Amérique française, 1 janvier 1955, Vol. XIII, No 4
VOLUMK XIII - No a ~ MONTRÉAL - 1955 AMÉRIQUE FRANÇAISE REVUE LITTERAIRE S ( > M MAI R /.' ROLAND GIGl ÈRE .AW LLOYD IIAMI.YN IIOMDEN ./.,.comfrfiie romanlfcfiie JACQIIES MR Al ILT .Noies sur le langage ROBERT DE R( )( )\ 'l-'.MRI 'NE .Oeu v épisodes de noire histoire JACQUES EERRON .Six petits tontes l'Ai IL TOI LIN .Chat un son amour ANDRÉE MAILLET .Los Montréalais ADRIEN TIIERK) ./ .«1 luilinc ilnns I œuvre de Marie Le hranc MICHEL Dl'LLY ./.,es manuscrits tic lo ruer Morte JACQUES SOUSTELI.E .Lettre iovi;> Dans votre budget personnel ou familial, faites la part clc l'épargne aussi large que possible.Dès que vous touchez quelque argent, commencez par prélever tout ce que vous pouvez mettre de côté.Déposez-le tout de suite à votre compte en banque.C'est le meilleur moyen d'éviter les dépenses inutiles.Actif, plus de $550,000,000 S70 bureaux au Canada lh> vhvz Mr lis Ces trois mots ont une grande signification pour le récipiendaire d'un eatleau offert dans la fameuse Itoilc Mirks.Depuis des générations, c'est lr gage assuré de la Itcaiilé cl tic la qualité traditionnelle d'un article signé Birks.B I R K S IHJOl TIE A paraître bientôt Les .Montréalais par Andrée Maillet Au service des assurés de la province de Québec par ses succursales à Montréal, Que-bec, Trois-Rivicrcs, Sherbrooke, Ottawa et North Eay.Sun Lifo du Canada AMÉRIQUE FRANÇAISE REVUE LITTÉRAIRE Directrice : Andrée Maillet Bureau : 28, avenue Arlington, Weslmount, Montreal.P.Q.VOLUME XIII — No 4 — 1955 S O M M A I R E Miror .Roland Giguère 3 Le comique romantique .Lloyd Hamlyn Hobclen 10 Notes sur / langage .Jacques Braull 25 Deux épisodes de l'histoire au Canada .Robert de Roqueurunc 28 Six pel ils contes .Jacques Fcrron 46 Chacun son amour .Raul 1 oupin 57 Les Montréalais .Andrée Maillet 116 La nature (htns l'œuvre de Marie Le Franc .Ad rien 1 liério 141 Les manuscrits de la mer Morte .Mirliel Dupuy 166 Lettre d un intellectuel à quelques autres à propos de l'Algérie.Jacques Soustcllc 175 Le drame de Marcel Proust .Philippe Galli 185 Après le départ de la Comédie française.I'.Fabrc-Surveyei 185 Uimmigration française au Canada .Claude I laeflely 1Q3 L'air de vérité : Ozias Leduc à Saint lliluire.197 /.« mort planait sur la ville.Alan 1 lorir 19g Lettre à Molette.Sylvain Garnenu 204 Sommaire des volâmes 7 - S - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 .207 Les manuscrits ne sont pas retournés.Ils doivent porter la mention inédit.Autorité comme émoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa. LE SERVICE DE CINÉ-PHOTOGRAPHIE de la province de Québec Le centre de distribution de films d'information et d'enseignement en i6mm.le plus actif et le plus efficace au Canada UN ORGANISME DE L'Office Provincial de Publicité de Québec MIROR ou l'homme de cellule (extraits) I Miror, vu de dos, avait l'aspect d'une noble chaîne de montagnes ; vu de face, c'était une forêt défrichée, mise à nue par des années de luttes intestines.II Miror, c'était aussi une porte battante : il suffisait d'y jeter un coup d'oeil pour voir tout son intérieur étalé par terre, sans pudeur et sans défense.III Pour le tirer du rêve qu'il habitait durant les noires saisons, il aurait fallu une réalité foudroyante, capable de faire pâlir les plus obscures nuits qu'il avait vécues en plus de celles qu'il voyait venir.IV Il en revenait toujours à ce qui le déchirait, aux longues griffes qu'il alimentait comme un ver solitaire et qui, en retour, lui lacéraient les entrailles.Miror attendait patiemment le jour où il pourrait s'ouvrir le corps et secouer ces griffes au grand air.V Sa maison, sa prison, son jardin, le lieu qui, chaque jour, voyait sa tête rouler sur la braise, qui entendait les mugissements de son cœur avant l'éruption, ce lieu sacré et maudit, c'était ce que l'on appelle encore aujourd'hui la Terre.3 •1 AMÉRIQUE FRANÇAISE VI Dans ses moments de loisir, Miror s'amusait à dessiner des miroirs.Il se servait des plus petits pour réfléchir les lignes de ses mains et détruisait les autres au fur et à mesure de leur apparition de crainte qu'ils ne lui échappent et en viennent à lui renvoyer le blanc visage de sa solitude.VII Il avait souvent l'impression de vivre dans une horloge, il lui arrivait même de se confondre avec le mécanisme.Miror se mettait alors à tourner et à crier les heures comme un condamné à mort.Cela pouvait durer une journée entière, à minuit, il s'effondrait, épuisé, détendu comme un ressort.Mais la dernière heure reculait.V1H Il lui fallait cent fois revenir sur ses pas, toujours la mer dressait devant lui son rideau de dagues, lui opposant l'image de ruines qui hantaient sa mémoire : pierres vacillantes de sa pauvre cervelle noyée dans une eau noire.Pour toute défense, Miror ne possédait qu'un minuscule coquillage broyé mais qui, par contre, contenait dans ses parcelles tout son sang bouillonnant.IX Par un matin gris et poussiéreux, Miror se leva et entreprit d'escalader la montagne.De petites lumières jetaient leurs feux autour de lui, petites lumières d'hommes perdus, morts en pleine ascension.Etrange obsession de vouloir toujours aller plus haut.Miror, lui, voulait simplement de l'air pur. I R O R 5 X Un petit animal à lout instant s'introduisait dans sa cellule et le faisait douter de ses propres paroles.Cet animal lui déchirait les chairs.Miror, pour se protéger, se retranchait dans de longs silences mais alors l'animal hurlait, hurlait jusqu'à ce que Miror, n'en pouvant plus, se mette lui aussi à hurler comme un chien.Vingt fois, cent fois Miror avait lancé le petit animal dans la nuit mais toujours il en était ressorti indemne, plus vivant, plus redoutable que jamais.Lev animaux nés de la nail montrent des dents blanches, acérées, prêtes à mordre les mains les plus douces.Très peu connaissent cette faune nocturne, ceux qui la connaissent portent tous de profondes i it a trices.XI Il le savait.Un navire à la dérive finit toujours par échouer sur le rivage tranquille d'une île verte et par son flanc entr'ouvert pénètre l'eau qui.doucement, comme chez elle, s'allonge dans la cabine du capitaine et s'endort.Miror savait la douceur de la dérive et la caresse de l'eau reconnaissante ; souxent il se surprenait à louvoyer dans sa cellule.XII ttrange Miror.Comme cette habitude qu'il avait de regarder dans la tête de son voisin.Quand quelqu'un s'approchait trop près de lui, Miror aussitôt lui prenait la tête, la scalpait et regardait un moment comment cela se passait à l'intérieur : sa curiosité repue, il replaçait gentiment le couvercle, le tout sans que l'autre en ait connaissance, en un clin d'oeil.La nuit venue.Miror échafaudait des hypothèses sur les diverses têtes ouvertes pendant la journée.Il calculait, éliminait. 6 AMÉRIQUE FRANÇAISE comparait, étudiait puis, s'attardant à une seule en particulier, en faisait une synthèse complète, découvrait le plus petit dénominateur commun, le quotient, le centre de gravité, l'axe de giration, le C.Q.F.D., alors seulement il s'endormait.XIII S'il lui venait l'idée (l'idée chez lui était aussitôt suivie de sa réalisation) de verser de l'eau dans une vitrine de restaurant, celle-ci devenait vite un immense aquarium et les gens à l'intérieur se mettaient à nager, cherchant la sortie.Mais Miror barricadait alors portes et fenêtres, les nageurs d'occasion, se voyant ainsi condamnés à la natation à perpétuité, se résignaient et regagnaient finalement leurs places respectives non sans se demander à quel genre de fou ils avaient affaire.XIV Il fallait beaucoup de courage pour entreprendre ce voyage.Miror l'entreprit pour changer d'air, pour être ailleurs.Quand il arriva dans la ville, il fut étonné de se sentir tout de suite chez lui.« A quoi bon voyager ! » dit-il.N'ayant pas de boussole, la forêt encerclant la ville et le voyage s'étant fait de nuit, Miror avait tout simplement décrit un grand cercle, et, comme un boomerang, était revenu à son point de départ, sa ville natale.C'était à recommencer.XV Pour se délasser, Miror aimait aussi assister aux luttes intestines de ses voisins, son sport préféré.Les spectacles étaient très mouvementés, pleins d'imprévu, de hardiesse et de brutalité.Spectacles déchirants, très épuisants, autant pour les spectateurs que pour les gladiateurs.Miror sortait tout en sueur de ces représentations, troublé, fiévreux, nerveux et craintif. M I R O R 7 XVI Miror avait apprivoisé une goutte d'eau.Quand il parlait, celle-ci roulait sur ses lèvres, s'accordant au rythme de ce qu'il disait ; parfois elle se logeait au coin de son œil et demeurait là, immobile, jusqu'à ce qu'il ferme les yeux.La nuit quand il dormait, la goutte d'eau virevoltait sur son front, excitée par ce qui pouvvait se passer derrière.Elle vécut ainsi longtemps avec Miror reflétant tour à tour ses joies et ses angoisses jusqu'au jour où, devenant ambitieux, Miror résolut d'apprivoiser une rivière.La goutte d'eau fut noyée.XVII Quant à la rivière, Miror ne put réussir à l'apprivoiser ; elle entrait dans sa chambre, bouleversait tout, donnant à la pièce l'aspect d'une plage battue par une mer en furie.S'il sortait avec sa rivière, Miror causait partout de terribles désastres : sa rivière noyait des enfants, créait des inondations, propageait des épidémies, c'était un fléau.La municipalité interdit dès lors la domestication des rivières et Miror dut abandonner la sienne.XVIII S'il disait « Bonjour ! » à quelqu'un, l'interpellé se retournait et demandait d'un air méfiant : « Que voulez-vous dire par là ?» Aussi Miror parlait-il souvent seul, pour lui-même, c'était là l'unique façon de dire ce qu'il voulait sans avoir à donner d'interminables explications.XIX Miror était appuyé au mur, ce même mur qui depuis toujours cernait sa demeure, infranchissable muraille de Chine.Un train passait à l'horizon (un double horizon qui servait de rails à ses voyages imaginaires).Miror eut soudain le goût de partir.Il écrivit sur les pierres du mur — en grandes lettres blanches 8 AMÉRIQUE FRANÇAISE comme jadis au tableau noir de l'école — les noms des pays et des villes qu'il voulait visiter, puis il descella quelques pierres et passa son corps par la brèche.De l'autre côté, c'était le vide ou son équivalent : un passé anémique et nuageux.Il se retira, reposa les pierres et se remit à écrire dessus mais cette fois pas seulement des noms de pays et de villes mais des dessins fouillés dont il poussait les détails à l'infini, il dessinait tout : les maisons, les rues, les habitants et même l'intérieur des maisons et l'intérieur des habitants.II passa des mois ainsi à dessiner les endroits où il eût aimé vivre et il oublia le mur.XX « Vous n'irez pas loin avec vos pieds meurtris ! dit Miror à un étranger qui allait sur la route.Moi, je sais, même avec mes bons pieds, je n'ai jamais pu sortir d'ici.Oh ! j'ai déjà essayé maintes fois, croyez-moi, je parle par expérience, on ne sort pas d'ici, c'est moi qui vous le dis.Et j'en ai connu des types et des athlètes encore, des coureurs de bois, des coureurs qui avaient des fourmis dans les jambes.Eh ! bien non ! On dirait que c'est fatal : on est ici pour y mourir, pas moyen de partir vivant.On dirait une loi de l'attraction, comme un élastique dont l'un des bouts serait cloué à la table et la table vissée au sol et le sol figé.Tenez, moi, un jour.» L'étranger, déjà tout petit, enjamba la ligne d'horizon et coula à pic avec le soleil.XXI Miror se lança dans le précipice.L'enjamber lui aurait été facile mais il n'aurait ainsi pas su ce qu'il y avait au fond, ce qui y vivait.Donc, il s'y précipita.La chute fut longue car c'était profond et Miror crut un moment s'être lance en plein vide.Mais il toucha le fond.Il entra dans l'ombre bras en avant, paupières dilatées, haletant.Le fond du gouffre se révélait pavé de cœurs en loques sur lesquels Miror se vit obligé de marcher.De toute sa vie il ne s'était senti M I R O R 9 si lourd, il lui semblait avoir des bottines de plomb et chaque mouvement qu'il risquait lui broyait la tête comme s'il marchait sur son propre corps.Il allongeait les bras, palpait tout autour de lui avec l'étrange sensation de fouiller les parois intérieures de son être.Comme il voulait y voir clair une fois pour toutes, il s'arracha les yeux des orbites et les jeta devant lui.H s'aperçut alors qu'il avait plonge au fond de lui-même.XXII Au cours d'une promenade en forêt, Miror perdit la vie.Il se mit aussitôt à chercher avec affolement cette vie qu'il venait si bêtement de perdre, par simple distraction.Il fouilla partout: chaque bosquet, chaque repli de terrain, l'herbe, le sable et il appela à l'aide.Des escouades de secours entreprirent des battues en tout sens ; des raids, des envolées de reconnaissance, des perquisitions aux flambeaux furent organisées.On fouilla tous les animaux, on les questionna, on en passa au troisième degré, on matraqua, sans résultat.On fît le siège de la forêt, on la mit à feu et à sac.peine perdue, on ne retrouva rien.Miror hurlait, vociférait, tapait des pieds et des poings ; on avait beau lui dire qu'il y avait encore de l'espoir, qu'une vie ne se perd pas à jamais aussi facilement, qu'il la retrouverait bien un jour ou l'autre, Miror ne voulait rien entendre.11 était désespéré.« Moi qui l'aimais tant, criait-il.Elle me faisait souvent du mal mais je m'y étais habitué, nous avions si longtemps vécu ensemble.Nous avions nos habitudes tous les deux, nos petites habitudes de vie.Ma petite chienne de vie qui faisait la belle, la voilà partie, perdue, comme ça, pour rien du tout.Je l'ai perdue bêtement, sans y penser comme on perd une vieille dent ou une clef.je ne sais plus quoi.je ne sais plus ce que je ferai sans elle maintenant.seul.je ne sais plus.je ne sais plus.Et il perdit la tête.ROLAND GIGUERE LE COMIQUE ROMANTIQUE Cette itude eft extraite du premier chapitre d'une il.ire, Le comique chez Flaubert, reçue arec mention très honorable pa- le jury du doctorat en lettres de VVnirernitf de Parié.L'historien littéraire, dont le travail tient autant de la science que de la critique, est obligé de classer par époques et par mouvements les auteurs et les livres dont il se préoccupe.Certains mots-étiquettes, tels romantique ou classique, qui sont éminemment relatifs, paraissent trop souvent renfermer une valeur stable.On a tendance à oublier la lente évolution des lettres ; on proclame le génie d'un « novateur » sans tenir compte de tous les écrivains mineurs qui lui ont préparé la voie.Si la foule se contente d'accepter l'œuvre maîtresse comme un phénomène tombé du ciel, ceux qui s'intéressent vraiment aux manifestations du génie littéraire ne peuvent pas en rester là.Un écrivain atteint sa majorité en faisant ses preuves devant le grand public, dans l'arène de l'imprimé.Il modifiera peut-être sa méthode par la suite, mais il ne pourra jamais s'éloigner beaucoup des influences qui l'ont façonné pendant ses années de formation.En abordant l'étude du comique chez Flaubert, nous devons d'abord considérer le climat littéraire dans lequel le romancier naquit et grandit, de même que l'orientation des œuvres précédant Madame Bovary.Au premier plan se pose le romantisme, qui enthousiasma le jeune Rouennais et détermina le caractère de ses premiers écrits.Pourtant, à première vue, on ne voit guère d'association entre le comique et le romantique.Certes, comme en témoignent les caricatures et les petits journaux de l'époque, on aimait à rire — mais le sens du comique ne semble pas avoir eu de place dans les épanchements personnels des poètes-officiants du renouveau littéraire.Quelle était l'atmosphère littéraire de la première partie du XIXe siècle en France?Les événements et les idées philosophiques du siècle précédent continuaient de fermenter.En 1789, un idéal humanitaire s'était réalisé en un fait politique.La mise en valeur 10 LE COMIQUE ROMANTIQUE de l'individu, la continuation de cet affranchissement, devint un sacerdoce.Rousseau, Diderot et Voltaire avaient souligné le rôle du génie ; des écrivains étrangers avaient démontré la puissance de la liberté en littérature.A leur suite, la jeune école, dans un élan de sentimentalité et d'idéalisme, voulait se mettre au service de l'humanité.Hugo, Lamartine et Bérangcr assumèrent une fonction politique à l'instar de Byron et de Swinburne, qui avaient pris part à la lutte pour la liberté de l'Italie.Par son génie, par sa vision plus claire, le poète-prêtre devait guider les masses dans le chemin du progrès indéfini.Cette idée provoqua une révolution littéraire.Victor Hugo prit les devants, et définit le romantisme comme étant un libéralisme en littérature.Dans la préface de Cromwell, il énonça la théorie du grotesque ; l'harmonie du beau et du laid dans la création.Désormais le mélange des genres permettra l'incorporation du comique dans le domaine de la littérature sérieuse.Cependant, au pouvoir royal se substitue le pouvoir des bourgeois.Le mouvement de la société pousse au capitalisme, à l'industrialisation, à tout sauf à une véritable émancipation des masses.Le poète-prêtre, souvent bourgeois lui-même, joue son rôle de nouvel aristocrate avec une certaine complaisance.Sentant que !e prolétaire n'est pas prêt à être dirigé vers un paradis terrestre, il se sépare de lui et se tourne vers un art exclusif.Par ailleurs, une autre partie de l'éli'e intellectuelle, en dehors de la bourgeoisie d'argent, qui sous l'Ancien Régime avait été subventionné par l'État, se lie avec le peuple pour défendre les droits de la société.Une foule de petits écrivains sans le sou et souvent sans autre don que l'enthousiasme, monte une polémique à peine déguisée, une satire déchaînée contre l'égoïsmc bourgeois.Alors que d'un côté on s'enfonce dans le réel, de l'autre on s'isole de la vie pour s'emmurer dans une tour d'ivoire, pour y rêver sans agir.La métaphysique romantique part des contrastes de la nature de l'homme pour arriver à une solution transcendante : la bienveillance universelle.Organique aussi bien que dynamique, ce concept naît d'une confiance totale dans le développement libre de l'individu. \2 AMÉRIQUE FRANÇAIS!- Mais survient un facteur inattendu : la perte de l'autorité religieuse et de la discipline classique suscite un phénomène de psychologie collective : le mal du siècle.Les orgies de l'imagination, les épan-chements du moi auraient été vite dispersés par le bon sens et le scepticisme d'une autre époque.Mais chez de jeunes refoulés, idéalistes dont les idéaux avaient déjà fait faillite, tempéraments plutôt passifs, l'exaltation se donne libre cours et les paradis artificiels remplacent la vie.Classisch ist das Gesunde, Romantisch dos Kranke a dit quelque part Goethe ; disons plutôt que le spleen romantique résulte d'une fuite devant la réalité.M.Carrière y trouve de la lâcheté morale.« Rousseau fut le « père du romantisme maladif.Cette maladie exaspérée du moi, « nous allons la retrouver, sous des formes différentes dans tous les « « mauvais maîtres » du dix-neuvième siècle.Tille inspirera la « mélancolie de Chateaubriand, l'ambition vulgaire des héros de « Balzac, la mysanthropic de Stendhal, la passion en révolte de « George Sand, la désespérance de Flaubert, la faiblesse amoureuse « de Musset, le rêve de Baudelaire, la déchéance morale de Vcr-« laine, le pessimisme de Zola ; Rousseau porte en germe dans son « œuvre tout ce que le siècle suivant aura de malsain.»' En effet, certains aspects de la théorie romantique se prêtent à une application pernicieuse : le grotesque peut servir de justification au malsain.L'antithèse surfaite de la courtisane à l'âme vierge semble renfermer une valeur en même temps artistique et sociale.La poésie ne se trouvc-t-elle pas partout?La beauté est accentuée par le spectacle du laid, le plaisir par la vision de la douleur.De même, la prose byronienne s'accommode facilement d'une fuite devant la réalité.Le narcissisme de l'être maudit est un refuge ; on se voit de la race des héros de Nodier ; le bandit noble Jean Sbogar, l'homme fatal qui détruit ce qu'il aime dans Smarra.On chante la passion, mais c'est en égoïste et en déshérité qu'on la chante, et le moi victorieux justifie tout excès.1.Carrière, Les mauvais moitiés, p.31. LE COMIQUE ROMANTIQUE «3 Pour comprendre les tendances qui se dessinent, il faut tenir compte de l'influence de deux hommes, Byron et le marquis de Sade, qui sont, comme le remarque un des premiers Sainte-Beuve, « les deux plus grands inspirateurs de nos modernes, l'un affiché « et visible, l'autre clandestin.En lisant certains de nos romanciers « en vogue, si vous voulez le fond du coffre, l'escalier secret de « l'alcôve, ne perdez jamais cette dernière clef »x.Bien avant Freud, le marquis de Sade, dont la valeur ne commence à être comprise que de nos jours, avait mis en lumière les ténèbres du subconscient.A l'opposé de Rousseau, il avait situé dans le mal le principe même de la nature.On peut voir dans cette inversion une plaisanterie sinistre ; en tout cas l'auteur de Justine se complaît à étaler la souffrance sous prétexte de justification artistique : « L'étude profonde « du cœur de l'homme.peut seule inspirer le romancier, dont l'ou-« vrage nous fait voir l'homme, non seulement ce qu'il est, ou ce « qu'il se montre, c'est le devoir de l'historien, mais tel qu'il peut « être, tel que doivent le rendre les modifications du vice et toutes « les secousses des passions »'J.L'homme fatal de la tradition byronienne commence à prendre des nuances inquiétantes : une décadence sado-masochiste se dessine.D'abord, l'homme satanique devient le héros universel.Puis l'emphase se place sur l'héroïne persécutée : la belle mendiante, la vierge martyrisée, Lucrèce tuée par son fils incestueux.Hugo, Dumas et Suc suivent la mode sans trop s'y perdre.L'entrée en scène du masochisme se fait avec la troisième figure du sadisme romantique.C'est la femme fatale : diablesse à la mode de Carmen, ou bien femme-panthère qui tue ses amants, ou courtisane antique, comme la montre Gautier dans Une nuit de Cléopâtrc.Le mâle, abandonnant sa fonction propre, ne demande qu'à souffrir sous les yeux d'une femme impérieuse et froide.Toutes ces aberrations psycho-pathologiques représentent une évasion qui compense un 1.Saintc-Bcuvc, Quelques vérités sur In situation en littérature.Revue des Deux Mondes, 1843.T.III, p.14.2.Sade, Idée sur les romans, p.34. M AMÉRIQUE FRANÇAISE refoulement sexuel.Il s'y ajoute un besoin d'expiation qui découle d'un sentiment de culpabilité.Quelle place acquiert le comique dans cette littérature byro-nienne et sadique?Baudelaire, dont la fameuse aventure avortée avec la Présidente est typique du dernier degré de cette décadence, se complaît dans une attitude de dilettantisme fantaisiste1.Il rattache le rire satanique au jeu de l'orgueil et de la faiblesse, de l'illusion et de la réalité : « L'école romantique, ou pour mieux dire, une des « subdivisions de l'école romantique, l'école satanique, a bien com-« pris cette loi primordiale du rire ; ou du moins, si tous ne l'ont « pas comprise, tous, même dans leurs plus grossières extravagances « et exagérations, l'ont sentie et appliquée juste.Tous les mécréants « de mélodrame, maudits, damnés, fatalement marqués d'un rictus « qui court jusqu'aux oreilles, sont dans l'orthodoxie pure du rire.« Du reste, ils sont presque tous des petits-fils légitimes ou illégi-« times du célèbre voyageur Melmoth, la grande création satanique « du révérend Maturin.Quoi de plus grand, quoi de plus puissant « relativement à la pauvre humanité que ce pâle et ennuyé Melmoth 7 « Et pourtant il y a en lui un côté faible, abject, antidivin et anti-« lumineux.Aussi comme il rit, comme il rit, se comparant sans « cesse aux chenilles humaines, lui si fort, si intelligent, lui pour qui « une partie des lois conditionnelle de l'humanité, physiques et in-« tellectuelles, n'existent plus ! Et ce rire est l'explosion perpétuelle « de sa colère et de sa souffrance2.» Ce rire de supériorité incomprise marque la jeunesse intellectuelle de l'époque.Si chez Byron il se double d'une protestation contre l'hypocrisie sociale et d'une satire qui s'attaque à toutes les entraves de la liberté des individus et des nations, il reste superficiel chez la grande majorité des émules du poète anglais.Ainsi les Jeunes-France (surnommés bousingots) n'en adoptent qu'une attitude sar-castique envers tout conformisme et toute autorité : dans une tenue 1.Baudelaire, Ecrits intimes, p.23 : « Le mélange du grotesque et du tragique est agréable à l'esprit comme les discordances aux oreilles blasées ».2.Baudelaire, De l'essence du rire.dans les Curiosités esthétiques, p.378. LE COMIQUE ROMANTIQUE baroque et une conduite débraillée, dans l'abus du cigare, du punch et de l'orgie, ils croient manifester leur émancipation.Un autre groupe de dandys littéraires, Musset en tête, se modèlent sur le libertinage et le cynisme de Don Juan.Dans la bohème, joignant la misère à la fierté du libre arbitre, d'autres se targuent de leur indépendance.Ainsi le persiflage de l'hypocrisie et du conformisme bourgeois est-il, de la part de cette soi-disant élite, un sous-produit du rire byronien.L'ironie romantique, d'une signification bien plus profonde, met en question des valeurs consacrées en dressant en face de l'humanité les éternels mystères de la nature.Hoffman, dont l'œuvre commence à se répandre en France à partir de 1830, cherche volontiers dans le monde surnaturel des êtres qu'il oppose à l'homme ; dessinateur de talent, il utilise souvent les procédés de la caricature afin d'obtenir un effet similaire dans ses contes.A la base de cette fantaisie — qui semble contenir l'élément nouveau et fantasmagorique réclamé par Stendhal pour le comique romantique — se trouve une attitude ironique que souligne l'auteur.« L'ironie, qui, plaçant en conflit « l'homme et la bête, persifle l'homme dans ses actions et sa situation « misérable, n'habite qu'en un esprit profond, et c'est ainsi que ces « figures grotesques par Cal lot, au moyen de la bête et de l'homme, « découvrent à l'observation sérieuse, qui va jusqu'au fond des « choses, toutes les significations secrètes demeurées cachées sous la « scurrilité1.» II est intéressant de constater que Hoffman, comme Flaubert plus tard, pose devant lui la Tentation de Saint Antoine de Callot en guise de modèle pour son travail littéraire.Byron et Hoffman font école, et la mode tourne au rire cosmique et à l'ironie romantique.Une foule d'imitateurs de moindre envergure ne tarde pas à dévaloriser en France les sujets chers aux deux maîtres étrangers.Alors un troisième rire s'ensuit, bien français celui-là : le rire de la mystification.Les meilleurs écrivains de l'époque subissent sans y sombrer l'influence des littératures anglaise et allemande ; Victor Hugo en offre le meilleur exemple.1.Hoffmann, Fantaisies dans la manière de Callot, p.4. If) AMÉRIQUE FRANÇAIS!-" Pour d'autres, le problème est plus difficile.Certains auteurs adoptent le genre qui possède la faveur du public, tout en laissant percer un sourire comme s'ils ne croyaient pas entièrement à leurs histoires.Les extravagances de Pétrus Borcl (« hcnaurme » pour Flaubert) dans Champavert et dans Madame Putiphar semblent contenir un large élément de parodie.Jules Janin, de l'Académie Française, est en partie sincère et en partie taquin dans L'âne mort et la femme guillotinée.Mérimée profite de la vogue des primitifs pour sortir une prétendue traduction de poèmes illyriques, La Guzla.Plus tard il explique que, pauvre, il avait d'abord publié ce récit dans l'espoir d'un bénéfice qui lui aurait permis de faire le voyage.La Ballade à la lune de Musset mélange un sentiment vrai à la satire du romantisme exagéré, tandis que les Mémoires du Diable de Soulié camouflent derrière un récit « noir » une exposition des vices contemporains.Il n'y a qu'un pas de la mystification à la quatrième forme du comique romantique, qui est humoristique.Une fois passé le premier élan, les modérés parmi les romantiques eux-mêmes s'efforcent de calmer les épanchements débordés de leurs confrères, grâce au rire du bon sens.A part un volume de vers, le premier livre de Théophile Gautier est dans ce genre : Les jeunes France dont l'auteur remarque lui-même : « Ce sont mes Précieuses ridicules du romantisme1.» Les thèmes en sont révélateurs, et méritent notre attention.Dans Onu-phrius, un artiste-peintre rêve qu'on l'enterre.Sans vie apparente, il est pourtant conscient quand les croque-morts lui donnent des coups sur les genoux afin de le faire rentrer dans son cercueil et quand on le déterre pour le disséquer.Son âme s'envole dans l'espace pour constater l'infidélité de sa maîtresse et la perfidie de son meilleur ami.Réveillé, le jeune homme devient fou.« Sorti de l'arche du réel, il s'était élancé dans les profondeurs « nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique.Il ne put, quand 1.Gautier, Introduction à Mademoiselle de Maupin, p.X. LE COMIQUE ROMANTIQUE 17 « le vertige le prit d'être si haut et si loin, redescendre comme il « l'aurait souhaité, et renouer avec le monde positif1.» Une larme du diable parodie le thème surfait de la lutte entre le diable et le ciel.Sous la table est une charge des interminables discussions entre jeunes ivrognes au sujet de leurs maîtresses; tous convoitent une femme honnête, c'est-à-dire « une femme qui a un « mari, un cachemire, qui loge au premier »2.Ailleurs on retrouve des taquineries du langage et des modes de l'époque : le prix Monthyon, le colonel Amoros, la garde nationale, les physiologies, « l'orgie écheveléc » (expression que l'auteur relève dans Balzac, Janin, Sue et le bibliophile Jacob), la pipe culottée, la tête de mort, la dague de Tolède, le cigare, le tabac de Virginie, le bol de punch qui flambe dans l'obscurité.Celle-ci et celle-là met en scène un jeune homme qui devrait se trouver parfaitement heureux avec une belle petite servante-maîtresse qui l'aime et le soigne.Mais non ! C'est un Jeune-France à la page selon un idéal préconçu.« Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait « serait exclusivement Espagnole ou Italienne : les Anglaises, Fran-« çaises et Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir « un motif de passion poétique »\ Et voici qu'un soir, Elle est entrevue à l'Opéra.Comment l'aborder?« Il résolut d'abord de se « présenter à la princesse comme les héros des romans espagnols.« Ou comme Antony, en se jetant au-devant des chevaux de sa « voiture4.» Par divers moyens, l'auteur démontre le ridicule de cette passion conventionnelle.La belle ressemble à une Andalousc, mais vient de Château-Thierry.Elle voit par un affreux accident, son soupirant affublé du 1.Gautier, Oeuvres humoristiques.Les Jeunes France, p.80.2.Ibid., p.22.3.Ibid., p.106.4.Ibid., p.113. i8 AMÉRIQUE FRANÇAISE bonnet de coton1.Pendant la scène de la séduction, les remarques de Gautier au lecteur accusent la bêtise du langage employé : « Madame de M.