Amérique française, 1 janvier 1954, octobre 1954
1954 VOLUME XII - No 4 ^- MONTRÉAL AMÉRIQUE FRANÇAISE Revue bimestrielle ÉTUDES.RÉCITS.POÈMES PAUL TOUPIN .Koquiein ROBERT DE ROQUEBRUNE.Naissance du Patriotisme canadien JEAN-JULES RICHARD .Dévastation ANDRÉE MAILLET.Maison Internationale LUCIEN COLLIN .A une jeune fille JEAN-GUY PILON .Des mots de la mer SYLVIA GIROUX .Poème CHRONIQUES ET TÉMOIGNAGES Prélude à un dialogue par Jean-Paul Pihsonneault.Noies sur trois romans par Jean-Guy Pilon.— Souvenirs par Hen- riette I assé.— Curiosités littéraires par Andrée Maillet.Au banc d'essai : Claude-Antoine Jasmin (fyaquc jam U y a du nouveau cAcj MONTREAL est à vos ordres pour toutes Vos opérations de banque cl de placement Actif, plus de $150,000,000 561 bureaux au Canada Mhi chez #//#/.h Ces trois mots ont une grande signification pointe récipiendaire d'un radeau offrit dans la fameuse Itoîtc JJirks.Depuis des générations, c'est le gagr assuré de la heaute rt de la qualité traditionnelle «l'un article signé link-.B I R K S BIJOUTIERS LA DIÈRE QUE VOTRE ARRIÈRE-GRAND-PÈRE BUVAIT Au service des assures de la province de Québec par ses j succursales à Montréal, Que-bec, Trois-Rivicrcs, Shcrbroo-kc, Ottawa et North Bay.! Nun Lifo da Canada _i rflm- nH çl-trym MvJ^v %nkih fb%im^& AMÉRIQUE FRANÇAISE REVUE BIMESTRIELLE Directrice : Andrée Maillet Bureau : 28, avenue Arlington, Wcstmount, Montréal, P.Q.VOLUME XII No 4 — OCTOBRE 1954 SOMMAIRE Poème.Sylvia Giroux 242 Requiem .Paul Toupin 243 Naissance du Patriotisme canadien.Robert de Roquebrune 269 Dévastation .Jean-Jules Richard 27.1 Maison Internationale .Andrée Maillet 277 A une jeune fille.Lucien Collin 280 Des mois de la mer (poème) .Jean-Guy Pilon 291 Prélude à un dialogue .Jean-Paul Pinsonneault 293 Notes sur trois romans .Jean-Guy Pilon 298 ^Souvenirs (Vî) .Henriette Tassé 30A Curiosités Littéraires .Andrée Maillet 309 Au banc d'essai : L'île muette.Andrée Maillet 319 Sans se retourner.Claude-Antoine Jasmin 320 Les manucrits sont soumis à un comité de lecture.La direction ne reçoit que sur rendez-vous, et n'est pas responsable des manuscrits.Les manuscrits ne sont pas retournés.Les manuscrits doivent être inédits et porter la mention inédit Seuls les textes inédits publiés seront rémunérés.Autorité comme envoi postal dt la deuxième classe.Ministère des Postes, Ottawa. POÈME Je suis dans un monde perdu dans le crépuscule ou l'on danse des élégies.J'assisle à la communion de l'espace el du mouvement.Une /or/ne saule el devient remplie de musique.Le corps disparaît.Il n y a plus qu'une expression sublime de grâce ! Je ne sais plus rien ! Les pas ont dansé à travers le temps leurs vestiges ne sont plus que des fumées cachées dans quelques ce/veaux ombragés.Silvia Giroux 242 REQUIEM Il fallait être aveugle pour ne point voir que mon père ne se relèverait jamais du coup que sa maladie lui portait.11 en était mortellement atteint et chacun l'admettait sans se l'avouer.Pourtant, on convenait de sa maigreur extrême.Il était méconnaissable avec ses traits étirés, ses joues creusées, ses paupières enflées, ses yeux • rouges de fièvre.S'il n'avait jamais eu le teint clair, il ne l'avait jamais eu aussi terreux qu'alors.Lui qui avait l'habitude d'aller à l'hôpital tous les matins et de passer les après-midis à son bureau, il ne sortait plus, restait à la maison où, tel un captif, il se promenait, la tête penchée en avant, les mains derrière le dos, en robe de chambre, ou restait assis dans son fauteuil, au boudoir, l'air accablé, triste, silencieux, fumant la pipe.Il s'était peu mêlé à la vie de famille.Il n'y participa plus.11 nous adressait rarement la parole et nous évitions de l'interroger sur sa maladie, sachant que cela l'cnnuyerait.Il ne se plaignait plus d'une névrite à la hanche qui )e faisait boiter.Le mal se déplaçait-il ?Une douleur lui tordait maintenant le bras droit.Ainsi, seul tout le jour, excepté aux heures des repas au cours desquels il n'ouvrait la bouche que pour manger un peu, il paraissait excédé de tout, et de lui et de nous, et devait méditer le diagnostic qui lui révélerait la cause de ce qui le faisait souffrir.L'époque dépistait alors trop tard les effets cruels du cancer.Les savants piétinaient dans de vagues conjectures scientifiques.Pour mieux cerner ce qu'ils n'osaient affronter seuls, ils se groupaient autour du malade, et attendaient que le temps se prononçât.Mais mon père, médecin lui aussi, n'estimait pas que le temps fut un facteur de guérison.Au contraire, il pressentait qu'allié à la maladie, le temps ne peut présager que la mort.Plus rien ne l'intéressait.Il avait été grand liseur.Il ne lisait plus.Les visites qu'il recevait et qu'il n'avait pas sollicitées étaient celles de ses confrères.Et encore, il bâillait si elles se prolongeaient.Il fallait qu'il fût pris par surprise.Aussi, ses visiteurs prétextaient-ils toujours une visite dans le quartier pour sonner à la porte.C'est 243 Mi AMÉRIQUE FRANÇAISE moi qui allais ouvrir et j'étais chaque fois étonné de les entendre me parler comme si j'avais eu leur âge, alors que je venais à peine de quitter le collège, n'étant qu'un tout jeune étudiant.Ils s'excusaient de passer si tôt ou si tard, promettaient de n'être pas longs, car d'autres malades les attendaient.Ils entraient.Du boudoir, leurs éclats de rire nous parvenaient.Ils se contaient des histoires, comme aux plus beaux jours de leur internat.De malade et de maladie, il n'en était pas question.Pour ces médecins, la médecine était le sujet de conversation interdit, tabou.Mon père, le premier, évinçait toute allusion à la crise de la veille qui l'avait empêché de dormir.Il s'efforçait à montrer sa bonne humeur, et bavardait et plaisantait comme ses confrères.Son moral ne pouvait être meilleur.On l'en complimentait.Et pour rassurer ma mère qui les reconduisait, les médecins affirmaient que mon père se rétablirait bientôt, qu'il ne fallait pas se fier aux apparences, qu'évidemment, il n'était pas fort, mais que sa faiblesse n'était que passagère, due à l'été torride que nous traversions, le plus chaud qu'on ait connu, mais qu'avec l'automne, ses forces reviendraient, qu'il était trop robuste pour ne pas prendre le dessus.Nous faisions semblants de les croire comme ils paraissaient si convaincus.Et aux parents, aux amis qui s'informaient de mon père, nous répondions ce que les médecins nous avaient répondu, répétant comme une leçon apprise par cœur, avec certaines citations scientifiques, qu'il fallait s'armer de patience, mais qu'en septembre, tout irait pour le mieux.Ainsi s'ajournait une guérison que tous savaient impossible cl improbable.Mais il était plus facile d'espérer que de désespérer et chacun espérait en dépit de tout pressentiment.Mon père, lui, se soumettait de bonne grâce à tous les examens médicaux dont ses confrères lui rapportaient les résultats falsifiés, afin qu'il n'eût pas à se décourager.Chacun lui mentait à sa manière, nous, à la nôtre, en lui trouvant meilleure mine.Toutefois les grands changements qui se produisaient en nous et autour de nous ne trompaient personne et nous renseignaient mieux que tous les avertissements.La maison, par exemple, n'était plus la même.Les stores en restaient baissés, les tentures tirées.Nous imaginions que la pénombre inciterait mon RUQUIEM ¦»45 père à sommeiller un peu, car ses souffrances le tenaient éveillé une partie de la nuit ; ce n'était qu'au petit matin qu'il fermait l'œil.La lumière du jour, la rumeur de la rue toute proche n'entraient plus que tamisée et assourdie.L'obscurité et le silence des pièces en changeaient les dimensions.Elles devenaient plus spacieuses.On entendait le craquement des boiseries.La maison, tel un navire, flottait dans le calme et le silence.Tout y était bien tranquille.Elle avait pourtant retenti jusqu'alors de cris, de disputes, de discussions violentes qui se terminaient par une bordée d'injures, telles que seuls les membres d'une même famille savent s'en jeter au visage.Les mutineries sont toujours des histoires de famille.Maintenant, quel contraste! Nous étions d'accord sur tout.Aucun différend ne dégénérait en chicane.Nous nous portions un respect quasi officiel.Nous nous serions donné la main avec des gants.Nous ne nous parlions plus que sur un ron de chuchotement, comme des touristes qui visitent des lieux histo-tiques ou désaffectés.Jamais nous n'élevions la voix.Les portes ne se fermaient plus à tour de bras.L'épagncul que nous avions et qui n'était que bonds, que jappements, se tenait immobile, dans quelque coin.Il ne s'amusait plus avec ses jouets de caoutchouc, ne nous les apportait plus dans sa gueule triomphante.Son flair lui dictait une attitude conforme à la nôtre.11 montait une garde endormie et paresseuse, n'aboyait jamais.Il ne posait plus son beau museau de satin brun sur les genoux de son maître, ne s'étendait plus à ses pieds.On l'apercevait le plus souvent couché sous un meuble.Et si on l'appelait, il accourait, bien sûr, toujours par instinct d'obéissance, mais la queue collée au derrière, comme un chien qui s'attend d'être battu.Personne, à la maison, n'avait jamais été gravement malade.Il nous était nouveau d'assister aux allées et venues de médecins dont le nom seul nous était familier, car mon père qui avait peu d'amis n'en recevait que rarement.Ceux de nos parents, de nos amis qui passaient l'été à la ville et qui craignaient de nous déranger n'insistaient pas pour nous visiter.Nous ne voyions donc que les confrères de mon père.Parmi eux, il s'en trouvait de savants et d'ignorants.Notre estime, notre confiance allaient directement à ces derniers 246 AMÉRIQUE FRANÇAISE dont le faux-savoir nous épatait.Leur amabilité les rendait loquaces.Ils se montraient pleins de prévenances.Et la compassion toute feinte qu'ils nous témoignaient flattait notre vanité.Ils étalaient des connaissances qui nous semblaient immenses mais qui n'étaient que de l'habile vulgarisation scientifique.Se rendaient-ils compte qu'ils nous épataient ?Ils se montraient si engageants.Moi-même, qui me piquais de psychologie, comme jeunesse se doit de se piquer de quelque chose, je jugeais tel médecin fort incompétent parce qu'il n'avait pas daigné répondre à mon salut, et tel autre fort rustre parce qu'il était entré à la maison le chapeau sur la tête, alors que le premier comme le second étaient de grands savants.Toutefois, ces médecins, dont plusieurs étaient rivaux, pour ne pas dire ennemis — et chacun dépréciait chacun — ne se formalisaient nullement de se renconrter près d'un confrère malade.Leur commune ignorance les faisait fraterniser.Aucun n'avait la prétention d'en savoir bien long sur le cancer.Et puis, ils avaient cette réaction si naturelle de ceux dont l'égoïsme sain se réjouit de se voir épargné de ce qui frappe autrui.Ils prenaient mon père en pitié.Mais la pitié en restait là.Ils ne pouvaient tout de même pas souhaiter devenir le bouc émissaire de ses souffrances.Et par un curieux mais juste renversement des effets et des causes, la maladie de mon père, loin de les contrister, les rassurait.Ceux que certains petits malaises commençaient d'inquiéter — ils s'en confessaient en toute pudibonderie médicale, car le corps médical est l'un des plus prudes qui soit — s'en trouvaient guéris, comme si une plus grave maladie en guérissait une moins grave.Ils étaient presque heureux de comparer leur état de santé, qui était bon, à celui de mon père qui ne l'était pas.Une visite, entre autres, prouva que personne ne s'illusionnait sur la fin prochaine de mon père.Son caractère ombrageux, sa nature sauvage, son intransigeance, le rendaient méfiant et hostile à l'endroit de quiconque ne partageait pas ses goûts, ses habitudes, ses opinions.N'ayant aucune sorte d'ambition, il avait horreur de ceux de ses confrères qui en avaient.Il s'était brouillé avec l'un d'eux, qui préférait, disait-il, les salons aux salles de dispensaire, et qui s'y reconnaissait mieux en hors-d'œuvre qu'en diagnostic.Ce médecin. KI.QL'lhM 247 il est vrai, cervelle d'oiseau mais cervelle inoffensive, avait recruté une riche clientèle dans ces sortes de cercles mondains que mon père qualifiait de foires empestées.Comme tout se sait, ce confrère sut que mon père le tombait, il se vengea en faisant circuler une monnaie de sa pièce qui n'était pas de singe puisqu'elle circula en haut lieu.Les conseils d'administration des hôpitaux ne prisèrent pas le franc parler de mon père.Ils le tinrent pour un homme peu souple, peu conciliant et retardèrent tant qu'ils purent sa nomination de chef de service à laquelle sa probité et son expérience lui donnaient droit.Mon père redoubla ses sarcasmes.Celui qui n'était même pas un charlatan devint un infâme petit crétin, « bien avec tout le monde » mais surtout avec les infirmiers qu'il était obligé de consulter lorsqu'il avait à rédiger une ordonnance, lui-même n'en étant pas capable.Aussi, quand je vis ce médecin sonner à la porte, quand je vis mon père l'accueillir comme un vieil ami, je crus que l'un et l'autre avaient perdu la mémoire.J'appris plus tard qu'un tiers ami avait tenté la réconciliation dont j'avais été le témoin effaré.Cet ami, peiné de la brouille des deux amis, avait déclaré à mon père que X, désirant expliquer le malentendu qui les dressait l'un contre l'autre était tout prêt à faire les premiers pas, alors qu'à X, il avait dit que mon père, avant de mourir, souhaitait vivement le voir.Ce médecin vint donc plusieurs fois à la maison.11 se faisait précéder de fleurs.Il racontait à mon père tous les potins des milieux qu'il fréquentait toujours, offrait sa voiture et son chauffeur était à la disposition de tous.11 espérait que mon père se rétablirait pour l'accompagner au club « fermé » qui ne comptait que vingt-cinq membres, etc.Pour tolérer ce bavardage, il fallait que mon père ne fût plus le même homme qu'avant.Il n'eut jamais admis dans son intimité quelqu'un dont toute la vie avait été de voir et d'être vu.Je le savais trop rancunier pour pardonner.Comment eut-il pu ne plus haïr ce médecin qu'il avait haï dix ans durant ?Quand il constata que sa vue s'embrouillait non pas à cause de ses lunettes trop faibles mais parce qu'il devenait aveugle, tout comme il entendait mal non pas à cause de notre prononciation défectueuse mais parce qu'il devenait sourd, le jour enfin où ses jambes ployèrent 2^8 AMÉRIQUE FRANÇAISE sous le corps qu'elles ne pouvaient plus porter, parce que ses forces l'abandonnaient, ce jour-là, il prit la grande décision de se soigner lui-même et de ne plus se fier à ses confrères dont les conseils lui avaient fait perdre un temps précieux.La famille fut donc mobilisée.Désormais, un seul médecin, lui-même, donnerait des ordres, indiquerait les traitements.Son impatience fut telle que la maison redevint ce qu'elle avait été, aussi bruyante qu'avant.On voyait de belles scènes.Le malade ne tolérait pas qu'on le fît attendre.Tout devait être prêt et sur-le-champ.Le médicament demandé devait être là, même si à la pharmacie où on téléphonnait, on ne le livrerait que sur ordonnance.Je nous revois surveillant quatre chaudrons d'eau placés sur quatre feux à gaz, car mon père avait subitement décidé de prendre un bain d'eau bouillie.Il lui fallait cette eau immédiatement.Il en était ainsi pour le reste.Une crème glacée ne devait pas être trop gelée ni trop fondante.Son lit n'était-il pas trop élevé ?Ou trop bas ?Le papier tenture de la chambre lui donnait le vertige, car le dessin en était violent.Comment ! on lui présentait en même temps qu'un blanc d'oeuf un peu de jaune qu'il n'avait pas demandé?On ne savait pas faire la cuisine.On ne l'avait jamais su.Quand avait-il mangé un bon morceau?Il finirait par commander ses repas au restaurant.Cette