Cité libre., 1 janvier 1992, mai
Les dîners de Cité libre Des événements à ne pas manquer On écoute Jacques Renaud, Jacques Henripin, Albert Breton, Ovide Mercredi, Esther Delisle, Charles Taylor.On rit. Aimer Anne-Marie Bourdouxhe Chaque peuple, y compris le plus petit, est une facette irremplaçable du dessein de Dieu — Alexandre Soljénitsyne Aime tous les autres peuples comme le tien propre — Vladimir Soloviev Je feuilletais un vieux numéro du Nouvel Observateur à la recherche d'une définition du «déconstructionisme» quand je suis tombée sur un article de Jacques Julliard («Le sang des rêves» n° 29 août-4 septembre 1991) dans lequel il fait le bilan de l'aventure communiste en URSS.Julliard termine son article par cette citation de Soljenitsi-ne citant Soloviev, pour conclure: « Voilà le vrai internationalisme, le seul qui survit quand s'écroule l'Internationale communiste et que les partisans de Boris Eltsine font jouer la Marseillaise sur la place Rouge.» J'y ajoute cette citation de Bob Dylan, all I want to do is baby be friends with you, leitmotiv de l'article de Stephen Schecter qui, dans De la décomposition poétique et charognes-que de l'autodétermination, se livre à une analyse de la revendication du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.Comment la droite française a-t-elle réussi à s'approprier le droit à la différence, le principe fondamental du mouvement de la gauche anticolonialiste?David Beam et Bruce Katz nous l'expliquent.Angéline Fournier quant à elle se demande ce que le gouvernement fédéral entend par sénateur francophone.La définition est importante car le rapport Beaudoin-Dob-bie prévoit que dans le nouveau Sénat: «les mesures relatives à la langue ou à la culture des collectivités francophones devraient être approuvées par la majorité des sénateuts et par la majorité des sénateurs francophones.» Le Canada une terre d'immigration ?Ce n'est pas en chantant l'hymne national que nous le découvrirons.C'est ce que Monique Nemni nous révèle dans 0 Canada en Canadian et en canayen.Qui aurait cru qu'un jour le volume du sein d'un homme et celui d'une femme seraient mis dans la balance de la justice d'une cour ontarienne, dans une cause défendant l'égalité de l'homme et de la femme.C'est ce que nous raconte Mark Bellis dans Deux seins, deux mesures.Et Louise Landry Balas nous signale dans Délation maison les effets pervers de certains programmes d'éducation sexuelle qui sont donnés dans nos écoles.Kimon Valaskakis, de l'Université de Montréal, et Albert Breton,de l'Université de Toronto, ont tous les deux beaucoup de sympathie pour les hypothèses de Jane Jacobs sur les villes en tant que sources de la richesse des nations.Mais là où ils ne suivent plus leur collègue torontoise c'est quand celle-ci privilégie les petits ensembles souverains, comme un Québec indépendant par exemple.De retour à Harare, après un voyage en Afrique du Sud où elle a assisté à la faillite de Born at the Right Time, la tournée de concert rock de Paul Simon, Heather Hill a trouvé que la nouvelle Afrique du Sud ressemblait fort à l'ancienne.Rachel Carson, ce nom vous dit quelque chose?Dans Une pionnière oubliée, Nicolas Gilbert raconte l'histoire de cette biologiste américaine qui fut la première à dénoncer les effets délétères du DDT.«Livres parus, lus, disparus; il y en a tant qui mériteraient d'être relus et tant d'auteurs méconnus.» A trente ans d'intervalle, Marie Desjardins reprend la chronique «Lire, Relire, Ne pas Lire» que Pierre Vadeboncoeur rédigeait dans le Cité libre d'antan.Dans Culture en «voix» de disparition, Danielle Miller nous présente Rita Joe, poète Mic Mac qui lui rappelle Gaston Miron.Louis Cornellier, pour sa part, a décidé d'extirper temporairement les lecteurs de Cité libre du débat constitutionnel canadien pour les inciter à lire sur ce qui se passe ailleurs dans le monde.Il inaugure la série «A suivre.» avec Chronique du Liban rebelle de Daniel Rondeau.«Si l'histoire ne se répète pas, elle radote».C'est pourquoi Paul-Christian Nolin nous recommande la lecture du Roman du linceul de René Swennen.Vous l'avez sans doute vu au Fifth Estate, le 31 mars dernier, nous avons de bonnes raisons d'espérer qu'Henriette Haddad est vivante.De retour de Beyrouth où il a accompagné l'équipe de Radio-Canada, George Tombs les énonce ici.Bonne lecture.^" Erratum: Un lapsus technique dans l'atticle Nunavut, publié dans le numéro de mars 1992, a désigné de façon erronnée du nom de Nunavut le territoire du Nouveau Québec, qui aurait dû se lire Nunavit (p.17 1ère ligne).Françoise Côté précise ici que :«Ce territoite de Nunavit est celui des quelque 5 000 Inuit qui doivent se doter éventuellement d'un gouvernement autonome avec une telation directe avec le gouvernement du Québec.Toutefois, certains leadets inuit du Nunavit ont exprimé leur intention de demeurer au sein du Canada dans l'éventualité d'une sécession du Québec.Lotsqu'il sera créé dans l'Arctique canadien, le Nunavut pout sa patt aura un lien direct avec le Canada et pourrait éventuellement constitue! une nouvelle province.» CITÉ LIBRE moi 1992 3 À qui appartient Cité libre?Dans sa livraison de février 1951, soit dans la deuxième année de son existence, Cité libre répondait à cette question de la façon suivante: «Personne ne possède la revue.Tiré à 500 exemplaires, le premier numéro nous coûtait 250 dollars.Les dix collaborateurs ont misé chacun 25 dollars et sont rentrés dans leurs fonds en distribuant chacun cinquante exemplaires à 50 cents pièce.Les administrateurs de carrière souriront; nous sourions aussi.» En janvier 1960, pour marquer son dixième anniversaire, Cité libre s'est réorganisée.Devenue mensuelle, elle s'est constituée en coopérative d'édition en bonne et due forme qui compte aujourd'hui une centaine de membres.Et les portes ne sont pas fermées.Les membres de la Coopérative d'information Cité libre sont donc les propriétaires de la revue.Réunis en assemblée générale annuelle, ils élisent un conseil d'administration qui, à son tour, choisit le directeur de la revue.Cité libre SOMMAIRE volume xx • numéro 4 • mai 1992 3 Aimer.Anne-Marie Bourdouxhe 5 De la décomposition poétique et charognesque de l'autodétetmination.Stephen Schecter 8 Du racisme comme antiracisme.David Beam et Bruce Katz 11 Sénateurs, à vos plumes.Angéline Foumier 14 Ô Canada! en Canadian et en Canayen.Monique Nemni 16 Deux seins, deux mesutes.Marie Bellis 19 Délation maison.Louise Landry Balas 21 Jane Jacobs indépendantiste?.Kimon Valaskakis 22 La monnaie québécoise de Jane Jacobs.Albert Breton 23 Paul Simon, le rock et la «nouvelle» Afrique du Sud.Heather Hill 24 Une pionnière oubliée.Nicolas Gilbert 32 L'Affaire Haddad: à la recherche de la vérité.George Tombs ARTS ET LETTRES 26 A Lire, Relite, Ne pas lire.Marie Desjardins 28 Culture en «Voix» de disparition.Danielle Miller 30 A suivre.Chronique du Liban rebelle .Louis Comellier 31 Que faisiez-vous en avril 1351?.Paul-Christian Nolin CITÉ LIBRE moi 1992 4 Coopérative d'information Cité libre Conseil d'administration Michel Dupuy, président Kimon Valaskakis, vice-président Guy Sarault, secrétaire Roxane Roy, rresorière Jean-Pierre ESoutdouxhe, Jacques Hébert, Paul-Christian Nolin, Gérard Pelletier Rédaction Directrice ik la revue: Anne-Marie Bourdouxhe Secrétaire de rédaction: Angéline Foumier Comité de rédaction: Louise Landry Balas, Jean-Pierre Bourdouxhe, Robert Davies, Louis-Philippe Rochon, Gérard Pelletier, Stephen Schecter, George Tombs.Illustration: Robert La Palme, Guy Poirat Kevision de texte: Marie Desjardins Production Infographie: Claude Guerin, Photocomposition : Typographie Sajy Impression : Interglobe me.Photomicaniaue : Photo Synthèse Adresses Siège social Bureau 1400, 1001, boul.de Maisonneuve Ouest Montréal, P.Q.H3A 3C8 Redaction 3846, ave du Parc Lafontaine Montréal, P.Q.H2L3M6 Tél.: (514) 398-6754 Fax:(514) 398-7364 Service d'abonnement PERIODICA CP.444, Outremont P.Q.H2V4R6 Tel: Région de Montréal: (514) 274-5468 Tout le Québec et l'Outaouais: 1-800-361-1431 Télécopieur: (514) 274-0201 Vente ou numéro Messageries de presse Benjamin 0160, Jean Milot Lasalle, P.Q.H8R 1X7 Tél.: (514) 364-1780 Fax:(514) 364-7245 Vente aux libraires diffusion DlMEDIA 539, boul.Lebeau Ville St-Laurent, P.Q H4N 1S2 Tel: (514) 336-3941 Télécopieur: (514) 331-3916 Dépôt légal : 2' trimestre 1991 ISSN:1183-7144 Envoi de publication: enregisttement no.10123 De la décomposition poétique et charognesque de l'autodétermination Stephen Schecter Une charogne Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été si doux : Au détour d'un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux, Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, Brûlante et suant les poisons, Outrait d'une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d'exhalaisons.Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Comme afin de la cuire à point, Et de rendre au centuple à la grande Nature Tout ce qu'ensemble elle avait joint; Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s'épanouir, La puanteur était si forte, que sur l'herbe Vous crûtes vous évanouir.Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, D'où sortaient de noirs bataillons De larves, qui coulaient comme un épais liquide Le long de ces vivants haillons.Tout cela descendait, montait comme une vague, Ou s'élançait en pétillant; On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague, Vivait en se multipliant.Et ce monde rendait une étrange musique, Comme l'eau courante et le vent, Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique Agite et tourne dans son van.Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve, Une ébauche lente à venir, Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève Seulement par le souvenir.Derrière les rochers une chienne inquiète Nous regardait d'un oeil fâché, Épiant le moment de reprendre au squelette Le morceau qu'elle avait lâché.Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, A cette horrible infection, Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion '.Oui '.telle vous serez, à la reine des grâces, Après les derniers sacrements, quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses, Moisir parmi les ossements.Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine Qui vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine De mes amours décomposés ! — Charles Baudelaire Mais oui, cher lecteur et chère lectrice, nous en sommes arrivés là, à ce rendez-vous historique, là où, à force de bien scruter notre nombril, on pourra enfin se débarrasser de la petite bourre qui s'y accumule depuis un demi-siècle déjà.Nous, les petits Nègres blancs d'Amérique, ne vous rappelez-vous pas ?Nous, ré-gionalistes, néo-hérauts du folklore; contradiction du capitalisme avancé prenant sa revanche au crépuscule de la modernité, avant-garde post-industrielle réclamant qu'enfin les billets doux de la bourgeoisie soient honorés.Nous, le petit peuple de la petite différence, revendiquons ce qu'un monde libéral las de son propre héritage ne peut plus soustraire, nier, balayer sous le tapis d'un idéalisme abstrait qu'avait peint Eugène Delacroix.À La liberté guidant le peuple nous substituerons volontiers la toile d'une fleur de lys vendéenne, chouanesque, délavée pourtant de la monstruosité de Balzac car, devenue symbole de la simple autodétermination, mot, mot d'ordre qui va de soi, qui n'invite même pas à la réflexion, tant il est entré dans les moeurs.Et pourtant, si on y revenait?Si on se demandait où se loge le vrai malaise dans la modernité, dans ce monde foutu dont Baudelaire disait là encore, à l'aube de la postmodernité qui devint son malaise, que la vraie civilisation se dessine dans la diminution des traces du péché originel.Brave Baudelaire, poète de la charogne que Rilke dit croire avoir un jour compris.Après cela, il suffit de se coucher à côté d'un lépreux, jusqu'à le réchauffer à la chaleur intime des nuits d'amour.Brave Rilke, à la quête des anges et de cet amour jamais atteint, à des années-lumière de l'autodétermination.Et si c'est trop loin, cher lecteur et chère lectrice, que direz-vous de ceci : all I want to do is baby be friends with you! CITÉ LIBRE moi 1992 5 Oui, Dylan chantait cela, lorsqu'on en avait marre de tous ces écueils dans lesquels on est tombé par la suite, l'amour bête et le divorce encore plus stupide, les bilans psychologiques et la retombée incessante de l'autodéteimi-nation.Peut-être qu'à force de le répéter on finirait par y croire, ou par s'en lasser.Qu'en pensez-vous, vous qui n'en êtes pas encore là, autodéterminé et autodéterminée?Que pensez-vous du désir, de cette soif d'autodétetmination, et de cette colère encore plus grande réclamant son droit ?J'ai mon droit à mon autodétetmination.Conjuguez cette phrase, s'il vous plaît, y compris à l'imparfait du subjonctif.On dit que la modernité fut bonne.Comme la lumière.On dit qu'une des bonnes choses de la modernité fut l'explosion des petites différences.C'était la révolte romantique contre l'hégémonie bourgeoise, contte cette charogne universelle qui tenait tant d'otages.Ce qui fut indéniable.On n'a qu'à penser, mais on sait tout cela : prolétaires pour commencer, et puis tout le reste, remontant jusqu'aux débuts.Et pourtant, on se révoltait pour autre chose, pour la vie, pour la vie dans toute sa beauté universelle lorsque débarrassée de sa négation, de son aliénation, de sa domination.Vieux rêve, beau rêve, rêve peut-être nécessaire.Tous les damnés de la terre entreront dans le royaume.Tous.Pour avoir le royaume, l'humanité commune, ce que la vermine n'aura pas en mangeant de baisers les petites particularités.Ce n'est plus comme cela aujourd'hui.Quelque chose a tourné.L'époque.Aujourd'hui on réclame le droit à l'autodétermination comme le droit premier à la différence.Oubliés l'universel, l'espèce, l'humanité commune, all I want to do is baby be friends with you.D'abord et avant tout, je veux m'affitmer.L'histoire oblige.Les cicatrices obligent.Et mes rêves obligent, ainsi que leurs interprétations.n dit que la modernité fut bonne.Comme la lumière.On dit qu'une des bonnes choses de la modernité fut l'explosion des petites différences.C'était la révolte romantique contre l'hégémonie bourgeoise, contre cette charogne universelle qui tenait tant d'otages.Trop longtemps, je, on, nous, vous, ont accepté l'humiliation, ont renié l'accomplissement, ont pactisé avec le pouvoir.C'est fini maintenant.On s'impose.On s'autodéter-mine.On se prévaut de son droit à l'autodétermination, on le revendique et on le prend.C'est logique.Seule maniète de se respectet, de se faire respecter.C'est même bon, une conquête de la modernité.Oublions un moment, cher lecteur et chère lectrice, que ce processus logique logiquement ne connaît pas de limites.Oublions un moment que des gens parlent du droit à la différence au nom des différences culturelles signalées, entre autres, par des variations nationales de cultures d'entrepreneurs.Oublions un moment que les techniques de gestion sont devenues des cultures.Dirigeons notre attention sur la logique elle-même.Est-ce possible vraiment que nous puissions nous autodéterminer, que la somme de nos différences crée l'unité, donne un sens à la vie, rend à la société sa part indispensable?Quel aspect revêt un être autodéterminé, ou un peuple, ou une terre?Comment peut-on être la mesute de sa propre transcendance?Croyez-vous qu'on n'en a plus besoin, même pas en tant que pari?Croyez-vous que Bach a composé ses sonates pour violoncelle pour s'autodéterminer?Croyez-vous qu'il aurait fait mieux, aurait été plus productif, s'il avait été moins con-ttaint à Leipzig?Et que dite des derniers quatuors à cordes ublions un moment que des gens parlent du droit à la différence au nom des différences culturelles signalées, entre autres, par des variations nationales de cultures d'entrepreneurs.Oublions un moment que les techniques de gestion sont devenues des cultures.de Beethoven, écrits dans la surdité et la solitude ?Bien sûr, tout le monde aimerait s'accomplir.Si on était un peu plus modeste, et moins postmoderne, on pourrait dire que, certes, tout le monde aimerait accomplir quelque chose.Même Rilke disait par personnage interposé qu'il n'y a pas d'accomplissement dans la vie.Il n'y a que des voeux à longue échéance, qui durent toute la vie.En d'autres termes, il faut faire la part entre deux questions, d'où on vient et où on va, entre le désir et son inassouvissement, entre le socle du passé, qui nous fait appartenu, et la vie où l'on essaie d'accomplir sans accomplir, tout comme on essaie d'appartenir sans appartenir.L'histoire n'est pas alors le cauchemar duquel il faut s'éveiller, la litanie des torts qu'il faut redresser, le reproche qu'il faut un jour surmonter.Elle n'est que l'histoire, terrible, ensanglantée, contradictoite, de laquelle on n'échappe pas, même par l'autodétermination.Elle est nôtte, pour le meilleur et pour le pire, comme l'abbé Groulx d'Esther Delisle.On n'a pas besoin du contexte pour l'excuser, ni pour s'excuser.Il était anti-sémite comme Le Devoir de son époque et il est devenu l'historien national.Matière à réflexion.Et on n'a pas besoin de l'autodétermination pour le faire, tout comme on n'en a pas besoin pour dire qu'on vient d'ici, qu'on appattient à tel pays, que telle tivière nous a défini la lumière et telle langue la parole.Ça fait des millénaites que les êtres humains insistent pour dire qu'ils viennent de quelque part, qu'ils ont un chez-soi dans lequel ils ne peuvent pas rentrer.Parce qu'il n'y a pas d'accomplissement dans la vie.Parce que la vie se trouve ailleurs.Parce que la maudite humanité est plus grande que nous et qu'elle nous fonde dans nos différences parti- CITÉ LIBRE moi 1992 6 culières.Parce que la vermine mange la charogne.Même au Québec.Même au Canada.L'autodétermination, cher lecteur et chère lectrice, c'est comme l'autogestion, la maîtrise de soi, la gestion de son environnement.C'est l'extension des règles de procédure techniques élaborées dans les cultures d'entreprises, dans ces incubateurs de relations humaines et industrielles, aux sphères entremêlées du public et du privé.Le mot sonne bien, mais la réalité est plutôt sinistre.L'autodétermination réellement existant, comme on aimait dire jadis du socialisme de l'autre, fait appel aux multiples différences, les évoque, les suscite, les invite à parler sous prétexte qu'elles ont été trop longtemps refoulées dans le silence.Et c'est ainsi que les victimes du rapt que nous sommes tous deviennent sujets à l'organisation, à l'encadrement, à la promotion de la part de tous les conseils du statut du monde.C'est ainsi également que notre différence, socialement inscrite dans notre purgatoire de subordonnés, se rehausse par les sacrements médiatiques au niveau de valeur ontologique transcendantale, de fondement de l'existence.Enfin Louis XIV avait raison.«L'État, c'est moi», collectif ou individuel, peu importe.Et après, peut-on ajouter, après moi, le déluge.Mais on ne peut pas être son propre fondement.Voilà la faille dans l'autodétermination.Bien sûr, on souffre.Bien sûr, nous sommes tous traqués par notre passé.Bien sûr aussi nous avons tous besoin d'appartenir.Personne ne le nie, ni pour soi ni pour l'autre.Cela vaut autant pour les habitants du Québec que pour n'importe quel autre citoyen de la terre.Mais entre le besoin et la souffrance d'un côté, et l'autodétermination de l'autre, où est la commune mesure?N'est-il pas plutôt vrai que notre passé aux bords du Saint-Laurent nous lègue ce mélange de lumière et de dégoût qui en fait précisément un lieu: là j'ai eu mon premier amour, là j'ai commis ma première transgression, là je l'ai échappé belle et je ne veux plus y retourner tout en ne voulant rien céder, rien abandonner au haut pavé de la mémoire ?N'est-ce pas comme cela pour nous, les Québécois et les Québécoises, nous qui serions ô combien contents de laisser Duplessis tranquille derrière nous, avec le trou qui fut un jour l'hôtel Reine Elizabeth, avec le cappuccino illicite, avec La Ronde d'antan nommée Parc Bel-mont ?Comprenez-vous, cher lecteur et chère lectrice, pourquoi nous ne pouvons pas appartenir tout en voulant appartenir ?Pourquoi il faut tourner le visage vers l'accomplissement qui n'est pas, vers les besoins et les désirs qui remplissent une vie et vers la contrainte qui pèse sur eux ?Est-ce que les Améridiens ont besoin de l'autodétermination pour avoir du fric, des toilettes et des douches, à la limite une police intelligente, compatissante mais non trop complice ?Est-ce que le Québec a besoin de l'autodétermination pour peupler le terroir d'immigrants de langue française, pour que ceux et celles d'ici parlent bien la langue, l'imposent par amour, par fierté, par enracinement dans l'ombre profonde de l'histoire qui raconte tout, contexte, pas de contexte, saloperies, pas de saloperies ?A-ton besoin que le cours d'histoire jadis obligatoire dans les écoles secondaires soit remplacé par celui, postmoderne, de l'économie ?Va-t-on gérer, même autogérer, à l'imparfait du subjonctif?Est-ce seulement l'ancien premier ministre qui peut parler de Thucydide, l'actuel étant moulé dans la négociation collective, dans l'économie secondaire de l'autodétermination ?On en a marre, me direz-vous, tout