— Rodolphe ! que faites-vous là ?Ah ! Oh ! « (Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il « n'y a que les femmes pour en faire de pareilles ; certainement « personne au monde n'était à même de savoir mieux que Madame « de M.ce que faisait Rodolphe) »2.L'auteur ne manque pas également les décors à la mode : « Considérez, lecteurs et lectrices, « que je n'ai pas, comme les autres auteurs mes confrères, la res-« source des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la plus petite « description de château, de forêt ou de ruines3.» Le héros du conte, déçu par le manque de « pohésie », et même contrarié dans son désir d'une scène dramatique par la parfaite complaisance du mari, retourne chez lui et comprend enfin la beauté et la poésie de l'humble amour de sa servante.Dans les Lettres de Dupais et Cotonet, Musset fait son fameux Portrait de deux enfants dans le style romantique, qu'il oppose au texte tiré de Paul et Virginie : « Aucun souci précoce n'avait ridé « leur front naïf, aucune intempérance n'avait corrompu leur jeune « sang.Pour en finir, nous croyons que le romantisme consiste à « employer tous ces adjectifs, et non autre chose-1.» Ainsi le rire met fin à la première période du renouveau littéraire, car quel coup de grâce que celui porté contre les exagérations du romantisme par un de ses plus grands interprètes.Les ultra-romantiques ne sont pas les seuls à faire les frais de l'humour de leurs collègues.Une raillerie sans méchanceté s'exerce envers toutes les classes de la société : la blague rentre dans les mœurs françaises.Louis Reybaud, avec la série des Jérôme Paturot, met en scène une multitude de types humoristiques contemporains.Tour à tour poète chevelu, journaliste, feuilletoniste, bonnetier, 1.Ibid., p.122 : « Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois, horror ! horror ! horror ! » 2.Ibid., p.149.3.Ibid., p.177.4.Musset, Lettres de Dtipuis et Cotonet, pp.213-214. 1-E COMIQUE KO M A NT IQ UK garde national, député, etc., Paturot passe par une série d'expériences plus désolantes les unes que les autres.Veut-il se faire un nom dans les feuilletons?On lui fournit une recette infaillible: « Vous prenez, Môsieur, par exemple, une jeune femme malheureuse « et persécutée.Vous lui adjoignez un tyran sanguinaire et brutal, « un page sensible et vertueux, un confident sournois et perfide.« Quand vous tenez en main tous ces personnages, vous les mêlez « ensemble, vivement, en deux, trois, quatre cents feuilletons ; et « vous servez chaud1.» Le bourgeois sert de tête de Turc à tous les auteurs en mal de sujet : son bonnet de coton, ses vêtements, sa famille, ses prétentions de savoir et ses bévues linguistiques font la joie du public.Henri Monnier suit la méthode de Reybaud, et fait de son héros tour à tour un expert en écriture, un bonnetier, un artiste-peintre, un employé, un rentier, un directeur de journal : « Ses bourgeois — et « nul ne les a peints plus juste, pas même Balzac — vous ennuient « comme des bourgeois véritables par d'intarissables flots de lieux « communs et d'âneries solennelles.Joseph Prudhomme est la syn-« thèse de la bêtise bourgeoise2.» Certaines de ses phrases sont éternelles : « Victor Hugo, si « digne de ce nom » — « Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ».Prudhomme reste pour toujours le type même de cette bourgeoisie tant ridiculisée.Si varié qu'il soit, tout ce comique romantique contient un élément fondamental de critique.Les exaltés se moquent de ceux qu'ils prennent pour leurs inférieurs.Les ironiques recherchent les significations secrètes des choses, les humoristes s'en prennent aux exagérations.La satire, moyen de condamnation ouverte, connaît elle aussi une impulsion nouvelle.Pour certains, elle devient une arme pour attaquer, dans des romans à thèse, les grands problèmes du jour : la pauvreté, le crime, les classes, le mariage sans amour, 1.Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, p.60.2.Théophile Gautier, dans l'introduction à Paris et la Province par Henry Monnier, p.6. 20 AMÉRIQUE FRANÇAISE l'adultère.Hugo, dans Ruy Bias, Les Burgraves et les Châtiments, declanche une satire politique des plus puissantes, attaquant à la source les plaies sociales qu'il expose ailleurs.Rochcfort, dans La Lanterne, s'en prend de son lieu d'exil à la famille impériale, à l'armée, à la police, à tout ce qui représente l'autorité.La satire romantique en général est moins révolutionnaire.Au lieu de suivre les traces de Byron et de Hugo, elle se contente de son champ d'action traditionnel qui est celui des mœurs.Le fond seul la différencie de la satire du siècle précédent.Balzac est le père de cette peinture des éléments grotesques et ridicules du XIXème siècle à laquelle il sait donner une tournure neuve.Car si l'auteur de la Comédie Humaine ne vise qu'à faire l'inventaire des vices et des vertus de son époque — son génie puissant et fécond s'y applique avec une originalité qui fait école.S'inspirant des recherches dans le domaine zoologique, Balzac prétend appliquer à l'étude de l'espèce humaine les mêmes procédés scientifiques.A l'instar du naturaliste qui s'informe d'un animal par rapport à ses habitudes et à son milieu, l'écrivain doit examiner les types sociaux.La Physiologie révèle une nouvelle méthode du comique, le public y prend goût, et bientôt les imitations consacrent le genre.Cette satire romantique contient en elle le germe du réalisme, car elle examine minutieusement toutes les souches sociales, tout en ayant soin d'en dégager des types généraux.Le bourgeois, sorte d'ennemi public numéro un, se voit particulièrement visé.On comprend facilement cette attitude de la part des écrivains : le progrès matériel bat son plein ; le pays se trouve dans une époque de mécanisation et d'expansion commerciale ; les nouvelles découvertes scientifiques, les transports ferroviaires et maritimes — promettent une ère de prospérité sans limites.La manie de la spéculation est encouragée par de nouvelles fortunes qui se font à la Bourse.Ceux qui, nourris au sein de l'idéalisme romantique, s'effraient de ce matérialisme et de cette déification du progrès sans âme, braquent sur la nouvelle classe dirigeante l'arme du ridicule.Le bourgeois considère les choses par rapport à leur utilité LE COMIQUE ROMANTIQUE il immédiate.Pour lui, le monde tourne autour de sa prospérité matérielle ; la Bourse est son temple et l'or son dieu.Respectueux de l'autorité qu'il souhaiterait toujours plus ferme, il étend ce respect à toute institution qui semble offrir une garantie de sécurité.Garde national, ambitionnant la Légion d'Honneur, il redoute le libéralisme, autant dans la pensée que dans la politique.Pourtant, il s'estime affranchi parce qu'il possède les œuvres de Voltaire, et il se croit philanthrope parce qu'il prône la répression de la prostitution et l'instruction obligatoire.Une de ses illusions les plus chères est celle de l'amélioration constante de l'humanité.Sans distinction, il s'extasie devant l'expansion des chemins de fer, l'illumination au gaz, l'inoculation, la photographie, le bain thérapeutique, la phrenologie, la chaîne magnétique et les tables tournantes.Au lieu et place d'intelligence, il possède une phrase toute faite qui convient à chaque circonstance.Des journaux bien pensants et des politiciens réactionnaires lui fournissent tous les vieux clichés démocratiques, mais les phrases sonores camouflent un régime autoritaire.Tel est Prudhomme.ainsi que le dépeint la satire de son époque.Les écrivains possèdent une défense précieuse : celle du rire.Alphonse Karr, dont les blagues recouvrent un fond sérieux, s'en prend à l'Académie, à la Bourse, au commerce, à l'hypocrisie1, à la Légion d'Honneur.Musset nargue le progrès : « Perfectionner « un homme, d'autorité, par force majeure et arrêt de la cour.Il « y aurait de quoi prendre la poste et se sauver en Sibérie »\ Gautier suggère que la fameuse queue de Fourier — quinze pieds de long avec un œil au bout — serait une véritable évolution, mais en attendant « c'est une sotte chose que cette prétendue perfectibilité du « genre humain dont on nous rabat les oreilles »4.Barbey d'Aure- 1.Alphonse Karr.L'Esprit, p.283 : >< Il est bon d'être catholique mais il faudrait encore être chrétien ».2.Id.Les Guêpes, novembre 1842.p.265 : « Si M.le roi Louis-Philippe ayant découvert qu'il y avait encore une trentaine de Français qui ne portaient pas la croix d'honneur.» 3.Musset, op.cit., p.228.4.Gautier, préface de Mademoiselle de Maupin, p.30. 22 AMÉRIQUE FRANÇAISE villy regarde avec dédain son époque : « Siècle pédant, dont la dcr-« nière invention a été Y Instruction gratuite et obligatoire.Siècle « cuistre, et qui voudrait encuistrailler, comme lui, toute l'huma-« nité »*.Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu, continue dans la même tradition avec des sarcasmes sur le ruban rouge, sur la démocratie, la fonction et l'utilitarisme : « Etre un homme utile m'a paru « toujours quelque chose de bien hideux »2.Dans Le spleen de Paris, il ridiculise le jargon démocratique — « fraternitaire », les « im-« mortels principes de 89 »3 — aussi bien que la pose sentimentale : « Chère précieuse.toutes ces affectations apprises dans les livres, et « cette infatigable mélancolie »4.Cette critique, nous l'avons dit, s'étend à toutes les classes de la société.Paul de Kock peint un monde de bourgeois et de petits rentiers, de financiers, d'artistes, de grisettes cl d'étudiants.Eugène Sue crée un nombre de personnages pittoresques, parmi lesquels le fameux Pipelet et son épouse Anasthasic.Champfleury tente dans Les Excentriques une méthode nouvelle, avec des personnages réels et la copie sténographique de leurs propos.Léon Gozlan dans Comment on se débarrasse dyune maîtresse expose les vaincs préoccupations des jeunes Brummel parisiens : leurs maîtresses, leurs moustaches, le vernis de leurs bottes, le nœud de leurs cravates, le choix de leurs gilets, la coupe de leurs habits.Les lauréats d'Académie, les bas-bleus, les marchands de décorations, la « littérature qui mange », les salons, les provinciaux, la noblesse — tout fournit une matière au rire de la satire.Si, en général, les auteurs se moquent de la race inférieure des journalistes — Barbey d'Aurevilly, parlant de ses confrères catholiques, remarque : « Je suis de leur religion, je ne suis pas de leur monde »6 — par contre les critiques se vengent des affronts dans les chroniques littéraires.Remarquons que les journaux, qui se 1.Barbey d'Aurevilly, Les Ridicules du Temps, IV.2.Baudelaire, Écrits intimes, p.45.3.Id., Le spleen de Paris, p.90 et pp.148-149.4.Ibid., p.45.5.Cité dans Treich, L'Esprit français, p.104. LE COMIQUE ROMANTIQUE 23 multiplient à mesure que l'on apporte dans leur domaine des améliorations techniques, diffusent à cette époque avant tout des opinions.L'attaque directe est à la mode, surtout dans les feuilles satiriques.Dans le Charivari à partir de 1832 et dans Caricature depuis 1839, Monnier, Balzac, Dumas, Gautier, Janin, Soulié, .Karr et Paul de Kock lancent leurs flèches.Karr fonde Les Guêpes et dirige le Figaro.Henri Rochcfort, du Figaro et du Nain Jaune, est le fondateur de La Lanterne : « Je parle légèrement des choses sérieuses et sérieusement des choses légères »', dit-il.Glanant au hasard dans ces périodiques, on trouve une liste des salons et de leurs habitués, des réclames cocasses relevées dans des quotidiens, la reproduction d'un prospectus de coiffeur en vers, des mots sur l'Académie, sur l'hippophagie, sur la Société des gens de lettres, sur la Garde nationale.Dans Les Guêpes se trouve un projet de dictionnaire français-français.Karry y joue sur la définition de blonde et brune (une femme, si elle est brune, traitera dédaigneusement la maîtresse de son mari de blonde et vicc-versa).« CAFE.— Endroit où, sous pré-« texte de prendre du café à la crème, on va tous les matins apprendre « les sottises, les niaiseries et les calomnies qu'on répétera toute la «journée »2.Dans ces journaux, la caricature collabore étroitement avec la satire.Henri Monnier, non seulement apporte aux petites feuilles satiriques du temps ses types et ses scènes populaires, mais encore bien souvent illustre lui-même ses volumes.Daumicr révèle avec détachement les ridicules et les petitesses des bourgeois, et se gausse du progrès par ses chemins de fer à la lune.Gavarni, élégant et cynique, montre la turpitude et la misère derrière les liaisons mondaines et les idylles entre grisettes et étudiants.Grandville transpose symboliquement en régime animal la vie de son époque.Profonde ou superficielle, la caricature rencontre le comique des lettres par le choix des sujets : Prudhomme à la Bourse, en promenade avec 1.Ibid., page 115.2.Karr, Les Guêpes, novembre 1842, p.246. 34 AMÉRIQUE FRANÇAISE son enfant habillé en soldat, ou entortillé dans une chaîne magnétique ; un dandy flamboyant ; un pauvre qui, du fond de sa misère, regarde les splendeurs que le progrès apporte aux autres, mais qui restent au-delà de sa portée.Cette collaboration n'est pas le résultat d'un hasard, car les écrivains eux-mêmes s'inquiètent des rapports entre l'art plastique et la littérature.Le romantisme, avec sa recherche du fantastique et du grotesque, met à la mode Goya, Hogarth et Callot.Les illustrations de Doré conviennent admirablement à cet état d'esprit.Hugo et Musset font du dessin comique.Champfleury consacre cinq volumes à l'histoire de la caricature, et Baudelaire a beaucoup à en dire dans ses Curiosités esthétiques.L'ironie philosophique, la satire moralisatrice, l'humour sain qui ramène au normal les absurdités: voici donc les trois parties principales du comique durant la première moitié du XIXème siècle.Le courant de fond est satirique, résultant du conflit entre le libéralisme et la « bourgeoisocratie ».La première génération romantique est révolutionnaire ; son rire garde du mysticisme social un certain esprit de chapelle.La deuxième génération, déçue dans ses espoirs, s'attaque au relâchement général des mœurs.Elle craint la prison et l'exil, et se réfugie derrière l'impunité que confère le rire.Chez les premiers, le comique est une arme de propagande ; chez les seconds : un moyen de correction ; les deux se retrouvent en face d'un même adversaire : Prudhomme le tout-puissant.Liberté fondamentale qu'on ne peut entraver, le comique est en même temps un mécanisme de défense et une soupape de sûreté.« Ne pas rire, c'est une diète rigoureuse que notre organisation ne « nous permet pas1.» LLOYD HAMLYN HOBDEN 1.Alphonse Karr, L'Esprit, p.92. NOTES SUR LE LANGAGE Cette impatience angoissée de l'artiste à produire l'œuvre, à voir enfin hors de lui, devant lui, presque comme un défi à cette partie invisible de lui-même, un être révélateur d'un mystère intime et pourtant déjà source d'un autre mystère encore plus profondément obscur ! Qui ne reconnaît en cette attitude celle d'un homme engagé sans rémission dans la vie, « embarqué », comme dit Pascal ?Certes, l'artiste s'engage à son insu, mais ce dont il a conscience, c'est de l'arrachement que lui cause chaque mise au monde toutes les fois qu'il communique avec le moins de précarité possible son expérience au-delà des trompeuses écorecs de l'être.Même si par finalité propre l'art vise à la haute délectation de l'esprit, il n'empêche que dans cette artificieuse cohérence de l'œuvre passe un souille de joie ou de douleur qui adoucit ou avive la plaie de l'homme déchu en proie quotidiennement à la nostalgie de l'harmonie primitive.L'amour, la mort, voilà les thèmes fondamentaux sur lesquels chantent en variations infinies les voix accordées à la mélodie millénaire du monde.Ht ce, d'Homère à Claudel.Mais, en poussant à sa limite cette introspection du phénomène de l'engagement, l'on ne peut ne pas en arriver à établir un joint essentiel entre l'art et la mystique, tellement tous deux concordent — par des voies spécifiquement distinctes, il est vrai — à délivrer l'homme, par l'acceptation active, des sollicitations de la grâce, cette tourmenteusc.Ici, il faut trembler, car un pas de plus en avant, que dis-jc ! une seule insistance du regard, et nous voici véritablement « engagés », envahis par cette double irruption des réalités charnelles réclamant la spiritualisation artistique et de ce flux surnaturel cherchant à s'incarner « usque ad matutinam ».— Et Jean de la Croix se met à parler de l'Amour dans un langage d'amour. 26 AMÉRIQUE FRANÇAIS!: D un reve Par un rêve de desincarnation dans des mots incarnés, le Verbe consent au langage, et naît la poésie ; mieux : s'ébauche une complicité poétique entre une préhension spirituelle de l'inexprimé et une expression charnelle de l'insaisissable.Complot tramé dans un tel mystère que les mains ne savent dénouer cette fumeuse écharpe autour d'un impalpable cou.Rêve aussi que cette « fixation des vertiges » dont parle Rimbaud qui, d'un mouvement de phrase, atteint au cœur de la quête poétique.Car mesurons bien, en hauteur et en profondeur, l'angoisse d'une démarche pareille.Il s'agit d'abolir le contingent pour, ainsi délesté, s'élever à l'unique nécessaire : il s'agit de biffer tous les mots ânonnés sur les genoux maternels pour accéder au vocable définitif ; il s'agit de noyer les thèmes dans une haute et vaste mer terminale.Puis, par un retour vers l'en-bas, étemel revendicateur de la misc-à-pied d'Icare, renaître au singulier, à l'accident, retomber liquide dans le vase d'où s'échappait auparavant une seule vapeur.Mais ce retour n'en est pas un d'enfant prodigue.C'est triomphalement — et quel triomphe dédaigneusement douloureux parfois ! — que le poète charge d'un sens inouï le mot qui tout-à-l'hcure servait au troc des conversations.J'ai dit angoisse.Pourquoi?Ne semble-t-il pas naturel au poète, ce rythme de partance vers l'éther et de recouvrance du sol dur à étreindre?Naturel, oui, mais angoissant, parce que dans les sphères abolisseuses de temps et d'espace l'âme exulte et les poumons suffoquent.Et s'engage alors une lutte entre le désir de dresser la tente sur la montagne de la transfiguration, et l'appel des racines végétales tendues à se rompre, l'appel cadencé de la systole et de la dyastolc d'un sang protestataire.Esprit et chair.Symbole et objet.Verbe et langage.A la fin, il faut t'éveiller, sortir de ce rêve, renaître à la blanche page et consentir à l'union de vos deux virginales faiblesses ; — et que l'acte créateur te console de l'inaccessible et toujours précaire unité d'en-haut. NOTKS SUR LE LANGAGE 27 D un langage tu Au commencement était le Silence.Pérennité intemporelle, vastitude sans espace.Yawhew, par un mouvement d'amour, ébranla cette nocturne fixité d'un grain de sa lumière.Surgit la création.Sur les premières lèvres humaines, un mot frissonna, porteur du monde entier.Il suffisait de dire « vent » pour que cette brise elocutoire se chargeât des respirations confondues du Créateur et des créatures et que se mît à circuler dans le Jardin une grâce de silence jamais rompu.Le langage n'existait pas encore qui, après la chute, après la connivence établie entre l'homme et les puissances ténébreuses, se voulut un pont de retour vers l'Iftrc maintenant innommable par cause de la déchéance des mots réduits à un squelette de signification.Et perdura des millénaires la marche vers le Silence par le jeu complexe d'une conjuration de l'esprit avec la chair, tous deux gardant souvenance de l'unité perdue.Les paroles s'ajoutaient aux paroles sans que nulle n'atteigne à la Parole.L'on institua des lois réglant la modulation de la plus humble phrase.Les langues se diversifièrent.Il fallait regarder pour voir, écouter pour entendre ; fusèrent bientôt des accusations d'hermétisme contre celui qui s'exprimait à la limite de l'ordre conventionnel, en vue de l'antique chaos.Même aujourd'hui — malgré l'éclatante proféralion du Verbe johannique — le poète fabrique son langage avec des débris de silence qu'on appelle des mots.Inlassable, il cherche à happer avec un doigté subtil, les promesses de silence qui s'offrent en l'espace restreint d'un ridicule empan troué par la grâce d'une rédemption indéfectible.C'est ainsi que le langage est prosternation devant une croix (le Signe !), reconnaissance d'un impossible silence mais recouvrable peut-être par un quotidien chuchottement d'espoir et d'amour.Une fois le langage tû, s'épand le Silence.JACQUES BRAULT Deux episodes del Histoire du Canada DEUX GOUVERNEURS FRANÇAIS INCAPABLES ET DEUX CHEFS SAUVAGES RETORS : LA BARRE ET DENONVILLE, LA GRANDE GUEULE ET LE RAT La politique indienne de deux gouverneurs de la Nouvelle-France.LaBarre et Denonville, avait etc absurde, incohérente.Les maladresses répétées de ces deux hauts fonctionnaires révélèrent aux sauvages la faiblesse de moyens des Français.Il en résulta des désastres.Les Jésuites recommandaient depuis longtemps une politique de prudence avec les Iroquois.Les Pères qui possédaient des missions dans les postes avancés, dans la région des grands lacs, savaient d'expérience comment il fallait agir avec les Indiens.Les Pères d'A-blon et Fremiti avaient déjà donné des conseils à l'intendant Duches-neau.Le Père Bèchefer avait rédigé un grand Mémoire à ce sujet.Les Jésuites disaient surtout qu'il ne fallait pas provoquer les Iroquois, ne pas se mêler de leur guerre avec les Illinois.Ils conseillaient de réunir les chefs dans une conférence mais de ne pas les effaroucher par un trop grand déploiement de force militaire qui fournirait un prétexte de guerre.M.de La Barre négligea ces avis.Il n'avait à sa disposition que les miliciens et quelques compagnies de troupes régulières.Plein de présomption, il se croyait assuré du succès.Dans une lettre au ministre, le gouverneur déclarait : « J'irai avec douze cents habitants dans le pays des Iroquois, y hiverner pour, le printemps de 16S4, y attirer tous les Sauvages pour nous attaquer à leur destruction.Ils sont deux mille six cents guerriers, mais notre jeunesse est aguerrie et fort accoutumée aux bois, outre que nous ferons mieux la guerre qu'eux et qu'un peu de canon nous donnera un grand avantage ».28 DEUX ÉPISODES DE NOTRE HISTOIRE 20 Imprudente confiance, démentie par les événements ! Avec une petite armée de 700 Canadiens, 150 réguliers et 400 sauvages alliés, le gouverneur s'achemina en canoé jusqu'au lac Ontario et y campa.Il entreprit des pourparlers avec les Iroquois.Ceux-ci connaissaient le peu de force des Français.La Barre s'était établi dans un mauvais endroit, marécageux, difficile à défendre.La fièvre faisait des ravages dans ses troupes et les vivres s'épuisaient.Les Onontagués avaient consenti à entrer en négociation par le truchement de Le Moync de Longueuil.Mais les Agniers et les Tsonnon-(ouans ne daignèrent pas envoyer d'ambassadeurs.A une conférence, le 5 septembre 1684, les chefs Onontagués tinrent un langage plein de fierté.Ils firent entendre au gouverneur que c'était a eux et non à lui à dicter la paix.M.de La Barre fut obligé d'accepter leurs conditions et rentra piteusement à Montréal avec ses troupes décimées par la maladie.Son expédition n'avait nullement intimidé les Sauvages.L'intendant, M.de Mculles, écrivait perfidement au ministre : « M.le général (le gouverneur) va à la tête d'un petit corps d'armée pour faire la guerre aux Iroquois et bien loin de cela, il leur accorde tout ce qu'ils demandent ».Un vieux chef avait joué un rôle inquiétant durant les conférences entre M.de La Barre et les Indiens.Il s'appelait Otréouali mais les Français l'avaient surnommé La Grande Gueule à cause de sa facilité à discourir.C'est la Grande Gueule qui avait mené les tractations entre le gouverneur et les Cinq Nations iroquoises.Le Père de Lambervillc avait cependant prévenu M.de La Barre de se méfier de La Grande Gueule.Comme le gouverneur, dans un discours, menaçait les Iroquois, la Grande Gueule lui ferma la bouche en disant : « écoule, je ne suis pas endormi, mes yeux sont ouverts et dans la lumière du soleil je vois un grand capitaine à la tête d'une troupe de soldats et qui parle comme un homme qui rêve.Onontio dit qu'il est venu pour fumer le calumet de la paix avec les Iroquois mais je vois qu'il les frapperait à la tête si tant de Français n'étaient AMÉRIQUE FRANÇAISE affaiblis par la maladie ».Onontio, c'est-à-dire le gouverneur, se le tint pour dit.En cette circonstance, le chef iroquois se montra bien supérieur à l'officier de marine La Barre.Le fameux baron de La Hontan a fait un portrait très flatté de la Grande Gueule qu'il appelle La Grangula et quoiqu'il faille se méfier des propos et des inventions de La Hontan, son opinion sur le chef iroquois n'en reflète pas moins ce que devaient en penser les contemporains.La Barre rappelé fut remplacé par le marquis de Denonville.Le nouveau gouverneur se trouvait devant une situation difficile.Les Iroquois n'observaient nullement les conditions du traité conclu sous l'inspiration de La Grande Gueule.Ils continuaient à attaquer les Français, faisaient la guerre aux sauvages alliés, entretenaient des relations commerciales avec les Anglais.Car les Sauvages de toutes nations étaient extrêmement sensibles aux raisons commerciales et leur diplomatie était conduite d'après leurs intérêts de traite de fourrures et d'eau-de-vie.« Ils aiment les manières des Français, disait le marquis de Denonville, mais ils aiment encore mieux les marchandises des Anglais ».Le gouverneur Denonville voulant réparer les erreurs de son prédécesseur, était résolu à détruire les Iroquois.Mais il commit une faute chargée de conséquences terribles.Au mois de juin 1687, il appela les Nations Iroquoises à une grande assemblée au fort Frontenac.Le gouverneur avait prié le Père de Lamberville de persuader les chefs de se rendre au rendez-vous fixé par « Onontio ».Le jésuite avait obéi et comme il possédait, ainsi que son frère, autre jésuite, une grande influence chez les Iroquois, quarante chefs se rendirent au fort Frontenac.Et Denonville écrivait au ministre : « Je me suis avancé pour disposer tout pour notre marche et pour diligenter les réponses que j'attendais des iroquois par les Pères de Lamberville.Mais je doute fort que les Sauvages, méfiants comme ils sont, veuillent venir.» Ils vinrent, car ils avaient foi en la parole des missionnaires. DEUX ÉPISODES OU NOTRE HISTOIRE 31 Le cadet Lambcrvillc avait apporté au gouverneur la réponse des chefs.Mais Denonville n'avait pas fait confidence de so pensée profonde aux deux jésuites, lesquels eussent certainement refusé de le servir dans un acte de perfidie.Avec une stupide inconscience, Denonville écrivait à son ministre, qu'il craignait beaucoup « que le pauvre Père Lambcrvillc l'aîné n'ait de la peine à se tirer d'entre les mains des barbares ».Et il ajoutait : « Ce qui m'inquiète fort ».Si le sort du missionnaire l'inquiétait, cela ne l'empêcha pas d'agir.Il s'était rendu au fort Frontenac avec 1500 soldats et 500 sauvages alliés.Les chefs iroquois, confiants dans la parole du gouverneur et surtout dans celle des jésuites, se trouvèrent au fort en juin 1687.Ils y furent reçus par l'intendant Champigny qui leur offrit un grand festin.Et, cernés tout à coup par les troupes françaises et canadiennes, les Sauvages furent attachés à des arbres, puis emmenés à Québec où on les embarqua sur des navires et envoyés en France où le roi les fit jeter aux galères.Le Père de Lambcrvillc l'aîné, qui était resté chez les Iroquois, avait tout à craindre de leur colère.Ils étaient indignés, furieux.Le jésuite fut convoqué devant le conseil des chefs.Ils venaient de recevoir la nouvelle de l'emprisonnement des ambassadeurs iroquois par Onontio.Un des prisonniers du fort Frontenac avait réussi à s'échapper et à fuir jusqu'au village des iroquois le plus proche.Le récit de l'attentat contre les ambassadeurs iroquois avait enflammé les tribus.Le Père de Lambcrvillc pensa sa dernière heure venue.Mais les Iroquois lui déclarèrent qu'ils ne le tenaient nullement responsable du crime et de la perfidie du gouverneur.Et ils lui donnèrent des guides pour le conduire hors de leur pays.En cette circonstance, il semble bien que les Iroquois se sont conduits en gentilshommes et que M.le marquis de Denonville a agi en Iroquois.D'ailleurs, le gouverneur fit ravager par ses troupes le pays des Cinq Nations qui s'enfuirent devant l'invasion.Laissant les villages brûler derrière lui, Onontio rentra à Québec, tout heureux d'avoir vaincu les Sauvages. 