menace, comme toutes les autres, était bien vaine puisque nous savions tous que mon père avait horreur de la cuisine de restaurant, fût-ce la meilleure cuisine du meilleur restaurant et cela simplement parce qu'il avait horreur des restaurants.Il ne trouvait donc qu'à redire et contredire.Il maugréait contre tout et tous.Les soins qu'on lui prodiguait étaient insuffisants.Il parla de réserver une chambre à l'hôpital puisque personne à la maison ne le traitait bien.Cette menace n'impressionnait personne, car mon père détestait les hôpitaux plus encore que les restaurants, C'était un des paradoxes de sa vie que de soigner les malades dans des lieux qu'il comparait à des abattoirs.Quelqu'un qui entrait à l'hôpital devait bannir l'espoir d'en sortir vivant, puisque c'était un lieu où « le mort saisit le vif » aimait à répéter mon père, d'après une formule qu'il empruntait au jargon juridique.Il traduisait ainsi son effroi de mourir seul et il tentait de nous le faire partager.Mais ma mère REQUIEM 24V exténuée de ses plaintes, de ses menaces et sachant qu'il crânait pour nous impressionner, lui fit réserver une chambre et à l'hôpital auquel il était attaché.Elle le lui dit.Il en resta surpris au point de ne répondre rien.Il ne fut plus question d'hôpital.Il cessa de maugréer, ne demandait plus rien.11 nous était reconnaissant du moindre service, nous remerciait de la plus petite attention.Il se trouvait si bien à la maison.Il ne voulut plus quitter sa chambre.II ne se leva plus de son lit.Et de nouveau, il reçut ses confrères, qui vinrent, comme au début, mais moins nombreux, car ils ne se réconfortaient plus aux lamentations de mon père, dont les souffrances leur paraissaient sans issue.11 consentit finalement à la morphine à laquelle il s'opposait.Il reçut une injection, puis deux, puis trois, et tous les jours.Cette drogue me semblait dotée de pouvoirs miraculeux.Le nom seul m'enchantait.J'imaginais qu'elle transportait mon père dans quelque île tropicale, au ciel serein, où la mort n'avait pas accès.J'étais alors trop jeune pour avoir connu la souffrance et n'avais jamais éprouvé la réaction naturelle qu'on met à la juguler par n'importe quel moyen.Si je savais que personne n'échappe à son destin qui est de mourir, je me figurais la mort plutôt comme une idée que comme un fait.Je pensais qu'on ne devait mourir qu'après avoir vécu un nombre tant d'années.Mon père qui était dans la cinquantaine n'était-il pas trop jeune, et s'il mourait, ne mourait-il pas avant le temps?J'assistais donc au progrès de sa maladie en spectateur à la fois curieux et inquiet.J'étais surtout scandalisé de voir souffrir.Je ne comprenais pas que la souffrance put être aussi brutale, aussi lâche.Elle arrachait à mon père des cris et des larmes.J'essayais de ne rien entendre comme de ne pas voir.Mais la bouche était là, toute crispée et les yeux étaient voilés de pleurs.11 se tournait et retournait dans son lit comme si tout son corps brûlait.11 saisissait son traversin à deux mains, l'étreignaiten gémissant, comme si la douleur le forçait à parodier les gestes de l'amour dans le lit même où il l'avait fait.Jamais je n'avais vu quelqu'un maigrir aussi rapidement et tant.En quelques semaines, il avait perdu la moitié de son poids normal.Ses jambes et ses bras n'étaient plus que de longs fuseaux décharnés et le corps lui-même ressemblait à ces troncs de mannequins qu'on 250 AMÉRIQUE FRANÇAIS-i voit dans les vitrines de magasin.Le cou s'étirait, mince et trop tendu sur des nerfs qui soutenaient une tête dont la forme rapetissée prenait celle d'un crâne.La tête elle-même avec les trous des yeux et des narines qui s'élargissaient était comme décapitée.Uu commencement de paralysie ralentissait ses gestes.Les mains exsangues se tachaient de ronds violacés.La voix devenait blanche.Le regard restait toujours aussi beau, aussi brillant.La fièvre lui conférait un éclat que je ne lui avais jamais vu.11 y passait d'étranges reflets noirs, puis rouges.Ce regard m'avait toujours impressionné.Sitôt qu'il le posait sur moi, je me sentais presque défaillir.Tout en moi s'embrouillait, mes pensées, mes sentiments, mes idées.Si je lisais, ma lecture n'avait plus de sens comme la musique devenait atonale si j'en écoutais.Pour lui répondre s'il m'interrogeait, je cherchais mes mots, que je ne trouvais plus.Mes réponses avaient l'air des excuses.La présence de mon père me donnait le sentiment désagréable d'être dans le tort.Il me fallait me disculper.Mais de quoi?puisque je n'étais pas en faute.Il m'avait rarement puni, ne m'avait jamais battu et je ne me souviens pas d'avoir reçu même une gifle.Il me gâtait plutôt, car j'étais le benjamin de la famille.Enfant, j'avais pour lui l'affection normale d'un enfant.Je l'aimais assez pour lui exprimer toute ma confiance, spontanément, sans arrière-pensée.Ce fut l'adolescence qui compliqua le naturel de mes premiers sentiments en les altérant.Mon père demeurait l'homme qui me protégeait, mais sa protection me pesait.Je cherchais à m'afTranchir de son autorité qui me maintenait dans les bornes de mon enfance.Mon affection se teinta de répulsion.Mon éducation religieuse m'avait appris que la nature humaine viciée foncièrement n'avait pu produire rien d'achevé et de parfait.Je vis les défauts de mon père, que je n'avais pas remarqués.Ils étaient innombrables.Il me parurent incorrigibles.Je le soumis à une observation qui le déconsidérait.J'étais humilié qu'il ne fut pas un saint, qu'il ne fut pas un héros, puisqu'il était entendu qu'on doit être l'un ou l'autre.La forte crise que je traversais alors, la sexuelle, m'avait préjugé contre le mariage même chrétien.Il était entendu que la chair dont j'étais sorti avait été bénite, mais pas les élans qui avaient REQUIEM ^5' préludé à ma naissance, puisqu'il m'avait fallu recevoir le baptême pour effacer le péché que j'étais.Mes principes religieux rabaissèrent donc l'estime que j'avais pour mes parents.Ma prétentieuse vertu me fit croire que j'avais droit à l'arrogance.Je n'avais pas à baisser les yeux mais à soutenir le regard de mon père.Mais je les baissais quand même, car il possédait une force secrète que je n'avais pas.Aussi, nos rapports rendus difficiles devinrenl-ils froids.Mais, depuis que je le savais malade, ce fut le bon côté de mes sentiments qui l'emporta.Pour ne pas l'avoir assez aimé, je ne l'en aimais que plus.Pour ne lui avoir pas assez manifesté mon respect intérieur, je me montrai extérieurement plus que respectueux.Jamais je ne l'avais haï au point de désirer sa mort comme la désirait pour son père un camarade de collège qui priait chaque jour pour que Dieu l'exauçât.(L'accident arriva et son père fut tué).Au plus fort de mes démêlés, quand nos colères explosaient et que chacun voyait rouge, je ne fuyais que sa présence.Je m'arrangeais pour l'éviter.Cela durait quelques jours puis un matin, sur un salut échangé, nous nous raccordions.Mes relations avec lui étaient exactement celles qu'il avait avec moi.C'est de lui sans doute que j'ai ce penchant à me contrarier pour un rien, à m'imaginer le pire, à me contraindre tant que je ne suis pas, plus qu'il ne le fut, le même à l'intérieur qu'à l'extérieur.Que de fois, tous deux émus, et autant l'un que l'autre, nous sommes-nous caché notre émotion comme si elle avait été honteuse.Nous l'enfouissions au plus profond de notre être.Ce n'est pas mon père que l'on pouvait surprendre en flagrant délit de tendresse, car toute manifestation extérieure de ses sentiments lui paraissait une faiblesse de nature, qu'il fallait surmonter.Je ne l'ai jamais vu embrasser personne.L'exubérance d'autrui le faisait se recroqueviller.11 n'avait pas l'âme « expansive ».Son goût du mot cruel, son observation basée sur une attention souvent perfide, son sérieux dans le comique, son comique dans le sérieux, son irrespect pour ce qui est respectable, ses jugements de clinicien en tout ce qui ne relevait pas de la clinique, sa méfiance, son pessimisme, tout en lui était une contrefaçon de ce qu'il était réellement.Parfois, il oubliait le personnage qu'il était et qu'il se forçait d'être.Alors, J5i AMÉRIQUE FRANÇAISE surgissait un autre personnage, presqu'inconnu, qui n'était jamais assez aimable, qui devenait communicatif, affable, amène, d'un optimisme complet, ne doutant de rien, crédule même, excusant tout et jusqu'à la bêtise.Un jour que ma mère lui apprend la mort d'un parent qu'il affectionnait beaucoup mais en secret, comme il était à table, il devint si rouge que je le crus frappé d'apoplexie.Mais non, c'était la douleur qui l'étranglait.Il se ressaisit pourtant, parvint à se lever, et se retira, mais sans pouvoir retenir un cri qu'il lança, pour éclater en sanglots.Après, il ne fit jamais mention du parent décédé.Si ma mère en parlait, il s'en allait.Je devinais que son affection en avait été brisée et qu'il en portait secrètement le deuil.Son caractère et sa personnalité qui étaient constamment une lutte en lui, se le disputaient.Comme ce héros antique, son âme était intrépide.11 m'a fallu bien des années pour m'expliquer ses complexités.Beaucoup de ses gestes, de ses actes me demeurent obscurs.Il fut comme la maladie dont il mourut, inaccessible, imprévisible, avec un surcroît de forces qui se sont retournées contre lui pour finalement l'abattre.Dans son lit, il ne s'occupait plus qu'à l'analyse minutieuse de ses radiographies.Il nous indiquait du bout du doigt, sur l'ardoise transparente ceux de ses organes qui le feraient vivre centenaire, car le cœur était solide et les poumons intacts.Il s'en réjouissait et répétait sans cesse que tant que le cœur et que les poumons vivent, la vie elle-même demeure souveraine, inébranlable, combative.S'il énumérait les maladies dont il pouvait être atteint, il évitait de nommer celle du cancer, ce qui prouvait bien qu'il en souffrait.Parfois, il nous demandait qu'on le laissât seul.Il en profitait alors pour enlever son pyjama, et, nu devant une glace, il examinait scrupuleusement son corps.11 en pinçait les petits boutons rouges, à tête d'épingle qui le parsemaient.Et si les boutons ne se résorbaient pas, il retournait dans son lit, nous appelait et d'une voix triste nous disait que peut-être, il ne guérirait jamais.Mais son désespoir durait peu.Une heure plus tard, on lui remettait un nouvel-examen de l'analyse de son sang.Les globules rouges étaient en quantité suffisante.Tout allait bien.Il se sentait mieux.Il souffrait moins depuis quelque temps.Il ne se doutait pas que la dose de sa morphine REQUIEM 253 avait été doublée.11 avait quelques difficultés à s'exprimer.La langue était pâteuse, l'articulation molle.Le choix de ses mots était imprécis, le vocabulaire devenait de plus en plus vague.11 parlait souvent seul et s'interpellait comme s'il avait été un autre.il se disait par exemple : « sois prudent, tu consommes trop de liquides.Les fruits, c'est très bon, mais si tu en manges trop, ton urine qui sent déjà fort, sera trop acide.11 faut éviter aussi les pommes de terre ».Une parente bigote et qui l'avait trouvé « changé comme un drap » avait signifié à ma mère son étonnement d'apprendre que personne à la maison ne songeait à préparer mon père à la mort.Personne, en effet, n'y avait songé.Chacun attendait qu'il exprimât le désir de voir un prêtre pour qu'on en fît appeler un.Sa foi qui était celle d'un catholique, élevé dans des établissements catholiques, n'était sans doute pas très forte et n'aurait pas pu, je pense, transporter des montagnes.Il n'en faisait pas profession souvent.Il croyait, comme chacun de nous, à sa manière.Mais sa nature n'était pas dévote.11 ne lui venait pas à l'idée de nier ou d'affirmer l'existence de Dieu, ou même d'en discuter.L'expérience de ses études médicales et celle de ses années de pratique lui composaient un univers particulier, valable pour lui seul, peut-être impropre à toute manifestation de foi religieuse, d'une mystique élémentaire sans doute.Il avait regardé tant de souffrances inutiles, tant de plaies injustes, tant de malheurs immérités.Celui qui endurait sa vie misérable devait être un héros, et celui qui se taisait devait être un saint.Mais l'humanité souffrante était moins belle à voir que l'humanité geignante à entendre.Avec les années, il s'était fait une philosophie toute relative du bien et du mal.Sur sa foi, personne ne songeait à le questionner, pas plus qu'il ne questionnait personne.Celui qui lui demanda de voir un prêtre ne fut donc ni un parent, ni un ami, mais un de ses confrères, qu'il ne connaissait pas très bien.Ce médecin avait été si longtemps dans les ordres qu'il en avait gardé la démarche, les manières, l'esprit et le langage.Il était d'une componction toute ecclésiastique et mon père le plaisantait sur son air curé, lui demandant par exemple sa bénédiction et le blaguant sans cesse sur les dix ans qu'il avait été chez les jésuites.Ce médecin, quand il apprit la gravité de *54 AMÉRIQUE FRANÇAISE la maladie de mon père, se fit un devoir de l'avertir de se préparer à une bonne mort.Il vint donc à la maison et ne fut pas plus tôt dans la chambre que mon père, imperturbable et facétieux, demanda quelle messe il avait chantée, et si le casuel lui permettait toujours de ne pas tirer le diable par la queue.Ce fut trop et le médecin outré et piqué répondit sèchement à mon père qu'il avait bien tort de tourner en ridicule les choses sacrées, que l'heure sonnerait bientôt où il lui faudrait choisir entre le ciel et l'enfer, et que dans l'état où il le voyait, c'était immédiatement qu'il fallait se confesser, car vous savez, termina-t-il, que de l'avis de tous, vous n'en avez pas pour une semaine.Il se retira sur cette dernière phrase.Chez mon père ce fut un choc.11 avait blêmi.Le visage s'était contracté.Tout son corps trembla.Voulant parler, il ne le pouvait pas.Sa bouche s'ouvrait mais aucun son n'en sortait.Puis, finalement, il parla, avec des paroles que ses sanglots étouffaient.Il voulait vivre, disait-il, comme s'il nous apprenait là une grande nouvelle, il voulait vivre quelques années encore deux, une au moins.Et s'il ne pouvait pas vivre un an, qu'on lui laissât au moins la vie pour quelques mois.Et cela, il le demandait, en l'implorant, comme s'il avait dépendu de notre pouvoir que de surseoir à sa condamnation à mort.Il voulut se lever pour nous prouver qu'il avait encore assez de forces pour se tenir debout.Par trois fois, il essaya en vain.11 retombait sur son lit, repoussant l'aide qu'on lui offrait, tant il faisait pitié.Finalement, il parvint, à force d'efforts, à s'agripper aux rebords de son lit, se traîna jusqu'à un fauteuil placé tout près, et de là, presqu'à genoux à la fenêtre.La garde et ma mère étaient à ses côtés.Il demanda qu'on écartât les rideaux, qu'on levât les stores.Ce qui fut fait.Le soleil sembla entrer tout entier dans la chambre.Mon père me parut livide.Il étendit une main dans la direction d'un rayon, qu'il semblait vouloir prendre.Son bras ainsi tendu avait l'air d'une branche morte.11 perdit connaissance.On le ramena au lit.La garde fit une piqûre.Il revint à lui, nous regarda surpris, ne sachant pas où il était.Il avait vieilli de dix ans.Il n'était plus le même homme qui en dépit de tout espérait encore.Alors, il ne se plaignit plus jamais, jamais n'éleva la voix.Il ne nous parla presque REQUIEM 255 plus.Comme au tout début, il redevint silencieux, et cette fois craintif, et indifférent à tout.Il ne répondait que par signes de tête.Il demanda à demi-mots et à voix couverte qu'on arrêtât le pendule de l'horloge et qu'on tirât de nouveau les tentures sur les stores baissés.Il semblait ne plus désirer voir de lumière.Ni nuit, ni jour, mais toujours cette pénombre qui le familiarisait avec les ténèbres à