Amérique française, 1 janvier 1946, décembre 1946
Mi AMERIQUE FRANÇAISE REVUE ENSUELLE 1 jj PIERRE BA1LLARGEON !j J D'IBERVILLE FORTIER jj fl Cherubina SCARPALEGGIA 5 R JACQUES ROUSSEAU.' s :< B FRANÇOIS HERTEL.l g SUZANNE PATRy| j JEAN-PAUL F U G E R E | JEAN-MARC LEGER 1946 DECEMBRE MONTREAL lie i fi NOTRE TEMPS Hebdomadaire social et culturel Abonnement : $3.00 par année 438, rue St-François-Xavier, Montréal BBlair 1971 Paul Massé AVOCAT 152 est, rue Notre-Dame Tél.110.1350 70K8, line St-lluberl CoiiMiilIntioiw !> h.m.- ft p.m.EMILE BRIÈRE, o.d.SPECIALISTE - OITOMBTR18TE KXAMBN DE LA VUE liêsiilciiec : 7TJ:< Si-Denis (A.0098 Ctigène Qodin notai ite 2,'tl, uucit, rue St-Jncqiics Montréal Tél.HA.5237 Paris vient à vous LE COUTURIER PARISIEN ROGER BARROT » le pi.-iisir de vous annoncer que vous pou vex déttoriimln btc-nlr «es création! de robes, duns 1rs meilleurs limousins du Canada.Exiges tes originaux.INTERNATIONAL ELECTRIC COMPANY LIMITED Spi'i'hilisé.s dims le système électrique et lu cnrbu.rn.lion il'uulomobilcs, engins stn-lionnnlrcs, avions, engins marins, etc.Venez, avec votre niito! 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nous aurions donc bien mauvaise grâce à nous montrer plus exigeant que lui.Victor Serge, d'ailleurs, prêtant son scrupule à l'un de ses personnages, lui fait se demander si son français d'Européen lui permettait de prétendre à la qualité littéraire.Sans doute.Derniers temps racontent la fin tragique d'un groupe d'exilés politiques surpris par la guerre de France.De ces « réfugiés échappés de Prague à la dernière heure, rescapés par hasard du Polizeipraesidium de Rcrlin, survivant aux batailles de la Karl Marx Haus de Vienne, aux batailles et aux geôles des Brigades Internationales d'Espagne, revenus des îles Lipari, relâchés l'autre semaine par la Préfecture avec un billet de refoulé en sursis.» Au début du roman, la France jouit des dernières heures de sa précieuse liberté.Mais «la spirale de l'histoire s'élargit», il faudra bientôt battre en retraite devant les hordes barbares.Et, sur l'Hôtel Marquise, où Victor Serge a réuni ses principaux personnages, il écrit: « Depuis des années, l'inquiétude la pénétrait peu à peu, comme une goutte d'eau tombant toujours à la même place finit par creuser la roche.la guerre projetait sur le monde une ombre de cauchemar.On a la ressource de ne pas croire au malheur.N'empêche que l'inquiétude est là, dans les pierres, e» vous.» D'abord, Victor Serge situe bien l'action.C'est un petit hôtel rue du Roi-de-Naples, près du Faubourg Saint-Antoine, une rue où « les jours de grisaille sont affreusement tristes, les jours de ciel blanc blafards et salis, les jours de soleil coupés en deux par une ligne certaine.> L'idée ingénieuse de réunir tous ses personnages dans une maison a l'avantage de DERNIER TEMPS 3 ne pas faire écarter de sa route le héros du roman, le personnage central, pour multiplier les hasards des rencontres.Balzac est l'inventeur de ce procédé.Du moins, lui le premier, en a tiré tout le parti possible.En littérature, l'inventeur est le perfectionneur; non pas celui qui use pour la première fois d'un moyen, mais celui qui le met en oeuvre mieux que tous les autres, non pas celui qui trouve, mais celui qui travaille.Ainsi, même si Balzac, dans le Père Goriot, s'est inspiré d'un inconnu, il importe assez peu: la Maison Vauquer est restée, comme a régné la règle des trois unités.Plusieurs romanciers ont repris ce procédé d'exposition.Je pense à quelques romans entre autres: Dans la Maison de Romain Rolland, Grand-Hôtel de Vicki Baum, La Pension Leblanc de Robert Choquette, YArc de Triomphe de Remarque.Mais venons-en aux personnages.Les principaux sont un médecin russe, un apatride érudit, le docteur Simon Ardatov; un Juif d'Allemagne, Maurice Siber ou Silberstein; Pépé Ortiga, un excombattant espagnol; Hilda, une belle Allemande; Tcherniak, un poète, et Nathan, un dilettante.Voilà pour les étrangers.En fait de Français, un écrivain crétinisant, Félicien Mûrier, et un soldat déserteur, courtier dans le civil, Laurent Justi-nien.Ce dernier, bien qu'il soit deux fois assassin ,et qu'il souffre d'une névrose de choc, est de beaucoup le plus sympathique de cette histoire: peut-être parce qu'aux yeux de Victor Serge, il est déserteur et courtier dans îe civil.En somme, tous des types qui nous sont devenus familiers depuis la guerre .parce qu'ils reviennent souvent dans les romans et films récents, un peu comme le Matamore et la Colombine dans l'ancienne comédie.Ces personnages, on les voit agir, on les écoule, on sait leurs plus intimes pensées.Mais on voit mieux leurs comparses, que Victor Serge, au cours de son récit, a dessiné à la sanguine.Tous ces comparses sont pris dans le peuple.Ils sont presque tous des Français C'était assez pour que Victor Serge les traitât avec férocité.On ne peut plus oublier M.Flotte aux yeux porcins, mouchard et vil; Mme veuve Jérôme Prugnier dont le regard en vrille brille d'une étincelle de méchanceté; M.Boeuf, l'inspecteur des Moeurs, bon berger moustache accomodant avec les maquereaux; le docteur Bedoît, bien disposé envers le prochain pour l'équilibre de ses sécrétions internes; le collaborationniste Sulpice-Prudent Vibert, sorte de Ja-vert sadique; Mme Concept-ion, sage-femme qui, pour n'avoir pas toujours été sage, a dû s'exiler pendant deux ans; il y a la femme de Mûrier, tout égoïste ,1'usurier Tartre, tout rapace; le docteur Morlin-Sobre, qui est un crétin; j'en passe et des meilleurs.Voilà le peuple français dans les Derniers temps.Descripteur violent, Victor Serge n'invente pas de mots nouveaux, il reforge peu de vieux mots; mais, par contre, il s'arrache au forceps des images horribles: elles sont toutes souillées de sang et répandent une odeur 4 AMÉRIQUE FRANÇAISE fétide.«Les mots ont besoin de mûrir», fait-il dire à Mûrier.Pourrir, c'eût été plus près de sa vérité à lui.Nombre de ses pages prennent l'aspect de charniers bouleversés.Il y a une bouche d'adolescente cramoisie comme une balafre; d'autres bouches qui sont polluées, ressemblent à des plaies; la bouche de Tartre fait l'effet d'un mollusque.Particulièrement répugnantes sont les filles de joie.La Soulée nue est semblable à une poulpe rose.Annie l'Etoile a au cou une cicatrice en forme d'étoile rose.Et, sur tout cela, Victor Serge a répandu « assez de lumière pour accuser une silhouette, conférer à un visage fortement maquillé un charme vénéneux, prêter à une bouche noire une séduction de plaie.» Partout « des nuances de sang décomposé et des teintes mal définies de viscères comestibles.» C'est horrible systématiquement.Quand le lecteur referme ce livre, il lui semble, comme à Laurent Justinien, que sa tête, trouée Comme une écumoire, est un carrefour de courants d'air; dans ces courants d'air, ainsi que les poussières dans un rais de lumière, flottent des souvenirs, des images, des idées déchirées en tout petits morceaux! Car il y a aussi des idées.Elles se retrouvent surtout dans les cinq ou six longues tirades distribuées à environ toutes les cinquante pages.Bien entendu, il s'agit de germes d'idées plutôt que d'idées.Elles sont là pour ralentir l'action.Pour permettre au lecteur de respirer et aussi de s'ennuyer un peu.C'est que le roman se distingue par sa longueur.S'il est court, c'est une nouvelle; et, plus court encore: ce n'est plus qu'un conte.Et, par longueur, il semble bien qu'il faille entendre le mot dans ces deux acceptions: étendue et diffusion.Son objet étant d'imiter la vie, de rivaliser avec la vie; de s'y substituer, de l'escamoter; il doit être monotone comme la vie; et fait beaucoup plus de sensations que d'idées; de sensations rendues le plus fortement, d'idées abandonnées à l'état d'ébauches.Malgré tout, les Derniers temps sont moins un roman qu'un