32 AMÉRIQUE FRANÇAISE Mais ii ne les avait nullement vaincus.Us se mirent à attaquer les forts et les villages français.M.de Denonville semble alors avoir un peu perdu la tête.Il venait de recevoir du roi et du ministre l'ordre de conclure la paix « par tous les moyens ».Ne sachant plus que faire, le gouverneur eut recours aux bons offices des Pères jésuites toujours prêts à servir la cause de la paix.Le Père de Lamberville et le Père Vaillant de Guélis s'entremirent.Le Père Vaillant fut députe à New York auprès du colonel Dongan qui déclara que les Iroquois ne concluraient rien si on ne leur renvoyait les chefs emmenés en France.Le gouverneur de New-York exigeait aussi la destruction des forts Frontenac et Niagara qui le gênaient beaucoup.Il déclara que les Iroquois étant sujets du roi d'Angleterre, il pouvait parler en leur nom.Ainsi soutenus par les Anglais, les Iroquois pouvaient se montrer intransigeants.Ils n'y manquèrent pas.Par l'entremise des jésuites, ils avaient consenti à venir en deputation au lac Saint-François.La Grande Gueule y fut aussi.Mais les Sauvages connaissant ce qu'il en pouvait coûter d'envoyer des négociateurs à M.de Denonville, étaient au nombre de mille guerriers.Et le vieux chef fit entendre sa grande gueule.Ses conditions furent sensiblement les mêmes que celles qu'avait faites en leur nom le colonel Dongan.Ils permettaient pourtant à Onontio de conserver le fort Frontenac.La situation de la colonie était mauvaise, Denonville avait peu de troupes.Le poste de Niagara s'était révélé difficile, sinon impossible à défendre.M.de Denonville déclara au ministre que Niagara était « un poste intenable ».Et se résignant à une paix imposée à la fois par les Anglais et par les Sauvages, le gouverneur accepta leurs conditions.Il expédia une dépêche en France pour demander que les Indiens envoyés aux galères, fussent renvoyés au Canada.Il expliquait au ministre qu'il fallait user de beaucoup de ménagements avec eux, de les faire reconduire « par le petit Séri-gny Le Moyne, garde de la Marine à Rochefort, qui parle leur langue, de les habiller proprement, de leur donner des rubans et des galons ».Il était bien temps de leur donner des rubans. DEUX ÉPISODES DE NOTRE HISTOIRE 33 La politique indienne du marquis de Denonvillc se soldait par une humiliation.Le danger iroquois n'en était que plus grand.Fiers de leur victoire, les tribus ne pensaient qu'à tirer vengeance des Français.Le chevalier de Callières, gouverneur de Montréal, qui n'avait aucune confiance dans cette paix, disait que ce- n'était qu'une trêve et en prévenait le ministre.En effet, une perfidie du chef des Murons, Le Rat, contribua à faire reprendre la lutte par les Iroquois.Les Hurons craignaient d'être exclus du traité de paix.Kondiaronk, que les Français appelaient Le Rat, dressa une embuscade aux ambassadeurs iroquois : l'un d'eux fut tué, les autres pris.Quand les prisonniers lui dirent qu'ils allaient en ambassade chez le gouverneur, Le Rat feignit l'étonnc-ment.Il leur assura que c'était Onontio qui l'avait invité à les attaquer.Et il se vanta ensuite d'avoir « tué la paix ».Il l'avait tué, très exactement.Les Iroquois demeurèrent convaincus que Denonvillc ne songeait qu'à les exterminer.Ils prirent les devants et dans la nuit du 5 août 1689, pendant un orage, 1500 iroquois se jetèrent sur le village de Lachine, près de Montréal, et en massacrèrent tous les habitants.C'est la plus abominable tuerie de cette tragique période de l'histoire des canadiens.Les habitants de Lachine surpris en plein sommeil ne purent se défendre.Hommes, femmes et enfants furent tués, torturés pendant cette nuit d'horreur et on n'a jamais su exactement le nombre des victimes.Le comte de Frontenac qui a visité Lachine deux mois après le massacre, estimait à cent vingt les gens qui avaient trouvé la mort dans le désastre.Quelques personnes réussirent à fuir, à chercher refuge dans les forts qui ne furent pas attaqués.Car les Sauvages n'osaient jamais l'assaut de forts ou même de maisons fortifiées quand ils les savaient bien défendus.M.de Catalogne, un officier qui fut aussi coureur de bois et qui portait le surnom suggestif de La Liberté, connaissant bien les habitudes des indiens disait « qu'un lieu bien gardé n'était pas en danger d'attaque.» Et il en donnait comme preuve une maison du village de La- 34 AMÉRIQUE FRANÇAISE chine où un homme seul se défendit armé d'un fusil et une autre où une femme réussit à se sauver, ainsi que sa vieille mère, en menaçant les Sauvages d'une arme qui n'était d'ailleurs pas chargée.Pour sauver la colonie et sa population française, il fallait que quelqu'un en prît energiquement la direction, il fallait un chef, il fallait un gouverneur qui eût l'expérience du pays, qui fût à la fois prudent, bon soldat et de génie organisateur.Or, cet homme existait et s'appelait le comte de Frontenac.C'est à lui que le roi et le ministre de la Marine curent recours pour tirer le Canada du danger où se trouvait le pays.Robert de ROQUEBRUNE.SOURCES MANUSCRITES Extrait des avis donnés par les Pères Jésuites au sujet des Iroquois, Archives nationales, Paris, Colonies C.II.A., Vol.6.— La Barre au roi, 1682, Ibid.Vol.6.— De Meullcs au ministre, Québec, 10 oct.1684, Ibid., Vol.6.— Dc-nonville au ministre, 8 juin 1687, Ibid., Vol.9.— Acte de prise de possession du pays des Iroquois par René de Brisay de Dcnonvillc, Ibid., Vol.9.— Déclaration des Iroquois devant M.le marquis de Dcnonvillc, 5 juin 1688, Ibid., Vol.10.— Dcnonvillc au ministre, 10 août 1688, Ibid., Vol.10.— Mémoire du chevalier de Callières au marquis de Seignelay 1688, Ibid., Vol.10.— Mémoire de l'état des affaires du Canada, 1688, Ibid., Vol.10.— SOURCES IMPRIMÉES Lettres du P.de Lambervillc, 1684, in N.Y.Coll.Doc, Vol.IX.— Francis Parkman, Count Frontenac, Vol.I.— La Montan, Voyages dans l'Amérique Septentrionale ( LaHaye, 1703).— Chevalier de Baugy, Journal d'une expédition contre les Iroquois (pub., Paris, 1883).— Vachon de Belmont, Histoire du Canada, 1608-1700 (Québec, 1840).— Abbé Raynal, Hist, des établissements des européens dans les deux Indes, 1713-1796.— D.Girouard, Lake Saint-Louis, (Montréal, 1893). DEUX ÉPISODES DE NOTRK HISTOIRE 35 TRAGÉDIE À LA PRAIRIE EN 1690 Les Canadiens soutenaient alors une lutte épique contre deux ennemis : les Iroquois et les colonies anglaises.Ils déployèrent une énergie extraordinaire car sur tous les fronts ils prenaient l'offensive et furent presque constamment victorieux.C'est que, en 1690, les habitants ne voulaient plus se laisser surprendre comme en 1689.Dans les trois gouvernements (Québec, Montréal, Trois-Rivières) la défense s'était organisée.Frontenac avait fait construire partout des forts et des enceintes en palissades où les gens se réfugiaient dès que l'ennemi était signalé.Le gouvernement de Montréal était le plus menacé et le gouverneur ne voulait pas que le massacre de Lachi-ne se renouvelât.Il avait prescrit aux paysans de ne pas trop s'éloigner dans les campagnes cl d'être toujours armés.Car, sans cesse, les Iroquois surgissaient brusquement de la forêt, arrivaient silencieusement par le lac des Deux-Montagnes ou le lac Champlain, se jetaient sur un village, tentaient de recommencer le coup de Lachine.Frontenac avait ordonné que, dès que les guetteurs des forts apercevraient l'ennemi, quatre coups de canon fussent tirés.C'était le signal convenu en cas de danger.Tous les travailleurs des champs devaient alors se replier sur le fort.Ainsi, cinquante ans après la fondation de Montréal, les habitants de l'île et de la région étaient encore exposés aux plus affreux dangers, vivaient dans la plus grande insécurité.Mais ils se défendirent avec un indomptable courage.La résistance de Madeleine de Vercheres dans le fort de son village en 1692 est le plus célèbre des faits d'armes de cette époque.Mais la gloire de la vaillante petite Canadienne ne doit pas faire oublier les héros moins illustres de ces temps difficiles.Pour protéger les « habitations » du Saint-Laurent menacées, Frontenac avait formé deux compagnies de soldats.Sur la côte sud, le chevalier de Clermont parcourait le pays à la tête de ses hommes.Alexandre-Samuel de Clermont sera tué plus tard au siège de Québec.Sur la côte nord, le chevalier de La Mothe faisait la même garde depuis Montréal jusque plus bas que Trois-Rivières.Il y a eu plu- 36 AMÉRIQUF.FRANÇAISE sieurs La Mothe à cette époque au Canada et, notamment, Pierre de St-Paul de La Mothe, Dominique de La Motte-Lucière, Antoine Laumet de La Mothe-Cadillac, Claude de La Mothe et un La Motte inconnu tué à La Prairie.Le chevalier de La Mothe dont il s'agit ici se nommait Jean de Leau de LaMothc.Et si Ton tient à préciser ainsi qui était le chevalier de La Mothe c'est qu'il est mort au combat comme Clermont et qu'il faut se souvenir du nom des héros.Dans l'été de 1690, Clermont avait sauvé bien des gens en chassant des bandes de Sauvages qui surgissaient sur plusieurs points.Il réussit à arracher de leurs cruelles mains des enfants de Sorel qu'ils avaient enlevés.Ces patrouilles rendaient d'ailleurs tous les services.C'est Clermont qui découvrit près du lac Champlain les préparatifs des Anglais pour attaquer le Canada de ce côté pendant que l'amiral Phipps l'attaquerait à Québec.Clermont dépêcha Denys de La Bruère prévenir Frontenac qui était alors à Montréal.Les détachements de Clermont et La Mothe se battirent parfois des jours entiers contre des bandes iroquoises.Et c'est dans une bataille sur les bords du lac St-Pierre que La Mothe et son compagnon Mural de La Brosse furent tués avec une soixantaine d'hommes.Combats isolés, batailles perdues qui n'ont pas eu les honneurs de la grande Histoire.A peine en trouve-t-on la mention dans les documents, comme celui-ci par exemple dont a parlé Monseignat dans une Relation.Ces compagnies formées de miliciens canadiens et de soldats sauvèrent une population terrorisée.En 1692, c'est l'une d'elles, commandée par M.d'Alleray de La Mollcrie, qui secourut et délivra le fort de Verchères et l'héroïque jeune fille qui y soutenait un siège contre les Iroquois.Mais parfois les Iroquois réussissaient à surprendre les habitants dans les champs, à les tuer ou à les enlever pour les torturer.Dans l'été de 1690, en face de Trois-Rivières, quinze hommes, femmes et enfants furents saisis et emmenés.Et comme les soldats couraient les délivrer, les Iroquois tuèrent les malheureux prisonniers avant de disparaître.La même année, le 4 septembre, le village de de Laprairie subit une attaque que Charles de Monseignat a racontée avec sa froideur et sa sécheresse habituelles.Mais ce texte est éloquent DEUX ÉPISODES DE NOTRE HISTOIRE 37 dans sa sobriété : « Tous les habitants du fort de La Prairie étaient occupés à couper les blés, dit-il, les moissonneurs étaient très éloignés les uns des autres en dépit des ordres de M.le comte de Frontenac, et n'avaient pas d'armes.L'officier qui commandait la garnison avait négligé de poster des sentinelles, ainsi les ennemis trouvèrent beaucoup de facilité.Il y eut onze habitants, trois femmes, une fille et six soldats tués ou pris.Peu firent de résistance.Six Iroquois y furent pourtant tués ».L'officier que la Relation de Monseignat ne nomme pas et dont la négligence fut blâmée, était M.Le Gouez de Grais, frère d'un autre officier appelé M.Le Gouez de Mcrville.Les habitants de La Prairie et des campagnes environnantes n'osaient plus sortir de leurs maisons, demeuraient confinés derrière les remparts de pieux, veillant nuit et jour, le fusil au bras.Les corps mutilés des victimes demeurèrent longtemps à pourir dans les champs.Au mois de décembre, l'abbé Geoffroy, curé-missionnaire de la région, alla avec quelques hommes enterrer les pauvres restes.Les Registres de La Prairie ont conservé quelques actes d'inhumation.Ce sont ceux de Latreillc, d'Auvergne, La Rose, La Motte, tous « soldats de M.le chevalier Degrais » et de Jean Bourdon « défiguré par les Iroquois», de Jean Duval et Jean Barault, habitants.Les Registres ne renfermant pas d'autres actes, on doit supposer que ce sont les seuls cadavres retrouvés par l'abbé Geoffroy et que les autres victimes furent emmenées par les Iroquois et torturées jusqu'à la mort, ce qui était le sort habituel des prisonniers.A la Baie d'Urfé, à La Chesnaie, à Boucherville des habitants furent tués.A Châteauguay, le commandant du fort, M.Desmarais, fut surpris et massacré.Mais partout les Canadiens résistaient, se battaient férocement et chassaient les Sauvages.Exaspérés, les gens de Boucherville, de Rcpcntigny et de la Pointe-aux-Tremblcs se mirent à torturer et à brûler les prisonniers iroquois ( Monseignat, Relation).Ils en avaient assez des atrocités indiennes et ils étaient résolus à s'en venger.D'ailleurs, à La Prairie, on avait vu des soldats anglais comman- 38 AMÉRIQUE FRANÇAISE dés par le capitaine Schuyler, prendre part au massacre.Et les Canadiens avaient juré de tirer aussi une dure revanche de cette attaque-là.Une héroïne canadienne célèbre : Madeleine de Verchères.Un héros canadien oublié : Colombet.Colombet ! Qui connaît ce nom ?Qu'est-ce que c'est que Colombet?Eh bien ! Colombet c'est un authentique héros canadien, mort les armes à la main en commandant ses vingt-cinq compagnons dans une victorieuse bataille contre les Iroquois sur l'île de Montréal.Colombet, c'est un soldat mort pour la Patrie et personne ne le connaît parce que les historiens l'ont ignoré.Garneau ne mentionne pas son nom ni même le combat de la Pointe-aux-Trembles de Montréal du 2 juillet 1690.Charlevoix, Fcr-land n'en parlent pas.Le Dictionnaire historique du Père Le Jeune est muet sur Colombet et ses compagnons.Colombet est vraiment demeuré inconnu de l'histoire du Canada.Le Dictionnaire Généalogique de Tanguay, à l'article Jean Grou, contient la liste des Canadiens tués au combat de la Pointe-aux-trcmblcs, mais le nom du chef est estropié par Tanguay qui le nomme « le sieur Coulombe ».Mais il s'appelait Colombet.Deux documents en administrent la preuve.Le premier est la Relation de Monseignat, secrétaire du comte de Frontenac, le second est une liste de nominations d'officiers par Frontenac.La Relation contient trois fois le nom de Colombet qui commandait au combat du 2 juillet 1690.« On eut avis, écrit Monseignat, à Québec, du combat qui s'était donné à La Pointeaux-Trembles, dans l'île de Montréal, entre quelques canots iroquois descendus par la rivière des Prairies.Ils furent découverts par un nommé Jallot, chirurgien, qui donna avis de leur marche au sieur Colombet, lieutenant réformé.Il se mit à la tête de vingt-cinq habitants et leur dressa une embuscade.Les ennemis le chargèrent vigoureusement et en furent reçus de même.Mais comme le nombre de nos gens leur était de beaucoup inférieur, ils furent obligés de se retirer avec perte de douze hommes parmi lesquels le sieur Colombet.Les ennemis y perdirent vingt-cinq hommes et se retirèrent aussi ».Et quelques lignes plus loin.Monseignat rappelle « le combat où le sieur Colombet fut tué ».Cette Relation adressée « A Madame » DEUX ÉPISODES DV.NOTRE HISTOIRE 3Q sans autre indication, était probablement destinée à Madame de Frontenac et certainement pas à Madame de Maintenon, comme l'ont cru quelques historiens et notamment Parkman.L'épouse morganatique de Louis XIV ne s'est jamais occupée du Canada et il n'y avait aucune raison pour que le secrétaire du gouverneur lui adressât un récit de ce qui s'y passait.Parkman n'a pas plus tenu compte du combat de la Pointeaux-Trembles que les autres historiens et, pourtant, il connaissait la Relation de Monscignat puisqu'il la cite à propos des événements de cette époque.Le second document où ligure Colombet est l'État des emplois vacants auxquels M.le comte de Frontenac a pourvus pour 1690.On y trouve la mention suivante : « Commission de lieutenant réformé pour le sieur La Gcmmcraie au lieu et place du sieur Colombet tué par les Iroquois au mois de juin (sic) dernier.Le récit bref, sec et conventionnel de Monscignat est tout ce que nous possédons sur le fait d'armes de la Pointe-aux-Trembles.Les noms de quelques soldats et habitants tués lors de ce combat sont conservés dans les Registres de la paroisse.Ce sont Jean Jallot «tué le 2 juillet 1690 par les Iroquois, près de la coulée de Jean Grou, avec neuf autres qui tous furent enterrés à la hâte sur le lieu même puis transportés dans le cimetière le 2 novembre 1694, le sieur Coulombe (sic) lieutenant.Larose, Cartier, Jean Baudoin, Pierre Mas-ta fils, le soldat Isaac, Montenon de La Rue, Guillaume Richard.» L'Histoire est capricieuse, oublieuse et injuste et ne conserve la mémoire que de quelques noms, le souvenir de quelques actions.De cette période dramatique, l'histoire du Canada a surtout consigné le siège du fort de Vcrchères par les Sauvages.Tous les historiens ont répété le récit de ce fait.C'est qu'il est pittoresque et que les historiens sont sensibles aux images hautes en couleur.Et l'héroïsme d'une femme, surtout d'une jeune fille est toujours émouvant, touche l'imagination, trouble le cœur.Madeleine de Vcrchères.d'ailleurs, par le récit qu'elle a laissé et qu'elle avait adressé à la comtesse de Maurcpas, s'est chargée elle-même de sa gloire.C'était une petite fille de tête et d'un étonnant sang-froid, une 40 AMÉRIQUE FRANÇAISE âme de soldat que Mademoiselle de Verchèrcs.Petite fille, en effet, car elle n'avait que quatorze ans lors du siège de son fort.Son hérédité militaire lui venait de son père, ancien officier du régiment de Carignan, mais aussi de sa mère car Madame de Verchèrcs avait déjà soutenu une bataille contre les Iroquois et les avait chassés à coups de fusil.Le Père de Charlevoix a écrit qu'elle s'était battue comme un vieux guerrier.Les Canadiennes de ce temps avaient parfois autant de valeur militaire que les troupiers.Madeleine était seule au fort de Verchèrcs avec deux soldats, ses petits frères âgés de douze et de dix ans et quelques femmes.« J'étais à cinq arpents du fort de Verchèrcs appartenant à mon père, qui était alors à Québec par ordre de M.de Callièrcs, gouverneur de Montréal où était ma mère, dit-elle dans son récit.J'entendis plusieurs coups de fusil.Bientôt j'aperçus que les Iroquois faisaient feu sur nos habitants qui étaient éloignés du fort.Un de nos domestiques me cria : Sauvez-vous mademoiselle ! Voilà les Iroquois qui viennent sur vous ! « Elle eut le temps d'aller s'enfermer dans le fort dont elle organisa la défense.Elle a raconté cela avec un entrain, un accent de simplicité héroïque.» Je jetai ma coiffe, j'arborai mon chapeau et, prenant mon fusil, je dis à mes deux petits frères : Battons-nous jusqu'à la mort pour la patrie et la religion.Souvenez-vous des leçons que mon père vous a si souvent données que des gentilshommes ne sont nés que pour verser leur sang pour le service de Dieu et du Roi.Mes frères et les deux soldats firent un feu continuel sur l'ennemi.Je fis tirer du canon, non seulement pour effrayer les Iroquois en leur faisant voir que nous étions en état de nous défendre mais encore pour avertir nos soldats qui étaient à la chasse de se sauver dans quelque fort ».Pendant huit jours les Iroquois restèrent à guetter dans les bois, attendant le bon moment pour donner l'assaut.Mais ils croyaient le fort rempli de soldats bien armés et n'osaient l'attaquer.« Les ennemis me firent juger par leurs mouvements qu'ils voulaient escalader le fort à la faveur des ténèbres.J'assemblai mes troupes, six personnes », dit Mlle de Verchères.Ces six hommes étaient deux épisodes de notre histoire 4' les soldats La Bonté et Galet, un vieux domestique de quatre-vingts ans appelé La Violette, les deux petits Verchèrcs et Pierre Fontaine qui était arrivé en canoé dans la journée et que Madeleine était allé chercher au bord du ileuve à la vue de l'ennemi.En vrai chef de guerre, la jeune fille disposa son monde de façon à tromper lçs Iroquois sur le nombre des défenseurs : « Je place mes deux frères sur deux bastions, le jeune homme de quatre-vingts ans sur le troisième et moi je prends le quatrième, chacun fait son personnage.Malgré le sifflement du nord-est, vent terrible au Canada cette saison, on entendait à tout moment : Bon quart ! de la redoute au fort et du fort à la redoute : Bon quart ! On aurait cru à nous entendre que le fort était rempli d'hommes de guerre.Aussi les Iroquois, gens d'ailleurs si rusés et si belliqueux, y furent-ils trompés comme ils l'avouèrent plus tard à M.de Callièrcs à qui ils déclarèrent qu'ils avaient tenu conseil pour prendre le fort pendant la nuit, mais que la garde qu'on y faisait sans relâche les avait empêchés d'exécuter leurs desseins, surtout ayant perdu du monde par le feu que mes deux jeunes frères et moi avions fait sur eux.» Malgré l'affreux danger où elle se trouvait la vaillante fille gardait sa gaieté, gaieté qui transparaît dans son alerte récit.Le premier matin du siège, elle visita son monde et leur parla : « Le soleil en dissipant les ténèbres de la nuit sembla dissiper notre chagrin et nos inquiétudes.Je parus au milieu de mes soldats avec un visage gai en leur disant : puisque, avec le secours du Ciel, nous avons bien passé la nuit, toute affreuse qu'elle a été, nous en pouvons bien passé d'autres.» Mademoiselle de Verchèrcs n'avait-elle pas toutes les qualités d'un grand capitaine qui sont le sens de la stratégie, le courage, l'optimisme?Et comme un bon général, clic savait comment parler à ses troupes.Les Sauvages avaient brûlé toutes les fermes de la région, détruit les étables et tué les animaux avec les gens.Madeleine déplorait la perte des beaux bestiaux de son père.Une nuit, elle aperçut quelques bêtes à cornes qui erraient près du fort.Elle crut d'abord à une ruse de l'ennemi.« Je crus d'abord que des sauvages couverts 42 AMÉRIQUE FRANÇAISE de peaux de bêtes marchaient derrière ces bestiaux pour entrer dans le fort si nous étions assez indiscrets pour leur ouvrir la porte.Je craignais tout d'un ennemi aussi fin et rusé que l'Iroquois.» Mais son envie de récupérer les bêtes fut plus forte que la prudence et elle eut « l'indiscrétion » d'ouvrir la porte du fort et d'aller chercher son troupeau : « Après avoir pris toutes les mesures de prudence, je jugeai qu'il n'y avait point de risque à ouvrir la porte.Je fis venir mes deux frères avec leurs fusils bandés en cas de surprise et ainsi on fit entrer ces bestiaux dans le fort.» Et, comme elle avait sauvé ses bœufs et ses vaches, elle sauva son linge.« Je me resouvins, à une heure du soleil, que j'avais trois poches de linge et des couvertures hors du fort.Je demandai à mes soldats si quelqu'un voulait venir avec moi, le fusil à la main, chercher mon linge.Leur silence, accompagné d'un air sombre et morne, me faisant juger de leur peu de courage, je m'adressai à mes jeunes frères : Prenez vos fusils et venez avec moi.Pour vous (dit-elle aux quatre hommes du fort) continuez à tirer sur les ennemis jusqu'à mon retour ».Je fis deux voyages, à la vue des ennemis, dans le lieu même où ils m'avaient manquée avant.Ma démarche leur parut sans doute suspecte car ils n'osèrent venir pour me prendre ni même tirer pour m'oter la vie.J'éprouvais que, quand Dieu gouverne les choses, l'on ne peut que bien réussir ».L'héroïque petite fille donnait du cœur à tout son monde.Elle a dit d'ailleurs que personne ne perdit courage pendant le siège, même les femmes.Il n'y eut, écrit-elle dans son récit, que Marguerite Anthiaumc qui était extrêmement peureuse.Elle tirait du canon d'heure en heure « pour avoir du secours de Montréal qui n'est éloigne que de huit lieues ».Et comme Marguerite Anthiaumc proposait de se sauver la nuit en canoé par le fleuve tout près, Mlle de Vcrchères refusa en disant qu'elle n'abandonnerait jamais le fort : « J'aimais mieux périr que de le livrer aux ennemis car il était de conséquence infinie que les Sauvages n'entrassent pas dans aucun fort français, qu'ils jugeraient des autres par celui-ci s'ils s'en emparaient ».La jeune fille, la fillette de quatorze ans qui tenait un langage semblable, qui disait « mes soldats, ma troupe » DEUX ÉPISODES DE NOTRE HISTOIRE 43 était évidemment un être exceptionnel.Toujours, dit-elle, « je paraissais avec un air riant et gai, encourageant ma petite troupe par l'espérance que je leur donnais d'un prompt secours.» Au Canada où tout le monde dans ce temps était courageux, Madeleine de Ver-chères fut sans doute louée pour sa défense du fort, mais ce n'est que plus tard que la colonie reconnut en elle une de ses héroïnes.Enfin, le huitième jour du siège, un secours arriva de Montréal où l'on avait en effet entendu le canon de Vcrchères.Le fort était construit au bord du Saint-Laurent et c'est par le fleuve qu'arrivèrent les canoés remplis de soldats et commandés par M.de La Mol-leric.« Le huitième jour, M.de La Monncric (sic) lieutenant détaché par M.de Callièrcs, arriva la nuit avec 40 hommes.Ne sachant pas si le fort était pris, il faisait son approche en grand silence.Une de nos sentinelles, entendant quelque bruit, cria : Qui vive ! J'étais pour lors assoupie, la tête sur une table, mon fusil de travers dans mes bras.La sentinelle me dit qu'elle entendait parler sur l'eau.Sans perdre de temps, je montai sur le bastion pour reconnaître à la voix si c'étaient des Sauvages ou des Français.Je leur demandai : Qui êtes-vous?Ils me répondirent : Français ! c'est la Monncric qui vient vous donner du secours.» « Je lis ouvrir la porte du fort en y plaçant une sentinelle et je m'en allai au bord de l'eau pour les recevoir.Aussitôt que je l'aperçus, je le saluai par ces paroles : Monsieur, soyez le bienvenu : je vous rends les armes.Mademoiselle, dit-il d'un air galant, elles sont en bonnes mains.Meilleures que vous ne croyez, lui répliquai-jc.11 visita le fort cl le trouva en très bon état, une sentinelle sur chaque bastion.Je lui dis : Monsieur, faites relever mes sentinelles afin qu'elles puissent prendre un peu de repos.11 y a huit jours que nous ne sommes pas descendus de nos bastions.» Cette enfant héroïque devait un jour se marier.Elle épousa Taricu de Lanaudièrc.seigneur de La Péradc.Et son instinct combatif, son courage firent encore merveille dans une attaque contre le manoir de La Péradc.lin cette occasion, elle se battit corps à 44 AMÉRIQUE FRANÇAISE corps avec les Sauvages.Il faut lire cela, écrit de cette main qui savait si bien manier le fusil, et écrit avec sa vivacité habituelle : « Résolue de périr avec mon mari, et suivant les mouvements de mon cœur, je sautai ou plutôt je volai sur les Sauvages, j'empoigne un casse-tête, désarme un sauvage.Il veut monter sur un coffre : je lui casse les reins d'un coup et je le vois tomber à mes pieds.» Elle sortit de cette féroce bagarre « décoiffée, les cheveux épars et mal arrangés, mes habits tout déchirés, n'ayant rien sur moi qui ne fût par morceaux ».On aurait les cheveux « mal arrangés » à moins.Mais les Sauvages étaient en fuite et Madeleine avait sauvé son époux Lanaudière et ses deux petits garçons La Pérade et Taricu.Si elle a ainsi raconté ses exploits, c'est qu'elle voulait obtenir pour elle-même la pension qu'avait son père, des grades ou de l'avancement pour son mari et pour ses fils.Car Madeleine de Ver-chères fut toujours pratique et la petite fille qui allait sauver son linge à la vue des Iroquois et qui ouvrait la porte du fort pour conserver ses bestiaux, devint une femme capable de bien entendre ses intérêts.Elle fut même une plaideuse, allant jusqu'à soutenir un procès contre le curé de son village.11 ne faisait pas bon de s'attaquer à Madeleine de Verchères, qu'on fût plaideur ou iroquois.Ce qui caractérise les Canadiens de cette époque c'est le courage.Ils savaient tous que leur fermeté pouvait tout sauver.Un Colom-bet, une Madeleine de Verchères apprirent aux bandes iroquoiscs qu'elles ne pourraient jamais vaincre la résistance des Français.Et si le chevalier de Callières, devenu gouverneur du Canada, a pu réussir en 1701 sa fameuse négociation avec les tribus indiennes et conclure avec elles un traité de paix définitive et durable, c'est que les Sauvages savaient la lutte inutile.Dans cette longue guerre, l'héroïsme des Canadiens a été vainqueur.Madeleine de Verchères est célèbre au Canada.Sa statue se dresse au lieu même qu'elle a défendu.Au bord du fleuve, là où était le fort, on la voit sur un socle de pierre et telle qu'elle était sur son bastion, un chapeau de soldat sur la tête et le fusil au bras.La vail- ni:UX ÉPISODES DE NOTRP.HISTOIRE 45 lante fille a bien mérité sa gloire.Mais que d'autres héros de ce temps sont demeurés inconnus et oubliés ! Pourtant, ainsi que Colombet, dont on ne sait rien, pas même le prénom et qui demeure Colombet tout court, ils ne sont pas morts inutilement.Et quand on les évoque en rappelant ces temps tragiques, ils ne sont pas tout à fait anonymes puisqu'ils ont un nom : les Canadiens.ROBERT de ROQUEBRUNE.' SOURCES MANUSCRITES Relation de Monseignat, Archives nationales, Paris, Colonies C.II.A.Vol.II.— Relation de Mlle de Verchèrcs, adressée à Mme la comtesse de Mau-repas, 1696, Colonies F.3.Vol.7.SOURCES IMPRIMEES Tanguay, Die.généalogique, Vol.1.285 et 317.— État des emplois auxquels M.le comte de Frontenac a pourvus pour 1690.Bulletin des recherches historiques (I.évis), Vol.XIII.308-10. SIX PETITS CONTES La mi-carême J'étais un flow, un gamin de la Côte.A huit ans je ne connaissais guère la Mi-Carême, qui avait jusque-là passé chez nous durant la nuit.Mais voici que ma mère, un matin, se rendit compte que pour une fois il en serait autrement.Du bout des lèvres, car elle ne voulait pas que son trouble parût, elle me dit : — Va chercher Madame Marie.Je courus prévenir la vieille, qui changea vile de tablier.Je l'attendis, pensant qu'elle allait me suivre tout simplement, mais non : son tablier changé, elle empoigne un gros bâton et le lève au-dessus de ma tête, disant : « Ah, mon sacripan ! » Je déguerpis, vous vous imaginez bien.Ma mère, qui guettait mon retour, du regard m'interroge.Je lui fais signe que oui.Quelques minutes passent.Autre regard, même réponse.Enfin la vieille arrive, tout essoufflée ; elle se laisse tomber sur une chaise, cligne d'un œil et de l'autre examine la situation.C'est l'affaire d'une seconde et la voilà qui se retourne contre nous, les enfants, qui ne lui avons jamais rien fait.« Dehors ! » nous crie-t-elle.Mais nous sommes trop saisis pour bouger.Alors ma pauvre mère du bout des lèvres nous dit : — Allez, allez chez la voisine.Quand nous revînmes à la maison, la vieille avec son bâton nous attendait au milieu de la place.Derrière elle, immobile, ma mère était au lit, qui tourna lentement la tête vers nous et sourit.A cette vue les plus jeunes qui n'avaient pas le nombril sec, de bedaines, ne purent s'empêcher de courir vers elle.La vieille les attrapa et les assit proprement.40 SIX PETITS CONTES 47 — Ne touchez pas à votre mère, dit-elle : la Mi-Carême l'a battue.A moi elle expliqua : — C'est arrive pendant que vous étiez chez la voisine.Moi-même j'étais sortie quérir du bois.Soudain j'entends des cris, je rentre, qu'est-ce que je vois?La Mi-Carême dans la maison.Je ne fais ni une ni deux, je lape dessus le tas avec mon gros bâton : aïe ! aïe ! aïe ! la Mi-Carême ne s'y attendait pas : par les portes, par lès fenêtres, par tous les trous elle se sauve, oubliant quelque chose, devine quoi : ce bébé ! Et la vieille, clignant d'un œil, de l'autre me regarda : — Sacripan, est-ce que tu me crois?Si, si, je la croyais.Seulement j'entendais les pas de mon père se rapprochant de la maison.La porte s'ouvrit, mon père s'arrêta dans l'encadrurc, chaussé de ses grandes bottes, les mains couvertes d'écaillés, et il dit : — Je croyais que la Mi-Carême était dans la maison.— Elle est retournée clans le bois, répondit la vieille.Mais regardez donc un peu ce qu'elle nous a laissé.Mon père se pencha sur le paquet de langes.Quand il se redressa, il était heureux, rajeuni ; les écailles de hareng brillaient sur ses bras ; il se frottait les mains, il trépignait dans ses grandes bottes, et je pensais, moi, le flow, que c'était lui que la Mi-Carême aurait dû battre.Un habitant, bon cultivateur, qui avait su obtenir de sa femme treize enfants de belle venue quoique d'inégale grosseur, vivait avec sa famille dans une maison d'habitant, qui était aussi une drôle de 48 AMÉRIQUE FRANÇAISF.maison, car chaque année durant l'hiver elle flottait sur la neige quarante jours et plus ; toutefois, le printemps revenu, elle redevenait une maison comme les autres à la place même d'où elle était partie, dans le rang Fontarabie, à Ste-Ursule de Maskinongé.Cette maison avait deux portes, l'une de devant qui donnait sur le chemin du roi, l'autre de derrière sur la terre de l'habitant.Or un printemps il arriva que le fils aîné de celui-ci, devenu grand, sortit par en arrière et se mit à aider son père, dont il devint par la suite l'héritier.Ce fut la seule fois qu'on usa de cette porte.Les printemps suivants les enfants sortirent par en avant, garçons et filles dans la fleur qui l'un après l'autre prirent le chemin du roi pour aller faire graine ailleurs.A chacun, à chacune l'habitant serrait la main et disait : « bon voyage, mon pigeon, bon voyage, ma colombe ; et revenez me voir aux Fêtes, je vous attendrai ».Mais ces enfants tenaient plutôt du corbeau ; ils ne revinrent jamais, à l'exception d'un seul, qui avait eu les oreillons à un mauvais moment.Lorsque celui-ci reparut dans Fontarabie, faute d'avoir fait souche en cours de voyage, le bonhomme était assis sur son perron, la face broussailleuse et le bâton entre les jambes, sur lequel il se soulevait à l'occasion pour mieux voir les bêtes et autres créatures de passage.Quand il aperçut son fils, il se demanda de qui était le gringalet, car il lui semblait le connaître.Il chercha au loin, puis, ne trouvant pas, se rapprocha et non sans appréhension se mit à citer des noms du pays, des noms de parents.