Dossiers "Vie ouvrière", 1 janvier 1977, décembre 1977
Les chrétiens et le projet socialiste DOSSIERS JLV1E OUVRIÈRE"__________________ AU SERVICE DES MILITANTS CHRÉTIENS DU MONDE OUVRIER Comité de la rédaction Denise Gauthier, Robert Guimond, Raymond Levac Lorenzo Lortie, Guy Ménard, Jules Paradis Collaboration: Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.) Mouvement des Travailleurs Chrétiens (M.T.C.) Centre de Pastorale en Milieu Ouvrier (C.P.M.O.) Paul-Émile Charland, rédacteur en chef Lucie Lebœuf, assistante à la rédaction et à la promotion Secrétariat: Edith Georges Abonnement: $8.00 pour un an Adresse: 1201, rue Visitation, Montréal, Canada, H2L3B5 Téléphone: (514) 524-3561 Courrier de deuxième classe — Enregistrement no 0220 ISSN 0384-1146 Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec Indexée dans le Répertoire analytique d'articles de revue du Québec (RADAR) Imprimerie Notre-Dame, Richelieu, Que. S0mmair6 Décembre 1977 — Vol.XXVII, N" 120 Editorial Les chrétiens et le projet socialiste Paul-Émile Charland 586 Dossier Les travailleurs chrétiens d'ici engagés dans le projet socialiste: quelques éléments de réflexion Raymond Levac 589 Questionnaire: guide de réflexion 594 Le Dieu de nos luttes Un prêtre-ouvrier 595 L'Église dans un Québec en mutation Karl Lévesque 599 Christianisme et marxisme Faux problèmes et vraies questions Guy Ménard 611 Les catholiques dans le Vietnam marxiste Mgr Nguyen Van Binh 616 Les chrétiens dans les groupes politiques d'inspiration marxiste Présentation La Rédaction 621 Position du Parti Socialiste Unifié (France) 623 Déclaration du Parti Socialiste Unifié de Catalogne 625 Foi et marxisme en monde ouvrier Commission episcopate française du monde ouvrier 629 Table de l'année 1977 644 c^diioiiaL Les chrétiens et le projet socialiste Loin d'être incompatible avec l'Évangile, le projet socialiste est une forme de vie dans laquelle des chrétiens, à travers le monde, reconnaissent une affinité avec les valeurs qu'ils défendent: justice, égalité de droits, partage équitable des biens.Que ce soit dans les pays qui ont déjà opté pour cette forme de société ou dans les partis politiques qui s'en réclament, des chrétiens ont adhéré au socialisme: le présent dossier en témoigne de diverses façons.Ce n'est pas la première fois que nous abordons la question du socialisme dans les pages de nos dossiers.En 1972, à la suite du document d'orientation de la C.S.N."Ne comptons que sur nos propres moyens", nous avions invité les chrétiens à la réflexion sur la proposition d'un socialisme faite aux travailleurs québécois1.Un tel projet comporte ses exigences: "Les militants ouvriers chrétiens, attirés par l'option socialiste, auront à interpeler le monde du travail et le mouvement ouvrier sur la cohérence de ses attitudes" (L.Lortie).Par exemple, nous songeons aux disparités de salaire qui s'amplifient sans cesse.Le 6e Congrès des Affaires québécoises (1972) réunissait des penseurs et des hommes d'action de chez nous pour tracer les grandes lignes de ce que pourrait être un "socialisme à la québécoise".À cette occasion nous avons publié un dossier où nous faisions ressortir les jalons qui orientent déjà dans cette direction2."Le socialisme a des racines au Québec, il répond à des aspirations qui datent de loin.Il ne faut pas grand-chose pour le réveiller: la fermeture d'une usine à St-Jérôme, la prise en charge d'une clinique populaire, la solidarité autour d'un projet de coopérative, etc.".C'est à partir de ces racines que peut grandir et se développer un socialisme québécois.Et si nous avons encore peur du mot, regardons la réalité qui se vit, elle est capable de susciter un projet de société différent de celle que nous avons.586 Une des formes que prend le projet socialiste est celle que préconise la doctrine marxiste.Dans un dossier intitulé "Marxiste et chrétien?" nous avons analysé la question de l'utilisation de la grille d'analyse marxiste et de sa compatibilité avec la foi chrétienne3.L'attitude de l'Eglise à l'égard du marxisme n'est plus celle d'il y a 20 ans: la prise de position de la Commission épiscopale française du monde ouvrier est éclairante à ce sujet.Les chrétiens et le changement des structures Depuis déjà quelques dizaines d'années, la certitude s'est progressivement imposée que la conversion à Jésus-Christ et la pratique de la foi ne peuvent être déconnectées de la participation à la transformation et à l'organisation de la vie en société.On découvre, au contraire, que la vie de la foi s'articule nécessairement sur la pratique sociale sous peine de devenir une évasion dans l'illusion ou le rêve, une aliénation.Si la critique marxiste de la religion aliénante a contribué à centrer la dynamique de la foi sur son insertion dans la vie, il devient clair aujourd'hui que, quoiqu'il en soit de ses origines historiques, cette préoccupation est désormais déterminante dans l'Église.En effet, si la volonté d'agir sur les structures est née d'une préoccupation apostolique, plus particulièrement dans l'action catholique spécialisée, ce n'est plus, du moins directement et consciemment, le souci apologétique de rendre l'Évangile ou l'Église crédibles qui anime maintenant les chrétiens: c'est la volonté de participer à la construction d'un monde plus humain et plus fraternel.Hommes parmi les hommes, ils veulent travailler avec tous à la création d'un monde où tous les hommes aient quelque chance d'être des hommes.Cette ouverture de la foi sur la transformation des structures sociales, économiques ou politiques, représente ce qu'on peut appeler une politisation de la pratique du christianisme.Même si elle ne fait pas encore l'unanimité, cette politisation est en cohérence avec la dynamique de la foi chrétienne.* * * Le présent dossier voudrait témoigner de cette volonté de changement social chez les chrétiens.Pour mesurer cette volonté il faut la situer dans un horizon plus étendu que celui de l'Église du Québec.C'est pour- SB! quoi nous avons voulu fournir aux lecteurs une perspective plus large en apportant des échos des chrétiens de France, d'Espagne et du Vietnam.L'Église du Québec n'est plus ce qu'elle était; dans une intervention auprès des communautés religieuses, Karl Lévesque tente de préciser le défi auquel elle est confrontée actuellement: "nous devons reviser nos solidarités".Des chrétiens redécouvrent l'Évangile à travers leurs luttes avec les opprimés et les défavorisés: l'expérience ici racontée n'est pas unique chez les communautés chrétiennes engagées.Le dossier "Vie ouvrière et foi en Jésus-Christ"4 a tenté de regrouper et d'analyser un certain nombre d'entre elles.Dans leurs luttes quotidiennes avec les travailleurs et les assistés sociaux, des militants chrétiens se rencontrent au coude-à-coude avec des groupes d'inspiration marxiste.Ils ont en commun un certain nombre d'évidences et de convictions.Mais leur accord s'arrête devant des questions fondamentales, comme on pourra le lire dans l'article de Raymond Levac.Devant les faux problèmes entretenus dans le dialogue entre chrétiens et marxistes, quelles sont les vraies questions qui se posent aux uns et aux autres?Paul-Émile Charland 1 Nos syndicats ouvriers et le socialisme, Dossier n° 63, mars 1972.* La socialisation et le socialisme, Dossier n° 72, février 1973.» Marxiste et chrétien?, Dossier n° 79, novembre 1973.Voir aussi: Les groupes marxistes au Québec, Dossier n° 104, avril 1976.4 Dossier n° 114, avril 1977.588 Les travailleurs chrétiens d'ici engagés dans le projet socialiste Quelques éléments de réflexion Raymond Levac Dans cet article, nous allons noter certains éléments auxquels sont confrontés des travailleurs engagés dans la promotion collective de la classe ouvrière, dans des syndicats ou des groupes populaires et qui, à la suite de luttes concrètes, en sont venus à penser globalement leur engagement en termes anti-capitalistes et même "socialistes".On voit immédiatement que leurs préoccupations seront différentes de ceux qui ne sont pas engagés du tout ou qui visent tout simplement à améliorer un système économique qui ne leur paraîtrait, au fond, pas si mal.Pour ces derniers, le socialisme fait souvent référence à "manque de liberté".Les militants, de leur côté, pour la plupart, n'ont pas été renversés d'apprendre, dernièrement, les agissements de la G.R.C.Ils savent, depuis longtemps, que la liberté au Canada que l'on vante tant est une chose bien relative, sinon mythique, pour ceux qui veulent sérieusement défendre les intérêts de la classe ouvrière et du peuple contre la bourgeoisie et ses représentants.À quoi, entre autre, les travailleurs militants chrétiens sont-ils confrontés?Au marxisme, aux groupes politiques marxistes-léninistes, à leur foi chrétienne et à l'Église.I — Un débat politique qui confronte tous les militants, chrétiens ou non Lorsqu'on veut bâtir dans les milieux de travail et dans les milieux de vie une solidarité effective des travailleurs, développer une conscience \h 589 de classe, assurer un plus grand contrôle du peuple sur ses conditions de vie, lutter contre le capitalisme et éventuellement créer une société socialiste, et que l'on vit en Amérique du Nord le long de la frontière américaine, plusieurs questions sérieuses se posent! Comment promouvoir à ras de sol cette solidarité entre travailleurs?Comment analyser concrètement la situation du milieu où l'on se trouve?Quelle tactique employer?Comment faire en sorte que ce soit vraiment le peuple qui en arrive à contrôler ses conditions de vie?Quel type de socialisme veut-on construire?Comment en arriver à accroître le pouvoir du peuple dans la lutte qui se mène?Comment développer une solidarité internationale?etc., etc.Toutes ces questions sont débattues dans les différents milieux entre militants.Concrètement, ces débats n'ont pas uniquement lieu entre marxistes et non marxistes: ils ont lieu aussi avec force entre marxistes.En fait, il s'agit d'un débat d'ordre politique qui relève de jugements d'ordre politique.Jusqu'ici la dimension religieuse, on le voit, n'entre pas.Les chrétiens ne sont pas plus ni moins équipés que les autres.S'il y a une brève période où un certain nombre de chrétiens, parce que chrétiens, se sont sentis en état d'infériorité dans ce débat, cette situation semble de plus en plus disparaître.On entre comme les autres militants dans le débat politique non pas en tant que chrétiens, mais en tant que militants.2 — Les travailleurs militants et le marxisme Compte tenu du fait que la crise capitaliste prend de plus en plus d'ampleur, un grand nombre de militants de la classe ouvrière ont ressenti la nécessité de comprendre plus scientifiquement les mécanismes d'exploitation et d'oppression dont ils voyaient les conséquences concrètes dans leur vie quotidienne, dans leur engagement et dans leurs luttes.Ces travailleurs, chrétiens ou non, se retrouvent dans des analyses de leurs milieux qui prennent le marxisme comme guide.Ces analyses classistes expliquent, en grande partie, leur réalité et répondent à des questions que leurs pratiques les amènent à poser.Ces analyses, ainsi que la référence à des expériences de la classe ouvrière ailleurs dans le monde, les amènent aussi à transformer leurs pratiques davantage en fonction d'une solidarité de classe que d'une collaboration de classe.À ce niveau, les rapports qu'ils ont avec des "petits-bourgeois intel- 590 lectuels", tout en comportant une part de tensions et de conflits, sont quand même perçus comme un apport et un enrichissement mutuels.3 — Les travailleurs militants soumis à une petite-bourgeoisie radicalisée La crise capitaliste a cependant particulièrement touché une petite-bourgeoisie qui voit ses chances de réussite et de promotion sociale réduites.Plusieurs d'entre eux, en conséquence, s'investissent d'une "mission salvatrice" de la classe ouvrière.On assiste à une radicalisation verbale qui ne s'accompagne pas de moyens concrets pour développer, dans un milieu de travail ou un quartier précis, une conscience et une solidarité de classe.Cette inflation verbale s'accompagne d'une sous-estimation, dans les faits, de la valeur de la pratique comme lieu premier de formation.Sans nier l'importance et même la nécessité de référer aux acquis de la classe ouvrière et des peuples de Chine et d'Albanie, il reste que trop souvent on propose ces pays comme des modèles mythiques, sans aucun esprit critique et surtout sans tenir compte des différences importantes qui existent entre leur histoire, leur culture, l'état de leur développement économique et les nôtres.En réalité, plusieurs de ces petits-bourgeois développent une conception "théologique" du marxisme.Us sont alors perçus comme des nouveaux "prêtres" qui sont les possesseurs de la Vérité qu'il ne resterait plus, "peut-être", qu'à vulgariser ou à appliquer différemment selon les milieux.Le "péché" capital consiste alors à s'éloigner de l'orthodoxie du groupe.Bien souvent l'accusation de "réformisme" va tenir lieu d'analyse.Cette attitude moralisatrice et culpabilisante démobilise un grand nombre de travailleurs militants, assure les bases d'un anti-communisme primaire et consolide au sein du peuple les positions de droite.Le militantisme dans les syndicats ou les groupes populaires, les luttes menées, font voir la nécessité d'une organisation politique qui représente les intérêts de la classe ouvrière et du peuple.Cependant toutes les organisations ouvrières et populaires risquent d'être soumises à l'impératif de la formation "le plus vite possible" du Parti "sans lequel rien n'est possible".Ces organisations doivent donc être assujetties, dans les faits, à la ligne du groupe politique qui y détient l'hégémonie.En pratique, 591 dans l'état actuel de ces groupes, tout en y gagnant peut-être, du moins au niveau du langage, en précision sur leur orientation, ces organisations deviennent contrôlées par une petite-bourgeoisie.Bien souvent les travailleurs perdent le contrôle des organisations qu'ils ont péniblement mises sur pied.On remarque aussi que des travailleurs qui étaient d'excellents militants dans leur milieu opèrent, par leur entrée dans l'un ou l'autre groupe, une coupure qui les déracine de leur milieu et diminue grandement leur influence auprès de leurs camarades de travail.Au lieu de bâtir à partir de leurs pratiques et expériences, éclairées sans doute par des acquis théoriques, ils se moulent trop souvent sur le langage typiquement petit-bourgeois et minimisent, quand ils ne se méfient pas, leurs pratiques passés.Les travailleurs chrétiens qui tiennent à leur foi ou ceux qui ne sont pas fermés à la dimension de la foi, sont heurtés par l'attitude sectaire des groupes qui considèrent comme nécessairement dans le camp ennemi tout ce qui est chrétien.En réalité, les militants ont l'impression de se retrouver devant une nouvelle "Église" hors de laquelle il n'y aurait pas de salut: une religion sectaire et dogmatique qui ressemble étrangement à la religion dominatrice qu'ils ne veulent plus retrouver.Encore là, s'il y eut un temps où les travailleurs militants se culpabilisaient d'avoir des comportements "bourgeois", "réformistes", au contact de petits-bourgeois "qui parlaient bien", il semble qu'en plus d'un endroit des travailleurs ont décidé de se situer non pas au niveau des paroles, mais au niveau des gestes.Comme c'est là que réside leur force, Os perdent peu à peu leur sentiment d'infériorité.4—Le christianisme, un outil politique?La réaction à ces attitudes malhabiles et gauchistes se fait de plusieurs façons et exige la participation à des groupes de soutien.Ces réactions relèvent, comme nous l'avons vu, de perspectives politiques.Un certain nombre de ceux qui se perçoivent comme chrétiens, et pour qui c&s comportements et ces orientations politiques semblent aller à rencontre de l'instauration d'un véritable pouvoir du peuple, peuvent avoir tendance à défendre leurs positions en se définissant comme chrétiens par opposition aux marxistes.Cela fait évidemment référence à l'opposition traditionnelle entre christianisme et marxisme présentés comme deux idéologies politiques contradictoires, quand on ne présente 592 tout simplement pas le marxisme comme une idéologie qui essentiellement s'oppose à l'Église.Les chrétiens ont peu entendu parler du marxisme comme projet politique de la classe ouvrière.Or, de même que les travailleurs chrétiens ont peu de connaissance du marxisme, de même ont-ils une très faible connaissance de l'évangile.Ils ne peuvent donc faire référence qu'à de grandes orientations morales, à un commandement d'Amour qui laisse peu de place aux conflits, à une perception du monde en termes de rapports interpersonnels à améliorer plutôt qu'en termes de structures d'exploitation à détruire, à un comportement marqué par la tolérance plutôt que par la lutte, etc.Le Christianisme risque alors d'être perçu et vécu comme un outil politique.Cette attitude risque tout autant de conduire à des pratiques politiques allant à l'encontre des intérêts des travailleurs que de fausser la réalité même de la foi en Jésus-Christ.5 — Une Église qui va à l'encontre des projets de Id classe ouvrière Paradoxalement, ces mêmes chrétiens engagés dans la lutte anti-capitalistes se heurtent à une Église qui ne reconnaît pas l'existence de classes sociales et encore moins de luttes entre ces classes.Ils prennent conscience et craignent en même temps que l'Église, dans son efforj: pour "pénétrer" la classe ouvrière, soit à nouveau un poids qui freine l'organisation des travailleurs en mouvement en fonction de leur libération, et celle de l'ensemble du peuple, de l'exploitation et de l'oppression.Traités souvent de "réformistes" dans leur milieu, ils sont traités de "marxistes" et "d'anarchistes" par des secteurs importants de l'Église.Il s'agit là d'un phénomène tout aussi démobilisateur.Conclusions provisoires Il reste cependant un nombre important de militants de la classe ouvrière qui cherchent à comprendre rigoureusement, à partir de leurs pratiques, les phénomènes qu'ils vivent.Si plusieurs d'entre eux vivent souvent des tensions avec des groupes politiques marxistes, ils pensent de plus en plus le monde en se référant consciemment ou non à des schemes marxistes.Il importe alors à plusieurs d'entre eux de penser et de vivre aussi leur foi en Jésus-Christ ressuscité à l'intérieur de cette réalité, et cela, en communauté d'Église.