Amérique française, 1 janvier 1954, décembre 1954
1954 VOLUME XII — No 6 — MONTRÉAL 50 AMÉRIQUE FRANÇAISE Revue bimestrielle C R É AT 10 N S Ll T T É RA I RES ROLAND GIGUÈRE.Saisons Polaires JEAN-JULES RICHARD.Sculpture CLAUDE HAEFFELY.Le beau monde ANDRÉE MAILLET.La vue É T U D 1: S E T C H R 0 S 1QU E S Les deux tentatives de la métaphysique par Hyacinthe-Marie Robillard, o.p.— Note sur Gauguin par Claude Mathieu.— Peggy's Cove par Alma de Chaulai.De Sylvain Garneau par Andrée Maillet.- Conscience du théâtre par Lucien Collin.— Un moraliste contemporain : Jacques Clxardonne par Louis-Philippe Robi-doux, de la Société Royale.— Souvenirs par Henriette Tassé.— Bernard Laberge, imprésario par Dominique Laberge.—¦ Trois anciens conférenciers de r Alliance française par E.Fabre-Surveyer de la Soeiété Royale.- Alain Grandbois et les jeunes poètes, une enquête de Jean-Guy Pilon et de Gaston Miron.— Réponse à une réponse.Poèmes de Paul Andrinet, Yves Trudeau, Gaston Miron et Jacques Baron-Rousseau. (ZAaquc faux U y a MONTREAL est à vos ordres pour toutes vos opérations de banque et de placement Actif, plus de $150,000,000 561 bureaux au Canada Dv chez llirl.s Ces trois mots ont une grande signification pour le récipiendaire d'un cadeau offert ilans la rameuse boîte liirks.Depuis «les generations, c'est le gage assuré de la beauté et de la qualité traditionnelle d'un article signé Uirk>.B I R K S BIJOUTIERS LA BIÈRE QUE VOTRE ARR1ÈRE-GRAND-PÉRE BUVAIT Au service des assurés de la province de Québec par ses succursales à Montréal, Québec, Trois-Rivicrcs, Shcrbroo- ' kc, Ottawa et North Bay.Son Life du Canada I AMERIQUE FRANÇAISE REVUE BIMESTRIELLE Directrice : Andrée Maillet Bureau : -'ii, avenue Arlington, VVcstmount, Montreal.P.Q.VOLUME XII No 6 DÉCEMBRE 1954 SOMMAIRE Fileuse .Paul Andrinct -102 Saisons polaires .Roland Gijjuère 403 Sculpture .Jean-Jules Richard 406 Le beau monde .Claude Haclfely 409 La vue.Andrée Maillet -III Les Jeux tentatives de la métaphysique Hyacintbe-M.Robillard, o.p.419 .\otc sur Gauguin .Claude Mathieu 426 Peggy's Cote Aima de Chantai -}2S De Sylvain Gamcau .Andrée Maillet 430 Conscience du théâtre .Lucien Collin 436 Un moraliste contemporain : Jacques Chardonne.L.-P.Robidoux 440 Souvenirs (suite) .Henriette Tassé -148 Bernard Laberge, imprésario.Dominique Labervjc 457 I rois anciens conférenciers de /'Alliance française.E.Fabre-Surveyer 469 Alain Grandbois et les jeunes poètes Une enquête de Jean-Guy Pilon et de Gaston Miron 473 Réponse à une réponse Andrée Maillet 177 Table Analytique du volume XII .479 Les manucrits sont soumis à un comité de lecture.\ji direction ne reçoit que sur rendez-vous, et n'est pas responsable des manuscrits.Les manuscrits ne sont pas retournés.Les manuscrit; doivent être inédits et porter la mention inédit.Seuls les textes inédits publiés seront rémunérés.Autorisé comme envol postal de Li deuxième classe, Ministère des Postes.Ottawa. FILE USE Pendant que la nuit tissait Son ombre future, Le jour usait son habit Sur les rues de nos villes.Tôt le matin.Il s'est saoulé de rosée Couleur de son cœur.Il s'en fut Par les rues de la ville Chantant la jeunesse A plein gosier.A la pénombre.On l'a retrouvé Dans la forêt, Gisant.Dans son habit troue.Au pied d'un arbre.La nuit tissait toujours Son ombre future.PAUL AN DR IN ET SAISONS POLAIRES Nulle flamme.Nulle chaleur.C'était la vie froide, le cœur enserré dans un anneau de glace.Le soleil avait rentré ses rayons et définitivement quitte les hommes qui l'insultaient depuis tant de temps.Ils lui avaient craché à la face, en plein jour ; ils avaient violé l'amour comme une putain, en pleine rue ; ils avaient traîné la liberté dans la boue et les fils barbelés.Les plus nobles raisons de vivre déchiquetées sous nos fenêtres et jetées aux quatre vents.L'automne, nous regardions tomber les feuilles mortes et, mentalement, les comptions parmi les vertes pour ne pas oublier la couleur de notre espoir.Au plus profond de nous-mêmes, secrètement et timidement, ondulait encore l'idée de la dignité de l'homme.Mais le centre de la terre allait toujours en se refroidissant.Nulle flamme.Nulle chaleur.C'était la vie froide, le cœur enserré dans un anneau de glace.Les yeux transpercés par les aiguilles du froid se vidaient.De tisons que nous étions nous devînmes glaçons, et tout s'immobilisait dans une terrible transparence.