L'oiseau bleu /, 1 janvier 1936, janvier
REVUE MENSUELLE ILLUSTREE POUR LA JEUNESSE •UBLIÉE PAR LA SOCIÉTÉ SAINT-JE AN-BAPTISTE DE MC Rédaction et administration, 1182, rue Saint-Laurent Montréal, Canada Abonnement: Canada et Etats-Unis: $1 Conditions exceptionnelles aux collèges, couvents et écoles Téléphone: PLateau 1131 VOLUME XVI — No 6 MONTREAL.JANVIER Le numéro: 10 sous 130 L'OISEAU BLEU Votre papa, chers jeunes lecteurs, fidèle à la tradition chrétienne et française établie dans les foyers de chez nous, a tracé sur votre front, le premier de l'An, le signe de la croix et demandé au bon Dieu de vous combler de ses faveurs et de ses bénédictions.A ce geste symbolique et si noble a succédé une scène non moins touchante: l'échange des souhaits du nouvel an.Vous avez reçu avec émotion le baiser et les vœux de votre mère et de vos sœurs; vous avez accepté avec confiance la poignée de main franche et sincère de vos frères et de tous vos parents.1936.Que sera cette année qui commence?Pour vos proches, pour vos maîtres et vos maîtresses, pour chacun de nous?Ce que tous nous la ferons avec la volonté de Dieu.Elle sera bonne, elle sera heureuse, elle sera remplie de joies et de succès, si nous le voulons bien.Mais le voilà le hic: vouloir.Vouloir d'une volonté ferme, ardente, tenace.L'Oiseau bleu souhaite que garçonnets et fiillettes acquièrent cette volonté d'agir, la développent en eux et la gardent.Il exprime le vœu que tous comprennent que l'éducation et l'instruction ne s'obtiennent que par une surveillance de toutes les minutes en tout et partout et par une application constante, plus particulièrement pendant les heures de classe.Bien étudier, écouter avec attention, avec intelligence, lire de beaux et bons livres qui sont de votre jeune âge, en tirer tous les fruits possibles, bien apprendre vos leçons, mais pas en perroquet, bien rédiger vos devoirs de chaque jour, avec le désir toujours plus âpre de développer vos facultés intellectuelles, pour qu'elles donnent leur maximum de rendement, tout de suite et plus tard, quand surgiront de tous côtés les obstacles de la vie, voilà le vrai devoir des écoliers chrétiens et canadiens-français.Jj'Oiseau bleu souhaite que les enfants de toutes nos maisons d'enseignement trouvent, pendant l'année 1936, chez ceux qui ont la tâche — la plus noble qui soit — de former leur intelligence et leur cœur, des âmes rayonnantes de douceur et de bonté, capables de les comprendre et de les orienter vers un idéal très élevé.Ces âmes d'élite ont des délicatesses exquises, parfois spontanées.Elles devinent les peines, les chagrins des petits, des timides, des timorés; elles les soulagent d'un mot, avec tact, avec tendresse, tout naturellement.Le bien, elles le font sans bruit, avec zèle, avec amour, sans nul autre espoir de récompense que celui de répandre le bonheur autour d'elles.h'Oiseau bleu souhaite que l'histoire du Canada soit enseignée à tous ses jeunes amis avec ferveur, avec amour, avec cœur.Comme expression de reconnaissance, il demande en retour que tous les jeunes du Canada français l'étudient et l'apprennent cette histoire pour la simple raison qu'elle est l'histoire de notre patrie, notre histoire.Qu'il faut par conséquent la savoir et la comprendre mieux que toutes les autres.L'Oiseau bleu souhaite enfin que les belles chansons du régime français, que les refrains si vivants d'autrefois soient remis en honneur et en vogue dans tous les foyers et dans toutes les écoles de notre chère patrie.Des générations et des générations les ont chantés, enjolivés, vulgarisés parfois.Quel plaisir plus doux que celui d'entendre des jeunes filles, des jeunes mamans, des aïeules à la voix chevrotante, entonner avec âme et beaucoup de grâce A la claire fontaine.A Saint-Malo, beau port de mer, Vive la Canadienne ?Que les jeunes les apprennent ces airs et qu'ils les chantent.Leur cœur volera comme dans la chanson, vole, mon coeur vohl Leur âme chantera aussi et ils vivront dans la gaieté, dans l'harmonie et dans la paix.Si tous ces vœux se réalisent, l'année 1936 sera bonne et heureuse.Et la jeunesse du Canada français ne l'aura pas perdue.L'Oiseau bleu BONS MOTS Alors, Toto, ton professeur est-il content'de toi ?m — Oh! oui, il m'a dit que si je continuais, l'année prochaine je serais le doyen d'âge de la classe! A la petite classe La maîtresse — Quels sont les principaux minéraux ?Jeannot — L'eau, madame.— Comment, l'eau?— Bien sûr: l'eau minérale. L'OISEAU BLEU 131 A l'origine de VOiseau bleu Quinzième anniversaire PJ*n novembre 1920, une heureuse innovation ^ se produisit dans le domaine de la littérature canadienne-française.A cette époque, quelques publications pieuses et édifiantes circulaient dans nos collèges et nos couvents.Mais il manquait aux enfants de chez nous une revue récréative et illustrée, comme il en foisonne en France, rédigée tout spécialement pour eux par des écrivains de chez nous.C'est à la Société Saint-Jean^-Baptiste de Montréal, qui compte tant d'autres beaux mouvements à son actif, que devait revenir l'honneur de combler cette lacune.Il y a quinze ans, la Revue nationale, dont le directeur était M.Arthur Saint-Pierre, alors chef du Secrétariat de notre Société nationale, avait sa Page des Enfants, rédigée par Marraine Odile.Cette captivante Marraine — pseudonyme sous lequel se cachait modestement Mme Arthur Saint-Pierre — avait si bien le don d'intéresser ses jeunes lecteurs que le nombre de ceux-ci se faisait d'un mois à l'autre de plus en plus nombreux, si bien que M.Saint-Pierre, jugeant que tout ce petit monde était beaucoup trop à l'étroit Chez Marraine, chercha un moyen de remédier à cet état de choses.L'idéal, pensa-t-il, serait de faire cadeau à Marraine Odile et à ses filleuls d'une belle petite revue pour eux tout seuls, où l'une et les autres seraient beaucoup plus à l'aise, une revue enfantine, d'un caractère nettement canadien, dont le rôle serait de développer chez nos enfants le sens patriotique et l'attachement aux traditions.Hardiment, M.Saint-Pierre se décidait un jour à confier son rêve aux directeurs de la Société de Saint-Jean-Baptiste, réunis en assemblée.La question était sérieuse.Il fallait y regarder à deux fois.M.Saint-Pierre plaida sans doute chaudement sa cause, car, au mois de novembre 1920, la grave Revue nationale avait une gentille petite sœur! Il s'agissait maintenant de baptiser la nouveau-née.Destinée aux petits Canadiens français, ceux-ci seraient donc appelés à choisir son nom.Un grand concours fut alors lancé, et des milliers de suggestions arrivèrent bientôt au Secrétariat de notre Société nationale.Le choix était difficile! L'Étoile et Mes Loisirs retinrent un moment l'attention des membres du jury, qui optèrent unanimement, à la fin, pour l'Oiseau bleu, suggéré par une petite élève du couvent de Waterloo, Mlle Antoinette Gingras, à qui fut attribué le chèque de ($25), vingt-cinq dollars offert au lauréat ou à la lauréate du concours par la Société de Saint-Jean-Baptiste.La revue fondée, il restait à lui trouver de nombreux lecteurs.Des centaines d'Oiseau bleu s'envolèrent bientôt vers des centaines de foyers, de couvents et de collèges où ils furent accueillis avec joie par garçonnets et fillettes.Nombreux sont ceux qui s'abonnèrent.Avec ses seize pages, abondamment et joliment illustrées en deux couleurs par l'artiste James Mclsaac, YOiseau bleu était réellement attrayant.Il intéresserait peut-être ses lecteurs d'aujourd'hui de connaître les noms de ses tout premiers collaborateurs ?Si vous voulez, alors, nous feuilletterons ensemble le premier numéro.Ce sont tout d'abord les premiers chapitres des Aventures de Perrine et de Chariot, roman enfantin historique, dont l'auteur est la merveilleuse conteuse que vous connaissez tous: Mlle Marie-Claire Daveluy.Vient ensuite la Page de Grande Soeur (Mlle Marie Larin, décédée tragiquement depuis dans un accident d'automobile) Voici maintenant Mon voyage autour du Monde, par Philias Lachance (M.Emile Miller, également décédé), auquel fait suite un beau poème de notre poétesse renommée, Mme Blanche Lamontagne.Dans les deux pages centrales, illustrées de-dix gravures par M.Mclsaac, l'auteur du présent article raconte les premières péripéties de la vie mouvementée de Francine et Grain-depel.Tournons un autre feuillet et saluons Marraine Odile, l'âme de la revue, et qui, plus tard, sous le pseudo de Juliette Lavergne, écrira pour ses petits lecteurs deux jolis livres: Figures angéliques et la belle histoire de la vierge iro-quoise Catherine Tékakwitha.Suit un court article sur Noël par un certain Dom Benedict, nom sous lequel s'abrite je ne sais trop quel mystérieux personnage.Enfin, pour finir, c'est une Lettre à Françoise, signée Justine Hardel, qui n'est autre que Mlle Marie Gérin-Lajoie, fondatrice, quelques années plus tard, de l'Ins-titut de Notre-Dame du Bon-Conseil.Voilà donc ceux qui assistèrent à la naissance de l'Oiseau bleu.Au cours des années qui suivirent, plusieurs autres collaborateurs et collaboratrices, dont il serait trop long d'énumérer ici les noms — d'ailleurs, les lecteurs assidus de la revue les connaissent et savent les apprécier comme ils le méritent — continuèrent l'oeuvre commencée par les ouvriers et ouvrières de la première heure, pour la plupart 132 L'OISEAU BLEU forcés, par diverses circonstances, de se retirer.En ce mois de janvier 1930, l'Oiseau bleu atteint donc sa quinzième année.Il peut à juste titre se glorifier d'avoir contribué, pour une très large part, à l'ôclosion chez nous de toute une littérature juvénile qui n'est pas à-dédaigncr.Pour cela et pour la belle oeuvre d'éducation nationale qu'il accomplit depuis quinze ans auprès de la jeunesse canadienne-française, de la jeunesse acadienne, de la jeunesse canado-américaine on peut lui rendr le témoignage d'avoir bien mérité de la nation, et le meilleur souhait de fête qu'on puisse lui faire c'est de continuer de remplir pendant de nombreuses années encore son rôle si éminemment patriotique.Marie-Louise d'Auteuil APPEL DE MARRAINE ODILE Cet appel, Marraine Odile l'adressait à ses filleuls de 1921.L'Oiseau bleu de 1930, tout heureux de célébrer ce mois-ci son quinzième anniversaire, rend hommage à cette dévouée collaboratrice en reproduisant cette lettre que les jeunes d'aujourd'hui liront avec tout autant de sympathie et de profit que ceux d'autrefois.Mes chers filleuls, Je suis heureuse et toute fière de.vous présenter la nouvelle revue fondée par la Société Saint-Jean-Baptiste pour les enfants canadiens-français.N'est-ce pas qu'elle est jolie ?Lisez-la toute, mes enfants, des pages les plus amusantes jusqu'aux plus sérieuses.Tout, ici, doit contribuer à vous distraire en élevant vos esprits, en développant ce qu'il y a en vous de meilleur, de plus pur et de plus noble.Elle est bien de chez nous, votre revue.Soyez-en fiersl Faites-la connaître et aimer.Je vous l'ai déjà dit, vous ferez ainsi oeuvre patriotism et oeuvre d'apôtres, car c'est faire beaucoup que de répandre le goût des bonnes lectures et des belles choses.Ecrites spécialement pour vous, par des plumes canadiennes, les pages que vous lirez vous sembleront doublement intéressantes.Vous ferez, dans votre bibliothèque, place de choix à votre revue.Vous causerez avec vos petits amis des choses amusantes et instructives que vous y aurez apprises, enchantés de les intéresser, tout fiers de pouvoir nous amener bientôt vos meilleurs camarades et vos plus gentilles compagnes*.Marraine Odile CORDIAL MERCI Chacun des anciens directeurs, les collaborateurs d'hier et d'aujourd'hui, les dépositaires et les propagandistes voudront bien accepter, à l'occasion de ce quinzième anniversaire, les sincères remerciements que leur adresse au nom du président général et des dirigeants de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Le Directeur de l'Oiseau bleu CONCOURS LITTERAIRE Dès l'annonce du Concours littéraire de 1935-1930, les plus zélés se sont tout de suite mis à l'œuvre.Quelques-uns d'entre eux ont déjà adressé leur manuscrit au Directeur de l'Oiseau bleu.Ce concours, il convient de le répéter, vous fera mieux aimer et mieux servir votre patrie.Suje£ du concours: Quels sont les moyens mis à votre portée pour développer votre patriotisme et entretenir en vous le culte que vous devez avoir pour la plus belle des patries: le Canada ?Conditions: Les manuscrits ne devront pas compter plus de 700 mots; il sera tenu compte de la forme et du fond.Les travaux devront être écrits très lisiblement ou transcrits à la dactylotype, sur un seul côté de la feuille et signés par chaque concurrent.Chacun devra donner son adresse au long.La limite d'âge pour pouvoir concourir est fixée à dix-sept ans inclusivement.La Société de Saint-Jean-Baptiste offre plusieurs prix en argent aux vainqueurs.Les manuscrits devront parvenir au Directeur de l'Oiseau bleu, au plus tard, le 29 février 1930, à midi.Le Directeur BONS MOTS Madame — Voyons, tu ne sais pas ta conférence.Monsieur — Mais si! c'est toi qui m'embrouilles: tu n'applaudis pas aux endroits où j'ai mis "bravo".Histoire naturelle — Quel est le fruit du pommier?