recueil de nouvelles cousues au fil blanc.Les derniers temps des exilés de l'Hôtel Marquise auraient fort bien pu se raconter séparément, et peut-être bien plus vraisemblablement.Victor Serge s'est donné une peine inutile à les tenir ensemble le long des routes de France.L'intérêt se divise entre les membres du groupe.Et l'Hôtel qu'ils quittent au premier tiers du livre manque à tout le reste.Les exilés fuient Paris à l'approche des Allemands.Ils se rendent à Marseille, port de mer.Rendus là, ils sont poursuivis par la police.Quelques-uns se tuent; d'autres s'entre-tuent; le demeurant, on le tue.D'ailleurs, ils perdent bientôt l'initiative.Ce sont les choses qui les mènent dès le début.Si Laurent Justinien zigouille Tartre, c'est parce que le vieil encrier en argent massif le lui a commandé; si le poète Tcherniak se jette à l'eau, c'est parce que ses bottines ignobles l'ont poussé au suicide.Et ainsi des autres. DERNIER TEMPS 5 Au fond, tous ces gens de l'est de l'Europe, de l'Orient de l'Europe, on sent qu'ils ont à l'égard des Français une aversion sournoise qui est une chose bien plus profonde que la haine qu'ils manifestent envers les boches nazifiés, les tartares communisés et les maures de Franco.Ceux-ci, ils les fuient comme des frères ennemis; mais ils sont quand même frères.Tandis que c'est une différence de nature qui les sépare des Français.Ils ne peuvent pas les blairer.Les Français sont trop simples, ils sont trop logiques, ils sont trop crus; enfin ils ne sont pas comme les barbares.Cette antipathie se traduit par de nombreux jugements injustes.Elle se traduit encore par une rage déclarée contre ce qui est ordre et beauté.Quand, par exemple, Serge veut ajouter de l'horreur à la description d'un paysage des plus sombres, il ne trouve rien de mieux que d'y mettre une diagonale, une arête coupante.La géométrie lui fournit ses traits les plus cruels.Mais, nous, Français, nous ne sentons pas ainsi.Nous pensons avec les Latins, avec les Grecs, que la géométrie, c'est l'esprit ajouté à la matière; et, à notre avis, le fil d'une épée est moins inhumain que la masse informe d'un roc.Nous ne nous sentons pas diminués par la mesure.Nous acceptons volontiers nos limites.Nous trouvons petit tout ce qui déborde.Nous ne mettons rien de plus haut que la raison et rien de plus bas que la bêtise.Chez nous, l'ange et la bête ne fonnent pas un couple sous un même joug.Citons maintenant Victor Serge: « Les mathématiques, dit Félicien Mûrier, je les appelle la Magie blême.» Autre exemple: « L'inconcevable explosion des galaxies qui nous emportent à travers les espaces et dont la pensée humaine n'est qu'une émanation musicale.» Et encore ceci: « Hilda sentit croître son irritation secrète.L'intelligence, vous n'en serez donc jamais las?Vous ne devinerez jamais qu'on veut vivre comme une plante.que l'intelligence est inutilement claire.Je voudrais comprendre beaucoup moins.Que vous fussiez une brute.» J'ai oublié de dire qu'il s'agissait-là d'une déclaration d'amour.Enfin Victor Serge a trouvé le moyen d'exprimer sa répulsion pour la mesure en imaginant un sabbat des secondes dont Laurent Justinien s'exorcise en semant dans Marseille toutes ses montres volées.C'est le péché contre l'esprit.Il faut dire que ces citations ne sont peut-être (pie ces « trouvailles lyriques de seconde zone, dont parle Mûrier, le remplissage verbal et charabiesque, qui font vendre un livre et qui ébaubissent la critique.» Le plus triste est sa définition du peuple français: « .peuple, écrit-il, qui ne veut plus être dupe, assez fort pour avoir confiance en son bon sens et pour considérer la mort comme un sommeil éternel: ni fleurs ni couronnes, mais une crémation hygiénique.» Tout cela est fort comme une injure, coloré comme une ordure et grouillant comme une pourriture.Pierre BAILLARGEON Histoire d amour Trompé par Agate Picas, est-ce possible! — Pourtant, oui, je l'ai été.Il faut dire que je l'avais quelque peu négligée.J'ai voulu la blesser, voir jusqu'où la conduirait pareille souffrance.Aurais-jc été servi à souhait?C'était dans le tripot du coin.Je buvais une de ces liqueurs infectes qui vous donnent l'avanl-goûl du crime.J'ai vu Agate sautiller au bras d'un grand type roux.(Elle qui, je crois bien, n'avait jamais dansé).Elle était pendue au bras de l'individu, qui la maniait à sa guise.Et elle s'accrochait, pauvre pantin, à son maître d'un soir qu'elle dévorait du regard.J'appelai un adolescent — un de ceux-là qui traînent les bouges dès leur jeune âge.Je lui glissai quelques pièces de monnaie.Il se pinça près de l'appareil et là, sur mon ordre, il fit jouer et rejouer sans arrêt les airs burlesques et étranges qui faisaient la joie du quartier.J'étudiais les lieux, du fond de la cabine où je m'étais placé.Je formais des plans diaboliques.Voilà, que, devant moi, ils prirent corps et peu à peu se réalisèrent.Le grand roux, borgne par surcroit, entraîna Agale doucement, vers un angle reculé de la salle.Aucun de leurs mouvements ne m'échappait! je tremblais qu'ils n'aillent jusqu'au bout.Leurs têtes se rapprochèrent, leur allure se ralentit.Je vis Agathe penchée sur le grand type, résister un peu, puis s'abandonner tout à fait.Je la vis mordre avec rage les lèvres qui s'offraient à elle.Son maigre corps sursauta, se cabra en un long spasme, interminable.Puis brisée, étourdie, elle glissa jusqu'au sol.Son partenaire voulut s'esquiver mais elle, inassouvie, s'agrippait à lui pour le retenir.Elle demeura dans cette attitude, presqu'agcnouillée, les bras tendus, épuisant les ultimes délices de la sensation déjà évanouie.Que s'était-il passé?Quel événement avait, d'un coup, changé mon âme?Je me sentais triste, éperdu.M'étais-je trompé moi-même en cherchant à la tromper?Jamais je n'avais éprouvé pareille souffrance.El soudain, plus forte que la douleur, ma rage éclata.Je me ressentis, pour un instant, maître absolu de moi-même et de la situation.Agate s'était assise, la tête penchée, tournant entre ses doigts, son mouchoir fleuri dont elle avait, un soir, essuyé mes lèvres.Je m'approchai et lui jetai brusquement d'une voix que j'aurais voulue gouailleuse: « Alors, ça va l'amour?» Elle sursauta! Une pâleur terrible couvrit son visage.Une détresse telle parut sur ses traits que je regrettai presque d'avoir parlé.Elle ouvrit la bouche vainement, par trois fois. HISTOIRE D'AMOUR 7 J'eus peur et je voulus m'en aller.Mais ses yeux avaient une flamme telle que je ne pus m'en détacher et c'est à reculons que je gagnai la porte.Son regard pesait sur moi comme du plomb.Je me retournai, posai la main sur le loquet.Au mur, une glace salie, craquelée en maints endroits, pendait.Et dans cette glace, ils m'apparu-rent par dix fois ses yeux, ses yeux fous, suppliants et terribles.Je n'y pus tenir davantage et m'enfuis.Je courais sans but, en criant à tue-tête pour étouffer les pensées qui grondaient en moi.Mais, grands dieux, son regard était entré en moi.Et à chaque pas que je faisais, c'étaient dix paires d'yeux suppliants et terribles qui nie démasquaient.Jean-Marc LEGER Etres PRECARITE DE L'ETRE Elle était devant moi et je la reconnus aussitôt.« Après combien de temps déjà?» — « Douze ans, mon ami, nous étions jeunes ».Elle me sortit des photos.Je tombais sur celle de la jeune fille que j'aurais aimée.Les yeux de celle qui était auprès de moi interrogeaient.