Amérique française, 1 janvier 1948, Vol. VII, No 2
75 cents Montréal AMERIQUE Revue trimestrielle MARCEL DUPRE.L'Orgue Concertant MARTINE HEBERT-DUGUAY.Claude Debussy RUTH ELIZABETH McDONALD.L'Esprit de Giraudoux FRANÇOIS HERTEL .Jérémie ANDREE MAILLET .Ristontac PHILIPPE LA PERRIERE.Deux contes ANNE HEBERT.Au Bord Du Torrent CLARENCE GAGNON .L'Immense Blague de l'Art Moderniste PIERRE BAILLARGEON .Deux Interviews NEIB-NEID-DEDAT .Le Béntituclisme en Art JACQUELINE MA BIT .La Poésie SOLANGE CHAPlIT-ROLLAND.La Critique des Livres CLAUDE PICHE.Etude d'après l'Antique (hors texte) COLIN-MARTEL .La Mise en Boîte 2 Sommalte L'Orgue Concertant .Marcel Dupré 2 Claude Debussy.Martine Hébert-Duguay 5 L'Esprit de Giraudoux .Ruth Elizabeth McDonald 8 Jérémic.François Hertel 14 Ristontac.Andrée Maillet 17 Deux Contes.Philippe La Ferrière 25 Au Bord du Torrent.Anne Hébert 32 L'Immense Blague de l'Art Moderniste .Clarence Gagnon 44 Deux Interviews.Pierre Baillargeon .49 La Jeune Poésie.57 La Mise en Boite .Colin-Martel 64 Le Béatitudisme en Art.Nieb-Néid-Dédat 05 La Poésie.Jacqueline Mabit 66 La Critique des Livres.Solange Chaput-Rolland 70 L'ORGUE CONCERTANT L'orgue concertant, c'est-à-dire, employé avec d'autres instruments, prend, de nos jours, un essor incontestable.Dans de nombreux pays, des efforts sont faits pour lui attribuer une place dans la vie musicale.Jusqu'au XVHIième siècle, c'est sur l'orgue que reposait toute l'instrumentation de la musique sacrée.A cette époque, l'organiste, qui dans sa jeunesse était toujours initié à 'l'improvisation, réalisait sans difficulté le con-tinuo, sur lequel s'appuyaient les solistes instrumentistes, ainsi que les voix.C'est Haendel qui, le premier, avec ses 16 admirables concertos pour orgue, orchestre à cordes, et deux hautbois, créa l'orgue concertant.Il exécutait lui-même ces concertos en intermède au milieu de ses oratorios, laissant, dans les soli, une large place à l'improvisation.Dans l'œuvre de Bach, la Cantate 29 et la Cantate 146 débutent par une Sinfonia pour orgue et orchestre à cordes.Ces deux pièces existent, du reste, sous une forme différente.La Sinfonia 29, en RE majeur, se retrouve transposée en MI, dans ses Sonates pour violon seul, et la Sinfonia 146 n'est autre que le premier mouvement du Concerto pour clavecin en RE mineur.Si l'on excepte les Sonates d'église de Mozart, dans lesquelles l'orgue est réduit à un rôle effacé d'accompagnement, il faut attendre jusqu'à la fin du XIXième siècle pour voir renaître, et, cette fois-ci sous une forme complète, l'esthétique symphonique de l'orgue.C'est à Saint-Saëns que revient l'honneur de l'avoir fait revivre.Dans sa ttième Symphonie, en UT mineur, qui comporte l'orchestration moderne, il incorpore l'orgue en lui réservant plusieurs entrées d'un effet saisissant, tantôt dans la douceur, tantôt dans la force.Le calme, le mystère, la souveraine puissance de l'instrument-roi y sont introduits toui à tour avec l'art d'un Maître véritable.La voie était ouverte; Guilmant s'y engagea avec sa Symphonie en RE mineur, Widor écrivit sa 2ième Symphonie, en MI mineur, avec une importante partie d'orgue, et, plus tard, composa la Sinfonia Sacra, en UT mineur.J'ai moi-même attaqué le problème de la fusion complète de l'orgue et de l'orchestre, dont la solution me semblait offerte par les instruments 2 L'ORGUE CONCERTANT électriques modernes.J'ai mené mes recherches dans deux voies: la transcription, et la composition proprement dite.J'ai transcrit deux œuvres de Bach: Toccata, Adagio et Fugue en UT majeur, et le Concerto en LA mineur, transcrit déjà par Bach pour orgue seul, d'après Vivaldi.J'ai ensuite transcrit trois œuvres de Liszt: La Légende de Saint-François-de-Paule marchant sur les flots, la Fantaisie et Fugue sur: « Ad nos, al salutarem undam », et les Variations sur: « Vienen Klagen Sorgen Zagen » sur le Basso Ostinato du « Crucifixus » de la Messe en ST mineur.Après quoi j'ai écrit mon Poème Symphonique: « Cortège et Litanie », ma Symphonie en SOL mineur, et mon concerto en MI mineur.Je dois dire que les occasions que j'ai eues de jouer avec la plupart des grands orchestres du monde, et parfois .avec ceux-ci sur des orgues géantes, m'ont considérablement renseigné, et m'ont, par conséquent, beaucoup facilité ma tâche, en précisant mes idées.Sans prétendre donner ici une nomenclature complète de la littérature actuelle de l'orgue et de l'orchestre, je citerai néanmoins, au hasard, soit de mes exécutions, soit de mes simples auditions ou lectures: Trois Concertos de Enrico Bossi, Trois Concertos d'Eric Delamarter, un Concerto d'Alfred Casella, un Concerto de Hindemith, Un Concerto de Poulenc, Un Concerto de Joseph Jongen, Un Concerto de Goedike.Si, j'ai, pour ma part, toujours écrit pour orgue à 32 pieds et grand orchestre complet, je dois faire remarquer que certains compositeurs modernes ont parfois employé un orchestre partiel.Certains n'ont utilisé que les vent (Hindemith), d'autres, cordes et grands cuivres (Casella, Widor: Sin-fonia Sacra), d'autres, cordes et cors (Bossi).L'orgue ne concerte pas qu'avec l'orchestre.Son alliance avec les grands cuivres produit un effet d'une grande noblesse.Widor a écrit pour cette combinaison son « Sa'lvum Fac » et moi-même, le « Poème Héroïque » dédié à Verdun, inspiré de sa défense.Enfin, l'orgue et le piano donnent lieu à un alliage fertile en trouvailles intéressantes, grâce à l'opposition de la percussion et du son continu.J'ai écrit, successivement: Une Ballade, des Variations à deux thèmes, et une Sinfonia, œuvres que j'ai jouées au cours de mes tournées avec ma fille, Marguerite Dupré, au piano.Je suis amené à parler des salles de concert dans lesquelles de tels programmes peuvent être exécutés.L'Angleterre a, la première, réalisé dans la plupart de ses town-halls la formule qui synthétise les divers problèmes de 3 AMERIQUE FRANÇAISE cet ordre.Les salles, rectangulaires, contiennent, en moyenne, de 2000 à 3000 places.L'estrade peut recevoir, outre l'orchestre, un chœur, dispose en gradins, et comprenant généralement 500 voix.L'orgue, ayant de 60 à 90 jeux, est placé au fond, dominant les chœurs.C'est dire que toute manifestation musicale peut y avoir lieu: récitals de solistes, oratorios, musique sym-phonique avec orgue, etc.C'est en 1878 que Paris fut doté d'une grande salle de concerts, le Trocadero, qui contenait 4000 places.L'orgue, de Cavaillé-Coll, était un de ses plus grands chefs-d'œuvre.Pendant de nombreuses années, cette salle fut, en France, le lieu unique des grandes manifestations avec orgue.D'autres furent construites depuis, à Paris, et dans d'autres villes françaises importantes.Est-il nécessaire d'ajouter que l'on en trouve aussi dans beaucoup de grandes villes d'Europe?Aux Etats-Unis, un grand nombre d'universités, de collèges, de city-halls, possèdent le complet équipement musical.Ces nombreuses salles aident puissamment à la formation artistique des étudiants et du public.Enfin, l'Australie possède, dans les capitales de ses provinces, des salles sur le modèle anglais.La plus belle, Sydney Town-Hall, de 4000 places, est d'un acoustique admirable et possède un orgue de 127 jeux dont la grande Bombarde de 64 pieds est célèbre dans le monde entier.L'effet en est, du reste, saisissant.Au Canada, Toronto est, pour le moment, la seule ville équipée, pour n'importe quel genre de manifestation musicale, que l'on puisse citer.On comprendra sans doute qu'un organiste, ayant eu de nombreuses occasions d'apprécier l'enrichissement que ces salles peuvent apporter à la vie musicale, et à celle de l'orgue, appelle de tous ses vœux leur multiplication.Marcel Dupré Montréal, 19 septembre, 1948.4 CLAUDE DEBUSSY.1862-1918 On ne saurait laisser s'achever l'année 1948, sans évoquer, à l'occasion du trentième anniversaire de sa mort, l'extraordinaire figure de Claude Debussy.Celui qui « a bouleversé les notions musicales ayant cours depuis Bach jusqu'à Beethoven », ce révolutionnaire en art, était dans la vie privée, un homme simple, paisible, même timide.Il'est difficile de tracer un portrait de Debussy.L'homme est mystérieux comme sa musique, il nous échappe.On imagine facilement le caractère de Mozart, de Liszt, de Franck.Mais on ne peut enfermer celui de Debussy dans quelques qualificatifs.Beaucoup de secrets sont restés derrière ce front puissant et ces yeux sombres au regard lointain.Les aspirations et les rêves de Debussy se sont traduits dans une musique qui, si elle n'étonne plus par sa nouveauté, ne cesse de nous étonner et de susciter notre admiration par toute la richesse harmonique et mélodique qu'elle contient, par sa puissance d'évocation et par son incontestable originalité.La première œuvre qui attira l'attention du public fut La Damoiselle élue, poème lyrique d'après Dante Gabriel lîossetti, pour Voix de femmes, solo, chœur et orchestre.Elle fut présentée à la Société Nationale en 1893 et valut à l'auteur d'être traité de « musicien d'avenir».L'année suivante, la même société donna en première audition le Prélude à l'Après-midi d'un Fautw, sous la direction de Gustave Doret.Selon Camille Mauclair qui aurait assisté au concert à côté de Mallarmé, l'œuvre aurait été fort mal reçue.D'autre part, Gustave Doret, dans ses souvenirs, nous dit au contraire, que ce fut un triomphe et qu'on dut la bisser.Quoi qu'il en soit, les années ont donné raison à Doret et à Debussy.Ce dernier avait reçu, après le concert, un témoignage touchant du poète qui l'avait inspiré, témoignage cité dans le beau livre de Léon Vallas sur Debussy : « Votre illustration de Y Après-midi d'un Faune, écrit Mallarmé, qui ne présenterait de dissonnance avec mon texte, sinon qu'aller plus loin, vraiment, dans la nostalige et dans la lumière, avec finesse, avec malaise, avec richesse.».Mallarmé avait été séduit par l'œuvre de Debussy dès la première audition au piano par l'auteur.Celui-ci raconte qu'après avoir écouté et être 5 AMERIQUE FRANÇAISE resté longtemps silencieux, il lui dit: « Je ne m'attendais pas à quelque chose de pareil! Cette musique prolonge l'émotion de mon poème et en situe le décor plus passionnément que la couleur.» Entre les Nocturnes et cette autre merveilleuse-oeuvre orchestrale qu'est La Mer, se place le chef-d'œuvre qu'est Pelléas et Mélisande.A l'Opéra comme dans les autres formules musicales, Debussy s'est montré le poète et l'artiste délicat que toutes ses œuvres révèlent.Si délicat et si profondément poète, que même après plus de quarante-cinq ans, Pelléas n'attire encore qu'un public restreint mais raffiné.On n'a pas assez loué la beauté de Pelléas.L'émotion s'en dégage dès la première mesure et nous quitte pas jusqu'à la mort de Mélisande, ce dernier acte si poignant, malgré une mise en scène un peu étrange.Toute la gamme des sentiments humains est exprimée dans Pelléas et, avec des moyens si sobres, mais avec quelle musique! Musique qui est un admirable complément du texte.Non seulement lui est-elle intimement unie, mais elle le prépare, elle l'annonce.Un exemple frappant, entre tant d'autres, est cette scène du troisième acte où Golaud emmène Pelléas dans les souterrains du château.Un drame se prépare, mais il ne se produira que plus tard.Ce répit, nous l'apprenons par la musique.Tout à coup, on sent comme une bouffée d'air frais, la clarté du jour; la musique nous rassure avant que Pelléas n'ait chanté: « Ah! je respire enfin.» Pelléas est le sommet de l'art latin, comme Tristan, celui de l'art germanique.Savoir évoquer par des notes, des harmonies choisies, l'air pur, les nuages, la mer, toute la nature enfin, est un art que Debussy possède au suprême degré, que ce soit dans la musique symphonique, dans la musique de chambre, et même dans de simples Préludes pour le piano.Quel monde d'images dans Ce qu'a vu le Vent d'Ouest, les Pas sur la Neige, la Cathédrale engloutie! Debussy est le « poète des nuances de la nature » a écrit Oscar Thompson.Aussi pour l'aimer, faut-il avoir comme lui le culte de la nature et celui du réve.Ses admirateurs savent deviner ses intentions et se laisser bercer par le charme de cette musique au rythme si souple, à l'inspiration si lumineuse! L'auteur de La Mer s'est opposé à l'emprise wagnérienne, aux déploiements sonores du dieu de Bayreuth.Il a voulu qu'on revienne au style des vieux maîtres français.Mais la simplicité qu'il a recherchée n'exclut pas la richesse harmonique qui a dépassé tout ce que l'on avait imaginé avant lui.6 CLAUDE DEBUSSY, 1862-1918 A cette opulence, il sait toutefois opposer une simplicité si inattendue qu'un accord de do majeur comme dans Nuages, ou dans la scène de Mélisande à la fontaine, devient une révélation.La personnalité de Debussy est marquante non seulement dans ses trouvailles harmoniques mais aussi dans la simple mélodie.Sans le soutien harmonique, la mélodie porte la marque de l'auteur.On ne saurait s'y tromper.N'y a-t-il pas l'atmosphère debussyste dans le thème que la flute seule improvise au début de l'Après-midi d'un Faune, et dans la Flûte de Pan, pièce pour flûte sans accompagnement?Debussy semble s'être défini lui-même dans cette phrase: « Le génie musical de la France, c'est quelque chose comme la fantaisie dans la sensibilité.» On pourrait ajouter: et dans l'ordre.Car la fantaisie de Debussy n'a rien d'arbitraire.Il s'apparente aux classiques.« Il a, dit Oleggini, la lucidité, le sens de la mesure le dédain de l'emphase et de la surcharge.Chacune de ses œuvres est objective.Elle témoigne d'une ordonnance admirable, d'une beauté de forme et d'une pureté d'architecture qui n'a d'égale que les géniales constructions de Bach.» Debussy a apporté à la France et au monde musical un trésor inestimable.Les richesses nous en apparaissent plus somptueuses et la délicatesse plus subtile à chaque audition des chefs-d'œuvre qu'il nous a légués.Martine Hébert-Duguay 7 L'ESPRIT DE GIRAUDOUX ET LA TRADITION CLASSIQUE Parfois, en lisant les productions littéraires de nos contemporains, on se sent transporté dans un univers de rapports totalement nouveau.C'est le cas notamment des oeuvres de Jean Giraudoux, chez qui rien, à première vue, ne se présente sous un visage familier.Les êtres qu'on rencontre dans ce royaume du merveilleux parlent une langue si différente de celle de tous les jours; leur comportement se mêle de tant d'imprévu.Ici et là un rayon de lumière semble éclairer la scène, puis l'instant d'après tout se voile et se confond.Ce n'est pas seulement la forme extérieure des personnages et du décor qui diffère de la nôtre; s'il en était ainsi on reconnaîtrait au moins les émotions, les instincts humains.Mais 'les principaux acteurs ont l'air d'exister dans une tout autre dimension.Une sorte de différence intérieure sépare les créations de Giraudoux de notre expérience, et cette différence recèle tout un mystère.Pour le pénétrer, rien n'est plus reeommandable que de partir de l'étude des idées esthétiques de Giraudoux, telles qu'il les a lui-même exposées dans Littérature (Montréal, Variétés).De cette lecture une conclusion se dégage avec beaucoup de netteté: Giraudoux est un écrivain qui doit le meilleur de sa formation à ses études classiques.A propos de Charles-Louis Philippe il affirme sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant: « Depuis les troubadours jusqu'aux surréalistes, le répertoire de notre littérature est le plus complet concours général d'éloquence, de finesse, et de logique qui se soit livré entre les hommes, et le plus palpitant, mais, comme dans les concours généraux et les exercices scolastiques, il semble que ce soit sur des sujets fixés à l'avance depuis des siècles et retirés de l'humanité contemporaine.» Il faut lire Je texte intégral de cet essai qui suffit à attester combien Giraudoux possédait les facultés que lui reconnaît André Gide, « une pénétration psychologique et une pertinence critique singulières.» Ces pages de Littérature nous intéressent surtout en ce qu'elles traduisent ses sentiments sur les valeurs littéraires.Déjà dans une interview avec Lcfèvre, l'auteur de Suzanne et le Pacifique avait dit sans ambages: « Je n'apprécie à aucun degré la littérature réaliste.» Mais sa répugnance au réalisme, qu'il faut bien regarder comme un ressort essentiel de son œuvre d'écrivain, n'apparaît nulle part avec la même évidence que dans le passage où, parlant d'un auteur qui passe pour un prédécesseur du 8 L'ESPRIT DE GIRAUDOUX populisme et dont il chérit le souvenir, il cherche à nous persuader que la littérature française n'est pas une littérature d'expression et qu'elle « ne comporte aucun naturel.» Comme on comprend, en le lisant, la force du scrupule qui, dans ses romans et ses pièces de théâtre, éloigne Giraudoux de toute recherche de vraisemblance extérieure.Il va jusqu'à nier l'aptitude du génie français au naturalisme.Chaque fois, prétend-il, que les écrivains risquent de se soumettre à l'objet, ils se confondent et se perdent dans le concept de ce qu'ils allaient décrire.Ou plutôt, le réalisme, tel qu'on le comprend en littérature française, n'est que Je refuge des auteurs à qui manque l'intelligence ou le courage de percer les apparences afin de parvenir à la découverte des réalités spirituelles.Prenant Je contre-jpied du réalisme et du naturalisme, Giraudoux assigne à la littérature la mission d'explorer les valeurs de la personnalité.Toute l'œuvre de Giraudoux a pour motif la lutte de l'individu pour rester fidèle à son essence intime.Sans doute est-ce parce que ce thème est justement celui de la tragédie qu'il a été fervent admirateur de Racine.