venir et dont il pressentait la présence toute proche.La garde nous dit' qu'il divaguait un peu.En effet, nous ne comprenions plus très bien ses paroles et, ses phrases, sans syntaxe, étaient comme chiffrées.Son raisonnement n'était plus le nôtre.Et sa logique nous devenait étrangère.Ses mots n'avaient plus de sens.Il dormait beaucoup et quand il s'éveillait, restait de longues heures, l'air hébété, fixant du regard quelque meuble, la table, une porte.Il ne demandait plus rien, nous faisait signe qu'il ne souffrait pas.Il n'avait mal qu'a la tête.qu'il se prenait souvent à deux mains.Depuis que son confrère lui avait appris qu'il n'en avait plus que pour une semaine.Son état sembla s'améliorer.Curieux phénomène.A moins que.sa volonté qui ne luttait plus pour vivre lui laissât une réserve de forces qui réparaient le corps.Sa respiration s'était ralentie.Les médecins avaient observé un certain fléchissement dans les battements du cœur.Mais les tumeurs cancéreuses ne proliféraient plus.Le malade ne souffrait pas ; les doses de morphine avaient été triplées, ce qui avait pour effet d'engourdir le cerveau et sans doute de provoquer le mal de tête.11 fallait désormais aider mon père à se nourrir et le forcer à prendre quelque aliment, car il avait perdu tout appétit.Comme on le fait pour un enfant, on lui portait sa cuillère à la bouche.11 ne reconnaissait plus ceux qui le visitaient, et confondaient jusqu'à nos prénoms.Pourtant, nous lui tenions compagnie tout le jour.La chambre était devenue si calme que le seul bruit qu'on y entendait était, depuis que le pendule n'oscillait plus, le doux sifflement de deux éventails dont les hélices tournantes creusaient comme des remous dans l'air.Près de la porte, des ballons d'oxygène en forme d'obus étaient rangés.Et sur son lit, mon père immobile dormait ou rêvait les yeux ouverts.Sa vie n'avait été qu'une illusion.Pour la première fois, il en 356 AMÉRIQUE FRANÇAISE apercevait Virréalité.Elle n'avait pas plus de sens que de contour.Plus rien en elle n'était fixe.Et lui-même marchait dans des directions opposées pour se rencontrer ensuite dans des carrefours circulaires.Il y avait le chemin de son enfance qui menait à un fleuve dans lequel il plongeait pour revenir à la surface d'un toit de collège, où des professeurs trempaient des plumes dans des colonnes d'encre bleue.Il s'agenouillait sur un prie-Dieu et une femme lui donnait la main.Un tapis mobile les entraînait à un portique où des gens l'acclamaient.Il était le héros du jour.Il venait de se marier.Et dans le ciel, il y avait un feu d'artifice.Pour en éviter la foudre, il lui fallait se réfugier derrière un arbre et là, il écrivait une lettre à ses parents.« Chers parents, écrivait-il, avec le diamant d'une bague, je ne crois plus à rien.Je me rends compte que rien n'a de sens, je ne suis pas plus votre fils, que vous n'êtes mes parents.Mon cœur est désorienté.J'avance pour reculer.Et dans l'inconnu, il fait froid.Je perfectionne des qualités qui deviennent des vices.Je m'étais cru mon maître et je ne suis que mon esclave.Ma fierté m'a desservi, mon orgueil m'a humilié, ma sincérité m'a trompé.Ma vie fonce sur moi comme une nuée de sauterelles.Ma bonne foi était de l'entêtement et je meurs sachant que ma mort ne servira à rien pas plus que ma vie n'aura servi à quelque chose.Je ne puis que signer votre très respectueux raté, car les remords me harcèlent.Je ne me suis pas assez couvert de boue pour faire le voyage de l'existence.J'ai manqué tous mes rendez-vous avec la bassesse.Je n'ai tenu aucun des compromis qui m'étaient imposés.Ma naïveté était trop ponctuelle.Je suis puni de n'être pas comme tout le monde.Je m'accuse d'avoir été trop paresseux pour courir à l'argent, d'avoir été trop négligent pour rechercher les honneurs.Je meurs sans votre estime et peut-être ne me par donner ez-vous jamais.Mais comme tout arrive, peut-être vous souviendrez-vous de moi ! J'ai droit aux circonstances atténuantes puisque je n'étais comme personne.Ma faute réelle fut de ne pas tricher.Je n'en avais pas le talent.Vous ne m'avez pas envoyé à bonne école.Si vous m'aviez dit ce qu'était le monde et ce qu'il fallait y faire, je vous laisserais l'héritage de ma veulerie, de ma dureté, et vous rempliriez des coffres de mes déco- REQUIEM 257 rations et des médailles de tout ce qui en ce monde s'achète et peut s'acheter, l'honneur inclus.» Son diamant venait de trouer le papier à lettre.Il n'allait pas réécrire toute une page.Il déchira la lettre.D'ailleurs, ses parents n'en auraient rien compris, car les parents sont là pour ne jamais'rien comprendre.Ils aiment, ils sont injustes, ils sont aveugles.Ils parlent mais ils ne comprennent pas.Il leur lançait la bague diamantée parce qu'un prêtre venait de l'exhorter à renoncer aux biens de ce monde qui sont périssables.Et puis une forte image l'aveuglait.Il se voyait donnant la main à un enfant blond.Il était et cet homme de quarante ans et cet enfant de six ans.L'enfant relevait une mèche de cheveux et faisait le signe de la croix.Mais sa main se mêlait à la main de sa mère.Il la regardait.Elle lui indiquait du doigt un bateau qui passait sur le fleuve de son enfance, un bateau qui revenait des îles.Son père, le pilote, en descendait avec une bouteille de rhum qui était dans un panier semblable à celui qui sauva Moïse.Il y avait maintenant un étranger dans sa chambre, un petit vieux, qui n'avait pas l'air bien, et qui était couché dans un lit placé en face du sien, et qui faisait les mêmes gestes, et qui paraissait souffrir.On n'avait pas le droit d'admettre des étrangers dans sa chambre.Il se plaindrait.Mais plus tard.Car il faisait nuit.Il attendrait jusqu'au matin, si jamais le matin viendrait.Pourquoi n'y avait-il plus de matin dans sa vie ?On apportait toujours des lampes.Il voulait la lumière du jour pour mieux distinguer les visages qui se penchaient sur lui, car il ne savait pas qui le regardait ainsi, attentivement.Qui était cette femme au visage d'enfant ?Qui étaient ces enfants aux visages de femmes ?Il avait froid aux pieds.Il n'avait pas prévu que ce serait l'hiver et qu'il gèlerait.Il aurait fallu apporter plus de couvertures.Qu'il avait hâte de rentrer à la maison et de se réchauffer près d'un bon feu de cheminée ! Quelqu'un, une ombre, passait et repassait devant son lit.C'est le petit vieux qui n'allait pas mieux.Et on venait le chercher, lui, le médecin.Alors, il ferait un beau geste et malgré le froid, il irait soigner le petit vieux.Mais il fallait d'abord atteler Napoléon si on voulait aller aux malades.Napoléon était ce beau cheval qu'il AMÉRIQUE FRANÇAISE avait acheté lorsqu'il était allé pratiquer la médecine dans ces villages perdus de la côte lointaine et triste.Napoléon portait bien son nom.C'était peut-être dans ce cheval que l'empereur s'était réincarné.Il avait le poitrail blanc, des pattes fines et noires, une longue mèche de cheveux flottait sur le front.Et puis, il possédait des qualités militaires : il n'était pas peureux, n'était pas nerveux, ce qui est rare pour un cheval.Il ne s'effarouchait pas de son ombre, ne s'affolait pas-quand la sirène beuglait par temps de brouillard et de brume.Quand il tonnait, ses coups de tête étaient plus saccadés, quand il éclairait, ses naseaux grouillaient.Il avait ses habitudes comme tout animal a les siennes.A gauche du chemin, il allait au pas ; à droite, il trottait.Par les nuits d'été, quand la mer se balançait lentement et que la lune en émergeait comme si elle avait été cet enfant dont la mer avait été enceinte tout le jour, Napoléon allait lentement, comme s'il se promenait, en exil lui aussi.Son sabot soulevait une fine poussière qui retombait comme un sablier se renverse.Le long de la côte, les phares projetaient leurs longs faisceaux de lumière.Alors, il montait des flancs de Napoléon, que les rayons éclairaient un instant comme un cheval de carrousel, une odeur de miel, et de paille fraîche, l'odeur de sa litière.Il était si habitué à marcher dans la nuit que d'instinct il se guidait, soit par le vent, soit par le grondement des flots.Car dans ces villages, on ne tombait réellement malade que la nuit.Les maladies qu'on avait durant le jour se guérissaient toutes seules.Il n'était pas nécessaire d'appeler le médecin.Le médecin ne venait qu'aux très graves maladies, celles dont on ne guérit pas.Et ces maladies-là éclataient toujours, comme les tempêtes, en pleine nuit, aux jours d'équinoxes, durant les mois d'automne et d'hiver.Souvent, Napoléon arrivait quand il était trop tard.Le malade n'était plus qu'un moribond.Il ne restait qu'à le veiller.Et quand il mourait, Napoléon hennissait bien fort dans l'écurie où on lui avait donné une place, car il était le cheval du docteur, ce qui était un titre aussi honorable que celui de chef de clinique dans les grands hôpitaux de la ville.La sotte ambition que de s'être installé sous la surveillance des conseils d'administration.Il en était puni.Napoléon n'était plus là.Personne n'était là.Allons, il lui fallait se hâter, retourner dans ces villages de pêcheur REQUIEM 239 où il avait vécu modeste et heureux, pauvre mais aimé.Car dans ces villages où si l'on n'avait pas su vivre on savait si bien mourir, selon un cérémonial inconnu des villes.Il y avait le curé qui se tenait à droite du lit, le médecin qui se tenait à gauche, la mère et les enfants, aux pieds, face au mourant.Des anges agenouillés surveillaient l'agonie, déjà prêts à recueillir une âme pour la porter au paradis où elle était attendue pour toute l'éternité.Le curé avait donné l'absolution à l'ivrogne et la femme ne se rappelait pas qu'elle avait été battue.Elle pardonnait sa misère, elle oubliait tout pour que son mari fît une bonne mort.Il n'y avait pas assez de prières qu'elle pût réciter elle entremêlait ses Je vous salue Marie et ses Notre Père.On quittait la terre pour le ciel qui était aussi proche maintenant que le bruit des vagues qu'on entendait.L'homme mourait, et Napoléon, en même temps, hennissait.Qu'avait-il à se cabrer ?Quel spectre bloquait la route?Il mordait son mors, la bride était rompue.Mon père tombait de cheval pour la première fois.Il se réveillait, les yeux encore tout pleins des reflets de son rêve, dont il semblait poursuivre la dernière image.Il nous regardait mais sans nous voir, comme revenant dans un monde qui n'était plus le sien.C'est que la mort imposait de plus en plus sa présence.Elle n'était plus la timide personne qui, au tout début, n'osait dire son nom, et qui n'était pas invitée.Maintenant, avec assurance, avec confiance, sûre d'elle-même, elle s'installait, prenait ses aises.Jusque-là son travail avait plutôt été lent.11 ne fallait pas beaucoup d'expérience pour immobiliser une jambe, un bras.Mais elle n'avait attaqué que de loin, à bout portant, s'en prenant à ce qui était désarmé.Maintenant, elle allait déployer la plus rusée de ses stratégies pour remporter un assaut qui devait être final.Elle était certaine de vaincre.Elle s'était réfugiée subrepticement sur le ventre du malade.De là, elle déroulerait ses derniers anneaux, ceux qui paralyseraient tout le corps, crachant de son venin dans les yeux pour les aveugler, dans les oreilles pour les rendre sourdes.Puis, finalement, elle tenterait d'éteindre l'intelligence qui était sa véritable ennemie, car aussi longtemps que le mourant garderait la plus faible lueur d'intelligence, il vivrait.L'intelligence était la place forte la plus difficile AMÉRIQUE FRANÇAIS I' à conquérir parce que la moins saisissable, toute retranchée dans une parcelle du cerveau d'une matière tout invisible.C'est de là qu'il fallait déloger la volonté, l'amour, la compréhension, mais surtout l'honneur de vivre qui était une autre force inexpugnable.La tâche était immense, car c'était abolir toute connaissance et toute conscience, expulser toute clarté, tout recouvrir d'ombres.La mort voulait que tous les secrets arrachés à la nature redevinssent obscurs et que le mystère qui environnait les êtres et les choses reprissent de nouveau des formes hideuses.La mort était donc là, envieuse et jalouse de tout ce que mon père avait été et de tout ce qu'il avait fait.Elle désirait que ce qu'il avait compris, il ne le comprît plus ; que ce qu'il avait aimé, il ne l'aimât plus, que ce qu'il se rappelait, il ne se le rappelât plus.Elle lui souilla dans la bouche pour qu'il eût un avant-goût de l'odeur de ce qu'il deviendrait bientôt.Elle refroidit ce qui avait été chaud, infecta, pourrit, écrasa.Elle fit plus encore, car elle détraqua la raison pour la charger d'un délire continu.Comme dans toute les luttes, celle que livrait mon père était cruelle, ignoble.Bien sûr qu'il allait perdre.Il n'avait plus l'air que d'un déchet qu'on enterrera sous peu.Appeler au secours était inutile.Il ne le pouvait pas.Il n'avait plus de voix, ne savait plus qui il était, ni qui l'entourait.La mort commandait maintenant.11 levait un bras automatiquement, dès qu'elle désirait qu'il levât un bras.Et pour se donner un semblant de répit, dans son jeu de massacre, elle le forçait à sommeiller un peu, quelques secondes, pour le réveiller à coups de pieds et le rouler dans son lit.Ne fallait-il pas qu'il payât cher d'avoir vécu?Il remboursait geste par geste, souffrance par souffrance ses cinquante années.Elle déposait dans ce lit autant de sang, de morve et d'excréments qu'il y en avait à la naissance.C'était la rançon d'avoir jadis été fœtus.La mort se voulait obscène et elle l'était.Elle se voulait scandaleuse et elle l'était.Elle narguait la science.Elle se livrait à son savant carnage sans être dérangée.Elle seule était libre.Les médecins ne jouaient plus que des rôles de figurants mais il les jouaient bien.S'ils faisaient encore quelques gestes, murmuraient quelques paroles, c'était par habitude, par routine, comme des REQUIEM ecclésiastiques se signent devant une croix.Ils prenaient encore le pouls du malade, touchaient encore son front.Ils ne l'examinaient plus comme avant, ils le contemplaient avec un sérieux d'enfant.Leur présence inutile mais requise symbolisait la caricature immémoriale de leur profession.Ils étaient là sans y être, comme ils avaient soigné sans avoir guéri.A l'approche de la mort, ils devenaient distraits et comme pour nous bien montrer que ce qui allait arriver ne les ' concernait plus, ils se retiraient des abords du lit, de quelques pas seulement, mais cette petite dislance suffisait pour les disculper.Ils avaient soigné mon père comme ils n'avaient probablement soigné aucun de leurs patients.Ils n'avaient épargné ni leur temps, ni leurs visites, ni leurs conseils.Matériellement, ils n'en retiraient rien.