L'Action française., 1 avril 1925, Mère Judith Moreau de Brésoles
[" MERE JUDITH MORE AU DE BRÊSOLES 1611-1687 Première supérieure de l'Hôtel-Dieu de Montréal Respectueusement dédié à Mère Le Roycr, supérieure de l'Hôtel-Dieu de Montréal, le plus ancien hôpital de la métropole.Il compte cette année 280 ans d'existence et d'admirables services.Je ne tracerai qu'une esquisse de la noble moniale que fut à l'époque héroïque de Ville-Marie, Mère Judith Moreau de B résoles, la première supérieure des Hospitalières de Saint-Joseph.J'aimerais avoir qualité pour présenter ce qui serait plus digne de cette existence : un tableau bellement ordonné où l'ombre et la clarté de la forêt canadienne seraient harmonieusement dispensées; où le geste de l'hospitalière poserait un rayon de tendresse sur le front pâle des blessés.Mais dans mon insuffisance, je m'estime heureuse d'avoir saisi sur les traits de la religieuse quelques beaux reflets mystiques; je me réjouis d'avoir surpris ces yeux creusés d'ascète tournés, malgré tout, vers la vie extérieure.Attentifs, ils se mesuraient avec la douleur.Toute la perspicacité de l'infirmière avertie les brûlait de lumière.Et, peu à peu, nous avions l'attendrissante vision des mains jointes qui se dénouaient.Elles comprimaient avec peine, tout à l'heure, ces douces mains intuitives, un coeur épris de vie cachée en Dieu.Agiles, savantes, elles créent maintenant d'apaisantes potions.Seules, elles en gardent d'efficaces secrets.Ah! si Judith de Brésoles fut une amoureuse du cloître, de ses austérités plus encore que de sa spiri- MÈRE JUDITH MOREAU DE BRÃ\u2030SOLES 227 tualité mesurée, si joyeuse parfois, elle se montra néanmoins fidèle envers sa vocation d'infirmière.Elle y fut habile, brave, dévouée jusqu'à l'héroïsme.Le cadre sanglant de Ville-Marie ne fit que rendre sa vertu féminine plus émouvante, d'une qualité plus rare.Et tandis que l'infirmière luttait pour mater la souffrance, la mystique, à son tour, venait se pencher vers elle.Avec des mots graves et doux, elle parachevait l'oeuvre: elle surnacuralisait cette même souffrance.Et c'est bien là , symbolisée par ces deux gestes miséricordieux, inlassablement repris, toute l'existence recueillie, dangereuse, pénétrée d'esprit social, de Mère Judith Moreau de Bré-soles, hospitalière à Montréal, dès 1659.Mais voyons cette vie d'un peu près.Elle ne manque certes pas de pittoresque, d'imprévu, de réserve charmante.Suivons durant quelques instants les évolutions de cette moniale, qui fut comme notre grande Jeanne Mance, une docte infirmière.Nous verrons, près d'elle, de pauvres êtres douloureux ne plus désespérer, ni même s'assombrir.Est-ce que, en sa personne, ce n'est pas le soleil qui luit!.Le soleil qui luit, surnom gracieux que l'affection reconnaissante des sauvages donnait bientôt à la Mère de Brésoles.* # * Elle naît dans la ville de Blois vers 1611.Dans la province de l'Orléanais, Blois est déjà une petite ville célèbre.Son château, bâtie sur une colline, la domine.L'histoire, un peu de légende, parent d'une buée lumineuse l'opulente demeure.Ses annales, closes pour le moment, ont tourné une page sanglante.Blésois et Blé-soises en gardent la mémoire: elle relate l'assassinat du duc de Guise, en 1588. 228 l'action française La famille de Judith de Brésoles occupe à Blois « un rang considérable », nous déclare Soeur Morin, la première annaliste de l'Hôtel-Dieu de Montréal.Soeur Morin fut à Ville-Marie, durant vingt-cinq ans, de 1662 à 1687, « le témoin oculaire et auriculaire de tout ce qu'a fait et dit la Soeur de Brésoles.» 