comme Bob Dylan.Mais qui, cher lecteur et chère lectrice, n'en a pas marre ?Qui ne veut pas être, enfin être ?Et qui ne sait pas qu'il ne suffit pas, ne suffit plus de se coucher à côté d'un lépreux, jusqu'à le réchauffer à la chaleur intime des nuits d'amour, parce que nous savons que ce n'est plus le cas, que cela ne peut que bien finir.Cela peut très bien mal finir, comme ce fut déjà le cas.Comme ce l'est encore, nous raconte Heather Hill dans ses lettres de Harare.Aux débuts de la modernité on a fondé l'État sur le droit naturel non pas pour accomplir le soi mais pour le protéger, non pas pour transformer le lieu d'appartenance en foyer national musclé qui doit panser, dorloter, lover l'individu dans la sécurité précaire de Being at home with Claude, mais pour lui assurer qu'il était libre du pouvoir arbitraire du souverain, le livrant ainsi, bien sûr, à la lutte sans fin avec la vie, à la rencontre insolite de ses affres, à sa dette de sens envers la contrainte.Le contraire de l'autodétermination.e n'est plus comme cela aujourd'hui.Quelque chose a tourné.L'époque.Aujourd'hui on réclame le droit à l'autodétermination comme le droit premier à la différence.Oubliés l'universel, l'espèce, l'humanité commune, «ail I want to do is baby be friends with you.» Je sais que ce n'était pas assez, que les nationalismes sont revenus pour prendre leur revanche.Mais cela aussi ne suffisait pas.Aujourd'hui, alors que la modernité tire à sa fin, n'est-ce pas étrange, dramatiquement étrange, que l'état de nature, mythique, évoqué par les philosophes de la modernité soit entré tout droit dans la cité ?Qu'au nom de l'autodétermination, la jungle s'y installe, la jungle postmoderne, concours de lobbies du soi, prêts à tout, à tous les massacres ?Curieux paradoxe : personne ne s'y sent secure, tous veulent s'en séparer.On l'appelle indépendance, cette abdication sans nom, cette autodétermination impossible.Et si ?Mais pourquoi radoter, cher lecteur et chère lectrice ?Disons simplement ceci.Le Canada est un défi postmoderne pour nous qui savons que nous appartenons, que nous avons un lieu, un passé, une parcelle de terre que l'autodétermination n'a pas encore bousillés mais qui ne servent à rien pour donner un sens à notre vie, pour nous aider à vivre, avec et contre tous les autres, y compris cet Autre que Baudelaire a vu un jour au détour d'un sentier.Tout cela n'est qu'un tremplin, celui de la reconnaissance, CITÉ LIBRE mai 1992 7 Du racisme comme antiracisme David Beam* et Bruce Katz** La Révolution française a repris l'ancienne notion romaine de nation comme «religion civile»en s'inspi-rant toutefois de la philosophie du Siècle des lumières qui mettait l'accent sur des principes universels tels que l'égalité de tout citoyen et de toute citoyenne devant la loi.Par son universalisme et son rejet des structures féodales, cette philosophie marque un point tournant dans l'histoire de la philosophie politique.Elle est essentiellement atemporelle parce qu'elle fonde l'établissement de la société sur le contrat social.Ce contrat social, en son principe, ne se limite ni à une époque ni à une circonstance historique particuliète.La définition de société qu'il offre devient par conséquent un modèle universel valable en tout temps et en tout lieu.Le principe du contrat social s'applique à tout homme et à toute femme, quelle que soit sa race ou sa religion.Il tire les leçons du passé, façonne cette expérience à la lumière de la raison et réclame l'aspect immuable de cette lumière raisonnée pour l'avenir.Le contrat social rejette donc le relativisme moral, mettant en place des valeurs éthiques universelles, où l'historisme brosserait un portrait de la société dans laquelle les valeurs ne sont que la manifestation de certaines particularités historiques valables uniquement pour certaines époques.L'esprit révolutionnaire, alors, tel qu'il se manifeste dans la Révolution française, ne s'est pas éloigné autant que certains le penseraient de l'univetsalisme inhérent à la théologie judéo-chrétienne.La publication de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen représente le triomphe de l'univer-salisme sur le particularisme.La défaite de la France à Metz, en 1870, signa la fin du nationalisme comme véhicule des valeurs universalistes de la Révolution française.Fut alors instaurée une idéologie nationaliste qui réduisait le concept de la nation à une entité ethnolinguistique particulière1.Cette notion retrouva ses racines dans la Contre-révolution.La victoire des Allemands consacra le triomphe de cette Contre-révolution.On reprit cette pitoyable notion de la (impie^a de sangre (pureté du sang: principe selon lequel on défendait aux Arabes et aux Juifs d'occuper des postes publics), centrale sous l'Inquisition espagnole .On assista à l'émergence du culte de la Terre et de la Mort : l'étendard de l'idéologie fasciste depuis l'Affaire Dreyfus.En supplantant la Révolution, la Contre-révolution allemande incarne l'expression nationaliste, et «dicte ses conditions partout en Europe.Le nationalisme français devient donc l'expression de la pensée allemande.Il s'agit de la haine de la nature allemande, exprimée en termes nationalistes allemands»2.Les impé-rialismes européens du vingtième siècle, ainsi que les nationalismes anti-impérialistes que ces premiers engendrèrent, ont hérité de ce déterminisme culturel allemand3.Il semble que le courant triomphal du nationalisme au vingtième siècle provienne du projet de la droite sut le plan conceptuel et non de celui de la gauche.Il est vrai que certains droitistes se dirent gauchistes — Josef Goebbels et Maurice Barrés parlaient au nom d'un «socialisme» natio- u moment, en effet, où le mot race lA devient tabou à l'UNESCO,» écrit Claude Lévi-Strauss, «le mode de pensée typologique et le fétichisme de la Différence se reconstituent à l'abri du concept irréprochable de culture».naliste4.Cela devient possible une fois que le nationalisme cesse d'être l'expression de l'universalisme et donc de l'internationalisme.Il appert qu'au moment où ce socialisme nationaliste se combine avec le rejet nihiliste et, a priori, avec le modernisme, tous les éléments d'un fascisme, d'un culte de la Terre et de la Mort, sont présents.L'expérience du nazisme aurait dû provoquer une réaction contre le déterminisme culturel.Malheureusement, CITÉ LIBRE mai 1992 8 c'est le contraire qui se produisit.Plutôt que de rejetet le repliement tribal qui caractérise la définition de la nation depuis le triomphalisme allemand (1870+), on constate, avec Claude Lévi-Strauss, qu'il faut reconnaître à chaque peuple (c'est-à-dire à chaque entité ethnolinguistique) sa différence.Alors, on reprend le langage des nationalistes allemands, on reprend la base conceptuelle des racistes nationalistes pour dénoncer le nationalisme raciste.Il est clair que cette définition de ce qui constitue un peuple est réductionniste.Si on la suit jusqu'à son aboutissement logique, toute entité ethnolinguistique constitue, par sa nature, une nation.Finalement, il n'y a qu'une nation possible : la nation ethnique ou raciale.L'Europe de l'Est témoigne des conséquences d'une telle définition.Il est évident que la doctrine du «Droit à la Différence», fondée sur le déterminisme culturel ou racial, est l'antithèse de la notion de nation confédérée.Elle ne peut, à long terme, qu'engendrer l'apartheid auto-imposé.Nous ne pouvons pas nous empêcher de dire, quitte à être brutal, qu'il nous semble ironique de parler de l'apartheid comme d'un déterminisme culturel ou racial quand il est imposé par le haut, et de multiculturalisme quand il est imposé par la base, c'est-à-dire par la volonté populaire.Dans La défaite de la pensée, Alain Finkielkraut critique «le double langage de l'UNESCO» et la confusion conceptuelle des efforts de Claude Lévi-Strauss pour combattre le racisme en prônant la différenciation culturelle des groupes ethniques.Bien que la rationalisation de Lévi-Strauss s'inspire des motifs les plus honorables, les conséquences en sont néfastes.Il n'a fait que constater de nouveau cette définition de la culture ayant cours chez les philosophes contre-révolutionnaires.«Au moment, en effet, où le mot race devient tabou à l'UNESCO,» écrit Claude Lévi-Strauss, «le mode de pensée typologique et le fétichisme de la Différence se reconstituent à l'abri du concept irréprochable de culture»5.La droite nationaliste n'a pas été aveugle face aux implications de ce déterminisme culturel des ethnies, car ce dernier remplace bien les anciens préjugés de «races» biologiques qui perdirent toute légitimité à la suite de la Deuxième Guerre mondiale.Quoi de plus pratique, alors, pour les défenseurs de la Terre et de la Mort, que de légitimer la xénophobie en la revêtant de l'idée de pureté culturelle?Ce n'est pas par hasard que Jean-Marie Le Pen, le fasciste français, réclame le droit à la différence comme moyen de garder chaque «peuple» dans un état «pur».La pénible question que nous sommes obligés de poser à certains personnages publics du Canada qui réclament, eux aussi, le droit à la différence, si bien intentionnés soient-ils, c'est de nous expliquer comment un xénophobe français peut s'approprier ce même principe différentialiste pour exiger l'expulsion de la France de tout immigrant qui n'est pas de «souche»?N'est-ce pas la nation fondée sur le principe du droit du sang?N'est-ce pas le renaissace au vingtième siècle du projet de la droite nationaliste du dix-neuvième ?Pierre-André Taguieff a écrit l'un des articles les plus importants sur cette question.Ce philosophe français dé- crit la prise en main du principe du droit à la différence dès le début des années quatre-vingt par la nouvelle droite en France.6 La montée du néo-conservatisme aurait entouré la politique du libéralisme économique et du nationalisme culturel.Il y eut deux appropriations idéologiques dont le but était de donner une image «positive» à la droite, en disgrâce depuis deux décennies, tout en affaiblissant celle de la gauche.La première voulait circonvenir la rhétorique de dénonciation de la gauche (fascisme, racisme, totalitarisme, extrémisme) en tournant ces mêmes épithètes contre elle.La deuxième voulait établir cette image «positive» en se conformant, en tant que mouvement politique, aux valeurs prédominantes de la société7.Evidemment, il ne s'agissait plus de prôner l'idée de la supériorité biologique raciale, car elle n'avait aucune crédibilité dans l'opinion publique.Cependant, il était tout à fait possible de prôner l'idée de différence culturelle comme s'il s'agissait de la race, car le principe du droit à la différence, lui, pouvait être bien