Amérique française, 1 janvier 1952, janvier-février
AMÉRIQUE FRANÇAIS 19 5 2 Directrice : Andrée Maillet-Hobden M a reel Aymé Jean Bruchési Adrienne Choquette Robert Choquette Lucien Collin M yriam Daiglc Annelle Décaric Claude Delmas Jean Desgagnés Alphonse Désilets Angèle Dupuis Corinne Dupuis-Maillcl Paul Dupuis Jean-Claude Eddé E.Fabre-Surveyer Jacques Ferron Alain Grandbois Charlcs-E.Harpe Agnès Harvey François Herlel L.Hamlyn Hobd en lacurto Philippe La Ferricrc Rina I _asnier \/!( )RATEl k's Georges Lavigueur Carmen Lavoie Philéas Le Bel Jacqueline Mabit Jacques Madaule Adrienne Maillet Andrée Maillet André Mathieu Guy Mauletle I hierry Maulnicr « Miss 1 ic » Marc Mont Lyse Nantais Camille Pacreau Damase Potvin Jean-Jules Richard René Ristclhueber Hyacinlhc-M.Robillard.o.p.Carmen Roy Gabrielle Roy Roy Royal Raymond Tanghe « Jos.Violon » Arthur Welton LA l! l INE POÉSIE : Laurent Boisverl Philippe Mateau Cécile Cloutier Claude Mathieu Sylvain Garneau Gaston Miron Jean-Guy Pilon Volume X Amérique Française No 1, 1952 Page manquante "merique française REVUE BIMESTRIELLE Directrice : Andrée Maillet — Secrétaire : Colette Courtois VOLUME X - No I - JANVIER-FÉVRIER 1952 SOMMA/RE ^-,.Essai sur le Comique.L.Hamlyn HobcL^?N^Aj.REP.î^ct 3 De deux choses l'une, conte drolatique.fe.Franljjbu-H^rtel; 13 de l'Académie CW&dnh^è-[rà^çaisej « Clo », hors-texte.CoriVne $upuf s-Maillet 17 Martine, récit.V^a^ues F^r"on 21 Une nuit dans un cimetière, récit .^C^rtft**^t^oie 30 Un petit mousse .Guy Mauffette 38 Nocturne IX, poème.Agnès Harvey 39 Solitude, poème .Hyacinthe-Marie Robillard, O.P.40 Vent d'En-Bas, Vent d'En-l faut .Camille Pacreau 42 Montréal retrouvé .René Ristelhueber 48 La Mise en Boite : * Roy Royal > (Hors-te.vfe).Paul Dupuis 49 Le Folklore de mon pays.Carmen Roy 53 L'Enquête royale et les Lettres.Jean Bruchési 56 de la Société Royale Prose de l'homme qui marchait .Claude Mathieu 64 Oh / la neige J (poème) .Lucien Colin 66 Pureté.Philippe Mateau 67 Revues et livres reçus.Andrée Maillet et Marc Mont 68 Les manuscrits sont soumis à un comité de lecture.La direction ne reçoit que sur rendez-vous.Les manuscrits non accompagnés d'enveloppes affranchies ne sont pas retournés.Les manuscrits doivent être inédits et porter la mention inédit.Seuls les textes publiés seront rémunérés.Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa. BULLETIN D'ABONNEMENT Veuillez m'inscrire pour un abonnement de l an.Ci-joint mandat-chèque de $.Un an (6 numéros) : $3.00 Nom .,.Adresse.A.le.«9.Détacher le bulletin et l'adresser ainsi : AMÉRIQUE FRANÇAISE 3535, avenue Lome Montréal CONCOURS LITTÉRAIRE A cause de la pénurie de textes présentés, à date, à son concours de Contes Drolatiques, par nos auteurs canadiens.Amérique Française a décidé d'ouvrir ledit concours littéraire aux écrivains de France et de Belgique, et d'en prolonger la durée jusqu'au premier septembre 1932.1er prix: $300.00 Conditions: *emeprlxx $150.00 Le conte doit être inédit.Il ne doit être ni vulgaire, ni licencieux.Il ne doit pas dépasser dix pages dactylographiées.Amérique Française se réserve les droits exclusifs de publication d'un conte accepté, pour la durée d'un an, et s'engage à verser la somme de Si3.00 à son auteur, à la parution du texte.L'anonymat des auteurs, préférant signer d'un pseudonyme, sera rigoureusement respecté.Il faudra cependant donner son vrai nom et son adresse complète à la directrice de la revue.Seuls les manuscrits accompagnés d'enveloppes adressées el affranchies seront retournés à leurs auteurs.Le concours littéraire d'Amérique Française sera jugé par un jury compétent dont la composition paraîtra en même temps que les noms des gagnants. ESSAI SUR LE COMIQUE par L.Hamlyn Hobden.M.A.D.Lut.« Ceux qui cherchent des causes métaphysiques au rire ne soi:! pas gais ».(Voltaire) « Nos ancêtres les Gaulois » ont laissé leur nom à une for-me primitive et éternelle du rire.Leurs descendants ont gardé un tel penchant au comique que la Ii ttérature française dépasse sûrement toute autre par le nombre de ses rieurs.Pourtant — est-ce la crainte d'une réputation de peuple frivole, parce que « tout finit par une chanson », est-ce un résultat de la discipline classique — tout en pratiquant le comique, les Français l'ont méconnu.Jusqu à sa libération par les romantiques, jusqu'à son élévation aux rangs de la haute littérature, ce genre a longuement souffert d'un complexe d infériorité.Le vingtième siècle, plus fécond en philosophes, en psychologues et en psychanalistes qu'en auteurs gais, multiplie les recherches afin de définir les causes du rire.Hélas, plus on tente de l'analyser, plus il fuit.Chaque théoricien se voit obligé de créer des termes, d'inventer un vocabulaire nouveau, de classer, d'étiqueter, de défaire ce qu a lait son prédécesseur.Pourtant, un paradoxe se présente à quiconque parcourt ces ouvrages.Nos contemporains, si prodigues de théories, seraient bien gênés s'ils devaient les mettre en pratique, tandis que les maîtres du rire, qui ont enrichi de leurs écrits la littérature française, ont rarement cherché à définir leurs intentions.I.Dictionnaire philosophique, article rire dans Oeuvres complètes, T.20, p.$74.3 4 AMÉRIQUE FRANÇAISE Afin d' éclairer, sinon de résoudre ce grand problème, une méthode s impose.En suivant l'évolution du rire à travers la littérature française, en comparant les réflexions de certains maîtres aux systèmes de que ques savants modernes, nous allons peut-être arriver à une définition plus juste du but et des lormes du comique dans les Lettres.II nous semble évident que, de mémoire d homme.1 esprit comique soit une caractéristique spécifiquement humaine : ho-mo animal ridens.Au fur et à mesure de son développement intellectuel, l'humanité s est éloignée du gros rire primitif pour mettre le comique au service de l'art.Cette évolution se produisit d'abord dans les civilisations antiques, d où elle gagna nos pays plus rudes.La comédie grecque, d'origine populaire, mettait en scène deux types de personnages principaux : l'alazon, un imposteur dont les prétentions étaient déjouées par 1 homme simple et rusé : I'eiron.Le spectateur, sachant que le premier serait dé-pouillé de son faux orgueil, suivait le jeu des ambivalences avec un double intérêt.Simultanément, il regardait objectivement comme un être supérieur et il s identifiait avec les acteurs.Ce dédoublement, lait de compréhension et de détachement, caractérise la littérature grecque.Que ce soit dans la comédie d'Aristophane, dans la tragédie d Eschyle ou de Sophocle,.— I intérêt principal réside dans le jeu de 1 ironie.La crainte primitive de 1 inconnu nous semble être à la source de l'ironie classique.Devant la jalousie des dieux.l'homme peut se révolter et choir, comme l'alazon ; il peut cacher son intelligence et son bonheur, comme I'eiron.A mesure que cette littérature prend forme, et que se développent d'un côté la tragédie et de l'autre la comédie, l'ironie devient tragique ou comique.Au fond subsiste déjà cette attitude détachée mais sympathique du spectateur.Homère avait observé que la vanité des désirs humains se trouve en cause autant que la jalousie ESSAI SUR LE COMIQUE 5 des dieux.Ainsi Achille périt de sa propre Faiblesse.Aussi bien, cette façon de vouloir explorer le fond des choses est-elle un développement de I ironie classique.Notons qu'il s'agit de la vanité des désirs et non pas de la vertu humaine.Celle-ci est mise en doute par le cynique, qui doit déclarer son parti-pris, alors que l'ironique étale ses observations avec détache.-ment.Si Platon n a vu dans le comique qu un sentiment de supériorité, il a laissé dans son portrait de Socrate la plus haute conception, l'essence même de l'ironie grecque.Quelle force dans la méthode du vieux sage qui démolit en les poussant à leur conclusion logique les arguments de ses adversaires ! Quelle profondeur dans cette vision de la double nature de l'être, intérieure et extérieure, où le bon sens tempère I émotion et où la compréhension de la faiblesse humaine adoucit l'amertume de l'idéal manqué ! L'ironie, née de la sagesse philosophique et de I observation pénétrante des hommes et des choses, est l'héritage de la Grèce.La satire est romaine, et fille de la désillusion cynique.Ainsi Lucrèce, tenant d'Epicure sa philosophie, croit que la mort marque la fin du corps et de I âme.Pour lui, les dieux se moquent bien des mortels, et.