— La pomme.— Celui du cerisier ?— La cerise.— Celui du pêcher?— La pêche.— Celui de l'abricotier?— La brique.Chien perdu.— Pourquoi êtes-vous si triste, voisin?— Mon chien s'est sauvé.— Mettez une annonce dans le journal.— A quoi bon, il ne sait pas lire!. L'OISEAU BLEU 133 propagande Au Tableau d'honneur des propagandistes L'Oiseau bleu s'est engagé en septembre 1935, dans une lettre à ses dépositaires, à publier sous une rubrique particulière le nom du collège, de l'académie, du couvent ou de l'école qui aura, chaque mois, vendu le plus grand nombre d'exemplaires.Il y ajoutera le nom des premiers de classe de cette institution avec la moyenne des points conservés.L'Oiseau bleu tient sa promesse et félicite avec chaleur ceux et celles qui se sont distingués comme propagandistes.a) L'école Saint-Arsène, 6891, rue Christophe-Colomb, à Montréal, se réjouit d'avoir vendu le plus grand nombre d'exemplaires de l'Oiseau bleu.Elle mérite des félicitations en effet.Qu'elle continue son travail efficace de propagande.Les élèves qui sont à l'honneur ne manqueront pas de recommander la lecture de Y Oiseau bleu à leurs compagnes.9e année Françoise Morin.90% 8e année a Denise Desjardins.86% 8e année b Pauline Daoust.90% 7e année a Thérèse Bourbonnais.91% 7e année b Marcelle Manny.90% 7e année c Françoise Bélanger.91% 6e année a Marguerite Bousquet.93% 6e année b France Francœur.89% 6e année c Thérèse Ethier.91% 6e année d Estelle Breton.93% 5e année a Suzanne Lafond.89% 5e année b Luce Lefebvre.88% 5e année c Françoise Charlebois.89% 5e année d Claire Wilisky.90% 5e année e Monique Manny.90% 4e année a Georgette Côté.92% 4e année b Yolande Desormeaux.90% 4e année c Fernande Vermette.92% 4e année d Odette Lemieux.89% 4e année e Lucille Lahaie.92% b) L'école Notre-Dame-du-Très-Saint-Sacre-ment, dirigée par les Soefirs de Sainte-Croix, 465, rue du Mont-Royal est, à Montréal.La sixième année s'est distinguée d'une façon particulière dans ce travail.c) Le Cercle des Oisillons du Jardin de VEnfance des Soeurs de Charité de la Providence, 3725, rue Saint-Denis, à Montréal.Quels noms le Directeur inscrira-t-il le mois prochain à ce Tableau d'honneur?Pour qu'on s'abonne à l'OISEAU BLEU Garçonnets, fillettes, écoliers, écolières, êtes-vous abonnés à YOiseau bleu?L'achetez-vous, le lisez-vous tous les mois?Oui! A la bonne heure! Non! Oh! alors.Le prix du numéro vous paraît-il trop élevé ?Combien de dix sous ne dépensez-vous pas, chaque mois! Réfléchissez un instant et vous n'hésiterez pas, encouragés par vos maîtres et vos parents, à vous procurer une revue illustrée, publiée en deux couleurs, préparée et rédigée tout exprès pour vous.Elle développera en vous le goût de la bonne lecture et vous apprendra à aimer davantage notre cher Canada.Il faut que YOiseau bleu grandisse! C'est avec votre appui et votre aide qu'il y arrivera.Envoyez-lui tout de suite votre abonnement.Canada et États-Unis: un dollar ($1); le numéro, 10 sous.Signature.Écrira lisiblement Adresse.E V I T E S E BULLETIN D'ABONNEMENT Ci-inclus la somme de.($ pour.abonnement.à l'OISEAU BLEU, de.193.à.193.| l E 134 L'OISEAU BLEU Le petit théâtre durant les vacances T a kyrielle d'enfants tapageurs a de nouveau •^envahi la maison.Finis les jours de classe, finies les inquiétudes des examens.Chacun dépose son fardeau de livres scolaires, son sac, son coffret, ses cahiers.Les prix, cette année, furent clairsemés, ce qui ajoute à la fierté des heureux jugés dignes de récompense.Les bambins endossent la défroque des congés et chacun court vers son plaisir.André reprendra sa construction de l'an dernier.Le camp, battu par les autans de l'hiver, a la mine branlante d'une baraque abandonnée en temps de paix.Michel reprendra ses blocs, ses voitures et ses fusils.L'aîné, Siméon, arrivé de la veille, affiche son prestige de séminariste en vacances.Il a abordé un monde nouveau, où la science s'éclaire de mots latins et des citations des professeurs.Suzanne, très digne, fait la revue de ses robes.Sa maman lui a acheté un costume de bain et une nappe de toile étampée pour broderie.Sa maîtresse de classe s'est assuré son concours pour orner les autels le samedi.Suzanne admire Sœur Georges-Etienne.La fillette qui, d'un bond, s'est haussée de quelques pouces, se détourne volontiers des petites attachées à leurs poupées et leurs jeux turbulents.Les propos hâbleurs de Siméon lui tapent sur les nerfs.Elle méprise les garçons narquois qui font parade de leur savoir.Bien que sa cadette de treize mois à peine, son rôle de grande sœur auprès des autres est entravé par l'insolence du collégien qui ne songe qu'à l'en-déver.Elle le lui rend en invectives où se donne libre cours sa verve de fillette qui ne peut pas s'avouer battue.Ces chocs de caractère, en famille, fortifient l'affection et malgré quelques notes discordantes, l'harmonie en est raffermie.Monique, qui suit Suzanne, prépare sa Communion solennelle.Mais après la Communion solennelle, que feront les bambines pour fêter l'été?C'est ce que se demandent ses petites amies, Jacqueline et Monette, qui lui laissent le soin d'organiser l'emploi du temps durant les vacances.Patience! Monique a en tête une idée qui, chaque jour, y prend racine et bientôt germera.L'entrepôt de la boulangerie voisine est vacant.Un escalier à pic, un escalier de moulin grimpe au second.Le plafond, qui relie les deux étages, s'avance comme une galerie au-dessus de la pièce du bas, dont il ne recouvre que les trois-quarts.De ce fait, le haut ainsi éehancrô constituera un jubé pour le chœur de chant à la grand'messe.Une crèche adossje à l'un des murs latéraux, autrefois, recevait l'avoine ou le blé pour déver- ser ensuite le grain dans les sacs.La crèche servira de chaire au prédicateur, en même temps que de tribune à André, le maître-chantre.Il faudra une échelle pour y monter.Siméon est tout désigné comme sermonneur.Il connaît tous les points de la messe et le missel en mains, il ne demande qu'à se transformer en curé pour faire le prêche dans la boîte d'avoine à soupape, qui domine l'assistance.André verra, en outre, à entretenir le feu dans l'encensoir et Michel, en qualité d'enfant de chœur, connaît les différentes poses commandées par le rite liturgique.Les filles, auxquelles se joignent Hugues, Rodolphe, Roland et Fernand, (le petit au front bandage, qui s'est blessé un œil avec un ciseau de menuisier) figureront parmi le chœur et les fidèles.André chante la grand'messe avec un entrain digne de l'officiant.Chaque jour, se perfectionnent davantage célébrant et assistance.Le thuriféraire brûle l'encens au predicant, dont le moulin à paroles atteint une volubilité énervante.Après quelques jours, la messe est négligée pour d'autres jeux, jeux de cache-cache ou attrape-nigauds.La troupe des joueurs, en embuscade, guette le signal donné par l'arbitre pour s'évader au nez de la sentinelle, vers la frontière, figurée par une canistre de fer-blanc, déposée sur une roche ou un tronc d'arbre.La troupe entre en ronde et le gamin qui sera de faction est choisi par le sort: "Un, deux, trois, quatre, Ma petite vache a mal aux pattes, Tirons-la par la queue, Demain, elle sera mieux." Le refrain est répété jusqu'à ce qu'après avoir écarté de la ronde tous les autres, un seul pion demeure sur la place.Les yeux bandés ou le dos tourné, il se tient à distance, pendant que les autres se cachent dans les buissons ou sous les galeries et derrière les chaises.L'arbitre, à haute voix, a compté de Un à Cent.A l'énoncé de CENT, la sentinelle déguerpit à la poursuite des fuyards qui sortent de leur cachette pour viser à atteindre la canistre.Avant que l'un d'eux ait réussi à la saisir et à la frapper d'un bâton, si le gosse de faction découvre à temps le finaud et le dénonce, le tour est joué.La sentinelle est relevée de ses fonctions et remplacée par le fugitif arrêté à la frontière.Sinon, il demeure à son poste pour une seconde épreuve. L'OISEAU BLEU 135 .il se tient à distance pendant que les autres se cachent.Dans l'herbe haute, qui entoure le jardin' sur le sentier gravelé de l'avenue, sur les pistes battues menant aux abords du garage et de la cuisine, des courses en tapinois aboutissent à des cris sauvages, des hurlements de panique.De même pour jouer à la Police Montée.Le gendarme fait la chasse aux vagabonds.Il arrête le prétendu chômeur qui rôde ou fait semblant de rôder pour aguicher la police.Emeute, déchaînement de rigueurs et de coups, le vagabond arrêté se voit lier les mains et est conduit au violon où il sera coffré comme suspect, jusqu'à ce que le gendarme, ameuté par un nouveau signalement, lui laisse le champ libre pour voler vers une nouvelle arrestation.L'un après l'autre, toute la bande y passe.L'agitation redouble jusqu'au paroxysme, comme en témoignent les éclats de voix pareils à des piaillements de moineaux ou de corneilles en fuite.Les garçons jouent encore à la balle, les plus petits ont le golf miniature; les petites filles jouent aux dames et à la poupée.La répétition quotidienne a cependant tôt fait d'épuiser la nouveauté des jeux.Quelques joueurs sont mauvais perdants et ne se laissent pas museler.On en vient aux gros mots et souvent on se sépare froidement, en méditant une petite revanche, et rapportant sa bicyclette, son express, ses outils ou ses armes à feu.Pendant ce temps, Monique subissait à l'église l'examen qui devait décider de sa compétence en Instruction religieuse.Elle fut admise à faire sa Communion solennelle.La cérémonie fut.célébrée avec tout le décorum des grands jours.La fillette, recueillie, portait une robe de crêpe blanc, un voile et une couronne; puis il y eut le dîner de famille, des cadeaux encombrant sa table de nuit près de l'autel dressé et couvert de fleurs.Enfin, le lendemain, de sa Communion solennelle, Monique reprend place parmi lés autres.