« On réussit chez les rois les expériences qui ne réussissent jamais chez les humbles, la haine pure, Ja colère pure.C'est cela que c'est la Tragédie, avec ses incestes, ses parricides: de la pureté, c'est-à-dire en somme de l'innocence.» (Electre, éd.Grasset, p.120).Dans une lumineuse étude sur le grand écrivain classique, Giraudoux souligne l'importance du fait que les pièces de Racine ont leur origine dans l'œuvre des auteurs anciens et que jamais le poète ne s'est préoccupé de la vie contemporaine.Racine lui-même a mené une existence solitaire; il a étudié ses livres, bien plus qu'il n'a observé ses compatriotes.Pour chacune de ses tragédies il a choisi la mise-en-scène qui diminue le moins la portée spirituelle de l'action, il n'a pas atténué l'énergie des passions en y mêlant des notions déterministes.Le tournoi des hauts jeux de l'âme a lieu dans un endroit distant de notre vie, éloigné non seulement par l'espace et l'écoulement du temps, mais aussi par une certaine pureté, quailité d'absolu.On ne reçoit pas l'impression, en lisant Racine, de connaître ses personnages.On est convaincu plutôt d'avoir reçu pour la première fois une émotion pure.L'absence même de tout réalisme, dans cet univers surnaturel, conduit à la découverte de plus de vérité.Le « réalisme spirituel » dont s'inspirera Giraudoux, et qu'il a trouvé dans les œuvres de Racine, consiste d'abord en une absence du simple pittoresque.« Jamais héros ne se sont souciés aussi peu de leurs épées, de leurs colliers, de leurs soques.Ils ne parlent de leurs voiles que pour s'en plain- 9 AMERIQUE FRANÇAISE dre.» Dans une société où tous sont terriblement égaux, sans distinctions de classe, se développe le conflit le plus dépouillé de tout souci des choses extérieures.Racine, prétend Giraudoux, a réussi à écarter de son œuvre non seulement les choses fortuites mais aussi la présence de l'auleur.Là où les écrivains romantiques se complaisent à étaler leurs sentiments, rancune ou pitié, lui ne récrimine pas, ne s'attendrit pas.Et cette volonté de préserver son œuvre pure de tout alliage suppose une modestie sincère et profonde.Abstraction faite de tout ce qui n'est pas sa vérité, sa passion, le personnage racinien possède cette pureté d'être en vertu de laquelle Giraudoux estime la littérature française classique « vraie, réelle, et la seule vraie, la seule réelle .sa méconnaissance de l'actuelle vie humaine non seulement ne la compromet pas, mais lui est indispensable pour cette connaissance théorique et parfaite de l'humanité.» Le seul art qui soit plus véridique que l'expérience est l'expression d'une vérité spirituelle.Et le thème central de l'œuvre de Giraudoux, comme celui de la tragédie classique, est celui de l'urgence pour l'homme de reconnaître les possibilités de sa nature et de suivre jusqu'au bout sa destinée.Giraudoux sait que la vie telle qu'elle se présente à nos sens est une vie chimérique.Tout l'attirail de l'existence, à notre époque, constitue presque une trahison de la vérité humaine et durable: on s'arrête devant un extérieur spécieux, et qui empêche de voir la structure de la vérité profonde.Aussi le destin dont il parle si souvent n'est-il pas synonyme de succès matériel.La définition la plus claire qu'il en ait donnée se trouve dans La Guerre de Troie.Cassandre dit que « c'est simplement la forme accélérée du temps.» Ce concept implique la représentation d'un monde qui avance progressivement vers un but caché; selon Giraudoux, la respon-ponsabilité incombe à l'artiste de chercher les vérités sous le processus du changement.Presque toujours, il dépeint l'homme plein de ressentiment contre cette force qui l'arrache au bonheur extérieur, soit vers une catastrophe sociale, soit aussi (et plus souvent) vers une crise personnelle.L'ouvrage qui peut-être exprime le mieux la lutte entre l'individu et son destin, c'est Combat avec l'ange (1934).Dans ce roman la destinée apparaît, bien plus que dans les Faux-Monnayeurs de Gide qui ont pu lui servir de modèle, comme une force incarnée qui oblige l'héroïne à abandonner tous ses projets et même à rechercher le malheur pour accomplir sa mission personnelle.Dans La Guerre de Troie, d'autre part, il s'agit du sort inéluctable qui mène les sociétés au désastre.Les efforts de l'homme pour se dérober à sa destinée, et les conséquences qui découlent de cette conduite, agencent la plupart des intrigues de Giraudoux.10 L'ESPRIT DE GIRAUDOUX Giraudoux a très sérieusement réfléchi sur les problèmes sociaux de notre temps.Les luttes qui ont accompagné l'ascension du fascisme l'ont beaucoup préoccupé, et il n'a pas hésité à «se déclarer.Dans Electre il est question de justice sociale.L'auteur de cette pièce réprouve la politique d'accommodements et d'apaisement, à l'intérieur du pays comme dans les relations extérieures.Son optimisme en ce qui concerne notre destinée sociale se fonde sur sa confiance dans les esprits intelligents et fraternels qui répondent à l'appel de la justice absolue et incitent l'action des masses (libération d'Oreste par les mendiants).La Guerre de Troie n'aura pas lieu exprime ses sentiments sur l'origine des luttes internationales.Cassandre déclare que « la bêtise des hommes et des éléments » en est la cause: c'est une façon de dire que les facteurs qui mènent automatiquement à la guerre sont toujours présents dans l'état physique et moral des peuples, et qu'il faut beaucoup de sagesse et de prévoyance pour faire la paix.Chaque fois que dans La Guerre de Troie, dans Judith, dans Amphitryon 38, ou dans Sodome et Gomorrhe, Giraudoux évoque cette puissance dédaigneuse des espoirs et des peuns humains, il nous rappelle en effet à la fois les antiques Euménides et l'automate d'Aristote.Car il a beaucoup trop de courage pour s'abandonner à une attitude fataliste devant les malheurs qui nous arrivent sans aucune raison évidente.Il est plein d'espérance en l'avenir, et il exhorte l'humanité à exercer son intelligence et à diriger la marche des événements au lieu de la subir.Au-dessus de la destinée des nations, cependant, Giraudoux met le destin de l'individu.Le fond de sa pensée apparaît dans la valeur transcendante qu'il a toujours attachée à la destinée personnelle.Que chaque individu a une destinée qui lui appartient uniquement, et que le but de son existence doit être l'accomplissement de cette destinée, telle est la conviction qui ressort de tous ses écrits.Son dernier roman, Choix des élus, exprime cette idée en des termes d'autant plus frappants qu'ils sont volontairement exagérés en vue du symbole.Edmée quitte son mari et son foyer pour suivre sa destinée.Dans un compte-rendu de cet important ouvrage, Edmond Jaloux écrit: « Je pense souvent à cette phrase que je lisais régulièrement pendant mon enfance dans le paidoir d'un couvent: « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme?» Et je pense que la conclusion de Choix des élues serait celle-ci: « Que sert à l'homme de garder d'humbles petits trésors familiers s'il vient à perdre l'univers?» J'entends le véritable univers de la sensibilité, de l'imagination et de la poésie.» Ces réflexions résument en effet l'idée maîtresse de Giraudoux en morale.On a tort de considérer l'œuvre de Giraudoux comme une littérature de l'évasion, car il a partout dit et répété que s'évader dans la réalité 11 AMERIQUE FRANÇAISE extérieure c'est la solution de ceux qui refusent la vérité de leur nature, et que cette solution est catastrophique.A son avis, lia destinée de l'homme doit être un essor, même douloureux, vers l'idéal, qui serait le développement au degré le plus harmonieux des qualités humaines.La purification de l'esprit, l'effort nécessaire pour se libérer de l'obsession des choses, ne se fait pas facilement.On ne peut poursuivre sans douleur sa vérité.Beaucoup d'obstacles gênent l'homme qui tâche d'atteindre à un tel but, et la barrière psychologique qui se dresse devant lui n'en est certes pas le moindre.On est en premier lieu si habitué à admettre la suprême réalité des possessions matérielles qu'on éprouve de la peine à renoncer à cette persuasion.Mais des bornes beaucoup plus difficiles à surmonter se présentent encore.Dès l'enfance on acquiert presque inconsciemment tout un système d'habitudes et de manières de penser.On entend vanter la famille, la nation, le devoir, et l'on voit proposés certains modèles de conduite.Le rejet d'un simple conformisme, si ce n'est que dans la mesure où il entrave la liberté intellectuelle, exige donc beaucoup de courage et de foi.On se perd parmi des complications morales qui déroutent la pensée.L'individu est appelé à choisir, et à supporter la lutte tout seul.Lutte d'autant plus solitaire que le grand nombre ne saurait l'affronter.Il est humain de craindre ce qu'on ne comprend pas, aussi d'élu du destin ne vit-il pas toujours dans les meilleurs termes avec les autres hommes.H leur semble différent, d'une différence impossible à préciser.Ils l'évitent, parce que ses actions ne leur paraissent pas pratiques.L'homme a donc besoin d'une contrainte extraordinaire, et d'une grande ténacité, pour confier son bonheur à un maître aussi sévère que son destin.Toutes ses capacités, physiques, intellectuelles et morales, seront mises à l'épreuve.Mais après les rigueurs d'un effort épuisant il pourra espérer parvenir à un accord avec Je monde extérieur, et à la paix de l'âme.Rien n'est plus marquant chez Giraudoux que le mépris des petites satisfactions dont se contentent, il faut l'avouer, la plupart des hommes.Maléna, dans Combat avec l'ange, trouverait avec Carlos Pio le « bonheur facile »: avec tout ce que la fortune peut obtenir elle mènerait une existence sans soucis, libérée du combat dont elle a peur.Pourtant Giraudoux ne la laisse pas entrer dans cette vie.Il la met face à face avec sa propre nature, qu'elle appelle l'Ange; et elle arrive enfin à travers l'angoisse à un bonheur supérieur.L'opportunisme du Président, qui trouve que « la vie peut être très agréable » et que tout a tendance à s'y arranger pour peu qu'on glisse sur la misère et les crimes en se cachant derrière une indifférence monstrueuse, sera pareillement opposé à l'intransigeance morale d'E- I 12 L'ESPRIT DE GIRAUDOUX lectre; et Giraudoux, par la bouche de son héroïne, adresse un hommage remarquable aux femmes quand il lui fait dire: « Quand les hommes au matin ne voient plus, par leurs yeux engourdis, que la pourpre et l'or, c'est elles qui les secouent, qui leur tendent, avec le café et l'eau chaude, la haine de l'injustice et le mépris du petit bonheur.» Electre refusant d'accepter pour son peuple l'aide d'un homme qu'elle sait indigne, bien qu'elle sache que le seul espoir de sauver la patrie est dans ce secoure, présente un spectacle où triomphe l'humanité dans toute sa splendeur.Car il est des actions et des pensées qui, par ileur noblesse, exercent une influence décisive sur l'histoire.« Le Combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes.» Le refus de pactiser avec la mauvaise foi et la religion du facile est dans la tradition de la Saison en enfer.Dans ses grandes lignes cependant, comme l'a montré Jean-Paul Sartre, la pensée morale de Giraudoux procède directement d'Aristote; et ce fait souligne combien son œuvre est au fond purement classique.C'est Aristote qui définit le bonheur « une activité de l'âme selon la vertu », et qui en fait le thème propre de la Tragédie.Giraudoux nous offre, en somme, le paradoxe d'un poète tragique qui s'est exprimé dans des œuvres presque toujours souriantes.Quelque sérieux que soit le fond de sa pensée, il ne présente au lecteur que des tableaux chatoyants et gais.Dans un décor qui souvent est d'un amusant anachronisme, on ne rencontre, à part certaines figures de La Folle de Chaillot, que des personnages charmants.Comment éprouver une impression tragique en lisant Provinciales ou Intermezzo?C'est qu'avec son éducation classique Giraudoux est un maître illusionniste, possédant la faculté la plus étonnante de rendre les choses étranges familières et les choses familières étranges.Et parmi les êtres symboliques qui peuplent ses romans et ses pièces de théâtre, il n'oublie jamais de mettre, source d'innocence et de gaieté, les enfants et les bêtes.Il écrit dans la joie de la divagation poétique: parmi les plus grands charmes de son œuvre il faut compter un style si original que beaucoup d'autres ont voulu l'imiter, du reste sans y réussir.Peut-être l'aspect le plus significatif de sa manière est-il justement l'impression qu'elle donne au lecteur d'être à chaque instant au bord d'une découverte: il est toujours sur le point de saisir le sens du spectacle, mais au moment exact où il se flatte de comprendre un autre rideau monte, et tout est à recommencer.Ruth Elizabeth McDonald 13 JÉRÉMIE Il s'aperçut à temps qu'il manquait d'imagination.En tout cas, il en manquait désormais.Jadis, peut-être, il en avait eu.Dorénavant, écrire n'était plus pour lui qu'une manière de gagner sa vie.Parti de la poésie, il en était venu là: il avait peu à peu appris un métier utile.C'est en se vidant de lui-même qu'il s'était rendu à cette ignominie fructueuse.Il se promenait le long des quais de la Seine, mains aux poches, yeux vagues, cheveux en broussaille.Il n'attendait plus rien de la vie que des sensations moyennes.Son 'aventure intellectuelle était bien finie.Il éprouvait un sentiment curieux de dégoût de lui-même et de toutes choses depuis qu'il se savait devenu impuissant.L'impuissance de l'esprit est plus humiliante que celle du corps.C'est pourquoi les infirmes de ce genre sont plus irritables et plus vindicatifs que les simples infirmes du corps.Chez Jérémie, cette sensation d'impuissance acquise était en train de détruire tout ce qui lui restait d'humain.Il avait été poète, philosophe, romancier et que sais-je! Il s'était tué à produire, au temps où il avait encore quoique jeunesse dans les veines.A quarante ans, il ne lui restait donc en mains que ce métier dérisoire d'écrivain.Ecrire était devenu pour lui un supplice raffiné, une torture de luxe.Mais il faut bien gagner sa vie.A part les papiers qu'il envoyait aux journaux et sa correspondance, qu'il raréfiait, dès qu'il s'assoyait devant une feuille blanche, c'était désormais pour y tracer des arabesques sans suite.D'ailleurs il se lassait vite de ces efforts stériles.Sa réputation n'était-elle pas faite?A quoi bon additionner de nouvelles œuvres, qui d'ailleurs ne venaient pas, à celles qui étaient nées spontanément jadis?Il avait possédé un métier de versificateur à la Leconte de l'Isle; et maintenant il ne pouvait plus pondre un alexandrin plausible.Il avait publié des contes agréables, dont il avait d'ailleurs emprunté les thèmes à tout le monde.Maintenant, il n'aimait plus conter.D'ailleurs il n'avait jamais prisé outre mesure le genre narratif.Jérémie se sentait le type accompli de l'homme fini.Il savourait à sa manière cette fin.Il allait donc cesser d'être important.La critique littéraire de son pays lui ferait une fois pour toutes un enterrement de première classe et il aurait la paix le reste de ses jours.Quand il entrerait au restaurant ou au bistro, on cesserait de se pousser du coude et de dire: « C'est lui ».Jérémie se sentait humble enfin; il regrettait de ne pas l'avoir été tou- 14 JEREMIE jours et d'être devenu un instant le point de mire d'un groupe de lecteurs.Des lecteurs, au fait, il n'en avait jamais eu beaucoup.Il avait passablement écrit; mais toujours des choses difficiles à lire.Or la difficulté à vaincre est l'affliction par excellence de l'homme moyen.On avait feuilleté un ou deux de ses ouvrages.Si on avait continué de parler de lui, c'est qu'il produisait assez et que la répétition de son nom dans les recensions l'avait consacré.On disait de lui: « C'est un écrivain qui a tout de même une importance.Je le lirai un jour ».On ne l'avait jamais lu.Jérémie suivait la Seine en ruminant cette humilité féroce qui lui survenait.Ce qu'il lui était doux à lui, écrivain canadien perdu dans Paris, de se sentir en sûreté, loin de ce public toujours possible, qui pouvait tout de même s'éveiller à Montréal.Maintenant que Jérémie comprenait que le message, comme on dit, d'un écrivain ne pèse jamais lourd, que le sien était proprement inexistant, il aspirait à un silence éternel autour de son nom.Si on allait découvrir que son manque de talent était vrai.Lui, Jérémie, le savait que c'était vrai.Il s'était lu, le pauvre.Il était même condamné à se relire, lors de ses rééditions.La Seine souriait à Jérémie: « Regarde-moi, semblait-elle lui dire,-je suis belle, je m'en vais à Honfleur.Honfleur, vois-tu, c'est la ville d'où notre Champlain est parti à la découverte de votre Québec! » Cette idée bouffonne eut tôt fait de faire sourire Jérémie, qui cligna d'un œil complice vers la rivière moqueuse.Il s'en allait nonchalamment, le long des quais.Quai St-Michel, quai des Augustins, quai de Conti.Il était maintenant sut la place de l'Institut.E crut l'endroit bien choisi pour approfondir son ratage littéraire.Ce vieil hôtel où il avait assisté à une réception à l'Académie française lui apparut ce jouHà comme un symbole superbe de sénilité littéraire.Ceux qui sont reçus là sont en général en plein déclin, se disait Jérémie; et je crois qu'il avait raison.Pour sa part, il ne s'était jamais senti à ce point vidé.La pensé de l'Académie, le souvenir de toutes les académies de la terre lui donnaient à la lettre son coup de mort littéraire.Plus on est fini, se disait-il, plus on tente de poser à celui qui évolue, à celui qui cherche.C'est le jour où on n'a vraiment plus rien à dire qu'on commence à parler de son message.Pour ma part, je remercie le Ciel qui m'éclaire si salutairement sur mon vide intérieur.Déposer mon bilan me sera d'ailleurs utile même vis-à-vis des autres.Ce n'est plus moi qui m'offusquerai lorsqu'on constatera ce que je constate moi-même: le néant de ce que j'ai produit.15 AMERIQUE FRANÇAISE Jérémie vraiment se sentait bon.Il était fier de cette énorme lucidité qui s'épanouissait en lui comme une gerbe de chardons.Je suis « un type au poil » aujourd'hui, se disait-il.Il reprit sa marche, Quai Malaquais, quai Voltaire.Il s'engagea sur le Pont Royal.Quelques minutes plus tard, il continuait sa méditation sur un banc du Jardin dos Tuileries.Plus il s'étudiait, moins il se trouvait beau.Impuissant à créer, lourd et pénible dans l'écriture, embarrassé même dans la calligraphie, il se demandait comment il avait pu devenir écrivain.Ses talents naturels le poussaient plutôt vers le sport professionnel.C'est une carrière lucrative en Amérique.