La Revue moderne., 1 juillet 1924, juillet
JUILLET 1924 MONTREAL, CANADA 5« ANNEE, No.9 m, LA REVUE MODERNE REVUE MENSUELLE Par E.Aubry PRIX : 25 SOUS SB M— UN ROMAN COMPLET DANS CHAQUK NUMERO «3 ^5 UN COIN INTÉRESSANT LE RAYON DES TISSUS ET ETOFFES A RIDEAUX Dans cette section se trouvent les plus belles marchandises qui soient pour Rideaux et Draperies : Velours français, Nets, Etamines, Soies Brochées, Reps, Damas, Tissus d'Or, Popelines, Tapisseries, etc.Voyez nos superbes cretonnes à 50 cents la verge.AUTRES SECTIONS DES CHOSES UTILES POUR AMENAGER LES INTERIEURS DE MAISONS Petits Meubles, dravures, Cadres, Miroirs, Papiers Muraux, Bibelots, Porcelaines, Lampes, Abat-jour, Bronzes Objets d'Art, etc.GRANDE VA RI ETE D'ARTICLES POUR CADEAUX Meilleur choix et prix plus bas qu'ailleurs.Nous invitons la comparaison.Vous serez bienvenu à visiter notre établissement.6Ii'mmdcDes%siers(imitée Direction aTtisliqut Armand DesRosiers Direction Commerciale Agapit DesRosiers 657 et 659 rue Sainte-Catherine Ouest, (près Crescent) TEL.UPTOWN 0925 MONTREAL juillet 1924 LA REVUE MODERNE 1 £>PeT.TtR)îre.# CONDITIONS^ -o '< vu* du mm U CK*^»- i j- •.• i " >.l « »'¦• ' do nom n 4a 1 M1i n «nwur lo Lci imwnc« d U 11 du • flt« .¦-•'.)- U [,¦'.'¦.' — i.U REVUE Afin rie rhwtmer um> eb«,e qui pounui kuiui* dut* U P-Otr Yrmrr U 4)ni**-'** •°»oc COMPACT.u*tt»."ONTilAi, CAMA0A.TUE BORDEN CO, LIMITED — MONTREAL M LA REVUE MODERNE juillet r'.M — Je ne crois pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter, mais quelle déception pour Donatien ! il a dû lutter avant de consentir au rapatriement.— Evidemment, dit enfin l'officier, cette campagne interrompue sera nuisible à sa carrière.— Nous le soignerons bien.N'aurez-vous pas de plaisir à revoir Donatien ?— Mais si.Cela fut dit avec une si froide politesse, que Pour préserver cette peau si douce, si facilement échauffée saupoudrez souvent avec la Poudre Voire Pharmacien esl plus qu'un marchand' confiez-vous à lui.Béatrice en ressentit de la gêne ; elle n'interrogea plus, cherchant à deviner sur le visage d'Anselme le motif de cette sécheresse, puis, tout d'un coup : notre tête à tête est fini, Anselme est vexé ! Elle retint un sourire, toute inclinée à l'indulgence.Le jeune homme dissimulait mal sa maus-saderie, il fumait, regardant avec hostilité les nuages bas, chargés d'eau, et cette atmosphère grise qui pleurait au long des verdures mouillées.11 froissa la bande d'un journal ; Béatrice achevait de mettre en ordre son bureau ; elle tira sa montre et, réclamée sans doute par quelque soin domestique, quitta le fumoir.Lorsqu'elle eut refermé la porte, Anselme jeta le journal, alluma une seconde cigarette et se reprit à marcher d'un bout à l'autre de la pièce.Son congé s'avançait, il devait sous peu regagner son port d'attache, la venue de ce cadet auquel ne l'unissait aucun lien affectueux, gâcherait la fin de son séjour ! Cependant, l'idylle demeurait à l'état d'ébauche ; Béatrice témoignait de la même réserve aimable qu'avant la promenade à Caméra, rien n'engageait ni l'un, ni l'autre et cela finirait ainsi, comme se dissout cette volute blanche dans la grisaille humide qui l'absorbe.Le jeune homme n'appuyait pas son respect à des principes ; sur le plan de la vertu des femmes, il accordait toute créance au scepti- Les Nouvelles Modes d'Eté Nous vous invitons à venir visiter nos nouvelles chaussures en toile et en chamois blancs.Elles sont élégantes, fines et solides et plairont à tous.Notre stock est considérable et provient des meilleures fabriques canadiennes.THOMAS DUSSAULT, LIMITEE 281 Est rue Sainte-Catherine (près St-Denis) MONTREAL J'ai évité une opération L'Appendicite est guérie.Madame James Wells, Udora, Ont., écrit : " Je ressentais une vive douleur au côté droit.C'était quelquefois tris pénible.J'employai des huiles et des pilules, sans en être soulagée.Le médecin déclara que c'était l'appenticite chronique.Comme je craignais l'opération une amie me conseilla les Pilules du Dr.Chase pour les Reins et le Foie.J'en fis usage et non seulement j'ai élé soulagée de ma douleur, mais je crois que le danger d'une appendicite n'existe plus, car il y a audelà d'une année que les anciens symptômes ne se font plus sentir.DR.CHASE'S Kidney-Liver Pills (Les Pilules du docteur Chase pour les reins et le foie).Une pilule à la dose, 25 sous la boîte, chez tous les marchands ou chez Edmanson, Bâtes & Co., Ltd., Toronto.cisme le plus subversif.Quelle intuition singulière le retenait dont à présent < Tandis qu'Anselme usait sa mauvaise humeur en arpentant le fumoir, Béatrice, dftfl la lingerie, révisait le linge qu'apportait la femme de chambre.Ses lèvres s'arquaient du sourire retenu tout a l'heure, la bouderie d'Anselme l'amusait, elle oubliait Donatien et l'attitude peu fraternelle de l'aîné vis-à-vis du cadet ; elle pensait : pour une coquette, le jeu lerail plaisant ! et, grimpée sur une chaise, Béatrice rangeait.L'armoire était vaste, on y aurait pu coucher un enfant, l'intérieur embaumait la lavande et la racine d'iris.Béatrice posait sur le rayon supérieur les draps lourds que soulevait la femme de chambre et passait à la jeune fille ceux dont la pliure se marquaient légèrement : — On se servira de ceux-ci d'abord, ils jaunissent dans l'armoire.La porte qui communiquait avec le vestibule était ouverte ; Anselme qui le traversait s'arrêta.Les petits pieds blancs aux chevilles minces, la blonde sveltesse de la jeune femme s'encadraient dans l'épaisseur des panneaux, l'effort qui la tendait dessinait ses lignes allongées ; elle aperçut l'officier.— C'est lourd ! dit-elle.— Je reconnais les draps de la famille : quels monuments ! — Ils sont beaux, on ne fera plus les pareils.— Voulez-vous que je vous remplace?— Ah ! mais non ! je ne me représente pas mes armoires rangées par vos mains ! — Pourquoi pas ?— Allez m'attendre dans le salon, je vous emmènerai à l'orangerie, il faut que je compte les pots à fleurs pour les boutures d'automne.Cette femme qui nourrissait les couvées, surveillait la fenaison, pliait son linge et comptait ses pots à fleurs éloignait toute espérance d'aventure.L'officier n'était pas assez fat pour s'y tromper : il sentait cependant qu'il avait su plaire.Un coup d'oeil dans une glace et le jeune homme éprouva l'élégance négligée de sa mise, il allongea les doigts, geste auquel se complaisait la finesse de ses mains.Le portrait de Béatrice était devant lui : dix années laissaient la jeune femme aussi délicatement éclatante, enrichie d'un accomplissement qui l'épanouissait.Le peintre avait traduit l'inquiétude du regard gris, la souplesse de la chevelure.Complaisamment, Anselme détaillait : le plaisir qu'il prenait à regarder cette image apaisait son énervement ; quand Béatrice le rejoignit, il souriait.L'orangerie n'abritait plus que des boutures et des sièges de jardin ; ses murs crépis, les arceaux en brique jaune de sa porte et de ses fenêtres s'adossaient à un bouquet de futaie ; devant la bâtisse, fleurissait un étroit parterre.Un peu terreux, quelques-uns légèrement ébréchés, les godets de terre rose s'enfilaient les uns dans les autres.Béatrice, se rappelant la mauvaise humeur d'Anselme, le regardait à la dérobée, subitement prise de coquetterie, attendant on ne sait quoi.