—Que ferons-nous, maintenant que tu es libre, interrogent Monette et Jacqueline qui, avec impatience, attendaient son retour?Des conciliabules se tiennent.Travesties dans des costumes plus bizarres les uns que les autres, elles repassent dans leur livre de lecture quelques morceaux choisis.Elles réunissent les garçons pour exercer en chœur: Voilà les gas de la Marine et // était un petit navire.Un numéro fantaisiste demeure le secret et la propriété de Jacqueline et de Monique, qui s'en réservent les droits d'auteur.Les jours passent.Le lundi rassemble la troupe, le mardi la ramène, le mercredi la renforce de Benoît Bcaubien, Camille Bon-sant et Marcel Saint-Cyr; puis ce sont Rose-line, Thérèse et Jeanne.Le jeudi c'est l'initiation des nouveaux, le vendredi une première du Chœur de chant et enfin, le samedi promet des merveilles pour la semaine qui vient.L'élan ne ralentit pas, si bien que Monique persuade la tante de Jacqueline d'imprimer au dactylo les billets d'admission à la séance.Les figurants se dispersent dans le village pour en effectuer la vente à deux sous le billet.La troupe d'amateurs attire bientôt l'attention des dames, qui s'intéressent à leur projet.Mme Dumond promet des cols de matelots aux Gas de la Marine et des ailes à l'Ange qui viendra chercher l'enfant dans son berceau pour le mener en Paradis.Mme Bureau pourvoira aux rideaux et au fond de scène et la maman de Monique au tapis, un tapis remisé au grenier, dont les courants et les fleurs, en dépit de l'usure, sont encore visibles.Enfin, un amateur électricien installera pour eux l'éle-tricité.Sur le gazon, se rangeront les chaises ou pliants destinés à l'auditoire.Tout prend un tel aspect de luxe camouflé que Monique et Jacqueline, dans leur enthousiasme, forment le dessein d'aller en personne inviter M.le Curé et les Sœurs.Leur démarche n'étonne nullement le bon prêtre, pince-sans-rire, qui les reçoit comme une délégation de marguillicrs.Il promène sa main sur son visage glabre et, l'œil bridé, complice du sourire, promet sa présence à leur représentation fixée au 15 août.Grâce aux enfants, le village est de nouveau en ebullition.Déjà, le mois dernier, une Fête champêtre réunissait tout le monde dans le jardin de Mme LeBrun, où la fanfare fit les 136 L'OISEAU BLEU frais de la musique.Les dames se donnèrent beaucoup de mal pour servir salades et gâteaux.La nuit venue, les danses artistiques exécutées sur la pelouse, sous les projections lumineuses, avaient mis en joie les spectateurs.En vue de recoiffer l'église, veuve de son clocher depuis le cyclone de l'an dernier, que n'inventerait-on pas?Plus approche la séance, et plus nombreux et plus longs deviennent les exercices préparatoires.Jugez un peu du programme: Récitation Dialogue Le Pater — Michel La Servante: Roseline et Monette Choeur de chant Voilà les Gas de la Marine et Il était un petit navire Saynète Dialogue L'ange et Venfant: La petite Paresseuse: Monique, Juliette et Monique et Jeanne Thérèse Chansons Ki-San-Fou et C'est notre grand-père Noé Benoît Beaubien Puis, le chœur des filles: Non, non, je ne veux pas grandir, L'avenir me désole, Comme on doit s'ennuyer à l'âge de quinze ans.Enfin, la surprise de Monique et de Jacqueline: deux Geishas vêtues de robes de papier étoile aux larges manches de kimona, balancent un parasol japonais en dansant sur leurs pointes au chant de: Viens faire avec moi des rêves bleus Si doux qu'Allah les bénirai Les derniers jours sont intenses.Ceux des enfants qui ne figurent pas au programme — Lionel, Pauline et les autres — emballent des bonbons pour la vente dans les allées.Des verres de carton que couronne une fronce de papier crêpé sont remplis de pistaches et de sucreries.Coiffé d'une casquette de chauffeur qu'il a troquée contre une scie, Siméon agira comme huissier à la porte du théâtre et Suzanne tirera le rideau.Enfin, le grand jour.Un temps magnifique ajoute au plaisir de l'auditoire rangé sur le terrain.Siméon en a compté quatre-vingt-dix, dont M.le Curé, les Sœurs, les parents des acteurs et des chanteurs; des curieux et des amis auxquels se mêlent quelques dames anglaises du voisinage.A deux sous l'admission, réaliser dix dollars et treize cents, voilà un succès dont les petites ont lieu d'être fières.Leur idée a fait boule de neige et, durant un mois, a tenu le village en liesse.Monique propose à la troupe d'aller porter le montant à M.le Curé pour l'église.Le bon prêtre les accueille avec un bon sourire.Le presbytère dort dans la paix du'midi.Le bon prêtre les accueille avec son même sourire.Il les interroge sur l'organisation de la séance, les félicite de leur initiative et du don généreux, dont il apprécie tout le prix.Le dimanche, du haut de la chaire, il loue les enfants de la générosité qui honore les talents mis à contribution.La Tribune s'en émeut et dans son numéro du samedi, consacre un article au Théâtre des Enfants, où brillèrent les écoliers.Dans l'oubli de leurs jeux bruyants, les petits, par une étroite collaboration, ont appris à s'unir afin d'offrir en spectacle l'ingéniosité de leurs efforts au profit du Clocher.Marie-Rose Turcot L'OISEAU BLEU 137 No 41 Janvier 1936 UNE MIETTE PERDUE DE LA LAURENTIE LA SENTINELLE DU GOLFE: LE ROCHER AUX OISEAUX "^"otre voyage à Brion-la-Belle, si fertile en ' émotions et en imprévus, avait déconcerté les braves pêcheurs de la Grande-Entrée.Quelqu'un nous dit avec étonnement: —Lorsque nous avons appris qu'un botte arrivait de Brion par cette grosse mer, nous pensions que c'étaient des hommes qui venaient ici pour des choses de conséquence, mais nous ne pensions jamais qu'il pouvait y avoir des femmes à bord! Peu à peu, on nous prend ici pour des millionnaires! On dit ensuite que nous sommes déléguées par le gouvernement pour collecter des plantes! Un autre nous demande si, en venant aux îles, nous avons cultivé tout le long du chemin.O braves gens de la Madeleine, vous ignorez combien votre doux parler est intéressant et délectable pour les Français de la grand'terrel L'accès au rocher aux Oiseaux exige un ensemble de conditions extrêmement difficiles à réaliser: pilote excellent, barque très sûre, température des plus magnifiques.Nous ne désespérons pas, cependant, de le voir, et ce n'est pas la crainte du mal de mer, si terrible soit-il, qui pourrait nous empêcher d'y aller! Un bon matin, nous partons avec M.Clarence Clark, le garde-pêche aux îles.Il entretient nos espoirs jusqu'à ce que nous arrivions au lieu décisif du voyage: la Pointe de VÈce\ (Pointe de l'Est).Hélas! trois fois hélas! on constate qu'ici la vague, bien que peu élevée, n'est pas favorable, et qu'il est plus prudent d'aller échouer encore une fois à Brion.De cette deuxième tentative, nous rapportons un souvenir: une photo bien réussie de la Smila- cine étoilée, qui croît en beauté dans les sables de Brion.Il ne reste plus qu'à attendre, à la Grande-Entrée, une température parfaite.Mais ce rocher aux Oiseaux sera-t-il enfin abordable ?Les pêcheurs ne manquent pas de nous taquiner, en nous demandant vingt fois par jour: —Puis, êtes-vous allées au wocher ?(Certains Madelinots, particulièrement ceux qui habitent le Havre-aux-Maisons, ne peuvent prononcer les r).Nous prenons bien les plaisanteries, même nous aimons & farcer; mais un jour pourtant, lasses d'espérer en vain, nous devenons pathétiques! Pourquoi M.Forest, qui savait que le Rocher était si difficilement accessible, ne nous avait-il pas conduites en ligne directe sans arrêter à Brion, puisque la mer était alors favorable?Et puis, comment se fait-il qu'il ne fasse jamais assez beau?Alors survient M.Forest, avec sa bonne figure encourageante.Un instant, il écoute nos plaintes, puis avec un geste sublime indiquant le ciel, il nous lance d'un ton calme, en continuant de fumer sa pipe: "C'est en Haut qu'est le Maître!" Cette simple parole, empreinte d'une foi si profonde, m'empoigne tout entière et me désarme.A partir de ce moment, le silence m'envahit, et ma résignation est complète.Ce pêcheur-là m'a donné, sans le savoir, une des plus belles et des plus fortes leçons que j'aie reçues durant ma vie.Le Maître, cependant, finit par avoir pitié de notre détresse.Le dimanche 7 août 1934, M.Clark nous annonce dès l'aube une journée radieuse pour la grande expédition! Mais cette fois, nous ne voulons plus croire à notre bonheur.Le rocher aux Oiseaux fait partie de l'archipel 138 L'OISEAU BLEU Cliché Marcelle Gauvreau Miniature du rocher aux Oiseaux de la Madeleine.Il est situé dans le golfe Saint-Laurent, à vingt milles de l'île de la Grande-Entrée, — qui forme la pointe nord de l'archipel proprement dit, — et à onze milles de l'île Brion.Cette dernière île est située aussi en dehors de l'archipel de la Madeleine, à l'ouest du rocher aux Oiseaux.Deux fois par année, le gardien du rocher aux Oiseaux reçoit un avion chargé de vivres; mais, en dehors de cette visite indispensable, il n'entend que l'éternelle plainte de la vague et les gémissements du vent.Un séjour trop prolongé sur le Rocher serait du reste dangereux pour le moral des êtres humains.Sans m'attarder à l'histoire lugubre des prédécesseurs de M.Arsenault, — histoire qui semble vouloir se répéter fatalement pour chacun des gardiens, — je vais m'attacher plutôt à essayer de dégager le folklore linguistique et la beauté mystérieuse de la vie animale qui abonde sur ce monolithe.Après une longue randonnée de trois heures environ, le rocher aux Oiseaux apparaît, telle une imposante masse de grès rouge, sur-gie au beau milieu d'un océan couleur d'éme-raude.De haut en bas, et de droite à gauche, des lignes horizontales et des pointes blanches atténuent la couleur vive du roc: ce sont des milliers et des milliers d'oiseaux! La forme du Rocher est très belle: au niveau de l'eau, c'est un ovale presque parfait; à l'extrémité, c'est une proue de navire.Le rocher aux Oiseaux a une hauteur de cent cinquante à deux cents pieds.Ses pentes ne sont pas symétriques, ce qui lui donne une silhouette originale.Sa superficie est de trois arpents de long par deux de large.Il est accessible par un seul point, où on a construit un escalier en fer, très étroit, et qui compte.cent quarante-quatre marches! Le gardien du phare, M.Arsenault, nous a fait une réception qui m'a remplie de joie et de mélancolie à la fois.N'est-ce pas un ermite qui vit sur ce magnifique et sinistre Rocher, perdu à travers les flots, loin de toute popula- tion! Au moyen d'une lorgnette, il nous avait vues venir de loin et avait envoyé ses deux auxiliaires à notre rencontre, dans une petite barque.Et maintenant, il nous serre la main et nous remercie chaleureusement d'être venues le voir.Bref, il nous considère véritablement comme des messagères du ciel! Il parle avec volubilité, s'écriant à tout propos, en prenant sa tête blanche entre ses mains: —Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce qu'est l'isolement absolu! Pensez que je suis déjà resté huit mois ici sans voir une seule personne! C'est à devenir fou!!! Madame Arsenault, épouse du gardien, passe l'hiver ^avec son mari sur le Rocher; mais, l'été venu, elle retourne au Havre-aux-Maisons.Nous avions rencontré aussi M.Alphonse Arsenault, le fils du gardien, au Havre-au-Ber.Intelligent et très habile menuisier, ce jeune homme occupe ses loisirs sur le Rocher, en confectionnant toutes sortes d'objets.Certains de ces travaux sont de véritables œuvres d'art: par exemple, la maquette du rocher aux Oiseaux.Cette maquette représente fidèlement la maison du gardien et ses dépendances, le phare, le sans-fil, etc.Le petit champ clôturé, surmonté d'une croix, y est même représenté: un cimetière où un ancien gardien du Rocher avait enterré.un de ses doigts, coupé par maladresse! Tout autour de la maquette, d'innombrables oiseaux — il y en a douze cents! — sont serrés les uns contre les autres, et groupés en colonies.De chaque côté sont représentées les échelles scellées dans le roc, où l'on descend hardiment pour aller quérir les œufs d'oiseaux dont on se nourrit parfois.Tout est bien ainsi en réalité: Ils sont là, les Margots et les autres, alignés par centaines de centaines, nichés dans les endroits les plus invraisemblables, et formant le plus remarquable sanctuaire d'oiseaux qui se puisse voir sur ce continent.Avant de traiter des différentes espèces d'oiseaux, disons en passant qu'au point de vue botanique, nous avons été très déçues.Le rocher aux Oiseaux possède une des plus pauvres flores connues.Elle se compose à peine d'une vingtaine d'espèces.Les plus abondantes sont: l'Herbe