— Je suis un déclassé, se disait-il.J'aurais dû me faire joueur de Baseball.Puisque je ne détestais pas qu'on parlât de moi, on en aurait parlé davantage en Amérique.Je fus devenu une des gloires de mon pays.* Tout à coup un jeune homme fut aux côtés de Jérémie.Un étudiant canadien qu'il connaissait un peu se mit à parler.— Mon cher Jérémie, j'ai hâte à votre prochain bouquin.Vos derniers ouvrages m'ont beaucoup plu.Franchement, vous êtes un esprit créateur de premier ordre.Que vous êtes heureux de trouver ainsi des choses neuves et de les exprimer aussi joliment! — Non de D.s'écria Jérémie.— Ne jurez pas, Jérémie.Vous avez déjà une œuvre derrière vous.B faut la continuer.Nous sommes des centaines qui comptons sur vous.Vous êtes notre guide, notre espoir.Maintenant que vous nous avez tirés de l'ornière, nous sentons qu'il y a quelque chose à faire dans notre pays.— Hein! — Ne soyez pas amer.Votre message est authentique et il demeurera.— Mon message! Jérémie se leva lentement et on le vit, dos voûté et regard terni, refaire lentement le trajet qu'il venait d'accomplir.Il ne pensait plus à rien: il allait.Le soir, dans sa chambrette de la rue du Sommerard, il travailla toute la nuit à ce poème en cours qu'il s'était bien juré la veille de ne jamais terminer.François Hertel 16 Les beaux joucls.I fusain l — Adrien Hébcrl RISTONTAC Conte de Noël Ristontac s'éveilla un beau matin de décembre, sous la tente maternelle toujours enfumée.Il se leva et pour bien s'aguerrir, courut dans la neige vierge des bois, nu comme une anguille et aussi frétillant.Il revint au foyer, revêtit l'habit de peau de.chevreuil et la ceinture de perles rouges et noires.Sa mère lui tressa en couettes ses cheveux lui- • sants et y planta une superbe plume d'outarde teinte en vermillon.Elle lui donna à manger un morceau d'orignal cuit dans de l'écorce d'érable.Ristontac lui dit: « Dans dix jours bien longs, le Manitou des Visages-Pâles se fera petit et naîtra dans la grande île d'Hochelaga.» Son père entra et l'entendit.Il était Ristonwégha, chef et représentant de sa tribu à la confédération iroquoise.Il dit: « Les français-aux-arcs-tonnanbs sont de nouveaux ennemis des iroquois vengeurs.Leur Dieu ne viendra que pour exterminer nos guer-rieurs aux cœurs indomptables.» Ristontac avait huit ans.E discutait avec son père, d'homme à homme; « Le grand-père-blanc-à-la-robe-noire a dit que son Manitou naîtrait pour tous les iroquois du monde et aussi pour les algonquins, les hurons, les abénaquis et pour toutes les tribus rouges, jaunes, noires et blanches de la terre.Le Doux Manitou Jésus se fera petit enfant.Il descendra dans Ville-Marie par une nuit belle et prochaine.Moi, Ristontac, fils du grand chef Ristonwégha, et de la fière Kouatéhwé, irait le voir et lui présenter mes armes.Et je deviendrai invincible comme l'Esprit du Vent.» Ristonwégha mit sa main droite sur la tête de son fils: « Ton père Ristonwégha part sur l'heure pour la tribu voisine où se tiendra un « conseil des tribus confédérées.Ristontac son fils gardera le feu et chassera ls castor.Le grand-père-blanc-à-la-robe-noire parle bien mais il ment mieux encore.Son Manitou est hostile à Ristonwégha et à son fils Ristontac, parce qu'ils sont iroquois au cœur farouche incomparablement brave.» Et il partit avec ses armes et un sac de provisions que sa femme Kouatéhwé lui accrocha au cou.La journée passa très lentement pour le jeune sauvage.Son cœur débordait d'une foi limpide comme l'eau des fleuves sous la glace bleue.17 AMERIQUE FRANÇAISE Le sorcier Waghéhaghéha qui lui enseignait les danses sacrées de la Guerre, de la Mort, de la Victoire, de la Joie, de la Torture et du Festin, le trouva distrait et même récalcitrant.Pour taquiner son vieux maître, Ristontac faisait à tout propos un geste étrange.Il mettait un genoux en terre et portait la main droite à son front, puis à sa poitrine, puis à l'épaule gauche, et enfin à l'épaule droite, disant: 0 le plus grand de tous les manitous! 0 le Chef des manitous! Fais toi petit pour Ristontac! Viens à Ristontac! N'oublie pas Ristontac! » Et Waghéhaghéha n'y comprenait rien du tout.— « Tu es fou comme un chevreuil au printemps! » lui dit-il sévèrement.« C'est le grand-père-blanc-à-la-robe-noire qui t'enseigna ces gestes?» En se taillant une flèche, Ristontac lui répondit: « Oui.» — « Nous l'avons tué et mangé à la dernière époque des glaces, parce que son peuple nous a trahis.» — « Peut-être bien.» fit tranquillement Ristontac.« Mais le grand-père-blanc mourut en brave.Et quand on lui a coupé les mains, sa barbe « de neige n'a pas tremblé.» —«Tu es un fier iroquois.Oublie tout ce que le grand-père-blanc t'a raconté! » Ristontac secoua la tête: « Comment le puis-je?» demanda-t-il.« J'appartiens maintenant au Dieu Jésus.Le grand-père-blanc-à-la-robe-noire a baigné d'eau mon front altier.H m'a marqué d'une croix ineffaçable et m'a consacré guerrier de son Dieu.Je suis Jean de Bréboeuf Ristontac, fils de Ristonwégha et de Kouatehwé, soldat du Seigneur Crucifié.> Et tournant le dos, il laissa le sorcier fort en colère contre lui.Au loin, on entendait le chant des chefs délégués qui s'éloignaient de la bourgade.Et le chant ne se perdait pas dans l'azur, mais se répétait de montagne en montagne, et tous ceux qui l'entendaient savaient bien que le chant se répéterait ainsi toujours, de montagne en montagne, jusqu'au dernier chaos.Ristontac sous le soleil, imitait distraitement dans la neige, des pistes de lièvre, à l'aide d'un bâton à bout rond.Il songeait à la promesse que le grand-père-blanc lui avait faite l'an dernier, de l'amener lui et les autres catéchumènes, à Ville-Marie, pour y entendre la belle messe de minuit.Et l'idée lui vint que peut-être, en marchant à travers les forêts, vers l'île des français-aux-arcs-tonnants, il arriverait à temps pour la nuit merveilleuse, tout juste à temps pour l'arrivée du Dieu-Petit-et-Pauvre.18 RÏSTONTAC Waghéhaghéha, informé par le diable du dessein de Ristontac, s'en fut prévenir Kouatehwé.— « Femme! Surveille ton petit loup.Son esprit est empoisonné par l'âme du grand-père-blanc, et le mauvais manitou a mis son gros doigt au dessus de sa tête.» L'iroquoise effrayée, laissa là son ouvrage et courut à la recherche de son enfant.Il n'était pas très loin et causait avec Adhéwada, un ancien qui enseignait aux jeunes l'art de polir le granit.Il fabriquait également de bons hameçons avec certains os de gibier.Innocemment, Ristontac le questionnait sur ses voyages, car Adhéwada avait parcouru bien du pays en son bon temps.« Et dis, vieux sage et ancien brave, tu as vu les îles d'Hochelaga?» € Si je les ai vues! Et si j'y ai péché! De l'achigan et du maskinongé, en quantité! Assez pour charger des sacs hauts comme des huttes et.» cEt elles sont très loin, dis, les îles d'Hochelage, vieux père à la mémoire magique?» « Oh.pas tellement loin de ce bourg sont les îles dont je parle.A quelques jours, plusieurs nuits.» A ce moment là, Kouatehwé appela son fils.« Où sont-elles donc?dit vivement Ristontac.« Par là, jeune renard.» lui répondit l'ancien, tandis que ses yeux se plissaient en un sourire malicieux; et de son menton, il désigna le Sud.Kouatehwé surgissant, saisit Ristontac par la tignasse et l'amena chez-elle en le gourmandant.Il était l'aîné des fils de Ristonwégha et elle le chérissait parce qu'il était déjà fier et intrépide comme son père, et aussi indépendant d'allure qu'un jeune ouaouaron.Depuis que le grand-père-blanc-à-la-robe-noire l'avait conquis, le cœur du petit iroquais mystique s'était ouvert à Dieu, et l'amour divin en débordait comme la sève de l'épinette qui craque sous la gelée.Ce soir-là, il s'enroula dans sa peau d'ours et s'endormit comme d'habitude.Vers minuit, il ouvrit l'œil, car un ange se tenait devant sa couche.« Viens.» lui dit celui-ci.« La nuit est douce et pâle.Viens avec moi.Je te ferai connaître un jeu magnifique.Le plus beau qui soit.» Ristontac se leva et se vêtit.Il accrocha à sa ceinture le petit to-mahac et le carquois, prit son arc et suivit la nitescente apparition.L'habit de l'angelet était de feuilles vermeilles.Sa chevelure de soleil couchant, coulait sur ses épaules comme une chute d'or.Ses ailes étaient 19 AMERIQUE FRANÇAISE faites du duvet des plus brillants oiseaux, et un bandeau diamante retenait sur son front, une plume blanche et légère comme une flamme.Il prit Ristontac par la main et l'entraîna dans une course impétueuse.Leurs pas, sur le verglas où se mirait la lune, rte laissaient aucune trace.Au milieu d'une belle clairière, bordée de bouleaux en colonnades marbrées et de sapins verts hauts comme des tours, l'ange s'arrêta et dit à son compagnon: « Nous voici dans le temple du Seigneur.Agenouille toi près de moi et prions.» Ce qu'ils firent.Puis ils se relevèrent, et l'ange enseigna à Ristontac, le jeu promis.Il prit son arc enchanté et ses fines flèches de crystal, translucides et pures comme les glaçons des pruches miroitant aux planètes.Il lança les flèches au firmament et chacune d'elles perçait une étoile qui filait et tombait dans l'espace, telle une reine déchue, laissant derrière elle une longue traînée incandescente.— « Moi aussi, moi aussi, » s'écria Ristontac.« Je veux chasser les étoiles! » « Tes flèches terrestres, » allégua le page de Dieu.« n'interrompraient point le vol de l'épervier qui se cache dans les nuées avant de fondre sur sa proie.Vois, il ne me reste plus qu'une seule de mes flèches magiques.Prends-là et choisis bien, parmi les lampes célestes, celle qui te conduira où tu veux aller.» Le jeune iroquois, d'un geste instinctif, porta la main à son front.L scruta la nue de ses yeux perçants comme ceux d'un aiglon des Rocheuses.Tout à coup, il pointa vers l'ouest.— « Celle-là! Celle-là! Oh, c'est celle-là que j'atteindrai.» L'ange lui donna ses armes et Ristontac se campa sur ses deux petites jambes et murmura: « O doux Manitou Jésus! Permets à Ristontac d'arrêter la belle étoile.» Alors l'ange s'approcha de lui et posa ses deux mains sur celles du jeune iroquois, et tous deux s'arc-boutant, muscles tendus, lancèrent la flèche qui partit zouitttt—fuhuhu—avec un sifflement mélodieux.Ristontac se retourna et se trouva soul.Il vit que l'ange qui avait lancé la flèche avec lui, était parti avec la flèche, et que l'ange était la flèche, que l'ange était lui-même en sa Foi, que l'ange était l'Amour, son Amour, et il vit aussi que son cri d'Amour, comme une flèche, avait percé 20 RISTONTAC l'espace et arrêté l'étoile des bergers, à l'instant précis où les berges se relevaient tout étonnés et se préparaient à suivre le Signe.Et Ristontac, sublimisé, se retrouva hors de lui-même, dans le temps et dans l'espace.Il goûta le bien-être des élus.Puis, son esprit réintégra son corps et il marcha vers le sud, suivant l'étoile et souriant.Toute la nuit il marcha, la tête au ciel, les yeux pleins de lune.Son coeur battait fort, si fort, joyeux tam-tam, marquant son pas allègre.Au nord, cependant apparurent d'inquiétants petits nuages que l'astre nocturne bleuissait.Ristontac pourtant observateur, ne les remarqua pas, occupé qu'il était de sa grande joie.Au détour d'une piste de chasseurs, un grand orignal se drassa devant lui, dans la pleine gloire de ses bois triomphants.— « Salut et Paix! » lui cria l'enfant.« Viendras-tu avec moi adorer mon tendre Seigneur?» L'orignal tourna sa tête couronnée, gratta la neige de ses sabots et le suivit.Quand l'aube perça l'atmosphère opaque, puis les ramures de la forêt, Ristontac marchait encore.H chantait pour distraire sa faim, et le silence d'hiver et les nids d'absents oiseaux perpétuaient son chant.Puis il pria.Soudain, un gémissement vint distraire son oraison.La plainte venait d'un fourré voisin, où un blanc coureur des bois avait caché un piège en métal.Ristontac chercha un peu et y découvrit un loup dont le cou était pris dans le cruel collet, et qui devait être là depuis longtemps, à voir sa maigreur et la détresse de ses yeux épouvantés.— «Oh!» compatit Piroquois.«Tu ne resteras pas là, pauvre loup.» Il prit son tomahac et fit si bien qu'il démantibula le ressort du traquenard.— « Va, » dit-il.«Vieux loup.Mon Jésus t'aime aussi.» Le carnassier se releva et chancela sur ses pattes raidies.Il s'ébroua et secoua son cou que la fourrure, épaisse à cet endroit de son corps, avait un peu protégé.Et faisant demi tour, il s'éloigna de Ristontac puis s'arrêta, se retourna et braqua sur le petit iroquois un regard étrange.C'était une forte bête au poil long, blanc et gris, noir sur les pattes et autour des yeux, de l'espèce la plus féroce des loups des bois.Ristontac s'agenouilla de nouveau et fermant les yeux, il reprit sa méditation en s'efforçant de ne pas songer au captif affranchi.Le loup revint sur ses pas, tourna sept fois autour de l'enfant, le renifla, puis s'assoyant à côté de lui, posa un redoutable museau sur son épaule.21 AMERIQUE FRANÇAISE Et Ristontac tout en priant, les yeux fermés bien durs, sourit.Vers la fin de J'après-midi, un vent glacé parcourut la forêt.Ristontac frissonna.Au dessus de lui, les ormes gigantesques, les sapins élancés comme des clochers de basiliques, se tordaient et leur lugubre craquement se mêlait aux lamentations des loups hurlant dans le Grand Nord, accompagné de l'Aquilon en contrebasse.— «Ah! » regretta Ristontac.« Que n'aide apporté ma peau d'ours pour m'enrouler au pied d'un arbre dans la bonne neige.» Il songea à se construire un abri avec des branches, mais à cet endroit, elles étaient toutes trop hautes pour qu'il puisse en couper.— « Il va neiger.» se dit-il.« Je ferais mieux de laisser "passer la tempête, sinon, sans l'Etoile, je me perdrai sûrement.» A sept pieds de lui, l'orignal et le loup attendaient sa décision.Tout à coup, Ristontac renifla.Une senteur acre venait de frapper son odorat qu'il avait extrêmement sensible.Il reconnut la promiscuité d'une tanière de renards.II s'aventura en direction de l'odeur et parvint à un endroit brouissailleux qui retentissait de glapissements.Il buta contre une racine et donna tête la première dans le buisson.Quand il revint de son ébahissement, il se vit au milieu d'une famille de renards rouges, auprès de laquelle il s'excusa d'une aussi brusque entrée en matière.—« Le Seigneur soit avec vous.Amis en robe de feu, souffrez que pour la nuit, mon frère loup et moi devenions renards.» Les maîtres de céans ne firent aucune objection et Ristontac se tapit dans un creux bien chaud, avec le loup à ses pieds, tandis qu'au dehors, le grand ruminant montait la garde.Puis vint l'aurore et le jour clair.Et d'autres nuits et d'autres jours.Cinq en tout, ni longs, ni courts, seulement des jours et des nuits dans la forêt revêtue de son manteau pailleté lequel, par endroits et sous le soleil, fondait en aiguilles de diamants.Au bout de ces cinq jours, Ristontac parvint à un lac moyen dont la glace ne lui parut guère solide, mais qu'il fallait pourtant traverser.L'Etoile brillait là-haut et lui faisait, semblait-il, signe d'avancer.Il s'arrêta.L'orignal, le loup, les renards rouges et un jeune lièvre ramassé mourant presque de froid, s'arrêtèrent aussi.Près de là, un caribou fouillait la neige, y cherchant quelques lichens à brouter.— « 0 Caribou! Noble solitaire.Loué soit Qui te créa.Te joindras- 22 RISTONTAC tu à nous, grand frère, afin de prier Dieu que l'infime Ristontac puisse traverser ce lac qui n'est que le miroir de l'Azur Infini qui n'est que la couleur que Dieu lui-même revêt pour nos pauvres yeux si faibles?» Le caribou était déjà près de lui et pour toute réponse, plia ses pattes de devant, et Ristontac prenant le lièvre, monta sur son cou, et le caribou avec sa charge, suivi de l'orignal, du loup et des renards, traversa le lac dont la glace craqua et se rompit en plusieurs endroits, tour à tour nageant et marchant lentement, ambitieuse caravane lourde d'amour pur comme l'or, et de toutes les vertus embaumés comme l'encens et précieuses comme la myrrhe.Quand ils furent à la berge, le soir tombait.Une bande de chevreuils-se réunit pour les voir passer.Le plus grand d'entre eux décida de suivre les pèlerins et Ristontac le remercia en traçant une croix avec de la neige, entre les bois superbes de la belle bête.Alors les astres se levèrent et la troupe vaillante, Ristontac en tête, portant sur son poing fermé le petit lièvre qui dormait, suivit le Signe sur le chemin d'argent que traçait la lune à travers les arbres.Puis il y eut encore des units, des jours et une tempête dans laquelle la caravane se serait perdue, sans un lynx qui les guida de ses yeux lumineux.Enfin, un matin, ce fut la veille de Noël.Depuis neuf jours, Ristontac suivit de se compagnons, allait sans presque jamais s'arrêter, affrontant le froid.De temps à autre, pour étancher sa soif, il suçait un glaçon.Mais il était las et avait grand'faim, car dans la forêt, il ne trouvait rien d'autre chose à manger que l'écorce des arbres.Malgré la foi qui le brûlait, il grelottait et son énergie l'abandonnait peu à peu.Parfois, il montait sur le dos de l'orignal et se couchait sur son cou, mais maintenant, il n'avait même plus la force de s'y maintenir.Il se traînait cependant, accrochant son petit bras presque gelé, au col du loup qui le soutenait de son mieux.Lorsque ses pieds mal protégés par des mocassins en lambeaux refusèrent d'avancer plus loin, il se dit qu'il allait mourir.Tristement, il songea qu'il n'était qu'à quelques heures de Ville-Marie et qu'il ne verrait pas la belle messe de minuit, et il pleura sur son malheur, à genoux, le front appuyé au tronc d'un érable austère.— « Ah! Jésus.» gémit-il.