Cité libre., 1 janvier 1993, février - mars
PER C-46 CON Volume XXI Numéro I Février-mars I 993 3,50 $ Hier, aujourd'hui, demain Gérard Pelletier L'insoutenable légèreté du concept de culture distincte Monique Nemni Panem et circenses Du pain et des jeux, version montréalaise George Balas La face cachée de la génération lyrique Louis Cornellier En relisant Trudeau Richard L'Heureux 4A *3 Cité libre rencontre ses lecteurs Le 2 e jeudi de chaque mois Le jeudi II «Des béquilles et des droits: réflexion sur le libéralisme au Québec » par Guy Laforest Politologue, professeur agrégé au département de sciences politiques de l'Université Laval Après l'exposé de notre invité, les lecteurs de Cité libre pourront lui poser des questions, exprimer leur opinion sur le sujet et même, si ça leur chante, faire la critique du dernier numéro de Cité libre.Retenez vos places aujourd'hui même.mars 199 3 Heure À partir de 17 heures 30, on peut prendre un apéritif à ses frais.Le dîner lui-même commence à 18 heures 30 et se termine à 21 heures 30 précises.Lieu La Maison Egg Roll 3966, Notre-Dame ouest (à l'ouest d'Atwater) Métro Place-Saint-Henri Avantages Grande salle moderne pouvant accueillir 350 convives Stationnement gratuit.A 300 mètres du Métro Place Saint-Henri Buffet (cuisine du Sechuan, du Hunan et de Canton, sans monoglutamate de sodium, et quelques plats canadiens.) Prix 20 $ par personne ; 10 $ pour les étudiants et les chômeurs Réservations Téléphoner au plus tôt à Marc-Bernard Lévesque (514) 933-8723 S'il n'est pas là, surmontez votre aversion des machines et dictez à son répondeur automatique combien de places vous réservez ainsi que votre nom et votre numéro de téléphone.Les places étant limitées, on est prie' d'avertir 24 heures à l'avance en cas d'annulation Limbes Anne-Marie Bourdouxhe Ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une époque mal définie, dans un état incertain.Bref, dans les limbes ?Les politiciens, les analystes politiques et les économistes que nous lisons ou entendons tous les jours n'en finissent pas de constater la fin d'une époque, mais de là à nous dire où va le monde c'est une autre affaire.Remarquez qu'il fut une époque pas si lointaine où on nous aurait annoncé la fin de la guerre froide qu'on n'y aurait pas cru.Gérard Pelletier n'est pas porté vers la mélancolie.Son analyse de la mouvance ou de l'immobilisme des comportements sociaux des Canadiens français en est la preuve.En cette semaine qui suit l'annonce de la récidive du cancer du premier ministre Bourassa alors que c'est tout juste si, en l'accueillant ce soir à Dorval, les journalistes ne lui ont pas demandé de leur révéler le jour et l'heure de sa mort, on espère avec Gérard Pelletier que nous serons un jour: «Un public mieux averti [qui] n'admettra plus que des médias, écrits et parlés, jouent à la fois sur les deux tableaux, c'est-à-dire se permettent assez de jaunisme pour appâter les amateurs de sensation — et assez de professionnalisme pour plaire au public avide d'information et de commentaires responsables.» Qu'est-ce que la culture au sens anthropologique et ethnologique du terme ?C'est ce à quoi tente de répondre Monique Nemni en cherchant à définir scientifiquement la valeur culturelle que les Québécois donnent à la salle de bain.Et elle a eu du fun ! Vieux militant communautaire, Eric Shragge s'inquiète des effets de la réforme des services sociaux et de santé québécois sur les organismes communautaires et sur l'universalité de ces services.George Balas nous livre dans ces pages le fruit de la recherche et de la réflexion à laquelle il s'est livré, avec une dizaine d'amis de la région de Montréal, sur les conséquences de l'implantation d'un casino à Montréal.Ce ne sera pas le Pérou.Avec la déconfiture du communisme à travers le monde, il s'en est trouvé plusieurs pour célébrer la fin des idéologies.Voire ! Louis-Philippe Rochon nous dit pourquoi la prédominance des économistes néo-classiques n'est pas à la veille de disparaître.Le parti libéral albertain «entend de l'autre côté du 49e parallèle les remous douceâtres d'une marée politique qui monte» nous écrit George Lang, depuis Edmonton.Il leur faudra compter avec Ralph Klein le nouveau premier ministre de l'Alberta.Pour Paul-Christian Nolin, ce n'est pas demain la veille qu'on va se sortir des limbes.Il a acéré plusieurs flèches à ce propos.Nicolas Gilbert, pour sa part, n'en peut plus de la lâcheté des démocraties occidentales face au drame yougoslave.«Est-ce cela le Nouvel Ordre Mondial ?» Pâquerette Villeneuve a beaucoup aimé l'exposition Pop Art aux Musée des Beaux-Arts de Montréal mais l'architecture du nouvel immeuble du Musée, beaucoup moins.S'il est une manie des médias qui tombe sur les nerfs de Danielle Miller c'est bien leur acharnement à décrire la soi-disant tension entre sa génération, les vingt ans et quelques, et celle de ses parents, les quarante et quelques.Elle ne l'envoie d'ailleurs pas dire à Douglas Coupland, l'auteur du célèbre Generation X.Louis Cornellier a fort apprécié La Génération lyrique, l'essai que François Ricard consacre à la vie et à l'oeuvre des baby-boomers québécois.Mais c'est l'analyse que fait Pierre Milot, dans Le Paradigme rouge, de trois revues politico-littéraires des années 70, aujourd'hui disparues— Socialisme québécois, Stratégie et Chroniques — qui l'a vraiment réjoui.Car: «A lire les citations (tirées des trois revues) dont Pierre Milot parsème ses analyses, on hésite entre le fou rire et la désolation la plus totale».En relisant Le fédéralisme et la société canadienne-française de Pierre Elliott Trudeau, Richard L'Heureux a été impressionné par la clarté et la justesse de la pensée de l'ancien premier ministre du Canada.Au point qu'il en recommande la lecture aux fédéralistes comme aux indépendantistes d'aujourd'hui.Par contre, le pamphlet que Trudeau publiait dans L'actualité du 1er octobre dernier a fort déplu à Louis Cornellier.Il s'en était d'ailleurs expliqué dans une lettre aux journaux, que ceux-ci n'ont jamais publiée.La voici.A propos de pamphlet, Marie Desjardins en publie un dans ces pages.À lire.CITÉ LIBRE février-mars 1993 A qui appartient Cité libre 1 Dans sa livraison de février 1951, soit la deuxième année de son existence, Cité libre répondait à cette question de la façon suivante: «Personne ne possède la revue.Tirée à 500 exemplaires, le premier numéro nous coûtait 250 dollars.Les dix collaborateurs ont misé chacun 25 dollars et sont rentrés dans leurs fonds en distribuant chacun cinquante exemplaires à 50 cents pièce.Les administrateurs de carrière souriront; nous sourions aussi».En janvier 1960, pour marquer son dixième anniversaire, Cité libre s'est réorganisée.Devenue mensuelle, elle s'est constituée en coopérative d'édition en bonne et due forme comptant environ une centaine de membres.Et les portes ne sont pas fermées.Lors de l'Assemblée générale de ses membres, tenue le 9 décembre 1991, Cité libre a fait peau neuve en décidant de poursuivre ses activités sous le nom d'une compagnie nommée Cité libre Information, incorporée le 10 février 1992 en vertu de la Partie III de la Loi sur les compagnies du Québec.Comme c'était le cas pour l'ancienne coopérative, tous les membres de cette corporation sont les propriétaires de la revue.Réunis en Assemblée générale annuelle, ils élisent un Conseil d'administration qui, à son tour, choisit le directeur de la Revue.SOMMAIRE Cité libre volume xxi • numéro 1 • février - mars 1993 3 Limbes.Anne-Marie Bourdouxhe 5 Hier, aujourd'hui,demain Dans quel sens évoluent nos attitudes ?.Gérard Pelletier 9 L'insoutenable légèreté du concept de culture distincte.Monique Nemni 15 Organismes communautaires et loi 120.Eric Shragge 19 Panem et a'rcenses version montréalaise.Geotge Balas 23 La prédominance de la nouvelle droite aura-t-elle une fin ?.Louis-Philippe Rochon 26 Qui détient l'atout maître ?.Geotge Lang 27 Les flèches du Parthe.Paul-Christian Nolin 28 La barbarie rentable.Nicolas Gilbert 29 Les aventures de Jimmy le G.I.en Somalie.Devlin / Goldstyn arts et lettres 30 Pop Art, Musée et quelques réflexions.Pâquerette Villeneuve 32 La Generation X est-elle une génération ?.Danielle Miller 33 La génération lyrique et sa face cachée.Louis Cornellier 36 En relisant Trudeau .Richard L'Heureux 39 L'erreur de Trudeau.Louis Cornellier 40 Triste affaire.Marie Desjardins Illustration de la page couverture : «Annus horribiUs» par Robert La Palme Cité libre Information Conseil d'administration Jean-Pierre Goyer, président Guy Sarault, secrétaire Roxane Roy, crésorière Jean-Pierre Bourdouxhe, Jacques Hébert, Robert Davies, Paul-Christian Nolin, Gérard Pelletier Rédaction Directrice de la revue: Anne-Marie Bourdouxhe Secrétaire de lédacaon: Marie Desjardins Comité de rédaction: Louise Landry Balas, Jean-Pierre Bourdouxhe, Louis Cornellier, Robert Davies, Richard L'Heureux, Danielle Miller, Gérard Pelletier, Louis-Philippe Rochon, Stephen Schecter, Revision ce texte : Marie Desjardins illustration: Robert La Palme, Guy Poirat, Jacques Goldstyn Production Infographie: Claude Guerm, Photocomposition.Topographie Sajy impression : /ntergiooe inc.Photomécanique : Photo Synthèse adresses Siège social Bureau 2500, 1250, boul.René-Lévesque Ouest Montreal, QC.H3B4Y1 Tél.: (514) 846-2317 /Télécop.: (514) 846-3427 Redaction 3846, ave du Parc Lafontaine Montréal, P.Q.H2L3M6 Tél.: (514) 398-6754 Téléc.: (514) 398-7364 Service d'abonnement Periodica CP.444, Outremont P.Q.H2V4R6 Tel: Région de Montréal: (514) 274-5468 Tout le Québec et l'Outaouais: 1-800-361-1431 Téléc: (514) 274-0201 Vente ou numéro Messageries de presse Benjamin 0160, Jean Milot Lasalle, P.Q.H8R 1X7 Tél.: (514) 364-1780 Téléc.: (514) 364-7245 Vente aux libraires Diffusion Dimedia 539, boul.Lebeau Ville St-Laurent, P.Q H4N 1S2 Tel: (514) 336-3941 Téléc.: (514) 331-3916 Dépôt légal : 2' trimestre 1991 1SSN:1183-7144 Envoi de publication: enregistrement no.10123 CITÉ LIBRE février-mars 1993 4 Hier, aujourd'Kui, demain Dans quel sens évoluent nos attitudes Gérard Pelletier A la demande générale, dont celle de nombreux amis de Cité libre qw l'ont entendue, nous reproduisons l'allocution de Gérard Pelletier au souper Cité libre du 7 septembre dernier.Un ami, qui avait lu dans la dernière livraison de Cité libre le titre des propos que je m'apprête à vous tenir, m'a posé la question suivante: «Pourquoi Entre hier et demain?Pourquoi pas: Aujourd'hui?Ce serait tellement plus simple».En effet.Mais quand même, j'avais mes raisons de garder mon titre un peu tarabiscoté.Aujourd'hui exprime une idée de stabilité dans le présent qui exclut Hier et Demain.Or, ce dont je veux vous entretenir, c'est précisément de notre évolution, c'est-à-dire du glissement de notre hier à notre demain collectif, comme on peut le percevoir aujourd'hui.Le temps présent n'est pas le sujet de mon propos mais seulement le point d'observation à partir duquel je tenterai d'analyser la mouvance ou l'immobilisme de certains de nos comportements sociaux.Lesquels ?Je tenterai d'amorcer votre réflexion sur trois thèmes: a) notre situation religieuse; b) notre mentalité d'état de siège; c) les médias et la politique.Le temps présent n'est pas le sujet de mon propos mais seulement le point d'observation à partir duquel je tenterai d'analyser la mouvance ou l'immobilisme de certains de nos comportements sociaux.Soyez prévenus: je n'ai pas de grandes révélations à vous faire ni de découvertes géniales à vous offrir.Je tenterai seulement de formuler quelques réflexions susceptibles d'engager vos pensées sur des routes qui ne sont pas des culs-de-sac et vers des conclusions qu'il vous appartiendra de tirer.Vous vous demanderez sans doute ce que la religion vient faire ici.Et vous n'aurez pas tort de vous le demander.Il fut un temps où on mêlait partout des considérations religieuses, à tort et à travers, où l'on prétendait résoudre par la religion les problèmes les plus étrangers à la foi, que celle-ci fût chrétienne, judaïque ou bouddhiste.Songez: on a perdu des semaines, dans les années cinquante, à se disputer sur la confessionnalité des coopératives et sur la présence des aumôniers dans les social clubs à l'américaine.C'était hier.Au début du siècle, un illustre théologien proclamait: «Les clochers de nos cathédrales s'élèveront toujours plus haut que les cheminées d'usine.» Non seulement la prédiction s'est révélée fausse (écologie oblige) mais la métaphore opposait deux réalités qui n'avaient rien de contradictoire, faussant pour un demi-siècle notre pensée sur l'une et l'autre.C'était donc hier.Aujourd'hui, la moitié de notre population a opéré, en matière religieuse, un virage à quatre-vingt-dix degrés — pour ne pas dire une volte-face brusque et totale.Un Québécois sur deux vérifie désormais ce qu'écrivait, au début du siècle, George Bernard Shaw, docteur ès paradoxes : Religion is the mother of scepticism : Science is the mother of credulity.There is nothing that people will not believe, nowadays, if only it be presented to them as science, and nothing they will not disbelieve, if it is presented to them as religion." En français: «La religion est mère du scepticisme; la science est mère de la crédulité.Il n'est rien que les gens refuseront de croire, de nos jours, pourvu que cela leur soit présenté au nom de la science, et rien non plus qu'ils ne tefuseront pas de croire, si cela leur est présenté comme émanant de la religion.» Vous allez me dire que c'est le retour du pendule.Et celui-ci, ayant hier voyagé très loin, Dieu sait, vers un CITÉ LIBRE février-mors 1993 5 extrême, on ne doit pas s'étonner qu'il fasse maintenant le même trajet en sens inverse.Mais devons-nous nous en réjouir ou nous en inquiéter?Nous réjouir du fait que certains de nos essayistes et de nos romanciers, pour ne pas mentionner les poètes, n'ont quitté la littérature de patronage que pour tomber dans la bêtise de Monsieur Homais ?En 1984, rentrant de l'étranger après neuf ans d'absence, je me suis mis avec application à rattraper mon retard en matière de lectures.J'ai dévoré les oeuvres du cru.Et j'ai eu d'heureuses surprises.On ne peut plus se demander aujourd'hui, comme on le faisait jadis et naguère encore, s'il existe, oui ou non, une littérature canadienne-française ou canadienne tout court.J'étais ébloui.Une seule tache sur ce bonheur: tant d'oeuvres gâchées parce que leurs auteuts n'en finissent pas de régurgiter l'éducation chrétienne qu'on leur imposa naguère — ce qui, à la longue, devient bien ennuyeux pour le lecteur.