à dindes, la Bourse à pasteur, le Plantain de mer et l'Orge agréable.Le gardien du Rocher et son fils s'étaient mis à notre disposition pour nous donner des renseignements sur les oiseaux que nous avons pu observer durant trois heures environ: c'est ce qui m'a permis de recueillir sur le sujet un folklore très particulier, et très intéressant à retracer à travers nos documents historiques.Malgré le grand nombre d'oiseaux au Rocher, dit Alphonse Arsenault, fils, il y en a cinq espèces seulement.Ce sont: les Margots ou Fou-bazins; les Godz; les Paroquets ou Murres et L'OISEAU BLEU 139 les Goualiches.La cinquième espèce, dont il ignorait le nom, demande des explications que je donne ci-après.Le nom de Margot remonte à Jacques Cartier.C'est d'ailleurs avec beaucoup d'à-propos que le découvreur du Canada, en passant au rocher aux Oiseaux vers le 26 juin 1534, l'avait nommé isle de Margaulx.Icelles isles étoient aussi plaines de ouaiseaux que ung pré de herbe.La plus-grande estoit plaine de margaulx qui sont blancs, et plus-grans que ouays.Nous nommâmes icelles isles, isles de Margaulx.Aujourd'hui encore, ces beaux oiseaux tout blancs voltigent par myriades autour du Rocher.Les M argots sont les Fous de Bassan.Les Madelinots leur conservent l'ancien nom de M argots; ils les appellent aussi, par cor-ruption : Foubazins.Les Godz forment la deuxième espèce qui se trouve en plus grand nombre sur le Rocher.Ce nom vulgaire attribué au Pingouin commun est aussi mentionné dans les récits de Jacques Cartier.Il est épelô selon l'ancienne orthographe: Godez, mais le z étant le signe du pluriel, il a la valeur d'une s et est muet.Le mot devait donc se prononcer Gode, à peu près comme chez les Arsenault.A côté des Godz (les Pingouins communs), il y a lieu de considérer un instant une autre espèce mentionnée dans Cartier, et aujourd'hui disparue.Et au bas, y avoit paroillement desdits godez, et des grans apponatz.Nous des-cendismes au bas de la plus petite, et tuâmes de godez et de apponatz.ce que nous en voullinmes.L'on y eust chargé, en une heure, trante icelles barques.Les grands Apponatz eu grands Pingouins sont d'une espèce malheureusement éteinte aujourd'hui.Rien d'étonnant à cela puisque même un siècle après le passage de Jacques-Cartier, c'est-à-dire au mois d'avril 1632, le Père Paul Le Jeune, dans les Relations des Jésuites, note le passage suivant: .A l'entrée du golfe, nous vismes deux rochers, l'un paroissoit rond, l'autre quarré; vous diriez que Dieu les a plantez au milieu des eaux comme deux colombiers pour servir de lieux de retraite aux oyseaux qui s'y retirent en si grande quantité, qu'on marche dessus eux; et si on ne se tient bien ferme, ils s'élèvent en si grand nombre qu'ils renversent les personnes; on en rapporte des chalouppes ou petits bateaux tous pleins quand le temps permet qu'on les aborde: les Fran-• çois les ont nommez les Isles aux oyseaux.Et de pareils massacres ont continué depuis: aussi n'y a-t-il plus d'Apponatz ou grands Pin- gouins au Rocher.Le rocher rond dont parle le Père Le Jeune est naturellement le rocher aux Oiseaux; le rocher quarré existe encore aujourd'hui, mais à l'état de récif, en face du rocher aux Oiseaux; il est encore si peuplé de volatiles qu'on ne peut effectivement l'approcher sans crainte d'être aveuglés, renversés.et combien salis! On aborde plus facilement au rocher aux Oiseaux parce que ce rocher étant habité, les oiseaux se tiennent surtout sur les nombreuses corniches et dans les an-fractuosités du roc.Le fils du gardien avait mentionné en troisième lieu les Paroquets ou Murres (mot anglais prononcé à l'anglaise).II désignait ainsi les Macareux arctiques ordinairement connus sous l'appellation de Perroquets de mer, ainsi que l'espèce suivante, le Guillemot de Brunnich.Mais c'est à tort que le nom de Murres s'applique ici aux Macareux.Les Paroquets, — corruption évidente de Perroquets, — sont bien les Macareux.Mais le nom anglais Murres représente en réalité un autre genre, le genre Guillemot; il s'applique plus particulièrement au Guillemot ordinaire nommé en anglais: Common Murre.L'espèce de Guillemot qui niche sur le Rocher est le Guillemot de Brunnich: c'est la quatrième espèce.Enfin, il faut mentionner les Goualiches, nom vulgaire qui m'a occasionné beaucoup de "fil à retordre".Il était difficile en effet de découvrir quelle espèce exacte il pouvait désigner.Goualiche, pensé-je, se rapproche de Goéland.Mais comme il n'y a pas de véritables Goélands au rocher aux Oiseaux, peut-être doit-il s'appliquer aux Mouettes, terme général qui englobe l'ensemble des Goélands.L'Encyclopédie Larousse donne le mot Goualette comme "nom vulgaire de la Mouette".Goualiche et goualette semblent bien des noms de même origine.D'après nos souvenirs et les photos que nous avions rapportées, il ne pouvait s'agir que des Mouettes à trois doigts.Une lettre de M.Mon-taiguô Arsenault, le gardien lui-même, est venue depuis confirmer cette hypothèse."Les Goualiches, m'écrit-il, sont des oiseaux plus petits que les Pingouins, blancs, avec ailes gris-bleu.On les nomme en anglais Kittiwakes; je ne connais pas le nom français".Cette description correspond à l'espèce Mouette à trois doigts dont le nom anglais est bien Kittiwàke.Ces Mouettes ressemblent aux autres par leur coloration générale; elles s'en distinguent par l'absence presque totale du pouce.Il était impossible de faire cette observation à distance, sur le terrain.Par contre, nous avons pu observer de loin, sur les corniches du Rocher, la façon dont ces Mouettes font leurs nids, lesquels sont entièrement construits d'Algues marines.Pour résumer, les oiseaux du Rocher, bien MO L'OISEAU BLEU Cliohé Marcelle Gauvrcau .Adieu, rocher de nos rêves ! que par milliers, se ramènent à cinq espèces: le Fou de Bassan, appelé Margot ou Foubazin; les Pingouins communs, que les Madelinots appellent les Godz, terme qui remonte à Jacques Cartier; le Macareux arctique ou Perroquet de mer, auquel on applique les noms de Paroquet ou "Murre"; le Guillemot de Brunnich, confondu avec l'espèce précédente; la Mouette à trois doigts que les gens ont surnommée Goualiche, et qu'ils connaissent aussi sous le nom anglais "Kittiwake".Notre exploration est terminée: il faut partir! Une dernière poignée de main au pauvre M.Arsenault.Du haut de la falaise enchantée, un dernier regard sur les milliers d'oiseaux qui passent et repassent à tire d'ailes.Tout autour de nous, l'infini saisissant de la mer et des cieux.Je me dis alors, avec une joie indicible mêlée d'une mélancolie poignante: Nous pouvons retourner maintenant à Montréal! Adieu, rocher de nos rêves! Adieu, Brion-la-Belle! Adieu à vous, blanches flottilles de l'Etang-du-Nord, à vous, vallons fleuris du Havre-aux-Maisons, et à toi, dune de la Grosse-Isle! Adieu aussi, les Demoiselles du Havre-au-Ber! Adieu, mes pêcheurs de la Grande-Entrée!!! Marcelle Gauvreau POUR RIRE Pas égoïste La femme d'un nouveau riche donne un grand dîner.Au moment solennel, le maître d'hôtel s'avance d'un air digne sur le seuil du salon, et du ton le plus correct: — Madame est servie! La maîtresse de maison, se levant d'un air effaré: — Eh bien! Et les autres?s'écrie-t-ellé en montrant les invités.Au cours de grammaire La maîtresse vient de faire la leçon de grammaire sur les sujets simples et les sujets composés.Pour s'assurer qui a bien compris, elle demande à l'une de ses jeunes élèves: — Voyons, Denise, quand je dis: la porte est ouverte, c'est bien un sujet simple; mais quand je dis: la porte et la fenêtre sont ouvertes, qu'est-ce que ça fait ?Et l'enfant de répondre après une courte réflexion: — Un courant d'air, mademoiselle.Les combles De la naïveté?Demander à un armurier un kilo de poudre.d'escampette.De la soif?Boire les paroles de quelqu'un.WLA PHOTOGRAVURE ATIONALE 7/1.MA 1H9 UMITFE 59 ST.CATHERINE OUEST -MONTREAL Le carnet du curieux Q.—D'où vient l'expression: Tirer son épingle du jeu ?R.—Autrefois, les jeunesgens employaient des épingles pour jouer.Il faut se rappeler qu'elles étaient des objets de demi-luxe et coûtaient relativement cher.Les enfants les plaçaient devant eux, en guise d'enjeu, lorsqu'ils disputaient une partie de dés ou d'échecs.Tirer son épingle du jeu consistait donc à rentrer en possession d'un enjeu que l'on aurait pu perdre.Examen de la Vue Téléphone: Lunettes Elégantes |TI>^ H Arbour 5544 ' j PHANEUF & MESSIER OPTOMETRISTES-OPTICIENS Notre spécialité: Examen de la vue des enfants.1767, RUE SAINT-DENIS - MONTREAL (près de la rue Ontario) L'OISEAU BLEU 141 Pourquoi un Jean Talon?O'il est de première importance de préparer et de développer la vie religieuse et sociale d'un pays, son économie ne doit pas être négligée.Vous avez souvent entendu parler d'économie.Vous voyez derrière ce mot une banque scolaire, la collection de quelques sous, fruit de sacrifices imposés à votre gourmandise.Si vous réunissez les économies de tous vos compagnons ou de toutes vos compagnes de jeux, même si, une à une, elles sont insignifiantes, vous êtes en présence d'une petite fortune.Invitez vos camarades des autres écoles de la ville et de la province à joindre leurs économies aux vôtres et vous aurez un trésor plus considérable encore.Cet amas de sous, blancs ou noirs, peut-être aussi de billets de banque, représentera une quantité de sacrifices librement consentis que la satisfaction des piastres amassées vous aura fait vite oublier.Regardez par-dessus les murs de vos écoles, voyez plus loin que toutes les écoles.Vous savez que vos aînés, vos parents imposent à leurs goûts des sacrifices qui prennent la couleur des sous ou la forme des piastres.C'est le fruit de ces petites et grandes privations qui vous permet d'étudier, de développer votre intelligence en assouplissant vos membres et en durcissant vos muscles.Vous êtes-vous demandé à quel genre de sacrifices consentaient vos parents ?Pourquoi pas?Avant plusieurs années, ce sera votre tour.Vous constaterez que vos parents ont dû raccourcir les heures de repos et prolonger celles du travail.Qu'ils se consacrent au noble et sain labeur de la culture, à la fièvre de la finance, aux complications de l'industrie, aux difficultés du commerce, aux responsabilités de la vie professionnelle ou aux pénibles travaux de l'ouvrier, vos parents voient leurs économies augmenter en proportion des sacrifices qu'ils s'imposent.Plus votre dépôt à la banque scolaire est élevé, plus il vous est facile de donner à l'œuvre de la Sainte-Enfance, à la Saint-Vincent-de-Paul, sans devoir demander le concours de vos mamans.Plus votre mérite est grand.Si vous désirez vous procurer l'insigne de la Ligue du Sacré-Cœur ou celui du Bon Parler Français, vous le pouvez sans faire appel à la générosité de vos parents.Vous vous assurez ainsi une liberté d'action qui vous permet de soutenir par vous-mêmes des mouvements religieux et nationaux, des organisations qui servent votre religion et votre langue.Vous voyez par ces quelques exemples jus- qu'à quel point il est important de ne pas négliger l'économie pour assurer l'expansion de notre vie religieuse et nationale.Voyons ce que nous enseigne l'histoire.Vous y avez appris qu'aux débuts de la Nouvelle-France, un intendant, appelé Jean Talon, fit des choses merveilleuses.De 1608 à 1665, la colonie française avait rencontré beaucoup de difficultés.Le dévouement des missionnaires n'était pas récompensé suivant leurs mérites et les sacrifices des colons avaient donné de piètres résultats.Après 57 années d'efforts, Québec ne comptait que 70 maisons et les habitants ainsi que leurs alliés s'inquiétaient de l'avenir.Talon, chargé par Louis XIV de voir aux besoins matériels de la colonie, signale à son roi les abus de l'organisation économique au pays.Pour s'être attentivement occupé de ce facteur important, il a, en trois années, changé la vie du nouveau peuple canadien, facilité la diffusion de l'Évangile et amélioré le sort des habitants.C'est en 1668, lors de sa première rentrée en France, que la Mère de l'Incarnation écrivait: "Monsieur Talon nous quitte et retourne en France au grand regret de tout le monde et à la perte de tout le Canada, car depuis qu'il est ici en qualité d'intendant, le pays s'est plus fait et les affaires ont plus avancé qu'elles n'avaient fait depuis que les Français y habitent".Voilà un témoignage dont on ne peut contester la sincérité.C'est cette même religieuse qui avait écrit à l'arrivée du même Talon: "Ce que l'on recherche le plus est la gloire de Dieu et le salut des âmes".L'économie peut être un merveilleux outil pour collaborer à cette haute mission.Talon Fui avait fait toucher du doigt l'importance de l'économie dans la vie d'un pays et d'un peuple.Pourquoi ne pas nous inspirer de cette grande figure de pionnier sur notre terre, qui a su, en dépit de sa mission peu idéaliste, mériter le témoignage et les regrets de la plus grande mystique de notre histoire?Albert Nerviens La langue doit être considérée comme un des privilèges les plus sacrés d'un peuple.Mgr Adélard LANGEVIN 142 L'OISEAU BLEU Deux pauvres petits enfants Conte écrit pour l'Oiseau bleu par HORTENSE DULAC (suite) T 'ombre du soir tombait sur les collines quand le vieillard revint chez lui.Sa femme l'attendait sur le seuil de la porte.En le voyant arriver seul elle lui cria: "Où sont les enfants?Où sont les enfants?