à leur exemple, c'est des hauteurs de son intelligence qu'il regarde avec dédain la pauvre humanité.Dans le Satyricon, l'aroifer elegantiarum observe tranquillement la dépravation humaine ; impersonnel et désabusé, il nie non seulement la vertu mais son importance.La force de l'indignation chez Juvénal trahit un idéalisme, mais ses Satires démontrent peut-être une certaine complaisance à étaler les vices qu'elles flétrissent.En tout cas, 1ère touche à sa fin.Un monde nouveau prend son essor.Pendant le Moyen-Age.la culture se réfugia au sein de 1 Eglise, et la littérature laïque resta fort limitée.Les rares écrivains de l'époque étaient des religieux ou des clercs, qui semblent avoir partagé le goût de leurs contemporains pour la fran- 6 AMÉRIQUE FRANÇAISE che gaieté, voire pour les gauloiseries.II est intéressant de remarquer ici la co-existence du comique et de l'idéalisme dans cette littérature primitive.Le théâtre, né des mystères religieux, fut chassé de l'intérieur de la cathédrale à cause des plaisanteries déplacées que provoquaient certains personnages.Il garda cependant une trace de ses origines : soit dans l'action, comme dans les mystères, soit dans I enseignement, comme dans les moralités.Un même dédoublement se découvre dans la tradition orale.La noblesse se distrayait des histoires et des chansons débitées par les troubadours et les conteurs errants : comparons I idéalisme du premier Roman de la Rose avec le réa-isme de sa suite.Le bon peuple sur la place se gaussait du loniment des charlatans, et sympathisait avec le roublard victorieux des farces et des soties : il aimait pourtant le mélange des genres, comme dans les Jeux.Clercs et laïcs, nobles et manants, ces Français médiévaux partageaient le même goût du merveilleux et du risible.Pour bien dé finir le comique du Moyen-Age, faisons appel à 1 autorité incontestable de Bédier.au sujet de ces Fabliaux qui avaient un même succès auprès de toutes les classes : « le « rire des fabliaux est-il satirique ?Non, si 1 on donne à ce « mot sa pleine signification, qui oppose satire et moquerie.La '< satire suppose la haine, la colère.Elle implique la vision cl un « état de choses plus parfait, qu on regrette ou qu'on rêve, et « qu'on appelle.Un conte est satirique.si le poète entrevoit, « par-delà les personnages qu'il anime un instant, un vice géné-« rai qu'il veut frapper, une cause à défendre.Nos diseurs de '« fabl iaux ne s'élèvent point jusqu'à la satire : ils s arrêtent à « mi-route, contents d'être des maîtres caricaturistes.Us jettent « sur le monde un coup d'ceil ironique.et passent.Us ne s in-« dignent, ni s'irritent, ils s'amusent ».2 2.J.Bédier.Qté dans Pcricr, Fabliaux et Contes choisis du Moyen-Age, p.80. ESSAI SUR LE COMIQUE 7 L esprit de la Renaissance est un nouveau réveil de i esprit comique.La révélation de la littérature antique apporte en France, — où ils s'ajoutent au rire indigène •— l'ironie et la satire.Toutefois ces deux racines, transplantées d'une conception païenne en une philosophie chrétienne, donneront de nouvelles pousses qui fleuriront en humour.Qu est-ce donc que l'humour ?Ilstelrich, dans sa préface à Don Quichotte, suggère une formule : « il fallut quinze siè-« des de christianisme, et, en dernier lieu, sa crise interne hu-« manistique, qui ramène à la lumière des catégories antiques, « Des sabots vides, s'entend ! » « J ai beau envelopper dans la mousse, carpes et tibias, pour éviter le bruit, monter lire et relire sur mon épitaphe : Harry Spear, homme de bien, décédé, décédé, décédé, pour entraîner le sommeil, rien à faire.Ah ! tiens, lorsque je m arrête sur les mots perfides : « Il repose en paix », j ai envie de démolir d un seul coup ce monument de malheur.» — « La nuit est magnifique, en effet.Mais attention, il fau-dra arranger nos tertres de telle façon que le fossoyeur ne s'aperçoive de rien demain.11 nous tape assez comme cela sur la tête.» «— « Comme si nous étions des boîtes à musiques !.Le croquant ! Il nous en fait voir de toutes les couleurs.As-tu remarqué sa veste à carreaux bleu, jaune, rouge, vert ?Une laçon de narguer notre décoloration, mon cher ! Pauvres humains ! I s resteront bien toujours les mêmes.Porteurs de besaces, besa-ciers ! Que je savoure ce trait du bon La Fontaine ! II a sûrement eu la récompense qu'il mérite.Le cher vieux ! Je l'imagine sommeillant bien au chaud dans sa tombe, entouré de lourrures de lapins et de renards.Les bêtes qui sont d un naturel meilleur que l'homme, n'ont certainement pas laissé leur ami dormir au froid.» ¦ — « Allons, allons, le père, un peu plus de logique.La vie est une comédie.Il est juste que nous nous chaussions pour la jouer.Et puis après, c est la coulisse où l'on se met à l'aise.Sincèrement, je te conseille de te défaire de ces fausses semelles.Cela est gênant comme tout.Vivre la mort qui nous débarrasse de toutes ces choses ! Au revoir, l'ami, longue mort à tes vieux os ! » Le spectre s éloigna et I on entendit grogner ses savates.Si ce n'était pas une honte aussi, pour des souliers, de servir de vase de terre à ces affreuses tiges sèches î i— « Le vieux déséquilibré ! Singer ainsi les vivants 1 » marmotta le défunt qui était resté à I écart, en haussant les clavicules de mépris.— « Sa tombe est là-bas, derrière le saule qui penche sur la clôture.II a comme voisin, un ancien commandant de frégate.On dit qu il ne s'est jamais consolé de se voir ainsi en cale, et qu il rumine des pensées noires, à la journée.Et, c est Frank, un de ses amis, qui me 1 a conté ; lorsque l'eau monte et fait Hotter sa barque, sa tombe je veux dire, il reste là, immobile, des heures durant.II ne fera pas vieux os, celui- là.II doit sûrement en vouloir à la vigie pour n'avoir pu démasquer la mort.» « Un mort qui regrette la vie ?Curieux, très curieux ! ».fit le spectre en se grattant le maxillaire inférieur. UNE NUIT DANS UN CIMETIÈRE 35 —< « II faut te dire qu il vivait loin des vivants, en mer liante.^> r-> « Ali ! bon, cela me paraît plus compréhensible.Eh î mais, regarde donc, là, près de la grille du père Tommy.ce quelque chose de blanchâtre.on dirait d un vase brisé.» — « Un crâne, mon cher, voilà comment nous serons dans cinq ou dix ans.Mais, il s'agit bien là, justement des débris du vieux I omiiiy I ivrogne », s exclama le spectre au bout d une demi-minute, après avoir considéré attentivement la pièce qu il venait de ramasser.« Hein !, ce qu il en a vu couler des ruisseaux de vin, ce pont de vieilles dents ! L incorrigible ! Il passait toute la dernière nuit d octobre à guetter l'aube, les os rivés à la grille, car tu sais qu on nous ouvre la barrière, au premier jour de novembre et qu on nous donne la permission de parcourir la ville.11 montait alors droit au cabaret et revenait le soir, le crâne empli de vin jusqu au bord.» — « Hé ! les morts ont tout autant le droit de garder leurs défauts que les vivants ! » — « Sans doute, sans doute, ce bien leur appartient en propre, mais les lenimes ont de la peine à garder leur coquetterie.Ainsi, la belle Elvire a beau faire et refaire bouffer les plis de son linceul, tout le monde sait bien qu elle perd sa ligne.C est ainsi, mon cher, la race a perdu le secret d embaumer et de conserver.» « Ce qui doit être particulièrement sensible aux femmes ; j ai justement pour voisine, une de ces coquettes.Elle ne peut se garder de Heurs et se les met à mesure dans la touffe de cheveux qui lui reste.Je soupçonne la canaille de me voler mes roses.II n'y a pas trois mois, toute une multitude de leurs racines s agitait sur ma tête.Elles trouvaient volontiers ce qu'il leur fallait d eau.dans le trou de mes orbites.Juge comme ces fleurs étaient bel et bien ma propriété .puisque je les nourris- 36 AMÉRIQUE FRANÇAISE sais moi-même.Et voilà que je n'ai plus que de misérables brins de loin.Ah ! lorsque le premier avocat descendra s'établir par ici, celle-là !. « Oh ! cela s'endurcit.D'ailleurs, il n est pas le seul.La vieille Ducant, Mecthildc, de son petit nom, justement la bisaïeule du marchand de café qu on a enterré hier, affronte elle aussi, les pires intempéries.Sais-tu ce qu elle dit ?Qu elle va filer le brouillard pour se refaire un suaire, car le sien ne tient plus du tout.Mais sa cervelle se vide.La chose se comprend.» « Hé ! le vent ne manque pas de flûtes.Il se rencontre des os fort convenables, dans I ensemble.J ai I idée que nous pourrions fonder un orchestre magnifique, si nous voulions nous y mettre, avec tous ces cors, ces trombones à coulisse, ces binious et ces fifres.» UNE NUIT DANS UN CIMETIÈRE 37 — v< Cela pourrait faire réfléchir « la veuve joyeuse >> et la faire clouter de la supériorité de son bonheur sur celui de son époux.» — « Quelle profondeur de pensée, mon cher, on voit que ton cerveau se creuse.J ai toujours constaté comme la solitude favorisait cette maturité de l'esprit.Il est regrettable que les morts et les bêtes seulement sachent s en servir.Oh ! il y a bien les poètes qui en profitent aussi, mais on peut les classer avec les morts ! » Ce disant, le défunt alla s appuyer sur le bord d une urne, en soutenant son maxillaire dans une pose de penseur, ce qui lui donna lort grand air.