« Ne m'avais-tu pas promis par la voix du grand-père-blanc-à-la-robe-noir que je te verrais descendre du ciel, pourvu que je t'aime assez.Ne t'ai-je pas, mon manitou Jésus, assez aimé?Viens 23 AMERIQUE FRANÇAISE alors, envoie ton Esprit au secours de mon amour et je saurai t'aimer tant, que je te forcerai à naître pour moi.Mais, où descendras-tu, ô mon doux petit Dieu?Je n'ai pas de crèche, ni d'église.» Alors, il rampa vers un haut sapin aux ramures basses.Dessous, il bâtit avec de la neige, une minuscule chapelle, toute blanche et au dessus, planta une croix qu'il fabriqua avec deux branchettes, puis, s'éloignant de deux pieds, il resta là, à plat ventre sur le sol glacé, les mains jointes sous son menton, le regard fixé intensément sur l'autel de neige, où il en était sûr, Dieu allait descendre pour lui.Ses lèvres engourdies balbutiaient des prières, des actes de désir si puissants, si puissants que lorsque minuit approcha, une grande clarté illumina la forêt.L'Etoile s'arrêta au dessus du haut sapin sous lequel Ristontac priait toujours, entouré de ses amis, l'orignal, le caribou, le chevreuil, les renards, le lièvre, et le lynx.Son frère le loup, couché auprès de lui, soufflait doucement dans ses cheveux, comme pour réchauffer sa petite tête.Puis, à minuit, une lueur merveilleuse emplit la chapelle de neige dont les cristaux étincelèrent comme mille joyaux.Mais Ristontac ne ferma pas les yeux.Il vit alors, comme du haut d'une étoile, la scène de Bethléem, telle que nous l'ont rapportée les évangélistes.L'étable pauvre, le boeuf et l'âne.Le vieillard Joseph, les bergers, leurs moutons et leurs chiens, les Rois Mages et Sages en robes rouges et jaunes brodées d'or et de rubis.Près de la crèche, la belle Vierge en ses voiles bleus.Dedans la crèche, le petit Dieu.Autour de Son Sourire de Soleil, des angelots, habillés d'arc-en-ciel, chantaient une berceuse.— « Ah! » murmura Ristontac.« Mon Seigneur m'a comblé.Ne me quitte pas.Doux Jésus.Ne laisse pas Ristontac dans le vide de sa vie.0 petit Dieu.» Et Jésus l'exauça.Ristontac coucha son front dans la neige et s'endormit pour toujours, les yeux grands ouverts, les mains jointes à jamais.L'ange aux étoiles glissa jusqu'à lui sur un rayon de lune, lui prit l'âme et l'emporta au paradis où depuis cette nuit là, Ristontac chasse les astres, sous l'Oeil paternel du Grand Univers.André Maillet 24 UN HOMME REDOUTABLE récit d'actualité « Sans doute Staline est un homme redoutable, mais son pouvoir ne saurait éclipser le mien, » fit Hercule Lefort, en promenant sa belle main blanche sur sa chevelure noire.Les gens qui l'entouraient dans le restaurant Géracimo, le regardèrent et sourirent de nouveau d'un air sceptique.Il n'avait rien d'un ours polaire, ce petit homme à la chevelure hirsute, dont la physionomie, à cause de deux petits yeux très doux, et d'un petit nez très espiègle, était amène et sympathique.Mais il avait le verbe haut, la parole assurée, et un air de conquérant qui étonnait quelque peu.Etait-il bien ce qu'il prétendait être?On se posait tous la même question, en dégustant, à petites gorgées, une orangeade.« Vous me faites rire, risqua un voisin qui n'avait pas froid aux yeux.Staline n'est pas le premier venu! Vous ne parleriez pas ainsi si vous habitiez Moscou.A ces mots, un sourire incrédule s'imprima sur nos lèvres.Puis nous continuâmes à regarder au fond de nos verres, maintenant vides.— Oui, reprit Hercule Lefort, je suis un homme de fer!.Depuis vingt ans j'exerce une dictature inflexible sur toute la ville.Sans aide, sans renfort, par la seule magie de ma volonté, je fais trembler tout le monde, les puissants comme les faibles, les magnats de la finance comme les simples commis de bureau, et presque toujours, croyez-le où non, l'on finit par se rendre.' — Vous m'en direz tant!.maugréa l'homme qui n'avait pas froid aux yeux.Vous êtes, sans doute, une espèce de Delamarre?— Mieux, je représente comme qui dirait, « la loi du plus fort.» — Et tous de se soumettre à votre autorité?continua d'interroger l'homme de sang-froid.— Du plus puissant au plus faible.Je les tiens au même niveau, sous ma botte où il me plait de les réduire à l'impuissance.Quiconque me résisterait, n'oserait pas le faire deux fois, car je le briserais comme verre, souligna avec une singulière énergie le petit homme redoutable.— Eh bien! dit le gaillard qui aimait la discussion, vous avez de la chance de n'avoir jamais eu affaire à moi!.Le petit monsieur aux nerfs d'acier, regarda son interlocuteur avec une pitié infinie: — Vous feriez comme les autre, dit-il, simplement.25 AMERIQUE FRANÇAISE Un moment, on crut qu'il allait se passer quelque chose d'intéressant, comme la dissection d'un être vivant et l'éparpillement de ses os aux quatre vents du ciel.Mais l'homme qui n'avait pas froid aux yeux fixa d'un œil torve l'homme redoutable qui préférait causer: — Je n'exerce aucun métier bien défini.J'ignore le pugilat et la lutte gréco-romaine, je ne travaille point des bras, et mon intelligence peut s'endormir aussi longtemps qu'il me plaira de la tenir en réserve.Je n'ai besoin de rien, si ce n'est de l'adresse d'un récalcitrant qui doute de ma puissance.Celui-là, s'il se présente, gare à lui, son affaire n'est pas longue, et je «sais les grands moyens qui vous ramènent à des sentiments plus respectueux de mon pouvoir.— Alors, de quoi vivez-vous?.— Je prends l'argent où il se trouve, dans la poche des autres.Et si par hasard, ce qui arrive souvent, ma victime n'en a point, je la force d'en trouver ailleurs et de verser la somme exigée, dans un délai raisonnable.— Et on vous la donne?.— Par force!.Je vous répète que je suis un homme de fer!.Je procède d'abord par la persuasion, et je fixe sans me fâcher la rançon de chacun.Ça réussit avec les timides, les faibles.Ils s'empressent de me remettre ce que j'exige d'eux.— Et ceux qui résistent?.— Je les menace, monsieur, et, au besoin, je les eng.dans les grands prix.Puis, froidement, car je ne perds jamais le nord, j'augmente le chiffre de leur rançon.— Et s'ils ne cèdent pas?.— Je les exécute!.dit en souriant l'homme redoutable.Nous comprimes, enfin, que ce diable d'homme ne mentait pas.Cependant, durant l'échange de ce dialogue, un voisin, sorti à l'improviste, était allé chercher la police.Bientôt, un agent, revolver au poing, se présenta dans le restaurant, en fonçant à travers la clientèle qui, à cette heure, prenait d'assaut les tables encore vides.Arrivé devant l'homme mystérieux, qui répandait en souriant la terreur, le policier le contempla longuement, ayant peine à croire que c'était la le bandit dont on lui avait parlé.Puisqu'il fallait dire quelque chose, il finit par s'écrier: — Haut les mains, ganster!.ou je tire.La main du constable tremblait un peu, mais dans la bonne direction.— Moi, un ganster?.fit l'homme redoutable.Je suis le percepteur du revenu! Philippe La Ferrièrg 26 UN SAVANT TAPAGE Dans la vie, tout comme au cinéma, il y a des personnages dont l'âme est double.Beso Dutilleul connait un prodigue qui ne prend qu'un seul repas par jour, fume des cigarettes à soixante sous le paquet et, Je samedi soir, plastronne dans une loge, aux côtés d'une femme du monde.Maurice Bulâtre, tel est son nom, préfère le luxe au nécessaire et sacrifie volontiers son confort pour sauver la face comme disent les Chinois.La vie de bohème l'amuse d'autant plus que sa famille est riche et qu'un jour, il héritera.En attendant l'heure bénie, il vit d'expédients et si un camarade, ayant pignon sur rue, ne lui offrait pas l'hospitalité, il coucherait, les jours de purée, dans un escalier pour économiser le prix d'une chambre.On lui donne du « Baron » parce qu'il est constamment vêtu d'une redingote et qu'il porte la canne.A l'entendre pérorer au restaurant Géraciino, avec cet air désabusé du monsieur qui a tout vu, tout connùTôn^iraif "un prince égaré en plein quartier latin.Ce jour-là, sur le coup de six heures, Beso Dutilleul rencontre Maurice Bulâtre à l'angle des rues Saint-Hubert et Sainte-Catherine.Malgré une pluie fine et pénétrante, qui dégouline de son chapeau à larges bords comme l'eau s'épanche d'une vasque trop pleine, le Baron a élu domicile en face d'une buanderie chinoise.Après les salutations d'usage, Beso s'informe: — Pour l'amour de Dieu, notre divin maître, que fais-tu là, par un temps pareil?Serais-tu à la recherche du Temps perdu?— Quiconque désire arriver dans ce bas monde doit être pratique, répond en souriant Maurice Bulâtre.Je n'attends pas la Fortune, certes non; elle est à Saint-Hyacinthe, chez le paternel, et bien en sûreté, je te prie de le croire.Comme il fait un froid humide, attentatoire à la santé, notre bien le plus précieux, paraît-il, je me réchauffe à peu de frais.Comme Beso Dutilleul n'a pas l'air de comprendre: — Je me chauffe aux dépend de la Chine, poursuit Bulâtre.Ça te surprend peut-être, de voir un homme adopter ce système de chauffage en plein air?.Combien naïf tu peux être?Puisqu'on gèle dans les maisons, je choisis la rue.Quand l'inaction ne donne aucun résultat, je fais le tour de la montagne.Il n'y a rien qui vaille la marche.Nos grand'pères pratiquaient l'art pédestre et ils s'en trouvaient bien.Beso Dutilleul ne semble pas comprendre la justesse de ce raisonnement.Alors, son ancien camarade de collège lui cède sa place avec, sans doute, l'intention de lui prouver qu'il n'est en somme qu'un Abénakis.27 AMERIQUE FRANÇAISE Du grillage, placé au ras du sol, s'échappe une chaleur bienfaisante.Devinant le bien-être qui envahit le peintre, Bulâtre, superbe et satisfait, tel le professeur venant de prouver à ses élèves, par A plus B, la vérité d'un théorème, croit devoir conclure: — Avant tout, soyons logiques, mon cher! — Bravo! s'écrie Beso Dutilleul, je ne te croyais pas si pratique avec tes airs de grand seigneur.Tu as une méthode peu coûteuse, et plutôt originale d'économiser 'le charbon.Satisfait de sa petite démonstration, Maurice Bulâtre invite son ami à dîner.Mais celui-ci manque d'enthousiasme.Il traverse justement une période de purée expiatoire et il ne 'lui reste en poche que vingt dollars pour atteindre la fin du mois et nous ne somme qu'au douze de novembre.De plus, ce qui est infiniment plus grave, connaissant les moyens de subsistance du Baron, il éprouve une vague inquiétude, d'autant plus qu'il n'ignore pas que ce charmant causeur est un pique-assiettes de première grandeur.Une offre semblable, et que rien ne semble justifier, demande réflexion.Beso Dutilleul se souvient fort à propos que Maurice Bulâtre, né gentilhomme, est doué d'un tact et d'une délicatesse à la fois exquise et déconcertante.Ainsi, chaque fois qu'il s'agit de régler l'addition, ses précieuses qualités sont-elles mises à contribution.Ce n'est certes pas le Baron qui s'emparerait brutalement de la note sous le fallacieux prétexte de la solder à la barbe des autres convives comme si ses camarades n'avaient pas 'le sou.Le Baron connait les usages, les bonnes manières.A cet instant psychologique et solennel, il fait preuve de désintéressement.Parfois, il lui arrive de mettre la main dans la poche de son pantalon et, comme s'il n'y avait point trouvé ce qu'il y cherche, il explore ensuite l'intérieur de son veston, avec l'air d'un homme distrait, à la recherche d'un portefeuille qui semble, hélas! se dérober comme à plaisir.Ce petit manège, par trop visible pour échapper à l'attention des voisins de table, finit toujours par rendre ceux-ci, sinon sceptiques, du moins mal à l'aise.Aussi un des convives s'empare-t-il à son tour de la note avec l'intention évidente de résoudre la difficulté.Devant une telle désinvolture, le Baron commence d'abord par protester avec véhémence, puis, se radoucissant peu à peu, s'efface avec modestie.Cette condescendance dont il fait preuve n'a rien d'humiliant ni de choquant.Au contraire, le Baron a une manière à lui de vous laisser faire qui donne aussitôt l'impression qu'il vous croit plus riche que vous ne l'êtes en réalité.Nul ne résiste à cet hommage discret et d'aucuns se saigneraient à blanc pour justifier une réputation acquise au hasard des réunions mondaines.28 UN SAVANT TAPAGE Maurice Bulâtre se chauffant auprès d'un grillage de buanderie et offrant, comme ça, à brûle-pourpoint, au premier copain venu, à partager son repas, il y a de quoi se méfier.Beso Dutilleul songe à la cuisine chinoise, à de savants Yat Ca Meing, à quelques mystérieux Chop Suey lorsque, sans crier gare, son ami lui suggère, tout à coup, un restaurant français que fréquentent les gourmets.Cocktail, hors-d'œuvre variés, poisson blanc, filet mignon, le tout arrosé d'un vin d'Anjou, puis le sorbet aux fraises suivi d'un fromage et du traditionnel café-cognac.Enfin, pour terminer, un superbe havane.et la note impressionnante, dont le Baron solde, sans sourciller, l'addition.Décidément, Maurice Bulâtre, c'est quelqu'un et Beso Dutilleul n'a plus le droit d'en douter.Il est confus, honteux, ne sait trop comment remercier son noble amphytrion dont la générosité soulève en son «âme et conscience un vif remords.Ne l'a-t-il pas, jusqu'ici, considéré comme un pingre notoire, un vulgaire tapeur?Sous le coup de l'émotion, Beso oublie lui avoir, mille et une fois payé à déjeuner sans jamais recevoir en retour le plus petit verre de bière.Tout de même ce qu'on peut être injuste envers un ami qui voit grand et ne fait rien à moitié! Non, jamais plus Beso Dutilleul n'osera prononcer de tels qualificatifs à l'égard du magnifique Bulâtre.Que son nom soit béni! Le retour s'effectue sous la protection de Bacchus.Après avoir traversé les rues en suivant la diagonale chère aux crabes, les deux amis réussissent à atteindre la buanderie chinoise, leur point de départ, tout en éprouvant un sentiment de gratitude pour le Créateur qui les a pourvu d'un bon estomac et pour la France qui a placé au-dessus de l'épée, la broche.L'heure des adieux a sonnée.C'est la fin d'un beau jour de pluie et il serait malheureux qu'il s'éternisât en plein air.— Ecoute, fait le Baron, en indiquant du doigt une maison de pierre dont la porte est décorée d'un large écriteau: « Chambre à louer », depuis huit jours je demeure là.Si tu veux, je te quitterai ici même, car je n'ai pas le droit de recevoir chez moi et s'il fallait que le patron m'accroche dans le passage, c'est moi qui se ferait enguirlander.Ça nuirait à ma digestion, tu comprends?Hélas! mon pauvre ami, je souffre de dyspepsie nerveuse! Et comme Beso Dutilleul ne semble pas comprendre, Maurice Bulâtre ayant la manie de parler en paraboles depuis le jour où, pour la première fois, il connut des embarras d'argent, celui-ci précise en lui serrant la main: 29 AMERIQUE FRANÇAISE — Dis, tu n'aurais pas un vieux dix à me prêter jusqu'à demain, je dis bien, jusqu'à demain?.Disons, demain soir, pour être exact?.Je te rencontrerai à neuf heures précises ,ici, devant cette buanderie.Si je te demande ce léger service, c'est que ça presse et que je n'ai pas envie de coucher dehors, la soirée, avouejle, a trop bien commencée.L'expérience ne sert pas à grand chose si ce n'est à vous prouver qu'ici bas il y aura toujours des exploiteurs et des dupes, autrement la vie ne serait pas intéressante.Beso Dutilleul s'exécute sur le champ, un peu par vanité, un peu par lâcheté, car il est attendri par le vin d'Anjou et il n'a pas encore tout fumé le havane dont l'arôme exerce une œuvre perfide, dissolvante d'énergie.Chez certains êtres, le désir de convaincre les empêche de respecter la vérité; chez d'autres, la vérité se présente d'elle-même: — Tu ne connaîtras jamais la profondeur de ma gratitude, affirme le Baron en empochant l'argent.— Je n'en doute pas, murmure Beso Dutilleul en souriant de travers.Une fois seul, Beso se souvient de créanciers exigeants et combien tenaces qui viendront, dans quelques heures, lui réclamer leur dû.Hélas! il ne lui reste plus que dix dollars pour faire face à la musique pendant deux longues semaines.Si le cher Baron n'allait pas remplir ses engagements, qui donc lui offrira des fèves au lard au Café Réjane?Huit jours se sont écoulés depuis cette rencontre et le hasard réunit, une seconde fois, les deux anciens camarades de collège.Le Baron n'a pas l'air de reconnaître Beso Dutilleul.Malheureusement, il lui est impossible d'éviter ce créancier puisque tous deux, ils se trouvent face à face, coincés comme des sardines à l'arrière d'un tram bondé de voyageurs.— Je suis heureux de te revoir, dit Beso Dutileul en serrant le bras du Baron.t.— Et moi, donc, murmure Maurice Bulâtre sans grande conviction.— Tu n'as pas l'air dans ton assiettes?fait Beso en regardant le tapeur dans le blanc des yeux.Qu'est-ce qui ne va pas?