La presse, 8 juillet 1989, B. Plus
[" LA PRESSE, MONTREAL, SAMEDI 8 JUILLET 1989 Plus Bicentenaire: l'impossible commémoration LOUIS 8.collaboration spéciale PARIS Si jamais les réformes de Gorbatchev accouchent de quelque système démocratique, les Soviétiques, dans cinq ou vingt ans, auront à se poser la question: faut-il célébrer la Révolution de 19I7 comme le grand acte fondateur de la Russie moderne, ou au contraire s'empresser de l'enterrer comme un passage monstrueux de l'Histoire?Comme il n'existe pas d'autre repère, on s'accrochera certainement à la «partie positive» de I9I7.Pour lesuns.il faudra garder I9I7, la révolution démocratique, et s'arrêter au moment où l'Assemblée constituante est confisquée par une fraction particulièrement bien organisée, les bolcheviks.Les autres plaideront en faveur de Lénine: jusqu'en I922 ou I923, selon eux.les erreurs et les excès révolutionnaires ne sont que le résultat de la guerre civile et de la crise, mais la direction resté bonne.(Le débat a déjà commencé y compris au sein du dernier Congrès des Soviets, où un député a proposé de sortir Lénine de son mausolée une fois pour toutes).L'autre solution \u2014 vague et expéditive \u2014 consistera à déclarer que 1917 a été à la fois fondamental sur le plan historique, sublime par ses idées et effroyable dans sa réalité et dans ses suites.À la veille de la commémoration de I989.les Français \u2014 du moins ceux qui s'intéressent à l'affaire \u2014 voient de nouveau ressurgir un dilemme vieux comme la Révolution elle-même: faut-il la fêter eh bloc et dans l'euphorie?En célébrer uné'partie et condamner le reste?La passer sous silence telle une erreur monstrueuse de l'Histoire?Virage à 180 degrés Sur deux points, vraisemblablement, tout le monde serait à peu près d'accord : d'abord que l'événement eut des dimensions historiques, dramatiques et intellectuelles incomparables.Ensuite que cette Grande Révolution, faisant «table rase du passé» dans le pays de loin.le plus important de l'Europe continentale, eut des conséquences majeures sur le reste de l'Histoire européenne.On pourrait d'ailleurs dire la même chose de la Révolution russe.Il est certain que I917 et I789 constituent des monuments aux richesses inépuisables, qui passionneront les historiens jusqu'à la fin des temps.Les Américains, eux.n'ont pas eu ces problèmes intellectuels grandioses pour leur bicentenaire.Ce qui s'était passé deux siècles plus tôt formait un tout historique bien compact, avec lequel tout le monde ne peut qu'être d'accord.D'un même coup, on mettait dehors les coloniaux britanniques (et le colonialisme), on proclamait la démocratie libérale (de propriétaires), on fondait un pays nouveau et libre.Le problème du féodalisme et de l'esclavage ne devait éclater que trois quarts de siècle plus tard, avec l'horrible guerre de Sécession, qui laisse des traces profon- des même aujourd'hui dans le Sud.Mais vu l'écart entre les dates et le pragmatisme américain, tout le monde fait comme si la guerre civile n'avait rien à voir avec la naissance des États-Unis modernes.Le bicentenaire américain était «clean »: on pouvait sortir sans problèmes les confettis et les majorettes.Gauche-droite La difficulté, en France, pourrait se résumer ainsi: pendant pas loin de deux siècles, une partie des Français (la gauche) a vu dans la Révolution un événement lumineux qui, non seulement accouchait de la démocratie mais portait en son sein la future société idéale, égali-taire, utopique.Pour ces gens, les massacres et la Terreur ne sont que des «accidents» (pas si importants) et liés aux menaces contre-révolutionnaires.De même, la chute de Robespierre en I794, loin d'être une victoire de la démocratie, marque celle de la réaction.En face, une autre moitié (catholique ou de droite) voyait tout cela comme une vraie catastrophe nationale.Pendant que d'autres pays, à commencer par l'Angleterre, évoluaient en relative douceur vers la démocratie moderne, la France s'offrait un véritable chaos historique, lequel allait accentuer son retard vis-à-vis de l'Angleterre et même empêche l'avènement de la démocratie bourgeoise jusque dans les années I870.Au passage, les idées flamboyantes de I789.dans le dérapage général, allaient permettre, au nom de l'utopie, une répétition de la Révolution de I9I7: la gestation du totalitarisme politique.Au nom de l'homme nouveau, on tenterait de mer la liberté religieuse (donc de conscience).Au nom du peuple souverain, on instituerait le Parti unique et on généraliserait la première grande Terreur d'État.Sauf une minorité de plus en plus marginale, personne en France, et depuis une éternité, ne défend l'Ancien régime, les privilèges de l'aristocratie ou du clergé, l'arbitraire de la justice.De fait, même au travers de l'empire napoléonien, des diverses restaurations, puis du second empire, jamais on ne revint aux formes anciennes de législation: même avec des relents d'autoritarisme, la société bourgeoise était irrémédiablement entrée