« Vous n'y êtes pas, dit le gringalet, je suis votre garçon.» Le bonhomme ne nia pas ; cela se pouvait.— Viens-tu voir ta mère, demanda-t-il.— Oui, répondit le fils.— Eh bien, tu tombes mal : ta mère est morte et enterrée.Le gringalet admit sans peine que cela se pouvait, car il avait été parti longtemps.— Moi, reprit le vieil habitant, je ne me suis pas remarié, mais ce disant il se soulevait sur son bâton pour regarder s'il ne verrait pas poindre femme à l'horizon.— Et toi, mon garçon, as-tu des enfants?— Non, répondit le pauvre diable. SIX PETITS CONTES 49 Ce qui fit rêver le bonhomme, puis : — Ta femme, comment est-elle, dcmanda-t-il sans se soulever, mais serrant fort le bâton et la barbe pleine d'étincelles.Il pensait que son gringalet de fils l'inviterait peut-être chez lui dans une maison où il serait seul toute la journée avec une jeune brue.La vérité le dépita.— As-tu été en ville, au moins?— Oui, répondit le fils.Alors le bonhomme qui savait pertinemment pour l'avoir vu dans les journaux, qu'il y avait en ville des centaines et des centaines de filles réunies dans un enclos, se dressa sur son bâton, pris de la plus grande indignation : — Reste icitte, cria-t-il, j'vais y aller à ta place ! Il partit donc.L'automne était avancé.Bientôt la neige tomba et la drôle de maison, se détachant de Fontarabie, se mit à flotter ; elle passa lentement au-dessus de la génération perdue, arche dérisoire, barque des impuissants, au-dessus du bonhomme au fond du déluge, qui brandissait son terrible bâton.Le départ des aînés ne l'avait pas troublée, car elle les remplaçait au fur et à mesure.Une année toutefois elle ne put, ayant l'année d'avant tombé sur le cadet.C'était la fin de sa famille.Le cadet grandissant poussait les plus vieux et ceux-ci s'en allaient, s'en allaient.— Il partiront bien tous ! — Je l'espère, répondit le bonhomme.La femme regarda ce mari et le trouva bête, mais bête ! Ce qui la désarmait c'est qu'il avait toujours été ainsi et qu'elle l'aimait. 50 AMÉRIQUE PR A N ÇA IS I.Il avait pour son dire, lorsqu'on a tout fait pour ses enfants et qu'ils ne sont pas infirmes, que rien n'autorise à les garder en dépendance après la majorité — et même avant dans le cas des plus dégourdis ; qu'ils n'appartiennent plus aux parents mais à tout le monde et au bon Dieu ; qu'il faut les laisser aller, au besoin leur montrer le chemin.— Même le cadet ?Le cadet comme les autres, car le bonhomme était pauvre : il n'avait pas de quoi en retenir un seul.Le cadet partit donc à son tour et la mère tomba malade.— Fort bien, dit le bonhomme, mais je l'avertis, ma vieille : que tu meures, je convole.11 se pensait lin ; elle le trouva bête, mais bête ! Ce qui la désarmait, c'est qu'il avait toujours été ainsi et qu'elle l'aimait.Elle ne put se résourde à le laisser à autre femme et guérit.Cela ne changea rien à la maison, qui resta triste.Le bonhomme lui-même n'était pas heureux.Là-dessus leur arrivent d'une de leurs filles, qui ne s'est pas mariée, deux perruches dans une cage blanche, des oiseaux comme on en a jamais vu dans le comté, tout bleus avec un nez de mascarade, qui passent leur temps à se faire des agaceries, à se frôler chacun chacune, à dormir l'un contre l'autre, jamais las d'aimer, des oiseaux de paradis.Dès qu'ils sont dans la maison la tristesse en est sortie.Les deux vieux sont ravis.Bientôt la cage les gêne ; ils l'ouvrent et les perruches de voler dans le logis.Seul inconvénient : les lambris défoncés à coup de bec.Le bonhomme a du mal à réparer les dégâts, mais il ne demande pas mieux.— Ces maudits oiseaux, je leur couperai la tête ! La vieille le regarde et le trouve bête, mais bête ! Ce qui la désarme, c'est qu'il a toujours été ainsi et qu'elle l'aime.Un après-midi d'hiver, comme il sortait pour aller quérir du bois, une perruche enfila derrière lui et se trouva brûlante dans l'air glacé ; alors éperdue elle vola droit vers le soleil.La vieille s'était précipitée au dehors.Ensemble sur le pas de la porte les deux époux virent tomber l'oiseau et chacun quant à soi se jugea condamné SIX PETITS CONTES 5' à une fin prochaîne.Ils rentrèrent.Tin la perruche restante le bonhomme vit sa femme délaissée, la vieille son mari veuf.Ils en avaient le cœur brisé.Leurs derniers jours furent consacrés à l'oiseau ; par mille soins et cajoleries ils l'encourageaient à survivre.Chacun pensait parer ainsi au deuil de son vieux compagnon.Le matin, le bonhomme se disait : « voici mon dernier jour ».A ces côtés la vieille pensait : « voici le mien ».Après quelque temps, toutefois, ils changèrent de chronologie, au dernier jour préférant la dernière semaine, puis le dernier mois.Au bout d'un an, n'étant point morts, ils ne savaient que penser.La perruche toute bleue, en qui ils s'étaient confondus, se tenait immobile au-dessus d'eux, sardonique comme une idole.Une nuit, le mari se réveilla ; sa femme accoudée le regardait.Il demanda : « que fais-tu là?» Elle répondit : « tu es beau, je t'aime.» Le lendemain, au petit jour, elle dormait profondément.Il la secoua, il avait faim.Lille dit : — Dors encore ; je te ferai à dîner.— Et qui ira travailler?— Demain, tu iras.Aujourd'hui, reste avec moi.Tu es beau, je t'aime.Alors, lui, qui était surtout laid, faillit ne pas aller travailler.Il faisait bon au logis ; ses enfants éveillés le regardaient de leurs yeux de biche ; il aurait aimé les prendre dans ses bras et les bercer.Mais c'était l'automne ; il pensa au prix de la vie ; il se rappela les autres enfants, trois ou quatre, peut-être cinq, morts en Abitibi.fameux pays, lit il partit sans déjeuner. AMÉRIQUE FRANÇAISE Le soir, il se hâta de revenir ; ce fut pour trouver la maison froide.Sa femme et les enfants avaient passé la journée au lit, sous un amas de couvertures.Il ralluma le feu.Quand la maison fut réchauffée, les enfants se glissèrent en bas du lit.Puis la femme se leva, joyeuse.Elle tenait dans sa main une petite fiole de parfum, achetée quelques années auparavant, une folie si agréable qu'elle l'avait conservée intacte.La fiole elle déboucha, le parfum elle répandit sur la tête de son mari, sur la sienne, sur celle des enfants ; et ce fut soir de fête.Seul le mari boudait.Mais durant la nuit il se réveilla : sa femme penchée disait : « tu es beau, je t'aime.» Alors il céda.Le lendemain, il n'alla point travailler ni les jours suivants.Après une semaine, sa provision de bois épuisée, il avait entrepris de démolir un hangar attenant à la maison.Le propriétaire de s'amener, furieux.Cependant, lorsqu'il eut vu de quoi il s'agissait, il se calma.La femme était aussi belle que son mari était laid.Il la sermonna doucement.Il parlait bien, ce propriétaire ! Elle aurait voulu qu'il ne s'arrêtât jamais.Il lui enseigna que l'homme a été créé pour travailler et autres balivernes du genre.Elle acquiesçait ; que c'était beau, ce qu'il disait ! Quand il eut séché sa salive, il lui demanda : « maintenant, laisseras-tu travailler ton mari?» — Non, répondit-elle, je l'aime trop.— Mais cette femme est folle, s'écria le propriétaire.Le mari n'en était pas sûr.On fit venir des curés, des médecins, des échevins.Tous, ils y allèrent d'un boniment.Ah, qu'ils parlaient bien ! La femme aurait voulu qu'ils ne s'arrêtassent jamais, au moins qu'ils parlassent toute la nuit.Seulement quand ils avaient fini, elle disait : « non, je l'aime trop.» Eux la jugeaient folle.Le mari n'en était pas sûr.Un soir, la neige se mil à tomber.La femme qui, depuis leur arrivée à Montréal, n'avait osé sortir, terrifiée par la ville, s'écria : — Il neige ! Viens, nous irons à Senneterrc.Et de s'habiller en toute hâte.— Mais les enfants, demanda le mari.— Ils nous attendront ; la Sainte Vierge les gardera.Viens, mon mari, je ne peux plus rester ici. SIX PETITS CONTES 53 Alors il jugea lui-même que sa femme était folle et prit les enfants dans ses bras.Elle était sortie pour l'attendre dans la rue.Il la regarda par la fenêtre.Elle courait en rond devant la porte, puis s'arrêtait, ne pouvant plus attendre.— Nous irons à Malartic, criait-elle, nous irons à Val-d'Ôr ! Un taxi passait.Elle y monta.La première fois, Monsieur Pas-d'Pouce a\ait mis sa main sur la table ; la seconde fois, l'avait gardé dans sa poche.La première fois l'habitant s'était dit : « Voilà une main, qui a connu la hache et la scie, une main rude et franche, venue à point pour me secourir.» Et il avait signé ça et là sur des papiers sans trop y regarder.La seconde fois, plus de main fraternelle, mais une chaîne en or, un ventre avantageux : Monsieur Pas-d'Pouce, négociant, exportateur de grains et de foin, qui lui réclame de l'argent.Or, de l'argent, c'est bien malheureux, le pauvre habitant n'en a pas.— Je repasserai la semaine prochaine, dit le négociant.— Repassez, Monsieur Pas-d'Pouce, vous êtes toujours le bienvenu.La semaine suivante, l'habitant n'a pas une cenne de plus.Il est gêné, c'est le cas.Aussi se tient-il plus souvent aux bâtiments qu'à la maison.Ce qu'il les aime alors, ses animaux, ses vaches, ses chevaux ! Et ses cochons, et ses moutons, et son chien larmoyant, qui rit quand même ! S'il s'écoutait, c'est bien simple, larguant l'amarre des bâtiments, il partirait avec eux au premier déluge venu. AMÉRIQUE FRANÇAISE Quand le négociant rappliqua, le ventre avantageux, la main calée dans sa poche, ce fut Armande qui lui dit : — Asseyez-vous donc.Monsieur Pas-d'Pouce.Mon père est aux bâtiments.Je vais vous préparer la tasse de thé que vous boirez en l'attendant.Monsieur Pas-d'Pouce— la main lui sort, quatre doigts raides — n'en revient pas: une fille de quatorze ans, brave et jolie, qui ne figurait pas sur l'inventaire ! Mais cela change tout ! Sa main, il la met sur la table, il l'offre, il la donne, sa grosse main populaire.L'habitant, qui arrive sur les entrefaites, l'aperçoit et dit : — Je savais bien.Monsieur Pas-d'Pouce, que nous finirions par nous entendre.Monsieur Pas-d'Pouce emmena la fille.Il la garda quatre ou cinq ans.Après quoi, anoblie par son service, elle trouva un bon parti.— Va, lui dit-il.je ne t'oublierai pas.En doute-t-elle?Voici des noms : Angèle, Marie.Laurc, Valéda.ses anciennes servantes établies çà et là dans le comté, chez qui, il ne passe jamais sans arrêter, l'hiver, quand les hommes sont aux chantiers.— fit puis veux-tu savoir?Eh bien, j'assisterai à les noces.Monsieur Pas-d'Pouce tint parole.II assista aux noces d'Ar- mande, le ventre avantageux et la main sur la table.C'était pour la famille un grand honneur.Le marié se tenait près de lui, droit comme un cierge, brûlant de gratitude.Les femmes se trémoussaient dès qu'il les regardait.11 était le seigneur de la fête.Quant à l'habitant, il avait cédé la place, ne sachant plus très bien s'il était encore le père d'Armande.On ne remarqua pas son absence.Assis sur la paille, au milieu des animaux taciturnes, il écoutait le bruit sec des cordes et la reprise de l'archet, mais n'entendait pas la musique.On dansa jusqu'à l'aube.Alors Monsieur Pas-d'Pouce, refermant les quatre doigts de sa main, mit la note dans sa poche et s'en alla.Tout devint terne.Le violoneux s'arrêta au milieu d'une gigue ; il raclait les nerfs, c'était intolérable.Armande se mit à pleurer.Un petit coq de misère sur la pagée grise chantait matines. SIX PETITS CONTES 55 Le bouquet Je noce Le soir, après le chapelet, pendant que la mère couchait- les enfants, le bonhomme se rassoyait pour fumer une dernière pipe, la meilleure de la journée, et il demandait à Hortcnsc, sa fille aînée : - Ma fille, entre donc un peu de bois pour le déjeuner, demain.Hortcnsc sortait et revenait avec quelques rondins ; elle ne pouvait pas en prendre beaucoup, car elle avait déjà sa brassée, la nature ayant été généreuse.Alors le bonhomme disait : — Eh, ma fille, comme tu as les bras courts ! C'était de même chaque soir.Puis Hortcnsc s'allait coucher en rougissant.Un dimanche après-midi, un grand gars s'amène.Pour qui vient-il?Le grand gars ne le dit pas.Hortcnsc s'offre à prévenir son père.Le gars n'est pas pressé : « Dérangez-le pas ; je vais l'attendre ici ».Pour ne pas être impolie, Hortcnse l'attend avec lui.Quand le bonhomme rentre, il voit le cavalier et il n'est pas content.Le soir, après le chapelet, Hortcnsc lui demande : — Voulez-vous que j'aille quérir du bois?Le bonhomme répond : — Non, ma fille.Alors Hortcnsc va se coucher, bien plus rouge que d'habitude.La noce eut lieu deux mois plus tard.A la fin de la soirée il n'y avait plus de coin, tout le monde était rond.On avança devant la porte la voilure du marié.Comme Hortcnsc y montait, le cheval se cabra, clic échappa son bouquet.D'un coup de fouet le marié remit la bête d'aplomb.— Fais-toi obéir, lui cria-t-on. 56 AMÉRIQUE FRANÇAISE Pour toute réponse il brandissait son fouet, puis il détendit les guides, Hortense ne riait pas, et le grand galop les emporta.En revenant de faire son train, le lendemain, le bonhomme fronça les sourcils : on venait à travers champs en robe de noce.11 rentra et à sa femme dit : — Je crois que le curé a mal appliqué le sacrement.Regarde un peu qui nous revient : c'est Hortense par travers champs.La femme dit au bonhomme : — Fume ta pipe et reste tranquille.Hortense ouvrit la porte ; de ses bras courts elle pressait un chagrin plus lourd que les rondins.Quand elle vit son père impénétrable, faisant de la fumée pour cacher son sentiment, les bras lui tombèrent, mais cela ne changea rien : le chagrin était bien attaché.— Bonjour, ma fille, dit la mère.Tu viens sans doute chercher ton bouquet?Le voici.Je l'ai ramassé dans la poussière ; les roues de- la voiture avaient passé dessus.Hortense prit le bouquet.La mère dit au bonhomme : — Attelle et va reconduire ta fille chez elle.Le bonhomme la reconduisit donc.Chemin faisant, il fumait sa pipe, il ne disait pas mot.Et près de lui, sous la pluie, Hortensc tenait son bouquet défleuri.JACQUES FERRON CHACUN SON AMOUR (pièce en trois actes) par PAUL TOUPIN Personnages : Don Juan, 55 ans.Fernando, son secrétaire, 22 ans.Céleste, fiancée de Fernando, 22 ans.Hélène, ancienne amante de Don Juan, 29 ans.Rosine, servante de Don Juan, 40 ans.Le médecin, 45 ans.* * * L'action se déroule le matin, l'après-midi, le soir du môme jour dans l'appartement de quelque grande ville nord-américaine.Luxe de bon goût, pas trop chargé.Tableaux, livres, divan, fauteuils, lampes, etc., etc.* * * ACTE PREMIER Au lever du rideau, Don Juan va et vient devant Fernando qui, assis à une table de travail, semble rêver.Don Juan remarque son air absent.Il s'approche et fait le geste d'un hypnotiseur qui réveille son médium.DON JUAN Eh ! FERNANDO Monsieur?DON JUAN Tu rêves, tu dors?57 58 AM ÉRIQUI2 FRANÇAIS 13 FERNANDO Je suis distrait, monsieur.Excusez-moi.DON JUAN Je te répète si souvent les mêmes phrases que je ne sais plus où en est cette lettre.FERNANDO Lisant.« Le plus grand désir de mon cœur », virgule.DON JUAN Quel est-il ?Fernando hausse les épaules.DON JUAN De guérir, d'abord.FERNANDO Voilà bien quinze jours que vous n'avez pas eu d'attaque.DON JUAN Je n'ai jamais eu d'attaque.FERNANDO Votre angine.DON JUAN C'est différent.Là, tu parles médecine.Car la médecine a progressé infiniment dans son vocabulaire.Le mot attaque n'est plus d'usage.Nos grands-pères avaient des attaques.Pas nous.C'est une grande consolation, paraît-il, de mourir selon les termes.Personnellement, j'aurais préféré plier bagages en parlant ce vieux latin qui était celui du curé comme du docteur.Mourir en parlant latin, c'était se croire au ciel ! Alors qu'avec le jargon scientifique d'aujourd'hui, chacun se croit damné.Mais autre temps, autre langue, autre mort.Pourtant, le co:ur reste le même.FERNANDO Vous abusiez du vôtre. CHACUN SON AMOUR 59 DON JUAN Mon cœur?C'est le muscle dont je me suis servi le moins.FERNANDO Quand vous avez eu votre.crise, quand je vous ai vu chanceler, j'ai eu peur.DON JUAN Désormais, je resterai droit.Je mourrai debout.FERNANDO Je voulais dire.DON JUAN La mort est laide à voir, j'en conviens.Mais en ai-je invente le spectacle?Avant de tomber dans le vide à la surface duquel on ne revient jamais, on s'agrippe à ce que l'on trouve, à ce qui est solide, que ce soit une chaise, une table, un médecin.Comment quitter la vie sans un suprême effort pour s'y rattacher ! Si cet effort coûte une grimace, cette grimace est bien excusable, je pense ! Changeant de (on et se penchant sur l'épaule de Fernando.Le plus grand désir de mon cœur, \irgule.Quel peut bien être ce désir?J'y suis.Écris, Fernando.est de vous aimer toujours.Et, virgule, si je cesse de vous écrire, virgule, je ne cesserai de penser à vous, point.Votre très fidèle Don Juan, enfin, selon la formule de politesse usuelle.// se laisse choir dans un fauteuil.Ouf, quelle corvée ! Que de mots, que de mots pour exprimer ce que l'on ne ressent pas.A Rosine qui vient de paraître, les mains derrière le dos.Que me caches-tu, Rosine?ROSINE Voudriez-vous ?DON JUAN Quoi ?ROSINE Signer ceci.Elle lui remet une feuille.DON JUAN La lisant.Je promets de me joindre à la croisade de la bonne mort.// rejette la feuille.Non ! 6o AMÉRIQUE FRANÇAISE ROSINE Elle se penche pour reprendre la feuille qui a glissé sur le tapis.Non?DON JUAN Non.ROSINE Vous refusez d'aller au ciel?DON JUAN Je refuse de signer ta feuille, Rosine.Pour le ciel, j'y veux aller, à moins que ma place ne soit parmi les innocents.Car, Rosine, je suis peut-être un innocent.ROSINE Et le péché originel, qu'est-ce que vous en faites?DON JUAN II y a eu des exceptions.J'en suis une, peut-être ! ROSINE Scandalisée.Oh ! FERNANDO Vous la scandalisez, monsieur.DON JUAN Vraiment ?Si je te scandalise, Rosine, c'est une autre histoire.J'ai horreur du scandale.Je suis formaliste, moi.Donne-moi ta feuille.Je la signe.// se lève, reprend la feuille, va s'accouder sur le pupitre de Fernando pour signer, remet la feuille à Rosine.Voilà ! ROSINE Oh ! merci, monsieur.Merci beaucoup.DON JUAN De rien.ROSINE Qu'on dise maintenant que monsieur ne croit pas. CHACUN SON AMOUR 6l DON JUAN On dit cela?ROSINE Montrant la feuille.Ceci leur fermera le bec.DON JUAN Défends-moi, Rosine, je te défendrai, car on m'a dit de toi.ROSINE Du mal?Naturellement.DON JUAN ROSINE Ah, les langues sales ! DON JUAN Oui, Rosine, les langues sont sales.Mais qui peut les décrasser?Existe-t-il un produit à cet effet?Non.Le silence peut-être ; le silence et le travail.Laissons braire et mugir, Rosine.Un temps.Rosine reste immobile.Travaillons, Rosine, travaillons.ROSINE Oui, monsieur.Elle se décide à sortir.DON JUAN Un Saint-Bernard comme Rosine ne se trouve plus.Quelle servante admirable ! Si toutes les femmes m'aimaient comme Rosine m'aime.FERNANDO Beaucoup vous aiment, monsieur, du moins, elles vous récrivent.DON JUAN C'est pourquoi j'en doute.Rosine m'écrit-elle?Non.Elle a mieux à faire.Elle veille sur mon confort temporel et prie pour mon salut éternel.Deux occupations que mes amoureuses seraient incapables d'assumer.Ah, si j'étais Dieu, je changerais toutes les mondaines de cette ville en statues de sel. AMÉRIQUE FRANÇAISE FERNANDO Pourquoi écrire à celles qui vous ennuient?DON JUAN A qui donc écrirais-je?Toutes m'ennuient, Fernando, toutes.Et puis, écrire m'occupe.FERNANDO Vous avez vos livres, vos tableaux pour vous désennuyer.Ah, s'ils étaient à moi, je ne trouverais pas le temps de m'ennuyer.DON JUAN Le plus beau livre ne remplace personne.Et quel tableau vaut d'être aimé comme quelqu'un?Je m'en veux d'avoir égaré l'adresse de cette petite rencontrée un soir de pluie et qui s'était exclamée, entrant ici : « J'ai envie de vous voler ».Les pauvres.Fernando, sont plus envieux à l'endroit des riches que les riches ne le sont à l'endroit des pauvres.Moi, si j'étais dans la misère, je ne me gênerais nullement.// s'interrompt pour regarder Fernando qui, de nouveau, a l'air absent.Cette Ibis, tu rêves ! FERNANDO Je suis tellement préoccupé, monsieur.DON JUAN Par quoi ?FERNANDO Si je vous le disais, vous me trouveriez ridicule.DON JUAN Nous traversons tous nos heures de ridicule.FERNANDO Et si vous me chassiez?DON JUAN C'est grave?FERNANDO Plus que vous ne l'imaginez. CHACUN SON AMOUR 63 DON JUAN Tu as tué, volé?FERNANDO Ai-jc une tête de voleur, moi qui ne volerais pas une épingle?DON JUAN Les vrais voleurs ne voient pas d'épingles.Fernando, FERNANDO Tant pis, monsieur.D'ailleurs, tôt ou tard vous l'auriez su.Mieux vaut que ce soit moi qui vous l'apprenne.Je me marie la semaine prochaine.DON JUAN // palpait la Venus de marbre.Il retire la main comme s'il avait été mordu.Rosine, Rosine ! FERNANDO Voilà, monsieur, ce qui me préoccupait.DON JUAN Marchant vers la sortie.Rosine n'est jamais là quand on l'appelle ! ROSINE Paraissant, essoufflée.Vous ctes-vous fait mal, monsieur, pour crier ainsi ?DON JUAN Entraînant Rosine vers le marbre.Regarde.ROSINE Je regarde.DON JUAN Tu ne vois rien ?ROSINE Je vois une statue.DON JUAN Lui montrant la paume de sa main.Et cela? 64 AMÉRIQUE FRANÇAIS»! ROSINE Cela?C'est le dedans de votre main, monsieur.DON JUAN Imitant la voix de Rosine.Non, cela c'est de la poussière, mademoiselle.Reprenant sa voix et son ton.Et pourquoi y a-t-il de la poussière ici ?ROSINE Je n'ai pas eu le temps d'épousseter.DON JUAN Tu n'as pas le temps d'épousseter et tu pars en croisade?Ton papier?ROSINE Je ne l'ai pas.DON JUAN Et ceci ?// le lui retire du corsage.Non, Rosine, est-ce une raison parce que je finirai en poussière d'en accumuler autour de moi ?// va rayer son nom, remet le papier à Rosine, puis se retournant vers Fernando, comme si Rosine n était plus là, et elle devra sortir, les bras ballants.Que me contais-tu ?FERNANDO Que je me marie la semaine prochaine.DON JUAN Marie-toi.Qui t'en empêche?Moi?FERNANDO Étonné.Comment?Vous ne me chassez pas?Je ne suis pas mis à la porte?Vous n'êtes pas fâché?Et moi qui me tourmentais de vous annoncer mon mariage.Si j'avais su.DON JUAN Je double tes appointements.FERNANDO Vous êtes extraordinaire ! CHACUN SON AMOUR 65 DON JUAN Parce que je double tes appointements?FERNANDO Malgré vos préjugés contre le mariage, vous me gardez?DON JUAN Chacun a ses préjugés, Fernando.Tu as les tiens, j'ai les miens.FERNANDO Vous prétendez que seuls les fous se marient.DON JUAN Les fous et ceux qui ne savent pas ce qu'ils font.FERNANDO Oh ! ce n'est pas mon cas.Je sais pourquoi je me marie.DON JUAN Et pourquoi ?FERNANDO Parce que, parce que.DON JUAN Pour imiter Pierre, Jean, Jacques?FERNANDO Je me marie parce que.DON JUAN Pour te coucher de bonne heure?FERNANDO Parce que j'aime, monsieur.DON JUAN Ceux qui aiment se marient-ils tous?FERNANDO Je suis jeune.DON JUAN Le beau prétexte.Et les vieux, et les célibataires endurcis? 66 AMÉRIQUE FRANÇAISE FERNANDO Je crois au bonheur, je désire un foyer, des enfants.C'est normal.DON JUAN Pour une femme, oui.FERNANDO Si vous aviez des enfants, vous ne vous ennuieriez jamais.Les enfants incarnent l'avenir, l'espoir.Fernando est exalté.DON JUAN // enchaîne rapidement.Et le désespoir.Si j'avais un fils et que ce fils fût laid, crétin, infirme, je serais le plus malheureux des pères.Et si ce fils, à qui je donnerais tout, l'indispensable comme le superflu, était ingrat, comme le sont naturellement les enfants?S'il me reprochait de lui avoir donné le jour?Et s'il me haïssait, s'il était malheureux, s'il se suicidait, s'il épousait une folle?Non, Fernando.Il n'y a que les jeunes gens et les célibataires pour chanter le couplet du bonheur familial.Les pères et mères qui s'y connaissent se taisent et n'insistent pas.Faire des enfants est agréable, mais comme le remarquait cette mère de famille : plutôt les commencer que les finir.FERNANDO Il me faudra aussi m'absenter.DON JUAN Pour aller où?FERNANDO En voyage de noces.DON JUAN Ils se pratiquent encore?Je les croyais passés de mode.Quinze jours suffisent-ils?FERNANDO Amplement.DON JUAN Quinze jours, c'est quinze nuits.C'est assez pour voir com- CHACUN SON AMOUR 67 ment la lune est faite.Tu auras des surprises.Elle n'est pas toujours ronde, ni toujours pleine.Il y a des lunes déconcertantes.Je t'en souhaite qui soit de bon quartier.Va donc, Fernando, rentre dans la noce.Mais reviens et moins préoccupé.Il me faudra ton attention entière pour rédiger ces mémoires dont je t'ai dit un mot.FERNANDO Pourquoi laisser des mémoires?DON JUAN Pour rectifier ma légende.FERNANDO — Si les gens sont déçus ?DON JUAN — Ils seront déçus, la vérité déçoit toujours.Tant pis.Je suis las de la réputation que l'on me donne.Est-ce moi qui aime les femmes?Ce sont les femmes qui m'aiment.Il importe de rétablir les faits, de corriger certaines erreurs.Tant de légendes sont fausses ! Que la mienne soit vraie ! FERNANDO Suis-je qualifié pour un tel travail?DON JUAN Ta jeunesse et ton enthousiasme m'aideront à me ressouvenir de ma jeunesse et de mon enthousiasme.Je compte sur toi, Fernando.Car j'ai bien confiance en toi.FERNANDO Moi aussi, Monsieur.DON JUAN Vraiment ?FERNANDO Sans partager vos idées, je ne vous en respecte pas moins.DON JUAN C'est le respect qui te ferme la bouche, qui te rend si secret, si cachotier ?Quand me parles-tu de toi ?Jamais.Que sais-je de ta 68 AMÉRIQUE FRANÇAISE vie?Rien, absolument rien.Qu'ignores-tu de la mienne?Je te dis mes pensées, je te décris mes sentiments.Et toi, tu te fiances.Je n'en sais rien.Tu te maries la semaine prochaine.Tu me l'apprends ce matin.Belle confiance que la tienne.FERNANDO Pouvais-je vous parler de ma fiancée sans vous la présenter ?DON JUAN Je l'aurais dévorée, je suppose, si je l'avais rencontrée?Je suis Barbe Bleue?FERNANDO Vous l'auriez désirée, et ce que vous désirez, vous le prenez.DON JUAN Ta fiancée est-elle si désirable?FERNANDO Elle est très belle, monsieur.DON JUAN Intelligente?FERNANDO Très intelligente.DON JUAN Ta fiancée n'est pas banale, Fernando.Beauté et intelligence ne marchent pas souvent la main dans la main.Enfin, je te crois.Rosine vient de paraître.Non, Rosine, c'est inutile.Non, non, non.Ne me dérange plus.ROSINE Mademoiselle Hélène est ici.DON JUAN Surpris.Déjà?Quelle heure as-tu?FERNANDO Onze heures.DON JUAN Ma montre retarde.Je la réglerai sur les visites d'Hélène qui CHACUN SON AMOUR 6g est la ponctualité même.Si le temps n'avait pas existé, Hélène l'aurait inventé.Mais oui, Rosine, qu'elle entre ! Rosine sort, Fernando se lève.Où vas-tu?Elle supporte mal ta présence, mais si tu n'étais pas là, elle ne s'en irait jamais.Reste.Je te.prie.Hélène entre, vêtue entièrement de noir, comme si elle portait le deuil.Chapeau, violette, robe, gants, souliers.Elle marche, lentement vers Don Juan devant qui elle s'agenouille.DON JUAN Le tapis est poussiéreux, Hélène.Tu saliras ta robe.HÉLÈNE Je veux vous parler à genoux.DON JUAN Je ne suis pas un dieu.HÉLÈNE Vous êtes le dieu de mon cœur.DON JUAN Un dieu mortel, qui souffre d'angine, auréolé d'une calvitie?Tu vois mes rides?HÉLÈNE Vous êtes beau et votre visage est lisse.DON JUAN Relève-toi, Hélène.Fernando s'est déplacé.HÉLÈNE Se relevant.11 est encore ici?DON JUAN Fernando est mon secrétaire, Hélène.HÉLÈNE Je ne le connais pas.DON JUAN Tu ne veux pas le reconnaître.Pourquoi?11 ne t'a jamais rien fait, Hélène. 70 AMÉRIQUE FRANÇAISE HÉLÈNE Il a l'air si fourbe.DON JUAN Il est la franchise même.HÉLÈNE Et si vicieux.DON JUAN Fernando est fiancé, Hélène.Il se marie la semaine prochaine.HÉLÈNE Qu'il se marie et qu'il s'en aille.Silence.DON JUAN Ta mère va bien?HÉLÈNE Silence.Ma mère?Quelle mère?Oui, ma mère est bien.Et moi aussi.Mais j'irais mieux si vous m'embrassiez.DON JUAN Embrasse-moi.Ils s'embrassent sur la joue.HÉLÈNE M'aimerez-vous toujours, Don Juan ?DON JUAN Toujours.HÉLÈNE Et tous les jours?DON JUAN Tous les jours, Hélène.HÉLÈNE De cette vie et de l'autre, ainsi soit-il.A Fernando.Vous êtes bien indiscret.DON JUAN Je n'ai pas de secret pour Fernando, Hélène.HÉLÈNE C'est lui qui vous rend malade. CHACUN SON AMOUR 71 DON JUAN Mais non, Hélène.Je suis un malade professionnel.La médecine m'a déclaré tel.HÉLÈNE Comme moi ?DON JUAN Comme toi.HÉLÈNE Pourquoi tardez-vous à me suivre?Là où je suis Don Juan, il n'y a que moi pour vous attendre.Je vous attends depuis que je vous aime.Et vous êtes toujours en retard.Je regarde en arrière et je ne vous vois pas me suivre.C'est lui qui vous retient ?Quand nous rejoindrons-nous, Don Juan?DON JUAN Rien ne presse, Hélène.HÉLÈNE Je vous attends, Don Juan, je vous attends.DON JUAN J'irai te rejoindre.HÉLÈNE Que ce soit bientôt, Don Juan.Elle s'incline et sort de son pas île somnambule.DON JUAN Pauvre femme ! Quelle pitié ! FERNANDO Pour vous, quelle comédie ! DON JUAN Comédie sans rien de comique.Je sais mon rôle depuis longtemps.Ce sont toujours les mêmes questions, les mêmes réponses, les mêmes entrées, les mêmes sorties.Ce sera toujours la même folie.Quand la raison est malade, elle est incurable.FERNANDO Que dit sa mère ? 