Amérique française, 1 janvier 1954, novembre 1954
1954 VOLUME XII - No 5 MONTRÉAL 50 AMÉRIQUE FRANÇAISE Re\ Lie bimestrielle ( R I.A I/O S S I.I I I I RAI R ES ROLAND GIGUÈRE.La Voix aiguë CARMEN LA VOIE.La vieille Indienne JACQUES FERRON.Les Rais ANDRÉL MAILLET.Deux récits SYLVAIN GARNI-AU.Poèmes (Padolescence (inédits) GEORGES CiUY.Jour de gloire III D ES /.T (Il R(> A fQU ES La revue des livres.- Lettre sur Amérique Française.— Curiosités littéraires par Andrée Maillet.- - Une colonie de comtes français en Saskatchewan par Donatien Frémont de la Société Royale.— Notes sur Jean-Paul Sartre par Philippe Galli.— Souvenirs par Henriette Tassé.Alphonse Allais au Canada par E.Fabre-Surveyer de la Société Royale.- Bourrage de crâne par Philippe LaFerrière.Au hanc d'essai : Roger Laflamme, Nicholas Rolland. du tuxcveeiu cAej MONTREAL ^a."Banque &nuzcUeKKe Tiatcoiale est à cos ordres pour toutes Cos operations de banque cl de placement Actif, plus de $150,000,000 561 bureaux au Canada IU» citez Itirlis Ces trois mots ont une grande signification pour le n'rinicinlairetl'im radeau oiïcrl dans la fameuse Imite Mirks.Depuis j'en pris la direction.Chacun des numéros qui paraît tous les deux mois depuis quatre ans est le fruit de la persévérance et de l'espoir, une somme de travail, d'inquiétudes et de joies que nous sommes quelques-uns à partager.Je n'ai pas de théories à vous oiïrir sur la nécessité d'une revue littéraire, non plus que sur son importance.Tout ce que je me permettrai de souligner, c'est qu Amérique Française est, en ce moment, la seule revue du genre au Canada français, et la première dans toute l'histoire de nos lettres à promouvoir la création littéraire, les œuvres d'imagination, la recherche dans le I domaine de la chose écrite.Elle me semble combler un désir de pureté en art, de gratuité, de pureté, je dis bien, opposée à vénalité.Elle fait office de laboratoire ; elle est, comme vous l'avez dit dans une récente cri- I tique, le banc d'essai de la toute 3.1(1 LETTRE SUR AMERIQUE FRANÇAISE 357 jeune littérature.Les écrivains qui y collaborent sont avant tout, du moins dans ce qu'ils y publient, soucieux de leur gloire, et non préoccupés des avantages matériels qu'ils pourraient obtenir ; par leur gloire, entendez s'il vous plaît, leur honneur d'écrivain.Ils se servent de la revue comme d'une vitrine.Ils lui envoient des contes, des vers, des poèmes en prose, des essais, des extraits de romans qu'ils ne continueront peut-être pas, des nouvelles qui deviendront des romans, des récits de voyage, des études, des souvenirs.Ils se corrigent ou s'affirment ; on se voit tellement mieux quand en est imprimé.Ils se lisent les uns les autres, s'admirent ou se critiquent.Ils se solidarisent.Seuls dans la création, ils ne sont plus seuls dès que leurs écrits paraissent ; ils sont unis dans un même climat d'émulation qu'ils ont, chacun, contribué à créer.Je ne vois pas bien ce que je pourrais ajouter à cela, sinon qu'Amérique française se présente comme un livre écrit en collaboration, une perspective annuelle des variations et des tendances de notre littérature.C'est la vitalité même de nos lettres qui témoigne régulièrement de sa constance et de sa force.NOIE: Ce texte a part; dans Le Devoir du 13 novembre 1954.Amérique Française cherche à promouvoir la littérature d imagination d expression Française : elle public aussi des éludes philosophiques, historicities, littéraires cl sociologiques.I .es textes ne doivent pas dépasser dix pages dactylographiées, I oulefois, si un article plus long peut se découper facilement en tranches, il pourra paraître dans plusieurs numéros. Curiosités littéraires UN ANONYME DE «PLACE PUBLIQUE» Il y a quelque temps, nous demandions à Jean-Jules Richard, directeur de « Place Publique », si sa revue allait reparaître bientôt.Il nous répondit qu'étant resté tout seul pour la faire, il n'en poursuivrait pas la publication, cette année, du moins.Il nous vint alors l'idée de fouiller un peu dans sa réserve de textes pour voir s'il n'y aurait pas là quelque écrit méritant mieux que de dormir, à jamais peut-être, dans une caisse.Jean-Jules Richard trouva l'idée bonne, et nous remit une serviette bondée d'articles, de contes et de vers.Certains de ces manuscrits sont excellents et signés Roland Giguère, Luc Perricr, Wilfrid Lcmoyne et autres noms connus parmi les poètes de moins de trente ans.En attendant d'obtenir de ceux-ci la permission de publier les textes qui nous semblent de bon cru, nous offrons à nos lecteurs ce poème d'un anonyme (et probablement très jeune) canadien-français du XXième siècle, qui paraît bien avoir été écrit d'un trait à la fois rageur et amusé et qui n'est pas la moins curieuse des œuvres dont nous sommes, pour l'instant, le dépositaire.ANDRfiE MAILLET 35-S CURIOSITÉS LITTÉRAIRES 359 POÈME Vous tigres à face de rat en deuil ; et vous petits museaux d'hypocrites : et vous petites mains débonnaires et douces comme des dents de râteaux : et vous camisoles sanglantes des vautours avides d'yeux purs : et vous poitrines velues et pourtant vides : et vous caleçons à l'air noble et compassé quand un œil indiscret vous regarde de trop près : et vous cadavres mangés par des vers philanthropes et gourmets, petites bouchées par petites bouchées, pendant des jours et des jours, des nuits et des nuits ; et vous réveil-matin embusqué derrière la lampe prêt à arracher à son sommeil si pur la bien-aimée aux yeux aussi vides que le cœur et la tête : et vous gerbes de sang projetées d'araignées-fontaincs : et vous crocodiles finauds en extase à votre prie-Dieu.sans yeux et sans-Dieu : et vous punaises de l'âme.gonflées de la sève des autres : et vous poubelles dorées satisfaites et débordantes : et vous lécheurs de bottes nauséabonds et gras : et vous cerveaux automates flasques : oui.vous tous, et surtout vous.hyènes respectables, allez donc aux enfers voir si le Diable y est. Une colonie Je comtes français en Saskatchewan par Donatien Frémont de la Société Royale.La vallée de la Pipestone s'étend de l'ouest à l'est, dans la partie sud-ouest de la Saskatchewan, non loin de la frontière manitobainc.Bien que le chemin de fer passât déjà à Whitewood, à quelque dix milles au nord, la région était complètement déserte au printemps de IS86, lorsque trois Français à la recherche d'un lieu d'établissement agricole en firent la découverte.Ils furent irrésistiblement conquis par le spectacle qui s'offrait à leurs yeux.Sur la rive droite de la Pipestone, qui va se jeter dans le lac des Chênes, au Manitoba, les coteaux garnis de saules et de trembles contrastaient de façon agréable avec la vaste plaine légèrement ondulée se déroulant au nord.La rivière, qui peut prendre les allures d'un torrent furieux à la saison du dég'cl, se transforme vite en un paisible cours d'eau aux bords tantôt escarpés, tantôt inclinés mollement en larges prairies naturelles égayées de fleurs sauvages.On distingue au loin les contours un peu flous de la montagne de l'Orignal, qui abritaient encore à celte époque le g'ros gibier, ours, orignaux, loups des bois, chevreuils.Les trois hommes, d'un commun accord, jugèrent l'endroit idéal, ofTrant des facilités égales pour l'élevage des animaux et la production des céréales.Leur chef, le Dr Rudolph Meyer, Alsacien de haute distinction ne près de Mulhouse, était de mentalité nettement française cl catholique.Sa famille, riche et considérée, était restée au pays après IS70.Maire de sa commune, lui-même occupait un poste administratif important.Mais à la suite d'un revers de fortune, il dut liquider tous ses biens et décida de passer en France.Deux années durant il fut régisseur du château de la Rolandcric à Maule (Scinc-ct-Oisc), propriété d'un richard du nom de Lorin.En partant pour le Canada, il disposait d'une somme de 100, 000 francs ($20.000) que lui avait confiée son opulent patron.Sa mission consistait à y établir un centre de colonie française et 300 UNE COLONIE l-N SASKATCHEWAN 36t d'exploitation agricole.Meyer abandonnait ainsi l'intendance de la Rolanderie, dans la région parisienne, pour venir fonder la Rolanderie de l'Ouest canadien.L'Alsacien avait à son emploi, à Maule, un jeune homme excellent jardinier, Emile Rcnoult, de Marq (Seine-el-Oise), qui consentit à le suivre.L'autre compagnon était le comte Yves de Roffignac, originaire de la Haute-Vienne, plein d'allant et d'enthousiasme juvénile, ambitieux, mais d'esprit peu rélléchi.Il ne fut pas, comme on l'a répété, co-fondatcur de la Rolanderie et n'en eut la direction qu'après le départ de Meyer.* * + Le premier soin des trois colons français fut de prendre chacun un homestead.Une cousine du chef, venue avec lui et qu'il ne tarda pas à épouser, en fit autant.Son futur mari choisit pour elle une terre au fond de la vallée, près de la rivière.A cet endroit qui était d'un charme particulier, on construisit tout de suite une vaste gentilhommière qui fut nommée « Maison de la Rolanderie » et devint le vrai centre de l'exploitation agricole.L'année suivante naissait le premier enfant catholique sur le territoire de la future paroisse de Saint-Hubert, Olto-Hcinrich Meyer.L'entreprise ne larda pas à prendre un rapide essor.Intelligent, cultivé, intrigant et fort débrouillard, son directeur réussit à agrandir aisément le domaine, soit en acquérant du terrain à bon marché, soit en s'en faisant I donner par le gouvernement.En moins de trois ans il se vit ainsi à la tête de vingt-huit quarts de section ('1.880 acres), la plus grande partie chevauchant la vallée de la Pipestone.La Rolanderie s'attacha surtout à l'élevage des bovins Shorthorn.Ses bêtes de race pure se vendaient pour la reproduction et comme bœufs de labour, alors très employés sur la ferme.L'élevage des chevaux et des porcs se pratiquait aussi, mais sur une moins large échelle.Les gros personnages qui, avec le trio initial, formeront le premier noyau de la colonie arrivent presque en même temps : le comte Jean de Jumilhac, du Calvados, à qui devait échoir le titre de duc de Richelieu après son retour en France ; le comte Joseph de Farguctlcs, de Toulouse ; le comte de Beaulincourt et sa famille ; le comte Henri de Soras.d'Annonay, (Ardèche) ; le vicomte Joseph de Lnnglc, d'Alcnçon ; Robert Wolfe, de Lyon, associé de la célèbre maison de pianos Pleyel-Wolfc et beau-frère du fabricant des pneus Michelin.Le