•103 404 AMÉRIQUE FRANÇAISE Le blanc régnait, le blanc froid.Un blanc qui cachait plus d'une plaie suppurante, de sang noir et épais.Mais en surface, à l'œil, c'était blanc.Et se figeait l'orbite, se figeait le battement des cils, se figeait le battement de l'aile dans un ciel cristallisé rouge et bas tandis que l'autre battement, celui du cœur, persistait toujours mais nous parvenait ouaté, voilé comme s'il était très loin, comme s'il s'éloignait de plus en plus de la poitrine.Ceux qui croyaient encore à quelque chose, à quoi que ce fut, restaient hagards.Ceux-là étaient perdus comme des enfants dans une gare.Ils déliraient, à la dérive.Nulle flamme.Nulle chaleur.C'était la vie froide, le cœur enserré dans un anneau de glace.Après la mort nous n'allions pas pourrir mais il eut mieux valu pourrir — laisser des quelettes bien lavés, des restes propres, sans tache ni de chair ni de sang, des os blanchis et comme neufs tels les carcasses de chevaux que l'on trouve dans le sable des déserts avec des crânes beaux comme des sculptures.Non, nous n'allions pas pourrir mais il eut mieux valu pourrir car ce qui nous attendait était pire encore : nous allions être momifiés à l'heure la plus sale, la plus horripilante de notre vie et l'image de notre souffrance conservée telle quelle durant des siècles et des siècles, reflétée et magnifiée dans le ciel en d'humiliantes aurores boréales. SAISONS POLAIRES 405 Il fallait à tout prix laisser d'autres traces de nous-mêmes que celles-là, ou n'en laisser aucune.Aucune.Et nous étions là, pris dans les glaces, à espérer un été torride.Nulle flamme.Nulle chaleur.C'était la vie froide, le cœur enserré dans un anneau de glace.Et pourtant, une seule nuit d'amour universelle pourrait tout sauver.Une seule nuit blanche d'amour et la terre est plus légère ; la mer se retire dans son lit et avec elle les bardes dont nous sommes couverts.Tout est lave.L'homme peut dormir dans des draps blancs sans craindre que son sommeil soit assassiné.Mais à l'heure où je vous parle, on voyait dans le regard même de l'homme une nostalgie de l'homme et c'est dans les yeux des animaux que l'on retrouvait cette douceur qui vous fait vous arracher du sol et planer dans l'air limpide, en proie à l'extase du rêve vécu en chair et en os.La Heur aussi, malgré tout, gardait ses pétales et, après leur migration les hirondelles nous revenaient comme s'il y eut toujours un printemps.Silencieusement, nous cherchions un nouvel horizon où prendre pied pour re-vivre, pour tout recommencer, tout ré-inventer à partir de nous-mêmes.ROLAND GIGUÈRE SCULPTURE « La sculpture est faite pour être vue avec les yeux des mains », disait souvent André Pouliot.Ses exhibits devaient alors se trouver sur des comptoirs dont le panneau formait un appui facile et normal pour le coude.Sous sa directive, car on n'aurait pas pensé à tant de dilettantisme, on pouvait goûter profondément toutes les joies de son art triplement communicatif.Cette fois, il présentait des motifs dont la ligne fuyante évoquait soit l'élégance d'un voilier, soit la courbe infiniment plus esthétique d'une forme humaine.La beauté de la forme humaine le hantait.C'est pourquoi il répétait à tous : « Je suis dégoûté de mon physique ! » Sans doute était-ce en lui le sens de la plastique qui lui donnait cette préoccupation.Comme sculpteur, il ne se sentait pas le courage de se prendre pour modèle.Pourtant un vague sourire empreint de fiel et de miel errait sur ses lèvres à