— Cinq, dix, quinze.Le jeune homme intervint : — Vous n'allez pas compter cette vaisselle ! le jardinier est ici pour cela.— Il est très occupé, je.— Non, non ! Anselme prit le bras de Béatrice, le passa sous le sien : — Vous avez mieux à faire, causons.En vérité, il n'avait rien prévu, rien préparé ; il la fit asseoir auprès de lui sur un canapé de rotin.Les héliotropes s'égout-taient, la tiédeur humide de l'.itmosphère juillet 1924 LA REVUE MODERNE 3'' se parfumait de leur haleine ; déjà le soleil inip.il m m! i lu ri h.ni mu fissure il.m- l.i nui i que sa lumière traversait comme un verre dépoli Une tendresse détendue assouplissait l'ardeur de la saison : — Béatrice, reprit le jeune homme, prenant entre les siennes la petite main qui ne se dérobait pas, je ne sais où vous m'avez conduit, mais je vous aime, je vous aime impérieusement I.au fond de cette vieille Saulnaye, vous surgissez comme une figure de légende ! suis-je romanesque?j'ai toujours pensé que non .alors, qu'éveillez-vous en moi ?Je deviens un autre être à vous approcher.ne sentez-vous pas quelle soif j'ai de vous que je ne peux plus dissimuler ?Un souffle rapide soulevait la poitrine de Béatrice, sa main, son bras nu hors de la manche courte rosissaient sous les baisers du jeune homme, un geste d'Anselme enveloppa ses épaules ; mais comme elle se sentait glisser, alanguie par la caresse, elle eut un sursaut, dans ses prunelles grises l'effarouchement passa, elle se recula : — Que voulez-vous dire, Anselme ?Le jeune homme, conduit par l'idée fixe de reprendre en ses bras cette créature délicieuse, allait tout accepter, tout consentir : — Je veux dire que je vous adore, je vous conjure de ne pas me repousser, Béatrice !.Il s'approchait davantage, attiré par le petit tremblement d'émotion qui entr'ou-vrait les lèvres de la jeune femme : — Laissez-moi vous aimer ! Et devant l'interrogation persistante des yeux gris : — Voulez-vous devenir ma femme ?Deux larmes jaillirent sous les paupières de Béatrice, elle cacha son visage entre ses mains.A ses genoux, Anselme suppliait, enivré par cette faiblesse, par cet attendrissement ; il écarta les deux mains, le visage humide de Béatrice apparut, elle fermait les yeux, Anselme ne résista plus, ses lèvres pressèrent les paupières closes : une joie éperdue se répandait en lui.Béatrice soupira : — Anselme, je vous en prie.Et comme il se resaisissait, s'asseyant à nouveau auprès d'elle, conservant la main qui s'abandonnait : — Anselme, reprit Béatrice, Anselme, cela est fou, j'ai ma fille, j'ai mille devoirs.Le jeune homme, oublieux des contingences, avait aveuglément suivi l'élan de sa passion ; le veuvage de Béatrice, la petite fille, tout cela s'était aboli.Une femme au front virginal dans la solitude de la campagne, c'était tout : il enfermait sa vie dans la minute présente et cette minute dans l'impérieuse volonté de l'amour.— C'est folie !.répétait Béatrice.— Non, reprenait Anselme, ce n'est pas une folie, c'est l'amour, l'amour qui vous guette, qui vous veut ! promettez que vous serez à moi ! — Non, Anselme, je ne puis vous répondre .— N'avez-vous pas confiance en moi?— J'ai confiance, mais cela est si grave ! Je vous en prie, laissez-moi réfléchir.— Vous ne m'aimez pas ?— Je ne peux dire ni je vous aime, ni je ne vous aime pas.Anselme, faites-moi crédit, ne me parlez pas d'amour avant.— Ce ne sera pas possible ! — Ce sera possible, je ne suis pas exigeante, je demande un mois.— Un mois ! où serai-je dans un mois ! — Trois semaines.— Une semaine, pas plus, une semaine ! Vous le savez, nous autres marins connaissons le prix du temps, et puis la jeunesse est courte, cueillez la vôtre avec moi, Béatrice ! — Quinze jours, insista-t-elle, quinze jours ! Béatrice se leva, regarda les godets à fleurs, essayant de paraître fâchée : — Voilà comment avec vous, je perds la notion de ce que je dois faire ! Il répondit, ravi : — Vous n'avez pas de meilleur devoir que de vous laisser aimer ! Et comme l'heure venait pour la jeune femme de se rendre à la basse-cour, il la suivit dans le sentier qui longe l'étang et conduit à la ferme.* * • Le lendemain, au moment de se rendre à la gare, Béatrice, qui n'avait plus parlé de Donatien, demanda : — Votre frère sait-il vous rencontrer à la Saulnaye ?— C'est peu probable, fit Anselme.— M'accompagnez-vous à Laillé ?— Certainement.L'arrivée de Donatien servait la jeune femme, la présence d'un tiers aiderait Anselme à tenir sa promesse : quinze jours, pensait-elle, quinze jours ! ce n'est pas assez pour décider de ma vie et de celle de Geneviève ! En trombe, l'express de Bordeaux passa.Quelques minutes plus tard, le train omnibus stoppait, un officier de marine en descendit.Enveloppé d'une sorte de mac-farlan bleu, Donatien, amaigri, semblait un adolescent qui s'est trop allongé.— Je crois qu'il a encore grandi ! s'écria Béatrice.Ce à quoi l'enseigne, après avoir salué sa jeune tante, répliqua : — J'aimerais mieux avoir pris quelques kilogs ! Anselme était resté dans la voiture, Donatien l'aperçut : — Mon frère est ici ?— Vous ne vous en doutiez pas ?> — Du tout.La jeune femme sauta sur le siège, Anselme lui remit les rênes et, sans attendre, Béatrice cria : — Montez, Donatien, montez vite, Cadet est impatient ! ça y est ?.en route ! Anselme se détourna, Donatien lui tendait la main : — C'est une surprise ! comment vas-tu ?— Très bien ; et toi ?— Médiocrement.Anselme reprit une attitude droite, occupé seulement de sa voisine.Donatien resserrait son manteau autour de lui ; c'était l'heure où la fièvre monte pour accabler les malades, son visage se tirait, une teinte grisâtre bistrait sa peau.Béatrice le conduisit elle-même jusqu'à sa chambre: — Que tout est bon ici, et doux, et calme ! combien je vais y être heureux ! Avec une spontanéité d'enfant reconnaissant : — Merci, Béatrice ! c'est si précieux de se sentir un home ! je suis indiscret sans doute en vous encombrant d'un malade, mais je n'ai besoin que d'air et de repos, je ne veux rien changer à vos habitudes.— Je n'ai pas d'habitudes, fit Béatrice, et si j'en avais vous me rendriez service en les bousculant ! Votre mine n'est pas fameuse, mais comptez sur la Saulnaye, ses œufs, son lait.— Et puis, et surtout, interrompit le jeune homme, le bon accueil et le pays d'enfance.En sortant de table, Geneviève s'accrochait à" Donatien : — Ne fatigue pas ton cousin, ma chérie ! — Je le fatigue pas, on joue ! Donatien feuilletait l'album de découpures que Geneviève coloriait avec un goût éclatant et barbare.Un rhume de cerveau aigu est instantanément soulagé et enrayé par la poudre nazaline du Docteur Chrétien Zaugg.Le Dépilatoire Vazelo Eprouvé par 25 ans d'usage.— Effets infaillibles.—$1.00 la boite.