// est à se demander, aujourd'hui, si un autre conformisme, laïque celui-là, n'est pas en train de remplacer le premier, avec les même effets sur la vie intellectuelle.Faut-il s'inquiéter de ce qu'une grande partie de l'opinion prenne désormais pour acquis que l'Église ne joue plus désormais aucun rôle et s'en félicite ?On se comporte souvent comme si aucune religion n'existait plus parmi nous, comme si tous les croyants avaient disparu, comme si l'on pouvait, sans offenser personne, traiter comme une plaisanterie tout ce qui touche à la réalité religieuse.Cité libre, au milieu du siècle, réclamait le respect pour les incroyants et pour leurs opinions.Ce n'était pas facile car ils étaient beaucoup plus gravement minoritaires que les croyants ne le sont aujourd'hui.Nous demandions aussi que le dialogue s'engage, entre croyants et incroyants, et nous l'engagions nous-mêmes.Dans Cité libre, livraison de mars 1960, Louis O'Neill écrivait ce qui suit: «La confrontation idéologique, en contexte de liberté, secoue la paresse intellectuelle.Chez ceux qui réclament sans cesse l'exclusivité de leur présentation de la vérité, on en compte plusieurs qui ne se distinguent pas par le surmenage intellectuel.Comme l'écrit Jean Sulivan, il est facile pout eux de résister à la tentation d'ajouter au dépôt de la foi.Ils n'étudient pas et n'ont rien à dire.La libre expression des positions diverses les obligerait à travailler, à mettre en question des certitudes trop faciles et à faire épanouir une vigueur de l'esprit qui est en train de s'épuiser à définir des lieux communs.» On devine, derrière ces propos, la mise en question d'un certain intégrisme clérical qui régnait alors, dans le domaine intellectuel comme dans tous les autres.Il est à se demander, aujourd'hui, si un autre conformisme, laïque celui-là, n'est pas en train de remplacer le premier, avec les même effets sur la vie intellectuelle.Faudra-t-il, en cette fin de siècle, réclamer pour les croyants la même tolérance que nous préconisions hier en faveur des incroyants ?Car la situation est renversée.On a tendance à nier toute pertinence à la pensée religieuse alors qu'hier, les croyants niaient toute pertinence à la pensée des agnostiques.Qu'en sera-t-il demain ?Nous dirigeons-nous vers un juste équilibre, après avoir pratiqué chaque extrémisme et son contraire ?Ceux qui l'ignorent aujourd'hui vont-ils redécouvrir le peuple fidèle auprès duquel ils vivent ?Et les croyants vont-ils trouver moyen de manifester leur présence ?Les uns et les autres vont-ils partager les valeurs auxquelles ils croient ?Serons-nous demain une société d'échange ou bien le dialogue de sourds va-t-il se prolonger ?La question, je crois, vaut d'être posée et mérite qu'on y réfléchisse.La mentalité d'état de siège est un sujet auquel je réfléchis, pour ma part, depuis très longtemps.Dès avant la Révolution tranquille, nous déplorions, à Cité libre, la psychologie d'assiégés qui caractétisait trop de francophones québécois.L'intelligentsia nationaliste se comportait comme une garnison claquemurée dans sa forteresse et qui refusait d'en sortir de peur d'être surprise par les ennemis qui l'entouraient.Des exemples ?J'en choisis un premier dans ma propre expérience.Quand certains d'entre nous avons décidé de nous engager en politique fédérale, nous avons reçu les reproches, et parfois les insultes, de nombreux membres de notre intelligentsia — tous gens qui n'auraient eu pour nous que des éloges si nous avions fait le même plongeon en politique provinciale.La mentalité d'état de siège se manifestait aussi clairement dans le domaine culturel.Il fallait entendre monsieur Duplessis maudire la France athée et socialiste, de qui nous ne pouvions rien attendre de bon.Et Monsieut Leopold Richer, directeur d'un hebdomadaire qui se proclamait «culturel», condamnait la même France pour nous avoir expédié ce film scandaleux: Les enfants du paradis.«Nous demandions à notre mère du pain, écrivit-il à cette occasion, et elle nous donne une pierre de scandale.» Ladite pierre de scandale était dès alors reconnue comme un chef-d'oeuvre du cinéma français, voire du cinéma universel.Dernier exemple — mais je pourrais les multiplier presque à l'infini — il nous fut interdit de célébrer ici, en 1950, le centenaire de la mort de Balzac, un ennemi qu'il ne fallait pas admettre à l'intérieur de la forteresse.Et comme dans toutes les forteresses, il ne fallait pas s'écartet de l'idéologie dominante, sous peine d'être condamnés comme traîtres.Mentalité d'état de siège.Quatante ans plus tard, en sommes-nous guéris ?Je n'oserais pas l'affirmer.Quand le quotidien La Presse étale sur deux tiers de page, en regard de ses éditoriaux, un article qui condamne le premier ministre du Québec, élu au suffrage universel, comme «l'homme qui vendait son peuple»; quand la presse francophone presque entière dénonce comme traîtres un ex-premier ministre du Canada, tous les membres de son CITÉ LIBRE février-mars 1993 6 cabinet, et quibusdam aliis, parce qu'ils n'étaient pas soumis aux dictats de l'idéologie dominante du Québec; quand notre ministère de l'Éducation propose aux écoliers, comme textes français à étudiet, des articles de journaux québécois plutôt que les grands textes classiques de notre culture, de peur que ces pauvres élèves ne soient soumis à l'influence cosmopolite et dénationalisante de la littérature de France; quand on nous raconte que le moindre mot anglais sur les affiches, même en petits caractères, menace gravement la survivance du français; quand tout cela compose encore l'actualité, peut-on croire vraiment que l'état de siège psychologique ait été levé ?Comment s'est amorcée ici la campagne référendaire, du côté du non?Par des manoeuvres et une stratégie qui relèvent de la même mentalité.Lisez seulement les propos que tenait à la Presse M.Sylvain Simard, ex-vice-président du Parti québécois et président actuel du Mouvement national des Québécois (je cite) : «Comme on ne galvanise pas les foules en pourfendant des sous-alinéas de textes juridiques, qu'au demeurant personne n'a vus, mieux vaut tabler sur la question linguistique.[.] Selon les leaders souverainistes [.] — je cite toujours le même journal — la clause Canada menace de saboter ce qui reste de la Loi 101.Il s'agit d'enfoncer ce clou tout le long de la campagne, dit M.Simard."De l'émotion, on va en mettre!"» promet-il.C'est-à-dire qu'on se promettait d'exploiter à fond la peur, l'angoisse culturelle, maladie des minoritaires.La mentalité d'état de siège est un sujet auquel je réfléchis, pour ma part, depuis très longtemps.Oui, vous avez bien compris.Il fallait soulever le spectre d'une menace à la langue française et tabler sur ce danger pour combattre l'entente de Charlottetown.Je veux bien, pour ma part, qu'on s'en prenne à cette entente.Mais pour les bonnes raisons, qui ne manquent certes pas.Or, je vous le demande, y eut-il jamais, depuis 1760, un moment de l'histoire canadienne où la langue française fut moins menacée qu'aujourd'hui ?Cela, toutefois, ne dérange nullement les exploiteurs de notre mentalité d'assiégés.Cet aujourd'hui ressemble à hier comme à un frère jumeau.Mais demandons-nous: qu'en sera-t-il, demain?C'est cela, au fond, qui nous importe vraiment.Et quels moyens pouvons-nous prendre pour empêcher que l'avenir ne ressemble encore indéfiniment à ce passé ?Je relève un signe encourageant de ce qui pourrait arriver si nous avons un peu de chance.Dans un éditorial de Cite' libre, pour la livraison de novembre 1961, je résumais comme suit la position de la revue, qu'elle défendait depuis toujours, en matière culturelle (je me cite): «L'état de siège est levé.Les Canadiens français n'ont plus à se comporter comme une armée, avec l'obéissance pour vertu cardinale.Nous devons illustrer par des oeuvres notre culture propre, et non plus seulement par des discours et des protestations.» Or, je le notais tout à l'heure, il existe désormais des oeuvres.Nous en avons produit, et de très valables, dans presque tous les domaines, aussi bien dans celui de la science que dans celui de l'art ou de la littérature.Ces oeuvres expriment-elles une mentalité d'état de siège ?Non.A l'exception de quelques attardés, nos écrivains, nos artistes et nos hommes de science s'expriment avec la fermeté et la résolution des hommes libres, libérés de la crainte et des fantômes qui paralysaient leurs timides prédécesseurs.Pour ma part, je trouve là une raison d'espérer.Et vous ?Me voici donc arrivé au troisième des sujets que j'ai choisis: les médias et la politique.Permettez-moi d'invoquer d'abord (au risque de vous dénationaliser) le témoignage d'un historien et journaliste français, M.Alain Decaux, qui revenait à son double métier, voilà quelques mois à peine, après une incursion en politique active comme ministre du Président Mitterand.A la faveur d'une interview récente, Alain Decaux déclarait donc ce qui suit: «Ma spécialité est l'histoire, disait-il, et pendant quarante ans, j'ai regardé le pouvoir du dehors.Ministre, je me suis rendu compte que j'attribuais aux ministres un pouvoir de décision et une efficacité bien au-dessus de la réalité.Je me dis qu'il a dû toujours en être ainsi, dans l'histoire, et que l'historien que je suis a peut-être exagéré le pouvoir de ces personnages.» En abordant mon troisième sujet, je ne puis m'empê-cher d'exprimer un souhait qui relève de l'impossible, à savoir que tous les hommes de presse, écrite ou électronique, aient un jour l'occasion de faire la même expérience, et l'humilité d'en tirer la même conclusion.Ce qui frappe, en effet, quand on étudie l'actualité politique à la lumière des médias, c'est l'ignorance affichée, par les contribuables en général et les journalistes en particulier, en matière de procédure gouvernementale; ce sont aussi les pouvoirs exagérés qu'ils attribuent aux hommes politiques.Quand il s'agit des simples conttibuables, c'est-à-dire Madame et Monsieur Tout-le-monde, c'est compréhensible.Un de nos collègues d'Ottawa s'étant scandalisé du fait que les pêcheurs accablaient le gouvernement parce que la pêche était mauvaise cette année-là, un autre collègue, terre-neuvien d'origine, lui expliqua: «C'est compréhensible, Joe.Comme ils ne peuvent pas s'en prendre à Dieu le Père, à qui veux-tu qu'ils s'en prennent sinon au gouvernement ?» Mais le cas des journalistes s'explique plus difficilement.Ils nous ont donné récemment, au sujet de dossiers qu'on venait d'ouvrir, grâce à la loi sur l'accès à l'information, un exemple lamentable de l'ignorance dont je parlais plus haut.En voici quelques exemples.Un grand journal cite le procès verbal d'une réunion du Conseil des ministres dont j'ai fait partie, en choisissant exclusivement les interventions qui concordent avec les CITÉ LIBRE févriei-mors 1993 7 thèses de ses éditorialistes — ou qui les inspirent.Il interprète le procès-verbal comme si chaque intervention de chaque ministre représentait la position du gouvernement sur une question donnée, ce qui est proprement absurde.Car chaque séance du conseil est l'occasion d'une discussion.Et le ministre qui dit noir est peut-être seul de son avis et peut-être lui-même, persuadé par ses collègues, dira-t-il blanc au terme du débat.Or, je vous le demande, y eut-il jamais, depuis 1760 un moment de l'histoire canadienne où la langue française fut moins menacée qu'aujourd'hui ?Un autre journal cite, comme preuve que le gouvernement pensait telle chose, à tel moment donné, trois interventions de trois ministres différents.Trois ministres sur trente ont exprimé la même conviction, c'était donc là la pensée du gouvernement.Absurde.Dans un Conseil des ministres vraiment démocratique, chacun est libre de dire ce qu'il pense.Par le serment d'office que prêtent tous les membres du gouvernement, ces derniers s'engagent même formellement à faire toujours connaître leur opinion en toute franchise, à chaque séance du Conseil, cela dût-il nuire à leurs intérêts personnels ou à leur popularité auprès de leurs collègues.Mais au bout du compte, le gouvernement n'aura qu'une position: celle définie par le consensus qui se dégage de la discussion.Dernier exemple, mais j'en pourrais citer cent autres, tel journal présentera comme des comptes rendus fidèles les indiscrétions d'un ministre ou d'un député sur une réunion, du Cabinet ou du caucus, dont il s'est engagé à respecter le secret.Or, les indiscrétions de ce genre peuvent obéir à des motifs très divers, selon l'individu qui s'en rend coupable.L'indiscret cherche peut-être seulement à se faire valoir aux yeux des journalistes mais plus souvent, il cherche à servir ses intérêts personnels, voire à détruire la réputation d'un concurrent.Que valent les affirmations d'un homme ou d'une femme ainsi motivés?Et que valent les informateurs qui les acceptent les yeux fermés et les propagent sans scrupule, sans rechercher la moindre corroboration ?«Rien de cela ne serait possible, vous répondent certains journalistes, déplaçant le problème, si le huis-clos n'existait pas, si tout se passait sur la place publique.Alors seulement, nous aurions une vraie démocratie.» Voire ! Est-ce que la vraie démocratie n'est pas fondée sur la libre discussion et sur l'existence d'une opposition également libre ?Comment satisfaire à ces deux exigences si tout doit se passer à ciel ouvert ?Et comment établir le budget de l'État si tout dégrèvement et toute augmentation d'impôt sont signalés à l'avance aux spéculateurs ?Je pourrais continuer mais je m'arrête.Ce journalisme politique ignare (je ne parle pas des préjugés mais de la simple ignorance) ce journalisme, donc, existait hier, il existe encore et en pire aujourd'hui.Qu'en sera-t-il demain ?Des journalistes vont-ils continuer indéfiniment, en dénaturant les faits, à dénoncer des Watergate inexistants pour établir enfin leur réputation de grands reporters ou d'éditorialistes sans peur et sans reproche ?Nous avons deux bonnes raisons d'espérer le contraire.La première, c'est le nombre croissant des femmes qui s'engagent dans le journalisme.Je ne crois pas que nos consoeurs soient nécessairement plus vertueuses que nos confrères.Mais l'observation nous apprend qu'en général, elles pratiquent ce métier avec plus de rigueur.Parce qu'elles y sont nouvelles et moins blasées ?Parce qu'elles sentent le besoin de travailler davantage pour établir de façon indéniable leur compétence dans le métier?Peut-être.Cela reste à voir.Mais jusqu'ici, leur influence paraît très bénéfique du point de vue qui nous intéresse.Nous avons deux bonnes raisons d'espérer le contraire.La première, c'est le nombre croissant des femmes qui s'engagent dans le journalisme.La seconde raison, c'est qu'une démocratie en pleine consolidation, comme la nôtre, acceptera de moins en moins que des quotidiens et des médias sérieux se comportent comme les tabloïds à scandale ou comme certains postes privés de radio plus jaunes que le plus jaune des canards.Un public mieux averti n'admettra plus que des médias, écrits et parlés, jouent à la fois sur les deux tableaux, c'est-à-dire se permettent assez de jaunisme pour appâter les amateurs de sensation — et assez de professionnalisme pour plaire au public avide d'information et de commentaires responsables.Ces deux ambitions se contredisent l'une l'autre; elles sont inconciliables.On peut enfin espérer que le Conseil de presse et les écoles universitaires de journalisme finissent, avec le temps et l'expérience, par jouer leurs rôles respectifs avec plus de vigueur et de rigueur.Est-ce que j'exagère par optimisme ?C'est bien possible et je ne m'en excuse pas.Car pour échapper à la désespérance, il en faut une dose sérieuse.& CITÉ LIBRE février-mors 1993 8 L'insoutenable légèreté du concept de culture distincte Monique Nemni* Le mot ne crée pas la chose — Albert jacquard Ben, voyons donc ! Remettre en question le concept de culture distincte quand on vit au Québec ?quand l'accord de Charlottetown a failli l'enchâsser dans la Constitution ?Une idée aussi saugrenue ne peut venir que d'ignorants ou d'ennemis du Québec qui vont jusqu'à nier l'évidence pour des raisons certainement politiques ou idéologiques.D'ailleurs, jamais les discours sur la culture n'ont eu autant d'adeptes aussi bien dans les médias, les études savantes que dans les programmes d'enseignement — l'appartenance de chaque individu à une culture spécifique étant toujours considérée comme évidente.C'est ainsi que Kramsch, spécialiste de l'enseignement des langues secondes de réputation internationale écrit: «C'est une illusion de croire.qu'un ingénieur est avant tout un ingénieur, un touriste avant tout un tou-riste, et qu'ils ne sont que secondairement Canadiens, Américains ou Français.»