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Titre :
Amérique française
Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. [...]

Publiée principalement de 1941 à 1955, la revue Amérique française est la première grande publication vouée essentiellement à la diffusion de la création littéraire québécoise. D'abord mensuelle, Amérique française se fait plus tard bimestrielle puis trimestrielle. Sa publication est suspendue de 1956 à 1962.

Fondée à Montréal par Pierre Baillargeon et Roger Rolland en 1941, Amérique française est dirigée par Baillargeon jusqu'en 1944. Durant cette période, elle constitue une rampe de lancement originale et moderne qui permettra à plusieurs nouveaux talents de se faire connaître.

Anne Hébert, Yves Thériault, Rina Lasnier, Pierre Vadeboncoeur, Jacques Ferron, Roger Lemelin, Adrienne Choquette, mais aussi des collaborateurs plus établis comme Léo-Paul Desrosiers, Alfred Desrochers, François Hertel et Guy Frégault participent alors à la revue. Ces collaborations prennent principalement la forme de brèves oeuvres de fiction et de poésie, mais aussi d'essais et de critiques littéraires.

De novembre 1944 à janvier 1946, Amérique française est dirigée par Gérard Dagenais, des Éditions Pascal, qui en profite pour mettre en avant les auteurs qu'il publie, dont Gabrielle Roy et Carl Dubuc. La littérature inédite cède un peu de place à l'essai sur l'art et aux questions sociopolitiques, à la chronique de livres et à la publicité. Chaque numéro de la revue contient maintenant 80 pages plutôt que 56.

Le polémiste François Hertel prend la barre d'Amérique française en 1946 et donne à la revue un ton spirituel qu'on trouve plus communément dans les revues d'idées à cette époque. La portion littéraire est toutefois toujours présente; on y publie des contes, des nouvelles et de nombreux courts poèmes. Les jeunes auteurs Félix Leclerc, Yves Thériault et Andrée Maillet y contribuent.

La publication d'Amérique française est interrompue à l'été 1947 lorsque François Hertel en quitte la direction. Elle reprend en 1948 grâce au rachat de Corinne Dupuis-Maillet, qui lui donne une facture matérielle remarquable.

Une ligne plutôt traditionnelle est donnée dans les essais qui y sont publiés sur l'art, mais Corinne Dupuis-Maillet permet à quelques jeunes auteurs, dont plusieurs femmes, de collaborer à Amérique française. De nouvelles collaboratrices comme Judith Jasmin, Solange Chaput-Rolland et Françoise Loranger ajoutent à la participation féminine à la revue.

En janvier 1952, Andrée Maillet publie son premier numéro comme directrice d'Amérique française; une aventure qui se poursuit jusqu'en 1955. C'est la période la plus prolifique pour la revue qui s'impose comme un terreau de création et de liberté primordial pour la littérature québécoise moderne.

On y trouve entre autres des poésies de Roland Giguère, de Gaston Miron, de Fernand Ouellette, de Cécile Cloutier et d'Anthony Phelps ainsi que des textes d'Andrée Maillet, de Jacques Ferron et de Jean-Jules Richard. Durant cette période, Amérique française donne aussi un nouvel élan à la critique littéraire.

En 1956, Amérique française laisse la place libre à Écrits du Canada français, principale revue littéraire concurrente. Sa publication est suspendue jusqu'à de nouvelles tentatives de la raviver qui s'avéreront infructueuses en 1963 et en 1964.

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1985, vol. VII, p. 228-229.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

Éditeur :
  • Montréal :[s.n.],1941-
Contenu spécifique :
juin-juillet
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
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Références

Amérique française, 1947, Collections de BAnQ.

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AMERIQUE FRANÇAISE REVU E MENSUELLE MADELEINE GARIEPY T.S.ELIOT ODETTE LEGER MAURICE G ABE ROGER BRIERE 1947 JUIN-JUILLET 35c MONTREAL TOUT HARIT EST STRICTEMENT; ïr.Sl, A LA MAIN SLIP MESURES H a b i t s - ~ Habits ç{ u soir—-Paletots 2 6 9 est, r u ç • 5: ' e - C a t h c r i n e MOII.i :1c A L 077, rue Victoria Telephone Montreal MA.5038 PL.(1152 LE REX.DEZVOU* DES GOURMETS SUPER STEAKS REPAS SUCCULENTS BIERE et VINS AMERIQUE FRANÇAISE REVUE MENSUELLE JUIN-JUILLET 1947 VI IEME ANNEE, No 6 La revue Amérique Française est imprimée sur les presses de l'Imprimerie Brabant à Montréal — L'abonnement est de $3.50 par année (10 mois) — Les collaborateurs ont l'entière responsabilité de leurs écrits.— Toute reproduction interdite sans autorisation.Adresser toute communication à Amérique Française, 822 est, rue Sherbrooke, Montréal, Que.Directeur: FRANÇOIS HERTEL Secretaires ( JEAN-MARC LEGER à la rédaction: ) FRANCOIS PELADEAU ( ANDRE ANTONUK Administrateur: JEAN TETREAU -Sommaire- Le roman de la Rose — Madeleine Garicpy 2 Portrait de femme — T.S.Eliot • 13 C'était une toute petite fille jouant au grand jeu de la vie — Odette Léger 19 Landpartie — Maurice Gabe 22 Chronique de la poésie 31 Complainte du poëte sans amour — Maurice Gabe 38 Odior et Hélenette — Roger Bribe 42 Chronique des livres 48 LE ROMAN DE LA ROSE Guillaume dcLorris Jean de Mcung "Ce est li Romanz de la Rose Où l'art d'Amors est tôte enclose." Voici comment, dès les premiers vers, on nous fait savoir, très élégamment et si naïvement le sujet du long poème qui va suivre.