Cité libre., 1 janvier 1969, Hiver
CAHIERS DE CITÉ LIBRE CAHIERS DE CITÉ LIBRE CA LU CÛ [Ll t O LU Q X rn C/> JEAN PELLERIN S et- S m o H m- BDITIOW dit Jotra $2.00 CAHIERS DE CITÉ LIBRE Nouvelle série XIXe année Hiver 1969 Secrétariat de la rédaction : Jean Pellerin, Jacques Tremblay, Jacques Hébert, 3411, rue Saint-Denis, Montréal 130 Éditeur propriétaire : LE SYNDICAT COOPÉRATIF D'ÉDITION CITÉ LIBRE Publié par LES ÉDITIONS DU JOUR INC.3411, rue Saint-Denis, Montréal 130 (849-2228) Réalisé par les presses des Ateliers de PAYETTE & PAYETTE INC.Saint-Jean Abonnement : Cité libre, 7045, av.du Parc MONTRÉAL - 303, P.Q.Périodicité : 1 an, 3 cahiers Abonnement ordinaire : $5.00 Abonnement de soutien : $10.00 Vente au numéro : Agence de Distribution Populaire Inc., 1130 est, rue de la Gauchetière Montréal 132.Tél.: 523-1600 Lettre aux nationalistes québécois 3 DISTRIBUTEURS EXCLUSIFS Agence de Distribution Populaire 1130 est, rue de la Gauchetière Montréal 130 Téléphone : 523-1600 LA MAQUETTE DE LA COUVERTURE EST UNE CRÉATION DU STUDIO GAGNIER.FLEURY ET ASSOCIÉS © Tous droits réservés, Les Editions du Jour, Inc., Ottawa, 1969 JEAN PELLERIN LETTRE AUX NATIONALISTES QUÉBÉCOIS ÉDITIONS DU JOUR 3411, rue Saint-Denis, Montréal DU MÊME AUTEUR Théâtre Le Combat des élus (allégorie en trois tableaux), Editions du Nouvelliste, Trois-Rivières, 1950.Clarella (épisode de la vie de sainte Claire d'Assise), Editions des Compagnons, Trois-Rivières, 1952.U Escroc prodigue (comédie, donnée à la télévision) 1957.Les Oiseaux de nuit (comédie, donnée à la télévision) 1959.Romans Le Diable par la queue, Cercle du Livre de France, Montréal, 1957.Un Soir d'hiver, Cercle du Livre de France, Montréal, 1963.d'ïberville (reconstitution historique), Ed.du Jour, Montréal, 1968.d'iberville (album pour enfants), Ed.Leméac, Montréal, 1967.Essais Escales au bout du monde, récit de voyage, Montréal, 1961.Faillite de l'Occident ou Le Complexe d'Alexandre, Ed.du Jour, Montréal, 1963.Le Calepin du diable (fables et aphorismes), Ed.du Jour, Montréal, 1965.La Jungle du journalisme, Editions Lidec Inc., Montréal, 1967.Le Canada ou l'éternel commencement, Ed.Casterman, Tournai, Belgique, 1967. 1 Mensonges joyeux, tristes vérités Dans la plupart des pays, les hommes préfèrent se griser de mensonges joyeux plutôt que de regarder en face les tristes vérités qui, souvent, composent leur univers.Mais de tous les pays, ce sont ceux d'esprit latin qui se montrent le plus friands de mensonges exaltants, et les pays francophones font partie de la communauté des latins.Les Français et, par extension, les Canadiens français, sont des gens charmants, bourres de talents et de qualités.La France a communiqué son esprit et son génie aux XVIIe et XVIIIe siècles ; elle a apporte à la civilisation occidentale des trésors de grâce et d'élégance.De leur côte, les Canadiens français ont visiblement imprimé à leur milieu en Amérique du Nord un caractère original que distingue immédiatement le touriste averti.Les vestiges de la geste française en Amérique du Nord sont conservés avec respect de la baie d'Hudson à l'embouchure du Mississippi.Le Canada en général, et le Québec en particulier possèdent un visage français plus ou moins altéré par des apports nouveaux (qui ne le déparent pas nécessairement).Les Anglais et, par extension, les Américains ont, eux aussi, beaucoup de qualités.Ils ont également imprime leur marque en Amérique du Nord, mais d'une façon beaucoup plus déterminante, à cause de leur nombre.Ils ont scellé le sort de l'ancien régime féodal et monarchique, et ont été à l'avant-garde des idées de la Révolution et de la Réforme, d'où la démocratie moderne et la révolution industrielle devaient sortir.La France et l'Angleterre ont connu, à leur heure, l'hégémonie que détiennent désormais les Etats-Unis d'Amérique — ce prolongement original de l'esprit anglais.On s'explique dès lors pourquoi les 7 Francophones ont quelque peu tendance à faire revivre un passé où ils ont si bien excellé, alors que les Anglophones vivent beaucoup plus dans le présent et le réel qu'ils façonnent.Mon but n'est certes pas ici de refaire l'analyse des particularismes qui caractérisent l'esprit français et l'esprit anglais.Mon but n'est pas non plus de dénigrer qui que ce soit.Je veux tout simplement examiner sans trop de passion quelques-uns des mensonges joyeux que colporte quotidiennement notre milieu, pour leur opposer les vérités crues qu'impose la simple réalité.Pour créer, cependant, l'éclairage nécessaire à la compréhension de ce qui va suivre, il n'est peut-être pas inutile de rappeler brièvement les grandes caractéristiques de l'esprit français.Un Français : un poète et un prophète On peut dire qu'en général, le Français est un individualiste en quête d'idéal, de perfection et d'absolu.Ces particularités de son esprit font qu'il peut être tantôt un crétin, tantôt un génie.Son individualisme le porte à attacher une grande importance à l'être (l'individu ou la personne) — ce qui est une grande qualité.Mais en même temps, ce même individualisme l'amène souvent à concevoir le monde et à le repenser sans cesse en fonction des aspirations et privilèges d'une élite plutôt qu'en fonction des besoins de la masse du peuple.En conséquence, un Francophone a du mal à s'adapter aux impératifs de la démocratie.Il fait montre d'un goût instinctif pour l'autoritarisme.Porté vers un certain culte de l'élitisme, il est enclin à afficher une tendance ridicule à l'égocentrisme de l'espèce, tendance qui le fait se comporter comme si, hors de France, et par extension, hors du Québec, rien n'importe vraiment.Son idéalisme se révèle aussi une source de qualités.Le Francophone a un goût marqué pour la synthèse et les idées générales.Il excèle lorsqu'il s'agit de brosser de vastes fresques.Il a même parfois le don du prophétisme, ce qui n'est certes pas une mince chose.Mais toutes ces nobles et terribles facultés charrient aussi de détestables défauts.Le Francophone affecte de s'élever au-dessus des contingences, ce qui le porte souvent à mépriser la matière.Navi- 8 guant dans les hauteurs, il lui arrive même d'ignorer jusqu'aux faits.Contrairement aux Américains (qu'il juge bien matérialistes), il prétend s'élever au-dessus de la matière, mais c'est, très souvent, pour sombrer dans la fantaisie et le rêve.Le Français est, en général, un imaginatif mieux doué pour les matières spéculatives que pour les sciences appliquées.Le perfectionnisme alimente son goût du détail — ce qui est encore une qualité, mais une qualité perfide quand elle pousse celui qui la possède à perdre de vue l'essentiel.Son absolutisme enfin est peut-être le plus néfaste de ses penchants.L'absolutisme, en effet, fait que le Français a un goût marqué pour les affirmations sommaires.Ses professions de foi, comme ses condamnations, affectent toujours d'être globales et absolues.Il adore pérorer dans l'absolu.Il vise constamment à proférer des vérités définitives.Il raisonne, non à partir de faits concrets, mais à partir de principes abstraits.Sur le plan des idées, il se révèle presque toujours brillant, mais semble abandonner aux autres le soin de les appliquer et d'en tirer profit.Au fond, le Français cherche sans cesse à ajuster la réalité à ses théories, alors que l'Anglais se contente modestement d'ajuster les théories à la réalité.A tous les ismes déjà mentionnés, il faut ajouter Visolâtionisme.Le Français n'aime pas se mêler aux autres.Il tient à ce qu'on sache qu'il n'est pas comme les autres hommes qui.Il est dommage que Francophones et Anglophones aient eu plutôt tendance à vivre en marge les uns des autres en Amérique du Nord.Comme dit un épigramme à la mode à Toronto : « Le Canada aurait pu jouir de la culture française, de l'admi-« nistration britannique et de l'allant américain.Hélas, nous « sommes affubles de la culture américaine, de l'administration < française et de l'allant britannique.» Quelques exemples de mensonges joyeux Mais Anglophones et Francophones sont ce qu'ils sont.Rien ne pourra les changer.Il faut s'efforcer de respecter et leurs qualités et leurs défauts, même s'il m'apparaît à moi nécessaire parfois de souligner le ridicule de certains comportements.9 Ainsi, un groupe de jeunes Québécois trouvent présentement que rien ne va plus au Canada en général, et au Québec en particulier.Ces gens-là prononcent à droite et à gauche des jugements et des condamnations sans appel.Ces jugements et condamnations sont farcis de demi-vérités et de quantités de mensonges.Ainsi, selon ces extrémistes, si tout va mal partout, c'est la faute des « Anglais » (entendons les Anglophones du Canada) ; c'est la faute d'Ottawa et des politiciens (nécessairement traîtres à leur race) ; c'est la faute du système (YEstablishment) et des financiers (nécessairement véreux) ; c'est la faute des riches et des bourgeois (nécessairement des voleurs et des égoïstes).Ces condamnations sommaires satisfont tous ceux que l'absolutisme a rendus simplistes.Ces absolutistes constatent des faiblesses, et désignent des boucs émissaires commodes.Mais peut-on vraiment croire que les Anglophones du Canada ajustent toutes leurs initiatives individuelles et collectives en fonction d'une humiliation à infliger aux Canadiens français ?Est-il possible que tous les politiciens élus à Ottawa par les Québécois soient des traîtres ?Est-il possible que tous les financiers soient malhonnêtes ?Est-il possible que le système, ou l'Establishment, en Amérique du Nord soit conçu pour empêcher les Canadiens français de s'épanouir ?Est-ce vrai que les riches et les bourgeois ne sont que des malfaiteurs ?Poser ces questions, c'est déjà souligner le ridicule des condamnations sommaires.Non.Ce serait vraiment trop simple.La société nord-américaine n'est certes pas sans péché.Mais elle n'est pas aussi simpliste que la font ceux qui la dénigrent arbitrairement.Les Anglophones s'occupent de leurs affaires ; voilà tout.Ils n'ont pas le temps de tramer les complots qu'imaginent les alarmistes.Nos représentants à Ottawa ne sont ni des génies ni des traîtres.Ils reflètent les qualités et les défauts de ceux qui les élisent.Les financiers essaient de faire le plus d'argent possible dans les limites de la loi et du marché.L'Establishment est, lui aussi, à l'image du milieu qui le façonne.Il vaut certainement autant que le système que voudraient imposer certains dogmatistes.Les bourgeois d'aujourd'hui sont issus des prolétaires d'hier, et des prolétaires d'aujourd'hui sortiront les bourgeois de demain, parce que la bourgeoisie n'est ni une tare ni un vice, mais un échelon social qui monte et que chacun rêve de gravir, quoi qu'on dise.10 La société canadienne-française — comme toutes les sociétés d'ailleurs — ne manque ni de qualités ni de défauts.Elle regorge d'idéalistes, mais ces idéalistes ont la détestable manie de battre leur coulpe sur la poitrine des autres.Ils trouvent une exaltation de l'esprit à tenir les non-francophones responsables des déficiences des Canadiens français.Ils s'amusent à répéter des mensonges oiseux : « Le Québec n'est pas libre, disent-ils.Il est en butte à toutes « sortes d'aliénations ; c'est une province colonisée dont les «ressortissants sont privés de patrie et d'un Etat propre.Ce refrain fort connu exalte beaucoup les jeunes esprits, mais n'arrive pas à convaincre ceux qui ont passé l'âge des croisades.Les décrets que promulguent « les défenseurs de la race » fleurent l'arbitraire et l'à-peu-près.On croit entendre un sermon d'antan, car ce sont effectivement des sermons que prononcent à longueur de semaine, et à tous les échelons des mass media, les grands ténors de l'indépendantisme.Même exagération, même emphase, même arbitraire que du temps des grandes chasses aux sorcières.Seul le harangueur a changé.On peut dire que la province de Québec a changé de curé, mais le sermon demeure.Des chefs surgissent de toute part et l'autoritarisme continue à triompher.Curieux tout de même cette constante qu'on note d'une génération à l'autre dans le comportement de la jeune bourgeoisie canadienne-française.Bourgeoisie sans tradition ; bourgeoisie qui commence au bas de l'échelle à chaque génération et qui, forcément, retombe constamment dans les mêmes bobards.Quand on ne dispose encore d'aucune tradition de pensée, pourquoi résisterait-on aux séductions de l'autoritarisme ?Maints historiens l'ont noté : la jeune bourgeoisie canadienne-française à toujours soupiré après « un chef », un homme fort.C'est ainsi que, pendant la dernière guerre, elle a vénéré clandestinement Hitler et les dieux du Walhalla wagnérien.Elle a eu du respect pour Mussolini et de la vénération pour Pétain, à l'époque où grandissait l'autorité paternelle de Duplcssis.De nos jours, elle s'est éprise de de Gaulle : un homme du XIXe siècle dont elle reconnaît et aime l'image.1) Jean-Marc Léger, Le Devoir, X-23-67.11 Canada français : communauté jeune et naïve, communauté encore dépourvue de pensée politique et qui, de ce fait, est constamment soumise au processus de « l'éternel commencement *.{'2) Hasardant une explication, un universaire montréalais commence par constater que les Canadiens français ont longtemps été difficiles à gouverner.« Je n'attribue pas ce fait, dit-il, à leur ignorance ou à leur « infériorité.Au contraire, je l'attribue au fait qu'ils ne se sont « jamais gouvernes eux-mêmes.Ils étaient des Français à « l'époque où les Britanniques étaient en rébellion (contre l'an-« cien régime), et ils vivaient en régime britannique quand «les Français firent leur révolution .»(3> Marshall McLuhan apporte aussi son explication : « Les Québécois, écrit-il, n'ont quitté le XVIIc siècle tribal et « féodal que tout récemment pour sauter gaiement par-dessus les « XVIIIc et XIXc siècles afin de se plonger dans le XXe siè-« de (.) C'est contre les brèches faites dans leur liberté « par les vestiges laissés par la technologie du XIXe siècle que «les Québécois en ont, à leur insu.»*4* En 1964, le Montreal Star cédait à une saute d'humeur pour administrer aux nationalistes québécois une dose de vérités tristes, mais conformes à la réalité.« Il est clair que Québec a scs propres destinées en main depuis * 1867, et que c'est seulement depuis 1960 qu'il a essayé effecti-« vement et vigoureusement de s'en charger (.) Le Québec, « inspiré par l'Eglise, a longtemps refusé de faire face à la « révolution industrielle (.) Les gouvernements, tous élus « à de fortes majorités, sont demeurés inertes, sans imagination « et réactionnaires, mais ils constituaient le libre choix du peu-« pic du Québec (.) Québec n'ira jamais nulle part, la « révo-« lution tranquille » n'ira jamais nulle part tant que le peuple « du Québec ne réalisera pas que beaucoup — quoique pas tous, « bien sûr — de scs malaises résultent de sa propre incurie, « et que lui seul peut y remédier.Même s'il se séparait demain, « il aurait encore à y remédier.»