— • Diable ! fit-il.en se redressant brusquement, nous avons oublié le crâne du vieux Tom.Moi qui voulais m en servir pour arroser mes fleurs î ».— ¦ Arroser ton parterre avec le crâne de I ivrogne ?Mais, mon pauvre, ce sont des feuilles de vigne que cela y ferait pousser.I) ailleurs, je pense que le ciel va se charger lui-même de I ouvrage, pour ce matin.Regarde ces nuages.» Le ciel venait en effet de se couvrir et les feuilles des arbres commençaien a s agiter.— « Regagnons nos tombeaux.» fit \v.squelette, en resserrant son linceul, • pour la majeure partie des gens.Ceux qui vivent, et ils sont nombreux, dans I étroit quartier de leur grand ville, sans horizon, sans ciel ; car il laut le grand ciel.I immense arène hleue.pour bien juger le vent galopant d'un horizon à l'autre.Autrement, ce ne sont que tourbillons, rafales irrégulières qui se jouent du pauvre citadin échappé pour un instant au confort de son appartement.Comment pourrait-il discerner les vents, lui qui, plongé dans la foule, v perd souvent jusqu à sa pcrsonna-Iité ?Fuyons donc la ville si nous voulons faire connaissance avec cet être fantastique, mais bien vivant, et qui bientôt sera notre ami, le vent.Et quels jolis noms il porte, noms nobles s il en fut, venus tout droit de la marine à voile, des gréements pittoresques qui trouvaient en lui la vie, la hère allure : grand largue, les focs bien tendus par une belle brise.Et ces noms : Nordet, Suroît, Noroît restés par la suite, bien ancrés dans le pays, le long des hautes pentes qui de toutes parts ont une vue sur le grand fleuve jusque dans les plaines où les vagues ondoyantes passent dans les herbes et les moissons, tout le long du bel été lumineux.Mais là-bas.sur l'étroite bordure de la Côte Nord, où 1 homme vit resserré entre la forêt et I eau, vivant au rythme des marées, ce ne sera plus que le Vent d'En-bas et le Vent d'En- 42 VENT DEN BAS, VENT DEN HAUT 43 Haut, selon que les grands courants aériens monteront ou descendront le fleuve.N' est-ce pas seulement sur l'étendue marine que le vent est le maître et commande la moindre manœuvre ; dans la grande forêt il disparaît sous les ramures mouvantes n y faisant entendre que sa plainte interminable et triste.M ais que vite il reprend son nom, sa personnalité, notre ami le vent, quand débouchant de I étroit portage, nous arrivons, les yeux éblouis, face au limpide miroir des lacs, où se reflètent, pour un oeil averti, les moindres signes de son passage, car chaque vent a sa physionomie propre, son visage.Et cl abord, le maître du beau temps, des grands ciels lumineux, le Noroît.Il est né là-bas.au bout de I horizon, sur les grandes Prairies où il a galopé sans arrêt, parmi les maigres bosquets de harts rouges, d églantiers et de pembinas et.sans arrêt, les blés mûrissants ont ondoyé sur son passage.Pas un nuage ne lui résiste, aucun n est là le soir, à I heure du couchant, quand le soleil rougeoie dans les horizons vides.Les lourdes nuées cl orage, il les trouvera éparses sur les rudes hauteurs du Bouclier Canadien ; les pourchassant sans trêve, il en tirera la fine laine des cirus effilochés dans le ciel et le soir, il les allongera au bord de I horizon, là-bas.sur les monts, face à notre grand fleuve, laissant au soleil la tâche d y orchestrer les cuivres et les pourpres.Beaux ciels de Noroît où lentement passe la fantasmagorie des cumulus ; 1 œil de la baigneuse, étendue sur le sable, y découvre sans fin tout un monde étrange de monstres et de bêtes et, l'œil ou viseur.I amateur de photos, confiant clans la belle lumière, laisse au Noroît le soin d'amener bien en place le cumulus éclatant de blancheur.Mais il est un coin de notre Province où le Noroît se montre dans toute sa force.Allez le voir souffler à Tadoussac quand, longtemps retenu par les hautes retombées des caps, il trouve enfin devant lui l'espace.le grand large.Alors il se rue, sauva- 44 AMÉRIQUE FRANÇAISE ge, par les échappées de P Anse-à-la Barque, I Anse-à-I Eau, l'Anse au Pilote et tout le pauvre village est en proie à la tourmente.Les déserts du pourtour mêlent leurs sables aux tourbillons des squalls, la haute butte sablonneuse dressée comme une proue, face à I immense paysage, voit I argile de sa base lacérée par les rafales et dans les toits des maisons épar-ses, aux longues nuits d automne et d hiver, passe la lancinante plainte alors que là-bas, au désert du Moulin Baude gronde un véritable simoun qui, une lois de plus, va en transformer les mouvants paysages.Mais voici que le vent tourne ; les hautes girouettes qui dominent les remparts de Québec grincent, toutes tournées droit hors du fleuve.C est le Nordet ; la veille il faisait si beau, un temps sans fêlure d'un horizon à l'autre, trop beau car déjà, là-bas, à l'ouest, les bulletins de nouvelles annoncent I arrivée d un front d'air plus tiède, venant des grandes plaines où sans cesse bataillent les brises froides du Crand Nord et les risées chaudes du Golfe du Mexique, et l'équilibre des beaux jours est rompu.De toutes parts les vents se précipitent vers cette cheminée d'appel et c est ainsi que.au-dessus de nous, passe 1 air frais du Golfe, glissant lui aussi vers la dépression.le « bas » comme disent les météorologistes.Et, fait curieux, notre Nordet commence à souffler, bien avant le Québec, dès le Manitoba où ses averses détrempent les « lignes ».les routes qui encadrent les sections d un mille carré.Il est allé au-devant de la tempête et avance avec elle.Et l'horizon s'embrume à l'ouest ; la lourde chape de fumée qui stagne sur la ville s est déplacée et, là-bas, l'horizon tourmenté des Laurentides est étonnamment clair.Le vent fraîchit et bientôt il enlève des langues d écume à l'immense reflux qui descend vers la mer, et la vague se forme tout au long des grands chenaux orientés dans le lit du vent. vent d'en bas, vent d'en haut 45 Et par en-bas, les goélettes se hâtent d'aller « havrer » dans quelques rades sûres, à 1 adoussac surtout, bien abritées dans la baie par la Pointe Rouge, alors qu au large gronde la tempête et que les hautes marées sapent la base des grands Ebou-lis d une eau que l'argile a rendue laiteuse.Et plus loin, ou pied des grands Caps de Charlevoix, aucu- ' ne retraite sûre le long d une côte raide, sans la moindre baie et en lace, les bas-fonds où les brisants lont rage sur les battu-res du Banc Brûlé.Que de mouillages incertains sous le vent d une pointe et d où il faut partir bien vite quand commence à souffler le revers, le terrible Suroît.Mais pour connaître vraiment le Nordet, un vrai Nordet d automne ou de printemps, avec ses rafales cinglantes de pluie, c est sur ia I errasse de Québec qu il laut aller I affronter.Une lois passés les tourbillons qui montent du fleuve vers les hautes lours du Château, vous subirez les assauts de son souffle puissant et vous croirez être sur le pont d un grand paquebot aux prises avec la tempête.Agrippé à la rambarde, sous le défilé rapide des nuées, lace aux eaux agitées d en bas, ne remontez-vous pas le grand fleuve vers quelqu île lointaine ?Et le Nordet a son revers, le Suroît qui lui aussi accompagne les dépressions venant de I ouest.II nous vient après la tempête, c est pourquoi, en hiver, où il prend à rebours les bancs de neige étalés par le Nordet et les soulève en une aveuglante poudrerie, on l'appelle le « revers de tempête ».Bien différent est le Suroît d été ou d automne amenant avec lui les oppressantes vagues de chai eur ; alors les horizons s'embrument le ciel devient blanc et par en-bas, là où ses vagues chaudes roulent sur les étendues froides de l'eau salée, la brume se lève, drape les hautes falaises boisées et tend la fantasmagorie de ses rideaux en travers des villages de la Côte ; et c'est le dialogue interminable des sirènes de navires criant leur 46 AMÉRIQUE FRANÇAISE détresse et de celles des phares qui, inlassablement, répètent leurs appels.Et sur les sables des plages, sur les avancées de rochers où rôdent les courants de marée, il nous semble sentir I haleine chaude des pays d'en haut, plongés dans la fournaise, avec, par moments, le souffle glacé de la marée montante, lançant en avant délie les vagues d eau limpide à 41° I*.Ciels accablants de Suroît, sans contraste, sans couleurs, alourdis souvent par I acre fumée des leux de lorét ; nul moyen de rendre avec I objectif le pittoresque de tels coins qu on ne reverra plus.Ciels sans joie et cela pendant des semaines entières jusqu à ce qu un orage vienne en briser la terne monotonie.Alors, là-bas.dans le Saking, à I entrée du Saguenay, ce sont les fantasques « réparements » de temps qui.soudainement, font voler le sable et bousculent les brumes et les nuées.Et r horizon reparaît étonnamment clair, sous les bancs sombres des nuages en déroute.Et tout le long du