1 Quel serait ce rang considérable de la famille Brésoles?L'abbé Faillon, qui a repris fidèlement, dans la Vie de Mademoiselle Mance, le récit de Soeur Morin ne nous en apprend pas plus que l'annaliste.Et cepen-dans l'érudit sulpicien s'est livré, avec sa conscience ordinaire, à quelques recherches.Ne dit-il pas : « La famille Brésoles était très nombreuse à Blois; elle est éteinte aujourd'hui.» (Vers 1850).Et aussi : « La famille Moreau.écrivait le nom de Brésoles d'une manière un peu différente de celle que la Soeur Judith Moreau avait elle-même adoptée, car on trouve ce nom ainsi écrit : Brézolles.» Reconnaissons cependant avec le chanoine de Lau-nay que « son père, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, était retiré à Blois, dont son frère était gouverneur.» 2 La fortune que possède les Brésoles permet à la petite fille de fréquents séjours aux maisons de campagne de la famille.Bonne, charitable, elle se prête surtout au soin des malades.Elle se montre par ailleurs, i Annales de l'Hôtel-Dieu de Montréal, rédigées par Soeur Morin.Collationnées et annotées par MM.A.Fauteux, E.-Z.Massicotte, C.Bertrand, â\u20ac\u201dMontréal, 1921.Mémoires de la Société Historique de Montréal.- Histoire des religieuses hospitalières de Saint Joseph (France et Canada), par E.-L.Couanier de Launay, chanoine, Paris, Palmé, 1887. MÈRE JUDITH MOREAU DE BRÃ\u2030SOLES 229 d'un caractère résolu et rempli d'initiative.Les obstacles ne font qu'activer ses ressources d'esprit.Ce qui fait que Judith possède bientôt un entraînement social surprenant.Elle y est parvenue par étapes touchantes : à six ans, on la voit, bambine gracieuse, supplier sa mère de donner à manger aux petits qui ont faim.Délicatement, elle y joint ses friandises et d'enfantines caresses.Vers sa dixième année, gravement, doctement, elle se fait catéchiste.Quels beaux succès elle pourrait avouer: les enfants du voisinage viennent par troupes l'entendre parler.A quinze ans, c'est sa vocation d'infirmière qui très nettement, se marque.Elle apprend à pratiquer la saignée.Oui, vraiment, la saignée !.Quelle petite adolescente brave et secourable ! Elle compose aussi d'excellents remèdes sous la dictée de ses professeurs.Bientôt, elle se rend régulièrement aux hôpitaux où on accepte son aide.Elle y puise de l'expérience, beaucoup d'adresse.Elle ne garde d'ailleurs aucun doute sur la voie qu'elle doit suivre: servir Dieu par la prière en se consacrant au service des malades et des pauvres.Malgré le chagrin qu'elle sait causer à ses parents, elle leur fait part de sa décision: elle entrera dans un couvent d'hospitalières.Mais ici, quelle opposition elle rencontre dans la tendresse humaine ! Elle devient même formelle, absolue.Elle égale, hélas ! la violence du désir de Judith.Ces deux forces entrent en lutte.« Durant de longues années M.et Mme de Brésoles, dit naïvement Soeur Morin, demeurent fermes comme des rochers », ils ne reviennent pas sur leur refus.Pauvre Judith de Brésoles! La mort dans l'âme elle s'incline devant la volonté de ses parents.Son confes- 230 l'action française seur, le père Diet, jésuite, bénit cette obéissance qu'il sait héroïque.Mais un jour, la jeune fille reconnaît que cette soumission ne lui est plus possible.Son ardeur religieuse l'étouffé.Son coeur languit et meurt dans son désir insatisfait.Elle se décide.Aidée des conseils du père Diet, qui, cette fois, ne contrarie pas ses voeux, elle prépare sa fuite de la maison paternelle.Femme de tête, elle se fait tracer à l'avance son itinéraire.Elle s'assure de la compagnie et de