( 1988:15 ) De nombreux autres spécialistes affirment que le comportement de l'étranger nous semble «incompréhensible, incohérent, voire absurde» si nous ne connaissons pas sa culture.Mais qu'est-ce que la culture ?Selon l'Unesco et selon un très grand nombre d'écrits sur la question, c'est «l'ensemble de connaissances et de valeurs qui ne fait l'objet d'aucun enseignement spécifique et que pourtant tout membre d'une communauté sait».La culture, qu'on appelle anthropologique, ethnique ou ethnologique se passe d'érudition.On peut être à la fois analphabète et québécois ou irlandais de culture.Or, si on affirme, par exemple, qu'il existe une culture distinctement québécoise, on doit supposer qu'il est scientifiquement possible de décrire la quintessence de cette culture.Sinon, la définition ethnique de la culture ne reposerait que sur des bases idéologiques.Comment donc aborder la description scientifique de la cultute québécoise ?Peut-on l'appréhender par des objets culturellement marqués ?L'objet culturellement marqué : un concept imprécis Il est très commun de lire que tous les objets, en fait que tout est culturel.Soit.Mais comme on ne peut pas tout étudier tout de suite et à la fois, force est bien de choisir.Tous les objets cultutels sont-ils égaux, ou, y en a-t-il, comme disait Orwell, «de plus égaux que d'autres» ?La baguette et les croissants sont-ils encore français, les pizzas italiennes et les kiwis «exotiques» ?La pizza est-elle moins québécoise que la poutine ?Bouchard, Rocher et Rocher (1991:54) écrivent que les Québécois sont grands amateuts de prêt-à-servir (fast food) et que leut seule conttibution à ce domaine est la poutine, «destinée aux estomacs robustes.mélange redoutable de pommes de terre frites, de ftomage en gtains et d'une sauce quelconque».La poutine serait donc plus typiquement québécoise que la pizza.Pouttant, il se mange au Québec infiniment plus de pizzas que de poutine (peut-êtte avons-nous des estomacs moins robustes ?) et plus de pizzas aux États-Unis qu'en Italie ! La culture, qu'on appelle anthropologique, ethnique ou ethnologique se passe d'érudition.On peut être à la fois analphabète et québécois ou irlandais de culture.Curieusement, la recherche de l'objet culturel «typiquement» français, gtec ou américain semble toujours déboucher sur le folklore ou tomber dans les stéréotypes — travers que tout le monde condamne sans aucune hésitation.Mais comment se fait-il qu'on ne puisse pas éviter ces écueils ?C'est que les difficultés presque insurmontables auxquelles se sont heuttés tous ceux qui ont voulu identifie! des objets propres à une culture, ne sont pas dues au CITÉ LIBRE février-mors 1993 9 hasard.En effet, depuis quelques décennies, nous assistons à une homogénéisation des cultures populaires.Le monde entier semble passer par une crise d'identité.Le blue jean est international ; MacDonald est rendu à Moscou ; Dallas a été regardé assidûment par des centaines de millions de téléspectateurs un peu partout dans le monde.Dans des boutiques de location de films à Monttéal, «97% des films ou vidéos sont d'importation américaine» (Le Devoir, 28 nov.92).Qu'on l'acclame ou qu'on le déplore, le fait est que «L'american way of life conquiert progressivement des zones immenses de la planète» (Lussato 1986:16).J'aurais pu choisir d'étudier le réfrigérateur québécois, mais j'ai préféré la salle de bains.Pour ne donner qu'un exemple, une étude menée à Ste-Foy auprès de francophones du secondaire montre que les jeunes acceptent les produits américains aussi résolument qu'ils tejettent l'identité américaine.Les chercheurs en concluent que ces jeunes «ne sont pas américains, ni en train de se faire américaniser: l'Américain serait dans le Québécois» (de la Garde et Ross 1984:75, en italique dans le texte).Mais, diront certains, c'est que je n'ai rien compris au problème.Ce qui compte, ce n'est pas l'objet, mais la valeut qu'a cet objet dans une culture donnée.En effet, prenant comme exemple un réfrigérateur, Kramsch écrit : «Un étudiant américain en visite chez une famille française et qui définit un réfrigérateur comme il a l'habitude sociale chez lui, c'est-à-dire: «un objet de première utilité dans lequel je peux me servir librement à toute heure du jour et de la nuit de tout ce que j'y trouve», risque fort de choquer sa famille française, car le réfrigérateur en France est (encore) dans la plupart des familles, un objet aussi privé, disons, qu'un compte en banque ou que les tiroirs d'une commode.Et ceci, malgré l'apparence semblable d'un réfrigérateur américain et d'un réfrigérateur français.» (1988:20-21) Étonnée par une affirmation aussi catégotique d'une didacticienne de tenom, je me suis demandé comment celle-ci avait fait pour découvrir la valeur culturelle du réfrigérateur «américain» par rapport à celle tout aussi homogène, de son cousin français.Je suis donc partie à la recherche de la valeur culturelle d'un objet, spécifique à chaque nation.La valeur culturelle d'un objet : un concept imprécis J'aurais pu choisir d'étudier le réfrigérateur québécois, mais j'ai préféré la salle de bains.De multiples arguments justifient mon choix.Il suffit de penser au grand nombre de tabous linguistiques qui entourent le nom et l'usage de cette pièce.Je pense que j'ai fait un bon choix, parce que depuis que je m'intéresse à la question, au hasard de mes lectures, je n'arrête pas de trouver des références culturelles à la salle de bains.Par exemple, dans Belle du Seigneur, Albert Cohen mentionne que la tante de son héroïne, Tantlérie, avait peur de tout ce qui est charnel.C'est pourquoi, dans sa salle de bains, pour séparer le sacré du profane, elle avait des serviettes différentes pour les diverses parties du corps.Avec son humour inimitable, Bill Cosby, lui, écrit, à propos d'une «tragédie» familiale causée par le comportement de son fils: «His four sisters.had a meeting recently about his habit of leaving the toilet seat up.You see, the two most important things to the American female are man's prevention of nuclear war and man's putting the toilet seat down.»' (1986:51) Pour Régis Debray, la France, c'est une façon de s'y prendre avec les chauffeurs de taxis, les robinets, les garçons de café, les regards des filles et le temps qui passe.Rushdie, lui, fait dire à la mère du héros, Salahuddin, qui partait faire son éducation en Angleterre : «Ne deviens pas sale comme ces Anglais.Ils ne s'essuient le derrière qu'avec du papier.Et ils se baignent tous dans la même eau sale.» (1989:51) Daudy, au contraire, trouve les Anglais particulièrement propres: «S'il existe un romantisme de la toilette, il est anglais.Une flânerie dans Jermyn Street vous enveloppe par avance des senteurs de verveine ou de cédrat, de cette huile rare dont une goutte dans un bain dissipe un océan de soucis.Il n'est parfum que de Paris; il n'est fraîcheur que de Londres.» (p.29) Ayant clairement identifié mon objet et démontté le bien-fondé de mon choix, pour faire une enquête scientifique, je dois maintenant choisir minutieusement les sujets culturellement québécois qui constituent mon échantillon.Qui est québécois ?Les sujets culturellement québécois : un concept imprécis Il est évident que je ne pourrais pas faire mon enquête à Mirabel, en interviewant des immigrants «fraîchement débarqués».Soit.Mais qui est québécois, non d'un point de vue légal, mais d'un point de vue culturel ?Suis-je québécoise ?Je vois déjà les sourires gênés.«Ben voyons, Monique, t'es ben fine et on t'aime bien, mais t'es pas vtaiment québécoise.Je veux dite t'es québécoise et tout et tout, mais tu comprends, peut-être qu'on utilisait la salle de bains autrement dans ta culture».C'est le point de vue qu'ont adopté Bouchard, Rocher et Rocher puisqu'il écrivent: «11 y a bien sûr, des Francophones québécois de fraîche date.Loin de nous l'idée de les exclure de la francophonie québécoise, entendue dans le sens du partage d'une langue commune.Comme il s'agit de la culture des Francophones du Québec, nous aurons nécessairement à l'esprit d'abord ceux qui ont le plus contribué à l'élaborer et à la nourrir.»( 1991:3) CITÉ LIBRE ( é v [ i e r ¦ m o t s 1993 10 On voit tout de suite que la contribution à la culture québécoise ne s'évalue qu'à l'échelle du temps.Ainsi, selon ce ptincipe, un escroc descendant des premiers colons conttibue plus à la culture québécoise que moi qui, de peine et de misère et depuis tant d'années, essaie de «cultiver» mes étudiants.Mais, ptête à tous les sacrifices au nom de la science, j'accepte l'argument et m'exclus de la recherche.Mes filles sont-elles cultutellement québécoises ?Aptes tout, si moi j'ai gardé des habitudes de salle de bains culturellement marquées, j'ai probablement donné à mes enfants un modèle non québécois d'usage et de valeur de la salle de bains.Pour être scientifiquement inattaquable, mieux vaut les exclure aussi.Les professeurs constituent-ils mon groupe homogène?Pas vraiment.Il faut distinguer les professeurs du primaire, du secondaire et d'université, qui ont chacun une «culture» différente.Et mes petits-enfants ?Combien de temps faut-il attendre pout faire partie de «ceux qui ont contribué le plus» à la culture québécoise ?Combien de générations faut-il attendre pour garantir la pureté culturelle des Québécois?Un personnage tristement célèbre avait établi, je crois, à quatre, le nombre de générations qui garantissent la pureté aryenne.Le rapprochement donne des frissons.Si cette recherche des sujets culturellement québécois (ou français, ou américains) n'excluait que ma tribu, je me serais soumise.Après tout, aucune méthode ne peut tenir compte de tous les cas.Mais ce même raisonnement doit nous faire exclure également les Québécois «pure laine» comme on dit, mais qui ont eu l'idée malencontreuse d'aller s'établir ailleurs au Canada ou dans le monde.Après tout, au contact de tous ces étrangers, la valeur qu'ils attribuaient à la salle de bains a peut-être changé.Que faire aussi des Québécois qui séjournent ou ont séjourné quelque temps à l'étranger ?Y a-t-il un laps de temps (pat exemple, le dimanche à faire du magasinage à Burlington) qui n'affecte pas la pureté culturelle et un autre (par exemple, l'hiver en Floride) où la pureté s'évapore ?Autant de questions épineuses qui risquent d'invalider notre échantillon.Mieux vaut exclure tous ceux qui ne sont pas restés tranquillement chez eux.Mais ce n'est pas tout.Pour être sûrs, on devrait aussi exclure les personnes issues de mariages mixtes.Sur ce point, même le nom n'est pas garant de puteté.Il faut savoir surtout d'où vient la mère, parce que c'est souvent elle qui baigne les enfants.Et comment savoir si des Johnson, Bourdouxhe, Goldstein ou Ciaccia sont vraiment québécois ?Pour éviter des questions embarrassantes, ou qui pourraient nous faire traiter à tort de racistes ou de xénophobes, autant les exclute aussi.Rappelons que nous ne leur voulons absolument aucun mal.Nous leur accordons tout le respect du monde et affirmons haut et clair que la valeur qu'ils attribuent à la salle de bains est aussi bonne que la nôtre.Elle est différente, c'est tout.Nos motifs d'exclusion sont parfaitement honorables et objectifs.Le problème, c'est que le nombre de gens exclus commence à prendre des proportions démesurées.Bientôt, il n'y aura plus grand monde à qui on pourra demander la valeur qu'ils attribuent à la salle de bains.En effet, déracinés de leur culture d'origine, les gens venus d'ailleurs ne sont plus représentatifs de cette culture.Et comme on ne leur reconnaît pas la culture du pays d'accueil, des millions de gens de par le monde seront considérés, dans une perspective culturelle ethnologique, comme des non-sujets, comme des citoyens d'un «no man's land», comme des «apattides culturels».Or, on dit qu'en 2006, l'Ile de Montréal comptera 20% d'allophones, du fait que les immigrants ont plus d'enfants que les Québécois de souche (Paillé, 1990:19).On aurait pu penser que les allophones enfanteraient au Québec des petits Québécois, mais c'est oublier la valeur culturelle de la salle de bains.Comme on le voit, dès le départ, notre recherche se heurte à des difficultés de taille dont les solutions risquent de sombrer dans le racisme ou l'idéologie.Curieusement, les écrits qui affirment l'existence d'une cultute nationale restent remarquablement discrets sur les sujets potteuts ou héritiers de cette culture.Curieusement.ou volontairement ?Mais admettons que cette identification soit possible et que ce soit des erreurs de méthode ou de jugement qui m'ont empêchée d'identifier les sujets culturellement québécois.Continuons donc notre recherche.Comme on le fait dans toute étude sociologique ou anthropologique qui se respecte, nous devons passer maintenant à la constitution de sous-groupes culturellement homogènes qui nous permettront de «décrire la culture francophone du Québec dans ce qu'elle a de plus manifeste et de plus distinctif» (Bouchard, Rocher et Rochet, 1991:3).Le sous-groupe culturellement homogène: un concept imprécis Comme mon identité pose des problèmes d'échantillonnage, pour les besoins de cette techerche, je me ttansformerai instantanément en Monique Ttemblay.Essayons d'identifiet le groupe homogène auquel j'appartiens.Je suis professeure.Les professeurs forment effectivement un gtoupe social dont la culture se distingue, par exemple, de celle des gens d'affaires, dont on a beaucoup étudié le système de valeurs.J'ai connaissance, personnellement, de la grande valeur atttibuée à la possession de la clef du executive washroom, signe indéniable du rang prestigieux qu'on occupe dans la compagnie, alors que nous, pauvres professeurs, n'avons même plus de toilettes distinctes de celles des étudiants ! CITÉ LIBRE février-mors 1993 11 Mais comme professeure, mon groupe homogène dépasse largement les frontières du Québec.Je partage des rites, un système de valeurs, une culture donc, avec les professeurs de la planète.En fait, intuitivement, on pourrait supposeï qu'on trouvera plus de similarités entre deux professeurs, même de pays différents qu'entre un professeur québécois et un pêcheur de Gaspésie, même pour la valeur de la salle de bains.Les professeurs constituent-ils mon groupe homogène ?Pas vraiment.Il faut distinguer les professeurs du primaire, du secondaire et d'université, qui ont chacun une «culture» différente.On peut continuer les subdivisions en disciplines: il y a la culture des scientifiques, des littéraires, et ainsi de suite.Là aussi, les ressemblances planétaires risquent d'invalider les généralisations que nous pourrions faire à propos de la spécificité de la culture de n'importe lequel des sous-groupes de professeurs.Mais je suis également femme.Dans son célèbre livte, Elena Gianini Belotti (1974) a brillament montré les dimensions culturelles de ce fait biologique.On apptend tôt à se compotter différemment, même en ce qui concerne la salle de bains.Par exemple, combien de femmes connaissez-vous qui prennent de la lecture quand elle vont au petit coin ?Comme pour la culture des professeurs, celle des femmes transcende les frontières québécoises ou italiennes.En témoigne le succès mondial du livre de Belotti.Toujours comme femme, mon groupe homogène doit exclure celles qui n'ont pas eu d'enfants.Le mythe de l'amour maternel n'a pas fini de nous hanter.Les célibataires ne peuvent pas partager la joie et le rituel du bain des petits.Mais, pour le rituel, ça se complique, parce que je pourrais partager cette culture avec certains pères.Là, je deviens plus «parent» que femme.Il faut également exclure de mon groupe de femmes celles qui sont séparées ou divorcées ou celles qui sont veuves.Elles se pomponnent peut-être plus pour s'attirer un nouveau conjoint.Faisons le point.Jusqu'ici, mon groupe homogène ne doit comprendre que des professeurs québécois universitaires, linguistes didacticiens, femmes, mères, grands-mères, jamais séparées ou divorcées.Mais il y a plus.J'ai également un certain âge.En fait, je constitue un groupe bien ciblé et particulièrement attrayant sur le plan économique.L'effet de l'âge sut la valeur de la salle de bains ne fait aucun doute.Comme me l'expliquait récemment une amie, à notre âge, les voyages en Europe coûtent plus cher.Effectivement, quand on doit se lever la nuit, on ne suppotte plus que la salle de bains soit à l'étage.Il faut donc changer de catégotie d'hôtel ! Vous voyez, le prétendu embourgeoisement des vieux n'est peut-être qu'une affaire de salle de bains.Je fais aussi partie d'un groupe socio-économique privilégié.Les habitations qui s'adressent à ce groupe, croyant répondre à notre système de valeurs et donc à notre culture, rivalisent dans le luxe de la salle de bains.Mais on ne peut arrêter la subdivision aux seuls critères «objectifs» tels que l'âge, le sexe, le groupe socio-économique ou la profession.En effet, puisque nous étudions les valeurs, d'autres valeurs, telles la religion, le sens écologique, l'orientation sexuelle, ou le goût du tourisme — valeurs reconnues ou inavouées — peuvent jouer un rôle considérable.On voit mal, par exemple, comment des écologistes prendraient des douches interminables.Là encore, ces valeurs transcendent la communauté ou la nation étudiée.Il ne faut pas oublier non plus le temps passé devant la télévision.En effet, aux États-Unis, l'Institut Annenberg a trouvé que, conttairement aux consommateurs épiso-diques, les gros consommateurs ont des valeurs et des croyances très similaires.