— Payable en argent ou en timbres de poste.Adressez commandes à MADAME MARIE VAZELO Casier postal 35, Station N.Montréal.Contre les Coups de Soleil — // n'y a rien de mieux Après un bain, une course en auto, une excursion de pêche ou une longue marche, il n'y a rien de mieux contre le3 brûlures du soleil que l'adoucissante •Vaseline" à la Gelée de Pétrole.Elle empêche le contact de l'air et elle aide la nature dans le processus de guérisou.Dans les cas de coupures, brûlures, ampoules, plaies de lit et démangeaisons, il n'y a rien de mieux.Ne contient aucun ingrédient Irritant ou nuisible.CHESEBROUGH MFG.CO.(CONS'D) 1880 Avenue Chabot, Montréal Exige* la marque de commerce "Vaseline" sur chaque paquet.Cest votre garantie.Vaseline tb * nw 1.1 ut* 411 LA REVUE MODERNE juillet 1924 DOULEURS ATROCES Absolument soulagées par le Composé Végétal de Lydia E.Pinkham.Eberts, Ont—"J'ai commencé à souffrir de crampes et douleurs au bas-ventre à 11 ans; je devenais si nerveuse que je ne pouvais rester couchée, et je criais de douleurs.Ma mère faisait venir le médecin, pour qu'il me fasse prendre quelque chose.Mariée à 18 ans, j'ai quatre enfants bien portants, mais j ai encore des douleurs au côté droit.Epouse d'un cultivateur, j'ai plus d'ouvrage que J'en puis faire.J'ai pris trois bouteilles du Composé Végétal de Lydia E.Pinkham, et tous les jours je m'aperçois que cela me fait du bien.C est ma belle-soeur qui, ayant pris de votre remède pendant quelque temps, et employant votr» Sa-native Wash", m'en a parlé, et maintenant je le recommande, car j'en al retiré un grand soulagement."—Mm* Nelson Yott, R.R.l, Eberts, Ont Le Composé Végétal de Lydia E.Pinkham est un remède pour les maladies propres aux femmes.Il a été employé depuis près de cinquante ins, et des milliers de femmes ont comme Mme Yott, éprouvé beaucoup de soulagement par l'emploi de cet excellent remède.Si vous souffrez d'irrégularité, périodes douloureuses, nervosité, maux de tête, de dos ou mélancolie, vous devriez prendre immédiatement le Composé Végétal de Lydia E.Pinkham.Il est excellent pour fortifier le système.— C'est pas des oiseaux de ce pays, niais tu as dû en voir aux colonies : ils ont des ailes rouges, des têtes jaunes, des pattes .— Si nous sortions, fit Anselme, les enfants s'amusent, laissons-les.Donatien leva les yeux sur le visage ironique de son frère, il allait répondre quand il aperçut le regard de Béatrice passant de l'un à l'autre avec une gêne inquiète ; il dit lentement : — Je supplie Béatrice de ne jamais se déranger pour moi.— Je ne me dérange pas, répliqua la jeune femme, je n'ai pas l'intention de bouger ; si Anselme désire se livrer au footing, il nous retrouvera dans un instant.D'un ton qu'il cherchait à rendre indifférent, Anselme répliqua : — J'en parlais pour vous, Béatrice, vous sortez chaque soir.Donatien pensa : je les gêne.Il laissa passer trois minutes, jouant avec la fillette, puis se leva pour se retirer ; mais, sous le regard dur qui pesait sur lui, sa bonne volonté se rebiffa.Après tout, il était l'hôte de Béatrice, pourquoi céderait-il aux caprices de son frère.Il sortit une cigarette, baisa l'enfant qu'on envoyait dormir et, s'étendit sur le divan.Béatrice ouvrit le piano et laissa courir ses doigts ; puis s'interrompant : — Nous devrions jouer des trios ! proposa-t-elle, j'écris à Rennes, je demande un violoncelle pour vous, Anselme ; j'ai un violon dont pourra se servir Donatien .Péremptoirement, Anselme répliqua : — Je ne fais plus de musique, je préfère vous écouter.— Et vous, Donatien ?Le jeune homme se souleva : — J'aime beaucoup mon violon, dit-il, cependant ce serait vous imposer un partenaire indigne.Avec enjouement, Béatrice repartit : — Pas du tout, nous organiserons cela.Anselme toisa son cadet et, raillant à froid : — Tu as sans doute énormément travaillé depuis l'année dernière, je vais bénéficier d'un concert inattendu.— Ne crains rien, répliqua Donatien, je ne t'infligerai jamais l'exhibition de mes talents.— Nous en reparlerons, dit Béatrice.Elle ouvrit un cahier de Mozart.La musique charmante, intellectuelle, d'une ligne un peu nue mais délicate, s'harmonisait avec la musicienne ; les deux hommes écoutaient : les rythmes prenaient une valeur apaisante où leurs nerfs auraient pu se détendre, mais chacun poursuivait une pensée agitée.Donatien accusait ses mauvais génies : n'était-ce point assez de la maladie avec ses déceptions et sa misère?fallait-il que l'humeur intraitable de son frère reiiipcch.lt de trouver du repos ?Il s'interrogeait: dois-jc partir?L'attitude d'Anselme a choqué Béatrice, elle se sentira gênée entre lui et moi, je lui parlerai demain.Madame de la Saulnaye s'ingéniait à chasser une contrainte dont son intuition féminine supportait le poids sans en discerner les motifs, elle parla.Littérature ou politique, Anselme avait une confiance en soi qui le portait à trancher ; les jugements de Donatien, qu'il émettait d'une voix calme, s'accordaient rarement avec ceux de son frère ; Béatrice louvoyait, donnant une parole aimable au plus jeune, tandis que son regard gris, cherchant les yeux de l'aîné, se faisait caressant et semblait implorer.C'est elle, qui, dix heures et demie sonnant, proposa : , — Donatien est fatigué, j'ai quelque peu sommeil, que diriez-vous si je sonnais le couvre-feu ?Les jeunes gens se levèrent.Dans le vestibule, les lampes attendaient ; Béatrice les alluma, tendit la sienne à Donatien : — Bonne nuit ! si quelque chose vous manque, sonnez.L'enseigne baisa la main tendue, serra celle de son frère et se dirigea vers sa chambre.Anselme souleva la main droite de Béatrice, qu'il caressait de ses lèvres ; la jeune femme ne voulait pas qu'il s'attardât, elle posa sa main gauche sur la tête penchée de l'officier : — Bonsoir, ami, fit-elle d'une voix un peu basse, bonsoir !.¦ Et l'aîné, en regagnant sa chambre, regretta qu'à ce moment précis, Donatien ne se fût pas retourné.— Pourrais-je vous voir un instant, Béatrice, ne suis-je pas indiscret ?— Pas du tout, Donatien, entrez dans la chambre de Geneviève, personne ne nous dérangera.L'enseigne portait le vêtement le plus chaud de sa garde-robe, cependant le frisson du paludisme le lui faisait trouver léger.Une tête blonde, un nez aquilin, des yeux d'un vert roux, des dents éclatantes, Donatien ressemblait au " jeune homme " de Léonard de Vinci ; ses vingt-deux ans conservaient une grâce adolescente.Béatrice le sentait embarrassé ; elle indiqua un siège, puis, parcourant du regard la tenture à personnages, les meubles clairs : — Ma fille a un joli nid, n'est-ce pas?— Charmant ! répondit le jeune homme, elle est si gentille elle-même ! — Vous la gâtez, j'ai appris qu'il y avait dans votre chambre, certaine réserve.Donatien se prit à rire : — Vous connaissez déjà notre secret ! nous appelons cela " la soute aux bonbons " : la chambre d'un marin garde toujours un relent de navire, Geneviève passe l'inspection et constate le bon état de ses pralines et de ses chocolats.— Vous avez pensé à elle avant même de l'avoir revue ! Téléphone, Main 2270 Cablegramme : Papmath A.Papineau Mathieu, B.C.L., C.R.Avocat Procureur Edifice de la Banque d'Epargne de la cité et du district de Montréal 180, rue Saint-Jacques Montréal M.A.Papineau Mathieu est l'aviseur légal de "La Revue Moderne" ROMANS! ROMANS! ROMANS! 