l'énoncé de telles paroles.Le miel, en prenant connaissance de notre doute à l'égard de la déclaration.Le fiel, pour la même raison.11 est vrai qu'il était trapu, robuste et de taille moyenne.Sa corpulence lui donnait plus l'allure d'un costaud que de l'homme raffiné, malgré ses efforts de se tirer à quatre épingles pour plaire aux femmes.11 se serait sans doute voulu fragile parce que l'art est une quintessence en verre si délicat que le moindre souffle peut le fêler.Ou encore que la manifestation du beau traîne avec elle la même menace que celle du flanc d'une montagne que le moindre soupir peut faire déferler en avalanche.Les blonds cheveux bouclés coiffaient un teint respirant la fraîcheur et la santé.Le nez busqué, hérité de quelque ancêtre mérovingien et où saillait légèrement le cartilage, aurait pu nous faire croire qu'il s'adonnait au pugilat, ce qui était faux puisque le rêve et la douceur habitaient en lui.Les narines frémissaient dans le vent doucement coulé sur le galbe des objets drapés de splendeur et imaginés dans son esprit.L'imagination n'était plus nébuleuse comme toutes les rêveries puisque nous avions devant nous, à portée de la main, le résultat d'une pensée magique incarnée dans la matière.•100 .mti.i'ï nui: 407 Ensuite cm regardait les lèvres, désabusées peut-être, dont les commissures tombaient vers l'attitude nostalgique qu'il se plaisait à entretenir en lui, même devant le succès.Des lèvres semant des mots persuasifs et des idées plus précises encore.Si on semblait ne pas croire que la sculpture est laite pour être vue avec les yeux des mains, il n'y avait qu'à se rendre compte par soi-même.On approchait la main vers l'objet d'art.On regardait les lèvres d'André pour saisir un autre mot d'encouragement, car l'expérience nous gonflait d'émotion.Sous son exhortation, on se décidait à commettre le geste tant attendu et qui apporterait la preuve de ce qui était avancé.Enfin, la récompense était là.palpable et si réelle qu'en mesurant l'intensité de notre réaction, ses lèvres perdaient toute leur amertume.Le scintillement des yeux lançait des éclairs à travers ce qu'on pourrait appeler la sculpture des traits.Pourquoi parler ainsi de ces yeu.x couleurs d'amande et brillants comme d'autres pierres précieuses après avoir décrit les autres aspects du masque'.' Parce que les lueurs des yeux se fixaient au menton fléchissant à force de supporter le poids de cette masse statuaire.L'enluminure du faciès ne pouvait pas se désassimilcr de l'ensemble qui plongeait dans les épaules.Les épaules sombraient facilement lorsqu'il s'appuyait les coudes en se les rentrant dans le refuge de la poitrine et c'est alors qu'apparaissaient les mains.Des mains aux gestes méticuleux.Aussi propres à mouler la glaise, à ronger dans la chair d'un bloc d'érable qu'à laisser couler la fusion des poèmes.Des mains qui avaient des yeux dans la paume, des antennes au bout des doigts, de la force dans le comportement et de l'éther dans l'attitude.Mains inquiètes de leur destinée à tailler le pittoresque à grands efforts.Mains suintant l'anxiété de la création, humides de la tâche ingrate de satisfaire toutes les exigences, parfois sertissant une perle tombée du front dans l'ardeur du travail.Des mains inquiétantes.Des mains doutant de leur droit d'exister parce que l'existence en implique d'autres et qu'il n'est pas toujours facile d'en l'aire germer. AMÉRIQUE FRANÇAISE surtout si le nouvel objet ne doit être qu'une maquette des choses animées.Mains inquiétantes et révoltées qui refuseront d'agir si l'impuissance à plaire les paralyse.Mains inquiétantes avec leurs yeux invisibles et leur sourire qui tremblote entre les doigts pour se réfugier dans la manche, cette chambre noire des révoltes, ce four des inspirations dormantes.Dans les derniers temps, il ne créait plus.Les mains étaient devenues aveugles, les doigts sourds jusqu'aux coudes, du moins aveugles et sourds