dans les moeurs et les esprits.Et le gouvernement absolu et aristocratique était mort et enterré.L'enjeu, pendant peut-être un siècle et demi, n'est pas la mort de l'Ancien régime, mais la Révolution elle-même.Et, par voie de conséquence, la fameuse République qui en était sortie.Un dialogue de déments qui se mêle aux conflits sociaux et politiques des diverses époques.Les «droites», sans être le plus souvent monarchistes, ne voient dans les républi- cains que les héritiers de la Terreur (on dirait aujourd'hui du totalitarisme).Les «républicains» (c'est-à-dire la gauche), par esprit de contradiction, rejettent dans le camp de la réaction la plus atroce tous ceux qui contestent ne serait-ce qu'une parcelle de la Grande Révolution.Massacres de Vendee La Grande Terreur de 1795-1794 ne fut-elle pas la première grande machine d'État à massacrer de l'Histoire du monde moderne (avec des pointes à 800 exécutions par mois à Pans fin 93)?«Menaces extérieures», plaident avec une mauvaise foi totale les républicains.L'insurrection paysanne en Vendée aurait fait entre 300000 et 500000 victimes?«Des contre-révolutionnaires, des paysans ignorants, manipulés par les curés et les seigneurs!» En réalité, les Vendéens ne réclamaient nullement le rétablissement de l'Ancien régime.Ils se soulevaient contre le centralisme parisien et pour la défense de la liberté de religion.Avec des zones d'ombre, c'est ce qu'on appellerait aujourd'hui la «société civile», qui se dressait contre les apprentis-sorciers de l'utopie politique.Les massacres de populations civiles en Vendée dépassent les atrocités de la Guerre de Secession et pourraient faire école encore aujourd'hui.C'est un fait que cette ré- gion de France garde un souvenir ecor-ché de cet «épisode».Comment donc fêter cette transition sanglante?En I889.le problème s'était déjà posé.La fameuse République était enfin installée dans ses meubles, acceptée par l'ensemble de la société depuis 15-20 ans \u2014 grâce notamment à l'écrasement sanglant de la Commune de I87I par les soins de Républicains de droite, monsieur Thiers en tête, qui avaient ainsi montré que la Republique pouvait aussi noyer dans le sang l'émeute et la l'erreur.Robespierre héros D'où le problème de 1889: comment glorifier l'acte de naissance de la République, un siècle plus tôt, sans justifier la Terreur et les bains de sang?Réponse de l'époque: le héros s'appela Danton.Il incarnait certes la brutalité, d'une certaine manière.Mais il venait du peuple; il en avait la spontanéité, l'absence de calcul.H avait mis la main à la pâte de la Terreur, mais sans savoir où il mettait la main.Bref il avait la générosité de la République mais aussi sa naivete.Supposant à Robespierre, il fut guillotiné, ce qui lui redonne une virginité.En I889.on se contenta de cette évaluation un peu grossière mais qui tranchait dans le bon sens: la Révolution avait été lumineuse et «dans la bonne direction» jusqu'en I893, malgré des erreurs de jeunesse.Seul la période de Robespierre est rejetée en enfer.Pour la gauche cependant, cette restriction était déjà le signe de la reconnaissance du «mauvais Républicain».Ét encore aujourd'hui, on trouve des personnalités françaises notables pour défendre le nom de Robespierre, l'un des plus formidables précurseurs de l'utopie sanglante et du totalitarisme.Le héros du paisible Pierre Mauroy.inoffensif patron du Parti socialiste?«Robespierre, bien entendu!» Idem pour l'écrivain \u2014 et conseiller de François Mitterrand \u2014 Régis Debray.qui insiste pour la réhabilitation et la glorification du grand homme.Poursuivons dans cette voie! Disons que.au moins pour les Français que cela préoccupe, le courant de pensée qui domine aujourd'hui, y compris à gauche, a délaissé les rêveries romantiques de Michelet sur le mythe du «peuple en action».Les «vainqueurs» de I989, si l'on peut dire, c'est l'historien «libéral» François Furet et son école.Mona Ozouf, codirectrice avec lui du magistral «dictionnaire critique de la Révolution française», disait: «La Révolution de 1789 fut exemplaire en ce qu'elle a représenté le plus formidable arrachement à l'ordre ancien.» Sans parler des textes sublimes des États Généraux de l'été 1789.Il n'en reste pas moins \u2014 si l'on en croit Furet \u2014 que la «Grande Révolution» finit par mettre près d'un siècle \u2014 et des centaines de milliers de cadavres \u2014 à convertir la France à cette bonne démocratie bourgeoise et parlementaire.Bref: 1789, l'exemple du plus long et sanglant chemin pour arriver à une idée somme toute simple et modeste.Suivant en cela l'expression la plus typiquement française: pourquoi faire simple alors qu'on peut faire complique?200 ans de liberté effe presse SOPHIE HUET collaboration spéciale PARIS La France célèbre avec panache les grands moments de son Histoire.La commémoration du bicentenaire de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen sera fêtée pendant plusieurs jours, à l'occasion des festivités du 14 