reçu par cette même opinion publique.La droite reconnaissait alors qu'elle pouvait incorporer le principe du droit à la différence comme fondement de sa politique, car, de par sa nature, le droit à la différence se prête bien à une telle appropriation.En fin de compte, la droite réclama ce qu'avait emprunté le mouvement décolonisateur au nom de la gauche.On combat alors l'antiracisme en s'ap-propriant le principe fondamental des antiracistes! e que la droite a réussi à faire sous le nez de gens, qui normalement devraient être plus avertis, c'est de renverser complètement la définition du racisme.De peindre comme racistes ceux qui insistent sur l'universalisme de tout groupe humain et de présenter comme antiracistes ceux qui tiennent à l'existence de barrières «culturelles» et ce, ad infinitum.La contre-offensive de la Nouvelle droite en France à l'adresse des antiracistes vit le jour en 1983-1984- Elle fut lancée par le Front National et son auxiliaire national catholique (les comités Chrétienté Solidarité) ainsi que par le quotidien Présent et le journal Minute8.On commença par stigmatiser la gauche en traitant ses adhérents d'anti-Français, d'anti-Européens, d'anti-Blancs, etc.pout ensuite remplacer la différenciation biologique par le différentialis-me culturel, afin de substituer le néoracisme au racisme traditionnel.La nouvelle droite avait bel et bien compris que le public avait une définition étroite du racisme, l'interprétant comme la différenciation de la «peau».Mais si on élargit le sens du racisme pour y inclure l'hostilité envers des groupes ethniques ou sociaux ou contre des individus représen- C IT É LIBRE mai 1 9 9 2 9 tatifs d'un de ces groupes afin de les différencier de façon irréversible — ce qui «tend à conserver la différence de l'autre en tant que groupe tout en niant la surgence de l'individu au sein de ce groupe»9 — on doit alors reconnaître que le racisme est inhérent au nationalisme culturel.Le véritable antiracisme consiste à maintenit le principe de l'universalisme de l'humanité lequel englobe tout particularisme.Ce que la droite a téussi à faire sous le nez de gens, qui normalement devraient êtte plus avertis, c'est de renverser complètement la définition du racisme.De peindre comme racistes ceux qui insistent sur l'universalisme de tout groupe humain et de présenter comme antitacistes ceux qui tiennent à l'existence de batrières «culturelles» et ce, ad infinitum.i on suit la pensée de ceux qui prônent l'idée différentialiste d'entités ethnolin-guistiques «distinctes» jusqu'à son aboutissement logique, alors, chaque entité ethnolin-guistique constitue, de par sa nature, une nation.Ce pseudo-universalisme de la droite ne fait que masquer la crainte de «disparaître», de perdre son identité ou sa «pureté» culturelle par le métissage des cultures (c'est-à-dire cultures anthropologiques).Alors l'intermariage devient une forme «d'ethnocide», d'intolérance de la différence.Ce n'est guère une coïncidence que l'immigration soit devenue la cible de la rhétorique différentialiste.On ne doit pas fermer les yeux devant le fait que l'argument différentialiste entre si facilement dans le camp chauvinis-te.C'est le cas depuis Joseph de Maistre et depuis Herder et Fichte.C'est l'héritage du pangermanisme.Cette perspective française est d'une importance capitale car elle nous incite à mieux comprendre la nature du discours différentialiste au Canada.Dans notre pays, Ovide Mercredi est devenu le porte-parole de l'argumentation différentialiste.Selon sa définition, un «peuple» est une entité ethnique ou raciale qui est «pure» en ce sens qu'elle n'a jamais été «atteinte» par le métissage d'autres races ou groupes ethnolinguistiques.10 Telle notion ne constitue que le mythe.En tant que docttine, elle rejoint la définition de culture avancée par les philosophes contte-tévolutionnai-res.Elle rejoint de plus le discours racialiste de la droite française.Pourtant Ovide Mercredi et d'autres, comme Gérald Larose, qui insistent pour que la notion des «sociétés distinctes» s'inscrive dans la constitution, ne sont pas nécessairement sciemment racistes.L'erreur de leur analyse vient du fait qu'ils ont «ethnisé» la culture.Nous ne re- mettons pas en cause leuts bonnes intentions.Nous faisons remarquer tout simplement que la doctrine du déterminisme culturel qu'ils défendent est raciste et que la notion résultante d'Etat-nation est antithétique au développement de l'Etat libéral.Si on suit la pensée de ceux qui prônent l'idée différentialiste d'entités ethnolinguistiques «distinctes» jusqu'à son aboutissement logique, alors, chaque entité ethnolinguistique constitue, de par sa nature, une nation.Il ne peut pas être question ici de Deux ou Trois Nations mais bien de plusieurs nations sur le sol canadien.Il ne faut pas sous-estimer la nature réductionniste de l'argumentation différentialiste.Dans un accord constitutionnel la tace n'a pas sa place.Certes, il faut téviser dans les plus brefs délais notre définition de «culture».Si par culture nous entendons l'exclusivisme ethnique, il n'y a plus de place pour la notion d'humanité.Tel exclusivisme ne permet pas de voir l'ethnie comme élément d'un universalisme qui l'englobe.Pourtant il n'y a aucune raison pour que l'universalisme et le particularisme s'excluent mutuellement.Ils deviennent exclusifs seulement si on les applique de façon absolue.C'est le complément des deux réunis qui donne naissance au pluralisme.Il ne s'agit ni d'entériner l'universalisme abstrait et monolithique du melting-pot, ni d'entériner le particularisme absolu du discours différentialiste.& ^Titulaire d'un baccalauréat en philosophie politique de l'Université Brock, Dana1 Beam est le rédacteur en chef de la revue politique Jeremiad.** Diplômé en sciences de l'éducation, littérature et en histoire des universités McGill, Sir George Williams, Waterloo et de Montréal.Bruce Katz fut candidat du Nouveau Para Démocratique aux élections fédérales et provinciales.Il a quitté la politique active en 1990.NOTES 1 Cf.David Beam et Bruce Katz, «Les origines du nationalisme culturel» dans Cité Libre, Vol.XIX, No 5 (décembre 1991 - janvier 1992), 19-24.2 Ibid., 23.3 Ibid., 24.4 Cf.Zeev Stemhell, Ni droite, ni gauche, l'idéologie fasciste en France, Bruxelles, Éditions Complexe, 1987.5 Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987, 112.6 Pierre-André Taguieff, «The New Cultural Racism in France» traduit par Russell Moore dans Telos, Number 83, Spring 1990, 109-122.7 Taguieff, op.cit., 110.8 Ibid., 111.9 Colette Guillaumin, L'Idéologie raciste, genèse et langage actuel, Paris — La Haye, Mouton 6k Co., 1972, 79.10 «Qui le terme «Québécois» désigne-t-ilï Cela n'est pas clair à nos yeux.Sous- entend-il que les gens de toutes les origines raciales, nationales et ethniques qui vivent dans la province de Québec, ne forment qu'un seul peuple?Est-ce que les Français, les Anglais, les Italiens, les Grecs, les Haïtiens, les Irlandais, les Allemands, les Juifs, les Arabes et les membres d'autres groupes ethniques vivant dans la province forment tous un seul peuple pourvu d'un même droit à l'autodétermination / Les Québécois francophones et les Premières Nations à l'intérieur du Québec font-ils partie d'un seul peuple?Si c'est là votre point de vue, il va à l'encontre de notre droit à l'autodétermination et à l'auto-identification.» Ovide Mercredi, Le Devoir, 13 février 1992.CITÉ LIBRE moi 1992 10 Sénateurs, à vos plumes! Angéline Fournier Si un jour, par chance, ténacité ou conviction, vous devenez sénateur élu dans le nouveau Sénat prévu par une future Constitution canadienne révisée, prenez la peine de vérifier si vous tombez sous la rubrique «sénateur francophone» ou «sénateur anglophone».Car si l'on en croit le projet Beaudoin-Dobbie, ce ne sera plus suffisant d'être un sénateur élu canadien quand viendra le moment du vote.Le rapport prévoit en effet «que les mesures relatives à la langue ou à la culture des collectivités francophones devraient être approuvées par la majorité des sénateurs et par la majorité des sénateurs francophones».C'est au président du Sénat de déterminer quels projets de loi requièrent cette double majorité.Mais qui décidera quels seront les sénateurs dits «francophones» qui constitueront la deuxième majorité?J'avoue avoir fait une erreur.Je me suis demandé à dix heures du soir, ce que dans ce contexte, le terme francophone voulait dire.Et j'ai perdu une nuit de sommeil quand je me suis rendu compte que notre chemin de croix constitutionnel ne faisait que commencer, et qu'il faudrait un jour aller en Cour Suprême pour définir toutes ces «zones grises».Francophone.«Rien de plus simple !» dites-vous.Erreur.Dans le contexte canadien et québécois, francophone veut dire une chose.Dans le contexte international, il veut dire autre chose.Au Québec, comme au Canada, moi je suis francophone.Mon mari est anglophone.Et nos enfants ?Mystère ! Définir le mot francophone c'est entrer dans un labyrinthe sans grand espoir de retour.Car ici, il ne s'agit pas uniquement de définir le terme mais de le replacer dans son contexte politique.Commençons par le cas de mon mari.Anglophone de père et de mère et d'éducation, il parle le français aussi bien sinon mieux que vous et moi.Sans une trace d'accent.Il est né au Québec, tout comme son père et avant lui ses grands-parents.Au Québec, il est anglophone.Point à la ligne.Lorsqu'innocemment j'ai affirmé qu'au Sénat il serait anglophone, il a bondi et m'a apporté avec un sourire sardonique le Petit Larousse et un livre : Nouveau discours sur l'universalité de la langue française signé par Thierry de Beaucé, ancien ministre du gouvernement Mit-terand, responsable de l'exportation de la culture française.Dans le premier, on peut lire cette phrase si simple qu'elle résonne comme un son cristallin : «francophone, adj.et n.: qui parle le français».Sur la page de garde du deuxième, M.de Beaucé écrivait à mon époux la dédicace suivante : «George Tombs, francophone d'élection et donc de prédilection».e rapport prévoit en effet «que les mesures relatives à la langue ou à la culture des collectivités francophones devraient être approuvées par la majorité des sénateurs et par la majorité des sénateurs francophones».Mais qui décidera quels seront les sénateurs dits «francophones» qui constitueront la deuxième majorité?Comme 1,6 million de canadiens bilingues, dont la langue maternelle n'est pas le français, le cas de George «l'anglophone» pourrait prêter à confusion dans notre futur Sénat.Pire encore celui de nos enfants.Non que j'ambitionne absolument pour eux un poste de sénateur, mais plutôt que je me préoccupe de leur avenir, comme parent responsable.Sont-ils anglophones ou francophones ?La moitié de leur vie à la maison ou à l'école ils parlent français, l'autre moitié l'anglais.Ils lisent et écrivent aussi bien en français qu'en anglais et portent le nom de leur père et de leur mère.Au Québec, on les dirait «hybrides».Mais cela ne résoud pas notre problème.Au Sénat, seraient-ils anglophones ou francophones ?Auraient-ils le privilège d'avoir leurs votes comptabilisés dans la double majorité francophone ?CITÉ LIBRE mai 1992 11 Essayons d'être plus systématiques : est francophone celui qui a un nom de consonance française.Désolée, cela ne marche pas.Sans compter les nombreux francophones «non-de-souche» qui portent les noms de Lopez, Li, Tcha-korvsky ou Abdallah, il y a aussi des «infiltrés» : Claude Ryan ou Daniel Johnson, qui parlent le français mais qui sont de souche irlandaise.