«Les différences que l'on eût escomptées, compte tenu de la variété des appartenances ethniques, sociales, religieuses, géographiques, semblent avoir été laminées.» (Lussato, 1986:113) Je peux continuer à subdiviser presque à l'infini les groupes dont la culture a été identifiée et étudiée: qu'on pense à la culture du sport, de la musique, du bridge, etc.Je peux, ou non, m'identifier à chacun et, à tous les coups, ces cultures semblent transcender l'hypothétique culture nationale.Au terme de mon analyse, je découvre donc que le groupe homogène auquel j'appartiens, c'est.MOI.C'est aussi la conclusion, brillamment exposée, à laquelle arrive Albert Jacquard au sujet des traits génétiquement spécifiques d'une race.D'où le titte de ses livres: L'Eioge de la différence et Moi et les autres.Il démontre de manière très convaincante combien chacun de nous est unique, non seulement dans son patrimoine génétique, mais également dans tout ce qui le façonne.«Ce n'est pas entre les groupes mais entre les individus que nous constatons la plus grande diversité» (1978:108).En fait, dit Jacquard, le classement des hommes en groupes plus ou moins homogènes est illogique.Pour que ce classement ait un sens, il aurait fallu que chaque groupe ait été fotmé de fissions successives.Or, aucun groupe n'a jamais été séparé suffisamment longtemps pour qu'une différenciation génétique significative ait pu se produire (p.107).Tout le raisonnement et toute la démonstration scientifique de Jacquard s'appliquent admirablement bien aux phénomènes culturels.En fait, la diversité entre les humains est si grande que d'énormes dissensions existent très souvent dans des groupes qu'on aurait crus homogènes.Il ne suffit pas de classer un individu dans un groupe pour que celui-ci ait le sentiment d'appartenir à son groupe ou pour que son groupe l'accepte à part entière.Par exemple, l'individu peut sentir qu'il n'appartient qu'à une fraction de ce groupe.En tant que femme, je peux être féministe ou faire partie des Real Women.Entre les féministes et les Real Women, le gouffre culturel est certainement plus grand qu'entre certains hommes et certaines femmes ! Mais, même parmi les féministes, on trouve des nuances importantes entre les nouvelles féministes et celles de la «vieille garde».Prenons également comme autre exemple la prétendue homogénéité des professeurs d'université.Patlant d'un professeur d'université en France, Zeldin (1983:20) CITÉ LIBRE févrief-mors 1993 12 écrit qu'un abîme sépare les professeurs carriéristes et les autres, «les provinciaux bien tranquilles.Ce sont deux races qui ne se comprennent pas.» On peut aussi être exclu d'un groupe auquel on croyait appattenir.Dans son livte Moi, juif arabe en Israël, Soussan montre qu'être juif «sépharade» ou «juif arabe» est «une véritable malédiction» en Israël parce qu'on est tejeté par l'élite «ashkénaze».Cette révélation semble d'autant plus étonnante que l'on a tendance à ctoite que non seulement les juifs israéliens, mais les juifs du monde entiet forment un groupe uni, homogène.Cette exclusion du groupe touche aussi les Noirs, les juifs, les catholiques, et bien d'autres à qui le Ku-Klux-Klan refuse la participation au groupe des «vrais» Américains.Albert Cohen décrit, avec beaucoup d'esprit, la mentalité de ces bigots.Dans Belle du Seigneur, la tante de son héroïne considère que pour trouver grâce aux yeux de l'éternel, il fallait, entte autres, «se sentir genevois et non suisse.Pour elle, les Fribourgeois («Quelle horreur, des papistes!»), les Vaudois, les Neuchâtelois, les Bernois et tous les autres Confédérés étaient des étrangers au même titte que les Chinois.» (p.16) En fait, comme l'exclusion d'un groupe ne repose sur aucune base scientifique, on peut exclure qui on veut.A la limite, on peut même contester une réalité biologique et dire, par exemple: «Mais elle, ce n'est pas une vraie femme».Les individus peuvent également se trouver inclus dans un groupe auquel ils ne veulent pas appartenir ou dont ils ne partagent pas les valeuts.C'est ainsi que Hitler ne s'est pas préoccupé de savoir qui se sentait juif.C'est ainsi également que, si on n'est pas québécois «pute laine», on est considété d'office comme membre des «communautés culturelles».Mais admettons que je me trompe et qu'on puisse identifier des groupes culturellement homogènes.À la limite, admettons que je constitue toute seule mon groupe.Ai-je une identité cultutelle ?Mon identité culturelle : un concept imprécis Poset que j'ai une seule culture qui me caractérise, à laquelle je m'identifie, c'est nier deux réalités fondamentales, à savoit que, premièrement, je suis un êtte social qui interagit forcément avec d'autres êttes sociaux et, deuxièmement, que j'évolue dans l'espace et dans le temps.Qu'arrive-t-il à ma culture au contact des auttes et que devient-elle quand j'évolue dans l'espace et dans le temps?Prenons, par exemple, ma catégorie professionnelle.Je suis, comme je l'ai dit plus haut, professeure d'université.Mais j'ai déjà eu d'autres professions.Je suis donc non seulement membre de ma catégorie professionnelle actuelle, mais je porte également en moi toutes les valeurs des professions que j'ai déjà eues.D'autres professeurs d'université pattagent ma catégorie professionnelle actuelle, mais ne partagent pas la somme totale de mes cultures professionnelles antérieures.Je porte également en moi, mais à des degrés variables, la culture de tous les âges et de tous les rapports familiaux, socio-économiques, etc.que j'ai eus.Pout paraphraser Baudelaire, je dirais que j'ai plus de cultures que si j'avais mille vies.Je suis un «moi» en éternel devenir.Mais en plus d'évoluer dans le temps, j'évolue dans l'espace.Cette constatation, en apparence simple, rend pratiquement impossible l'assignation culturelle des gens à un lieu géographique.En effet, on sait, par exemple, que la mentalité, la culture de la campagne et de la ville diffèrent sur bien des points, quel que soit le pays qu'on habite.Parlant du voyage de son héros qui partait de l'Inde pour aller en Angleterre, Rushdie écrit: «Jusqu'où sont-ils allés en avion?Cinq mille cinq cents milles à vol d'oiseau.Ou: de l'indianité à l'angli-cité, une distance incommensurable.Ou: pas loin du tout, parce qu'ils quittètent une grande ville pour retomber dans une autre.La distance entre les grandes villes est toujours petite; un villageois, qui patcourt cent milles pour aller à la ville, traverse un espace plus vide, plus sombre et plus terrifiant.» (1989:53-54) Mais rendu en ville pour y vivre, que devient la cul-tute de ce villageois?Au bout de cinq ans, pat exemple, fait-il partie de la culture de la ville ou de la campagne ?Encore un sujet cultutellement nébuleux qu'il vaudrait mieux éliminer de notre échantillon.Le problème, c'est que nous venons tous d'ailleuts, ne serait-ce que d'un autre quartier.Cette vision simpliste de l'identité culturelle oublie le mouvement des populations.Essayez donc de trouver qui fait partie de quelle culture dans l'exemple suivant: «At tfie Sesame Hut restaurant in Houston, a Korean immigrant owner trains Hispanic immigrant workers to prepare Chinese-style food for a largely black clientèle.» (Time, 9 avril 1990:39)2 Moi, je donne ma langue au chat ! C'est pourtant cette réalité-là que nous vivons dans un grand nombre de villes du monde.Dans un article au titre révélateut: «Are there cultures to communicate across ?» l'anthropologue Drummond (1986) met en garde contte les notions simplistes en vogue.Contrairement à ce qu'on semble affirmer, dit-il, sa discipline est incapable de produire des descriptions scientifiques de la culture: «The problem is that anthropologists are none too sure of what culture is, of whether the concept has any real analytical importance, and of how to recognize the existence and boundaries of distinct cultures.» (p.215 )3 Il dévoile ainsi le désarroi qui existe en anthropologie et qui a atteint, selon lui, des proportions de crise, crise «stil! large!)i unpublicized in the academic and public worlds outside the discipline»(p.215).4 A la lumière des multiples problèmes que j'ai rencontrés dans la recherche d'une seule valeur culturelle, celle de la salle de bains québécoise, je n'ai aucun mal à le croire.L'appartenance figée à un groupe culturel spécifique, imperméable aux autres cultutes, est donc un mythe.En tant qu'être social, ma cultute évolue irrévocablement au contact des autres.L'Autre intetagit avec moi en me trans- CITÉ LIBRE février-mars 1993 13 formant, pendant que son contact avec moi le transforme lui-même.Enfin, pour réfuter une fois de plus l'existence du groupe identitaire homogène, il convient de rappeler que chacun de nous appartient simultanément à plusieurs groupes: je suis simultanément femme, professeure, canadienne, québécoise et ainsi de suite.Selon les circonstances et dans une dynamique changeante, je choisis, parmi tous les groupes auxquels j'appartiens, celui auquel je m'identifie.L'appartenance à un seul groupe identitaire est donc un construit qui acquiert une valeur symbolique.En réalité, mon groupe identitaire varie selon les luttes et le moment.Si je ne m'identifie qu'à un seul de ces groupes et que je dis, par exemple: «Nous les Québécois», je décide volontairement, premièrement, de faire abstraction de mon appartenance simultanée — et peut-être conflictuelle — à d'autres groupes, comme les femmes, les écologistes ou les professeurs d'université et, deuxièmement, de faire abstraction de ce qui ne fait pas de mon groupe quelque chose d'homogène.J'agis comme si mon groupe solidaire parlait d'une seule et même voix.J'étouffe ainsi la dissension, considérée comme traîtrise.Comme l'écrivait Gérard Pelletier dans Cité libre, du temps de la révolution tranquille, «au pays des assiégés le monolithisme est de rigueur.Quiconque ne pense pas comme tout le monde prend automatiquement l'allure d'un espion à solde.».On voit donc comment le concept même de groupe identitaire homogène sème les germes de l'unanimisme et de l'esprit tribal.Finkielkraut montre de manière tout à fait convaincante comment la culture anthropologique, basée sur l'identité et l'intégrité ethniques, qui se voulait pourtant une libération des pays colonisés, a contribué, en fait, à l'émergence des dictatures et des régimes totalitaires qui ont succédé à la colonisation.A bon entendeut, salut ! Affirmer que l'on ne pourra jamais décrire la quintessence de la culture québécoise ou américaine ne veut pas dire que la culture n'existe pas, qu'il n'y a pas de différence entre un Chinois en Chine et un Québécois au Québec, ou entre un Chinois vivant depuis peu au Québec et un Québécois qui n'en est jamais sorti.Ce que je réfute, ce n'est pas la différence, ce qui serait absurde, mais c'est qu'on puisse inventorier les traits spécifiques de cette téalité dynamique par des procédés statiques, incapables par nature de tenit compte de l'interaction et de l'évolution.Comment cette théorie se concrétise-t-elle dans ma salle de bains?Eh bien, chez nous, on a des gants de toilette, des débarbouillettes et une Ufa.Dans notre maison, à Ste-Foy, nous avions un bidet qui venait avec l'achat.Je passe sur une foule d'autres détails culturellement palpitants, mais je n'en mentionnerai qu'un seul autre.Depuis plus de dix ans, il s'est ajouté à ma culture un objet auquel j'ai été initiée à un cours de yoga suivi à Ste-Foy et donné par un professeur dit «pure laine»: le lotha.Cette dame nous a fait une démonstration selon moi convaincante de l'usage et des bienfaits d'une douche nasale.«Essayer, c'est l'adopter» disait un slogan publicitaire.Mais ce n'est pas toujours le cas.En effet, mon mari, qui a suivi avec moi le même cours avec le même professeur, est resté à ce jour insensible aux charmes de ce merveilleux objet.Comme quoi, on fait parfois son petit chemin culturel tout seul, même quand on forme un couple ! Le lotha fait-il partie de la culture de mon mari ?Non, puisqu'il ne l'utilise pas; oui, puisqu'il vit avec moi.Alors, c'est oui ou non?La recherche vaine de la culture distinctement québécoise d'une malheureuse salle de bains m'a donné mal à la tête.Imaginez les migraines qui attendaient les juges si toute une société distincte avait été inscrite dans la Constitution ! Pour me détendre, j'irai au Sporting Club, mais je ne sais pas encore si je choisirai le sauna, le Jaccuzi ou le bain turc.& * Linguiste et socialiste de la didactique des langues secondes, Mme Nemni est professeure à l'Université du Québec à Montréal.traductions de la rédaction 1.«Ses quatre soeurs .se sont réunies dernièrement pour discuter de son habitude de toujours laisser le siège de la toilettes relevé .C'est que, voyez-vous, il y a deux questions très importantes pour la femme américaine: la capacité de l'homme de prévenir le déclenchement d'une guerre nucléaire et de rabattre le siège de la toilette.» 2.«Au restaurant Sesame Hut de Houston, un propriétaire coréen forme des travailleurs immigrants d'origine hispanique à la préparation de plats chinois destinés à une clientèle largement noire» 3.«Le problème c'est que les anthropologues sont loin d'être sûrs de ce qu'est une culture, ou si le concept a ou non une importance analytique véritable, et de comment s'y prendre pour reconnaître l'existence et les frontières de cultures distinctes» 4.«dont une grande partie des milieux universitaires qui ne sont pas de la discipline tout comme le grand public ignorent l'existence» bibliographie Battestini, S.P.