à sa légende de l'inspiration.Ht une nuit, un dernier enthousiasme s'est emparé de lui contre son gré.Un fatal ornementiste lui a figé l'éclat des yeux, l'abondance des lèvres et lui a appliqué sur l'ensemble des traits une couche d'albâtre.Les mains n'ont pas essayé de dégager la ligure de ce déguisement de carnaval.Les cheveux blonds se sont un peu éméchés avec les dernières sueurs, le ne/, a palpité en vain.Les mains sont devenues inquiètes et ensuite inquiétantes.La sculpture était terminée.JEAN-JULLS RICHARD F AN TA I SI E Patinant Sur la surface enneigée De tes yeux, J'écris le mot « ciel » En tournant sur moi-même.Le vent du retour Balaye tout Et tes yeux redeviennent Une surface enneigée.PAUL ANDRINET. à Gaston M iron.LE BEAU MONDE Une tache d'ombre parcourt mon sang.Tant de nuits égorgées dans la victoire des routes, dans l'ornière des hais la roue du plaisir grince.Les fêtes aux portes de la ville comme un cirque de gloire dans mes jambes ; une tache d'ombre apportée par le vent Se pose sur une branche sur la femme dont le visage respire les pins des espaces et du temps que la pluie ne peut atteindre.Mon pays d'ombres où la feuille ne pourrit plus où la voix cueillit comme un fruit dans la calme chaleur des mots se gorge de toutes les attentes de l'amour.Ma vie plantée de fines parcelles d'espoir éclatées dans mes existences que le sang privé d'écho supporte.démantelées.pour ce règne d'images et d'animaux malades de barques perdues corps et biens, de souvenirs enfin dévorés.Je suis certain de vaincre èi force de tourner sur la piste de mes prisons Sous les nuages ou dans la rue.toujours je chercherai ces images, les partages et les colères du sang.Claude Ilaejfely 400 NOTE SUR LA VIE RECULÉE par ROLAND GIGUÈRE Le poète s'acharne à maintenir présente à ses cotés la vie qui lui est sans cesse reculée.On écrit, comme on voyage, pour se trouver, prouver ses raisons de vivre et d'espérer dans un monde par trop souvent saumâtre.Le miroir de la poésie reste peut-être le seul où l'homme puisse voir une image qui soit véritablement la sienne et c'est là justement ce que plusieurs craignent et fuient, la rencontre avec soi-même s'avéranl parfois assez pénible.Claude Haclïely est un de ces poètes qui savent la forces des mots subitement libérés de leur gangue quotidienne.C'est du choc des mots que naissent ses poèmes avec des résonnanecs intérieures profondes pour ceux dont la sensibilité est en éveil, en état Je recevoir.Les poèm.s de « La Vie Reculée » de Claude HaefTely témoignent d'une sensibilité à fleur de peau.On y retrouve, tout au long du recueil, l'ombre de la ville, cet inextricable labyrinthe où le poète tient l'équilibre entre l'état de veille et le rêve et où, alternativement, le poète se perd cl se retrouve, s'y perd volontairement pour mieux se retrouver, seul parmi la foule, la pire des solitudes.« La poésie n'a plus cours sur terre ;c gardien et qu'il y a beaucoup d'anges au ciel.Cela ne se peut pas puisqu'ils ne pourraient se tenir en l'air, i) l'n autre jour, comme on avait amené les petites voir un mort, cela l'avait intriguée et elle me dit : « Tu sais, je vais mourir avant toi et tu ne viendras au ciel que longtemps, longtemps, après moi.I£sl-ce que je te reconnaîtrai?» N'est-ce SOUVENIRS (vill) 45» pas étrange?Je n'avais que ving"t-sept ans lorsqu'elle est morte.Les enfants ont tics intuitions étonnantes.1311e n'avait jamais été malade et elle mourut six mois après m'avoir dit cela.Emile Fag"uct dans Philosophes et Moralistes raconte qu'une enfant de sept ans, à qui on enseignait le catéchisme, demanda : « Et Dieu, qui est-ce qui l'a fait?» Une amie a une petite nièce qui lui posa la même question au moment de s'endormir.Elles ont touché la grande énigme, question que bien des philosophes se posent.Une autre fillette de six ans de la même famille à qui un prêtre demandait : « Combien y a-t-il de personnes de la Sainte Trinité?Trois, dit-elle.El qu'a fait Dieu le Père?Il a créé le monde.Et le Fils qu'a-t-il fait?, ajouta-t-il.Il est mort sur la croix pour nos péchés.Et le Saint-Esprit.11 n'a jamais rien fait, répondit l'enfant.» 