(r,) 2) Jean Pcllcrin, Le Canada et Véternel commencement, Ed Castcrman, Paris 1967.3) Murray Ballantync, The Montreal Star, IV-2-64.4) Marshall McLuhan, La Presse, VIH-7-67.J) The Montreal Star, éditorial IV-2-64.12 Dernière explication.Il faut toujours se rappeler que les Canadiens français ont raté les deux principales révolutions des temps modernes.Ils ont raté la Révolution française, et leur clergé s'en est félicité.Durant deux siècles — soit de 1760 à 1960 — ils se sont farouchement isolés du reste du monde et ont ainsi raté la révolution industrielle.Ayant trop longtemps vécu en marge des valeurs qu'ont charriées ces deux révolutions, les Canadiens français constatent soudain qu'ils sont en retard, et plutôt que de chercher à rattraper le temps perdu, certains d'entre eux s'affairent à trouver des coupables.Le professeur Louis Sabourin, de l'université d'Ottawa, ramenait ces nationalistes à la raison en 1967.Dans une conférence remarquable prononcée au congrès de l'Association canadienne des éducateurs de langue française, M.Sabourin a dit : « Notre être collectif, notre vie collective ont été fondés sur « des normes négatives : refus d'une vraie politique à l'inté-« rieur et une politique de refus vis-à-vis le monde extérieur.« Ce repliement sur nous-mêmes a naturellement favorisé notre « multiplication, mais nous a poussés à laisser à d'autres le con-« trôle d'un mieux-être qui s'introduisait graduellement chez < nous (.) Il faut nous imposer par notre qualité d'être, il « faut cesser de nous déprécier nous-mêmes.Au lieu de vouloir < toujours blâmer les autres, il faudrait admettre que c'est « pour avoir refusé pendant longtemps de nous poser des ques-« tions pertinentes que des solutions impertinentes se sont im-« posées à nous.» Je crois que la grande majorité des Canadiens français acceptent ces remontrances.Mais il reste une minorité influente et bruyante qui va continuer sans doute encore longtemps à passer outre et à désigner des boucs émissaires.6) Louis Sabourin, Le Devoir, V1II-22-67. 2 Quelques jugements sur les Canadiens français Il y eut presque toujours, au Canada, une école de pensée pour soutenir que les Canadiens français forment un groupe parfaitement distinct en Amérique du Nord.Aux yeux de ceux qu'a formés cette école depuis quelques générations, la culture des Canadiens français tranche nettement sur celle qu'engendre le way of life nord-américain.Aussi, selon les époques, et en dépit des contradictions flagrantes que leur apportaient les faits, les tenants de cette école ont répété qu' « au pays de Québec, rien (de la religion, de la langue ou des traditions) ne doit mourir et rien ne doit changer ».(1) En conséquence, ils ont toujours fait l'éloge de la cloche de verre qu'ils considéraient la plus propice à la conservation de ces valeurs jugées incomparables, et, tour à tour, ont prôné le cléricalisme, l'agriculturisme ou le séparatisme comme formule idéale de « survivance ».Mais c'est là le point de vue d'une école seulement.D'autres traditions historiques existent qui ont une vision moins tragique des choses.En effet, nombreux sont les intellectuels canadiens-français qui répugnent à croire que leur groupe ethnique forme une entité totalement différente des autres en Amérique du Nord.Ces gens-là ne voient pas où est l'avantage de rester aveuglément fidèle à des valeurs plus ou moins désincarnées de ce côté-ci de l'Atlantique.Certes, à leurs yeux, les Canadiens français possèdent des particularismes (goût, tempérament, aptitudes), tout comme en possèdent d'ailleurs les Canadiens d'autres origines.Mais tout leur prouve, par ailleurs, que le way of life américain, son culte de l'efficacité, du 1) Louis Hémon, Maria Cbapdelaine, Bernard Grasset, Paris.15 confort et du mieux-être, ainsi que l'influence irrésistible des mass media (presse, radio, cinéma, télévision) ont incontestablement transformé — et souvent pour le mieux — beaucoup de choses dans ce Québec où rien ne devait changer.En effet, la religion n'a visiblement plus le rôle social qu'on lui prêtait volontiers jadis.La langue se détériore, elle qui naguère encore, passait pour « la gardienne de la foi ».La culture n'est plus tout à fait française, mais américaine, avec réminiscences françaises.Les pessimistes se désolent.Ils se désolent de voir se détériorer la langue, mais c'est peut-être qu'ils n'ont pas remarqué que le phénomène de détérioration n'est pas uniquement québécois, mais pan-américain.En effet, si l'on part de critères européens, on est amené à constater que c'est tout le continent américain qui parle « jouai ».Partant des mêmes critères, des puristes en viennent même à décréter qu'il n'y a pas de culture en Amérique.Il est bien évident que ces pessimistes et ces puristes n'ont d'yeux que pour les valeurs du passé.Aussi, ils ne voient pas que la culture nord-américaine est en pleine ebullition.Elle engendre des valeurs nouvelles qu'ont du mal à distinguer les traditionnalistcs.Or, les Canadiens français sont plongés, comme tous les autres Nord-Américains, dans ce puissant creuset, et subissent, quoi qu'ils fassent, les mutations culturelles qui s'y opèrent.Pour le mieux ou pour le pire, le Canada français est en train de se fusionner dans le grand tout américain, et je crois qu'il le fait avec plus d'originalité qu'on pense.Cheminement vers le "One World" C'est là, bien sûr, une vision globale de la situation : vision que repoussent encore, comme une mauvaise pensée, les traditionalistes demeurés attachés au romantisme du XIXe siècle.Quelqu'un a dit : il faut une maturité particulière pour s'adapter au « One World » qu'a créé la technologie du 20c siècle.Les Canadiens français ont du mal à s'affranchir des échelles de valeur de l'ancien régime (français et monarchique).Ils ont du mal à entrer vraiment dans le monde moderne.Ils restent nostalgiqucmcnt attachés à des valeurs qui n'ont plus cours.16 A un journaliste qui l'interrogeait récemment, Guy Frégault faisait l'observation suivante : « Des écrivains et quelques-uns de Nouvelle-Angleterre, se sont « demandé pourquoi la Nouvelle-France avait si mal réussi par « rapport à la Nouvelle-Angleterre.A mon avis, c'est parce « que cette- dernière fut une création de l'absolutisme fran-« çais, une société conduite rigoureusement par le clergé sous « la domination de Versailles et de l'autorité royale (.) Deux « sociétés qui sont l'une avec l'autre comme l'eau et le feu.« L'on est en présence de deux conceptions de l'homme, anglo-« libérale d'une part, et franco-absolutiste d'autre part.»(2) Faut-il ajouter que la société anglo-libérale est issue de la Réforme et de la Révolution (américaine), ce qui lui a permis de se dépouiller très tôt de la mentalité féodale pour s'adapter à l'esprit de concurrence d'une démocratie agressive.Par contre, la société franco-absolutiste est toujours demeurée prisonnière de sa gloire passée, et n'a jamais su d'adapter à la démocratie issue de la Révolution.Voilà bien une autre explication du retard de l'une par rapport à l'autre.On pourrait en énumérer plusieurs.Ainsi, par exemple, la société anglo-libérale sait s'emparer des biens de la terre pour en faire son profit, tandis que la société franco-absolutiste affecte de mépriser les richesses de ce monde pour mieux exalter ses reves et symboles.Cette manie qu'a la société franco-absolutiste de se complaire en dehors de la réalité a l'heur de faire sortir Gérard Filion de ses gonds.Au cours d'une conférence qu'il prononçait à l'ouverture du congrès du Centre des dirigeants d'entreprises l'an dernier, Filion s'est écrié, avec la bonhomie qu'on lui connaît : « C'est depuis que nous avons été industrialisés par les autres « que nous réussissons à peu près à garder nos gens dans Qué-« bec.Mais nous avons l'arrogance des queteux à cheval.Nous « méprisons la richesse qui nous donne à manger.» « La libération des peuples, d'ajouter Filion, passe par le ventre.« Ne sont vraiment libres que les peuples capables de se nourrir « eux-mêmes.» Bien avant le premier ministre actuel, d'illustres Canadiens avaient prôné le principe de l'unité du pays.Ainsi, Henri Bourassa avait enseigné en son temps : « La patrie, pour nous, c'est le Canada tout entier.C'est-à-dire, « une fédération de races distinctes et de provinces.La nation « que nous voulons voir se développer, c'est la nation cana-« dienne composée des Canadiens français et des Canadiens < anglais.» Pour sa part, le premier ministre Saint-Laurent disait que le parti libéral considérait le Canada « comme une nation et non comme dix nations ».12) Pierre Elliott Trudeau — Le Fédéralisme et la société canadienne-française, Editions HMH, Montréal 1967.13) Pierre Elliott Trudeau, conférence au congrès du Barreau, La Presse, IX-6-67.39 Tout autant que le premier ministre Trudeau, le premier ministre Diefcnbaker s'est élevé avec passion contre l'acceptation du principe des deux nations, parce que, expliquc-t-il, ce serait le commencement du démantèlement de notre grand pays.Lors du dernier congrès du parti, en 1967, le vieux chef conservateur avait invoqué l'autorité de tous les pères de la Confédération pour détruire « le mythe et l'illusion » d'une pareille thèse.Ce fut peine perdue.Tous les candidats à la direction du parti conservateur rejetèrent alors l'interprétation de Diefcnbaker, lequel soutenait que la thèse des deux nations défendue par les « penseurs de Montmorency » devait être prise dans un sens politique.(14) Devenu premier ministre, M.Pearson se montra très prudent sur la question.Dans un discours prononcé à Montréal, devant les membres de la Fédération libérale du Canada, il avait dit : « Ne nous laissons pas entraîner dans une guerre civile au « sujet des mots nation ou statut particulier.Ne crucifions pas « le Canada sur une croix de mots.»,15> Enfin, le chef de l'Opposition, M.Robert Stanficld, affirme pour sa part : « Il y a un avenir pour nos deux cultures dans notre nation, le « Canada .II faut qu'on reconnaisse immédiatement et d'une « façon pratique que les Français et les Anglais ont fondé le « Canada et que ces deux groupes ont droit aux moyens de « s'épanouir.» A ces voix fédérales se joignent celles des autorités politiques de l'Ontario qui estiment que la thèse des deux nations suppose que face à « la nation canadienne-française », se dresse « une nation canadienne-anglaise ».Or, cette deuxième nation n'existe pas.Les Anglophones sont formés de groupes ethniques d'origines diverses, et avec les Francophones, composent la « mosaïque » qui forme la nation canadienne.Cette opinion des hommes politiques ontariens est résumée dans la pensée du professeur Douglas LePan, du University College, qui dit : 14) Montreal Star, IX-11-67.15) Le Devoir, X-26-67.16) Globe & Mail, X-12-67.40 « Nous de l'Ontario, n'avons jamais considéré notre province « ni le Canada anglophone comme une nation parce que nous « avons toujours cru qu'il n'y avait qu'une nation, le Canada, < un pays auquel nous-mêmes et nos compatriotes francophones «appartenions également.» t17* Mettons que le professeur exagère un peu en employant sans nuance l'adverbe « toujours ».Encore en 1914, les Anglophones du Canada d'origine britannique passaient pour des prisonniers volontaires de leur mentalité coloniale, leur acceptation du titre de « Canadian » étant de beaucoup plus récente que celle des Francophones, lesquels se désignaient comme « Canadiens » bien avant la Conquête.Une querelle de mots stérile et inutile Au fond, la thèse des deux nations est purement académique.C'est une question qu'on peut débattre à perte de vue, sans rien changer au fait fondamental qui est le suivant : vingt millions de Canadiens sont condamnés, qu'ils le veuillent ou non, à vivre ensemble au Canada.De quelle façon peuvent-ils le faire sans trop s'empoisonner l'existence ?Les Canadiens français peuvent-ils vivre isolés en Amérique du Nord ?Et s'ils doivent s'associer à quelqu'un, sera-ce avec les Américains, les Français, les Gabonais, ou tout simplement avec les autres Canadiens ?Au fond, si les Canadiens français se passionnent pour ce débat, c'est parce qu'ils sont portés à croire que le fondement de la fédération canadienne repose sur l'existence des deux groupes fondateurs au Canada.Or, ce n'est pas exact.Eugène Forsey, un spécialiste en la matière, nous rappelle que « les éléments constitutifs du Canada ne sont pas le Canada « français et le Canada anglais, mais bien les dix provinces.» En 1867, ce ne sont donc pas deux cultures qui se sont juré fidélité et respect, mais des colonies britanniques (les deux Canada et les Maritimes) qui ont formé un marché commun.17) Montreal Star, X-20-6Î.41 Encore une fois, débat futile.Les libéraux de l'Ontario ont découvert par un sondage que la question des deux nations, de même que les problèmes relatifs à la Confédération étaient de la dynamite politique.La réaction à l'idée des deux nations est largement négative.On cherche à éviter la querelle de mots, tout en reconnaissant la place de la culture française au Canada.(18) Pour sa part, le ministre MacEachen s'inquiète de ce que nos plus beaux cerveaux se laissent progressivement absorber par « un débat de sémantique compliquée et stérile ».(10) Le ministre a raison, mais on n'y peut rien.Le byzantinisme est le péché mignon des latins.S'il fallait une preuve de la survivance de l'esprit français au Québec, on n'aurait qu'à rechercher les traces de ce péché-là.Les éléments qui constituent une nation Dans son livre Egalité ou indépendance, Daniel Johnson écrit : « Nos compatriotes anglophones parlent d'une nation formée de « deux peuples, alors que dans notre conception française du « fait canadien, nous disons qu'il existe un peuple formé de « deux nations.»C«M Le problème est simple.Il suffirait qu'Anglophones et Francophones s'entendent sur l'acception qu'il importe de reconnaître aux mots peuple et nation au Canada.Mais voilà : qui se conformera à la sémantique de l'autre ?Suggérer à des Canadiens français de se conformer au sens que prête à ses deux mots la majorité en Amérique du Nord, c'est s'exposer aux pires malédictions des « gardiens de la race ».Le concept de nation, en français tout au moins, est ambigu et équivoque.Selon Cuvillier, que cite Maurice Lamontagne, après Marcel Faribault, « l'idée de nation implique une idée de spontanéité ; celle d'Etat, une idée d'organisation qui peut être plus ou moins artificielle.Une nation peut survivre, même lorsqu'elle est 18) Arthur Brydon, Globe & Mail, X-13-67.19) Montreal Star, X-J-67.20) Daniel Johnson — Egalité ou indépendance, Ed.de l'homme, Montréal 1966.42 partagée entre plusieurs Etats ; et un Etat peut comprendre plusieurs nations ».Dans ce sens, il est parfaitement juste de parler de la nation canadienne-française.Mais alors, ajoute Lamontagne, il faut également reconnaître que les Indiens, les Ukrainiens, les Juifs, et même les Irlandais et les Ecossais qui vivent au Canada forment eux aussi une nation.Delos note que les théories libérales du XIXe siècle ont fini par identifier la nation à l'Etat, et c'est ainsi que la nation française comprend des Alsaciens, des Bretons, des Basques ; que la nation britannique comprend des Anglais, des Ecossais, des Gallois et que la nation allemande comprend des Westphaliens, des Badois, des Saxons et d'autres nationalités.