(ed).1986.Developments in Linguistics and Semiotics : Language Teaching and Learning - Communication across Cultures.Georgetown University Round Table on Languages and Linguistics.Belotti, E.G., 1981.c] 1974.Du côté des petites filles.Des femmes, (traduit de l'italien) bouchard, G., F.Rocher et G.Rocher.1991.Les Francophones québécois.Conseil scolaire de l'Ile de Montréal.Cohen, A.1969.Belle du Seigneur, Gallimard.COSBY, B., 1986.Fatherhood, Berkley Books.Daudy, P.1989.Les Anglais, Pion.De la Garde, R.et L.Ross, 1984.«La télévision des jeunes», Questions de culture, n°7, la culture : une industrie ?pp.53-83.Drummond, Lee.1986.«Are There Cultures to Communicate Across .' An Appraisal of the 'Culture' Concept From the Perspective of Anthropological Semiotics», in S.P.Battestini (ed) 1986, pp.214-225.Finkielkraut, A.1987, La défaite de la pensée.Gallimard.Jacquard, A.1978.L'Éloge de la différence.Éd.du Seuil.Jacquard, A.1983.Moi et les autres.Éd.du Seuil.kramsch, C.1988.«Vers une pédagogie du discours interculturel» Bulletin de l'Association des enseignants de français langue seconde, 10:2, pp.13-28.Lussato, B.et G.Messadie.1986.Bouillon de culture.Robert Laffont.Paillé, M.1990.«Accroissement de la population allophone au Québec : Horizon 2000».Conseil de la langue française.Rushdie, S.1989.Les versets sataniques, C.Bourgois.Traduit de l'anglais par A.Nasier.Soussan, M.1985.Moi, juif arabe en Israël.Encre.Zeldin, Th.1983.Les Français.Fayard.Traduit de l'anglais par E.Diacon.CITÉ LIBRE f é v ii e i- m o r s 1993 14 La réforme Côté et les organismes communautaires Eric Shragge* La réforme des services sociaux et de santé au Québec a justifié des coupures de services et le démantèlement des gains «progressistes» acquis au cours des années soixante et soixante-dix.Le taux de chômage chronique, l'accroissement de la population âgée, la ptise de conscience de problèmes sociaux qui a entraîné la création d'une vatiété de services, pour parer à la violence faite aux femmes ou subvenit aux besoins des victimes du Sida par exemple, ont contribué à accroître la demande de services sociaux et de santé et ce, dans un contexte de conttaintes budgétaires.Cependant, les moyens alloués à la solutiuon de ces problèmes ont été diminués pat le biais de couputes budgétaires et pat la redéfinition de l'idéologie étatique.Celle-ci répartit désormais la responsabilité des soins et services aux individus, à la famille (c'est-à-dire aux femmes) et à la collectivité.On s'éloigne de l'universa-lisme et de l'obligation gouvernementale de fournir des services sociaux et de santé pour en arriver à la définition d'un Etat providence «souple» dont l'obligation étatique serait limitée et qui ctéerait des partenariats gouvernement / collectivité pour fournir ces services.C'est dans ce contexte politique et idéologique que le gouvernement du Québec a lancé sa téforme desdits services.Devenue loi en septembre 1991 (loi 120), la réforme Côté touche plusieuts aspects des setvices sociaux et de santé.Je tenterai d'analyser ici la redéfinition des organismes communautaires proposée par la réforme, le rôle des CLSC et la définition qu'elle entend donnet à la participation du public à la décentralisation de la stiuctute administrative de ces services.Sous bien des rapports, la réforme actuelle se fonde sur les institutions créées, au début des années 1970, par la réforme Castonguay.La création des services sociaux et de santé La réforme Castonguay est à l'origine des services sociaux et de santé tels que nous les connaissons au Québec.Comme pour bien des changements de cette période, l'Etat est devenu le moteur du développement social.Bien que ces réformes aient été conçues en fonction d'une vision décentralisée, elles ont abouti en ptatique à une conception centralisée et technocratique de la planification et du développement de ces services.Tout en reprenant le contrôle des services sociaux et de santé des mains de l'Église, l'État a dévalorisé le rôle des institutions privées et des organismes communautaires qui fournissaient les mêmes services.Voyons la question de plus près.Premièrement, la planification centralisée vue comme le meilleur moyen d'allouer tous ces services à travers la province.En effet, conformément à la logique réformiste de l'époque, l'accès universel et standardisé à ces services découlait du concept Les forces combinées des représentants de la collectivité, des bénéficiaires et du personnel ont désormais les moyens de se faire entendre.Mais.se faire entendre sur quoi?de la planification centralisée et à ses modèles de disttibu-tion tationnelle.Deuxièmement, au cours des années soixante, les organismes communautaires ont créé une variété de formes expérimentales de services sociaux et de santé.Celles-ci futent souvent démocratiques et participatives dans leut structure; leurs activités contestaient l'hégémonie professionnelle dans ces services et elles liaient les inégalités des structures sociales aux problèmes des clients.Ces cliniques incarnaient une vision démocratique radicale qui contestait idéologiquement toute réforme technoctatique et centralisée.Au fil des années, le contrôle de la plupart de ces cliniques, dont les CLSC, fut repris pat des institutions de l'État.Enfin, on assista à l'émeigence de vastes bureaucraties syndiquées.Ce qui a engendté des structures d'emplois stables et une gestion moins souple.Lors de l'avènement de l'idéologie néo-con-setvattice, liée aux coupures des dépenses de l'État, les structures institutionnelles des services sociaux et de santé se sont révélées difficiles à couper.C'est donc en fonction CITÉ LIBRE février-mors 1993 15 de la contradiction qui existe entre la volonté de maintenu le système issu de la réforme Castonguay et la rationalisation des dépenses de l'État que j'analyserai ces réformes.Réformer la Réforme : le programme des années 1990 La réforme actuelle tésulte d'une longue réflexion et d'un examen appronfondi des services sociaux et de santé.Il y a eu, d'abord, la Commission Rochon qui subventionna tout une assiette au beurre universitaire, donna lieu à une multitude de travaux de recherche, pour produire un rapport final massif, d'ailleurs largement ignoré.Celui-ci fut suivi du document ministériel de Thétèse Lavoie-Roux, également «tablette» et de celui du ministre Marc-Yvan Côté qui, lui, le fit adopter par l'Assemblée nationale.Bien qu'elle s'adresse à plusieurs de ces aspects, la réforme Côté ne modifie nullement la structure de base de distribution de ces services.C'est d'abord et avant tout une réforme administtative qui redéfinit la structure et les mandats des organismes régionaux, les droits des usagers et les mécanismes de plaintes, de même que la répartition des responsabilités.En théorie, cette téforme renforce le rôle des CLSC et élargit leur mandat mais, sauf pour la couverture du transfer d'employés d'un établissement à l'autre, elle ne leur alloue pas de fonds nouveaux.Étant donné les coupures constantes des transferts de paiement du gouvernement fédéral au titre des services sociaux et de santé et l'engagement du gouvernement provincial à freiner, sinon à couper, ces dépenses, la réforme Côté s'attache à contrôler les coûts.Les différents projets de surfactutation, tels que l'imposition d'un ticket modérateur de 5 $ aux usagers des salles d'urgence, sont latgement perçus comme le début d'un processus de sape des principes de l'universalité.Les militants des droits civiques s'inquiètent du projet d'adoption d'une carte d'assurance-maladie informatisée car ils y voient un danger de viol de la confidentialité des dossiers médicaux des citoyens.Deux aspects majeurs de la réforme auront des retom-bées importantes pour les défenseurs des droits sociaux et pour l'avenir des organismes communautaires.Quel sera leur rôle dans la participation des usagers et des représentants de la collectivité à l'administration des organismes de services sociaux et de santé ?Quelle place réserve-t-on aux organismes communautaires dans l'ensemble de la réforme ?Le principe de la participation de représentants de la collectivité et de bénéficiaires à l'administration des services sociaux et de santé remonte aux débats entourant la réforme Castonguay.Étant donné l'ébullition du militantisme communautaire et le nombre de cliniques parallèles le gouvernement a dû tenir compte de leurs revendications.La réplique du gouvernement à l'influence prédominante de ces organismes ainsi qu'au climat de contestation politique de l'époque fut d'essayer de disperser cette mobilisation en incitant les groupes communautaites à se joindre aux établissements de l'État.Pour les organismes communautaires, les réformes avaient au moins le métite de séculatiser, enfin, les services sociaux et de santé et de créer des programmes universel de distribution.C'est pourquoi les réformes ont été appuyées en partie, ne serait-ce que par la participation symbolique des bénéficiaires à la gestion des établissements de santé et de services sociaux.Depuis la réforme Castonguay, cette participation des organismes communautaires les plus militants s'est, à quelques exceptions près, évanouie.Limitée à la participation individuelle, la représentation des bénéficiaires à ces conseils d'administration était structurée de telle manière que ceux-ci n'exerçaient pas de pouvoir réel.En outte, étant donné le niveau élevé de centralisation de la fonction publique de même que le type de gestion technocratique de ces établissements, les administrateurs, ainsi que les membres du personnel des services sociaux et de santé n'exerçaient pas de contrôle véritable.La réforme actuelle entend corriger ces problèmes dans la mesure du possible.Contrairement à l'époque de la réforme Castonguay, il n'y a pas, aujourd'hui, de confrontation entre des visions différentes des services sociaux et de santé.C'est ainsi que la réforme Côté élargit avec prudence le droit de participation des usagers.L'élection de représentants de la collectivité aux conseils d'administration des établissements ajoute à la représentation des usagers.Les forces combinées des représentants de la collectivité, des bénéficiaires et du personnel ont désormais les moyens de se faire entendre.Mais.se faire entendre sur quoi?Contrairement à l'époque de la réforme Castonguay, il n'y a pas, aujoutd'hui, de confrontation entre des visions différentes des services sociaux et de santé.La ptemière série de consultations électorales a été utilisée par des groupes de défense des droits des anglophones comme Alliance Québec pout promouvoir leur droit à des services en anglais.Ici et là, on a tenté de mettre de l'avant des listes de candidats au conseil d'administration de certains CLSC.Mais, faute de ressources pour informer le public, et d'un débat véritable autout du rôle de ces établissements, la participation à ces élections fut très faible.C'est à se demander si le gouvernement tient à ces consultations populaires.La démocratisation s'étend aussi à la restructuration des conseils régionaux.Le Conseil régional, tel qu'établi par la réforme Castonguay, devait être l'organisme de supervision des services sociaux et de santé de chaque région.Cette tentative de décentralisation est demeurée sans suite parce que le pouvoir de définir les politiques de base, les programmes et les budgets est resté concentré à Québec.Leur rôle fut donc largement technocratique et administratif.La réforme actuelle a rebaptisé cet orga-nisme régional et entend le doter d'un conseil d'administration élu et d'un pouvoit accru sur les différents services de la région quant à la réalisation des politiques et pro- CIT É LIBRE févtiet-mors 1993 16 grammes gouvernementaux.L'élection des membres de ce conseil est une opération d'autant plus compliquée qu'on doit faire appel aux suffrages des établissements de santé et de services sociaux de la région, des organismes communautaires, de représentants choisis au sein des groupes socio-économiques et de tout autte groupe désigné par la régie régionale de même qu'aux délégués des municipalités.Vingt pour cent des sièges de cette régie seront réservés aux organismes communautaires.Ce changement est en voie de se faire et bien que le gouvernement semble accorder une forte représentation aux organismes communautaires, il limite leur pouvoir.En effet, étant donné le nouveau tôle que l'on veut confier aux organismes communautaires, ce ne seront pas nécessairement les organismes «populaires de base» qui détermineront le programme communautaire car il faut tenir compte du fait que les organismes non gouvernementaux traditionnels ont aussi le droit de participer au processus.Tout en sanctionnant l'existence des organismes communautaires, la réforme leur attribue un rôle plus formel et important en matière de prestation de services sociaux et de santé.Si la réforme Castonguay insistait sur le rôle des établissements et des professionnels dans la prestation des services, la réforme Côté, elle, y associe les organismes communautaires.Il y a plusieurs raisons à cela.Au cours de la dernière décennie, le mouvement communautaire est devenu moins contestataire et il a créé plusieurs services sociaux et de santé parallèles, tels que des refuges et des ptogrammes destinés à des populations précises.L'éventail idéologique de ces groupes va de l'entraide individuelle au féminisme radical.Plusieurs de ces organismes communautaires se sont regroupés en coalition pour forcer le gouvernement à les reconnaître et à les subventionner.Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs réussi, de manière ponctuelle, à obtenir des subventions tout en conservant un certain degré d'autonomie.Mais, en dépit de ces acquis, ces organismes communautaires sont gravement sous-financés, ne jouissent d'aucune garantie à long terme et constituent des alternatives bon marché aux agences gouvernementales.Enfin, le gouvernement a élaboré une forme «souple» de prestations des services de bien-être social en exploitant «l'assagissement» des organismes communautaires ainsi que le contexte idéologique et budgétaire.Il s'appuie moins sur les agences gouvernementales syndiquées, qui offrent de ce fait des conditions de travail relativement convenables, pour avoir recours aux organismes communautaires qui lui coûtent moins chers car dénués de syndicats et de garanties à long terme.Ainsi, les organismes communautaires sont appelés à devenir des extensions des services sociaux et de santé de l'État sans qu'on leur alloue toutefois les moyens de développer des ressources parallèles viables.Les organismes communautaires sont confrontés à une crise majeure.Le gouvernement leur tend la carotte de la reconnaissance et d'un meilleur financement à la condition qu'ils se dépolitisent et qu'ils perdent leur identité propre.Bien que la législation semble respecter l'auto- nomie des organismes communautaires, elle tend aussi à leur définir un mandat qui éliminerait toute contestation et mobilisation sociale de leurs activités.La réforme est allée très peu dans ce sens jusqu'ici, mais il y a déjà eu un affrontement.La réforme Côté définit deux types d'organismes dans le domaine des services communautaires: les CLSC et les organismes communautaires.Lors de la réforme Castonguay, la clinique communautaire de Pointe Saint-Charles s'est négocié un statut unique puisqu'elle reçoit un financement équivalent à celui d'un CLSC tout en ayant un conseil d'administration élut seulement par la population du quartier et pat ses employés.Elle jouit donc d'une autonomie beaucoup plus grande que celle d'un CLSC.Prétextant la réforme, le gouvernement a contesté ce statut l'an dernier, ne donnant à la Clinique communautaire de Pointe Saint-Charles d'autre choix que de se transformer en CLSC et de maintenir son financement tout en perdant son autonomie ou bien de la conserver en devenant un organisme communautaire sous-financé.Ni l'une ni l'autre de ces options n'étant acceptable, la mobilisation collective fut assez forte pour forcer le gouvernement à reculer et à entamer des négociations.Cet exemple démontre que le gouvernement est prêt à s'emparer du contrôle des organismes communautaires mais qu'on peut le faire reculer si l'on parvient à faire pression sur lui par le biais de la mobilisation collective.Ainsi, les organismes communautaires sont appelés à devenir des extensions des services sociaux et de santé de l'Etat sans qu'on leur alloue toutefois les moyens de développer des ressources parallèles viables.La réforme Côté remet à l'avant-scène toute la question des rapports entre les organismes communautaires et l'État.Qui devrait assumer la prestation de l'ensemble des services sociaux et de santé et qui devrait contrôler les organismes qui les prodiguent ?Conformément aux préceptes dominants en la matière, seul l'État est en mesure d'assurer l'accès universel à ces services, car il peut assumer à la fois leur organisation et leur financement.Dans un contexte de privatisation et de coupures budgétaires continues, faire assumer la prestation de ces services par les organismes communautaires est dangereux pour le respect du principe de l'universalité et pour les organismes eux-mêmes.Les organismes communautaires ont évolué de bien des façons et, dans certaines collectivités, ils ne sont pas plus une force politique que des dispensateurs de services.Comment alors assurer la garantie de ces services si on intègre les organismes communautaires dans ce processus ?L'absence d'organismes communautaires dans certains endroits créera des inégalités majeures en termes de presta- CITÉ LIBRE févriei-mors 1993 17 tion de services.L'établissement du réseau des CLSC visait justement à corriger cette situation.Le retour au bénévolat communautaire est donc un retour à une époque révolue qui s'est révélée incapable d'assumer les besoins de la population en services sociaux et de santé.Prétextant la réforme, le gouvernement a contesté ce statut l'an dernier, ne donnant à la Clinique communautaire de Pointe Saint-Charles d'autre choix que de se transformer en CLSC et de maintenir son financement tout en perdant son autonomie ou bien de la conserver en devenant un organisme communautaire sous-financé.Pour ce qui est des organismes communautaites, c'est leut survie même, en tant que critiques autonomes, qui est temise en question.La marge de manoeuvre d'un organisme autonome subventionné par l'État est étroite, car il risque de perdre en autonomie ce qu'il gagne en subvention.Au cours des vingt-cinq dernières années, les organismes communautaires furent les critiques indépendants des politiques et des programmes gouvernementaux dans les domaines de la santé et des services sociaux, aussi bien que les promoteurs de nouvelles façons de faire face aux besoins de la collectivité.La perte d'une telle dimension est une menace à ce processus démocratique ainsi qu'une ouverture encore plus grande au contrôle technocratique des organismes communautaires, des services sociaux et de santé parallèles.En outte, le militantisme communautaire a donné une force sociale à une multitude de groupes et d'individus alors que la prestation technocratique de services sociaux et de santé tiansfotme les citoyens en bénéficiaires passifs, minant de ce fait encore plus un processus social impotent.Bref, la réforme des services sociaux et de santé au Québec se fait à partir des institutions créées au début des années soixante-dix.En dépit de la rhétorique centtée sur les besoins des citoyens, les objectifs de cette réforme sont minés par la réduction progressive de l'appui financier et pat le transfert de la prestation de ces services à un secteur communautaire sous-financé.En conséquence, c'est à la fois la qualité et l'universalité de la prestation de ces services qui sont en jeu.Enfin, c'est aussi l'autonomie des otganismes communautaires à titte de critiques et de ressources parallèles qui est menacée dans la mesure où on leur demande d'exercer un mandat direct de ptestations de service et d'échange! leur rôle politique contre un financement à long terme.& * Professeur à l'Ecole de service social de l'Université McGill, Eric Shragge à participé à la fondation du Centre d'innovation en développement économique du Grand Plateau, de Montréal N.d.L r.Un troisième numéro double.Serait-ce devenu une habitude?Eh! oui.Afin de prévenir l'essoufflement de l'équipe, le comité de rédaction de Cité libre a décidé d'un commun accord, et de son propre chef, de publier six et non plus dix numéros par année.Le conseil d'administration de Cité libre information n'a pas encore sanctionné officiellement la décison de faire de Cité libre une revue bimestrielle ; pas plus d'ailleurs qu'il n'a eu à se prononcer sur le nombre de pages de la revue ainsi que sur le prix de l'abonnement et de la vente au numéro.Tous ces détails vous seront donnés dans le numéro d'avril-mai.D'ici là n'ayez crainte, abonnez-vous, achetez Cité libre au prix actuel, elle est là pour rester! CITÉ LIBRE février-mois 1993 18 Partem et circenses version montréalaise ou Du pain, peut-être.Des jeux, certain George Balas Ce texte, rédigé par George Balas, est le fruit de la réflexion et delà recherche d'une damne de personnes de différents âges, sexes et pro/essions de la région de Montréal.Ce groupe a été créé récemment pour contribuer aux débats publics de façon informée, continue et constructive.Montréal aura donc son casino ! Le maire Doré semble croire qu'il y a là motif à réjouissance.Il nous assure que notre ville ne se transformera jamais en un «Las Vegas du Nord».Sans doute a-t-il raison.Mais pourrait-il affirmer avec autant de certitude que Montréal ne deviendra pas une «Atlantic City sur le Saint-Laurent» ?Comme bien des citoyens, nous ne nous sommes pas sentis interpellés, à peine intéressés par la question des casinos, alors qu'elle ne semblait encore qu'un projet flou, lointain, un peu farfelu.Mais lorsque la décision du gouvernement est devenue imminente, notre groupe a décidé d'étudier cette question.Sans idées ptéconçues, nous avons voulu connaître les avantages et les désavantages de la légalisation du jeu.Chacun désirait se faire une opinion éclairée; chacun voulait se mettre à la place d'un député responsable qui, avant de voter sur un sujet d'importance, devrait connaître les enjeux du débat.Pour tenter de convaincre la population du bien-fondé de sa décision, le gouvernement a fait ressortir les quelques avantages du casino: profits directs et immédiats, stimulation du tourisme, relance de l'économie par la création de nouveaux emplois.On doit ajouter à cette liste l'excitation indéniable que procure le jeu.Dans un casino bien géré, l'expérience peut être aussi stimulante qu'agréable pour le joueur qui connaît ses limites.Pour le joueur téméraire, cependant, celui qui risque une fortune ou les derniers sous du ménage, les conséquences peuvent être catastrophiques1,2.Qu'il s'agisse d'un individu, ou de l'État, il y a toujours des risques au jeu.Bien sûr, pour que l'État gagne, il faut que des joueurs perdent! Mais on espère toujouts que les pet-dants seront les autres, les gens qui viennent d'ailleuts.Puisque la décision est déjà prise, la seule discussion utile demeure celle qui peut contribuer à en minimiser les désavantages, tout en retenant le maximum d'avantages.À la lumière d'expériences faites ailleurs, peut-être pourrons-nous éviter le type d'apprentissage basé sur l'essai et l'erreur, toujours si pénible.Traditionnellement, les casinos de Monte-Carlo, de Bad Homburg et d'autres villes européennes opèrent des tables de jeux dans une ambiance de discrétion et de grande classe.Leurs services s'adressent à un petit nombre de gens financièrement à l'aise, ce qui limite naturellement leur capacité de générer des revenus.De tels casinos à clientèle restreinte comportent des avantages indéniables: ils ne transforment pas la communauté environnante comme le fait tout commerce qui s'adresse au grand public et, ils n'ont pas de conséquences négatives sur la situation socio-économique des personnes à faibles revenus.On note cependant en Europe, et plus particulièrement en France, une tendance à s eloignet de ce type traditionnel de maisons de jeux.Comme bien des citoyens, nous ne nous sommes pas sentis interpellés, à peine intéressés par la question des casinos, alors qu'elle ne semblait encore qu'un projet flou, lointain, un peu farfelu.En Amérique du Nord, les casinos sont une toute autre affaite.Il s'agit d'un «big business» qui mise sur un nombre maximum de joueurs et s'adtesse à une proportion très latge de la population, sans égard aux revenus, plutôt qu'à une élite bien nantie.Le succès de cette stratégie est dû principalement à la machine à sous, surnommée avec raison «one-armed bandit».Utilisées presque exclusivement par les clients à faibles revenus, ces machines représentent pouttant une part substan- CITÉ LIBRE février-mers 1993 19 tielle des profits des casinos nord-américains.Montréal compte doter son casino de 60 tables de jeux et de 1 200 machines à sous.La structute projetée est typiquement nord-américaine et s'adresse à une clientèle composée principalement de personnes à revenu moyen ou faible.C'est pourquoi nous avons fondé notte analyse sur une comparaison avec nos voisins du sud, plutôt que sur l'expérience d'outre-Atlantique.Nous rejetons toute comparaison avec les Bahamas, dont la situation est tout à fait différente, puisque l'entrée du casino est intetdite aux citoyens bahamiens.En Amérique du Nord, l'opération des casinos est une toute autre affaire.Il s'agit d'un «big business» qui mise sur un nombre maximum de joueurs et s'adresse à une proportion très large de la population sans égard aux revenus, plutôt qu'à une élite bien nantie.D'autte part, il faut admettre que Las Vegas ne constitue pas non plus un point de comparaison valable.11 s'agit en effet d'une situation unique, où les casinos ont été ctéés au beau milieu du désett.La ville s'est développée autour d'eux, grâce à eux, et son économie dépend presque totalement de leurs revenus.Atlantic City, cet autre gtand centre américain du «gambling», n'est pas, bien sûr, la ville soeur de notre métropole, puisqu'elle est beaucoup plus petite que Montréal et que la dététioration de son climat économique était plus avancée que le nôtte lors de l'implantation des casinos.Mais si nous voulons profiter d'une certaine expérience dans le domaine, nous trouverons peut-être ici la situation la plus comparable à la nôtre.Un des principaux facteurs à l'origine de notre intérêt pour Atlantic City est le fait que la légalisation des jeux de hasard, après avoir été refusée par la population à l'occasion de deux référendums, a finalement été adoptée pour les mêmes raisons qu'à Montréal: les perspectives économiques prometteuses que lui a fait miroiter le gouvernement.Création d'emplois, nouvelle source de revenus de taxe, relance de l'économie, voilà les miracles que devaient accomplir les casinos dans cette ville en décadence.Malgré l'importance des considérations morales et éthiques liées à la légalisation des jeux de hasatd et à l'implantation de casinos, particuliètement dans une période économique très difficile, nous ne discutons ici que des aspects de l'expérience d'Atlantic City sur lesquels nous avons pu ttouver des données factuelles ou statistiques.Nous n'abordons pas non plus la question complexe de la création d'une maison de jeux pat l'Etat lui-même plutôt que par des promoteurs privés.Lorsque, après plusieurs années de futiles essais, le gouvernement du New Jersey a finalement obtenu, par voie référendaire, l'autorisation de légaliser les casinos, il a voulu s'assurer que l'expérience profiterait non seulement aux propriétaires de casinos et aux coffres de l'État, mais encore à toute la population.La promotion du tourisme était principalement visée et, avec elle, l'espoit d'une revitalisation de cette ville balnéaire, autrefois florissante.Pour contrer la criminalité invariablement suscité par le jeu, on a prévu des règles de contrôle très sévères.Durant l'année qui a suivi la légalisation du jeu, le premier casino a ouvert ses portes dans un édifice rénové et il a connu un succès phénoménal.Rapidement, l'ouverture d'autres casinos, les uns à la suite des autres, a créé une telle concurrence que les profits de tous ces établissements se sont mis à diminuer.Les propriétaires de casinos ont alors téussi à obtenit des autorités un relâchement des contrôles et règlements, ce qui a effectivement entraîné un regain des profits.3 Nous avons étudié l'expérience d'Atlantic City sous quatre aspects différents et tenté, à la lumière de données pertinentes, de prévoir dans chaque cas les conséquences de l'implantation d'un casino chez nous.La criminalité On doit doit distinguer les crimes qui découlent directement du jeu en casino de ceux qui sont indirectement liés à ce type d'entreprise.Dans le premier groupe d'infractions, on trouve «l'écumage» des recettes des tables, la corruption des autorités, le détournement de fonds, les vols et larcins sur place.Ces types de ctimes, presque inhérents au jeu, peuvent pourtant être enrayés, si les gestionnaires et les autotités sont incotruptibles et si des sommes suffisantes sont allouées aux contrôles et aux services de police.Les coûts de ces mesures préventives doivent être assumés par le propriétaire du casino, à même ses recettes.En ce qui concerne le casino de Montréal, Monsieur Ryan a-t-il approfondi ce problème ?Beaucoup plus difficilement identifiables et quantifia-bles, de nombreux crimes perpétrés à l'extérieur des casinos peuvent pourtant être inditectement liés à l'industrie du jeu.A Atlantic City, on a constaté une très grave augmentation des crimes à la propriété immédiatement après l'ouverture du premier casino en mai 1978, comme le démontre le tableau (page 21).On ne peut évidemment pas prouver avec certitude que cette augmentation des crimes à la propriété soit une conséquence directe des activités des casinos, mais il serait encore plus improbable que la croissance de la criminalité n'ait tien à voir avec la pratique des jeux de hasard.Après tout, les pertes au casino doivent se renflouer d'une façon ou d'une autte! Il est d'ailleurs intéressant de noter que, pendant la même période, les taux de meurtres sont demeurés substantiellement les mêmes, tandis que le budget de la ville pour les services de police est passé de 15 millions$ à 45 millions$.3 Il est sûr que les crimes à la propriété augmenteront aussi à Monttéal peu aptes l'ouverture du casino.Son taux CITÉ LIBRE février-mors 1993 20 de criminalité ne connaîtra sans doute pas une ascension aussi impressionante que celui d'Atlantic City, puisque les opétations du jeu y seront beaucoup plus modestes, mais la hausse des coûts pout la ptévention du crime est inévitable et se refléteta tôt ou tard dans les budgets non seulement de la ville de Montréal, mais encore dans ceux de toutes les municipalités avoisinantes.D'après ce qu'on a pu lire dans les journaux, la proportion des revenus de casino allouée à la ville de Montréal sera-t-elle suffisante pour couvrir l'augmentation des dépenses pour le maintien de l'ordre ?Qui seront les joueurs ?Un phénomène intétessant différencie Las Vegas d'Atlantic City.En effet, alors que la ville du désert attire des gens qui viennent de loin, principalement par avion, et y passent quelques