comte de Jumilhac fit construire une belle demeure aux murs percés de multiples fenêtres, qui dominait la vallée et ! prit le nom ancestral de Riche- 362 AMÉRIQUE FRANÇAISE lieu.En société avec Wolfc et Soras, il se lança dans l'élevage des moutons.L'affaire eut un bon départ, grâce à un berger écossais qui mit son expérience au service du ranch.Yves de Roffignac, après avoir été quelque temps l'hôte de Mayer à la Rolandcric, choisit sur son homestead un petit plateau en contrebas pour y élever une splen-dide habitation qui justifiait son nom de Bellevuc.On l'appelait aussi la Maison blanche, à cause de la blancheur éclatante de ses murs peints en blanc.Le jeune comte y accueillit Fargucttcs et Langlc, qui s'associèrent avec lui dans l'élevage des chevaux de remonte pour l'armée française.La société ne dura qu'un an et prit fin par un procès retentissant qui se plaida en France.Roffignac le perdit, ce qui lui asséna un rude coup financier.Le comte de Fargucttcs renonça à la vie de rancher amateur et Joseph de Langlc demeura le seul propriétaire des chevaux.L'arrivée dans la colonie du baron van de Brabant va donner un élan nouveau à l'activité générale.A la suite de plusieurs voyages en Amérique, ce Hollandais entreprenant a constaté l'absence inconcevable de toute culture de chicorée sur le continent.La région offrant des avantages exceptionnels de ce côté, il décide d'y faire pousser la fameuse plante qui résiste aux gelées.Associé du comte de Roffignac, le baron s'est installé-dans la maison de Bellevuc avec son frère, sa femme et ses trois enfants.Sur toutes les terres du domaine, la chicorée règne en maîtresse et dès l'année suivante, tous les cultivateurs vont imiter cet exemple.La semence et les machines furent importées d'Europe.Semée au printemps, la chicorée devait cire récoltée à l'automne.Tout le travail semailles, binage, éclaircissage, arrachage, séparation des racines de la tige — était exécuté à la main, par des paysans qu'on avait fait venir de Hollande et de Belgique.Les racines étaient sécbécs par les Brabant à Bellevuc, puis torréfiées à la Rolandcric par Emile Rcnoult, qui jardinait en été et torréfiait en hiver.Elles étaient alors moulues et mélangées avec du café également moulu.Le produit fini, placé sur le marché dans des boites en fer-blanc, sous le nom officiel de M Bellevuc Coffee Brand » ou « French Coffee », se vendit médiocrement.On reprochait à ce mélange de contenir plus de chicorée que de café, ce qui n'améliorait pas sa qualité.Au cours du premier hiver, un incendie se déclara dans l'écurie de Bellevuc, détruisant tout le matériel de la manufacture.Sans se décourager, on repartit à neuf.Les frères Brabant et leurs machines se transportèrent alors à Richelieu, chez leur nouvel associé, le comte de UNE COLONIE EN SASKATCHEWAN Jumilhac.Le résultat financier continua d'être peu brillant cl le feu vint encore une fois tout interrompre.La grande entreprise de la Rolandcrie proprement dite, sous la direction de Rudolpbe Meyer, semblait en plein essor et à la veille de donner des profits lorsque le fondateur, après moins de trois ans, crut devoir y renoncer personnellement.Dès l'automne de 1889, il quittait le pays pour ne plus revenir.Ce n'était pas un échec total, loin de là, il laissait un splendide troupeau de Shorthorn, ainsi qu'un grand nombre de porcs et de chevaux.Mais en dépit de ses qualités réelles d'administrateur, Meyer se sentit apparemment débordé par une tâche au-dessus de ses forces.Les propriétés et le cheptel passèrent entre les mains d'une société qui se forma à Paris, sous le nom officiel de « Rolanderie Stock Raising Society », afin de poursuivre l'exploitation.A part le seul commanditaire initial de ISSi^, le châtelain de Maure, tous les actionnaires appartenaient à la haute noblesse.En tête de la liste figuraient le baron de Sal-vaing de Boissieu, le comte Yves de Roflignac avec ses deux frères, Henri et Martial.Le maître de Bcllcvue manœuvra alors tant et si bien qu'il finit par décrocher la gérance provisoire de la Rolandcrie au nom de la nouvelle compagnie.363 C'est au printemps suivant que se place un événement bien propre à affermir les espoirs dans l'avenir de la colonie.L'abbé Léon Miller, prêtre parisien déjà familier avec la Prairie, a reçu mission de l'archevêque de Saint-Bonifacc d'aller fonder une paroisse à la Rolandcrie.Arrive en coup de vent le 5 avril, il mène l'affaire rondement et les travaux sont terminés en juin.Au début du mois d'août, on le retrouve à Paris, s'occupant des intérêts de sa lointaine paroisse où il ne remit jamais les pieds.Rendons justice à son bon goût pour la part qui lui revient dans l'érection de cette première église.L'endroit choisi, très pittoresque, était au nord de la rivière, à proximité de collines boisées.La direction de la Rolandcrie et les autres gentilshommes n'ont pas fait les choses à demi.Dans un pays où l'on ne connaît que des constructions en bois, celle-ci s'cfïtira le luxe incroyable d'être en pierres des champs qui seront assemblées par des maçons français.L'unique porte, en chêne sculpté, offre un riche effet artistique, aussi bien que les huit verrières dont l'auteur a pris comme modèles des personnages le fils et la fille de l'un des nobles donateurs.Un autre ornement est une toile du comte de la Forrest Divonne, élève de l'abbé Muller, représentant une scène de l'Annonciation.Cette fondation de paroisse AMÉRIQUE FRANÇAISE est vraiment unique en son genre, si l'on songe que le petit groupe rural se compose exclusivement de catholiques de langue française venus de France et de Belgique, que les fonds employés à l'érection de l'église ont été fournis par des aristocrates fidèles aux traditions de la vieille France et que le curé fondateur est un prêtre du diocèse de Paris.Yves de RofTignac passa en France, pour un contact personnel avec les membres de la nouvelle société.Plusieurs expériences malheureuses avaient gravement écorné son avoir, mais il redorait juste à point son blason par un riche mariage avec Germaine de Salvaing de Boissieu.Son heure était venue.Il n'eut pas de peine à faire confirmer son titre de directeur de la Rolandcric.La fille du baron suivit bravement son mari au Canada et tous deux, à leur arrivée, s'installèrent dans l'ancienne maison des époux Meyer.Quelques mois plus tôt, le romancier à la mode Léon de Tinscau, qui avait passé quatre ou cinq jours à la Rolandcric, notait ainsi ses impressions : « De l'eau et du bois.Deux trésors inestimables.Le jeune et très accompli gentilhomme français qui dirige l'exploitation de la Rolandcric, déjà beaucoup plus que naissante, l'a bien compris le jour où il est venu s'installer dans cette jolie maisonnette de bois, qui vous prend des airs de château quand on y est reçu par le comte de Rofiignac.» Et l'auteur d'ajouter en note : « Que sera-ce maintenant qu'on y est reçu par la plus aimable, la plus distinguée et la plus vaillante des jeunes Françaises, dont les danseurs des deux rives de la Seine se disputaient encore les « cotillons » à l'heure où j'écrivais ces lignes?Certes, Madame, il faut être doublement courageuse pour promener le flot d'or de votre chevelure à portée du tomahawk indien.Jamais il n'a conquis de trésor pareil.Heureusement qu'il se rouille aujourd'hui sous le gazon touffu de la Prairie.» La Rolandcric et les propriétaires indépendants vont s'orienter de plus en plus vers la transformation sur place des produits agricoles.Emile Janet, célibataire, fils d'un fabricant de champagne d'Ay (Marne), songe à mettre sur pied une fromagerie du gruyère moderne.Il a amené deux excellents collaborateurs : François Dunand, de Songieu (Ain), qui prendra la direction de l'entreprise, et Alexandre Jcannot, de Bcyncs (Scinc-ct-Oisc).Arrivent en même temps le comte Max de Quercizc ; le comte Paul de Bcaudrap, de Dcnneville (Manche), et sa femme, née Yvonne de Bibard, de Bray - sur - Somme (Somme) ; Louis Aliène, Louis et Joseph Siaud, qui travailleront d'abord I à la Rolandcric ; le vicomte uni: colonie i:n saskatciii:\van 365 Alphonse de Scysscl, de Songicu (Ain), qui sera l'associé de Janet.Le baron et la baronne de Salvaing" de Boissicu furent les hôtes de leur fille et de leur gendre à la Rolandcrie.On y vit aussi le baron de Ravignan cl plusieurs autres visiteurs de marque.Saint-Hubert se flatte de posséder les quatre premières familles nobies qui ont colonisé au Nord-Ouest.Un voyageur a aperçu une fort élégante cavalière.C'est l'une des demoiselles van Brabant, qui parcourt le pays au galop de son cheval.Ht notre observateur de conclure : « Les amazones vont peut-être devenir nombreuses dans la vallée de Pipestone.» Une Anglo-Canadienne de la région, A\rs.L.W.D.Park, faisant appel à ses souvenirs d'enfance, écrit dans le White-u'ooJ Herald : « A leur arrivée, les comtes et leurs familles menèrent grand train.Ils importèrent des aliments coûteux, des vins, des sucreries et tous les objets de luxe variés auxquels ils étaient habitués.« Ils firent venir de France des chevaux pur sang et des chiens de race, de même que les plus fins harnais pour l'équitation et la promenade.Ils circulaient beaucoup à cheval cl en voiture.Les pimpants équipages apparaissaient sur les pisles sinueuses de la prairie hautes charrettes I anglaises qui avaient peut-être roulé au bois de Boulogne, tirées par des chevaux fringants et bien entretenus, avec pour u-nique spectateur probable un « gopher » (marmotte) solitaire, fort intrigué près de son trou, ou un faucon planant nonchalamment au-dessus du vaste silcn- I ce.» Les comtes et leurs familles étaient assidus aux courses du voisinage, à Cannington cl à Moosomin.Ils arrivaient en carrosse à trois ou quatre chevaux, avec cocher et valet de pied en livrée — chapeaux hauts de forme, cocardes et gants blancs.Mrs.Park évoque ces personnages féeriques, formant un contraste singulier avec les Cris au visage peint, drapés dans des couvertures, cl leurs squaws aux " papooses » ficelés au dos : ii En bordure de la piste était rangée une foule de gens de nationalités très diverses, où salopettes et chapeaux de paille prédominaient.Sur le terrain se détachaient ça et là quelques-uns des aristocrates français à cheval, en coslumes d'équilation impeccables cl complets, avec cravache et martingale.Dans les charrettes anglaises ou les phaélons, étaient assises quelques-unes des Françaises titrées, exquises avec des robes et des chapeaux de Paris.Leur leint, sous l'effet de l'art, était délicieusement rose et blanc, protégé I contre le soleil de la prairie par 366 AMÉRIQUE FRANÇAISE des ombrelles en dentelle de soie.» En l'honneur du baron et de la baronne de Boissieu, les maîtres de la Rolandcrie donnèrent un bal fameux, demeure très vivace dans la mémoire des anciens.