(27,780 vers).11 s'agit donc de l'amour, non pas tant dans son sens large que dans le sens très précis de l'amour courtois du XlIIe siècle.Ernest Langlois qui fit de remarquables études sur le Roman de la Rose nous le définit ainsi : "récit d'une intrigue amoureuse, réelle ou imaginaire, entre l'auteur et une .jeune fille dont, il ne nous a pas révélé le nom.Il a enfermé le récit dans le cadre d'un songe."0) Le songe avait l'avantage de rendre plus compréhensible l'emploi de personnifications et d'allégories, la jeune fille devenait la Rose et ses sentiments, des personnags distincts.Cette oeuvre écrite par deux hommes de tempéraments tout différents et à quarante ans d'intervalle, remplira plus ou moins la promesse de contenir un art d'amour.La première partie, écrite par Guillaume de Lorris, en sera un exposé autrement plus fidèle que la deuxième et plus importante partie, écrite par Jean de Mcung.Celui-ci fera intervenir des considérations philosophiques, historiques, scientifiques qui feront dévier l'oeuvre de sa direction première, tout en lui gardant une empreinte assez forte 2*'"' AMERIQUE FRANÇAISE AMERIQUE FRANÇAISE 3 de l'amour courtois, puisqu'on y voit la réaction qu'il a provoquée.Que doit-on entendre par cette expression : amour courtois ?Ces mots, nous dit Louis Thuasine : "évoquent à l'esprit les idées de politesse et d'élégance qui régnaient dans les cours princières du XlIIe siècle." (2> Ces idées s'étaient formées sous l'influence des clercs qui connaissaient le latin et avaient introduit le goût de l'Antiquité et surtout d'Ovide dans l'aristocratie française.En effet, c'est se faire une bien fausse idée du Moyen-Age que de croire qu'il ignorait les Anciens.Pour bien comprendre l'amour courtois, il est intéressant de voir quelle était la situation de la femme et la conception qu'on se faisait du mariage au début du XlIIe siècle.Car ce sont là deux réalités qui vont donner son caractère à l'amour courtois.Il idéalisera la femme et méprisera complètement le mariage.Le résultat en sera l'amour idéal et platonique du troubadour pour sa Dame, sentiment d'origine albigeoise; ou l'amour passion en dehors du mariage.Celui-ci étant considéré avec mépris, et par les esprits idéalistes qui n'y voyaient qu'un vulgaire marché, et par les esprits égoïstes qui y voyaient un frein à leur liberté.A cette époque, la femme, jeune fille ou veuve, était forcée de se marier sur l'ordre de son suzerain et cela sans qu'elle fût consultée en rien sur ses goûts ou ses aspirations.Le mariage était un marché beaucoup plus qu'un sacrement, les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir et l'on conclut bien vite que le mariage et l'amour ne pouvaient aller de pair.C'est ce qu'enseigne André le Chapelain dans son "De Arte boneste amandi" écrit au début du XlIIe siècle, allant encore plus loin, il écrira : "qu'il ne convient pas d'aimer celles dont la pudeur est d'aspirer au mariage".Les témoignages abondent en ce sens, voir "Les Débats du clerc et du cbevalier", — le "Jugement d'amour" et autres. 4 AMERIQUE FRANÇAISE Il ne faut donc pas se demander, comme le faisait Gaston Paris, pourquoi, dans Le Roman de la Eose : "l'Amant étant épris d'une jeune fille, l'idée du mariage ne semble pas même se présenter à l'esprit de l'auteur".O) Cela sûrement, n'aurait pas été de mise dans un traité dé l'amour courtois.Pourtant, du moins dans la première partie écrite par Guillaume de Lorris, la femme est traitée avec respect et sympathie.En effet, c'est le moment où la femme prend un rang dans la société française, grâce à l'influence du christianisme et du lyrisme des troubadours, et Guillaume dira : "Honore les femmes; prends leur défense lorsqu'elles sont attaquées.Sois soigné dans ta mise et dans ta personne.Sois gai, ne sois pas avare ni orgueilleux.Pour être uni parfait amant, mets ton coeur en un seul lieu." Tels sont donc les conseils que doit suivre l'Amant, s'il veut conquérir la Rose que son coeur désire.Jean de Meung semble être d'un autre avis et il n'hésite pas à accuser les femmes de tous les vices connus.L'amour dont il parle n'a rien de courtois ou d'idéaliste, et l'on a plutôt la réaction du bourgeois à toutes ces subtilités amoureuses.C'est ainsi que le Roman de la Rose est à la fois la fine fleur du rom.™ courtois et la réaction réaliste et savante qui devait suivre.Il est curieux de noter que déjà la réaction réaliste se veut scientifique comme plus tard avec Rabelais, Montaigne et les Naturalistes de 1860.Cela vient pour une bonne part de l'influence d'Aristote sur tout le Moyen-Age, influence très évidente dans l'oeuvre de Jean de Meung.Il veut presque écrire un traité de vulgarisation sur toutes les sciences et choses qu'il connait.Il voudrait parler de tout, "Car il fait bon de tout savoir" (v.15214) d'Aristote il tient son goût pour les choses de la nature et pour la cosmologie.Jean de Meung étudie à l'Université de Paris presqu'au même moment que Thomas d'Aquin, l'on est en pleine effervescense philosophique et scientifique.Pourtant "nous ne découvrirons à AMERIQUE FRANÇAISE 5 peu près pas chez lui, (Jean de Meung) de références à Aristote ; niais il a bel et bien, comme on dit, sa philosophie dont l'imprégnation donne sens et couleur au moindre verset de son poème."*4) On remarque aussi l'influence du Timée de Platon par exemple sur des notions d'etre et de création.L'attitude de Jean de Meung envers la richesse et les grands de ce monde est la réplique médiévale de celle de Juvénal et de Lucrèce.De celui-ci il garde aussi le matérialisme réaliste et le dédain de l'amour courtois : "il est positif et réduit l'amour aux plaisirs des sens, imitant en cela Lucrèce qu'il ne cite pas mais dont l'influence ne laisse pas d'apparaître."(5> Guillaume de Lorris lui, subit fortement l'influence d'Ovide, et il le fait voir avec un goût délicat et un sens rare d'à propos.Ainsi le portrait d'Envie est excellent quoiqu'imité de l'auteur des Métamorphoses.Dans la seconde partie du Roman de la Rose, ce sont ses idées morales et sociales que l'on retrouve; les vices des hommes sont la cause de la condition misérable de l'humanité et non la fantaisie des dieux.Enfin, on ne saurait passer sous silence l'influence énorme d'Alain de Lille et de son "De Planctu Naturae." Plus de 5,000 vers du roman en sont inspirés.On pourrait en dire presqu'autant du "De Consolatione Philosophiae" de Eoèce.C'est surtout Jean île Meung qui leur emprunte des idées sur la nature, les sciences, la destinée de l'homme.De tout ceci, on peut conclure deux choses : le Roman de la Rose n'est guère original, ni dans sa conception, ni dans les idées (pie l'on y trouve, son mérite lui vient de l'art délicat de Guillaume et de la robustesse de Jean.De plus il prouve jusqu'à quel point le Moyen-Age était imbu de l'Antiquité, contrairement à l'opinion courante qui veut faire de la Renaissance la découverte subite des Anciens.Les poètes de la Pléiade en ont surtout révélé 6 AMERIQUE FRANÇAISE un nouvel aspect."Ils ont abordé.l'étude des poètes anciens avec une autre âme, une autre sensibilité et une autre imagination qu'on ne l'avait fait jusque-là; et c'est dans la nouveauté de l'interprétation qu'a consisté leur véritable originalité".