(21 ) Selon saint Augustin, une nation est « une association d'êtres raisonnables unis dans le partage paisible de tout ce qu'ils chérissent », et selon l'essayiste marxiste S.A.Tokarev, cette association est basée sur un ou plusieurs des liens suivants : communauté d'origine, de langue, de territoire, d'Etat, de liens économiques, de mode culturel de vie, de religion.Dans une étude remarquable publiée dans le Marxist Quatcrly de Toronto Tokarev fait admirablement bien le point.Voici l'essentiel de sa pensée.Le plus important des liens qui forment une nation est, sans conteste, la langue.Toutefois, ce n'est pas un lien essentiel.Il y a plusieurs nations qui parlent espagnol, plusieurs nations qui parlent deux langues, tels, par exemple, les Ecossais, les Paraguayens, les Suisses, les Belges.Si l'on remonte plus loin encore, il faut bien noter que des Celtes, des Latins, des Germains, des Grecs, des Basques, des Catalans et d'autres populations se sont fondues ensemble dans le creuset de la France pour former une nation parlant une langue dérivée de celle des conquérants latins de la Gaule.Un journaliste faisait remarquer, dans un article sur le sujet : « Il y a des Alsaciens, des Lorrains, des Corses, des Bretons et < des Basques qui, chez eux, continent à parler leur langue « d'origine, mais cela ne les empêche pas de se sentir Français.21) Maurice Lamontagne, Le Devoir, 1X-2 5-67.22) A.S.Tokarev, Marxist Quaterly, no 16, p.42.43 « De même, les francophones de Belgique et de Suisse, qui s'ex-« priment le plus souvent exclusivement dans notre langue, ne « sauraient être et ne sont pas considérés comme Français.»(••) Mais revenons à Tokarev.Le territoire, dit-il, est également important mais non essentiel comme lien constituant une nation.On a le cas des peuples arménien, juif ou bohémien qui ont subsisté et qui subsistent encore sans posséder de territoire propre.L'Etat est peut-être le lien le plus courant qui sert à former une nation.En tout cas, il joue souvent un rôle unificateur au niveau des impératifs de défense, ou mieux, au niveau des intérêts économiques, commerciaux (et même culturels) communs.Les nations d'Amérique latine (bien que parlant espagnol) forment des républiques différentes (Pérou, Equateur, Bolivie, Chili, etc.) Enfin, notons que la religion n'est pas non plus un lien obligatoire, mais joue parfois, elle aussi, un rôle déterminant.Ce fut le cas pour les Juifs, les Parsis, les Sikhs.Compte tenu de ces quelques notions premières, demandons-nous quels sont les liens qui peuvent favoriser la naissance et l'épanouissement d'une nation soit canadienne française soit canadienne tout court ?Au Québec — aucune hésitation possible — la langue serait plutôt de nature à jouer un rôle déterminant, si tant est qu'elle représente — comme l'affirment les nationalistes — un facteur de progrès humain et de fierté nationale.Or, le français, au Canada, représente-t-il vraiment un facteur de progrès humain au point de stimuler la fierté de ceux qui le parlent ?A cette question, les élites sont justifiées de répondre dans l'affirmative.La langue française, incontestablement, leur apporte, à elles, un supplément de culture qui fait défaut à la majorité des autres Canadiens, et leur sert de prétexte à une légitime fierté.Mais pour la masse canadienne-française non cultivée, le français, non seulement n'apporte aucun motif de fierté, mais paraît un handicap.- L'homme du peuple canadien-français rêve du jour où il pourra s'exprimer facilement en anglais: la langue utile, la langue de l'avancement.estime-t-il.23) Le Mon Je diplomatique, septembre 1967.44 Inutile de rêver.Pour la minorité intellectuelle au Québec, le français est un enrichissement et un élément de fierté, mais pour la majorité, il n'est qu'une langue de consommation interne.Au Canada, par contre, ce n'est pas la langue, mais l'Etat qui constitue le facteur déterminant dans l'élaboration de la nation canadienne.Reconnaissons que, pour le moment, ce facteur joue surtout le rôle de coordonnatcur des intérêts économiques et commerciaux de l'ensemble — rôle autrement plus déterminant que celui que joue le français dans les masses canadiennes-françaises.Les Canadiens français ne font pas exception : ils ne vivent pas de la culture — toute approximative d'ailleurs — que leur apporte l'idiome qu'ils parlent, mais bien plutôt du pain et du beurre que leur vaut la conjugaison des intérêts économiques de tout le Canada, et par extension, de tout le continent nord-américain.Or, sur le plan canadien, comme sur tout le plan nord-américain, l'anglais est sans conteste la lingua franca, et cette lingua franca est devenue d'utilité quotidienne à toutes les classes dirigeantes du pays, les canadiennes-françaises y compris, de sorte qu'on peut dire que, par delà les répugnances et la mauvaise humeur de ces dernières, l'anglais contribue, en définitive, à donner naissance à la nation canadienne.La colère des nationalistes canadiens-français ne peut rien contre ce phénomène.En plus des intérêts communs et de la lingua franca, le territoire canadien représente également un facteur constitutif de la nation.Certes, des nationalistes canadiens-français affectent de considérer comme négligeable tout territoire hors du Québec.Ils affectent de se contenter d'un pays qui ne serait qu'à la mesure de leur arrière-cour.Pourtant, le territoire national s'offre en héritage à tous les Canadiens, et par le fait même contribue à stimuler leur initiative et leur volonté de le partager ensemble.Enfin, notons que l'histoire est devenue, avec le temps, un facteur important dans la formation de la nation canadienne.Un essayiste a fait une synthèse des facteurs historiques qui contribuent désormais à unir les Canadiens issus des deux groupes fondateurs du pays l'2i).Les deux communautés, dit-il, sont issues des XVIIc 24) Marzist Quatcrly, no 16, p.46.45 et XVIIIe siècles coloniaux.Elles ont toutes deux éprouvé et ressenti le joug colonial — les Canadiens français un siècle avant les Canadiens anglais.Les deux communautés durent encore combattre et lutter pour former une bourgeoisie industrielle capable d'aspirer à une politique économique, et à un gouvernement responsable.Les deux sociétés se sont frottées aux traditions démocratiques issues des mouvements de révolte et de réforme conçus et dirigés ensemble.Enfin, les deux communautés ont combattu côte à côte dans les guerres de 1812, de 1914 et de 1939.A cause de ces facteurs bien concrets, la nation canadienne se trouve en bonne voie d'expansion et de progrès.C'est incontestablement la nation réelle.L'autre, la « nation canadienne-française » n'est que théorique.Il n'y a pas deux nations au Canada ; il y en a à peine une qui grandira au fur et à mesure que les Canadiens apprendront à la comprendre et à la respecter.46 5 La culture: question brûlante II existe de la culture des définitions plus ou moins élaborées.Certaines, fort courtes, veulent que le mot désigne, simplement, les productions de l'esprit, notamment dans le domaine des arts et des sciences.D'autres, plus nuancées, élargissent le sens du mot et le définissent comme l'ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, le jugement.Enfin, on ajoute que, par extension, le mot peut aussi désigner l'ensemble des aspects intellectuels d'une civilisation.Cette dernière définition me plaît assez en dépit de ce qu'a de flou le terme civilisation.Il faut préciser et distinguer.En effet, si le mot civilisation désigne l'ensemble de l'acquis que véhicule, inconsciemment, un groupe de pays et de peuples, le mot culture désigne, pour sa part, l'ensemble de l'acquis culturel que véhicule, consciemment, un pays ou un peuple donné.Ainsi, on dit la civilisation européenne, mais la culture française.Dans ce sens précis, mais fort élargi, le mot culture désigne donc, non seulement l'ensemble des productions de l'esprit d'un peuple ou d'une nation, mais encore les institutions et instruments de culture qui ont servi à les produire, soit les institutions politiques, sociales, juridiques et religieuses, ainsi que ces instruments de culture appelés esprit, langue, aptitudes, etc.Tout cet avoir — oeuvres et instruments qui servent à les produire — représente vraiment l'ensemble de tout ce qu'on désigne par le mot culture.Les Canadiens en général, et les Canadiens français en particulier, ont-ils une culture ?Avant de répondre à cette question, il importe de se demander si les deux groupes possèdent des institutions politiques, sociales, juridiques et religieuses qui leur sont propres.Sont-ils, l'un et l'au- 47 tre, pourvus d'instruments de cultures valables : langue, esprit, aptitudes ?Ont-ils, l'un et l'autre, produit des oeuvres dignes de mention, soit en architecture, en génie, en sciences, en littérature, en musique, en peinture ?On ne le rappellera jamais assez : les Canadiens ont hérite de deux grandes cultures européennes : la française et l'anglaise.A ces deux cultures, ils ont insufflé l'esprit nord-américain.Leur institutions reflètent les caractéristiques de tous ces apports, et par le fait même, se révèlent désormais distinctes des agents qui les ont formées.Les institutions politiques fédérales, par exemple, ne sont plus purement britanniques.Des ingrédients européens et surtout américains ont fini par en faire quelque chose de différent, et cette différence est canadienne.Il en est de même des institutions politiques québécoises.Elles résultent d'un mélange d'apports britanniques, de réminiscences féodales et de nouveautés américaines, de sorte qu'on peut dire que ces institutions sont désormais canadiennes et produisent, par conséquent, des lois qui reflètent un mode de vie canadien.Ce qui est vrai des institutions politiques, l'est également des institutions sociales.Restent les instruments de culture.Ils ne font certes pas défaut car, soit au flair britannique, soit à l'esprit français, les Canadiens ont toujours su allier le sens pratique américain.Par ailleurs, ils parlent les deux langues reconnues comme les plus importantes d'Occident.Les Canadiens n'ont donc rien à envier à personne.Leur challenge, pour employer un terme cher à l'historien Toynbce, consiste à produire des oeuvres distinctes de celles de leurs anciennes mères patries, ainsi que de celles de leurs puissants voisins, les Etats-Unis.Défi exaltant et redoutable, car il faut noter qu'à cause de Pégo-centrisme tout naturel de l'Angleterre et de la France, et à cause surtout du gigantisme de la culture des Etats-Unis, les oeuvres de l'esprit produites au Canada ne suscitent pas encore l'intérêt qu'elles méritent, ce qui ne prouve rien contre elles.Mais ces oeuvres existent, et c'est ce qui importe.Des générations plus éclairées sauront sans doute les découvrir.Incidemment, certaines de ces oeuvres, notamment dans le domaine du génie et de la science, font l'admiration des spécialistes.48 De plus, des peintres, des musiciens et des écrivains commencent à être universellement connus, de sorte qu'à la question posée, à savoir si les Canadiens en général, et les Canadiens français en particulier, ont une culture, je réponds sans hésiter : c'est l'évidence même.Seul un ignorant ou un esprit mal tourné pourrait en douter.Hélas, on compte beaucoup de ces ignorants-là au Canada : un pays où sévit le nationalisme à l'état aigu, mais où le patriotisme n'est encore qu'à l'état d'ébauche.Les négateurs de la culture canadienne Que disent les ignorants et les esprits mal tournés ?Les uns qualifient le Canada de pays artificiel et insignifiant ; un pays qui n'arrive même pas, disent-ils, à communiquer une identité à ceux qui l'habitent ; un pays qui, comparé à l'Angleterre ou à la France, n'a rien produit d'autre que des décalques maladroits des cultures originelles.Les Canadiens qui parlent de la sorte cherchent, consciemment ou pas, à s'identifier encore à l'ancienne mère patrie.Ces gens-là n'arrivent pas à juger leur pays autrement qu'en fonction de critères européens fort vénérables certes, mais désormais dépassés.D'autres esprits mal tournés décrètent que le Canada n'est qu'un appendice des Etats-Unis, et que par conséquent, il ne saurait rien produire qui fut distinct de ce qui se produit dans ce grand pays.Alors, demandent-ils, qu'attendons-nous pour nous fondre dans le grand tout nord-américain ?Le plus tôt sera le mieux, assurent-ils.L'existence de ces sortes d'esprits pose un problème sérieux.Comment se fait-il qu'on rencontre au Canada des gens qui, non seulement renient leur pays, mais s'ingénient à le détruire ?Une collectivité saine de coeur et d'esprit entretient généralement un préjugé favorable aux institutions, aux instruments de culture et aux oeuvres qui font la réputation du pays.Or, ce sentiment instinctif fait totalement défaut à certains intellectuels canadiens.Certes, ces intellectuels ne forment qu'une minorité, mais elle est tapageuse.49 Posons la question sur un autre plan.Comment un être humain peut-il en venir un jour à nourrir des sentiments de mépris, et même de haine, à l'égard de son père, de sa famille ou de sa patrie ?La réponse n'est pas simple.Il existe des jeunes, de nos jours, qui méprisent leur père parce qu'il a trop bien réussi, et qui veulent détruire l'ordre établi et le pays qui ont rendu la chose possible.C'est ce qui se produit actuellement aux Etats-Unis où une certaine catégorie d'enfants gâtés font preuve d'un parti pris de non-conformisme et de mépris à l'égard de Y Establishment qui procure profits et avantages à leur famille, ainsi qu'à la classe sociale à laquelle ils appartiennent.Mais on rencontre aussi des gens, et en bien plus grand nombre, qui méprisent leur père parce qu'il a échoué.Ces gens entendent instaurer un ordre qui leur permette, à eux, de réussir.C'est ce qui se passe au Canada où des jeunes contestent une situation de fait qui leur paraît un échec.Visiblement, c'est le mythe de la mort du père qui se transpose ici en une attitude de mépris à l'égard du pays.Le phénomène n'est pas nouveau.De tout temps, les générations ont rejeté, avec plus ou moins de fracas, celles qui les ont précédées.Au Canada, le processus se complique d'aspects nationalistes.Durant de nombreuses années, les Canadiens purent compter sur la béquille politique et culturelle de la France, puis de l'Angleterre, dans la tâche de mise en place de leurs institutions.Cette béquille à laquelle ils recoururent presque toujours d'instinct, a largement contribué à développer une mentalité coloniale très marquée chez les élites, et cette mentalité devait subir un choc terrible le jour où il apparut que la France, puis l'Angleterre, non seulement avaient perdu toute emprise sur l'Amérique du Nord, mais devaient même en venir à perdre, jusqu'à un certain point, leur statut de grandes puissances dans le monde.Cette constatation eut pour effet de rendre amère et cynique la petite élite canadienne qui, par dépit, se mit à douter de la valeur de son héritage culturel, puis à cultiver un préjugé favorable à l'égard de tout ce qui vient d'ailleurs, notamment des Etats-Unis.C'est un fait que les Canadiens d'origine française et anglaise ont été surprotégés culturellement.Maintenant que leur mère 50 patrie respective a perdu beaucoup de son prestige d'antan, certains esprits torturés rêvent de recréer, à la force de leur seule volonté et à coups de constitution, l'antique pureté de la culture déchue.Ils estiment que, hors cette culture,, le Canada ne saurait exister.Le rêve est généreux, mais irréaliste.Ceux qui le font commencent d'ailleurs à s'en rendre compte, d'où le sentiment qu'ils ont de leur impuissance et de leur infériorité, d'où aussi l'amertume et le cynisme à l'endroit d'un pays qui ne correspond pas à l'idéal qu'ils s'en étaient fait.Voilà bien ce qui s'appelle s'empoisonner l'existence pour rien.Ces gens rêvent d'un pays fictif parce qu'ils n'arrivent pas à voir le pays réel qui se développe et grandit malgré eux.Les cocasseries de la culture "joualc" De toutes les élites torturées au Canada, la plus torturée