— Tu oses me le demander, toi, mon meilleur ami, bougonne le Baron, l'air furieux.Ecoute, Beso, tu n'as pas été très chic avec moi, l'autre soir.Je t'ai attendu jusqu'à onze heures en face de la buanderie.Il est vrai que j'étais en retard d'une heure, mais ce n'est tout de même pas le quart d'heure de Rabelais! Tu aurais pu patienter, ou du moins me donner signe de vie, le lendemain.Mais non, Monsieur a préféré m'écrire une lettre d'injures, huit jours plus tard.30 UN SAVANT TAPAGE « Ce sont là, des procédés indignes de nous, tu es assez intelligent pour le reconnaître.Nul plus que moi déplorerait de n'avoir pu arriver en temps au rendez-vous, je l'ai regretté d'autant plus que j'avais l'argent sur moi.Tu te souviens.le dix dollars que tu m'as prêté?.Hélas! aujourd'hui, je suis fauché.Et il faut que je te rencontre dans un pareil moment! C'est bien ma veine! Il ne m'en arrive jamais d'autres.Philippe La Ferrière 31 AU BORD DU TORRENT J'étais un enfant dépossédé du monde.Par le décret d'une volonté antérieure à lia mienne je devais renoncer à toute possession en cette vie.Je touchais au monde par fragments, ceux-là seuls qui m'étaient immédiatement indispensables, et enlevés aussitôt leur utilité terminée; le cahier que je devais ouvrir, pas même la table sur laquelle il se trouvait; le coin d'étable à nettoyer, non la poule qui se perchait sur ]a fenêtre et jamais, jamais la campagne offerte par 'la fenêtre.Je voyais la grande main de ma mère quand elle se levait sur moi, mais je n'apercevais pas ma mère en entier, de pied en cape.J'avais seulement le sentiment de sa terrible grandeur qui me glaçait.Je n'ai pas eu d'enfance.Je ne me souviens d'aucun loisir avant cette singulière aventure de ma surdité.Ma mère travaillait sans relâche et je participais de ma mère, tel un outil dans ses mains.Levées avec le soleil, les heures de sa journée s'emboitaient les unes dans les autres avec une justesse qui ne laissait aucune détente possible.En dehors des leçons qu'elle me donna jusqu'à mon entrée au collège, ma mère ne parlait pas.La parole n'entrait pas dans son ordre.Pour qu'elle dérogeât à cet ordre, il fallait que le premier j'eusse commis une transgression quelconque.C'est à dire que ma mère ne m'adressait la parole que pour me réprimander avant de me punir.Au sujet de l'étude, là encore tout était compté, calculé, sans un jour de congé, ni de vacances.L'heure des leçons terminée, un mutisme total envahissait à nouveau le visage de ma mère.Sa bouche se fermait durement, hermétiquement, comme tenue par un verrou tiré de l'intérieur.Moi, je baissais les yeux, soulagé de n'avoir plus à suivre le fonctionnement des puissantes mâchoires et des lèvres minces qui prononçaient, en détachant chaque syllabe, les mots de « châtiment », « justice de Dieu », «damnation», «enfer», «discipline», «péché originel», et surtout cette phrase précise qui revenait comme un leitmotiv: — Il faut se dompter jusqu'aux os.On n'a pas idée de la force mauvaise qui est en nous! Tu m'entends, François?Je te dompterai bien, moi.Là, je commençais à frissonner et des larmes emplissaient mes yeux, car je savais bien ce que ma mère allait ajouter: — François, regarde-moi dans les yeux.32 AU BORD DU TORRENT Ce supplice pouvait durer longtemps.Ma mère me fixait sans merci et moi je ne parvenais pas à me décider à la regarder.Elle ajoutait en se levant: — C'est bien, François, l'heure est finie.Mais je me souviendrai de ta mauvaise volonté en temps et lieu.Ert fait, ma mère enregistrait minutieusement chacun de mes manquements pour m'en dresser le compte, un beau jour, quand je ne m'y attendais plus.Juste au moment où je croyais m'échapper, elle fondait sur moi, implacable, n'ayant rien oublié, détaillant, jour après jour, heure après heure, les choses mêmes que je croyais les plus cachées.Je ne distinguais pas pourquoi ma mère ne me punissait pas sur-le-champ.D'autant plus que je sentais confusément qu'elle se dominait avec peine.Dans la suite j'ai compris qu'elle agissait ainsi par discipline envers elle: «pour se dompter elie-même», et aussi certainement pour m'impres-sionner davantage en établissant son emprise le plus profondément possible sur moi.Il y avait bien une autre raison que je n'ai découverte que beaucoup plus tard.J'ai dit que ma mère s'occupait sans arrêt, soit dans la maison, soit dans l'étable ou les champs.Pour me corriger elle attendait une trêve.J'ai trouvé l'autre jour dans la remise, sur une poutre, derrière un vieux fanal, un petit calepin ayant appartenu à ma mère.L'horaire de ses journées y était soigneusement inscrit.Un certain lundi, elle devait mettre des draps à blanchir sur l'herbe; et, je me souviens que brusquement il s'était mis à pleuvoir.En date de ce même lundi, j'ai donc vu dans son carnet que cette étrange femme avait rayé: « Blanchir les draps », et ajouté dans la marge: « Battre François ».Nous étions toujours seuls.J'allais avoir douze ans et n'avais pas encore contemplé un visage humain, si ce n'est le reflet mouvant de mes propres traits lorsque, l'été, je me penchais pour boire aux ruisseaux.Quant à ma mère, seul 'le bas de sa figure m'était familier.Mes yeux n'osaient monter plus haut, jusqu'aux prunelles courroucées et au large front que je connus, plus tard, atrocement ravagé.Son menton impératif, sa bouche tourmentée, malgré l'attitude calme que le silence essayait de lui imposer, son corsage noir, cuirassé, sans nulle place tendre où pût se blottir la tête d'un enfant; et voilà l'univers maternel dans lequel j'appris, si tôt, la dureté et le refus.Nous demeurions à une trop grande distance du village, même pour aller à la messe.Cela ne m'empêchait pas de passer quelquefois mon dimanche presque entier à genoux sur 'le plancher, en punition de quelque 33 AMERIQUE FRANÇAISE faute.C'était là, je crois, la façon maternelle de sanctifier le jour du Seigneur, à mes dépens.Je n'ai jamais vu ma mère prier.Mais, je soupçonnait qu'elle le faisait, parfois, enfermée dans sa chambre.Dans ce temps-là j'étais si dépendant de ma mère que île moindre mouvement intérieur chez elle se répercutait en moi.Oh! Je ne comprenais rien, bien entendu, au drame de cette femme, mais je ressentais comme on perçoit l'orage, les sautes de son humeur la plus secrète.Or, les soirs où je croyais ma mère occupée à prier, je n'osais bouger sur ma paillasse.Le silence était lourd à mourir.J'attendais je ne sais quelle tourmente qui balayerait tout, m'entraînant avec ma mère, à jamais lié à son destin funeste.Ce désir que j'avais augmentait de jour en jour et me pesait comme une nostalgie.Voir de près et en détail une figure humaine.Je cherchais à examiner ma mère à la dérobée; mais, presque toujours, elle se retournait vivement vers moi et je perdais courage.Je résolus d'aller à la rencontre d'un visage d'homme, n'osant espérer un enfant et me promettant de fuir si c'était une femme.Pour cela je voulais me poster aiu bord de la grand'route.Il finirait bien par passer quelqu'un.Notre maison s'élevait à l'écart de toute voie de communication, au centre d'un domaine de bois, de champs et d'eau sous toutes ses formes, depuis les calmes ruisseaux jusqu'à l'agitation du torrent.Je traversai l'érablière et les grands champs tout en buttons durs que ma mère s'obstinait à labourer en serrant les dents, les mains attachées aux mancherons que le choc 'lui faisait parfois lâcher.Notre vieux cheval, Eloi, en est mort, lui.Je ne croyais pas la route si loin.Je craignais de me perdre.Que dirait ma mère, au retour de la traite des vaches, quand elle s'apercevrait de mon absence?D'avance je me recroquevillais sous les coups; mais, je continuai de marcher.Mon désir était trop pressant, trop désespéré.Après le petit brûlé où chaque été je venais cueillir des bluets avec ma mère, je me trouvai face à face avec la route.Essoufflé, je m'arrêtai court, comme touché au front par une main.J'avais envie de pleurer.La route s'étendait triste, lamentable, unie au soleil, sans âme, morte.Où se trouvaient les cortèges que je m'imaginais découvrir?Sur ce sol là s'étaient posés des pas autres que les miens ou ceux de ma mère.Qu'étaient devenus ces pas?Où se dirigeaient-ils?Pas une empreinte.La route devait certainement être morte.Je n'osais marcher dessus et je suivais le fossé.Tout à coup, je butai sur un corps étendu et fus projeté dans la vase.Je me levai, consterné à la 34 AU BORD DU TORRENT pensée de mes habits salis; et je vis l'homme horrible à côté de moi.Il devait dormir là et maintenant il s'asseyait ientement.Cloué sur place, je ne bougeais pas, m'attendant à être tué pour le moins.Je ne trouvais même pas la force de me garantir le visage avec mon bras.L'homme était sale.Sur sa peau et ses vêtements alternaient la boue sèche et 'la boue fraîche.Ses cheveux longs se confondaient avec sa barbe, sa moustache et ses énormes sourcils qui lui tombaient sur les yeux.Mon Dieu, quelle face faite de poils hérissés et de taches de boue! Je vis la bouche se montrer là-dedans, gluante, avec des dents jaunes.Je voulus fuir.L'homme me retint par le bras.Il s'agrippa à moi pour se mettre debout, ce qui eut pour effet de me faire culbuter.L'homme rit.Son rire était bien de lui.Aussi ignoble que lui.Encore une fois je tentai de me sauver.Il me fit asseoir sur 'le bord du fossé, près de lui.Je sentais son odeur fauve se mêler aux relents du marécage.Tout bas, je faisais mon acte de contrition, et je pensais à la justice de Dieu qui, pour moi, ferait suite à la terreur et au dégoût que m'inspirait cet homme.Il avait sa main malpropre et lourde sur mon épaule.— Quel âge as-tu, petit gars?Sans 'attendre ma réponse, il ajouta: — Connais-tu des histoires?Non, hein.Moi, j'en connais.Il passa son bras autour de mes épaules.J'essayai de me déprendre.Il serrait plus fort, en riant.Son rire était tout près de ma joue.A ce moment, j'aperçus ma mère devant nous.Dans sa main die tenait, la maîtresse branche qui servait à faire rentrer les vaches.Ma mère m'apparut pour la première fois dans son ensemble.Grande, forte, nette, plus puissante que je ne l'avais jamais cru.— Lâchez cet enfant! L'homme, surpris, se leva péniblement.Il semblait fasciné par ma mère autant que je l'étais.Ma mère se retourna vers moi et du ton sur le-qud on parle à un chien, elle me cria: — A la maison, François! Lentement, sentant mes jambes se dérober sous moi, je repris le sentier du brûlé.L'homme parlait à ma mère.Il paraissait la connaître.Il disait de sa voix traînante: — Si c'est pas 'la belle Claudine!.Te retrouver ici!.T'as quitté le village à cause du petit, hein?.Un beau petit gars.oui ben beau.Te retrouver ici!.Tout le monde te pensait défunte.— Allez-vous en! tonna ma mère.— La grande Claudine, si avenante, autrefois.Fâche-toi pas.— Je vous défends de me tutoyer, cochon! 35 AMERIQUE FRANÇAISE Là, j'entendis le bruit sec d'un coup, suivi par le bruit sourd d'une chute.Je me retournai.Ma mère était debout, immense, à la lisière du bois, la trique toute frémissante à la main, l'homme étendu à ses pieds.Elle avait dû se servir du gros bout du bâton pour frapper l'homme à la tête.La grande Claudine (c'est ainsi que mentalement je me prenais à nommer ma mère) s'assura que l'homme était vivant, ramassa ses jupes, sauta le fossé et s'engagea à nouveau dans le chemin de la maison.Je partis à courir.L'écho de mes pas affolés résonnait à mes oreilles en même temps que celui des robustes enjambées de ma mère, derrière moi.Elle me rattrapa en arrivant près de la maison.Me traînant par le bras, elle entra dans la cuisine.Elle avait jeté le bâton.J'étais si effrayé, si moulu et pourtant je ne pouvais m'empêcher d'éprouver un inexplicable sentiment de curiosité et d'attrait.Je croyais obscurément que ce qui allait suivre serait à la hauteur de ce qui venait de se passer.Mes sens, engourdis par une vie contrainte et monotone, se réveillaient.Je vivais une prestigieuse et terrifiante aventure.Ma mère dit d'une voix coupante: — C'est beau un être humain, hein, François?Tu dois être content d'avoir enfin contemplé de près un visage.C'est ragoûtant, n'est-ce pas?Au comble du trouble de voir que ma mère avait pu deviner un désir que je ne lui avais jamais confié, je levai les yeux sur elle, semblable à quelqu'un qui a perdu tout contrôle.Et, c'est mes yeux égarés retenus dans les siens que se déroula tout l'entretien.J'étais paralysé, magnétisé par la grande Claudine.— Le monde n'est pas beau, François.II ne faut pas y toucher.Re-nonce-s-y tout de suite, généreusement.Ne t'attarde pas.Fais ce que l'on te demande sans regarder alentour.Tu es mon fils.Tu me continues.Tu combattras 'l'instinct mauvais, jusqu'à la perfection.Ses yeux lançaient des flammes.Tout son être droit, dressé au milieu de la pièce, exprimait une violence qui ne se contenait plus, et qui me figeait à la fois de peur et d'admiration.Elle répétait, la voix moins sûre, comme se parlant à elle-même: « La possession de soi.la maîtrise de soi.surtout n'être jamais vaincu par soi.» Ma mère a'arrêta.Ses longues mains étaient déjà calmes, et le calme rentra par là dans toute sa personne.Elle continua, le visage presque fermé.Seul l'éclat des yeux ne se retirait pas tout à fait, ainsi que les restes d'une fête dans une maison déserte.— François, je retournerai au village, la tête haute.Tous s'inclineront devant moi.J'aurai vaincu! Vaincu! Je ne permettrai pas qu'un salaud d'ivrogne bave sur moi et touche à mon fils.Tu es mon fils.Tu com- 36 AU BORD DU TORRENT battras l'instinct mauvais, jusqu'à la perfection.Tu seras prêtre! Le respect! Le respect, quelle victoire sur eux tous!.Prêtre! Cela me paraissait tellement accablant, surtout en cette journée où j'avais été si blessé dans ma pauvre attente d'un visage doux.Ma mère m'expliquait souvent: « La Messe c'est le Sacrifice.Le prêtre est à la fois sacrificateur et victime, comme le Christ.Il fallait qu'il s'immolât sur l'autel, sans merci, avec l'hostie.J'étais si petit et je n'avais jamais été heureux.J'éclatai en sanglots.Ma mère faillit se jeter sur moi, puis tourna les talons en disant, de sa voix brève: — Pleurnichard îEnfant sans énergie! J'ai reçu la réponse du directeur; tu entreras au collège, jeudi prochain, le quatre septembre.Va me chercher une brassée de petit bois que j'allume le poêle.pour souper.Allons, remue-toi! Mes livres d'étude avaient appartenu à ma mère lorsqu'elle était enfant.Ce soir là, sous prétexte de préparer mes bagages pour le collège, je pris les livres, un par un, et regardai avec avidité le nom qui s'inscrivait en première page de chacun d'eux: « Claudine Perrault » .Claudine, la belle Claudine, la grande Claudine.Les lettres du prénom dansaient devant mes yeux, se tordaient comme des flammes, prenant des formes fantastiques.Cela ne m'avait pas frappé auparavant que ma mère s'appelât Claudine.Et maintenant cela me semblait étrange, cela me faisait mal.Je ne savais plus si je lisais ce nom ou si je l'entendais prononcer par une voix éraillé, celle d'un démon, tout près de moi, son souffle touchant ma joue.Ma mère s'approcha de moi.Elle ne brisa pas l'atmosphère.Elle ne me sauva pas de mon oppression.Au contraire, sa présence donnait du poids au caractère surnaturel de cette scène.La cuisine était sombre, le seul rond de clarté projeté par la lampe tombait sur le livre que je tenais ouvert.Dans ce cercle lumineux, les mains de ma mère entrèrent en action.Elle s'empara du livre.Un instant le « Claudine » écrit en lettres hautes et volontaires capta toute la lumière, puis il disparut et je vis venir à la place, tracé de la même calligraphie altière: « François ».Un « François » en encre fraîche accolé au « Perrault » de vieille encre.Et ainsi dans ce rayon étroit, en J'espace de quelques minutes, les mains longues jouèrent et scellèrent mon destin.Tous mes livres y passèrent.Cette phrase de ma mère me martelait la tête: « Tu es mon fils.Tu me continues» .Ce jour extraordinaire disparu, je m'efforçai, sur l'ordre de ma mère, de le repousser de ma mémoire.Formé depuis longtemps par une règle de fer, je réussis assez bien à ne plus penser consciemment aux scènes écoulées et à accomplir mécaniquement les tâches imposées.Cependant, au fond de 37 AMERIQUE FRANÇAISE moi, je sentais, parfois, une richesse inconnue, redoutable qui m'étonnait et me troublait par sa présence endormie.Le résultat, si l'on peut dire, de ma première rencontre avec autrui, fut de me mettre sur mes gardes et de replier à jamais, en moi tout geste de sympathie humaine.Ma mère enregistrait une victoire.J'entrai au collège dans ces dispositions.L'air sauvage et renfermé j'observais mes camarades.Je repoussais leurs avances timides ou railleuses.Bientôt le vide se fit autour du nouvel élève.Je me disais que c'était mieux ainsi puisqu'il ne fallait m'attarder nulle part en ce monde.Puis, je m'imposais des pénitence pour cette peine que je ressentais de mon isolement.Ma mère m'écrivait ainsi: « Je ne suis pas là pour te dresser.Impose-toi, toi même, des mortifications.Surtout combats la mollesse, ton défaut dominant.Ne te laisse pas attendrir par le mirage de quelque amitié particulière.Tous, professeurs et élèves, ne sont là que pour un certain moment nécessaire à ton instruction et à ta formation.Profite de ce qu'ils doivent te donner, mais réserve-toi.Ne t'abandonne à aucun prix, ou tu serais perdu.D'ailleurs, on me tient au courant de tout ce qui se passe au collège.Tu m'en rendras un compte exact aux vacances et tu en rendras compte aussi à Dieu au jour de la justice.Ne perds pas ton temps.Pour ce qui est des récréations, je me suis entendue avec le directeur.Tu aideras le fermier à l'étable ou aux champs.» Le travail de la ferme me connaissait et je préférais m'occuper ainsi que d'avoir à suivre mes camarades en récréation.Je ne savais ni jouer ni rire et je me sentais de trop.Quant aux professeurs, à tort ou à raison, je les considérais îles alliés de ma mère.Et j'étais particulièrement sur mes gardes avec eux.La cérémonie terminée, je m'allongeai sur mon lit, dans le dortoir bruyant du va et vient des élèves qui s'apprêtaient à partir pour les vacances.Soudain, j'entrevis ce qu'aurait pu être ma vie.Un regret brutal, presque physique m'étreignit.Je devins oppressé.Quelque chose se serrait dans ma poitrine.Je voyais s'éloigner mes camarades, un à un ou par groupes.Je les entendais rire et chanter.Moi, je ne connaissais pas la joie.Je ne pouvais pas connaître la joie.C'était plus qu'une interdiction.Ce fut d'abord un refus, cela devenait une impuissance, une stérilité.Mon cœur était amer, ravagé.J'avais dix-sept ans.Un seul garçon restait maintenant dans le dortoir.Il paraissait avoir de ila difficulté à boucler sa malle.Je fus sur le point de m'offrir à l'aider.Mais, comme je me 'levais de mon lit, il demanda: 38 AU BORD DU TORRENT — Aide-moi donc un peu à fermer ma malle?Surpris, mécontent d'être devancé, j'articulai pour gagner du temps: — Qu'est-ce que tu dis?Ma phrase résonna dans la salle déserte et eut pour effet de me mettre sur 'les dents.Ma voix brève, rauque m'était toujours pénible, irritante à entendre.Je m'étendis à nouveau, les lèvres serrées, pinçant mon oreiller à pleines poignées.Mon compagnon répéta sa même phrase.Je fis mine de ne pas comprendre, espérant qu'il la recommencerait une troisième fois.Je comptais les secondes, pénétré du sentiment qu'il ne m'appellerait plus.Et je ne bougeais pas, éprouvant la volupté de faire ce qui est irréparable.