*6) Le Roman de la Rose, farci qu'il est d'imitation de l'Antiquité nous convainc facilement que les écrivains du Moyen-Age connaissaient la vieille tradition littéraire latine.La première partie du Roman, parue vers 1237, compte 4,008 vers, l'auteur Guillaume de Lorris devait appartenir à la noblesse, du moins c'est ce que laisse entendre son mépris des vilains : Vilains est fel et sanz pitié Senz service e senz amitié (v.2,077) Ce qu'il se proposait d'écrire était un Art d'aimer destiné à plaire à la haute société; le cadre sera un rêve du poète dans lequel il tente de conquérir l'amour d'une jeune fille, sa Rose.Cependant la Rose ne saurait avoir les sentiments d'une jeune fille.Il fallut donc recourir à la personnification des sentiments contraires qui s'agitent dans l'âme d'une jeune fille devant l'amour.Ce sont eux qui motivent l'intrigue, il y a l'Amant; ses alliés Bel Accueil, Franchise.Oiseuse et Pitié; de l'autre côté il y a Danger, Jalousie, Peur, Chasteté qui sont ses ennemis.Le Poète aura beaucoup de mal à gagner les bonnes grâces de la Rose qui hésite, s'éloigne, puis revient.Il y a d'autres personnages qui viennent, à l'aide de l'Amant, ce sont le dieu d'Amour et Vénus sa mère.Le dieu expliquera lui-même ce qu'il faut faire pour mériter l'Amour et quels en sont les biens et les maux.Il ne manque pas de le prévenir des malheureux effets d'une grande passion ! AMERIQUE FRANÇAISE 7 Car bien saches qu'amors ne laisse Sur fins amans color ne graisse (v.2,549) L'Amant persiste pourtant clans son projet, malheureusement les difficultés se multiplient, son ami préféré, Reï Accueil, doit s'enfuir devant les menaces de Danger, Honte et Peur et lui de se plaindre et de désespérer.Un nouveau personnage, Raison, vient alors lui reprocher sa folie, son aveuglement fatal qu'aucun malheur ne semble ébranler.L'Amant ne veut pas l'écouter et tente de gagner par la flatterie Danger, le plus redoutagle ennemi.Il obiient la permission de contempler sa Rose, puis, grâce à l'intervention de Vénus, il peut enfin prendre "un baiser de la Rose, baiser si doux et si savoureux que toute sensation de douleur disparut en lui." Mais Jalousie furieuse réussit à enfermer Bel Accueil dans une haute tour et L'Amant de pleurer et de trouver la vie bien amère.Là s'arrête la manuscrit de Guillaume de Lorris.Le poème n'était pas fini, mais on peut croire qu'il n'était pas loin de l'être."Il manque peu de chose au poème de Guillaume pour être complet, même si l'Amant devait cueillir la Rose,"*7) nous dit Ernest Langlois.En effet, les proportions toujours justes et modestes du poème nous laissent prévoir une conclusion prochaine.L'enchaînement des parties fut, dans cette première oeuvre, remarquable par sa logique, son ingéniosité, sa clarté qui parvint à rendre compréhensible une situation et une intrigue fort complexes.Les grandes qualités de ce poème sont la délicatesse et le charme avec lesquels l'auteur traite un sujet qui n'était pas nouveau et prêtait à la satire grossière ou à la charge sentimentale.Il évita ces pièges grâce à la fraîcheur de ses allégories et à la qualité de douce intimité qui règne dans son oeuvre.Sa peinture de Maux d'amour fait preuve d'une connaissance remarquable du coeur humain et de qualités rares d'observateur.Le Prin- 8 AMERIQUE FRANÇAISE temps, le Malin, le Verger sont des descriptions pleines de poésie et, de finesse.Enfin, les portraits pittoresques des vices qui sont exclus du verger enchanteur font preuve d'une justesse aigiie dans le trait qui dessine si jamais certains types.Telles sont Vieillesse et Papelardie.On peut évoquer ici le nom de La Bruyère.Jean de Meung entreprit une quarntaine d'années plus tard, la tâche de terminer le Roman de la Rose.C'était un bourgeois réaliste et savant qui ne ressemblait en rien à son prédécesseur.Aussi, la deuxième partie de l'oeuvre est la contre-partie de la première.C'est la réaction d'un homme robuste et bon-vivant aux quintessences de l'amour courtois.Il va prendre 17,500 vers pour achever un poème presque terminé; dans ceci, il va entrer de tout, sans comptrr que cela est fait sans plan, avec des digressions continuelles souvent hors de propos et de proportions L'Amant était donc plongé dans le désespoir, Jean de Meung s'empresse de lui envoyer Raison qui conseille de fuir l'Amour : Se tu le suiz, il te suira Se tu t'en fuiz, il s'en fuira (v.4,357) Voyant qu'elle ne gagne rien, Raison se met à lui parler de l'attitude à prendre en amour; elle dit qu'il vaut toujours mieux être trompeur que trompé, (v.4,400) précepte qui eût scandalisé Guillaume." Elle parle ensuite de l'imprudence de la jeunesse, de l'expérience qu'amène l'âge.Puis elle parle des richesses, montre pertinemment que celui qui sait être heureux avec ce qu'i1 possède est le seul hoimne vraiment riche.Elle cite Pytha-gore, parle de la grandeur de la Charité, rappelle l'histoire de Néron et de Sénèque, elle emploie un langage des plus réalistes, en appel'e au Timée de Platon etc.etc.L'Amant est excédé d'un AMERIQUE FRANÇAISE 9 tel flot de paroles, il s'empresse d'aller plutôt demander conseil à la Vieille qui garde Bel Accuei1 enfermé.La vieille courtisane lui conseille de se perfectionner dans le savoir et la galanterie, puis ajoute qu'une bourse bien garnie vaut toutes les qualités possibles aux yeux d'une femme.La seule femme qui semble trouver grâce devant Jean de Meung, c'est Héloise parce qu'elle fit tout pour détourner Abailard de l'épouser.Puis dans la personne de Faux-Semblant, il attaque les ordres mendiants, leur reproche leur hypocrisie, leur richesse scan-da'euse.Plus loin "la vieille débite sa confession qui compte plus de dix-huit cent vers ! C'est le code de l'amour commercialisé, exposé, en-professo par une vieille prostituée, ancêtre authentique de la Belle Heaulmière de Villon et de la Macette de Ré-gnier."