semble bien être cette partie de l'élite canadienne-française qui, dédaigneuse de la culture nord-américaine, et en attendant la culture incomparable qu'est censée lui apporter l'indépendance politique absolue, doit s'accommoder de la culture « joualc » que véhicule allègrement le gros de la population.Cette culture procède naturellement du « parler jouai », et influence le comportement intellectuel de l'élite elle-même.Les éléments les plus naïfs de cette élite ne réagissent qu'en fonction d'archétypes simplistes.Empêtrés dans une morale de charbonnier, ils croient encore que l'univers se partage strictement en deux camps : celui des bons et celui des méchants.Conformément au raisonnement des éléments simplistes de la population canadienne-française, le camp des bons est formé de tous ceux qui, comme on dit, sont « nés pour un petit pain », c'est-à-dire, les médiocres, les prolétaires, les ignorants, tandis que le camp des méchants renferme forcément les exploiteurs des bons, c'est-à-dire, les dirigeants, les riches et en général tous ceux qui sont instruits.Le mauvais esprit que propage une élite obéissant à une éthique aussi rudimentairc contribue à fausser le jugement de plusieurs, 51 tant au niveau des classes laborieuses qu'au niveau des classes instruites.Par les bons soins de pareille élite, tout ce qui est du camp des méchants est tourné en ridicule, systématiquement avili et condamné sans appel, de sorte qu'on constate que « des forces destructrices sont en train d'empoisonner le climat du Québec, et ce climat, où l'amertume s'installe rapidement dans la haine et l'arrogance, plusieurs le trouvent déjà irrespirable ».n) Au niveau des classes laborieuses, et même chez plusieurs intellectuels mal informés, s'affirme une attitude de l'esprit qui consiste, d'une part, à avilir et à souiller tout ce qui est en place et qui a réussi, et d'autre part, à exalter tout ce qui s'oppose, tout ce qui « conteste ».Cet esprit de contradiction encourage même certains à prendre parti pour la médiocrité et la vulgarité tellement le raffinement de ceux qui ont réussi à monter dans la société leur met les nerfs en boule.On dirait une complaisance dans l'ignorantisme et le crétinisme populacier — attitude éminemment propice à la propagation de la « culture jouale ».Cette culture avilit systématiquement tout ce qui fait honneur au pays et au Québec.Elle engendre un masochisme unique en son genre.En effet, on ne possède pas d'exemple de communauté humaine qui fasse preuve d'un pareil manque de tenue.Anciennement, on rencontrait des Canadiens français qui avaient l'esprit bedeau ; depuis 1960, on en rencontre encore plus qui ont l'esprit jouai — ce mélange du paysan du Danube et de Monsieur Jourdain — et qui parlent petit nègre et se complaisent dans la vulgarité.Conséquence d'une déformation religieuse C'est dans l'abus du rigorisme religieux qu'il faut chercher, semblc-t-il, la racine première de cette déformation de l'esprit.On sait que le protestantisme a favorisé l'exercice du libre arbitre, exercice qui, du plan religieux, s'est transposé au plan politique et social, ce qui a favorisé le développement des idées personnelles ainsi que l'acceptation du jeu démocratique.Le catholicisme, au 1) Renaudc Lapointc, La Prase, X-5I-68.52 contraire, a développe le dogmatisme et l'autoritarisme qui, du plan religieux, se sont transposés sur le plan politique et social, paralysant le libre développement des idées personnelles et rendant intolérants les faibles — soit ceux qui sont presque toujours portés à tout prendre au pied de la lettre.La fatalité voulut donc qu'une religion mal comprise, rigoureusement tournée « contre les puissances de ce monde » et « contre les trésors d'iniquités », suscita, en pays latin, des attitudes politiques quelque peu aberrantes, empêcha l'épanouissement d'un sain esprit démocratique et fit de plusieurs Canadiens français des pourfendeurs du succès, du pouvoir et de la bourgeoisie.Il faut comprendre que les Canadiens français ont longtemps subi la domination d'un pouvoir religieux envahissant et abusif.Habitués à vivre sous « la cloche de verre », ils ont toujours eu tendance à condamner sans examen tout ce qui en était étranger.Un jour, une partie de l'élite canadienne-française se révolta contre le pouvoir religieux.Elle rejeta les dogmes, mais conserva les mauvaises habitudes d'intolérance et de rigorisme.Elle troqua son thomisme de surface contre un marxisme encore plus de surface.En d'autres termes, elle sortit de son Eglise, mais en conserva le climat étouffant où la culture jouale trouvait l'obscurantisme propice à son épanouissement.C'est à cette culture, à n'en pas douter, qu'on doit nos petits dogmatistes qui, sans rien étudier et sans rien examiner, en sont venus à avoir des vues claires et définitives sur tout.Ces gens-là passent leur temps à condamner les « ténèbres extérieures » et à se replier sur leur petit univers.L'univers du dogmatiste canadien-français est meublé de petites mesquineries, de petits problèmes.Il est peuplé de petits tribuns et de petites vedettes.Il se passionne pour de petits cancans et de petites niaiseries.L'esprit jouai se délecte de scandales, de têtes qui tombent, de réputations souillées, bref, de tout ce qui est de nature à détériorer l'image de son pays.Brandissant son marxisme de folklore, il raisonne comme si l'idéal ici-bas consistait à naître et à mourir prolétaire, et comme si la pire imposture consistait à avoir de l'ambition, de l'argent et de l'éducation.L'esprit jouai est contre le gouvernement, quel qu'il soit, contre les patrons, contre tous les dirigeants d'associations, et même 53 contre les dirigeants syndicaux.Il se montre surtout hostile à ceux de ses compatriotes qui réussissent.Quand un Canadien français accède aux plus hautes fonctions, l'esprit jouai le considère comme un traître.C'est ainsi que furent condamnés sans rémission les Georges-Etienne Cartier, les Wilfrid Laurier et les Louis Saint-Laurent.Pierre Elliott Trudeau est promis au même sort.En revanche, l'esprit jouai s'abandonne à l'indignation lorsqu'il constate qu'aucun Canadien français n'occupe de hautes fonctions.En pareil cas, il décrète que c'est la faute de l'ostracisme anglo-saxon.L'esprit jouai présente quantités de facettes étonnantes.Ainsi, par exemple, on dirait que la médiocrité et l'ignorance le rassurent.C'est ce qui fait qu'il fiche la paix aux nouilles politiques, aux gueulards, aux pitres qui disent n'importe quoi, aux tripatouillcurs de fonds publics.Au Québec, plus un politicien est médiocre et sans vernis, plus il a de chance d'être réélu à toutes les élections.Mais gare à celui qui a de la classe, de la vision et, surtout, de l'intelligence.L'esprit jouai a une répugnance instinctive pour un pareil politicien.Il met tout en oeuvre pour provoquer sa déchéance.Il s'acharne contre lui, à tel point que, sous l'administration Pearson, on a vu des hommes comme Guy Favrcau et René Tremblay mourir d'amertume et de chagrin sous le poids de pareilles mesquineries.On a également vu ruiner l'avenir politique d'intellectuels aussi brillants que Maurice Lamontagnc et Maurice Sauvé.Sous l'administration Trudeau, le petit jeu continue.On laisse tranquilles les médiocres et les insignifiants, mais on s'ingénie à ravaler, par exemple, des ministres comme Jean Marchand et Gérard Pelletier, deux hommes à qui le monde syndical canadien-français doit pourtant beaucoup.On n'aime guère davantage les Jean-Luc Pépin, les Jean Chrétien, les Jean-Pierre Goyer.En fait, l'esprit jouai n'a jamais été aussi amer que depuis que des Canadiens français de valeur occupent en force des postes de commande au gouvernement fédéral.On n'en finirait plus de signaler les incongruités de l'esprit jouai.En voici quelques-unes, encore toutes fraîches à la mémoire : Durant des années, les Canadiens français avaient réclamé, à cor et à cri, un drapeau distinctif pour le Canada.Lorsqu'après 54 d'interminables palabres, le Parlement eut enfin adopté l'unifolié, les éléments nationalistes qui avaient fait le plus de bruit pour réclamer un drapeau distinctif pour le Canada se mirent à le ridiculiser ostensiblement.Pour ces gens-là, tout est toujours « trop peu et trop tard ».Radio-Canada fait vivre quelque 4,000 intellectuels, artistes et cols blancs canadiens-français.Qu'à cela ne tienne, plusieurs de ces intellectuels et artistes se tiennent constamment à l'affût, et ne ratent aucune occasion d'attaquer et d'avilir l'institution qui les fait vivre — grassement pour plusieurs.Or, Radio-Canada, entreprise nationale financée par tous les contribuables canadiens, se fixe discrètement comme but de favoriser l'unité du pays, ce qui fait suffoquer d'indignation les mêmes intellectuels et artistes qui revendiquent, à grands cris, le droit de démolir le pays sur les ondes même de la radio-télédiffusion nationale.Expo 67 a fait rejaillir un grand prestige sur le pays en général, et sur Montréal en particulier.Des esprit chagrins n'y ont vu que prétexte à exercer leur mesquinerie.Avec une ferveur constante, ils se sont ingéniés à monter en épingle la moindre irrégularité et le moindre scandale.Leur plus grand plaisir eût été de voir échouer cette gigantesque entreprise dont toute la population montréalaise a profité culturellement et financièrement.La médiocrité: cette terrible force d'inertie Le peuple, au Canada français, non seulement se montre indifférent à la culture — la sienne et celle des autres — mais il affecte d'en rire et il met une coquetterie à s'en tenir éloigné.Pourtant, les intellectuels canadiens-français n'ont que le mot culture à la bouche.A les entendre, le peuple est prêt à tous les sacrifices pour en assurer la survie en Amérique du Nord.Or, ce n'est pas vrai.Les intellectuels prennent leurs désirs pour des réalités.Le peuple tient, avant tout, à sa tranquillité.Il ignore même de quoi est faite sa propre culture ; comment pourrait-il avoir envie de sacrifier ses habitudes nord-américaines pour elle ?Je déteste avoir l'air méchant, mais je crois que nous devons regarder certaines vérités en face.Au Québec, le livre, le théâtre 55 et la musique doivent accomplir des prodiges d'héroïsme pour survivre.La presse francophone perd, de jour en jour, des plumes au profit des journaux anglophones.Pourquoi ?Pour la simple raison que nos intellectuels se trompent constamment de palier.Ils croient que la population vit à l'heure de Paris, de la Rive Gauche ou de la francophonie.Illusion.Le peuple vit à l'heure de Montréal et de New York.Il vit à l'heure de l'au-dio-visuel, des satellites de communication, de l'électronique et des ordinateurs.Il vit à l'heure de la culture de masse où il puise du meilleur et du pire : le best seller, l'automation, le sport, le cinerama, le yé-yé et le go-go, la grande information, les vols spatiaux, l'autoroute, le Night Club, l'érotisme, l'alcool, etc.Les intellectuels, qui ont réponse à tout, expliquent que si le peuple se tient à l'écart de la grande culture, c'est parce que les moyens financiers lui font défaut.Erreur.Le peuple a de l'argent pour tout, sauf pour la culture.« L'un des grands scandales chez nous, dit Claude Ryan, est le grand nombre de personnes qui, dans une société pauvre, dépensent beaucoup de leurs énergies à des futilités : vacances, automobiles, luxe sous toute forme.» La vérité, c'est que les Canadiens français semblent se résigner à la médiocrité.« On retrouve cette médiocrité, poursuit Ryan, dans bien des domaines : affaires, clergé, notariat, journalisme, etc.»(2) «Nous manquons terriblement de rigueur», note, de son côté, Pierre Elliott Trudeau.,3) Pour ma part, j'en suis venu à croire que si les Canadiens français se montrent à ce point enclins à tout bâcler et à se contenter d'à-peu-près, c'est peut-être parce qu'ils se sont trop longtemps fait dire que, quoi qu'ils fassent, ils n'arriveront jamais à dépasser les Américains et les Français.C'est ainsi que, petit à petit, les Canadiens français ont fini par se croire inférieurs, et il arrive qu'à force de se croire inférieur, on le devient.On cesse de lutter ; on renonce à faire le point ; on lâche le manche après la cognée et l'on perd sur tous les fronts, se prouvant ainsi à soi-même qu'on avait raison au départ de se croire inférieur.2) Claude Ryan, au petit séminaire de Québec, à l'occasion du tricentenaire de fondation — Le Devoir, X-M-68.3) Pierre Elliott Trudeau, Le Fédéralisme, op.cit.p.x.56 Les Canadiens français ne sont certes pas plus inférieurs que quiconque, mais ils ont une longue côte à remonter.Ils ne se sont vraiment mis en marche qu'en 1960, et déjà les progrès sont considérables.Mais il reste encore beaucoup à faire.Qu'on songe que près de 65 pour cent de la population adulte du Québec n'a qu'une septième année scolaire.Cette population se passionne naturellement pour les disques-jockey, les programmes-questionnaires, les journaux à potins, les romans-savon et les histoires drôles qui font grimper le « riromètre » des postes privés de télévision.La culture avec un grand C lui passe par-dessus la tête.Le directeur de la Place des Arts, M.Gérard Lamarche, rappelait, il y a quelque temps, des faits révélateurs, entre autres, que le concert de M.Louis Quilico, récipiendaire d'un prix de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, dut être annulé à la dernière minute parce qu'il n'y avait que 150 billets de vendus.Pourtant, la Saint-Jean-Baptiste se veut la société nationale des Canadiens français, et elle se passionne pour « la culture dés nôtres ».Mais elle n'attire personne à la Place des Arts.M.Lamarche dut faire annuler, également le concert de Joseph Rouleau, l'une des plus belles basses chantantes d'Amérique du Nord.Comment se fait-il qu'il faille contremander des concerts visiblement destinés à des Canadiens français, par conséquent, à des soi-disant farouches défenseurs de la culture ?Intéressés à l'opérette et à l'opéra, dit encore M.Lamarche, les Canadiens français dédaignent la musique sérieuse, laquelle, à Montréal, ne semble intéresser que les Anglophones et les Néo-Canadiens.Les Canadiens français ne fréquentent guère davantage les musées d'art, dont l'entrée est pourtant gratuite.Non, les Canadiens français préfèrent le Forum, les Blue Bonnets, le Richelieu, les Night Clubs et les discothèques.Au concert des Jeunesses musicales, fait enfin remarquer M.Lamarche, on note la présence des étudiants de Sir George Williams et de McGill, mais ceux de l'université de Montréal se révèlent clairsemés.Mais où sont donc les Canadiens français qu'on dit épris de culture ?{4) Ils contestent.Ils contestent tout et rien.Des jeunes du Collège Sainte-Marie ont manifesté, à la fin de l'an dernier, devant la 4) Gérard Lamarche, La Preste, IX-21-68.57 Place des Arts.Sur leurs pancartes, on pouvait lire : « Art pour tous ; Molière mon cul ; Place des riches-Arts ; La Piasse des Arts ; Violons notre culture ; La Place des ors-durs ; L'Art de$ Places.» Un critique musical du Montreal Gazette écrivait, mi-figue mi-raisin : « Voilà bien qui atteste, d'une façon intéressante, de l'état de la culture et du genre d'activités intellectuelles dans les collèges du quartier.» (r,) Mais je m'en voudrais de prendre prétexte d'un incident stu-pide et marginal pour triompher.Il existe des jeunes irresponsables, à notre époque plus que jamais.Revenons plutôt à la petite élite qui préside aux destinées de la culture du Canada français, et demandons-nous ce qu'elle fait pour que s'affirme et se propage cette culture si digne de respect et de survie ?Le Canada français a produit, et produit encore, des écrivains, des peintres et des musiciens qui n'ont rien à envier aux étrangers.Les plus persévérants de ces ouvriers de l'esprit ont produit durant toute leur vie.Mais que sait-on d'eux ?Qui s'est vraiment donné la peine d'étudier leurs oeuvres, hors quelques étudiants en quête d'un sujet de thèse ?Les écrivains québécois ont tout de même commencé à travailler pour de bon.En 1966, 235 Canadiens et 14 étrangers ont publié des ouvrages en langue française au Canada.Ces oeuvres ont paru par les soins de 43 maisons d'édition, et leur tirage moyen s'est chiffré à 3,900 exemplaires.