« Voyez, semblaient-ils nous dire, l'impossible que nous avons tenté ».Maintenant, ils paraissaient désappointés du retard que la mort mettait à venir.C'était vainement qu'ils prédisaient que le malade ne passerait pas la nuit.II la passait, à leur plus grand étonnement.Ils furent satisfaits, un matin, de constater que l'urémie commençait.La fin approchait.La chambre empestait.11 fallait imbiber nos mouchoirs d'eau de cologne pour braver l'odeur pestilentielle qui se répandait partout, se collait aux meubles, à nos vêtements comme une glue invisible, pénétrante.Et comme si nous en étions tous éclaboussés, nous sortions de la chambre, n'osant plus respirer la fétide odeur que ne parvenait pas à volatiliser les parfums qu'on répandait un peu partout.Cependant, personne ne songeait à sortir de la maison.Où serions-nous allés et qu'aurions-nous fait ?Le monde extérieur nous semblait interdit.La maladie de mon père nous cloîtrait jusqu'à la fin.Il fallait être là jusqu'au dernier moment.L'actualité d'alors ne nous intéressait pas.Pourtant, de graves événements se déroulaient.C'était la guerre et la déroute alliée.La France capitulait, Londres était bombardée.Des milliers de gens mouraient.Mais ces catastrophes ne nous atteignaient pas.Il n'y avait qu'une mort pour nous et c'était celle de mon père.C'était bien la seule qui échappait à la folie collective d'extermination qui s'était emparée des peuples.Faut-il croire que les guerres donnent AMÉRIQUE FRANÇAISE un destin à ceux qui sans elle n'en auraient pas ?On meurt pour la patrie et sur un champ de bataille.Mais on tremble de mourir dans son lit et par un cancer.Mon père, lui, mourait pour rien, ni pour la patrie, ni pour la famille, ni pour sa foi, ni pour la médecine.Il mourait, vidé de tout idéal, dans des souffrances qu'il endurait pour rien, et auxquelles il avait cessé d'opposer sa résistance.Il mourait sans tambour ni trompette, sans coups de canon, sans discours prononcé, entouré de sa famille qui lui était devenue étrangère, sous la garde inutile de médecins.11 n'avait pas été très brave.Il s'était plaint, il avait pleuré, il avait crié.11 s'était découragé de ne pas se voir guérir, il s'était désespéré quand on lui avait annoncé sa mort.Il ne donnait pas cher pour son passé.Il avait été sur le point de se renier, de désavouer ce qu'il avait jusque-là considéré comme le bien.Il n'était même pas allé jusqu'au bout de ses souffrances.La morphine en les neutralisant avait engourdi son esprit.Je lui étais reconnaissant de mourir ainsi, à l'écart du tumulte fanatique.Je l'admirais de ne pas se sacrifier.Car s'il l'eut fait, son sacrifice eut servi qui et à quoi ?Il ne jouait pas de rôle, il n'en pouvait donc pas jouer de mauvais ou de bon.Il ne laissait pas d'argent.Il ne ferait donc pas d'ingrats.Il avait poussé de vrais cris quand ses souffrances le faisaient crier.Aucune balle ne lui perçait la tête.La fin de sa vie n'était pas passionnelle.Il n'en appelait pas à son honneur, à une morale.Enfin, il ne mourait ni en héros ni en saint.Et je lui étais redevable de n'avoir rien dit d'extraordinaire.Il mourait comme il devait mourir.Dans la rue aussi, tout était tel que cela devait être.Je l'avais bien remarqué, un après-midi que j'étais allé faire une course à la pharmacie et que j'avais traversé le parc voisin.La chaleur était douce.Je m'étais assis sur un banc de pierre, à l'ombre d'un arbre.La terre avait un goût d'herbe fraîche.L'aspect de ce parc, sa verdure, ses bosquets, son étang, le silence qui régnait me donnaient l'impression d'une nécropole.Les mendiants qui y flânaient ressemblaient à des fossoyeurs.Ils venaient me demander la charité comme si j'avais été capable de la faire.Mais je n'avais pas le cœur à la pitié et l'apparence de la santé même recouverte de guenilles ne m'attendrissait REQUIEM 263 pas.Puis, tout me parut soudain si morne, si banal.Ce parc serait toujours le même.11 ne changerait jamais.Le printemps ferait toujours pousser les mêmes feuilles aux mêmes arbres.Le même automne les ferait toutes tomber.Le même hiver recouvrirait d'une même neige ces allées.11 y aurait toujours des enfants avec leurs mères.Les enfants joueraient toujours et les mères tricoteraient toujours.Et un gardien passerait avec une tondeuse à gazon.Et dans les questions de l'enfant à la mère, il y aurait déjà ou l'intelligence ou la bêtise de la réponse de la mère.Derrière la haie d'aubépine, des couples en s'embrassant penseraient s'aimer.En réalité, quelle convention que toute vie ! Chacun se pétrifie dans ce qu'il croit sa liberté.Je décelais dans les traits des passants les symptômes de la maladie qui les emporterait.Quand j'eus à franchir la chaussée, pour rentrer à la maison, une auto passa, toute noire et enrubannée de blanc.Sur le siège arrière, deux occupants semblaient assis l'un sur l'autre.D'autres autos suivaient, en klaxonnant.C'était un mariage.La bouffonnerie était sérieuse.Elle me rappelait la fausse activité aussi fébrile dont j'avais été le témoin, un soir de grande première, dans les coulisses d'un théâtre.Chacun s'occupait à son maquillage, à son costume, à son texte.Et quand le régisseur criait « en scène » chacun s'affairait comme si le rideau allait se lever sur un rôle qu'il n'avait pas appris.Nous-mêmes à la maison, nous portions déjà le deuil de mon père, et cela dans nos traits, dans notre démarche, devenue toute conforme à ce qui se passait, comme si pour nous aussi c'était un rôle qu'il fallait jouer, parce que le rideau s'était levé sur l'acte sublime de la mort d'un père.Il était le seul maintenant à improviser.Sa respiration s'arrêtait un instant pour reprendre puis s'arrêter encore.A chaque silence, nous pensions que c'était la fin, mais après un temps d'arrêt, la poitrine se soulevait de nouveau, lentement, péniblement, comme si un invisible poids l'écrasait.Une sueur froide suintait du visage que la garde épongeait sans cesse.La barbe était drue et noire, le barbier ne la pouvant plus raser, car la peau se fendillait au contact du rasoir.Le nez s'amenuisait et semblait de l'ivoire.Les ailes s'en gonflaient et dégonflaient au rythme d'un étrange sifflement, semblable à un chant de 2Ô.J AMÉRIQUE FRANÇAISE cigale.La paupière de l'oeil droit était close, alors que celle de gauche clignotait.Un mince filet de pus coulait des lèvres qui bleuissaient.La bouche restait grande ouverte et la langue pendait, énorme et violacée.Le corps n'était que spasmes et convulsion.Les bras remuaient de nouveau.Les mains tendues cherchaient à saisir les draps pour les tirer et les remonter.Nous haletions, attentifs aux moindres gestes du mourant.Si nous ne pleurions plus, c'était parce que nous ne le pouvions plus.Nos yeux rougis le témoignaient assez.C'était comme s'il ne nous restait à nous aussi que quelques minutes à vivre.Nous ne ressentions même pas notre fatigue.L'épuisement nous faisait trembler.Mais il fallait veiller jusqu'au bout.Une force puissante nous rivait au lit.Nous ne savions plus quelle heure il était, ni la date, ni le temps uq'il faisait.Cependant, la nature qui fait bien ce qu'elle fait, trouva moyen de nous dérider.Les mêmes détails qui nous avaient arraché les larmes provoquaient maintenant notre fou rire.El pour un rien, nous éclations.C'était un verre qui se renversait, une ampoule qui s'éteignait, quelqu'un qui éternuait.Ce fut la vieille servante qui en trébuchant entraîna dans sa chute une tante non moins vieille.Et la pantomime ridicule à laquelle l'une et l'autre se livraient pour se relever nous chassait de la chambre, dans un rire incontrôlable, comme des cou-ventines qui « sortent » de la chapelle parce qu'elles ne peuvent plus se retenir de rire.Nous riions donc de rien et de tout et surtout de rire ainsi innocemment.Ce fut pis encore aux visites de condoléances.Des inconnus me serraient chaudement la main, m'appelaient par mon prénom.Des cousins sortis de je ne sais où et dont j'ignorais l'existence et la parenté me déclinaient notre généalogie.Des octogénaires me demandaient si j'avais connu mon arrière-grand-oncle dont j'étais la « vivante réplique ».J'observais chez les vieilles personnes une certaine sérénité qui n'était pas chez les plus jeunes.C'est qu'ils avaient déjà un pied dans la tombe et leur seul étonnement était de constater que mon père les avait précédées dans la mort.11 me fallait par politesse écouter des oraisons funèbres pleines d'exagération.Les témoignages les plus sincères et qui nous touchaient le plus étaient souvent les plus gauchement exprimés.Un de mes REQUIEM 265 camarades, fort prétentieux et précieux, m'avait débité un éloge du défunt qu'il ne connaissait pas du tout.A chaque phrase, il répétait « feu monsieur ton père ».Notre chagrin nous faisait déceler facilement la vraie sympathie de la fausse.Et comme la sincérité est inimitable, les plus belles formules dites correctement nous émouvaient moins que ce que répétait un gros homme, en fort accent paysan, et qui était comme une lamentation.« Quand je pense qu'il est mort, quand je pense qu'il est mort ».La scène la plus comique fut la visite d'une étrangère, vêtue de noir de la tête aux pieds.Personne ne l'avait jamais connue et vue.Comme je lui avais demandé qui elle était, elle souleva sa voilette, montra un assez beau visage, et me répondit, simplement : « Je fus.la maîtresse de votre père, mon enfant.» Puis, se retournant du côté du cercueil, ajouta : « En Suisse, nous nous sommes beaucoup aimés ».Cette profession d'amour posthume était incroyable parce que mon père n'avait jamais été en Suisse et que son penchant à la mysogénie lui rendait les femmes méprisables.Quand la dame en noir, la dame de pique comme on la surnomma par la suite se retira, elle alla signer son nom dans un registre posé à cet effet.Je lus, quand elle fut sortie, un nom interminable, qui remplissait deux lignes de la page du registre.Peu après, un détective se présenta à la maison, à la recherche de la noble amante qui s'était évadée de l'asile.Enfin, ce qui me surprenait toujours, c'était l'énumération de certaines qualités qu'on décernait à mon père, qualités toutes imaginaires, qu'il n'avait jamais possédées.Jamais on ne mentionnait ses qualités réelles.Aussi, fallait-il chaque fois traduire, corriger, rectifier, interpréter tout ce que nous entendions.Certains bigots poussaient leur curiosité jusqu'à nous interroger sur la fin chrétienne du défunt.Avait-il reçu l'extrême-onction ?Il l'avait reçue d'un prêtre de ses amis, chez qui il prisait fort le solide bon sens, la bonhomie et surtout la foi conciliatrice.Ce prêtre n'était pas de ceux dont le sacerdoce consiste à damner les hommes mais à désirer les sauver tous.Lorsqu'il était entré dans la chambre, il vit bien que mon père n'avait déjà plus sa connaissance.11 ne fit à personne le reproche de l'avoir fait mander si tard.11 administra donc son sacrement discrè- 266 AMÉRIQUE FRANÇAISE tement.Il récitait ses prières dans un doux murmure dont on n'entendait que les amen.Ni ses bénédictions, ni ses onctions ne nous parurent insolites.Sa présence était tout effacée.On l'aurait pres-qu'oubliée s'il n'avait fait communier le mourant, ce qui donna lieu à une petite scène, qui, en toute autre circonstance, eut semblé grotesque.Lorsqu'il avait voulu déposer sur les lèvres de mon père, la parcelle d'hostie qu'il avait rompue, un souffle avait fait s'envoler la parcelle qui s'était ensuite perdue comme une mite dans la blancheur des draps.Le prêtre l'y chercha sans la trouver.Il allait prendre une autre parcelle d'hostie quand celle qu'il n'avait pas trouvée se détacha de l'une des manches de sa soutane à laquelle elle s'était collée.Cette fois, avec précaution, il attendit l'intervalle de deux souffles pour la placer dans la bouche de mon père.Quand il eut achevé ses oraisons, il se retira, suivi de ma mère qui m'avait demandé de le reconduire au presbytère.Mais, il resta quelques minutes pour nous dire toute la tristesse qu'il ressentait à perdre un aussi bon ami que mon père.Il nous déclara qu'il ne fallait pas nous inquiéter de son salut éternel.Il avait suffisamment connu mon père, disait-il, pour répondre de son ciel, car s'il n'y va pas, ajouta-t-il, qui donc pourra y aller.Il ajouta à l'éloge en nous disant qu'il ne lui savait pas de mauvaises passions, que son honnêteté intransigeante témoignait de sa conscience et que la vie qu'il avait menée se passait de tout commentaire.L'accompagnant jusqu'au presbytère, il me parla encore de mon père mais pour me sermonner un peu.Il n'approuvait nullement mon projet d'abandonner des études médicales pour lesquelles je ne montrais aucune disposition.Il me reprocha de céder à mes goûts littéraires, qui jamais, soutint-il, ne m'apporteraient le confort, l'argent, la richesse, la sécurité matérielle si nécessaire.J'avais été absent un quart d'heure.J'appréhendais d'arriver à la maison pour y trouver mon père mort.Je me hâtais.Mais déjà dans l'escalier, j'entendis râler.Une fois dans la chambre, je vis que l'œil fermé s'était rouvert, que les bras se raidissaient et que les mains s'agrippaient au drap.La garde soutenait la nuque du malade pour qu'il ne s'étouffât pas.Les ailes du nez battaient dans le vide.A l'endroit où le drap recouvrait le ventre, des taches de sang se for- REQUIEM 367 maient, en petits cercles qui devenaient brunâtres en s'agrandissant.Le corps était secoué de frissons.En arrivant, le médecin demanda à ma mère et à mes soeurs de se retirer.Quand il fut seul, il souleva le drap, prit dans ses mains les pieds du mourant, dit à haute voix à la garde : « Ils sont déjà froids.Préparez-moi une piqûre ».Puis, la main posée à plat sur la poitrine, le regard sur sa montre, il sembla compter les secondes.Soudain, la poitrine ne se gonfla plus.Le corps se mit à trembler, puis, comme si tous les liens qui en rattachaient les membres se rompaient brusquement, il s'affaissa, la bouche ouverte, l'œil perdu.Le médecin vida le contenu de la seringue à l'endroit du cœur.Aucune réaction ne se produisit.La garde plaça devant la bouche un miroir.Aucune buée ne s'y déposa.Alors, comme s'il le plaignait une dernière fois, le médecin regarda mon père en murmurant : « pauvre vieux ».Il voulut me parler mais ne put rien me dire.Sa main ouverte me montrait le cadavre de mon père comme s'il me le remettait officiellement.Quand il sortit, la garde ferma la bouche du mort, en baissa les paupières, puis noua une serviette humide autour de la tête.Elle remonta le drap jusqu'au visage.Quelque chose venait de mourir en moi et c'était la part hostile, la part revêche de mes sentiments.Mais quelque chose venait aussi de naître et que je n'avais jamais ressenti.La mort pouvait chanter et danser.Son triomphe n'était pas complet, car si elle emportait sa dépouille, elle oubliait d'en emporter le souvenir.Et c'était finalement le souvenir qui donnait la victoire à la vie puisque mon père vivait en moi avec un corps qui n'était pas mutilé, un visage qui n'était pas défiguré, un sang qui n'était pas pourri.Sa vie ne fut pas plus un conte de fée que moi qui en parle je ne suis prince.Pour savoir s'il fut plus heureux que malheureux, il me faudra attendre d'avoir l'âge qu'il avait quand il est mort.Alors, je saurai s'il eut regret de quitter la vie.Je sais pourtant qu'il m'a devancé dans un univers de souffrances que j'aurai peut-être à traverser, tout comme je sais qu'il a exploré un inconnu ou j'irai sûrement le rejoindre.C'est à quoi je songe devant sa pierre tombale.Il ne faut pas beaucoup d'imagination, il me suffit simplement de 268 AMÉRIQUE FRANÇAISE vieillir de quelque dix ans pour que mon nom s'inscrive sous le sien.Ainsi, ensemble sur une même pierre, ensemble sous une même pierre, ensemble dans la poussière du temps.Paul Toupin (extrait de SOUVENIRS POUR DEMAIN) M I I) 1 (D'après le Rylbmuj d'un Anonyme du XIle siècle) Midi, règne de la lumière Au royaume du feu ! Image du bonheur ! Oh ! quand la vue de Dieu Incendiera nos âmes ! Voir Dieu ! béatitude ! Quand nos chairs refleuriront Dans ce printemps, Hors d'un monde Où nous n'avons plus part ! Alors sagesse, amour De la hauteur des cieux Descendront, parallèles.Sur nos cœurs éblouis.Seigneur, ah ! Seigneur, Une place.une place.La plus petite.Où ?J'ignore.Mais où L'on ne m'ignore point ! Hyacinthe-Marie Robillard, O.P.Lewiston, 15 mars 1954. NAISSANCE du Patriotisme Canadien En 1690, le Canada fui sauvé par les Canadiens car le roi ne fit rien ou à peu près pour sa colonie.Le gouverneur Frontenac ne pouvait compter que sur les forces du pays.Elles suffirent au vieux soldat que Louis XIV venait de mettre pour la seconde fois à la tête de la Nouvelle-France.