L'Action française., 1 avril 1927, Une fille de France
[" \" UNE FILLE DE FRANCE \" Marie de l'Incarnation Marie de l'Incarnation n'est pas seulement une illustre mystique, elle est une mystique française.Française ! Plus nous la regardons, plus nous communions à sa pensée, plus elle nous apparaît comme un vivant exemplaire de nos vertus nationales.Cela d'abord, parce qu'elle est une contemplative.Je parais peut-être abonder facilement dans le paradoxe.Mais qu'on me fasse crédit un instant.La grosse boutade de M.Homais au curé Bournisien n'est pas fausse de tout point.Certes, il est faux que les Jésuites aient falsifié l'histoire.Mais l'histoire est falsifiée tout de même.Pensez un peu à tous les préjugés qui conditionnent nos façons de sentir, aux généralisations hâtives, aux conclusions brusquées qui nous encombrent.Et nous vivons là -dessus, tranquillement.C'est un auteur grave, dans une étude sereine, qui nous parle de l'insuffisance foncière de sens mystique de la race.Comment en douter puisqu'il s'appelle M.Rébel-liau?Mais, M.Lanson, qui vient d'ailleurs, ne dit pas i Extrait d'une conférence donnée à Québec, le 19 octobre dernier, sous les auspices de l'Université Laval.L'on sait que le Père Jamet prépare actuellement une édition critique en 7 vols, de « Vie et Oeuvres de la Vénérable Marie de l'Incarnation ».Ceux qui désirent souscrire à ce grand ouvrage, l'un des plus précieux de notre littérature historique et mystique, peuvent le faire en s'adressant aux bureaux de l'Action française, à Montréal.Us recevront un bulletin où leur seront expliquées le9 conditions de la publication. « UNE FILLE DE FRANCE » 237 autre chose dans son Manuel de littérature.Et il est plus lu.Naturellement, nous avons enregistré un axiome si bien patronné.C'est bien malheureux, car avec cela, nous nous devenons absolument incompréhensibles.Je sais bien que l'esprit gaulois n'est pas mystique.Mais, ce n'est qu'un aspect de notre génie.Et puis,chez nous, l'esprit gaulois et l'esprit mystique ne sont pas irréductibles.Nous pouvons vivre sur deux plans.Peut-être, si notre Littérature était plus comprehensive, si elle savait faire sienne l'admirable formule: tout ce qui est national est nôtre; et s'incorporer tant de chefs-d'oeuvre méconnus, ni Pascal, ni Bossuet, ni Fénelon n'y seraient à peu près les seuls à représenter le sens mystique, au XVIIe siècle.Car, en dépit des apparences, la race française est une race mystique.Elle y met seulement ses formes.Un sens inné de la mesure nous garde de l'excessif, de l'ostentatoire.Les lignes modérées de nos paysages ont façonné notre sensibilité.Nous nous satisfaisons dans des perspectives limitées, claires et ordonnées.Une lumière fine et précise nous donne l'horreur de la confusion et de la vibration trop ardente.D'instinct, nous détestons cordialement la singularité excentrique et la fausse profondeur.Enfin, nous parlons pour être compris.C'est ce qui fait que le sourire est plus français que le rire.Mais, il y a ceci encore.Une réserve naturelle nous arrête souvent sur la voie des confidences.Nous sommes peu expansifs pour les choses de l'âme.C'est un secret sur lequel nous donnons volontiers le change aux autres.Tant pis, pour qui s'y abuse.Un scepticisme indulgent, celui du Tourangeau par exemple, â\u20ac\u201d Marie de l'Incarnation était de Touraine, â\u20ac\u201d ne 238 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE sera que la pudeur d'un pessimisme amer ou du tourment inapaisé de l'infini.Et puis, c'est vrai qu'il y a peu de poètes en France, « pays trop spirituel et trop raisonnable, » a-t-on dit, et que la Touraine, la petite patrie de Marie de l'Incarnation, avec son ciel humide et fin, ses jardins géométriques, ses chemins fleuris, ses vignes en terrasses, sa Loire aux grèves blondes, entre les hauts peupliers, est un pays trop sage pour les effusions du lyrisme.C'est vrai, mais tout cela n'est que de la surface.Il y a eu, au cours de notre histoire, des lames de fond qui ont soulevé la nation, rompu toutes les digues.Les Croisades, les guerres de religion, celles de la Révolution.Ces mouvements irrésistibles où la France entière s'est dressée, ont mis à nu les tendances fondamentales de la race.Et c'est une idée mystique qui nous a emportés.Mysticisme orthodoxe ou mysticisme à rebours, peu importe, c'est du mysticisme.Nous en avons comme besoin, même sous le régime du positivisme.N'a-t-on pas voulu en 1914, faire combattre le petit paysan français, â\u20ac\u201d lui n 'avait pas déclaré la guerre, â\u20ac\u201d pour le droit et pour la justice?Ces éruptions gigantesques de nos vigueurs latentes ne sont pas seules à exprimer notre âme véritable.Quelle est aujourd'hui dans le monde la race apostolique?Or, il n'y a pas de missionnaire sans un grand amour.Et il n'est de grand amour qu'à l'ombre d'un grand rêve.Ce grand rêve, ce rêve héroïque, fait de don de soi et de conquête pour le Christ, c'est une forme du mysticisme.Enfin, ce n'est pas l'établissement espagnol dans « UNE FILLE DE FRANCE » 239 l'Amérique du Sud, ni dans la Nouvelle-Espagne, c'est la fondation de la Nouvelle-France qui, seule, peut porter le nom d'épopée mystique.Et, à l'intérieur, quel est, je vous le demande, le plus français des deux hommes, qui, physiquement, portaient tant de traits communs, de Voltaire ou du Curé d'Ars?le plus représentatif des qualités essentielles de la race, de Louis Veuillot ou d'Anatole France?de Thérèse de Lisieux ou d'Auguste Comte?La réponse du peuple est claire.C'est dans les mystiques que la nation se reconnaît.Et c'est Jeanne d'Arc qui l'incarne.Mais il y a la province, et puisque nous parlons de Marie de l'Incarnation, il y a la Touraine.Que les Canadiens dont l'ancêtre est d'origine tourangelle, s'il s'en trouve ici, me pardonnent, je vais faire leur éloge.La Touraine ! Molles Turones, disait César.