— Merci de ton aide et bonnes vacances, sacré caractère! Puis, ce camarade que, en secret, j'avais préféré aux autres, disparut ployant sous le poids de sa malle.Ma mère ne venait jamais me chercher à la gare.Elle ne me guettait pas non plus à la fenêtre.Elle m'attendait à sa façon.C'est à dire en robe de semaine, en plein milieu d'une tâche quelconque.A mon arrivée, elle s'interrompait pour me poser les quelques questions jugées nécessaires.Ensuite, elle reprenait son ouvrage après m'avoir assigné ma besogne jusqu'au prochain repas.Ce jour là, malgré la grande chaleur, je la trouvai à genoux, en train de sarcler un carré de betteraves.Elle s'assit sur ses talons, fit, d'un geste brusque, basculer son chapeau de paille en arrière de sa tête, essuya ses mains à son tablier et me dit: — Hé bien, combien de prix?— Six livres, ma mère, et j'ai gagné la bourse.— Montre! Je lui tendis les livres semblables à tous les livres de prix, rouges et à tranches dorées.Qu'ils me semblaient ridicules, dérisoires! J'en avais honte, je îles méprisais.Rouges, dorés, faux.Couleur de fausse gloire.Signes de ma fausse science.Signes de ma servitude.Ma mère se leva et entra dans la maison.Elle prit son trousseau de clefs, gros nœuds de ferraille où toutes les clefs du monde semblaient s'être donné rendez-vous.— Donne l'argent! Je mis la main à ma poche et en sortis la bourse.Elle me l'arracha presque.— Avance donc! Crois-tu que j'aie le temps de lambiner! Change-toi, puis viens m'aider à finir le carré avant le souper!.Je ne bronchai pas.Je regardai ma mère et la certitude s'établissait en moi, irrémissible.Je me rendis compte que je la détestais.39 AMERIQUE FRANÇAISE Elle enferma l'argent dans le petit secrétaire.— Je vais écrire demain au directeur pour faire ton entrée.Heureusement que tu as eu lia bourse.— Je ne retournerai pas au collège l'année prochaine, prononçai-je si nettement que je croyais entendre la voix d'un autre.C'était la voix d'un homme.Je vis le sang monter au visage de ma mère, couvrir son front, son cou halés.Pour la première fois je la sentis chanceler, hésiter.Cela me faisait un extrême plaisir.Je répétai: — Je ne retournerai pas au collège.Je n'irai jamais au séminaire! Tu fais mieux de ne pas compter sur moi pour te redorer une réputation.Ma mère bondit comme une tigresse.Très lucide, j'observais la scène.Tout en me reculant vers la porte, je ne pouvais m'empêcher de noter la force souple de cette longue femme.Son visage était tout défait, presque hideux.Je me dis que c'est probablement ainsi que la haine et la mort me défigureraient, un jour.J'entendis tinter le trousseau de clefs.Elle le brandissait de haut.J'entrevis son éclat métallique comme celui d'un éclair s'abattant sur moi.Ma mère me frappa plusieurs fois à la tête.Je perdis connaissance.Quand je rouvris les yeux, je me trouvais seul, étendu sur le plancher et je ressentais une douleur à la tête.J'étais devenu sourd.A partir de ce jour, une fissure se fit dans ma vie opprimée.Le silence lourd de la surdité m'envahit et la disponibilité au rêve qui se montrait bien une sorte de silence accompagnant l'autre.Aucune voix, aucun bruit extérieur n'arrivait plus jusqu'à moi.Pas plus le fracas des chutes que le cri du grillon.De cela je demeurais sûr.Pouvant, j'entendais en moi le torrent exister, notre maison aussi et tout le domaine.Je ne possédais pas le monde, mais ceci se trouvait changé: une partie du monde me possédait.Le domaine d'eau, de montagnes et d'antres bas venait de poser sur moi sa touche souveraine.Je me croyais défait de ma mère et je me découvrais d'autres liens avec la terre.Mes yeux s'attachaient sur notre maison, basse, longue et lui faisant face les bâtiments de même style identifié au sol austère, les chiches éclaircies des champs cultivés, le déroulement des bois au rythme heurté des montagnes sauvages tout alentour.Et sur tout ça, la présence de l'eau.Dans la fraîcheur de l'air, les espèces des plantes, le chant des grenouilles, ruisseaux, rivière molle, étangs clairs ou figés et tout près de la maison, bouillonnant dans un précipice de rochers: le torrent.40 AU BORD DU TORRENT Le torrent prit soudain l'importance qu'il aurait toujours dû avoir dans mon existence.Ou plutôt je devins conscient de son emprise sur moi.Je me débattais contre sa domination.Il me semblait que sur mes vêtements, mes livres, les meubles, les murs, un embrun continuel montait des chutes et patinait ma vie quotidienne d'un goût d'eau indéfinissable qui me serrait le cœur.De toutes les sonorités terrestres, ma pauvre tête de sourd ne gardait que le tumulte intermittent de la cataracte battant mes tempes.Mon sang coulait selon Je rythme précipité de l'eau houleuse.Lorsque je devenais à peu près calme, cela ne me faisait pas trop souffrir, cela se réduisait à un murmure lointain.Mais les jours épouvantables où je ressassais ma révolte, je percevais le torrent si fort à l'intérieur de mon crâne, contre mon cerveau, que ma mère me frappant avec son trousseau de clefs ne m'avait pas fait plus mal.Cette femme ne m'adressa plus un mot depuis la fameuse scène où, pour la première fois, je m'étais opposé à sa volonté.J'avais l'impression qu'elle m'évitait.Les travaux d'été suivaient leur cours.Je m'arrangeais pour me trouver seul.Et, délaissant foin, faucheuse, légumes, fruits, mon âme se laissait gagner par l'esprit du domaine.Je restais des heures à contempler un insecte, ou l'avance de l'ombre sur les feuilles.Des journées entières aussi à évoquer certaines fois, même les plus éloignées, où ma mère m'avait maltraité.Chaque détail restait présent.Rien ne s'écoulait de ses paroles et de ses coups.C'est vers ce temps que Perceval fit son arrivée chez nous.Ce cheval quasi sauvage ne se laissait pas mater par la grande Claudine qui en avait dompté bien d'autres.Il lui résistait avec une audace, une persévérance, une rouerie qui m'enchantaient.Toute noire, sans cesse les naseaux fumants, l'écume sur le corps, cette bête frémissante ressemblait à l'être de fougue et de passion que j'aurais voulu incarner.Je l'enviais.J'aurais voulu la consulter.Vivre dans l'entourage immédiat de cette fureur jamais démentie, me semblait un honneur, un enrichissement.Le soir, je me relevais, une fois ma mère endormie, et j'allais me percher dans le fenil au-dessus de Perceval.Je me délectais, je m'étonnais de ne jamais percevoir de détente au paroxysme de son emportement.Etait-ce par orgueil que la bête attendait mon départ pour s'endormir?Ou ma présence immobile et cachée l'irritait-elle?Elle ne cessait pas de souffler bruyamment, de donner des coups de sabots dans sa stale.De mon abri je voyais la belle robe noire aux reflets bleus.Des courants électriques parcouraient son épine dorsale.Je n'avais jamais pu imaginer pareille fête.Je goûtais à la présence réelle, physique, de la passion.41 AMERIQUE FRANÇAISE Je quittais d'écurie, la tête et les oreilles battant d'un vacarme qui me rendait presque fou.Toujours ce ressac d'eau et d'orage.Je me prenais le front à deux mains et les chocs se précipitaient à une telle allure que j'avais peur de mourir.Je me promettais de ne pas rester si longtemps la prochaine fois, mais le spectacle de 'la colère de Perceval m'attirait à tel point que je ne me décidais à m'éloigner que lorsque le fracas du torrent en moi me saisissait et m'interdisait toute autre attention.Je descendais alors au bord des chutes.Je n'étais pas libre de n'y pas descendre.J'allais vers le mouvement de l'eau, je lui apportais son chant comme si j'en était devenu l'unique dépositaire.En échange, l'eau me montrait ses tournoiements, son écume, tels des compléments nécessaires aux coups heurtant mon front.Non une seule grande cadence entraînant toute la masse d'eau, mais le spectacle de plusieurs luttes exaspérées, de plusieurs courants et remous intérieurs se combattant férocement.L'eau avait creusé le rocher.Je savais, pour l'avoir contemplé de l'autre rive ,que l'endroit où je me trouvais avançait sur l'eau comme une terrasse.Je m'imaginais la crique au-dessous, sombre, opaque, frangée d'écume.Fausse paix, profondeur noire.Réserve d'effroi.Des sources filtraient par endroits.Le rocher était limoneux.C'eut été facile de glisser.Quel saut de plusieurs centaines de pieds! Quelle pâture pour le gouffre qui devait décapiter et démembrer ses proies! Les déchiqueter.Je reprenais Je chemin de ma paillasse à même le plancher, sans m'être séparé du torrent.En m'endormant, j'ajoutais à son mugissement déjà intégré à moi, l'image de son impétueuse fièvre.Eléments d'un songe ou d'une œuvre?Je sentais que bientôt de l'un ou de l'autre je verrais le visage formé et monstrueux émerger de mon tourment.Le jour de la rentrée approchait.Ma mère s'était raidie et n'attendait que Je moment de faire volte face, toute sa vigueur ramassée et accrue par cette longue et apparente démission qui n'était en réalité qu'un gain remporté sur sa victoire.Oh! pas une de mes minutes de paresse devant le travail, ni une seule de mes flâneries au bord des chutes ou ailleurs ne lui demeuraient inconnues.Je la devinais en pleine possession de son pouvoir.Chose étrange, les continuels échecs qu'elle rencontrait dans le dressage de Perceval ne semblaient pas l'atteindre.Elle s'élevait au-dessus de tout, sûre de son triomphe final.Cela me rapetissait.Et je savais que bientôt ce serait inutile d'essayer d'éviter la confrontation avec la gigantesque Claudine Perrault.42 AU BORD DU TORRENT Je me tournai vers Perceval.Ce soir là, la bête était déchaînée.En entrant dans l'écurie, je fus sur le point de retourner en arrière.Le cheval se démenait si fort que je craignais qu'il ne défonçât tout.Une fois à l'abri dans le fenil, je contemplai cette rage étonnante.Le sang sur son poil se mêlait à la sueur.Il était cruellement entravé, pourtant, et cela ne l'empêchait pas de débattre.Je crus mon premier sentiment fait de pitié en voyant une superbe créature blessée et torturée.Je ne me rendais pas compte que cela surtout m'était insupportable de constater une haine aussi mûre et à point, liée et retenue, alors qu'en moi je sentais la mienne inférieure et lâche.Ce démon captif, en pleine puissance, m'éblouissait.Je lui devais en hommage et en justice aussi de 'lui permettre d'être soi dans le monde.A quel mal voulais-je rendre la liberté?Etait-il en moi?Le torrent subitement gronda avec tant de force sous mon crâne que l'épouvante me saisit.Je voulus crier.Je ne pouvais plus reculer.Je me souviens d'avoir été étourdi par cette masse sonore qui me frappait à la tête.Puis, il y a là un manque que je me harcèle à éclaircir, depuis ce temps.Et lorsque je sens l'approche possible de l'horrible lumière dans ma mémoire, je me débats et je m'accroche désespérément à l'obscurité, si troublée et menacée qu'elle soit.Cercle inhumain, cercle de mes pensée incessantes, matière de ma vie éternelle.Le torrent me subjugua, me secoua de la tête aux pieds, me brisa dans un remous qui faillit me désarticuler.Impression d'un abîme, d'un abîme d'espace et de temps où je fus roulé dans un vide succédant à la tempête.La limite de cet espace mort est franchie.J'ouvre les yeux sur un matin lumineux.Je suis face à face avec le matin.Je ne vois que le ciel qui m'aveugle.Je ne puis faire un mouvement.Quelle lutte m'a donc épuisé de la sorte?Lutte contre l'eau?C'est impossible.Et d'ailleurs, mes vêtements sont secs.De quel gouffre suis-je naufragé?Je tourne ma tête avec peine.Je suis couché sur le roc, tout au bord du torrent.Je vois sa mousse qui fuse en gerbes jeunes.Se peut-il que je revienne du torrent?Ah! quel combat atroce m'a meurtri! Ai-je combattu corps à corps avec l'Ange?Je voudrais ne pas savoir.Je repousse la conscience avec des gestes déchirants.La bête a été délivrée.Elle a pris son galop effroyable dans le monde.Malheur à qui s'est trouvé sur son passage.Oh! je vois ma mère renversée.Je la regarde.Je mesure son envergure terrassée.Elle était immense, marquée de sang et d'empreintes incrustées.Anne Hébert 43 L'IMMENSE BLAGUE DE L'ART MODERNISTE Deuxième partie De Matisse et de Picasso pullule la progéniture de tous ces fous « invertébrés », ainsi qu'on les nommait, et qui n'auraient pas eu autant de succès auprès des entichés de l'art moderniste, si ces génies excentriques, Cézanne, Gauguin et Van Gogh, dont ils se réclament, avaient vécus assez longtemps pour répudier d'aussi méprisables satellites.Matisse, l'homme 'le plus doux qui ait jamais torturé une forme humaine et débauché une paJette, peint dans un transport d'émotion qui s'épuise généralement avant d'atteindre la beauté.Lorsqu'il peint sa femme avec un large trait vert le long du nez, on regrette qu'il nous l'ait représentée ainsi, malgré sa ressemblance frappante.Il nous la fait voir sous un étrange et hideux aspect.Pour ce qui est de Picasso, il a vraiment 'le diable au corps.Resté jeune, plein de vitalité, cet espagnol au teint mat, aux yeux et aux cheveux noirs, déborde d'exubérance.Il est le seul qui possède le sens de l'humour.Picasso est d'une audace colossale.Ses tableaux hurlent l'insolence de la jeunesse; ils outragent la nature, la tradition, 'la décence.Ces cauchemars sont trop barbares pour durer.De tels blasphèmes ne sauraient se perpétuer.Si Picasso est un diable d'homme, il a du moins un cerveau.Il fut même un temps où il se donnait la peine de dessiner.Est-il fou?Non, certes.Mais quel fameux blagueur! Comme les gens riront, dans dix ans, de la naïveté des acheteurs de pareilles fumisteries qui feraient rougir un esquimau! Le monde rira, comme Picasso doit rire d'eux en ce moment.Il est déconcertant de constater le nombre incalculable de névrosés, de nigauds qui peuplent notre planète.Mentalement déséquilibrés, ils peuvent être très calés dans une matière quelconque, mais sur d'autres sujets, ils sont incapables de raisonner avec un semblant de logique et deviennent facilement la proie des roublards.Certains de ces cerveaux mal balancés ont suffisamment d'habileté pour se débrouiller dans le monde des affaires et y accumuler une fortune; d'autres affichent en Art beaucoup de talent, voire même du génie, mais leur jugement fautif ne leur permet pas d'atteindre les vérités fondamentales qui régissent une existence et une civilisation progressive basées sur le bon sens.Leur conception de la vie et de l'Art est fantastique.44 L'IMMENSE BLAGUE DE L'ART MODERNISTE Ces déséquilibrés mentaux existent dans toutes les classes de la société, même dans celle que l'on considère comme l'élite.C'est d'ailleurs avec les imbéciles de la classe dite « intellectuelle », que les marchands de tableaux méphistophéliques ont plus beau jeu, flattant 'leur cupidité, leur snobisme et leur vanité, avec une ruse infinie.Ces « amateurs d'art » sont les plus dangereux, parce que dès qu'ils ont été embobinés par les marchands véreux, ils deviennent tout naturellement leurs acolytes, de façon non seulement à défendre leur collection de rossignols, mais encore à l'empêcher d'être dépréciée, au cas où ils auraient un jour besoin.de la revendre pour rentrer dans ileur argent, et même réaliser un bénéfice.Ces collection-, neurs deviennent donc à leur tour des apôtres du mauvais goût, pour des motifs inavouables et certainement pas désintéressés: Ce qui frappe le plus, lorsqu'on visite une exposition d'Art Moderniste, c'est la sensation de pénétrer dans un univers de laideur.Certains initiés bien intentionnés, font des efforts surhumains pour chercher un point de vue inexploré de la Beauté, de manière à comprendre et à pouvoir apprécier ce nouveau mouvement en Art.Quoiqu'il en soit, il est impossible de voir ces exhibitions, avec calme.Il faut être pour ou contre de telles œuvres.La révolte surtout, est trop virulente pour être ignorée.Quand j'étais petit garçon, on m'a dit de ne jamais rire d'un fou, mais plutôt d'essayer de trouver le motifs de ses agissements, de façon à apprendre quelque chose.Et c'est pourquoi, lorsque je visitai, pour la première fois, le Salon des Indépendants à Paris, je commençai à étudier ces ' lunatiques.Cherchaient-ils une nouvelle formule de l'humour?Etaient-ce tout simplement des farceurs?Ou devions-nous sérieusement chercher une nouvelle réponse à la sempiternelle question: « Qu'est-ce que l'Art?» Dans îles temps préhistoriques, les hommes avaient ciselé et peint des choses macabres et obscènes.Ce recul signifiait-il une seconde enfance de la race humaine ou une véritable renaissance de l'Art?Bien que cette école était nouvelle pour moi, elle était déjà vieille à Paris.Elle augmentait en nombre, en importance.Beaucoup la prenaient au sérieux.Au début, les novices avaient été surnommés les « invertébrés ».Au Salon de 1905, on les appelait les « incohérents ».Mais, dès 1906, alors qu'ils devenaient plus exaltés, plus audacieux, plus toqués de théories, ils furent baptisés « les Fauves », ou bêtes féroces.Quels furent les auteurs de ce mouvement?Monet, Manet et Cézanne, disent les critiques, bien que l'influence de ces artistes soit à peine visible.Celle de Cézanne est peut-être plus accusée que celles de Monet et de Manet.45 AMERIQUE FRANÇAISE Le fait demeure qu'aujourd'hui, nous nous trouvons submergés par des spéciments d'imitations dénaturées de cet « Art Primitif », façonné par les tribus sauvages des kraâls africains, véritable cargo d'aberrations, inepties et avortements de l'ait par des cerveaux estropiés, si étranges qu'ils nous terrifient, mais qui n'en ont pas moins été louanges et cajolés par la presse mercenaire, de manière à nous inspirer des craintes sérieuses pour l'avenir de notre civilisation.Toute cette affaire est le fruit vénéneux du culte névrosé du modernisme, depuis Cézanne jusqu'à n'importe lequel de nos hurluberlus de la palette, et elle présente le tragique spectacle de la lutte qui se livre en ce moment chez quelques uns de nos artistes canadiens, pour créer sans posséder ni les facultés requises, ni les éléments créateurs.L'artiste névrosé ne soupçonne même pas que par sa négation de la Beauté, il se châtre intellectuellement.Et c'est