juillet.Récemment, sur le majestueux parvis de l'hôtel de ville de Paris, a été célébré le bicentenaire de la liberté de la presse.Une exposition, retraçant 200 ans d'évolution de l'outil de travail du journaliste, depuis le premier numéro du journal du comte de Mirabeau, intitulé Les États généraux (2 mai 1789) jusqu'au quotidien de l'an 2000, réalisé grâce à la conception assistée par ordinateur.L'inspirateur de cette manifestation est lean Miot, président du Syndicat de la presse parisienne, qui regroupe 17 quotidiens.En France comme au Canada, il existe une Charte des droits et libertés qui garantit la liberté d'expression et d'information.Mais la conception de l'information, arme par excellence de la démocratie, est-elle la même dans tous les pays?lean Miot répond aux questions de La Presse.\u2022 Q-: Pensez-vous que la liberté de la presse est l'un des acquis de cette seconde moitié du XXe siè- cle ou s'il faut rester très vigilant au regard des atteintes au droit d'expression ?R.: À l'évidence, la liberté de la presse est un combat permanent.La Declaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 est le premier texte qui légitime le droit à l'expression.Mais depuis cette date, tous les pouvoirs ont plus ou moins cherché à contrôler, voire museler cette liberté.En France, la liberté de la presse a été menacée dans les années I982-I983 par le gouvernement socialiste qui voulait faire voter une loi ad hoc dans ce domaine.La Chine est le tout dernier exemple de pays où Ion constate des atteintes graves à la liberté d'expression qui est, j'en suis convaincu, la première des libertés car elle permet d'étrangler toutes les autres dans le silence.Q.: Existe-t-il.selon vous, un «nouvel ordre mondial» de l'information, avec un courant privilégié dans les pays industrialisés et un sous-développement en ce domaine des pays pauvres ?R.: Oui.c'est évident.Car le libéralisme économique conduit inéluctablement au libéralisme politique.À l'inverse, le dirigisme économique se traduit par un dirigisme politique qui conduit à limiter la liberté d'expression.Prenons l'exemple du Chili.Ce pays a connu une grave crise pendant les trois années de pouvoir de l'«unitad popular».aggravée par l'emprise des « Chicago Boys», ces économistes partisans du libéralisme sauvage (dans la période I973à 1980).Depuis lors, le pays se redresse sur le plan économique et l'on constate une certaine amélioration de la liberté d'expression, même s'il reste encore beaucoup à faire.Q.: La culture anglophone a toujours privilégié les faits et la culture francophone les commentaires.Peut-on dire que l'un des modèles soit meilleur que l'autre?R.: Il faut bien voir la nature différente des presses française et anglo-saxonne.En France la Gazette de.Théophraste Renaudot a été à ses débuts un recueil d'actes et de communiqués.La première mission de la presse a été.dans notre pays, de transmettre des informations officielles.Les Anglo-Saxons, eux.ont d'emblée privilégié le commentaire.Et leur presse a été, avouons-le, plus investigatrice que la nôtre (française).le vous dirai qu'en ce qui me concerne, j'ai supprimé le mot «objectivité» de mon vocabulaire car la presse ne peut pas être objective.Informer c'est choisir, la formule est ancienne.En revanche, je crois en l'honnêteté de l'information, ce doit être une exigence.En France, nous mêlons souvent le compte-rendu des événements et leur analyse car cela correspond probablement à ce que souhaitent les lecteurs français.Mais dans le Figaro, nous avons aussi une page «idées» dont la mission est de présenter des positions contradictoires, afin que tous les courants d'opinion puissent s'exprimer.Q.: Défenseur de la presse écrite, pensez-vous que l'écrit aura toujours le dernier mot face aux mass media, radio et télévision ?R.: |c suis d'autant plus optimiste que l'exemple des Anglo-Saxons démontre que plus il y a de chaînes de télévision dans une ville, mieux les journaux se portent.Sous la pression de la télévision, les quotidiens se transforment en magazines journaliers et la télévision crée de nouvelles rubriques.Dans une ville de l'est de la France comme Metz, où ies habitants peuvent recevoir seize chaines de TV par cable, le journal le Républicain lorrain est florissant.Il a été le premier à avoir des pages en couleur et sa rubrique de politique étrangère s'est beaucoup étoffée car les lecteurs sont habitués à recevoir des informations en provenance de la Suisse, de l'Allemagne ou de la Belgique.Au prix de cette révolution, le journal se porte bien.Il a su s'adapter, comme les journaux américains ou canadiens.Mais l'écrit, je le répète, aura toujours le dernier mot.Car songez qu'une séquence d'informations télévisées de vingt minutes équivaut à la lecture d'une seule page de journal quotidien.En additionnant les nouvelles fournies par toutes les chaines de télévision, on ne mettra jamais autant i r-f i-! m iw.!u m t uuiiiui ii.un*.i.':i
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