« C'est extraordinaire, note la même chroniqueuse, la quantité de plastrons blancs que l'on parvint à rassembler, sans rien dire des gants de chevreau blancs.On y vit bien des jolies toilettes dans le style des dernières années 80 — peut-être souvenirs de jours plus heureux outre-mer.Les pétulantes Françaises de haute naissance, en robes décolletées élégantes, le cou et les bras garnis de bijoux, respiraient un air de distinction réelle, en dépit du fruste entourage discordant.» Dans le cours ordinaire des choses, le comportement de ces aristocrates français pouvait paraître empreint d'une certaine hauteur.La barrière de la langue y était sans doute pour quelque chose.Ils firent pourtant de méritoires efforts pour s'adapter au milieu et entrer dans cet esprit de communauté qui est l'une des caractéristiques de l'Ouest canadien.Une photographie de l'époque nous montre le groupe de la fanfare municipale de Wbitcwood.On y distingue aisément le comte de Jumilhac, (petit bugle), le comte de Soras (piston), Robert Wolfe (clarinette) et le comte de Langlc (tambour).Trois représentants de la haute aristocratie et un du monde capitaliste sur un total de onze musiciens: voilà une marque de bonne volonté éclatante et presque héroïque.Lequel de ces instrumentistes amateurs eût consenti à pareil acte démocratique au pays de ses ancêtres?.Alors que nos gentlemen far-mers réussissaient médiocrement à maintenir leur train de vie ancien, leurs diverses entreprises, inaugurées avec beaucoup d'enthousiasme, périclitaient l'une après l'autre d'une façon désespérante.La tentative de fromagerie gruyère ne dura qu'un an.Son promoteur, Emile Janet, grand et beau jeune homme aux manières distinguées, ne possédait pas l'expérience en affaires de son père, le fabricant de champagne.11 ignora l'avis de François Dunand qui recommandait d'analyser d'abord le lait de la région.Le gruyère authentique provient de vaches qui paissent toute l'année dans de gras pâturages, tandis que celles de la prairie s'alimentent } pendant plusieurs mois de fourrage sec.Le premier hiver, Janet et Scysscl perdirent trente des bêtes de leur troupeau.Découragés, ils abandonnèrent la partie.Le projet de betterave à sucre, le plus ambitieux de tous, avait été mûrement pesé et se fondait sur des expériences concluantes.Roflïgnac avait distribué aux i cultivateurs de la semence d'une UNE COLONIE KN SASKATCHEWAN 367 variété particulièrement riche en sucre et un expert avait déclaré les résultats satisfaisants.C'est ainsi que fut décidée la création d'une radinerie pour répondre aux besoins de la population de l'Ouest, qui s'alimentait en Allemagne.On pouvait attendre des profits extraordinaires de cette industrie, au dire du comte, qui se disait assuré de recueillir en France les 500.000 dollars nécessaires à la construction et à l'équipement de la manufacture.Mais le capital espéré ne vint pas et le projet s'elTondra.Ces échecs successifs faisaient présager à plus ou moins brève échéance une faillite générale de la colonie.Dès la fin de 1893, ce fut l'abandon forcé de la Rolandcrie.Plusieurs des gentilshommes des débuts avaient déjà renoncé à une vie pour laquelle ils se sentaient peu d'aptitudes.Les autres allaient peu à peu s'éloigner à leur tour, quelques-uns à regret.11 ne restera finalement que les anciens serviteurs et ouvriers des premiers maîtres.Ces paysans ne doutèrent jamais que la vallée de la Pipestone ne fût capable de les nourrir.A l'abbé Muller, le curé fondateur, avait succédé l'abbé Henri Nayrollcs, de l'Avcyron, qui retourna en France vers ce moment.On attendait alors un groupe en marbre blanc de saint Hubert avec ses chiens, oeuvre et don de la duchesse d'Uzès pour la chapelle.C'était une reproduction de celui qu'elle avait exécuté pour la basilique de Montmartre.Mais l'auteur désirait qu'il s'arrêtât en route à l'exposition mondiale de Chicago, où il fut très admiré.Ce retard fit que l'on se trouva, l'année suivante, devant une situation nouvelle.« La colonie de Pipestone ayant mal tourne », selon l'expression du baron de Boissicu lui-même, ce dernier ne crut pas devoir y envoyer une telle couvre d'art.Il en informa la duchesse et tous deux convinrent de l'offrir en cadeau à M^r Taché, qui l'accepta.C'est ainsi que depuis plus de soixante ans, la cour d'honneur de l'archevêché de Sainl-Bonifacc s'orne d'un groupe cn marbre de saint Hubert, signé « Manucla», et dû au ciseau de la duchesse d'Uzès.La période sombre qui suivit la fermeture de la Rolandcrie vit une résurrection inespérée de la manufacture de chicorée.Après le deuxième incendie, ce qui restait des machines détériorées avait été abandonné sur place comme inutilisable.« Je vous laisse tous ces débris, avait dit à Rcnoult le comte de Rof-lignac au moment du départ, peut-être pourrez-vous cn tirer quelque profit.» Le jardinier était cn effet désireux de risquer une nouvelle tentative.Paul de Beaudrap lui cn procura les moyens cn fournissant les capi- 568 AMÉRIQUE FRANÇAISE taux.La fabrication de la chicorée, reprise sur une échelle modeste mais pratique, se révéla cette fois rentable, grâce à de nouveaux débouchés créés à Winnipeg, Vancouver, Victoria et Toronto.La qualité du produit ne souleva plus de plaintes et bientôt la petite manufacture ne put suffire à la demande.Ce fut le retour en France des Bcaudrap, en IS99, qui interrompit définitivement l'industrie de la chicorée.Et ce départ eut un motif plus noble que celui des camarades ruinés et découragés.Il n'y avait pas d'école à Saint-Hubert : pour être en mesure de donner une éducation française à ses enfants, la famille Bcaudrap dut repasser la mer.Le comte déclarera plus tard : « C'est cette affaire de chicorée, montée avec M.Renoult.qui m'a procuré les seuls bénéfices que j'ai pu réaliser à Saint-Hubert.Pendant ces années de dépréciation et de sécheresse, nous vendions notre blé -)0 sous le minot et les récoltes étaient légères.Si j'ai pu rentrer en France avec un certain capital, c'est à notre petit commerce de chicorée que je l'ai dû.» De tous les membres aristocratiques de la colonie, Paul de Bcaudrap fut le seul à demeurer fidèle jusqu'au bout à l'Ouest canadien.Car ce départ ne devait pas être définitif.Cinq ans plus tard, l'ancien rancher de Saint-Hubert viendra avec I sa famille dans l'Alberta, pour y fonder un nouvel établissement.Il y mourra octogénaire.Bt son fils Xavier est toujours agriculteur dans la région de Trochu.Bon sang* ne peut mentir : les Bcaudrap sont des ar-rièrc-petils-ncveux de Jeanne d'Arc.Pour atténuer le désastre et protéger l'église qui n'avait aucun litre légal de propriété, les autorités diocésaines de Saint-Bo-niface s'étaient vues dans l'obligation d'acquérir le domaine indivisible et lourdement hypothéqué de la Rolanderie.Dix ans après (h)0'i), elles le cédèrent au prix coûtant aux Pères de Chavagnes, à qui fut confiée la paroisse.La petite église du bord de la rivière avait été déservie très irrégulièrement par des prêtres des environs.Elle fut démolie et la pierre servit aux fondations d'une autre plus vaste en bois, à un mille et demi au sud, plus à portée de la nouvelle colonie en formation.On eut soin d'utiliser les vitraux, la peinture à l'huile et la porte sculptée.La plupart des ouvriers agricoles français et belges de la Rolanderie, qui avaient eu la précaution de prendre des homesteads à leur i.rrivéc, y vécurent sans difficulté de leur travail.Ils achetèrent une bonne partie des terres délaissées par leurs anciens maîtres et devinrent tous des cultivateurs prospères.Qua- UNE COLONIE EN SASKATCHEWAN trc ans après leur prise de possession, les Pères construisaient un presbytère.Les Sceurs de Nolre-Damc-dc-la Croix, de Mu-rinais (Isère), ouvraient en même temps une école privée et un pension nat.Un voyageur venu vers cette date déclarait nettement que ce qu'il avait vu de mieux dans l'Ouest, comme établissement français, c'était Saint-Hubert.Et il s'attardait à décrire ce qu'il appelait pompeusement « Château-Renault » : petit jardin modèle où poussaient en harmonie arbres fruitiers, arbustes, rosiers, légumes et fleurs de toutes sortes.Comment Emile Renoult se résigna-t-il à quitter ce coin enchanteur, oeuvre de son cerveau cl de ses mains?Car le jardinier magicien s'éloigna de Saint-Hubert deux ans après, pour aller finir ses jours à Marq, en Seine-et-Oise.Ce célibataire avait à peine doublé le cap de la cinquantaine.Il lui restait à traverser les dures épreuves des deux Grandes Guerres.Renoult mourut octogénaire dans :>on village natal occupe.Les époux Durand vécurent très vieux dans leur patrie d'adoption.On les considérait un peu comme les grands-parents de la paroisse.Le mari eut la joie d'en voir célébrer le cinquantenaire.Jean Lesage et sa femme, qui avaient été les premiers à contracter union, restèrent sur ¦569 I leur homestead jusqu'en 1920, date de leur retour en France.Quatre de leurs enfants les suivirent ; quatre autres sont demeurés au pays, dont trois à Saint-Hubert.Alexandre Jcannol, décédé en 1926, a laissé le nom de sa commune natale, Bcyncs (Scine-et-Oisc), à une localité sise entre Saint-Hubert et Wbitcwood.Un nom demeuré inséparable de Saint-Hubert est celui du Père Benjamin Fallourd, qui y vécut '1?années et fut l'artisan infatigable de son progrès.Ce Vendéen solidement bâti n'avait pas peur des besognes manuelles.En travaillant sur un échafaudage avec les peintres, dans son église, il lit une chute très grave qui nécessita l'amputation d'une jambe.Il n'en continua pas moins son ministère avec la même ardeur.A 500 verges de l'église actuelle de Saint-Hubert, la Maison blanche d'Yves de Rciïignac garda longtemps le souvenir des anciens jours de la Rolandcric.Après avoir abrité les frères I Brabant et la manufacture de I chicorée, elle était devenue le i premier presbytère avec l'abbé Nayrolles.Elle fut achetée en IL)0-| par Alexandre Jeannot, qui j la transporta près de la route.11 y a une quinzaine d'années, son