11 est difficile de démontrer son action dans le monde.Après la mort de ma jeune fille, en 192t.une amie paya mes dépenses à Old Orchard Beach, mais ma douleur jetait un voile sombre sur tout, puis tout y est si changé.Il y a un bowery en miniature, c'est trop bruyant et au Old Orchard House où j'avais passé des jours si heureux, mon oncle Alfred Lionais, qui s'y retirait avec sa jeune femme, me dit : « Je suis le seul Canadien français, il n'y a que des Juifs ici.» La seule chose qui m'intéressa fut une envolée en aéroplane.Comme la piste était sur la grève et que la marée était toujours haute au moment du départ, ce n'est que le dernier jour que je pus monter.En 1925, les appareils étaient primitifs.J'étais assise en avant du pilote et j'avais un casque en cuir pour assourdir le bruit du moteur.On chargeait $5.00 pour cinq minutes.J'étais tellement enthousiasmée que je faisais signe au pilote de monter plus haut.Nous avons survolé Pine Point et les environs d'Old Orchard Beach, un trajet de vingt minutes et il ne me demanda que le prix convenu, So.OO.En descendant, il me dit : « Do you want your money back?» Je répondits : a I g"ucss not, take mc back to Montreal.» Nous sommes montés à deux mille pieds.Les autos mc paraissaient de la grosseur d'une fourmi et les grands hôtels comme des jouets d'enfants.Depuis le jour où le comte de Lcsseps évolua en avion au-dessus de Cartierville devant la foule émerveillée, qui l'acclama avec frénésie, j'avais toujours caressé le projet d'une envolée en avion.Ce jour-la j'ai enfin réalisé ce désir.C'est réellement, à vol d'oiseau, que j'ai vu la terre et la mer.J'en ai gardé une impression ineffaçable. AMÉRIQUE FRANÇAISE C'est la manière la plus agréable et la plus rapide de voyager.Pourtant j'ai parcouru la campagne sur des chevaux paisibles et sur des coursiers fringants ; j'ai vogué dans un yacht à voiles, mollement bercée par la brise ; j'ai fait du riO milles à l'heure dans un yacht de course ; du SO milles en automobile, mais je n'ai jamais eu cette sensation de bien-être que m'a donné cette ascension dans les airs.C'est une détente de tout le système nerveux, on aurait cru le contraire.Il faut en faire l'expérience pour être convaincu qu'on ne ressent aucune vibration, l'air ne semblait pas offrir de résistance et si je n'avais vu se dérouler le paysage je n'aurais pas su que l'avion était en mouvement.On avait essayé de m'effrayer en disant que la descente était désagréable.La montée et la descente ne donnent pas de sensation pénible.L'aviateur m'a dit qu'il n'y a de sensation désagréable que lorsque l'avion descend trop rapidement.Comme la grève lui servait de champ d'aviation l'espace ne manquait pas.Nous avons atterri sans aucune secousse.C'était la première envolée de la semaine car la pluie et la marée avaient empêché les avions de quitter l'aérodrome.Deux avions s'apprêtaient à monter mais je fus la seule à partir.Ce n'est que lorsque je fus revenue saine et sauve que parmi la foule, qui est comme les moutons de PanurgV, quelques-uns se décidèrent à risquer une envolée.On m'a demandé si le vrombissement du moteur m'avait incommodée.Chose curieuse, à peine avions-nous quitté la terre que je cessai de percevoir ce bruit, pourtant j'étais sur le siè^c de l'avant, tout près du moteur.Les ondes sonores sont-elles brisées par l'hélice et les vribations du son ne sont-elles perçues que par les gens sur terre, qui pourtant les entendent de loin?Ltais-jc trop intéressée pour le remarquer?Mon casque en cuir devait amortir les sons.Au iMcnt Blanc, où l'air est rari-fié, un coup de pistolet, dit-on, ne fait pas plus de bruit qu'un coup de fouet dans la plaine.Je suis montée seule avec le pilote, je n'ai donc pas