(y) E'ie termine son interminable monologue par le conseil qu'il faut se hâter de profiter de la vie.C'est le conseil de Ronsard.Elle ajoute que la femme étant née libre tend toujours à retrouver sa liberté.Est bien naïf celui qui prétend s'attacher une femme par 'c mariage : Car Nature n'est pas si sote Qu'elc face naistre Marotc Tant seulement pour Robichon Se l'entendement i fichou Ne Robichon pour Mariete Ne pour Agnès, ne pour Perrete, Ains nous a faiz, beaus fiz, n'en doutes, Toutes pour touz c touz pour toutes, (v.13,873) in AMERIQUE FRANÇAISE Guillaume de Lorris, lui qui conseillait avant tout de placer son amour en seul lieu, ne pouvait trouver un démenti p'us cru.L'exagération de la délicatesse devait faire naître par réaction une rudesse de sentiment assez poussée.Aux préciosités du premier s'opposent les trivialités du second.Cependant, il faut remarquer que Jean de Meung admire avec enthousiasme certaines vertus comme la franchise et la charité, qu'il loue Dieu de sa création qu'i1 trouve magnifique : Don il portait en sa pensée La belle fourme pourpensée.(v.16, 728) Il admire le peuple et n'hésite pas en pleine féodalité à prêcher l'égalité des hommes : Noblece vient de bon courage, Car gentillcce de lignage N'est pas gentillece qui vaille Pour qui bonté de cueur i faille, (v.18, 607).Son indépendance de pensée et sa vigueur d'écrivain lui font pardonner certaines fautes de goût et de délicatesse.Ses connaissances étaient remarquables et il voulut 'es mettre à profit dans son oeuvre qui se termine par la conquête de la Rose et le réveil du dormeur.Bien des reproches ont été fait au Roman de la Rose, surtout à la deuxième partie qu'il fut accusé d'imitation, d'immoralité et de fouillis.Jean de Meung ne fut pourtant pas attaqué de son AMERIQUE FRANÇAISE 11 vivant, ce n'est que deux siècles plus tard que le chancelier Gerson et Christine de Pisan s'élevèrent contre le Roman.Pourtant, c'est l'oeuvre de Jean de Meung qui valut surtout au Roman de la Rose l'immense succès qu'il connut.Ce succès dura des siècles et se répandit même hors de France.Van Aken en fit une traduction flamande, Chaucer une anglaise et Pétrarque .considère que c'est, pour son époque, le chef-d'oeuvre de la 'ittérature française.L'influence en fut énorme sur Ronsard et son école qui pourtant s'élevait contre cette influence.Car il est vrai qu'elle fut souvent mauvaise, donnant un succès sans limite aux allégories et aux personnifications, ouvrant la voie à des oeuvres obscures, sèches, sasn fraîcheur et sans poésie.Il né faudrait pas, pourtant, exagérer le rôle du Roman de la Rose qui, somme toute, ne fit qu'illustrer avec talent des idées et des travers qui étaient dans l'air.Il faut se rappeler que Guillaume n'a pas créé 'e genre dont son poème est la plus brillante illustration.D'autre part, surtout du point de vue des idées et de la langue, le Roman de la Rose reste une oeuvre pleine de sève et de promesse.Rabelais, Ronsard, Marot, La Pontaine, La Bruyère y puisèrent un enseignement vigoureux.Bien des idées sur la destinée, le clergé, la noblesse, les femmes, le peuple, qui devinrent, plus tard, monnaie courante en France, furent exprimées en littérature pour la première fois dans l'oeuvre de Jean de Meung.Pour donner un exemp'e, il est intéressant de noter que dans le Roman, l'homme nous est montré dominant la nature et libéré de la fatalité antique.Cette attitude philosophique vient du christianisme et n'avait encore été exprimée que dans des oeuvres spécialisées, celle d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin.Cette nouvel'e prise de conscience propagée par Jean de Meung et d'autres eut pour résultat le merveilleux essor scientifique moderne déterminé par l'idée nouvelle que l'homme n'a pas à subir la nature mais à la dominer. 12 AMERIQUE FRANÇAISE Cette oeuvre qui clôt le Moyen-Age apporte donc, outre de mauvais conseils, des idées générales que devaient féconder la Renaissance et les Temps modernes.Etienne Pasquier parle du Roman de la Rose en ces termes aimablement lucides : "Voulez-vous quelques sages traits ?'es voulez-vous de folie ?vous y en trouverez à suffisance; traits de folie toutes fois dont pourrez vous faire sages." MADELEINE GARIEPY.BIBLIOGRAPHIE Faral E.: Le Roman de la Rose et la pensée française au XHIe siècle : Revue des Deux Mondes, 15 sept.1926.Recherches sur les sources latines des contes et romans courtois du Moyen Age : Champion Paris 1913.Langlois E.: Origines et Sources du Roman de la Rose : Paris 1891.Les manuscrits du Roman de la Rose, (description et classement) : Lille 1910.Parc G.(O.P.) : Le Roman de la Rose et la scolastiquc courtoise : Paris 1941.Paris G.: La Littérature française au Moyen-Age; 5 édition, Paris.Petit de Julleville : Histoire de la littérature française, II 105.Thuasmc L.: Le Roman de la Rose, Paris, 1929.Meung Jean de (Guillaume de Lorris et) : Le Roman de la Rose, édition critique par Francique-Michel.(1) Histoire de la littérature française : Petit de Julleville.(2) Le Roman de la Rose.— L.Thuasmc, Paris, 1929.(3) La littérature française au Moyen-Age.— Gaston Paris, Paris.(4) Le Roman de la Rose et la scolastiquc courtoise.Parc G.O.P.(5) Le Roman de la Rose.— Louis Thuasmc.(6) Sources Latines des Contes et Romans.E.Faral.(7) Histoire de la littérature française.Petit de Julleville.(8) Le Roman de la Rose.— Louis Thuasmc.(9) Le Roman de la Rose.— Louis Thuasmc. Portrait de femme (D'après l'anglais de T.S.Eliot) — I — Dans la fumée et l'embrun d'un après-midi de décembre, Situez le décor qui s'érige de lui-même, on dirait, Avec : "J'avais réservé cet après-midi pour vous"; Et quatre chandelles dans la pénombre de la chambre Et quatre cercles de lumière tremblante sur le plafond : — Atmosphère de crypte où dort Juliette Et préparé pour toutes choses à dire ou à taire.Nous revenons, dirons-nous, d'entendre le dernier Polonais Transmettre les Préludes à l'aide de ses cheveux et du bout de ses doigts.