éfinir le mot francophone c'est entrer dans un labyrinthe sans grand espoir de retour.Car ici, il ne s'agit pas uniquement de définir le terme mais de le replacer dans son contexte politique.Abandonnons cette piste, car même si l'on se tourne du côté du Sommet de la francophonie, cette vénérable institution qui regroupe les pays ou communautés qui ont en commun l'usage du français, on peut avoir des surprises.François Mitterand, Robert Bourassa et Wilfried Martens côtoient Frank McKenna pour le Canada Nouveau-Bruns-wick (tiens, je ne savais pas qu'il était francophone !), Said Mohamed Djohar des Comores, Isidoro Eji Monsuy-Ande-me de la Guinée Equatoriale, John Compton de Ste-Lucie, et Ion Illiescu de Roumanie (comme chacun sait la Roumanie est un pays ftancophone !).J'en passe et des meilleures.Non, définitivement, le nom ne peut être un critère de sélection.Bon ! si tel n'est pas le cas, serait francophone celui dont la langue maternelle, c'est-à-dire la première langue apprise, est le français.Ce qui éliminerait automatiquement les immigrés ou même les anglophones assimilés à la langue française.Ces derniers ne sont certes pas légion, mais ils existent.Ou encore serait francophone celui dont la principale langue parlée à la maison est le français.Et les immigrés ?Là encore cela ne marche pas.Bon nombre d'immigrants au Québec parfaitement intégrés dans le système francophone parlent une autte langue que le français à la maison.Et que ferons-nous des bilingues et des fameux hybrides ?Peut-être que la Loi 101 pourrait nous guider, elle qui précise qu'est francophone celui qui a fait ses études en français et dont le père et la mère ont eux aussi étudié en ftançais.Vous remarquerez comme moi que cette définition se caractétise par son extrême ouverture d'esprit, puisqu'elle permet à tout bon citoyen de devenir pure laine de deuxième génération.Et si notre malheureux sénateur avait fait toutes ses études en français, mais non ses parents, il tomberait automatiquement dans la catégorie «anglophone».Tant pis par exemple pour le sénateur d'otigine libanaise qui parlerait un français parfait mais baragouinerait péniblement l'anglais.Tans pis aussi pour le francophone «de souche» que les parents ont choisi de faire étudier en anglais.Et bien sûr, tant pis pour ceux dont les pa- rents sont anglophones.Cette définition exclusive de la Loi 101 ne peut se comprendre que parce qu'est prévue une troisième catégotie de citoyens (à ne pas confondre avec des citoyens de troisième classe) : les allophones.Mais, au Sénat, on sera francophone ou anglophone.Avouez toutefois que même si l'on optait pour l'une des trois définitions ci-dessus, ce ne serait pas facile à prouver.Faudra-t-il une déclaration sur l'honneur du sénateur ou celui-ci devra-t-il sortir ses titres de bon francophone comme les nobles de l'ancien temps faisaient avec leurs quartiers de noblesse, nécessaires pour déterminer si le sang qui coulait dans leurs veines était bleu royal, ou simplement mauve.Le chemin se rétrécit et je ne vois plus qu'une issue.Revenir à notre limpide définition du Petit Larousse.Est francophone celui qui parle le français.Ce qui aurait le mérite d'inclure les anglophones bilingues, ou un peu moins bilingues, les francophones «pas-pure-laine» avec un nom aux consonances bizarres et une langue parlée autre que le français à la maison, les francophones au nom anglophone.Bref, tout ceux qui parlent le français.Mais les choses les plus simples peuvent devenir sy-billines dans le contexte tourmenté canadien et québécois.Ne voyez-vous pas déjà les cheveux se dresser sur la tête de bon nombre de francophones, indépendantistes, de souche — non hybrides — non immigrés.?A ce compte-là, des Bob Rae, David Peterson, Sheila Copps, Warren Allmond, David Berger, Brian Mulroney.Joe Clark seraient francophones.Et avec eux certainement un bon deux tiers du Sénat, si ce n'est la totalité.omme 1,6 million de canadiens bilingues, dont la langue maternelle n'est pas le français, le cas de George «l'anglophone» pourrait prêter à confusion dans notre futur Sénat.Or, il est clair que ce système de double majorité a pout but d'éviter qu'il y ait menace «anglaise» sur les institutions «françaises».Rappelons-le, le but est d'établir une double majorité de sénateurs pour «les mesures relatives à la langue ou à la culture des collectivités ftancophones».Alois, me direz-vous, faisons passer un test à notre Sénat.Comme à l'université ! Sénateurs, à vos plumes ! Sortez vos livres et passez le Test-d'aptitude-au-français-du-Sé-nat.Note de passage tequise : 95 %.Y seront testées non seulement vos aptitudes écrites et pailées en français mais aussi votre «sensibilité» particulière pour le fait québécois et français-hors-Québec.Imaginez déjà les drames en perspective : le sénateur qui, arrivé en retard à l'examen, sera disqualifié (aura-t-il le droit de siéger au Sénat comme apatride ?), celui qui aura oublié ses lunettes et cochera dans la mauvaise case, l'angoisse du sénateur anglophone recalé, vaguement hon- CIT É LIBRE moi 1992 12 teux de devoir avouer publiquement sa faiblesse dans un pays bilingue ou.cas le plus terrible, la détresse du sénateur francophone qui aura échoué pour une raison ou une autre (après tout cela arrive à tout le monde de ne pas être en forme le jour d'un examen !).Sans compter sur la fu- e qualificatif de sénateur «francophone» est maladroit et mal choisi, et quelle que soit la manière dont il est défini, il porte en lui les germes de l'intolérance et de la division au Sénat et à travers le pays, tout comme les divisions entre Noirs et Blancs dans les institutions politiques de certains pays l'ont été et le sont encore.reur des électeurs qui regretteront d'avoir voté pour un sénateur incapable d'avoir 95 % à un examen au moment même où il va siéger pour diriger le pays.Quel exemple pour nos jeunes.Et sans compter sur la rage de certains nationalistes qui refuseront de voir des non purs francos se prononcer sur la culture «francophone».Les champions olympiques ne seront bientôt plus les seuls à faire face à une compétition sans cesse accrue ! Un bon sénateur dans le Sénat réformé devra être politically correct (sinon il n'aura aucune chance de se faire élire), être relativement médiagénique (qualité de plus en plus demandée), avoir une vie personnelle à toute épreuve (pas de drogue, pas de maîtresse, pas d'échec professionnel trop retentissant), et le must.être cultivé et donc avoir réussi l'examen de français et de culture.Pourquoi persistons-nous à croire que la perfection n'existe pas 1 L'aube pointe à l'horizon et c'est le retour à la case départ.Si, dans le contexte canadien un sénateur francophone ne peut être ni celui qui porte un nom francophone, ni celui dont la langue maternelle est le français, ni celui qui parle le français à la maison, ni celui qui a été éduqué en français, ni celui qui parle le français tout court, il ne reste plus qu'une option : seront considérés comme francophones les sénateurs qui viennent du Québec.Mais les anglo-québécois ?Et les francophones hors-Québec ?Le Sénat élu est une bonne chose mais la double majorité francophone est une aberration.Si l'on garde cette disposition, il va falloir préciser clairement ce qu'est un sénateur francophone.Soit un sénateur qui parle le français.Et ce serait à lui de se définir lors de son entrée au Sénat.Mais il est légitime de se demander si la règle de la double majorité francophone ne perdrait pas sa raison d'être ?Ou encore serait francophone un Sénateur qui viendrait du Québec ou qui représenterait un groupe de francophones hors-Québec, et ce sans restriction.Immigrants et anglo-québécois inclus.Après tout, un récent immigré de France serait-il plus apte à voter sur des «mesures relatives à la langue ou à la culture des collectivités francophones» qu'un anglo-québécois de souche ?Le qualificatif de sénateur «francophone» est maladroit et mal choisi, et quelle que soit la manière dont il est défini, il porte en lui les germes de l'intolérance et de la division au Sénat et à travers le pays, tout comme les divisions entre Noirs et Blancs dans les institutions politiques de certains pays l'ont été et le sont encore.Après tout, on est Canadien ou on ne l'est pas.A vouloir trop bien faire, on finit souvent par faite des inepties.Et les personnes qui ont peur du chômage pour leurs enfants devraient les encourager à devenir avocats consti-tutionnalistes.À moins que nous n'y prenions vraiment garde, je ne vois pas comment nous échapperons durant les prochaines années aux nombreuses causes passionnantes qui nous attendent.mais oh! combien explosives!.