—Je ne les ai pas vus, fut sa réponse.—Mais ils t'ont suivi, tu dois te le rappeler, ils sont allés au bois, avec toi.—Oui, ils m'ont suivi un bout, puis ils m'ont quitté sans dire où ils allaient.Moi j'ai pensé qu'ils s'en revenaient à la maison.J'ai vu une roulotte de Bohémiens non loin d'ici; ces gens étaient campés le long de la route.Tu sais qu'ils font profession d'enlever les enfants.Je mettrais ma main au feu que les deux petits ont été volés par ces chenapans.—Mes chers petits! Mes chers petits! criait la brave femme.Perdus.Volés.Où sont-ils?Où sont-ils?Elle pleurait à chaudes larmes et s'arrachait les cheveux.Tous les voisins vinrent à elle, et s'offrirent à faire des recherches dans les bois.Ils fouillèrent les abords de la forêt, surveillèrent la route de tous les côtés à la fois, mais on ne découvrit aucune trace des deux enfants.Très tard dans la nuit, des gens firent le guet sur les chemins avoisinants et jusqu'aux sentiers les plus éloignés, mais, hélas! toutes ces recherches furent inutiles.Le soir même les Bohémiens avaient été retrouvés et leur voiture fouillée sans aucun résultat.La tante Adélaïde était maintenant convaincue que son mari lui-même avait égaré les deux enfants dans les bois.Le méchant homme! Le méchant homme! murmurait-elle.Pauvres petits! Pauvres petits! Peut-être sont-ils déjà morts de froid, ou bien ont-ils été dévorés par les loups.Les larmes ne cessaient de couler sur ses vieilles joues.Elle passa toute la nuit en prières, ne se lassant pas de demander l'aide de Dieu.Puis, aussitôt que l'aube parut au-dessus des cimes, elle se couvrit d'un manteau et partit sur la route.Elle marcha longtemps, longtemps, aussi vite que ses jambes pouvaient le lui permettre, sur la route tortueuse et toute garnie de roches de toutes grosseurs.La pauvre femme dépassa le village pour prendre un autre chemin isolé, où l'on ne voyait partout que des savanes et des coteaux incultes.Elle se hâtait et ses pieds saignaient dans ses lourdes chaussures.Mais elle marchait toujours, ramassant tous ses efforts pour se rendre à son but.Il faisait maintenant complètement jour et les oiseaux s'éveillaient dans les branches.Après être parvenue sur le haut d'une côte qui dominait une immense vallée, elle redescendit l'autre pente pour aboutir tout à coup à l'entrée d'un étroit sentier qui s'enfonçait dans les arbres épais.Ce sentier était parsemé de tiges et de branches qui se croisaient en tous sens.Elle le traversa avec misère, se blessant sous le choc des dangereuses tiges.Enfin, au bout de quelques minutes, minutes qui lui parurent des siècles, elle aperçut une maison au milieu d'un grand terrain en culture.Cette maison était longue et basse, faite à la mode ancienne d'un vieux bois que le temps avait recouvert d'une mousse dorée.En arrière, c'était la forêt sans limite, presque sans issue, avec ses oiseaux de proie, ses marais et sa verdure splendide.Des ruisseaux serpentaient et chantaient sous cette masse de feuillages magnifiques.La brave femme, lasse et toute meurtrie, frappa hâtivement à la porte de cette demeure.Un homme vint ouvrir.C'était un campagnard à la peau brunie, aux larges poignets, au visage franc et loyal.Ses yeux étaient d'un bleu limpide et d'une douceur exceptionnelle.Il portait une longue barbe, et malgré ses cheveux blancs, cet homme était droit et robuste comme un chêne des bois.En apercevant la pauvre femme qui ployait sous la fatigue et l'épuisement, la figure brisée par la douleur, et semblant prête à défaillir, il s'écria: Madame Adélaïde! Est-ce que je rêve?Est-ce bien vous, madame?Après s'être remise un peu de son affreuse fatigue, elle lui dit: "Oui, c'est bien moi, vous ne vous êtes pas trompé.Vous devez être très surpris de me voir ici ce matin.Ah! j'ai beaucoup marché, je marche depuis l'aurore.Je crois que je ne pourrais plus faire un pas de plus.Vous ne savez pas ce qui m'amène à vous.Non, vous ne pouvez pas savoir, vous L'OISEAU BLEU 143 .Madame Adélaïde, est-ce que je rêve, f habitez si loin de nous.Une épreuve, une épreuve épouvantable s'est abattue sur moi, et j'ai besoin de vous, Basile, j'ai besoin de votre dévouement".—Mon dévouement?Il est à vous jusqu'à la mort! s'écria le vieillard.Sur vos ordres, j'irais au bout du monde; je me ferais tuer pour vous! Comment pourrais-je oublier tout ce que je vous dois, tout ce que vous avez fait pour moi ?Jadis, lorsque le feu dévora ma pauvre maisonnette et que, absolument dénudé de tout, je n'avais pas un oreiller à mettre sous ma tête, ni une bouchée de pain pour apaiser ma faim, c'est vous qui m'avez secouru.Votre mari n'eut pas de pitié pour moi, il fut avare et cruel.Mais, en secret, vous m'avez donné à manger, vous m'avez procuré les outils qu'il fallait pour mon travail, et vous m'avez acheté ce lopin de terre sur lequel, par la suite, j'ai pu bâtir ma maison.Grâce à vous je suis parvenu à élever et nourrir convenablement ma famille.Mes fils une fois devenus grands sont allés tenter fortune ailleurs.Ma femme est morte depuis plusieurs années, et maintenant je vis seul, me nourrissant de ce que la terre me donne.Je vis seul dans le mystère des champs et des bois, cherchant à comprendre les beautés de la nature, admirant l'œuvre de Dieu dans toutes ses merveilles.Du matin au soir je cours les forêts, me portant au secours des chasseurs qui se blessent et des bûcherons qui s'égarent, et j'éprouve le plus grand bonheur quand je puis être utile à quelque malheureux.—Ecoutez-moi, Basile.Voici la raison de ma visite: depuis quelques années je gardais chez moi deux orphelins, deux charmants enfants qu'une de mes sœurs m'a confiés en mourant.Je les aimais de tout mon cœur.Mais mon mari, hélas! s'est toujours montré mécontent de leur présence à la maison, et, m'accablant de reproches, il menaçait sans cesse ces deux innocents, disant qu'ils allaient être notre ruine et notre désolation.Or, hier, ils partirent ensemble pour les bois et les enfants ne sont pas revenus.Il les a égarés volontairement, j'en suis convaincue.Il les a emmenés très loin, et maintenant, ils sont disparus, perdus, morts peut-être.Ah! quelle horrible pensée! Le petit garçon se nomme André, la petite fille: Thérèse.Vous qui connaissez si bien la forêt, de grâce, cherchez-les, retrouvez-les! Si vous les retrouvez morts, enterrez-les ici, à l'ombre de votre demeure.Un jour, je viendrai pleurer sur leur tombe.Et si, grâce à Dieu, vous les retrouvez vivants, alors, poursuivez votre noble tâche jusqu'au bout, et gardez-les avec vous comme vos propres enfants.Mon mari les croira morts; il faut qu'il ignore ce qu'ils sont devenus.Ayez-en soin de votre mieux.Je suis sûre qu'ils vous aimeront.Que Dieu vous vienne en aide! Le vieillard leva la main au ciel et dit d'une voix émue: "Devant Dieu, je jure de les retrouver, de les protéger, de les adopter! Ah! vous n'avez pas obligé un ingrat.Soyez sans crainte, noble femme, je ne les abandonnerai jamais.Je les installerai dans ma maison, sur ma terre, et ils vivront comme moi, sans fortune, mais aussi sans inquiétude et sans déception.Tôt ou tard, je vous ferai parvenir de leurs nouvelles.Allez, et séchez vos larmes, car ce soir même les deux petits seront avec moi".Je pars à l'instant à leur recherche.Allez, noble femme! Ayez confiance en moi.Aussi longtemps que le jour se lèvera sur les lointaines collines et que derrière les sombres forêts les nuits remplaceront les jours, aussi longtemps je resterai le protecteur et le père des deux petits que vous aimez.Adieu! Et le vieillard s'enfonça dans l'épaisse forêt tandis que la tante Adélaïde regagnait son village.(À suivre) Hortense Dulac 144 L'OISEAU BLEU LE QUESTIONNAIRE DE LA JEUNESSE USTENSILES DIVERS 1.A quoi sert un monte-plats?— A hisser les aliments et ustensiles de la cuisine à un étage supérieur.2.Qu'est ceci?— Un réchaud à l'huile.C'est un réchaud à deux feux parce qu'on peut faire chauffer deux récipients en même temps.3.Quel est cet ustensile ?— Un ramasse-couverts; on peut y mettre couteaux, fourchettes, cuillers.4.Avec quoi appelle-t-on la servante de table pendant le repas ?— Avec le timbre de table.5.Comment se nomme un groupe de casseroles qui s'emboîtent ainsi les unes dans les autres comme un télescope ?— Une série de casseroles.6.Qu'est-ce qu'un rince-doigts ?— C'est un bol contenant de l'eau tiède parfumée de citron, et que l'on passe aux convives pour se rincer les doigts après qu'ils ont touché à certains mets dont l'odeur est persistante.7.Dans quel vase sert-on les sauces sur la table ?— Dans une saucière.8.Comment se nomme ce petit vase servant à puiser de l'eau ?— Une puiselte.9.De combien de pièces se compose ce service à dépecer?— De trois parties: le couteau (a), la fourchette (b), le fusil ou queue-de-rat servant à aiguiser le couteau.On connaît la réponse du garçon de table auquel on demande la différence qu'il y a entre le bifteck de première qualité et le bifteck de seconde qualité.— C'est, répond-il, que dans le premier cas on donne au convive un couteau mieux aiguisé que dans le second.10.Quel est l'usage de ce vase?— C'est un confiturier.Le mot explique l'usage qu'on en fait.Un jour que des bonnes dames examinaient un étalage de cadeaux de noces, elles échangeaient des réflexions: —Tiens, un compotier.— Un confiturier.— Un sucrier, — Un "siroqué" (pour sirop).— Tu parles d'un beau cornichontier! 11.Qu'est-ce qu'une sorbetière?— C'est un vase au moyen duquel on prépare les crèmes glacées, les sorbets, au moyen d'un réfrigérant composé de glace et de sel.12.A quoi sert cet accessoire de table ?— C'est un distributeur de cure-dents.13.Que forment ces trois objets ?— Un ramasse-miettes.Il est composé d'une pelle à miettes (a), d'une brosse à miettes (b) et d'un plateau à miettes (c).14.Quel est l'usage de cette bassine?— C'est une bassine à confiture.15.Que voyons-nous ici ?— Unpresse-citron.Il est à levier articulé, à deux branches et une cuvette; on l'emploie pour extraire le jus des citrons.16.Quel est le nom de ce gros billot de bois sur trois pieds servant à divers usages ?— Un troiichet.17.Décrivez ce hachoir.—Il est en fonte étamée inoxydable (ne rouillant pas).A l'intérieur, il y a une hélice d'entraînement faisant avancer vers un couteau multilame les viandes cuites ou crues, les légumes ou les fruits.Un dispositif à vis permet de le fixer à une table.Il est actionné par une manivelle à poignée.18.Cet appareil à rôtir se nomme comment ?