« Ai-je changé?» Et je songeais seulement que celle dont j'avais été amoureux, je l'aimais encore et pour toujours, mais qu'elle était plus morte qui si on l'avait portée en terre et qu'en tous cas celle que j'avais à mes côtés, je ne lui reconnaissais aucun droit de parler de l'autre, de prétendre se relier à l'autre, qui lui était plus étrangère qu'à moi-même.UNICITE DE L'ETRE Et je dialoguais silencieusement avec cet être disparu.Je reconnaissait en lui l'unicité exquise de l'amour.En moi, le désir et l'élan retenaient leur souffle: c'était bien elle, oui c'était elle, celle que j'aime, moi qui n'ai pas à me regarder dans la glace quand j'éprouve, moi inchangé parmi les changements et catalysé par cet être unique à jamais disparu comme tous les êtres de tous les univers.Quelle avait été la durée de cet être-là?Trois automnes et deux printemps si j'ai bonne mémoire.RUPTURE DU SOCIAL ET DU REEL, A PROPOS DE L'ETRE Et je dus continuer, continuer à parler de l'être unique et mort avec elle qui affirmait — souvenirs à la bouche et état-civil sur les rides et les coeurs — continuer la morte.Je dus entendre dire Je en parlant de l'Autre.Je dus consentir à cette lâcheté de ne pas la violenter quand elle disait Nous en parlant de l'Autre et de moi.Abel CLARTE Privas, France (extrait de ALPHABET à paraître). Initiation à la nuit Carnet Après le noir tunnel de sapins compacts, lu te souviens, ami, de l'imprévu débouché de la route sur ce champ laqué de lune et frimasse de marguerites.Alors se ranima en nous la persuasion que, pour le voyageur inlassable, tout chemin aboutit au ravissement de la lumière.* * L'abime du lac obscur nous interdisait l'invisible île centrale.Tout à coup, comme une réponse à notre patient désir, de derrière la masse jais des collines, une lueur surgit, s'épanouit, fleur mystérieuse découvrant entre ses pétales une lune fauve.Son ascension lente projeta sur le lacune précaire mais secourable passerelle d'or.Cette nuit, on entend l'ininterrompue trépidation d'une foreuse de cristal: c'est le choeur unanime de la pullulante grenouillière.Il clame que seule la conspiration nombreuse éternise la musique fragile.* * La route était longue el noire.Mais voici que, grosse lampe sourde, s'appuie au rebord de la colline, la lune.Et, devant les marcheurs, progressent des ombres, comme d'anges qui les guident.* * * La nuit semble avoir lout anéanti.Mais cette invisible bruine de parfums atteste la proximité du verger en fleurs.* * Ces maisons paysannes sous la lune, telles, sommeillantes, des bétes au triangulaire front blanc, nous enseignent le sens de la nuit: halle préparatoire à la plus pure vision d'un jour neuf. INITIATION À LA NUIT 9 Leçon de ce ciel nocturne tout craquant de givre! L'immobilité de ces cristaux scintillants n'est qu'apparente: chaque constellation occupe aujourd'hui un lieu autre que celui d'hier; une vitesse particulière anime chacune des étoiles de ces groupes adamantins.Pourtant, en dépit de son allure vertigineuse, l'immense chorégraphie des astres offre le spectacle d'une rigoureuse harmonie.Car, pour chaque figurant, la norme de ce mouvement n'est pas d'ordre individuel mais commun: l'imperceptible modification de la figUTe céleste finalise les hâtes personnelles.# * Le soleil a sombré derrière les collines.L'ombre, clans un silence contagieux, édifie son temple.Le vallon se dépeuple de ses confus bouquets d'arbres.Dans leur instinctive contemplation de la lumière rétrograde, nos yeux, comme des plantes soumises à l'héliotropisme, se sont élevés jusqu'à la cime d'une colline où, fantastique hiéroglyphe sur le ciel violacé, un arbre culmine.L'ombre ne tarde pas à absorber les linéaments de cet ultime témoin; elle règne.Soudain! de toutes parts, cette projection fourmillante, ce cata-pultement d'étoiles qui craquellent le marbre de la nuit.C'est alors, ô mon ami, que nous saisîmes la vertu préliminaire de certaines ténèbres, et que crevèrent sur nos lèvres ces bulles valéryennes: » Je sentais, à boire l'ombre, M'envahir une clarté! * # * Noyé dans ce fluide limpide de la nuit, rejette la tête et, l'oeil vertical, contemple.Oh! le complexe enroulement des pélales de cette géante rose zénithale.On la dirait filigranée d'argent sur cet étang d'obscur saphir où elle flotte.Fleur unique, sans parfum, et dont on ne peut localiser le coeur.Jacques ROUSSEAU Lisez "Notre Temps'".I'liel»d Tous connaissent le mot célèbre d'Esope au sujet de la langue.On serait tenté de l'appliquer au procès de Nuremberg, qui vient de prendre fin.On y trouve des principes excellents auxquels font malheureusement contre-partie d'autres principes moins bons et des applications dangereuses.On ne saurait, tout en lui rendant justice, porter un jugement global sur le procès.Il comporte quelques grands problèmes qui doivent nécessairement être envisagés séparément.Le fait de déclarer d'emblée qu'il est une bonne ou une mauvaise chose, nous semble présomptueux, et nous croyons qu'un tel jugement ne peut tenir compte de tous les éléments en jeu.Des opinions contraires s'affrontent qui perdent toutes deux en objectivité ce qu'elles gagnent en vigueur.D'une part on ne parle que de crimes, de sang, d'humanité vengeresse, d'autre part on affirme qu'il rie s'agit en l'occurence que d'une répétition des représailles antiques.Sans doute l'idée de vengeance de la part des vainqueurs n'est pas inédite, et déjà au temps de Sylla, on connaissait très bien le sort réservé au vaincus.L'histoire se répète et après bien d'autres, c'est au tour de Napoléon à recevoir son châtiment, de l'Angleterre cette fois.Son neveu était amené captif en Allemagne en 1870.Après la guerre de 1014, on parla beaucoup de donner à Guillaume II une sanction exemplaire, dont le souvenir eut pu décourager des successeurs trop aventureux, (ce qui ne l'empêcha pas de mourir en douceur, dans quelque château hollandais).On agita pour un temps l'idée d'un tribunal des crimes de guerre, (I) elle fut par la suite abandonnée sans résultats satisfaisants.Reprise en 1945, elle devait donner lieu au procès dont il est ici question.Mais il faut observer que si les représailles ne sont pas l'invention de notre époque, jamais s'appliqua-t-on à leur donner la forme judiciaire et internationale dont on les a gratifiées à Nuremberg.Ce sont là des éléments nouveaux qui en changent profondément la valeur.Aussi le mot .23 AMÉRIQUE FRANÇAISE « représaille » ne correspond pas à notre sens, aux événements récents, et avec la terminologie c'est la portée de l'acte qui change.On a combattu avec véhémence l'idée que le procès de Nuremberg, fut un procès de vainqueurs à vaincus (II).Nous verrons plus loin ce qu'il convient d'en penser, mais il reste que d'une question de fait là condamnation des chefs ennemis en est devenue une de droit.Si les faits sont eux-mêmes des précédents, combien ne le sont pas les principes nouveaux! H résulte de tout ceci que nous avons posé un précédent, bon ou mauvais, qui est appelé à prendre place parmi les événements de grande portée historique.La condamnation de vingt hommes, si criminels soient-ils, ne sauvera pas l'humanité, mais le moindre faux principe que nous laisserons s'introduire dans nos esprits à la faveur de la pression sentimentale, pourra éventuellement être la cause des plus grands maux.L'homme qui se trompe peut être plus ou moins responsable, mais celui qui érige son erreur en principe pêche contre l'esprit.Etant donnée la masse immense de documents qui composent le dossier de l'affaire, nous devrons nous limiter à l'examen des principes en jeu, tout en nous réservant le droit de faire à l'occasion une brève incursion dans le domaine des faits.A notre avis la première question qui se pose est celle-ci: devait il y avoir un procès?L'article 228 du Traité de Versailles donnait aux alliés « L'autorisation de traduire devant les tribunaux militaires les personnes accusées d'avoir commis des actes contraires aux lois et aux coutumes de la guerre.» A l'article précédent on trouve une première application au cas de Guillaume IL II ne s'agit pas ici cependant d'un procès international, puisque la direction en est confiée aux alliés, et encore, à un tribunal militaire.Cependant, c'est un premier pas.Le tribunal