« Je vous renvoie au Canada, avait dit le souverain à Frontenac, où je compte que vous servirez aussi bien que ci-devant ; je ne vous en demande pas davantage.» Mais c'était déjà lui demander beaucoup puisqu'on ne lui accordait aucun secours de France.Tous les habitants du Canada étaient soldats.En 1669, Louis XIV avait ordonné au gouverneur de former des milices et de rendre les Canadiens « experts au maniement des armes et à la discipline militaire » (le Roi à M.de Courcelles, Paris, 3 avril 1669).Experts au maniement des armes, ils l'étaient tous et surtout du fusil car c'étaient de merveilleux tireurs.Ce peuple de chasseurs devenait du jour au lendemain, sur un ordre des capitaines de milices, une petite armée sur le pied de guerre.Dans chaque village, dans les « côtes » comme on disait, un capitaine veillait au recrutement et faisait faire l'exercice à époques fixes.Les villes avaient leurs milices comme les campagnes.En 1707, le gouverneur de Montréal M.de Ramezay, écrivit au ministre que la ville avait une milice de huit cents hommes bien exercés et prêts à aller défendre Québec s'il est attaqué par les Anglais ou à « marcher pour n'importe quelle expédition contre la Nouvelle-Angleterre ».En 1711, MM.de Vaudreuil et Raudot, gouverneur et intendant, disent au ministre que les habitants sont des militaires, bien disciplinés et exercés, qu'ils doivent avoir chez eux « un fusil toujours prêt et au moins une livre de balles pour résister à une attaque soudaine ».Dans cette colonie organisée militairement, les recensements périodiques envoyés au ministère de la Marine par l'intendant, 200 AMÉRIQUE FRANÇAIS!! faisaient état des armes, comptaient les fusils et les épées avec les hommes et les bêtes.Le Recensement de 1681 déclare que chez M.de Lanaudière, il y a trois garçons, trois domestiques, six fusils et quatorze têtes de bétail, qu'au manoir de M.Jarret de Verchères on trouve six garçons, six fusils et treize bêtes à cornes.Chaque ferme, chaque habitation, chaque manoir possède sa panoplie d'armes accrochée au mur de la salle.Elles sont toujours bien entretenues, prêtes à servir.Les hommes n'attendent qu'un ordre du capitaine de la milice locale pour les décrocher et marcher à « n'importe quelle expédition ».Souvent les recensements ne sont faits qu'au point de vue militaire.Celui de 1712 exclut les prêtres comme sans intérêt pour la guerre mais compte soigneusement les hommes, les chevaux, les fusils et les épées.Ce peuple si courageux, si combatif n'était pas toujours facile à mener.Le gouverneur Denonville disait en 1690 : « Les Canadiens sont difficiles à gouverner, ils aiment la liberté, détestent la domination.Ils ne veulent pas s'enfermer dans des villages.» C'est qu'ils aimaient par-dessus tout les aventures et les combats, qu'ils y excellaient et en étaient fiers.Le Moyne d'Iberville écrit en 1689 que si le roi lui donne un navire et des armes, avec soixante Canadiens il chassera les Anglais de la Baie d'Hudson.Ils étaient d'un orgueil terrible, ne craignaient rien ni personne.Un mémoire, anonyme mais qui semble bien rédigé par un Canadien, déclare avec simplicité : « Les Anglais n'ont aucune expérience de la guerre, ce sont des lâches qui ne pensent qu'à fuir, ils sont aussi faciles à vaincre qu'à effrayer.Deux mille Canadiens batteront toujours les gens de la Nouvelle-Angleterre ».Et ce document, qui est de 1701, conclut que si le roi ne veut pas envoyer de flotte pour soutenir les Canadiens, ceux-ci ne pourront s'emparer de toute la Nouvelle-Angleterre mais qu'ils peuvent certainement s'emparer soit de New-York soit de Boston.Évidemment, ils étaient un peu présomptueux, assez vaniteux.Le marquis de Denonville avoue que « les Canadiens sont ambitieux et aiment les distinctions ».« Il faudrait, disait-il au ministre, leur distribuer des médailles, surtout aux plus braves.» Mais, braves NAISSANCE OU PATRIOTISME CANADIEN ils Tétaient tous et le ministre dut penser qu'il faudrait vraiment trop de médailles à distribuer et n'en envoya jamais.On était très ladre au ministère de la Marine et des Colonies.Ils ne coûtaient pourtant pas bien cher au roi et à la France ces braves garçons, car ils ne recevaient aucune paye.C'étaient des volontaires qui faisaient la guerre pour l'honneur et le plaisir.Dans un jour de honte, l'intendant Champigny s'écria : « Les Canadiens sauvent le pays en allant sans cesse attaquer les Anglais chez eux ».Et il ajouta : « 11 faudrait au moins les nourrir ».Il demanda au ministère qu'on leur fournît des souliers sauvages, des raquettes et des traînes.« 11 n'y a pas trois cents hommes dans les troupes régulières, écrivait-il, capables de suivre les Canadiens dans leurs courses.» Et afin de rappeler au ministre que les Canadiens ne demandaient pas d'argent au roi pour prix de leur sang, l'intendant concluait : « Us coûtent peu en proportion des soldats réguliers puisqu'on ne leur donne pas de solde et simplement les choses nécessaires pour leur usage pendant le temps qu'ils sont en parti ».Il faut donc qu'un motif très fort ait réuni ainsi tous les Canadiens chaque fois que la colonie était en danger.Ces vagabonds des lacs et des bois, ces incorrigibles et insaisissables aventuriers qui se moquaient des ordres conjugués du gouverneur, de l'intendant et de l'évêque, accouraient toujours à l'appel du pays menacé.Le service du roi n'était qu'une figure de style.11 faut croire que le motif qui les animait était leur amour du sol natal.Car, après tout, les trois commandants des troupes canadiennes, Hertel, Portneuf et Manthet, ainsi que leurs hommes étaient nés Canadiens.(Hertel né aux Trois-Rivières en 1642, Portneuf né à Québec en 1659, Manthet né à Montréal en 1663).Nos pères, à cette époque, aimaient déjà leur patrie.Et cette patrie, c'était le Canada.On ne doit pas s'étonner que les Canadiens aient mieux fait la guerre que les soldats envoyés de France.Il est logique, humain que les habitants d'un pays se battent mieux pour sa défense que des mercenaires qui y sont étrangers, que rien n'y attache.Pour les officiers, pour les soldats venus de France le Canada n'était qu'une colonie du royaume.Mais pour les fils du sol, pour les « habitants », 272 AMÉRIQUE FRANÇAISE le Canada c'était chez eux.Les officiers et les soldats des troupes de France défendaient vaillamment la colonie pour le service du roi.Mais les Canadiens se battaient, eux, pour leur terre, leur famille et leur maison.Frontenac avait fort bien compris cela.C'est pourquoi les Canadiens étaient toujours préférés pour les coups durs.1690 est une date fatidique de l'Histoire de France et d'Angleterre.C'est le début d'une guerre qui allait durer cent vingt-cinq ans.Avec des alternances de victoires et de défaites pour les deux pays, cette guerre s'étend de 1690 à 1815.De longues périodes de paix permirent aux deux nations de reprendre des forces mais le conflit demeura toujours latent et la lutte recommença sans cesse.Guerre de Louis XIV contre Guillaume d'Orange pour replacer les Stuarts sur le trône anglais, guerre de sept ans où le renversement des alliances par la politique de Louis XV eut des conséquences tragiques pour la France, guerre de l'indépendance américaine où Louis XVI prit parti pour les insurgés et qui eut des conséquences tragiques pour l'Angleterre, enfin guerres de la Révolution et de Napoléon, toutes ces guerres sont la même c'est-à-dire la guerre de la France et de l'Angleterre.Les Anglais furent battus à Fonte-noy et à Minorque et les Français le furent à Trafalgar et à Waterloo.Ainsi cette longue et interminable lutte des deux nations fut inutile.Les débuts en avaient été heureux pour les Français.En 1690, l'amiral de Tourville et la marine française sont vainqueurs des flottes anglaise et hollandaise à Beachy Head.Le Canada joua dans ce grand drame un rôle important surtout dans la période 1756-1759 où il fut l'un des pivots de la lutte franco-anglaise.On connaît moins, semble-t-il, la part prise par la colonie dans la période 1690-1713.Les Canadiens ont pourtant alors soutenu une guerre très dure avec un magnifique héroïsme et un bonheur presque constant.Les victoires des Canadiens en Nouvelle-Angleterre allaient se compléter en 1690 par leur triomphe à Québec où tous les hommes du pays accoururent pour la défense de la capitale assiégée.Et il paraît certain que le patriotisme chez nos ancêtres soit né, ait pris NAISSANCE OU PATRIOTISME CANADIEN 273 conscience au cours de cette année héroïque.C'est pourquoi 1690 est une date si émouvante de l'histoire de notre pays car, cette année-là, une âme collective, une àme nationale commence à palpiter chez les Canadiens et à vivre.Robert de ROQUEBRUNE SOURCES MANUSCRITES Le Roi à Courcclles, 3 avril 1669 (Colonies C.ll.A.3) ; Champigny à Pontchar-train, Denonville au marquis de Seignelay (Archives Nationales, Paris, Colonies C.ll.A.n et 15).— Denonville au ministre, 1690 (Colonies CJI.A.10).— Mémoire anonyme: Projet, 1701.(Colonies C.II.A.19).— Ramezay au Ministre, 1707 (Colonies C.II.A.27).— Iberville aux associés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, 1689 (Colonies CJI.A.10).— Recensement de 1712 par l'intendant Begon (Colonies C.U.A.123).SOURCES IMPRIMES Gustave Lanctot : Les troupes de la Nouvelle France.Milices et soldats de la Marine.NAUFRAGE L'arbre est coulé dans la lumière — les soies de l'eau se brisent à l'île d'un visage — let paroles blanches n'habitent plus ces rivages — un regard déchire l'air et la vie se fait rare.Le joui est venu trop tard — les maisons m'ont (juittêe — /'/ //') eut point d'alerte et mes prunelles étoiles de mer gisent maintenant au fond de l'eau.AIMA DE CHANT AL 22 août 1954 DÉVASTATION A première vue, Sylvain Garneau ne plaisait pas toujours aux hommes.A cause sans doute d'une aisance naturelle à ravaler la douleur, qualité surhumaine dont on était envieux.Impolitesse grave dans les milieux sportifs que de cacher le dépit sous les dehors de la suavité.Les hommes aiment la franchise entre eux, ils n'attendent la joie de l'astuce que des femmes ; ou des gamins sous la férule ne pouvant se défendre à coups de poings ou de textes légaux.Sa conscience de ce climat nous a été prouvée quand il s'est laissé pousser la barbe.C'était une barbe postiche.Il faut être en mer, dans une tour d'ivoire ou au fond de la forêt, loin des conventions, pour légaliser l'excentricité.Toujours est-il que les hommes le croyaient d'une race généreuse et que ça les intimidait.Beaucoup de femmes, dit-on, ne parvenaient pas non plus à le trouver agréable.La douceur incarnée ajuste trop de mansuétude dans les traits d'un homme, ça l'embellit.Les profonds sentiments d'une femme ne peuvent pas toujours suffire à ce genre d'attrait.Elle ne supporte le bel homme que si une consécration d'envergure lui donne la doublure du héros.Si un grand centre mondain ou commercial le consacre.Si la rivalité et le duel à une contre cent devient possible.Si la provocation peut engendrer la panique.Autrement, elle lui préfère souvent le masque séduisant de la canaille.Douceur, a-t-on dit?Oui, la douceur fixe du masque.Masque, a-t-on avancé?Oui, le masque de la désinvolture dans son meilleur sens.Désinvolture du poète à créer des embûches avec les images pour mieux séduire le désespoir.Non le désespoir d'être incompris, mais celui bien plus terrible de comprendre.Cette désespérance était visible aux initiés de la lecture du sémaphore.Et voici ce qu'on y déchiffrait : 274 DÉVASTATION 275 Dans la conversation, à laquelle il participait avec engouement ou d'une façon indulgente, il nous échappait.Soudainement on le voyait traversé par un phénomène.Sans doute, par politesse, paraissait-il encore à l'écoute, mais la transe était plus forte que lui.Un ras de marée l'emportait à la dérive.Ballotté sur d'immenses vagues le monde l'emmenait faire le tour de l'univers, l'envoyait promener.Un vague sourire, une approbation, un clignotement de sourcil ne pouvaient déjouer les signes de cette absence, car il était alors à des milliers de milles de nous.Le front rayé, formant des bourrelets, donnait à chaque ligne des rides soudaines la forme et la puissance des houles.Le ras de marée était parti de la cervelle et descendait, pressé, vertigineux, avec un naufrage dans chaque repli et mille pertes de vie à chaque naufrage.Le mouvement des lames de fond, avec leurs élans saccadés, semblaient lui effriter l'épidermc du front.La science de cacher la douleur lui était un moment refusée.Ensuite les flots hurlants balayaient les yeux.De calmes, les prunelles devenaient ténébreuses.Le lustre du regard, blanchi à leur aurore par l'écume, dégageait les yeux en profondeur et on en perdait la couleur.On ne pouvait plus se mirer dans les prunelles, ni dans le regard sans écho, sans chaleur, sans vocabulaire et sans geste.La nuit immense et complète, du zénith jusqu'au nadir, de la galaxie la plus éloignée de la nôtre et de la nôtre jusqu'à la sienne, de sa présence jusqu'au néant, lui ouvrait des pupilles démesurées.Ce n'était plus des yeux, mais des abîmes.Ensuite la houle glissait sur un nez frémissant et les ondulations ravageaient des joues tirées devenues amères à force de trop sentir l'effet du surplus d'un rosé d'Anjou.Mousseuses les joues, surtout à la bride du nez qui palpitait sauvagement à la recherche d'un peu d'air, d'un air moins saturé d'odeurs humaines et davantage des rudiments de l'espace.Le passage du frisson dans le plein de la figure, si on délaisse l'image de la mer, pouvait être écrasé par la rage instinctive d'un stampede où mille bêtes prenaient peur devant l'intransigeance de l'humanité. 