72 AMÉRIQUE FRANÇAISE DON JUAN Ce que disent les psychiatres.Ces ânes arguent qu'Hélène guérirait si je l'épousais.Ils sont étonnants les aliénistes, quand ils ont des projets.Ils se gardent bien de les mettre en pratique.Est-ce qu'ils épousent leurs patientes?Ils les font épouser par d'autres.FERNANDO Hélène guérira peut-être, avec les années.DON JUAN À la veille de ses années difficiles?FERNANDO Quelles années difficiles?DON JUAN Hélène a vingt-neuf ans.Il lui reste une année de grâce car pour une femme, trente ans est l'âge fatidique.Nous n'avons pas idée de ce que devient celle qui entre dans la trentaine et qui y entre seule.Avant trente ans, tout peut aller et tout va.Après, les jeux sont faits.On ne mise plus.Rien ne va plus.Tout décline, beauté, forces et santé.Les heures plus longues ne sonnent que solitude et monotonie.Le miroir ne reflète plus que rides qui grossissent et cheveux qui blanchissent.Un lit vide est leur cercueil.Vieillir, pour une femme, est une disgrâce.Elle se sèche d'ennui.Mais que s'ajoute le supplice de la solitude, c'est la terreur.Hélène par sa folie échappera au supplice qui l'attend.Elle vieillira sans savoir qu'elle vieillit.C'est pourquoi je dis : Hélène est folle, vive Hélène ! FERNANDO Vous parlez ainsi d'une femme qui vous a aimé jusqu'à la folie?DON JUAN Dois-je parler d'elle avec fureur et la folie prouve-t-cllc l'amour?Je n'ai de théorie sur rien, Fernando, ni sur les femmes, ni sur les passions, ni sur l'amour.Chacun vit avec la nature qu'il CHACUN SON AMOUR 73 a et tâche de s'en accommoder.Pourtant, je sais que les corps sont là pour qu'on les prenne qua.,d ils s'offrent.J'ai pris celui d'Hélène quand il s'offrit.Ai-jc à me justifier des plaisirs que nous avons échangés?Suis-jc responsable de sa folie?Est-ce ma faute si mon lit ne lui suffisait plus?Elle ambitionnait trop, mon corps n'était pas assez.Elle voulait mon cœur, mon âme, un amour éternel, comme s'il avait été de mon ressort de lui en donner un.L'éternité n'est pas de ma dépendance.FERNANDO N'avicz-vous pas juré de l'aimer pour toujours?DON JUAN Ma conduite fut souvent celle d'un insensé.Jamais je n'ai parié sur l'avenir de mes sentiments.J'ai trop souvent haï le lendemain ce que j'aimais la veille.FERNANDO C'est là où je vous blâme, monsieur.Ma fiancée et moi nous avons la certitude que notre amour durera.DON JUAN La certitude ou l'illusion?FERNANDO Nos principes, nos convictions, nos promesses, tout nous rassure.DON JUAN Mais ta fiancée est belle?FERNANDO Elle l'est, monsieur.DON JUAN Elle est également intelligente.FERNANDO Je ne me dédis pas, ni sur sa beauté ni sur son intelligence.DON JUAN Sa beauté la débarrassera de sa vertu comme son intelligence la délivrera de ses principes. 7-1 AMÉRIQUE FRANÇAISE FERNANDO Vous la jugez sans la connaître.DON JUAN Et toi?Tu réponds d'une vertu que tu n'oses mettre à l'épreuve ?Tu crois à une fidélité qui se barricade derrière des principes?Ta naïveté est extrême.Tu ignores que le mariage est une institution fort rigide et c'est à cette institution que tu t'apprêtes à confier ton amour.Tu vas t'abritcr imprudemment sous l'arbre du mariage parce que tu redoutes les intempéries de la vie.Et si la foudre allait te frapper, car les événements ont leur foudre.La vie n'est pas une marche nuptiale.FERNANDO Si je perdais ma fiancée, je perdrais tout.DON JUAN Avec sarcasme.Ah, ah, tu crains donc de la perdre ! Tu n'es pas sûr d'elle ! FERNANDO Quelle jeune fille ne céderait à votre personnalité ?DON JUAN Ma personnalité, voilà un grand mot ! FERNANDO Votre personnalité ou votre caractère, enfin ce qui vous donne cette emprise sur les êtres.DON JUAN Le désir de les connaître, ni plus, ni moins.En rencontrant ta fiancée, je n'ai nul projet d'aventure.Si j'en avais eu un, je me serais adressé directement à elle.Non, si je la veux connaître, c'est pour toi, qui es si facile à mystifier.Tu as la crédulité de tes vingt ans.Ta fiancée, elle, joue probablement son jeu.FERNANDO Elle m'aime.J'en suis certain.DON JUAN Tout le monde aime, Fernando.L'ivrogne aime sa bouteille, CHACUN SON AMOUR 75 l'avare aime son argent, l'ambitieux aime son projet.Des assassins aiment jusqu'à leur victime.Et ceux qui aiment les garçons et les bêtes?Dis-leur qu'ils n'aiment pas.Tu seras bien reçu.Ta fiancée peut aimer la sécurité qu'assure le mariage.FERNANDO Elle est désintéressée et son affection est sincère.DON JUAN Tu es mal placé pour en décider.A ton âge, Fernando, une vie sans amour paraît un désert à traverser.Et comme dans un désert, la soif d'aimer forme ses mirages.On offre son cœur.On se penche pour le désaltérer.C'est à du sable que notre bouche se colle.FERNANDO Ma fiancée vous mépriserait si elle vous entendait.DON JUAN J'ai toujours su m'arranger d'un beau mépris.Je m'arrangerai du sien.Me connaît-elle bien ?FERNANDO Elle a entendu parler de vous, comme tout le monde.DON JUAN Cela ne suffit pas.Elle sait qui je suis?FERNANDO Suis-jc votre secrétaire pour divulguer ce qui se passe dans votre maison ?DON JUAN Si tu lui rapportais mes propos, si tu lui contais mes aventures, celles que je commence comme celles que j'abandonne, si tu lui disais ce que je pense des femmes et ce que les femmes pensent de Don Juan, si, au besoin, tu lui citais des noms propres, les femmes en sont friandes, accepterais-tu de l'accompagner ici?Sachant qui je suis, ma personnalité cesserait de l'intimider.Avertis-la, si tu y tiens, avertis-la de se méfier mais pas trop, car, trop prévenue contre moi, comment se sentirait-elle à l'aise?Je ne veux pas qu'elle se 76 AMÉRIQUE FRANÇAISE compose une attitude qui ne lui serait pas naturelle.Je veux qu'elle me voit, qu'elle me parle naturellement.Il me sera facile de lire dans ses traits la trace de ses pensées.FERNANDO Vous finirez bien par la rencontrer le jour de notre mariage et vous êtes invité.DON JUAN 11 sera trop tard pour savoir si elle t'aime ou pas.FERNANDO Trop tard ?DON JUAN Le mariage est irrémédiable.Et le divorce n'est qu'une défroque.FERNANDO Réfléchissant.Je vous présenterai ma fiancée quand vous voudrez.DON JUAN Tu te maries la semaine prochaine.Il n'y a pas de temps à perdre.Suis-je libre cet après-midi ?Et ta fiancée l'cst-ellc?FERNANDO Consultant un cahier.Je sais qu'elle est libre à cinq heures.Ici, la page est blanche.DON JUAN Venez pour le thé ! FERNANDO Et la correspondance?DON JUAN // s'est assis à la place de Fernando, il prend une lettre qu'il lit.La correspondance?Un temps.Il lit.Non.C'est sans importance.Ce qui importe, Fernando, c'est que ta fiancée me connaisse.II est déjà midi.Trace-lui un portrait assez ressemblant.Qu'elle me vienne voir comme un ami retrouvé par hasard, après une longue séparation.// regarde l'heure.Tu as quatre heures à peine pour la CHACUN SON AMOUR 77 préparer à sa visite, Fernando ! Dépêche-loi ! Fernando sort.Don Juan jette une lettre au panier, puis une autre et une troisième.Le rideau tombe lentement.— Fin du premier acte — Pas a" entr'acte ACTE II Même décor qu'au premier acte.Éclairage different.Il est cinq heures de l'après-midi.Don Juan, assis dans un fauteuil, semble plongé dans la lecture d'un livre.Rosine arrose des plantes.ROSINE Monsieur ?Don Juan ne répond pas.ROSINE Monsieur?DON JUAN Après un temps.Oui.ROSINE Je vous dérange?DON JUAN Lisant toujours.Oui.ROSINE Vous lisez un beau roman ?DON JUAN Se levant et fermant le livre.Je déteste attendre.ROSINE Comme moi, monsieur. 78 AMÉRIQUE FRANÇAISE DON JUAN Fernando était ponctuel.Parce qu'il se marie, il est en retard.ROSINE Monsieur Fernando se marie?Quelle nouvelle ! DON JUAN Comme si tu n'étais pas au courant ! ROSINE Qui me l'aurait appris?Pas monsieur Fernando, qui ne m'aime pas, vous le savez.DON JUAN Je ne le sais pas.ROSINE Il ne m'aime pas parce que.DON JUAN Tu vas en dire du mal ?ROSINE Moi, dire du mal de quelqu'un?DON JUAN Toi, dire du bien de quelqu'un ?ROSINE Cela dépend, monsieur.DON JUAN Je ne suis ni policier ni concierge.Garde tes commérages.ROSINE C'était seulement pour vous dire que monsieur Fernando, quand il se croit seul, tâte cette statue comme si elle était vivante.DON JUAN Palpant le marbre de la Vénus.Le grain en est si fin.ROSINE Quel grain? CHACUN SON AMOUR 79 DON JUAN Un grain qui n'est pas celui de ton chapelet, Rosine.On entend sonner.ROSINE Les voilà ! DON JUAN Enlève ton bonnet.Tu ressembles à une sorcière de Macbeth.ROSINE Sortant.De madame qui ?DON JUAN Va ouvrir.Rosine sort.On entend des voix, puis Fernando paraît, tout essoufflé.FERNANDO Je suis en retard ?DON JUAN Cinq minutes environ.FERNANDO Ma fiancée n'était pas prête.La fiancée de Fernando parait.FERNANDO Monsieur.Céleste, ma fiancée.Céleste, Don Juan.DON JUAN // s'est incliné.Si j'ai bien entendu, vous vous appelez Céleste ?// va lui baiser la main.Quel prénom admirable ! Vous êtes la première Céleste que je rencontre.En langage de théâtre, vous avez le physique de votre nom, mademoiselle.FERNANDO Elle n'en est pas contente.DON JUAN Comment s'appeler Céleste et n'être pas contente de son nom ! 8o AMÉRIQUE FRANÇAIS!-: CÉLESTE On dit que ce n'est pas chrétien.DON JUAN Qu'allez-vous chercher là?Votre prénom est divin, mademoiselle.Toutes les Gabrielles, les Michcllcs doivent vous l'envier.Fernando, tu es impardonnable de m'avoir tu jusqu'au prénom de Céleste.Il ne m'a parlé de vous que ce matin.CÉLESTE Il ne m'a parlé de vous que cet après-midi.DON JUAN Je vous en prie.// indique à Céleste un canapé sur lequel elle ira s'asseoir.Fernando à côté d'elle, alors que Don Juan s'assied vis-à-vis, dans son fauteuil Voltaire.Eh bien, chère enfant, que pensez-vous de moi?CÉLESTE Troublée.De vous?Mais.Elle regarde Fernando.DON JUAN Fernando vous a dit qui j'étais?CÉLESTE Mais je ne vous vois que pour la première fois.DON JUAN La première impression est toujours la meilleure.CÉLESTE Je pense de vous, monsieur, ce que.hésitant, l'on pense.DON JUAN Ne vous gênez pas, mademoiselle.Rien ne m'offusque, rien ne m'outrage.J'ignore précisément ce que l'on pense de moi.Je sais néanmoins qu'on en raconte de belles sur mon compte.Réputation peu recommandable, égoïsme monstrueux.Etc., etc.CÉLESTE Les gens chez qui vous fréquentez. CHACUN SON AMOUR 8l DON JUAN L'interrompant.Je ne fréquente chez personne, mademoiselle.Je ne suis pas mondain.Oh, du temps que j'étais jeune et beau, car je fus jeune et beau, j'allais quelquefois dans le.monde, sans m'y attarder.Mais ce temps est passé.Maintenant que je vieillis, mes souvenirs sont mes seules fréquentations.CÉLESTE Vous n'êtes pas si âgé ! DON JUAN A Fernando.Ta fiancée est fort aimable, Fernando ! A Céleste.Si, mademoiselle, je suis vieux.Vous qui êtes jeune, quel âge me donnez-vous?CÉLESTE Cinquante ans.DON JUAN J'en ai cinquante-cinq.CÉLESTE Fernando vous en donnait cinquante-huit.DON JUAN Fernando me voit tous les jours, mademoiselle.Et je n'ai pas tous les jours bonne mine.C'est peu que de me vieillir de trois ans.Le compte y est presque.CÉLESTE Votre angine.DON JUAN Ce que vous appelez par son nom m'oblige à beaucoup de prudence et de retenue.La vie a beau être un voyage, on tient à le finir avant d'en commencer un autre.CÉLESTE On vous défend beaucoup de choses?DON JUAN N'exagérons rien.On me défend certaines choses. 82 AMÉRIQUE FRANÇAISE CÉLESTE Les aventures galantes?DON JUAN Elles me sont plutôt rationnées que défendues.D'ailleurs, ai-je jamais mené celles qu'on me prête?Là aussi, on ne donne qu'aux riches, mademoiselle.On commet l'erreur de me prendre pour Casanova.Et si je suis Don Juan, je ne le suis que de nom.Je n'ai rien de commun avec mon très célèbre ancêtre.Je n'ai hérité ni son caractère, ni sa personnalité.Suis-je volage?Suis-jc frivole?J'exècre le mensonge, j'abomine l'adultère, je vomis l'imposture, j'ai en horreur le viol, je respecte les mineurs, autant que les vieillards.Je n'ai jamais éprouvé de véritables difficultés avec l'opinion publique.J'ai pour métier mes passions mais elles sont réglées comme du papier à musique.Je suis un homme rangé, un bourgeois.Vous sursautez?CÉLESTE Contrairement à ce que vous me dites, je vous croyais mondain.DON JUAN Mondain?Mais qu'irais-je faire dans le monde?Il est trop rempli de ces sortes de personnes qui jouent à la distinction des manières mais qui ne sont que des vulgaires parfois bien mal habillés.FERNANDO Céleste va s'imaginer que vous vivez comme un moine.Au fond, vous vous moquez.DON JUAN Si je me moquais de quelqu'un, ce ne serait pas de Céleste, Fernando.Est-ce que je vous scandalise, mademoiselle?CÉLESTE Timidement.Pas encore, monsieur.DON JUAN Fernando m'a dépeint comme un vieillard lubrique, dont le premier geste eût été de vous courir après? CHACUN SON AMOUR 8l CÉLESTE Nullement, monsieur ! Fernando m'a surtout laissé entendre que vous ne preniez guère au sérieux les jugements que l'on porte sur vous, que le trait dominant de votre personne était de changer et de changer si subitement que ce qui vous paraissait blanc hier, vous paraît noir aujourd'hui, enfin que vous étiez capricieux, contradictoire.DON JUAN Soyez mon juge, mademoiselle.Fernando a pu altérer les traits de mon caractère.Je change souvent d'avis et d'opinion.Je me contredis, du jour au lendemain, c'est vrai.Cela implique-t-il que j'aie fatalement tort.Il doit bien m'arriver comme à n'importe qui d'avoir raison lorsque je vais d'un extrême à l'autre ! Mais je me figure que mes qualités mêmes doivent vous décevoir.CÉLESTE Les qualités ne déçoivent jamais, monsieur.Fernando ne m'a pas énuméré que vos défauts.Je me rends compte, comme il me l'a rapporté, que vous êtes aimable, poli, que vous n'êtes pas méprisant, ni cynique, en un mot que vous êtes.FERNANDO /r on ique.Charmant?CÉLESTE Piquée de ce que Fernando l'ait interrompue.Pourquoi pas?FERNANDO Dis-le-lui ! 11 te trouvera bien naïve.CÉLESTE Le plus naïf des deux, Fernando, c'est toi.DON JUAN Mes enfants, mes enfants, n'allez pas vous quereller à mon sujet.Attendez d'être mari et femme pour devenir chien et chat.Célébrons plutôt votre prochain bonheur.Mademoiselle, je garde pour les grandes occasions un cognac espagnol très rare.Vous en boirez bien une goutte? 8.J AMÉRIQUE FRANÇAISE FERNANDO Céleste ne boit pas d'alcool.DON JUAN Un petit verre.CÉLESTE Volontiers, monsieur.FERNANDO Par exemple ! DON JUAN Une fois n'est pas coutume.Une goutte ne l'enivrera pas.FERNANDO Elle se croit obligée d'accepter ce que vous lui offrez.CÉLESTE Il me traite comme une enfant.FERNANDO Tu agis en enfant.DON JUAN A Fernando.Que boira le tyran?FERNANDO Rien.DON JUAN A Céleste.Il est vexé ! Allons, Fernando ! FERNANDO Si je bois quelque chose, ce sera du.// hésite, du thé.DON JUAN Chacun son goût.Je préviens Rosine de t'en préparer.Mademoiselle, vous m'excuserez.// sort.FERNANDO Es-tu folle?CÉLESTE Et toi ?Deviens-tu fou ? CHACUN SON AMOUR 85 FERNANDO T'apcrçois-tu qu'il te fait du charme?CÉLESTE Un homme de son âge?FERNANDO Tu l'as trouvé jeune.CÉLESTE A t'cntcndrc, il avait cent ans.FERNANDO Tu l'écoutés comme je ne t'ai jamais vu écouter quelqu'un.Tu bois ses paroles.CÉLESTE Il est attachant, original, nullement cynique.Et grand seigneur.Non.je trouve qu'il a grand air.Il a dû avoir beaucoup d'aventures.FERNANDO Il fallait refuser son cognac.CÉLESTE Pourquoi ?FERNANDO Par principe.CÉLESTE C'eût été poli ! FERNANDO S'il t'offre son lit y coucheras-tu par politesse.CÉLESTE La jalousie te monte à la tête.Tu as bien fait de demander du thé.FERNANDO Je ne suis jaloux que de ta bonne réputation.Je te le redis, Céleste.Attention ! 11 n'y a pas plus rusé, ni plus charmeur que 86 AMÉRIQUE FRANÇAISE Don Juan.Si tu tombais dans le premier panneau qu'il te tend, il te prendra pour qui ?DON JUAN // revient.Rosine t'apportera du thé, Fernando.Nous boirons à ton bonheur sans t'attendre.Avec ta tasse de thé tu serais ridicule, n'est-ce pas, mademoiselle?CÉLESTE En effet.On entend sonner.FERNANDO On a sonne?Vous attendiez des gens?DON JUAN Personne.FERNANDO Vous avez entendu ?DON JUAN Ce peut être un fournisseur.ROSINE Paraissant.Mademoiselle Hélène.DON JUAN Étonné.Diable ! Fernando vous a dit, mademoiselle.Céleste fait signe que oui.Hélène entre comme à l'acte précédent, vêtue en noir, marchant de son pas de somnambule.Elle va s'agenouiller devant Don Juan qui l'aide à se relever.DON JUAN Non, Hélène.Le tapis a été balayé.Mais j'ai à te présenter des invités.HÉLÈNE C'est vous que je viens voir.DON JUAN Fernando est ici avec sa fiancée. CHACUN SON AMOUR 87 HÉLÈNE Avec quelle fiancée?DON JUAN Avec Céleste que voici.HÉLÈNE Pourquoi ctes-vous ici ?DON JUAN Parce qu'elle est mon hôte, Hélène.HÉLÈNE Pourquoi votre hôte?Mademoiselle, que faites-vous dans la vie ?Quelle est votre occupation ?A quoi employez-vous vos dix doigts?Vous tricotez pour les pauvres?Vous embaumez les défunts?Vous avez quel âge?Quel est précisément votre état civil ?Vous n'avez rien à déclarer?DON JUAN Assez bas.Elle s'imagine aux douanes, ne répondez pas.HÉLÈNE Vous ne répondez pas?Vous exercez un métier louche.Allons, lequel des deux est entremetteur?A Fernando.Vous?FERNANDO Céleste est ma fiancée, mademoiselle.HÉLÈNE Fiancée?Elle éclate de rire.Vous rougissez?De votre virginité ou de la sienne?Si tant est qu'elle est vierge ! Ah, mademoiselle la fiancée, nous autres femmes, nous gravissons le chemin de la vie d'abord vierge, puis nubile, puis fiancée, puis mère et nous le redescendons veuve.DON JUAN Tu aimerais du thé, Hélène?HÉLÈNE Je n'ai pas soif.Ou plutôt je n'ai soif que de vous.Embrassez-moi.Ils s'embrassent comme à l'acte premier.Que ce ss AMÉRIQUE FRANÇAISE baiser vous serve de leçon ! La joue d'un homme est plus douce que son poil.Et sa bouche est moins rude que son cœur.Il n'y a rien de plus vrai que le corps.Ainsi m'avez-vous instruite.A Don Juan.Vous vous entourez de parasites.Ils vous mangeront tout entier, si vous ne prenez garde.Ils ont faim de vous.A Céleste et sur un ton suppliant.Gardez-vous intacte jusqu'à votre mariage, sinon votre mari que voici vous renverra aux ordures ménagères.DON JUAN Hélène, Hélène.Ce n'est pas le langage qu'il faut tenir à une fiancée.HÉLÈNE Et vous, à Fernando, vous avez hâte d'être à vos folies?Elle le regarde attentivement.Vos ongles sont noirs.C'est mauvais signe.Quand les jeunes ont les ongles noirs.DON JUAN Hélène, de grâce.HÉLÈNE — Au revoir, Don Juan, à bientôt.Je suis de trop.Méfiez-vous de ces jeunes gens.Ils vous feront payer cher votre hospitalité.Au revoir.Elle s'incline et sort comme elle était entrée.DON JUAN Voilà Hélène ! mademoiselle.CÉLESTE Vous l'avez beaucoup aimée, n'est-ce pas?FERNANDO Elle l'a aimé jusqu'à en devenir folle.DON JUAN Cette femme me fait pitié.CÉLESTE Si elle vous fait pitié, c'est donc que vous l'aimez encore?FERNANDO Céleste ! CHACUN SON AMOUR 89 DON JUAN J'ai aime Hélène.CÉLESTE Vous le dites et je vous crois, Don Juan.FERNANDO A Céleste.Tu l'appelles Don Juan ! C'est le comble ! Ah, vous êtes habile joueur ! Céleste se laisse charmer.CÉLESTE Calme-toi, Fernando.FERNANDO Vous êtes l'homme le plus aimable, le plus original, le plus attachant, un grand seigneur et qui avez grand air, et quoi encore?DON JUAN Fernando ! Tu déraisonnes.FERNANDO Mais Céleste ne vous connaît qu'à demi.Elle ne sait rien de vos lettres.CÉLESTE De quelles lettres?FERNANDO Des lettres qu'il me fait adresser à ses femmes, des lettres pleines de menterics et qu'il me dicte sur le ton qui te séduit tant.A Don Juan.Il faut qu'elle sache qui vous êtes, je vous l'avais promis.// va vers la table de travail, en ouvre un tiroir.DON JUAN Fernando, cette scène est de mauvais goût.Une seule de ces lettres compromet.FERNANDO Vous compromet dans l'estime de Céleste.Et après?Vous vous êtes assez grandi, je crois.Je me sens assez diminué, assez rapetissé.// a déplié une lettre et il lit à haute voix alors que Don Juan marche vers lui pour la lui enlever.« .Mon cœur vous est QO AMERIQUE FRANÇAISE acquis pour toujours.Avant vous, il n'y avait personne.Apres vous, il n'y aura personne.» DON JUAN Assez, Fernando ! FERNANDO « .La nuit que nous passâmes ensemble, ma bouche sur la vôtre.» Don Juan tente d'arracher la lettre que lit Fernando, n'y parvient pas, et après bousculade, pousse un gémissement.DON JUAN Mon cœur ! // chancelle.FERNANDO Laissant là la lettre et appelant.Céleste ! Aide-moi à le transporter là ! CÉLESTE Elle soutient Don Juan et, avec Fernando, le transporte jusqu'au canapé, sur lequel ils rétendent, un coussin sous la tête.C'est sérieux ?FERNANDO C'est toujours sérieux.Je cours chez le médecin.Il habite en bas.Je reviens.// sort au pas de course et on /"entendra appeler Rosine.CÉLESTE Agenouillée près du canapé.Vous souffrez?DON JUAN Comme revenant à lui.Cela ne sera rien.CÉLESTE Fernando est allé chercher le médecin.DON JUAN Ce n'était pas la peine.Je me sens mieux.CÉLESTE C'est bien le moins qu'il se rende utile après ce qu'il a fait. CHACUN SON AMOUR 01 DON JUAN Fernando a une excellente nature.Sa jalousie te prouve son amour.ROSINE Accourant, les bras au ciel.Mon Dieu ! mon Dieu ! vous n'allez pas mourir, monsieur?DON JUAN Pas encore, Rosine.ROSINE Si vous suiviez le régime que le docteur vous a donne ! Mais non, le docteur, vous vous en fichez bien.Regardez ce qui arrive.DON JUAN Rosine, je te demande une seule chose.Prépare mon lit.Le médecin vient.ROSINE Le médecin?Il n'est jamais chez lui.Jamais.DON JUAN La paix, Rosine, la paix.// lui indique la porte.ROSINE Appelez-moi si ça ne va pas mieux, mademoiselle.CÉLESTE Certainement.Rosine sort.DON JUAN Rosine est aussi jalouse de moi que Fernando l'est de toi.Les amoureux sont tous jaloux.CÉLESTE Le pensez-vous vraiment, monsieur?DON JUAN Appelez-moi Don Juan.Vous dites si bien mon nom.CÉLESTE Don Juan. pa AMÉRIQUE FRANÇAISE DON JUAN Ta voix, Céleste, a la fraîcheur d'une source.Je t'écouterais parler tout le jour.Parle-moi de toi, Céleste.Cela me repose.CÉLESTE Je n'ai rien à vous dire, Don Juan.DON JUAN Parle-moi de Fernando.On a toujours à dire de son amour.CÉLESTE Fernando m'aime bien, je le sais.DON JUAN Toi.tu l'aimes aussi ?CÉLESTE Non pas comme Hélène vous aimait, car si je l'aimais ainsi, moi aussi je deviendrais folle.DON JUAN Fernando est sincère, c'est beaucoup.CÉLESTE Je suis aussi sincère.Mais est-ce ma faute si je ne ressens pas près de lui ce que je ressens près de vous ! Il n'y a qu'à vous regarder pour savoir que vous savez aimer, qu'importe si vous aimez mal ou si vous aimez bien.Alors que Fernando, quelle expérience possède-t-il.?Je suis son premier amour.Et son dernier.DON JUAN Fernando a ce que je n'ai plus, Céleste.CÉLESTE Vous avez, DON JUAN, ce que Fernando n'aura jamais.DON JUAN Je n'aurai jamais plus sa jeunesse.Et pour aimer, l'expérience ne sert à rien.Mieux vaut l'inexpérience, un certain manque de sagesse.CÉLESTE Fernando sera toujours sans mystère.Déjà, je lis en lui comme CHACUN SON AMOUR 93 dans un livre ouvert.Je devine ce qu'il sera.Oui, toujours sincère, toujours fidèle, toujours honnête.Une vie toute droite.Ce n'est pas ce que j'espère.Je le connais aujourd'hui exactement comme je le connaîtrai dans dix ou quinze ans.Ce n'est pas ce que j'attends de la vie.Et pour moi, l'amour doit être plein de ce mystère qu'il y a en vous, et qui m'attire, que je voudrais connaître, pour .partager.Tout ce qu'il y a d'inconnu, ce par quoi vous m'échappez, je voudrais le saisir.On ne saura jamais si vous aimez plus que vous ne méprisez.Si vous vous donnez plus que vous ne vous retenez.Moi-même, depuis que je suis ici et que je vous vois, je ne sais plus qui je suis ni ce que je dis, ni ce que je suis venue faire.Je m'entends parler mais est-ce bien moi qui parle?Je ne reconnais pas ma voix ; c'est la voix d'un autre qui vous aime.Fernando vient (rentrer, suivi du médecin.Il entend la dernière phrase et, d'un geste, renvoie le médecin.Don Juan et Céleste ne se doutent pas de sa présence.Je vous suivrais à l'autre bout du monde si vous me le commandiez.DON JUAN, je vous aime.DON JUAN Et Fernando?CÉLESTE Des Fernandos, il y en a partout.Vous, on ne vous rencontre qu'une seule fois en toute une vie.Si je ne vous revoyais plus, Don Juan.vous sauriez au moins que je vous aimais, et que moi aussi, je serais devenue folle d'amour, comme Hélène.N'ai-je pas droit à un souvenir Don Juan?Embrassez-moi comme vous embrassiez Hélène ! Elle se penche et embrasse Don Juan.FERNANDO Je peux fumer?La fumée ne doit plus vous déranger?DON JUAN // se lève en sursaut, alors que Céleste restera agenouillée, le dos tourné à Fernando.Fernando ! Tu es plus silencieux qu'un chat.Et le médecin?FERNANDO Il est reparti.Il a constaté que vous alliez très bien.On ne Q4 AMÉRIQUE FRANÇAISE remplace pas une garde-malade comme Céleste.Elle vous a prodigué tous ses soins?DON JUAN Tu recommences ta scène?FERNANDO Laquelle ?DON JUAN Laisse-moi t'expliquer.FERNANDO Je suis naïf, monsieur, mais je ne suis pas tellement bête.Je comprends.DON JUAN Tu ne comprends rien du tout.Et tu m'embêtes.Ta fiancée.FERNANDO De quelle fiancée parlez-vous?Céleste vous appartient, monsieur.DON JUAN Tais-toi ! FERNANDO Comme si j'étais encore votre secrétaire?Non, monsieur, gardez vos ordres et vos explications.Je n'étais pas de taille, je l'admets.On est toujours perdant quand on joue avec quelqu'un de mauvaise foi.DON JUAN J'étais de mauvaise foi parce que j'ai su gagner la confiance de Céleste.Imbécile.Il était convenu que je devais obtenir la confidence de son amour pour toi.Céleste se retourne et se lève, surprise.Elle allait tout me dire quand ta jalousie t'a fait perdre la tête.Ma fausse crise d'angine n'était pas préméditée.C'est toi qui me l'as inspirée.Je t'ai éloigné pour demeurer seul à seul avec ta fiancée.Elle t'aime.FERNANDO Elle vous préfère. CHACUN SON AMOUR 93 DON JUAN Et moi, est-ce que je la préfère?J'ai un mot à dire, je crois, dans cette préférence.A Céleste.Je ne t'ai pas répondu, Céleste, pour ne pas te blesser.Fernando m'y force.Pardonne à ma-brusquerie.Non, Céleste, je ne t'aime pas.Tu n'es pas faite pour moi.Je ne suis pas fait pour toi.Tu appartiens à Fernando, comme Fernando t'appartient.Vous avez besoin du mariage parce que vous avez besoin de serments, de cérémonie, de lois, de charges, de responsabilités.Votre amour vous décevrait très tôt si vous n'aviez que lui.Il vous faudra des enfants pour combler le vide de vos vies.C'est à quoi servent les enfants.CÉLESTE Ainsi, lentement, vous ne pouviez pas m'aimer?DON JUAN Ta jeunesse m'aurait lassé, Céleste.Tes déclarations me fatiguaient déjà.CÉLESTE Fernando avait donc raison.Et vous êtes égoïste.Vous avez voulu me connaître pour savoir si j'aimais Fernando?Je n'étais qu'un prétexte à vos observations?Vous vous êtes joué de mes sentiments.Votre conversation me tendait des pièges.Ma sincérité amusait votre curiosité.Monsieur, je ne sais pas comment on injurie les gens.Je suis encore trop jeune et trop naïve pour savoir ce que peut être la haine.Mais le dégoût que vous m'inspirez doit en être le signe.Puissiez-vous crever comme un chien ! FERNANDO C'est ce que je vous souhaite aussi.DON JUAN Mes tendres enfants, que ce souhait vous mette d'accord dans la reprise de vos relations.Je vous sacrifierais bien ma vie si j'en avais plusieurs.Mais je n'en ai qu'une et fort menacée.Oh, pas par vos menaces ! La jeunesse se sert toujours d'un chantage de gros mots.Réconciliez-vous sur d'autres cadavres.Le mien ne vous porterait pas bonheur.Fernando, Céleste, par une même 96 AMÉRIQUE FRANÇAIS!'.porte, on entre comme on sort de chez moi.Je ne vous reconduis pas.Mais je serais des plus enchanté que vous me faussiez compagnie.J'ai rendez-vous.Permettez ! // allait sortir quand il est pris d'un tremblement qui lui fait pousser un gémissement.Il se prend la poitrine à deux mains.Fernando, cette fois, mon cœur, c'est vrai ! Le médecin, le médecin ! FERNANDO Le regardant.Non.// sort.DON JUAN (Ployé et sur un ton suppliant.) Céleste, appelle au moins Rosine ! CÉLESTE Le regardant.Non.Elle sort.DON JUAN // tente de saisir le verre de cognac posé sur une table, mais sa main tremblante le renverse.Il titube et avant de tomber sur le plancher, face au public, il dit à haute voix.Je meurs comme dans un mélodrame.— Le rideau tombe.— Entr'acte.ACTE III Le soir du même jour.Don Juan, en robe de chambre, est assis dans un fauteuil, un oreiller sous la tête.Le médecin se tient à sa gauche, Rosine à sa droite.Le médecin prend le pouls de Don Juan.LE MÉDECIN Vous êtes un phénomène ! DON JUAN Parce que je vis ? CHACUN SON AMOUR 97 LE MÉDECIN Un autre serait déjà aux pompes funèbres.Vous, votre pouls est normal, votre cœur bat régulièrement.Ah, vous revenez de loin! Dois-jc vous commander le calme absolu?Ne bougez pas.Ne vous levez que pour l'indispensable.Sinon.DON JUAN Sinon ?LE MÉDECIN C'est la tente d'oxygène ! DON JUAN Ne me faites pas ce coup-là, j'en mourrais sûrement.LE MÉDECIN Alors, suivez mes conseils.Ils sont simples.Donc, calme du corps, calme de l'esprit, et calme du cœur, surtout du cœur.Lui présentant une fiole.Et ceci, que vous prendrez trois fois par jour, avant les repas.DON JUAN Qu'est-ce que c'est?LE MÉDECIN Des extraits de vitamines à sulfates.DON JUAN Je n'entends rien à la chimie, docteur.LE MÉDECIN C'est un bromure qui vous fera grand bien.DON JUAN Vous disiez me soigner sans remède?LE MÉDECIN N'oubliez pas que c'est vous qui guérirez.Soignez-vous en conséquence.Ma profession ne fait pas de miracles.Ce n'est pas son rôle.DON JUAN Oh ! je sais ! Le médecin prépare une injection. 08 AMÉRIQUE FRANÇAIS!-.ROSINE Encore une piqûre?Vous lui en avez donné une, il n'y a pas une minute ! LE MÉDECIN Mademoiselle, c'est moi qui suis médecin.D'ailleurs, je ne vous ferai pas mal.// pique Don Juan au bras.DON JUAN Aïe ! ROSINE Il vous a fait mal ?DON JUAN Un peu.LE MÉDECIN C'est fini.Donc, souvenez-vous.Pas d'extravagance du genre de celle que vous avez commise cet après-midi.Toute imprudence vous serait fatale, pour ne pas dire mortelle.Avec votre cœur, abstenez-vous.DON JUAN Mais la nature.LE MÉDECIN Vous n'avez plus vingt ans.DON JUAN Hélas ! LE MÉDECIN A votre âge, la nature ne peut que vous jouer de mauvais tours.Vous êtes un grand malade.DON JUAN // chante.Un animal malade d'amour.LE MÉDECIN Riant.Vous êtes un diable d'homme.DON JUAN Ne parlez pas du diable quand Rosine est ici.Elle en a une peur bleue. CHACUN SON AMOUN 99 LE MÉDECIN Ce qui me rappelle que j'ai quatre visites à faire.Je suis en retard.Mademoiselle, voici ma carte.ROSINE Lisant la carte.Vous avez quatre adresses ! LE MÉDECIN Quand je ne suis pas chez moi, je suis à l'hôpital ; quand je ne suis pas à l'hôpital, je suis à ce restaurant, ou à ce club.ROSINE Quelle est la bonne adresse?Si monsieur avait une autre attaque.LE MÉDECIN Sévèrement.Monsieur n'aura pas d'autre crise.ROSINE Mais si.LE MÉDECIN Médicalement, c'est impossible.ROSINE Mais si ! LE MÉDECIN Puisque je vous dis que c'est médicalement impossible.Cela ne vous suffît pas?DON JUAN Rosine ne peut avoir votre assurance, docteur.LE MÉDECIN Tout ira bien.Vous dormirez comme une bûche.DON JUAN Et si je ne me réveillais pas ?Quand on meurt, c'est pour longtemps, paraît-il ! LE MÉDECIN La mort vous effraie? 10O AMÉRIQUE FRANÇAISF.DON JUAN Rosine, j'ai à m'entretenir avec le docteur.// lui fait signe de s'éloigner.Rosine restera à Pécari durant ce qui suit.LE MÉDECIN Dans votre cas, le physique et le moral exercent l'un sur l'autre une influence certaine.La crainte de la mort peut hâter la fin.DON JUAN Docteur, je ne crains pas la mort.LE MÉDECIN Comment ?Mais la mort existe.Nous mourrons tous.Vous aussi, que vous le vouliez ou pas.DON JUAN Pas si fort, docteur, Rosine peut nous entendre.Oui, je sais qu'on meurt.Tout comme je sais que vos remèdes ne me redonneront jamais un cœur.LE MÉDECIN Vous ne prenez pas ma profession au sérieux ?DON JUAN Et vous ?LE MÉDECIN Je suis obligé de croire à la médecine, monsieur.C'est ma profession, mon devoir, mon gagne-pain.DON JUAN Vous êtes en bonne santé.Mais, si vous étiez dangereusement malade?LE MÉDECIN Un temps.Je ne peux pas vous répondre.Secret professionnel.DON JUAN Un temps.Docteur, combien de vos patients sont gravement atteints ? CHACUN SON AMOUR 101 LE MÉDECIN Comme vous?DON JUAN Comme moi?LE MÉDECIN Six.DON JUAN Et vous sortez, et vous dînez en ville, avec des amis?LE MÉDECIN Ma profession ne m'interdit pas les distractions, monsieur.Dois-jc mourir parce qu'on meurt?Je suis homme après tout.DON JUAN Comme je suis homme avant d'être malade.LE MÉDECIN Votre moral est excellent, et je vous en félicite.Mademoiselle, monsieur est hors de danger.Vous en avez la preuve.Re-garfcz-lc ! Il plaisante.Je reviendrai demain.Ne vous dérangez pas.Ne me reconduisez pas.A demain.