jours.Celle du littoral de l'Atlan- De tels casinos à clientèle restreinte comportent des avantages indéniables : ils ne transforment pas la communauté environnante comme le fait tout commerce qui s'adresse au grand public et, ils n'ont pas de conséquences négatives sur la situation socio-économique des personnes à faibles revenus.tique est en grande partie visitée par des clients de jour qui arrivent en autocar et repartent la même journée.En 1982, 9 millions de joueurs sont venus à Atlantic City des régions environnantes et ce, à bord de 300000 autobus.La ville d'Atlantic City est au centre, à trois heutes d'automobile ou moins, d'un bassin de population de 30 à 40 millions d'habitants hors-État.Malgré ce fait, près de 40% des joueurs viennent de l'État même du New Jersey.' A la même distance de Montréal, il n'y a pas un dixième de ce nombre d'habitants hors-province.De plus, plusieurs CRIMES À LA PROPRIÉTÉ RAPPORTÉS 1977 1978 1979 1980 1981 Vols de bourses, vol à la tire et à l'étalage 237 334 845 1216 1770 Larcins dans les édifices 826 854 1312 3660 4378 Cambriolages 257 339 432 644 783 Vols d'autos 469 605 874 1216 1067 Assauts 579 685 1528 1616 1723 Source: Uniform Crime P,e[>orrs:Neu> Jersey Stale Police, Bureau of Crime Analysis Atlantic City Police ' casinos ont été inaugurés dans divers États américains ces dernières années.Ce qui diminue encore le pouvoir d'attraction de Montréal comme ville du jeu.Compte tenu de tous ces facteurs il est fort probable qu'au moins deux tiers de la clientèle du casino de Montréal seront des Québécois.En ce qui concerne la composition socio-économique d'une population de joueurs, il est sans doute important de rappeler que ce sont les personnes à faible revenu qui, plus que tout autre groupe, dépensent au jeu le plus fort pourcentage de leur revenu.Les jeux de hasard dans un casino étatique constituent donc une forme de taxation dégressive selon laquelle, proportionnellement au revenu, les plus pauvres contribuent le plus! Ceci est confirmé par toutes les études sur le sujet dans tous les pays.4 Dans le cas du casino de Montréal, la contribution globale de personnes à revenus moyens pourrait être plus grande qu'ailleurs, puisque les règles de comportement sévères qui y seront appliquées ne feront rien pour attirer les bien nantis, habitués à d'autres standards.Or, nous savons que « l'établissement de casinos dans les régions urbaines entraînera vraisemblablement la création exclusive de casinos à faibles revenus qui sont par définition indésirables étant donné qu'il sont incapables de générer des revenus et qu'ils sont susceptibles d'engendrer des coûts sociaux élevés.»5 Les finances Le gouvernement estime que le casino de Montréal lui rapportera des revenus de l'ordre de 50 à 60 millions de dollars par année.N'ayant aucun détail sur la façon dont on a pu arriver à ces chiffres, on ne peut que les accepter, tout en souhaitant qu'il ne s'agisse pas de chimères.Indépendamment du montant exact des revenus escomptés, la question de leur provenance est particulièrement importante.L'argent que perdent les résidents du Québec au profit de leur gouvernement ne constitue en fait qu'une taxation volontaire.En conséquence, il ne s'agit là que d'un transfert de la capacité de dépenser du secteur privé au secteur public, sans aucun bénéfice économique réel pour l'ensemble de la population.Seules les sommes d'argent versées pat les visiteurs étrangers contribueront vraiment à enrichir la province.Comme nous l'avons vu plus haut, les deux tiers des gains escomptés pat le gouvernement, soit environ 40 millions$, proviendront vraisemblablement des poches de ses citoyens, et plus particuliètement de ceux dont les tevenus personnels ne dépassent pas la moyenne.Le montant d'atgent total que doivent perdre les joueurs pour générer les gains attendus par l'État est naturellement beaucoup plus élevé.D'aptes nos lectures, il CITÉ LIBRE février-mors 1993 21 est raisonnable d'envisager qu'une fois les coûts d'opération du casino défrayés, il restera à l'État entte 20% et 30% de profit pour chaque dollar perdu aux tables ou aux machines à sous.Les pertes réelles des joueurs québécois se situeront donc entre 130 et 200 millions de dollars.C'est la somme approximative qui sera prélevée sur l'économie québécoise pour payer les salaires et autres coûts du casino, les agents de sécurité, ainsi que la police, et pout assurer à Un des principaux facteurs à l'origine de notre intérêt pour Atlantic City est le fait que la légalisation des jeux de hasard, après avoir été refusée par la population à l'occasion de deux référendums, a finalement été adoptée pour les mêmes raisons qu'à Montréal: les perspectives économiques prometteuses que lui a fait miroiter le gouvernement.l'État le revenu qu'il attend de cette entreprise.Il a été dit qu'un des avantages du casino de Montréal serait de récupérer les sommes dépensées par nos concitoyens aux tables de jeux à l'éttanger.Sans doute cela est-il en partie exact.D'autre part, on peut aussi s'attendre à ce qu'il y ait une diminution des montants dépensés à l'heure actuelle en billets de loterie et en paris aux courses de chevaux au profit du jeu en casino.Les revenus que le gouvernement tire des jeux de hasard existants seront donc diminués d'autant.Il est malheuteusement impossible de prévoir les conséquences réelles de tels impondérables.Le tourisme Jusqu'ici nos constatations se tapprochent beaucoup de ce qui a été publié dans le rapport du Groupe de recherche et d'analyse de la Société d'exploitation des loteries et courses du Québec.Nous sommes particulièrement en accord avec les conclusions auxquelles il arrive, à savoir que, contrairement à ce que l'on croirait, le jeu en casino ne tapporte pas de d'énormes revenus.«Dans les meilleures conditions, il contribue un peu au-dessus de 1/2 pourcent du revenu total du gouvernement, si on ne prend pas en considération les coûts élevés de la surveillance de ce type d'activités».Comparant toutes les formes de paris, le même rapport stipule que, «les systèmes les plus rentables du point de vue économique sont ceux qui peuvent avoir l'effet socio-économique le plus négatif.»6 Cependant, nous ne partageons pas l'avis des auteurs de ce rapport quant à l'effet bénéfique du jeu sur le tourisme.Alors que ceux-ci affirment que «.la seule réelle justification pour la légalisation des casinos au Québec est l'augmentation du tourisme.», nous croyons qu'ils surestiment cette retombée.Nos conclusions, basées sur l'exemple d'Atlantic City, nous incitent plutôt à croire que l'industrie touristique québécoise ne profitera que très peu de l'introduction des jeux de hasard en casino.Notons que le rapport du groupe de recherche et d'analyse a été préparé huit mois seulement après l'ouverture du premier casino au New Jersey et que ses auteurs n'ont donc pas pu profiter des statistiques que nous citons plus haut.Nous savons depuis que le jeu y est dominé par des voyageurs d'un jour qui sortent à peine du casino et ne contribuent donc en rien à l'industrie touristique.Le taux d'occupation des chambres d'hôtel à Atlantic City est de l'ordre de 55% à 60%, et qu'il peut même baisser à 50% en hiver.Comme l'écrit Sternlieb:«.A Atlantic City, les hôtels sont les coûteux symboles de l'échec de la tentative de revitalisation d'une ville.»3 Au Nevada par contre, où il est plus difficile et coûteux de se rendre à cause de l'éloignement de Las Vegas de tout autte centre urbain, les hôtels sont généralement occupés à 80 %.' Rappelons que ces hôtels font partie intégrante des énormes complexes que constituent les casinos et que les chambres sont intentionnellement offertes à des prix dérisoires dans le but d'attirer et de retenir les adeptes du jeu.Il est inconcevable que les hôtels de Montréal puissent offrir aux visiteurs de tels avantages, puisqu'ils demeurent indépendants du casino et doivent eux aussi assurer leurs profits.A moins que le casino ne se mette à subventionner l'hôtellerie ! En guise de conclusion Pressé par une décroissance de l'économie de plus en plus grave, le gouvernement du Québec vient de se doter d'un outil qui devtait participer au redressement de la situation.Il est permis de douter que le ministre Vallerand ait pris en considération tous les inconvénients à long terme de cette décision.On peut même se demander si l'outil choisi, un casino d'État à Monttéal, ne créera pas plus de problèmes qu'il n'apportera de solutions.A la lumière des études que nous avons consultées et teportées à la situation monttéalaise, nous avons de la difficulté à cerner les avantages certains de ce genre d'entte-prise et ce, même en considérant les avantages les plus évidents.Nous croyons plutôt que : — Les opérations du casino assureront la création de nouveaux emplois mais que ses gains diminueront ceux de sec-teuts existants de l'activité économique, contribuant ainsi à l'élimination d'auttes emplois qui disparaîtront sans fanfare.— La majorité des revenus du gouvernement, estimés à 60 millions$, proviendront des goussets des résidents du Québec, ce qui n'ajoute rien à l'économie de la province.— Le casino vise comme clientèle principale la population à faible revenu, même si cela n'est pas ostensiblement l'intention des promoteurs.— La présence d'un casino encouragera à peine le tourisme, surtout celui provenant de l'extérieur de la province.— Il y aura une augmentation des crimes à la propriété à CITÉ LIBRE février-mots 1993 22 Montréal et dans les villes avoisinantes.Cinq ans après l'ouverture de casinos à Atlantic City, voici ce que l'on constatait: «Les chômeurs restent essentiellement chômeuts, les touristes demeutent dans le monde encapsulé des casinos, les anciens secteurs de la ville où se situent magasins et services continuent de dégé-néter.»' Peut-on vraiment croire encore que le casino de Montréal conttihuera à la revitalisation de la ville ?Quelques suggestions Afin de minimiser les conséquences négatives de l'introduction du jeu en casino, tout en retenant ses bénéfices potentiels, nous nous petmettons d'énoncer les recommendatrions suivantes: — A l'instat des casinos européens traditionnels, celui de Monttéal devrait s'adresser à une clientèle bien nantie, plutôt qu'au bassin de population le plus latge possible.— Dans la charte d'opération du casino, seule la promotion faite dans le but d'attirer des joueurs de l'extérieur de la province devrait être permise.— Toutes les étapes de l'implantation du casino devraient être matquées au sceau de la prudence étant donné que les bénéfices à tirer d'une implantation hâtive paraissent négligeables mais que les dommages encoutus par une planification et une mise en opération accélérées peuvent être considérables.— Le maire de Montréal devrait renégocier sa part des revenus du casino, puisqu'il devra essuyer une partie importante des retombées négatives en termes d'augmentation des coûts pour la prévention du crime et la sécurité.Les villes avoisinantes gagneraient à se préparer à faire face au même phénomène.—L'environnement de l'île Notre-Dame devrait être protégé d'une dégradation certaine due à la circulation lourde de nombreux autocars.— Les contrats d'embauché et de setvices devraient être formulés de manière à ne pas rendre exorbitante la fetme-ture du casino, dans le cas où l'expérience s'avérerait négative.& notes 1.Ladouceur, Robert.Psychologie des jeux de hasard et d'argent.Québec: Université Laval, 1990.2.Ross, Gary.Stung.The incredible obsession of Brian Molony.Toronto: Stoddart Publishing Co.Limited, 1987.3.Sternlieb, George.The Atlantic City gamble.Cambridge, Mass: Harvard University Press, 1983.4.Abt, Vicky, The business of Risk: Crrmmercial gambling m mainstream America.Lawrence, Kan.: University Press of Kansas, 1985.5."to locale casinos in urban areas will probably lead to exclusively lower-income casinos, which are undesirable because of the lack of revenues they are capable of generating as well as the high social costs they might create." Eadington, William.Bureau of business and economic research, University of Nevada.Cité dans Sternlieb.6.Société des loteries et courses du Québec.Research and analysis group.Casinos: Summary of the final report.December 1, 1978.La prédominance de la nouvelle-droite aura-t-elle une fin ?Louis-PHiLirpE Rochon Les années 1990 seront-elles la décennie du changement.Pourquoi pas ?Elles ont bien commencé avec les bouleversements politiques que sont l'effondrement de l'Union Soviétique et du communisme, la réunification de l'Allemagne, la ratification du traité de Maastricht.Les Américains viennent de rejeter un Président fatigué pour élire un jeune baby-boomer, pacifiste et progressiste qui incarne leurs aspirations et leurs désirs de changement.Outre l'environnement,toujours à la une des journaux, on parle désormais aux États-Unis de politiques sociales, de création d'emplois, d'investissements publics dans l'infrastructure et le capital humain.La volte-face sensationnelle du gouvernement social-démocrate ontarien soulève de nombreuses questions.Ici au Canada, on ose aussi espérer qu'un jour notre régime politique subira un changement profond.Les Canadiens en ont marre des politiques économiques qui ne fonctionnent pas, qui profitent aux riches, aux gens d'affaires et aux chefs des grandes entreprises, qui créent du chômage en oubliant les moteurs de la prospérité économique et de la croissance que sont les travailleurs .Les Canadiens en ont marre aussi des coupures budgétaites et de la téduction du déficit qui se font sur le dos des plus démunis, surtout qu'après huit ans de ce régime ils se rendent compte qu'il ne fonctionne pas.Le changement, durant les années 1990?Au Canada ?Et comment se produira-t-il au juste ce changement ?En élisant Jean Chrétien et ses libéraux ?Vous pensez qu'il y aura un changement ?Pensez-y encore.Rien de ce que j'ai entendu dire ne me laisse croire qu'il y aura un virage économique.