& Cité libre rencontre ses lecteurs Le jeudi 14 mai 1992 D'Iberville Fortier Ancien ambassadeur et ancien Commissaire aux langues officielles «Le divorce, entre le Quéhec et les minorités francophones » Voir tous les renseignements sur la page couverture arrière Les 26 et 27 juin 1992 Colloque à l'île Perrot (Au Centre Katimavik) «Le charme discret du fédéralisme canadien» Réservez dès maintenant, en téléphonant à Marc-B.Lévesque (514) 282-0001 CITÉ LIBRE moi 1992 13 Ô Canada! en Canadian et en Canayen Monique Nemni Ayant vécu, étudié et travaillé dans trois pays sur trois continents, ayant voyagé dans quelques autres, je peux dire sans aucune hésitation que le Canada, ma patrie d'adoption, est un des meilleurs pays au monde.Si je m'écoutais, je dirais même que c'est LE meilleur pays, mais on m'a appris les vices de l'orgueil et les vertus de la modestie.En tant que Canadienne, comme mes concitoyens, j'ai parfois à exprimer symboliquement mon patriotisme et parmi les symboles les plus communs figurent, sans aucun doute, le drapeau et l'hymne national.La levée du drapeau ne me posant aucun problème particulier, j'aimerais examiner de plus près notre hymne national pour voir l'image qu'il me projette de mon acceptation comme citoyenne à part entière.Et comme j'ai une patrie bilingue, je me pencherai successivement sur les deux versions de notre hymne, la Canadian et la canayenne.Allons-y! O Canada! Our home and native land Oops! Ça commence mal.Le Canada est bien mon home, mais pas mon native land.On me dit tout de suite que j'ai beau avoir le droit de voter — même si je ne sais plus trop pour qui, surtout au provincial — j'ai beau y payer tous les impôts, y compris la TPS, le Canada n'est pas tout à fait mon pays.Mais heureusement pour moi, mes enfants étant nés ici, c'est donc leut pays.En Canadian, il faut donc deux générations pour être vraiment canadien.Dans un pays d'immigtation on aurait peut-êtte souhaité quelque chose du type Our beloved land (au lieu de our home and native land) ou même our home and precious land, enfin quelque chose qui rallierait tout le monde.mais ne nous décourageons pas si vite.Continuons.True patriot's love in all our sons command Là je suis un peu embêtée.Nous avons deux filles, mais pas de fils.Nos filles sont-elles exemptées d'amout patriotique?Une bonne question que les féministes nous ont appris à poser.With glowing hearts we see thee rise Je ne comprends pas ttop ce que ça veut dire.Je ne sais pas ce que fait un coeur qui glows.Je ne sais pas non plus ce que fait un pays qui rise.Mais je suis convaincue que mon coeur s'embraserait autant que celui de n'importe qui si je voyais mon pays se lever ou s'élever.De plus, je trouve qu'une certaine chaleur se dégage de ce glowing heart.Je peux chanter ce vers sans aucun problème.The true North strong and free Ça, ça fait très bien.La force, la liberté, ça me plaît beaucoup.Je ne sais pas ce qu'en pensent les Amérindiens, mais que voulez-vous, chacun ses problèmes dans la vie.J'ai assez des miens.And stand on guard, O Canada We stand on guard for thee Mon pays me demande de monter la garde pour le protéger, en somme d'être plutôt passive.J'aurais préféré manifester mon patriotisme par des actes plus constructifs, mais tant pis.Je veux bien stand on guard pour protéger mon pays.J'espère toutefois que nous «standerons on guard» mieux que nous ne l'avons fait récemment.Où était la sentinelle quand le libre-échange s'est infiltré dans nos rangs, hein?O Canada, glorious and free Là, alors, c'est parfait.Qui n'aime pas la gloire et la liberté?We stand on guard, we stand on guard for thee! Et voilà .Si je veux chanter mon hymne national en Canadian, j'ai un problème, à cause du native land, problème qui s'applique à tous ceux qui ont fait du Canada, comme moi, leur patrie d'adoption et un autre problème que je partage cette fois avec tous les Canadiens, et surtout les Canadiennes, à savoir si le patriotisme sied aux femmes.Pour le reste.ma foi, ça peut aller.Mais je suis francophone.A priori, je préférerais chanter mon patriotisme en canayen.Voyons donc ce que mon hymne me dit dans ma langue.O Caruida.' terre de nos aïeux, Eh, mosusse! Ça s'annonce mal.On me déclare tout de go que le Canada n'est ni mon pays ni celui de mes enfants.Pout les petits-enfants, je n'en suis pas sûre, parce que selon moi, il y aurait comme deux interprétations possibles.Dans la première, on pourrait dire que seuls sont «ca-nayens» ceux dont les aïeux ont planté le drapeau français en terre amérindienne et l'ont ainsi proclamé «leur».En CITÉ LIBRE moi 1992 14 eftet, si le Canada n'est ni ma terre, ni celle de mes enfants nées ici, on ne voit pas trop comment cette terre pourrait un jour devenir «nôtre».Ni moi ni tous les descendants de ma tribu ne deviendrons donc jamais des «Canayens».Après tout, chacun sa chance avec les aïeux: avec les bons on est «pure laine», avec les autres, on est voué éternellement aux «communautés culturelles».Ça me rappelle un incident survenu il y a bien des années.Un jour, une de mes filles m'a dit à Toronto: «À l'école (anglaise), on nous a fait remplir un formulaire où on me demandait ce que j'étais.J'ai écrit «canadienne française».Je suis canadienne et je parle français, alors c'est ce que je suis n'est-ce pas?» Impressionnée par sa logique implacable, je l'ai assurée qu'elle avait tout à fait bien répondu.Je n'ai jamais eu à lui expliquer le problème des aïeux: la société s'en est chargée.Voilà donc une interprétation de la terre des aïeux, déprimante, j'en conviens.Mais il y en a une autre, un peu plus souple.Selon celle-ci, il faudrait soit trois, soit quatre générations pour devenir vraiment canayen.Trois, si c'est moi la bonne aïeule; quatre, si la terre n'appartenant qu'à ceux qui y sont nés, les aïeux ne commencent qu'avec mes entants.Mais même si c'était trois, avouez que le purgatoire dure plus longtemps en canayen qu'en Canadian.i je veux chanter mon hymne national en Canadian, j'ai un problème, à cause du native land, problème qui s'applique à tous ceux qui ont fait du Canada, comme moi, leur patrie d'adoption et un autre problème que je partage cette fois avec tous les Canadiens, et surtout les Canadiennes, à savoir si le patriotisme sied aux femmes.Mais ne nous décourageons pas, et continuons à chanter.Ça va peut-être s'arranger.Ton front est ceint de fleurons glorieux Là, je dois avouer que je suis bien contente d'avoir, comme qui dirait, de l'instruction.Parce que le front ceint, je doute que ce soit évident pour tout le monde, même pour ceux avec une terre et des aïeux.Rien d'étonnant à ce que le Frère Untel ait répertorié tant de variantes savoureuses!: ton front est sein, ton front essaim, ton front des saints.Mais que le front de mon pays soit ceint de fleurons glorieux, ça ne me dérange pas du tout.En fait, j'avoue même avoir un petit penchant favorable pour les fleurons.Et qu'ils soient glorieux, en plus.Car ton bras sait porter l'épée, J'apprends ainsi que mon pays est belliqueux.Je l'aurais préféré pacifiste.Et quel drôle de choix d'arme! Avec la bombe atomique et la guerre des étoiles, ça ne me semble pas faire le poids.Mais si tous les pays se mettaient à l'épée, imaginez tout le bien qu'on pourrait faire à l'écono- mie avec tous les budgets militaires récupérés! Il sait porter la croix O câline! Là, j'apprends, en musique, que mon pays est chrétien.Pour ceux qui ne le sont pas, too bad! Même la version souple des trois ou quatre générations pour la terre des aïeux ne s'applique qu'aux chrétiens.Pour les autres, il ne s'agit même plus de purgatoire, mais de damnation éternelle.Ton histoire est une épopée Des plus brillants exploits Que c'est beau! Que c'est valorisant! En plus, comme c'est vague, chacun peut imaginer les exploits qu'il veut.Si mon pays avait voulu de moi, j'aurais chanté avec plaisir l'épopée de ses plus brillants exploits.Et ta valeur, de foi trempée Protégera nos foyers et nos droits Alors là, tabarouète! si ce n'est déjà fait, cette fois, c'est complètement f.pour moi et pour tous les autres maudits mécréants, même ceux et celles qui ont les bons aïeux.Je comprends qu'un pauvre élève du Frère Untel en ait été secoué («de foi tremblée») et qu'un autre ait eu des sueurs froides («de froid trempé»)1.Moi aussi, j'en tremble d'effroi.Le message est clair: malgré ma citoyenneté canadienne obtenue il y a plus d'un quart de siècle, en français, moi et ma lignée ne serons jamais que des métèques, ou si on préfère les euphémismes, des membres des communautés culturelles.Seuls sont vraiment canayens les chrétiens trempés de foi avec la bonne terre et les bons aïeux.On pourrait croire que ces paroles, offenssantes dans un contexte de pays d'immigration qui se veut accueillant, ont vu le jour dans un passé lointain.Faisons donc un peu d'histoire.La musique d'abord.Celle-ci a été composée en 1880 par Calixa Lavallée.Je trouve tout de même curieux que les «Anglais» — comme on les appelle — qui, comme on nous l'apprend dans les livres d'histoire en français et dans les discours nationalistes, n'ont jamais eu que le plus profond mépris pour les Québécois, je trouve donc curieux que ces Anglais aient adopté comme musique de leur hymne national l'oeuvre d'un Canadien français.À moins que ce ne soit, comme pour tout ce qu'il font, pour mieux les exclure et les humilier.Mais sans les bons aïeux, peut-on vraiment comprendre?Quoi qu'il en soit, je n'ai rien à redire sur la musique.Elle fait tout à fait hymne national, très bien d'ailleurs.Quant aux paroles françaises, bien qu'elles aient été écrites à la fin du XIXe siècle par le juge Adolphe-Basile Routhier (1839-1920), ce n'est qu'en 1964 que la Chambre des Communes adopta la proposition du gouvernement d'en faire un hymne national.Faudra-t-il une autre révolution, tranquille ou non, pour éliminer ces aberrations non seulement des paroles de notre hymne national, mais également de certaines mentalités?Le temps presse.Il y va de notre dignité collective.& NOTES 1.Les Insolences du Frère Untel.Éditions de l'homme.1960.p.33 2.ibid, p.34 CITÉ LIBRE mai 1992 15 Deux seins, deux mesures Mark Bellis* Qui aurait cru qu'un jour le volume du sein d'un homme et celui d'une femme seraient mis dans la balance de la justice d'une cour ontarienne, dans une cause défendant l'égalité de l'homme et de la femme.Tel un caricaturiste, à l'oeil perçant, Mark Bel-lis nous croque en quelques coups de crayon, avec un humour mordant et un style caustique, les aberrations d'une société et de personnages pris au piège de leur propres contradictions.