276 AMÉRIQUE FRANÇAISE Les lèvres alors absorbaient le grand choc et résistaient à l'envie de crier.Les bouillonnements passaient d'une lèvre à l'autre, en gonflaient une, la crevaient et plongeaient de toute sa furie dans la lèvre inférieure qui, trop pleine, restait désemparée, absolument absente de l'ensemble des traits.La colère des flots semblait s'attarder aux formes des lèvres, assimilant ses formes et y trouvant assez de varech pour nourrir toute son amertume.C'est dans la gorge que le ras de marée semblait mourir.Continuait-il à travers le corps?Mystère ! La pointe du menton avait déjà subi l'effet rond et phosphorescent de la vague, la gorge s'apprêtait, avec une grande gueule de requin, à se nourrir de toutes choses, même les impossibles parmi les algues sensuelles et les coquillages non comestibles.La catastrophe continuait-elle à travers les membres?La traîtrise des vêtements ne pouvait nous dévoiler tant de secrets.Il nous revenait alors pour écouter, répondre ou endurer les jeux du discours.Lui-même de nouveau, comment s'était-il dégagé de cette profondeur?On ne saurait dire.Il avait tout avalé.La crise avait duré trente secondes.Jean-Jules RICHARD FIN DE SUIT A la crinière mordorée des vents.Il a'ejl dressé : i\ u, comme d'un dieu Se propose au malin la statue Sous [impulsion du spectre, Aux zigzag.) des révélation*) insinuées, La nature qui dormait, D'un lancinant sommeil Sou.1 ta lampe voilée, A reculé l'instant De.i cils battus au levant.Yvette Daoust MAISON INTERNATIONALE Introduction (suite et fin) Automne 1943.Des hommes venus de partout se battaient en Europe ; ils se battaient également en Asie.Ils ne se battaient plus en Afrique dont les rivages étaient libérés depuis le printemps, où le sable autant que la mer devait effacer les traces du Second Cavalier de l'Écriture.La fenêtre de ma chambre s'ouvrait sur l'Hudson.Je voyais les navires, petits torpilleurs, corvettes, porte-avions allant à la mer.Leur youp ! youp ! youp ! dans la brume du matin me donnait le frisson.Je regardais passer les convois de mon lit.Ces bateaux gris, lugubres mais de belle forme, m'inspiraient des pensées vagues à l'égard de la guerre, série de batailles, crimes qui avaient lieu si loin et dont je ne me sentais pas responsable.Nous avions tous des parents, des amis mêlés à cette affaire et beaucoup d'entre nous étaient des réfugiés ; pourtant il me semble que nous vivions en vase clos, et venus de partout, nous ne songions point à combattre mais à attendre.Ceux qui y avaient échappé parlaient du conflit comme d'un événement historique appartenant déjà au passé, déjà jugé.Nous ne vivions, je crois bien, que pour notre présent, à l'abri de nos bourses d'études, persuadés que la terre serait perdue s'il ne nous était permis d'en préparer l'avenir.On crevait sur la ligne de feu ; tant pis.Nous avions ici à travailler de toute urgence pour demain.Nous allions devenir des savants, des sages, des éclaireurs.S'il était parmi ncus quelques exceptions, quelqu'un de moins repu de bien-être et de confiance, je ne les connaissais pas encore.De la 115ième rue à la 125ième, de Morningside Drive à Riverside Drive s'étendait le pays des étudiants, dont la situation topographique sur-classait la plupart des autres quartiers de New York parce qu'il y avait moins de circulation, plus d'air, plus d'arbres et surtout cette longue falaise arrangée en parc au-dessus du fleuve Hudson.C'était en somme un Quartier Latin sans frasque ni vraie •277 i/8 AMÉRIQUE FRANÇAISE bohème.Il portait d'un côté le Séminaire Juif, le Collège des Professeurs, le Collège Morningside et de l'autre, le conservatoire de musique Julliard, le Séminaire Prolestant, le Collège Barnard pour les filles ; au centre, l'Université de Columbia, avec sa bibliothèque magnifique et ses vieux pavillons.Pas une rue qui ne fut habitée par des étudiants logeant en chambres ou dans des maisons de fraternités.Un millier de jeunes hommes et de jeunes filles venus de plus d'une soixantaine de nations avaient le privilège d'habiter ensemble la Maison Internationale.C'était une grande demeure gris foncé qui fermait en quelque sorte le quartier universitaire.Devant son portail, un jardin aux lignes raides semblait tenir la ville en respect.Il portait un nom indien ou japonais que j'ai oublié.Il aboutissait à la 123ième rue ; il y avait en face l'église Riverside, temple protestant de je ne sais quelle secte, dont les prédicateurs Fosdick et Niebuhr attiraient de grandes foules.Le jardin rectangulaire était à niveau avec Riverside Drive, cette avenue qui longe presque tout Manhattan ; sur le bord opposé s'érigeait le tombeau du général Grant marmoréen et prétentieux, que nous appelions le chapeau melon.Il était blanc-bleu sous la lune, et si froid ! Je me souviens d'avoir grelotté sur ses marches un soir de novembre, en attendant quelqu'un.J'habitais donc la Maison Internationale depuis six semaines, environ, et m'y plaisais.Sortir ne me tentait guère tant m'amusait le spectacle du grand Hall : les faciès négroïdes, mongoloïdes, aryens, polynésiens, les coiffures costumes et ornements divers : robes chinoises fendues sur le côté, pantalons et chandails vastes des Américaines coiffées en queues de cochon, kimonos, saris brodés de métal, turbans, fez, anneaux d'oreilles en or, vestes d'homme attachées au ras du cou, cheveux crépus ou laqués, ou décolorés, et ces intonations variées et ces manières de marcher, de gesticuler, toutes différentes.C'était stimulant, extraordinaire ! Ça me donnait l'impression de faire chaque jour le périple terrestre.On se serait cru en la Tour de Babel s'il n'y avait eu une langue commune, en l'occurrence, l'anglais. .MAISON INTERNATIONALE 27U Je participais régulièrement à des discussions sur la morale et sur les mœurs, mais surtout sur la politique.La direction de la Maison paraissait encourager ces sortes de forums non-officiels.Ils avaient lieu dans une salle rouge adjacente au cafétéria, garnie de tables et de chaises et d'un bar.La salle était dénommée Waffle Wing — l'aile des gaufres — on n'y servait pourtant point de gaufres.Vers cinq heures, mais surtout après le dîner, nos camarades-se groupaient autour des tables.D'instinct, je m'étais ralliée à la bande la plus dynamique.On m'acceptait car étant canadienne, je faisais automatiquement partie des anti-britanniques qui formaient son pivot: Abdhul Maludje le Persan, Radj l'Hindou, WangTchung Tsu le Chinois, Juan Schlessing y Mara l'Argentin.Un prince nigérien, immense, trois fois plus noir, certes, que les nègres d'Amérique, s'attablait avec nous lorsqu'il passait quelques jours à New York.Il était chef d'une tribu de dix mille âmes ; il appartenait à une race que nul n'avait jamais soumise mais qui avait elle-même soumis des peuples, et cela se voyait à la manière dont il portait la tête.Il gardait sa chambre à la Maison, et suivait quand il le pouvait des cours de droit international à Columbia, mais les affaires de son pays l'obligeaient d'aller très souvent à Washington, nous disait-il.Il avait un nom interminable dont les consonances me semblaient barbares ; ses amis l'appelaient Oualla Zou, quelquefois Zou tout court.Sa violence et sa force m'effrayaient un petit peu.Il était beau ; je l'admirais.Sans doute devais-je le regarder lorsqu'il parlait en martelant la table avec son poing, devais-je le regarder, dis-je, les yeux agrandis, car il s'arrêtait parfois et se mettant à rire me disait — Petite fille — avec sa grosse voix devenue douce.Un Canadien anglais plus vieux que les autres garçons, Larry Boswell, se mêlait à nous volontiers.Il riait de nos attaques contre l'Angleterre car de son point de vue rien ne pouvait ébranler l'Empire.Il lançait de temps à autre une phrase ; la nonchalance et l'ironie et autre chose aussi que je ne comprenais pas encore marquaient sa bouche et ses yeux.11 croyait avoir atteint un degré supérieur dans la sagacité parce qu'il tolérait absolument tout ; ainsi la charité, le vice, la cruauté, la fatuité des autres, l'éloquence et la sottise ob- 280 AMÉRIQUE FRANÇAISE tenaient de lui un même mouvement d'épaule, un même air de lassitude confortable, un même hochement de compréhension.Ainsi que Laura l'avait prévu, je ne trouvais plus le temps d'aller dire bonjour à mes amies de la 115ième rue.Isaure venait me voir à ma chambre ou au Waffle Wing tous les dix ou quinze jours, pas plus.Un des garçons de la bande lui offrait une bière.Dès que la discussion devenait trop sérieuse, dès l'instant qu'Abdhul commençait le tracé d'une carte de géographie sur une serviette de papier, Isaure jetait l'œil sur sa montre et filait ; il était difficile de mêler à nos propos des citations, toujours les mêmes d'ailleurs, de Sophocle, de Goethe, surtout quand il s'agissait des frontières de l'Afghanistan ou des concessionnaires de Shanghaï.A part quelques Américaines du Nord ou du Sud qui virevoltaient autour des tables sans se poser bien longtemps, des personnes de tous les pays et de toutes les couleurs s'intéressaient à ce que nous disions et s'assoyaient avec nous, mais le noyau restait le même.Sans fard, à Taise dans mes vieilleries, je venais au Waffle Wing presque chaque soir, après mon temps d'étude.On ne remarquait pas mes cheveux raides, mes bas raccommodés, mes doigts tachés d'encre.On mettait son paquet de cigarettes sur la table, on buvait du lait au chocolat et au malte, de la bière ou de la limonade, on parlait de tout sans faire de personnalité.Il n'était pas question de métaphysique mais de développement, d'intérêts territoriaux, de commerce, d'éducation.Je ne m'y connaissais pas du tout et j'écoutais, demandant parfois des explications, ébahie d'apprendre qu'il existait encore des pays où des milliers de gens naissent et se reproduisent depuis des siècles sans jamais cesser d'avoir faim, où la femme adultère et son complice sont punis de mort, où les époux sont unis avant de s'être jamais vus.Un soir à neuf heures, Isaure m'appela au téléphone.J'étudiais encore.— Descends, dit-elle.Je descendis.Entrant dans la salle je la vis et près d'elle, au milieu de nos camarades je vis une jeune fille inconnue.J'eus aussitôt conscience de ma tenue négligée, de ma laideur, de ma pauvreté.Qui était-ce? MAISON INTERNATIONALE a8i — Allons, viens, dit Isaure.Voici Daphné dont je t'ai tellement parlé.Pourquoi disait-elle cela ?Elle ne m'en avait parlé qu'une seule fois.— Corinne, ma compatriote.Bon.Tout le monde se connaît maintenant.Assieds-toi vite.Daphné nous raconte son voyage.Elle revient de Seattle.Daphné était belle et sa voix, non pas voluptueuse, plus subtile que cela, prenante, comment dirais-je?Sa voix caressait, donnait la chair de poule comme une brise fraîche mais douce qui effleure la peau après qu'on a eu très chaud.Tandis qu'elle parlait je l'examinais.Sa figure était sans défauts ; pas de défauts non plus dans ses mouvements ni dans sa tenue.Mais pourquoi donc pensais-je quand je l'aperçus pour la première fois qu'elle était sans défauts?Daphné portait l'aventure sur son visage.Elle semblait vivre plus vite et plus fort que quiconque, et tout savoir et tout connaître et tout garder en elle au secret, derrière ses prunelles.Ah ! Je la revois bien, je retrouve ses traits sans pouvoir les décrire ; y a-t-il donc des êtres qu'on ne peut qu'évoquer?A plusieurs reprises elle me regarda avec un regard souriant si calme, qu'au lieu de l'envier comme une femme envie toujours une autre femme, je ne dis pas plus jolie, mais plus aimée, je m'attachai à elle.Je voulus dès lors qu'elle devînt mon amie.Pourtant il était terrible le sourire de Daphné, comme Rilke dit que chaque ange est terrible ; terrible parce que trop puissant.Je ne sais pas exprimer à quel point son charme était puissant.Terrible n'est peut-être pas le mot qui convient et cependant.Pour me dégager de l'emprise qu'exerçait ce visage, je me tournai vers Isaure.Il me sembla soudain voir un singe faisant l'homme.Isaure, malgré sa beauté-cinéma, me parut grotesque.Elle imitait certains gestes de Daphné, certaines inflexions de sa voix, en les exagérant d'une intolérable façon.Son caractère nouveau, elle le calquait sur Daphné, et d'autres vérités me sautèrent aux yeux : que la désinvolture de Doris, le plissement des paupières de Laura, a8a AMÉRIQUE FRANÇAISE toute une gamme de manœuvres et d'expressions extrêmement habiles qu'elles pratiquaient, procédaient de Daphné et ne s'intégraient point naturellement à leur personne.Je cherchais à voir ce que Jenning avait copié.En tout cas, moi, je ne me laisserais pas ensorceler pareillement ; elles étaient enchantées, devenues des sortes de glaces où quelque chose de Daphné se reflétait assez pour qu'on l'y reconnaisse et surtout assez pour détruire l'harmonie propre de ces filles changées en miroirs déformants.Tandis que je réfléchissais je ne suivais pas la conversation.Je fus donc bien surprise quand ramenée de ma songerie par le mot sexe prononcé plus fort, je m'aperçus que la politique, négligée sans doute à cause d'Isaure, était remplacée par l'égalité des sexes dans l'amour.Un tel sujet traité en compagnie mixte me mit fort mal à l'aise.Je fis celle qui n'est pas intéressée, qui ne comprend pas.Je devais par la suite me rendre compte que le sexe faisait partie de la vie de presque tous les étudiants dont la blague favorite était : « Je ne m'occuperai plus du sexe.Je ne penserai plus au sexe.Je ne parlerai plus et ne veux plus entendre parler de sexe.J'irai dans ma chambre lire un bon livre.un bon livre traitant du sexe ».Je fus choquée par l'expression cmoustillce de Wang, de Radj et même d'Abdhul que je considérais jusqu'alors comme des types sérieux et corrects.Chez nous on disait le genre et non le sexe.Le mot sexe était grossier, tabou.Ici, une démarche, une coiffure, une robe, une automobile, étaient sexy.Je n'avais jamais attaché d'importance à cette manie.Et puis, j'eus honte ; était-ce la présence de Daphné?A quoi bon toutes ces lectures dont je me gorgeais ?A quoi bon ma réputation de fille intelligente?Mon esprit de chevalerie?A cette époque je me voyais volontiers en Jeanne d'Arc menant mon peuple au bon combat, l'électrisant par ma parole, car j'avais maintes fois brillée dans les débats universitaires.Mais vraiment, à quoi bon?M'avait-on jamais dit que mon chandail était sexyl Que je plaisais?Qu'il existait une différence appréciable entre ces garçons bavards et moi-même?Non, jamais.J'étais la camarade nonpareille, le copain ; on m'appelait « mon vieux » pour me flatter.En fait, cette attitude dans laquelle tout concourait à me maintenir irait jusqu'à l'indif- MAISON INTERNATIONALE lerence totale et perpétuelle, certainement.El j'eus peur encore.J'étais une moitié de femme, un cerveau réceptif au bout d'un bâton de chaise habillée d'une jupe.Et j'eus envie de pleurer.— Sors de la lune, me dit Isaurc.A quoi penses-tu ?— A rien.Daphné s'approcha du bar.On eût dit que son corps frémissait dans sa robe souple, ou mieux, que sa robe vibrait autour d'elle ainsi que les ailes d'une libellule.Ce mouvement, une véritable mais très très légère vibration, ce n'était pas le vif trémoussement de Laura, non plus que la démarche onduleuse d'Isaurc ; il n'y avait rien d'arrondi chez Daphné, rien d'anguleux non plus, rien de provocant, certes, bien que tout en elle attirât irrésistiblement le regard.Elle étincelait telle une merveilleuse et solitaire étoile.Un garçon passa derrière elle et nous la cacha une seconde : la pièce s'assombrit.II alla plus loin, elle reparut, la pièce redevint lumineuse et je comparai Daphné à un phare tournant.Je retrouverai sans doute toute ma vie ces impressions initiales.Le même soir, je croisai Daphné dans le corridor qui menait aux douches.Un peignoir de bain blanc l'enveloppait.Elle avait donc sa chambre sur mon étage ! Elle me fit un signe amical.A regret, je rentrai chez moi, car le cœur accéléré dans ma hâte de la connaître, je ne me sentais de goût pour rien d'autre.Je m'assis à mon bureau, devant mes cahiers vides et mes livres annotés, froissés.Je m'étais donné comme programme de lire toutes les grandes œuvres et de les relire jusqu'à ce que je les eusse comprises.Après tout, des hommes les avaient écrites pour qu'elles soient lues et comprises par moi tout aussi bien que par d'autres.Chaque jour je lisais quelques pages de la Bible, pour ma culture personnelle, et un chapitre de Y Imitation parce que j'étais resté pieuse.J'avais déjà lu La République de Platon, Zarathustra de Nietzsche, La Guerre et la Paix de Tolstoï, Rabelais, Pascal, Lope de Vega et Lautréamont, oui, en six semaines.Je lisais comme une folle du matin au soir, partout, à table, dans la salle de bain, entre deux classes.Je mélangeais tout, avide et pressée de m'instruire.En bonne enfant, j'avais 284 AMÉRIQUE FRANÇAISE soumis une longue liste d'ouvrages à l'Index pour obtenir auprès de l'Archevêché une permission d'ailleurs accordée dans délai.A Columbia, je suivais des cours d'histoire ancienne, d'histoire de la philosophie, d'appréciation des Beaux-Arts et d'anglais.Personne n'avait guidé mon choix.J'étais bien libre, face à ma liberté, en plein dedans, comme je me disais alors.Néanmoins, plus je lisais, plus j'étais attentive à mes maîtres, plus je voyais s'éloigner les bornes du savoir et de la vérité, plus je me retrouvais seule et captive de mes très médiocres moyens.Je m'endormis, je crois, très tard, après m'êlre débarrassée de plusieurs lettres, après avoir tenté de lire.Je me sentais en alerte, nerveuse, surexcitée comme à la veille d'un départ.Je fréquenterais bientôt un être extraordinaire descendu d'Aldébaran, pourquoi pas?Quand demain viendrait-il?Chaque personne que je rencontrais comme chaque livre que j'ouvrais pour la première fois, allumait en moi une curiosité ardente, comme quelqu'un qui, cherchant un trésor, découvre un coffre enfoui sous les ronces et, mains tremblantes, se hâte de le dégager, de l'ouvrir pour explorer son contenu.Je pensais que Daphné possédait un trésor, qu'eiie