fils Lucien démolissait cette demeure historique, dont les ma-l tériaux utilisables entrèrent dans 570 AMÉRIQUE FRANÇAISE la construction d'une autre plus vaste et mieux adaptée aux besoins de la vie moderne.Quant aux derniers vestiges de la coquette chapelle de 1890 vitraux, porte sculptée, tableau de l'Annonciation pieusement conservés dans la structure de la nouvelle église, ils disparurent dans un incendie qui réuisit tout en cendres.A côté de l'endroit où s'élevait la primitive maison de Dieu, un cairn surmonté d'une croix en commémore le souvenir.Tout près, une douzaine de tombes marquent le lieu de repos des premiers morts de la paroisse naissante.Avec la disparition des derniers témoins, l'histoire romantique des débuts spectaculaires de Saint-Hubert a sombré dans l'oubli.Ils furent pourtant la pierre d'assise d'une fondation durable qui met une fois de plus en relief les qualités foncières de notre race.Les sympathiques gentilshommes de la fin du siècle dernier échouèrent dans leur projet de créer une réplique avantageuse de la vieille France ; mais ils ouvrirent la voie à des compatriotes dont les efforts patients et laborieux ont abouti à l'épanouissement de l'un des beaux centres franco-catholiques de l'Ouest canadien.QR ÉPUSCULE Viens, ouvre tes bras blancs, vastes comme des ailes, La Rivière est partie avec les hirondelles.Entends-tu le sifflet du petit remorqueur?Serre-moi contre toi.couche-moi sur ton cœur.Il n'y a plus d'été.Dans l'ombre de la glace.Lentement, lentement ton sourire s'efface.N'écoute pas la cloche avec son cri fervent.Laisse-la mon amour, elle implore le Vent, Le Vent triste qui fait soupirer les criquets.Ht traîne dans le parc la plume des poulets.Pourquoi mettre une ride à son visage blême?Temps, vous ne savez pas de quel amour je l'aime.JANINE; LA JOIE NOTES s it r Je a n - Pa u l Sa rtre par PHILIPPE GALLI I.BIOGRAPHIE Jean-Paul Satire est ne le 21 I juin 1905 à Paris, rue Mignard (K-e arrondissement).Ses parents appartenaient, par leurs ascendants (médecins, professeurs, etc.), à la bourgeoisie moyenne.Comme tous les Parisiens de fraîche date, ils unissaient plusieurs provinces : le Méconnais, le Pcrigord, l'Alsace.Polytechnicien et, comme lui, courtaud on l'appelait, à l'école, le petit Sartre , le père de Sartre avait opté pour la Marine.11 fut atteint des fièvres lors d'une expédition en Cochincbinc et y mourut.Ainsi Sartre se trouva-t-il orphelin de très bonne heure, à huit mois.Il vivait alors à Paris, entre ses grands-parents et sa mère.C'était, au témoignage de cette dernière, un enfant ex l reniement imaginatif.Le soir, dressé sur son lit, il se racontait tout haut des histoires « effroyables » qu'il inventait au fur et à mesure et qui le mettaient dans la plus grande excitation jusqu'à ce que, soudain, décidé au sommeil, il se coupât lui-même, se mit « en sursis ».Sa santé était déficiente, ses maladies encore plus nombreuses et plus violentes qu'il n'est coutume à cet âge.Aussi sa mere ne tarda pas à se transporter avec lui dans des résidences plus « remontantes », à Arcachon, d'abord, puis à Mcu-don.Ce n'est que de sept à onze ans que Sartre se trouve de nouveau régulièrement à Paris.Depuis l'âge de six ans, il est écrivain ; il met en alexandrins les fables de La Fontaine.Bien-tôt, il composera de petites comédies ; puis, les années en amenant le goût, il se lance dans le roman d'aventures, s'inspirant sans embarras du maître Jules Verne, et compilant le dictionnaire pour les parties documentaires.Sa mère se remarie, sur ces entrefaites, avec un polytechnicien encore, mais terrien cette fois, puisqu'il est alieetc à la Direction des Chantiers Maritimes de La Rochelle.De onze à seize ans, c'est dans cette petite ville qu'habite Sartre.Il ne cesse pas d'écrire.Déjà sensible aux événements, il a fait succéder aux romans d'aventures, depuis 191-1, l'inspiration de guér- ir 171 372 AMÉRIQUE FRANÇAISE rc.Celle-ci finie, il s'adonne aux édifications historiques, à la Ber-iichingen, faite en classe.On l'a mis en effet, au lycée de La Rochelle, pour ses études.Il s'y trouve entouré de condisciples nonchalants qui ont généralement plusieurs années et la tète de plus que lui.Pour sa part, les bulletins le notent comme très intelligent, mais aussi bavard, dissipé, curieux.Il ne manque pas d'obtenir chaque année un prix au moins en Lettres, et souvent un accessit en Mathématiques.D'après sa mère, il manifestait une répugnance à l'égard de celles-ci, il se refusait à en suivre les démonstrations et n'acceptait que de les ingurgiter « par cœur » ; encore ne consentait-il à ce minimum que pour ne pas décevoir son beau-père, qui, désireux de le voir un jour sur les traces de son père et de lui-même, au Polytechnique, attachait une particulière importance aux notes de science.Il dut se résigner : révolte ou vocation, son beau-fils était un « littéraire ».C'est dans la classe de Philosophie que celui-ci entre après un premier baccalauréat plutôt moyen, et non en Mathé-matiques élémentaires.Qu'à cela ne tienne ; il existe, dans cette branche, une grande école : Normale Supérieure.II faut qu'il y soit reçu.Le jeune « khâg"neux •>, dont les ambitions littéraires ne font que s'accroître, s'empresse de fonder avec quelques camarades une petite revue, la Revue Sans 1 Hic, qui mourut après six numéros, mais peut se vanter de l'avoir publié la première (y parait de lui une courte nouvelle, où on le trouve déjà en entier, l'Ange au Morbide).Ces distractions ne l'empêchent pas d'être reçu, après deux ans de préparation délai des plus réguliers normalien (1925)- Un échec à l'agrégation de philosophie lui rappelle qu'elle requiert une préparation sérieuse.Il s'y met l'année suivante, et, ratrapant l'insuccès précédent, se classe premier (1928).Viennent seize mois de vie militaire, qu'il accomplit dans la météorologie, la déficience de sa vue le fait écarter du service armé.Après quoi, il obtient d'aller passer un an en Allemagne, aux frais de l'Université : s'il ne rencontre pas, comme on l'a dit, Heidegger, il subit les cours de Husserl et acquiert une connaissance profonde de l'existentialisme germanique.Rentré en France, il reprend la (( filière » commune à tous les jeunes agrégés de l'époque : un poste en province.11 est nommé au Havre, que, sous le nom de Bouvillc, on retrouvera en toile de fond dans la Nausée.Grâce à un premier livre spécialisé, VImagination, la réputation de Sartre a commencé de s'établir dans les milieux philosophiques.Les éditeurs littéraires sont plus long's à se déci- NOTES SUR JEAN PAUL SARTRE 373 dcr : ils refusent ses romans comme ses essais (en particulier Une Défaite, perdu depuis corps et biens).Seule la revue d'avant-garde Bifur a retenu, en 1931• d'un très lonrf recueil, un fragment {Légende de la l'nitr).Elle le fait suivre de cette notice graphique : « Jeune philosophe.Prépare un volume de philosophie destructive ».Cependant, Sartre est nommé à Paris.Les nouvelles qui composeront le Mur paraissent dans Mesures et La Nouvelle Reçue Française.Gallimard édite la Nausée (IL)^S) dont le retentissement, j parmi la jeunesse intellectuelle, est immense.Sartre est mobilisé comme infirmier.Fait prisonnier en juin !L)-lf>, pendant l'hiver de sa captivité, il monte avec ses camarades de camp, dont un prêtre, un Mystère.11 se voit libéré, en -II, à titre sanitaire.Il reprend un poste de professeur à Janson-dc-Sailly, collabore aux revues libres {Messages, les Cahiers du Sud, etc.) et clandestines (Les Lettres Françaises), et systématise sa pensée.L'Etre et le Néant parait en 19-13- D'autre part, pendant tout un an, il fait des cours sur la Dramatique Grecque aux élèves de l'Ecole Charles Dullin.Les Mouches (théâtre de la cité, 1943) mettent en pratique ce nouvel enseignement.Elles sont accueillies souvent avec injures par la presse (« pattes de mouches », hurle Alain Leaubraux) qui, derrière I les formulations métaphysiques du problème de la liberté, devine une autre protestation.Pensant ne pouvoir plus être joué, pour l'instant, à Paris, Sartre écrit une courte pièce, Les Autres, qu'il destine à une compagnie, agencée par Marc Barbezat et iMarc Bcijjbcdcr, et qui devait se limiter à la zone Sud.Quelques semaines plus tard, le Directeur du Vieux Colombier décide de monter Les Autres, qui, en dernière heure, s'intitulent Huis-Clos.Les pannes d'électricité, le bruit des alertes, le coupent à la plupart des représentations ; mais, relancé après la Libération, il obtient le plus complet triomphe, et maintes reprises.La vie de Sartre, désormais, est trop connue, elle se confond trop avec ses oeuvres et ses déclarations pour qu'il soit utile d'en poursuivre l'exposé.Notons seulement qu'à partir de l'existentialisme et son défenseur pénètrent le très grand public.L'un des premiers signes en fut l'aflluence que suscita sa première conférence, L'Existentialisme est un Humanisme.D'autres ne tardèrent pas : l'audience de la revue qu'il fonde, les I emps Modernes, enfin les mille et un échos journalistiques sur sa manière de vivre.C'est, depuis 1945 aussi qu'il s'est impose à l'Amérique et à l'Europe comme le plus important (avec Albert Camus) de nos nouveaux auteurs. 37-1 AMÉRIQUE FRANÇAISE Il multiplie les voyages, les conférences, les « contacts » ; ses oeuvres sont traduites dans toutes les principales langues.IEt c'est sensiblement depuis cette même époque qu'il habite de nouveau avec sa mère, dans un tranquille appartement de la rue Bonaparte.De 1946 à 1951 paraissent successivement les tomes de son roman Les Chemins de la Liberté.Un Baudelaire.Une préface (de trois cents rages !) aux œuvres de Jean Genet.Sa pièce, les Mains Sales, au théâtre Antoine, après Morts sans Sépulture et la Putain Respectueuse, soulève un très grand retentissement.Au Vieux Colombier, l'hiver 19511 Raymond Hcrmanticr reprend les Mouches.Et la création du Diable et le Bon Dieu fait figure d'événement littéraire.II.L'ŒUVRE I.L'idée centrale, qui est, d'ailleurs, commune à tous les cxistcntialismcs depuis Kierkegaard, c'est la solitude de l'individu.L'originalité de Sartre a constaté, au moins dans sa première période, celle-ci au maximum.Soit en langage simple : a) Il n'y a pas de Dieu.L'homme est seul dans le monde, comme un orphelin.b) Le monde lui-même est étranger à l'homme.C'est une masse immobile et vculc, qui l'ignore et qu'il ne peut pénétrer.c) L'homme d'ailleurs n'existe qu'en tant qu'il nie ce monde, ou un objet de ce monde.Il n'a pas de réalité positive, encore que ce qui est réel tienne sa réalité de son opposition.