« Rabelais », disons-nous aujourd'hui.Et ce nom est un symbole.Prenons-en notre parti ; dans la pratique courante de la vie, le Tourangeau\" n'est pas héroïque.Cette terre de nonchaloir et de sagesse l'invite trop à jouir, sans arrière-pensée, de l'heure présente.Il a des goûts modérés, les seuls qui conviennent dans ce cadre heureux ; il a de l'esprit et de la malice; il ne rêve pas.Même il paraît léger aux gens trop graves.Messieurs, il les trompe et pour peu il en serait fier.Je parle, bien entendu, de l'ancien Tourangeau.Celui d'aujourd'hui, a, pour son malheur, passé par l'école laïque.Mais celui d'autrefois n'était pas abêti.Un feu intérieur couvait en lui, qu'un rayon d'en haut vînt à le toucher, c'était un embrasement.Il faisait taire les sirènes, et comme un Dieppois ou un Malouin, il partait pour la grande aventure.C'est un Tourangeau que le Razilly qui vint vers 1635 avec 240 L'ACTION FRANÃ\u2021AISE trois cents compagnons, mi-partie de Touraine et mi-partie de Bretagne, s'établir en Acadie et gouverner la Nouvelle-France sous le titre de Vice-Roi.Et c'en est un autre, plus authentique encore, que François Pallu, né à Tours en 1625, l'ami de Mgr de Laval, et qui fonda à Paris, le Séminaire des Missions Etrangères.Ce sont des noms historiques.Le menu peuple anonyme est à l'unisson.En 1607, toute la cité de Tours, classe par classe de citoyens, passe la rivière de Loire, escalade !e coteau qui la borde au nord, l'aplanit pour des jardins et des charmilles, car le goût des fleurs et de la vigne s'allie aisément dans ce pays à l'oeuvre de miséricorde, et au sommet, en quelques semaines, édifie un couvent de Capucins, celui où résidera le mystique Père Joseph, 1'eminence grise de Richelieu.Molles TuronesJ Que César était donc peu clairvoyant ! Quant à Maître Rabelais, c'est un peu plus gênant, c'est un génie.Mais il était d'un petit canton de Touraine, de Chinon.Il a l'esprit des gens de sa province ; toutefois il est truculent, démesuré, sans noblesse; autant dire que par là il n'est pas complètement de chez nous.Mais Marie de l'Incarnation en est.Elle en est par son horreur de tout ce qui est forcé, par son esprit rassis, par cette pointe de malice qui perce dans ses lettres, par sa bonne humeur et ses goûts artistiques, par son absence de toute prétention, par cette défiance d'elle-même qu'elle porte en toutes choses,mais qui ne l'arrête jamais dans l'action, enfin par cette réserve obstinée qu'elle garde sur sa vie intérieure.Pensez quelle violence son fils dut lui faire pour savoir une partie de son secret.Un ordre de son directeur, le P.Jérôme Lalemant ne fut pas de trop.Et encore, comme « UNE FILLE DE FRANCE » 241 elle glisse, quelle discrétion quand elle s'observe! De la Tourangelle, elle avait toutes les vertus et même les défauts.j'entends ceux-là seulement qui sont la forme pittoresque de ses qualités.Son oeuvre écrite fut considérable.Nous voyons par ce qui nous en reste qu'elle s'y est mise tout entière.Ses lettres qui témoignent d'une sympathie universelle, font penser à une Sévigné qui serait encore par la langue et le tempérament du seizième siècle, et qui se serait faite ursuline, primesau-tière, mais plus contenue, et qui n'écrirait jamais poulie plaisir mais toujours avec plaisir.Dans ses relations et sa correspondance elle s'est peinte au naturel.C'est ce qui fait que nous avons si peu de peine à l'imaginer; nous la voyons.Une Française de province.Une vraie provinciale, en qui s'allient la grâce et la raison.Une de nos vénérables aïeules du XVIIe siècle.Mais parmi elles, c'était une femme de génie.Un idéal infini élargissait son âme.Elle avait des trésors d'intelligence et de bonté à prodiguer.Elle les dépensa surtout sur ce promontoire de Québec.Missionnaire et éducatrice, elle déploya toutes ces vertus moyennes dont elle était ornée, avec éclat.Plus encore, contemplative éminente, c'est sur les sommets qu'elle les porta.Dans son âme la grâce n 'a rien détruit ; elle a tout élevé à la perfection.C 'est ainsi, autant et plus peut-être, que par son oeuvre, qu'elle fut une grande Française.On peut dire que dans sa grâce de contemplation s'achèvent les traits les plus profonds de l'âme de la race.Vraiment, la France peut se mirer en elle et lui dire avec orgueil: Ma fille ! Dom Albert Jamet, 0.S.B., de l'abbaye de Solesmes."]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.