— Une rôtissoire.19.Quelle est la particularité de ce casse-noix?— Il est réversible; en retournant les branches, on peut briser des noix plus petites.20.Que comprend cet ouvre-iout ?— Un ouvre-boîte pour ouvrir les boîtes à conserves; un tire-bouchon, pour tirer les bouchons de liège; un décapsulateur, pour faire sauter les capsules des goulots.21.Quel est ce petit meuble?— C'est une épicerie de cuisine.22.Quels sont ces deux récipients ?— Un sucrier et un crémier.23.Sont-ce là des "cocotiers" ?— Non, des coquetiers.24.Dans quoi place-t-on les coquetiers pour les apporter sur la table ?— Dans un oeufrier.25.Est-ce là une "cruche empaillée" ?— On dit plutôt une bonbonne, une dame-jeanne ou une tourie.26.Décrivez ce siphon — Il est en cristal, a un clissage en fil de fer et une tête à levier.On y met des ovules contenant du gaz carbonique.27.A quoi sert ce plat?— C'est un moule à gâteau.28.Avec quoi tient-on la nappe assujettie à la table ?— Avec un fixe-nappe.29.Quand on change d'assiette, sur quoi place-t-on son couteau et sa fourchette ?— Sur un porte-couvert.30.Comment se nomme l'ensemble de ces objets ?— Un service à liqueurs.31.Que voit-on ici?— Un égouttoir à vaisselle.32.Dans quoi lave-t-on la vaisselle ?— Dans une bassine.L'abbé Etienne Blanchard 146 L'OISEAU BLEU L'AN NE UP D'une main fébrile un brin, je détache du calendrier le dernier feuillet qui me fait rompre — moi et tous les humains — avec l'année 1935.La présence, entre mes doigts, de ce minuscule papier chiffré, prête à la réflexion.au salutaire examen de conscience qui a parfois la vilaine réputation d'effaroucher quand gauchement il est fait.L'année qui disparaît a-t-elle été ce qu'elle aurait dû être.une année de montée, d'ascension morale, d'avancement intellectuel, de dévouement patriotique ?Bien des gens piétinent sur place, sans résultat effectif, parce que leur vie n'est qu'une agitation perpétuelle.D'autres démolissent, sapent autour d'eux le bien qui lève.Leur mentalité est nourrie de l'infernale idée de la destruction.Que dire des indifférents qui se laissent béatement vivre, sans qu'aucune poussée d'enthousiasme vienne les soulever tant soit peu.La médiocrité les satisfait pleinement.Pour ceux-là, je dirais que la vie est une défaite, imperceptible peut-être à l'œil peu exercé, mais saisissante au regard scrutateur, psychologue.Au-dessus des inutiles, des sapeurs, des affairés et des médiocres, il y a la catégorie des humains dont l'esprit chrétien vivifie chaque instant du jour.Pour eux, le devoir accompli est en même temps satisfaction et récompense, l'héroïsme dût-il en constituer la trame! La vie est aux lutteurs! A ce groupe, souhaitons d'appartenir?Méritons d'en faire partie! Savons-nous sourire à la vie malgré l'agacerie de certaines épines?Nous qui cherchons le bonheur, le cueillons-nous dans l'acceptation joyeuse de la tâche quotidienne, de la corvée dont la vie charge nos épaules?Avons-nous lutté contre nos préjugés néfastes, contre le respect humain, le découragement, la mauvaise humeur, la raideur du caractère, l'antipathie inavouée, souvent non combattue?Avons-nous su puiser dans notre Foi, la virilité, la joie, la persévérance, l'amour du prochain?Voilà une sommaire considération de notre vie de chrétiens.Changeons de champ d'observation, allons à celui où opère l'intelligence.Qu'avons-nous fait pour décupler nos talents naturels, pour développer notre personnalité?Avons-nous laissé la vie matérielle enliser nos aspirations et notre esprit d'observation?Le souci de savoir afin de mieux vivre notre vie a-t-il été souffle animateur?Qu'avons-nous lu?.et comment avons-nous lu?Au point de vue patriotique, le sens national a-t-il primé nos snobismes déconcertants?Le métèque a-t-il bénéficié de nos préférences sur le marché?Notre conscience n'est sans doute pas en paix quand nous permettons à l'Anglais la préséance de son idiome sur le nôtre.oubliant que le français est langue officiellement reconnue au Canada.Je me garderais de vous accuser d'écorcher le verbe français.de songer à la mollesse de nos bouches empâtées et engourdies.Que d'item à soumettre à la réflexion de chacun! Ne prenons pas mine de défaitistes.Il n'est jamais trop tard pour se mettre au pas de ceux qui font le bien moral ou intellectuel.Soyons des Canadiens à la foi agissante, à l'apostolat rayonnant, élevant.des Canadiens à l'intelligence soucieuse de la vérité, de l'avancement et du redresseme nt des idées.des Canadiens vibrants d'amour pour le plus L'OISEAU BLEU 147 beau pays du monde.Bref, restons sans dé faillances aucunes, des Canadiens franchement catholiques et français! Que l'an neuf soit pour chacun de nous, une ère de progrès moral, d'ascension intellectuelle, de manifestation et d'affirmation effective patriotique-Année heureuse à tous! Cousine Fauvette CORRESPONDANCE Humble apôtre — N'ayez crainte d'importuner Fauvette.Vos lettres me donnent des nouvelles intéressantes; elles me permettent de vous suivre un tantinet à vos études, voire dans vos lectures qui me disent que mie Humble Apôtre est sérieuse à ses heures.Fauvette vous souhaite année de succès, de bonheur profond.Amitiés.Papillon d'azur — Merci de votre aimable lettre.Je suis heureuse de vos succès en classe.Restez une lutteuse.La vie est aux lutteurs, aux énergiques! Bons succès toujours et année de profond bonheur.Écrivez souvent à Fauvette, qui vous bonjoure amicalement.Future Ursuline — Que l'année vous soit des meilleures! Voeux les plus sincères: santé, succès, bénédictions de choix de l'Emmanuel! Pierre précieuse — Fait-on toujours des lectures sérieuses ?A quoi s'occupe-t-on encore ?Devient-on cordon l leu?A vous, meilleur vœux de bonheur de la part de Fauvette.Jeune naturaliste — Puisse votre nouvelle amie-correspondante devenir amie de toujours.Il est bon de marcher dans la vie, ayant pour soutien une solide et réconfortante amitié.Aimez-vous bien, allez et continuez, toutes deux, à écrire à Fauvette, qui vous souhaite année de bonheur et de santé.Henriette M.— Vœux les meilleurs à vous et à votre jeune frère! Thérèse L.— Fauvette vous dit sa meilleure amitié et vous souhaite année de succès et de santé! | Mimi Blanc-blanc — Que devient l'amie gaspésienne ?Votre silence me laisse deviner que vous restez toujours institutrice bien occupée et profondément dévouée.A vous, meilleurs vœux de santé, de succès et surtout de bonheur.Que votre apostolat soit fécond.Vous avez carrière si belle! Bonnes amitiés de Fauvette.Sœur Jeanne a fait parvenir les graphologies suivantes, par courrier postal: A.Mercier, Ville LaSalle; I.Maloney, Côte-Nord; "Marguerite"; Myosotis; A.Proulx.Lachine; B.Lauzière, Montréal; A.Lalumière; M.Dugré, Aylmer; Antonia, Lachine; M.-A.Morin, Montmagny; D.Primeau, Québec; Lucille Vergeau, Montréal; Thérèse Lavigueur, Montréal.Meilleurs vœux à tous les nombreux correspondants du Coin.C.F.Jamais nous n'abdiquerons les droits qui nous sont garantis par les traités, les lois et la constitution.Honoré MERCIER Bureau: LAncaster 1771 Dessins soumis sur demande C.Lamond Fils 929, RUE BLEURY - MONTREAL Manufacturiers de bijouteries médailles d'or, or plaqué, argent, bronze et aluminium Spécialités : boutons émaillés.LE STUDIO est l'endroit pour avoir une photographie parfaite 306, rue Sainte-Catherine (près Saint-Denis) Domicile: CAlumet 5961 LAncaster 5478 148 L'OISEAU BLEU Ce que Ton grave sur le bronze.MONTRÉAL RACONTÉ EN STYLE LAPIDAIRE VIII — Angle Saint-André et Dorchester (suite) Mes amis, continua l'oncle et cousin, parlons donc, en nous promenant lentement, de ces colons de Ville-Marie dont la bravoure fut réellement extraordinaire et trouva sans cesse à s'exereer de cette façon: cinquante contre trois.Or, ce 6 mai 1662, vers la fin d'une journée de travail, trois héros, Etienne Tru-teau, Mathurin Roullier et Mathurin Langevin-Lacroix fermaient la porte de la maison Sainte-Marie, ayant vu leurs compagnons prendre le chemin du retour en toute sécurité.Les Sulpiciens, seigneurs de Montréal, étaient possesseurs des vastes terres qui environnaient la maison qu'ils avaient fait construire pour la commodité des colons, qui venaient y labourer et ensemencer.Nos trois héros s'engagèrent donc dans les mêmes sentiers que leurs compagnons.Ils causaient.Soudain, l'un d'eux, dont l'oreille valait celle de deux sauvages, ce qui n'est pas peu dire, perçut un léger bruit près de lui, dans les fardoches ou fredoches, comme on disait alors.Il vit aussi luire la crosse d'un mousquet."Aux armes! compagnons, cria-t-il, en joignant, vif comme l'éclair, le geste à la parole.Aux armes, les ennemis sont sur nous! Les ennemis, c'est-à-dire, n'est-ce pas, les Iroquois.Comme bien l'on pense, chacun prit les jambes à son cou.On atteignit la redoute, placée sur une colline, à peu près vis-à-vis d'ici, sur la rue Notre-Dame.Tenez, sur cette eminence, là où se trouvait, il y a une trentaine d'années, la gare Dalhousie, qui a fait place aujourd'hui aux voies innombrables du Pacifique Canadien qui entourent la gare Viger.— Oncle, une minute, s'il vous plaît.Vous faite tourner le film trop vite, pria Hélène, en riant.Que de tableaux se succèdent.D'abord, ici au lieu de ces maisons groupées les unes sur les autres, il y avait des champs immenses, avec une seule petite habitation.Dans ces champs, beaucoup de fredoches, comme vous dites, des taillis, quelques arbres, et un sentier conduisant à une redoute sur la colline.Bon, et d'un! Voici ensuite un autre décor.La rue Notre-Dame avec la gare Dalhousie, qui a remplacé la redoute.Et enfin, la vision des rues d'aujourd'hui, tels que nous les voyons, les rues Dorchester, Saint-André, Craig et Notre-Dame.J'ai saisi, bien saisi les perspectives, dites, cher oncle?— Comment donc?Et je crie victoire.J'en ai donc appelé à votre imagination, Hélène ?— Oncle, vous me taquinez en vain.Je ne me soucie que de votre récit.— Hélène, je t'en prie, n'interromps plus.Sois enthousiaste, mais sois-le en silence, implora Marie.— Vous en étiez, cousin, apprit François, les yeux brillants, à l'arrivée des trois braves dans la fSetite redoute.C'est cela, hein, Thérèse?— Oui, oui, répondit celle-ci.Dans la petite redoute, sur la rue Notre-Dame d'aujourd'hui, pas très loin du journal le Devoir.— C'est exact, Thérèse.Donc, trois braves, Truteau, Roullier et Langevin-Lacroix, entrèrent dans la redoute, non sans avoir essuyé au moins cinquante coups de fusils.Une sentinelle rêvait aux anges en ce moment-là dans le refuge.Elle prit vite peur, en prenant conscience.Elle voulut prendre la fuite.Mais elle avait compté sans Truteau, que Dollier de Casson nous présenta, dans son récit pittoresque, comme un "garçon fort, grand, résolu".Ecoutons-le dire lui-même que "voyant cette lâcheté, iTruteau] il rejeta le pauvre soldat dans la redoute, à coups de pieds, de poings et le secoua tellement, en ce moment qu'il le tint, qu'il lui fit revenir son cœur, lequel commençait déjà à s'exhaler".— C'est bien, cela, approuva François, je lui aurais aidé, si j'avais été là.— Moi aussi, dit Thérèse.— Le bruit des coups de feu s'entendit au loin, enfin.Le capitaine Pierre de Belestre accourut.Rencontrant en chemin les travailleurs, dont la moitié fuyait, et l'autre décidait d'aller au secours des trois colons, il les fit tous marcher à sa suite.Savez-vous combien de coups de mousquets avaient été tirés contre nos trois braves, à l'arrivée du renfort?.Vous n'osez répondre?.Trois cents, mes jeunes amis, trois cents.Et ces coups n'eurent pourtant d'autre résultat que de couper le fusil de Roullier en deux avec une balle.Aussi bien, l'arrivée du capitaine de Belestre et de ses compagnons décida vite de la victoire.Les Iroquois s'enfuirent, apportant sur leurs dos plusieurs blessés, dont un mourut peu après.Et, alors, comme dit Corneille dans le Cid, et alors, "le combat cessa faute de combattants".