fleuve, les terribles sautes de vent sont à craindre, surtout en bas de l'Ile, là où d'étroits chenaux redonnent au vent toute sa force.Partout des battures, des rocs à fleur d eau et d indivisibles bas-fonds où se hérisse la houle, seuls les cargos et les lourdes barges à moteur peuvent garder leur cap le long des grands chenaux dragués ; s aventurer par Suroît entre les îles du pittoresque archipel en se fiant aux alignements que signalent les cartes marines serait d une imprudence folle.Aussi est-ce à la Pointe-aux-Pins, sous le vent de l'Ile-aux-Grues, que de tout temps vont se réfugier les voiliers et les petits caboteurs ; ainsi ils peuvent étaler le Nordet, mais dès le revers, ils sont en perdition car la Pointe-aux-Pins, à l'ouest de llle, se dresse en plein Suroît comme un promontoire face au large entonnoir du chenal du Sud.Pris dans les remous des vents et des courants qui les dressent sur les récils, difficilement peuvent-ils gagner le chenal et, fuyant la tempête, aller vent d'en bas.vent d'en haut 47 se réfugier au large de l'Ile-aux-Coudres qui, depuis Jacques Cartier, est le refuge des navires aux prises avec les vents d en-haut et d en bas.Et c est ainsi que le vent non seulement est associé à chacun de nos paysages qu il anime en I éguyant de lumière ou l'attristant de ses brumes : mais encore il lait partie de notre histoire dont les grands faits souvent ont dépendu de ses caprices.Ne serait-ce que cette fameuse attaque de Québec par mer en 1711.L amiral Walker et ses pilotes bostonnais comptaient sur un bon Nord et pour remonter le fleuve et jeter l'ancre devant Québec.Mais le Suroît les accueillit dès 1 entrée avec son écran de brume et ce fut le désastre de 1 Ile-aux-Oeufs.Aimons donc notre ami le vent qui anime nos jours et berce de sa plainte nos peines et nos joies.* Une des obligations du conteur, c'est de finir de manière à frapper l'imagination.Le mot final peut être un mot d'esprit.Il peut être la phrase qui donne brusquement à ce qui précède un éclat nouveau, qui forme un coup de théâtre.Une fin peut aussi être estompée à dessein, pareille à un de ces « fondus enchaînés » dont usent certains cinéastes ».Extraits des Petits Secrets de l'Art d'Ecrire par Paul Reboux. MONTREAL RETROUVÉ par RENÉ RISTELHUEBER Après huit jours de balancement dans un brouillard obstiné, le cri plaintif des mouettes annonce la terre en succédant, vers la tombée de la nuit, au meuglement de la sirène.Au réveil, le navire est à quai en face d'une petite île bordée dans un tapis de verdure et surmontée d'un phare.C'est Halifax, coin de terre caillouteux si noirci par la fumée, où flotte un tel relent de saumure que le voyageur chancelant ne s'y sent pas encore arraché à la mer.À la gare attend un train blindé.Je suis enfermé dans une « roomette », cellule d'acier aux parois garnies d'un jeu de manettes et de boutons aussi impressionnant que le tableau d'un poste de pilote d'avion.Intimidé, je lis avec soin les inscriptions de peur de déclencher quelque cataclysme par un geste imprudent.Rien n'a été oublié, ni la boîte à chaussures, ni le contact pour rasoir électrique, ni le robinet d'eau glacé, ni le ventilateur, ni même le lit qui se bascule en avalant le fauteuil.On ne saurait imaginer plus d'ingéniosité pour condenser un maximum de confort dans un minimum d'espace, mais un confort assis ou couché qui exclut la station verticale.À travers les larges vitres défilent des pâturages surveillés de temps à autre par une habitation, mais surtout la forêt, la forêt broussailleuse où se dressent des squelettes tragiques d'arbres morts debout dont les ossements blanchis se reflètent dans des marécages.La première inscription en français m'apporte le salut chaleureux d'un ami.Aussitôt, j'admire avec partialité les robustes troncs s'élançant d'un jet vigou- 48 La M ise en Boîte MONTRÉAL RETROUVÉ 49 reux, les ruisseaux ridés dë frissons, les bras de rivières si soigneusement parquetés de bois qu'on doit les traverser à pied sec, et même les humbles sentiers qui se glissent à travers de hautes herbes houleuses.Le lendemain, bétail, chevaux, maisons animent davantage l'infini de la plaine.Et tout à coup surgit le fleuve monstrueux.En roulant sur le pont, le train ralentit l'allure comme pour accentuer encore l'impression de grandeur.Mes yeux accommodés à la modestie des cours d'eau européens cherchent en vain les rives.Montréal approche.Au loin, quelques buildings s'érigent au milieu de ce qui semble un désert.De près, les maisons à tonalité rouge brique et à volets verts se multiplient sur un large espace dominé par des coupoles d'églises et des clochers vert de gris.Voici la Croix couronnant le Mont-Royal, voilà l'Oratoire Saint-Joseph, ces deux pôles spirituels de la métropole.Montréal me reconnaîtra-t-il après plus de trois ans d'absence?Le porteur à qui je tends mes valises me rassure aussitôt : (( Via ben longtemps qu'on vous a pas vu », s'écrie-t-il, et la cordialité de cet accueil dissipe le brin d'émotion inévitable au début d'un pèlerinage du souvenir.Moi-même, vais-je reconnaître Montréal?Je me sens d'abord hésitant, quand les morceaux qui s'étaient désunis se recollent d'un seul coup comme par miracle.D'anciens reflexes oubliés renaissent brusquement.Retrouvant ces trottoirs où ils ont glissé si souvent, mes pieds avancent précautionneusement, les doigts rétractés en souvenir des jours de verglas.Mon vieil ennemi le vent vient à ma rencontre à tous les coins de rues : il tourbillonne en rôdant, se faisant affectueux.Mais je me rappelle les jours où il me cinglait le visage en me tirant les larmes des yeux et où j'allais me réfugier dans une cabine téléphonique pour éviter sa poursuite.Maintenant mes pas raffermis me portent tout droit rue Sainte-Catherine.Une coulée humaine y joue du coude dans les deux sens, contenue par deux murailles de magasins ou de restaurants et partagée par une ligne médiane de tramways au milieu desquels d'impatientes 50 AMÉRIQUE FRANÇAISE voitures se trouvent embouteillées.Les vitrines sont prêtes à se fendre sous l'amoncellement des marchandises.La tombée de la nuit débauche l'électricité.D'énormes enseignes hurlent dans les yeux et l'on sort tout étourdi de ce racolage lumineux.Dans cette foule, de quoi le voyageur arrivant d'Europe est-il frappé ?De la stature et de la vigueur des hommes, des traits réguliers de bien des visages et de leur impression de calme.Les femmes, aux robes généralement plus longues, attirent les regards par leurs magnifiques cheveux.Que de blondes, de rousses authentiques ! Cette sincérité capillaire rafraîchit des yeux fatigués par des chevelures frelatées.La cohue estivale des touristes américains apporte une note pittoresque par sa fantaisie négligée, ses courtes chemises flottantes à ramages, ses cravates à grands motifs pour tentures murales.Sous une petite pluie fraîche, tous font semblant d'avoir trop chaud parce que ce devrait être l'été.Rien n'est donc changé à Montréal?Si fait.Tout y a grandi, s'est rénové, amélioré.L'œil doit s'habituer aux buildings nouveaux dont la masse surprend au milieu de la ville.L'hôtel Laurentien avec sa structure cubique apparaît un jeu de construction réussi par quelque enfant géant qui, pour fêter son succès, a décoré la façade de longues feuilles de papier d'argent, ce Laurentien à la base duquel une foule grouillante se repait de sandwiches dilués dans l'eau glacée.L'achèvement de son voisin, le building du Shawinigan, fait prévoir l'aspect américain que prendra bientôt un coin de Montréal qui avait conservé une allure britannique grâce à l'harmonie d'une place paisible bordée de petites constructions de même style.Quand il n'y a pas nouveauté, il y a embellissement comme au Ritz-Carlton avec sa décoration noir et or et son jardin d'été creusé d'une vasque où les ébats d'une famille de canards fournissent aux dîneurs un sujet de conversation.Il est peu d'endroits où ne se trouve la trace d'un rajeunissement, d'une réfection.Tel bureau a changé de domicile pour se transporter d'un modeste rez-de-chaussée dans une coquette villa dont il occupe les trois étages.Telle maison d'affaires MONTRÉAL RETROUVÉ 51 a rénové son installation au point qu'en entrant, on croit s'être trompé de porte.Les étalages de livres multicolores aguichent le passant aux vitrines de deux récentes librairies.L'une d'elles s'orne de 1' « Histoire des Français » de Gaxotte, dont Montréal n'a pas oublié les brillantes conférences.Radio-Canada a quitté sans regret la promiscuité de son immeuble collectif et ses bureaux éparpillés pour s'établir dans un palais de cristal où « tout n'est que beauté, luxe et volupté ».Après tant d'années passées dans les quartiers populeux de l'Est, le Petit Journal, éprouvant le besoin de grand air, s'en est allé au