me le laisserait voir, même de loin, et puis qu'à son contact je prendrais peut-être, oh, sans, non, sans jamais jamais l'imiter, un reflet de sa splendeur.Qui m'ouvrirait enfin la porte de moi-même et me voyant telle que je me voulais, m'aimerait?Combien était lente cette nuit ! Les années écoulées depuis lors paraissent denses et confuses.J'ai repéré la Corinne de jadis que l'expérience n'a pas encore modifiée, une identité si dissemblable de ce que je suis présentement qu'elle semble hors venue.Je n'avais pas encore souffert.J'étais pleine d'illusions que je prenais pour des croyances tandis que maintenant la croyance m'est une illusion.Aussi bien ferai-je de me considérer désormais comme un être différent et de parler de moi à la troisième personne, comme je parlerai d'autrui en me basant sur les confidences que j'ai reçues sans les avoir toujours sollicitées, sur MAISON INTERNATIONALE les faits que j'ai pu contrôler, sur les événements dont je fus témoin, le temps ayant éclairci ce qu'il y avait d'obscur à l'époque.Quand on les examine bien après des années, les choses cachées ne craignent plus l'immédiat, finissent par dire leur nom et prendre leur place.Le passé se lit comme un livre très simple ; on est tout étonné de n'avoir pas su comprendre, pas su prévoir, pas su se garder, pas su évincer le malheur.ANDRÉE MAILLET A LA PLAGE SOLITAIRE (Tadoussac) Rose des durs granits bleuis de campanules, Sables fuis que tiédit le clair ruissellement Des ciels de Thermidor, délicat poudroiement Aux jours ensoleillés des longues canicules, Décor étincelant qui sur la plage ondule Lit plage toute seule, an ras des éléments : Vagues des grands Nordets, sonore lournoiment Des ondes de Noroît pleurant aux crépuscules./Mais la haute falaise entrouvre ses rochers En une étroite faille aux revers ébréchés Où danse la lumière aux dédales des ombres : Et d'un soudain élan de tout son corps cambré Se dresse, hors de la grotte aux reflets d'or ambré, La naïade aux seins nus tordant ses tresses sombres.CAMILLE PACREAU A UNE JEUNE FILLE par Lucien Collin Bientôt deux ans déjà que tu creuses le drame de la personne sur la texture de Caligula, du Malentendu et des Justes, et j'en suis encore à sonner — ô sonneur ! — l'hallali d'une vie à côte se déroulant parmi les lianes nerveuses de la pensée.Il m'est impossible, il est vrai, d'ignorer que les hommes, l'amitié, l'amour, les événements t'ont comme prise à rebours.Tu étais prête à te greffer à la vigne de la grâce sur les flancs de la colline où la grappe pèse dans les rayons du soleil qui la dore et la pluie qui la gonfle et la terre qui la nourrit et voilà que le mildiou, cette vieille maladie du monde spirituel, dessécha la feuille, la grappe et ses racines.Le mal de l'homme pénétrait en toi.Hélas, à ma courte honte, la littérature et la philosophie des temps lointains mouraient à tes pieds puisque rien, te semblait-il.n'expliquait ton malaise de vivre et la blessure qu'on porte au visage autour des yeux et dans la poitrine fragile et lourde quand la main de l'homme se refuse à presser la nôtre rouge de sang.D ailleurs, ni Bergson, cette âme du dedans, ni Claudel, cette gloire du dehors, ni même Giraudoux, ce baiser de légende, n'ont arraché complètement ton vêtement de misère tissé à même ta déception profonde de ne pas aimer comme on aime dans l'enfance et l'innocence.Voici que tu dévores les auteurs qu'on qualifie de noirs car on n'a souvent que du blanc ou du rose à leur opposer.C'est avec eux que tu cernes ton cœur et ton esprit puisque tous te semblent battre comme toi la semelle trouée des trottoirs sans fin avec une âme de chien poussif depuis que l'humanité s'est retournée contre l'homme, l'homme au vif.Ton malaise est devenu en quelque sorte la maladie de l'univers, maladie abstraite et universelle.280 À UNE JEUNE FILLE 287 La vieille Europe, pantelante et désincarnée, raisonneuse et boudeuse à la vie puissamment sensible et concrète ratiocine son ébranlement vital en termes quasi exclusifs de compréhension et de clarté pour aboutu à l'impasse de la raison flattant la raison, la clarté tamisant la rlarté et au bout du syllogisme du raisonneur qui crée le monde, l'ordre, l'intelligence, souvent de toute pièce : le complexe du sexe apparut.Je sais la jeunesse française pour avoir vécu avec elle pendant de nombreuses années et je l'admire fort d'avoir traversé le désert de l'ennui et la désertion des aînés durant la guerre.Elle eut mal à son rêve et sa pensée vagabonda.Seule, elle parcourut les routes sans amitié et.en son élan, son courage, sa création solitaires elle eut faim et soif.Elle broya du noir et fit confiance aux hérauts de la nuit.L'accuse qui voudra : je ne puis.Quant à toi.je souffre, crois-moi.de te voir assimiler ta pureté blessée à la leur.J'admets volontiers — je ne sais de quel droit, par exemple, disons de celui du grand frère désintéressé, il en est — que tu participes essentiellement à leur désastre, mais je me demande si ta souffrance est en tous points comparable à sa détresse.Car.en somme, je tiens que tous les problèmes, toutes les peines, toutes les joies, tous les enfers, tous les cicux sont d'abord d'ordre immédiat et vital.Et je crois, comme le constate Gabriel Marcel, qu'après tant de vie, qu'après tant de mort, s'obvcrscnt désormais le communion des saints et la communion des pécheurs.Mais les saints et les pécheurs pour être pécheurs et saints universels n'en sont pas moins d'une autre qualité et intensité chez nous dont l'humanité est en devenir.J'ai la conviction sereine et sacrée que ta jeunesse vaut mieux que toute cette vieillesse de trouble-fête des sens et de l'esprit.Ton identité est ailleurs.Elle n'est pas.sans retour, dans ce rappel héroïque de la jeunesse française en proie à l'existence sans ouverture : à la mort sans cime- ¦288 AMÉRIQUE FRANÇAISE tière ; au corps sans tombeau ; à l'âme dans les fers.Je l'aperçois dans la pérennité de ton esprit d'enfance intact en dépit des échecs et de l'angoisse et dans ta rectitude à recréer une humanité moins lasse et refroidie, moins rebelle et vindicative : une humanité plus aimante et aimée.Les méchants loups de la fable ne s'attableront plus au festin de leur choix.Il est une autre table, d'autres convives pour un autre banquet.Crois-tu vraiment qu'il sied indéfiniment ta jeunesse pure et translucide d'ouvrir délibérément sa conscience dans les rues comme le relève Camus dans l'Eté.Certes, il y a du sang dans les rues, de la clarté près de ce marcheur aux souliers éculés et dont le regard s'allonge de l'autre côté de la chaussée.Cependant à l'extrême de la rue.la rue de misère et de solitude, la rue de jeunesse, plus loin, le grand fleuve n'a de cesse de rouler sa fraîcheur et ne soulève pas l'objection que ton corps soit indifférent à l'accueil de l'eau : plus loin, l'espace qui franchit les murs irrespirables de la ville donnant au temps la plénitude recommencée et ne soulève pas l'objection que ton songe ne s'est pas libéré des étreintes maculées de la science, de la vitesse, des conventions, du désœuvrement : plus loin encore, le silence informe la parole et souffle son haleine de sagesse et de folie.Sa sagesse de croître dans un monde ni meilleur ni pire que ceux des âges précédents malgré les tragiques étouffements : sa folie d'en-gendre-t en les humanisant les mécaniques prométhéennes et ne soulève pas l'objection que ton morcellement ne s'est guère noué au faisceau de ta durée intérieure.Ta constance est faite de purification, d'horizon à franchir avec l'homme affranchi, de croyance à respirer.Te voilà tout entière et en ton désarroi tu t'endors aux mythes ténébreux de la délivrance par le seul malheur.Tu m'as cru vieux jeux, vieilles bougies, vieilles idées lorsque je te proposai au soir une prise de conscience directe de ton déracinement parmi les tiens. A UNE JEUNE FILLE 289 Aujourd'hui je retrouve ce même Camus non pas ce mur où s'éclaboussent les cervelles malades du siècle mais surtout les grandes évidences des anciens : la nature dont les paysages renaissent aux visages ravagés de l'homme ; la mer qui te laisse porter ton mystère nonobstant les traîtrises de fond ; la montagne qui balance un vent de détachement et de recueillement ; la nuit aux accents déchirés de fatigue et traversés des complaintes de foi.Qu'ai-jc dit d'autre, grand Dieu, pour m'envoyer paître si lestement aux orties de la route avec les bêtes aux champignons ?Comme si je niais systématiquement la blessure à la jeunesse qui ne guérit pas.Que de fois m'as-tu reproché mon cruel optimisme, et ce que lu appelles encore, sans façon, dans tes mauvaises migraines, mon romantisme et souvent mon lyrisme.Je n'irai pas pour ce coup te contredire, j'affirmerai que j'essaie d'être ce que je suis, sans épithètes.Je me sens et me sais inachevé et je commets le crime à tes yeux de m'achever en émotion et fidélité aux sanglantes chances de vie.J'avoue que le mal charnel, le mal intellectuel, le mal spirituel ne m'ont jamais réduit en cendres et poussière jusqu'à mourir éteint à tout espoir de rachat.De tout temps me séduisaient le vrai et le bien car je n'ai jamais trop bien compris le monde sans la création du monde par amour.C'est là mon objectivité : l'homme n'a pas créé l'Homme.Et si celui-ci dégénère, je m'en prends plutôt à sa décomposition ou sa ruine par sa non-reconnaissance ou son indifférence, ou son mépris ou rejet de la gratuité de l'univers.C'est pourquoi je me bute à ne pas comprendre que dans une nation neuve comme la nôtre où la conscience est blanche des actes de désespoir et de suicide, tu ne puisses te prendre à Lucidement espérer des heures moins sombres et plus transparentes.L'Europe agonise de raisonnements aigus et n'affronte et ne témoigne qu'avec son esprit clair jusqu'à l'épuisement et pour comble d'héritage en retire des vérités sans feu ni soulèvement.Ramassée chez 2O0 AMÉRIQUE FRANÇAISE toi, éparse dans le peuple, pointe une invitation à la vie.incroyablement visible et sans faux mystères.Et malgré notre solitude de peuple Lolé par les glaces interminables et les cultures saxonnes, en Canada, la vie est encore plus forte que la mort.Voilà une continuité, une fixité, une adhésion à laquelle tu devrais t'arrêter, certes, pas pour en tenter l'analyse mais pour en vivre comme dans ton élément naturel.Tu es saine comme un pépin de paradis, n'en déplaise à Adam et Eve.et tu voudrais te limiter au mal réel mais impuissant, solitaire, à donner à l'amitié et à l'amour la substance à nos douleurs et à notre cheminement.Nous cheminons, telle est peut-être toute notre grossesse.Et si le Dieu de tes pères te paraît démesurément imagé et colorié et pas suffisamment volontaire et spirituel, il n'en demeure pas moins le Dieu d'Abraham et de saint Jean.En tous cas, il ne semble pas te diminuer ni ravaler ta dignité de jeune femme qui veut comprendre avant d'agir et agir avec aisance et clarté.Seulement il ne conviendrait peut-être pas de ramener le destin de l'homme en termes d'évidence et de lumière pour oublier ou mépriser sa bonne volonté de croire ce qu'il n'a qu'imparfaitement compris si sans cet aveu d'impuissance la vie se tord et meurt dans la vigne de la jeunesse, la jeunesse qui va.la jeunesse de ton pays.Quitte d'ailleurs à ressentir l'émotion et la crainte de Camus : •:< J'ai toujours eu l'impression de vivre en haute mer, menacé, au cceur d'un bonheur royal ».Il n'en écrit pas moins : de vivre.Pour cela, il faudrait te perdre une bonne fois en croyant à toi-même et à l'autre pour continuer la course. DES MOTS DE LA MER Des mots de la mer De la terre réunie Sous Tordre obscur des mains ouvertes Des sables de courage Des pierres de liberté Le bruit sans visage contourne et dépasse Les remords du cœur mal défendu La parole est à la pluie d'été Intense rendez-vous imprécis Meurtri de souvenirs O chant de vie libéré O fantaisie illimitée de nos corps O toi ma frémissante Devant tant d'orages tendus Devant tant de matins de silence Pour quelle équipée sans repère Pour quel devenir impondérable 201 2Q2 AMÉRIQUE FRANÇAISE Ma tête est-elle venue sur tes genoux Pour quelle résurrection de bonté non comprise Fermes-tu mes paupières de la lourde présence de ton doigt le suis ombre sur un fil de rêve Oubliée d'un murmure trop vif Eaux bruissantes à la descente du jour Vers une fontaine de grande lumière Ou la ronce atroce d'un torrent.JEAN-GUY PILON Il E MOV S Daiw le remou.t deo etiux brouillée,* Les i hères choses effeuillées l.t'llre.' ou fleurs, corps mutilés .' A 'auront jamais, même en allées, A'auront jamais même oubliées.Fini enfin de s'y noyer.Ainsi He toute éternité Merveilles qu'on aura gâtées Rires, regards, beautés, bontés, .lux yeux du cœur même hébétés X'auront jamais même effritées, .Heme exécrées et délestées, Du puits des heures arrêtées, Fini enfin de remonter.lï.-M.ROBILLARD, O.P.Lcwiston, 1952. Prélude à un dialogue par Jean-Paul Pinsonneault Alors que de regimber contre une autorité jugée de plus en plus oppressive et de fulminer contre les menées émancipatrices de certains groupes semble à la veille de devenir de bon ton chez nous, qui n'éprouverait pas le besoin de reprendre baleine dans un dialogue de sourds ?En effet, pour peu qu'on accepte de vivre au rythme qu'impose à notre génération un mouvement d'évolution né du devoir, pour notre groupe ethnique, d'accéder à la maturité en même temps que du désir de déraciner dans l'esprit de l'étranger certains préjugés tenaces, il devient chaque jour plus urgent d'adopter une attitude impartiale et réaliste.Des voix nombreuses nous y exhortent avec une véhémence qui.