la protection d'un vieux serviteur.D'ailleurs, excellente écuyère, elle ne redoute nullement les longues courses en pleine forêt.La veille de son départ, comme Judith se montre tendre envers ses parents, si tendre même que des larmes montent à leurs yeux ! C'est leur pardon qu'elle implore, un dernier adieu qu'elle leur adresse.La jeune fille a-t-elle un serrement de coeur lorsque, au moment du repos, elle enlève avec adresse à son père, les clés de la maison ?Le lendemain, de grand matin, « revêtant robe sur robe afin de dissimuler sa taille et sa condition », Judith fuit.De cette chevauchée qui dure plusieurs jours, â\u20ac\u201d il faut atteindre La Flèche dans la province d'Anjou, â\u20ac\u201d Soeur Morin rapporte « qu'une nuit Madame de Fonte-vreault loge la fugitive dans son abbaye avec bien de la bonté et honnêteté.» A cette époque la royale abbaye de Fontevreault avait à sa tête Jeanne-Baptiste de Bourbon, formée à la piété par l'évêque de Genève, Saint-François-de-Sales.Jeanne-Baptiste de Bourbon était devenue, depuis janvier 1637, la 32e abbesse de Fontevreault.3 s FonterreauU et ses monuments, par l'abbé Edouard.2 vol.Paris, 1873. MÈRE JUDITH MOREAU DE BRESOLES 231 La brillante moniale fait donc à Judith de Bresoles un accueil dont elle gardera toujours le cher souvenir, accueil bien coutumier du reste à ces dévotes fastueuses, la plupart de sang royal.Au couvent des Hospitalières de La Flèche, on n'est pas peu étonné de voir entrer un jour de novembre *, une pieuse fille inconnue.Une lettre du père Diet qu'un jésuite de La Flèche remet à la Mère de la Ferre, supérieure, rend compte de bien peu de détails.Le père Diet demanda même qu'on veuille respecter le mystère dont s'enveloppe cette jeune fille qui est de naissance distinguée, riche, mais dont la famille s'oppose à son entrée au cloître.Heureusement, à cette époque, â\u20ac\u201d comme à beaucoup d'autres! â\u20ac\u201d les mystiques ont le sourire.Ils mettent même infiniment de grâce à tourner une difficulté.Judith de Bresoles est agréée.« Elle fut tout de suite pour elle », dit Soeur Morin, parlant de l'aimable Marie de la Ferre.Les humbles dispositions de Judith charmèrent la fondatrice des Hospitalières.Bientôt, toutes les religieuses apprécient la vertu de la nouvelle novice, son commerce discret, sa facilité et son courage à l'étude des sciences médicales.« Durant six mois, sans intervalle de repos, raconte l'annaliste de l'Hôtel-Dieu, elle travaille jour et nuit, sous la conduite d'un chimiste habile à tirer les esprits, les essences, et autres choses les plus difficiles de la pharmacie.» Elle seule, parmi toutes les moniales peut résister à la fatigue.Avons-nous lieu d'être surpris de la voir exercer son art avec tant de succès, plus tard, dans la lointaine Ville-Marie?Elle l'aura bien mérité.* Le 8 novembre 1645.Launay, Ouvrage déjà cité. 232 l'action française Ses voeux prononcés, Judith de Brésoles est choisie par la Mère de la Ferre, pour établir à Laval, une maison d'hospitalières de Saint-Joseph.Ici, un mot d'explication sur ces religieuses.Leur institut avait été fondé, de fait, dès 1636, par Jérôme Le Royer de la Dauversière.Ce célèbre mystique, un des fondateurs de Montréal, l'associé et l'ami du baron de Fancamp, de Jean-Jacques Olier, de Paul de Chome-dey et de Jeanne Mance, n'avait eu en vue, en créant cette communauté, que de pourvoir d'une maison semblable la colonie naissante de Ville-Marie.Quelles extraordinaires et précises révélations lui avaient été communiquées à cet effet! N'avait-il pas même décrit plusieurs