loin presque à la campagne construire de grandes salles claires et des machineries neuves auprès desquelles des rouleaux de papier attendent de se noircir.Tout comme les Champs-Elysées ont renoncé à bannir les magasins, la partie sélect de Sherbrooke s'accommode de plus en plus de vitrines où la mode rivalise avec l'antiquaire.Mais surtout Montréal a bondi par-dessus ses anciennes frontières.Du côté de Snowdon et de Decaric des quartiers neufs allongent indéfiniment la Côtc-dcs-Nciges.Après avoir pris sa source dans le bitume de Sherbrooke, elle se perd maintenant dans la verdure.L'arithmétique ne se trouvera-t-clle pas à court pour fournir des numéros à ces maisons qui prolifèrent sans cesse, si exactement semblables à leurs devancières, cages à vivre, cubes creusés d'un balcon pavoisé de lessive.Plus encore, le rythme de la vie s'est accéléré.Le pouls de Montréal bat de façon plus précipitée.Le mode de vie tend extérieurement vers une américanisation qui nivèlcrait une frontière abstraite.L'intensité de la circulation est la mesure exacte de ce mouvement.Il est des heures où le piéton prend nettement l'avance sur la plus rapide des Buick.Celui qui arrive d'Europe, même s'il n'est pas nouveau venu au Canada, s'étonne du nombre des autos et de leur luxe.Peintes couleur grenouille, tortue ou homard, leurs carrures étincelantes se pressent dans les parkings, à moins que, de guerre lasse, elles ne finissent par se reposer sur un toit.L'adolescent en pleine croissance que j'avais laissé est devenu un géant ambitieux, impatient de grandir encore.Il a fait craquer les 52 AMÉRIQUE FRANÇAISE coutures de ses vêtements ; il éclate de santé.Pourtant son point faible saute aux yeux : un appareil circulatoire insuffisant pour sa taille.J'ai donc retrouvé Montréal ; j'ai retrouvé surtout les amis, ceux à qui des liens invisibles relient si étroitement que l'absence ni même le silence ne parviennent à relâcher la trame tissée par la sympathie, artiste exigeante et délicate dont l'œuvre est faite d'un assemblage de sentiments et de souvenirs communs.Autour de celui qui revient, le décor peut changer çà et là ; les amitiés demeurent semblables à elles-mêmes.Elles forment un fond de scène immuable.À côté, le reste, objets d'accessoire, devient secondaire.Ait Kamtchatka vitriolait le ciel La légion grise des esprits saturés Ici dans un désert d'enclumes et de docks La terre aride l'affaire y pousse L'amer est souffle et vie.Les limbes seront meshui vides Et pauvres.Chaque âme reprend sa place.Oh ! Qui reconnaître et qui aimer ?En Alaska crachent l'azur Des neiges hermétiques et la flogose de l'océan.Ici des caillaux de sang blanc et la Mort Mobile animé d'énergies en capsules.Des tertres puissants et des anges perclus.(L'Immortalisation d'Anna) Andrée Maillet LE FOLKLORE DE MON PAYS par CARMEN ROY Le folklore de mon pays c'est, plus qu'une science, un écho, un poème et une chanson.C'est l'écho lointain du ressac de la Pointe du Raz, du clapotis des vagues contre les barques de pêche du port de La Rochelle et des branles de la Loire Inférieure.C'est le poème de retrouver, par-delà l'océan, des rochers d'avant-garde qui, telle la Vieille du Finistère de la Bretagne, fait un signe de la main à la Vieille de notre beau Finistère gaspésien.Ces pauvres vieilles qui n'ont cessé de se consoler l'une et l'autre d'avoir jeté, de leurs sabots trop longs, tant de naufragés sur les côtes.Le folklore de mon pays, c'est la chanson de tous les gars du monde, égrenée à tous les vents, humée, d'une mer à l'autre, par toutes les marées.C'est, sur un rythme endiablé, le cri des pêcheurs de Concarneau qui rejoint celui des marins de la Pointe-à-la-Frégate ou de la Brèche-à-Manon.Le folklore de mon pays, c'est la révélation des serments échanges en ce temps-là par les belles filles de la Gaspésie qui allaient encore à la claire fontaine.Ils venaient de St-Bricuc, de La Rochelle, de Bordeaux, de St-Malo, les beaux matelots.Ils sont venus chercher de l'or, et ils ont trouve le bonheur.Ils avaient le goût des voyages, et ils ont peuplé nos côtes de petits aventuriers.Ils ont emporté sur notre littoral, non seulement leurs rêves d'avenir, mais tous les rêves de leur enfance peuplée de fées et de faitauds.C'est ainsi que, comme à St-Briac et dans les cantons de Mon-contour, tant de sabbats ont eu lieu au Trou de la Fée, à La Tourelle, en Gaspésie.Là où, par de longs couloirs, les belles dames circulaient, le soir, à l'heure où la lune invite le Malin à s'embusquer dans les ombres et à distribuer ses métamorphoses.63 54 AMÉRIQUE FRANÇAISE C'est ainsi que, comme à la Baie des Trépassés, on voit encore dans toute la Baie des Chaleurs, le bateau fantôme qui, à « la veille d'un mauvais temps », cambre sa mâture en feu dans un suprême appel à la délivrance qui ne viendra jamais.C'est ainsi que, comme ce bon chouan qui, pour être reste sept ans sans se confesser, se changea en loup-garou, un soir, à St-Malo, la Gaspésie a connu tant de ces bêtes immondes qu'il fallait délivrer en faisant perler le sang au front.C'est ainsi que nous pourrions, grâce aux études comparées que nous venons de faire sur les lieux en Europe, fournir indéfiniment, à travers contes, chansons, danses, dictons, proverbes, jeux et linguistique, des renseignements sur nos influences, voire même sur notre histoire nationale.Car le folklore, s'il étudie les mœurs et les coutumes d'un peuple, se doit de le faire pour comprendre, à même le passé et le présent, la qualité de ce peuple et ses possibilités de demain.On nous a cependant souvent fait grief de nous attarder sur des lettres mortes, de tenter de ressusciter ce qui devrait rester à jamais enfoui dans nos greniers, de vouloir entasser les fiches sur des modes surrannées et des coutumes périmées.Mais pourquoi a-t-on, par contre, toujours considéré l'étude de l'histoire de l'art, de la musique, de la littérature, comme un des moyens essentiels à la structure d'une technique du siècle ou indispensable à l'analyse de la matière, du son, de l'expression ?Pourquoi aussi s'arrache-t-on ces volumes biographiques qui éclairent le passé d'un homme célèbre ou d'un saint consacré?En quoi la vie d'un individu, que ce soit Churchill, Chopin ou Balzac, peut-elle devenir plus passionnante pour celui qui s'intéresse à l'être, que des documents et des recherches sur la vie d'un peuple, surtout quand ce peuple s'avère précisément celui qui nous a fait ce que nous sommes '?Si le souci littéraire ou le bourgeoisisme nous ont plus ou moins affranchis depuis un siècle, il n'en reste pas moins vrai qu'il y aurait intérêt à Supprimer nettement la barrière qui se pose encore entre les habitants des campagnes et ceux des villes.Des possibilités immenses LE FOLKLORE DE MON PAYS 55 s'offriraient ainsi à nos artistes et à nos utopistes qui rêvent à ia grande fraternité humaine à travers mille et un préjugés mondains et sociaux.Car le folklore se veut de déterminer le rapport de l'individu et de la masse.Le folklore c'est, comme nous le disait M.A.Van Gennep, « de la biologie sociologique ».Le folklore n'est pas, comme on semble le croire, la simple collection de petits faits disparates, ni la recherche du tragique ou du comique en vue d'une présentation littéraire, au détriment de la vérité scientifique, comme l'ont fait les romanciers régionalistes du XVIIle siècle.Le folklore est une science synthétique qui touche à tout, sans se donner cependant pour mission d'étudier davantage les faits en eux-mêmes que dans leur réaction avec les milieux où ils évoluent.Car si les spécialistes en arrivent à épuiser le champ de leurs recherches, les folkloristes seront toujours là pour soulever, à la lumière des différents faits que l'on qualifie de plus ou moins curieux ou amusants, un voile sur la régression ou l'évolution des comportements.Tout comme le psychologue se sert à bon escient de ses dessins Rorschach pour fouiller le subconscient de son patient, le folkloriste s'empare de tous les spécimens vivants à sa disposition pour étudier, d'après ses méthodes, dénuées de tout romantisme, l'âme d'un peuple et, par conséquent, sa psychologie.Or, c'est parce que ces méthodes sont plus ou moins adoptées à l'unanimité chez tous les folkloristes de notre civilisation, que nous sommes en voie d'établir des échanges valables dans un domaine exploité depuis à peine cinquante ans.C'est parce que le gouvernement de notre province comprend et stimule l'effort de ceux qui veulent réintégrer dans l'étude de l'homme, les embryons culturels de nos traditions populaires, en vue d'une culture universelle, que nous tenons à lui rendre ici hommage.Nous voulons tout particulièrement remercier M.le Ministre Paul Sauvé, du Ministère de l'Aide à la Jeunesse et du Bicn-Etrc social, ainsi que M.le Ministre