(/) L'homme en face de l'homme est seul ; en effet, il ne peut que le nier, comme tout à l'heure les objets.Ou il y parvient, supprime l'autre en tant que négation - et celui-ci alors n'est plus un homme, mais un objet ou il n'y parvient point, rencontre une égale négation adverse.Dans l'un et l'autre cas, il n'y a ni ; union ni pénétration, dans l'un et l'autre cas il y a solitude, l'autre étant, comme le monde mais d'une manière plus pathétique, vu sa similitude séparé.2 Prolongements métaphysiques.a) Si l'homme ne peut être que par rapport au monde, s'il ne saurait, de fait, s'en détacher, il jouit, dans ces limites, d'une entière liberté.Celle-ci, comme on voit, lui vient avec l'existence même, et le hasard ; ce n'est pas lui qui la crée, elle lui est donnée.Il peut, soit l'accomplir, c'est-à-dire, dans une situation déterminée, se poser comme niant, soit la trahir, c'est-à-dire s'établir, en face du monde ou de l'autre, comme un objet.Dans les deux cas, il choisit.C'est par une décision de tout son être, c'est librement qu'il est fidèle ou infidèle à sa liberté. NOTES SUR JEAN PAUI.SARTRE 375 />) La vraie liberté est négation perpétuelle ; elle suppose que je ne m'installe pas dans ce que je viens d'obtenir maintenant par négation, que je le nie à son tour.L'homme libre est dépourvu de passé et de présent, il est sans cesse vers l'avenir.3 Perspectives morales: a) De même qu'il n'existe pas de Dieu, il n'y a aucune valeur préalable, aucune valeur établie, pas même ces « il faut » moraux que laissait subsister le rationalisme prétendument athée de 1890.A) Reste une valeur de facto : l'accomplissement de ma liberté.Dépourvu de toute justification, puisque celle-ci est donnée sans but, il me livre par cela même un critère : sera libre, et donc bonne toute action sans fin, non c'iicusc, gratuite.c) Cet accomplissement de la liberté ne peut se réaliser comme il a déjà été vu, qu'en demeurant seul.Il requiert donc une qualité morale, que l'on nomme ordinairement le courage, ou la virilité.(/) Je reste seul, car sans cela je m'aliénerai, je cesserai d'être un homme.Mais l'action, et une action altruiste, même dans cette position, n'est pas impossible : d'une part, je ne suis jamais qu'en actes, et en actes qui, pour être justes, doivent être accomplis, autant que dans son esprit dégagé, au sein de ce qui est, précisions même, de ce qui est à cet instant, hic et nunc ; de ce point de vue, il me faut m'engager totalement dans l'époque, dans l'heure, ce qui me conduit, pour le moins, à agir avec d'autres hommes libres.D'autre part, je dois, lorsque je choisis (c'est-à-dire lorsque j'agis) choisir non pas mon bien, mais la liberté ; or celle-ci, comme on sait, est à la base de la condition de tous les hommes ; donc chaque fois, dans une situation concrète (et cela commence à l'individualité et au renouvellement de ma perception), j'opte pour la liberté, c'est l'humanité que j'élis en même temps, c'est pour la liberté de l'ensemble des hommes que je prends aussi parti.Voilà qui, sans oter à mon acte sa gratuité, lui rend une responsabilité altruiste.De même la solitude demeure, mais elle est contrebattue.L'homme libre vil dans une constante ambi-guité.•1 Utilisations littéraires et dramatiques.La plupart des hommes se refusent à accomplir leur liberté, se leurrent en « camouflant » leur solitude.Cela commence à l'enfance : l'enfant se trompe non seulement en tenant ses parents pour des dieux, dans le I sein desquels il se cache et s'abolit, mais déjà rien qu'en se croyant le fils de ses parents, en pensant qu'il n'est pas ici par hasard et gratuité, qu'il a une 376 AMÉRIQUE FRANÇAISE place absolue dans un monde absolu.Cela passe par la société ; comme l'enfant, le bourgeois croit à des absolus (le travail, la famille, la patrie, la naissance, l'ordre, etc.), comme l'enfant aussi il croit qu'il possède des objets ou des êtres, alors qu'il n'est que leur proie.Plus exactement, il fait semblant de le croire, s'illusionne non sans une entière mauvaise foi — par peur de l'angoisse.Bien entendu, et encore que la Nausée se soit attachée exclusivement à décapiter le bourgeois pur, un fasciste, voire un communiste peuvent, pour Sartre, être ce bourgeois.La gamme des leurres finit au cœur : qui aime, c'est généralement aussi pour oublier sa solitude, soit en se perdant dans l'autre, soit en le tyrannisant.N.D.L.R.: Le professeur Galli n'a pas cru devoir commenter la philosophie de Sartre.Mais comme la revue est imprimée par une institution catholique, il est nécessaire de souligner ici que les théories de Sartre ont été jugées pernicieuses par l'Église et que son reuvre est à l'Index.* * Andrée Maille! PROFIL DE L'ORIGNAL Roman « L histoire d'amour la plus mystérieuse de noire littérature.» EN VENTE DANS TOUTES LES BONNES LIBRAIRIES SOUVENIRS par Henriette 7 o.ssc La grande cavalcade qui csl restée fameuse dans les Annales de la Société Saint-Jcan-Bapliste, a dû avoir lieu, en ISS-I, année où l'on posa la première pierre du Monument National, car on n'a pu me renseigner au Secrétariat de cette société.M.Horace Boisseau, qui était un bel homme, représentait saint Louis de France à la tête des Croisés.Les chevaux étaient superbement harnachés comme au temps de ce roi.Ce fut une parade inoubliable cl grandiose.Un jeune homme fortuné lorsque le Monument National fut terminé, loua un des magasins et y installa une des plus belles pharmacies de Montréal et il eut la première fontaine pour le soda et autres liqueurs ; elle était remarquable au point de vue artistique et toute illuminée.Ce jeune homme voulut m'épou-scr cl il valait alors $75(000 mais son beau-père le ruina, sa mère ayant eu l'imprudence de le nommer tuteur de ses deux fils.Il y eut une kermesse à la Place d'Armes au profit de l'Hôpital Notre-Dame.Une grande lente couvrait l'emplacement et les jeunes filles portaient des costumes qui convenaient à notre jeunesse.Puis il y eut la grande kermesse dans la cathédrale, dont l'intérieur n'était pas fini.Cela rapporta un fort montant qui aida à décorer l'intérieur.Comme je ne suis pas l'esclave de la mode, ennuyée de porter un hustle, je dis à Grace Loran-ger, nièce du juge Lorang'er : « Si lu veux, nous irons dimanche à la grand'mcssc au Gésu sans hustle.J'en ai assez de cette mode grotesque ainsi que des manches i à gigots.» Celait tellement ose de se distinguer des autres que cela me lit l'effet d'entrer à l'église avec une robe indécente et puis nous savions être le point de mire des assistants.Le Dr Laramée disait à maman et moi : « Si les femmes étaient aussi mal conformée, elles iraient trouver un chirurgien pour qu'il leur enlève cette difformité.» Lors de la mode des robes entraves, ma cousine, Bcrtbe Bcr-thclot, une amie et moi, prenant le tramway, rue Sic-Catherine, je montai la première et je de- ar; 3:8 AMÉRIQUE FRANÇAISE chirai ma jupe ; ma cousine pour éviter la chose releva sa jupe en haut des genoux (alors on n'avait pas encore porté des robes courtes et ce fut bien osé de sa part), mais notre amie ne put monter dans le tramway sa jupe étant trop étroite et resta sur le trottoir, au g"rand amusement du conducteur et des passagers.J'eus beaucoup de peine de quitter la ferme, cà je vécus, durant quatre ans, après mon mariage, car j'aime la campagne, mais un oncle de mon mari, le Dr Tassé, nous dit : « Vous ne pourrez élever une famille sur cette ferme parce que les taxes sont trop fortes, étant située dans les limites de la ville d'Iber-villc.» J'avais fait planter une cinquantaine de beaux arbres de trois pouces de diamètre, ce qui les rend plus résistants à la gelée.Un seul mourut et après quatre ans, ils donnaient déjà de l'ombre et nous cachaient la vue des dépendances.Nous avions un jardin potag"cr que nous avions fait dans un terrain près de la maison mais infesté de chiendent, ce qui fut un énorme travail.Dans le vcrg'er nous avions remplacé les vieux pommiers par des jeunes et ajouté des pruniers.Comme mon beau-père gardait trop de vaches lorsqu'un fermier cultivait la terre, je dis à mon mari : » 11 vaut mieux avoir moins de vaches et de meilleures laitières, i) Après avoir vendu les vieilles vaches, nous avons acheté de jeunes vaches jersey qui sont jolies comme des chevreuils et douces comme des agneaux.I.e taureau était si mauvais qu'il avait failli tuer un homme qui avait osé traverser le pâturage où il était avec notre troupeau de vaches.Durant l'hiver, lorsque j'allais à l'étable, je lui donnais des légumes dont il était friand.Mon mari le laissait sortir l'hiver, pour qu'il prenne de l'exercice ; un jour je portais des pelures de légumes et du pain aux poules, ce qui active la ponte; il vint vers moi à la course.Je pensai que ma dernière heure était arrivée ! Quelle ne fut pas ma surprise de voir qu'il n'en voulait qu'aux provisions pour les poules que je tenais dans un vaisseau.Lorsque j'entrais à l'écurie, il essayait de briser sa chaîne pour venir vers moi.Je prenais plaisir à conduire la moissonneuse, la herse, à tasser le foin dans la charrette, à mettre couver les poules et les oies.Nous avions un petit village de poussins.Lorsqu'il était temps d'enlever le duvet des oies, je les mettais sur mes genoux sans leur mettre un bas sur la tête pour les empêcher de mordre comme le font les paysans, et ils ne bougeaient pas.Des fermières trouvaient cela extraordinaire car les oies n'aiment pas se laisser prendre. SOUVENIRS (vil) 379 Comme les oies du Capitolc, elles avertissaient lorsque passaient des étrangers et cherchaient à les pincer.Je faisais en été soixante livres de beurre par semaine et c'était un gros chien terreneuve qui le barattait dans la cave, mais il fallait le surveiller, s'il ne me voyait pas, il trouvait le tour d'arrêter le plancher tournant.Je devais mettre le beurre en livres et l'envelopper de papier cellophane, tel qu'on le vend aujourd'hui, et j'allai à la heur-rcric pour voir comment on conservait le beurre et fait faire des boites comme celles dont on se servait, où la glace était au centre de la boîte.C'est moi qui m'occupait de la vente du beurre, du lait et de la crème et qui tenait les livres de la ferme.Comme il y avait des