été dernier j'ai été intrigué par un éditorial publié dans un hebdomadaire ontarien.L'auteut y défen-t dait une étudiante de l'Université de Guelph.La demoiselle aurait enlevé son T-shirt, par une chaude journée d'été, alors qu'elle marchait en ville et se serait fait arrêter.J'ignorais à l'époque que, dans les nouvelles nationales, elle était déjà célèbre d'est en ouest, comme «la-fille-qui-a-ôté-sa-chemise» ! C'est ainsi qu'en octobre je me suis rendu à une conférence de presse à l'université, où cette Gwen Jacob devait parler.Arrivé en retard, j'ai vu en entrant dans la salle une femme sans expression, avec le regard de Margaret Thatcher et la voix monocorde de Margaret Atwood.Je m'attendais un peu à cela.Un style de féministe stéréotypé.Mais à côté d'elle se trouvait une très jolie jeune fille, assez petite, aux longs cheveux blonds et raides.Là, je fus surpris : c'était Jacob.L'histoire se lit comme suit : Fondée par l'écrivain écossais John Galt, la petite ville de Guelph se trouve à cent kilomètres à l'est de Toronto.Galt était un administrateur de la Canada Company chargé de la colonisation de cette région au début du 19e siècle.Il a conçu la ville dans le style Paris de l'après-Révolution, avec de larges avenues, en forme d'étoile à cinq branches.On y retrouve, au centre, une grande église bâtie d'après l'architecture de Notre-Dame de Paris, entoutée des grands châteaux des riches et des petits bungalows en pierre grise des ouvriers.Au Square St-George, au centre-ville, la communauté italienne a fait cadeau à la ville de la statue d'une famille nue.Et l'on dit que, lorsque la Gouverneure générale du Canada, madame Jeanne Sauvé, l'a dévoilée, elle a fait un pas en arrière, sous le choc.Cette statue porte la mention «La famille est un des chefs-d'oeuvre de la Nature».Très controversée au Conseil municipal, cette statue sera même mentionnée au procès de Gwen Jacob.Elle est composée d'un père qui porte à bout de bras une mère qui elle-même soutient un enfant dans ses mains.Le tout dans une position qui m'a toujours fait penset à un jeu de bas- ketball où la mère compte des buts avec l'enfant ! Et je ne suis pas le seul.Des petits malins ont récemment coiffé la tête du bébé d'un ballon de basket.Séparée du centre-ville par les rivières Speed et Era-mosa, l'université se dresse sur une colline.La rue Gordon descend de la colline.Et c'est ici que le 18 juillet, Gwen Jacob a fait quelque chose de très inhabituel.Il faisait chaud, elle marchait de l'université à son lieu de travail, sans son T-shirt.Cela ne lui posait apparemment pas de problèmes, mais on m'a dit que ce jour-là, la circulation était un peu plus lente que d'habitude.Le lendemain, il faisait encore plus chaud.Les seins nus, elle refaisait le trajet.Le policier Robert M.s'est arrêté au feu rouge à l'intersection de Gordon.Il a vu passer devant sa voiture une jeune fille en short mais sans T-shirt.Il l'a suivie et l'a arrêtée devant une maison.Il lui a demandé une pièce d'identité.Elle a refusé et lui a demandé la sienne.Il a renchéri e procureur lui offre de laisser tomber les accusations si elle promet de ne plus marcher les seins nus.Elle refuse, en disant que la Couronne ne peut pas promettre qu'il n'y aura plus de belles journées ensoleillées.et lui a demandé de remettre son T-shirt.Elle a refusé et a salué le policier Elle a marché jusqu'au parc qui borde la rivière Speed et s'est arrêtée pour parler avec des inconnus et en particulier avec un entraîneur de natation, Alan F.Gwen Jacob a quitté le parc, traversé la rivière, et est ren-ttée dans le quartier pauvre de «The Ward», entre les rivières Speed et Eramosa.Sur la rue Ontario, elle a croisé à nouveau Alan, en train de faire des réparations sur sa maison.Elle a parlé quelques minutes avec lui, quand Diane P., 44 ans, est sortie, furieuse, de la maison d'en face : «Eh bien ! on verra si elle aura encore ses nichons à l'air dans quelques minutes !», a-t-elle lancé, outrée, aux voisins.Son mari, qui l'avait suivie, ajoute : «Eh ! tourne-toi donc que je puisse voir s'ils sont mieux que ceux de ma femme !».Les policiers qu'on vient d'appeler arrivent.Ils demandent à Jacob de se rhabiller.Elle refuse.On menace de l'arrêter.Elle rétotque que si un homme a le droit de marcher sans chemise, elle ne voit pas pourquoi elle ne l'aurait pas elle aussi.On la menace à nouveau d'arrestation si elle ne CITÉ LIBRE mai 1992 16 remet pas son T-shirt.Elle refuse.On l'arrête.Gwen Jacob est formellement accusée, par deux fois, d'avoir commis un «acte d'indécence» selon l'article 173 du code criminel.«Une pour chaque sein ?», demande-telle.Non.Une accusation portée à la suite de deux plaintes : celle de Mme P.et celle de la police de Guelph elle-même.L'affaire Jacob démarre dans les médias.Très photogénique, quoique petite, les cameramen la prennent toujours en contreplongé, ce qui lui donne un aspect menaçant.Elle fait la tournée des émissions radiophoniques de lignes ouvertes.Son nom est souvent mal écrit «Jacobs», et malgré le fait que sa famille soit francophone, Radio-Canada prononce son nom à l'anglaise.Les médias la bombardent de questions ridicules.Un reporter du Thompson Newspaper lui demande : «Qu'est-ce que cela vous fait d'avoir les seins les plus connus au Canada».Une journaliste de CBC lui demande à la sortie de la cour si elle a exposé ses seins pour le «fun».Jacob explose : «pour le «fun» ?Pensez-vous que je me sois faite arrêter pour le «fun» ?Le cameraman regarde la journaliste avec dégoût.Avoir commis un acte d'indécence est un délit mineur.Le procureur lui offre de laisser tomber les accusations si elle promet de ne plus marcher les seins nus.Elle refuse, en disant que la Couronne ne peut pas promettre qu'il n'y aura plus de belles journées ensoleillées.Les cours de l'Ontario étant surchargées, le procès traîne pendant deux mois, soit quatre séances de une ou deux heures, débutant le 15 novembre.Une femme comparaît juste avant Jacob.Dans la quarantaine, elle est accusée du vol de deux soutiens-gorges.Elle plaide coupable.Quand elle a été arrêtée elle avait plus de neuf cents dollars dans son sac.Selon son avocat, elle faisait une dépression.Suit l'affaire Jacob.L'avocat de la défense, Jeffrey Wright, est grand et il porte une moustache blonde-rousse.Le procureur de la Couronne, Owen Haw, est lui aussi blond, et s'exprime avec un fort accent anglais.Le juge Bruce Payne, dont le nom se prononce précisément comme «pain» (douleur en anglais) est encore un moustachu au teint rouge-brique.Derrière lui, on peut voir sur le mur les armes du Canada, arborant cette devise : «Honni soit qui mal y pense».Je me demande si je suis le seul à remarquer l'incongruité de la scène et à connaître l'origine de cette déclaration attribuée à un roi anglais : un jour, un courtisan aurait laissé tomber de sa poche une jarretelle.Tout le monde aurait éclaté de rire.Mais le roi qui pensait que ce n'était pas un acte d'indécence, aurait rabroué ses sujets pat ces paroles.La défense présente ses témoins qui affirment ne pas être choqués par les actions de Jacob.La couronne présente les siens qui affirment l'être.La plaignante, Mme P., affirme qu'exposer publiquement des seins féminins est «totalement dégoûtant», mais elle pense que les spectacles des danseuses de strip-clubs, qu'elle admet avoir fréquentés, sont acceptables, car «c'est leur boulot».Anne S., une voisine, dit dans son témoignage : «si Jacob avait été violée.».«Cela aurait été de sa propre faute ?» demande Wright.«Bien sûr» répond-elle ! Pendant ce temps, Jacob est assise à côté de moi.Elle lit mes notes, rit des témoins, fait des clins d'oeil et des signes à ses amis et lance à la ronde : «Je m'amuse comme une folle !».iiiiiwiiiwiwiiwwi.iutmummmM»mmmm»»immwmÊMnn mi» an iimww a défense affirme que s'il y a une différence entre les seins d'un homme et ceux d'une femme, elle n'est pas physiologique.C'est plutôt la différence de taille et de forme.On l'appelle à la barre.Elle dit qu'elle a le même droit qu'un homme d'exposer ses seins : «Je demande des droits égaux, pas additionnels».Elle se défend contre la Couronne avec esprit et le sourire aux lèvres.Le procureur est petit, sans menton, avec un grand nez pointu qui soutient des lunettes sans monture.Il courbe le dos.Jacob a un visage rectangulaire, avec une mâchoire solide, un nez retroussé et de petits yeux verts un peu bridés.Elle se tient bien droite.Pendant l'examen du procureur, on imagine un Bull-Terrier avec un rat.La défense affirme que s'il y a une différence entre les seins d'un homme et ceux d'une femme, elle n'est pas physiologique.C'est plutôt la différence de taille et de forme.La Couronne demande à Jacob : «Ne croyez-vous pas que le sein féminin est un organe qui se développe après la puberté ?— Ce n'est pas un organe, c'est une glande.Les organes ne se développent pas après la naissance, répond-elle.— Où avez-vous appris cela ?— Au cours de santé, en douzième année — Ah ! à l'université ?— Non, en douzième année de l'école secondaire» Le procureur de la Couronne de l'Ontario ne semble pas connaître le système d'éducation de la province où il pratique.On appelle un autre témoin.C'est un avocat sikh, barbu et enturbanné, dénommé T.Sher S.Il est connu comme militant des droits civils.Lui aussi, est souvent invité à des émissions de lignes ouvertes.Résident de Guelph, il dit avoir vu Jacob marcher les seins nus alors qu'il rentrait du travail.Il dit avoir pensé qu'elle essayait de faire la preuve de l'égalité de l'homme et de la femme.C'est l'interprétation de fond qu'il a fait de quelque chose qu'il n'a pu voir que quelques instants, à travers le pare-brise de sa voiture.C'est pourquoi, affirme-t-il, il n'aurait pas d'objection à ce que sa fille de treize ans fasse comme Jacob.Par contre, il dit avoir été très offensé quand sa fille, qu'il avait envoyé acheter des journaux, est rentrée avec un exemplaire du Toronto Sun.Ce journal publie toujours en page trois la photo d'une belle fille en bikini.T.Sher S.brandit ladite page trois devant la cour et déclare être vraiment choqué CITÉ LIBRE moi 1992 17 qu'une fille de treize ans puisse achetet de pareilles choses à Guelph.Mais il est lui même souvent interviewé par The Sun et il est très improbable qu'un avocat torontois ne connaisse pas le contenu de ce journal.Le juge Payne lui demande de faire circuler le journal, et la photo d'une jolie blonde en short est insérée au dossier de la preuve.L'avocat T.Sher S.et Jacob dénoncent l'exploitation du corps de la femme dans les médias et dans la publicité, et Jacob veut même interdire les strip-clubs, en disant que les danseuses qui font leur boulot influencent les attitudes de la société envers la femme.Or, même s'il sont tous les deux politically correct, ils aident beaucoup la Couronne, quand ils affirment qu'exposer des seins féminins est indécent.epuis son arrestation, Jacob est assistée par un groupe de féministes, qui utilisent l'affaire pour publiciser leurs idées.Le féminisme en Ontario est calqué sur le plus radical des modèles américains.Jacob n'aime pas que son avocat mentionne Playboy et Penthouse comme exemples de cas où l'étalage de photos de femmes nues est accepté par la société.En effet, l'association des étudiants de l'université, dont Jacob est membre de l'exécutif, a interdit la vente de ces magazines en affirmant qu'ils transformaient la femme en objet.Depuis son arrestation, Jacob est soutenue par un groupe de féministes, qui utilisent l'affaire pour promouvoir leurs idées.Le féminisme en Ontario est calqué sur le plus radical des modèles américains.Des écrivains vicieusement anti-homme comme Andrea Dworkin sont présentées dans les cours d'études féminines comme de grands penseurs.On y étudie aussi les dernières inventions des pseudo-religions du New Age, telles que la crystalthétapie, la pratique de la