•'Tellement intime, ce Chopin, que vraiment son âme Ne devrait être invoquée que parmi les amis — Quelques deux ou trois, qui ne touchent à la fleur Qu'on maltraite et questionne dans les salles de concert".Ainsi glisse la conversation Sur un flot de velléités et de regrets habilement amorcés Aux sons atténués des violons Mêlés aux voix des cornets lointains, Et commence : AMERIQUE FRANÇAISE LJ M AMERIQUE FRANÇAISE "Tu ne sauras jamais combien chers ils me sont, les amis; Et combien, combien l'are et étrange, il est de trouver Dans cette vie, tant et tant faite de retailles — (Mais non, je n'aime pas ça.,.tu sais ?Tu n'es pas aveugle, Tu es très perspicace !) De trouver un ami qui possède ces qualités, Qui possède et qui prodigue Ces qualités dont se nourrit l'amitié : Car il m'est bon de te dire cela, h toi — Sans ces amitiés — la vie ?.quel cauchemar I Dans le tourbillon des plaintes du violon Et des ariettes De cornets fêlés, Dans nia cervelle commence le bruit sourd d'un tam-tam Martelant stupidement un prélude impromptu, Capricieux, monotone, Et qui devient une fausse note bien défhrie.Allons prendre l'air, dans l'ivresse du tabac, Admirer les monuments, Discuter les derniers potins, Ajuster notre montre sur les borloges publiques Et nous asseoir pour une demi-heure en face de nos brocs ! — II — Maintenant que les lilas sont en fleurs Elle a placé dans sa chambre un vase rempli de lilas AMERIQUE FRANÇAISE Et en fait tourner une branche entre ses doigts, en parlant : "Ah mon ami, tu ne sais pas, tu ne sais pas Ce qu'est la vie ,toi qui la tiens entre tes mains (Faisant tourner lentement la tige entre ses doigts) Tu la laisses s'échapper de toi, tu la laisses couler,.Et la jeunesse est cruelle, et ne connais pas le remords Et les sourires et les événements qu'elle ne peut voir."-Je souris, naturellement, Et continue de boire mon thé."Pourtant par ces crépuscules d'avril, qui me rappellent Ma vie morte, et Paris au printemps, Je ressens une paix incommensurable, et je trouve le monde Merveilleux et jeune, après tout." La voix revient, persistante comme le fausset D'une voix de violon brisé, par un après-midi d'août : "Je suis toujours certaine que tu les comprends, Mes sentiments, certaine que tu sympathises avec eux, Certaine qu'à travers le golfe tu me tends la main."Tu es invulnérable; tu n'as pas le talon d'Achille.Tu continueras et quand tu auras prévalu Tu pourras dire : "A cet endroit plus d'un a failli".Mais quel est mon bien, quoi donc possèdé-je?Que puis-je te donner, à quoi peux-tu t'attendre de moi ?Rien qu'à l'amitié et qu'à la sympathie D'une qui bientôt atteindra le terme du voyage. 16 AMERIQUE FRANÇAISE "Assise au même endroit, je verserai le thé pour les amis." Mon chapeau ! Quels amendements poltrons puis-je l'aire A ce qu'elle vient de me dire.Vous me verrez au matin, dans le parc.Admirant les caricatures et lisant les colonnes sportives; Je remarque particulièrement Qu'une comtesse anglaise s'est l'ait actrice, Qu'un Grec fut assassiné au cours d'un bal polonais.Qu'un autre faussaire vient de se confesser.Je garde mon sérieux, Je demeure calme, Jusqu'à ce que dans la rue un piano mécanique et fatigué Ressasse quelque vieille chanson surannée Dans des parfums de jacinthe flottant sur le jardin Me rappelant des choses que d'autres ont désirées.Ces pensées sont-elles fausses ou vraies ?— III — La nuit d'octobre descend.Revenant comme toujours Avec pourtant, une légère sensation de malaise.Je gravis les marches de l'escalier, je tourne le bouton de la porte, Et c'est comme si j'étais monté sur mains et genoux."Alors, tu pars pour l'étranger; et quand reviens-tu?Mais c'est là question bien futile.Tu ne peux très bien savoir quand tu reviendras, AMERIQUE FRANÇAISE 17 Tu trouveras tant de choses à apprendre." Mon sourire retombe lourdement parmi le bric-à-brac."Peut-être pourras-tu m'écrire." Mon aplomb me revient pour une seconde.Ceci est tel que je l'avais prévu."Je me suis souvent demandé, en ces derniers temps ' (Mais nos origines ne connaissent jamais leurs fins !) Pourquoi nous ne sommes jamais devenus amis." • Je me sens comme quelqu'un qui sourit, et se retournant, remarque Soudain son visage dans la glace.Ma sérénité s'affaisse; nous sommes vraiment dans la nuit."Tout le monde l'a dit, tous nos amis, Tous étaient si certains (pie nos sentiments s'uniraient Si étroitement.Moi-même je ne comprends pas très bien.Nous devons tout abandonner au destin maintenant.- Tu m'écriras, à tout prix.Peut-être n'est-il pas trop tard.Assise au même endroit je verserai le thé pour les amis." Et je dois emprunter toutes les attitudes changeantes Pour retrouver mon aplomb.danser, danser Comme un ours de foire, Pleurer comme un perroquet, bavarder comme un singe.Allons prendre le frais dans l'ivresse du tabac.Eh bien ! Si elle doit mourir par quelqu'après-midi Quelqu'après-midi sombre et enfumé, par quelque soir jaune et rose ; 18 AMERIQUE FRANÇAISE Mourrir en me laissant assis avec ma plume en main, Avec la fumée descendant au-dessus des toits ; Douteux pour assez longtemps, Ne sachant quoi ressentir, ou si je comprends, Si je suis sage ou dément, trop tard ou trop tôt.Ne serait-elle pas la privilégiée, elle, après tout ?Cette musique est très appropriée dans sa chute mourante Maintenant que nous parlons de mourir.Et derais-je avoir le droit de sourire ?T.S.ELIOT (Traduction de Dion-Levcsque) "La revue de poésie et d'ésotérisme "Over'and" organise un concours de sonnets réguliers.Pour en recevoir les conditions, s'adresser avec un coupon réponse international de 10 frs en mentionnant cette publication à "OVERLAND", 21, rue Charles-Ploquet, Talence, (Gironde) FRANCE" ( Communiqué) C'était une toute petite fille.jouant au grand jeu de la vie ! C'était une toute petite fille avec un regard trop grand pour ses yeux neufs, ses yeux qui épousaient toutes les teintes de la nature, en passant par les verts, les bleus.et parfois les gris sombres, le soir, quand il fallait se mettre au lit, et laisser inachevée tant de vie pour faire sottement le mort.C'était une toute petite fille avec des cheveux de soleil, d'un so'eil pâle, d'un soleil d'aube.Elle faisait des taches de lumière dans l'ombre du jardin.On devinait sa présence à l'éclat, de sa voix, avec des points d'exclamation ! Elle adorait les sucres d'orge, torturait les insectes, pleurait amèrement dans son livre d'histoires, et faisait des colères terribles, massacrant tout avec passion.On ne s'expliquait pas qu'elle puisse être à la fois bonne et méchante, avec tant de passion.Les grandes personnes craignaient pour son avenir.et la toute petite fille déjouait leurs sages plans.Si bien qu'on a perdu sa trace, un