• 593 Questionnaire-guide "Le lien constant du communisme avec l'athéisme, prédominant jusqu'aujourd'hui tant dans le mouvement communiste international que dans les déclarations ecclésiales, n'a pu que contribuer à retarder la lutte pour la justice au profit des exploiteurs." (cf.page 628).1 — Retrace-t-on ce même dilemme paralysant dans les déclarations de notre institution ecclésiale québécoise, de notre élite bourgeoise, ainsi que dans les groupes d'allégeance communiste?2 — La rencontre entre militants chrétiens et militants marxistes sur le terrain de lutte favorise-t-elle un déblocage?Chez les chrétiens: a) En modifiant chez les chrétiens notre grille de lecture?On ne parle plus des pauvres, des défavorisés, mais des opprimés, des exploités.b) En nous obligeant à situer notre engagement politique sur un terrain proprement laïc, motivé par une option de classe?c) En stimulant notre Foi à faire une relecture inspirée d'une double fidélité à l'Évangile et à nos luttes?d) En identifiant certaines connivences profondes: 1 — entre l'Homme nouveau de saint Paul et l'homme d'après le modèle nouveau proposé par le marxisme?2 — entre l'Évangile du Royaume des deux et la construction d'une société nouvelle.Chez les marxistes: a) De leur côté, les militants marxistes-léninistes réussiront-ils à accepter le fait religieux chez des croyants qui travaillent réellement en fonction des intérêts de la classe ouvrière et qui réinterprètent leur foi à partir des exploités et des opprimés?b) Plus encore, ces militants trouveront-ils important de s'allier aux militants chrétiens qui font la lutte idéologique contre l'utilisation de la foi au profit des intérêts bourgeois? Le Dieu de nos luttes Un prêtre-ouvrier J'ai décidé de venir à St-Olivier pour donner corps à ma passion de Dieu et des hommes.J'étais mal à l'aise de constater l'éloignement de l'Église des classes travailleuses et populaires ainsi que du monde des plus pauvres.L'Évangile me semblait très clair: un des signes le plus frappant que le Royaume s'en vient c'est que la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres.J'ai décidé de plonger.Aujourd'hui je me retrouve dans la lutte de ces travailleurs et des pauvres et je puis affirmer que l'éloignement est encore plus grand que je pensais! L'Église n'est plus un signe d'espérance pour le monde des opprimés, pour les plus petits! Je me demande aujourd'hui comment retrouver et annoncer toute la profondeur de la libération que Jésus est venu apporter.Je suis devenu prêtre et religieux dans un tout autre contexte d'É1-glise et de société et je me sens appelé aujourd'hui à vivre la radicalité de l'Évangile sous des modalités nouvelles.Ce contact vivant avec les luttes de libération m'a fait entrer dans le réel de l'histoire de Dieu aujourd'hui.J'ai connu Dieu à partir d'un autre chemin, à partir des plus petits et des luttes des travailleurs.Si François d'Assise contemplait le Christ autant à dos d'âne qu'en ermitage, je puis dire que ces dernières années ont été pour moi un temps intense de découvertes spirituelles.Le Dieu que j'avais connu et surtout appris, je l'ai reconnu à partir des plus pauvres et des luttes de libération comme Celui qui chaque jour libère son peuple.Ce fut comme un second Noviciat pendant lequel l'Évangile est devenu peuplé de visages et de luttes.Je n'avais pas appris que je serais menacé, que j'aurais des ennemis.Je n'étais pas habitué à être poursuivi après avoir prêché! J'ai été évangélisé et mis en présence du Royaume par les plus pauvres et les luttes partagées.J'ai découvert un lien vital entre ma foi et mon engagement, j'ai découvert Jésus ressuscité à travers le terrain de lutte qui a été le mien ces dernières années.595 Le Dieu Emmanuel Le Dieu que l'on cherche est parmi nous.Même s'il est plus grand que l'histoire et que le monde, notre Dieu est venu dans l'histoire.C'est dans le réel de l'histoire que je l'ai rencontré.Le Peuple de Dieu avait reconnu son Dieu dans son histoire, dans ses moments de libération les plus tragiques et c'est la même démarche que nous devons suivre.Dans toute ma vie de travail, j'ai un peu mieux saisi l'Incarnation de Jésus: vivre avec, sentir dans sa chair l'existence dans ce qu'elle a de tragique, avoir mal d'être exploité, se sentir méprisé et rejeté.Lorsque le Verbe se fait chair, lorsqu'il décide de prendre la condition d'homme et d'être le Serviteur, lorsqu'il donne sa vie.il nous fait un signe à le suivre.Nous avons le défi d'apprendre dans la chair, de dire aussi dans la chair notre espérance pour continuer dans notre propre chair la Passion du Christ pour son corps qui est l'Église.J'ai voulu continuer cette Incarnation de Jésus pour lui donner un visage dans le temps, pour que les hommes croient que Dieu est proche de leurs cris et qu'il leur répond.J'ai aussi compris que la vie religieuse porte en elle un dynamisme révolutionnaire, qu'elle doit mettre les personnes en état de service et de liberté dangereuse pour tous les oppresseurs.Mais quel signe de salut est la pauvreté vécue sans passion pour les luttes de libération des pauvres, quel signe est la chasteté si on ne donne pas sa vie pour quelqu'un?Conversion à l'autre Je suis revenu à Dieu en me convertissant à l'autre.Je me suis mis à l'école des plus pauvres pour être sûr de bien saisir le Royaume.Jésus a dit qu'il se révélerait aux pauvres et à ceux qui leur ressemblent.Il nous a dit aussi que tout ce que l'on fait aux plus petits c'est à lui.On ne peut pas dire qu'on connaît Dieu si on ne le reconnaît pas dans le visage de celui qui est tombé au bord du chemin.Si je n'écoute pas le cri des pauvres, Dieu va-t-il les entendre?Si je ne travaille pas au monde nouveau, à la libération des hommes, qui croira que la Bonne Nouvelle est annoncée, que Jésus-Christ est à l'œuvre, que la Résurrection est en marche?Pour moi, le pauvre ce n'est pas seulement celui qui est tombé parce qu'il a trop bu, c'est surtout les classes opprimées par le monde capitaliste dans lequel nous étouffons.La libération prend alors un chemin collectif; il faut alors non seulement constater, mais agir jusque dans la racine du mal.Si j'aime mon frère, je dois agir avec lui.Je ne peux accepter de le laisser exploiter.596 J'ai reconnu Jésus-Christ à travers ces hommes et ces femmes qui luttent désespérément pour vivre une vie décente, à travers ceux qui sortent de prison, ceux qui ont perdu leur pays.Je l'ai reconnu à travers ceux qui pleurent, qui n'ont pas de famille, qui ont le vertige devant leur être parce qu'ils ne sont pas sûrs d'être aimés.Cette contemplation du Christ est très déroutante autant que l'Incarnation dans une Crèche.François n'a-t-il pas senti qu'il aimait Dieu lorsqu'O a baisé le lépreux?Moïse ne s'est-il pas senti appelé à sa mission en voyant son frère tué par les oppresseurs?Le Dieu Emmanuel se trouve sur les chemins des hommes, dans ces visages défigurés, là aussi où les hommes réunis au nom d'un monde nouveau décident de donner leur vie pour les autres.La Résurrection en marche J'ai reconnu Jésus-Christ à travers les résurrections des hommes, là où un monde nouveau à travers un pénible enfantement cherche à poindre.Je l'ai rencontré à travers les petits travailleurs qui malgré la crainte des coups, travaillent sans le savoir à bâtir le monde selon le projet de Jésus.J'ai vu des travailleurs se mettre ensemble et risquer pour les autres, et j'ai senti que le Royaume de Dieu était proche.J'ai en moi une passion que la terre ressuscite et je le découvre à travers ce qui se passe.Chaque fois que des gens sont réunis au nom de la justice et de l'amour, au nom du projet de Jésus, nous sommes en présence de ce même Ressuscité.J'ai la certitude que Dieu continue ses merveilles aujourd'hui, qu'il est à l'œuvre dans le monde en enfantement, que nous avons en lui la croissance et l'être.Et souvent la lutte m'amène à la contemplation de celui qui est venu pour que les hommes vivent en abondance.Contempler le Christ c'est m'arrêter, mais c'est aussi travailler avec lui à' la transformation du monde.À travers ce qui se passe de souffrance et de solidarité, le monde passe de la mort à la vie en celui qui est notre Pâque.Le défi de la profondeur Dieu n'est pas plus proche d'une prière suffisante et du bout des lèvres que d'une lutte orgueilleuse du bout du pied ou du cœur! Dieu ne "flirte" pas avec la réalité, il ne reste pas à la surface, à l'écorce, il y vient, il y donne sa vie.Faut-il que mes actions aient un parfum d'encens ou comme arrière-fond le murmure d'oraisons jaculatoires?Faut-il 597 que mes prières sentent le sang ou la poudre à fusil?Jésus est plus grand que nos actions et que nos prières.Dieu écoute la prière de celui qui fait justice, de celui qui est pauvre.Dieu se découvre dans la pauvreté où le destin humain se tisse tragiquement, où l'être perd son masque et sa carapace et où le cœur de pierre est fracassé pour que naisse le cœur de chair.Il ne faut pas prendre Dieu à caution dans nos luttes, il faut plutôt être au service de son projet sur le monde avec tout le détachement que cela exige.Il faut contempler, au-delà des prières, le Christ vivant présent et agissant dans le monde.Autrement, les prières peuvent nous laisser dans la superficie de l'engagement et de la vie.La prière et l'engagement du chrétien se rejoignent, car elles viennent d'un même Esprit, elles sont le souffle d'une même histoire de salut en marche.Au nom de ma foi, je suis dans le combat des opprimés, j'y suis comme un serviteur inutile qui croit à la naissance d'une Église nouvelle qui sera une Bonne Nouvelle pour les pauvres.Je n'ai pas le monopole de la vie évangélique, je trouve l'espérance dure à porter et fragile.Je suis fortifié par tout un peuple qui m'épaule, je suis avec mes frères de St-Olivier.Ma luttte est liée aux autres luttes.Ce qui me donne la force de continuer c'est la certitude que Jésus est ressuscité et que la mort a été brisée une fois pour toutes.Le défi que François a relevé dans son siècle, je me dois aussi comme frère mineur de le poursuivre.Il faut que le Règne de Dieu arrive et que nous le fassions arriver.! Béni sois-tu Seigneur pour l'homme qui lutte pour sa vie et celle des siens, après avoir porté le poids du jour et des ans.Béni sois-tu pour l'homme qui sort de son isolement et qui risque sa vie pour d'autres.Béni sois-tu pour celui qui gagne son pain, qui a les mains ouvertes au partage, qui ne se laisse pas écraser par l'exploitation.Il est un témoin de toi, le vivant! Béni sois-tu pour celui qui dénonce l'injustice et qui bâtit la société selon ton projet, toi qui est l'Homme nouveau, debout, fraternel et ressuscité! 598 L'Église dans un Québec en mutation Karl Lévesque, s.j.Je suis devant cet auditoire1 ou bien naïf ou bien condamné à une très grande humilité: quelle prétention pour un étranger de s'exprimer ainsi sur l'Église du Québec! Ce qui m'enlève certains complexes, c'est de songer à tous les Québécois qui après moins de temps que moi dans un pays étranger (le Vietnam, le Brésil ou Haïti) vont se prononcer avec autorité sur les problèmes de ces pays.Et finalement, ces dix-sept dernières années, c'est ici que je les ai vécues et non ailleurs.Cette expérience de la crise de l'Église du Québec depuis 1960, elle est mienne tout autant que vôtre.Et c'est à ce titre que j'en parle.* * * Avant d'entrer dans le vif du sujet, je crois nécessaire d'énoncer deux préambules, un théologique et l'autre méthodologique.1 — Préambule théologique Nous allons parler de l'Église.Or l'Église pour nous est à la fois une institution et un événement.Indissociablement l'un et l'autre.Au départ, une parole crée l'événement: "Allez, proclamez l'Évangile à toutes les nations".Aujourd'hui encore, la foi qui se propage ex auditu, la communauté qui s'édifie sur la base de la charité fraternelle, la justice qui s'érige en geste de libération, tout ce qui fait l'Église est événement, parole neuve, créatrice, inventive et libératrice.Par ailleurs, et cela Bergson l'avait bien montré, l'élan dans sa retombée se donne une struc- 1 Conférence donnée aux supérieurs des communautés religieuses du Québec.599 hire, des institutions.L'Église n'est pas une institution par accident ou par une déviation honteuse.Ce n'est pas pour rien que Paul l'appelle le CORPS du Christ.Les aspirations et les sentiments les plus sublimes ont besoin d'être soutenus par cet appui sensible de l'institution.Des éléments un peu "anarchistes" existent de nos jours dans l'Église qui, dans leur révolte parfois justifiée contre des aspects dépassés de la vie ecclésiale, en viennent à nier toute pertinence à l'institution en tant que telle.C'est de l'irréalisme, de l'infantilisme.L'institution est nécessaire: la loi d'Incarnation vaut pour l'Église comme pour le Christ.Sacrement de l'Histoire, l'Église n'est pas au-dessus, mais dans l'Histoire, institution multiple et diverse, ambiguë et compromise comme tout ce qui est dans la trame du social.Le grand danger, cependant, nous le devinons, c'est que l'institution souvent devienne cannibale, mange ses propres enfants, se considère auto-suffisante, trouve en elle-même sa propre finalité.Elle neutralise l'événement qui la remettrait en cause, elle trahit l'intention de la première Parole qui avait été son fondement, son commencement.Elle devient une société fermée, qui transforme en rites, en observances l'inspiration des débuts prophétiques.Elle sauve les meubles, les murs, elle essaie de survivre.Elle n'apporte plus rien au monde et n'en attend rien.Pour nous qui affirmons Finéluctabilité de cette tension dialectique entre Institution et Événement, nous jugeons qu'il est indispensable à l'Église de se critiquer comme Institution, d'en appeler à la nouveauté de l'Événement.Quand nous entendons les disciples de Lénine opérer une réduction et décrire l'Église-institution comme un appareil idéologique d'État, nous sommes autorisés à concéder que l'institution joue parfois ce rôle, mais nous affirmons que c'est à nous de faire mentir Lénine et de créer l'événement qui manifeste la présence de l'Esprit agissant au cœur de l'Église.Décrire les contours de l'Institution, la critiquer, faire la sociologie de cette societas.dite perfecta, ce n'est pas être iconoclaste et manquer de foi.Au contraire, c'est parce que l'Église nous paraît toujours à distance de l'Institution, événement qui répète, recrée, invente sans cesse une Parole neuve pour dire Jésus-Christ aux temps nouveaux que nous nous devons d'être critique sur le corps social de l'Église à chaque étape de son histoire.