été distraite par des gens nerveux.C'est un sport divin que je conseillerais aux neurasthéniques, ils ne pourraient faire autrement que de s'oublier devant l'immensité du spectacle.A deux mille pieds, en regardant en bas, je fus étonnée de ne pas avoir le vertige.C'est un monde nouveau qui s'offre à notre ravissement.Lorsque l'avion quitta la grève je n'eus aucun serrement de cœur, j'avais une âme nouvelle d'où la crainte était bannie.Il me semblait avoir des ailes : les oiseaux sont les plus privilégiés des vertébrés.J'ai eu la sensation de n'être qu'un esprit dé- SOUVENIRS (vill) 453 i$a£é de la matière : c'est une volupté idéale ! Je comprends maintenant l'attrait irrésistible que possède l'aviation, malgré les dangers auxquels elle expose ses fervents.Je m'en irais ainsi dans un autre monde que je n'en serais pas surprise.De là-haut que la vie semble mesquine et vulgaire et ce quatrain de Baudelaire vient naturellement sous ma plume : Derrière les ennuis et les vastes chagrins Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse, Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse S'élancer vers les champs lumineux et sereins ! Depuis mon envolée, je n'ai plus qu'un désir, c'est de remonter, mais cette fois en hydravion, pour un long voyage.Lorsque je quittai l'hôtel pour me rendre à l'aérodrome, un monsieur me dit : « Si vous ne revenez pas, jetez-nous votre manteau comme le prophète Elic.11 Comme lui j'aurais voulu poursuivre ma route à travers l'espace, vers l'inaccessible azur, là où commence le monde, là où il finit, mais l'éternelle énigme reste la même, nul ne peut la sonder ! Rien jusqu'à présent ne m'a donné une impression aussi intense d'Infini ! Ce n'est qu'avec regret que l'on reprend contact avec la vie ordinaire.J'étais à Ottawa lors de la visite triomphale de Lindbcrg, en 1927, où je faisais partie d'une délégation de la Société des auteurs.Dans le groupe des avions, l'un des pilotes lit une chute fatale.Lorsqu'on emporta dans un train sa dépouille mortelle, Lindbcrg suivit le char qui la contenait en jetant des fleurs et cela à perte de vue.Lorsque je fis une bronchite capillaire, mon médecin, le docteur Antonio Barbeau, si regretté de ses clients et de ses confrères et amis, me dit : « Comme j'ai plusieurs clients au Sanatorium Prévost, il me sera plus facile de vous voir tous les jours.» Car il fallait m'appliquer des ventouses soir et matin pour empêcher les suffocations si pénibles.Lors de la construction des hôtels à Saint-Gabriel de Brandon comme toutes les chambres du Manoir du Lac étaient retenues, je dus losjcr à un autre hôtel où la nourriture laissait à désirer et si mal tenu que la plupart des pensionnaires voulaient aller au Manoir du Lac aussitôt qu'il y aurait des chambres de libres.J'étais dans le même cas, mais ne voulant pas prendre de risque, je demandai au gérant de me donner une chambre, en attendant, dans un châlet près de la grève où il n'y avait que des jeunes gens de bonne éducation.Le matin je me levais à sept heures pour faire mes exercices 454 de culture physique sur la ${rèvc avant que les gens du Manoir se lèvent.Mais le dimanche, j'oubliai qu'on se levait vers sept heures et ce fut un éclat de rire dans chaque fenêtre.Je devais ce jour-là avoir une chambre au Manoir et les amies et amis devaient, m'a dit le gérant, déménager mes valises et fleurir ma nouvelle chambre pendant l'après-midi car mon beau-frère, Victor Tassé, venait me chercher tous les dimanches pour prendre le diner chez lui.La jeune fille, dont je devais occuper la chambre, eut peur d'un orage qui s'annonçait car clic retournait à Montréal dans son auto.On demanda la clef du cbâlet où j'avais fait un mannequin avec mes oreillers que j'habillai avec mes vêtements et tenant une valise dans chaque main pour me venger de leurs ricanements du matin.Apercevant le mannequin, on résolut de venir chez mon beau-frère pour me l'apporter.Les amis