années avant la fondation de Ville-Marie, remarque l'abbé Faillon, «la situation de l'île de Montréal, ses côtes, la qualité du terrain, la largeur inégale de l'île dans ces divers points, et cela beaucoup mieux que ne pouvaient le faire ceux qui avaient voyagé dans ce pays ! » Judith de Brésoles habite donc la paisible maison des Hospitalières à Laval.Elle se plaît dans cette atmosphère silencieuse.Elle y vit retirée, ignorée de tous.Après y avoir fait un séjour de deux années, un incident plein d'émoi vient changer les conditions heureuses de sa vie.« La chère soeur inconnue », ainsi que la désigne sa biographe attitrée, aperçoit un jour plusieurs visiteurs dans la salle des malades.Elle cherche à les éviter, à son ordinaire.Elle se trouve soudain face à face avec son beau-frère, M.de Saint-Michel.Il s'exclame.Elle passe outre, feignant ne pas le reconnaître.Mais M.de Saint-Michel est un beau-frère tenace.Ses yeux comme sa MÈRE JUDITH MOREAU DE BRÃ\u2030SOLES 233> mémoire sont d'une remarquable fraîcheur.Puis, songez donc, quelle joie il tient en réserve pour la famille Brésoles ! Depuis huit ou neuf ans ne pleure-t-on pas le départ de Judith ?M.de Saint-Michel, avec une constance troublante, s'attache aux pas de la bonne soeur.« Il ne la quitte point qu'elle ne lui avoue qui elle est», écrit avec satisfaction Soeur Morin.Elle ajoute : « Il publie partout son bonheur, il révèle le secret caché presque à toutes les villes.» Ce qui est, certes, d'une exubérance flatteuse, mais un peu bruyante.Evidemment, dans cette famille, le goût du secret est l'apanage des femmes plutôt que des hommes.Cela arrive.Admettons néanmoins que l'événement faisait bien un peu pardonner à M.de Saint-Michel son enthousiasme peu discret.C'en est fini désormais du voile d'ombre et de mystère qui enveloppe Judith de Brésoles.Durant plusieurs années, elle doit subir, patiente ou gémissante, les assauts de la curiosité populaire.Mais à son retour, à La Flèche, vers 1658, elle apprend, ô bonheur, une étonnante nouvelle.Mgr Henri Arnauld évêque d'Angers, et M.de La Dauversière songent à l'envoyer avec deux compagnes fonder une maison d'Hospitalières à Ville-Marie, au Canada.Les temps sont devenus propices, et, par ailleurs, il y a urgence.Mlle Mance, l'unique infirmière actuelle, se déclare incapable de remplir seule ses fonctions.Un accident des plus malheureux la privera longtemps de l'usage de son bras droit.Judith de Brésoles apporte à la mère de La Ferre son consentement immédiat et enthousiaste.Elle ne revient plus sur sa décision.Les tableaux sanglants de la lutte iroquoise qu'on évoque, les Relations des Jésui- 231 l'action française tes qu'on lui met entre les mains et qui peignent vivement, les peines, les ennuis, les dangers, les incommodités de la vie missionnaire, ne la rendent que plus résolue.Eh ! Judith de Brésoles se connaît en détermination, en courage, en héroïsme! * * â\u20ac¢ Le 29 juin 1659, elle s'embarque à La Rochelle sur le vaisseau Le Saint-André avec les mères Macé et Maillet, Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoys et ses trois compagnes, les soeurs Chatel, Crolo et Raisin.Quelle traversée ! Les tempêtes succèdent aux tempêtes, la; peste répand son affreuse contagion, des privations de toutes sortes s'imposent.Qu'importe ! On finit par atteindre Québec, trois mois plus tard, le 8 septembre.Hélas ! malgré le bon accueil des Ursulines et la bienveillance de Mgr de Pétrée,5 les Hospitalières de Saint-Joseph se rendent tôt compte que leur prochaine installation à Ville-Marie n'a la faveur de personne.On tente au contraire de les en détourner.La requête qu'elles présentent à cet effet à Mgr de Pétrée demeure sans réponse.