international de La Haye, dont les attributions restaient assez limitées, entendait déjà des causes se rapportant aux conflits entre nations.Son autorité était reconnue, mais ses jugements ne devenaient exécutoires que par l'acceptation des parties.Pour répondre à la question relative à la justification du procès, il faut donc puiser les principes dans la loi naturelle beaucoup plus que dans une jurisprudence à peu près inexistante.Les hommes admettent, avec une unanimité presque parfaite, la nécessité de l'existence d'une loi positive, dont les sanctions, proportionnées aux offenses, sont en quelque sorte la garantie d'exécution.Ils reconnaissent également la valeur universelle de certains principes fondamen-tauxdont l'autorité peut, le cas échéant, tirer de nouvelles applications.La transposition de ce principe dans l'ordre international présente une grave difficulté: celle de la souveraineté nationale qui fait obstacle à toute autorité humaine supérieure.Et l'on s'aperçoit que le sujet doit être placé dans une perspective juridique, qui est la seule perspective propre. CHRONIQUE DE LA POLITIQUE 29 Si nous réussissons à concilier la souveraineté de l'Etat avec l'existence d'une autorité humaine supérieure reconnue et légitime, le problème du droit des nations à se juger entre elles est résolu.Admettons pour les fins de la discussion qu'un tribunal international, c'est à dire découlant d'une telle autorité, a été érigé.En vertu de quel principe lui discuterions-nous le droit d'entendre un procès relevant de sa compétence?Les crimes internationaux existent en fait.Ils diffèrent des autres par leurs victimes plus nombreuses et leurs conséquences plus graves.Ils ne trouvent aucune justification du fait de l'autorité de ceux qui en sont les auteurs, an contraire.L'équité semble donc favoriser l'établissement d'un tribunal chargé de juger ces criminels.Nous nous permettons de signaler, en passant que le plan juridique sur lequel se place le problème n'est en rien « idéaliste» ou artificiel.Il est l'unique plan propre de discussion, le seul dont il faut tenir compte, indépendemment des faits actuels, du droit des hommes à poser un tel acte.La justice est au-dessus des faits et des hommes, quoiqu'elle s'applique aux uns et aux autres.Dans une décision qui comporte une telle responsabilité, nous ne saurions préjuger de la culpabilité des inculpés, alors qu'il s'agit précisément de savoir si nous avions le droit et comment nous devions '.os juger.Pour faciliter la marche de notre modeste exposé, nous présumions tout à l'heure la juridiction du tribunal international.Cependant puisque nous avons admis la légitimité d'un procès, il faut bien nous demander maintenant qui a le droit de l'entendre.'roule société civile organisée, récuserait un individu qui, de son propre chef, s'érigerait en justicier.Il semble logique d'affirmer qu'une nation pas plus qu'un individu, ne peut le faire.Dans le domaine national l'autorité sera conférée au tribunal par les représentants du peuple ou par le pouvoir exécutif; dans le domaine international elle devrait l'être par un organisme représentant intégralement le corps des nations.Lorsqu'un groupe révolutionnaire, ou un dictateur par exemple, décide de juger des accusés, il est beaucoup moins probable que son verdict soit juste, que s'il émanait d'une autorité pleinement représentative.L'histoire nous en fournit de nombreux exemples et nous nous contentons d'évoquer les purges politiques d'Hitler et de Staline, la condamnation récente de Mgr Stépinac, ou les caricatures de jugements que rendait un Fouquier-Tinville.Le problème de la juridiction existe en fonction de la compétence générale du tribunal, et en fonction de sa compétence ratione materiae.L'organisme dont nous parlons devrait pour satisfaire à ces deux conditions mériter pleinement son titre d'international, et pour ce accorder sans discrimination le statut de membre à tous ceux qui le réclament.Ainsi le tribunal qui découlerait d'une telle autorité, recevrait par sa nature, des 30 AMÉRIQUE FRANÇAISE juges de n'importe quelle nationalité et serait appelé à se prononcer sur les accusations portées contre n'importe quel accusé de crimes de guerre.L'exclusion, motivée par ailleurs, d'un groupe de pays, qui sont précisément les justiciés, nous semble anormale lorsqu'il s'agit d'établir les normes d'un ordre nouveau, qui se veut un exemple pour les générations futures.Nous ne craignons pas de poser un précédent, mais encore faut-il être bien sûr de son équité.M.Jackson, président du tribunal international de Nuremberg, par ailleurs juriste eminent, déclarait (III) que la Cour dont il était le chef, était mandataire des nations.Les vainqueurs éventuels des guerres futures ne pourront-il pas toujours se réclamer d'un tel mandat?La réponse n'est pas douteuse.Peut-être dira-t-on que c'est là un raisonnement tout à fait théorique, et que dans l'avenir les nations feront comme elles l'entendront.Il est possible que les choses se passent ainsi, mais il n'en est pas moins vrai que nous aurons i>osé un terrible précédent; et d'ailleurs même l'assurance absolue que d'autres seraient injustes, ne pourrait nous excuser de l'être nous-mêmes.En fait, de la juridiction ou de la compétence du tribunal international ne découle pas nécessairement la justice ou l'injustice ,il n'en résulte suivant leur valeur, qu'une prédisposition plus grande en l'un ou l'autre sens.Si au lieu de mettre les Allemands en pénitence, on les avait invités à prendre une part active à ce procès, leur présence eût donné en droit et en fait une garantie d'impartialité nécessaire.Puisqu'il était impossible de faire siéger des juges Allemands, qui ne pouvaient être nommés par un gouvernement national inexistant, il restait une solution, plus juridique à notre sens que la première.Celle qui eut consisté à éliminer du tribunal les parties intéressées, qu'elles fussent accusatrices ou accusées, et à en confier la direction a des nations étrangères au conflit de droit.La justice n'en exigeait pas moins.Si l'on m'attaque, il est certain que la valeur de mon jugement sera excellente quant à la question du fait pur et simple, mais qu'elle sera très préjugée quant au droit qu'on avait de m'assaillir.Or la double question se posait quant aux deux premiers chefs d'accusation.Il apparaît comme évident que des vainqueurs ne se voient pas conférer à cause de cette seule qualité le titre de juges.L'idée est admise à tel point que le tribunal de Nuremberg a protesté avec véhémence contre l'accusation d'être un tribunal de vainqueurs.L'impartialité dont il voulait faire preuve le justifiait à ses propres yeux.Mais la juridiction d'un tribunal et son impartialité sont des éléments différents quoique complémentaires.Il nous semble que la Russie eût été plus à sa place dans le rôle d'accusé, étant donné la collusion certaine avec l'Allemagne « dans la préparation d'une guerre d'agression » (IV) contre la Pologne.Ce n'est qu'un CHRONIQUE DE LA POLITIQUE 31 exemple.Les cartels internationaux dirigés par les Etats-Unis pour la fabrication d'armes ne nous paraissent pas exempts de torts.Les accords de 1936 entre l'Angleterre et l'Allemagne, n'ont-ils pas contribué à l'édification d'une flotte allemande?Le fait que seuls les vaincus soient mis en accusation ne porte sans doute pas atteinte à la juridiction générale du tribunal, qui est indépendante des causes spécifiques qu'elle pourra entendre, mais le cas n'est pas le même pour sa compétence ratione materiae.Ce n'est pas le tribunal qui choisit ses accusés, mais a-t-il le droit de rejeter sans justification d'autres accusations qui relèvent également de sa juridiction?On n'a pas craint de le faire à Nuremberg.La troisième question qui se pose est celle-ci: Le tribunal a-t-il été objectif