur le réveil de toutes les industries domestiques en honneur autrefois chez les cultivateurs.Le machinisme a fait trop de progrès depuis 75 ans pour que ces industries soient aussi avantageuses que jadis.2 °.Si la conservation de notre capital humain est un devoir national, il nous semble que l'emploi de ce même capital à des fins productives en est un aussi.Est-ce que défricher des terres sablonneuses ou LB PROBLÈME AGRICOLr 287 Le Nouvel-Ontario est une région très fertile.Doit-il nous rester fermé ?Nous ferions ^bien de ne pas oublier que l'Abitibi et le Nouvel-ODtario ont des intérêts solidaires et que développer l'une de ces régions c'est contribuer à l'avancement de l'autre.CONCLUSION La situation économique du cultivateur canadien n'est pas brillante depuis trois ans.Cela est dû à des causes économiques et politiques variées dont l'influence néfaste se fera sentir encore longtemps.Malgré cela, tout n'est pas compromis irrémédiablement.Nous n'avons qu'à diriger nos cultivateurs dans la bonne voie, à leur fournir les moyens de relever eux-mêmes leur profession.Que nos habitants* Be décident tout d'abord à vaincre leur individualisme séculaire, à unir leurs forces, et le salut est assuré.Dans quelques années ils triompheront de la concurrence étrangère, et ils pourront alors continuer avec plus de succès que jamais, leur conquête pacifique du sol de tout le Canada oriental.N'oublions pas que les agriculteurs canadiens-français ont, sur presque tous leurs voisins du Sud et de l'Ontario, les avantages suivants: l'organisation paroissiale, catholique, des familles nombreuses, et des habitudes de travail, d'endurance et d'économie remarquables.Pour le moment il s'agit d'apprendre à ces successeurs de Louis Hébert à produire plus économiquement et à grouper leurs forces.Charles Gagné, Professeur à l'Ã\u2030cole d'Agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière.ramasser des cailloux sont des travaux directement productifs?Au Congrès de Colonisation tenu à Québec, en décembre dernier, nous avons entendu plusieurs patriotes protester avec véhémence contre l'assertion que certaines paroisses ouvertes au défrichement étaient impropres à la culture.Ces protestataires éloquents oubliaient presque tous de prouver que ces paroisses étaient avantageuses à coloniser."]
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