« Ces chères mères, dit l'annaliste de l'Hôtel-Dieu, sont beaucoup pressées et sollicitées par l'évêque et les pères Jésuites de quitter leur Institut pour s'unir à celui des Hospitalières de Saint-Augustin, établies à Québec, ou â\u20ac\u201d ce qui n'était guère réjouissant pour ces religieuses à peine remises de leurs fatigues, â\u20ac\u201d ou, de retourner chez elles, en France.» Alors, la supérieure, « qui était vraiment une Judith, en courage et en fidélité, s'écrie Soeur Morin, répondit 5 François de Laval-Montmorency, nommé évêque de Québec en 1674. MÈRE JUDITH MOREAU DE BRÃ\u2030SOLES 235 respectueusement à l'évêque, au nom de ses compagnes, qu'elles connaissaient intrépides dans leurs desseins, qu'elles ne feraient hélas! ni l'un, ni l'autre ».N'y a-t-il pas là comme un écho féminin du refus de Paul de Chomedey à M.de Montmagny, lors de la fondation de Montréal, en 1642?Enfin, après de pénibles atermoiements, les religieuses reçoivent leur obédience pour Ville-Marie.Mgr de Pétrée ajoute cependant, et le coeur de Judith de Bré-soles et ceux de ses compagnes se serrent de nouveau, « qu 'elles ne doivent pas espérer être établies en communauté selon les formes canoniques, ni recevoir comme novices des filles du pays.» Ces bonnes mères, heureusement, ont vu déjà beaucoup d'obstacles s'élever ainsi, puis s'aplanir.Elles reprennent courage.Elles s'embarquent souriantes pour Ville-Marie.Elles y mettent pied à terre le 29 septembre 1659.Mais qu'est-ce que Montréal, en septembre 1659 ?L'abbé Faillon qui s'appuie sur des chiffres du gouverneur d'Argenson, va nous l'apprendre: «Cette ville naissante compte cent soixante âmes, dont cinquante chefs de familles.Elle se compose de quarante maisons, presque toutes situées de manière à se défendre mutuellement contre les insultes des Iroquois.Outre le fort qui la protège, elle est mise à couvert du côté appelé le coteau Saint-Louis, par une redoute qu'on vient de construire avec un moulin, sur une petite eminence fort avantageuse pour la sûreté publique.» Deux jours après leur débarquement, Judith de Bré-soles et ses compagnes entrent pour n'en plus sortir dans le petit cloître sommaire de la rue Saint-Paul, « une 236 l'action FRANÃ\u2021AISE cabane de planches à la mode du pays », le définit l'annaliste de l'Hôtel-Dieu.Rien ne doit y manquer en fait de contretemps, de peines, de périls, d'angoisses, de détresse et physique et morale.Enumérons-les.Nous raconterons ainsi toute la vie de ces femmes héroïques.D'abord, les vues contraires et obstinées de Mgr de Pétrée concernant leur institut.L'évêque, durant douze ans, persiste dans son refus courtois de le reconnaître.En 1662, cependant, il tolère l'entrée de Marie Morin, notre future annaliste, comme novice à l'Hôtel-Dieu de Montréal.La pauvreté, ah ! la pauvreté, qu'elle se logea en maîtresse, chez les Hospitalières de Ville-Marie ! Qu'elle y parût sous ses formes les plus variées et les plus mortifiantes ! Pauvreté dans la nourriture: « L'hiver, raconte Soeur Morin, tous nos repas consistent en un petit morceau de lard, ou de poisson salé, ou en des racines, le tout apprêté avec la dernière pauvreté.» Est-ce possible, là ?Pauvreté dans les vêtements.On en sourie doucement à Ville-Marie.« Un jour que Madame d'Ailleboust, Jeanne Mance et Paul de Chomedey en devisaient, on ne put s'accorder sur l'espèce d'étoffe particulière dont les robes des religieuses étaient, confectionnées, elles étaient couvertes de trop de pièces diverses.» Pauvreté dans le logement.