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Un très court silence se fit, Donatien commença : — Je désirais vous parler, Béatrice, car je vais être sans doute obligé de prendre congé de vou9.Béatrice eut un mouvement étonné qui la redressa : — Vous voulez partir, pourquoi ?— Je pense à une saison d'eaux .— Les médecins vous interdisent Vichy, vous me l'avez dit hier au soir.— J'irai peut-être à la mer.Béatrice le regardait, l'embarras du jeune' homme était évident.— Donatien, parlez franchement, les taquineries de votre frère vous ont affligé et c'est à cause de cela que vous voulez nous quitter.L'enseigne ne répondit pas directement : — A ce propos, fit-il, ne pensez-vous pas que le caractère d'Anselme et le mien étant sujets à des heurts fréquents, nous vous sommes d'une société assez inconfortable?cela est peu de chose, mais votre sensibilité est susceptible de s'en affecter.— Vous exagérez, Donatien, je prends pour ce qu'elles valent les escarmouches qui surgissent entre vous deux.— Votre délicate bonté m'a si fraternellement accueilli !.Et, sur un geste de la jeune femme : — J'y ferai appel une autre fois.Béatrice prit les mains de l'enseigne : — Donatien, je n'accepte aucune de vos raisons ! Examinons-les ensemble : Anselme est assez nerveux, c'est un travers, mais je suis persuadée qu'il vous aime.Donatien sourit tristement et, d'une voix très douce : — Je ne le crois pas, Béatrice.— Comment ?— Il est ridicule à un homme d'insister sur des questions sentimentales ; mon frère et moi sommes très différents, voilà tout.— En me témoignant de la confiance, vous ne vous trompez pas, Donatien ; parlez-moi donc comme vous eussiez parlé à Etienne de la Saulnaye, je vous le demande à sa mémoire.—- A sa mémoire, répondit Donatien dont la gorge se serra, à sa mémoire ! il fut si paternel pour moi ! — Je sais, continua Béatrice, qu'Anselme avait des préventions à l'égard de votre mère ; à quoi cela correspondait-il ?— Paroles maladroites prononcées par les domestiques, peut-être; à six ans, il fuyait comme une marâtre la plus douce, la plus aimante des femmes ; ma mère n'avait aucune fortune.— Un enfant ne comprend rien aux questions d'intérêt, d'ailleurs, il l'a si peu connue .— Il l'a détestée avec un entêtement obstiné et n'a jamais accepté la présence d'un autre enfant dans la maison de son père.Il était trop jeune pour qu'on l'en put incriminer, question de tempérament.— Mais plus tard?— Plus tard, Béatrice, nous avons vécu séparés ; il a six ans de plus que moi, j'étais aux mains d'une femme de chambre tandis qu'il faisait ses études ; sans plaisir, nous nous retrouvions aux vacances.— Vous êtes devenus des hommes, les malentendus de ce genre doivent disparaître un peu de bonne volonté.— Je ne sais pas .vous avez vu sa manière à mon égard.— Je ne crois pas à sa mauvaise intention.je vous le répète, Donatien, vous exagérez des boutades sans importance.Ceux qui souffrent dans leur corps supportent mal les contingences désagréables : énervé par la contrainte, le visage du jeune homme se tirait de lassitude ; une grande pitié traversa le cœur de Béatrice, elle n'accepta pas La pensée que cet enfant malade serait jeté hors de chez elle par la mauvaise humeur fraternelle ; n'était-elle pas en partie la cause du froid accueil d'Anselme?— Donatien.Avec un beau sourire de grande sœur, elle se leva, posa ses deux mains sur les épaules de l'enseigne : — Donatien, accordez-moi le grand plaisir de reculer votre départ, je vous demande une semaine.Sa voix suppliait, irrésistible : — Accordez-moi cela, Donatien.Le malade, qui avait baissé les paupières, les releva : un grand attendrissement embuait ses prunelles.— Vous êtes d'une bonté parfaite, Béatrice, rien n'est si beau que La bonté ! — Merci, Donatien ! c'est convenu, n'en parlons plus ; je suis contente, Donatien, merci ! Dès que l'enseigne l'eut quittée : madame Deshouettes n'avait pas prévu cela, me voici devenue Etat-tampon ! pensa Béatrice, ce ne sera pas toujours très aisé, mais je le leur dois ; à mesure que sa santé deviendra meilleure, Donatien dominera ces excès de sensibilité, quant à Anselme.S'étirant légèrement dans le rai de soleil qui jetait à flots, par les fenêtres, la chaude richesse du matin, Béatrice sourit.Le lendemain, Anselme recevait la lettre suivante : Majorité Générale Brest Mon cher la Saulnaye, Je vous avais promis le poste d'aide-de-camp pour le jour où je recevrais une désignation à la mer ; on m'avertit que je suis nommé au commandement de la Division des croiseurs, en Escadre du nord.Je regrette de vous rappeler avant la fin du congé dont vous jouissez à la campagne ; du reste, lorsque vous aurez pris votre service, si nous ne quittons pas Brest immédiatement, je vous accorderai une permission de cinq à six jours avant le commencement de la croisière.Voulez-vous mettre mes respectueux hommages aux pieds de madame Etienne de la Saulnaye ?Je vous serre cordialement la main.Contre-Amiral Tavenel.Anselme, à cette arivée du courrier, était à peu près certain de rencontrer Béatrice au fumoir, il y entra brusquement et son visage marquait un si fort mécontentement que CALIXTE PARENT, c p.a , c.b.a.Comptable-expert DEVANT LES TRIBUNAUX CIVILS ET CRIMINELS Vérification, Administration de Successions edifice "power" 83, Craig Ouest, Main 5787 Chambre 825-826 Auditeur de "La Revue Moderne" SOUPES CLARK Toutes les soup*1* a la vt&nde portent le timbre de l'Etat "Canada approved" Arietei ces soupws profitables et lea cuisines de Clark vous aideront & économiser du travail et de l'argent W.CLARK, Limita*.Montréal Etablissements a Montréal.P.Q.St-Kruil.P.Q.et Harrow.Ont t.' LA REVUE MODERNE Juillet r'.'i la jeune femme, se levant, fit deux pas vers lui : — Qu'y a-t-il ?11 lui tendit la lettre.— Ah ! dit Béatrice soulagée, vous m'avez fait peur ! — Pensez-vous que ce ne soit pas assez ?vous ne m'aimez pas, Béatrice, cela vous est indifférent de me voir partir ! Un sourire retroussa les lèvres de la jeune femme : — Anselme, vous dites des niaiseries ! — Partir, Béatrice, vous quitter ! — Vous reviendrez dans quelques jours.— Quelques jours?c'est loin ! me laisse-rez-vous partir sans la réponse que j'attends?Béatrice passa la main sur ses yeux avec lenteur : — Je vous écrirai, Anselme.Geneviève entrait pour le bonjour matinal, elle se dirigea vers l'officier et, petite personne très polie : — Bonjour, mon cousin ! Elle tendit son front.Anselme effleura le visage naïf, furieux de la diversion, et comme l'enfant s'attardait : — Je suis obligé de partir à deux heures.Intéressée, Geneviève releva la tête.— Je vous conduirai à la gare, r n< ndait Béatrice.La petite fille en savait assez : — Quelle heure est-il, maman ?— Dix heures.Geneviève s'évada, courut long du corridor et, s'arrêtant devant u e porte, elle frappa.