sorcellerie, ou l'adotation de la «Great Goddess», que l'on présente comme des mystères très anciens, si anciens d'ailleurs que l'histoire n'a gardé aucune trace de ces pratiques.Jacob m'a très sérieusement affirmé que les sorcières existent, et qu'à l'instar de ses supportets, elle s'habille de pourpre, l'ancienne couleut du féminisme.En cour, ses amies, que je surnomme les jacobines, ressemblent à des raisins de Californie.Lors de l'une des séances, Jacob lit une carte commemorative du massacre de Polytechnique, dont l'anniversaire est célébré en Ontario comme une fête religieuse.Les hommes doivent porter des brassards blancs pour s'excuser de l'horreur de cet événement.Heather Menzies, écrivain d'Ottawa, a même dénoncé les survivantes du massacre parce qu'elles n'ont pas aidé les féministes dans leurs efforts pour humilier les hommes.Jacob porte aussi un pendentif en argent massif, le symbole biologique de la femme, qu'elle a reçu en cadeau et qu'elle suce innocemment.La défense commet une autre erreur lorsqu'elle cite comme témoin un éditorialiste du Daily Mercury, le quotidien local de Guelph.Rolph Peterson y a écrit un éditorial défendant Jacob.Mais le procureur lui demande de commenter les résultats d'un sondage téléphonique organisé par son journal.Les répondants ont massivement condamné le geste de Jacob.Un monsieur qui se lamentait sur le déclin de la moralité au Canada a demandé, par exemple, que Jacob soit marquée au fer rouge.Le juge Payne passe la fête de Noël à peser les arguments des parties et rend sa décision le 17 janvier.Il ne croit pas à l'égalité entre les seins des femmes et les seins des hommes, et dit que ceux qui y croient ne vivent pas dans la réalité.Cette déclatation de bon sens est diffusée à travers le pays par la presse canadienne.Le cas est même rapporté dans le journal d'un petit pays du Sud de l'Afrique, le Swaziland, où les Zoulous s'amusent sans doute des pratiques bizarres des Blancs qui interdisent aux femmes de marcher les seins nus.Le juge condamne Jacob à soixante-quinze dollars d'amende, en citant les remarques insultantes qu'elle a faites à la presse hors cour.Jacob n'hésite pas à dire aux médias son mépris du juge, de la Couronne et de son propre avocat, mais elle déclare à ses copines : «Nous devrions aussi faire un procès aux médias».L'avocat de la défense est accablé par la décision, lui qui, au début, était si sûr de gagner sa cause.Ignoré de tout le monde, il reste assis à sa place, immobile et tête baissée, tandis que Jacob est entourée de médias et d'amies qui l'embrassent longuement devant les reporters.En sortant de la Cour, elle déclare aux médias : «Je me fous de ce que dit le juge, je me fous de ce système patriarcal», et elle ajoute : «Je ne peux pas croire que le juge puisse être aussi sexiste.C'est une violation de mon droit à la liberté de parole.Je ferai certainement appel».Après le procès, je me retrouve au restaurant avec une autre journaliste de CBC et les jacobines.L'une d'entre elles déclare aux journalistes que les «hommes ne sont pas tous mauvais.Il y en a, poutsuit-elle, qui réclament l'abolition de ce système patriarcal».Dans sa bouche, cela ressemble à un compliment.Une autre femme vêtue de pourpre se lance dans une diatribe contre les pauvres hommes qui portent ces rubans blancs : «Ce n'est pas assez.Peut-être ne les portent-ils que pour impressionner les filles !».Jacob veut faire appel, mais la Cour a déjà rejeté l'argument selon lequel les seins de l'homme et ceux de la femme sont égaux en vertu de la Charte canadienne des droits et libettés.Dans le procès d'un homme accusé de violence sexuelle parce qu'il avait frappé les seins d'une femme, la cour avait refusé de réduire l'accusation à la violence simple, comme cela aurait été le cas si l'agressé avait été un homme.Or, dans sa décision, le juge Payne a déclaré que, dans certains cas, le sein d'un homme pouvait faire l'objet de poursuite.Ainsi, Gwen Jacob, a réussi à exposer les hommes à des poursuites, elle qui disait au début qu'elle n'avait cherché qu'à se mettre à l'aise ! 'Originaire de Montréal, Mark Belts, 31 ans, est correspondant à Guelph pour le Toronto Sun et la Société Radio-Canada.CITÉ LIBRE moi 1992 18 Délation maison Louise Landry Balas Elle a huit ans.Vive, enjouée, spontanée dans ses rapports avec les êtres qui l'entourent, elle a la confiance naturelle d'une enfant choyée.Aussi, elle n'hésite pas à montter à ses parents le petit questionnaire sur la façon d'exprimer ses affections, qu'elle doit remplir pour l'école.Ailleurs, un jeune enfant, peut-être plus méfiant à l'égard de la société qui l'entoure, entend à l'école une musique qui lui est familière.Bien sûr, il la reconnaît, c'est le thème d'une émission de radio que ses parents écoutent régulièrement.Discrètement.Il ne dit rien, car il a appris qu'on ne dévoile pas à l'extérieur du foyer ce qui se passe à la maison.C'est le secret familial.L'enfant ne comprend pas trop pourquoi cette discrétion est nécessaire, mais l'inquiétude dans les yeux de ses parents est suffisante pour le convaincre de l'importance de son silence.Ce dont il ne se doute pas, c'est que la simple reconnaissance de cette musique, fait de lui un dénonciateur.Dans les dossiers de ses parents, on inscrira maintenant qu'ils écoutent une radio «subversive» et cette information servira un jour, aujourd'hui ou plus tard, à les intimider ou à les condamner.Peut-être la confiance règnera-t-elle encore quelque temps à l'intérieur de cette famille, unie dans son secret et dans sa méfiance à l'endroit d'une société qui ne tolère aucune différence, aucune dissension.Mais le jour où ce système autoritaire choisira d'utiliser l'information qu'il vient d'obtenir subrepticement, la confiance sera irrémédiablement détruite entre ces êtres.Diviser pour régner.Une autre réussite! La petite fille de notre calme banlieue québécoise n'a, bien sûr, rien à voir avec cette triste histoire qui ne peut arriver qu'ailleurs.Ailleurs et loin.Ici, c'est un pays libre et ouvert, où les choses se font droitement, clairement.Aussi ne doit-on pas considérer trop sérieusement la récente allégation d'une activiste de gauche, à l'effet qu'un agent de la Sûreté du Québec l'aurait approchée le 19 février 1992, pour l'engager comme délatrice au sein des groupes de pression dont elle fait partie.Ces choses-là n'arrivent pas ici.C'est l'erreur d'un individu; notre système lui, n'utilise pas de telles méthodes.Nous vivons dans un pays libre, mais il faut avouer que certaines lois sont difficiles à appliquer.On ne peut avoir des policiers partout, pour veiller à ce que soient respectées toutes les règles sociales.Dans les édifices publics, par exemple, où il est depuis peu interdit de fumer, la majorité des fumeurs sauront, bon gré mal gré, se plier à cette contrainte.Mais pour s'assurer que la loi soit partout appliquée, on encourage les collègues ou le public à rapporter les fu- meurs illicites.On dit que le système fonctionne très bien! La loi provinciale 178, aussi honteuse qu'elle puisse paraître aux yeux de certains, a su encourager le zèle d'autres, qui se sont donné le rôle de rechercher les dissidents, ceux qui insistent encore pour annoncer leur commerce dans leur langue.Caméra sous le bras, ces ardents défenseurs de la langue française ont pu rapporter aux autorités compétentes un grand nombre de hors-la-loi.Quelle belle affaire! On sauve ainsi l'argent des contribuables, puisqu'un petit nombre de citoyens se chargent de la détection.Peut-être entreprise d'abord par conviction, cette activité a bientôt su trouver en certains députés, et même dans un parti politique, des bailleurs de fonds.Après tout, dans une société, il faut de l'ordre, n'est-ce pas?Même dans un pays libre, la délation a parfois sa place./ ma génération a souffert que la sexualité soit entourée de mystère, de tabou et de péché, les enfants d'aujourd'hui, beaucoup mieux informés sans doute, apprennent à associer méfiance et péril non seulement à la sexualité, mais aussi à toutes les relations affectives.Qu'est-ce qu'ils ont à faire avec tout ça, le papa de la petite gamine et ce questionnaire qu'il étudie si attentivement?L'enfant n'a fait que répondre par un oui ou par un non aux questions précises sur sa façon d'exprimer ses affections.Elle a dû y ajouter, il est vrai, le destinataire de chacun de ces témoignages d'estime.On montre que l'on aime par des gestes et des mots et c'est précisément de cela dont il est question en classe en ce moment.Papa s'acharne pourtant à relire les dernières questions.«Lesquelles de ces façons (de témoigner de l'affection) te rendent incon-fortable?»et «Sais-tu pourquoi?» Inconfortable, il l'est le papa.Mais il le devient plus encore, lors sa rencontre avec l'institutrice.On lui confirme que c'est bien à l'intérieur du programme d'éducation sexuelle que ce formulaire a été développé et distribué.Mais il apprendra de plus que l'on n'apprécie guère son intérêt, qui semble même un peu suspect.Le professeur avouera finalement que la politique de l'école est de ne pas discuter en détail avec les parents du programme d'éducation sexuelle.Eh bien! CITÉ LIBRE moi 1992 19 Et si l'enfant rousse aux yeux pétillants avait mentionné se sentit inconfortable, elle, quand un oncle ou peut-être même son papa lui tient la main.Et si, en plus, elle avait admis partager avec lui un secret.Qu'aurait-on fait de cette information?Vous trouvez peut-être que j'exagère, que j'ai, comme le père, un esprit tordu.Peut-être, mais alors pourquoi, dans le contexte de ce cours sur la sexualité, a-t-on justement taconté aux enfants l'histoire d'un oncle très gentil qui se permet un jour de serrer un peu trop fort et trop longtemps sa jeune nièce?Quelques petites précisions aideront peut-être le lecteur à saisir l'ampleur de ce qui se joue ici.Rappelons d'abord que la protection des enfants contre les abus de toutes sortes a été mise au tang des grandes priorités dans notre société.Aussi, pour assurer le dépistage du plus grand nombre de cas d'exploitation, une simple dénonciation, même anonyme, à la Protection de la Jeunesse suffit pour qu'une enquête soit entreprise.Bien sûr, nous nous devons de donner aux enfants toute la protection possible contre les adultes qui abusent de leur rôle pour les négliger, les exploiter ou les violenter.L'abus d'enfants compte sans doute patmi les crimes les plus abjects et tout doit être mis en oeuvre pour le combattre.Tout?Même la mise sur pied dans les écoles de systèmes de délation?yiTii ummi im ¦¦¦iii~rTmnT«iin7>fM'Timwi"i»f i wwiii i"rriTTriiMrffiT[TtiirBiTiri~i"
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