jour, en la chassant dans le jardin.Il y eut plusieurs taches de lumière, qui tourbillonnèrent fol'ement, puis des éclats de rire nerveux, puis des pleurs fous — et ce fut tout.Ce fut presqu'un rêve.on ne vit plus la toute petite fille____ C'était une grande fille avec des rêves qui dépassaient son regard lumineux, son regard étrange, mystérieux, plein d'éclairs AMERIQUE FRANÇAISE 19 20 AMERIQUE FRANÇAISE de bonté quand i1 se posait sur les- enfants — chargé de secrets quand il se posait sur les hommes — avec des alternatives de joie immense et d'intense nostalgie quand il se posait sur le monde.Elle semblait courir toujours en avant de la vie, avec des élans sans cesse tournés vers l'insaisissab'e.Sa tête mignonne portait des projets géants, et naïvement parfois, elle se croyait capable de révolutionner le monde.Puis tout-à-coup, se révoltant de l'inertie de sa vie, elle brisait un bonheur qu'elle sentait trop banal, et pleurait de rage en piétinant les débris.Dès que l'indifférence venait remplacer l'ardeur, elle étouffait, en éprouvait de terribles nausées, et se réfugiait dans la volupté d'une douleur silencieuse.Mais, comme elle était au fond très tendre, une ère de poésie venait succéder à l'ère de silence.La tristesse se faisait nostalgique, la joie romantique, les paroles méchantes étaient presque gentilles, et qui sait si elle n'irait pas même jusqu'à se parer et attendre, le coeur battant, à l'orée du bois, la venue du prince charmant?C'est ainsi que je la vis, pour la dernière fois, un soir de printemps.Toute légère et gracieuse dans sa robe blanche, petite fée de lumière dans le soir, elle était venue s'étendre sous le gros arbre qui touchait presqu'à la rivière.Elle avait un livre ouvert sur les genoux .pour n'avoir pas l'air d'attendre.On l'eût ainsi aisément confondue avec un nénuphar.Il fallait s'empresser de la cueillir pendant qu'elle était toute attente.Demain, elle n'appartiendrait plus à personne, elle ne s'appartiendrait plus à elle-même !.C'était une toute petite vieille avec du souvenir au bord de chaque ride.Ses yeux, presque dissimulés dans les plis du AMERIQUE FRANÇAISE 21 visage avaient gardé tant de lumière et de malice qu'ils étaient à eux seuls le soleil de ce coin où elle berçait ses interminables heures.Toujours à son poste, à deux pas de la fenêtre qui lui découvrait le village entier, et au centre même de la vie familiale, elle pouvait ainsi jouir à sa guise et du monde extérieur, et du monde intérieur.Il ne lui restait plus qu'à jouer passivement la vie.Toute activité s'adaptant à telle circonstance particulière, à telle minute précise, elle y avait pris part, l'avait usée, s'était usée à elle.Il fallait entendre la bonne vieille pousser entre deux soupirs, un petit rire malin, fuselé, qui se prolongeait longuement, puis s'atténuait, en même temps que se dissipait le songe.Comme il en disait plus long que tous les discours, ce rire de critique — amusement du spectateur assidu au grand jeu de la vie !.Pour un peu, elle aurait glissé de la vie à l'éternité, sans que personne ne s'en rendît compte, comme un oiselet mourant glisse de son perchoir.Mais, ce jour-là, son rire résonna si longuement, si plein de.la fièvre d'un fou, de la ferveur d'un enfant, que les acteurs cessèrent brusquement le jeu, sentant bien qu'il se passait là quelque chose de tragique dont ils devenaient spectateurs.On eût dit que l'âme s'exhalait en cascades de rire, tout de frémissement d'abord, puis angoissé, et se terminant en un sourire si amer, qu'il semblait germer à la place d'une larme ! La comédienne n'avait pas abdiqué son rôle.et le rideau s'abaissait sur le jeu de "la toute petite fille au regard trop grand pour ses yeux neufs." ODETTE LEGER a Landpartie Cette nouvelle est un récit de captivité.L'auteur qui était homme de confiance du camp de prisonniers à Briix, dans les Sudètcs, en Tchécoslovaquie, avait réussi, avec l'aide des délégués de la Croix-Rouge internationale, à faire admettre aux Allemands qui commandaient le camp la nécessité d'accorder aux prisonniers de guerre une sortie mensuelle d'une durée de six heures.Pendant ce laps de temps, les bénéficiaires d'une telle permission pouvaient se déplacer en toute liberté dans un rayon de 5 kms autour du camp.M.G.Dans l'air chante l'été.C'est vraiment un beau chant, un chant de gloire .Attitrés de libertés vaines, les prisonniers sont aux aguets, derrière les barbelés.On a que de fins ciseaux, ceux qui servent dans les menus travaux de couture, pour couper les barbelés et des rêves, des montagnes de rêves.Qui dira les songes des Monts de Bohême, ces sentinelles éternelles, ces sentinelles inlassables.Gardes de jour, gardes de nuit.Par delà les Monts, la plaine et, peut-être, bien loin, le pays.Le grand camp, comme les cimetières de Bernanos, enfouis sous la lune et sous des tas de sentiments.22 AMERIQUE FRANÇAISE AMERIQUE FRANÇAISE 23 Endosse les féeries, enfourche les barbelés; et, demain, un petit carré de papier qu'on appelle un "Ausweis" concrétisera ton droit à la liberté.Chère vieille.T'en aura pendant six heures :.Pendant six heures, OUI ! Tu pourras aller où bon te semble dans un rayon de cinq kilomètres.C'est écrit sur le papier "Sechs Kilometer weit".Alors, bonne nuit mon gars ! A demain matin sur la route ! Et ne t'élève pas plus haut que les étoiles ! * * * 0renier s'est éveillé de bonne heure, frais comme la rosée et l'été qui nait.C'est de ha belle journée en perspective.Du bon soleil mesdames, du bon soleil pour pas cher ! Entasse ton dynamisme dans ta panse, Grenier.T'en auras besoin pour escalader les pentes vertes de l'Erzgebirgë.La raison "Espérance", elle scintille dans ton coeur et sur les sommets où il fait lion goûter la douceur du vent. 24 AMERIQUE FRANÇAISE Grenier est le type classique du "Gcfang", du prisonnier : le bon Bauer, le bon paysan quoi ! comme l'appelle Ravîel, l'ironique professeur de matbs, de la chambre 26.Grenier porte de longues moustaches à la gauloise et le képi, vestige du temps des naphtalines.Elle est loin l'ère des Naphtalines, Grenier n'en a plus qu'un vague souvenir : permissions de spectacles, la brasserie, la permission, les manoeuvres et la classe.La brave bête de classe qui a suivi le Père Cent.Il a repris la ferme au père Grenier.Il s'est marié avec la Nine, un beau brin de fille, garce ! Un beau brin de fille qui lui a donné deux loupiets, le Michel et le cadet, le Pierre.Grenier a labouré, hersé, roulé, engraissé, ensemencé, sarclé, fauché, moissonné, battu, récolté, vendu.On a pas sonné le tocsin au village, mais Grenier est parti quand même, avec les autres.