et impartial?Nous pouvons dire de façon générale qu'on a accordé aux accusés presque tous les moyens de défense dont ils désiraient se prévaloir.On n'a épargné ni le temps, ni les témoins.Des avocats de renom ont accepté de défendres les accusés; ils l'ont fait toujours avec sincérité, la plupart du temps avec habileté.Quelque soit notre opinion sur l'autorité du tribunal, nous devons lui rendre un témoignage d'objectivité.On accusa même le tribunal d'allonger le procès indûment (V) et les Français habitués à une action plus rapide, se plaignirent du fait que l'instruction fut entendue à l'audience « ce qui émoussa l'instinct de vengeance el la volonté de justice des foules».Ce n'était pas à proprement parler une mauvaise chose, et ces mots nous rappellent certains procès récents qui pour avoir été nationaux n'en ont pas été moins injustes.Les sentences portées par les juges ne nous ont pas surpris, elles résultaient normalement des renseignements obtenus.Nous n'affirmons pas qu'elles soient toutes justcs: mais nous croyons qu'elles résultaient d'un désir sincère d'équité.Mais l'objectivité d'un procès est relative aux faits présentés et aux accusations portées.Il n'était pas du ressort de juges de déterminer la valeur même des chefs d'accusation.Ces derniers portent en eux une présomption de criminalité.En d'autres termes si on trouve les inculpés coupables d'avoir posé les actes dont on les accuse, on doit nécessairement les condamner.Il n'est plus question de savoir s'il est ou s'il n'est pas criminel d'avoir posé ces actes.Cette présomption s'avère exacte dans le cas des deux derniers chefs d'accusation, ceux qui se rapportent aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité (dans la mesure où ils découlent d'un acte personnel de l'accusé).Le premier chef, « conspiration pour préparer et livrer la guerre » remet en cause vingt-cinq ans d'histoire.« Le tort des accusés de Nuremberg » dit Boulier « est d'avoir engagé la guerre » et il ajoute « La tâche du tribunal est donc de contribuer à la défaite politique et morale du fa-dame, » les alliés faisaient encore une fois face à l'« ennemi ».Quand il 32 AMÉRIQUE FRANÇAISE s'agit de pendre un criminel pour un crime de droit commun, la question qui se pose au tribunal est assez simple, mais il en est tout autrement quand on veut prouver qu'une nation est responsable de la guerre.Nous sommes de bonne foi lorsque nous accusons l'Allemagne d'être cause de la guerre.Ses actes l'ont prouve, mais une telle preuve ne peut sufire à éclairer la justice.Pourquoi l'a-t-elle fait, pouvait-elle autrement?Le traité de Versailles ne la mettait-elle pas dans une impasse dont elle ne pouvait sortir que par la guerre?N'avait-ellc pas besoin comme l'Angleterre la Russie et les Etats-Unis de colonies (on les lui a enlevées en 1919) où elle puisse exporter ses produits et son surcroît de population?Comment a-t-elle réussi à s'armer et avec l'aide de qui?Nous ne prétendons pas justifier sa conduite par ces questions, mais elles démontrent l'existence de nations complices; et qu'elles l'aient été par intérêt ou par inconséquence elles n'en sont moins responsables.On se souvient du cas du Piémont qui cherchait à se faire attaquer par l'Autriche et qui, grâce à ses intrigues diplomatiques, avait réussi à mettre ce dernier pays dans une situation où il était forcé de déclarer la guerre.Cet exemple ne vaut pas entièrement.Les circonstances étaient différentes cette fois.Il n'en reste pas moins que parfois, contre toute apparence, le responsable n'est pas celui qu'on pense.Si les Allemands avaient été admis à faire leur preuve au complet peut-être eussent-ils pu démontrer cette nécessité pour eux de déborder un cadre trop arbitraire.On se rend aisément compte combien « la conspiration pour préparer et livrer la guerre » est intimement liée non pas aux seuls agissements d'un peuple mais à un concours international de circonstances.Ce n'est pas a dire qu'il eut fallu renoncer à punir les fauteurs de guerre, mais bien qu'une plus grande liberté de défense eut été avantageuse dans l'intérêt de la véritable justice internationale.Pareillement on s'étonne que des offenses reconnues au droit international de la guerre n'aient pas figuré au nombre des accusations.Le bombardement des villes ouvertes, le coulage sans avertissement dans la guerre sous-marine.Ces actes que les Allemands (et quelques autres puissances) ont posés quotidiennement jouissent-ils de quelque immunité particulière?N'est-ce pas plutôt parce que chacun s'était prêté à ce jeu défendu?Des juristes éminents ont prétendu qu'on intentait un procès à une idéologie.Elle était fausse et plus que dangeureuse, tous l'admettent.Cependant Gobinot et Chamberlain, les premiers champions de la race nordique supérieure ne sont pas morts sur l'échafaud et leur dignes successeurs, les tenants à tous crins de l'impérialisme quelqu'il soit, ne se rendent-ils pas coupables encore, et surtout maintenant, de ce crime contre l'humanité?Vraiment, il est très dangereux de poursuivre des idées en justice, CHRONIQUE DE LA POLITIQUE 33 si mauvaises soient-elles, et cela encore bien davantage lorsqu'on compte parmi ses alliés les protagonistes d'une nouvelle domination internationale.Nous nous permettons d'élever contre les deux premiers chefs d'accusation deux principes juridiques qui découlent le premier du droit constitutionnel, le second de l'équité.L'officier ou le fonctionnaire d'un gouvernement ne peut être tenu responsable légalement d'un acte qu'il pose sans excéder en rien l'exercice de son mandai.Rien ne nous porte à croire que les chefs allemands l'aient excédé, ou qu'ils aient outrepassé la volonté de la majorité du peuple qu'ils représentaient.Dans tous les cas on ne l'a pas prouvé et on a même empêché les chefs allemands de faire la preuve du contraire.On trouvera peut-être étrange de parler de mandat dans le cas des chefs hitlériens.Nous soumettons les faits suivants à l'appui de la thèse du mandat: 1—Le gouvernement d'Hitler a été porté au pouvoir par la majorité (pour contredire ce fait, il faudrait prouver que le résultat des élections n'était pas conforme à la volonté populaire et non pas seulement, qu'elles se sont passées de façon anormale).i — Le gouvernement d'Hitler a été reconnu par les nations du inonde.(Ce qui ne lui confère pas en soi de légitimité, mais ce qui en est une présomption).:5 — Le gouvernement d'Hitler a eu l'appui du peuple allemand qui s'est soumis à ses ordres, sauf dans le cas des Juifs et du centre catholique, tous deux minoritaires (Il aurait fallu prouver le contraire, pour avoir le droit de nier le mandat).Le gouvernement d'Hitler reconnu comme légitime avait des fonctionnaires tenus légalement d'obéir à ses ordres politiques et militaires.Nous tirons de ces faits l'existence d'un mandai aux chefs de la nation allemande, mandat tacite sinon exprès.Le second principe que nous invoquerons est celui-ci: on ne peut tenir une personne responsable et coupable d'un acte antérieur à la loi qui le concerne.