// sort.DON JUAN Quelle délivrance ! Je respire mieux depuis qu'il n'est plus là.// allium' une cigarette.ROSINE Comment, vous fumez ! Le tabac vous est défendu.Le docteur ne veut pas que.DON JUAN Rosine, si tu ne me surveilles pas trop, je signerai ta feuille de croisade.ROSINE Je l'ai signée pour vous.DON JUAN Tu l'as signée pour moi ?Tu as imité ma signature ?Mais c'est un faux, Rosine. 102 AMÉRIQUE FRANÇAISE ROSINE Mais, monsieur, je vous ai cru réellement mort.Vous ne bougiez pas.Vous ne parliez pas.Et quand je vous ai vu, étendu sur le plancher, j'ai pensé à votre ciel.Mademoiselle Hélène.DON JUAN Tu mêles Hélène à cette histoire?ROSINE Mais c'est à mademoiselle Hélène, monsieur, que vous devez la vie.C'est elle qui est allée chercher le médecin.C'est elle qui m'a aidée à vous transporter jusqu'à ce fauteuil.Sans elle, je n'y serais jamais arrivée.Vous êtes lourd, vous savez.DON JUAN Hélène était ici ?ROSINE Je lui ai téléphoné de venir.Pouvais-je rester toute seule.J'étais aussi morte que vous.Je ne savais plus où donner de la tête.J'étais comme folle.Je ne trouvais plus rien.DON JUAN Mais tu as su trouver ta feuille, imiter ma signature, téléphoner à Hélène ! A propos, elle est repartie ?ROSINE Elle est encore ici.Don Juan se lève.ROSINE Ne vous levez pas ! Le docteur vous le défend.Je vais la chercher.Elle sort.DON JUAN Debout, avant qu Hélène paraisse.Me voici avec deux folles.Hélène paraît.Elle est sans gants, sans chapeau, sans voilette et en robe claire.DON JUAN Hélène ! Je l'ai échappé belle ! Mais que se passc-t-il 7 Tu n'as plus ta robe noire?Et ton chapeau, tes gants, ta voilette? CHACUN SON AMOUR 103 Tu ne viens plus t'agenouiller comme autrefois?Tu ne me parles pas ?Pourquoi ce silence ?Je ne suis pas mort.Je suis vivant Hélène, je te parle.Tu me vois ?Tu m'entends ?HÉLÈNE Lentement, et sur un ton différent, nouveau.Don Juan, je ne vous aime plus.Je suis guérie.DON JUAN Les bras levés.Hélène, est-ce vrai?Quelle joie ! Quelle belle nouvelle ! Et Rosine ne m'en avait rien dit.Ah, le grand jour ! Tu retrouves la raison.Que je suis heureux.HÉLÈNE Je ne vous aime plus et cela vous est égal.DON JUAN Ta guérison me réjouit.Devrais-je m'en attrister?HÉLÈNE Vous serez toujours un égoïste.Vous l'avez toujours été.Je vous vois, oui, tel que vous êtes, égoïste, égoïste, égoïste.DON JUAN Le voilà donc le vieux reproche, vieux comme le monde désenchanté.Et tu me l'adresses comme toute femme l'adresse à tout homme ! Tu parles la langue de tout le monde, Hélène.Tu es donc complètement guérie?HÉLÈNE Je suis guérie parce que je vous ai cru mort.Au téléphone, ce n'était pas la voix de Rosine que j'entendais, mais la vôtre, Don Juan.Ce n'était pas Rosine qui parlait, c'était vous qui me répétiez, « non, Hélène, je ne t'aime pas.» DON JUAN Tu as aussi retrouvé ta mémoire?HÉLÈNE Je me souviens de tout, Don Juan.De tout.Je me souviens de n'avoir été dans votre vie qu'un instrument de plaisir, qu'un amour de hasard, une rencontre. 104 AMÉRIQUE FRANÇAISE DON JUAN Rencontre qui dura plus d'un an.HÉLÈNE Pour vous.Mais pour moi?Oh, je sais qu'avant moi il y en avait d'autres, et qu'après moi, il y en a eu d'autres.DON JUAN L'égoïsme eut été de m'attacher uniquement à toi, Hélène.Ensemble, n'étions-nous pas heureux?HÉLÈNE Vous étiez heureux, pas moi.DON JUAN Puisque tu te souviens, souviens-toi bien.HÉLÈNE Quand vous penchiez votre visage sur le mien, ce n'était pas pour me regarder.C'était encore pour vous voir dans le reflet de mes yeux.Aviez-vous une âme?J'en doute.Votre affection était une affection d'animal pour un autre animal.Vous désiriez jouir.Vous jouissiez.C'était tout.J'étais un animal que vous caressiez, comme d'autres montent à cheval.DON JUAN Des reines se sont satisfaites de moins, Hélène.Puisque tu te souviens, souviens-toi de Cléopâtrc qui enviait jusqu'au cheval qui portait le corps d'Antoine.HÉLÈNE L'animal, toujours l'animal en vous.Et l'affection et la tendresse?Et mes qualités?Et mon amour enfin?Vous les comptiez pour rien.DON JUAN Hélène, j'ai vécu avec toi des heures de grande volupté.J'ai aimé en toi le don de ta personne.Tu ne m'as pas donné que ta jeunesse, mais aussi ton visage, ton sourire, ta bouche.J'aimais ta lassitude après l'amour ! C'est quand tu as exigé l'impossible que CHACUN SON AMOUR «05 je t'ai laissée.Mon corps ne te suffisait plus.Tu désirais prendre mon cœur.Tes lamentations t'enlevèrent la raison.HÉLÈNE Pourquoi me refusiez-vous votre cœur?Pourquoi ne pas m'avoir aimée comme je vous aimais?Moi aussi, j'aurais chanté mon amour.Oh, rassurez-vous ! Je ne désire plus rien de vous.Je suis devenue comme vous.Je vous ressemble.Je ne vous aime plus.DON JUAN Je me plains, je te blâme ?HÉLÈNE Tout est bien fini entre nous.DON JUAN Tu étais libre de m'aimer.Tu es libre de ne pas m'aimer.HÉLÈNE Votre amour nous eut unis.DON JUAN Ton amour nous eût désunis, Hélène.11 n'y a pas que nos corps qui diffèrent.Il y a notre esprit, il y a notre cœur, il y a nos pensées et il y a nos actes.Une femme qui demande à un homme de l'aimer ne devrait jamais lui dire, ce qu'elle dit toujours, hélas ! «Voulez-vous m'aimer », mais ce qu'elle ne lui dit jamais et qui serait tellement plus exact, tellement plus vrai et plus juste : «voulez-vous me détruire, m'anéantir?Faites que je disparaisse, que je ne sois plus rien.Que vos bras sur moi se resserrent et m'etoufient ! Que ma bouche ne soit plus que votre bouche ! Et mon corps, que le vôtre ! En vous abandonnant mon nom, je vous abandonne tout.Aussi, malheur à vous si vous ne m'aimez pas toute ; car je vous haïrai.» Hélène, regarde comme ceux qui s'aiment comme tu voulais m'aimer finissent par se haïr ! Tu ne peux pas me haïr, je ne t'ai pas aimée.HÉLÈNE Me jugiez-vous indigne de vous haïr? ÎOÔ AMÉRIQUE FRANÇAISE DON JUAN Je désirais prévenir toute cruauté.HÉLÈNE Comme si votre indifférence n'était pas cruelle ! DON JUAN Hélène ! Quand t'ai-je fermé ma porte?Je ne me suis jamais soumis aux exigences de ta folie, mais je me suis souvent plié à plusieurs de tes caprices, comme celui de me visiter quand tu le voulais.Tu entrais ici comme chez toi.Hélène pleure.DON JUAN Voilà.HÉLÈNE Je vous ai toujours dit la vérité, Don Juan.DON JUAN Je ne t'ai jamais menti.HÉLÈNE Je viens de vous mentir pour la première fois.DON JUAN Tu retrouves ta raison, ta mémoire.Tu te retrouves femme.Tu peux bien mentir.HÉLÈNE Je n'ai pas cessé de vous aimer.DON JUAN Ai-je cessé de te comprendre?HÉLÈNE Embrassez-moi, comme autrefois.DON JUAN Comme autrefois.Rien n'est changé.Rien ne change.Ils s'embrassent comme aux actes précédents.ROSINE Paraissant.Ah, monsieur, vous n'êtes pas raisonnable ! CHACUN SON AMOUR IO7 DON JUAN Au contraire, Rosine, jamais je ne fus si raisonnable, n'est-ce pas Hélène?ROSINE On vous défend de fumer et vous fumez.On vous défend de vous lever et vous êtes debout.On vous défend.DON JUAN De me fatiguer et tu me fatigues, Rosine.ROSINE Vous faites des folies.DON JUAN Qu'il ne soit plus question de folies dans cette maison, Rosine.ROSINE Le docteur.DON JUAN Ni de folies ni de docteur.C'est toi qui me rends malade.ROSINE Moi?Moi qui vous soigne, qui prie pour vous, qui vous protège contre cette crapule de Fernando qui veut vous voir.DON JUAN Fernando veut me voir?ROSINE Il est ici avec sa sale fiancée.DON JUAN Ménage tes expressions, Rosine.ROSINE Ce sont des assassins, des assassins, mademoiselle.A Hélène.Ils l'ont laissé comme ça, mourant, sans m'avertir que monsieur se mourrait.DON JUAN Suis-je mort? io8 AMÉRIQUE FRANÇAISE ROSINE J'étais là, heureusement.DON JUAN Il y a une certaine feuille bleue sur laquelle, Rosine, il y a une certaine signature que je bifferai si tu empêches Fernando et sa fiancée de.Rosine sort.DON JUAN Elle abattrait quiconque lèverait sur moi le petit doigt.HÉLÈNE Est-il vrai qu'on vous a laissé seul, sans connaissance?DON JUAN Fernando et Céleste ont filé à l'anglaise.Oh ! un malentendu.// regarde vers la porte.Elle est capable de les renvoyer.Je reviens.// va sortir quand Fernando parait, confus, les yeux baissés, silencieux.Eh bien.Fernando, en voilà des manières.Vous faire annoncer comme des étrangers ! Céleste se tient derrière Fernando.FERNANDO Monsieur, j'ai honte.CÉLESTE Nous avons honte, monsieur.DON JUAN Honte de quoi ?FERNANDO De ce que j'ai fait.CÉLESTE De ce que nous avons fait.FERNANDO C'était indigne, criminel.CÉLESTE Lâche. CHACUN SON AMOUR tOQ FERNANDO Tout est de ma faute.Je suis le seul responsable.J'acceptais de vous présenter Céleste.J'aurais dû accepter toutes conséquences.Je vous demande pardon, monsieur.DON JUAN Pardon ?FERNANDO Pardon de vous avoir mal jugé, de ne vous avoir pas compris, de m'être imaginé.DON JUAN Tu me demandes pardon ?Comme si je pouvais pardonner ?Est-ce qu'un homme peut pardonner à un autre homme?Pas plus, je pense, qu'il le peut châtier.CÉLESTE C'est votre pardon que nous sommes venus implorer.DON JUAN A Hélène.Ils y tiennent, grand Dieu.Eh bien, soit, je vous pardonne.A condition que vous vous réconciliiez, et que le mariage ait lieu.CÉLESTE Le mariage aura lieu.DON JUAN Ce jour est le plus beau de ma vie.Je ressuscite, Hélène guérit, vous redevenez fiancés.FERNANDO Vous nous excusez de partir, monsieur.DON JUAN Déjà ?CÉLESTE Il nous faut partir, monsieur.DON JUAN On vous attend ? HO AMÉRIQUE FRANÇAIS!'.FERNANDO Non, mais.CÉLESTE Comment rester ?comment vous regarder en face après ce qui s'est passé?DON JUAN Pourquoi gâter ce beau jour par de sots remords ! Si tu es mon secrétaire.CÉLESTE Si vous avez la bonté de le reprendre.DON JUAN Vous m'épargnez l'ennui d'en chercher un qu'il me faudrait initier à tout.Mes enfants, finissons le toast de cet après-midi.Sans thé, cette fois.FERNANDO Je boirai ce que Céleste boira.DON JUAN Du champagne, Fernando.Chacun boira au bonheur de chacun.Fernando.Fernando sortira des coupes et versera le champagne.CÉLESTE Nous boirons tous à votre'santé.DON JUAN A ma santé?En suis-je le maître?Non.Mieux vaut boire au bonheur.Il dépend de nous.CÉLESTE Mon bonheur dépendra de vous, Don Juan.HÉLÈNE Ma santé aussi.CÉLESTE Sans vous que serais-je?HÉLÈNE Que serions-nous? CHACUN SON AMOUR 1 1 1 CÉLESTE Je vous dois tout.Vous m'avez tout appris.DON JUAN Vous ne me devez rien.Et je ne vous ai rien appris.CÉLESTE Si, Don Juan.Vous m'avez appris que l'étreinte n'est pas.l'amour.Je me croyais intelligente et je ne vous ai pas compris.Je me pensais vertueuse et je vous sacrifiais ma vertu.Je me jugeais fidèle et je rompais ma promesse donnée à Fernando.HÉLÈNE Vous m'avez délivrée de l'esclavage sentimental, le pire qui soit.Je vous dois la raison que j'ai retrouvée, et ma liberté.Je suis devenue celle que j'aurais dû être.CÉLESTE Vous m'avez appris à me méfier des mots.HÉLÈNE Des gestes.CÉLESTE Je me méfierai désormais des corps sans âme.HÉLÈNE Et moi, des âmes sans corps.DON JUAN Je ne vous ai rien appris et vous ne me devez rien.Acceptant le champagne que lui sert Fernando.Vous me chantez de fort belles litanies, mais trop est toujours trop.Et cette coupe déborde, Fernando.Comme vos compliments.CÉLESTE Si nous avons un garçon, il portera votre nom.DON JUAN Le malheureux ! S'appeler Don Juan ! Non, Céleste ! Mon nom n'est pas un nom.A chaque siècle suffit son Don Juan.Et chacun son amour ! J'ai déjà trop fait parler de moi. 1 12 AMÉRIQUE FRANÇAISE CÉLESTE Votre générosité, votre clémence, votre bonté.DON JUAN Les litanies reprennent?FERNANDO Vous auriez pu m'humilier.DON JUAN Et après?Humilier les gens les corrige-t-il?Etre méchant avec quelqu'un le rend-il meilleur?Non, un vice n'en corrige pas un autre.Et je me garde bien déjuger de tout au gré de mon humeur ou de mes préjugés.Je n'exige de personne qu'il soit autre que ce qu'il est.Tu étais petit, Fernando.Pouvais-jc te demander d'être grand?Tu avais les yeux bruns.Céleste.Pouvais-jc t'en commander des bleus?Et toi, Hélène, tu étais blonde, je t'ai prise comme tu étais.Ce n'est pas la nature qui est déchue, c'est nous qui la faisons déchoir.Notre ignorance se pose des problèmes.Notre vanité se quête des qualités.Et nos préjugés trouvent réponse à tout.Le plaisir est-il un problème?Non.Mais l'amour en est un.Le plaisir rend-il malheureux?Non.C'est l'amour qui crée l'inquiétude, le désespoir, le chagrin.J'aurais pu suivie ma pente naturelle, qui était aussi de m'inquiéter.Il m'a suffi d'aimer la nature pour aimer la vie, comme il m'a suffi d'aimer la vie pour en aimer les êtres.Ce carrousel de corps avec lesquels j'ai tournoyé m'a préserve de bien des peines et de bien des souffrances.Même la mort dont je sens la présence ne me souille pas au visage sa mauvaise haleine habituelle.Je mourrai proprement.Et si je ne craignais de vous scandaliser.FERNANDO Nous scandaliser?Mais comment?DON JUAN En vous disant simplement que j'ai été heureux, et à peu de frais, sans beaucoup d'efforts.Non pas avec de l'argent, j'en avais peu.Non pas avec de la gloire, je n'en ai aucune, mais à me rappeler CHACUN SON AMOUR «13 un petit syllogisme qui n'a l'air de rien et qui est au commencement de la vie.J'ai été heureux quand j'ai su que j'étais mortel.Ce qui nous rend ambitieux, cruels, méchants, impitoyables, c'est le désir insensé, le suprême orgueil de nous croire immortels.Immortel?Pourquoi le scrais-jc?Et qui en déciderait?Vous?Moi?CÉLESTE Pourtant, monsieur, nous nous souviendrons toujours de vous.HÉLÈNE Comment vous oublier?DON JUAN Qu'ai-je accompli de mémorable?Mon bonheur?C'est si simple mais si fragile, aussi fragile que ce pauvre cœur.// bâille.FERNANDO Vous êtes fatigué.DON JUAN Un peu.La journée a été rude.CÉLESTE Nous reviendrons demain.DON JUAN C'est cela.Revenez demain.Ce n'est pas que j'aie sommeil.Non.Je me sens même lucide, lucide comme jamais je ne le fus.Un tel jour devrait être celui de la première page de mes mémoires.Fernando ! Si Céleste y consent.CÉLESTE Fernando est votre secrétaire.DON JUAN Je ne le garderai pas longtemps.Je lui dicterai une page ou deux, pas plus.Une sorte d'avant-propos.HÉLÈNE Alors, à demain, Don Juan. AMÉRIQUE FRANÇAISE DON JUAN A demain, Céleste, Hélène.CÉLESTE Bonne nuit.DON JUAN Que les étoiles guident vos rêves ! Hélène et Céleste sortent ensemble.DON JUAN Es-tu prêt.Fernando?FERNANDO // est allé s'asseoir, comme au premier acte, à la table de travail, stylo en main.Oui, monsieur.DON JUAN // allume une cigarette qu il éteindra après quelques bouffées, tout en se promenant.J'entreprends mes mémoires sans aucune arrière-pensée de gloire littéraire, car je ne suis pas un écrivain.Point.Un temps.A mon âge, dans mon état, il serait ridicule de me gonfler comme une baudruche, alors que je suis près de crever.Point.Je dicte trop vite?FERNANDO Écrivant.Non, monsieur.DON JUAN Un temps.J'ai eu ma part de plaisirs, de solitude, d'ennui.J'ai été sensuel, voluptueux, virgule, jamais obscène.Souligne jamais obscène.FERNANDO Jamais obscène.// écrit toujours.DON JUAN Si la nouvelle de ma mort provoque chez les femmes une hystérie collective, je m'oppose à ce qu'elles se consolent en s'atte-lant à mon corbillard.FERNANDO La phrase est compliquée, monsieur. CHACUN SON AMOUR M 5 DON JUAN Écris plutôt ceci : je défends aux femmes qui m'ont connu de tirer mon corbillard.Une bonne vieille jument fera mieux l'affaire, virgule, les animaux se comportent, en pareilles circonstances, avec plus de tenue.FERNANDO Avec plus de tenue.Point.DON JUAN Point.Je répudie ma correspondance.J'ai écrit des lettres comme un étudiant se débauche, moins par plaisir que par ennui.A la ligne.// va s'asseoir dans son fauteuil, éteint sa cigarette.La pièce est plongée dans la pénombre, il n\v a que le bureau de Fernando qui est éclairé.J'étais changeant avec constance.Je n'ai jamais eu beaucoup d'espoirs mais de l'idéal.Point.Je ne fus pas religieux, virgule, mais j'ai eu foi.Il pousse un gémissement.Fernando n'écrit plus et regarde du côté de Don Juan.FERNANDO Qu'avcz-vous, monsieur?DON JUAN Rien.Un temps.Sa tête s'incline.Fernando se lève aussitôt, marche rapidement vers Don Juan, immobile.Il lui prend la main.Le rideau devra tomber ainsi.Rideau.Montréal, juin-septembre 1953. LES MONTRÉALAIS Pleurs, pleurs.A midi, la circulation s'intensifie : les tramways se suivent de près, les camions rouges, les taxis jaunes et noirs des vétérans, les autos de toutes marques, les autobus qui s'arrêtent en glissant et grinçant ; on a du mal à traverser la rue Sherbrooke entre l'avenue Atwater et l'avenue Victoria : plus à l'est, n'en parlons pas, elle est bloquée solide.Une mère pousse un carrosse de bébé où entre deux sacs de papier brun bondés de victuailles paraît la frimousse chérie.Les supermarchés engloutissent et renvoient les acheteurs surabondants.Au parc il y a des chiens-chiens, des entants qui ne se sentent plus de faim, des pigeons, des écureils.Amours d'écureuils ! L'un a la queue élimée, l'autre est si effronté qu'il saute sur les gens pour avoir des noix ; un autre est albinos, un très rare spécimen que ses congénères chassent dès que quelqu'un s'amène avec des cacahuètes — c'est comme dans la vie : il faut ressembler plutôt plus que moins à la masse, sinon, pas de cacahuètes — et des moineaux, et des oiseaux dont presque personne ne sait le nom, et de la boue, et des feuilles mortes.On va, on s'interpelle.Les écoliers vident les écoles.Les grands garçons ont l'air frais, une voix qui casse encore, parfois.Les moyens et les petits ont des balles, des billes, des osselets, des yo-yos, des sifflets, des « comics », de la gomme-balounc, des revolvers à pétards ou bien à eau, des jeux, des farces, des attrapes ; ils courent, ils tournent sur eux-mêmes, ils crient.Un conseil : ôtez-vous de leur chemin.On reconnaît les filles des écoles catholiques à leurs bas longs et beiges et les (iiles des écoles protestantes à leurs chaussettes de laine blanches et à leur jupe courte.C'est l'heure où l'on regarde devant soi.que l'on songe à rentrer, à manger, à 116 LES MONTRÉALAIS faire halte.Nul ne se promène.C'est vraiment le milieu du jour.Il reste encore plusieurs heures avant qu'une autre journée soit finie, ou perdue ; avant que l'on pense : enfin ! ou, déjà ! Il reste encore le temps de fuir, de prendre, de gagner, de trouver, de se sauver, de changer complètement son existence.Réjanc, pourtant, qui revient à la maison, se dit que sa vie est gâchée pour toujours.Elle se sent faiblir.C'est épouvantable, épouvantable.Que faire?Comment leur apprendre cela?Elle frissonne, elle transpire, elle rougit sûrement.L'examinc-l-on ?Non.A moins qu'elle ne soit blanche comme un drap.Près de ce banc-ci, il n'y a personne.Elle se laisse tomber sur le banc.Elle porte la main à ses yeux.Oh ! Quelle honte ! Ses yeux bougent vite, affolés par ses pensées comme des souris par un chat qui les guette et qui saute.Et son cœur bat vite aussi.Il lui paraît qu'elle demeure au même endroit très longtemps.Elle regarde l'heure à sa montre.Ça ne fait pas cinq minutes qu'elle est là.Elle se ramasse toute sur elle-même cl puis se met debout.Elle a eu l'impression de bondir.Aussi bien régler la question sans plus tarder; courage ! Elle marche, marche, marche.Elle traverse la rue sans se faire écraser : c'est miracle.Elle arrive devant la porte.Elle sort sa clef.* * * — Eh bien, ma Réjanc, quoi de neuf?demande monsieur Bé-lisle.Il tient le Devoir à la main.La venue de sa fille l'arrache, le front encore tout renfrogné, à la lecture d'un éditorial sur les minorités canadiennes-françaises des Provinces de l'Ouest, à qui on fait subir, selon la coutume, toutes sortes de sévices moraux.11 se rassérène en voyant sa fille qu'il n'attendait pas.La bonne sert la soupe aux tomates.— Apportez une assiette, s'il vous plaît.Gemma, dit madame Hélislc.Une troisième assiette.Elle ôte le couvercle du bain-marie, jette un coup d'oeil sur les pétoncles et revient à la salle à manger. 118 AMÉRIQUE FRANÇAISE Réjane s'est lavée les mains dans le powder-room rose et bleu attenant a l'ofîîce et rejoint ses parents autour de la table.Chacun prend place.— T'as bien la face longue ! fait monsieur Bélisle à sa fille.Pas de bonne humeur?Es-tu malade?— Non, papa.Madame Bélisle raconte que Maurice dînera dorénavant au collège, parce que la saison du hockey va commencer bientôt, qu'il fait partie de l'équipe, que les joueurs s'entraînent surtout durant la récréation du midi.— C'est bien pire, reprend Réjane, car en dépit de son visage fermé, ses parents ne la questionnent plus ; ils ne semblent pas étonnés de ce qu'elle soit revenue à la maison alors qu'elle devait passer la journée en ville.C'est encore bien pire, papa.— Qu'est-ce qui est pire?demande madame Bélisle.— Qu'y a-t-il donc, ma belle?dit monsieur Bélisle.Mais il est distrait.Le billet de Zadig traite avec ironie la question de l'Union Jack et du God Save the Queen : doit-on rester assis, par nationalisme, quand on joue l'hymne britannique, ou bien se lever, par politesse.— Mange, mange, Arthur, pendant que c'est chaud.Mange.Réjane.— C'est bien bon, maman.— Tu n'y a pas goûté ! — Je n'ai pas faim.J'ai comme un vacuum en dedans, ici.Si vous n'avez pas deviné, je vais tout vous dire.— Tout nous dire quoi ?Deviner quoi ?font ensemble monsieur et madame.— Jean-Charles.a cassé avec moi.Je ne suis plus fiancée.Je ne me marierai jamais.C'est incroyable, hein ?Monsieur Bélisle avale une cuillerée de soupe.A-t-il bien entendu ?Sa femme, la cuiller suspendue au-dessus de l'assiette, a les yeux sur lui.Elle redoute qu'il ne contrôle mal son irritation.A la fin, il ne la contrôle plus du tout et elle se déverse comme une gouttière sur la tête de sa fille. LES MONTRÉALAIS HQ — Ben, voyons donc ! Qu'est-ce que tu me chantes là ?Tord-nom ! Encore une autre affaire.(Ceci est une allusion obscure, sauf pour lui, à la lettre d'un lecteur qui se plaint qu'on ne lui parle qu'anglais sur les chemins de fer nationaux.) Je ne te comprends pas.Où est-il, Jean-Charles?— Je l'ai vu tout à l'heure.Je viens de le voir.Je suis allé à son bureau pour lui demander de choisir le service à thé, avec moi, le service que grand'maman veut nous donner ; elle m'a dit d'aller choisir celui que.maintenant, il n'en est plus question, évidemment.Il m'a invité à luncher au Cercle.Bon, alors, on y va.On commande.Bon, ensuite.Les mots ne sortent plus.— Le service à thé, ta grand'mèrc, le lunch au Cercle, tout ça m'a l'air bien mélangé.Mais parle ! Continue ! Explique-toi ! ordonne monsieur Bélislc.Sans doute enrage-t-il de ne pouvoir blâmer un Anglais, en cette déplaisante occurence.Madame Bélisle va prendre Réjane par le cou.— Pleurs, pleurs ma petite fille.Détends-toi, lui conseillc-t-ellc.Tu nous raconteras ça plus tard.Pleurs, chère, ça te soulagera.Réjane se dégage.— Non, maman.Je n'ai pas envie de pleurer.Ce qui m'arrive est incroyable.Je ne réalise pas encore que c'est vrai.— Ça ne peut pas être vrai, tonnerre ! s'écrie monsieur Bélisle.La vie n'est pas un roman-savon.Vous vous êtes disputés, querelle d'amoureux, coups de bec, pas plus grave que cela.— Bien oui, tu es nerveuse.Ça te ferait du bien de pleurer.C'est énervant de préparer son mariage.Tu t'imagines toute sorte de choses.Réjane repousse son assiette.— Excusez-moi.Je ne mangerai pas.J'aurais dû attendre la fin du repas pour vous parler.Je n'aurais pas dû revenir à cette heure-ci.Je vous coupe l'appétit.— Il faut plus que ça pour m'empêcher de manger, dit monsieur Bélislc et pour bien se le prouver, il engloutit le reste de sa soupe 120 AMÉRIQUE FRANÇAISE à toute vitesse et laisse tomber la cuiller clans la porcelaine avec grand bruit.— Tiens.11 se lève et va tirer une bouteille du petit bar en acajou.11 verse trois doigts de scotch dans un verre et le tend à sa fille.—.Bois ça.Un p'tit coup, c'est parfois plus nécessaire qu'agréable.Avale ça d'un trait.Tu vas passer du blanc au rouge vif le temps de le dire.Alors, c'est vrai?Dis bien tout à ton père.11 a repris son sang-froid.11 est de nouveau son maître ; le chef de famille.La politique l'excite, le renvoit d'un problème à l'autre comme une balle, mais pour sa famille, il est comme un chêne agrippé au sol qui nourrit bien toutes ses branches.— Jean-Charles a brisé vos fiançailles?poursuit-il.Hum! T'a-t-il donné une raison?Laquelle?Il faut qu'elle soit sérieuse.— Non.Pas de raison.Réjane avale le whisky et grimace.— Merci, papa.Aucune raison, c'est-à-dire rien que l'on puisse considérer comme une raison.Nous attendions les hors-d'ecuvres.Il me dit : « Réjane, je pensais l'écrire, mais j'aime mieux, au fond, t'en parler en face.» J'oubliais de vous dire, maman, papa, que nous étions sortis de son bureau vers onze heures et qu'au Cercle.— Tu es peut-être allé le voir trop tôt, Réjane, suggère madame Bélisle.Tu l'as peut-être dérangé dans son travail.C'est pour cela qu'il était de mauvaise humeur.— Pas du tout, maman.Il m'avait demandé de passer à cette heure-là, le jour qui me conviendrait.Tu ne comprends pas.— Laisse-la parler, intervient monsieur Bélisle.— Et il n'était pas de mauvaise humeur.Il avait l'air.drôle, par exemple.Donc, au Cercle, nous avions eu le temps de boire deux cocktails.Je me souviens maintenant qu'il les a bus pas mal vite.Moi aussi, je suppose, pour le suivre, hein ?Il avait l'air distrait, un peu embarrassé, enfin, drôle.— Oui, oui, bizarre, curieux, étrange ; nous comprenons, continue.— Excusez-moi si je me répète.Il me semble que je n'ai pas remarqué son expression, sur le moment.Je lui décrivais les derniers LES MONTRÉALAIS 121 cadeaux que nous avions reçus.Et puis, je lui ai raconté le shower de linge de maison que Dorothée avait organisé, mardi.A un moment donné, il m'a dit : « Dans un shower, il est difficile de reconnaître la contribution de chacun, je suppose?» Je lui ai répondu que non, qu'il y avait une carte attachée à chaque paquet! Par exemple, Suzanne m'a donné des napperons brodés, Margot un ensemble pour la salle de bain.Toujours est-il que.Qu'est-ce que je disais, avant ça?— Vous étiez à table.Vous attendiez les hors-d'œuvres.— Non, Arthur.Tu la mélanges.Jean-Charles venait de lui dire qu'il était content de lui parler.Pauvre chouette ! Pleurs donc un peu ! — Je n'ai pas envie de pleurer, maman.Ça vient de m'arriver, il y a un peu plus d'une heure et il me semble que c'est loin, loin dans le passé.Ah ! oui, il m'a dit : « Franchement Réjane, je ne suis pas lait pour le mariage.Je n'ai pas.» Pendant qu'il écoute sa fille, cette pauvre histoire débitée d'une voix saccadée, monsieur Bélisle entend aussi, comme en sourdine, ou plutôt, comme s'il venait de brancher sa radio sur deux postes à la fois, des phrases alarmantes au possible.DURANT LA PROCHAINE DÉCADE, LE CANADA FRANÇAIS COURRA SA DERNIÈRE CHANCE DE SURVIE.SOMMES-NOUS TOUJOURS DES PORTEURS D'EAU?LE MARTYR DE L'ACA-DIE PRÉSENT DANS NOS CŒURS.APRÈS LES NÈGRES DES ÉTATS-UNIS.LES CANADIENS-FRANÇAIS CONSTITUENT LA MAIN-D'ŒUVRE LA MOINS BIEN RÉNUMÉ-RÉE DE TOUTE L'AMÉRIQUE DU NORD.NOUS NE SOMMES PAS MAITRES CHEZ NOUS.Il a beau porter attention au récit de Réjane, il ne se peut désengager de tous ces titres en caractères gras qui assaillent sa pensée et ses sentiments.Il a l'esprit englué dans son journal favori.Le Devoir, le seul journal qui pense, eh oui, le moins lu de tous, naturellement.Il contribue à toutes les campagnes de souscriptions pour la défense, la sauvegarde, la survivance, le relèvement de sa race, de sa langue.Il est de ceux qui croient encore mordicus que la Langue est gardienne de la Foi. 122 AMÉRIQUE FRANÇAISE Il est pour l'autonomie, la république, le drapeau bleu ; il préfère les Belges, traditionnalistcs, lui a-t-on dit, aux Français, toujours un peu libre-penseurs.Il trébuche un tantinet sur les questions ouvrières ; les syndicats, les villes fermées, la location de nos richesses naturelles, tout ça n'est pas encore très clair pour lui, mais il veut être de son temps et il s'informe ; il lit son journal quotidien, de la première ligne à la dernière.Il ne lit même que ça.Et c'est déjà beau.Avec les réunions, les assemblées, les conférences et la télévision, qui est-ce qui a donc le temps de lire?Mais cette unique lecture conditionne sa pensée de telle manière qu'il a, encore plus que d'autres, le complexe du vaincu, de l'occupé, du résistant.C'est un infatigable revendicateur.— « .La vocation.Je te rendrais malheureuse.» Il m'a dit ça comme ça.Il espérait que j'allais comprendre.Il m'a juré qu'il n'aimait personne d'autre, que j'étais la fille la plus épatante, qu'il n'avait rien à me reprocher ; je vous passe le reste : des compliments, des excuses, des regrets, des ci et des ça.Il a parlé de vous deux ; beaucoup d'éloges pour vous deux : les beaux-parents idéals.Il m'a dit que j'étais cent fois trop bien pour lui, que je n'aurais pas de mal à trouver quelqu'un de cent Ibis mieux que lui, que je le remercierais un jour de sa décision, une décision bien pénible pour lui, enfin qu'il ne pouvait tenir parole, que je devais reprendre ma liberté, que nous resterions amis, que je pouvais conserver sa bague en souvenir.Je l'ai encore, tiens ! J'ai oublié de la lui rendre.J'étais comme assommée.— Garde-là ! s'écrie monsieur Bélislc.Tu la revendras, si tu veux.Attends un peu ; je vais lui en faire, moi, des cassages de fiançailles avec ma fille.Certes, le Devoir lui met quotidiennement le nez dans la situation précaire du groupe ethnique auquel il appartient.Il s'en émeut, il s'en agace ; quelquefois il désespère en secret.Mais, quand même, il n'est pas seul contre l'ennemi commun.Il est membre de la Société Saint-Jean-Baptiste, il fait partie du Club Richelieu, de la Ligue d'Action Nationale, de la Ligue du Sacré-Cœur, du Bon Parler Français.Il collabore, il appuie de son mieux et par cela et par LUS MONTRÉALAIS 123 tout son irréprochable mode de vie, il tend à la considération de ses concitoyens ; et, avec une minorité qu'il croit être l'élite dirigeante, il s'oppose à ce qu'on l'assimile malgré lui au bloc anglo-saxon.11 n'en demeure pas moins que son orgueil est irrité tous les jours ; mais d'être rejeté de la sorte par l'un des siens l'humilie davantage.Sa figure se lige.— Après ?