à certaines heures, ne laisse pas de rappeler le zèle ardent des anciens prédicateurs de la croisade.Mais, en même temps que ces voix et non moins impérieuses qu'elles, se font entendre celles de l'Homme en quête de vérité et de liberté.Or un conflit semble devoir sourdre chez nous de la discordance de ces voix dont les accents, au lieu d'aboutir à une confusion dangereuse, devraient en se su- perposant susciter l'harmonie.' Avec une vigueur alarmiste et peut-être intéressée, les uns semblent se plaire à semer de précipices et de fosses l'avance d'une élite vers la vérité, tandis que les autres, jouant les réfractaires.s'ingénient à charger de tous les torts un corps dont la mission est de protéger et de défendre les intérêts spirituels des âmes qui lui sont confiées.Bien loin de chercher dans un dialogue libre et fécond les solutions à un état de choses normal chez toute société saine et désireuse de grandir, on préfère de part et d'autre afficher une désinvolture et une agressivité méprisantes.Certes, il y aurait quelque naïveté à prétendre déblayer ici un terrain aussi encombré de préjugés que celui où se heurtent, depuis la Renaissance, les partis en cause ; ces lignes n'ont donc d'autre but que d'inviter le lecteur à refléchir sur les conditions d'un dialogue devenu nécessaire.Dans le désaccord qui menace de consommer un jour, chez nous, le divorce de l'élite intellectuelle et du clergé, les griefs ne manquent pas, cela va de soi.Forts des slogans et de l'audace ¦294 AMÉRIQUE FRANÇAISE de quelques intellectuels français i contemporains au prestige surfait, certains jeunes n'hésitent pas à s'ériger en porte-parole de leur génération pour déclarer hautement leur déception et affirmer leur volonté d'en finir avec des maîtres plus appliqués j à les tenir en tutelle qu'à les orienter vers ce que j'appellerais une vérité de plénitude.Avec une fougue et une insolence de ton qui caractérisent l'immaturité, ces impatients prétendent secouer l'apathie générale par un recours aux propos à l'emporte-pièce, aux conclusions hâtives, aux critiques intempestives, à l'insatisfaction ouvertement confessée, à l'intransigeance puérile.On fait du clergé le principal responsable d'un pharisaïsme et d'une bigoterie qui trop souvent empoisonnent chez nous le sens religieux et imprègnent la vie quotidienne, d'un conformisme étroit qui paralyse notre évolution intellectuelle, d'une certaine perversion du spirituel par le temporel, d'un affaiblissement progressif des vertus caractéristiques de nos origines françaises.Ces attaques, nourries de partialité, d'immodération et même de rancœur, n'ont pas toujours, on le devine, la portée que leur souhaiteraient leurs auteurs ; elles ne traduisent pas moins un malaise auquel, d'ici peu.il sera peut-être difficile de remédier si l'on persiste trop longtemps à le croire bénin.La riposte, comme chacun l'imagine, est prompte et parfois indignée.Que des blancs-becs se mêlent de faire la leçon à l'autorité religieuse et encore sur un pareil ton est inadmissible! On ne tarde pas à s'émouvoir de part et d'autre de la liberté avec laquelle certains cénacles, recrutés en majeure partie dans les rangs de l'Action catholique, se permettent de censurer les gestes et dits de l'autorité constituée.Une telle attitude est jugée scandaleuse et ceux qui osent l'adopter prennent du jour au lendemain figure de potaches prolongés et de semeurs d'ivraie.Des revues bien-pensantes et que leur allégeance suffit à rendre suspectes de partialité font écho aux dénonciations et entrent en lice avec ce courage éclaboussant que procure aux plus veules la conviction de défendre les intérêts d'un plus puissant que soi.On charge l'adversaire en termes dont le mépris mal dissimulé laisse croire parfois, et non sans raison, au besoin de voiler des intentions moins pures que celles qu'on affiche.Dame ! il faut bien rabattre le caquet de ces importuns dont les propos fantasques risquent d'entamer un prestige déjà séculaire et de donner mauvaise conscience à certains pasteurs assoupis sur l'oreiller moelleux d'un bénéfice avantageux.Mais, sous prétexte de rappeler à l'ordre les dissidents, il arrive qu'on fasse preu- PRÉLUDIi À UN DIALOGUE 295 ve d'une arrogance et d'une intransigeance qui, loin de favoriser la bonne entente, accusent les divergences de pensée et prêtent aux commentaires.D'où vient qu'après quelques années d'une lutte aussi stérile qu'épuisante, on prétende encore imposer silence aux mécontents par quelques vagues exhortations à l'obéissance et au respect, étouffer par des menaces proférées d'une voix d'oracle, un mouvement qui n'a en soi rien d'un schisme ?Serait-ce que le conflit a déjà atteint chez nous les proportions d'un mal auquel il est devenu impossible d'obvier ou qu'il n'est désormais d'autre issue à la situation que le mépris réciproque ?Le croire serait, à mon sens, endosser les excès de l'un et de l'autre parti.A quelque classe sociale qu'il appartienne et quel que soit le prestige dont l'ait revêtu le rang qu'il occupe dans la société, l'homme, au dire de Pascal, éprouve toujours quelque aversion pour la vérité, car une telle répulsion est inséparable de l'amour-proprc.Il n'y a donc rien d'étonnant au fait qu'un examen, même sommaire, de la question qui divise présentement notre élite intellectuelle et le clergé, suffise à révéler beaucoup d'exagération dans les griefs accumulés par les antagonistes.Si les reproches formulés de part et d'autre possèdent la plupart du temps un fondement, il arri- ve fréquemment que, dans le feu d'une querelle, on s'abstienne de faire à la vérité sa juste part.Désireux de brûler les étapes, nos jeunes intellectuels oublient trop aisément, semble-t-il, que la mission de l'Eglise ne saurait se borner à l'exercice d'un pouT voir strictement spirituel étant donné qu'il incombe à l'Epouse terrestre du Christ d'incarner la Foi et d'assumer en plénitude le réel.Ils cèdent aussi trop volontiers à la partialité géné-ralisatrice en chargeant à tort le clergé des ravages exercés chez nous par un conformisme stérilisant et en lui imputant la stagnation de notre vie intellectuelle.Si, d'aventure, ils consentent à tenir, compte de certaines circonstances historiques défavorables à notre épanouissement culturel, ce n'est presque jamais sans insinuer que les pasteurs s'appliquèrent, passées ces heures tragiques, à multiplier les barrières, à couper notre peuple des sources étrangères, à asseoir sur des bases, hélas ! trop stables, une oligarchie sacerdotale.Mus par un dépit qui a parfois quelque chose d'enfantin, ils ne craignent pas de blâmer au nom de la vérité les guides spirituels d'une prudence qui les honore et d'une vigilance qui, jusqu'à ce jour, peut se flatter d'avoir conservé à notre groupe ethnique son sens des valeurs morales.Lorsqu'ils réclament à grands cris pour les écrivains de la jeune 29(5 AMÉRIQUE FRANÇAISE génération la liberté de tout écrire, de flirter au vu et au su de tout le monde avec les tenants d'idéologies pernicieuses, de censurer et de semoncer à temps et à contretemps l'autorité, ils ne font que céder à un prurit familier aux esprits inexpérimentés.Mais, comme toujours en pareil cas.les torts ne sont pas tous du même côté.Il est dommage qu'on donne parfois, en haut lieu, l'impression de croire le contraire.A entendre certains prêtres anathématiser les réfrac-taires.on a vite fait de juger ces gens conscients de leur supériorité et convaincus de l'intan-gibilité de leurs privilèges.A leurs yeux, notre jeune élite n'est qu'un ramassis d'insatisfaits, de dilettantes, d'esprits forts, ambitieux de semer le désordre et de faire éclater les cadres de disciplines éprouvées.Comme s'il était impossible qu'au fond de ces jeunes consciences, écartelées entre les formes traditionnelles et les exigences d'un monde nouveau, ne se jouât un drame plus angoissant que celui vécu jusqu'à présent par certains prêtres à la manque ! Je me prends parfois à croire que le conflit qui oppose chez nous la jeune élite et le clergé serait bientôt réglé n'était l'impossibilité dans laquelle se trouvent beaucoup de prêtres de pénétrer le sens profond du paradoxe qui.chaque jour, met le chrétien laïque aux prises avec une multitude j de difficultés inconcevables pour l'homme nanti.D'ailleurs, le prouve de façon irréfutable la rigueur dont font preuve certains zoïles en face des oeuvres littéraires qui.depuis une décade, voient le jour au Canada français.Parce que tel ou tel jeune écrivain tente d'explorer les abîmes de l'homme ou pose en termes non conventionnels les problèmes de la liberté, de la solitude humaine ou de la mort, on déclare nos lettres canadiennes en proie à quelque hantise de la corruption et l'on met au ban de la société des bien-pensants des corrupteurs qui ne sont tout au plus que des esprits inquiets.Est-il concevable que certains soi-disant personnages d'avant-gardc, très fiers d'étaler à la première occasion leur titre de défenseur de l'humanisme intégral, pérorent à perdre haleine sur la moralité d'un ouvrage alors même qu'ils n'ont pas encore appris à établir une différence entre une littérature « vraie » et une littérature « réaliste » ?Et l'on s'é- j tonne ensuite qu'une telle ignorance n'en impose plus qu'à un entourage respectueux et timoré !.Que penser aussi de ces esprits repus des restes d'un ! christianisme exsangue et suranné, que l'angoisse, l'inquiétude et le désarroi de « l'homme né de la guerre » laissent indifférents, voire amusés et méprisants ?Enlisés dans une foi sté- l'KÉLUDE À UN DIALOGUE rile, comment veulent-ils que la I jeunesse ne les juge pas impuissants à proposer d'autres solutions aux problèmes de l'heure que celle de leur apathie, de leur défaitisme et de leur incurie ?Je m'en voudrais que le tableau, à larges traits esquissé, d'une situation qui menace de s'aggraver si l'on ne se hâte pas d'y apporter remède, incite le lecteur à croire que le conflit actuel ne saurait qu'aboutir à une impasse.Pour sombres que soient les lignes qui précèdent, elles laissent l'espoir en la possibilité d'un dialogue réaliste, désintéressé, positif et fécond.Plus encore, elles le proposent comme seule solution satisfaisante au problème épineux que pose un débat où les conclusions respectives ne seront valables que dans la mesure où elles se compléteront.S'il est vrai que la Foi.l'Espérance et la Charité j constituent les assises du véritable humanisme et imposent à la raison orgueilleuse une ascèse qui.loin de la brimer, l'ennoblit et la libère, le premier de- i 297 voir de l'intellectuel est donc de ne pas s'affranchir d'une tutelle qui éclaire sa marche et guide ses pas.« Si authentique et si pure que soit la vision d'unité qui inspire et qui oriente l'activité de l'homme, écrit André Molitor dans le Tourment de l'unité, elle doit, pour devenir réalité, d'abord s'éteindre.La grande ombre de la croix doit la recouvrir.L'humanité ne se rassemblera qu'en renonçant à se prendre elle-même pour fin.L'humanisme n'est pas spontanément chrétien.» Quant à ceux qui, de par le rang qu'ils occupent dans la hiérarchie, sont les pasteurs de l'humanité, qu'ils sachent se souvenir que le christianisme doit assumer et prolonger l'humanisme, que les suites de la faute originelle dressent devant toute volonté de culture un obstacle terrible et qu'il est parfois très douloureux pour le chrétien « d'accorder sa double participation à l'ordre de l'humanisme et à celui du salut ».Waterloo, le 8 septembre 1954 Notes sur trois romans et notre lenteur par Jean-Guy Pilon J'ai lu avec beaucoup de plaisir, en une semaine, trois romans français extrêmement captivants, écrits par des jeunes filles de 18, 19 et 22 ans.L'un de ces romans.Bonjour Tristesse, de Françoise Sagan, (Ed.Julliard), a remporté le prix des critiques, il y a quelques semaines.Les deux autres n'ont pas été couronnés officiellement, ils sont cependant révélateurs de talents aux grandes possibilités; ce sont Qui qu'en grogne, de Nicole Louvier.(Ed.de la Table Ronde), et L'Ange Peppermint, de Françoise Alais, (Ed.du Seuil).De ces trois livres, ceux de Françoise Sagan et de Nicole Louvier ont en commun une écriture originale et personnelle, une vivacité et une poésie du récit, une excellente construction, un don d'observation et d'invention constamment soutenu.Ils se terminent tous deux sur une note mélancolique, presque triste.L'Ange Peppermint, de Françoise Alais, sous des dehors fantaisistes et pétillants, avec des personnages abracadabrants et des aventures échevelées, pose un problème qui n'est pas de tout repos : la rencontre décisive de l'âme avec Dieu.Des trois romans cités, il est le seul qui ne nous laisse pas un acre goût de cendres.Françoise Alais a 22 ans.c'est son premier roman.Le roman de Nicole Louvier, Qui qu'en grogne, aborde la brûlante question des amours entre jeunes filles.Un crescendo, un temps d'arrêt, un decrescendo.Tout au long de son captivant récit, l'auteur évite les nombreux écueils qui l'attendaient : aucune complaisance scabreuse ne vient alourdir cette trouble histoire.Nicole Louvier est également l'auteur et l'interprète de bien jolies chansons dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne sont pas banales.Nicole Louvier a 18 ans.Françoise Sagan a été surprise par le prix des critiques.Son livre est d'une écriture ferme et déjà accomplie.Le récit est bien composé et amoral sur toute la ligne.Françoise Sagan a 18 ans et elle s'en fout ! ?Nous nous trouvons donc devant le fait suivant : à quelques mois d'intervalle, trois jeunes filles ont publié chacune un roman.Avec un peu de re- NOTES SUR TROIS ROMANS 399 cherche, on pourrait trouver d'autres noms d'auteurs aussi jeunes qui débutent dans les lettres françaises en attirant l'attention sur eux.Et cela m'amène à poser une question encombrante : pourquoi n'en est-il pas ainsi chez nous ?Qu'est-ce qui empêche nos jeunes de produire ?La réponse n'a pas qu'un aspect économique.On me dira de regarder du côté de la jeune poésie ; je vois qu'une dizaine ou une douzaine de jeunes ont publié leur premier recueil depuis un an et demi ou deux ans.mais combien d'entre eux continueront à écrire régulièrement ?Et parmi ceux qui veulent continuer, combien s'exprimeront davantage par d'autres moyens que la poésie ?Qu'est-ce qu'on attend alors pour commencer à écrire pour de bon ?A mon sens, ce lent démarrage tient à deux causes : le manque de préparation et la paresse intellectuelle.Je m'excuse de mettre en cause notre système d'éducation classique, mais je persiste à croire qu'il est en grande partie responsable de notre lente arrivée au domaine intellectuel.Le système a certainement de bons côtés ; qui cependant osera nier qu'il ne tend en aucune façon à nous faire naître à l'art et à une vie de l'esprit supérieure.Il n'est pas organisé de telle sorte qu'un jeune qui se sent des affinités artistiques puisse les cultiver et les éduquer.Il nous faut prendre en dehors des cadres que le collège érige ce dont nous avons besoin.Le collège est en dehors de la vie.La situation n'est pas irrémédiable pour un élève externe de la métropole.Imaginons cependant la position assez grise d'un pensionnaire de collège de province qui se trouve complètement privé de toutes les manifestations artistiques canadiennes, et qui au surplus n'est pas dirigé dans son éducation artistique générale.J'ai passé huit années de mon adolescence dans deux pensionnats.Aux cours de littérature française, on a consacré dix minutes à Rimbaud, en rhétorique : on a terminé les quatre ou cinq cours de littérature canadienne d'après Mgr Camille Roy.à Tardivel ; on a interrompu l'enseignement de la littérature française à 1900 ; on ne nous a jamais parlé de l'impressionnisme, du cubisme ou du surréalisme ; j'ai appris par moi-même les noms d'Eluard, de Char, d'Aragon.Aux cours de philosophie, on nous a défendu de lire Bergson et on ne nous a jamais soufflé mot de l'existentialisme.On a jugé ensuite que nous méritions le titre de bachelier ès arts (ô appellation ridicule) parce que nous avions su résoudre des problè- jOO AMÉRIQUE FRANÇAISE mes d'algèbre ; que nous savions quelques équations chimiques : et que nous avions appris de mémoire quelques thèses très livresques de philosophie.Voilà le bilan.Peut-être ai-je mal tombé ?Peut-être en est-il autrement ailleurs ?Je le voudrais.Je souhaite avoir tort de conclure trop rapidement.Après des années de formation intellectuelle aussi mal passées, il n'est pas tellement étonnant que nous mettions un long temps avant de nous adonner à la création.Nous avons à peu près tout à apprendre.En second lieu, nous avons à vaincre un handicap qui ne concerne que nous seuls : la paresse intellectuelle.Nous prenons prétexte de tout et de rien pour quitter le travail que nous avons entrepris.Le monde moderne que nous connaissons est bourré d'occasions de perdre son temps, i Nous accordons aux loisirs une place prépondérante ; nous leur sacrifions avec plaisir la majeure partie du temps que nous pourrions consacrer à la création.Le climat intellectuel après lequel nous soupirons sera ce que nous l'aurons fait.Il y ?telle bonne chose qui s'appelle l'émulation; il faudrait que nous sachions de quoi il en retourne.La situation n'est peut-être pas extraordinaire chez nous : nous avons au moins l'avantage de faire face à un public qui n'est pas saturé de livres canadiens.Une publicité soignée dont il reste à trouver le secret nous assurerait les lecteurs en nombre variable selon la qualité de ce que nous leur offririons.Jeunes écrivains, mes camarades, quand donc prendrons-nous vraiment conscience de notre situation ?Quand oserons-nous choisir pour de bon ?Nous avons déjà laissé fuir entre nos doigts la belle eau fraîche de notre adolescence, il est l'heure de refuser la sécheresse. Les rèVUew* £
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.