(0) Toutes proportions gardées, cette production n'a rien à envier à la France.Sa masse est telle que la presse francophone semble débordée.Elle n'arrive pas à en faire la recension et faillit, par le fait même, à sa tâche d'informatrice.Pour ce qui est des critiques, ils ne s'intéressent vraiment qu'à leurs amis et à leur cénacle.A la lumière toujours des critères de l'enseignement classique, ils « effardochent » sans pitié dans cette vaste production.Ainsi, dès que paraît un livre au Québec, les critiques élèvent aussitôt la voix pour annoncer qu'on ne la leur fera pas.Ils en ont vu d'autres, ces messieurs.Le compte des chef-d'oeuvres est î) Jacob Siskind, The Montreal Gaze/te, XI-H-68.6) Chiffres du ministère des Affaires culturelles du Québec — La Preise, VIII-18-67.58 complet.Qui ose encore écrire des livres ?Et c'est ainsi que, sur le ton le plus paternaliste qui soit, les critiques d'ici vont parfois jusqu'à conseiller aux écrivains d'ici de se taire.Rares sont les jeunes écrivains canadiens-français qui parviennent à surmonter un pareil abattage.La plupart cassent leur plume après un premier livre, et les critiques respirent.La corvée est finie : ils peuvent reprendre leurs thèses sur des valeurs sûres comme Pascal ou Claudel.Comprend-on maintenant pourquoi si peu d'écrivains parviennent à se faire consacrer au Québec ?Où sont les journalistes, où sont les critiques qui se sont vraiment donné la peine de faire connaître les oeuvres des écrivains, des peintres et des musiciens canadiens-français ?Où sont les grands patriotes qui ont exalté à leur mérite les grands hommes de chez nous ?J'ai beau regarder, je ne vois personne.Je n'aperçois que des pions.Il faut bien le dire, le Canada français n'est peuplé que de colonisés : des gens qui exaltent le fictif, et ignorent le réel.Des gens qui ont énormément de respect pour l'artiste ou l'écrivain abstrait, mais qui se soucient fort peu de fréquenter les oeuvres de leurs artistes et écrivains réels.En vérité, le Canada français se révèle une communauté incapable de signaler ses écrivains et ses artistes à l'attention du reste du monde.Ces écrivains et artistes doivent aller se faire consacrer à l'étranger avant d'atteindre à la notoriété dans leur propre province.Ceux qui n'ont pas reçu la consécration de Paris restent à peu près inconnus.Où donc est l'artiste ?Où est l'écrivain ?Où est le journaliste qui a vraiment réussi à se faire consacrer par les siens ?Hors une petite poignée — des gens d'ailleurs guère connus hors des cénacles — je ne vois personne.Au Canada français, le travailleur de l'esprit est réduit ou à faire son métier malgré l'indifférence du milieu, ou à s'exiler ou à se laisser envahir par la médiocrité et l'amertume.Au Canada anglais, c'est différent.Les critiques n'ont pas la manie de se prendre pour des censeurs chargés de garder l'entrée du Parnasse.Ils visent à faire au moins la recension des oeuvres qui paraissent.Les livres sont en étalage, d'un océan à l'autre, et même de l'autre côté de la frontière.Les journalistes canadiens-anglais 59 voient leurs analyses et commentaires paraître dans tous les grands journaux du pays, tandis que les journalistes canadiens-français doivent se contenter de les traduire.Où est le journaliste canadien-français qui a une audience canadienne ?Inutile de se le cacher : le Canada français existe, mais dans un ghetto.Plusieurs écrivains québécois ont à peu près un statut de parasites.Sans les subventions gouvernementales, certains d'entre eux n'existeraient pas.Les libraires s'affairent à vendre les livres de France et les traductions américaines — production à l'endroit de laquelle les journaux entretiennent un préjugé favorable.Mais ils n'ont pas de place, dans leurs vitrines, pour les oeuvres canadiennes-françaises.Le livre de France se vend, dit-on, mais on ajoute que sévit une « crise du livre » au Québec.Dans des pays ayant la même population que le Québec, comme par exemple, la Suède, on compte S00 libraires ; au Danemark, 750, et tous de classe A.Mais au Québec, on ne compte que 83 libraires, et encore, 20 d'entre eux sont de classe B.,7) On cherche à développer le marché du livre canadien-français en France.Mais la France a déjà un surcroît de production.Elle ne peut vraiment pas se payer le luxe d'acheter en plus les oeuvres des Canadiens français — lesquels ont d'ailleurs si mauvaise presse au Québec .Alors quoi ?Eh bah ! les Canadiens français n'ont qu'à continuer à s'étioler dans leur ghetto.Aucune issue ne s'offre à eux.Pendant que les Anglophones canadiens écrivent à l'échelle d'un continent, eux-mêmes doivent se contenter d'écrire à l'échelle de la rue Sainte-Catherine, à Montréal, attendu que même une partie du marché du livre en province leur échappe, car il faut savoir que hors de la Métropole, certains libraires ne vendent que les « bons » livres.Faut-il jeter le manche après la cognée et se faire Nord-Américains anglophones ?Bien sûr que non.Les Canadiens français n'ont à abandonner ni leur culture ni leur langue.Voudraient-ils se faire anglophones 7) André Dussault, La Presse, VI-15-68.60 qu'ils ne le pourraient pas.Ils continueront indéfiniment à communiquer en français entre eux.On ne chasse pas le naturel aussi facilement.Les Canadiens français, non seulement ont survécu, mais ils ont multiplié leurs effectifs par 85 depuis 1760.Même les descendants des Acadiens ont survécu dans le Deep South des Etats-Unis.Mais il reste que le destin des Canadiens français est de vivre avec, et non contre l'Amérique, par conséquent, avec et non contre l'Anglophone.Adopter une attitude d'hostilité à l'égard de l'Anglophone, c'est se couper tous les ponts et rendre encore plus irrespirable le ghetto culturel que nous cherchons à dépasser.Il faut croire que viendront des jours meilleurs.Déjà on note des signes difficiles à interpréter.Le nombre des étudiants universitaires canadiens a plus que doublé en dix ans, dépassant actuellement les 200,000, soit 25,000 de plus qu'en 1965, et deux fois et demie plus que les 78,000 enregistrés il y a à peine dix ans.(8) Quand les Canadiens français auront vécu encore dix ans au rythme que leur a imprimé la « révolution tranquille » de 1960, ils commenceront à mieux se connaître et à mieux s'apprécier les uns les autres.Ils commenceront à trouver ridicule leur mimétisme de l'Europe et à voir quelle est leur véritable place en Amérique du Nord.Il est même à espérer qu'ils commenceront à admettre qu'ils représentent un important joyau dans la mosaïque canadienne.Ils commenceront à comprendre que l'ère de la cloche de verre est révolue, et qu'il est infiniment plus logique et enrichissant d'être intégré à l'Amérique du Nord que de continuer à s'accrocher à une France et une francophonie qu'on idéalise à souhait.Ils commenceront à comprendre enfin, qu'il est plus difficile et emballant de créer une culture originale canadienne dans le grand tout nord-américain, que de demeurer médiocrement à l'ombre d'une culture européenne.La grande tâche des Canadiens consiste dorénavant à cesser de se rappeler constamment qu'ils furent jadis des Français, des 8) la Presse XIII-12-66.61 Anglais ou des Néo.A moins de retourner chacun vivre dans leur pays d'origine, ils n'ont d'autre choix que de vivre ensemble au Canada.Dès lors, il leur incombe de se repenser comme nation, mais cette fois, non en fonction de leur ancienne mère patrie, mais en fonction de leur véritable place en Amérique du Nord.62 6 La langue qu'on adore et qu'on écorche Avant d'examiner la situation faite à la langue française au Québec et au Canada, il importe de rappeler quelques chiffres concernant les populations en Amérique du Nord et les rapports de force qui s'établissent entre l'usage de l'anglais et du français sur ce continent.Voici, en vrac, quelques chiffres : A côté des Etats-Unis, dont la population s'élève à près de deux cent millions d'habitants, le Canada en comptera bientôt vingt-et-un millions.La langue maternelle de cette masse se répartit comme suit : anglab, 58.4% ; français, 28% ; le reste, 13.6%, est d'origine européenne et asiatique.Selon les derniers chiffres disponibles, on comptait 5,200,000 personnes d'origine française au Canada, 2,000,000 aux Etats-Unis (dont 550,000 en Nouvelle-Angleterre) et 4,200,000 de parlants français ailleurs (Haïti, Antilles et Guyane).En chiffre rond, 14,400,000 individus d'origine française ou pouvant parler français en Amérique du Nord et aux Antilles.Les 5,200,000 Canadiens d'origine française vivent dans les proportions de 77% au Québec; 11% en Ontario; 5% dans les Maritimes et 7% dans le reste du pays.Les Canadiens d'origine française vivant au Québec (77%) se répartissent dans les proportions de 24% vivant dans la région métropolitaine, 70% dans des agglomérations de 1,000 habitants et plus, le reste dans de petits villages.Environ 91.8% des Canadiens d'origine française vivant au Canada parlent encore leur langue.Seulement 12.2% des Canadiens sont bilingues.Les unilingues anglophones forment un bloc de 67.4% ; les unilingues francophones, 19.1% tandis que 1.3% de la population ne parle ni anglais ni français.(1) 1) Statistiques fédérales 1962 — La Presse VII-25-62.63 Le français au gouvernement fédéral Selon le juge J.T.Thorson, ancien président de la cour de l'Echiquier du Canada, le français ne jouit en notre pays d'aucun statut spécial en dehors de ce qui est dit au paragraphe 133 de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique.L'emploi du français sur la monnaie et les timbres postes, précise le juge, fut le résultat d'une concession.(2) Or, l'article 133 de la Constitution stipule : « La langue anglaise ou la langue française pourra être employée < dans les débats des Chambres du Parlement du Canada et < dans les Chambres de la législature du Québec ; et ces deux < langues seront utilisées dans les documents et comptes rendus « respectifs de ces Chambres ; et l'une ou l'autre de ces langues « pourra être utilisée dans toute plaidoirie ou procès ayant lieu < au Canada, dans n'importe quelle cour établie par la présente « loi, ainsi que dans toutes les cours du Québec.» Cet article rend l'anglais et le français officiels au Parlement et dans les cours du pays, soit la Cour suprême du Canada, la cour de l'Echiquier, ainsi qu'à la législature et dans les cours du Qué-bec.(3) Voilà tout ce que garantit la Constitution, écrit l'historien Creighton qui ajoute : « Manifestement le gouvernement fédéral ne s'en est pas tenu à < ces principes et exigences juridiques.Au fur et à mesure que « l'Etat accrut son influence sur l'économie du pays et qu'il « développa ses services à la population canadienne, l'usage des < deux langues sur une base d'égalité a fait proliférer le nombre « de publications officielles dans les deux langues et a donné « naissance à des entreprises nationales bilingues comme YOffice c national du film et la Société Radio-Canada.»W Le projet de loi C-120 mis de l'avant par le gouvernement Trudeau poursuit ce dépassement de l'article 133 de la Constitution et aura pour effet d'obliger le Parlement du Canada (et la législa- 2) J.T.Thorson, La Presse, II-16-27.3) Traduit du texte et commentaire d'Eugène Forsey, in Canada Month, avril 64.4) David Creighton, in Saturday Night, septembre 1966.64 turc de Québec) à imprimer et à publier les lois promulguées dans les deux langues officielles.En résumé, donc, la Constitution canadienne ne rend le français obligatoire ou facultatif qu'au niveau des parlements fédéral et québécois, ainsi que dans les hautes cours de justice.L'usage du français dans le fonctionnarisme, les sociétés publiques, Air Canada, les Chemins de fer nationaux (CN) ou autres sociétés de la Couronne ne se trouve garanti par aucune loi.A la lumière de ces quelques notions constitutionnelles, on constate donc que le recours au français dans la fonction publique au Canada résulte de concessions et de précédents, et non de garanties écrites dans des documents officiels.Mais revenons à des faits précis, et citons encore quelques chiffres : Un Canadien sur 40 travaille pour le gouvernement fédéral.En effet, on comptait 363,700 fonctionnaires fédéraux en décembre 1966.Ce chiffre n'inclut pas les quelque 105,000 Canadiens faisant partie des forces armées, ce qui porte à près d'un demi-million le nombre de personnes au service direct du pays.(B) Dans cette surabondance de fonctionnaires, les Canadiens français ne pèsent pas lourd.En 1966, on n'en comptait que 135 parmi les 1,200 fonctionnaires supérieurs.*0* Et dans les conseils d'administration des entreprises publiques fédérales, leur proportion ne s'élevait qu'à 19.8%.(7) Dans les sociétés de la Couronne, les disparités se révèlent encore plus grandes.Grâce à une question posée en octobre dernier par M.André Fortin, député créditistc de Lotbinièrc, nous apprenions que, dans ces sociétés, 67% des fonctionnaires ne parlent que l'anglais contre 0.74% qui ne parlent que français.Les autres 32% sont bilingues.*8* Dans la fonction publique (Civil Service), le décalage est moindre, et selon un des premiers responsables, M.Yves La-bonté, on commence à noter des améliorations.Ainsi, dans la catégorie des salaires de $15,000 à $19,000 par année, les J) Statistiques fédérales, La Preste Canadienne, VIII-30-67.6) Statistiques fédérales, La Presse XII-9-66.7) Director of Directors, 1966, publié par Financial Post, cf La Presse IX-3-68.S) Pierre O'Ncil, Le Devoir, X-30-68.65 fonctionnaires bilingues représentaient 7% de ceux embauchés en 1965, 25% en-1966 et 37% en 1967.Dans la catégorie des $10,000 à $15,000 par année, 47% étaient bilingues en 1965.Si les progrès paraissent lents, d'expliquer M.Labonté, ce n'est absolument pas parce que les Anglophones ont fait du fonctionnarisme leur chassc-gardée, mais bien plutôt parce que les Francophones ne veulent pas venir vivre à Ottawa.(0* On a signalé d'autres améliorations depuis 1966.Ainsi, on pouvait signaler récemment l'arrivée en force à Ottawa de grands fonctionnaires francophones comme Jean-Réal Cardin, à la Commission des relations de travail et des relations publiques ; André Raynauld, conseiller du ministre des Finances ; Gilles Bergeron, à la Commission du centenaire ; Marc Lalondc, conseiller politique du premier ministre ; Roger Pcrreault, président de l'Office des grains et provende ; Jean Bcctz, au Conseil pri~ Enfin, notons la nouvelle politique à long terme que le ministre des Affaires extérieures, M.Mitchell Sharp, a brossé devant un groupe de journalistes quelques mois après les élections générales de 1968.Il a dit qu'à compter de 1970, il faudra être bilingue (ou accepter de le devenir) pour obtenir un poste gouvernemental, et il faudra remplir les mêmes conditions, vers 1975, pour y décrocher une promotion.