pourquoi l'exposition de ses œuvres présente un affreux et mélancolique effort de cet eunuque de l'Art, pour remplir la fonction créatrice.L'incompétence et le complexe d'infériorité qui en résulte ne peuvent aucunement être masqués par des crises de nerfs flamboyantes en peintures ou en sculpture, même si elles s'appuient sur la flagornerie d'une bande d'écrivailleurs impuissants.Jules Janin dit avec raison: « L'espèce humaine a un imbécile et immoral respect pour l'exagération.» L'Art étant la puissance la plus dynamique pour ennoblir ou pour avilir une civilisation, agissant sur l'élévation ou sur la dégradation des mœurs et du modus vivendi, se trouve à l'heure actuelle dans un état de chaos dangereux pour notre stabilité sociale.Il est donc de la plus haute importance, que nous connaissions les causes de ce désordre.La première, c'est la désorientation.Nous ne trouvons pas d'état chaotique dans les évolutions en Art, ni en Grèce, ni en Italie, ni en Espagne, ni en Hollande, ni en Allemagne.Elles y furent toutes naturelles, logiques et saines.Ces évolutions furent soutenues, dès leurs débuts, par des peuples dont elles suivirent la marche ascendante, vers la puissance et la richesse, péréclitant et s'éteignant à mesure que ces peuples s'apauvrissaient et devenaient indifférents aux choses de l'Art.A l'apogée de ces évolutions, les artistes de ces différentes écoles, atteignirent les sommets, dans leur poursuite de la Vérité, de la Bonté et de la Beauté.En France, il n'y eut pas de chaos, avant celui que nous déplorons aujourd'hui, et qui remonte à l'année 1851, alors que de malhonnêtes marchands de tableaux, des critiques soudoyés et la presse vénale, rendirent célèbres, grâce à une réclame perverse, un certain nombre d'artistes dont la plupart des œuvres sont sans aucune valeur.46 L'IMMENSE BLAGUE DE L'ART MODERNISTE Il y a lieu de croire qu'à Paris, plusieurs mercantis ayant accumulé une énorme cargaison de fatras, d'oeuvres médiocres de ces demi-fous Cézanne, Gauvin, Van Gogh, etc., subventionnèrent la publication de somptueux panégyriques de leurs « artistes », livres d'Art trop coûteux pour le commun des mortels et destinés aux riches collectionneurs.Il est assez facile de voir clair dans tout ça! De plus, ces marchands machiavéliques savent fort bien que les bibliothèques du monde entier, de nos jours, se font un point d'orgueil d'acheter au moins, un exemplaire de tout livre paru, si pourri et si subversif soit-il, se glorifiant de posséder la production littéraire complète de notre époque.La vente de ces éditions de luxe est donc assurée, et suffira non seulement à couvrir les frais d'impression, mais encore à payer grassement les plumitifs qui les ont pondus sur commande.Les marchands en question ont donc toute la publicité qu'ils désirent, pour vendre leur camelote, non seulement aux particuliers, mais ce qui est pis, aux musées qui eux aussi se vantent de posséder tous les spécimens de la production d'Art de notre époque, que ces œuvres soient bonnes ou mauvaises, de façon à ce que les futures générations puissent suivre le cours de notre évolution en Art, décade par décade.Ces «Cahiers d'Art » permettent à certains directeurs de nos musées de se justifier, lorsqu'ils exposent temporairement ou en permanence, une certaine quantité d'œuvres d'artistes apaches ou aliénés, Pour soutenir ce que j'avance, voyez plutôt ce que le spécieux critique moderniste écrivait dans un magazine de New-York, le 4 juillet, 1923.« Notre problème, en appréciant la grandeur de l'Art Moderne, ré-« side en la poursuite de la ligne ininterrompue qui va des vieux maîtres «classiques jusqu'à ceux de nos jours.Aucun musée américain, jusqu'ici, « n'offre un matériel pour une pareille étude.Cette négligence à le faire, « est regrettable pour le public anxieux de comprendre les œuvres au then-.« tiques de notre temps, parce qu'il ne trouve nulle part une série complète « de ces œuvres, propre à démontrer l'effort des artistes modernes, et d'où « provient et où se dirige la période moderne.» C'était là une invitation ouverte et fort habile, enjoignant nos musées de se munir d'un stock complet de spécimens de l'Art Moderniste, à laquelle s'ajoutait un reproche aux directeurs qui s'y montraient récalcitrants.Toute la ruse d'une telle requête reposait sur une supposition gratuite et sans fondement, à savoir: Que le public était « anxieux de comprendre» cette pacotille d'Art, alors qu'en réalité, il s'en fichait éperdû- 47 AMERIQUE FRANÇAISE ment, et qu'il n'avait nullement besoin de « série complète » de ces aberrations, pour l'éclairer! Un directeur de musée consciencieux tournera toujours le dos à cette propagande éhontée, en dépit des glapissements de critiques mercenaires.Et que penser du magazine d'Art moderniste, lequel publie n'importe quoi, dans le but d'instruire ses lecteurs sur « les choses intéressantes » qui se passent dans le domaine de l'Art, et qui crèverait de misère À la publicité de soutient lui était subitement retirée?Ces éditeurs peu scrupuleux s'ingénient à soutenir la production d'horreurs dites « nouveautés artistiques », afin de piquer la curiosité des gogos qui les achètent, et de rendre leurs publications plus « vivantes».Ce qui rend cette farce de la critique d'Art Moderniste si grotesque, dans la presse américaine, c'est que les opinions exprimées par les lecteurs, sont diamétralement opposées à ce qu'on cherche à leur faire avaler! Clarence Gagnon 48 DEUX INTERVIEWS RENE GARNEAU Dans un cabinet rempli d'autant de livres qu'on en voit à l'arrière-plan d'une photographie d'Emile Faguet qui m'avait laissé rêveur dans ma jeunesse, je trouve René Garneau en train de lire Sénèque le Tragique: on dirait un double masque antique penché sur l'éloquent texte Jatin: deux yeux fendus obliquement donnent au visage de René Garneau un air triste • que dément une grande bouche moqueuse.René Garneau est tenu pour le critique le plus influent et le mieux informé du Canada français.Après ses études secondaires, René Garneau s'en fut «à Paris.Il y passa plusieurs années, inscrit à la Faculté des lettres.A son retour à Québec, il fut nommé conservateur-adjoint de la bibliothèque du Parlement, où il jouit du loisir nécessaire pour lire et méditer tous les beaux livres.Vint la guerre.Pendant cinq ans, à titre de colonel, René Garneau servit son pays et la cause des alliés.A la fin de la guerre, il dirigea quelque temps la section française du service international de Radio-Canada et tint la chronique littéraire du journal Le Canada.De 1945 à nos jours, il a guidé le public.C'est lui qui lui a révélé, entre autres, Bonheur d'Occasion, la Fin de la joie, les Médisances de Claude Perrin, le Survenatit et Marie-Didace, les Iles de la nuit, Félix.Enfin, dans la querelle fameuse des éditeurs, il fit une mise au point qui est aujourd'hui l'opinion générale, et il a écrit une petite géographie de la littérature canadienne française qu'il est indispensable de connaître pour savoir à quoi s'en tenir au sujet de celle-ci.René Garneau a été le premier à critiquer les livres canadiens comme s'il se fût agi de livres français, avec la même exigence et sans la complaisance du bon maître à l'égard de jeunes élèves: — J'ai, dit-il, une confiance assez grande dans le talent des écrivains canadiens franaçis pour les juger sur le même plan et selon les mêmes canons que les écrivains français — Cependant, M.Garneau, les Canadiens français qui accèdent à la vie de l'esprit n'ont-ils pas à leur tour à commencer par le commencement?— Non, le Canada est né trop tardivement à la civilisation et il est né d'une civilisation trop avancée pour avoir à recommencer le cycle normal d'une littérature nationale.49 AMERIQUE FRANÇAISE La question de l'autonomie de la littérature canadienne étant venue sur le tapis: — Les champions de l'autonomie veulent détourner la littérature canadienne française de ses traditions les plus naturelles pour se mettre à la remorque de toutes les littératures à l'exclusion de la littérature française.< Il arrive à nos autonomistes des lettres ce qui est arrivé à nos nationalistes en politique.Le mouvement de leur pensée les a entraînés jusqu'à ce réduit hermétiquement clos où l'atmosphère ne se renouvelle plus, où non seulement ne pénètrent pas les grands courants qui soufflent indistinctement de partout — et dont la littérature française est un merveilleux catalyseur — mais où l'on est privé de l'air le plus facilement assimilable, je veux dire l'air originel.Cette course à l'asphyxie explique leur défaite, personne ne voulant d'une partie artificielle qui, après avoir rejeté ce qu'il y avait de plus vrai en elle, rejetterait d'autant plus facilement ce qu'elle a mis à la place.Car il est très beau de nous proposer le naturalisme américain d'aujourd'hui au lieu de la tradition psychologique française, mais qu'en ferait-on dans une littérature où Ringuet passe pour un écrivain audacieux parce que l'un de ses héros s'administre des narcotiques à dose massive dans un hôtel de l'ouest de Montréal?» Puis René Garneau me rassure: — Les autonomistes en question ne forment heureusement qu'un petit groupe sans portée.Les meilleurs écrivains canadiens ne renient pas les sources claires qui, pour nous comme pour les écrivains français, jaillissent du même fonds traditionnel.La tour d'ivoire des autonomistes canadiens ressemblent beaucoup plus à la barricade de pieus de nos guerres iroquoises qu'à la tour des prophètes « puissants et solitaires » d'Alfred de Vigny! René Garneau ne se contente pas de coter les ouvrages des Canadiens français; il tente aussi de faire éviter à ses compatriotes les erreurs où l'on veut les faire tomber.En guidant ainsi non seulement le public, mais surtout les auteurs eux-mêmes, il est plus qu'un simple critique littéraire: il est lui-même un auteur.René Garneau est un essayiste qui s'intéresse autant aux tendances de 'la littérature qu'à ses productions, et aux problèmes que posent les plus importantes de ces dernières.Ce qui fait que lors même qu'il parle d'un livre de second ordre, il trouve encore le moyen d'intéresser 'le lecteur, sinon à l'œuvre, du moins à des idées générales qu'elle lui suggère.— Ce qui m'intéresse d'aboTd, dit-il, c'est l'attitude fondamentale d'un auteur à l'égard des grands problèmes qui confrontent l'humanité.50 DEUX INTERVIEWS Et la philosophie qui se dégage de l'ensemble de ses écrits est un humanisme qui s'apparente à la grande tradition humaniste dont la France s'est faite le principal protagoniste dans l'histoire de la civilisation occidentale.René Garneau prépare une étude sur Racine et une autre sur Malraux, qui lui apparaissent comme deux types d'humanistes exemplaires.Le souci philosophique dont témoigne René Garneau est un élément assez nouveau dans notre littérature et, à cet égard encore, René Garneau est chez nous un innovateur.ROBERT LAPALME Pendant les sombres années de la dernière grande guerre, j'ai ri de bon cœur à deux reprises: la première fois au cinéma, à la représentation du Grand Dictateur de Chariot, et, la deuxième fois, peu de temps après l'éclatement des bombes atomiques, à l'exposition des gouaches de Robert Lapalme, une série de peintures murales intitulée // n'y a pas d'armes secrètes.Lapalme et Chariot sont les deux plus grands Guignols de notre époque.A tour de rôle, ils ont bâtonné magistralement les dictateurs et autres Polichinelles politiques qui troublent la psix du monde.A Montréal, l'exposition de Robert Lapalme dura six semaines, ce qui était un précédent dans notre histoire, et plus de dix mille personnes attristées par la guerre vinrent l'admirer et se dérider un peu.On considère maintenant Robert Lapalme comme le meilleur caricaturiste canadien.Comme j'entre dans son petit studio, Robert Lapalme, planté devant sa table mobile, achève une caricature.Je reconnais tout de suite sa dernière victime: — Maître, lui dis-je, je suis peut-être plus méchant que vous: je lui aurais fait un menton plus vulgaire.— C'est, me répond-il, qu'il ne faut pas être méchant pour pratiquer mon art.La méchanceté, cela crispe, et nuit au dessin.Montrer les dents, mais pour sourire.La caricature demande du sang-froid, de la vitesse et de l'habileté, un peu comme le jiu-jitsu.Comme le jiu-jitsu, d'ailleurs, est un art de lutte et de combat destiné à permettre le triomphe de l'esprit sur la force brutale.Par exemple, le personnage que voici, il ne s'agit pas pour moi de le tuer, mais d'en perpétuer un ridicule et, si possible, de l'en 51 AMERIQUE FRANÇAISE opérer.Pour cela, je n'ai qu'à abonder dans son sens, à exagérer son geste, à accuser son trait le plus significatif.— Et puis, vous pouvez être tranquille.On dit que 'le ridicule ne nous tue pas.— Oui, je sais.Un phénomène d'immunisation collective.— Maître, avez-vous toujours été caricaturiste?— Non.J'ai d'abord été une caricature.Dans ma famille, j'étais le plus petit.J'étais si petit qu'on me jugea impropre aux travaux des champs.A quatre ans, j'ai fait le premier dessin dont je me souvienne.C'était une clôture qui représentait un troupeau de juments blanches.Seulement, la clôture empêchait de voir les juments.Depuis ce temps, j'ai toujours dessiné.Un bon jour, mes parents, plein d'espoir, m'envoyèrent à l'Ecole des Beaux-Arts de Montréal.Mais j'y fus refusé.De mes amis disent: tant mieux, pour me consoler sans doute.Alors je me cherchai un emploi.Mais, trop petit pour en imposer à un client, trop petit pour la plupart des travaux manuels, je dus me contenter de dessiner.En 1931, on accepta de publier, gratis il va sans dire, douze de mes caricatures dans un almanach.Puis j'exposai au foyer d'un petit théâtre, le Stella.La critique se montra favorable.Le journal Le Canada me consacra trois colonnes de texte louangeur.J'étais lancé.Le journal d'Olivar Asselin, L'Ordre, me commanda une caricature par jour, qui paraissait en première page.Un quotidien de Paris reproduisit alors trois de mes œuvres.En 1935, je me mariai et aillai vivre à New-York.Là-bas, je dessinai pour le compte du Chicago Ringmaster, du Philadelphia Ledger, du Stage Magazine, du Review oj Reviews, etc.En 1937, je revins au Canada travailler pour le compte du journal Le Droit d'Ottawa, Du Droit, je passai au Journal de Québec.Puis je devins libraire de l'Ecole des Beaux-Arts de Québec.Pendant les cinq années qui suivirent, j'enseignai le dessin à la Faculté des Sciences de l'Université Laval.Ma vie devenait par trop monotone, je pliai bagage et vint m'installer à Montréal où Le Canada m'ouvrit toutes grandes ses portes.— Comment avez-vous été amené à peindre la série de peintures murales sur la guerre?— Tandis que j'enseignais le dessin à la Faculté des Sciences, l'officier commandant du centre militaire de Valcartier, le lieutenant-colonel Adolphe Dansereau, me demanda de décorer la scène de la salle d'armes du vingt-deuxième régiment.« Mon intention était d'amuser les gars tout en faisant un peu d'histoire.Je choisis d'illustrer l'histoire de la guerre à travers les âges, en montrant que certaines tactiques et certains stratagèmes ont toujours été mis en pratique.Sans vouloir trancher du professeur, je crois que j'ai respecté 52 DEUX INTERVIEWS la couleur locale autant que peu le permettre ma fantaisie.D'abord, il fut question de huit tableaux selon les divers styles de l'histoire mis en parallèle avec la représentation des armes les plus modernes caricaturées dans l'esprit de la peinture moderne.Par exemple, la cavalerie du Genghis Khan figurant l'armée motorisée de l'Antiquité, dans le style de la peinture sur laque de Chine, contrastait avec une représentation à la Léger de tanks, de jeeps et de camions militaires.Mon but était de familiariser les soldats à la peinture moderne tout en l'amusant.Amuser nos gars était ma principale ambition.Puis on changea l'officier-commandant et le nouveau commandant, un ancien courtier, ne prisa pas du tout mon projet et le décommanda.Mais je le menai à fin pour mon plaisir.Vous connaissez la suite.