(IV).Ce principe est admis dans le droit national.La négation du principe de la non-rétroactivité des lois nous semble en violation de la liberté individuelle.On invoquera peut-être l'exception en vue du bien commun, dérogatoire à la règle générale.Nous ne croyons pas qu'il soit approprié d'établir une jurisprudence aussi lourde de conséquences en la basant sur une exception.L'objection qui consiste en ce que les accusations s'élayaieiit sur des principes de droit naturel, dont on a toujours le droit de tirer des applications pratiques, quand il s'agit d'un cas nouveau, est plus sérieuse.Cependant au stade de développement actuel du droit international, on ne peut prétexter l'absence de dispositions adaptables au cas particulier.Il avait été prévu; et c'est librement et légalement que les nations avaient refusé la solution appliquée.Le plus 34 AMÉRIQUE FRANÇAISE loin qu'on ait jamais été dans ce sens (VII) obligeait les nations acceptantes à présenter leur cas au tribunal international (VIII) advenant un conflit, mais elles n'acceptèrent jamais d'être tenues à la sentence.Tous ces accords, (Pacte Briand-Kellog, conférence de Paris et de Washington) tentaient d'éliminer les guerres, d'en restreindre la portée.Il ne s'agissait pas de procès contre les vaincus, et les alliés n'eussent certainement pas pris l'initiative de la suggérer de 1J)3G à 1942.Pour nous résumer nous croyons que l'idée d'un procès international est bonne en soi, mais que la juridiction du tribunal de Nuremberg était fort discutable; ce qui est malheureux lorsqu'on pose un précédent.Nous croyons que le tribunal a procédé avec une objectivité que nous qualifierons de technique en raison des réserves que nous faisons sur la valeur des chefs d'accusation.Quant à ces derniers, nous admettons que c'est un bienfait pour l'humanité que l'on punisse les crimes qui ont été commis.Cependant tous les criminels auraient du être condamnes en raison de leurs crimes et non en raison de leur nationalité.Nous maintenons qu'on ne peut condamner un homme si le seul grief qu'on a contre lui se trouve en des actes qu'il a posés au nom de son pays.Autrement on met en péril l'autorité de l'Etat et on encourage la désobéissance: ce qui est contraire au Droit et à la Morale.Il resterait sans doute un fonctionnaire à qui l'on donne un ordre illégal, mais nous ne croyons pas qu'on puisse exiger cet acte, s'il doit le faire au péril de sa vie.Maintenant que tout est consommé, il ne nous reste plus qu'à espérer qu'étant toujours vainqueurs, nos chefs n'aient jamais à supporter la terrible contrepartie du nouveau droit international des crimes fie guerre.Le procès de Nuremberg a tout de même respecté certains principes fondamentaux que des vainqueurs futurs moins scrupuleux |>ourraient outrepasser.d'Iberville PORTIER I —Traité de Versailles, art.227 - 22S.II-Discours inaugural, Robert Jackson, Président du tribunal.III —Idem.IV — Acte d'accusation, premier chef.V — Me Boulier, professeur de Droit International à l'Institut Catholique de Paris.VI—Article 2, Code Napoléon, Pothiers, Migneaull (C.C.P.Q.art.SG13).N.B.Ces références concernent toutes le droit civil uniquement, et en l'occurencc il s'agit de droit criminel.Aussi ce n'est que par analogie qu'elles ont leur valeur.VII — l'acte Briand-Kellog met la guerre hors la loi.YIH — Constitution du tribunal international. Chronique de la Poéâie Nocturne Je revenais.La nuit par dessus le chemin Où je marchais était claire et pleine de lunes Et d'étoiles.Le vent entre les branches brunes Promenait une odeur de foin, de parchemin Vieilli et de morceaux de bois morts et humides Pourris de champignons aux miasmes acides.— Et les champs exhalaient leur bonheur inhumain Et l'air était si pur qu'il m'irritait les yeux.Enfin je m'éveillais dans ce calme suprême.Près du vent comme près d'une femme qu'on aime Je voulais percevoir tous ces parfums précieux Qui dévoilaient enfin leur mélange subtils.— Et les hommes dormaient.— Quand donc comprendront-ils Que ce n'est que la nuit que l'on peut voir les scieux?Automne sanguin, Dernière hémorragie de l'été sur son lit de mort, Moment suprême qui joint les deux hémistiches Des vers des saisons, Je marchais sous les domes rouges des branches, Virgule triomphale.La pluie qui tombait Infusait dans mon coeur la tristesse.Il était trop tard pour aimer.Rouge.Tout était rouge.Le prêtre était rouge.Les chapelets étaient rouges Et les yeux étaient tout verts de larmes.Je marchais dans l'automne de sang Sylvain GARNEAU Rouge 36 AMÉRIQUE FRANÇAISE Traqué par l'hémorragie des feuilles.Ah! ces raies et ces hauts le coeur Du vent.Aucune étoile dans mon âme.L'amour était mort, Les doigts aussi durs que des crottes De mouton.Jean McEWEN Poème à L.-L.P.Je vous tends simplement la main, et je vous dis — « A demain! » Puisque vos yeux sont pleins de ce que vous taisez je n'ai qu'à m'en aller en vous serrant la main.Plus tard vous me direz ce que je crois comprendre, car je suis tendre, et vous, désabusé.En attendant, soyons amis, prenez la main que je vous tends, je souris.A demain! Janine HEBERT CHRONIQUE DE LA POÉSIE Quand la lune jette son ivoire.Quand la lune jette son ivoire, Et que l'orbe est toute blanchie, L'inexorable labyrinthe s'ouvre en mille portes.Dans la plénitude du soir l'amertume meurt Et mon assouvissement est infini.Le chant lointain des étoiles Glisse au delà des rayons, Mais la sérénité est stérile Et la pâleur labile anéantit sa fraîcheur dans la nuit.Les immenses nuages violets Ont lacéré l'immutabilité lactaire Et la voûte bleutée a résorbée l'univers! Dans ma noire alcove, J'ai conservé la crainte des lunes-Tandis que L'océan albugineux joue l'opéra des ombres.Par les corridors du matin s'est enfuie la symphonie lunaire-Michel ROY Si.J'aurais voulu naître marquise Au temps d'une estampe effacée.On m'aurait appelée Céphise, Nul amant ne m'aurait trompée, J'aurais voulu naître marquise.J'aurais eu un mari très bête, Un gentilhomme pour amant, Le roi pour aller à la fête Et pour m'adorer, un manant.J'aurais ou un mari très bête.J'aurais aimé bien doucement Dans la soie et la dentelle.J'aurais veillé à la chandelle: Mon coeur aurait dormi content.J'aurais aimé bien doucement. AMÉRIQUE FRANÇAISE J'aurais sucé des bonbons roses Avec des grands airs de névrose.J'aurais goûté aux baisers fous, Mais brûlé tous mes billets doux.J'aurais sucé des bonbons roses.J'aurais écrit de jolis vers Sur le charme des yeux pervers, Les désirs des coeurs ingénus Et tous les plaisirs défendus.J'aurais écrit de jolis vers.Il n'y a plus de grandes dames.Il n'y a que des pauvres femmes Qui tristes et le coeur ému Ecrivent des vers jamais lus.Il n'y a plus de grandes dames.Claudine THIBAUDEAU Musique intérieure 0 toute la musique qui vient d'un peu de notes, toutes les chansons venant de quelques mots, les divins sons qui chantent et qui sanglotent et, tels les braseros, réchauffent, réconfortent et, pareils aux fontaines, grelottent.Mais ma musique à moi est laide et fade et lasse.Si elle a des silences, ils paraissent mielleux; si elle fredonne un peu, c'est avec discordance.Mais c'est la chanson qui dit ce que je pense : quelque chère romance de quelqu'une émotion.Jacqueline VYDT (Bruxelles) CHRONIQUE DE LA POÉSIE Pan Si j'ai quêté, par cet après-midi torride, 0 pin rêveur, ton sombre dôme palpitant, Pendant que les chevaux, libérés de leur bride, Parmi l'herbe flottante, ombrageux, vont broutant ; Si j'ai tendu mes pieds sur tes longues racines Crevant, le sol ainsi que des serpents de bois, Ce n'est pas que je crains les fléchettes divines Qui transpercent l'azur où, goulûment, je bois La ruisselante aurore et l'ardent crépuscule ; Si j'ai troublé ton rêve égaré dans le temps, C'est à cause d'un chant que mon esprit module Et qui m'échappe dès que mes doigts hésitants Cherchent les sons perdus de ma flûte muette.Mon être est lourd du poids des mondes inconnus.Seul au pied de l'Olympe en feu, ma voix fluette Perçant en vain l'espace immense des ciels nus, J'interroge les dieux et, pressant, les appelle.Mon infini tourment n'est connu que de moi Et je ne peux trouver cette chanson nouvelle Qui dira ma souffrance et peindra mon émoi.C'est pourquoi je tairai mes trop sombres pensées; Mon coeur se fermera comme un temple d'airain Et les humains, prenant des mines compassées, Parce que mes doigts purs ne sèment pas le grain, Diront : « Ce malheureux moissonne dans ses rêves Son blé sans chair n'engraissera pas notre corps.A nous les arbres verts aux écumantes sèves! L'ombre n'habite pas sous les