— Après?Moi, je ne disais rien.Le garçon est arrivé avec le plateau de hors-d'œuvres.J'ai attendu qu'il nous serve et qu'il s'en aille.Et puis j'ai demandé à Jean-Charles s'il y avait longtemps qu'il pensait comme cela.11 m'a répondu que oui, qu'il y pensait de plus en plus depuis le dîner des fiançailles.— Oh ! Pauvre petite fille ! fait madame Bélislc.Elle n'est que mère.Elle ne songe qu'au chagrin de sa fille, car elle ne lit jamais que les recettes de cuisine et le carnet mondain.Avec les réunions des dames patronesses, les assemblées, les conférences, la télévision, etc., les femmes de son monde n'ont pas non plus le temps de lire.Elle est toute à sa famille et n'a pas d'autres préoccupations.Son mari, en revanche, est préparé à toutes les catastrophes possibles et.imaginables du fait qu'il est Canadien français, et fier de l'être, monsieur.Mais aujourd'hui ce n'est pas sa dignité de Canadien français qui est en cause.Son ex-futur gendre n'est pas anglais ou étranger; ou protestant.Encore une fois, c'est un homme du même milieu que lui.Qu'y comprendre?Momentanément désarçonné, monsieur Bélislc garde le silence.— Alors je lui ai demandé pourquoi il ne m'avait pas averti plus tôt, avant la publication des bans, par exemple, avant que les invitations ne soient lancées.Il m'a dit qu'il ne le savait pas, qu'il avait tâché de tenir jusqu'au bout, de se raisonner, mais qu'il s'apercevait de plus en plus qu'il m'aimait comme une amie, comme un copain, pour sortir mais pas comme on doit certainement aimer une femme.Il n'était pas affectueux, vous savez ; je croyais que c'était de la réserve.C'est épouvantable ! Il m'a dit qu'il n'était peut-être pas normal, qu'il n'avait jamais su au juste ce qu'il voulait dans la vie, qu'il irait consulter un psychologue. 124 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Ah ! oui.Cesl épouvantable ! lait madame Bélislc.Au moment que la bonne entre avec le poisson, elle éclate en sanglots.La bonne sort rapidement.— Voyons, pauvre maman.Prends sur toi.Monsieur Bélisle éclate aussi, mais en paroles.— Ton trousseau, ton ameublement, les cartes gravées, il paiera tout, tout et tout.Et tes photos de fiançailles.Et plus.Et tout le dommage que ça peut faire à ta réputation, à ma réputation.Attends un peu.Un beau procès.— Non, non.Pas de procès, papa ! — Je vais toujours bien lui faire peur, tord-nom ! — C'est un scandale, dit madame Bélislc.Mon Dieu, mon Dieu ! Je pensais que c'était un bon garçon, moi, Jean-Charles.Qu'est-ce que les gens vont dire ?— Ils diront ce qu'ils voudront.Je ne me laisserai pas faire par un morveux, une espèce de fils à papa, un litî peut-être ; tiens, ça doit être ça, en effet ; un Mange-Canayen.Quand on dit que les Canadiens n'avancent pas parce qu'ils sont trop occupés à se manger la laine sur le dos, tu en as la preuve.Un névrosé, une tête folle.Il va trouver ça dispendieux, les changements de programme ! Quant à toi, ma Réjane, tu ne vas pas regretter ce vaurien-là, j'espère.Les hommes sont comme les tramways : si on en manque un, on prend celui qui vient après.Je te garantie que ça ne sera pas bien difficile de remplacer un numéro pareil.Ça ne tient pas debout ! Une belle fille, bonne famille bien pensante, loin d'être dans la rue.Je suis encore capable de défendre ma fille, il va l'apprendre à ses dépens.Des contrats comme je pouvais lui en faire donner, il n'en verra pas souvent passer dans son bureau.Tu vas voir comment je vais l'arranger.J'ai des influences, je sais m'en servir.A part ça, Annette, tu vas aller t'expliquer avec la mère de Jean-Charles.— Maman, non ! Je t'en prie ; n'y va pas.J'en mourrai.— L'une avec ses grands mots, l'autre avec son mouchoir : les femmes sont toutes les mêmes.C'est bon.Je lui parlerai moi-même, à cette femme-là, pour lui demander comment elle a lait son fils. LES MONTRÉALAIS Si le père vivait, ça marcherait autrement, je vous en passe un papier.Je téléphonerai à mon avocat tout de suite après le dîner.Mangez, mangez.Il faut des forces pour lutter dans la vie.— Je ne peux pas manger, papa, dit plaintivement Réjane.On devra remettre tous les cadeaux.— Pleurs donc un peu, ma petite fille.Tu vas voir comme ça fait du bien.— Laisse-la, à la fin, Annette.Tu constateras qu'elle n'a pas la larme facile.Elle me ressemble.D'abord, Réjane, tu vas aller te promener chez ta tante, à Ottawa, pour une quinzaine de jours.Il y a longtemps qu'elle veut t'avoir.Ici, nous allons nous occuper de tout.Quand tu reviendras, tout sera rentré dans l'ordre ; tu recommenceras à neuf.Hein?Qu'est-ce que tu en dis?Réjane n'en dit rien ; elle est prête à tout.Elle se laissera faire.— Au fond, je ne me plains pas trop de te garder plus longtemps avec nous autres.Ce n'est pas rose de perdre sa fille unique, et quand elle se marie, on a beau dire, on la perd toujours un peu.La fille à son père, la « sienne ».Avant d'être catholique, avant d'être Canadien français, monsieur Bélislc est père ; ceci est une admirable certitude, c'est quelque chose de tellement fondamentale qu'il en est à peine conscient ; il n'a certes jamais réfléchi à cela, mais d'abord, il est un homme et un père et c'est sa fierté d'être père qui le same.Depuis la naissance de Réjane, il se console de tout ce qui le tracasse dès qu'il songe qu'il a participé à la création de cette merveille ; c'est beau, c'est fin, ça sait tout faire, et c'est presque trop intelligent.Il aime bien ses fils, mais sa fille.— Ça me faisait quelque chose aussi de te voir partir si vite.Réjane a le nez dans son assiette et son regard se fixe sur un point quelconque.Son père, attendri, tend la main et lui tapote les cheveux.Alors elle se pince les lèvres et sort de table avec précipitation ; elle se jette dans l'escalier, le monte elle ne sait trop comment cl s'enferme dans sa chambre, une vraie chambre de jeune fille, avec des meubles blancs garnis de nylon à fleurs roses.Hélas ! Elle ne s'en ira donc pas dans une semaine, ainsi qu'elle l'avait cru?Elle ne la quittera donc jamais, cette bonbonnière à ia6 AMÉRIQUE FRANÇAISE volants qu'elle déteste parce que c'est précisément une chambre de jeune fille et qu'elle en a assez, assez d'être une jeune fille?En bas, madame Bélisle est allé mettre sa joue contre celle de son mari et lui répète : « Ça va lui passer vite, Arthur.Ne te fais pas tant de bile ; elle se consolera plus vite que tu ne penses.» En haut, Réjane s'écrase dans un fauteuil et pleure à chaudes larmes.Bien sûr.Son père est content, au fond, qu'elle ne parte plus.Pauvre gros papa qui ne comprend rien.« Ça me faisait quelque chose aussi, de te voir partir si vite.» Réjane n'en peut plus de chagrin.Elle en crierait si elle n'était si bien élevée.— J'ai vingt-sept ans, pense-t-elle.Personne ne veut de moi.Je vais rester toujours ici, vieille fille, vieille fille.Ici, Léon Duranceau .Oui m'man.non.Non.Charles est absent.Je travaille dans son bureau, là.Je ne rentrerai pas souper.Je suis bien pris ce soir, m'man.C'est bon.A plus tard.Bye-bye.* * Allô?Exdale 8770?Ici, c'est Léon Duranceau qui parle.Bien, le concierge i"'a laissé un mot à cet effet.Est-ce que Gérard est là ?.Est-ce qu'il est là, Gérard ?.C'est bon.Allô, allô, Gérard ?Je ne te dérange pas trop?.As-tu parlé à Paul-Émile?.Oui?Et puis?.Écoute, là, j'ai la permission d'adapter la pièce, l'auteur est en procès avec ses éditeurs ; pour le moment, je n'en sais pas plus long.C'est important en diable pour moi, mon vieux.Parce que je ne peux pas accepter autre chose avant que vous ayez pris LES MONTRÉALAIS 127 une décision pour ou contre.On me sollicite de toute part et j'envoie tout le monde au balai.Je ne peux pas rester sur la clôture éternellement.Oui, c'est ça.J'ai du pain sur la planche tant que tu en veux mais je suis mordu pour monter ça et en attendant vos appoints, je ne travaille pas.T'es pas sérieux?Ça fait trois jours que je t'en parle.Veux-tu qu'on discute de ça en dînant, ce soir?.Ah ?J'étais engagé mais si tu avais été libre, je me serais dégagé pas trop difficilement.Non?.Bon.Et demain?.Bien, demande à Paul-Émile et fais ça vite, hein?Je ne serai pas toujours disponible.Tu me rappelles demain matin?.C'est bon.J'attends ton téléphone.A bientôt, mon vieux.et n'oublie pas d'en parler à Paul-Émile, hein?.C'est ça.Salut! Oui; mademoiselle Marino est-elle là, s'il vous plaît?.A quelle heure l'attendez-vous?.Il n'y a pas de message, c'est personnel.Mon nom ?Heu.non.je rappellerai plutôt tout à l'heure, Je ne suis pas chez moi.Merci.* Allô?Monsieur Plantin, s'il vous plaît.De la part de Léon Duranceau.C'est urgent et personnel.Je ne suis pas chez moi, il ne pourra pas me rappeler.Dans combien de minutes puis-je le rappeler?.Très bien, je vais attendre.Allô?Bonjour, monsieur Plantin.Ici Léon Duranceau.Comment allez-vous?.Pas mal merci, merci.Dites donc, monsieur Plantin, avez-vous du nouveau pour moi, aujourd'hui?.Non?.Voulez-vous que je passe à l'agence, cet après-midi.Et à l'heure du souper.Tudieu ! Vous êtes occupé tous les soirs, ces temps-ci !.Bien, j'ai plusieurs choses en vue, par exemple, on insiste pour que j'adapte la pièce de.Je n'ai pas seulement des adaptations, monsieur Plantin.Pas du tout ; tenez, j'ai une serviette pleine de ia8 AMÉRIQUE FRANÇAISE projets, d'idées extraordinaires.Je ne peux pas écrire mille textes sans savoir si vous allez en accepter un, non?.Si vous pouvez me recevoir tout à l'heure, j'ir.Demain?.Après-demain?.Quand d'abord?.Je passerai vous voir demain.Quand reviendrez-vous de Sherbrooke?.Alors, est-ce que vous me ferez signe dès votre retour?.C'est parce que je voudrais vous montrer mon début d'adaptation.Bien.Paul-Émile Crépcau me disait ce malin que vous aviez un besoin urgent de.Justement, lui et Gérard Lafram-boise voulaient que je leur parle de ça, ce soir.On aurait dîné ensemble au « 400 », mais j'étais pris ; et pour vous voir, monsieur Plantin, je me serais dépris.Je le regrette beaucoup pour moi.Pour vous aussi, vous savez.Ah ! Evidemment, il y a plusieurs agences qui me sollicitent, mais j'ai un faible pour la vôtre.hein?.Vous faites du meilleur travail que n'importe qui, sans vous vanter et je serais prêt à travailler pour vous à des conditions même moins intéressantes.Ça vous intéressera sûrement quand vous l'aurez vu.Pardon?.Oui, alors, à bientôt, monsieur Plantin et excusez-moi de vous avoir retardé.Au revoir.* * Madame Martin, je vous prie.monsieur Léon Duranceau.Bonjour, madame, heu, me reconnaissez-vous?.Léon Duranceau, un ami de monsieur Plantin ; un protégé devrais-je dire.Il ne vous a pas encore parlé de moi?.Duranceau.Léon Duranceau.Je vous ai rencontré à la radio, il y a un mois, je croyais que.Monsieur Plantin m'a dit que vous aviez peut-être besoin d'aide pour vos adaptations commerciales et j'ai pas mal d'expérience.Bien, j'ai fait déjà deux textes pour le poste de Granby, l'année dernière.Oui, madame, je suis Montréalais mais je voyageais dans les Cantons de l'Est pour une compagnie de savon et on a eu besoin d'un traducteur et à la dernière minute, je me suis oflert à leur rendre service.Compliqué?Je peux vous expliquer.Non.Oui, c'est tout, mais j'ai des idées plein la tête et comme je ne voyage plus, j'ai pensé me lancer dans le métier de scripteur et d'adaptateur ; LES MONTRÉALAIS 12Q mes vieux amis Laframboisc et Crépeau m'ont pas mal encouragé.C'est le hasard, chère madame.J'avais un ami annonceur à Granby et il m'a donné une chance.C'est-à-dire qu'il s'arrangeait bien avec le réalisateur et de fil en aiguille, je lui ai fait deux textes pour qu'il voie ce dont j'étais capable cl il me les a passés.Non, mais j'ai toujours rêvé d'écrire pour la radio et pour la tévé.Monsieur Plantin m'a dit que vous aviez déjà encouragé plusieurs jeunes et j'ai pensé me recommander de lui.C'est hier ou avant-hier qu'il m'a parlé de ça.Rien pour le moment'.'.Oh ! vous savez, c'est dur de percer quand personne ne vous aide.Bien, si c'était possible pour vous de me recevoir, je vous montrerais ce que j'ai, mes projets, un début d'adaptation.Une pièce hongroise, madame.Elle a été traduite en France ; je ne sais pas le hongrois, malheureusement.C'est d'un très grand auteur inconnu, Fércnc Lukas.Oui, je sais bien que vous vous spécialisez dans le script commercial, mais la littérature, c'est la littérature n'est-ce pas?.Aujourd'hui, il n'y aurait pas moyen?.Et quand, chère madame?.C'est-à-dire que, si cela ne vous dérange pas trop, j'aimerais mieux vous le porter moi-même; je n'ai pas de copie propre, vous comprenez?.Eh bien, je tacherai de le mettre à la poste, mais ça ne vous dira pas autant que si je pouvais vous expliquer tout ça moi-même, de vive voix.Je comprends.Entendu, chère madame, je vous rappellerai dans quelques jours.Au revoir et merci, madame.* * * Allô, Gérard?Mon téléphone a été occupé tout le temps et je pensais que si tu avais voulu m'atteindre, tu ne l'aurais pas pu.Oui, tu m'as dit demain, mais si Paul-Émilc était revenu.Écoute, mon vieux, Plantin est très très impressionné.Il partait pour Sherbrooke mais je dois le voir dès son retour.Il va sauter dessus, c'est tout.Et je voulais te dire aussi que la puissante madame Martin s'intéresse à moi.Oui.elle a entendu parler de moi par Plantin.Tu parles si c'est en bien.Hein?.Elle voulait quasiment m'en-levcr.Elle m'a déjà vu, tiens ! Je lui ai répondu que j'étais engagé 130 AMÉRIQUE FRANÇAIS F.ce soir.Ouais.On appelle ça playing hard to get, mais sans farce, je me libérerais assez facilement si tu n'étais pas trop pris.Bon, bon.Alors, salut, Gérard.* Mademoiselle Marino, s'il vous plaît.Allô, Marie Marino?.Bonjour.Reconnaissez-vous ma voix?.Je ne vous ferai pas languir : Léon Duranceau.Vous ne vous attendiez pas de recevoir mon coup de fil si vite, peut-être.Etcs-vous aussi belle qu'hier?.O.K.Avant-hier.Etcs-vous aussi jolie tous les jours?.Moi, je ne dis que la vérité, mademoiselle.Il me semble que vous n'êtes pas d'aussi bonne humeur que vous devriez l'être.Ah ! Vous n'êtes pas triste, au moins?On dit que les comédiennes n'ont pas de cœur, mais si c'est vrai, vous avez de trop beaux yeux pour n'être pas une exception.Je ne suis pas aveugle.Je ne suis pas sourd non plus et vous avez un petit ton de lassitude dans la voix.Pardon?.Ah ! Je croyais que vous aviez répondu quelque chose.Non?Que les femmes sont mystérieuses quand elles se taisent.Et je ne vois pas du mystère partout.Je suis un réaliste sous mes dehors de grand idéaliste.Comme vous êtes aiguichante quand vous dites ah sur ce ton.Écoutez-moi.Je sais que vos admirateurs cherchent à faire le vide autour de vous, alors, si on leur jouait un bon tour, hein?.Vous ne savez pas ce dont je parle?Oh ! Que les femmes sont coquettes ! J'ai envie de vous enlever.Vous riez divinement.Laissez-moi finir.Vous enlever pour dîner en ville avec moi.En l'honneur d'un tas de choses agréables qui m'arrivent : nouveau travail, nouveaux contrats ; toutes les portes s'ouvrent.La vie est merveilleuse ! Qu'en dites-vous?.Oui, je sais bien que vous êtes déjà engagée ce soir.Pourquoi dites-vous prise, hein?Je suis prise.C'est une phrase qui va me faire rêver.Vous ne voulez pas vous libérer en ma faveur, ce soir, dites?Mes projets sont en voie de réalisation, au-delà même de mes espérances et il faut que vous m'aidiez à fêter ça, chez Pépé par exemple, en tête à tête, et après on irait danser.Quel dommage !.Vous ne le pouvez vraiment pas?.Avec votre réalisateur et Bernard Neuville ! C'est gentil de I.F.S MONTRÉALAIS me le dire.Et qui est votre réalisateur?.Non.Je ne le connais pas encore.Et c'est même curieux que vous le voyiez ce soir car Paul-Émile Crépeau voulait me le présenter hier.Si je connais Paul-Émile ! Un ami de collège, un vrai copain.Lui, Gérard Lafram-boise et moi sommes toujours ensemble.Eh bien, belle Marie, s'il n'y a rien à faire ce soir, je vous téléphonerai demain ou en tout cas, très très bientôt.Pensez à moi.Vous devriez mentir, ce serait si gentil.Au revoir.* * Est-ce que je pourrais parler à monsieur Blain-Despâtis, s'il vous plaît ?.Personnel.Léon Duranceau de la part de mademoiselle Marie Marino.Bonjour, monsieur.Je me présente : Léon Duranceau, scripteur.Voici : en causant avec mademoiselle Marino tout à l'heure, j'ai appris que vous dîniez ensemble et Marie m'a laissé entendre que vous seriez intéressé par une série d'adaptations que j'ai commencé à faire en vue de la télévision.Bien, d'abord il y a une pièce traduit du hongrois, l'auteur est déjà célèbre en Europe.Férenc Lukas.Non?Pourtant Jean Vilar a failli la monter dernièrement.Non?Ensuite, une pièce russe.Tchékov.Celle-ci est moins connue que les autres ; et puis une autre de Pirandello.J'aimerais vous montrer ça.Vous pourriez juger plus vite et je passe justement par Radio-Canada cet après-midi.Demain, alors?Quelle heure vous conviendrait?.C'est l'affaire de quelques minutes, vous savez et Marie a semblé convaincue que vous seriez emballé de mon projet.En tout cas, monsieur Blain, monsieur Despâtis, je veux dire, je passerai de toutes façons et si vous pouvez me recevoir.Très bien.Au revoir, monsieur.* * * Allô?C'est moi, m'man.Je vais rentrer pour souper.A six heures et demie, sans faute, m'man.Oui.Certain, certain.Je passe par la bibliothèque prendre quelques livres et je m'en viens.A toute à l'heure, m'man. AMÉRIQUE FRANÇAIS!-: JLa mere et la fille La mère pensa : Elle m'en a fait trop.Ça ne sert à rien.J'pcux plus la voir.Mais elle ouvrit pourtant la porte et Marielle lui apparut avec sa lippe, sa tête penchée, ses yeux méfiants levés vers elle.— Entre, d'abord.La mère fit un geste large en direction de la cuisine.— J'ai pas fini de faire souper le p'tit.Vas-tu manger de la soupe avec moi?Y a du macaroni, des fèves.Assis-toi donc en attendant.Marielle ôta son foulard de tête et son manteau ; elle avait posé un gros paquet sur la table, au milieu de la pièce qui servait à la fois d'entrée, de salon et de passage entre les chambres et la cuisine.Elle regarda autour d'elle et dit : — Tiens, les murs sont jaunes ! Le petit garçon qui l'entendit, s'écria : — Dans la cuisine, c'est tout vert.Viens voir.La mère s'excusa : — J'ai pas fini le plafond.Je prends ça aisé.Mes reins vont pas pantoute.Au milieu, j'ai mis ça en jaune parce qu'avant c'était bien noir.C'est plus clair, ast'heur.Sa fille ne lui répondit rien.Elle s'assit sur une des chaises en bois peint et alluma une cigarette.Elle détourna son regard du petit garçon qui lui souriait.Elle sembla s'intéresser aux tuyaux qui longeaient la plinthe en partant de l'évier, et au vieux linoléum qui ne couvrait pas tout le plancher de la pièce.La mère resta silencieuse, mais sans quitter Marielle des yeux apporta au petit du blanc-manger et de la confiture.Son anxiété faisait frémir sa bouche mince d'où rayonnaient maintes fines rides et lui donnait, aux sourcils, ce pli permanent. LES MONTRÉALAIS 133 L'enfant mangea, posant des questions auxquelles la mère répondait laconiquement ; puis, ayant fini, il se leva de table et alla s'asseoir sur un coussin, par terre, devant la télévision.Un chaton qui dormait dans une boîte à chaussures s'éveilla, s'étira et vint se frotter à lui.— Un chat ! fit Maricllc.Ça fait une personne de plus dans la maison.C'est lui qui prend ma place?— Personne prendra jamais ta place ici, dit la mère.Je trouve pas les moyens de te forcer à revenir, mais j'attends quand même.— Attends pas, tu vas attendre trop longtemps.— Tant que tu auras pas fini de ruiner ta vie.— Ma vie c'est ma vie, hein ?C'est ma vie à moi ! La tienne, je t'ai pas empêché de la ruiner ! Est-ce qu'il y a eu quelqu'un pour te retenir'.' — Ce qui m'est arrivé, c'était pas de ma faute.Toi, tu sais que tu fais mal et tu fais mal pareil.Mariclle secoua les épaules et la tête comme pour secouer de sa conscience les justes reproches de sa mère et alluma une autre cigarette.Elle décroisa ses longues jambes, un peu trop minces, et s'étira et fit quelques pas dans la cuisine, et sur sa taille un peu trop line resserra sa ceinture.Elle approcha son visage du miroir qui faisait pendant au calendrier, la fenêtre étant au milieu, et fit gonfler ses boucles châtains.— Tu es blême, dit la mère.— J'ai été malade, malade toute la sainte semaine.J'ai laisse ma job.— C'est bon ; viens le coucher.— A sept heures?Y a pas de saint danger.Je sais pas si je vus passer la nuit ici.— Ah ?C'est bon ; viens manger.— J'ai pas faim.C'est dans l'estomac que ça bloque.La mère étala ses mains sur son ventre, par-dessus son tablier, comme pour les essuyer ces mains-là, sur le tablier, mais c'était plutôt un geste instinctif, un geste qu'elle n'aurait su analyser ni « 34 AMÉRIQUE FRANÇAIS!! comprendre, qui signifiait peut-être que les enfants ne sont en sécurité que dans le ventre de leur mère et que, quand on les sent, quand on les voit souffrir, on voudrait qu'ils soient encore entourés de sa chair et que le mal nous tue avant de les blesser.Elle retira la casserole du poêle où la soupe chauffait doucement et la servit.— J'avais un bon morceau de bœuf, expliqua-t-elle.11 y a rien de plus fort que ce bouillon-là.C'est plus fortifiant que n'importe quel tonique.Marielle s'attabla, prit du bouillon, en reprit une seconde fois.La mère sentait son cœur battre dans sa gorge ; elle s'affairait près du four, en ferma la clef, en sortit le plat de pâtes au fromage ; c'étaient des larmes et non de la vapeur qui lui embrouillaient la vue.Sa petite mangeait comme si elle n'avait pas mangé depuis un mois et, en effet, il y avait presqu'un mois qu'elle n'avait pris de repas à la maison.— Où c'est que tu manges, d'habitude?lui demanda-t-ellc pour regretter aussitôt sa question.— Au restaurant.Quand il pleut, le soir, on se fait apporter du café et des sandwichs par le p'tit gâs de la logeuse.— Ton lit est fait propre.Ça dérange pas pantoutc si tu restes ici à soir, dit la mère, pour changer de sujet.— On verra ça, dit Marielle.Elle mangea de tout, presqu'en silence, et but une tasse de thé faible, pour finir, avec son dessert.Elle alluma une troisième cigarette et en offrit une à sa mère, qui l'accepta.-Je vais digérer, dit Marielle, et dans une quinzaine de minutes, je ferai ta vaisselle.— Qu'est-ce qu'il y a dans le gros paquet?cria l'enfant.— Quel gros paquet?dit la mère.— Le gros paquet que Marielle a apporté et qu'elle a mis là, sur la table.— C'est rien.C'est du linge pour laver.— T'as bien fait, dit la mère.Je lave justement, demain matin, et j'avais pas grand'chosc.Pierrot salit pas beaucoup, ni moi non plus. LES MONTRÉALAIS »33 Marielle écrasa son bout de cigarette dans le cendrier et ceignit un tablier de plastique avant de remplir l'évier d'eau chaude.Elle était vive ; en un tour de main toute la vaisselle du souper baignait dans l'eau savonneuse.La mère se redressa peu à peu, une sorte de poids de plomb se soulevait peu à peu de sa poitrine, son front devenait plus lisse.Elle rangea les aliments dans la glacière et puis alla ouvrir le paquet qui était sur la table, dans la pièce du milieu.— Qu'est-ce que c'est que ça?dit-elle soudain, la voix changée.Marielle se retourna brusquement, les yeux remplis d'éclairs.— Quoi ! — Ça.ces affaires-là.La mère tenait d'une main un caleçon, de l'autre une chemise à col mou.— Tes affaires à toi, dit-elle en tremblant, ton linge, c'est correct.Je peux le laver, c'est correct.Elle s'avançait vers sa fille.Tout son sang s'était retiré de son visage.— Ton linge, ma fille, mais pas le sien.— Le sien.dit Marielle en élevant la voix.— Non, ma fille.Ton linge sale, à toi, je le laverai tant que tu voudras.Mais son linge à lui, non, non.— Si tu l'acceptes pas, lui, tu m'acceptes pas, moi.Je vais pas sans lui.C'est compris?Ou bien si c'est toujours à recommencer ?Elle prit encore une cigarette et cassa deux allumettes avant de pouvoir allumer tellement ses gestes étaient fébriles.— Tu viens bien me voir sans lui, dit la mère.Tu sais bien sur qui tu peux compter quand t'as rien dans le ventre.Tu es bien venue ici, ce soir, sans lui.— Il est à Sorel depuis hier, pour une job.Il revient demain ou après-demain.— Je te donne une chance, Marielle.Je te donne une chance de le lâcher pendant qu'il est temps.Si je vois que tu veux pas, je suis capable de le faire arrêter encore une fois. i36 AMÉRIQUE FRANÇAISE — Et puis?Qu'est-ce que ça t'a donné, la première fois?Il a payé vingt-cinq piastres, c'est tout.— C'est toi qui les a payés, les vingt-cinq piastres, ma petite gueuse.T'étais jamais capable de me payer pension, mais pour ton « chum », ton salaire était pas assez gros.— Il est obligé d'en donner assez à sa femme qu'il lui reste rien pour lui.— Si t'es mal prise, ma fille, si tu as du trouble comme je t'en souhaite pas, tu viendras pas brailler ici, parce que tu trouveras la porte fermée dure.— Je viens jamais pour brailler.Marielle attacha son foulard sur sa tête, lentement, en ayant soin de ne pas déranger ses bouclettes.La mère tournait et retournait la chemise d'homme entre ses mains.— Je voulais pas te chicaner ; j'en aurais pas parlé pantoute si.Tu as dix-huit ans, je peux rien sur toi.Mais t'es trop jeune pour faire cette expérience-là.Tu te donnes pas de chance pantoute.S'il était pas marié.— Il va divorcer.— Trois enfants, on divorce pas les enfants.Toi, t'as rien que dix-huit ans.Marielle retira son foulard et le plia sur son manteau.— Je vas coucher Pierrot, ce soir, dit-elle, radoucie.Ça fait longtemps qu'on n'a pas joué, le p'tit et moi.La mère prit le linge à pleins bras et s'en fut le porter dans la vieille lessiveuse.— Veux-tu bien me dire, demanda-t-cllc à sa fille, beaucoup plus tard dans la soirée, veux-tu bien me dire ce que tu lui trouves ?Il n'est pas bien beau, et pas bien grand, et pas bien fin dans son travail.Marielle sourit et envoya une grande bouffée de fumée au plafond à demi peinturé. I.KS MONTRÉALAIS 137 — Tu sais, maman, quand Pierrot veut quelque chose et qu'il demande avec ses yeux?Tu sais comme il fait des petits yeux?Bien, lui, il me regarde comme ça.Je peux pas dire non.Il fait pitié comme Pierrot.11 fait pitié, c'est effrayant, maman.Je peux pas m'en empêcher.La mère hocha la tête d'un air compréhensif ; elle n'aurait rien su répondre.Son regard s'égarait sur les choses familières pour revenir ensuite se poser sur sa fille, sans insister, sur sa fille qui était là, ce soir, près d'elle, presque dans son giron, et qui lui parlait sans haine.Le père d'Ubald avait laissé la moitié d'une grande bouteille sur la table.Il causait depuis un quart d'heure avec le barman.11.se tenait les épaules hautes et son cou semblait planté au milieu ; accoude au comptoir il fumait rapidement : il avait en tout un air de s'amuser, de se détendre qu'Ubald ne lui voyait guère à la maison.Le barman, qui était aussi gérant de la taverne, ouvrait une bouteille de bière, la faisait glisser vers un garçon, épongeait le comptoir, vendait du tabac, des cigarettes, des allumettes et de la gomme à mâcher, comptait l'argent sur la machine, rendait la monnaie ou bien empilait sur le bar des sandwichs découpés en triangles isocèles et enveloppés de papicr-saran.Il paraissait travailler fort.Il parlait sans arrêt, laissait la conversation pour crier « Salut ! » ou « Tiens, bonjour ! » ou pour demander « Monsieur?» — cl puis la reprenait avec aisance où ii l'avait quittée comme un champion de ping-pong ramasse les balles les plus évasives d'un tour de poignet, il s'agitait beaucoup ; sa voix grasse éclatait par moment ; il riait, faisait des gestes : un homme placide qui débordait de vitalité.Alors que le père d'Ubald limitait ses mouvements.averne •38 AMÉRIQUE FRANÇAIS!- parlait d'une voix sèche.Pour insister sur un point de la discussion, il se haussait sur le bout des pieds.Ubald attendait sagement.11 était près de six heures.A la maison, on soupait à six heures et demie.Ça ne serait pas long.Il avait chaud dans son costume foncé.Il tâcha d'oublier que ça sentait le tabac, l'urine, la bière, et aussi le désinfectant dans la taverne.Ce n'était pas une de ces tavernes modernes aux murs de mosaïque blanche pareils à des murs de salle de bain, au plancher recouvert de sciure de bois, mais une ancienne taverne avec des crachoirs de cuivre par terre, une horloge ronde, des annonces de bière clouées sur les cloisons, un calendrier, une grande photo du premier ministre et des affiches qui disaient entre autre chose qu'il était défendu, de par la loi, de blasphémer dans les endroits publiques.Tout ce qu'il voyait et entendait impressionnait Ubald.Demain, il raconterait tout ça à ses chums de l'école.Aux autres tables buvaient des ouvriers, un conducteur d'autobus, deux hommes jeunes vêtus de canadiennes à col de fourrure et des messieurs venus là pour « échapper à la censure et à la tyrannie des femmes » comme le fit remarquer le plus gros d'entre eux.Ubald était donc parmi les hommes, dans le monde libre des hommes.Il se demanda pourquoi sa mère n'aurait pas eu le droit de venir le chercher, si par exemple son père tombait raide mort, ou si la taverne prenait feu ; quelle puissance l'empêcherait d'entrer ici?Il se sentit important bien qu'un peu effrayé.Il regarda les yeux tout ronds un individu qui venait de dire, coup sur coup : tabernacle, calvaire, le maudit toricu de baptême, méritant de ce fait toutes les sanctions de la loi : amende, emprisonnement et cœtera.sans parler de l'Enfer.Ubald examina les gens qui l'entouraient, mais personne ne semblait avoir entendu, personne n'alla quérir la police ; et quand le regard du blasphémateur rencontra le sien, il baissa les yeux rapidement.Le type s'approcha de lui et saisissant la bouteille à moitié pleine, lui demanda : —T'as pas soèf?Ubald dit : — Non. LES MONTRÉALAIS 139 — Tu vas bouère, asihcurc, viargc ! Quel âge que t'as, toué?J'te donne cinquante cennes si tu dis calvair:.Ubald descendit de sa chaise par le côté et alla retrouver son père.— Popa, c'est le temps de rentrer.— Oui.Encore une, Jos.— On n'a pas le temps, popa ! Faut rentrer chez nous.— Attends, attends, Tit-Gâs.On a été au Parc Lafontaine pour voir les animaux, cxpliqua-t-il au barman.C'est pas une affaire longue : les animaux, ils sont presque tous décédés.Il rit de son bon mot.— Popa ! Y a un homme qui sacre derrière nous autres.On va rentrer souper, eh?— Ben oui, attends rien qu'une petite escousse, Tit-Gâs.L'homme à la bouche mauvaise retourna à sa table.Il titubait, il bavait.Ses compagnons lui versèrent à boire et l'un d'eux commanda trois nouvelles bouteilles.La conversation entre le barman et le père d'Ubald reprit.Ils se remémoraient les plus belles parties de quilles qu'ils avaient jamais vu.Ubald étouffa un bâillement dans sa main.Il s'adossa au comptoir dont la baguette de cuivre lui faisait froid à la nuque.Des mots volaient au-dessus de sa tête : hauts simples, triples de 606, hauts triples, celui qui roulait les meilleurs simples pour un total de.Ubald quitta le comptoir cl sans trop s'en éloigner lut ce qu'il y avait d'écrit au mur, dans des cadres noirs.