— Oui, l'exposition a été un succès à Montréal, puis à New-York, et maintenant à Rio où vous l'avait demandée Son Excellence Jean Désy, ambassadeur du Canada au Brésil.J'aperçois une caricature de Senep: — Senep m'en a envoyé l'original après que des amis à moi lui eurent dit l'admiration que j'ai pour lui.Ce témoignage d'amitié m'a fort touché, ajoute Robert Lapalme.Pierre Baillargeon 53 LA JEUNE POESIE ELLE EST MORTE.Elle est morte la vieille année, Morte au dernier soir de décembre; Morte de n'avoir pas donné Tout le bonheur promis Aux hommes de bonne volonté.Elle a rendu l'âme de son corps rabougri, Usée par les espoirs déçus de l'humanité.Elle a tout emporté dans la mort Et le souvenir de ce qu'elle fut Ne vaudra jamais La peine de l'avoir vécue.Elle s'est donné une fille Que je voudrais plus tendre Mais ses cheveux sont noirs Comme le cœur de sa mère Et je n'ai qu'un désir: L'enterrer sans qu'elle me fasse souffrir! SUZETTE DORVAL AMERIQUE FRANÇAISE TU ES ILLE VIR! J'allongeais tristement mes pas lents et craintifs Au chemin sablonneux où la vie se promène En riant des humains qu'à la mort elle mène Par la route bordée de vieux arbres pensifs.Mon cœur poudreux, saigné trop souvent aux récifs Aimantés de l'amour, jetait à l'ombre vaine Son manteau de regret sur sa robe de peine: Le passé s'apaisait en courts souffles plaintifs! Quand l'aube frisonnante eut déployé son aile, J'ai vu, qui s'incllinait sur mes bleus souvenirs, Un homme, étrange et brun, monté de l'avenir.C'est lui, je le pressens, qui me rendra nouvelle! Il est ce port serein où mes troublants désirs Pourront carguer la voile et cesser de gémir! SUZETTE DOHVAL LA JEUNE POESIE MATIN Nudité de l'aube, Douceur lente de l'aurore, Caresse du jour au matin, Crescendo de vie dans ma chambre muette, Réveil! J'embrasse le soleil! Je ressuscite la faiblesse Avec le moi d'hier Et les promesses d'aujourd'hui, Et je déplie mon âme fine, Et j'ouvre mes membres lourds, Et je peins mes pièges de sourires, Et je suis pleine de tout! Chaque brin de lumière Est un peu de ma vie, Où j'accroche mes doigts gourmands, Chaque bruit est un univers Que je découvre Et chaque mot, entre mes lèvres, Joue une note Parmi cette immuable symphonie du monde Qui se recommence.SUZETTE DORVAL AMERIQUE FRANÇAISE PASSANTE J'ai vu la mer dans tes yeux glauques, passante au regard émouvant, et, dans l'accent de ta voix rauque, entendu mugir l'Océan.Tu balançais d'un geste large ta jupe, et tu allais rêvant, comme un vaisseau qui prend le large et s'en va, poussé par les vents.Passante un instant entrevue au carrefour d'entre deux rues, ne te verrai-je jamais plus?M'as-tu seulement regardée?Et si jamais la destinée te remettait sur mon chemin, ô toi, me reconnaîtrais-tu?André Thierry avril 1945 LA JEUNE POESIE ANGOISSE Je veux prendre mon cœur dans le creux de mes mains Comme un oiseau blessé ramassé en chemin.Et, sentir palpiter dans le creux de mes mains L'étourdissante joie qui suffoque mon cœur.Pouvoir aussi toucher les sanglots, la douleur Qui Je rendent si lourd oh! si lourd à porter.Je veux prendre mon cœur dans le creux de mes mains Pour empêcher l'amour de le prendre à jamais.Et, pour le protéger dans un nid de douceur Contre les vents mauvais qui s'acharnent sur lui.Pour retenir aussi les trop vifs battements Qui le creusent, le perdent.Je veux garder mon cœur dans le creux de mes mains.Yvonne Roy. HOMMAGE A MARCEL PROUST La grande puissance de Proust: être allé aux sources universelles, innocentes et fraîches de la sensation.Il a laissé les sensations construire librement à travers son être leur propre lyrisme de diversités, d'envol et d'effleurement.Toute une floraison d'impressions magnifiquement déployée sur l'immense éventail du Temps et que traversent de grands rythmes de chair et d'esprit.Sensations immaculées, sombres, croissantes, tragiques, nerveuses, voltigeantes, mélodieuses, transparentes; sensations massives, hésitantes, allègres, ténues, aériennes, évanescentes, vertigineuses, pénétrantes, heurtées, horizontales, tintantes, câlines, répétées comme un leitmotiv émouvant, immenses comme un continent à travers soi, épanouies comme une gerbe de lumières florales.# Visages changeant dans le jour et dans la nuit visages de charme français visages très ronds visages de jeunes filles en fleur devant des plages inondées de soleils brisés ou de lune attendrie flux et reflux des souvenirs attachants, douloureux, lancinants surgissement d'un univers d'idéal et d'amour mais vite anéanti par les forces contraires de la réalité glissements délicieux d'ailes de colombe et profil d'aigle sur une pierre de sang palpitations cruelles des désirs sanglots étouffés sur un coussin parfumé brisure de l'âme dans un tournoîment d'impressions chères et anciennes et une soif artiste de décors nouveaux 62 HOMMAGE A MARCEL PROUST idées tournantes, abandonnées, reprises en illuminations brèves belle sonate aux courants perlés de larmes et de baisers, vagues du violon en cercle autour d'une divinité cachée intermittences d'îles de pensée de fraîcheur nouvelle des corps et de rêve pur mensonges braqués comme d'inutiles écrans fins déjeuners sur l'herbe en suivant les petites routes fantaisistes, perdues, ombrées, opposées comme mille nervures dans la main de la grande nature entre Méséglise et Combray grandes fenêtres aux rideaux irisés de soleil mélancolique meubles très anciens .salons profonds d'où fusent, éclatantes, parfois les médisances des snobs et des intellectuels poésie des lourds sommeils fluidité des sommeils légers toute une mer de sommeils où la mort rôde où des romans naissent où des souvenirs se transforment où des musiques futures s'élaborent Ton Temps, Proust ,n'est point perdu.Il vibre encore, très vant; il continue.Claude Bernard Trudeau. LA MISE EN BOITE Bien souvent, plus un tableau est facile à peindre, plus il est difficile à regarder.Cûlin-Martel HOMMAGE A PICASSO Sabine — Colin-Martel LE BEATITUDISME EN ART (Néo-doctrine.) Avant-yrofos.Cet article est dédié aux jeunes artistes courageux et pleins de talent, qui veulent s'affranchir d'un passé astraciste et omniprésent, et n'hésitent pas à piétiner leur cerveau et leur cœur pour chercher une formule nouvelle propre à satisfaire leur sensirialisme, à seule fin d'assassiner (je dis bien assassiner) le passé encombrant et sonore qui semble libérer de ses hermétiques arcanes, un peu trop de sa chanson d'hier.* * * Pourquoi ne pas cultiver le Narcissisme et ne pastrouver bien ce que l'on fait, et puisque c'est bien, pourquoi ne pas le trouver beau et ne pas s'admirer candidement?Le bien n'est-il pas le beau et si nous renversons la proposition, le beau n'est-il pas le bien?Alors, pourquoi se dissimuler derrière une modestie factice et faire semblant de ne pas trouver beau ce que l'on fait de bien, parce que c'est nous?Pourquoi faire un parallèle avec le bien du passé lorsque le bien d'aujourd'hui est l'égal du bien du passé ou peut-être supérieur?Donc, si je dis que le bien est beau, rien ne peut prévaloir contre le bien cosmique et éternel.L'artiste sincère doit faire bien et non pas mieux, car le mieux est la négation du bien.Je prétends qu'il est interdit à l'artiste d'améliorer son art, et s'il doit progresser, ce n'est pas dans la qualité, mais dans la quantité de sa production.Car c'est bien là qu'il doit extérioriser sa fougue et son élan, signes tangibles de son inhibition et de son automatisme.La critique, formule desséchée, amas de vieux mots inutiles, ne saurait avoir préséance dans un domaine qu'elle envahit quand elle devrait s'en abstenir, car elle est l'esprit routinier et malveillant des Zoïles.Jeunes artistes, et vous aussi les vieux, rentrez en vous-mêmes, abandonnez-vous à une profonde méditation.Le Bien et son frère jumeau le Beau, se dessineront clairs et limpides dans vos cerveaux translucides.Le Bien est le Beau, et le Beau est la splendeur du Vrai.Lumière Apothéose Narcissisme Nirvanah NlEB-NÉlD-DÉDAT.65 LA POESIE LE CHANT DE LA MONTEE par RINA LASNIER, de l'Académie canadienne française.Devons-nous féliciter Beauckemin pour ce magnifique effort typographique ?L'album est luxueusement présenté, le let-trage gothique attire l'oeil, les planches-illustrations sont mobiles, les coquilles sont rares, et grand le format.Si nous ajoutons que l'ouvrage, imprimé sur papier Rolland de luxe, est tiré à 1500 exemplaires, tous numérotés, et que la couverture est enluminée de fleurs, de fruits et d'oiseaux ainsi que les lettrines splendides, les bibliophiles se représenteront mieux le Chant de la montée.Dans un avant-dire (lisez préface), où l'auteur nous explique en une page ses intentions très chrétiennes, nous relevons trois débuts de phrases: Ainsi Sarah reçut.Ainsi l'étoile.Si Sarah.Joignons-y ainsi l'insaisissable sagesse qu'est Marie du premier paragraphe, et remarquons, outre la pauvreté de syntaxe, le malheureux effet des sifflantes.Racine employait les allitérations en s pour les serpents, et non pour la sagesse.Viennent ensuite des chants, des chœurs, des chansons et des berceuses.Seul le troisième poème, le Sommeil de Rachel, atteint, à travers ses images, une simplicité aimable.De jolies strophes, ici et là : Les agnelles ont fuit La rade de tes bras ronds Elles broutent la vague nomade Des horizons, et des images heureuses.Puis c'est le « Viens mon bien-Aimé » et à travers les symboles des sources, des eaux, des colonnes, des amphores, des soifs, des huiles, des vagues, et des larmes, une poésie terriblement erotique.Quand on chante en montant, d'habitude, on s'essouffle.Mais, non, Rina Lasnier poursuit l'épisodique aventure Rachel- 66 LA POESIE Jacob jusqu'au bout.A un talent si fougueux, il aurait fallu l'écluse du bon sens.Ecoutez le dernier poème commencer : Nous sommes les eaux australes.et voyez-le finir : Nous buvons le mirage pour le rendre sonore.Le lecteur avale-t-il l'image?Un critique montréalais a comparé Rina Lasnier à Claudel.Un autre a trouvé cela plus beau que la Bible.Pas moi.J.M.LES SOIRS ROUGES de devient Marchand C'est avec émotion qu'on lit ces sincères poèmes d'un homme à l'âme demeurée profondément terrienne exilé en la grande ville aux yeux de forge.Le drame s'y joue entre deux pôles : la campagne et l'usine.Poèmes de colère où l'être entier se révolte contre son assujettissement, où l'esclave veut briser ses chaînes.Lorsqu'il parle des choses et des gens de la terre, ce « frère des bas fournils » sait trouver un accent poétique vrai et un souffle large.C'est l'admirable alexandrin où se meut l'esprit inspiré : Nous retrouvons ce soir la terre maternelle Et sa force de pain et sa douceur de lait.Tout le début du recueil, ce Récitatif de la bonne souvenance, mi-mirage d'un heureux passé, est très beau.On songe à Henri de Régnier, mais à un Henri de Régnier qui aurait perdu particule et monocle et aurait eu pour encètres des pionniers.Dans les Prolétaires et.Cri des hommes, on retrouve l'éton-nement de Verhaeren devant le monstre-ville, mais amplifié : aujourd'hui le danger est devenu pressant; les hommes des villes, 67 AMERIQUE FRANÇAISE ces robots à face humaine, ne savent plus vivre.Le poète est alors visionnaire.Il prédit les justes révolutions et la dignité retrouvée.Sa hargne est celle de tout un peuple : O ville, nous voici, ceux-là de l'amertume Ceux des destins mal avenus, ceux que vomit Le ressac de la vie vers l'atroce bitume.Parmi Vie d'un quartier, l'auteur nous offre un véritable bijou : Dans un parc.Digne d'une anthologie, cette page.En général, tous ces petits tableaux de Montréal sont d'une veine réaliste et satirique.Je crois qu'après avoir lu ces 26 pages de tableaux courts et âpres, on connaît mieux Montréal qu'à travers tout Bonheur d'occasion.Le seul reproche que j'adresse à l'auteur, c'est qu'on trouve trop de choses dans son recueil.On aurait aimé garder une certaine unité d'impression: unité d'espoir et de colère.Toute la partie journal, romantique et intime, est inégale.On m'a dit que les roses me plaît; à côté de celui-là, J'ai la mémoire de ma mère me semble pauvre et trop joli.Mais ce qu'on demande à un recueil, ce sont les surprises heureuses, les vrais poèmes, et on en trouve chez Marchand.Valéry considérait que la lecture des mauvais passages lui gâtait le reste.C'est un point de vue malveillant.J'aime mieux passer vite où je ne trouve point mon plaisir, et m'attarder aux trouvailles.Même les plus grands poètes ont été inégaux ; Hugo est parfois lamentable.D'ailleurs, ce genre état d'âme est dangereux par lui-même.Savoir se pencher sur soi est une acrobatie savante qui se cultive.Or, Marchand par sa nature semble peu porté à ce genre d'exercice.C'est bien ainsi.Chez Marchand, ce qui est le plus remarquable dans ses poèmes, ce sont ses qualités de prosateur.Il a le sens de la nouvelle, de l'anecdote, du réel surpris plutôt que décrit.N'oublions pas ses Courriers de Village qui lui ont fait un nom dans la littérature canadienne et lui ont valu le prix David.Celui qui vient au fond des soirs est, en vers, une délicate nouvelle d'un art franc.Il sait bien les peindre ces hargneux, ces ronchonneurs de déses- 68 LA POESIE poir, ces écouteurs, ces buveurs inconsolables, ces témoins du monde.Le recueil se ferme sur les admirables Paroles aux Compagnons.Sont-ils bien vus tous ceux-là, Et cet autre à trogne sanguine Qui, dans un corps énorme et lourd, Abritait une âme enfantine Où nichait quelque tendre amour.Cet autre, des bars, un grand diable Qui buvait sec et chantait faux .Et qui, juché sur une table Criait si fort, crachait si haut.Evoquerai-je encor celui Qui prêchait les idées nouvelles?O dans la fumée des minuits, Le feu voyant de sa prunelle.» Je crois que Clément Marchand est un grand écrivain parce qu'il aime ses semblables.Il sait les voir et leur parler.Il sait leur tendre la main : Songez que je suis là et que je vous attends A mi- chemin pour le partage de la peine.La fraternité n'est donc plus un vain mot puisqu'il est encore des poètes pour aimer l'humanité.Que devons-nous répondre, nous tous, les compagnons?Simplement: Merci! Jacqueline Mabit 60 LA CRITIQUE DES LIVRES par Solange CHAPUT-ROLLAND.Robert Charbonneau: Les Désirs et les jours L'œuvre de Robert Charbonneau compte parmi nos plus sincères réussites littéraires.Tous n'acquiescent point aux idées, aux polémiques de Monsieur Charbonneau, mais personne ne peut nier que sa querelle avec les écrivains et éditeurs français a contribué à faire accepter l'existence de nos Lettres à l'étranger.« LES DESIRS ET LES JOURS » est le troisième volume d'une œuvre comprenant « ILS POSSEDERONT LA TERRE » et « Fou tile ».Ces trois romans ne sont pas centrés autour d'un même thème, mais ils accentuent l'unité littéraire et morale de l'auteur.Toute œuvre qui tend à prouver la grande relation des hommes avec Dieu, concourt à la formation intellectuelle et spirituelle des lecteurs.Les livres de Robert Charbonneau, empreints de cette haut préoccupation, sont lourds d'idés et de passions.L'auteur de « FONTILE » ne craint pas d'analyser le mal; il pénètre bien au fond des consciences et cherche à comprendre les réactions de ses héros.Les auteurs dont l'éthique est droite et saine n'ont jamais besoin de moraliser, leur persuasion suffit à nous convaincre.Les romans de Robert Charbonneau ne peuvent, à mon avis, connaître la grande faveur du public.Ses œuvres sont dénuées d'émotions faciles, d'événements sensationnels propres à plaire cà l'imagination des lecteurs friands de grosses dramatisations.C'est une qualité d'imposer un idéal élevé et de ne jamais le renier pour satisfaire son public.Cependant, tout roman doit comporter une part d'action, une part de psychologie.Le mariage du corps et de l'âme de la fiction doit parfaitement s'établir afin que l'équilibre du livre ne soit jamais rompu.Ceux de Robert Charbonneau manquent d'homogénéité; ses personnages existent par leur densité mais ils n'agissent pas conformément à leurs normes et se meuvent lentement à travers le livre, comme retenus par un poids de solitude, non voulu par l'auteur.Dans « LES DESIRS ET LES JOURS », Monsieur Charbonneau traite des perturbations de la vie politique.Auguste Prieur, jeune avocat de Deuville, se laisse entamer par ses ambitions politiques.Un personnage fort bien campé, tranche nettement sur la monotonie de Deuville; Pierre Massé-nac, rude héros aguerri aux coups du hasard, ne craint pas de porter seul la responsabilité de ses actes.Si tout à l'heure j'ai déploré le manque d'action et de fusion des deux premiers livres de l'auteur, je ne puis certes pas lui 70 LA CRITIQUE DES LIVRES reprocher cette lenteur dans les « DESIRS ET LES JOURS » Vers la fin du roman, on quitte brusquement le domaine psychologique pour tomber en pleine intrigue policière.Je ne comprends pas le pourquoi de cette chasse à l'homme; la fin du roman ne nécessite pas une telle allure et je ne crois pas que la partie relative au meurtre ajoute à la psychologie des personnages.On risque toujours de fausser sa vérité, si on l'entraîne à un rythme trop rapide.Les qualités de romacier de Robert Charbonneau sont définitivement prouvées.« LES DESIRS ET LES JOURS » est un livre plus mûri, plus réfléchi que les deux premiers.La partie du roman décrivant la vie à Deu-ville est particulièrement réussie.Dernièrement, à propos d'un livre canadien, Roger Duhamel écrivait pertinemment: « 11 ne'faut pas être soi-même médiocre pour écrire le roman de la médiocrité ».Robert Charbonneau détient toute la richesse voulue pour comprendre la pauvreté morale, et sa plume brille suffisamment pour rendre le côté terne et effacé de l'existence.L'auteur de CONNAISSANCE DU PERSONNAGE s'attaque à des problèmes universels et ses livres dépassent les cadres étouffants d'un régionalisme et d'un provincialisme mal compris.Pour faire de la grande littérature, il faut écrire de grands romans.Ceux de Robert Charbonneau sont dans la bonne voie.Ils reflètent la vérité essentielle à toute œuvre qui se dit humaine et comprehensive.Adrienne Choquette: La Coupe Vide Les romans psychologiques offrent des potentialités infinies à l'écrivain dont le jugement s'éclaire de connaissances profondes du cœur humain.Nos auteurs ne se sont guère arrêtés à décrire les troubles, les réactions et les passions qu'agite en nos âmes le grand éveil de la vie.Sommes-nous encore trop dans le décor, pour être capables de pénétrer au - delà des surfaces ?Avons-nous peur d'analyser les émotions des sens?Autant de questions restées sans réponse dans nos œuvres.Rops et Mauriac excellent à mettre à jour les bouleversements intimes de l'adolescence, et à l'instar de ces romanciers des « âmes obscures », Adrienne Choquette, dans « LA COUPE VIDE », touche à ces problèmes épineux.Son roman marque un point de départ dans la littérature psychologique.« LA COUPE VIDE » aurait pu devenir un grand livre; l'auteur possède des dons de romancier, sa langue est alerte, étayée de poésie et ses descriptions sont saisissantes.La fin du livre 71 AMERIQUE FRANÇAISE déçoit par son manque de sincérité; l'auteur a voulu précipiter catastrophe sur catastrophe et cet aboutissement n'est pas tout à fait logique avec notre compréhension de la vie, avec la psychologie des personnages.— Quatre garçons désœuvrés cherchent la réponse aux problèmes qui les tourmentent.Une guillerette rousse, Patricia, aux mœurs provocantes troublera infiniment les cœurs purs de ces adolescents et cette aventure prolongera son se-couement dans toute leur vie.Adrienne Choquette a su de justesse éviter les descriptions purement scabreuses et là où il aurait été malsain de s'appesantir, elle a éludé tous les dangers d'une certaine complaisance faussement psychologique.La première partie du livre, la plus belle, à mon avis, relate les soubresauts violemment éprouvés par les quatre garçons au contact de l'aguichante Patricia.L'intensité de ces pages aurait plus
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