Être aveugle sur les limites de l'institution, diviniser l'institution, c'est non seulement escamoter l'histoire, mais gommer le rôle novateur, transcendant de l'Esprit qui appelle toujours plus l'É- 600 glise à se quitter, à se nier comme royaume.L'Église annonce.elle n'est pas, le Royaume.C'est dans ce sens que je vous propose de regarder l'Église sous cet angle sociologique et de voir dans quelle mesure les mutations considérables qu'elle a connues depuis 20 ans n'ont pas leurs explications dans le processus d'évolution de la formation sociale québécoise.2 — Préambule méthodologique Je cite ici le jugement de Normand Wener dans un article paru dans Le Jour1 sur la religion catholique au Québec: "C'est devenu un lieu commun de signaler qu'en quelques décennies le Québec a connu les mutations fondamentales qui caractérisent le passage d'une société traditionnelle aux stades industriel et post-industriel.Au nom de rattrapage puis du développement notre société monolithique, fondée sur une vision religieuse du monde, et même "catholique romaine", s'est effritée.L'industrialisation et l'urbanisation créèrent rapidement un nouveau contexte de vie pour les citoyens.Ainsi donc, devant l'impertinence des anciens modes d'appartenance à l'Église et l'absence partielle de nouveaux modèles, le catholique se retrouve seul avec sa foi et sa morale." Et c'est ainsi que la crise "spirituelle" des chrétiens et de l'Église nous paraît avoir ses racines, son explication au niveau d'une crise de la société.Il serait ridicule de juger "meilleurs" ceux qui sont restés et "pas bons" ceux qui ont quitté l'Église ou la vie religieuse.Cette vision moralisante est entièrement fausse.S'il y a eu une crise de foi dans notre Église, nous devons interroger la crise de la société dans sa totalité pour expliquer ce phénomène social avec un peu plus d'objectivité.Je n'ai pas de grille à vendre.Celle que j'utilise vaut ce qu'elle vaut.Comme telle, elle donne à voir et à comprendre.Si la lecture qu'elle fournit de cette réalité que vous connaissez autant ou mieux que moi (d'une connaissance sensible, empirique) vous paraît utile, tant mieux.Si elle vous paraît ne pas rendre intelligible ce qui nous est arrivé, dans l'Église du Québec, tant pis; mais je n'aurai pas été inutile quand même, pour stimuler une recherche, une interrogation.1 Vol.I, no 10, 8-14 avril 1977, p.41-43.601 Lénine n'est pas moins mécréant que Freud.On n'a pourtant pas peur de la psychanalyse, du moins pas autant que du marxisme.Mon opinion est qu'on peut parler de complexe d'Oedipe ou de mode de production sans nier la grâce ni la force de l'Esprit à l'œuvre dans l'Histoire.Je pars donc de la définition de l'Église du point de vue marxiste comme appareil idéologique d'État, c'est-à-dire comme instance de la superstructure, qui secrète des attitudes morales, des valeurs, des idées, bref une idéologie qui dit ou qui tait des choses dans l'intérêt de ceux qui à un moment donné occupent une position privilégiée dans la société.L'Église, y compris celle qui se penche sur les pauvres et les défavorisés, est globalement, massivement du côté de ce qu'on appelle la classe dominante.Deuxième coordonnée de ce que j'appellerais une grille marxiste: l'affirmation que dans l'étape pré-capitaliste, l'instance idéologique est privilégiée (par rapport aux deux autres instances politique et économique), d'où le rôle extrêmement important de l'Église dans une société.disons rurale.Le passage au mode de production capitaliste amène une prédominance de l'économique sur les deux autres instances politique et idéologique.Fini le temps des curés et des intellectuels, le temps des "politiciens": c'est la haute finance qui mène, plus ou moins dans l'ombre, mais cela ne fait pas de doute pour personne que toutes les décisions viennent d'elle.* * * L'Église des "clercs" Entrons donc maintenant dans le vif du sujet, armée de cette hypothèse et des précautions théologiques que nous venons de formuler.Qu'était l'Église du Québec avant 1960?sous Duplessis?Et qu'était la société québécoise de l'époque?La société québécoise sous Duplessis n'était pas encore de plain-pied dans le mode de production capitaliste.L'Église y jouait donc un rôle primordial.Appareil d'État, oh que oui! elle l'était: dispensatrice de tous les services sociaux, elle tenait plusieurs porte-feuilles sans minis- 602 très: santé, éducation, affaires sociales.Mater et Magistra, elle était la grande détentrice des valeurs de la société.On la retrouvait dans un rôle ambigu que F.Dumont a fort bien étudié dans une excellente monographie sur l'idéologie religieuse des mots d'action catholique ouvrière.Je passe sous silence la richesse de l'Église, car pour le moment ce n'est pas ce qui est important.L'important c'est de reconnaître que le religieux était, dans cette société, un CLERC, dans le sens le plus laïc du terme, c'est-à-dire un notable, un monsieur.Il occupait des fonctions, disons le mot, politiques.importantes en tout cas.Et c'est ce contexte qu'il faut avoir en tête pour comprendre le désarroi de ceux qui, après la crise de 1960, diront être entrés en religion dans."une autre Église que celle d'aujourd'hui." Car la crise que nous allons étudier aura pour conséquence de jeter bas cet édifice politique de l'Église — Fonction — Publique.Avant d'anticiper, voyons ensemble les deux grands volets de cette crise sociale qui a fait passer le Québec d'un stade pré-capitaliste, rural, au stade industriel, et du capitalisme des monopoles.La crise économique Le Québec a connu une industrialisation rapide, surtout après la Ile Guerre Mondiale: concentration du capital et des entreprises; fusion du capital bancaire et industriel, et surtout, entrée galopante des monopoles.En vingt ans, les "rangs" se sont vidés, les usines et les bureaux ont grandi comme des champignons et se sont remplis.De nouvelles règles du jeu (une nouvelle structure de production) se sont improvisées avec pour conséquence immédiate un essor économique certain2.Cependant, après l'ivresse de cette étonnante expansion, de plus en plus de gens ou de groupes de citoyens réalisent que le prix à payer pour ce niveau de vie élevé est trop onéreux et qu'il pèse sur certains plus que sur d'autres.Comme le disait un économiste à la Consultation Oecuménique sur les problèmes du Québec (30 octobre 1976): "il y a maintenant un consensus à savoir que le problème fondamental de l'économie du Québec en est un de structure." En spécialiste, il considère l'industrialisation du Québec comme anachronique, déséquilibrée (exploitation 2 Entraide Missionnaire, Dossier du Missionnaire 1977, p.7 et suivantes.603 des richesses naturelles ou secteurs liés à la main-d'œuvre à bon marché comme le textile, le bois, les chaussures, etc.).Le secteur moderne est mal développé.Les pouvoirs publics jouent au "pompier".L'absence de contrôle par rapport aux investissements étrangers permet non seulement la perpétuation d'un mythe mais surtout une dépendance ruineuse vis-à-vis des monopoles américains, dans le domaine de la production comme dans celui de la distribution (chaînes de magasins, de restaurants et d'hôtels).En termes généraux, le malaise économique, c'est le chômage, le taux d'inflation qui monte de 4.8% à 11% de 1972 à 1975; c'est la stagnation dans la construction; c'est la catastrophe du textile (à cause de l'ouverture des barrières douanières aux pays d'Extrême-Orient, réservoirs de cheap labor); c'est la baisse du revenu net agricole de 8% entre 1975 et 1976 et la prévision d'un écart de 16% entre 1976 et 1977; et c'est la rareté des investissements privés (pendant que les compagnies d'assurances et de fiducie américaines récoltent toute l'épargne québécoise).La classe des travailleurs n'a pas eu tout de suite conscience que l'expansion économique du pays se faisait à ses dépens, c'est-à-dire de la sur-exploitation de sa force de travail.Mais quand vient la crise, c'est elle surtout qui vit le malaise, le marasme.Très concrètement, à la fin de septembre 1976, 34 syndicats CSN (3900 travailleurs) comptaient les 3A de leurs membres "lockoutés" par leurs employeurs; 20 syndicats FTQ (14000 travailleurs) comptaient Vi de leurs membres également comme licenciés.Les conflits s'éternisent: 21 mois de grève à la United Aircraft, 25 mois à Uniroyal et elle dure encore.Parmi les grèves excessivement longues: le Pavillon St-Dominique, les mineurs de Thetford Mines, le Foyer des Hauteurs, Québec Poultry, etc.Parfois, quand la grève pourrit, la multinationale ferme l'usine et déménage.Le harcèlement policier, la protection policière accordée aux scabs ou aux "bouncers", la pluie d'injonctions et d'interventions de l'État par décrets, tout cela a permis d'éclairer les travailleurs sur le véritable rôle de l'État.Bref, une grande partie des travailleurs formule maintenant ses revendications sur un horizon de plus en plus politique, où le système tout entier de la production est remis en question.La population dans son ensemble devient consciente que dans le même temps où le coût du panier à provisions grimpe et que le budget familial est de plus en plus serré, les profits des grandes compagnies n'ont jamais été aussi florissants.604 La crise politique La mutation en profondeur de l'économie du Québec devait produire un bouleversement politique correspondant.Le capitalisme québécois et canadien était passé du stade concurrentiel au stade monopoliste.Les nouveaux rapports de production dominants amènent sur le devant de la scène une nouvelle race d'hommes politiques.Les élites traditionnelles sont remplacées par de nouvelles petites bourgeoisies; la Révolution Tranquille représente l'instauration d'un nouvel ordre bourgeois, l'émergence d'une nouvelle rationalité libérale et bourgeoise.Aux accents nationalistes qui caractérisaient les anciens détenteurs du pouvoir économique (avec une idéalisation de la vie rurale, de la famille nombreuse, de la femme au foyer), succède une idéologie technocratique et libérale.a) Un État moderne Les réformes du Parti Libéral Québécois de 1960 seront importantes au niveau idéologique et politique.C'est en 1960, la création du Conseil d'Orientation Économique, et en 1961, celle de la Commission Parent (sur l'Éducation) et du Comité Boucher (sur le Bien-Être Social).En 1964, le Ministère de l'Éducation est formé.Un gouvernement moderne doit se donner les conditions de sa crédibilité face aux nouveaux partenaires de la société industrielle que sont les grandes entreprises multinationales.D'où en 1962, la nationalisation de l'Hydro-Québec, la mise en place de la Société Générale de Financement (SFG) et de l'Office du Crédit Industriel (qui deviendra la SDI en 1970).En 1963, c'est la création des nouvelles régies d'État, la SOQUEM (Mines), la SOQUIP (Pétrole), la REXFOR (Forêts), et en 1965, la Caisse de Dépôts et de Placements, liée à la Régie des rentes.L'État québécois se modernise.Mais il est important de noter que les réformes qu'il entreprend ne remettent pas en cause les rapports de production (de type capitaliste) mais qu'au contraire, elles consolident et légitiment l'implantation des grandes sociétés multinationales.b) L'oppression nationale Le nationalisme a toujours été l'idéologie de tous les gouvernements du Québec depuis 1840.Unionistes ou libéraux, ils défendaient la foi et la langue d'un petit peuple qui ne voulait pas mourir.Dire que le combat 605 des gouvernements provinciaux contre Ottawa s'est joué le plus souvent sur le terrain culturel (langue, éducation) ne doit pas masquer le caractère réel, objectif, d'une oppression nationale qui a un caractère économique: position inférieure des hommes d'affaires québécois, ségrégation économique dans plusieurs entreprises canadiennes-françaises.La discrimination linguistique au niveau de l'embauche et des promotions, l'adoption massive de l'anglais par les immigrants prouvent clairement que le nationalisme n'est pas qu'une invention de la bourgeoisie québécoise.La bourgeoisie de la nation la plus nombreuse et la plus forte économiquement (presque exclusivement anglophone) opprime la nation québécoise.Ce sentiment n'a pas cessé de s'exaspérer devant les obstinations du fédéral à contrer toute décentralisation: ce qui explique le raz-de-marée péquiste du 15 novembre dernier.c) La question sociale Le fait cependant qui inquiétera le plus un Québécois fraîchement de retour au Québec, c'est la radicalisation d'un nombre croissant de militants, chrétiens y compris.Pour eux, le P.Q.est un parti bourgeois qui demeure dans le sillage de la révolution tranquille, c'est-à-dire du parti libéral.Il représente la volonté d'indépendance de la bourgeoisie québécoise contre la mainmise canadienne et les intérêts de la nouvelle petite-bourgeoisie.Toute l'orientation sociale-démocrate d'une aile progressiste du gouvernement actuel n'entend ni ne peut faire la rupture avec le système capitaliste international.La conjoncture financière et politique ne lui permettra pas de libérer pour les services sociaux et une plus grande redistribution des revenus, les capitaux que cette option plus sociale exigerait.Les discours de René Lévesque à New York et devant la Chambre de Commerce de Montréal, de même que l'incident de Longueil, le 12 février 1977, lors du congrès des PME (Petites et Moyennes Entreprises), sont des confirmations à leur scepticisme.La crise qui dure et s'envenime (inflation, récession galopante) les conduit à une condamnation formelle du capitalisme dont la logique même, basée sur le profit maximum, contredit les plus justes revendications des travailleurs — sinon l'esprit même de l'Évangile.Comme le disait un intervenant à la Conférence Oecuménique sur les problèmes du Québec: pour maximiser leurs profits, les entreprises capitalistes sont obligées: "de verser les salaires les plus minces possibles aux travailleurs; d'augmenter la productivité; d'augmenter les cadences; de couper au 606 maximum les dépenses commandées par la prise en considération des conditions d'hygiène et de sécurité; de préférer les femmes aux hommes ou les immigrants aux autochtones, lorsque pour un travail égal, ils peuvent accepter une rémunération inférieure; de faire des mises à pied temporaires ou permanentes lorsque de telles manœuvres peuvent permettre une remontée des prix." L'analyse de classe est donc de plus en plus adoptée chez tous ces militants; et de toute façon, elle ne fait plus peur aux chrétiens.La grande question pour tous demeure l'alternative politique que peuvent construire les noyaux d'organisation qui militent activement dans toutes les organisations de masse: garderies, comptoirs alimentaires, comités de citoyens, A.D.D.S., bases syndicales.Car les noyaux marxistes-léninistes, avec ou sans allégeance à la Chine, s'affrontent souvent de manière stérile, avec un style de travail qui n'est pas toujours très réaliste.Une conclusion s'impose: c'est non seulement à la périphérie du capitalisme, dans les pays du Tiers-Monde, dominés par l'impérialisme, mais au cœur même du système, dans les pays industrialisés, que se manifeste une impuissance du capitalisme à enrayer ses propres effets de destruction et à se justifier moralement.Passion ou délivrance pour l'Église Voyons maintenant les contre-coups de cette crise sur l'Église.La nouvelle classe politique (libérale) a remis en question le rôle quelque peu féodal de l'Église, et dans sa volonté d'autonomie a renvoyé les religieux à leurs burettes et à la catéchèse.Du jour au lendemain, prêtres, religieux et religieuses étaient sur le marché du travail, en quête d'une "job", étreints par l'angoisse de tous ceux qui doivent affronter l'épreuve de la conversion (on dit improprement reconversion) professionnelle.Nous avons à peu près tous vécu cette expérience, avec plus ou moins de difficultés suivant les personnes.Et c'est dans ce contexte psychologique précis que bien des départs ont eu lieu.Je signale d'aûleurs la transition pénible, le piège fréquent pour les anciens "clercs" de continuer à jouer le même rôle dans la nouvelle société, de se muer en "cadres" de la société libérale, de rester et/ou devenir les "prêtres" de cette nouvelle rationalité.libérale (péquiste ou fédérale cela a peu d'im- 607 portance).Psychologues, sociologues, économistes ou administrateurs, ils n'ont pas changé de fonctions dans le système.Et quand un jour ils sont sortis sur la pointe des pieds.Je crois que dans l'ensemble ces "clercs" bien préparés, qui fonctionnaient bien dans le système ont été plus fragiles que ceux que le charisme prophétique avait menés à un engagement difficile pour la justice sociale et le parti-pris des plus pauvres.