— Tu veux bien que j'entre?il est dix heures, Donatien ! — Entre, Geneviève, je suis levé.Un bond, la petite est dans ses bras, elle lui empoigne les oreilles, l'ébouriffé, frotte son nez sur celui de l'enseigne, puis se calmant : — J'ai quelque chose à te dire, fait-elle d'un ton de confidence, devine ! — Tu as fini les pralines, tu veux que j'aille t'en chercher d'autres.Geneviève secoue la tête : — C'est pas ça ; mon cousin Anselme va partir à deux heures, on sera bien tranquille pour s'amuser, pas Donatien ?Lorsqu'une jeune femme, pendant plusieurs semaines a joui de l'empressement d'un homme épris, si l'atmosphère de l'amour lui manque brusquement, sa solitude peut prendre la forme du désarroi.Béatrice n'éprouva pas cette impression.Il lui fallait réfléchir, la présence d'Anselme entravait la liberté de son esprit ; elle sentait encore sur ses lèvres le goût, brusquement révélé d'une caresse consentie, il était sage que sa décision ne cédât pas à cette seule influence : de ce point de vue, le départ il'Anselme l'allégeait.Donatien attendait sa jeune tante.Geneviève, auprès de lui, installait une dînette : invraisemblable mixture où s'écrasaient une pêche, des mûres et du raisin à l'état de verjus : — Je t'en donnerai, tu en goûteras ! — Merci, je n'en veux pas, garde cela pour toi, chérie.— Il faut que tu goûtes ! Avec une cuiller minuscule, le jus des fruits teignant ses doigts sucrés, Geneviève, de force, ouvrait la bouche de Donatien.— Quel tyran ! s'écria Béatrice qui sortait Ondulations Indéfrisables PRIX $20.00 pour toute la tête "L'AIGLON" soutenant sa grande réputation, vient d'engager pour ses ondulations permanentes, un des plus réputés spécialistes de Paris.Ses ondulations sont de pures merveilles.Prenez vos rendez-vous bien à l'avance si vous voulez avoir votre place.Phone EST 0052 Limitée 326 Est, Ste-Catherine MONTREAL du château, Geneviève I renvoyez-la, Donatien ! — Je ne la renverrai pas, fit le jeune homme, c'est nia petite sœur, elle ne réussit pas très bien les compotes, mais elle les partage de si bon cœur ! — Tu essaies tes poisons sur ton cousin ! — C'est pas mon cousin, c'est Donatien ! et se dressant, les yeux agrandis : du poison ?c'est pas du poison et puis il y a plein de sucre ! Ils se mirent à rire.Béatrice avait apporté sa corbeille, elle adossa un siège au tronc rugueux d'un arbre ; à quelques pas, Donatien allongé recevait d'aplomb la chaleur.— Comment pouvez-vous supporter une pareille température ?demanda la jeune femme.— J'ai souvent froid, répondit Donatien, le soleil de Bretagne n'est pas violent, je m'y rôtis avec délices.En effet, le jeune homme jouissait voluptueusement du bienfait de la lumière, son visage était détendu ; la tête appuyée à un coussin, il regardait le paysage calme.Donatien parlait peu, Béatrice pouvait auprès de lui se taire et méditer ; il était un compagnon de choix pour la préoccupation de son âme, la sympathie discrète et sûre.Geneviève et sa dînette avaient disparu.La paix régnait, cette chaude paix des après-midi d'été qui s'appuie sur le crissement des insectes et l'ondulation de l'air embrasé au-dessus de la glèbe.Donatien s'était assoupi.Béatrice ouvrit une ombrelle ; l'enseigne ne l'avait pas persuadée, elle craignait le soleil pour ce front délicat.Avec des gestes de velours, elle appuya l'ombrelle au dossier de la chaise-longue : de la sorte, pensait-elle, sa tête sera à l'abri.Donatien dormait ; son beau visage se creusait de bistre, ses lèvres étaient pâles, mais, du front uni, un calme pur émanait, une noble séduction dont, immobile, Béatrice s'attendrissait : On dirait qu'il va mieux, la fièvre ne montera peut-être pas aujourd'hui.Le jeune homme, sans s'éveiller, fit un geste qui ramena ses deux mains sur sa poitrine : la vision de la mort traversa Béatrice ; des lits blancs lui apparurent et des doigts serrés sur un chapelet.Elle frissonna : pauvre petit ! il faut qu'il guérisse, qu'il soit heureux ! il n'a pas été gâté.Elle comparait les deux frères : Physiquement, Donatien se trouve à l'âge où le jeune homme, sorti des gaucheries de l'adolescence en a conservé le charme spontané, la grâce hybride dont les anciens paraient leurs dieux.Oui, malgré la fatigue, la maladie, il est la jeunesse, l'attendrissante première jeunesse.Anselme est un homme, il est hardi, il possède l'impétuosité, l'ardeur !.Quittant des yeux Donatien, Béatrice regardait au loin devant elle : l'ardeur !.Il lui semblait qu'un souffle pressé frôlait son cou, qu'un bras volontaire l'enveloppait, et, sous cette étreinte imaginaire, les lèvres entr'ouvertes, elle aspirait l'air chargé d'odeurs.Comme Geneviève trépidante paraissait au bout de l'allée, elle fit un signe : — Chut !.La petite s'arrêta net, puis, sur la pointe des pieds, les yeux brillants, la bouche serrée, s'avança du côté de sa mère : — Donatien dort, murmura-t-elle, je ferai pas de bruit, mais je pourrai bien l'embrasser tout doucement, tout doucement.— Tu le réveillerais, il serait fâché.— Je le fâcherai pas ; je veux qu'il reste toujours à la Saulnaye.— Petite passionnée! soupira Béatrice. juillet l'Iil L A REVUE MODERNE 43 Elle ne se reconnaissait pas dans cette enfant.Béatrice portait sur elle un pli de contrainte que la liberté n'effaçait pas ; chez Geneviève, déjà, se déterminaient les préférences et les aversions ; cette enfant ne supporterait pas le contact d'un être en désaccord avec son instinct secret.Geneviève pressait un doigt sur sa bouche, puis roulait sa tète expressive sur l'épaule ¦ le Itéatrirc.Celle-ci prit à deux mains les boucles emmêlées et, les yeux dans les yeux, scruta le mobile visage : tout lui en échappait car la petite y voyait un jeu, les lignes de sa face riaient ; Béatrice posa une main sur sa tête : — Ceux que tu aimeras, dit-elle comme à soi-même, tu les aimeras bien ! Geneviève l'étouffa d'une étreinte : — J'aime ma maman ! — Ma fille ! ma fille ! lié.itrii i- l.i Un,.m, l.i petite ravie, fermait les yeux de toutes ses forces, " pour faire semblant ".Quelque chose de lourd pesait au cœur de la mère : Geneviève et Anselme ne s'aiment pas.— Maman, maman, Donatien s'éveille ! L'enseigne ouvrit les yeux, aperçut l'ombrelle et, attirant Geneviève sur ses genoux : — Embrasse ta maman pour la remercier : nous sommes bien gâtés, Geneviève ! Il respirait longuement, sentant par tous ses membres une quiétude bienfaisante.— Béatrice, dit-il, je crois que je n'ai plus la fièvre ! — Quel bonheur ! fit-elle, vos forces reviendront, la Saulnaye vaut un sanatorium.— On ira se promener ! dit Geneviève.L'enseigne caressait la menotte potelée de sa cousine : — C'est grâce à vous deux, continua-t-il, que je trouve ici tant de douceur ! Et, vivement : — Vous ne sauriez croire, Béatrice, combien j'aime cette vallée, les landes pierreuses, la rivière, l'étang que l'automne rend nostalgique, le Bois de Buis avec sa légende ; il règne ici pour moi des vertus curatives.