« Nos chambres sont si petites, si sombres, déclare Soeur Morin, que le soleil n'y entre qu'en se couchant! » Et le froid, si terrible certains jours en notre pays, à quelles misères ne les soumet-il pas?Pendant plus de vingt-huit ans â\u20ac\u201d et c'est le nombre d'années que passe au Canada Judith de Brésoles, â\u20ac\u201d la neige, dès que MÈEE JUDITH MOKEAU DE BEÃ\u2030SOLES 237 le vent pousse, entre dans l'étroit couvent de la rue Saint Paul, par plus de deux cents fentes.Le premier soin des religieuses, le matin, est de l'enlever avec des pelles, sans en excepter la salle des malades.Elles ne peuvent même garantir leur pain de la gelée.L'eau, leur portion de nourriture, dès qu'elles les déposent sur la table, se glacent.Et les longues heures de travail, ou le jour, ou la nuit ! Nous voyons Judith de Brésoles prendre seule, durant vingt ans, le soin entier des malades, tant français que sauvages.Elle sert journellement, douze, quinze, dix-huit, vingt-quatre patients.Elle est aussi lingère, cuisinière, dépositaire, pharmacienne.Elle court composer les remèdes.Au début, elle fait appel au jardin de Jeanne Mance, «où il n'y a pourtant pas de plantes médicinales », déclare Soeur Morin.Mais bah ! cette chère Mère n'est pas à une merveille près en fait de secours charitables.La réputation de Judith de Brésoles comme infirmière s'étend bientôt.Elle en vient à dépasser celle du chirurgien de Ville-Marie, Etienne Bouchard, celle même de l'abbé Souart, habile médecin, et de tous les autres praticiens du Canada.S'étonne-t-on maintenant que «les sauvages voulant expliquer qu'elle redonne la vie aux malades comme le soleil la distribue aux plantes, par sa lumière et sa chaleur, l'ait surnommée avec tant d'à -propos gracieux : le soleil qui luit.» Enfin, à toute cette détresse des religieuses, joignons un dernier tourment qui n'est pas le moindre: la frayeur continuelle des Iroquois.« Nous avons tous les jours, dit Soeur Morin, l'affreux spectacle des traitements cruels que les Iroquois font souffrir à nos voisins et à nos amis.Quand on sonne le tocsin,ma soeur Maillet tombe 238 l'action française aussitôt en faiblesse par l'excès de la peur; ma soeur Macé demeure sans parole et dans un état à faire pitié.Ma soeur de Bresoles est plus forte.la frayeur dont elle ne peut se défendre ne l'empêche pas de servir ses malades, ni de recevoir ceux qu'on apporte, blessés ou morts.» Les religieuses ne sont même pas en sûreté dans leur petit couvent.N'y reçoivent-elles pas les Iroquois au même titre que les autres malades?En certaines circonstances, M.de Maisonneuve doit placer un soldat en sentinelle dans les salles.Et qui ne sait qu'un jour un Iroquois convalescent tente d'étouffer la Mère de Bresoles entre une porte et une armoire?L'austère Judith de Bresoles ne pouvait, il semble, désirer une existence plus mortifiée, plus voisine du martyre, de tous les martyres.Elle était servie au-delà de ses désirs.Eh bien, non ! Elle y joint encore des macérations, et des veilles.