À bien y réfléchir, ce pénible dépouillement est providentiel.Ce n'est pas sans signification que le grand malaise de nombreux prêtres et religieux soit aujourd'hui de se situer personnellement par rapport à l'exigence d'évangélisation; ils s'étaient presque déshabitués de l'essentiel.L'Exode que vit actuellement l'Église du Québec peut être une occasion de purification, un temps de grâce et de fécondité.Il ne s'agit plus de s'accrocher au prestige d'un temps révolu, aux valeurs d'une société qui a fait son temps; non plus de chercher dans la nouvelle société — si tant est qu'elle soit nouvelle — à occuper le rôle privilégié qu'elle occupait jadis en ressuscitant un nouveau cléricalisme.Le nouveau défi Le danger actuellement serait que l'Église prenne du temps à digérer cette "débarque".Qu'elle en prenne prétexte pour tourner le dos à l'histoire, à l'incarnation, à l'engagement vis-à-vis les structures sociales et politiques.Piège et illusion du spiritualisme! Car les plus "charismatiques" qui soient ont une vision politique, des affinités conscientes ou inconscientes qui les situent politiquement.Ils ont "les pieds quelque part", n'importe quelle carte relationnelle le leur prouverait facilement.La solution n'est pas de ne point s'engager, mais d'y mieux regarder au type d'engagement, ou peut-être au préalable, aux motivations de cet engagement.On s'engage dans ou contre des structures sociales pour respecter l'incarnation.La grâce et le péché passent par des structures.Des structures, per se, n'évangélisent pas.Mais le péché s'incruste dans des structures d'injustice et d'exploitation.Et c'est pourquoi le chrétien ne peut y rester "indifférent".L'analyse que nous venons de faire est prégnante d'accusations qu'il ne faut pas généraliser mais qui doivent nous remettre en question.Le temps de la crise est un temps de grâce, temps d'un choix réfléchi.L'Église du Québec sort dépouillée, purifiée de cette expé- 608 rience.Et je crois très sincèrement — je vis ainsi la chose — que les temps que nous vivons sont peut-être difficiles mais emballants.Car nous sommes acculés à créer, à faire l'événement, à cesser d'être des fonctionnaires dont l'autonomie critique est rationnée par le salaire et les subventions.Nous devons reviser nos solidarités.Où avons-nous les pieds?Serons-nous indéfiniment des "cadres" (des cols blancs) qui ont le cœur plein de bonnes intentions pour les petits, pour la classe des travailleurs (les cols bleus), pour les marginaux et les laissés pour compte?Et quand même nous nous engageons dans une institution d'enseignement ou avec les vieillards, il faudrait que ce soit toujours dans une optique de fonctionnaires "critiques", libres et courageux au point de remettre en question un système qui perpétuerait des privilèges indus ou qui laisserait sur le bord du chemin les petits, les "pauvres" qui ne lui rapportent rien — c'est en cela que l'Évangile nous demande de dénoncer la règle du profit pour le profit, ou le développement humain où la personne et ses droits inaliénables ne sont pas reconnus.* * * Pour terminer, s'il me fallait répondre à la question de savoir quel type d'engagement public l'Église devrait assumer dans notre société actuelle, qui ne soit pas politique dans le sens partisan, mais qui né se cache pas de l'être dans le sens qu'il vise des structures politiques jugées à nos yeux de chrétiens comme porteuses d'oppression, je me référerais à deux interventions récentes.La première est assez connue.Ce fut celle des Supérieurs Majeurs sur le projet de Loi C-24.Leur lettre a permis de lancer la campagne de presse qui a levé le voile sur la procédure expéditive que le Gouvernement entendait donner à un projet pour le moins incomplet et ambigu.Et la représentation de quatre groupes d'Église devant la Commission Parlementaire pour le Bill C-24 a fait la preuve que l'Église avait encore un rôle capital à jouer dans la société actuelle et qu'elle pouvait l'assumer avec une compétence et un courage qui auront imposé le respect.La deuxième intervention est hélas moins connue.Et pourtant combien vigoureuse et surprenante la lettre remise par Mgr Emmett Carter et cinq autres chefs d'Église au Premier Ministre Trudeau et à son cabinet! Le document se prononce avec autorité sur plusieurs aspects de la politique intérieure et extérieure du Canada.Retenons le 609 point précis des corporations transnationales: "Aussi le maintien des relations entre les corporations canadiennes et les gouvernements répressifs de certains pays étrangers contribue-t-il à perpétuer l'exploitation des richesses naturelles de ces pays, au détriment des populations concernées dont on a exclu la participation".Le texte rappelle la signature par le Canada du boycottage international de la Rhodésie décrété par les Nations Unies, dénonce les opérations de Falconbridge en Afrique du Sud et de Noranda Mines au Chili.Or, nous, Congrégations religieuses, ne faisons-nous pas mentir nos évêques, quand nous plaçons (naïvement?) notre argent dans des Banques qui à leur tour investissent dans ces corporations transnationales?Des Supérieurs Majeurs ont posé à leurs Banques des questions précises sur ce qui était fait de leur argent.Et il est espoir que ces pressions soient plus efficaces que les déclarations de principe du gouvernement canadien.Mais nous sommes encore loin du compte.De manière plus générale, avons-nous véritablement entendu et pris au sérieux ce message de nos chefs spirituels: ".Nous allons tenter d'inviter les membres de nos Églises respectives de même que la population canadienne à se familiariser avec ces questions importantes.Nous nous attendons à rencontrer des résistances chez certains de nos membres, relativement aux changements que nous proposons; aussi, sommes-nous préparés à diffuser toute l'information voulue sur la base de nos propositions.Nous espérons que l'Église s'engagera encore davantage en terme de solidarité avec ces personnes (qui travaillent en faveur de la justice sociale) et qu'elle viendra en aide aux autres en les encourageant à entreprendre des actions politiques pour la justice"3.s La justice commande l'Action.Mémoire présenté au Premier Ministre Trudeau de même qu'aux membres du Cabinet fédéral, par les chefs d'Églises, le 2 mars 1976.610 Christianisme et marxisme Faux problèmes et vraies questions par Guy Ménard Il fut un temps — pas si lointain — où, si l'on avait demandé à des catholiques de désigner l"'ennemi numéro un" du christianisme, la réponse aurait sans doute spontanément fait une assez grande unanimité: le communisme, le "péril" — rouge ou jaune — du marxisme sous toutes ses formes.Et voilà qu'aujourd'hui des chrétiens de plus en plus nombreux en viennent à utiliser l'instrument de l'analyse marxiste dans leurs luttes visant à transformer les rapports sociaux dans le sens de l'égalité et de la justice.Une note de la Commission épiscopale française du monde ouvrier, parue en juin dernier et publiée dans le présent Dossier, reconnaît la fécondation réciproque de l'action commune des chrétiens et des marxistes dans un projet de transformation sociale.On voyait même, récemment, un évêque émettre en plein Synode romain l'hypothèse que l'enseignement de la foi chrétienne devrait, dorénavant, tenir davantage compte des catégories de la pensée marxiste1.Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'est fait du chemin depuis quelques années.Et pourtant on aurait tort de croire que le "contentieux" traditionnel entre christianisme et marxisme a été, pour autant, complètement liquidé.Loin de là.Malgré un nombre croissant de chrétiens interpellés par le marxisme, malgré telle ou telle intervention "progressiste" d'hommes d'Église importants, l'attitude officielle de l'Église envers le marxisme demeure, au mieux, extrêmement prudente et, au pire, encore largement hostile.Ainsi, par exemple, presque au même moment que cette note dont nous parlions plus haut, paraissait une déclaration du Conseil permanent de l'Épiscopat français qui mettait sévèrement en garde les 1 Cf., dans le présent dossier, la déclaration de Mgr Binh au Synode des évêques, à Rome.611 croyants contre une collaboration trop étroite avec les communistes.Contradiction au sein de la pensée des évêques de France?Politique "de la chèvre et du chou"?.Chez-nous, sans avoir donné lieu à des déclarations publiques aussi solennelles, de telles mises en garde des autorités ecclésiastiques à l'égard du marxisme semblent néanmoins vouloir faire leur chemin, en particulier au sein des mouvements de militants chrétiens.Ce n'est pas ici le lieu de reprendre dans le détail les raisons — nombreuses et complexes — qui expliquent la persistance, sous des formes changeantes, de cet anti-communisme traditionnel de l'Église.Il paraîtra pour l'instant plus utile de regarder d'un peu plus près les principaux arguments généralement utilisés par le discours officiel de l'Église dans ses condamnations ou, tout au moins, dans ses nettes "réserves" à l'égard du marxisme/communisme.Les arguments actuels contre le marxisme Roger Garaudy, spécialiste français des rapports entre chrétiens et marxistes, publiait, quelque temps après les deux textes des évêques français, un commentaire dans lequel il dégageait et critiquait l'argumentation des évêques dans leur condamnation — à peine voilée — du marxisme.Cette argumentation, avec des accents qui peuvent varier, se retrouve cependant dans la plupart des positions officielles de l'Église envers le marxisme.Aussi a-t-il paru intéressant et fécond de la présenter rapidement à travers la critique qu'en fait Garaudy2.1 — Le marxisme réduit l'homme "Le marxisme tend à réduire l'homme à n'être que le reflet des rapports de production économique".3 Jamais, souligne Garaudy, Marx ne l'a pensé ainsi.Aucun militant ne peut le vivre ainsi.2 Ce commentaire de R.Garaudy est d'abord paru dans Le Monde, de Paris.Il a par la suite été repris dans Le Devoir du 16 août 1977.3 Les citations soulignées au début de chaque passage sont extraites de la déclaration du Conseil permanent de l'Épiscopat français, publiée dans Le Devoir des 29 et 30 juillet 1977.612 À ses proches amis, à son gendre, prétendant définir le marxisme comme un "déterminisme économique", Marx répondait: "Si le marxisme est cela, moi je ne suis par marxiste!" L'homme est pour lui si peu un "reflet" qu'il répète constamment que "les hommes font leur propre histoire".Ils ne la font pas arbitrairement, mais à partir de conditions héritées du passé.Quant au militant, pourquoi militerait-il si l'avenir était le prolongement inéluctable du passé et du présent?Le déterminisme, et tout matérialisme excluant la possibilité d'une rupture, d'une transcendance, d'un arrachement au passé et à son ordre, est une idéologie conservatrice.2 — L'Église refuse le matérialisme "L'Église refuse ce qui détruit l'homme et le réduit à n'être qu'un instrument de production et de consommation." Parfait! poursuit Garaudy.Mais pourquoi, au lieu de se tourner vers les marxistes en disant cela, ne pas rappeler que cette conception purement quantitative de la croissance comme augmentation incessante de la production et de la consommation est la loi fondamentale de développement du capitalisme?Que c'est le capitalisme et non ceux qui le combattent qui est "intrinsèquement pervers", et qu'il ne peut pas y avoir de capitalisme à visage humain, que Marx a écrit le Capital, et que les militants, aidés par ces analyses, s'organisent, précisément, pour abolir ce système de destruction et d'aliénation de l'homme.3 —Que veut dire "justice" et 'liberté"?"Les mêmes mots de justice ou de libération, repris politiquement, n'ont pas toujours le même sens pour les chrétiens et les marxistes".Ils n'ont pas le même sens pour l'exploiteur et pour l'exploité, pour l'oppresseur et pour l'opprimé.Que l'oppresseur soit chrétien ou non.Que l'opprimé soit chrétien ou non.Mais si, pour le chrétien, la libération dernière est la libération du péché, de ce repliement égoïste sur soi qui nous sépare du Christ, cela signifie-t-il pour autant qu'il n'a pas à lutter pour la libération de l'exploitation et de l'oppression?Lorsqu'il en est ainsi, la religion est un opium (.) 613 4 —L'"idéal" chrétien et la "réalité" marxiste "Lorsqu'on voit les théories marxistes traduites en pouvoir politique dans les pays de l'Est." cela suscite "interrogations et inquiétudes".Si quelqu'un écrivait: "Lorsqu'on voit la doctrine chrétienne traduite en pouvoir politique, et si l'on évoquait toutes les tentatives du genre de Salazar et Franco à l'actuelle Amérique du Sud, par exemple, et si l'on invoquait cela pour disqualifier le christianisme et les catholiques (.), les évêques protesteraient et ils auraient raison.Mais alors pourquoi utiliser un tel argument?La logique et la loyauté exigent que l'on compare une pratique à une pratique, et un idéal à un idéal.Or en face de Inexpérience historique" de régimes se proclamant marxistes, on déploie l'idéal d'une société chrétienne parfaite, qui n'a que ce défaut de n'avoir été réalisée nulle part où l'Église a été au pouvoir ou associée à lui depuis deux mille ans.Si, malgré tant d'échecs, les chrétiens ne perdent pas l'espérance pour l'avenir, pourquoi utiliser contre le marxisme l'argument fallacieux de Inexpérience historique"?Tout ce que nous pouvons dire c'est que Brejnev et Husak ne représentent pas plus le socialisme marxiste que Franco ou Pinochet la "civilisation chrétienne"."En résumé, de conclure Garaudy, aucun des quatre arguments ne peut justifier la thèse de l'incompatibilité irréductible du christianisme et du marxisme".Des faux problèmes aux vraies questions Est-ce à dire qu'il n'y a aucun problème, dès lors, à la rencontre du christianisme et du marxisme?Non, bien sûr.Mais, afin de poser les véritables questions que soulève, pour l'un et pour l'autre, la confrontation du marxisme et du christianisme, il importe avant tout de dissiper les malentendus trop souvent nourris par des questions mal posées.Celles-ci, en retour, ont en plus trop souvent pour effet de masquer les vraies questions qui, elles, demeurent et doivent absolument être posées.— Comment, par exemple, est-il possible, aujourd'hui, de "parler de Dieu" non seulement avec des marxistes, mais, beaucoup 614 plus largement, à des hommes et des femmes appartenant à un monde, à une culture modernes qui comprennent de moins en moins un langage religieux élaboré il y a des siècles?— Comment, peut-être encore davantage, est-il aujourd'hui possible de "parler d'un Dieu Père, bon et aimant, à des hommes et des femmes que la société refuse concrètement de traiter comme des frères et sœurs, fils et filles d'un même Père?— Comment est-il possible à une Église de se dire "servante et pauvre" quand elle maintient encore tant de compromissions avec les riches et les puissants de ce monde, et tellement de réserves envers les opprimés qui luttent pour leur libération?