( 11 * Situation du français dans le reste du pays On a souvent fait remarquer que, plus les groupes francophones vivent loin du milieu québécois, plus s'accroît le pourcentage de ceux d'entre eux qui cessent de parler leur langue maternelle.Il semble plus juste de dire que plus les communautés sont faibles et dispersées, plus s'accentue l'abandon de la langue maternelle.Voici comment s'établit la courbe des pertes : Au Québec, 98.6% des Francophones parlent leur langue dans leurs rapports de tous les jours.Dans les autres provinces, les chiffres les plus récents indiquent que ce pourcentage est de 9) Paul Dunn, Canadian Press, IX-23-68.10) Pierre O'Neil, U Presse IV-22-67.11) Mitchell Sharp, Presse Canadienne VIII-26-68.66 90.9% au Nouveau-Brunswick ; 76% au Manitoba ; 64.9% en Saskatchewan ; 63.8% en Ontario (où vivent 650,000 personnes d'origine canadienne-française) ; $6.9% en Alberta ; 53.6% dans i'Ile-du-Prince-Edouard ; 50.7% en Nouvelle-Ecosse ; 41.2% en Colombie-Britannique et 21.8% à Terre-Neuve.En Alberta, on dénombre quelque 55,000 Francophones.Or, s'il faut en croire le témoignage d'une trentaine d'étudiants alber-tains, de passage à Montréal au moment de l'Exposition universelle, on dénombre, aujourd'hui, presque autant de personnes portant des noms bien français mais qui ne parlent plus la langue.(12) Dans les Maritimes où une bonne proportion des Canadiens français et des Acadiens continuent de parler français, il semble que seule la langue parlée parvient à survivre, l'anglais se révélant d'emblée la langue des affaires courantes et de l'information.Ainsi, le journal YEvangclinc, à Moncton, n'a toujours qu'un peu plus de 10,000 de tirage pour une population d'origine francophone de près de 370,000 âmes dans les quatre provinces de l'Atlantique.(13) La prédominance toute puissante de l'anglais en Amérique du Nord rend moroses les nationalistes canadiens-français, lesquels raisonnent comme si l'Angleterre l'avait traîtreusement usurpée à la France.La vérité est autre.La France a joui, durant plus d'un siècle d'une prédominance incontestée sur la majeure partie du continent nord-américain.Elle a pris possession officiellement de vastes territoires, mais elle n'a jamais réussi à fournir, en même temps, une immigration susceptible d'affirmer sa présence physique.En 1760, la France n'eut l'impression de perdre, en Amérique du Nord, que 65,000 colons — des gens qui d'ailleurs lui apportaient plus d'embêtements que de profits.Or, qu'est-ce que 65,000 colons mal organisés politiquement et ne disposant que de quelques garnisons prêtées par Versailles face aux 3,500,000 colonists (Américains anglophones) qui se sont rebellés contre l'Angleterre en 1776 ?Les nationalistes québécois semblent l'ignorer : ce n'est pas l'Angleterre, mais c'est cette masse humaine bien organisée, et forte 12) Le Devoir VII-23-68.13) Le Devoir VIII-21 -67.67 du nouvel esprit révolutionnaire qui balayait l'Occident à ce moment-là, qui a créé l'unité linguistique du continent, et assuré la suprématie des White Anglo-Saxon Protestants, non seulement en Amérique du Nord, mais maintenant dans le monde entier.Au Canada, la bataille des Plaines d'Abraham et, surtout, la révolution américaine ont eu pour effet de paralyser à jamais une immigration francophone qui s'était d'ailleurs toujours révélée parcimonieuse.Les Canadiens français doivent, depuis toujours, se contenter du simple accroissement naturel de leur population.Par voie de conséquence, leur petit nombre sur ce continent réduit leur pouvoir assimilateur, et les faibles excédents de population francophone dans le monde réduit à presque rien les possibilités d'accroissement par l'immigration.Par contre, la Réforme protestante, l'esprit révolutionnaire qui en résulta, ainsi que les guerres et les disettes ont constamment favorisé l'exode de populations anglophones, germaniques ou hollandaises, vers l'Amérique, cette terre qui, selon l'expression heureuse d'un professeur, parut très tôt comme devant devenir « le creuset des maturations futures de l'humanité ».,14) Les caprices mystérieux de l'histoire ont voulu que le Québec jouisse, avec le reste du Canada, du redoutable privilège de tremper directement dans ce puissant creuset, attendu que les deux pays, le Canada et les Etats-Unis, ont la plus longue frontière commune, parlent en majorité la même langue, et partagent une culture qui offre plusieurs points de similitude.En effet, les Nord-Américains pratiquent les mêmes sports, ont les mêmes goûts, lisent les mêmes livres et revues, vont voir les mêmes films.Rien d'étonnant à ce que la frontière soit complètement ouverte.Au niveau universitaire, elle n'existe pas.Qu'on en juge plutôt : Des 12,000 Canadiens étudiant aux Etats-Unis, la moitié ne reviendrait pas au pays, s'il faut en croire Y Association canadienne des universités.115* Pour citer des chiffres plus précis, disons que 12,117 étudiants canadiens fréquentaient des institutions des Etats-Unis en 1967.14) Gérard Tougas, La Francophonie en péril, Cercle du Livre de France, Montréal 1967.1J) U Presse, IV-18-68.68 Ce n'était là que 12.08% du total de 100,262 étudiants étrangers aux Etats-Unis cette année-Ià.(lc* En sept ans, les Etats-Unis ont attiré 8,515 ingénieurs et scientifiques du Canada.Le nombre total des gens de ces professions attirés aux Etats-Unis entre 1956 et 1963 fut de 34,572. Ces chiffres n'ont rien pour étonner.Claude Julien vient encore de nous rappeler que les Etats-Unis, dont la population ne représente que 6% de la population mondiale, utilisent tantôt le quart, tantôt le tiers et parfois même la moitié des richesses naturelles produites afin de satisfaire leurs besoins de vie moderne.*18* Ce qui est vrai pour les richesses naturelles, Test également pour les cerveaux.Prenons l'exemple des écoles américaines de médecine : Elles ne fournissent encore que 8,000 médecins par années, alors qu'avec l'expansion de la sécurité sociale et du medicare, le pays aurait besoin de 12,000 nouveaux médecins par année.*19* Ceci explique pourquoi les étudiants des pays sous-dévcloppés qui étudient aux Etats-Unis — ont du mal à résister à la tentation de ne pas rentrer chez eux pour profiter, eux aussi, des fruits fascinants de « la civilisation de l'abondance ».Inutile de dire que les étudiants francophones ainsi absorbés par les Etats-Unis doivent accepter l'anglais comme langue de travail.Il en est de même de ceux qui accèdent aux postes de commandes ici même au Canada.Ces Francophones ne renoncent pas nécessairement à leur langue, mais ils ne pourraient pas espérer monter bien haut s'ils ne parlaient pas l'anglais.Aussi, se font-ils une raison.Ils parlent l'anglais le mieux possible, et ils le font sans aucune honte car, contrairement à certains nationalistes, ils savent que si l'anglais domine, ce n'est ni parce que les Anglophones sont arrogants et égocentriques, ni parce qu'eux-mêmes seraient des imbéciles ou des esclaves, mais bien parce que les Francophones, n'ayant pas pu devenir majoritaires à temps, sont désormais des marginaux sur ce continent économiquement intégré.16) La Presse, VIII-30-67.17) La Presse, IX-J-67.18) Claude Julien, L'Empire américain, Grasset, Paris 1968.19) Alain Murcicr, Le Devoir, IX-13-67.69 Les Francophones qui participent, avec des Anglophones, au fonctionnement de la vie politique et économique du Québec n'ont pas Reu de se sentir diminués du fait qu'ils parlent anglais à leur travail.Ils se plient, tout simplement aux exigences de la réalité.L'anglais est la langue de l'Amérique du Nord.La Constitution canadienne ne peut rien contre ce fait qui crève les yeux.La langue française demeure certes une grande langue de culture, mais son utilité est à peu près nulle au niveau des affaires au Canada et aux Etats-Unis.Ce phénomène inspire des propos amers aux nationalistes canadiens-français, mais Pénormité même de ce phénomène devra finir par modifier leur optique.Voici ce quç disait M.Jean-Noël Tremblay, ministre des Affaires culturelles du Québec, à un colloque sur le vocabulaire technique en 1966 : « Je le répète à la suite des linguistes les plus dignes de foi : < l'inutilité d'une langue et son manque de prestige mène à l'abâ-« tardivement du lexique et de la syntaxe, puis finalement à « l'abandon progressif.Un peuple ne parle pas une langue par « patriotisme.» (-°* Le ministre exagère sans doute un peu.Si le français se révèle peu utile à ceux qui travaillent dans les.grandes administrations, il conserve tout de même ses droits à la maison où la femme en général ne parle que très peu ou pas du tout l'anglais et élève par conséquent les enfants en français.Il faut se garder de tomber dans deux exagérations, soit 1) exiger que le français devienne langue de travail unique pour tous, sinon 2) décréter qu'il faut cesser de le parler et s'assimiler au plus tôt à la majorité linguistique.Le bon sens est évidemment au milieu.La prédominance de la langue anglaise Le prestige du français demeure grand dans le monde, et des Canadiens continueront, encore longtemps, à le parler au Canada.Il faut toutefois se garder d'une grandiloquence trop facile.Le 31 mars 1968, le premier ministre Daniel Johnson prenait la parole devant la colonie du Moyen-Orient de Montréal et déclarait : 20) Jean-Noël Tremblay, La Presse, Xl-i-66.70 « La langue française est la langue officielle d'une trentaine < de nations réparties sur tous les continents du globe.C'est la < langue de 170 millions d'hommes de toute race et de toute < couleur, langue dont le prestige ne cesse de croître dans les « organismes internationaux, dans les sociétés savantes, dans < les pays du Marché commun, et même en Grande-Bretagne « et aux Etats-Unis et, devrais-jc ajouter, dans les autres provinces (du Canada).»*21* Visiblement, M.Johnson avait cédé à l'enthousiasme à cette occasion.Certes, le prestige du français dans le monde reste grand, mais rien n'indique, comme il le suppose, qu'il soit à la hausse.Au contraire, au Québec, comme partout ailleurs dans le monde, on assiste à un déclin marqué du français.Un journaliste montréalais a noté, avec justesse, que < l'utilisation du français dans les affaires et le commerce au « Québec occupera une plus grande place actuellement que < dans le passé.Toutefois, l'utilisation de l'anglais va continuer < à avoir des proportions supérieures à l'utilisation du français < dans le reste du Canada.La prédominance de l'anglais est en « fait voulue par la réalité économique en Amérique du Nord — « un fait qu'aucune décision politique ne saurait ignorer ou « changer.»(1!li* Un autre journaliste anglophone écrit sans ambages : « La langue de travail de l'industrie, des affaires et du commer-« ce en Amérique du Nord est l'anglais, et il en sera ainsi pour « toujours (.) J'avoue ne pas entrevoir le moyen de rendre le < Canada aussi bilingue que l'est déjà le Canada français.Les « gens n'apprennent pas une autre langue pour satisfaire des « abstractions, mais par nécessité.» Ainsi donc, aux yeux des séparatistes, la Confédération a surtout servi à empêcher les Canadiens français de vivre et de s'épanouir.En conséquence, il faut, non seulement s'en débarrasser, mais en sortir à tout jamais.J'aimerais citer d'autres témoignages, mais ils proviennent de personnes qui ne jouissent d'aucune autorité politique ou intellectuelle.Il est notoire que nombre d'universitaires, ainsi que des personnalités politiques (comme, par exemple, l'ancien premier ministre Daniel Johnson), se montrent plutôt prudents dans leurs déclarations, soucieux qu'ils sont de passer pour séparatistes tout en prenant garde de ne pas se compromettre plus qu'il ne faut.En conséquence, les affirmations catégoriques contre la Confédération, et provenant de personnes jouissant véritablement d'une autorité soit intellectuelle soit politique, sont plutôt rares.Les déclarations en faveur de la Confédération sont plus nombreuses.Politiques et universitaires s'accordent généralement pour reconnaître que le pacte fédéral n'a pas été l'échec qu'on dit.C'est une formule politique qui a rendu service à un pays difficile à gouverner, mais une formule dont les Québécois n'ont peut-être pas encore tout à fait appris à se servir.« Le premier devoir des Québécois, dit Pierre Elliott Trudeau, « est d'appliquer la constitution et d'exercer les droits qu'elle «leur accorde depuis fort longtemps.»(10) Tout en constatant « le vieillissement extérieur » d'un texte qui « baigne dans un climat de colonialisme et d'impérialisme », Richard Ares est d'avis que « la constitution de 1867 n'a, en général, pas trop mal servi le peuple canadien et mérite, en conséquence, 9) Jean-Marc Léger, Le Devoir, X-23-67.10) Pierre Elliott Trudeau, cité in The Globe & Mail, X-6-67.120 une note favorable ».Il ajoute que, « même du point de vue canadien-français, la constitution de 1867 comporte de bons points à son actif ».Elle « a offert aux Canadiens français du Québec d'amples possibilités de se bâtir une patrie à leur image ».(11) L'historien iMichcl Brunet tient des propos analogues et affirme qu'« il est indéniable que la création de l'Etat provincial du Québec, en 1867, a considérablement amélioré le sort de la collectivité ».(1L,) Qui peut prétendre, demandc-t-il, que les principaux objectifs poursuivis en 1867 n'ont pas été atteints ?« Il faut être aveugle pour le nier » (.) Et il enchaîne : « Ceux qui ont parlé de cent ans d'injustice manifestent une « ignorance profonde de l'histoire véritable de la collectivité «qu'ils prétendent vouloir servir.»(13) Plus explicite encore que Brunet, Claude Ryan écrit : « Il faut convenir que le fédéralisme nous a donné, au Québec, « l'usage plénicr de ces libertés fondamentales qui sont la pierre « d'assise de toute démocratie véritable.Liberté de parole, liberté « de déplacement, liberté de croyance, liberté de réunion : « quel pays au monde peut se vanter de posséder, à cet égard, « plus de réalisations positives, que le Canada ?»> Ces témoignages, bien sûr, n'impressionnent pas les séparatistes, lesquels ont tendance à traiter de colonisés et de traîtres ceux de leurs compatriotes qui ne pensent pas comme eux .et le général de Gaulle.Ils sont pourtant nombreux, comme sont nombreux les étrangers éminents et désintéressés qui ne croient pas que l'isolement et le séparatisme soient des formules d'avenir.Après la fameuse visite du général de Gaulle à Montréal, le directeur du journal parisien Le Monde, Hubert Beuvc-Méry, commentait, en un article de rédaction, le voyage en question : 11) Richard Arcs, Le Devoir, VI-30-67.12) Michel Brunet, La Preste, VI-30-62.13) id La Prette, VIII-5-67.14) Claude Ryan, Le Devoir, IX-23-67.M) Id.Le Devoir, VI-30-67.121 « Scion toute apparence et toute logique, écrivit-il, le fond des < choses est ici qu'en se séparant, les Canadiens français et les « Canadiens anglais feraient la part plus belle que jamais au « colossal » voisin et que leur union, si hasardée qu'elle soit, « paraît la meilleure chance à tous pour que ce greffon curo-« péen conserve son originalité dans le cadre américain auquel « il est habitué et auquel il tient, et pour jouer dans le monde « un rôle qu'il est seul à pouvoir tenir.Incidemment, ce rôle a été bien décrit par Claude Julien lorsqu'il a démontré qu'en dehors de l'Europe, le Canada est la seule puissance de l'Ouest en mesure de maintenir l'équilibre délicat entre Washington et les nations d'Europe occidentale.'1T) Voici maintenant le témoignage d'un autre étranger, Lord Wilbcrforce, membre du Conseil privé et juge de la Cour d'appel de Grande-Bretagne.Devant la 49e assemblée annuelle du Barreau canadien tenue à Québec, Lord Wilbcrforce a déclaré : « Permettez à un observateur ami de vous supplier de ne pas « sous-estimer l'étendue de vos propres réalisations grâce à des « méthodes éprouvées dans la poursuite du progrès, et de ne « pas vous départir d'une façon trop radicale de ce qui vous « a si bien servis.La constitution, au fond, est un écrit des « plus importants.Il ne concerne pas uniquement les droits « particuliers, mais également la façon dont un peuple vit.