rats dans le silo, je dis à mon mari : " Emporte la cage et nous verrons si nos deux gros chiens et la chatte sont capables de les tuer.» Ainsi dit, ainsi fait, mais mon mari eut l'imprudence de laisser sortir huit rats à la fois ce qui affola nos bêtes et un rat s'aventura sous ma jupe, je lui donnai un coup de pied qui le jeta à la ligure de mon mari.Pendant ce temps ma fillette, qui était sur la table de la cuisine, jubilait et le palefrenier s'était prudemment sauvé par l'escalier dérobé qui donnait dans sa chambre.Nous avons dû les tuer à coup de balais.Si j'avais craint les rats lorsque j'étais jeune lillc j'eusse grillé sur place et mis le feu à la maison ; un soir, j'allai à la cave aux légumes avec une lampe, car en ce moment on changeait le système à gaz pour l'électricité ; en ouvrant un tiroir, un rat en sortit, qui, affolé, s'accrocha à la broderie de ma blouse ; si j'avais échappé la lampe cela aurait été tragique.La ferme n'étant pas complètement payée lorsque les héritiers vinrent en âge, il aurait fallu donner un fort montant, ce que nous étions dans l'impossibilité de faire et nous dûmes vendre notre bétail, auquel j'étais attachée, laisser mon jardin, mes arbres et j'ai pleuré ! Les Frères Maristcs, ayant acheté notre taureau, nous a-vaient demandé de le garder quelques jours et nous avions gardé une vache pour notre usage.Comme ma fillette ne buvait que du lait frais tire et que mon mari et le jeune homme qui aidait mon mari pour les travaux de la ferme étaient en retard, j'entrepris de traire la vache mais le taureau était couché près d'elle et comme ii n'y a qu'un côté pour traire une vache, je dus m'asseoir sur lui de crainte de le déranger.Sur les entrefaites, deux frères entrèrent dans i'ecuric pour venir chercher le taureau, ils furent stupefies et racontèrent la chose à Iberville et à Saint-Jean, ce 3So AMÉRIQUE FRANÇAISE qui amusa fori ceux qui me connaissaient.Après tant d'années, on en parle encore.Ce furent ceux qui nous remplacèrent qui profitèrent des améliorations que nous avions faites sur la ferme.Comme je lisais dans le Journal d'Agriculture, c'est moi la citadine, qui avait poussé mon mari à faire donner un meilleur rendement à la ferme car il était routinier comme son père, qui était notaire ; tout de même mon mari avait suivi un cours d'agriculture à Saint-Hyacinthe.Papa nous invita à rester chez lui en attendant que mon mari se trouve une position.Il lui avait fait construire un bureau au coin de son terrain de l'avenue des Pins qui était assez étendu pour que, à part les écuries et les remises, l'hiver il y ait une glissoire et un rond à patiner pour mes frères et l'été nos chevaux puissent y prendre leurs ébats.Je pouvais même m'y promener à cheval et m'excr-ccr à sauter des obstacles.Il y avait douze gros arbres qui donnaient de l'ombre ainsi que devant la façade de la maison ; malheureusement la ville en ouvrant l'avenue des Pins en coupa plusieurs sans dédommager papa.Pourtant il n'y a pas de fortune pour acheter un arbre qui a atteint sa maturité.Mon mari, qui était médecin vétérinaire, dut discontinuer d'exercer sa profession car l'avè- nement des tramways et des automobiles avait fait disparaître presque tous les chevaux.J'en fus peinée car j'aime beaucoup les bêtes et souvent je les trouve moins bêtes que bien des j gens.J'aidais mon mari lorsqu'il opérait les animaux car il eut été trop coûteux d'avoir un assistant.Mon mari prit ensuite un commerce de foin cl de grains dans la rue Saint-Laurent, qu'il dut abandonner pour la même raison, puis plus tard il entra à la Commission des Liqueurs.Lorsqu'il se trouva sans position, je voulus entrer à la Bibliothèque Municipale qui ouvrait ses portes.Elle fut inaugurée, en mai 1917, par le maréchal Jolfre et M.Hector Garncau fut le premier conservateur.Je passai l'examen de rigueur et j'arrivai première avec Marie-Claire Daveluy.On me refusa parce que j'avais un mari mais il y eut ensuite des femmes mariées.I J'avais dans mon pupitre le manuscrit de mon livre La Vie cl le Rcic mais n'avait pas d'argent pour le faire publier.Une vieille amie me signa un chèque que je ne devais rembourser que si je vendais toute l'édition.Ce livre est épuisé depuis longtemps.Cette publication était importante parce que ce recueil de pensées démontrait mes connaissances en bibliographie française et anglaise.Je n'aurais pas répondu comme une jeune fille qui cherchait SOUVENIRS (vil) 38l Chut pour trouver la fiche d'un livre de Bernard Shaw, qu'un Anglais lui demandait.Il dut s'adresser à M.Acgidius Fau-teux, alors conservateur, et la chose fut puhliée dans le Montreal Daily Star et la Gazette de Montréal.Une jeune fille de mes amies, ayant perdu sa position, dans une assurance anglaise, en IL)2L), voulut entrer à la Bibliothèque Municipale parce qu'elle était obligée de faire vivre sa mère malade et sa tante impotente.J'allai voir le conservateur et lui dit : « On refuse une jeune fille dans le besoin et vous avez comme secrétaire une femme mariée dont le mari gagne dans un restaurant $50.00 par semaine, salaire que mon mari n'a jamais atteint, et l'on refuse une jeune fille ayant les capacités voulues.Je sais qu'on vous l'a imposée.» Je profitai de l'occasion, comme cela ne me concernait pas, pour écrire au maire Houdc, lui demandant si on avait deux poids et deux mesures à l'Hôtel de Ville.Cela soulage toujours de dire sa façon de penser.Avant la publication de La lie et le Rêic, j'avais porté le manuscrit à mon confesseur, un vieux père Jésuite, pour qu'il me dise s'il n'y avait rien de reprehensible.11 enleva deux pensées d'Herbert Spencer et me dit : « Si j'étais vous, je les enlèverais presque toutes.0 Mgr Camille Roy fut d'une toute autre opinion ainsi que M.René Gautbc-ron, professeur de littérature à l'Université de Montréal, avec qui je causai pendant deux heures et qui, après avoir examiné mon manuscrit, me dit : « Je ne pensais pas rencontrer à Montréal une jeune femme qui possède autant de connaissances.» Je répondis : « J'accepte votre compliment au nom de mes compatriotes.Je ne suis pas la seule dans notre province.» 11 me conseilla de classer ces pensées de quelques auteurs anciens et surtout de contemporains.J'ai traduit celles des auteurs anglais.Ce fut un énorme travail.Même en IL)00, l'on ignorait encore, en bien des milieux en France que beaucoup de Canadiens français possédaient une forte culture, cl on nous prenait pour des Sauvages.Voici une anecdote savoureuse qui le prouve.Lors de l'Exposition de 1400, à Paris, une jeune et jolie femme, blonde et élégante entendit un Français dire à son compagnon : « Vois-tu cet homme qui se promène en costume de gala avec toutes ses plumes, c'est un Canadien.» La jeune femme indignée s'approcha d'eux et leur dit : « Voulez-vous voir une Canadienne française, eh bien ! regardez-moi !.Cet homme est un Sauvage et les Sauvages au Canada vivent dans des réserves.! On l'a amené pour figurer à l'Ex- 38a AMÉRIQUE FRANÇAISE position ainsi que quelques-uns I de ses congénères.» « Une pensée est un livre réduit à sa plus simple expression », a dit je ne sais plus qui.C'est pourquoi dans La Vie cl le Rêve, il y a des chapitres où sont condensées des pensées sur Dieu, la Foi, le Mystère, la Science, la Superstition, la Philosophie, le Christianisme, l'Ame, la Psychologie, le Sens de la vie, l'Amour, l'Amitié, la Soufïrancc, l'Education, le Féminisme, la Morale sociale.La Vie ci le Rêve fut imprimé au Devoir et Henri Bou-rassa, après avoir lu le manuscrit me dit : « Vous avez fait là un travail de Bénédictin.» Voici une lettre que M.René Gauthcron m'écrivit après l'envoi de ce livre.« Etat-Major de la 29c Brigade par Mâcon, ce 1er juin 1916.« Madame, " J'ai bien reçu l'agréable petit livre que vous avez eu l'obligeance de m'envoyer et qui m'a rappelé tout le plaisir que j'ai eu à faire votre connaissance en des temps meilleurs.Je crois qu'il rendra des services à vos compatriotes, d'abord par les pensées qu'il contient, ensuite, parla méthode dont il est le résultat et le témoin.Je souhaite qu'il vous soit un litre sérieux à obtenir la situation que vous désirez à la nouvelle bibliothèque.Le suffrage de M.Garncau et des hauts personnages que vous nommez emportera, je l'espère, la | décision des juges.C'est très volontiers que j'y joindrai le mien s'il peut avoir quelque valeur.On est séparé par l'océan et la guerre mais nous sommes unis par les liens du souvenir et d'une invincible espérance.« Je vous prie d'agréer, madame, l'expression de mes sentiments très respectueusement dévoués.« René Gauthcron.» Lorsque je publiai mon recueil de pensées, La lie el le Rêve, un religieux me dit que c'était un mauvais livre et qu'il n'en souhaitait pas la diffusion.Il est curieux de noter comme la lecture d'un livre peut faire des impressions dillérentcs sur les lecteurs.Voici un extrait de la lettre que je reçus de Mgè Camille Roy : « 11 m'est évident que votre petit livre, La Vie et le Rêve, ne peut que faire du bien à ceux qui voudront y chercher des pensées fermes ou des inspirations généreuses.Vous avez rassemblé là une foule de sentences tombées des meilleures plumes et des meilleurs esprits, il est commode de pouvoir trouver dans un répertoire semblable le mol ou l'idée qui correspond à d'actuelles préoccupations.Je ne puis donc que souhaiter à ce recueil le meilleur succès.» 