— Mon cher Donatien, conclut Béatrice, mieux que tout avis clinique, votre gaîté me renseigne : vous entrez en convalescence.Du même coup, le compagnon muet se transforma.Dans la crainte d'être importun, il attendait un signe, mais Béatrice l'appelait auprès d'elle à chaque instant.I|s discutaient sur leurs lectures ; Donatien n'avait pas consenti à jouer du violon : — Il me faudrait travailler beaucoup, je suis encore trop fatigué.Mais il écoutait, inlassable ; le soir, Béatrice restait au piano : le jeune homme entassait des coussins sur le divan et s'y installait avec confort.Ainsi, reposant un corps que la fatigue eût rapidement terrassé, suspendant son esprit à la béatitude des sons, il goûtait des heures parfaites.Anselme prit une chambre à l'Hôtel-Contincntal, il lui plaisait de vivre grandement.Il n'était pas condamné, comme Donatien qui ne possédait que sa solde, aux chambres garnies et aux petits restaurants.Son premier soin fut de se rendre chez le contre-amiral Tavenel.— Je prends mon commandement demain, dit l'amiral, je vous emmènerai dans ma vedette, soyez au Pont-Gueydon à huit heures et quart.Quant au congé que je vous ai promis, je ferai tout le possible pour vous l'accorder, mais vous l'attendrez peut-être plus longtemps que je ne vous le faisais prévoir.On a beaucoup intrigué, à Bordeaux, pour que la Gironde reçoive la visite de l'Es- cadre ; les maires, les députés, tout s'est mis en branle, nous serons sans doute envoyés à Royan, les contre torpilleurs remonteront la Gironde, il y aura des fêtes, vous connaissez le programme, c'est toujours à peu près pareil, j'aurai besoin de vous, je vous lâcherai au retour : — Bien, amiral, je vous remercie.Une soirée restait à l'officier : la Brasserie le dégoûtait ; les camarades, il avait le temps de les rencontrer ; restait Mme Des-houettes avec laquelle il parlerait de Béatrice.L'amirale revenait d'Espagne ; son appartement vaste, protégé par des stores, lui offrait au débotté la fraîcheur et le délassement.— Je suis indiscret, madame, commença le jeune homme, j'apprends que vous arrivez tout juste ; si je n'embarquais pas demain matin, je ne me serais point permis.— Pas du tout ! je vous garderais rancune si vous agissiez autrement : donnez-moi des nouvelles de Béatrice.Il parut à Anselme que l'oeil de Mme Des-houettes le scrutait avec un demi-sourire.— Béatrice et Geneviève vont bien ; je suis chargé pour vous.Elle interrompit : — Merci, je n'en doute pas.Nous savez combien j'aime Béatrice, cependant je vous ai admiré : six semaines à la Saulnaye, c'est une cure ! vous avez bien fait de la consentir, jamais je ne vous ai trouvé meilleur visage.Puis, sans attendre une réponse : — Vous dinez avec moi ce soir, n'est-ce pas?J'ai quelques amis, les Tavenel — l'amiral embarque demain, vous le savez puisque vous en êtes, — les Plouguerneau.— Ces dames ne sont pas à la campagne ?— Non, elles doivent voyager.Parlez-moi de Béatrice.— Elle vous attend.— Je l'ai promis, j'irai la voir.— La Saulnaye est délicieuse en ce moment expliqua le jeune homme, vous constaterez que Béatrice est devenue.comment exprimer cela ?pour un homme nous dirions gentleman-farmer ; c'est très amusant de la regarder au milieu des volailles, à la laiterie ou dans ses champs.— Cette vie occupée ne la fatigue pas, observa Mme Deshouettes, quand j'ai eu le plaisir de la recevoir, j'ai admiré sa fraîcheur ! quelle jolie femme ! — Elle est exquise, répondit "simplement le jeune homme.Mme Deshouettes n'osait poser une question directe.Anselme le sentait et i\ g amusait.— C'est une femme de devoir, continua l'amirale, elle n'a pas hésité à sacrifier ses goûts à l'intérêt de sa fille, car, aux soins d'un bon régisseur, la Saulnaye, j'en suis persuadée, procurerait un revenu très honorable ; je ne désespère pas de voir tôt ou tard cette solution triompher et cette femme charmante revenir vers nous.Ne pensez-vous pas qu'il est contre-nature de dérober aux autres tant de charme et de beauté ?— Absolument, madame.Le lieutenant s'amusait ; il savait Mme Deshouettes à la fois curieuse et discrète, mais il ne se sentait pas d'humeur à livrer son secret.L'amirale, tout en allant et venant : — Excusez-moi, je trouve tout, non en désordre, mais dans un ordre saugrenu : jamais mes domestiques n'ont pu poser les coussins et les bibelots à la place que je leur assigne.— Béatrice, comme vous, madame, dispose elle-même ces objets.L'amirale saisit dans la voix d'Anselme, lorsqu'il nommait sa jeune tante, un frémissement joyeux ; elle était (enseignée.Mme Deshouettes revint s'asseoir devant la fenêtre où s'encadraient la rade, les jetées et les navires ; elle leva la tête comme pour mieux voir au dehors, puis : — Je suis enchantée, mon cher Anselme, enchantée.L'officier, ne sachant si Mme Deshouettes se félicitait de sa présence chez elle ou répondait avec une malice narquoise à ce qu'il ne voulait pas lui dire, se contenta de s'incliner.Pendant le dîner, Anselme fut le voisin de Mlle Plouguerneau qui glissait vers .lui le regard de ses lourdes paupières.Il l'interrogea sur ses projets d'été, au hasard, par politesse pour la maîtresse de la maison.— Nous nous rendrons à Biarritz, répondit Gabrielle, puis nous descendrons en Espagne.Les Plouguerneau menaient un train élégant ; leur fils, enseigne de vaisseau, était de la promotion de Donatien et Gabrielle savait la considération qui s'attache à une héritière.Anselme approuva : — C'est un joli voyage.Vous avez sans doute relevé votre itinéraire?continua l'officier.Gabrielle, tournant vers le jeune homme un sourire'qui ressemblait^à'une caresse : Gran d Restaurant Français où tout est appétissant Table d'Hôte 184 Saint-Denis Vins ou bière compris Lunch 75c.— Dîner 90c.A la carte 176 Saint-Denis 366-368 Ouest, Ste-Catherine Vins et bières de choix Spécialités: Banquets, Mariages, Réceptions, Etc. 4-1 LA REVUE MODERNE Juillet l'UI Tél.Plateau H12 DR.HENRI LEMIEUX CHIRURGIEN-DENTISTE 225 Ouest.Sherbrooke, près Bleury.Dm Université* de Montréal et de Harvard Le Soir par rendez-vous Nouvelle espèce d'arrosoir L'Etonnant nouveau Roi de la Pluie Arrose n'importe quel Gazon, mieux, plus vite et plus facilement.A deux orifices, chacun pouvant être dirigé dans toutes les directions, à n'importe quelle distance et en quantité voulue.Lance l'eau là où vous le voulez et quand vous le voulez.Instantanément arrangé pour arrosage sur place ou circulairement, et en quantité voulue, depuis le léger brouillard jusqu'à la pluie abondante.Arrose même dans les coins.Palieràbilles inusables.Un arrosoir solide et fort qui durera des années.Les prix sont : dans l'Est $4.75 ; dans l'Ouest, $5.00, de votre marchand, ou de nous directement.N'envoyez pas d'argent.Payez au postillon ou au bureau de poste au point d'arrivée.FLEXIBLE SHAFT COMPANY LTD.343 Avenue Carlaw, Toronto Fabricants de produits, supérieurs depuis 34 ans.RainKiim — Nous devons nous arrêter à Royan, ce seront les plus agréables journées du voyage.— Vraiment ?Il la regardait, un peu ironique, elle prit sa mine mortifiée, et, comme un aveu : — L'amiral Tavenel nous a invitées, nous irons souvent à bord du " Dupleix ".Après le dîner, Mlle Plouguerneau s'assit au piano : — Ils veulent danser, fit-elle.Mme Deshouettes approuva : — Qu'ils dansent, qu'ils dansent !.nous allons organiser notre bridge, amiral ?Anselme invita Mlle Plouguerneau.Le poids de ses cheveux noirs et lustrés courbait sa tête comme une tiare trop magnifique, sa bouche était avivée d'un rouge tout frais étendu et sa peau brune unie comme un fruit d'été.Elle pesait aux bras du jeune homme avec un tel abandon qu'il en fut troublé ; comme ils se trouvaient seuls dans le petit salon, Il eut la rapide impression d'une fleur chaude et pâmée, épanouie pour qu'il la respirât.D'autres couples s'approchaient, Anselme s'arrêta ; Gabrielle et lui s'accoudèrent à la fenêtre ouverte.Une robe rouge, d'un ton velouté de géranium, et rehaussée de broderies enveloppait la jeune fille d'une flamme somptueuse ; Anselme l'en complimenta.