— C'est admirable, presque incroyable, que cette vie de nos ancêtres!.Que de périls!.On n'était jamais sûr de voir se coucher le L'OISEAU BLEU 149 soleil, au soir d'une journée de labeur.La constance de ces colons me dépasse.Passer toute son existence face à face ainsi avec la mort.Oncle, acheva Hélène, ça ne se verrait pas de nos jours, une pareille bravoure chez les colons ?— Eh! eh! ma nièce, l'occasion fait le larron, pourquoi les justes combats ne feraient-ils pas surgir des héros?.Rappelez-vous la Grande Guerre.— Thérèse, demanda François, tu as bien écrit l'endroit où se trouve la plaque des trois braves ?— Angle des rues Dorchester et Saint-André, cria celle-ci, oui, oui.— Je n'oublierai jamais cet endroit.Il est sacré pour moi murmura plus bas François.— Où nous conduisez-nous, oncle, maintenant ?demanda Marie.— Très loin.Vous pensez bien que je ne vous aurais pas demandé ce sacrifice de venir de très bonne heure, si je n'avais prévu que les trois plaques que nous avons à visiter ne prenaient beaucoup de notre temps.Elles sont situées à des distances considérables les unes des autres.— Mais pourquoi vous être imposé un choix-exigeant de tels déplacements?Oh! ne croyez pas, cher oncle, ajouta vivement Marie, que cela ne nous plaise plus.Bien au contraire.— Ce choix, mes jeunes amis, c'est l'ordre chronologique qui le détermine.Vous avez dû remarquer que nous en sommes toujours aux événements du régime français.Encore une fois, nous ne sommes par des touristes, mais des étudiants volontaires, de notre histoire.Nous allons en zig-zag par les rues, mais non dans les souvenirs du passé.Et nous continuerons, à moins que la majorité d'entre nous ne s'en plaigne.—Non, non, non, répondirent les jeunes promeneurs.— Bien, fit l'oncle.Allons maintenant prendre un tramway à destination de l'ouest de la rue Atwater.Nous nous rendons au pied du mur de l'incinérateur de la ville.— Oh! oh! remarqua Hélène, ça n'est pas à la porte, comme dit grand'maman.— Tenez, voici un tramway.Montez, montez, dit l'oncle, en souriant à son jeune monde, les frais sont à ma charge.— Le tramway stoppait quarante minutes plus tard à l'endroit indiqué par l'oncle Etienne, rue Saint-Pierre.On marcha, tout en devisant, jusqu'aux bureaux de l'incinérateur de la ville.On pénétra dans la cour.Du bout de sa canne, l'oncle Etienne fit voir une plaque fixée dans l'angle gauche de l'édifice.Les promeneurs s'y rendirent avec empressement.Thérèse demanda la faveur de lire cette nouvelle plaque.Le pittoresque, la nouveauté de l'endroit aiguisaient sa curiosité.Que pouvait raconter une plaque placée en un tel endroit?—Bien, Thérèse, fais les honneurs de ce mémento de marbre qui paraît un peu perdu, ici.—Je lis ceci, claironna Thérèse, en faisant signe à son frère François, de copier toutes choses en son précieux calepin: "Ici fut le fort Saint-Gabriel, et près d'ici le Père Le Maistre fut massacré par les Iroquois en embuscade, 26 août [ou 29 août 1661).Sté N.+ A." Les jeunes promeneurs poussèrent une exclamation où il y avait de la surprise, beaucoup de déception et une sorte de réprobation.—Mais, qu'avez-vous, mes amis?Que de sentiments divers, je lis sur vos physionomies.—J'ai du chagrin pour ma part, dit Thérèse.Pourquoi rappeler un si beau souvenir en un tel endroit ?—Je n'en reviens pas, dit François.M.Massicotte ne doit pas le savoir, sans quoi il y aurait vu avec tous ses bons et savants amis de la Société historique de Montréal.—Eh! eh! François, tu n'as pas tort d'en appeler à notre sympathique archiviste.Voici une note de lui, au sujet de cette plaque dont vous déplorez l'état relatif d'abandon.Voici: "Cette plaque, aujourd'hui fixée sur un mur dans la cour de l'incinérateur de la ville, à l'ouest de la rue Atwater, devait être érigée sur la ferme Saint-Gabriel, aux environs de la rue des Seigneurs".—Espérons qu'elle réintégrera cet endroit, dit Hélène.Le plus tôt sera le mieux.Je suis un peu révoltée, moi aussi, du peu de souci que nous témoignons pour les choses historiques.—Il y a plus encore ici.C'est à une relique du passé que l'on songe, à un martyre tout à la gloire de nos Messieurs de Saint-Sulpice.—Tiens, vous connaissez le fait historique, dont on veut raviver ici le souvenir?Si je vous cédais la parole, ma belle et blonde nièce ?—Gardez-vous en, oncle Etienne, repartit Marie.J'en sais si peu, oh! si peu, au fond.—Mes enfants, commença alors l'oncle, vous supposez bien que la Société de Numismatique et d'archéologie n'avait pas fixé sur ce mur, qui n'existait pas vers 1892, la plaque historique commémorant en effet un des traits sublimes de l'histoire de Montréal.Tout en désirant voir reposer ailleurs ce marbre, il faut être reconnaissant à ceux qui le conservèrent, lors de la démolition de l'édifice où était fixée la plaque, il y a quelques années.Que rappelle-t-elle donc ?Quelle haute et sainte figure peut s'évoquer en ce moment devant vous?Celle de M.Jacques Le Maistre, 150 L'OISEAU BLEU un fils admirable de M.Olier, natif de la Normandie et venu au Canada dès 1659.Il comptait, en 1661, quarante-quatre ans d'âge.Bien doué, très brave, aimé, au fond, des sauvages dont il tentait d'apprendre la langue afin de mieux les prêcher et convertir, si charitable, si gracieux pour ces enfants des bois, qu'il ne pensait qu'à nourrir de son mieux lorsqu'ils venaient au séminaire.Toutes choses par ailleurs que ses fonctions d'économe lui permettaient d'exercer plus libéralement que d'autres.Or, en la chaude journée du 29 août 1661, en la fête de la décollation de saint Jean-Baptiste, M.Le Maistre, ayant dit sa messe avec sa belle dévotion habituelle, "s'achemina, écrit Dollier de Casson, vers le lieu de Saint-Gabriel, avec 14 ou 15 ouvriers, entra avec eux dans un champ.pour y tourner du blé mouillé.et s'attribua le guet des ennemis.Il allait et venait en récitant son bréviaire.Il s'éloignait peu à peu des moissonneurs sans trop y prendre garde.Soudain, il aperçut un Iroquois puis deux, puis plusieurs, tous postés en embuscade.Vif comme l'éclair, M.Le Maistre s'arme de son coutelas, pour la forme, et vient se placer bien en vue, entre entre les sauvages et ses compatriotes, leur criant durant ce temps d'une voix forte: "Aux armes, aux armes, les ennemis sont là! Et encore: "Bon courage, garantissez tous vos vies".Furieux, les sauvages, "voyant ce prêtre leur boucher le passage, le tuent à coups de fusil".Puis ils s'en approchent et l'un d'eux lui tranche la tête, la place dans un mouchoir afin de l'emporter plus commodément.Ah! mes enfants, qu'il se produisit alors un fait étrange, tout à la gloire de ce martyr, qui subissait le sort du patron du jour, saint Jean-Baptiste." Ici, l'oncle toussa un peu.—Quoi! Qu'est-ce, dit François, captivé par le récit.—On vous laisse à peine respirer, cher oncle.Vous pouvez juger de notre intérêt.—En effet, dit Marie.—Parlez, parlez encore du bon Sulpicien, pria Thérèse, en ouvrant tout grands les yeux.—Mes jeunes amis, vous me faites éprouver presque de l'émotion.Le plaisir que vous prenez à ce récit me va au cœur.C'est une figure que j'admire si profondément, voyez-vous, que celle de M.Le Maistre, héros doublé d'un saint qui donna avec une telle simplicité, en même temps qu'un courage si hardi, sa vie pour tous les siens.—Oncle, vous avez parlé d'un fait étrange.Il nous tarde de le connaître.—Oui, oui, le voici.Le mouchoir dans lequel avait été enveloppée la tête du martyr reçut tellement l'impression de son visage "que l'image, écrit encore Dollier de Casson, y était parfaitement gravée et que, voyant le mouchoir, on reconnaissait M.Le Maistre".—Oui?dit François.Oh! le beau miracle! —Saisissant! murmura Marie.—J'en frissonne un peu, dit Hélène.—Et moi, dit Thérèse, je voudrais^ voir ce précieux mouchoir.Où est-il, cousin Etienne ?Je me mettrai à genoux, et je le vénérerai de tout mon cœur.—Hélas! les sauvages ne voulurent jamais s'en dessaisir, quelque effort que l'on tentât à ce sujet.Dollier de Casson nous assure "que quand ces gens-là estiment quelque chose, il n'est pas aisé de l'obtenir.—Oncfe, dit Hélène, je persiste de plus en plus à croire que cet endroit est indigne d'évoquer le souvenir d'une si noble figure de sulpicien.Faites, je vous en prie, une tentative pour obtenir que cette plaque soit "érigée sur la ferme Saint-Gabriel même, aux environs de la rue des Seigneurs, comme le fait remarquer M.Massicotte.—Bien, bien, ma nièce.Vos paroles de pieux enthousiasme seront fidèlement rapportées en tout cas.—François et moi, prononça Thérèse, nous allons dorénavant prier M.Le Maistre de voir lui-même à toutes ces choses.Il doit être si puissant auprès du bon Dieu.—Bravo! Thérèse, dit Marie.Tu as un moyen irrésistible pour arriver à nos fins.—François, interrogea le cousin en souriant et en secouant le garçonnet qui marchait près de lui, les yeux perdus.François, à quoi songes-tu donc avec cette intensité?—Je revois au lieu de ce mur, de cette rue, des champs, des champs immenses, du blé mouillé, des moissonneurs.Au milieu d'eux un bon prêtre.puis des Iroquois.le bon prêtre a un couteau dont il ne se sert pas du tout.il tombe, couvert de blessures.C'est bien beau, Cousin, allez, de donner ainsi sa vie.—Tu as raison, mon petit François.Et puis, tu nous communiques quelque chose de l'acuité de ta vision.Oui, M.Le Maistre, sulpicien, ce fut, en ce matin du 29 août 1661, fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste, un héros, un prêtre tout d'abnégation, de charité, un vrai soldat du Christ, miles Christi\ On marcha un bon quart d'heure dans un profond silence.Marie ne l'interrompit que pour demander à l'oncle Etienne: —Où fixez-vous notre prochain lieu de rendez-vous, oncle Etienne?—A la Place d'Armes de nouveau, mes nièces et cousins.(À suivre) Etienne de Lafond L'Oiseau bleu eet publié par la Société Sainl-Jean-Baptiste de Montréal, 1182, rue Saint-Laurent, à Montréal.Alphonse de la Rochelle, directeur.— La revue ne paraît pas en juillet et en août. L'OISEAU BLEU 151 feuilleton de l'OISEAU BLEU LES HOLOCAUSTES — par — MLLE MARIE-CLAIRE DAVELUY de la Société Historique de Montréal IV — Ville-Marie! (Suite) — Enfin, ma chère Lise, comme vous avez une singulière intelligence de la situation, qui m'avait échappé tout à fait, je l'avoue, je vais m'appuyer sur vous pour que lesfrictions ne se fassent jamais sentir.Nous serions joliment mal à l'aise tous deux.Tu adores ton frère.Je ne veux plus voir s'éloigner Perrine.— Je compte sur leur tact à tous deux, plus que sur toute autre chose.Puis, les événements décideront s'ils doivent jamais avoir l'un pour l'autre un sentiment plus tendre.— As-tu vu Perrine cet après-midi, Lise?— Elle m'a quittée il y a une heure à peine.Elle voulait aller saluer Sœur Marguerite Bourgeoys, puis se rendre chez Catherine d'Ailleboust, qui est, comme vous le savez mieux que moi, la fille cadette de Mme de Repentigny, et l'amie d'enfance de Perrine.Si nous n'avons pas vu cette jeune femme au débarquement ce matin, c'est que son fils, Louis, un ravissant bébé d'un an, était fort souffrant.Mais, qu'as-tu donc, Chariot, tu me regardes, tu regardes ici et là ?Pourquoi cette inquisition?— Une surprise t'attend.La jolie mariée, en robe et bonnet de satin blanc, Mme Lambert Closse, sera ici dans quelques instants avec la jeune femme de Charles Le Moyne, qui a juste ton âge, figure-toi.Alors, j'examine si tout peut aller ici, dans une chambre de frais débarqués comme nous.Il me semble.Et toi, qu'en penses-tu ?— Cela peut aller, en effet.Mais quel heureux hasard m'a fait tomber sur cette robe d'intérieur en soie pêche et en dentelles d'Alen-çon.La robe de la mariée souffrira moins du voisinage de la mienne.