11 est malheureux que j'ai détruit la lettre de ce religieux car j'aurais pu les encadrer ensemble.L'hon.Rodolphe Lcmicux m'a SOUVENIRS (vil) 383 écrit : " Ce livre me sera bien utile.La recherche des idées chez un homme public, c'est un ciïort diliieile et pourtant nécessaire.» Yvonne Sarcey, directrice des Annules et fondatrice de Confé-rencia à qui j'envoyai La Vie cl le Rctic, m'écrivit : « Merci du livre que j'ai feuilleté avec beaucoup de joie et que je lirai avec plaisir.Merci de m'avoir citée.Les pensées me paraissent très heureusement choisies.» Je ne revois pas mes souvenirs dans leur suite continue, année par année, mais par les faits qui semblent avoir un rapport entre eux.Lors de mon séjour à Paris, à une conférence d'Henry Bordeaux à la salle de conférences de l'Université des Annales, Mme Yvonne Sarcey était sur la scène avec les parents et amis du conférencier.La salle Gaveau est immense et bien connue pourtant j'eus beaucoup de difficulté pour m'y rendre.Tous ceux à qui je demandais des renseignements ne semblaient pas savoir où elle était située, pas même un sergent de ville.C'est étrange dans une ville comme Paris ! Ce qui lit que j'arrivai en retard et je fus mal placée.N'entendant pas, je causai avec une Française qui me demanda de quelle province française je venais?Je répondus : « Je viens d'une province lointaine, la province de Québec, au Canada.» Elle ajouta : « On parle donc bien le français au ! Canada ?» Je répliquai : « Je ne vois pas pourquoi, nous avons le même dictionnaire et la même grammaire.Notre élite parle un excellent français et si nos paysans et nos ouvriers n'ont pas un langage académique, c'est que nous sommes un peuple jeune.Il a fallu défricher, combattre les Sauvages et nourrir le corps avant l'esprit.Lorsque le Canada passa sous la domination anglaise, pendant cent ans, on n'a pu importer des livres français.» Un autre jour, en visitant le cimetière du Pèrc-Lacbaise, ayant demandé un renseignement à un vieux monsieur, celui-ci me dit : « Je vais vous montrer les tombeaux des personnalités et aussi ceux qui n'ont qu'un mérite artistique.» Il fut étonné de ce que je connaissais la vie des célébrités et en me conduisant au Métro, il me fit la même remarque que cette femme, ce qui me surprit d'un ex-professeur de la Soibonne.Je lui fis la même répense.De lout un Peu fut imprimé à la Compagnie d'Imprimerie des Marchands, dont le président, Beaudry, fut assassiné et Lanoic était son associé.Ils ont envoyé une femme dans les bureaux de la rue St-Jacqucs et de la rue Notre-Dame vendre ce livre, en mon nom sans permission de ma part, et je ne l'ai su que six ans après, trop tard pour prendre des procédures, puisque i la compagnie n'existait plus. 384 AMÉRIQUE FRANÇAISE C'était un vol manifeste.Ce qui m'indigne le plus c'est que l'on pense que j'ai imposé à qui que ce soit la vente de ce livre.J'ai voulu lorsque j'ai retracé Lanoic, aller à son bureau pour lui dire qu'il n'y a pas de prescription pour les honnêtes gens et de me payer les livres vendus mais mon iils s'y objecta.A la parution de mon essai, De Tout un Peu, un religieux me dit : « Vous ne trouvez pas cela un peu prématuré pour la province de Québec?» Je répondis : « C'est comme la première fois que je plongeai dans vingt pieds d'eau, je me suis dit, j'irai au fond ou je surnagerai et j'ai surnagé.» Et ce livre fut bien vite épuisé.Voici une lettre du recorder, Amédée Geoffrion, à propos de ce livre.Elle est datée du 23 mars 19?: « Madame, « Je vous suis plus reconnaissant que je ne saurais dire de votre bonne lettre.De tous les témoignages de sympathie que j'ai reçus c'est certes le plus précieux.La main d'une femme a des douceurs souveraines pour panser les blessures.En vous lisant, j'ai oublié les avanies dont j'ai été l'objet depuis sept ans et je me suis senti consolé du mépris des sots.« Vous avez été pour moi une incomparable samaritaine et je n'oublierai jxmais votre geste généreux.Mieux que la plupart des hommes, vous avez saisi la complexité du douloureux problème que j'ai abordé, et dont les mères de familles se désintéressent trop.« Si j'avais le don d'écrire, que vous possédez à un si haut degré, je vous traduirais les sentiments que j'ai éprouvés, mais j'y renonce, car il est certaines nuances que seule une femme peut exprimer.« La main que vous m'avez tendue, Madame, contenait un bien joli petit livre, si j'en juge par les quelques pages que j'ai parcourues.Il est empreint d'une psychologie douce, line et pénétrante.« Ce sera un de mes plus agréables devoirs que de vous donner les impressions que De Joui un Peu auront produites.Je puis vous assurer d'ores et déjà que vous pouvez me ranger au nombre des admirateurs de votre esprit délicat et profond à la fois.« Les quelques pensées que j'ai lues sur l'amour et l'amitié ces deux sentiments qui font le charme et la douceur de vivre m'ont enchanté et m'ont donné la plus haute idée de vos facultés de conception et d'expression.» Encore une fois, Madame, je vous remercie de votre lettre.Quant au petit livre dont vous l'avez accompagnée je crois que dans un mois je le saurai par cœur.Je vous dirai alors tout le bien que j'en pense.Cepcn- SOUVENIRS (vil) 385 dant je dois vous avertir, Madame, que je ne suis pas un critique mais un simple impressionniste, un modeste amateur de beauté, ce sourire de Dieu sur la terre.« Veuillez accepter, Madame, l'expression de mes sincères remerciements et l'assurance de ma profonde reconnaissance.« Amédée Gcofîrion.» Le 12 mai 192î, je reçus une autre lettre du recorder Amédée Gcoffrion : « Madame, « Je vous l'ai dit, et je vous le répète, je ne suis pas un critique.Je me contente d'être un très modeste dilettante.Un livre me plaît ou ne me plait pas : voilà tout.Je n'ai d'autre règle pour l'apprécier que l'émotion qu'il fait naître en moi.« J'aime la beauté sous toutes ses formes, mais je n'ai d'autres guides que l'instinct.De Tout un Peu m'a intéressé plus que je ne saurais dire.Il m'a plu par la fermeté du style, la finesse de la pensée et la hardiesse des thèses.« Le précepte est bon mais l'exemple est mieux.La manière de prouver le mouvement, c'est de marcher.De même votre livre constitue en faveur du féminisme un excellent plaidoyer.« Vous abordez les grands problèmes sociaux avec une indépendance que j'aime et un courage que j'admire.Votre manière de penser, de sentir est en tout point conforme à ma petite philosophie, ou plutôt à l'idée que je me fais de l'amour, de la beauté, du progrès, du bien et du mal, en un mot du grand mystère d'ici-bas.« Je dois vous avouer cependant, Madame, que mes méditations ne m'ont jamais porté vers les idées spéculatives.Je pourrais résumer mon credo philosophique dans le conseil que saint Augustin donnait à un de ses disciples : » Aime et c'est presque tout.» « La beauté me paraît la plus haute expression de la vérité.Je trouve à la page 8 de votre livre ce que je considère comme le premier élément du bonheur : « Celui qui n'est pas frappé par la beauté d'un visage, d'une expression, d'un geste, d'une attitude, que ce soit une femme, une statue, un tableau, une symphonie, une belle œuvre littéraire, ne connaîtra jamais les douces émotions qu'ils nous procurent et sa vie est incomplète.» « Combien vrai ! (( Votre livre est plein de ces pensées fines et profondes.Pour en faire une gerbe il me faudrait le copier presque en entier.Je ne puis résister à en citer deux autres pensées qui m'ont vivement frappé : « Tout ce qu'il y a de meilleur en nous est ce qui reste de nos rêves.» Il est impossible de mieux définir le bonheur, qui ne 386 AMÉRIQUE FRANÇAISE se trouve que dans ce qu'on espère ou dans ce qu'on regrette.« Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai lu avec le plus vif intérêt le chapitre intitulé: « A propos d'une boutade sur l'amour.» « Je me résume, Madame, en vous disant que votre petit livre a le rare mérite de faire beaucoup penser.Je ne puis que vous féliciter de l'avoir écrit et vous remercier de me l'avoir envoyé.« Veuillez accepter, Madame, l'assurance de mes très respectueux sentiments.« Amédéc Gcofîrion.»> • Le 18 mai 1925, après la mort de ma jeune fille, je reçu une lettre de condoléance de M.Amédéc Geofîrion.Venant d'un homme comme lui, cette sympathie m'a fait du bien.Il est mort et je n'ai pas eu le plaisir de le rencontrer.La publication de La Femme et la Civilisation est duc au hasard.J'étais alors secrétaire du Comité du Suffrage, fondé par Mme Gérin-Lajoie.Ayant fait une causerie devant les membres sur ce sujet, on me demanda de la publier parce que cela fournirait aux femmes des arguments en faveur du droit de vote et l'amélioration des lois qui concernent les femmes de la province du Québec.Louis Francocur me reprocha l'ampleur du sujet et d'avoir mentionné le nom de Mme de Caillavet.Ce n'est qu'une faible ébauche.11 faudrait toute une vie de recherches dans les bibliothèques de l'Europe et des Amériques pour approfondir ce sujet.Je lui écrivis : « Je vais enlever le nom de l'Egéric d'Anatole France, aussi celui de Mme de Loyncs, l'Egéric de Jules Lc-maitre, tous les noms des femmes des salons du XVIIIc siècle, presque toutes celles du XVIle siècle et je vais écrire des vies de saintes que personne ne lira.Quand on connaît l'histoire de l'humanité, on sait que la civilisation ne s'est pas toujours faite avec de la vertu.>> On m'a dit que Francccur, en recevant ma lettre, a dit dans les bureaux de La Patrie : « Je viens d'en recevoir une bonne de Mme Tassé mais il ne l'a pas montrée.Sa critique n'a pas empêché le livre de s'épuiser.Mme Naïdu fut la première présidente du Congrès National Indien et la collègue du Mahatma Gandhi; je la rencontrai à un thé chez des dames anglaises, après sa conférence au Women's Canadian Club.Comme on lui avait parlé de cette plaquette sans prétention, elle me demanda ce petit livre et après l'avoir lu, elle m'écrivit : H Please forgive me not to bave written sooner for I have been travelling through the United States giving lectures.I have read your book with deep pleasure and you have evolved a philosophy of life one of the best substance.I have sent your SOUVENIRS (vil) 387 booklet to my daughter who teaches philosophy in India.» Je conserve précieusement cette lettre de la femme la plus remarquable alors de l'Inde.Elle est, a-t-on dit, la plus grande poétesse hindou après Rabindranath Tagorc.Le professeur Joscbi, un Hindou, qui enseigne dans une université américaine, de passage dans notre ville, ayant entendu parler, lui aussi, de cette plaquette, me fit dire d'aller le rencontrer à son hôtel.Comme ce n'est pas mon habitude d'aller rencontrer les hommes dans les hôtels.Je répondis s'il veut me voir, qu'il vienne chez moi.Je donnai alors un thé où j'invitai des dames anglaises pour pouvoir soutenir la conversation car il ne parlait pas le français, seule Mme Arthur Léger fut invitée à cause de sa parfaite possession de la langue anglaise.Une femme demanda au professeur à quelle religion il appartenait?Pour éviter de l'embarrasser, je dis : « Quand on est professeur de religion comparée, on ne peut avoir une religion bien définie.C'était une femme qui manquait de tact.Je demandai à M.Joschi ce qu'il pensait du livre Mother India de Catherine Mayo.11 me répondit, c'est bien exagéré.Tout de même ce que l'auteur écrit est confirmé