Camille Pouliot, de nous avoir permis, grâce à une bourse d'études, de poursuivre des études comparées sur les grandes routes de France.Nous espérons pouvoir leur présenter, avant trop longtemps, des œuvres consacrées à l'âme de notre beau pays qui a si généreusement lutté pour conserver le legs de sa civilisation. L'ENQUÊTE ROYALE ET LES LETTRES par JEAN BRUCHÉSI Ce fut jadis le privilège des grands princes — et il y en eut plusieurs — de s'attirer plus de gloire par la protection des lettres et des arts que par l'éclat de leurs armes.Le poète Villon, pour ne prendre qu'un exemple entre mille, n'était pas sans le savoir, lorsqu'il y a cinq siècles, il suppliait en ces termes Monseigneur de Bourbon : Prince du lys, qui a tout bien complaist, Que cuidez-vous comment il me déplaist, Quand je ne puis venir à mon entente?Bien entendez ; aidez-moi, s'il vous plaist : Vous n'y perdrez seulement que l'attente.Qu'elle se soit traduite par une assistance directe aux écrivains et aux artistes sous la forme de dons ou de pensions, qu'elle se soit plus fréquemment exprimée par des travaux qui font toujours l'émerveillement des hommes, une telle protection reposait sur un principe dont la force demeure.Nous pourrions même dire que cette force est plus grande encore à notre époque où les exigences de la vie matérielle, dans leurs rapports avec les productions de l'esprit, n'ont jamais été aussi pressantes peut-être.Le scandale — si scandale il y a — n'est point que la sollicitude des États modernes s'étende aux lettres et aux arts ; c'en serait un si les lettres et les arts ne pouvaient compter sur elle.Pourquoi interdirait-on l'usage des fonds publics au benefice des écrivains et des artistes lorsqu'on l'approuve pour le bénéfice des ouvriers manuels, même s'il faut admettre que la culture intellectuelle exige un maximum se l'enquête royale et les lettres 57 de liberté et que cette liberté n'existerait plus le jour où l'intervention de l'État prétendrait lui dicter une ligne de conduite.L'œuvre d'art, en littérature comme dans les autres domaines de la pensée, ne peut être le produit de la contrainte.Mais le problème que l'État doit aider à résoudre consiste à rechercher les moyens d'assurer aux écrivains et aux artistes l'indépendance matérielle qui n'est pas indispensable à la production des chefs-d'œuvre, qui n'y fait pas obstacle non plus, et surtout l'ambiance sereine propice à l'avènement ou au progrès d'une culture intellectuelle.D'après ce que nous avons tous compris, la Commission d'enquête sur l'avancement des Arts, des Lettres et des Sciences n'avait pas pour objet de découvrir et d'imposer des règles qui détermineraient les modes de pensée et d'expression auxquels les Canadiens devraient adhérer, encore moins d'orienter la culture intellectuelle des Canadiens.Son institution — quoi qu'on pense du principe — était la preuve de l'intérêt porté par les pouvoirs publics aux choses de l'esprit et elle faisait naître la perspective d'un avenir matériel meilleur, sinon d'une considération plus pratique pour les travailleurs de la pensée, au premier rang desquels figurent les écrivains.L'écrivain ! « Celui qui écrit pour d'autres », nous rappelle Littré, à la suite de tous les dictionnaires.Ne l'est donc pas, au sens absolu du mot, celui qui écrit pour lui seul, jusqu'au jour où ce qu'il a écrit est publié.Et parmi ceux qui écrivent pour les autres, il y a naturellement ceux qui le font dans les journaux et les périodiques.La Commission Masscy, officiellement, n'avait pas à s'occuper de ces derniers.Elle n'a donc présenté à leur sujet aucune recommandation précise.Comme il est dit dans son Rapport, elle ne pouvait cependant pas ignorer des centaines de quotidiens, d'hebdomadaires et de revues « qui fournissent aux Canadiens la plus grande partie de leurs lectures ».Aussi a-t-elle accueilli avec reconnaissance, pour notre profit à tous, des renseignements qui expliquent, dans une large mesure, pourquoi notre vie culturelle progresse avec tant de lenteur.Faut-il s'en étonner quand on sait la petite part — la part du pauvre — faite dans le plus grand nombre des journaux et périodiques canadiens, aux arts, aux 58 AMÉRIQUE FRANÇAISE sciences, aux lettres, à l'éducation, c'est-à-dire à la culture intellectuelle ?Et le Rapport ne dit rien, ou presque, du peu de soin apporté à la rédaction de la majorité des journaux, des quotidiens trop souvent, mais surtout des hebdomadaires, où les bons articles se trouvent la plupart du temps noyés dans la mer sans fond des annonces.Le Rapport Massey reconnaît sans doute l'existence d'une presse en général florissante, florissante matériellement plus qu'intellectuellement ; mais les constatations que lui inspire le rôle de cette presse en regard de l'esprit canadien sont plutôt ahurissantes.Au témoignage de la Periodical Press Association, le Canada serait « le seul pays, parmi les pays d'importance, dans le monde, dont les habitants lisent plus de périodiques étrangers que de périodiques nationaux ».Si, d'une part, il est prouvé que les nouvelles ont, dans nos journaux, un « caractère essentiellement local », il est non moins certain, d'autre part, que l'information internationale, sauf quelques rares exceptions, notamment certains quotidiens de langue française, nous vient des agences de presse et des services étrangers des journaux américains.Et c'est là une autre forme de cet américanisme détestable dont le Rapport Masscy fait état tout au long de ses chapitres et qui est peut-être le plus grand obstacle au développement d'une « culture canadienne » d'inspiration à la fois française et anglaise.Ici encore l'ombre de la concurrence des États-Unis s'étend sur nos périodiques surtout que ne protège aucun tarif.Notre américanisation par le magazine ne date pas d'aujourd'hui.Mais elle connaît, depuis quinze ou vingt ans, une ampleur inaccoutumée dont les effets désastreux iront grandissant si les pouvoirs publics ne se hâtent pas d'intervenir.A ce propos, il est bon de rappeler que le gouvernement de la province de Québec a pris un moyen radical d'endiguer l'invasion de nos kiosques de journaux par les magazines illustrés : la censure au nom de la moralité.Mais il n'y a pas de censure qui s'exerce pour enrayer la déformation des intelligences.C'est pourquoi il y a lieu de s'étonner, avec la Commission du reste, que les périodiques canadiens ne désirent ni ne demandent aucune mesure protectrice, à l'exception d'une revision des droits de douane qui frappent le papier d'imprimerie L'ENQUÊTE ROYAL!- ET LES LETTRES 59 importe des États-Unis.Et pourtant, dans son mémoire, la Société des Écrivains Canadiens a vigoureusement protesté contre la reproduction par les journaux canadiens de langue anglaise, ou la traduction, pour les lecteurs de langue française, de milliers de pages made in United States, contre les pulp magazines, les comics et les petits ouvrages de même nature, mauvais de tous les points de vue, qui entrent ou sont distribués sans restriction au Canada.Seules les autorités fédérales pourraient prendre certaines mesures de protection — tarif douanier ou impôt spécial — qui, en plus d'encourager la production nationale, constitueraient une source de revenus dont l'emploi serviiait les meilleurs intérêts des lettres en ce pays.Les intérêts de nos lettres sont d'abord, tout le monde en convient, entre les mains des écrivains eux-mêmes, car ce sont les écrivains, dirait Monsieur de La Palice, qui font la littérature.Mais y a-t-il une littérature canadienne ?Il serait trop long de reprendre un débat aussi fastidieux qu'inutile.Il semblait bien, au surplus, que l'accord était maintenant fait, du moins sur l'existence réelle d'une littérature canadienne d'expression française et d'une littérature canadienne d'expression anglaise.Cependant, s'il faut en croire le Rapport de la Commission Massey, étayé des témoignages de quelques-uns de nos critiques, nous n'aurions pas de « véritable littérature nationale, dans l'une ou l'autre langue », une littérature nationale étant « comme une sorte de traduction, dans les œuvres d'imagination, des préoccupations, de l'idéal et des caractères de la population d'un pays ».Mais si la littérature nationale n'était pas faite uniquement des œuvres d'imagination?Si on devait y inclure l'essai, la critique, l'histoire, pour nous en tenir à ces trois formes ?Et puis est-il bien certain qu'aucune œuvre d'imagination — roman ou poésie — n'ait été produite chez nous, en langue française ou anglaise, où le lecteur puisse trouver la « résonnance humaine » jointe à la « valeur esthétique »?Et sont-ils tellement nombreux, après tout, dans la littérature des autres pays — où l'on perd moins son temps que chez nous à se poser scmpiternellement les mêmes questions — les livres dont la disparition serait un événement tragique, ou encore, pour citer Milton que le Rapport invoque, les livres « dont le monde ne consentirait pas à se priver » ? 