« Si l'on modifie l'un, il faut modifier l'autre.Et, comme je ne « crois pas que la façon de vivre des Canadiens soit vraiment « mauvaise, le problème est donc celui de conserver et d'amélio-« rcr progressivement ce qui est.»»1S' Je crois qu'il y a de plus en plus de Canadiens français en mesure de s'associer aux craintes de l'historien canadien Crcighton, lequel considère que : « Le partage du Canada en deux parties égales, l'anglaise et « la française, préparerait un avenir incertain et hasardeux « pour les deux.Mais ce partage créerait un danger beaucoup « plus grand pour la petite (la française) que pour la grande « des deux parties.»(10> 16) Hubert Bcuvc-Méry, Le Monde, VII-27-67.17) Claude Julien, Le Canada: dernière chance Je l'Europe, Ed.Bernard Grasset, Paris 1965.18) Lord Wilbcrforce, U Presse, IX-9-67.19) Donald Creighton, SaturJay Night, septembre 1966.122 Mais les séparatistes ont également tendance à ne pas se préoccuper de ce qui adviendra du Québec et du reste du Canada après la séparation.Ils semblent se préoccuper beaucoup plus des apparats de l'indépendance que des conséquences.Au fond, ce qu'ils veulent, c'est beaucoup plus se débarrasser des Anglophones que de promouvoir l'avancement de leurs compatriotes.Ils ne cherchent qu'une « révolution » politique qui flatte leur amour propre dans l'immédiat, mais ne voient pas, qu'à long terme, le Québec se trouvera exclu de toute participation à une politique d'ensemble.En effet, comme le note Eugene Forsey, si le Québec continue à vouloir se séparer du reste du Canada en vertu du principe du opting out, il ne pourra plus avoir son mot à dire sur quantité de mesures concernant le bien-être et la prospérité générale.Il deviendra vraiment une république de bananes, une curiosité touristique.Actuellement, le Québec bénéficie du principe de solidarité économique qui prévaut dans toute décision au niveau fédéral.Sa seule présence au sein de la Confédération (et à titre de membre fondateur par-dessus le marché) empêche les autres provinces — voire même le fédéral — de prendre des initiatives ou de recourir à des méthodes qui pourraient lui être préjudiciables, tant sur le plan économique que politique.S'il se séparait du reste du pays, ce principe de solidarité ne jouerait forcément plus, car on ne peut, d'une part, repousser les contraintes du fédéralisme, tout en continuant, d'autre part, à en revendiquer les avantages.Plutôt que de se laisser séduire par les théories de la séparation politique, le Québec ne ferait-il pas mieux de continuer à entretenir son penchant traditionnel à la participation ?C'est ce que lui conseille le professeur Frank H.Underbill.« Les Canadiens français, dit le professeur, ont été un groupe « minoritaire au Canada.La preuve de leur prévoyance politique « est qu'ils se sont rendus compte, dès le départ, que le meil-« leur moyen de protéger leurs intérêts en tant que minorité « fut de maintenir la solidarité de leur groupe en s'assurant « une participation à l'Etat plutôt que de demeurer dans l'oppo-« sition.»(-0) Il est certain, comme le note encore le professeur Underbill, que l'instinct de participation des Canadiens français aux affaires 20) Frank H.Underbill, The Montreal Star, III-7-6), 123 importances du pays s'inscrit dans la ligne de la tradition historique.Qu'il suffise de citer, en exemple, la collaboration de Lafon-taine et de Baldwin, de Cartier et de Macdonald, de Lapointe et de Mackenzie King.Que dire maintenant de la participation formidable des Canadiens français aux affaires fédérales dans le gouvernement Trudeau ?Elle est telle que c'est au tour des Anglophones de craindre que les Francophones ne soient en train de noyauter le fédéral à des fins particulières ! Les nationalistes se méfient de la participation ; ils la croient synonyme de soumission aveugle à toutes les anciennes structures.Des réformes constitutionnelles s'imposent, c'est l'évidence même.Alors qu'il était ministre fédéral, M.Maurice Sauvé avait affirmé : «L'unanimité de 1867 ne règne plus.Elle était basée sur un « autre monde, celui d'une époque où le Canada dépendait « pour une large mesure de la Grande-Bretagne, et où la Grande-« Bretagne était la puissance la plus forte du monde.»(21) Un député torontois exprime à peu près la même opinion quand il constate : « Il serait, à la vérité, fort étrange qu'un document conçu « pour répondre aux exigences des colonies d'un siècle passé « puisse, sans retouche, convenir à une nation industrielle mo-« derne évoluant dans un contexte tout différent.»,21î) A peu près tous les journaux prennent parti en faveur d'une refonte de la constitution, ou du moins font campagne pour que les Canadiens acceptent au moins l'idée de changement en ce qui concerne un document devenu « un anachronisme dans sa rédaction actuelle » (The Montreal Gazette, dixit).Même le Times de Londres invite les Canadiens à modifier leur constitution, leur suggérant même d'y aller sans ménagement.« La Couronne au Canada, écrit le journal, comme le drapeau, « est une question dont les Canadiens seuls ont à décider.»(23) 21) Maurice Sauvé, Le Devoir, VIII-13-65.22) Andres Drewin, député de Toronto-Greenwood, Le Devoir, VI-30-67.23) U Devoir, VII-4-67.124 Pour peu et le Times aurait pu reprendre les paroles du journaliste Paul Sauriol qui suggère de conserver l'essentiel du système britannique, tout en rejetant la monarchie.*24* Qu'attendre de la Constitution?Voilà donc lâchés les grands mots de Couronne et de monarchie .Autant il y a de Canadiens français désireux de reléguer aux oubliettes les symboles de la royauté britannique, autant il y a de Canadiens anglais qui tiennent à les conserver.Drame cornélien d'une collectivité aux prises avec les rancoeurs que provoque sa fidélité aux cultures d'origine.Amour déréglé des Canadiens anglais pour l'Angleterre.Amour déréglé des Canadiens français pour la France.Ces amours déréglées gâtent la fidélité que les deux devraient jurer au Canada.En somme, le gros problème réside dans le fait qu'Anglophones et Francophones ont toujours eu du mal à accepter la francité et la britannicité dont parlait Ballantyne.(25) Les Orangistes extrémistes d'Ontario n'ont reculé devant aucun excès de parole pour insulter la langue et l'esprit français : ces deux véhicules, selon eux, du papisme au Canada.Les forts en gueule de la secte d'Orange ont constamment appelé des malédictions sur la tete des Canadiens français.A la fin du siècle dernier, ils sont allés jusqu'à faire pendre Louis Riel en qui ils ont vu le bouc émissaire de tout ce qu'ils abhorraient.Les Orangistes extrémistes ne font plus guère parler d'eux de nos jours.Les séparatistes québécois ont pris la relève, et à leur tour, ne reculent devant aucun excès de parole contre les « Anglais », ces « maudits » qui, selon eux, sont cause de tous nos maux.Tous les jours, les journaux font écho à des paroles blessantes proférées contre les Anglophones, à qui on impute la responsabilité de tout ce qui arrive de désagréable aux Francophones.Les Orangistes se sont conduits comme des imbéciles durant des années ; les séparatistes en font autant aujourd'hui quand ils 24) Paul Sauriol, Le Devoir, VIII-9-67.25) Murray Ballantyne, The Montreal Gazette, VIII-10-67.125 manifestent et font exploser des bombes à tort et à travers.Qu'est-ce qui a bien pu donner naissance à ces deux extrémismes au Canada ?Je ne vois qu'une réponse, une seule : le patriotisme exacerbé que j'appelle le nationalisme.Quand les Anglophones du Canada réglaient leurs paroles et leur conduite en fonction des recommandations du Rapport Durham, ils blessaient l'amour propre des élites canadiennes-françaises, et faisaient grand tort aux valeurs qu'ils défendaient.Le Times de Londres écrit : « Beaucoup de Canadiens de langue anglaise n'ont qu'eux-mêmes « à blâmer pour avoir fait de la Couronne un symbole de leur « prédominance au lieu de l'élever au-dessus des rivalités com-« munautaircs.»(2fl) Heureusement, les Canadiens anglais ont considérablement mis la pédale douce à leurs ardeurs nationalistes.En tout cas, ils font désormais plus attention à ce qu'ils écrivent et à ce qu'ils disent en public.Quand les Orangistes s'abandonnaient à des excès de paroles, les Canadiens français restaient tranquilles et savaient faire la part du feu et du fanatisme.Les Orangistes se sont tus, et voici que les extrémistes francophones se mettent à leur tour à commettre des excès et ce sont maintenant les Anglophones qui doivent s'efforcer de faire la part des choses.Tant que des courants extrémistes continueront d'empoisonner l'atmosphère, il sera difficile de ramener la paix dans « la famille canadienne ».Pour vivre en harmonie dans une confédération, il faut commencer par maîtriser ses humeurs et ses paroles.Il est puérile de s'insulter constamment les uns les autres.Il faut surmonter ses instincts primaires et se comporter en civilisés.Un des problèmes fondamentaux semble donc être la refonte de la constitution.C'est du moins ce qu'on peut déduire des nombreuses discussions auxquelles a donné lieu la célébration du centenaire de la Confédération, ainsi que les travaux de la Commission B-B.Mais voilà : il y a une difficulté.Les deux groupes fondateurs ont chacun leur conception du pacte fédératif.26) Le Devoir, VII-4-67.126 Les Canadiens français veulent que la Constitution astreigne le plus possible le citoyen à des obligations précises.Les Canadiens anglais, au contraire, veulent que la Constitution impose le moins de contraintes possibles.Le Francophone appelle l'initiative du gouvernement.L'Anglophone la redoute.Le Francophone veut que le gouvernement agisse ; l'Anglophone veut qu'il s'immisce dans le moins de choses possible.Ces deux manières de voir conditionnent forcément l'attitude des deux groupes fondateurs face au problème de la refonte de la constitution.Les Canadiens français veulent que le pacte fédératif soit à base de considérations ethniques et culturelles.Ils veulent un texte précis et tranchant ; ils veulent une loi qui engage et lie tous les citoyens, les enjoignant à respecter ou à rejeter telles valeurs culturelles ou tels symboles.S'il était permis de grossir un peu le sens de l'attitude des Canadiens français face à la refonte du pacte fédératif, on pourrait dire que, d'une part, ils veulent que le futur pacte abolisse les symboles que révère la britannicité, mais que d'autre part, il épargne ceux auxquels tient la francité.Les Canadiens anglais, au contraire, se méfient, d'instinct, d'une constitution qui viserait à régenter la vie culturelle de la population.Conformément à leur génie, ils rêvent d'un pacte qui n'ait rien de contraignant, surtout de ce côté-là.Contrairement aux Francophones, ils veulent une loi qui laisse le plus de latitude possible, une loi qui ne servirait en somme qu'à fixer, d'une façon très large, les normes des relations politiques, économiques, financières, et à l'occasion culturelles, entre les diverses régions canadiennes.Pour un Canadien anglais, la constitution n'a pas pour fonction de régler les rapports culturels mais de faciliter les rapports économiques, et surtout, d'assurer la plus grande liberté d'action à l'initiative privée.En somme, les Canadiens anglais veulent une constitution « terre à terre » et qui laisse faire, tandis que les Canadiens français veulent une constitution « idéaliste » et qui oblige.Deux génies, deux attitudes.Mais ce n'est pas tout.Par opposition aux « Anglais », certains éléments canadiens-français sont tentés de préférer le système politique américain au système britannique.Ceux qui raisonnent 127 de la sorte se trouvent à prôner l'abolition pure et simple du système actuel.Leur attitude s'apparente à celle des séparatistes.Ils rejettent la Couronne : un symbole qu'ils abhorrent, attendu qu'ils ignorent quel rôle elle joue véritablement dans le système.Murray Ballantyne a fait des distinctions intéressantes à ce sujet : « On dit que l'AANB est notre constitution.C'est faux.L'AA « NB ne fait que définir et séparer les pouvoirs des provinces « et du fédéral.Nous établissons une distinction entre le chef « de l'Etat et le pouvoir exécutif.La Couronne nous rappelle « que le pouvoir politique est une responsabilité confiée en « dépôt (in trust), et que les citoyens sont liés par la loi.« Hitler a prétendu que les majorités peuvent agir comme «bon leur semble.Elles ne peuvent pas (.) En effet, dans les institutions britanniques, la Couronne protège les citoyens des abus des représentants de la majorité.Il n'y a pas de décisions absolues en régime britannique, alors qu'il y en a aux Etats-Unis.Et Ballantyne d'ajouter : « Les pouvoirs du président des Etats-Unis ressemblent à ceux «que détenait George III (à l'époque de la Conquête).Ainsi, « notre système ressemble à une présidence hériditairc, alors que « celui des Etats-Unis s'apparente à une monarchie élue.»(-7) En d'autres termes, le Canada dispose de deux types d'autorité, alors que les Etats-Unis n'en disposent que d'un seul.Le chef de l'Etat au Canada (i.e.: le Gouverneur général) n'est pas élu.Il représente Y autorité héréditaire (la Couronne) et il protège le peuple des abus de Y autorité élue (i.e.: le premier ministre et son cabinet).Par contre, aux Etats-Unis, le chef de l'Etat (le président) est élu directement par le peuple et assume l'autorité suprême, y compris le commandement des armées.Qu'une pareille autorité devienne abusive, et rien ne peut atténuer les ravages qu'elle peut faire.La Couronne n'a aucun pouvoir direct, et c'est ce qui fait sa force.Elle ne s'immisce jamais dans les affaires de l'Etat, abandonnant cette fonction matérielle à ses conseillers (ministres, députés, juges).Son autorité n'a rien d'actif ; elle est morale et elle lui 27) Murray Ballantyne, The Montreal Gazette, VIII-10-67.128 vient de la tradition.Au Canada, cette autorité héréditaire protège les citoyens des abus de pouvoir que pourrait commettre l'autorité transitoire.(Incidemment, on a vu la Couronne intervenir à quelques reprises pour protéger les droits des Canadiens français contre les empiétements de la majorité anglophone du Canada.) Les nationalistes disent que les Canadiens anglais tiennent exagérément aux symboles de la monarchie britannique.C'est sans doute vrai, mais il faut ajouter à la décharge des Canadiens anglais qu'en ce qui concerne le symbole de la Couronne, c'est plus en considération d'avantages démocratiques que par attachement sentimental qu'ils y tiennent, et ils ne comprennent pas en quoi ce symbole multi-ccntenaire et vénérable peut porter ombrage aux autres Canadiens.Terre à terre dans le bon sens du terme, les élites canadiennes-anglaises n'exigent de la Constitution que ce qu'elle peut donner.Au tout début, ces élites n'ont vu dans l'appareil fédéral qu'un instrument politique qui, tout en consolidant les intérêts économiques, hâterait la construction des chemins de fer.Jean-Charles Bonenfant le note avec à-propos : « Le besoin de développer le système ferroviaire des colonies « britanniques en Amérique du Nord, en même temps que le « désir d'aider les financiers anglais qui en étaient les crean-« ciers semblent être les grands facteurs qui ont hâté l'avè-« nement de la Confédération.»