— Lise, vous êtes toujours dans la note de très bon goût qu'il faut, consciemment ou inconsciemment, repartit sincèrement Chariot.— Merci, mon ami, fit la jeune femme ravie du compliment.V—La tragédie du 25 octobre 1657.Les voyageurs se sentirent un peu dolents les jours qui suivirent leur arrivée à Ville-Marie.Ils ne pouvaient croire que leurs nombreux déplacements, leurs fatigues, leurs peines, toutes les petites misères inhérentes à une installation dans une contrée lointaine étaient finies, bien finies, devenaient une page du passé.Puis que de nouvelles et belles figures surgissaient sans cesse autour d'eux, dans cette atmosphère montréalaise, où l'héroïsme, les grands labeurs et une piété rappelant les âges apostoliques semblaient constamment à l'ordre du jour.Chariot souriait des remarques de sa jeune femme, fort impressionnée par tout ce qu'elle voyait et entendait.Tout cela semblait si familier à Chariot.Avait-il jamais vu autre chose aux Trois-Rivières, où s'était écoulée presque toute sa jeunesse?Il racontait alors quelques traits de l'époque, tandis que la maman du petit Pierre, les yeux agrandis par l'effroi, serrait de plus en plus sur son eœur son enfant, son chéri, semblant le garder ainsi à l'avance contre tous ces horribles périls."Ma parole, Lise, s'exclama un jour Chariot, je fais naître de la terreur en votre coenr.Vous voilà toute pâle.Allons, allons, ne prenez pas ainsi toutes choses au tragique.Vous me navrez.—Chariot, je ne puis me défendre de certains pressentiments depuis que je suis ici.J'ai peut-être tort.Mais je n'y puis rien.Pourtant, j'aime Ville-Marie.J'y ai déjà de tendres et chers amis.Et n'était l'humeur trop héroïque de ses habitants, je n'y trouverais rien à reprendre.Parfois, on croirait.on croirait.—Dites toute votre pensée, mon amie, sinon, je combattrai mal les craintes qui augmentent derrière votre front.Elles vous bouleversent.Et peut-être inutilement.—Eh bien! on croirait que vous appelez les combats, "car vous y courez chaque fois comme à une fête".Et tous, tous vous êtes ainsi.André n'est plus le même depuis notre arrivée.Perrine l'a remarqué tout comme moi.—Nous ne sommes pourtant pas responsables, Lise, des attaques sournoises de nos ennemis.Ne méritent-ils pas les dures leçons que nous leur donnons.d'assez bon cœur, j'en conviens?Et si nous ne nous montrons pas aussi braves qu'eux, que ne deviendront pas leurs prétentions?L'insolence, la superbe iro- 152 L'OISEAU BLEU quoise, ne sont plus un secret pour vous, j'espère?—Hélas! non, répondit en soupirant la jeune femme.—Il faut chasser vos pressentiments, mon amie, ou les attribuer à votre état de fatigue.Ma pauvre petite, je ne suis pas sans remords.Je n'aurais pas dû vous faire partager ma vie aventureuse.—Chariot, cria vivement la jeune femme, je vous défends de parler ainsi.Sans doute j'appréhende, je tremble, je pleure souvent, mais je ne suis pas malheureuse.Arrangez cela comme vous pouvez, finit-elle, en riant et en pleurant tout à la fois.Les paroles de la jeune femme eurent néanmoins, le salutaire effet, de faire songer Char-lot, de le rendre plus prudent durant ses sorties.Il se faisait volontiers accompagner par son beau-frère, dès qu'il lui prenait l'idée d'aller pêcher, chasser ou visiter quelque colon dont la maison était éloignée.Puis, son temps était pris en grande partie par les travaux que nécessitait la construction de sa maison.Elle s'élevait rapidement.Vers la fin d'octobre, et l'on en approchait à grands pas, elle serait prête à les recevoir.Chaque matin, depuis quelques jours, Chariot s'y rendait en compagnie de son beau-frère et de Gilbert Barbier, l'honnête, le brave, l'aimable charpentier de Ville-Marie.La future demeure de Chariot, bâtie en briques et garnie de nombreuses meurtrières, était située non loin des maisons de Charles Le Moyne et de Jacques Le Ber, dans le voisinage de l'hôpital.Enfin parut la dernière soirée passée au Fort.Lise et Chariot avaient accepté de se rendre avec Perrine dans l'appartement du gouverneur.Il était près de neuf heures et il ne s'y trouvaient pas encore.Bébé Pierre ne voulait pas dormir.Tout cet entourage de malles, de ballots, le va-et-vient continuel autour de son berceau agitaient ses nerfs.La jeune mère s'entêtait à ne vouloir le quitter qu'endormi, malgré les protestations de la fidèle Normande, qui veillait sur le petit avec amour.Chariot se montra patient contre son habitude.Aussi bien, il s'intéressait à la partie d'échecs que jouaient Perrine et son beau-frère, partie qui augurait mal en ce moment pour l'honneur de ce dernier.Les manœuvres adroites de Perrine enchantaient Chariot.Et les taquineries pleuvaient à l'adresse de son beau-frère qui haussait les épaules, un peu vexé tout de même.Tout en surveillant son fils, la jeune mère ne perdait pas de vue, tout comme Chariot, les graves joueurs d'échecs.Mais du perdant ou du victorieux, elle ne se souciait pas du tout.Elle n'était heureuse que d'une chose: la bonne entente qui régnait depuis quelque Les manoeuvres adroites de Perrine enchantaient Chariot.temps entre son frère et Perrine.La contrainte, la gêne, une certaine hostilité même, tout cela était disparu.Une camaraderie paisible avait pris la place de sentiments complexes et fort embarrassants.Oh! sans doute, chez Perrine, il y avait envers André une indifférence, aussi sincère que blessante parfois, aux yeux de la jeune femme qui admirait autant qu'elle aimait son frère.Chez André, au contraire, il y avait une sorte d'ironie amusée, ou bien une impatience mal déguisée dès que Lise entreprenait de faire l'éloge de sa belle-sœur.La jeune femme se disait alors qu'il lui faudrait se contenter de cette accalmie sentimentale, qui rendait plus agréables, plusfaciles leurs rapports quotidiens à tous tant qu'on serait au Fort."Bébé dort, vint soudain dire la jeune femme à son mari.Il est plus que temps de partir.—N'est-il pas vraiment un peu tard?suggéra Perrine.L'on ne nous attend peut-être plus.—Je crois que si, au contraire, répliqua Chariot, qui vint prendre la mante de sa femme pour l'envelopper tendrement.Le grand corridor du Fort était glacial, et on ne le traversait pas sans danger de s'y enrhumer.—Chariot a raison, ajouta André de Senan-court qui rangeait prestement l'échiquier.Nous trouverons là quelques connaissances.Les Charles d'Ailleboust, le Moyne et sa jeune femme, d'autres encore.—Des amoureux même, Jeanne Le Moyne et Jacques Le Ber, dit en riant Chariot.—Qui vous a dit ces choses extraordinaires, mon ami ?dit Lise à son mari.Je ne les soup- L'OISEAU BLEU 153 connais pas le moins du monde.Toi, Perrine ?—Comment veux-tu que j'en sache plus long que toi, Lise, fit Perrine en rougissant.—En tout cas, fit la jeune femme, ils ont raison de mettre tous deux un peu de sentiment en leur vie.A Montréal on ne parle que d'être brave, héroïque, trop rarement d'être amoureux.—Comment, comment, demanda Chariot?Et moi, Lise?Ne suis-je pas un modèle dans l'un comme dans l'autre cas?On frappa à cet instant à la porte.André de Senancourt, que les paroles de sa sœur ne mettaient pas très à l'aise, courut ouvrir.Un Huron entra, mais en apercevant les deux jeunes femmes, il parut interdit, salua gauchement et voulut ressortir sans ouvrir la bouche.Chariot fit signe à André et tous trois sortirent de la chambre.—Eh bien?fit Chariot au Huron, une fois dans le corridor.—Trente Onneyouts (Iroquois).dans les environs.dit le sauvage.—Grand bien leur en fasse, l'ami! dit Char-lot.C'est pour cela que tu nous déranges?—Non Prépare mauvais coup.Français être prudents.¦—Qui te fait croire à d'aussi noirs desseins?La paix règne en ce moment entre nos ennemis et nous.—Ai entendu parler chef.Etais caché der-dière un arbre dans la forêt, tout à l'heure.Suis venu en courant jusqu'ici.Toi, avertir gouverneur.Soldats m'enverraient, moi.—Il pourrait bien dire la vérité, dit Chariot en se tournant vers son beau-frère.Ces canailles d'Onneyouts n'en font jamais d'autres.Si tu veux, André, tu descendras avec Lise et Perrine chez M.de Maisonneuve.Je vais demeurer ici quelques minutes de plus avec notre ami huron."Histoire de lui faire un petit présent, en retour du message qu'il m'apporte", expliqueras-tu à Lise.Tu comprends que je vais essayer d'en connaître un peu plus long sur les agissements de ces bandits d'Onneyouts.Lise et Perrine se laissèrent facilement convaincre par André de Senancourt et se rendirent en sa compagnie chez M.de Maisonneuve.—Ne t'attarde pas trop, avait recommandé la jeune femme à son mari au passage.Lorsque Chariot parut chez le gouverneur, il fut, comme bien l'on pense, discrètement questionné.Il rassura tout le monde.Il n'y avait vraiment pas à s'inquiéter si quelques Iroquois, occupés à chasser dans les environs, avaient été vus et entendus par un Huron pusillanime.La paix n'était pas rompue avec les Iroquois, pourquoi les craindre?Et chacun, voyant le jeune soldat s'empresser en souriant, après avoir prononcé ces quelques paroles, auprès d'une des amies d'enfance de Perrine, Madame Charles d'Ailleboust, née Catherine de Repentigny, on compta l'incident clos et sans importance.En compagnie de Lise, Perrine s'était approchée de la jeune Madame Lambert Closse, dont les yeux étaient un peu tristes.—Vous avez des nouvelles du major, votre mari ?s'enquit avec intérêt Perrine.—Une lettre m'est parvenue ce matin.—Son voyage à Québec est heureusement terminé?Il revient?.Perrine s'était approchée de Madame Lambert Closse.—Oh! mon mari prolongera au contraire son séjour.Le 21, une assemblée des habitants a été convoquée par M.d'Ailleboust de Coul-longe.L'on a déclaré la présence de mon mari indispendable.—Quel conflit! s'exclama en riant, Lise.N'est-il pas tout aussi indispensable à sa maison, n'est-ce pas, petite madame?—Quand on épouse un foudre de guerre, ma chère Lise, fit Chariot, en s'approchant du groupe, on doit être prête à.toutes les éventualités.—A tous les holocaustes, reprit la jeune femme tout bas.Elle regardait avec reproche son 154 L'OISEAU BLEU mari.Celui-ci se tournait en ce moment vers M.de Maisonneuve, assis à quelques pas plus loin.—Dites-nous.M.le Gouverneur, cette assemblée des habitants aurait-elle des suites au moins ?—Nous l'espérons tous.Voyez-vous, il faut abandonner la politique trop débonnaire de MM.de Lauzon, père et fils, vis-à-vis des Iroquois.Sinon, tout est à craindre.Je m'étonne toujours qu'il n'ait pas encore tenté quelque mauvais coup.Chariot tressaillit, il se rappelait les paroles du Huron, il y avait peu d'instants.M.de Maisonneuve faisait preuve de perspicacité une fois de plus.—Je vais donner des ordres, poursuivit le gouverneur de Ville-Marie, pour une plus é-troite surveillance des Iroquois qui viennent chasser dans nos bois.Demain, ou après-demain, j'afficherai en conséquence.—M.le Gouverneur, demanda encore Char-lot, j'aurais quelques mots à échanger avec vous avant de retourner à mon appartement.Le pourrais-je?—Je suis à votre disposition, lieutenant Le Jeal.Oui, nous espérons beaucoup de M.d'Ailleboust, ajouta-t-il encore.Cet intérim vient à son heure.—Les démons du Montréal, comme nous désignent les Iroquois, tiennent la barre gouvernementale, remarqua en souriant Chariot.Qu'ils se le tiennent pour dit! —Si M.d'Argenson, l'an prochain, se présente comme un gouverneur très averti des choses du pays, l'audace et l'insolence iro-quoises devront bien capituler, conclut M.de Maisonneuve, qui mit avec tact la conversation sur un autre sujet.(À suivre) Marie-Claire Daveluy AMUSONS-NOUS Ce qu'on entend — Que faites-vous, Aglaé ?— Madame, je suis en train de monter des cendres.— Quand vous aurez fini de monter des cendres, vous descendrez mon thé.Différence ¦ — Quelle différence y a-t-il entre opaque et transparent?— Une serrure est opaque quand il y a la clé èt transparente quand il n'y a* plus de el
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