Çà démangeait les Fridolins ! Us n'avaient pas eu assez d'une raclée en .14.Il est parti et il est là, entre quatre murs barbelés, comme un rat dans sa cage.Aujourd'hui c'est pourtant un beau jour; il peut sortir.C'est son tour.Une fois tous les trois mois, quand il ne vend pas sa permission à des plus jeunes que lui.Depuis quatre ans qu'il est enfermé, il n'ira pas donner sa sueur à l'Usine, une méchante usine qui fabrique de l'essence synthétique, une méchante usine qui vous donne des nausées avec ses relents de pétrole. AMERIQUE FRANÇAISE 25 Sa première sortie.Non, il n'ira pas avec Pétanchet ou Ribard.Grenier se connaît bien.Il est faible et s'il allait avec eux ce serait prendre le chemin du lupanar.Une première sortie, çà vaut quand même mieux qu'une fille ! * * * Grenier s'est levé de bonne heure, car le dimanche, les grands lavabos sont inabordables et Grenier ne veut pas être bousculé pour faire sa toilette.Avec un soin tout particulier, il s'est rasé mieux que les autres jours.Dans un luxe de coquetterie, il a frisé sa moustache.Il a brossé son képi.La soupe est passé inaperçue dans son ventre.Dieu sait pourtant, si un ventre de prisonnier, çà a l'ouïe fine.* * * La chaleur engueule la Bohême.Elle la frappe de sa main pesante.La chaleur fait feu de toutes parts.Grenier rutilant, flambant neuf — relativement —, avenant, frétillant, souriant, balbutiant, se présente au poste de garde où 26 AMERIQUE FRANÇAISE deux "chleuhs" l'inspectent d'un air goguenard, avec des "shon, shon.honte der Schwein-Franzes'e ist hubsch ." G eh weg .Va.Grenier est donc parti dans la chaleur et dans la route.La route du midi est la route de la solitude.Une .Deux .Une .Deux .Grenier cadence le pas.Grenier a le front volontaire et la mine décidée.Une .Deux .Une .Deux .C'est le chemin qui conduit à la vie.C'est presque un chemin de liberté.Le premier village est un village minier : Niederglorgenthal, aux façades noircies mais qui sentent bon la vie tchèque, la vie de famille, du foyer, des petites gens, des braves gens, des travailleurs de toujours, des prolétaires éternels que ne pourront changer aucun régime, aucun parti."Dobry Den" .lui jettent les mineurs qui rentrent fia travail."Bonjour" .disent les jeunes filles plus hardies, accoudées à leur fentêre.Grenier s'est arrêté pour retirer sa veste car la chaleur le poursuit avec ténacité.Deux garnements tchèques s'accrochent à son pantalon : "Schekeladu, Pan, Schckeladu".Grenier a aussi deux bambins à la maison, deux bambins qui doivent manquer de chocolat pour l'envoyer au papa, prisonnier AMERIQUE FRANÇAISE 27 là-bas, bien loin.Grenier sait que les bambins sons tous les mêmes dans tous les.pays du monde, même en Allemagne où il était avant d'être ici.Grenier sait bien que ce ne sont pas les bambins qui font la guerre.Grenier sait bien que ce sont ces idiots d'hommes.Alors Grenier s'est agenouillé, il a sorti son mouchoir, l'a humecté d'un peu de salive, et lentement, patiemment, avec dévotion presque, il a torché les deux minois barbouillés.Des enfants de mineurs, çà ne peut pas toujours être propre.Les enfants, un peu effrayés, se laissaient faire, mais la même plainte, le même accent des enfants du peuple, des enfants qui ne mangent pas toujours à leur faim : "Schekeladu, Pan, Schckeladu".Grenier a sorti de sa poche une barre de chocolait, que lui avaient envoyée la Nine, Michel et Pierre; il l'a cassée en deux et a donné un morceau à chacun des deux gosses.— "Diékoujé Pan ! " Grenier ne comprend pas le tchèque, mais il sait bien que cela veut dire merci ! On a beau être des enfants de mineur, on n'en est pas moins poli.* * * Grenier reprend la route qui va audacieusemetn entre les 28 AMERIQUE FRANÇAISE puits de mine et les maigres b'és.Le blé est meilleur par chez nous.La Nine doit le moissonner à cette heure.C'est qu'elle est courageuse, la Nine.Elle sait manier la faux, tout comme un homme.Mais les Boches lui ont réquisitionné le cheval et la Nine est obligée d'emprunter la jument à l'Auguste.Tout, en marchant, Grenier suppute la moisson, les pommes de terre, les betteraves.Tout en marchant, Grenier s'éponge le front.Demain à l'usine, ce sera de nouveau la sueur du bagne, de l'IIydrierwerk, l'Usine monstre.Tout en marchant, Grenier cherche l'avenir.Où est-il l'avenir.Derrières les montagnes, vers l'Ouest, vers la France ! Allons aux montagnes.Là, tu auras l'air frais et la vue de la plaine immense, la plaine insensible aux sueurs des hommes.Pars vers la montagne, Grenier, connue Zarathoustra que tu ne connais pas, tu seras loin des hommes et tu pourras rêver à demain.C'est Johnsderf, la cité des Lilas.Mais ils commencent à se faner.Les fleurs aussi ont leur destin.Johnsderf est un village allemand.C'est la particularité de cette région : un village allemand, un village tchèque.Là aussi, il y a des bambins, des filles faites pour l'amour, et des cultivateurs, des vrais qui ont les mains calleuses et qui disent "Heil Hitler" en levant le bras. AMERIQUE FRANÇAISE 29 Mais les villages n'intéressent plus Grenier.Il y a l'air des chênes, des hêtres et des bouleaux.Il y a le soleil qui brille pour tous, pour les Papous et pour les Nazis, pour les Soviets et pour les Capitalistes, pour les honunes libres et pour les prisonniers .et aussi un peu pour Grenier.Il monte par le sentier qui glisse, un sentier qui à l'époque des crues est un lit de ruisseau, un sentier riche dr rocailles et d'insectes qui vont leur vie, scarabées et sauterelles, et d'oiseaux qiù rient à son effort.Homme ! O grand feu ! Vois, la vie est belle.Nous chantons et nous aimons Vois .Oui .Cui .Cui .— Grimpe Grenier, plus haut, toujours plus haut.T'as six heures de liberté.Jouis; demain, ce sera la mauvaise sueur, la sueur que l'on donne à l'usine démoue, celle qui soûle de cafard.