— Comment est-il possible d'envisager une "révolution" qui transforme vraiment les rapports sociaux dans le sens de l'égalité et de la justice, et non dans celui d'une nouvelle oppression?Quelle responsabilité particulière ont, à cet égard, ceux et celles qui se réclament de l'Évangile?Ces questions sont vitales.Elles nous conduisent, on le voit, au-delà du — faux et trompeur — problème des possibles rapports entre christianisme et marxisme qu'il est si important d'élucider pour qu'enfin elles puissent être posées au grand jour.615 Les catholiques dans le nouveau Vietnam marxiste Mgr Nguyen Van Binh Archevêque de Ho-Chi-Minh-Ville I — Les Catholiques vietnamiens vivent dans la République Socialiste dirigée par le Parti Communiste vietnamien.Pour déterminer le milieu socio-culturel des catholiques vietnamiens, il suffirait d'analyser l'énoncé ci-dessus, car cette analyse nous fera découvrir les éléments constitutifs de ce milieu.Réfléchir sur cette base permettra de cerner les problèmes qui se posent concernant l'enseignement catéchétique.1) Sous la direction du Parti Communiste vietnamien, le Vietnam est en train de s'engager dans la voie du Socialisme.Cela est un fait dont vous êtes tous au courant.Ce fait comprend trois éléments: a) — Le Vietnam qui est en train de se construire, est un Vietnam modelé sur l'idéal communiste; b) — Le chemin qui y conduit, la marche à suivre, la politique à adopter, tout doit se conformer à la doctrine marxiste-léniniste, appliquée d'une manière intelligente selon l'esprit créatif du Vietnamien; c) — Il faut avant tout refaire la structure sociale et éduquer l'hom- me d'après le modèle nouveau: l'homme marxiste-léniniste.Les catholiques vietnamiens se trouvent ainsi engagés dans le milieu marxiste.616 2) Dans ce milieu marxiste, les marxistes vietnamiens considèrent les religions en général et le christianisme en particulier selon le point de vue marxiste.Cela se constate avec évidence, aussi bien dans les cours de formation que dans les conférences publiées dans la presse officielle.Les communistes vietnamiens regardent l'Église catholique vietnamienne à travers l'histoire de l'évangélisation au Vietnam, depuis le début jusqu'à nos jours.Tout le conditionnement historique, politique, économique et social de l'évangélisation et de l'Église au Vietnam est analysé et évalué à la lumière du marxisme léniniste.La conséquence en est que les marxistes vietnamiens se font du christianisme une image qui laisse à désirer.Selon eux, la théorie que Marx a conçue au sujet du christianisme a trouvé au Vietnam sa vérification; et le trait le plus saillant est précisément constitué par les collusions de l'Église avec l'impérialisme.Nous évoquons ce fait non par complexe de culpabilité, mais pour montrer sa gravité en ce qui concerne l'Église.Au lieu des discussions théoriques, les communistes ne veulent que des faits concrets.Les chrétiens doivent donc présenter un visage nouveau, un visage authentique du Christ et de l'Église.3) L'attitude des catholiques vietnamiens: coopérer selon l'esprit de la Constitution "Gaudium et Spes" Dans un pays dont le régime établi est un régime qui se donne pour tâche essentielle d'unir tous les citoyens pour la construction du pays, les catholiques se refusent à vivre en "ghetto", à se tenir en marge de ,1a société.Au mois de juillet 1976, à la Conférence Épiscopale des deux Provinces Ecclésiastiques de Hue et de Saigon, Nous, Évêques, unanimement et sans ambiguïté, nous avons lancé un appel à tous les catholiques, les invitant à suivre une vie d'engagement, c'est-à-dire contribuer à construire la société.En choisissant cette attitude, nous n'estimons pas avoir' fait une révolution dans l'Église, mais nous nous conformons simplement à la Constitution "Gaudium et Spes" de Vatican II.Pour nous, en effet, coopérer avec les athées selon l'esprit de cette Constitution (cf.n.21) signifie dans le concret vivre dans le milieu créé par les communistes et construire avec eux une société nouvelle.La position est prise, mais le problème fondamental subsiste: comment coexister avec les communistes, comment coopérer avec eux pour construire le pays tout en restant catholique et, partant, apporter notre 617 part spécifique dans cette œuvre commune?Sur le plan pastoral, les problèmes nés de cette situation nouvelle dépassent vraiment nos forces humaines.Actuellement au Vietnam, nos fidèles tout comme les responsables de la pastorale, n'ont pas été préparés pour vivre dans une société marxiste.Le Saint Esprit continue à agir, certes, mais nous devons de notre côté collaborer avec Lui.II—Les problèmes qui se posent concernent l'enseignement caté-chétique Pour mettre en relief les points fondamentaux nous formulerons les 4 questions fondamentales suivantes: 1 — QUI est en train de m'écouter?2 —QUE dois-je dire?3 —QUEL BUT dois-je viser?4 — COMMENT vais-je m'exprimer?1) Qui est en train de m'écouter?Ceux qui m'écoutent sont membres de la société marxiste léniniste: ils y sont nés et y grandissent; ils sont déjà initiés à la doctrine marxiste léniniste depuis le jardin d'enfants.(Il est bon de savoir que dans notre République Socialiste, toutes les écoles sont administrées par l'État, et l'ensemble des programmes d'éducation visent à former des hommes du socialisme).Ainsi dans un avenir tout proche, nous aurons à faire la catéchèse à des catholiques imprégnés du marxisme léniniste.Cela nous amène à la deuxième question.2) Que dois-je dire?La réponse sera déterminée par deux éléments: ce que je dois dire et ce qu'on attend.— Ce que je dois dire: c'est l'Évangile du Royaume des Cieux: Dieu, l'univers et l'homme dans l'économie de la création et de la Rédemption.Je dois tout dire et ne rien retrancher.•— Ce qu'on attend: Pour réussir dans ma tâche, je dois partir de ce qu'on attend, de ce qu'on désire entendre.Cela veut dire que le contenu de mon enseignement doit faire entrer en ligne de compte les interrogations, les inquiétudes des jeunes de demain.Ainsi, et seulement 618 ainsi, je pourrai les aider à surmonter ces difficultés pour aller plus loin.Dans le milieu marxiste, les jeunes seront perplexes devant la condition humaine, devant la question de la présence de Dieu dans l'univers et dans leur propre existence: cette présence est-elle cause de conflit?Fait-elle obstacle au progrès de l'humanité?Est-ce que le Christ et le salut, le Saint Esprit et l'Église ajoutent quelque chose à la foi, à l'espérance des marxistes?Est-ce que l'espérance eschatologique chrétienne néglige l'espérance marxiste?Dépasse-t-elle beaucoup cette dernière?Toutes ces questions exigent que je mette en relief certains traits du contenu catéchétique afin de donner satisfaction à mes auditeurs tout en n'altérant pas la Parole de Dieu par souci de les flatter.3) Quel but dois-je viser?Pour être conséquent avec la prise de position exposée plus haut, je dois aider mes auditeurs à comprendre et à vivre leur foi dans ce milieu marxiste.C'est dire qu'il me faudra les introduire dans une vision de foi où ils puissent situer Dieu, l'univers et l'homme; je ne cherche pas seulement à lever les objections et difficultés passagères, mais j'aiderai les jeunes à faire face eux-mêmes aux problèmes nouveaux qui surgiront.C'est pourquoi il ne me sera pas permis de leur cacher les différences entre le marxisme et le christianisme.Je devrai au contraire les exposer loyalement, et cela, non dans une attitude d'opposition, mais dans une attitude d'ouverture, de dialogue.Je devrai aider les jeunes à vivre et à dialoguer avec les marxistes.Nous croyons qu'il faut entamer le dialogue et qu'il faut former une génération nouvelle apte au dialogue avec les marxistes.Mais la clé du problème se trouve dans la quatrième question qui suit.4) Comment vais-je m'exprimer?Pour que mes auditeurs puissent me comprendre, il me faut utiliser leur langage.Dieu lui-même a respecté cette exigence.Pour parler à l'homme, il a parlé par les prophètes et, enfin, il nous a parlé "en son Fils Bien-Aimé": "Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous".Les jeunes qui sont nés et qui ont grandi dans le milieu marxiste, parleront le langage marxiste.La position de saint Paul, "être juif avec les Juifs et grec avec les Grecs", peut-elle s'appliquer aux chrétiens vivant dans un milieu marxiste?619 Certes, présenter aujourd'hui la foi catholique par le moyen du langage marxiste ne signifie pas "marxiser" le christianisme.En effet, quand on utilisait le langage aristotélicien ou existentialiste pour présenter la foi catholique, on n'a pas pour autant "aristotélisé" ou "exis-tentialisé" celle-ci, si je peux m'exprimer ainsi.Car Dieu qui avait parlé à Israël, n'a pas accepté d'être identifié avec n'importe quelle autre divinité, et Jésus non plus, ne s'est laissé confondre avec aucune image que les Juifs de son temps se faisaient du Messie.Conclusion Ce sont là les problèmes fondamentaux qui sont les nôtres.Il nous reste encore à répondre à des questions plus concrètes, telles que: qui va faire la catéchèse?Où et quand et comment la faire?Il convient d'ajouter que désormais toutes les activités de caractère religieux ne se déroulent que dans l'enceinte de l'Église, et la priorité est donnée au travail et à la production.Pour conclure, permettez-moi, mes chers Frères dans l'épiscopat, de demander l'aide à ceux d'entre vous qui ont de l'expérience dans ces problèmes, et surtout à ceux qui sont compétents dans l'utilisation du langage marxiste.Merci.Note: Ce texte est l'intervention de Mgr Binh au Synode mondial des évêques à Rome, octobre 1977.Aujourd'hui des chrétiens sont attirés par les courants socialistes et leurs évolutions diverses.Ils cherchent à y reconnaître un certain nombre d'aspirations qu'ils portent en eux-mêmes au nom de leur foi.Ils se sentent insérés dans ce courant historique et veulent y mener une action.Or, selon les continents et les cultures, ce courant historique prend des formes différentes sous un même vocable, même s'il a été et demeure, en bien des cas, inspiré par des idéologies incompatibles avec la foi.Un discernement attentif s'impose.Trop souvent les chrétiens attirés par le socialisme ont tendance à l'idéaliser en termes d'ailleurs très généraux: volonté de justice, de solidarité et d'égalité.Ils refusent de reconnaître les contraintes des mouvements historiques socialistes, qui restent conditionnés par leurs idéologies d'origine.Paul VI au Cardinal Roy, 1972.620 Les chrétiens dans les groupes politiques d'inspiration marxiste?Positions du Parti Socialiste Unifié de France et du Parti Socialiste Unifié de Catalogne PRÉSENTATION Le poids du passé pèse encore très lourdement sur les relations entre les chrétiens et les divers mouvements d'inspiration marxiste.Il est difficile d'oublier la condamnation nette et sans appel portée en 1937 par l'encyclique Divini Redemptoris de Pie XI: Le communisme est intrinsèquement pervers et l'on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne.Cette intransigeance marquera encore, après la seconde guerre mondiale, toute l'époque de la "guerre froide".En 1949, encore, le Vatican excommunie les catholiques qui collaborent avec les communistes.Progressivement cependant tout un courant de chrétiens sera amené à distinguer entre le "matérialisme athée" du marxisme et les différents mouvements politiques inspirés de ce système.Dans son encyclique Pacem in Terris, en 1963, Jean XXIII reconnaîtra même officiellement cette distinction: On ne peut identifier les fausses théories philosophiques avec des mouvements historiques, même si ces derniers ont dû leur origine et puisent encore leur inspiration dans ces théories.Là donc où le mal semblait d'abord absolu, se manifestent des éléments positifs et dignes d'approbation.621 Puis, dans la mouvance de cette évolution, des chrétiens de plus en plus nombreux en sont venus à voir dans le marxisme — grille d'analyse de la réalité sociale et guide d'action en vue de sa transformation — l'instrument le plus fécond pour entreprendre concrètement la construction d'une société plus juste et plus humaine.Certes minoritaires, encore, au sein d'une Église qui refuse largement de considérer ce choix comme légitime, ces chrétiens s'y sentent cependant de moins en moins "marginaux".Pour eux, c'est une même fidélité profonde qui unit leur foi en Jésus-Christ et leur lutte pour une société socialiste.Les groupes et partis politiques d'inspiration marxiste, d'autre part, ont le plus souvent maintenu à l'égard des chrétiens une attitude aussi intransigeante et aussi intolérante.Il était certes possible aux chrétiens de faire partie de tels groupes, mais à la condition qu'ils répudient leur foi ou, tout au moins, qu'ils laissent celle-ci "à la porte", secrètement enfouie au fond d'eux-mêmes.Certes, là encore une réelle évolution s'est fait sentir à l'intérieur de plusieurs organisations du mouvement communiste un peu partout dans le monde.Certains groupes politiques d'inspiration marxiste qui ont vu le jour, chez nous, depuis quelques années semblent toutefois reproduire la vieille intransigeance traditionnelle.Cela, sans doute, peut s'expliquer, en partie du fait du poids écrasant qu'ont représenté, au Québec, la doctrine et l'institution chrétiennes.Ceci dit, le fossé qui se trouve ainsi maintenu risque de ralentir l'évolution vers le socialisme de nombreux militants chrétiens et de larges masses encore marquées par le christianisme.Il serait déplorable qu'un tel fossé apparaisse comme la seule situation possible.Tel n'est pas le cas.C'est pourquoi Dossiers de "Vie Ouvrière" a voulu, dans le présent dossier, publier de larges extraits de deux positions critiquement ouvertes et accueillantes envers les chrétiens, prises par deux formations politiques européennes d'inspiration marxiste: le Parti socialiste unifié de France (P.S.U.) et le Parti socialiste unifié (Parti communiste) de Catalogne (P.S.U.C).Neuves et même en un sens "révolutionnaires", ces positions indiquent une voie qui risque d'être inspirante et féconde.Elles peuvent sans doute nourrir, chez nous, le débat autour de cette épineuse mais importante question.Notons que le Parti socialiste unifié de Catalogne constitue en fait la branche du Parti communiste dans cette région d'Espagne dont les 622 tendances autonomistes ne sont pas sans évoquer le Québec.Le Parti socialiste unifié de France est une petite formation politique critique à l'égard des deux "grands" de la gauche française: Parti socialiste et Parti communiste français.On comprendra qu'il ne s'agit évidemment pas pour la revue de prendre position par rapport aux lignes politiques précises promues par ces deux organisations mais simplement de montrer les possibilités nouvelles et créatrices qui s'en dégagent du point de vue de la participation des chrétiens au mouvement de construction du socialisme.La Rédaction Les chrétiens, la lutte politique et la lutte idéologique Position du Parti Socialiste Unifié (de France).(.) Le socialisme ne peut se construire que sur la base d'un large accord populaire.Ainsi la lutte pour le pouvoir des travailleurs par l'autogestion implique une remise en cause de tous les mécanismes idéologiques et culturels — une intense lutte idéologique — afin d'obtenir un vaste consensus populaire pour la transformation des rapports sociaux.(.) Pour aller plus loin dans la lutte politique, il faut porter le combat au niveau de ce qui empêche concrètement des masses considérables de la rejoindre.Il s'agit de faire éclater des conditionnements psychologiques et culturels qui consacrent sur les travailleurs eux-mêmes la domination de l'idéologie des classes possédantes.Parler aujourd'hui de combat politique dans le domaine psychologique, culturel et idéologique n'a rien d'utopique: des mouvements de lutte ont surgi depuis longtemps sur ces divers terrains, mais actuellement tout cela reste fractionné, facilement isolable et récupérable par le pouvoir dans la mesure où le lien n'est pas fait sur le plan stratégique entre toutes ces formes de lutte.Transformer les conditions psychologiques et culturelles des hommes d'aujourd'hui apparaît donc, non comme un simple complément apporté aux luttes déjà existantes, mais comme une perspective décisive susceptible de modifier l'ensemble des luttes et de les porter à un autre niveau d'efficacité (.) 623 (.) Les Églises sont aujourd'hui condamnées à la politique; le domaine politique conditionne la manifestation et le développement de la foi: l'idéologie religieuse sert souvent le bon fonctionnement de la société (.).Pour ne prendre qu'un exemple de ce rôle politique des valeurs chrétiennes, il est frappant de constater que beaucoup de thèmes chrétiens, "la nécessité de la pénitence", "le détachement des biens de ce monde", "la solidarité abstraite au-dessus des classes".ont pu être utilisées pour justifier l'acceptation du plan d'austérité de la bourgeoisie.Avant d'être philosophique, le problème religieux est politique.Le rôle social des idéologies religieuses, et donc des institutions qui le répandent, est décisif (.) Une déstructuration profonde sera nécessaire pour toutes ces institutions idéologiques.La priorité à la critique politique de la reilgion, implique donc bien une remise en cause de l'idéologie religieuse, qui, sans jouer un rôle aussi déterminant que dans d'autres pays (comme l'Italie et le Portugal) ou que dans le passé, n'en continue pas moins à servir de caution aux valeurs dominantes.