«Le Canada doit devenir compétitif», nous disent les libéraux, tout comme les conservateurs d'ailleurs.Mais comment?Sur cette question, motus! Car changer de politiques économiques n'est pas aussi facile qu'on le croirait.A ce propos, l'événement le plus prometteut sur la scène canadienne fut certes l'élection de Bob Rae et de CITÉ LIBRE fôvriet-mais 1993 23 son équipe néo-démocrate, socialiste diront certains, en Ontario, la soi-disante province capitaliste du pays.Avec l'avènement d'un gouvernement social-démocrate à la tête d'une province influente, on a cru que le changement était finalement arrivé.Le tout a commencé avec le premier budget du gouvernement Rae qui tentait de relancer l'économie avec de bonnes vieilles politiques de dépenses key-nésiennes.De nombreux économistes s'en sont réjoui, tout en sachant que les bénéfices mettraient quand même un certain temps à se manifester.Mais sitôt annoncé, ce budget s'attirait les foudres des milieux d'affaires qui ont accusé le gouvernement ontarien d'irresponsabilité — comme si ces gens détenaient le monopole de la vérité en matiète de politiques économiques saines.Le gouvernement ontatien a donc succombé à ces pressions et, lors de son deuxième budget, à l'instar de ses «homologues» fédéraux, il mettait de côté les politiques keynésiennes de relance pour miser plutôt sur les politiques néo-conservatrices de coupures dans les programmes sociaux, la santé, l'éducation et le bien-être afin de contrôler le déficit provincial.Est-ce à dite qu'il ne croyait plus, comme c'est le cas des keynésiens, que le déficit se résorberait suite à la création d'emplois et à la croissance économique qui en découleraient ?Notons aussi que le gouvernement de monsieur Rae n'a pas eu le courage d'aller au bout de ses téformes du milieu du travail, décidant plutôt de pallier à l'accablement des milieux d'affaires que de répondre aux revendications syndicales.Ainsi donc, malgré une conjoncture favorable, il n'y a pas eu de bouleversement économique en Ontario.La volte-face sensationnelle du gouvernement social-démocrate ontatien soulève de nombteuses questions.Entte autres, pourquoi un gouvernement social-démocrate n'a-t-il pas été capable de mettre en oeuvre les politiques économiques qu'il croyait être la clé de la relance économique ?Il y a, selon moi, deux raisons principales à cela.Le succès ou la prédominance des idées est une question de pouvoir et ce, à deux niveaux: d'abord, à l'intérieur même d'une discipline donnée, ensuite, au sein même de la société dans laquelle opèrent les spécialistes de cette discipline.A l'heure actuelle, les politiques économiques keynésiennes ne jouissent pas de l'aval de la gtande majorité des économistes.Dans les universités, c'est le modèle néo-classique qui fait consensus, et l'importance d'un problème ou d'une question dépend de la capacité de la poset dans les termes de ce patadigme dominant.Les «révolutions» se font plutôt rares.Certes, il y a eu, au cours de l'histoire de l'économie, des contestations, des critiques et même des rébellions — telles que celles des historicistes, des institu-tionnalistes, des keynésiens et des néo-matxistes — mais aucun de ces «rebelles» n'a réussi à imposer son propre consensus et, de ce fait, le patadigme néo-classique est demeuré toujours bien en place.Advenant le cas contraire, il y aurait eu «révolution», et le vieux paradigme aurait été remplacé par un autre.Si bien que, soudainement, on aurait eu un renversement de la répartition des forces, donc des façons d'aborder les problèmes, bouleversement des politiques et des attitudes, et propositions de solutions nouvelles.Bref, les vieux problèmes auraient été vus et définis autrement.Idées et théories sont ainsi appuyées par une structure entière d'institutions au sein desquelles il y a un rapport de force et une hiérarchie du prestige fondés sur l'évaluation par les pairs.Je dirais que près de 90% des professeurs d'université — si ce n'est plus — souscrivent au paradigme néo-classique.Les département d'économie sont des milieux très fermés où les idées nouvelles et contestataires sont mal vues.Ceux qui ne partagent pas les idées dominantes y sont souvent ostracises, et il n'est pas rare qu'ils ne jouissent pas de l'influence réservée aux regroupements populaires et dominants.Or, comme l'a souligné Joan Robinson, la persistance du paradigme néo-classique, à l'intérieur comme à l'extérieur des universités, n'est pas sutprenante.Les professeurs forment des étudiants qui deviennent, tôt ou tard, économistes au sein des appareils gouvernementaux et des centres de recherche, conseillers auprès des politiciens et des chefs d'entreprises, ou professeurs d'université à leur tour.On n'enseigne rarement sinon jamais aux étudiants les théories radicales, socialistes ou marxistes, ou même les différentes critiques et faiblesses de la théorie néo-classique.De génération en génération, nous formons donc de petits économistes néo-classiques.Ce n'est donc pas surprenant que nous soyons pris avec la même théorie depuis le 18e siècle.N'en déplaise à la grande majorité des économistes qui prétendent le contraire, l'économie est d'abord et avant tout une discipline qui repose sur l'idéologie politique liée à la structure de pouvoir de la société.Mais la persistance du paradigme néo-classique ne se limite pas au seul milieu universitaire, ou à la capacité de défendte un modèle économique par rapport à un autre.La raison principale de cette petsistance réside aussi, selon moi, dans la lutte de pouvoir qui existe à l'extérieur de la profession.N'en déplaise à la grande majorité des économistes qui prétendent le contraire, l'économie est d'abord et avant tout une discipline qui repose sut l'idéologie politique liée à la structure de pouvoir de la société.Contrairement à ce qu'ils prétendent, je ne crois pas que l'économie soit une science exacte, au même titre que la physique.On ne peut pas la réduire à quelques formules mathématiques et à un comportement rationnel et prévisible.Le monde réel n'opère tout simplement pas de cette façon.Les idées et les intérêts constitués y jouent un rôle trop important.Chaque école de pensée en économie (les socialistes, les marxistes, les keynésiens de toutes sortes et les monéta- CITÉ LIBRE février-mors 1993 24 ristes) est inévitablement liée à une idéologie politique sut laquelle se fonde la théorie et la philosophie qui lui sont propres et ce, de l'extrême droite à l'extrême gauche.Comme l'a souligné l'économiste Bernard Bonin: «.la confiance des économistes dans leuts recommandations est essentiellement idéologique [.] l'économiste agit alors comme un propagandiste de valeurs».1 La question fondamentale, commune à l'économie et à la politique, tourne autour du rôle réservé à l'Etat.Le paradigme néo-classique est ainsi marqué idéologiquement dans la mesure où il justifie une conception particulière de la société et de l'économie.A l'heure actuelle, les politiques économiques keynésiennes ne jouissent pas de l'aval de la grande majorité des économistes.Les politiques économiques de la nouvelle droite sont soutenues vigouteusement par des groupes d'intérêt au sein de la société, soit les mieux nantis de la société — les gens d'affaires et les grands financiers — qui, de bout en bout, profitent monétairement des retombées de la libre entreprise, de la libéralisation des échanges commerciaux, de la mondialisation des mouvement de capitaux, de la flexibilité des salaires des travailleurs, de l'élimination des syndicats, de la déréglementation, de la privatisation et de la réduction des interventions de l'État.La poursuite sans entrave du profit est l'objectif premier de ces politiques économiques.Il s'agit donc d'une lutte de pouvoir entre ceux qui détiennent le capital, l'accumulent et l'investissent, et les travailleurs qui se font souvent coincer.Il est évident que ceux qui détiennent le pouvoir sont en mesure d'imposer leurs intérêts.Cela explique pourquoi Thomas d'Aquino, président du Conseil canadien des chefs d'entreprise (l'équivalent du Conseil du Patronat pour l'ensemble du pays), a su imposer au gouvernement fédéral, qui était déjà acquis à ses idées, le programme économique des dernières années.De plus, ces milieux dominants utilisent tous les moyens à leut disposition pour encourager et maintenir le paradigme néoclassique et, de ce fait, décourager l'élaboration d'idées nouvelles et critiques de l'ordre social établi.Ces mesures peuvent prendre la forme de subventions généreuses à la recherche, ou même d'un refus de la part des universités d'embaucher des professeurs d'une certaine tendance idéologique.L'épanouissement du paradigme néo-classique sert donc les intérêts précis des groupes qui détiennent le pouvoir Pas besoin de faire un dessin pour envisager les conséquences de l'effondrement du paradigme néo-classique : ceux qui en sont ptésentement les maîtres et les défenseurs perdraient forcément tout pouvoir et influence.Comme l'a souligné l'économiste américain Paul Davidson: «L'objectif des politiques monétaires et fiscales restrictives à titre de politiques anti-inflationnistes est d'affaiblir les différents groupes sociaux.[.] Malheureusement, ceux qui seront les plus affaiblis seront ceux qui détiendront le moins de pouvoir».2 Les révolutions en économie sont en effet plutôt rares et ce, malgré les constatations aussi fréquentes qu'autorisées de l'échec des politiques néo-conservatrices et du patadigme néo-classique.Ce qui ne veut pas dire toutefois que les ctitiques aient cessé, ou que le besoin de changement ne soit pas présent, bien au contraire.Plus encore qu'auparavant, les économistes de gauche persistent à formuler des alternatives crédibles au paradigme néo-classique.Mais tout cela importe peu, car pour qu'une révolution réussisse , il faut arriver non seulement à identifier les faiblesses du paradigme néo-classique et à prouver son incohérence et son manque flagrant de réalisme mais il faudrait aussi parvenir à renverser l'ordre social établi pour redistribuer plus équitablement le pouvoir entre les différents groupes de la société.Les obstacles à une éventuelle «révolution», même — et surtout — en économie, sont ainsi liés au pouvoir dans la société.Y aura-t-il un changement au Canada?Je ne le crois pas, ou du moins ce n'est pas pour demain.L'ordre social est bien établi, et ceux qui peuvent le changer fuient les occasions qui leur sont offertes.Il n'est donc pas surprenant que des militants du Nouveau Parti Démocratique ontarien veulent la tête de Bob Rae.& notes 1.«L'analyse économique et les effets du libre-échange», L'ACFAS, Un marché, deux sociétés .', Montréal, mars, 1987, No.10.2.Paul Davidson, «Post Keynesian Economies: Solving the Crisis in Economic Theory», The Crisis in Economic Theory, Daniel Bell et Irving Kristol, directeurs, 1981.Le jeudi I I mars 1993, Cité libre rencontre ses lecteurs «Des béquilles et des droits: réflexion sur le libéralisme au Québec » par Guy Laforest Politologue, professeur agrégé au département de sciences politiques de l'Université Laval Renseignements et réservations : (514) 933-8723 CITÉ LIBRE février-mors 1993 25 Lettre d' Edmonton Qui détient l'atout maître ?George Lang La victoire surprise de Ralph Klein à la tête du parti conservateur albertain aurait réjoui les libéraux provinciaux, du moins aux dires des gourous médiatiques — les mêmes qui, à la veille de l'élection, avaient prédit que Nancy Betkowski remportetait la palme.Nancy, c'est Ralph qui l'appelait ainsi, leur paraissait la mieux placée pour profiter de l'effet Clinton qui est censé déferler sur le Canada dans les mois à venir, et donc pour mettre les libéraux eux-mêmes en déroute.Jeune, dynamique, potte-parole de la majorité citadine et cosmopolite de l'Alberta, Betkowski était le contraste frappant du leader libéral, Laurence Décore, ainsi que de celui de l'opposition officielle néo-démocrate, Ray Martin, plus fade encore.Betkowski écartée, tout serait maintenant en place pour que la relève soit prise par les libéraux, parti qui se considère toujours, même dans cette province de tradition «poujadiste», prédestiné au pouvoir.Et qui entend de l'autre côté du 49e parallèle les remous douceâtres d'une marée politique qui monte.Les libéraux se leurrent-ils ?Ce n'est pas à moi de le dire.Mais notons qu'en politique la chronologie est tout.Il y aura immanquablement une nouvelle portée d'élus en 1993.Pour prévoir et donc peut-être participer à sa composition, il ne faut pas déterminer lesquels des candidats potentiels ressemblent à un cheveu près à Clinton, dont la victoire relève de la combinatoire américaine.Le moindre faux pas, il y a dix mois et un tout autre Démocrate aurait siégé à sa place.Non, ce qui compte en politique c'est surtout qu'on arrive bien à son jour Quelques anciens et même actuels collabotateuts de Cité Libre doivent en savoir quelque chose.Populiste qui se teconnaît un faible pour la dive bouteille et qui—chose inoùie ici — avoue qu'il fume, Ralph Klein se pointe à son heure à lui, et suite à une lutte de tranchée pas très jolie.Il est vrai que le gouvernement de Ralph, qui ne consulteta les électeurs qu'en septembre, n'apporte que des changements cosmétiques et n'offre qu'une administration relativement plus saine de la bourse publique de plus en plus démunie, maintenant que les puits s'épuisent.Or ce minimum vital comblera la deuxième condition de la formule de succès électoral bien connue : rénover les images sans trop bousculer les bases.Je ne dis pas que tout est joué, mais il se peut que Ralph Klein soit toujours en place d'ici quatre ans, et les libéraux errant dans leur désert habituel.Mais pourquoi vous ennuyer avec les péripéties de la politique albertaine, à moins que cela ne vous touche, que ces racontars n'aient de visée parabolique ?De fait, ils en ont une.D'aucuns viennent de l'apprendre de façon cuisante : les assises de la vie politique canadienne ne se laissent pas ébranler comme ça.Pour expliquer le 26 octobre, on a beaucoup évoqué une hargne passagère de l'électorat.Mais si notre inertie découlait de la nature même de ce pays-glacier ?La bonne vieille politique à laquelle nous revenons inéluctablement après notre référendum chimérique n'est pas l'invention d'un gang de malfaiteurs.C'est l'impératif de notre existence collective.Ceux qui, pour une raison ou une autre, aspirent à la vie publique doivent bien assimile! ses règles et rythmes.Malheureusement, ladite science politique est plutôt comme la météorologie: on prévoit la venue des saisons avec une certaine précision, le temps qu'il fera demain plus ou moins.C'est la pluie et le beau temps de la semaine prochaine qui nous échappent.Contre des échéances saisonnières aussi incontournables que celles de 1993, la dernière arme efficace, c'est le sacrifice d'un chef, épisode lui-même gtos d'aléas.Non seulement on produit l'impression factice qu'au lieu de réagir on agit mais encore, on transmue la valeur des pièces en jeu.Les personnalités politiques n'ont pas de qualités innées.Comme Brian Mulroney le déclame à quiconque, peut-être sans comprendre sa propre logique, elles ne se définissent qu'en fonction de la gamme à laquelle elles appartiennent.D'où le pouvoir de l'opération qui consiste, aux échecs, à damet le pion.Vous aurez bien deviné quel parti fédétal dispose d'une telle dame en puissance, et l'occasion de la manier.Doublée d'un évêque québécois dans la personne, disons, de Jean Charest, Kim Campbell assurerait la ténovation de son parti terni, sans trop déranger les troupes conservatrices, qui ont surtout le goût du pouvoir, ni la pluralité tequise des Canadiens, qui préfèrent les bromures aux purgatifs.Quand à Brian Mulroney, à l'heure où j'écris, juste avant Noël, il semble toujours s'accrocher à son traîneau, jonché de force cadeaux.Mais si, dans une de ces poudreries dont on connaît l'effet, il décidait de lâcher, et quand bien même un avatar de Ralph Klein triompherait de Kim Campbell, lui aussi, comme Ralph, brillerait d'un éclat nouveau.La victoire éventuelle des libéraux fédéraux dépend donc de ce que font, ou de ce que manquent de faire, les conservateuts.Aussi invraisemblable voire injuste que cela puisse paraîtte, c'est eux qui détiennent toujours l'atout maître.Le Canada est mort.Vive le Canada.& CITÉ LIBRE février-mois 1993 26 Les Flèches du Parthe Paul-Christian No lin L'année 1993 année 1993 sera une année de changement, puisque traditionnellement il devrait y avoir des élections au t provincial, et qu'en pratique il y en aura au fédéral, mettant probablement fin à neuf années de régime conservateur.C'est aussi en 1993 que, fort probablement, Brian Mulroney va quitter la politique active, et cette perspective m'enchante.Reste à voir ce que nous aurons à la place.Pourquoi pas une femme Premier ministre?Le nom de la ministre de la Justice, Kim Campbell, flotte déjà sur plusieurs lèvres.Voilà qui est typiquement «société distincte» : se dire fédéraliste et élire 30 députés du Bloc Québécois à Ottawa, et un gouvernement péquiste indépendantiste à Québec.Pourquoi faire simple quand on peut tout compliquer?Mais comment ne pas avoir quelques réserves sur la candidature de Mm
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