// est interdit de se faire servir au bar et de boire au bar.Ubald haussa les épaules ; si son père trinquait avec le barman, c'est que, sans doute, il en avait le privilège.La vente aux mineurs de baissons alcooliques est interdite.L'entrée des tavernes est interdite aux mineurs.Pourquoi n'ont-ils pas le droit de boire, se demanda Ubald qui songeait aux mineurs de mines d'or.Parce que s'ils boivent, ils volent tout l'or, en déduisit-il.admirant une fois de plus la grande sagacité des lois.Le type qui sacrait tout le temps était allé aux toilettes.Il en revint la braguette ouverte, les sourcils froncés dans l'effort qu'il 140 AMÉRIQUE FRANÇAISE faisait pour se diriger.Il oscilla sur ses pattes quand il aperçut le petit garçon et il éructa avec violence.— Veux-tu voére le portrât de la reine?lui dit-il.Il fouilla dans ses poches et sortit une poignée de piécettes qu'il déposa sur une table avec précaution.— Vicns-citte ! — Popa ! fit Ubald en allant vite tirer le bras de son père.Faut rentrer chez nous, astheure.— Ça va faire ! cria Jos le barman au sâoulard.Rentre tes cennes, remmanche-toé et puis sors ! — Un p'tit coup, aye, Jos.— Non.T'es rentré icitte sur tes deux pieds, tu vas sortir d'icitte sur tes deux pieds.O.K.?Jos posa la question en croisant ses énormes bras à la manière des athlètes, ce qui fit paraître ses biceps encore plus péremptoires.Mais le père d'Ubald parut soudain se rappeler de l'heure.Il vida son verre et paya.— C'est correct, Jos.A la revoyure ! ajouta-t-il d'un ton salis-fait car c'est ainsi que saluait autrefois son défunt père et il tenait à cette expression bien qu'elle sembla n'avoir plus cours, aujourd'hui.— Salut donc ! répondit Jos en rangeant les billets de banque.— Salut ! fit la petite voix claire d'Ubald.Il avait repris toute sa désinvolture.Il mit son paletot, son chapeau gris pâle (un peu grand), tout à fait comme celui d'un homme, et par-dessus sa cravate papillon il noua un foulard blanc.Trottant devant son père, il passa sous le nez du « toxon » qui lui avait fait si peur et que Jos avait si bien dompté, et il le toisa du haut de ses huit ans.L'autre cracha par terre.Le père d'Ubald poussant son fils sortit en vitesse.— On rentre chez nous, eh, popa ?— Ben oui, Tit-Gûs.On va souper.T'as-t'y faim mon Tit-Gâs?— Pantoute, déclara Ubald.11 respira l'air froid avec reconnaissance.11 avait très faim.Il avait hâte de voir sa mère.Mais il sentait bien que ce n'était pas là ce qu'un homme éprouvait au sortir d'une taverne.Et à la pensée qu'il serait un jour un homme, il se sentit tout fier et tout inquiet.ANDRÉE MAILLET La nature dans l oeuvre canadienne de Marie le Franc Marie le Franc est un personnage qui se laisse guider par son instinct.Instinctive, impulsive, elle cherche l'aventure dans un but nettement défini.Il faut que cette aventure lui présente de l'imprévu, lui fasse découvrir du neuf, du primitif, de l'original.Au lieu d'aller sur les routes communes à tous les hommes, elle s'enfonce délibérément dans des chemins qui semblent n'avoir pas d'issue, pour le seul plaisir de la chose.Elle se connaît bien d'ailleurs et de la façon qui suit, nous éclaire, sur sa personnalité : « Je n'ai de goût que pour les chemins non traces, les buts qui se dérobent au moment où on va les atteindre, repartent et s'éloignent de courbe en courbe ainsi qu'à coups d'ailes, forçant l'esprit à allonger, à leur suite, ses ellipses.Quelle difficulté de demeurer fidèle à soi, d'échapper aux donneurs de conseils, de continuer à errer dans un puysage myope dont l'âme vagabonde en chantonnant, de maintenir son refus de déboucher sur les routes rectilignes.La pleine lumière me borne au lieu de m agrandir.Elle présente à mon esprit un angle auquel il se coupe.Il me faut envers cl contre tous suivre les enseignements de l'instinct avec lequel je suis née cl du paysage marin qui m'a tenue tout enfant dans ses lisières infinies ».1 Marie le Franc est une femme qui a besoin de s'évader, de quitter sa maison, de se jeter dans la pleine nature, de sentir devant elle l'espace illimité qui demande qu'on en prenne possession pour le connaître, pour l'aimer surtout.Si elle a décrit les paysages canadiens avec tant d'exactitude, c'est qu'elle n'a pas permis à son imagination de travailler sur des illusions.Elle a tenu à voir, à se rendre compte, à connaître les endroits qu'elle a décrits, à vivre au milieu des gens qu'elle nous a pré- 1.Inventaire, Paris, 1930.page 7.141 142 AMÉRIQUE FRANÇAIS!-: sentes.Avant de se mettre à une table pour écrire, elle est partie des semaines durant faire provision d'images puisées dans la réalité.Elle ne savait jamais d'avance quel pourrait être le résultat des images qu'elle allait entasser dans son esprit au cours de ses randonnées.Elle leur laissait la liberté de se produire, de s'effacer, de revenir.Quand elle sentait qu'un certain ordre s'était établi entre elles, elle saisissait alors le moment propice de les livrer à son papier.Ce moment, elle ne l'arrêtait pas, elle lui obéissait quand il se présentait.« J'attends que le livre se présente dans sa soudaineté, et au bout d'une longue attente, et qu'il se déroule de lui-même.tt Cet instinctivisme qui gouverne Marie le Franc ne pouvait trouver satisfaction que dans la nature.Voilà pourquoi elle l'a si bien décrite.Voilà pourquoi elle fut si enthousiasmée par le Canada qui lui présentait non pas seulement des horizons nouveaux, mais surtout une nature que la main de l'homme n'avait pas encore civilisée.La grande forêt lui apparut dans toute sa splendeur, les lacs, les plaines immenses, surtout l'espace illimité qui enlève l'illusion d'être rendu au terme et donne au cœur le goût des découvertes toujours possibles.Dans cette nature sauvage, Marie le Franc pouvait, si elle ne se rassasiait jamais d'imprévu, au moins ouvrir tous ses sens librement, sans contrainte et respirer plus à son aise.Nous avons l'impression en lisant ses livres d'entrer dans une terre inconnue et mystérieuse qui délibérément refuse de se prêter aux compromis du monde moderne.Ce besoin de se laisser guider par son instinct a fait tomber Marie le Franc dans un défaut majeur.Ce défaut se fait surtout sentir dans ses romans qui ne sont pas charpentés comme ils devraient.Le manque de plan s'y fait sentir et il faut avouer que dans certains livres comme Hélier Fils des Bois et La Randonnée Passionnée, il n'existe pas.Là comme ailleurs, elle a suivi son impulsion.« Je serais bien mal placée de parler de plan.J'ignore ce que 2.Lettre à l'auteur, datée du 15 mars 1951. LA NATURE DANS I.ŒUVRE OF.MARIE LE FRANC c'est.Ce n'est pas moi qui fais le mien.Ou plutôt, celui-ci n'existe pas, paraît-il, disent ces forts en plan de critiques ».3 Mais Marie le Franc n'a pas public que des romans.Elle a public plusieurs livres de nouvelles.Et c'est dans la nouvelle qu'elle excelle.La nouvelle ne lui demande pas de s'astreindre à un plan rigoureux.Alors, clic donne le meilleur d'elle-même.Elle s'incorpore vraiment à son œuvre par sa façon de voir, de penser, d'agir, de découvrir les choses, sa façon de chercher elle-même ses réactions devant la grande nature.Nous sommes en face d'un texte qui se veut tout à la fois réaliste cl poétique, mais nous sommes aussi en face de l'auteur qui veut s'effacer, qui ne peut y parvenir, trop bien liée par tout son être à son œuvre.* * * Il n'est pas nécessaire de lire plusieurs livres de Marie le Franc pour constater que, chez elle, la nature joue un rôle prépondérant.Dès son jeune âge, elle aimait courir sur la lande déserte de sa Bretagne ou partir en mer avec son grand-père quand celui-ci voulait bien l'accepter dans son bateau.Ses premières poésies nous en disent quelques mots.4 Déjà, elle sentait le besoin de s'évader, de voir devant elle des horizons qui, s'ils n'étaient pas toujours nouveaux, prenaient au moins figure nouvelle avec les jours.Ce goût inné pour la nature, Marie le Franc ne le perdit pas en venant au Canada.Au contraire, il semble que l'aspect de la nature canadienne ait suscité chez clic une espèce d'envoûtement qui la prit dans tous ses sens à la fois.La grandeur du paysage qui s'offre à sa vue lui donne un peu le vertige et ce vertige fait monter en clic le désir d'aller au-devant de cette grandeur, d'y pénétrer afin de pouvoir en comprendre la beauté, de l'analyser par simple plaisir esthétique.Dès qu'elle a des loisirs, elle quitte la ville pour s'en aller dans un coin reculé de la campagne où le grand espace s'étale dans sa simplicité première.C'est ainsi que dans sa soif de connaître la grande nature canadienne, elle 3.Lettre à l'auteur, datée du 15 mars 1951.4.Les Voix du Ca-ttr el de l'Ame, Montréal, 1920. 144 AMÉRIQUE français:: visita presque toute la province de Québec et une partie de l'Ontario.Ce fut la Gaspésic, le Lac Saint-Jean, la région du Saint-Maurice, mais au pays de Québec, clic revint toujours à une petite patrie d'adoption, les Laurcntidcs.C'est la région qu'elle connaît le mieux pour y avoir passé la plus grande partie de ses vacances, très souvent seule.Ce que Marie le Franc a chanté dans la nature canadienne, c'est d'abord l'espace et dans cet espace par ordre d'importance, la foret, les lacs, les rivières et les fleuves, l'aspect des villes et des campagnes, la neige et ce qui englobe tout, la grande solitude.Cette grande solitude n'implique pas que Marie le Franc ne se préoccupe pas des êtres humains qui vont et viennent, s'arrêtent et troublent le silence qu'elle cherche.Non, la nature n'est pas seule et elle sent souvent le besoin d'y inviter les humains à venir y chercher le calme qu'elle y trouve.« Je regardais la nuit, merveilleuse de douceur, de paix ci de clarté, le ciel qui faisait équilibre, par sa masse liquide, au pesant vaisseau de la forêt.Les louves avaient regagné leurs nids.Je goûtai l'ivresse d'être seule.El pourtant durant ce voyage, que de fois l'élément humain me manqua.Car la créature des bois qui m'accompagnait était Vraiment d'une espèce plus animale qu humaine, quoique inoffensive ».6 La solitude lui pèse donc parfois et elle cherche les traces d'une âme.Souvent clic crée cet clément humain.C'est une ombre qui se glisse à travers les arbres, prend des sentiers inconnus, frappe aux portes des chalets et dit des mots qui frappent à cause de leur rareté.La nature chez Marie le Franc n'est pas complètement dépeuplée.L'homme l'habite.Notre intention ici n'est que de souligner le fait, et de nous borner à l'aspect nature.L'ESPACE CANADIEN Ce fut ce qui frappa le plus Marie le Franc quand elle mit pied au Canada.Elle eut la sensation de débarquer dans quelque chose d'illimité.5.Au Pays canadien-français, Paris, 1931, page 227. LA NATURE DANS I.ŒUVRE DE MARIE LE FRANC « Je te chanterai, grand pays ! Je trouverai une langue digne de toi, une langue qui ait une profondeur, une hauteur, une largeur nouvelles ».G Devant cet infini, elle respire à l'aise.Et sa voix voudrait s'élever au diapason de cette nature presque sauvage qui l'appelle mystérieusement.« L'espace s'inclinait comme une caresse, mais il gardait sur sa bouche un duvet d'immensité.Il me touchait pour la première Jois.»7 Cette immensité devient pour Marie le Franc une personne qui a un corps, qu'elle voit venir à elle en oscillant sur ses jambes, et qui près d'elle se penche pour lui chuchoter des mots magiques qu'elle recueille avec respect et comme en tremblant.Alors, elle se laisse prendre sans pourtant devenir esclave.Mais défaillante sous le poids de sa joie, elle oublie tout pour ne plus voir et subir que l'emprise du matin clair, de l'azur du ciel, de l'air neuf qui lui donne des ailes et l'appelle dans un lointain sans origine et sans fin.C'est le pays tout entier qu'elle veut posséder d'un seul de ses regards.Dans ce regard apparaissent la ville, mais surtout les campagnes faites de gouffres d'ombre et de clarté qui se dérobent à tout moment.Marie le Franc a été envoûtée par l'effet d'immensité du pays canadien.Sans trop chercher le pourquoi de son envoûtement, elle s'est avancée à la rencontre du lointain qu'elle n'a jamais pu atteindre en s'étonnant parfois de posséder toujours le même corps et la même âme dans un décor qui s'appropriait toutes choses : seulement, ce décor gardait toujours la même âme : l'espace infini.LA FORET CANADIENNE Le premier élément brutal de l'espace canadien, c'est la foret.Ici, sans la forêt, la nature ne serait plus la nature.C'est en réalité, ().Ibid., liage :*>.7.//>(ert, Jacques Autour de l'Afrique.(3)77 Alcha l'Africaine.(4)77 210 AM ÉRIQUE FRANÇAISE Landry.Armour Image» de Rome.(4>7.s La Tour Tondue, Geneviève de Monsieur Bigra».(.1)78 Leclerc, Félix DÛUofruea d'hommes et de bétes.(1)77 Loranger, Françoise Mathieu.(2)74 Maurois, André A la recherche de Marcel Proust.'"ï,r' Richard, Jean-Jules Ville Rouge.("ï*} Toupin, Paul Au-delA des Pyrénées.(1)70 Vac, Bertrand Louise Gcnest.(-1)79 HUMOUR U Mise en Boite.(1)32,(2)06,(3)61.0)01 ILLUSTRATIONS CM.L'Egérie du poète hermétique.(-Util La demoiselle non élue.(2)05 Jeu.(1>32 l.c Psychologue.(3)04 Dcnechaud, Simone Seigneur, éloigne» de moi ce calice.(3)48 Faucher, J.-C.La côte de Beaupré.Eeolièrea.0)49 Gagnon, Clarence, R.C.A.Sur la plage.Le Mont-Saint-Michel.(2)40 Kcablo, Mme Philippe Sculpture sur pomme.(4)10 VOLUME IX INDEX 1951 (t Nouvelle Série •, Vol.3) PROSE Terron, Jacques I«e secret.(4)33 Guèvremont, Germaine I.e chambreur.t.(5! 12 Guy, Georges I.e village de Bonne Volonté.(.1)43 I-aFerriére, Philippe L'Incorrigible.(1)34 Maillet, Andrée Alcguechou (conte pour les enfants).(0)13 Le testament de Don Pedro.(2)13 Roy, Carmen Le magicien Balthazar.(2)30 POÉSIE Boisvert, Laurent.(0)09.(0)59 Maillet.Andrée.(1)20,(3)00,(4) 10.(4) IS Chaurette, Audrée-Lise.(2)33 Mateau, Philippe.(4)5.1 Décarie, Annette.(3)10 Mathieu, Claude .(1)00 Dupuis.Paul.(5)18,(0)11 Robillard, H.-.M.up.(1)27 Garneau.Claude .(2135 Savane, Pierre.(3)52 Lavoie, Carmen.(1)50,(2)24,(3)18 Venue, Uosario.(3)5-1 (4)17.(5)21,(0)05 Vinehelef, Alice.(4)50 Leclerc, Pierre.(2)34 Welton, Arthur.(4)18.(5)12 HISTOIRE Hertel, François Apologie de MacKomie King.(4)49 I-anctôt, Gustave Le Canada vu d'Kurope.(1)1 Roquebrune, Robert de Le drame de I.ouisbourg.(1)0,(2)48,(3)0,(4)42,(5)20,(0)30 LITTÉRATURE Boulanger, J.-B.A la recherche de l'amour avec Marcel Proust (1)17,(2)25,(3)22,(4)24,(6)33,(0)41 Delmas, Claude Critiques littéraire».(4)58,(0)66 l.Rvigne, Françoise Poésie i\ l'échelle humaine.(2)50 Maillet, Andrée Lettre a Gabriclle Roy.(2)00 Marin, Godefroy Les poêles sur la place.(5)51 Marion, Séraphin La bataille romantique iluni le Canada français d'uut refois.(4)1 SOMMAIRE DES VOLUMES 7 À I "> 21 1 I lelmas, Claude Malraux, André PHILOSOPHIE ET MORALE I.c droit d'avoir tort.(3)1 l'n humanisme universel.(6)1 Ueaulne, Guy de (tftulie, Geneviève Dupont, Juliette Caron-Gojat, (Irorittu Grenier, Hélène l.egault, Binilo, c.s.e.Malraux, abbé Arthur Mathey, O.Mont, Marc Potvin, Uamasa Hoy, Carmen MÉMOIRES ET CHRONIQUES Présence du pusse.(0)58 L'art sacré en France.(2)1 Folklore, itource de culture.(3)33 Archivée do France.0 151 I iilweppo Verdi.(1)26 , Notée sur Vinrent d'Iudy.• •.;.(2)8 Réflexions en marge d'Henri IV.(5)50 A propos d'un centenaire.(5)46 Tout uier.(1)13 Chei les Compagnons.(0)ttl Mea débuts dan» le journalisme.(3) 1.(6)50 Les Jersiais en Glispéàie.(.t>:»2 Li langue jersiaise en ( iasiiésie.(4)20 Les superstitions ches le* Jersiais de In Ga*pésie.6)42 Les superstitions en Caspésie.(1)46 REVUE DES LIVRES Tardif.Thérèse Uarbeau, Mutins Bruchési, Jean Corsari, Willy Klie.Robert Ellis, M.H.( îreen, Julien llellcr, Louis-Lucien Jaloux, Edmond Linetot, Gustave Inpoinlc, I.ouis-(ieorges Magnan, Jean-Charlis Marion, Héraphin Mireaux.Kmile Potvin, Damssr Kirhard, Jeun-Jules Hoy, (iabrielle Tardif, Ther.Vsc Vincent, Ilaymonde Renvois littéraires.(5)54 L'homme aux trois femmes.(lijtil Histoire du Canada.(0)70 I.'homme sans uniforme.(5)00 l.a fin des sonnes.".'ii' Robert Cbarbonneau.(6)70 >t-l)enis-( iarneau.(0)71 L'autre sommeil.(2)03 Les Ages de l'homme.(5)00 Iâ* saisons littéraires.(2)03 L'oeuvre de la Franco en Amérique du Nord.(2)02 Le moulin du eroehet.(5)03 Haïti, lu perle noire.(2)62 Le» origine* littéraires du Canada français.'C1^*!' La reine Ilérénicr,.(5)01 Le roman d'un roman.(3)02 Ville Rouge.(3162 La Petite Poule d'Eau.0)61 Iji vie quotidienne.(:j"!' Lea noces du matin.3)01 HUMOUR U Mise en Botte.(1)17.(2)17.(3)40,(4)49.(5)32,(6)49 Hruiii.Umberto Colin-Marte! Chabot.Cécile Ijiftnmmc, Roger I.aliberttj, Madeleine Ijipalmn, Rober! Soucy, Jean I LLUSTRATIONS L'Arche.(3)17 L'Art dépouillé.(3)40 L'Art religieux moderniste.(5)32 Iridescence de ma pensée fugace.(1)17 Le Massacra du Printemps.(2)17 Nettoyage de palette.(4)49 Scène d'hiver.(0)4» Maternité.(4)17 Vieille Maison.(1)40 Le Magicien Ilalthaiar.(2)30 Wilfrid Pelletier.(5)10 Clowns.(0)17 212 AMÉRIQUE FRANÇAISE VOLUME X INDEX 10.-.2 PROSE Aymé, Marcel Féeries enfantines.(tl)i:i < 'hoquette.Adriomic Le voyageur.(0)39 Delmas, Claude l'lua de peur que de mai.(2)00 Desgugnés, Jean Conte pour le temps de Noél.(0)17 La maison de M.Mulot.(4)03 Kcrron, Jacques Martine.(1)21 Suite A Martine.(0)29 Un accouchement réussi.(3)32 H:\rpe, Charles-E.Compagnons de In Marjolaine.(4)40 Hertel, François De deux choses l'une.(1)1.1 LaFerrière, Philippe Fantaisie aur un thème ancien .(4)20 Lavoie, Carmen ('ne nuit dans un cimetière.(1)30 le rêve du petit Jacques.(2)3 Madaule, Jacques l.e retour de l'épouse i'ilidéle.(4)0 Maillet, Andrée Les dormeurs.(;!)ô7 Métro.(5)0.» Rencontre aver le Surhomme.(0)05 In petit jeu de so'-iété.(4)54 Maillet, Adrienne lis belles étrennos.(0)20 Matliieu.Claude Prose de l'homme qui marchait.(1)04 « Miss Tic • Zéor.(5)22 Nantais, Lyse Le huitième jour de la création.(5)3 Pacreau, Camille Vents d'en-bas, venta d'on-haut.(1)42 Potvin, Dnmnse (• Jos.Violon • > Une veillée des morts.(3)23 M'sieur fiédéon.(,i)1.1 Hirhard, Jean-Jules l.e marchand de fruits.(4110 Kobillard, Hyacinthe-M., o.p, l.e mystère du sixième jour.(0)3 Roy.Gabriello l.a Camargue.(3)8 Tard.Louis-Martin (< Man' Mont •! Petit Lexique Franco-Espagnol .(4)3,(5)40,(0)47 POESIE r.oiavert, Laurent.Cloutier, Cécile.Collin, Lucien.DaitMyriam.Décarie, Annette .Dion-I-évesque, Rosaire.Dorval, Sujette.Fcrron.Jacques.Garneau, Sylvain.Harvey.Acnés.Hertel, Francois.Lasnier, Hina.La vigueur, (>.Lavoie, Carmen.(2)59,(3)31,(4)39, (1)39, (3)59 (5)63 (1)00 0)64 (4)38 (4)25 (2>.'il (5)14 (2)52 (4)30 )S (2)9 (2)17 (tiili LeBel, Philéas.Maillet, Andrée.Msteau, Philippe.Mathieu, Claude.Mauflette, Guy.Miron.(Liston.Nantais, Lyse .(2)50, l'aerenu, ( 'nmille .Pilon,Jean-Guy .(5)64, U.M.Kobillard, Hyacinthe-Marie, o.p.11 H).(2llti,(2>3f> Welton.Arthur.(2)12 (1)52 (1)1)7 (2)54 (I).'IS (4)ti7 )fi7 r'abrc-Surveyer, Edouard In Garde Napoléon.(.l).r>0 Maillet, Andrée Clin inique du théâtre.(3)69,(5)7I Mathieu, André Lu musique canadienne e«t-elle frappée d'ostracisme.(4)113 Rialclhueber, Itené Montréal retrouvé.(I)4S Roy, Carmen le folklore de mon paya.(1153 Tanghc, Haymond Unbbitt découvre le Canada.(3)50 REVUE DES LIVRES liulii.nl.H.IV ont.: Inuk.(1)70 Chaballc, Joseph ilixtoirc du 22c bataillon •':inndien-(riini;:iis.Delestre, H L'oeuvre de Marcel Dupré,."!'ï11 Dion-Léveaque, Rosaire ilouota .(6)70 I leury, Serge de Défilé de héros et de marionnettt i .t6)09 (ïngnon, Kmilc Une fille est venue.3)65 tiottmann, Jeun Is politiipie de.-, états et leur g/'Ugntphie.6)62 Guareschi, Giovanni I e petit monde de don Camillo.3)6S Hébert, Jacquet Aventure autour du inonde.(3)06 llertcl, François Jeu» de mer et de soleil.(4)6S I ai» tot, ( Sustave Pilles de joie ou filles du roi.(ii)î-« mouvements.(0>7eî Les N'éo- (conte).(1)28 Le petit riche.é«»iT"J Projet de scénario pour un lilni de cour) métrase.(3)3 Hécit et colloque A trois voix.(4)17 Fuite des Dioscurrs.(5)10 Réflexions sur le voyage.(4)61 l.a foire.(4)71 l.e huitième jour de la Création (fr ¦••mentsl.(1)14 Le Saint-Laurent, cet inconnu.OH" De la mort A la vie.(MIS POÉSIE Uni»vert.Laurent Charpentier, (iabriel Collin, Lucien.Chantai, Aima de I iarneau, Claude .Giguère, Koland.(iiroux, Sylvia.ilamel, Louis-Paul.1-avoic, Carmen.Lévesque, Claire.Léonard, Jean.Lujoie, Janine.(217.-.(1)21,(0)15 .(41)4 .(4)16 .(3)39,(3)45,(4)66.(5)56 .(5)13,(5)61,(5)71 .(5)14,(6)51 .(11)23 .(l)20.(.1),.i .(1)77 .(2)19 .(2)20,(3)33,(5)3,(5)23 Maillet, Andrée.'2)fio/.'ti71.(1170,(0)Il (6)30,(0)3S,(0)A4,(0)7I Marchand, *>livier.(6)24.(6)67 Mathieu.Claude.(2)17,(3)5 Miron, Gaston.(6)20 Nantais.Lyse .(2)18,(3)12,(5)12,(5)17,(6)62 Ouellette, Kcrnand.(4)75,(6)21 Pacreau, Camille.(I)6î> Phelps.Anthonv.(3)77 Pilon, Jean-Guy.(3)34 Robillard, Hyac.-.M.(1)54,(1)64,(2)3,(4)13 Roquebrune, Iti.bert Allard, Jeanne Gri-é- Collin, Lucien Dufrcsne, Jean HISTOIRE Le naufrage de VAttgusta.(1)33 LITTÉRATURE Mon ami Charlea-E.Harpe.2122 Deux lettre» inédite» de Charlea-E.Harpe,.(2)32 l'n poème inédit de Charlea-E, llarpo.(2)30 N'oies sur « Profil de l'oiiRti.il i.(1)05 Personnages de Marcel Proust.(6)51 sommaire des volumes 7 à 13 215 Ilnbdcn, L.Iluinlyn LaFerrière, Philippe Muill.it.Andréa Martin, Marcel L'utilisation du Dictionnaire ilcn Iilirn reçue* dans l'œuvre do Flaubert.(I H0.(2>:»s.(a)r>4.(i)37.(5):J2 Actualité d'Arthur Huics.0)53 Notre sur ¦ Brutus i.(DOS Notes but ¦ La barbe do François Hcrtcl •.(3)70 Notes sur ¦ .lour malaise *.(0)05 Collin, Lucien philosophie et morale Mon iimltrc Bergson.(3)35 Collin, Lucien Déiiel, Julien Fabre-Surveyer, 1 '¦ Fremont.Donatien llertel, Francois Laberge, Dominique LaFerrière, Philippe Tassé, Henriette mémoires et chroniques Nous et la France.(1)01 Notre peuple croit-il aux Beaux-Arts?.(2)61 Les Canadiens de Paria à la lin du siècle dernier.(5)41,(0)3!» Les déjeuners français de Mme Little.(l)5.î Iji rue Sir-Famille.(2)41 Le tour du liloc.(4)40 Le» Parisiens a la conquête du Manitoba.(3)40 L'humour au Canada.(2)50 OÙ sont nos boursiers.(4)57 \j\ peu' des mots.(,'l)5!l Souvenirs.(5)48,(0)44 art Blouin, André Cos grove.(1)07 LaFerrière, Philippe Entretien avec Francesco lacurto, A.U.C.A.(5)57 lacurto, portraitiste.(5)50 Maillet, Andrée Le Salon du Printemps.(3)71 Tard, Louis-Martin .lean McKwen, le peinlrc-pliarinacicn.(0)flS musique Maillet.Andrée La voix d'Anna .Malenfant____ .(2)74 Royal, Hoy La Messe pour le Sacre des Rois de France.(i))73 revue des livres Barbeau, Marins HriiRel, André Bruncau, Jean Churbonneau, Rolande Major-( ïhartrand, Jean-Jacques Editions Ferland Filiatraultj Jean Frégaulti Guy Frémont, Donatien Giguére, Roland Giroux, Andre Goumois, Maurice de llnrvoy, Jean-Chai les Hébert, Jacques llertel, François Larouche, Georges 1 .aFerrièro.Philippe Lemoine, Wilfrid I.ongpré, Lvsn Maillet, Adrienne Marchand, Olivier et Miron, Ci Nellinan, Emile Pilon, .lean-tiuy Pot vin, Dainasc Ricour, Pierre Les contes du Rrand-père Sept-lleures.(0)77 Sercc Fromentin.(4)77 Amours, délices cl orgues.(3)7!) Les sacrements et nos petits.(3)78 I* solitaire du boulevard Gouin.(2)77 Troisième cotiRrès de la langue française.Terres stériles.Ç6J72 Le grand marquis.(3)7S Les secrétaire* de Louis Ricl.('"Z1* Midi perdu.(5)70 Le gouffre a toujours soif.(0)77 Destin de femme.(5)73 Les paradis de sable.(2)70 Autour des trois Amériques.(1)78 Un Canadien errant.(5)74 Val-Menaud.(2)78 Le Démon.(2)78 Les pas sur la trrre.La magie dos ruines.(4)70 Cirur d'or, ccrur de chair.(5)73 liston Deux sangs.(5)77 Poésies complètes.(1)78 1-1 fiancée du matin.(5)75 Le roi du golfe.(2)79 1.0s humanités gréco-latines.i0)78 2l6 AMÉRIQUE FRANÇAISE Rumilly, Robert Sekcly, Trudc Smet, Françoise Gaudct-Thério, Adrien Trudeau, Claude-Hcrnnrd Vovard, André Histoire de la province de Québec, Vols XXIV.XXV, XXVI .(2)77 Pour vous, jeune» mamans.(â)72 M'en allant promener.W Les brèves années.(0)77 Dans le.s jardins de la vie et de l'amour.(â)7S Le mystère de la poésie.(1)70 VOLUME XII INDEX 1954 PROSE Bilodeau, Jacques Entames et Parotides.100 Ferron, Jacques Les Rats (plCce).320 Mélio et le txeuf.11.05 Lella Mariera (extraits).182 Garneau, Sylvain Lettre ft Marie.45 GlgUÔre, Kolaml Saisons polaires.403 tïuy, Georges l'n portrait de l'aniour.23 Jour do gloire.343 Jasmin, Claude-Antoine Sans se retourner.320 Laflamme, Roger La flânerie de Paris.300 La voie, Carmen La vieille Indienne.323 Maillet, Andrée Conte.74 A la mémoire du Prince.*S Maison Internationale (Introduction).172.277 L'Ile muette.'Hit Peux récits.330 La vue.Ill Richard.Jean-Jules Dévastation.27-1 Sculpture.400 Rolland.Nicholas L'Epouvante.3 Post-Mort era.235 Le pays de l'oubli.300 Toupin.Paul Requiem.2-13 POESIE Andrinet, Paul.402,408,435.470 Antenor.140 Baron-Rousseau, Jacques.141,408 Cartier.Estelle.03.107,220 Chantai.Aima de.21.273 Collin.Lucien.153 Daoust.Yvette.Si), I-lô, 27(5 Dubé, Marcel.S3 Garneau, Sylvain.311 GiRuere, Roland.00,322 Giroux, Sylvia.30.242 Haoffely, Claude.îoo Harpe, Charles-E.2-10 Iloric.Alan.2S, 68, 04.73, 105 Lajoie, Janine.200, 370, 100 Lapolnto, Gatlen.iso Laurendeau.Rachel.210.3-1 s Leduc.Ozias.130.102,325 Marchand.< Uivier.340,355 Mathieu, Claude.r« Mlron, Gaston.22.132.472 Ouollotte.Fernand.ios Pacreau.Camille.234,285 Pilon.Jean-Guy.04,201 Robillard, II.-M., o.p.104,214,208,202 Trudeau, Yves.420 Fremont, Donatien HISTOIRE Les Fronçais dans l'Alberta.20 l'ne colonie de comtes français dans le Saskatchewan.300 Roquebrune, Robert de l'ne époque héroïque : 1080-1000.115 Naissance du patriotisme canadien.209 MÉMOIRES ET CHRONIQUES Chantai.Alma do Penny's Cove.428 Collin, Lucien Conscience du théâtre.430 SOMMAIRE DES VOLUMES 7 À 13 Fabro-Survoyor, K.Lahcrgc.Dominique Lal'errièro, Philippe Lamonlagne, O.-O.Letelllor do Si-.Iiihi, C Mathieu.Claude Tard.Louis-Martin Tassé, Flenrlotta Rohltallle, Adrien Un perroquet légataire ol sa maîtresse.05 Ce'que fut la rue Dorchester.133 Pendant le diner il Madame Donalda.'211 Alphonse Allais a Ronfleur.389 Trois anciens conférenciers de l'Alliance Française.460 Bornant Laborgo, imprésario.457 Du colé île chez llesner.51 Bourrages do crano.392 Noire passé musical.142,221 Sylvain et les couleuvres.'.226 Note sur Gauguin.420 Kl/.éar Soucy : le classique de la rue San^uinot.150 Souvenirs.59.140, 215,391,377 Rétrospective (les expositions.22S LITTÉRATURE Concours de contes drolatiques : les lauréats.79 Dufresne, Jean 1,a jeunesse de Horlhclol Brunei.140 Dupuis, Angele Présence de Sylvain (iarneau.124 Perron, Jacques curiosités littéraires : André Poullof.232 Galll, Philippe Notes sur .lean-Paul Sartre.371 Gigucro, Roland Note sur la Vie ReculC'o.410 HaMVlv.Claude Notes sur "Armes Blanches".70 Maillet.Andrée Curiosités littéraires : Henri ilarl.otin.309 Lettre sur Amérique Française.350 Curiosités littéraires : l'n anonyme de Place Publique.358 De Sylvain (iarneau.430 M iron, Gaston & Pilon.Joan-Cuy Alain Grandbols et les jeunes poètes - une empiète.473 Pilon, Jean-Guy Notes sur trois romans.298 Pinsonnoault, Jean-Paul Pour une concept Ion chrétienne, adulte du roman.103 Robldoux, l.s-l'hlllppe l'n moraliste, contemporain : Jacques Chantonne.440 PHILOSOPHIE ET MORALE Collln, Lucien lettre.131 Lettre sur (iahriel Marcel.10S A une jeune lille.2Sfi Pinsonnoault, .lean-Paul Prélude à un dialogue.293 Kohiiiard.11.-M., o.p.Jacques La vigne et l'inquiétude humaine.105 Les deux tentatives de la métaphysique.419 REVUE DES LIVRES Cartier, Goorgos Hymnes, Isabelle.150 Cerbdaud-Salagnac, G.Un hivernage à Stadaconé.150 Charpentier.(Iahriel Ledit do l'enfant mort.204 ("hoquette.Adrienne La nuit ne dort pas.151 ("hoquette.Robert Suite marine.157 Desrosiors, Léo-Paul Los opiniâtres.208 (iarneau.Saint-Deiiys Journal.200 Renault, Gilles Totems.150 llertel, François Claudine et les éeueils.154 Jury.Wilfrid Sainte-Marie Among the Hurons.77 Lal'errièro.Philippe Philtres et poisons.157 Lavolo.Carmen Saisons de bohème.353 IxtXormand, Mlchollo Autour do la maison.158 Les Kcrits du Canada Français.349 Los Guides Michelin.76 Penior, Luc Des jours et «hvs jours.205 Roy, (iabrlelle Alexandre Chetlevert.201 Sarrazln, Jean Visages do l'homme.202 Thérlault.Yves Aaron.155 Valllancourl.Jean Les ( ïanadlons errants.35 Versailles, Ciernialnn-D.Je suis Marie ou celle cpii vient.15 ai8 AMÉRIQUE FRANÇAISE VOLUME XIII INDEX 19.r>f.PROSE Boisvort, Laurent Loltro d'un jeune homme do l'Age atomique au Christ «le tous les temps.(3)5 Perron, Jacques Chronique do l'Anse St-Roch.'2i7 Mx petits contes.(4)46 Garneau, Sylvain Lettreà Mulatto.f4)204 Glguore, Roland MIror (poômo on prose).(4)3 Haeffely, Claudo Los chronlquos d'Ëssoigno.i2) Iloric, Alan l.a mort planait sur la ville.(4)190 ozias Leduc Ozlas Leduc à St-HIlalro.(4)107 Maillet.Andrée Le trésor.'2)8.1 l.a Divine Kuthvmie.(2)201) Le Mort-Abbé.(3)13 l-es Montréalais (IMeurs.pleurs .Ici, Léon Duraucoau ; La mère et la 011e : La taverne).(4)110 Mathieu.Claude La jungle.(2)216 Sanclie, Guy 7 HISTOIRE Brunei, Michel I.a conquête anglaise et la déchéance de la Bourgeoisie canadienne 11700-1703).(2)10 Dupuy, Michel Les manuscrits de la mer Morte.'4)100 Roquebrune, Robert de Doux épisodes do l'histolro du Canada.(4)28 LITTÉRATURE Brault, Jacques Roland CiguOro, ikh-ic de l'ébullltion intérieure.(2)132 (ialli.Philippe Les courants do la jeune poésie française.(J)ISO L'Inspiration romanesque.Cl) 107 Le drame de Marcel Proust.(4)183 Hobden, L.Hamlyn Le comique romantique.(Dio Mathieu, Claude Publication et service.(1)0 Une formule nouvelle.(1)8 Les jeunes et la roman.(2)140 Thério.Adrien La nature dans l'œuvre, de Marie LoKranc.(4)141 PHILOSOPHIE Mrault, Jacques Notes sur le langage.(4)25 SOMMAIRE DES VOLUMES 7 À I 210 MÉMOIRES ET CHRONIQUES Pabre-Survoyor, K.ApriM le départ de la Comédie française.(4)185 Hnoltely.Claude L'immigration frani.alv au Canada.(4)193 Jasmin, Aniolno-Clauda Lucien Boyer, Canadian.(2)tw> Maillot, Andrée Feuilleton littéraire.3)7 Pfirusse, Richard Le théâtre h Montréal.i2)1S7 Raymond, Louln-Marcol Journal Intermittent.(2) mu Richard, Jean-iules Lumière.(21148 Tassé, Honiiolto Souvenirs.: (2)l.ri2 Tliérlo.Adrien Mon collOKC américain.f2)171 POLITIQUE Sousiulle, .lacunes Lettre d'un IntelNsntiel fi i|iii>li|iii ISfcour.Pierre Comment réussir tues études.(1)13 Roy, Oabriolle Ruo Deachambaull.(3)8 Thcrlo, Adrien Jules Kournter, journaliste tie conibai.¦ l ) 1 li Afin de permettre aux archivistes et aux amateurs de compléter leurs collections, nous tenons à leur disposition quelques numéros isolés tirés des volumes I, II et III ; des séries complètes des volumes IV à XIII.Prix par numéro : Vols.I à VI : 35c; Vols.VII et VIII : 75?.Vols.IX, X et XII : 50c; Vol.XIII —No 1 et 3 : 15c.No 2 et 4 : Si.75 To enable University and other collections to complete their files, we hold at their disposition odd numbers from Vols.S, II and III ; complete series of Vols.IV to XIII.Price per number : Vols.I to VI : 35d.Vols.VII and VIII : 75?.Vols.IX, X and XII : 50
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