60 AMÉRIQUE FRANÇAISE Si compréhensible ou explicable que soit la sévérité du jugement des critiques, elle n'empêche pas ceux-ci, et la Commission avec eux, de reconnaître qu'il y a un progrès indéniable.Admettons, puisqu'on l'affirme, que « la littérature vient après la peinture, parmi les moyens d'expression artistique de la nation canadienne », surtout, encore une fois, s'il s'agit des œuvres d'imagination : roman, poésie, théâtre.Il n'en reste pas moins que nous avons des écrivains et que ces écrivains méritent d'être encouragés, aidés, protégés.Les moyens qu'on prendra à cette triple fin ne feront pas naître les chefs-d'œuvre, mais ils hâteront l'avènement du jour où l'écrivain canadien sera intégré à la vie nationale.Car c'est peut-être de cela que l'écrivain de chez nous souffre davantage, au dire de la Commission elle-même, et ce qui l'empêche le plus de donner sa mesure.Les concours et les prix littéraires, par exemple, ont leur importance, importance relative si l'on veut, mais qu'on aurait tort de mépriser, car en plus d'apporter une aide matérielle qui est toujours la bienvenue, ils stimulent l'intérêt des écrivains ou des lecteurs quand ils ne permettent pas assez souvent la découverte de talents réels.Ces concours existent au Canada, au Canada français comme au Canada anglais.Les uns sont d'initiative privée,* comme ceux de la Canadian Author's Association, placés sous l'égide du Gouverneur Général, celui de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal — le prix Du-vernay — ou celui du Cercle du Livre de France, ou bien d'initiative publique, tels les Concours littéraires institués il y a plus d'un quart de siècle par le Gouvernement de la province de Québec.Les uns connaissent une réclame tapageuse, les autres s'entourent d'une discrétion qui frise la pudeur.S'ils ne contribuent généralement pas à provoquer la vente des ouvrages primés, ce n'est pas tant en raison du choix plus ou moins discutable des lauréats que du nombre relativement restreint encore de ceux qui lisent.Car, n'ayons aucune illusion sur ce point : les Canadiens, de langue anglaise et surtout de langue française, ne lisent pas assez.Là aussi, toutefois, il y a progrès, mais un progrès trop NOTE — Comment ne pas mentionner ici les prix généreux offerts par Amérique Française à l'occasion de son concours littéraire de contes drolatiques ?— J.B. l'enquête royale et les lettres 61 lent.Est-ce que le livre canadien se vend trop cher?Nos éditeurs ont présenté là-dessus de très pertinentes remarques à la Commission.La suppression de la taxe de 8 p.c.qui frappe l'édition des livres, voire celle de 4 ou 5 p-c.qui est exigée sur la vente contribueraient sans doute à abaisser les prix.D'autre part, si les Canadiens lisaient davantage, les tirages plus élevés^entraîneraient nécessairement une diminution sensible du coût de la production.N'empêche que le problème n'est pas d'abord celui des prix de vente.Prenons, par exemple, le cas d'un bon livre canadien en langue française et le bon livre ne manque pas : qu'est-ce qui l'empêche d'avoir un tirage de 20, 30 ou 40,000 exemplaires?Au Canada seulement, la population de langue française s'élève à quatre millions au moins.Ajoutons-y les Franco-américains qui habitent le plus près de nos frontières et les Canadiens de langue anglaise — il y en a — qui lisent le français.N'est-ce pas là un marché intéressant?Il correspond, en tout cas, au marché qu'offre le Danemark à l'éditeur et à l'écrivain danois.Or, dans ce petit pays de quatre millions d'habitants, un bon livre danois tire rarement à moins de 30 ou 40,000 exemplaires.Sans doute, au Canada Français, nous subissons la concurrence du livre français, pour ne pas parler, dans les milieux les plus cultivés, de la concurrence du livre américain.Mais est-ce que tous les livres français et américains sont de qualité ?Ne sont-ils pas nombreux, très nombreux, parmi ceux qui lisent, les Canadiens français qui systématiquement ignorent l'œuvre de leurs compatriotes?Et la masse, elle, encore une fois, ne lit pas, ou ne lit pas assez.Il ne faut donc pas s'étonner, pour ce motif et pour d'autres, que l'écrivain de métier soit inexistant au Canada, même s'il s'en trouve quelques-uns en état de gagner honnêtement leur vie en écrivant.Mais il leur faut alors se disperser, écrire pour les journaux, les revues, la radio, car le livre seul ne fait pas vivre son homme.« A moins qu'il soit l'auteur d'œuvres techniques, l'écrivain canadien ne peut vivre de sa plume, même très modestement », proclame le Conseil Canadien des Arts que cite le Rapport Massey.C'est ainsi, du reste, que les choses finissent maintenant par se passer dans la plupart des pays, 62 AMÉRIQUE FRANÇAISE sinon dans tous, même en France.Raison de plus pour reconnaître la nécessité, voire l'urgence d'adopter certaines mesures, réclamées depuis longtemps par les principaux intéressés et auxquelles la Commission Royale fait écho, ici et là, dans son Rapport, mesures qui contribueraient au moins à améliorer la condition matérielle des écrivains canadiens, sans nuire, bien au contraire, au progrès de la production littéraire.Ainsi, ne serait-il pas équitable d'autoriser les travailleurs intellectuels à déduire de leur impôt sur le revenu les sommes qu'ils déboursent pour exercer leur métier?Pourquoi, de ce point de vue, les écrivains, par exemple, seraient-ils moins bien traités que les ingénieurs ou les médecins?Au chapitre de l'impôt toujours, ne conviendrait-il pas, comme le demande la Canadian Authors' Association, d'autoriser les écrivains « à répartir le revenu provenant de leurs livres sur une période plus longue que ne le prévoit la loi actuelle » ?Envisagée sous un autre angle, l'aide aux écrivains pourrait se traduire par l'établissement d'un Comité du Livre, dans le genre de celui qui existe en France, et les autorités fédérales donneraient elles-mêmes un bon exemple, pratiqué depuis nombre d'années par la Province de Québec, en achetant les meilleurs livres canadiens pour les distribuer à l'étranger.Mais quand tout cela serait fait, il resterait à prendre une mesure essentielle qui relève du seul gouvernement central : la protection du droit d'auteur.La Commission Royale n'en parle point.N'empêche que la revision de la loi canadienne du droit d'auteur s'impose comme jamais.Et la radio?demandera-t-on.Elle a ou elle devrait avoir, chez nous comme ailleurs, des rapports étroits avec la littérature.Nombreux ceux qui pensent que la radio nuit à la littérature au lieu de l'aider.Terrain glissant où je ne m'aventurerai point s'il s'agit de démontrer que la radio s'oppose à l'œuvre d'art, en littérature, qu'elle désapprend à écrire — on a prétendu la même chose du journal — ou, au contraire, qu'elle offre à cette même littérature de nouveaux et précieux modes d'expression.La radio, en tout cas — et, demain, la télévision — est au premier rang des instruments susceptibles d'élever ou d'abaisser la l'enquête royale et les lettres 63 culture intellectuelle d'un peuple.Sans doute, ses principales préoccupations ne sont pas d'ordre littéraire.Est-ce à dire toutefois que la littérature en doive être bannie, que le souci de la forme aussi bien que du fond ne doit pas en marquer les programmes ?Qu'il s'agisse de prévenir le mal ou de le supprimer, qu'il s'agisse simplement d'améliorer ce qui se fait déjà, il nous semble que la radio canadienne y gagnerait à recourir plus fréquemment à l'aide et aux conseils d'écrivains connus et reconnus.Elle contribue déjà, par ses rubriques littéraires, à attirer l'attention du public sur un grand nombre de livres canadiens.Mais ne pourrait-on exprimer le regret — sans donner à ce regret le ton d'un reproche — que l'information littéraire ne tienne pas une plus grande place dans les émissions radiophoniques ?Comme on peut le voir, par cette analyse succincte, le Rapport de la Commission Massey a fait écho aux doléances des écrivains canadiens et même à celles de leurs critiques.La Commission a fait en quelque sorte le point, en se gardant sinon d'exprimer du moins d'endosser les conclusions extrémistes.Le tableau qu'elle offre au public, avec ses lumières et ses ombres, illustre bien en tout cas les préoccupations dont clic est animée à l'endroit de notre littérature.Aux gouvernements de prendre maintenant leurs responsabilités, en ce qui a trait du moins à certaines mesures qui gênent les travaux des écrivains canadiens.