— Grimpe Grenier ! Entend la voix du vent qui se penche, sur la sueur.Que dit-il, le vent, ce vagabond ?— Va Grenier, mon petit pot', va t'en .La terre est maudite .Bouffe de la vie pendant qu'il est temps.Empiffre-toi de vie.et de lumière, de beauté et de jeunesse.Regarde, tout va, tout chante, tout rit.Seuls, les hommes sont bêtes.N'attends pas de vaine promesse .Crois-moi, la vie est celle que tu te feras.Grenier a gonflé ses poumons.Il a pris l'air des montagnes dans sa poitrine, il a bu le vent et il a pensé à la Nine.La Nine qui soignait les enfants et les bêtes.La Nine, bien sûr, e'ie était un peu gauche au début.Mais 30 AMERIQUE FRANÇAISE bien vite, elle avait su bien faire comme les dames de la ville.La brave Nine.Grenier buvait toujours du vent: çà le soûlait un peu.Sa tête commençait à tourner.Il s'est assis sur une pierre.Sur une pierre, face à la plaine, cette plaine que peuplaient tant de fous.Sa tête tournait de plus en plus.C'est mauvais le vent quand ça s'y met ! C'était pourtant bien bon à boire ce vent qui grise.Un écureuil a sauté tout près de Grenier.Il riait aussi.Tous riaient.Tous clamaient.Tous chantaient.A la vie ! * * * Mon Dieu ! Et le ruisseau qui s'en mêlait.Je vais; je descends chez les hommes.Viens avec moi.Tu y retrouveras tes peines, tes petites misères.T'auras le droit à ton pain quotidien .Pas toujours.Quelquefois.Viens avec moi Grenier je vole vers la vallée.Ne vois-tu pas les usines .Tcuf.Teuf.Les machines ?Est-ce que mon chant n'est pas plus beau ?Ils ont fait de l'électricité.Couic.Lumière.Laisse la montagne, Grenier; elle n'est ni pour toi, ni pour tes semblables.A la plaine les esclaves !.Laissez la montagne aux dieux ! F .le camp ! Eb ! Perdu ! .Grenier a ramassé ses rêves qui gisaient pâlots sur le so'.Il a regardé le soleil, le soleil qu'il connaît bien : "Cinq heures déjà." MAURICE GABE, Directeur des émissions littéraires de Radio-Brazzaville. Chronique de la poeHe Parchemin Il est trop tard le bois s'achève sans effort au dehors un oeil invisible gémit les rues en longs cortèges préparent le thème des heures le son des âmes du soir s'attache à la ville et des fantômes chers et olngtemps préparés s'ignorent jusqu'à quel point du ciel auront-ils leurs yeux mornes fixés vers l'abandon comme un matin d'étoiles répandu sur les fleurs AMERIQUE FRANÇAISE ïl AMERIQUE FRANÇAISE jusqu'à quel endroit terne de ces parterres qui chantent verront-ils leurs épaules s'accrocher à la plaine qui s'étend vers le deuil ils entreront au soir semblables à ce long escalier qui mène vers la stupeur inquiets avec des souvenirs jaunis d'heures passées et de livres fanés ils se tairont devant le destin et leurs mains jeunes toucheront les parois de ces pierres silencieuses ils se tairont et leurs silences de pierre brilleront devant la glace de leurs souvenirs et leur silence aura la rutilcnec des glaciers brûlants ils auront la magnificence du soleil sur la glace Mai 1947 ISABELLE LEGRIS AMERIQUE FRANÇAISE Gymn-Odc à Cypris Je suis venu casque bas Nulle idée sous ma cotte Préconçue Que celle délicieuse De connaître L'inconnu Tel le frêle esquif Aux mats rabattus Qui dévague Langoureux Vers ces îles désertes Où chantonne un murmure Aux rumeurs vertes.Oh pour ces terres isolées Qui dira la douceur Du bateau léger Qui vient d'un pas exquis Dessiner sur la rive La gracieuse esquisse D'un audacieux baiser Vous êtes ces îles O ma Cypris Virginité captive Et vierge captivité Citerne profonde A jamais convoitée Des divins assoiffés Et mon coeur encharme Est cette coque amoureuse Réjouie d'eau dorée Qui sape en sa danse Le batardeau têtu AMERIQUE FRANÇAISE Gardicndc vos seins denses Où dort l'inconnu Regardes moi qui viens Rêveur enfiévré Après tant d'ardeurs lit de subtils désirs Noyés aux sources De la chair Déposer à vos pieds La vanité de mon songe.Rompez ô rompez Divine réservée L'infranchissable écart Qui nous sépare Pour que de votre bouche A la mienne l'humain S'unisse au divin.GABRIEL LA SALLE Jeux Au rythme des dés l'argent s'en fut, En zigzag au fil de la fumée ; Les colonnes dansent sur leur fût, Devant la banque vide et fermée.Des mers de diamants mal fondus Qu'ont remâches de froides planètes, Des vols rasés sous les pieds tordus Font des crimes de lumières nettes.Sans rire, l'ivrogne en gaîté, Pendu par le chef au ciel lunaire, Vomit toute gemme, haut à l'été, A la nue où flambe un luminaire. AMERIQUE FRANÇAISE Alcools, répandez vos encens, Puisqu'il viola le crépuscule, Dans le soir éclaboussé de sangs, Ce satyre tout nu qui bascule.Entonnez les cantiques d'oubli Pour le soleil d'hier si maussade, Pour l'enfant qui s'endort ennobli Des secrets du vieux marquis de Sade.FRANÇOIS PELADEAU Saisons Voilà qu'aujourd'hui C'est l'automne.Les feuilles vont rougir De plaisir, Tandis que vert le buis S'étonne De voir périr La verdeur folichonne.Voilà qu'aujourd'hui C'est- l'hiver.Plus d'habit Ni rouge ni vert, Rien qu'un linceul Plus blanc qu'albâtre.Mon corps plus seul Se tend vers l'âtre. AMERIQUE FRANÇAISE Voilà qu'aujourd'hui C'est le printemps.Le froid nous fuit Et l'on s'attend A tant, à tant.Je sens Pourtant Fuser le temps.Voilà qu'aujourd'hui C'est l'été.Hiver, printemps ont tous été.Et puis, Sans bruit, Suivra l'automne.Tandis que vert le buis S'étonne.OLIVIER GOUIN A qui de droit J'aime les grands cheveux des petites filles rousses, J'aime les cheveux roux des grandes petites filles, J'aime les petites filles aux grands cheveux roux.Pourtant, Je ne VOUS aime pas J'aime en VOUS MON désir Et que Vous m'attiriez ainsi, AMERIQUE FRANÇAISE J'aime en VOUS les rêves Que Vous faites pour MOI (sans le savoir) J'aime en VOUS les vers Que Je tire de Votre coeur Que Je fais avec Votre esprit Que J'écris avec Votre main Je les relis avec VOUS, le soir Souriant quand vous pleures Pleurant quand vous souries Le soir, je les récite avec VOUS.Et Je les aime Et Je VOUS aime, .peut-être Mais surtout, J'aime les petites filles aux grands cheveux roux, J'aime les cheveux roux des grandes petites filles, J'aime les grands cheveux des petites filles rousses, Voilà.JEAN-MARC LEGER. La complainte du poëte sans amour A Berthc Peuple qui continue Dans la vie de plus en plus nue *i .a *
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