érables morts Et la paix n'aime pas les peuples pacifiques ».C'est en vain, ô passant, que ta suprême voix Veut dévoiler au jour mes songes magnifiques.Je regarde en mon coeur impénitent et vois La longue caravane en marche de mes joies.Que le monde léger ignore ce désert Où mon âme fidèle a balisé ses voies.Il suffit de souffler en cadence un peu d'air Dans le roseau durci que ma main palpitante Ausculte : voix des dieux tu montes de mes doigts Et dissous dans l'éternité qui tente.Insensible gosier, c'est à toi que je dois Cet instant d'infini qui fixe ma pensée Dans le feu des soleils et l'eau des océans.D'un seul soupir, toute l'énergie amassée 40 AMÉRIQUE FRANÇAISE A même les vents fiers en mes poumons puissants, Je vais la dissiper afin que sur le monde Passe un frisson nouveau chargé de fol espoir.L'homme ouvrira son coeur traqué de fille blonde Au message éternel que lui dira'le soir Tandis que la lumière, appelée au silence, Taira, pour méditer, ses royales clameurs.La foi darde en mon sein la pointe de sa lance, J'arde : la flamme impie irradie et je meurs De ne parler plus haut que le bruit du tonnerre.Je veux vaincre la mort et tous les éléments.Je veux m'extraire des substances de la terre Et dominer de haut les sols gras et fumants Où grouillent les instincts voués à la défaite.Je veux partir, je veux abandonner les morts Et, m'élançant vers la félicité parfaite, Tendre dans l'air pourpré mes membres durs et forts Tandis que l'univers, alarmé de sa perte, Criera dans ses sanglots, tordu de désespoir : « Pan, le grand Pan n'est plus ! » et sa douleur offerte Eamènera sans lin, sous le ciel, le grand soir.Hervé BIRON.Cameroun Anciens exiles chers, Dites-moi la mer.A.R.Cameroun, Cameroun, sourde voix de Congo Rythmant d'un lourd tamtam les peines populaires Ignorantes du sort des espoirs sédentaires Où s'endorment de jeu des tambours rococo.Nous de poudre, de 1er et de casques vêtus Nous devant le tombeau des forêts éternelles Que de soins et de sang coûtent nos ingénus Babillcments de sotte et craintive hirondelle.Toi, les membres, de taches étoiles, Esclave dont le bras soudain me désarçonne Mon cher corps brun d'amour aux désirs étouffés.Le voilà ton héros étendu sur ce bras Basse branche de l'arbre auteur de l'ombre douce CHRONIQUE DE LA POÉSIE Où nos fougueux baisers se répétaient là-bas Sous quelqu'autre feuillage allégé par la mousse.Moi je pleurai bientôt cette stérilité Où sont vos mers de terre et vos chairs adorables Et m'étant retourné je traçai dans les sables Vos silhouettes bleues d'un rayon allumé Je sens d'ici les eaux, les varechs et les sels Où devront se blottir mes sens insaturables Dans l'étroit canal vert où les jours endurables Au désespoir tragique haussent leurs archipels.Pierre BEAUDET A quelqu'un d'autre De tout ce que nous avons été J'ai conservé le souvenir Mais il est froid comme en réserve Pour des jours de famine Toi ici ailleurs, Libéré de mes rêves tu vis Tu m'as donné un fil Un ou plusieurs Pour te trouver en me cherchant Et je t'ai dit ma volonté D'opposer à l'amour Image effondrée d'oubli et de sommeil Que nous portons en nous Comme la mort Nos deux vies parallèles Toi, dans le bois retiré visière fraîche De mon chemin de sable qui vole Ma pensée à ta pensée me ramène Si légère et lourde à porter.Jeanne LAPARRA Paris Un voeu Mourir par un matin d'automne, dans l'éclat du soleil qui met des diamants vermeils au gazon qui frissonne: Sous un ciel d'azur et d'argent digne d'un beau dimanche, au chant des oiseaux dans les branches, dans le parc frémissant. 42 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Par un matin plein de désir qui offrait ces merveilles, rumeurs du monde qui s'éveille, j'ai désiré mourir.Rivierenhof, 10 octobre 1939 Reçu de Belgique André THIERRY Départs O, ma blanche cargaison d'amour, Tel parfum de Chypre en Asie, Serez bientôt le seul amour De ma longue, inutile vie.Je suis toujours le passager De mes partantes caraveles, — Départs sans fin de mes pensées Vers quelle interminable échelle?Servant, serez-vous donc enfin Le port lointain des accostages, Car je suis las de mes matins Mortellement sans paysage.Roger FOULON Poème pour elle Moi qui n'ai plus l'idée de sourire je vais Dire un mot malgré moi lâcher un oiseau Tout autour de mon visage Quand il passera entre mes yeux et ma bouche Ses ailes de verre diapré au soleil Ma bouche sourira quand il passera lentement Mais il peut fuir vite dans mes cheveux prisonnier Jusqu'à ce que je cherche avec mon doigt Ton nom ou que je bute en me promenant Dans la campagne trop belle et prenante Je te désirerai alors à mon bras.Claude ROUSSEAU LES LIVRES Gameau, historien national par Gustave Lanctot aux Editions Fides, .Montréal On s'attendrait à trouver dans ce petit volume des précisions sur la formation littéraire, philosophique et scientifique de F.-X.Garneau.Il n'en est rien.A peu près pas d'analyse du personnage et de son oeuvre.Pour masquer celle carence et donner des proportions à son livre, M.Lanctot en remplit plus du tiers par une anthologie et une bibliographie.Le reste, la biographie et la critique de l'oeuvre qui encadrent l'anthologie, se réduit à peu de choses.La biographie n'est pas beaucoup plus qu'une simple enumeration.Garneau n'y est pas présenté comme un être humain en chair et en os, mais comme une abstraction.On n'y voit qu'un être qui aurait subi toute sa vie des impressions historiques.Presque tous les événements énumérés ne sont que prétextes à des réminescences ou à des réflexions sur le passé, sans que l'on sache trop, parfois, si ces idées naissent dans la tête de M.Lanctot ou dans celle de Garneau.Celui-ci nous apparaît essentiellement comme un être déterminé par les circonstances à écrire l'histoire de son pays.Cette altitude se comprendrait mieux si M.Lanctot n'avait voulu étudier que l'historien, mais on s'explique mal alors qu'il consacre une partie de son livre à étudier l'oeuvre poétique de Garneau.L'anthologie contient deux poèmes: « Les oiseaux blancs » et «Le vieux chêne», quelques extraits de «l'Histoire du Canada» et du « Voyage en Angleterre et en France », des « Pensées » et deux lettres.M.Lanctot a trouvé le moyen d'extraire de l'oeuvre de Garneau des pensées aussi profondes que celles-ci: «Parce que Louis XIV faisait trembler l'Europe, il fallait que les habitants de l'Amérique se battissent entre eux »: « La gratitude n'a jamais fait de mal à personne ». 44 AMÉRIQUE FRANÇAISE La critique de l'oeuvre poétique porte presqu'exclusivement sur le style alors que celui-ci n'a rien d'intéressant.Une étude de la pensée de l'auteur ou de l'évolution de ses idées aurait été plus fructueuse.Après avoir indiqué les influences qu'a subies Garneau en histoire, avoir fait le relevé des sources documentaires accessibles à l'époque, avoir tourné une dissertation sur les qualités générales de Garneau comme historien, il ne reste presque plus d'espace pour la critique historique proprement dite.Aussi M.Lanctot se contente-t-il de réfuter brièvement toutes les attaques qui ont été faites contre Garneau et d'en soulever de nouvelles.Il lui reproche en particulier de n'être pas objectif, d'argumenter, d'approuver ou de condamner.Or c'est précisément une des tâches de l'historien d'approuver ou de condamner.Il suffit de garder une stricte impartialité, qualité que l'auteur reconnaît en Garneau.Ce qui est plus grave c'est que M.Lanctot se contredit lui-même en affirmant un peu plus loin: « Garneau, esprit objectif et clair, domine toujours son sujet de haut.» M.Lanctot reproche aussi à Garneau de manquer de rétrospective historique, de ne pas se pénétrer des sentiments et des idées de l'époque, sans se rendre compte qu'il manifeste lui aussi le même défaut en approuvant le blâme que fait Garneau à Louis XIV dans