À ces mêmes écrivains de prendre aussi les leurs, de manière que notre public finisse par comprendre l'importance de la littérature dans la vie d'une nation.Comme il est dit dans le Rapport, « une nation est autre chose qu'une simple communauté politique ou économique ».Il n'y a pas de nation véritable, même au siècle de l'atome, sans culture intellectuelle.Et la littérature n'est pas un élément négligeable de cette culture.« L'image choisie de la vie » telle est la formule la meilleure, je crois, Je l'esthétique littéraire ».Extrait des Petits Secrets de l'Art d'Ecrire, par Paul Reboux. Le Banc d Essai PROSE DE L'HOMME QUI MARCHAIT par CLAUDE MATHIEU La rue s'étire devant lui, droite comme une cuisse ; elle se rend jusqu'à l'enseigne en néon rouge qui annonce le café « Chez Henri ».Plus loin, tout est noir.C'est probablement le bout du monde.L'homme marche, tête basse, entre deux murailles de maisons noires plus que la nuit et vieilles autant que le pavé craquelé, humide encore d'une pluie récente.Et toutes ces fenêtres condamnées, cette atmosphère épaisse et lourde d'arrière-automne, cette obscurité qu'on dirait poussiéreuse à peine déchirée par le néon rouge de « Chez Henri » et par un îéverbère lointain, ah ! si lointain.Il marche.Ses pas qu'il voudrait entendre gardent le silence.Le bruit en semble absorbé par l'asphalte au point qu'on croirait ne pouvoir l'écouter que sous terre.Il marche accompagné de ses pas muets.Il voudrait imaginer aux maisons des yeux rieurs, des bouches sucrées, à tout le moins des jambes luxurieuses et des bras chaleureux.Mais elles ne montrent que grimaces.Fenêtres barricadées, maisons abandonnées.Ce ne sont que deux hautes murailles de maisons noires comme on en voit au cinéma.Il marche, les épaules voûtées et la tête attirée vers la terre par un poids sans doute très lourd.PesanteuV d'une idée, d'un désir, peut-être du néant.Le réverbère tremble.Et « Chez Henri », au loin, éclaire à peine deux pieds de trottoir.Et la nuit est si sombre et si.il passe la main dans ses cheveux.Il marche, mais avec un pas on avance si peu. PROSE DE L HOMME QUI MARCHAIT 65 Soudain on entend du piano, grêle cl tristement gai, qui traîne un peu, étouffé par la lourdeur de l'air.Une porte claque et les notes rentrent dans la boîte à musique : c'est un client qui vient de sortir de « Chez Henri » et qui court à toutes jambes vers l'autre bout de la rue, à la quête du jour, vers la fin du monde, que sais-je ?L'homme marche.Il s'approche d'une maison, s'arrête, frotte une allumette, fume une cigarette.La petite flamme grelotte, bien trop faible pour éclairer son visage.Et après tout, l'homme n'a peut-être pas de visage.L'allumette bleuit et s'éteint.Il continue de marcher, les mains dans les poches.S'il levait la tête, il ne verrait dans l'étroite bande de ciel discernable entre les murailles de maisons, aucune lune, aucune étoile.Toute lumière existante s'est réfugiée dans le rouge sombre de l'annonce « Chez Henri » et dans le réverbère si faible et si lointain, ah ! si lointain.Et, au bout de la rue, ce noir indéchiffrable.Il marche toujours Il jette sa cigarette et continue sans même l'éteindre du pied.Il marche, mais on avance si peu, pas à pas.Il aura peut-être le temps de mourir avant d'atteindre le but.Par bonheur, il est probable qu'un ange le suit ou qu'une femme verte le précède.Tout est tellement possible.« Chez Henri » se rapproche.Le néon fait des clins d'oeil.L'homme marche, marche.Soudain il se met à courir.Interminablement.Il court pendant des siècles, il court à s'en rompre les jambes.Et ce bruit de sang qui bat, qui bat sous les tempes.De sa main tendue il pourrait maintenant presque atteindre la porte du débit.Il touche la poignée de fer, ah ! si froide.Il entre, s'assied à une table isolé?et, la tête dans les mains, il se met à pleurer.« * * La Jeune Poésie OH! LA NEIGE.Oh 1 la neige a recroquevillé les chaumes de nos rendez-vous sylvestres, nous n'exalterons plus l'ombre de nos idoles sous les charmilles fleuries, les saisons ont d'autres chansons.Notre gaieté confondue décelait si tendrement le dédale verdoyant de nos soifs parfumées où se jouaient dans la nuit douce les dieux de nos lèvres et les lèvres de nos dieux.Nous n'irons plus à même les étangs boire au filtre lumineux de la lune qui sertissait l'écrin de nos âmes, parmi les saules discrètement ombragés, les saisons ont d'autres émotions.Oh ! la neige a blanchi la perruque de nos fins jouets de miel, et les rires couvent aux nids des givres roses, mais les bosquets étonnés de cette caresse nouvelle, se sont mis eux-mêmes à chanter ! LUCIEN COLLIN 0G La Jeune Poésie PURETÉ La neige csl si blanche si blanche que je n'ose pas bouger.Cette lumière dans les arbres Les grandes têtes des arbres dans les soirs et les soirs et les pieds l'un après Vautre qui tournent tournent en rond.Oh ! terre, emporte mon délire et vogue, galérien, vogue vers \'éga de la Lyre.Philippe Matkau LIVRES REÇUS par Andrée MAILLET et Marc MONT HUMANISME ET SURHUMANISME — Gabriel Rey — Hachette, Paris.Voici le quatrième volume publié par Hachette dans la collection Science et Pensée dirigée par Ferdinand Alquié.Gabriel Rey fait ici un paiallele extrêmement clair et succinct des deux attitudes fondamentales de l'esprit humain.L'humanisme et le surhumanisme, nous dit-il, qui résultent d'un choix initial et essentiel plus affectif que rationnel, et qui sont d'abord des vues de l'homme dans le monde, sont aussi nécessairement des systèmes idéologiques complets, des philosophies opposées qui déterminent les pensées et les comportements humains.Nous suivons avec l'auteur la naissance et le développement de ces deux courants d'idées à travers les âges et nous voyons à quels moments l'un a supplanté l'autre et comment le destin de l'époque en a été fixé.Gabriel Rey nous montre en opposition constante l'cspiit classique et l'esprit baroque, l'art classique et l'art baroque ; il nous explique aussi la conduite et le comportement de ceux qui suivent l'une ou l'autre des deux tendances.De la Bible et des philosophes présocratiques jusqu'à Sartre et à Camus, HUMANISME ET SURHUMANISME présente une analyse profonde des maîtres de la pensée humaine.Tous ceux qui font de la philosophie, qui s'intéressent à l'éthique et à l'esthétique trouveront un grand profit intellectuel à lire le bel ouvra sie de Gabriel Rey.A.M.AU MILIEU, LA MONTAGNE - roman de Roger Viau — Éditions Beaucbemin — Montréal.On sait qu'il y a plusieurs sortes de romans : le roman de mœurs, le roman psychologique, le roman à thèse ; il y a le roman fantastique, le roman historique, le roman qui a un peu de tout ça et ainsi de suite.08 LIVRES REÇUS 69 On admet que tous les genres sont valables ; ce qui importe c'est que l'œuvre soit bien faite, qu'elle soit sincère, qu'elle apporte quelque chose de bon.Je crois que l'ouvrage de Roger Viau est un roman de mœurs, un roman réaliste, qu'il est écrit avec toute la sincérité, toute l'exactitude et toute la correction qui convient à ce genre, et que, de plus, il provoque chez le lecteur un malaise en rapport avec la conscience sociale de ce dernier.Car sans qu'il soit ici question de thèse, le roman de Viau donne à réfléchir aussi fortement que le font ces petits films de champs de bataille, de sinistres divers, que nous voyons régulièrement passer sur l'écran, avec les actualités de la semaine.Il me semble que la crise économique de 1930 est le personnage principal de Au milieu, la montagne.Elle est sans cesse évoquée ; elle enveloppe ceux qu'elle fait souffrir et ceux qui profitent d'elle.Elle augmente ou s'atténue selon les saisons.Une crise économique n'est-ce pas un personnage universel, toujours ici ou là dans l'actualité et qui sera toujours un sujet d'angoisse ?Au milieu de cette crise, la montagne, cet amas d'égoïsme et de préjugés qui existe partout et qu'un accident géographique concrétise à Montréal.Le roman n'a pas de héros, une héroïne seulement : Jacqueline, dont l'ambition justifiée et le courage s'effriteront au roc de cette montagne.Tous les autres personnages sont décrits, photographiés encore plus que peints, sont vus de l'extérieur et projetés devant nous avec une parfaite vérité.Ceux qui aiment la vérité trouveront ici l'un de ses visages dont la contemplation est aussi nécessaire qu'elle est pénible.Telle est l'impression que j'ai gardée de ce roman, impression qui s'est intensifiée avec l'hiver, tellement la détresse humaine toujours présente et dont nous sommes solidaires, lorsque son cri s'est glacé, figé dans l'inexorable froidure, me semble pitoyable et désespérée.A.M.CONTES POPULAIRES GASPÉSIENS - Carmen Roy - illustrations de Madeleine Lalibertc — Fides — Montréal.Dans une sorte d'avant-propos nous lisons que « ce livre n'est pas un ouvrage purement folklorique, ni un travail particulièrement litté- 70 AMÉRIQUE FRANÇAISE rairc », et plus loin que «
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