cl les pensionnaires avaient réquisitionné l'autobus et tous les autos des pensionnaires de l'hôtel.Après le souper, comme nous étions sur la véranda, en entendant les sirènes, ma bclle-sccur et moi nous disions : (( C'est une noce de campagne », mais qu'elle ne fut pas notre surprise de voir la parade s'cng'ag'cr dans le chemin des autos qui conduisait à la maison avec mon mannequin en évidence et en chantant une AMÉRIQUE FRANÇAISE poésie que le docteur Nolin avait composée : Madame Tassé-lin a-t-assez De son cbâlet De nécessité.C'est une femme charmante Qui possède une âme innocente.Bile a l'âme d'un vrai poète.Elle répond au joli nom d'Henriette.Nous savons tous qu'en ce moment Elle est à publier un livre.11 importe qu'on la délivre Qu'on la délivre absolument.Nous allons la changer de bâtisse Pour qu'elle puisse faire ses exercices Et remuer du tic au tac Sans craindre de tomber dans le lac.Les couplets étaient sur l'air : « C'est une famine charmante » de l'opérette Fifi et le refrain sur l'air de la Marche nuptiale de Mendelssohn.Lorsque le docteur Nolin retourna à Montréal, je rédigeai l'adresse suivante que je lus lors de son départ avec sa femme et sa fille Alice : Si les cheveux ont dégarni son front Les ans n'ont pas dégarni sa cervelle.Il a tout de même l'ccil vif et bon SOUVENIRS (vin) Car il sait encore admirer les belles Lon, Ion, Ion, Gai luron.Quand le docteur Nolin va au bain, Il a l'air serein d'un Bénédictin1.S'il en a le savoir, fort heureusement Il n'en a pas le tempérament Lon, Ion, Ion, Gai luron.C'est un poète dont la verve si facile Fait les délices du plus dilh-cile.Et chacun gardera bien longtemps Le souvenir de ce joyeux temps.Lon, lon, Ion, Gai luron.Connaissant son gout pour l'art musical Nous aurions voulu mettre ce madrigal Sur un air joyeux et agréable Plutôt que triste et lamentable.Lon, lon, lon, Gai luron.Mais sondant le fond de notre eccur, Pour bien rendre notre immense douleur C'est un requiem qu'il aurait fallu 1 Su robe Je chambre était brune et attachée avec une corde blanche.'155 Mais l'art de Mozart nous est inconnu.Lon, lon, lon, Gai luron.De sa charmante et aimable compagne Qui fut des nôtres à la campagne, De ce bref et court moment Nous garderons un souvenir touchant.Lon, lon, lon, Gaie luronne.Sa fille, Alice Est une artiste Dont le pinceau Peint de si jolis tableaux.Lon, lon, lon.Gaie luronne.Au docteur on oflrit un bouquet de légumes disposés en bouquet colonial, avec de longs rubans blancs, auxquels on avait attaché des branches de persil.A Mme Nolin on offrit un joli bouquet de corsage.A sa tille, Alice, on offrit un blanchissoir attaché avec un chiffon sali.La jeune fille qui le lui offrit, lui dit que c'était pour finir son tableau (cette toile était plus petite que le blanchissoir).Elle cherchait souvent des chiffons pour essuyer ses pinceaux, c'est pourquoi il y avait un chiffon.Mlle Nolin est aussi un sculpteur remarquable.Il y eut une kermesse au profit de l'église de Saint-Gabriel de Brandon et comme un paysan avait donné un veau que l'on fit tirer au sort, les messieurs du •156 AM ÉRIQUE FRANÇAISE Manoir du Lac prirent des billets au nom d'une de mes amies, qui est célibataire, espérant le lui faire gagner mais ils furent désappointés.Après la grand'mcssc, le lendemain, ils demandèrent au docteur Aldéric Laurendcau où ils pourraient emprunter un veau pour quelques heures.Il leur dit : « Il y a une femme tout près d'ici qui a un veau qu'elle dorlote comme un chien et qu'elle tient bien propre mais je crains qu'elle ne veuille vous le prêter.» Après bien des pourparlers, elle consentit.Pendant le diner quelqu'un vint dire à cette personne qui était à ma table : « Cn vous demande sur la véranda.» Sans se douter de rien, elle s'y rendit, et qu'elle ne fut sa stupéfaction lorsqu'on lui dit : « Vous avez gagne un veau à la kermesse et le voici.» Elle s'écria : « Que vais-jc cn faire?» Je lui dis : « Attachez-le à la clôture et il broutera l'herbe, vous n'aurez qu'à lui donner du lait et de l'eau.» On lui avait mis des pompons à chaque jambe cl un collier fait cn laine de couleur, puis on l'avait monté sur la véranda.Alors tous dirent, il faut votre photo avec le veau.Comme clic en avait peur, pourtant il était bien inoffensif, elle me dit : « Restez près de moi », c'est pourquoi je figure sur cette photo.Le temps s'écoulait gaiement et j'ai gardé un souvenir des plus agréables de ce séjour à Saint-Gabriel.A la messe de neuf heures, le dimanche, nous avions du beau chant ; c'était Victor Brault qui dirigeait le cheeur de chant dont les solistes étaient : Cédia Brault, le docteur Maurice Hudon, M.Monday, Arthur Laurendcau.Sa femme touchait l'orgue.M.Monday célébra la même année ses vingt-cinq ans comme soliste à Saint-Lcuis-dc-Trancc, à Montréal, ses vingt-cinq ans de mariage, autant comme employé-dans la même compagnie, autant comme propriétaire de sa maison : drôle de coïncidence.Il avait un beau yacht et tous les soirs il promenait les amis et amies sur le lac Maskinongc qui a neuf milles de circonférence et trois milles de largeur.Le soir ceux de mon âge jouaient au bridge et les jeunes dansaient.Le samedi il y avait un orchestre.On faisait des excursions dans les environs dans des charrettes.Mon neveu Guy Tassé donna un Barn Dance dans une salle décorée de foin et de paille, avec des harnais suspendus ici et là ; on était éclairé avec des fanaux et les invités étaient tous costumés en paysans.Mon neveu avait à sa cravate un gros diamant figuré par une petite ampoule électrique qui s'allumait et s'éteignait, ce qui était ingénieux.On dansa des gigues et des rigodons et il y avait un violonneux.Le plaisir et l'entrain des jeunes étaient cemmunicatifs.(ouvantu .3 Post-Mortem.23S pays do l'oubli.3• comtes français dans |« Saskatchewan.30(1 Roqui 1 ii-iine.Robert de Une Cpoquo héroïque 10S0-I090.115 Naissance ilu iMitrlotlsmc canadien.200 l'hantai.Aima de < lollin, Lucien Fabre-Survcyor, K.taberge, Dominique j^aKorrlfirc, Philippe MÉMOIRES ET CHRONIQUES Peggy's Covo.-,2S Conscience du théâtre.130 Un perro(|uet légataire et sa maltresse.•>{> Ce que fui la rue Dorchester .133 Pondant le diner ft Madame Donalda.211 .Millions,.Allais à llonllctir.3S0 Trois nnciens conférenciers du l'Alliance Française.400 U.ruant Labergo, Imprésario.457 Du coté de chez llosner.51 llourrages de crâne.302 ¦170 .jSo AMÉRIQUE FRANÇAISE Lamontagno, C.-O.Notre passé musical.it-'.l'Ui Letellicr do St-Just, C.Sylvain el I.-* couleuvres.'J'JH Mathieu, Claudo Not.' sur Gauguin.ti'tl Tard Louis-Martin Kl/.'ar Soucy le classique >!s !).• Sylvain Cannait.130 M Iron, i ïaston & Pilon, Jean-Gu) Alain Grandbois ol les jeunes poètes une enquête.tT.'t Pilon, Jean-Guy Notes sur trois romans.iKts Pinsonnoault, Jean-Paul Pour une conception clirétlenno, adulte du roman.Hi3 Robidoux, Ls-Phllippc l n moraliste.itontporaln : Jacques Cliardonne.440 PHILOSOPHIE ET MORALE Collltt, Lucien Ixrttro.131 Lettre sur Gabriel Marcel.108 A uni- Jeune lllle.l!Sfl Pinsonnoault, Jean-Paul Prélude à un dialogue.293 Robillard, Il -M.up.Jacques Lavigno ot l'inquiétude humaine.106 Les doux tentatives do la métaphysiquo.410 REVUE DES LIVRES Cartier, Georges Hymnes, Isabella.150 Ccrbclaud-Salagnac, G.i n hivernagoft Stadaconé.150 Charpentier, Gabriel Ledit do l'enfant mort.-tu Choquottc, Adricnno 1-a nuit no don i>as.15-1 Choquctte, Robert Suite marine.U>7 Desrosiers, Léo-Paul Les opiniâtres.'-iis G an) eau, Salnt-Dcnya Journal.200 Bénault.Gilles Totems.156 ll.-rt.l.François Claudine el les écuolls.154 Jurv.Wilfrid Saint.-Mari>' Among lin- 11tirons.77 LaFcrricro, Philippe Philtres et poisons.157 I-ivo|r.Carmen Saisons do bohfimo.353 LcXormand, Micltcllo Autour do In maison.i.r>"> l.«\s Krrits du Canada Fram;aLs.340 Les Guides Mich, lin.7(1 l'.-rri.-r.Luc I>
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