— C'est toujours " Rose et Marie " qui nous habille, répondit Gabrielle, j'ai l'horreur des petites robes " province ! " Ils parlaient de choses insignifiantes ; au dehors, un peu de brise chantait à la cime des ormes, et juste audessous d'eux, sur le Cours d'Ajot, deux ombres passaient rapprochées, couple d'amoureux avides d'êtres seuls.Gabrielle Plouguerneau soupira.Son élégance la distinguait de ses amies, la carrière de son père qui s'avérait brillante lui assurait une cour, plusieurs jeunes gens s'approchèrent en solliciteurs ; elle les congédia : — Je suis fatiguée.— Si vous désirez vous asseoir ?.proposa la Saulnaye.— Nous sommes si bien ici.murmura-telle.Le long des jetées, ombres chinoises en écran sur le lever de la lune, des voiles glissaient, d'un noir profond, et l'on entendait un bruit de chansons brutales qui sortait des .il i.in I - du p< ni • • ?Croiseur-cuirassé Dupleix.16 août.Nous partons demain, Béatrice, le vaguemestre m'apportera-t-il le oui que j'attends?Belle, trop belle aimée, me voici loin de vous, dans l'une de ces étroites chambres dont vous connaissez l'agencement.Votre portrait est devant mes yeux, cette petite photographie où je vous ai saisie nez à nez avec Cadet, l'une de vos mains accrochée à la gourmette nickelée, l'autre caressant le museau doré VIENT DE PARAITRE : "LE MEILLEUR DE SOI" PAR MADELEINE Edition de LA REVUE MODERNE PRIX : UN DOLLAR, Franco CHEZ TOUS LES LIBRAIRES ET A LA REVUE MODERNE 147 RUE SAINT DENIS, MONTREAL.du cheval ; vous le regardez avec une souriante douceur, vous lui parlez avec cette voix spéciale dont l'accent suffit pour apaiser les animaux et lis cnf.tnls ; un se demande si vos lèvres exquises vont mettre un baiser sur la narine qui frémit.Un baiser ! vous rappelez-vous, Béatrice, le premier jour on j'eus l'ivresse de baiser vos paupières tremblantes?je ne puis envisager la douceur de cette caresse sans une sorte d'éblouisse-ment .Comme je vous aime, Béatrice ! Je veux vous apporter cette vie passionnée qu'ignore votre jeunesse ; dès que vous aurez consenti, nous nous hâterons, les formalités seront rapides, je voudrais qu'elles pussent être supprimées.Ah ! vous emporter comme un sauvage dans un pays où nous n'aurions plus qu'un objet, qu'un but : nous aimer ! Répondez-moi, Béatrice, ne me laissez pas subir plus longtemps l'énervement d'une telle incertitude !.Ecrivezrmoi à Royan, nous y passerons plusieurs jours.Je vous presse entre mes bras, et rien qu'à écrire cette ligne, je défaille d'ardeur comme si tout votre fragile parfum m'enveloppait, me pénétrait.Je vous adore, Anselme.Assise devant le bureau qu'elle mettait en ordre chaque jour, Béatrice demeurait immobile.Pareille à ces coffrets venus des Iles et que l'on ouvre, et qui mêlent la senteur d'un bois précieux à celle des aromates qui les ont emplis, la lettre dégageait des effluves amollissants.Geneviève entra dans le fumoir, Béatrice n'y prit pas garde, enfoncée dans sa rêverie.La petite furetait, puis s'arrêtait, jetant sur sa mère absorbée des regards interrogatifs ; elle ne se serait pas permis d'examiner une lettre, sa curiosité se contenta de l'enveloppe tombée sur le tapis.— C'est de mon cousin Anselme, prononça l'enfant.La mère eut un léger sursaut : — Que dis-tu ?— Mon cousin Anselme a écrit.— Qu'en peux-tu savoir ?— Je reconnais son papier à lettre.Et, le visage inquiet : — Il va pas revenir ?— Qu'est-ce que cela peut te faire ?— C'est que.et l'enfant fit une moue significative, quand il est ici, on n'ose plus s'amuser.— Il t'aime bien cependant.— Oh ! non, fit la petite avec indifférence et, — la mobilité enfantine l'emportant,— la bonne femme de Pleurtuit a apporté des craquelins ; quand est-ce qu'on les mangera ?— Quand tu voudras.Geneviève, toute joyeuse, s'envolait vers la cuisine : — On fera frire des craquelins.Françoise ! maman l'a dit, on en mangera pour le déjeuner ! La porte refermée, Béatrice se retrouva seule.L'enfant avait vu clair, Anselme ne l'aimait pas.Cette pensée perçait le cœur de la mère comme une injustice : sa petite Geneviève si radieuse ! Anselme n'aimait pas Geneviève.Et, du même coup, rapprochée de l'image enfantine, celle de Donatien surgit, son visage fin, son humeur égale, ses prévenantes délicatesses.lui non plus, cependant, n'était pas aimé.Sur le bureau, la lettre répétait ses adjurations passionnées : toi seule ! il n'aime que toi ! Une puissance d'incantation se dégageait juillet l'U4 LA REVUE MODERNE «S de l'écriture fine et, tout autant qu'aux sens, s'adressait .1 ririi.inin.it mu quYlli- ^'diii-.nt par la vanité : toi seule ! Béatrice, qui avait pratiqué jusqu'à l'excès l'oubli de soi-même, ne subit qu'une tentation rapide ; un mot brusquement la hanta, destructeur d'illusions : l'égoisme.Anselme serait-il un égoïste ?pouvait-il oublier qu'elle ne vivait pas seule, que sa fille était un second elle-même dont le bonheur lui importait à l'égal de sa propre joie ?le jeune homme ne parlait jamais de Geneviève, il négligeait la présence de l'enfant : celle-ci le payait par une inconsciente aversion.C'est impossible, pensait-elle, il faut en finir, je vais couper court.Suivant l'habitude ordonnée qui lui faisait relire toute lettre avant d'en écrire la réponse, elle reprit celle de l'officier, et sa jeunesse privée d'amour, encore une fois lui montant à la tête, la jeune femme, hésitante, se déroba, remettant au lendemain une décision, laquelle, affirmative ou négative, ne pouvait la satisfaire complètement.Etait-elle vraiment destinée à ne pouvoir goûter au plaisir de vivre, sans rencontrer, entre elle et le plaisir, la barrière d'un sentiment ?L'Hermine légendaire du Bois de Buis tournait, tournait inlassablement dans une ombre tnaléficieuse.Béatrice ne trouvait de détente qu'auprès de Donatien.Le jeune homme l'enveloppait de prévenances, elle lui savait gré de respecter ses silences, d'être celui que l'on trouve dès qu'on a besoin de lui, sans qu'il survienne à contretemps.La santé de Donatien se raffermissait ; il répétait : — Je vous le dois ! Ce soir-là, l'orage tendait sur la colline une ligne sombre, zébrée d'éclairs ; on eût dit des ballons de feu jaillis d'une pièce d'artifice, corbeille gigantesque qui se déchargeait en crépitements secs, suivis de longs échos roulants.Geneviève dormait ; Béatrice et Donatien, à la fenêtre du fumoir, s'accoudèrent devant le spectacle ; ils clignaient des yeux quand d'aveuglantes clartés électriques déchiraient la nuit commençante, et leurs visages s'illuminaient de lueurs spectrales.Soudain, de larges gouttes tombèrent sur le lierre des tourelles, puis un torrent s'ouvrit et, tout droit, tout dru, inonda la vallée devenue noire comme un cachot.Il fallut clore les persiennes, les fenêtres, allumer les lampes.Béatrice s'occupait elle-même de ces détails ; quand tout fut éclairé : — Eh ! bien, fit Donatien, c'est délicieux ! un avant goût des soirées d'octobre, toutes d'intimité ! il ne manque que des bûches au foyer, mais le piano, les lampes, le chant de la pluie au dehors.