À partir de cette critique, certains chrétiens tentent, en s'appuyant sur une nouvelle lecture de l'Évangile, de s'ancrer dans la lutte des classes; leur apport doit être pris en compte tout en organisant et en poursuivant avec eux le débat sur les comportements leligieux et leurs fonctions (.) Le P.S.U.et les chrétiens Le P.S.U.pour sa part ne tend pas la main aux chrétiens.Il les rencontre quotidiennement dans les luttes populaires.C'est notamment avec eux que le P.S.U.lui-même, et plus largement le courant autogestionnaire, ont pu et peuvent encore se développer.C'est de l'intérieur d'une pratique révolutionnaire commune que peuvent être débattues les questions sur les références culturelles, idéologiques et philosophiques.Si nous sommes d'accord avec le P.C.F.pour dire "nous ne considérons pas la foi des chrétiens comme intrinsèquement perverse et ennemie née du mouvement ouvrier", ou "nous constatons que les chrétiens sont de plus en plus nombreux à ne pas vivre leur foi comme une résignation, comme une fuite ou une consolation", il y a une manière de rassurer les chrétiens qui nous paraît dangereuse: "Nous ne déclarons pas et ne déclarerons jamais la guerre à la religion".Cette affirmation, outre qu'elle est en retrait sur la position de beaucoup de chrétiens qui critiquent radicalement les comportements religieux, passe sous silence tout aussi bien le rôle des Églises en tant qu'instruments du main- 624 tien de l'ordre social bourgeois — citons pour mémoire la presse et l'école catholiques, les mouvements chrétiens de jeunesse, les prises de position de la hiérarchie (sur le marxisme, les mœurs, etc.) — que la place de la religion comme partie intégrante de l'idéologie bourgeoise.Pour sa part, le PSU considère que la religion est un outil de contrôle social et donc qu'il faut mener la lutte idéologique, que la hiérarchie et les institutions ecclésiales sont des instruments parmi d'autres de l'appareil d'État et donc qu'il faut les remettre en cause, et qu'enfin la lutte des classes traverse les chrétiens.Aussi bien, le PSU pense nécessaire d'interpeller les chrétiens sur leurs comportements, sur les valeurs qu'ils véhiculent, sur les institutions qu'ils fréquentent.Pour lui, la foi et la religion, pas plus que le mode de vie ou les rapports hommes-femmes, ne sont une affaire privée.Il ne considère pas les chrétiens comme un groupe social spécifique à intégrer dans un front social anti-monopoliste, comme semble le faire le PCF, mais il estime qu'une lutte idéologique conséquente peut aider de nombreux chrétiens à rejoindre le combat anti-capitaliste.La stratégie d'unité populaire ne saurait, en effet, additionner des groupes sociaux comme ils sont; au contraire, elle organise leur convergence sur des bases anti-capitalistes.Bureau National du PSU Janvier 1977 La militance des chrétiens dans le parti Déclaration du Parti socialiste unifié de Catalogne.Dans la grande convulsion qui secoue le monde, des groupes importants de chrétiens voient dans le socialisme l'unique système valable pour résoudre les problèmes globaux de la société et capable de donner de réelles garanties aux droits de l'homme.Ce phénomène a acquis une telle importance aujourd'hui, que les courants de chrétiens, qui ont opté pour le socialisme, apparaissent à l'intérieur de l'Église catalane et uni- 625 verselle comme étant un pôle de référence dans la manière de vivre et d'exprimer sa foi dans l'histoire.Beaucoup, parmi eux, ont même opté nettement pour le marxiste et sont passés dans la militance de diverses organisations de gauche.Ce processus continue et chaque jour ils sont de plus en plus nombreux les croyants qui, après avoir résisté avec obstination au franquisme, découvrent que notre Parti est le Parti qui leur offre le programme le plus cohérent, avec l'implantation des libertés pour lesquelles ils ont lutté et auxquelles ils aspirent; ce sont des chrétiens qui découvrent que la suprême démocratie, celle qui leur paraît être le plus en accord avec leur idéal de libération et de fraternité, est celle qui est inscrite dans notre programme et qui s'appelle: la démocratie du socialisme dans la liberté.Ces chrétiens ont dit et répété "qu'une même fidélité identifie leur croyance en Jésus-Christ avec la lutte pour la libération du peuple en un combat unique".Personne, d'entre nous, ne peut nier actuellement leur caractère révolutionnaire et leur place au sein de notre Parti.Problèmes posés par la militance des chrétiens à l'intérieur du Parti et manière de les aborder Les phénomènes décrits posent quelques problèmes idéologiques et politiques qui, dans le cadre d'un parti révolutionnaire et de masses, n'a pas encore été suffisamment débattu.Pour cette raison, nous proposons les orientations suivantes afin de faciliter le débat.Nous constatons que les chrétiens, qui adhèrent au Parti, sont conscients, de même que de vastes secteurs des masses chrétiennes, de ce que l'engagement politique est autonome et revêt un caractère laïc.Cela veut dire qu'il n'est ni confessionnellement athée, ni croyant.Indépendamment des motifs qui poussent chacun à opter pour le socialisme, les chrétiens, qui arrivent au Parti le font, mus par une option de classe, et ils ne déduisent pas leur engagement de leur militance dans le domaine de la foi.En d'autres mots, Os ont dépassé la confusion entre foi et politique, confusion propre à la longue tradition chrétienne.Le PSUC reconnaît la complexité de la décision qui inspire et anime la militance des chrétiens qui adhèrent au Parti.Dans cette ligne, celui-ci les admet avec leur foi et il dépasse, de cette manière, l'ancienne 626 dissociation par laquelle on désirait que le chrétien communiste abandonne ses croyances au moment de son entrée dans le Parti ou, dans le meilleur des cas, que celles-ci soient maintenues au niveau de sa vie privée sans aucune expression sociale.Nous disons avec leur foi, cela sous-entend qu'on respecte pleinement leurs convictions chrétiennes qui n'ont pas seulement cessé d'être un obstacle pour l'accomplissement de leur tâche révolutionnaire, mais qui sont au contraire un élément moteur pour leur militance et pour leur participation à la lutte des classes.Le Comité Central du PSUC considère que l'entrée des chrétiens au sein du Parti vient renforcer leur caractère laïc et vient dépasser certains courants qui prétendaient maintenir la tendance à identifier le communisme avec l'athéisme; tout cela, malgré que cela ne corresponde pas aux statuts, se vérifiait dans la pratique pour des raisons qui découlent de l'affrontement historique des Églises avec les partis communistes et la plus grande partie du peuple.Les chrétiens qui militent dans le Parti, le font sans aucune discrimination, avec les mêmes possibilités de promotion dans les organes de direction, avec les mêmes droits et devoirs que n'importe lequel des militants.Tout dépend de leur caractère révolutionnaire.Ils ne constituent pas un secteur différent du Parti, comme certains ont prétendu le faire.Les chrétiens du Parti doivent s'intégrer dans l'ensemble du Parti avec tous les camarades, dans une même et unique lutte collective.Nous considérons que la présence des chrétiens dans le Parti con-tribue positivement à la construction du parti de masses vers lequel nous nous orientons.Ce n'est pas seulement une "légitimation" de l'intégration des chrétiens dans le Parti, après une longue période de l'histoire durant laquelle l'affrontement des partis communistes avec les Églises paraissent être irréductible, mais c'est plutôt un essai de compréhension de ce que signifie la présence de chrétiens tant au niveau de la vie interne du Parti qu'au niveau de leur projection dans le champ social et politique.De cette manière, nous nous situons dans la perspective dynamique de mobilisation de certaines forces sociales qui historiquement ont été mises en marge de la construction du socialisme, dû à certains phénomènes complexes parmi lesquels nous devons mentionner les conceptions rigides sur ce qu'est ou devrait être le Parti, ou sur le rôle des masses dans la construction d'une société nouvelle.Cela nous donne une plus grande capacité pour comprendre comment s'expriment les masses chrétiennes, pour accroître notre présence parmi elles 627 et pour saisir les nouveaux phénomènes historiques qui ont eu lieu dans le cadre de l'Église contemporaine.* * * Tout ce que nous avons dit resitue le cadre de référence établi à partir des thèses de Lénine sur la militance des chrétiens à l'intérieur du Parti.La critique marxiste de la religion doit prendre en considération les changements historiques qui ont eu lieu dans les Églises durant le XXe siècle, spécialement depuis la seconde guerre mondiale, tel que l'important phénomène que nous avons déjà cité antérieurement, qu'a constitué le Concile Vatican II qui a permis que le poids des chrétiens révolutionnaires soit de plus en plus important dans l'ensemble des milieux chrétiens.Ces chrétiens, qui vivent une foi libérée, sont les premiers à critiquer et à s'opposer à tout usage de la religion en tant qu'opium du peuple et ont développé une profonde critique des manipulations idéologiques dont a été l'objet le message évangélique: emprisonnement de la foi chrétienne par la bourgeoisie, instrumentalisa-tion dans les mains du capital, etc.Pour traiter ce phénomène, il faut au minimum un élargissement idéologique qui puisse accepter dans le cadre d'un parti de masses — à l'intérieur de l'homogénéité nécessaire que requiert l'action — que diverses approches théoriques puissent coexister pour traiter des problèmes nouveaux et historiques et au travers desquelles divers courants culturels se croisent et s'enrichissent.Le lien "métaphysique" constant du communisme avec l'athéisme, prédominant jusqu'à aujourd'hui dans le mouvement communiste international, a eu à cet égard un effet réducteur de l'horizon idéologique et politique du marxisme.(.) 628 Commission épiscopale française du monde ouvrier Foi et Marxisme en monde ouvrier Contexte de la note En 1972, nous avions évoqué "l'histoire du mouvement ouvrier dans ses rapports avec l'Église".Nos réflexions d'aujourd'hui renvoient à ces considérations gui restent actuelles et que nous ne voulons pas développer à nouveau.Ce que nous voulons seulement souligner, c'est l'actualité ouvrière de cette année 1977 dans laquelle s'inscrit la présente note.Nous vivons à l'échelle du pays, et plus largement à l'échelle du monde, une crise qui frappe particulièrement la classe ouvrière: plus d'un million de chômeurs dont une forte proportion de jeunes, des menaces de licenciements qui pèsent sur des entreprises et des régions, une austérité qui compromet ou réduit le pouvoir d'achat de nombreuses familles.Il s'agit d'une période difficile dans laquelle les travailleurs ressentent comme une injustice les conséquences douloureuses de la crise dont ils sont plus particulièrement victimes.C'est dans ce contexte que des militants chrétiens vivent leur foi et cherchent à en témoigner en participant activement à l'action des organisations ouvrières.I — Ce que nous constatons Les constatations qui suivent se dégagent de nos rencontres avec des militants ouvriers, chrétiens ou non, marxistes ou non.Elles s'enracinent dans les dialogues que nous avons poursuivis avec les mouvements d'Action catholique ACO, JOC, JOCF, ACE/monde ouvrier, avec les prêtres et religieuses en monde ouvrier.629 1.L'expérience et l'évolution des militants ouvriers chrétiens L'action ouvrière des trente dernières années a provoqué, en France, une évolution de nombreux militants ouvriers chrétiens dans leur rapport avec le marxisme.La vie et l'action quotidienne créent entre des militants ouvriers, même dans les affrontements, une estime et un respect mutuel qui vont souvent jusqu'à une réelle amitié.Des militants ouvriers chrétiens pensent qu'aucune transformation véritable de la société actuelle n'est possible sans le concours des communistes.Cette conviction s'appuie sur la recherche de l'unité d'action entre les syndicats et les partis, ce qui n'empêche pas — bien au contraire — les débats et les oppositions.Comme tous les autres travailleurs, les chrétiens sont impliqués dans cette recherche, qui apparaît à beaucoup comme une nécessité urgente.Si des militants ouvriers chrétiens sont réticents vis-à-vis du marxisme et plus précisément du communisme, ou même y sont vigoureusement opposés, ce n'est pas uniquement au nom de leur foi, mais aussi à cause des oppositions portant sur les analyses, les projets, les stratégies.S'ils adoptent, plus ou moins, l'analyse marxiste de leurs organisations syndicales et politiques, c'est parce qu'ils pensent trouver dans cette analyse une interprétation de la situation actuelle de la classe ouvrière en régime capitaliste.Elle contribue à leur faire espérer une autre société.Ils partagent la manière dont les travailleurs se déterminent dans leurs options syndicales et politiques.Ils font cette analyse d'abord en fonction de la situation qui leur est faite dans le système capitaliste.Ils estiment que cette situation d'exploitation doit être changée par l'action: analyses et projets ne sont que la conséquence de cette nécessité première.Cette perspective est déroutante si l'on est habitué à penser que l'action procède toujours des idées et des projets.De fait, elle modifie assez radicalement une manière de vivre la foi, un certain fonctionnement de la foi.Nous devons constater qu'elle est devenue familière, avec des nuances, à beaucoup de militants ouvriers chrétiens.Cette place prépondérante prise par la pratique manifeste l'impact du marxisme sur l'ensemble du mouvement ouvrier français.C'est dans cette pratique que s'affrontent vigoureusement des conceptions opposées 630 de l'homme et de la société; c'est dans cette pratique que les chrétiens rencontrent la question radicale posée à leur foi par le matérialisme des marxistes et leur athéisme.2.Comment des marxistes voient aujourd'hui les militants chrétiens Ce n'est pas d'aujourd'hui que les communistes en particulier "tendent la main" aux chrétiens.S'ils constatent que dans l'Église certains chrétiens sont du côté de la classe ouvrière, ils regardent l'Église comme un tout organisé autour de la hiérarchie.Ils attribuent beaucoup d'importance aux prises de position du Pape et des évêques, et aux réactions de la masse des catholiques.En ce qui concerne les chrétiens, les communistes, dans leur analyse, les voient d'abord comme des travailleurs qui sont victimes, comme les autres, de l'exploitation capitaliste et appelés, de ce fait, à entrer dans le combat pour le socialisme.Mais il semble qu'aujourd'hui ils perçoivent mieux, et de façon positive, le lien que font les militants ouvriers chrétiens entre leur participation au mouvement ouvrier et leur vie de foi, entre l'Évangile et la construction d'une société plus juste et plus fraternelle.Les communistes prennent de plus en plus au sérieux les militants chrétiens qui vivent leur engagement dans la foi, et reconnaissent parfois que le christianisme peut apporter au socialisme une manière originale de répondre aux besoins et aux aspirations des hommes.Nous croyons, pour notre part, qu'outre le coude à coude dans la vie et l'action ouvrière, l'efficacité de la JOC et son visage original parmi les organisations ouvrières sont pour beaucoup dans cette analyse actuelle des communistes.Le témoignage de militants adultes, diversement engagés, regroupés en ACO, leur persévérance dans la foi, la présence active des prêtres-ouvriers et des religieuses au travail, nous paraissent aussi conduire certains marxistes à s'interroger sur la vraie nature de la foi.Celle-ci, qui leur apparaissait sentimentale, individuelle, anachronique et aliénante, mérite désormais de survivre et d'être respectée.3.Des chrétiens adhèrent à des organisations syndicales ou politiques se référant au marxisme C'est à dessein que nous ne parlons pas seulement des adhésions au Parti communiste.Celui-ci n'est pas la seule organisation se récla- 631 mant du marxisme; il ne faut pas sous-estimer les problèmes que posent aux croyants l'adhésion à d'autres organisations de gauche ou d'extrême gauche dont la "philosophie" peut autant provoquer la foi que le fait le Parti communiste.Si les adhésions au Parti communiste nous préoccupent davantage c'est pour des raisons qui tiennent essentiellement à la foi et aux risques qu'elle peut courir; c'est parce que le Parti communiste souligne plus que d'autres organisations l'incompatibilité théorique entre sa philosophie et la foi, même quand il ouvre ses portes à des adhérents qui ne partagent pas cette philosophie.C'est aussi parce que, là où les communistes sont au pouvoir, ils ont traduit et traduisent encore cette incompatibilité en opposition de fait.Quand les chrétiens rendent compte de leur adhésion au Parti communiste, ils l'expliquent souvent par un souci d'efficacité