sa politique contre les Huguenots.Il faut en effet se rappeler qu'à l'époque, la liberté religieuse n'était pas un principe reconnu en Europe.Garneau, historien national, nous semble donc un livre superficiel, fait à la hâte et n'apportant aucune précision sur le sujet.Dollard PERREAULT Ballades de la petite extrace par Alphonse Piché aux Editions Fcrnand Pilon (avec illustrations d'Aline Piché) Voilà un recueil de poèmes qui mériterait d'obtenir le même succès que celui de Jean Narrache, il y a une douzaine d'années.Il le mériterait d'abord parce qu'il est bien supérieur au livre de Coderre et aussi parce qu'il exprime ausi bien, sinon mieux, certains aspects de l'âme canadienne.Piché se classe du premier coup au nombre restreint de nos poètes authentiques.Il a un rythme bien à lui et une forme d'incantantion qui lui est propre. LES LIVRES 45 Je disais il y a un instant que la poésie de Piché rend un son authentiquement canadien; ce n'est pas qu'elle se perdre dans un vain régionalisme.L'universel est atteint à travers ce que certaines de ses ballades peuvent avoir de particulariste, de typiquement canadien.Ce qui plait dans ce recueil de poèmes, c'est la franchise, voire la rudesse de l'inspiration qui s'allie constamment à l'originalité dans l'expression.Bref, voilà plus qu'une promesse, voilà un excellent recueil de poésie, un des meilleurs qui aient paru ces dernières années.Les illustrations d'Aline Piché sont sobres et fortes.François HERTEL Baudelaire PAGES CHOISIES.(FIDES - 1940) Les « FLEURS DU MAL » ne sont pas fanées.Au contraire, divers éléments ont contribué à leur donner une popularité qui va toujours croissant: le besoin de la société contemporaine de s'évader de la réalité, souvent par le morbide; la pénétration baudelairienne dans les replis de l'âme humaine, qui plait à l'âge psychologique; son génie d'évocation: et il ne faut pas oublier la grande popularité dont il jouit chez les jeunes.Les Editions FIDES ont osé recueillir quelques-unes de ces « fleurs maladives » et aussi quelques pages de critiqué, et les ont groupées dans la collection Sêlecta, dont le format entre facilement dans la poche de gilet des messieurs ou peut aller se loger confortablement, avec plusieurs de ses frères, dans les sacs à main contemporains de ces dames.Est-il moral?N'est-il pas moral?La grande question, l'éternelle question se pose pour Baudelaire.Certains critiques modernes, de l'âge des conversions, qui aimeraient lire Baudelaire sans être excommuniés, prétendent, qu'il est un poète catholique.D'autres par contre ne voient en lui qu'un être satanique, et sont prêts à lui mettre ce vers de Richepin dans la bouche: «Si Dieu existait, je serais pour le diable.» Entre ces opinions, s'élève Hertel.Que restait-il?Les limbes dites-vous?Eh bien! c'est justement ce qu'y voit Hertel.En effet, Hertel, dans son intéressante préface île l'ouvrage, (sauf la première page qui ressemble trop à l'Histoire de la Littérature de Calvet) déplore qu'on ait changé le 46 AMÉRIQUE FRANÇAISE titre original, qui était: « les Limbes, » pour les Fleura du mal.Ciel, enfer, ou limbes peu importe.C'est de Baudelaire qu'il s'agit, de ce grand poète du XIXe siècle; et ce qu'on peut lui reprocher avec raison au point de vue moral, lui est vite pardonné pour son unique poésie.Mais si l'on tient à faire habiter sa poésie dans l'un des mondes connus ou imaginés de l'homme, pourquoi alors ne pas choisir la terre?Baudelaire a passé toute sa vie dans un état, que chaque mortel ne connaît guère que quelques heures.Cet état est le grand ennemi de Baudelaire; il le personnifie même: c'est l'ENNUI, «ce monstre délicat», qui fait chercher au poète toute cause capable de briser la monotonie de la vie.Quand il a épuisé toutes les ressources de la vie ordinaire, qui suffisent généralement à l'homme, il cherche dans le Hashchisch, dans la débauche, dans la perversité, les joies que la vie simple lui refuse, pour s'échapper du Spleen.Contrairement aux romatiques, ce poète ne se plaît pas dans la douleur, il veut en sortir à tout prix: « .bien loin de ces miasmes morbides .heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse, s'élancer vers les champs lumineux et sereins.» Mais bientôt, incapable de se leurrer plus longtemps, il retombe « sur le sol, au milieu des huées, et ses ailes de géant l'empêchent de marcher.» Puis il s'habitue peu à peu, devient plus calme: « Sois sage Oh ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.» Il vit intensément pour quelque temps, mais il ne peut chasser l'idée de la mort qui le hante continuellement; elle s'empare de lui et tantôt lui fait dire: « .qui préférerait en somme, la douleur à la mort, et l'enfer au néant.» et tantôt: « Plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel, qu'importe?Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau.» Cette dernière citation résume tout Baudelaire: Du nouveau, voilà ce qu'il chercha toute sa vie; et sa mélancolie maladive vint de ce qu'il s'aperçut que tous ses espoirs, comme l'a dit Corneille: « N'étaient que ces beautés, dont l'éclat ébloui, mais qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en a joui.» Lorsque la mort entra chez Baudelaire, ce fut sa délivrance, son seul espoir de voir ses aspirations inassouvies réalisées dans un autre monde.Dans le recueil des « Pages Choisies », on trouve suffisamment de poèmes caractéristiques pour se faire une idée juste de Baudelaire, quoiqu'on y souhaiterait la présence des poèmes sur la Beauté, ou encore « Le Crépuscule du soir», et un conte comme le « Mauvais vitrier ».Quant aux pages de critique artistique et littéraire, qui se trouvent dans les « Pages Choisies », on a l'impression que Baudelaire a vu très juste à son époque; mais il faut avouer que la poésie de Baudelaire est très su- LES LIVRES 47 périeure à sa prose.Si l'obscurité de la pensée est une qualité en poésie, il n'en est pas de même en prose.Son article sur le Rire est réussi, en tant qu'il donne en le lisant, la parfaite illustration du phénomène dont il s'agit.L'article sur Daumier est un très bon documentaire sur la caricature de l'époque.Quoiqu'on hésite à traiter Baudelaire de plagiaire, on ne peut s'em-pêcher de remarquer la traduction presque littérale d'un essai D'Edgar Poe, qui .s'intitule «The philosophy of Composition», qui est signé Baudelaire, et appelé: « Genèse d'un poème.» Pour celui qui désire connaître l'art de Baudelaire, l'édition de Fides est bien suffisante.Si le lecteur se découvre alors un goût baudelairien, « Les Fleurs du Mal » éditées au complet par les éditions Variétés, et les « Petits contes en prose » de la maison Parizeau, compléteront heureusement sa collection.D'ailleurs Ilertcl nous avertit dans sa préface, que le choix des pages de prose fut fait, pour nous donner une idée plus complète de Baudelaire; et l'on sait gré à Herlel d'avoir lu l'oeuvre de ce poète, qu'il ii très bien comprise d'ailleurs, et de ne pas s'être arrêté au poème: « Le Mauvais Moine ».Manon COTE • Qui dit renommée, dit publicité.* * * Les demi-dieux actuels que la publicité a placés sur un piédestal redeviennent des animaux raisonnables lorsque l'on considère en eux le point de vue scatologique.* * * Certains ouvrages pornographiques appellent art ce qui devrait être qualifié: vice.* * * La critique, qu'elle soit flatteuse ou non, occupe l'esprit de ceux dont elle est l'objet (quoiqu'ils en disent), l'ignorance de leurs actes les occupe autant.Olivier GOUIN J.,,,,.I AMIF'.NDC Pa»l-L JULICN (.IMPRIMERIE de LA M I PA N DE ' «57 BUE STOENISMONT8CAI CANADA • TCL B(l»IH till odJlmprimtur Spéciatiiè, au Service Jti (Cditeu ri Téléphone : BEIair 3196 TOUT HABIT EST STRICTEMI Habi ti — Habit 269 est, ru M O A LA MAIN SUR MESURE! 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