par des historiens qui ont vécu aux Indes.Ce professeur me demanda de collaborer avec lui pour un ou- vrage sur la position des femmes dans les pays de l'Europe.Je lui dit que j'accepterais à la condition qu'il se charge de mes frais de voyage et de mes dépenses en Europe pour étudier la question sur place.Il n'était pas assez fortuné pour cela.Pour La Vie Humoristique d'Hector Berthclot, M.Albert Lévcsque me fit trois propositions avant que j'accepte de la faire éditer par sa maison d'édition.Je lui avais dit : « Je n'écris pas pour le plaisir de voir mon nom sur la couverture d'un livre.» Il accepta enfin mes conditions parce qu'il en avait besoin pour sa collection de biographies canadiennes.Hector Bcrthelot est le frère de ma mère, Emilie Bcrthelot (Mme Charles Lionais).C'est M.Victor Morin, qui fut président la Société Royale, qui en a fait la préface, dont voici un extrait : « Pour ceux de la génération nouvelle, il incarnera l'image composite d'un Rabelais, d'un Courteline et d'un Mark Twain réunis dans une trinité canadienne avec l'épigraphe de son journal humoristique : « Le vrai peut quelquefois n'être pas vrai sans blague.» Voici une lettre que j'envoyai à La Presse, intitulée, Mise au point : A la page vingt de La Presse, dans un article intitule : Oeuvres d'artistes canadiens-français, on lit : « Albéric Bourgeois figure au salon avec quelques- 388 AMÉRIQUE FRANÇAISE unes de ses caricatures bien connues et bien personnelles qui expriment surtout les attitudes les plus caractéristiques du type populaire qu'il a créé, ce Ladé-bauchc désormais célèbre.» Le type de Ladcbauchc est une création du frère de ma mère, Hector Bcrthclot, écrivain humoristique et caricaturiste, fondateur de journaux comiques.D'ailleurs M.Bourgeois, lui-même, à la soirée des humoristes, donnée dans la salle Saint-Su'l-pice, en a attribué la paternité à Hector Bcrthclot.dans une saynète, où après avoir annoncé la mort de Bcrthclot, il représente Ladébauchc comme son enfant.Et dans une scène ingénieuse, M.Bourgeois vint tirer une côte de bœuf du côté de Ladcbauchc qui dort dans son bureau, et l'on voit Catherine, qui est une création de Bourgeois, apparaître dans la pénombre.C'est le 9 novembre 1878, que Bcrthclot commence la correspondance qu'il signe Ladébauchc.Une simple feuille de potins, rédigée moitié en français, moitié en anglais, à l'occasion d'une joyeuse excursion, à bord du vapeur Le Canada, le 18 août 1877, fut le numéro précurseur de son journal humoristique bien connu, Le Canard, dans lequel on voit la caricature de Ladcbauchc où il est représenté chevauchant un canard.Je n'appris à nager que lorsque j'avais quarante-deux ans, en même temps que mes enfants, car jusque-là je n'avais pas eu l'occasion d'aller à la campagne, à la mer il est diflicile d'apprendre à nager.Nous avons appris seuls dans une piscine ancrée dans la rivière Richelieu.Un jour voulant plonger debout, je me pris le pied droit entre les madriers amollis par leur long séjour dans l'eau.Je m'arrachai le pied car il y avait huit pieds d'eau de profondeur à cet endroit de la piscine et je ne pouvais attendre que l'on envoie chercher un menuisier pour me dégager le pied et je souffris longtemps sans penser consulter mon beau-frère, le docteur Georges Tassé, qui demeurait à Iberville et j'en ai toujours souffert depuis.Le jour où je pus nager et plonger dans la rivière, j'étais aussi fière que si j'avais gagné un prix de l'Académie Française.Je flotte comme du liège et on a pris ma photo nageant avec un parapluie, puis avec un parasol chinois, figurant Apres la pluie le beau temps ; puis nageant sur le côté avec le parasol ce qui est assez diflicile.Je puis flotter dans toutes les positions sans bouger, je pourrais même lire en flottant.Mes enfants qui étaient de bien meilleurs nageurs que moi ne pouvaient flotter sans faire de mouvements.(à suivre) /'./( évoquant met souventr>t Alphonse Ail aïs a Honfl cur par t.Fabre-Surveyer de la Société Royale « Alphonse Allais à Honneur », tel est le titre d'un article de M.Jean-Albert Sorcl, dans « Hommes et mondes », de septembre.Ce titre m'attira.Il me rappela d'abord la ville de Honflcur, d'où partit Samuel de Champlain pour chacun de ses voyages au Canada, puis M.Sorel qui m'a fait visiter, con amorc, ses musées et les souvenirs canadiens conservés dans sa ville natale, et enfin Alphonse Allais lui-même.L'article de M.Sorcl était inspiré par le centenaire de la naissance d'Alphonse Allais.Honflcur, patrie de plusieurs hommes remarquables, a cru pouvoir leur ajouter un humoriste.En effet, Pierre Mille, le compilateur de I' « Anthologie des humoristes français contemporains », a pu écrire de lui : « On peut le considérer comme le type par excellence de l'humoriste contemporain.» Qu'est-ce qui a pu décider cet humoriste à venir au Canada?I La curiosité ?La perspective de voyager avec son ami Paul Fa-bre, secrétaire du Commissariat général du Canada, qui allait y voir ses parents et les lieux de son enfance, ou encore la reconnaissance envers un Canadien.Emile Girouard, administrateur de « Paris-Canada », qui avait découvert au bar de l'hôtel Saint-Pétersbourg (voisin de la Banque Canadienne Nationale) un individu invraisemblable, Albert Capcron, (surnommé le Cap-tain Cap) dont les propos étranges inspirèrent pendant des années, la verve de l'humoriste.Toujours est-il qu'en juin 189-1.Allais, Paul Fabre, le lieutenant Ernest Dcbiève et J.Bcrthier j de Casaunau, s'embarquèrent sur la ti Touraine », alors la perle de la flotte de la Compagnie générale transatlantique.Sur le paquebot, Allais eut la satisfaction de constater que la bibliothèque contenait tous ses ouvrages, et qu'on les lisait.Un 389 390 amérique française de ses lecteurs répétait même : « C'est à guérir du mal de mer ».Nos voyageurs brûlèrent New-York pour se rendre à Montréal.Là commença pour eux une série de déjeuners et de dîners comme il s'en donnait alors dans les familles, et comme hélas ! il ne s'y en donne plus guère, vu la difficulté de recruter un personnel.Les anciens amis de l'honorable Hector Fabrc avaient tenu à recevoir son tils, et avec lui, ses compagnons.Paul Fabrc a d'ailleurs énuméré, dans ses « Notes sur le Canada », les plus connus de ses hôtes.Paul Fabrc remarque : h J'en passe, et des meilleurs, de peur que de quelque estomac débile ne s'élève ce murmure : Vous avez donc passé tout le voyage à table ! » Quoi qu'il en soit, nos voyageurs parcoururent du Sagucnay au Niagara.Allais, rappelé en France, dut rentrer avant ses compagnons, mais lorsque ceux-ci débarquèrent au Havre, il était sur le quai pour les recevoir.Allais blaguait-il quand il parlait des « deux paradisiaques mois passés au Canada » ?Je ne saurais le dire.Mais, ce que je sais, c'est que ses compagnons et lui y trouvèrent une hospitalité que bien peu de visiteurs y ont reçue.A Montréal, ils furent adoptés par une cousine de Paul Fabrc, mademoiselle Euphrosinc Perrault, qui habitait rue de l'Université avec son frère Louis, imprimeur.Louis Perrault était un gourmet, et sa secur joignait à ses autres talents, une connais-* sanec parfaite de la cuisine (elle songea même à écrire un livre de recettes, en collaboration avec A.-D.DcCcllcs, d'Ottawa, un autre gourmet).Heureusement pour nos voyageurs, le couple-Perrault avait engagé, à cette époque, un ménage français, du nom de Guéry.Madame Guéry faisait une cuisine telle qu'on me demanda de la célébrer en vers, ce que je fis, sans inspiration, et je ne me vante pas de mes strophes.Toujours est-il que grâce aux charmes de mademoiselle Perrault, qui savait s'entourer de personnes agréables, et au talent culinaire de madame Guéry, nos voyageurs curent, à Montréal, quelques agréables soirées.Ils curent la bonne fortune de rencontrer un cicérone admirable dans la personne de Louis-N.Patcnaudc, alors secrétaire de l'honorable Félix Marchand, chef de l'Opposition, et qui devint greffier du Conseil Législatif.Patcnaudc, célibataire, avait des amis partout, et avait pris goût aux visiteurs de France.Il servit plus tard de cicérone au sculpteur Paul Chcvré, qui vint avec l'architecte Le Car-donncl pour la pose du monument Champlain à Québec.Patcnaudc les introduisit dans ALPHONSE ALLAIS À HONFLEUR 391 la maison de madame Givcrnaud à Iberville.Givcrnaud était un « soyeux », Français, qui avait fondé à Saint-Jean l'établissement aujourd'hui occupé par la compagnie Bclding Corticelli.Il leur ouvrit sa maison toute grande et leur procura des distractions variées.Allais parle dans ses écrits de ses parties de pêche à la « rivière à la Bar-botte ».Je ne sais plus si dans ces premiers volumes : « A se tordre », « Vive la vie », « Rose et Vert pomme » ou « Le parapluie de l'escouade » (ainsi appelé, dit la préface, parce qu'il n'y est question ni d'escouade ni de parapluie), qui venaient de paraître lors de son voyage, Allais parlait du Canada.Je ne sais plus si sa découverte des « Mcatlands », carrières de viande situées à Artburville, province de Québec, est antérieure ou postérieure à ce voyage.Mais son attribution au maire Préfontainc de costumes en peau de pêche pour faciliter la sortie des théâtres en cas d'incendie, est certainement postérieure à son retour du Canada.Georges Auriol ayant voulu écrire sur le Captain Cap, Allais lui fit observer que le « Captain » était sa propriété cl Auriol changea de sujet.Allais lui a d'ailleurs consacré tout un volume : « Le Captain Cap, ses aventures, ses idées, ses breuvages », (qui, entre parenthèse, contient de précieuses recettes de coquetcls) où il est souvent question du Canada.Je ne me rappelle qu'une blague d'Allais au Canada : On lui présente un jour, en l'appelant le ç par demi-once Canada, Ktats-l'nis, Haivaï ou n'importe quel endroit en Amérique du .Nord non mentionne sous le no 1 ci-dessus.~( la première OIICC et ."if chaque once au delà Ij* droit do recommandation t'ajoute un turij HuinHiauCi oiu ondroiit oà «i mm et lanice ,\ AÉROGRAMMES En plus des services aéropostaux réguliers ei-dessus, il y a le service supplémentaire des aérogrammes, qui peuvent être expédiés à tous les pays à raison de Itlf chacun.Les aérogrammes ne s'envoient pas sou» recommanda lion.POSTES-CANADA LE MINISIRE DES POSTES.HON.ALU DE CÔl(, C H.M.P.LE SOUS.MINISIRE EUS TOSIES.W.J.IURNBULL .VI-A.M-lliMI-
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