*-8* Plus tard, les motivations ont changé.Les élites canadiennes-anglaises virent que l'appareil fédéral, en plus de stimuler la coopération nécessaire à l'aménagement du territoire, pouvait également amener tous les niveaux de gouvernement à coordonner leur politique de manière à éviter aux citoyens un gaspillage de fonds publics causé par un dédoublement administratif inutile.Préoccupés constamment de la défense de valeurs culturelles (religion et langue), les Canadiens français n'ont jamais admis cette façon de voir des Anglophones.Voilà pourquoi ils ont toujours insisté pour conserver le dédoublement administratif.C'est ce qu'on appelle l'autonomie provinciale : un privilège que garantit la Constitution.28) Jean-Charles Bonenfant, Le Devoir, III-î-67.129 De nos jours, les élites canadiennes-anglaises invoquent des motifs plus nobles de conserver le pacte fédératif.En effet, selon l'historien torontois Ramsay Cook, les Canadiens anglais veulent maintenant préserver la Confédération parce qu'ils voient en elle l'instrument permettant à tous les Canadiens d'exister comme peuple indépendant des Etats-Unis.Aux yeux des élites canadiennes-anglaises, la Confédération a bâti le Canada et continue à le bâtir.Après les chemins de fer, elle a suscité la mise en oeuvre de vastes réseaux routiers, le développement de la culture du blé dans l'Ouest, la Voie maritime du Saint-Laurent, la construction d'un vaste réseau de radio-télédiffusion, l'institution d'organismes tels YOffice national du film, Air Canada, le Conseil des arts, sans oublier les services de recherches (énergie atomique, télécommunications par satellite, pêches, etc.) Tout en accomplissant de grandes choses, la Confédération a aidé le Canada à sortir du giron de la Grande-Bretagne, et c'est encore à cause de la mise en place d'appareils fédéraux comme Radio-Canada que les Canadiens commencent à vouloir se donner une identité propre.En somme, la Confédération commence à engendrer, non des Anglais ou des Français, mais des Canadiens.Elle suscite ferveur et enthousiasme dans toutes les provinces, sauf au Québec — apparemment du moins.Un historien d'Ontario s'en irrite : « Les Canadiens français, écrit-il, ne semblent préoccupés que « par la reconnaissance de la dualité culturelle au Canada.Peu « leur importe que la Confédération canadienne leur ait procuré « un bon gouvernement et la croissance économique ; peu leur « importe que le Canada soit uni à l'intérieur et respecté à « l'étranger.Tout ce qui compte vraiment pour eux est de « savoir si la Confédération a satisfait aux besoins culturels des « Canadiens français et si elle a comblé les aspirations cultu-« relies canadiennes-françaises.»(-°) L'exaspération de l'historien est compréhensible.Car enfin, ne dirait-on pas, à les voir réagir, que les Canadiens français ne se nourrissent que de religion, de beau langage et de culture ?Il est dommage que les Canadiens français ne puissent se voir de temps à autres avec un oeil étranger : ils constateraient à quel 29) Donald Crcighton, Saturday Night, septembre 1966.130 point leurs réactions en tant que collectivité sont presque toujours empreintes d'exclusivisme et d'égoïsme.Ils n'ont d'égards pour personne, mais insistent pour que tous aient des égards pour eux.Si les Canadiens français sont menacés de perdre leur langue et leur culture, ils ont merveilleusement bien conservé l'égocentrisme français.Il ne s'en rend peut-être pas compte, mais le Québec ne fait rien d'autre que lancer des ultimatums et dicter ses conditions depuis dix ans.Conscient de la faculté qu'il a de pouvoir provoquer la désintégration de la Confédération, il s'amuse à défendre (parfois à coups de bombes) des valeurs auxquelles il ne croit plus.Il a fait chambre à part, durant près d'un siècle, pour protéger une foi qui n'en était plus une.Aujourd'hui, il menace de tout casser pour imposer une langue qui n'en est plus une (une langue qu'il est le premier à ignorer et à défigurer).Le Canada n'est pas le pays des seuls Anglophones.C'est le pays de tous les Canadiens.Il est riche et plein de promesses.Dix gouvernements régionaux en partagent l'administration.On voit mal comment, autrement que par une fédération, on réussira à exprimer la personnalité politique de ce pays-là.Certains nationalistes canadiens-français tentent de faire croire que le fédéralisme est une formule dépassée.Ces gens-là n'ont raison qu'aux yeux des ignorants, car c'est le fédéralisme qui a fait la puissance américaine ; c'est le fédéralisme qui a fait la puissance soviétique.Que serait le Québec ?Que serait l'Ontario ou la Colombie-Britannique sans la Confédération ?Des régions excentriques, des pseudo-Etats qu'on ne pourrait distinguer parmi les autres Etats américains.Fédérés, les dix Etats canadiens forment un pays de vingt millions d'habitants parfaitement distincts, et désormais trop gros pour être absorbé par les Etats-Unis, ce qui ne serait pas le cas de provinces isolées.Le géant américain les absorberait discrètement, et les unes après les autres.Certes, le fédéralisme n'est pas un système politique facile.Seuls les pays politiquement évolués en reconnaissent les mérites et réussissent à s'y adapter.Il est en effet significatif de constater à quel point tant de petites républiques sous-développécs (et farouchement nationalistes) d'Amérique latine et d'Afrique se révèlent incapables de se fédérer en un vaste ensemble, et ce, malgré les 131 impératifs économiques et techniques qui les y poussent.Serait-ce que les nationalistes québécois sont des sous-politisés, eux qui tentent de faire la preuve que le fédéralisme est une formule dépassée, et ce, au nom justement de l'autodétermination qui fait que les petites républiques d'Afrique et d'Amérique latine peuvent vivre désormais libres.mais sous-dévcloppécs.C'est le séparatisme et l'isolationisme qui sont des formules dépassées.Compte tenu de l'interdépendance de plus en plus grande des économies, la tendance est de plus en plus à l'union des politiquement faibles en fédérations économiquement viables.Pierre Laporte a fort bien noté que «.l'indépendance pour les petites nations est un mythe, car « ces nations n'ont ni la technique, ni l'économie nécessaire « leur permettant de jouer un rôle quelconque dans le monde « moderne.»,30) Le fédéralisme commence à s'imposer, non seulement aux petites nations, mais même aux anciennes grandes puissances.« La fédération de l'Europe, dit Jcan-Jacqucs Scrvan-Schrcibcr, « n'est pas une utopie : elle est inévitable.Le défi américain « sera l'élément fédérateur de l'Europe.Sans lui, il nous aurait « fallu des siècles pour unir l'Europe.Maintenant, l'Amérique « nous pousse.Il n'y a pas d'alternative.»(31> Mais les nationalistes canadiens-français ne voient pas les choses du même oeil.Certains tournent résolument le dos à la formule fédéraliste.D'autres la reprennent, mais avec des pincettes, attendu qu'il leur apparaît «.de plus en plus clair (.) que c'est I'« Europe des « patries », telle que de Gaulle la baptisa, qui survivra indé-« finiment à tous les « Etats-Unis de papier » que les fédéra-« listes fiévreux échafaudaient naguère en le houspillant.»,32) Bien sûr, de Gaulle affecte de s'insurger contre le danger — très improbable d'ailleurs — de voir se renouveler en Europe le phénomène du melting pot américain.Mais de Gaulle s'est égalc- 30) Pierre Laporte, au Jeune commerce de Rimouski, La Prcssr, IV-2-68.31) Jean-Jacques Scrvan-Schrcibcr, LIFE, V-17-68.32) René Lévesque, Option Québec, op.cit.p.$8.132 ment fait l'apôtre d'une unité européenne susceptible de faire contrepoids à l'influence politique et économique des « Anglo-Saxons » — toujours eux.Cet équilibre, le Marché commun tente de le créer, et le Marché commun n'a certes rien d'un rêve de « fédéraliste fiévreux ».En somme, et par une cocasse ironie des choses, de Gaulle, au fond, se trouve à donner raison aux Canadiens, lesquels ont fait de leur pays une « mosaïque » plutôt qu'un « melting pot ».Les Canadiens ne voient pas dans la Confédération un instrument à broyer la personnalité des groupes (surtout pas celle des « groupes fondateurs »), mais plutôt un instrument administratif apte à planifier et à promouvoir l'expansion économique du pays, et par ricochet, contribuer à l'éclosion de l'identité nationale de ses habitants.L'entreprise n'est pas facile, car il faut être armé d'un sens démocratique peu commun pour vivre en régime fédéral.Il faut tenir compte des aspirations légitimes des partenaires, respecter leurs particularismes, savoir parfois renoncer à certains privilèges pour le bien commun, faire en sorte que les régions riches viennent en aide aux régions pauvres, etc.Certains nationalistes ont tendance à croire que c'est la Confédération qui complique tout, et qu'il suffira de l'abolir, ou d'en sortir, pour que tout redevienne simple.Erreur.Ramsay Cook a eu une formule heureuse : « Il est faux, dit-il, de croire que le Canada est difficile à gou-« verner parce qu'il forme une fédération.Au contraire, il s'est « constitué en une fédération parce qu'il est difficile à gouver-« ncr.»(33) Plaidoyer en faveur de plus de modération Des hâbleurs de tout acabit, des nationalistes haineux, des journalistes télécommandés par des groupes de pression et même des politiciens et des historiens opportunistes se sont évertués, ces dernières années, à rendre odieux le pacte fédéral.Il faudrait pourtant qu'on cesse d'accorder à ces gens-là une autorité qu'ils n'ont pas.Il faudrait qu'en adulte, nous commen- 33) Ramsay Cook, Canada, A Modern Study, Clark, Irwin & Co.Ltd., Toronto, Vancouver, 1964.133 cions à exiger un peu plus de rigueur et de modération de la part de ceux qui veulent se mêler de refaire le pays.Le chef conservateur, M.Robert Stanficld, a maintes fois supplié les Canadiens d'user de plus de modération quand ils parlent de leurs affaires.« Les idées arrêtées, dit-il, et les attitudes doctrinales sont pro-« bablcmcnt ce qui menace le plus la Confédération, j^34* « Je ne pense pas qu'il y ait de solution globale, définitive et « permanente à nos problèmes.»(35) Comparaissant devant les membres de la Commission Lauren-deau-Duuton, l'éminent historien canadien Arthur R.M.Lower a eu le courage d'affirmer : « Le pays ne pourra continuer d'exister si nous vivons en constant «état de guerre civile non déclarée (.) Les deux principaux « groupes ethniques du pays devront apprendre à s'accepter mu-« tucllcment tels qu'ils sont, avec leurs qualités et leurs dé-« fauts (.) La grande faiblesse de ce pays, réside dans le « fait qu'il y ait si peu de véritables Canadiens au Canada.Je serais porté à renchérir pour ajouter qu'il y a trop de nationalistes et pas assez de patriotes dans ce pays.11 y a trop de gens qui rêvent de ce qui n'existe plus, et pas assez pour comprendre et aimer ce qui existe ; trop de gens pour imaginer une patrie idéale, pas assez pour voir le pays réel.Les nationalistes canadiens-français cherchent constamment à se persuader que tout va mal et ils en imputent presque automatiquement la responsabilité soit aux « Anglais » soit à la Confédération.Il est certain que le régime fédéral n'est pas sans péché.Il est certain que des erreurs ont été commises.Mais il est absurde de tenir la Confédération responsable de tout ce qui ne tourne pas rond au Québec.Il faudrait commencer par distinguer ce qui relève du fédéral et ce qui relève du provincial.Les incompétents et les nouilles ne sont pas toujours du même côté.Il faudrait surtout commencer par se demander ce qui relève de la bonne volonté et de l'effort individuel de chacun.34) Robert Stanficld, La Pretse, 1-25-67.3 5) id.Le Devoir, VIII-19-67.36) Arthur R.M.Lower, La Preste, V-6-64.134 La Confédération n'a pas été instituée pour amener les Canadiens à s'embrasser dans la rue.Elle n'a pas la faculté de rendre les Canadiens tolérants.Autrement dit, la Confédération n'engendre pas automatiquement la bonne entente et la tolérance.Ces deux vertus sont des préalables à la Confédération.Enfin, notons que la Confédération n'a pas la faculté d'enrichir automatiquement les Canadiens du premier au dernier.Il faut l'effort individuel.Comme le rappelait Jean P.-W.Ostiguy à la Chambre Je commerce, avant de porter des accusations à droite et à gauche, il faut commencer par accepter « l'étude, l'acharnement au travail, la discipline, l'économie, le travail d'équipe, la continuité dans l'entreprise, l'imagination plus que l'éloquence et les reves ».(37) Une autre bonne idée serait de cesser d'accorder tant d'attention aux nationalistes qui « maudissent » le Canada.Un sondage effectué par Opinion Research Corporation Limited pour le compte de Radio-Canada, entre les 9 et 14 octobre 1967, établit qu'au Québec, 7% favorisent l'indépendance, 66% veulent une modification de la constitution et 25% sont en faveur du statu quo.(3S) Ces chiffres correspondent assez bien à ceux qu'avaient révélés les élections provinciales de 1966, alors que les indépendantistes récoltaient 7.6% des suffrages.Plus récemment, un sondage Gallup indiquait que seulement une personne sur dix au Québec et au Canada (11%) favorise le séparatisme.En chiffres précis, le sondage indique que 71% des Québécois (17% se disant indécis) s'opposent .à la séparation, comparé à 75% en Ontario, 83% dans l'Ouest et 76% dans tout le Canada.'39* Bien que minoritaires au sein de la collectivité, les séparatistes défraient presque tous les jours la chronique grâce aux manifestations, grâce à la violence et surtout grâce aux déclarations choc, un art dans lequel certains d'entre eux sont passés maîtres.Voici quelques échantillons.Au congrès de l'AUPELF, le ministre Jean-Noël Tremblay a fait une violente sortie parce que les universitaires étrangers participant au congrès avaient accepté une subvention de $50,000 dol- 37) Jean P.-W.Ostiguy, U Presse, IX-9-67.38) La Presse, X-25-67.39) La Presse, X-16-68.135 lars du gouvernement fédéral.L'incident créa un malaise fort désagréable et fit passer le Québec pour ce qu'il n'est pas.Comme la plupart des Rinistes, M.Tremblay considère Ottawa comme « le tombeau des Canadiens français », la capitale d'un « pays étranger ».Ce genre de craques comble d'aise les sectaires mais ne prouve pas grand chose.A la veille de l'ouverture d'Expo-67, le ministre a dit à la Ligue d'action nationale : « Dans la conjoncture politique actuelle, les fêtes du cente-« nairc de la Confédération manifestent, de la part de ceux « qui les organisent à nos frais, une ironie choquante et un défi «que les Canadiens français se doivent de relever.Le faux « climat d'unité nationale qu'on essaie de créer par le truchc-« ment des fêtes de la Confédération canadienne est la tentative « de diversion la plus évidente et la plus pernicieuse.»
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