« Pour favoriser sa dévotion, dit Soeur Morin, elle fait faire une petite fenêtre dans la ruelle de son lit, par où elle voit droit sur le saint autel.et elle y emploie la meilleure partie de la nuit dans des actes de dévotion.» Elle n'écrira qu'une seule fois à sa famille durant son séjour au Canada.Et encore est-ce pour remercier sa tante, Madame de la Basme, qui envoie de riches objets pour la petite chapelle de l'Hôtel-Dieu.Quelle existence parfaite d'ascète! Quelle vie intérieure intense ! On dirait presque une de ces moniales prodigieuses du XIHe siècle! Et tout cela, ainsi que je le notais à l'instant, Judith de Bresoles le pratiquera et le souffrira durant les vingt-huit années qu'elle vivra à Montréal. MÈRE JUDITH MOREAU DE BRÃ\u2030SOLES 239 Cela n'explique-t-il pas que, durant les dernières années de sa vie, on ait observé, chez elle, un léger fléchissement des facultés?La douce enfance que celle de la Mère de Brésoles! Elle ne songe qu'à honorer, en y mettant beaucoup de grâce, l'enfance du Christ.Ce fut, du reste, la dévotion de prédilection de sa vie.L'été, on la voyait errer sans cesse dans les jardins de l'Hôtel-Dieu.° Sans doute s'y trouvait-elle encore les derniers jours de juin de l'an 1687.* # â\u20ac¢ Evoquons-la un instant dans ce cadre touchant et fleuri.La vieille moniale cueille avec une douce gravité les roses attardées.Ses lèvres s'agitent.Sauraient-elles ne plus prier, ces lèvres aimantes?Toute penchée sur son fardeau parfumé, à petits pas tremblants, elle va.Elle halette, mais la joie éclaire son regard lent, étrangement profond.Elle glisse enfin sa gerbe près de l'Enfant-Dieu.Ne lui a-t-elle pas dressé une chapelle sur la margelle mousseuse d'un vieux puits?Agenouillée, la mère de Brésoles joint ses mains, ses mains aux fines rides innombrables, dont un peu de soleil et d'ombre nuance l!ivoire bleuie.Puis, toute souriante, la vieille moniale se relève et.recommence.« La mort la prend dans ces exercices », nous dit Soeur Morin.Le premier jour de juillet 1687, elle expire ayant auprès d'elle les moniales toutes tristes et suppliantes.Elle a soixante et onze ans et compte quarante-deux ans (?) de vie religieuse.6 Aujourd'hui rue de Brésoles.Porte ce nom depuis 1874.Mais pourquoi n'a-t-on pas adopté le nom conforme à l'histoire et nettement évocateur : rue Judith-de-Brésoles? 240 l'action française Les belles paroles du père Diet montèrent sans doute aux lèvres de tous au lendemain de la mort de Judith de Brésoles.Ecrivant à Mme d'Ailleboust (Barbe de Boul-longue) le jésuite disait: «Vous êtes donc, Madame, demeurante avec les Hospitalières de Montréal.Je vous en estime heureuse, je connais une demoiselle qui s'appelle Judith Moreau de Brésoles depuis son enfance, que j'ai toujours conduite jusqu'à peu d'années avant qu'elle ait quitté la France pour aller au Canada, et que je considère comme une des plus grandes servantes que Dieu ait sur terre.» A mon tour, saurais-je mieux clore que par cet éloge, ce court essai biographique?A la sainte moniale dont l'ascétisme fut si riche, si méritant; à la grave héroïne dont les services comme infirmière demeurent un long acte fervent de patriotisme, il fallait ce titre de grande servante de Dieu, et, ajouterais-je, de la patrie canadienne.Marie-Claire Daveluy.NOTRE MENTALITÃ\u2030 CATHOLIQUE ET CANADIENNE-FKANCAISE Ã\u20ac L'Ã\u2030COLE, par J.-Ad.Sabourin, D.D.chancelier de l'Archevêché de Saint-Boniface, Man.Notre mentalité à l'école, M.l'abbé Sabourin s'est essayé à la définir ; et comme il est un laborieux intelligent, il y a parfaitement réussi.Les instituteurs et tous ceux que préoccupent les intérêts supérieurs de la race, trouveront dans cette brochure de 30 pages, des notions bien essentielles, exposées avec clarté, dans la lumière de la foi et d'une saine philosophie.Ceux du Québec y apprendront combien, dans les marches lointaines de l'Ouest, nos problèmes nationaux sont ardemment étudiés et quel sens patriotique précis et averti l'on y cultive."]
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