politique.Ils s'affirment croyants et tiennent à partager, avec d'autres, les questions qui se posent à leur conscience chrétienne.Toutefois, ils acceptent difficilement que ces questions leur soient posées de l'extérieur par une simple affirmation de l'incompatibilité entre le marxisme et la foi, reconnue pourtant par les communistes eux-mêmes.Le contentieux historique entre l'Église et le mouvement ouvrier, qu'évoquait notre document de 1972, appartient à la mémoire collective de la classe ouvrière; il peut rendre difficile l'accueil des questions légitimement posées par l'Église.Il — Les perspectives qui commandent notre réflexion Nos réflexions nous sont inspirées par une expérience déjà riche de l'Église en classe ouvrière.Nous retenons quatre attitudes nécessaires: 1.Accueillir positivement, dans la foi, ce que PACO appelle le "dynamisme du mouvement ouvrier" À l'intérieur de ce dynamisme, des chrétiens engagés dans les organisations ouvrières s'efforcent ensemble, par la révision de vie, de partager leur expérience de croyant, dans le souci de faire grandir l'Église dans la classe ouvrière.632 Dans le mouvement ouvrier, le courant marxiste joue un grand rôle, sans pour autant l'exprimer tout entier.Il met en valeur l'importance des facteurs économiques dans la vie en société.Certains considèrent que les analyses et les visées des organisations ouvrières relèvent d'un "économisme" dépassé.En cette période de chômage, d'insécurité générale, peut-on nier que les réalités économiques conditionnent très largement la vie des travailleurs?Dans nos liens avec les militants ouvriers chrétiens, nous découvrons sans cesse que la lutte menée par la classe ouvrière pour sa libération est un combat pour l'homme.Nous sommes témoins que ce combat peut être, qu'il est déjà, pour des travailleurs, un chemin de rencontre avec Dieu.Dans les objectifs qu'ils poursuit, dans les expériences collectives qu'il permet, nous découvrons tout un effort de libération qui peut ouvrir à l'accueil du Royaume à venir.Les militants ouvriers chrétiens refusent nettement d'identifier mouvement ouvrier au projet socialiste avec le Royaume de Dieu.Comme nous le notions en 1972, "ils reconnaissent l'originalité de la foi et la nouveauté de vie qui est introduite par la foi en Jésus-Christ, mort et ressuscité.Mais, en même temps, ils ne veulent pas séparer leur foi et leur vie.Ce qu'ils veulent, c'est vivre Jésus-Christ dans toute leur vie ouvrière.dans tous leurs engagements".Nous essayons d'être à leur écoute, attentifs au sens qu'ils donnent à leur lutte: ils ne l'ont pas choisie; elle est, pour eux, imposée par les faits; elle appartient, comme tous les secteurs de l'existence, au terrain même de leur vie de foi.< Cette manière de regarder la lutte menée par la classe ouvrière n'est pas comprise par tous nos frères chrétiens.Nous en sommes conscients mais nous croyons important que l'Église permette à ceux qui la vivent de découvrir les exigences de l'amour selon l'Évangile.C'est la raison pour laquelle nous accueillons positivement le mouvement ouvrier dans sa diversité.2.Assumer notre histoire religieuse avec réalisme Nous héritons d'une histoire où, bien avant le marxisme, le mouvement ouvrier s'est affronté à l'Église.Cet affrontement n'explique pas totalement l'athéisme marxiste; nous pensons pourtant qu'il trouve là une de ses explications et qu'il a rencontré dans la classe ouvrière française un terrain favorable et une justification historique.Nous som- 633 mes ainsi provoqués à assumer notre histoire religieuse avec réalisme, particulièrement dans notre dialogue avec les marxistes.Aujourd'hui encore, malgré la présence active de chrétiens en classe ouvrière, la foi est majoritairement exprimée par des hommes appartenant au monde qui n'est pas celui des travailleurs.Ce fait explique, au moins en partie, la défiance que la majorité des ouvriers éprouvent à l'égard de l'Église, même si, paradoxalement, certaines de leurs aspirations ont une résonance évangélique.3.Prendre au sérieux ce qui se joue dans la vie ouvrière Des travailleurs chrétiens côtoient quotidiennement des marxistes et partagent avec eux les combats de la classe ouvrière.Certains appartiennent à des organisations qui se réclament du marxisme.Comment y vivent-ils leur foi?Eux-mêmes ont souvent de la peine à le dire, et le discernement dont nous nous sentons responsables pour notre part ne peut se faire que progressivement, dans un accompagnement actif et une recherche commune.Des hommes et des femmes, jeunes ou adultes, qui se disent chrétiens et marxistes, appartiennent à des mouvements d'Église, à des communautés de croyants.L'incompatibilité entre la philosophie marxiste et la foi ne nous dispense pas de les accueillir mais elle requiert de notre part un questionnement vigoureux et lucide, qui ne fasse pas l'économie de problèmes posés aux chrétiens dans leur rencontre avec le marxisme1.4.Ouvrir d'éventuels chemins nouveaux vers la foi L'Église a mission de transmettre fidèlement et dans son intégralité le message de la foi, selon la Tradition vivante.Ce serait mépriser les travailleurs que de ne pas vouloir témoigner au milieux d'eux de la totalité de l'Évangile.L'histoire de l'Église nous apprend par ailleurs qu'à bien des époques la tension apparemment insurmontable entre la foi et certains courants philosophiques a été de fait progressivement dépassée.Ainsi des portes nouvelles ont été ouvertes à l'annonce de 1 Cf.Déclaration du Conseil permanent, n° V.634 l'Évangile: par exemple dans les modes de pensée hérités du monde gréco-latin.Ce n'est possible que si ces systèmes de pensée s'ouvrent pour accueillir le mystère du Christ "qui est toujours scandale pour les juifs et folie pour les païens", et dont la nouveauté radicale dépasse toutes les "sagesses" humaines.La conviction que l'Évangile s'adresse à tous les hommes sans exception rend nécessaire de garder un esprit d'ouverture, de ne pas endiguer abusivement la liberté de l'Esprit et celle des hommes dans des systèmes de pensée tout faits.Même si les philosophies d'aujourd'hui portent la critique de la religion et de la foi à un degré jamais atteint dans le passé, est-ce une raison suffisante pour désespérer de l'accès à la foi de tous ceux qui sont influencés par elles?Nous ne pouvons le penser.III — Questions que nous pose la foi des travailleurs croyants qui s'inspirent du marxisme Notre responsabilité apostolique nous rend attentifs à ce que devient la foi des militants ouvriers chrétiens suivant qu'ils sont en dialogue habituel avec des marxistes, qu'ils adoptent à des degrés divers l'analyse marxiste ou appartiennent à des organisations se réclamant du marxisme.1.Difficultés.a) Certains militants ouvriers chrétiens disent "avoir perdu" la foi.Les raisons de cette "perte de foi" sont complexes et variées.Elles ne tiennent pas seulement au marxisme.Pour en rendre compte, il faudrait pouvoir discerner ce qu'était cette foi, il faudrait suivre des évolutions individuelles et collectives, tenir compte des contextes locaux ou régionaux, apprécier le poids des choix personnels et des conditionnements extérieurs.Des militants, fortement engagés dans l'action, n'ont plus trouvé le temps ni le goût d'un approfondissement de leur foi en Jésus-Christ, n'ont pas sauvegardé les conditions normales d'une vie en Église.Tels ou tels qui s'étaient lancés dans la vie militante au nom de leur foi s'en sont détachés au fur et à mesure que les motivations humaines de leurs 635 engagements prenaient consistance, parce qu'elle leur est apparue inutile, inefficace, voire aliénante.Ou bien les horizons ouverts par l'action syndicale ou politique sont apparus comme grandement suffisants, et le reste, échappant à la rationalité, n'a plus présenté d'intérêt.Enfin, pour certains, une adhésion consciente à la philosophie marxiste a fait perdre tout sens à leur foi.Nous sommes donc appelés à mieux préciser les exigences et l'originalité de la foi, d'une foi qui ne va pas de soi, qui est en même temps don de Dieu et quête laborieuse de l'homme.Il ne faut pas lui faire jouer un rôle qui n'est pas le sien: celui d'inspiratrice immédiate de l'action.Mais elle ne peut être sans incidence sur les comportements collectifs et personnels.Chez les militants, la recherche de l'efficacité politique fondée sur l'analyse de la société et sur des projets socialistes tient une place prépondérante.Cela a valeur et sens aux yeux de la foi.Mais il reste toujours le risque et la tentation de méconnaître ou de mépriser tout ce qui n'a pas une utilité immédiatement politique, et de négliger ainsi les perspectives ouvertes par la foi.L'incompatibilité maintes fois affirmée de part et d'autre entre la philosophie marxiste et la foi pose aux croyants des questions fondamentales.On ne voit pas, en effet, aujourd'hui, comment un matérialisme intégral, dialectique ou non, pourrait permettre d'exprimer la foi en un Dieu transcendant au monde et l'Espérance en un achèvement de l'histoire dans le Christ, au-delà de cette même histoire que font les hommes.Certes, notre Dieu n'est pas celui des philosophes, pour reprendre une formule célèbre: c'est un Dieu qui s'est engagé dans notre histoire et incarné en Jésus-Christ; il ne peut pourtant pas être réduit aux dimensions du monde, même s'il est présent par l'action de son Esprit au cœur des hommes.Pour percevoir les signes de cette action, il faut au moins accepter d'être "habité" par Quelqu'un qui n'est pas du monde.b) Des militants ouvriers chrétiens se demandent comment rendre compte de leur foi, comment l'exprimer.Ils ont pu se trouver pris en porte à faux entre une pratique syndicale ou politique inspirée par une vision matérialiste du monde, et une expression de la foi de type "idéaliste".Ils sont passés d'une action vécue et pensée comme "socialement" chrétienne, aux exigences d'une foi vécue dans un projet collectif de libération ouvrière pensé hors du christianisme.Ils ont été amenés à prendre conscience d'un décalage entre ce qu'ils vivaient et disaient 636 dans l'action, et leur manière de vivre et de dire la foi.Cette prise de conscience a pu les conduire au silence, par incapacité à se dire à eux-mêmes la foi et à la dire aux autres en cohérence avec ce qu'ils vivaient.Cette expérience nous rappelle que l'expression de la foi chrétienne est restée historiquement liée à un certain type d'humanisme qui n'est pas celui des travailleurs, très sensibles à la réalité concrète de la vie personnelle et collective et à ses conditionnements.La pratique marxiste fait écho à cet humanisme des travailleurs.Ne soyons donc pas surpris qu'elle ait été bien accueillie par la classe ouvrière et qu'elle lui apparaisse en contradiction avec une certaine "tradition" chrétienne.C'est pourquoi d'ailleurs l'effort théologique promu par les mouvements apostoliques en classe ouvrière pour rendre tout son poids matériel, historique et collectif, au salut chrétien nous paraît de la plus grande importance.S'il n'est pas possible de réduire ce salut aux perspectives humaines de libération, il n'en reste pas moins vrai — et Paul VI l'a rappelé dans sa lettre sur l'évangélisation — "qu'entre evangelisation d'une part et promotion humaine, développement et libération d'autre part, il y a des liens profonds".Les difficultés à dire la foi ne doivent pas masquer la nécessité de la dire.Les actes seuls ne peuvent en rendre compte pleinement et complètement.Il lui faut une cohérence et un langage: un langage tout à la fois conforme à l'expérience que l'on vit et capable d'exprimer au-thentiquement cette foi sans l'aplatir ni la dénaturer.Si cette cohérence et ce langage font défaut, l'imprégnation marxiste, à cause même de sa rationalité, fait courir un risque à la foi.Si nous soulignons ce risque, ce n'est pas pour fermer la recherche et nous savons bien que celle-ci ne peut aller sans de longs tâtonnements.Mais c'est pour inviter à la conduire avec rigueur, par respect pour les hommes à qui Dieu propose son Alliance.2.Des faits nouveaux.Dans un passé récent, des militants ouvriers chrétiens attirés par le marxisme ont pris leur distance par rapport à la foi, pour des raisons que nous avons évoquées précédemment.Aujourd'hui, ils s'en trouvent qui pensent pouvoir militer dans une organisation marxiste, sans pour autant adhérer au matérialisme marxiste et à l'athéisme qui lui est lié.637 Par ailleurs, il arrive de plus en plus que des marxistes liés à des chrétiens par une longue amitié et par une lutte commune, souhaitent trouver des lieux de partage où ils pourront un peu mieux percevoir qui est Jésus-Christ et quelles réponses il apporte aux questions vitales qu'ils se posent.Nous devons reconnaître pourtant que nous voyons rarement cheminer jusqu'à la foi des militants marxistes convaincus.Il ne peut être question pour nous de favoriser de quelque manière l'adhésion au marxisme, mais il ne nous est pas davantage possible d'oublier que notre mission est de servir la rencontre du plus grand nombre avec Dieu.Cette rencontre est toujours un mystère qui doit nous tenir en attente et en éveil.Parce que nous croyons que le Christ est l'avenir absolu de l'histoire2, nous croyons que les hommes prennent vitalement position par rapport à lui en faisant leur histoire.Parce que nous savons que l'Esprit de Jésus est esprit de justice, de libération et de communion, nous sommes fondés à espérer que bien des travailleurs vivent de cet Esprit dans leur action collective et que le Seigneur les rencontre ainsi mystérieusement, même si "leurs yeux sont empêchés de le reconnaître".Le témoignage de militants chrétiens au cœur de l'action permet déjà à des travailleurs de se dire, souvent en balbutiant, cette expérience de rencontre.Nous voyons là une semence dont la germination commence et qui nous fait espérer des fruits pour l'avenir.Le cheminement n'ira certes pas sans difficulté et il y aura sûrement des obstacles à franchir pour qu'une vraie connaissance de Jésus comme Fils de Dieu et Sauveur devienne possible pour l'ensemble des travailleurs, mais nous refusons de croire qu'ils soient insurmontables.Notre espérance est renforcée par l'expérience déjà riche d'une vie d'Église en classe ouvrière.IV — Les appels que nous discernons Dans les réflexions qui précèdent, nous avons déjà formulé des appels.Mais il nous paraît important de les préciser davantage avec l'espoir que beaucoup se sentent concernés par eux.2 Déclaration du Conseil permanent, n° IV.638 1.Rendre l'Église plus accueillante aux dynamismes de libération Le fait que le message chrétien apparaît à tant d'hommes opposé à leurs aspirations et à leur lutte nous invite à une vigoureuse remise en cause.Car l'Évangile interdit de prendre son parti des inégalités et des injustices.Il appelle à mettre en œuvre des moyens efficaces pour les résoudre, ce qui va bien au-delà des bonnes intentions.À la suite de Jésus, l'Église doit se compromettre pour la défense de leurs droits avec ceux qui sont exploités.Ce sont bien eux qui sont à même d'expérimenter, dans leur vie, où commence une libération qui saisisse l'homme réel.La foi, c'est vrai, ne saurait dicter un programme concret de libération sociale et politique; elle est vécue par des hommes diversement situés et dont les intérêts sont divergents et parfois antagonistes.Mais un pluralisme légitime ne saurait s'accommoder d'une complicité plus ou moins consciente avec l'injustice.Il y a là, nous semble-t-il, un appel adressé à toute l'Église.Elle est une "part de l'humanité".C'est par son humanité, c'est-à-dire par la vie de ses fidèles, mais aussi par ses institutions, ses structures, ses prises de position, ses rites, qu'elle témoigne historiquement de la présence agissante du Christ et de son royaume.Comme telle l'Église ne peut échapper à la critique des sciences de l'homme et de la société.Nous regrettons que l'engagement et la réflexion de certains chrétiens paraissent trop souvent s'épuiser dans une contestation incessante de l'institution ecclésiale.Mais il faut, en même temps, veiller à ce que l'Église, dans ce qu'elle est et ce qu'elle fait, témoigne toujours de l'Évangile.2.Inviter à la lucidité ceux qui rencontrent le marxisme Aucun chrétien ne saurait se dérober à l'exigence de lucidité qu'impose l'intelligence éclairée par la foi.La Déclaration du Conseil permanent le souligne3: ce qui oppose chrétiens et marxistes, c'est non seulement la foi mais des conceptions différentes de la nature, de l'homme, de la société et de l'histoire.Aussi, les chrétiens ne peuvent-ils accepter sans examen critique toute l'analyse qui leur est proposée: le christianisme porte en lui-même, comme le rappelle Paul VI, "une vi- 3 N° H.639 sion globale de l'homme et de l'humanité" (Populorum progressio), qui atteint chaque croyant dans ses options politiques et ses combats, quels qu'ils soient4.Nous savons par ailleurs les difficultés du dialogue entre chrétiens et marxistes.Les militants ouvriers chrétiens, qui depuis longtemps combattent côte à côte avec des marxistes, tout en les estimant personnellement pour leur souci d'une plus grande justice, connaissent bien les difficultés de ce dialogue.Celui-ci peut aller jusqu'à remettre la foi en cause.Dans leur souci d'annoncer l'Évangile, les chrétiens doivent constamment veiller à l'authenticité de leur foi.Aussi, le Conseil permanent rappelle-t-il un certain nombre d'exigences importantes pour l'action5.3.Soutenir l'effort d'intelligence et d'expression de la foi Nous voudrions revenir à l'expression de la foi dont nous venons de souligner l'importance.Nous apprécions tout l'effort qui s'est fait pour dépasser une présentation trop intellectuelle de la foi.Mais nous restons persuadés qu'une intelligence de la foi est plus que jamais nécessaire.La rencontre du marxisme nous y pousse par son insistance sur le "détour théorique" et sa critique de la religion.Bien des points restent à clarifier quant à l'articulation de la foi avec les analyses politiques, les projets de société et la vie quotidienne.La révision de vie dans les divers mouvements d'Action catholique, dans son évolution, cherche à répondre de mieux en mieux à la nécessité de cette articulation toujours difficile.Comment accueillir Dieu que nous croyons présent en des hommes dont l'action n'est pas immédiatement commandée par la foi?Comment vivre ensemble de Jésus-Christ et en être témoins dans un lutte exigeante?Pour y réussir, les chrétiens ont besoin d'approfondir la pratique de la révision de vie, sans la figer, en respectant la diversité des âges, des idéologies, des situations et des itinéraires.Ils ont besoin de dépasser le simple partage, si riche soit-il, pour nous laisser interpeller par la Parole de Dieu et l'expérience de l'Église; il leur faut nouer avec Dieu, dans la prière, un dialogue habituel.Ils * Id.no IV.5 Déclaration, n° V, 3.640 entrent alors peu à peu dans l'univers de Jésus-Christ, qui sera toujours un univers nouveau.Par ailleurs, la foi n'est pas une idéologie.Elle a un contenu.Dieu nous enseigne.Il nous révèle un message dont il faut pouvoir rendre compte, si balbutiante que puisse en être actuellement l'expression dans le langage et la culture ouvrière.On ne peut longtemps se contenter de quelques formules, des quelques convictions simples, sous peine de renoncer à proposer la foi.C'est une tâche difficile, exigeante.Adhérer à des "idées" sur le Christ, ce n'est pas rencontrer vitalement sa personne, c'est vrai, mais la rencontre de sa personne, la conversion qu'elle provoque, le témoignage qu'on en porte s'expriment nécessairement à travers des idées et un langage.Se taire, parler de l'action et de la foi en utilisant deux langages, réduire la foi à l'action, répéter des formules, faire de la foi quelque chose de purement irrationnel sont des solutions que tous, militants, prêtres, évêques doivent dépasser par un effort rigoureux de réexpression de la foi.Cet effort, où nous nous sentons engagés, est déjà entrepris dans les mouvements: l'insistance sur la référence à l'Écriture en est un signe.Peu à peu pourra ainsi se vérifier, à partir de l'expérience vécue, ce que peut apporter à la foi l'attention aux réalités matérielles de l'existence, et en quoi exactement la foi oblige à les dépasser sous peine de se nier elle-même.La foi doit s'exprimer dans la prière et la célébration.À travers des gestes, des paroles, des rites qui expriment le désir qui est au cœur, de l'homme, et sont les signes de l'Alliance de Dieu avec l'humanité, elles sont nécessaires aux personnes et aux groupes pour qu'ils demeurent vraiment "chercheurs de Dieu".Elles traduisent les refus des hommes de se laisser enfermer dans leurs projets et leurs horizons.Nous sommes convaincus pour notre part que la prière empêche la coupure entre la pratique et la foi; une telle coupure risquerait de détruire la foi en la stérilisant.Notre ministère d'évêques nous rend particulièrement responsables, avec les prêtres, de veiller à ce que les communautés de croyants rencontrent Dieu dans la prière et les sacrements.4.Favoriser pour notre part la croissance de l'Église dans la classe ouvrière Avec tous les croyants qui y sont présents et agissants, nous voulons que l'Église prenne forme et soit reconnue dans la classe ouvrière.Pour 641 que l'expérience humaine qui s'y développe puisse être référée au Christ, il faut des communautés de croyants capables d'en témoigner.Une expérience ecclésiale authentique, bien enracinée dans la vie et l'action ouvrière, est la condition nécessaire pour que la recherche de Dieu dans une pratique sociale influencée par le marxisme soit possible et ait chance de progresser en vérité.À cet égard, nous ne pouvons que nous réjouir du travail accompli par les mouvements d'Action catholique en classe ouvrière, travail que leurs rassemblements ont manifesté.En fidélité à la diversité des âges, chacun de ces mouvements s'efforce de rassembler dans la foi enfants, jeunes, adultes, au cœur même des dynamismes vécus en classe ouvrière.Cinquante ans d'histoire, depuis la fondation de la JOC, ont accumulé une expérience dont la richesse est porteuse d'espérance pour l'avenir.Nous sommes particulièrement sensibles à l'effort de partage et de confrontation qui s'opère entre les mouvements, ainsi qu'avec les prêtres et religieuses qui exercent leur ministère ou vivent leur consécration en classe ouvrière.Cette confrontation dans la "mission ouvrière" contribue à édifier et à structurer une expérience de vie d'Église.La diversité même de ceux qui la vivent est le meilleur gage de son aptitude à s'ouvrir davantage et à accueillir de nouvelles expressions et de nouvelles recherches.Nous partageons cette vie en Église, bien conscients que nous avons beaucoup à découvrir de ce qui fait la vie et l'action des travailleurs; bien conscients aussi de la responsabilité que nous portons avec les prêtres, en lien avec la communauté des croyants, pour garantir l'authenticité de cette vie en Église et de son enracinement en Jésus-Christ.Cela n'est possible que par la confrontation sans concession avec la Parole de Dieu, le développement d'une vie sacramentelle faisant pleinement entrer dans le mystère du Christ mort et ressuscité, l'accueil de la vie de l'Église dans d'autres groupes humains.Conclusion Au terme de ces réflexions, nous ne saurions conclure.Notre recherche continue en lien étroit avec les mouvements d'Action catholique: ACO, JOC, JOCF, ACE/monde ouvrier, avec les prêtres-ouvriers et tous les prêtres exerçant leur ministère en classe ouvrière, avec les 642 religieux et religieuses qui y vivent leur consécration.Nous avons seulement cherché à rendre compte de l'état actuel de leur expérience chrétienne et de la nôtre, dans une perspective qui se veut résolument apostolique."Parmi les charges principales des évêques, dit le Concile, la prédication de l'Évangile est la première" (Lumen gentium n° 25)."À faire partie du peuple de Dieu, tous les hommes sont appelés" (id.n° 13).Cette perspective apostolique nous apparaît comme la seule qui puisse non seulement donner un sens réellement évangélique à la rencontre effective des chrétiens et des marxistes dans la vie et l'action ouvrière; mais aussi assurer à la foi son authenticité et sa vigueur.Une "prudence" pastorale qui ne serait pas enracinée dans le dynamisme missionnaire de l'Église deviendrait vite crispée et négative.Nous mesurons bien toutes les exigences de conversion et de vigilance qu'implique une telle perspective, pour les chrétiens et pour nous-mêmes.Mais nous entendons aussi les paroles du Christ: "Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde".Cette Bonne Nouvelle de la présence actuelle du Christ vivant au cœur de l'humanité n'est pas une opinion parmi d'autres.Elle est la révélation même de la véritable vocation des hommes et du monde.Nous ne pouvons nous lasser de l'annoncer, en lien avec ce que les hommes de notre temps bâtissent et espèrent, car elle ouvre à l'histoire humaine des perspectives insoupçonnées de libération et de communion.À tous les chrétiens de faire que la foi en Jésus-Christ ressuscité apparaisse comme une vivante Espérance assumant et dépassant tous .les espoirs, une Espérance à la mesure de l'ambition que Dieu a pour les hommes.4 juillet 1977.La Documentation Catholique, N° 1724, 17 juillet 1977, page 690-696.643 A.CO.française Aides familiales Beauchesne, D.et Robert, L.Table de l'année Qui sont les travailleurs de l'hôtellerie?Histoire de la lutte au Québec-Hilton Difficultés et défis de la lutte Travailleurs mis à pied depuis janvier 1976 L'action ouvrière vécue par les enfants Les aides familiales dénoncent .La politique touristique du gouvernement Beaulne, P.Bélanger, J.Blanchette, P.-Y.Boucher, J.Boudreau, E.Bourgeault, G.La ville de Québec et le développement hôtelier Une main-d'œuvre qualifiée à bon marché Les grandes chaînes hôtelières Les leçons de la concertation en Allemagne et en Suède Réflexions d'un plongeur Vie et action communautaires en quartier Parents: comment nous voyons l'école La J.O.C.hier et aujourd'hui Murdochville: la "bataille du siècle" pour le droit d'association Réflexions théologiques sur l'expérience de 89 99 106 389 279 361 69 73 77 80 471 12 218 266 542 38 J.O.C.546 B.T.P.L'année de l'Enfant 300 Charland, P.-E.L'histoire ouvrière 2 tt Les travailleurs de l'hôtellerie 66 » Pour vivre aux dimensions du monde 130 » Venez et voyez 194 644 tt Les enfants du monde ouvrier 258 tt Les mouvements de jeunesse 305 tt Événements ouvriers 318 H Des femmes crient au secours 322 tt L'appauvrissement psychique par les structures du travail 378 It Quand ferment les usines 386 tt Sherbrooke, zone sinistrée 393 tt Concertation ou Confrontation?450 tt Les 20 ans de la J.O.C.internationale 514 tt Les chrétiens et le projet socialiste 586 Cliche, P.La pauvreté est-elle héréditaire?286 C.de Shawinigan Ce qui arrive quand des usines ferment 407 tt Les causes de la fermeture des usines 417 Conseil N.du B.E.S.Les enfants pauvres sont-ils de mauvais enfants?301 de la Chevrotière, M.La résistance en Abitibi 421 Desrosiers, R.Tableau de l'évolution du syndicalisme (1890-1965) 54 Donavan, P.L'expression de foi militante des exilés chiliens 247 Etchegaray, Mgr Tu ne tortureras pas 236 Évêques français Foi et Marxisme en monde ouvrier 629 Frenette, J.-G.La multiplication des solitudes 343 F.T.Q.Enquête dans les syndicats du vêtement 355 Gagnon, Claire Naissance d'une communauté chrétienne ouvrière 209 Gagnon, S."La J.O.C.m'a fait découvrir l'Évangile" 233 Gauthier, D.Quand une petite ville essaie de s'en sortir 411 Gauthier, G.Lettre au ministre du travail 349 Gourd, D.Homélie pour le départ de Thérèse 223 Guimond, R.Les modifications au Code du travail: projet de loi 45 497 645 Hardy, C.Interviews Jolin, H.J.O.C.»> J.O.C.Int Joly, A.Larocque, M.t> Lebceuf, L.Léger, M.-T.Levac, R.Lévesque, K.Lortie, L.Le conflit à la Robin Hood 443 Noël: ce soir-là, on se fête 207 Comment ça se passe chez les travailleurs 111 L'Évangile dans notre vie de militant syndical 308 Ce que des travailleurs pensent de la concertation 459 L'adolescent face à son avenir 269 Situation actuelle de la J.O.C.au Québec 453 Témoignages de jeunes travailleurs 517 La J.O.C.et sa tâche d'éducation de la masse des jeunes travailleurs 549 Revision de vie et d'action ouvrière 559 Déclaration de principes de la J.O.C.575 Centre culturel en milieu ouvrier 283 Voici mon milieu de travail 329 Pourquoi je suis entrée à la Ligue d'Action Démocratique 346 Fermeture d'usines et action syndicale 426 Position des acteurs au Sommet économique 453 Les sommets internationaux: le tripartisme 481 Le congrès de l'Entraide Missionnaire: les droits de l'Homme et la conscience chrétienne 509 Les élèves du secteur professionnel 297 Stages au Centre de Pastorale en Milieu Ouvrier (1977-78) 255 Les travailleurs chrétiens d'ici engagés dans le projet socialiste L'Église dans un Québec en mutation Les grandes grèves historiques Une spiritualité de la libération Entre l'école et le monde du travail: un fossé 275 Inadaptation de l'enfant ou de l'école?293 589 599 25 237 646 Ménard, G.Un militant M.M.T.C.M.T.C.H Ouellet, P.Ouellet, R.Picard, G.Picard, R.Prêtre-ouvrier P.S.U.Catalogne P.S.U.France Rebré, A.Renaud, G.Fermeture d'usines en milieu urbain 414 Quand le peuple célèbre.197 Fermetures d'usines et Droit au travail 431 Perspectives bibliques des militants chrétiens 439 Concertation et reconciliation.Réflexions sur la doctrine sociale de l'Église 485 Christianisme et marxisme: faux problèmes et vraies questions 611 L'industrie de la chaussure à Québec 34 Comment se vit la solidarité internationale 133 Europe: 37 millions de travailleurs unis 139 Japon: Le contrôle des travailleurs 150 Argentine: Les débuts d'un militant en usine 155 Mexique: Travailleurs d'usine et travailleurs éventuels 161 Haïti: Faire respecter le droit des ouvriers 163 Kenya: Bidonvilles et familles ouvrières 166 Inde: La catastrophe minière de Chasnala 174 Revision de vie sur notre solidarité 192 Célébration eucharistique de travailleurs chrétiens 241 Brésil: efforts de libération des travailleurs 503 "Je dois ma conversion au président du syndicat" 229 L'évolution de la C.T.C.C.(C.S.N.) 45 Des grévistes célèbrent leur solidarité 215 Le Dieu de nos luttes 595 La militance des chrétiens dans le parti 625 Les chrétiens, la lutte politique et la lutte idéologique 623 À propos de l'Église en classe ouvrière 370 Les Sommets économiques: nouveaux masques de l'État?463 647 Reportage T.M.Rioux, Matthias Roy, Raymond St-Colomban (Équipe de) S.U.C.O.Théberge, C.Tougas, C.Tram Tan Tinh Van Binh Vennat, P.J.-G.Viau, Pierre East Angus deviendra-t-elle une ville fantôme ?397 Sage décision 353 À Manie: l'évangile de la "voirie" 212 Dans mon quartier, il était une fois la Vie 227 Le Nouvel Ordre économique International 183 Quelle sorte de travailleurs seront mes enfants ?261 L'industrie du vêtement 328 J'ai cherché un emploi 335 Des femmes en usine 341 Le Viet-Nam: du colonialisme au socialisme 512 Les catholiques dans le Vietnam marxiste 616 La syndicalisation des serveuses de restaurants 123 Réflexions sur la pertinence d'un dossier 325 Quelques statistiques 339 Il serait temps que les syndicats du vêtement s'occupent de leurs membres 357 Histoire des organisations syndicales 5 LISTE DES DOSSIERS 111 Histoire des organisations syndicales 1 112 Les travailleurs de l'hôtellerie 65 113 Les ouvriers à travers le monde 129 114 Vie ouvrière et foi en Jésus-Christ 193 115 Les enfants du monde ouvrier 257 116 Les ouvrières du vêtement 321 117 Quand ferment les usines 385 118 Concertation ou Confrontation?Le Sommet économique 449 119 L'avenir des jeunes travailleurs 513 120 Les chrétiens et le projet socialiste 585 BERNARDIN FRÈRES INC.ASSURANCES — INSURANCE 8000 ST.DENIS, MONTREAL H2R 2GI TEL.384-9200 BUREAU CHEF: 625 Deslauriers, St-Laurent 336-7070 MONTREAL: 5940 Papineou 273-8861 6270 Ouest St Jacques West 469-8221 9061 Boul Pie IX Blvd.325-05*2 POINTE CLAIRE: Centre d'Achats Fairview Fairview Shopping Center 694-3310 ST-LAURENT: 3703 Côte-Vertu 336-7840 LAVAI: 1690 Boul Labelle Blvd (Chomedeyl 688-3751 LONGUEUIl: 405 Ouest Curé Poirier West 677-9136 P.A.T.: 11675 Est Notre-Dame East 645-9261 VITRERIE GENERALE PLATE GLASS: B120 Alfred, Ville d Anjou 354-7550 G.Lebeau Ltée /Ltd.F.-X.DROLET INC.Atelier de mécanique et fonderie Spécialité: ascenseurs QUÉBEC, 245, rue Du Pont Tél.: 522-5262' MONTRÉAL, 2111, boul.Henri-Bourassa est Tél.: 389-2258 SOMMAIRE Les travailleurs d'ici engagés dans le projet socialiste Le Dieu de nos luttes L'Église dans un Québec en mutation Christianisme et marxisme: faux problèmes et vraies questions Les catholiques dans le Vietnam marxiste Les chrétiens dans les groupes d'inspiration marxiste La militance des chrétiens dans le Parti Foi et Marxisme en monde ouvrier Guide de réflexion IMPRIMERIE NOIRE OAME RICHEUÎU QUE 14307 Prix: $1.00
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