— Seriez-vous poète, Donatien ?— Qui ne l'est pas un peu, tout au fond de son âme ?— Puisque vous aimez la pluie d'orage, je vais vous jouer le Prélude de Chopin.— Merci ! dit le jeune homme, j'ai la passion de cette musique ; à présent, l'admirer n'est plus à la mode, beaucoup de gens affectent de n'admettre que Bach, Mozart et Beethowen ; je révère ces " Pères " de l'harmonie, mais qu'on me laisse courir la steppe à la suite du polonais orageux ! sa rêverie morbide me pince le cœur comme la corde d'un violon tsigane, il s'accorde à certains états de ma sensibilité, il me tort-ture comme l'amour ! — 11 faut entendre Chopin le soir, reprit Béatrice, dans un parc, de loin, sans voir le piano ni connaître les doigts qui le touchent, il faut le goûter comme une sensation, dans une demi-conscience chargée de passion, de littérature exaspérée et se laisser emporter sur ce bateau ivre entre les roseaux de la Vilna.Pendant une heure, Donatien s'imprégna des cris, de l'ardeur, de la mélancolie qui coulent de ce flot agité.Il faisait chaud, l'orage s'éloignait, la pluie tombait silencieusement.Béatrice rouvrit la fenêtre puis, lasse, énervée aussi par la musique, fut s'allonger sur le divan.Donatien s'assit sur le tapis ; le silence suspendait entre eux la grappe lourde des pensées que l'on n'ose pas cueillir.Comment se peut-il, se répétait madame de la Saulnaye, qu'Anselme ne s'accorde point avec cet être exquis?L'image de l'aîné, l'hésitation douloureuse qu'elle suscitait dans l'esprit de la jeune femme reculaient dans une pénombre calmée : ainsi qu'au premier soir où, dans la clarté laiteuse qui baisait ses bras nus, Béatrice souriait au visage anonyme de l'amour, une langoureuse rêverie l'envahissait.Donatien s'engourdissait dans une immense douceur ; il ne souhaitait rien de plus que cette minute bienheureuse et se fût contenté d'une éternité riche de cette émotion, de cet enivrant repos.L'horloge sonna douze coups ; Béatrice se souleva : — Déjà ! fit-elle, je ne supposais pas qu'il fût minuit.Elle s'arrachait avec lenteur aux coussins du divan ; Donatien prit la main musicienne, ses lèvres s'y posèrent avec une longue ferveur : — Merci, ma grande amie, fit-il seulement, merci ! Il sentait en lui l'équilibre heureux de la santé revenue ; il s'endormit comme un enfant, dans la certitude d'un lendemain qui lui ramènerait la même présence radieuse et cette quiétude aussi bienfaisante que la lumière du soleil.• • • Le quinze septembre au matin, la Division •les Croiseurs mouillait sur rade de Brest.Anselme descendit à terre a midi quarante-cinq ; il devait rentrer à bord à cinq heures, sa permission ne partant que du lendemain.Un intense mouvement emplissait l'avant-port, les canots accostaient les uns après les autres, repliant comme des élytres leurs avirons.Anselme grimpa l'escalier et se dirigea vers la Cité d'Antin.Madame Deshouettes l'attendait à demi, elle tendit une main qu'il baisa.— Votre absence s'est prolongée, fit-elle, la croisière vous a-t-elle procuré quelques agréments ?— Peuh !.nous avons vu des plages, des Casinos, des baigneurs, des danseurs, des joueurs, tout le prévu des tournées de ce genre.— J'ai su qu'à Royan le " Dupleix " avait réuni " l'élite de la colonie estivale ", ce fut très bien, parait-il.— Je connais vos auteurs, répondit l'officier, mademoiselle Plouguerneau est venue à bord.— En effet, elle m'a écrit, Gabrielle n'oublie pas ses vieux amis ; en ce moment, ces dames visitent Burgos.— Elles n'y prendront pas froid ! Anselme était nerveux, distrait, madame Deshouettes s'en aperçut.Elle aborda de front la question qui l'occupait : — Quelles nouvelles vous a données Béatrice ?— Elle va bien.Sciemment indiscrète, l'amirale insista : — Quand retournerez-vous à la Saulnaye?Le lieutenant hésita, rougit presque, mais, sans attendre sa réponse, l'amirale leva la main gauche : — Non, mon enfant, je ne sollicite pas de confidences, mon amitié pour vous deux m'a amenée à tangenter l'indiscrétion, il vous faut m'en excuser.L'officier eut l'intuition qu'il n'avait rien à redouter : sa vieille amie était sûre, jouissant pour elle seule du trésor des petits secrets ; son indulgence pour les jeunes ne se lassait jamais ; Anselme s'assit : — Je partirai demain, ma hâte à revoir Béatrice est d'autant plus grande qu'un projet s'est formulé entre nous.L'amirale saisit les mains du jeune homme, les serra : — Vous ne sauriez mesurer, Anselme, la joie que me cause cette parole ! j'avais souhaité ce que vous m'annoncez.— Je vous remercie, Madame, répondit-il, mais, à la vérité, je ne vous annonce rien ; au moment où j'ai quitté la Saulnaye.j'espérais fermement une réponse prompte et affirmative, Béatrice n'a pu se décider encore à me la donner.Le visage de madame Deshouettes s'assombrit : — D'où vient cela ?tant de convenances sont réunies et puisque vous vous plaisez mutuellement f___ — J'aime passionnément Béatrice, elle est belle, elle est parfaite ; pendant mon séjour à la Saulnaye, notre intimité ne fut pas celle de deux indifférents.— Alors ?"MIMEOGRAPH" Machine r.lui,nrr i\ copier.Mécanisme parfait.Simple, économique, pratique.Capacité: plue de 100 copie* i la mlnut«.JOSEPH FORTIER, Limitée FABRICANTS PAPETIERS 210, rue Notre-Dame Ouest Angle de la ru* 8.-Pierre.MnsTUF.M 9 a ni à 5 heure* p.m.Engagement par téléphone Dr ARTHUR BEAUCHAMP C Hl R TTRGIE N-DKNTMT1C 529, RUE S.-DENIS Tél.: Est 8M9 Alfred St-Cyr Joeeph Hurtublae Malaon fondée en 1160 Tél.MAIN 1117 HURTUBISE &SAINT-CYR Courtier* d'Aerarmnee, Feu.Vie, Accident*.Brl* de Vitre (Plate gla**) Automobile et Garantie Tatronale, Eté.Agent* Royal Insurance Co.Limité* Représentant* d*« Revdea Soeur* Orlaea BUREAU : Edifice de l'Assurance Royale PLACE! P-ARME» 424 l'intéressant jeune homme est arrivé, il a su jouer sa partie.avouez-le donc, ce sera plus franc ! Froissée dans ses délicatesses, Béatrice regarda l'officier : — Je n'ai pas l'habitude d'entendre parler de la sorte, fit-elle ; avouer quoi ?— Mais qu'il est amoureux de vous ! du premier regard je m'en suis aperçu!.Oui, du premier regard, dès son entrée à la Saulnaye ! —¦ Pauvre garçon ! il était si malade, il pensait bien peu à me faire sa cour ! toujours sur sa chaise-longue.— C'est une manière, elle est bonne puisqu'elle a réussi ! Eh ! bien, choisissez ! Une vague amère roulait sur le cœur de Béatrice, elle murmura : PLISSAGE Boutons Recouverts, Point d'Ourlet, remplis de tous les patrons.Nous perlons et réparons les robes.EXPERT PLEATING CO 4 Avenue Collège McGill, MONTREAL Commandes par la poste remplies promptement.OIGNONS PEDODYNE.le merveilleux nouveau dissolvant, chasse les Oignons.La douleur cesse presque instantanément.I.a Bosse disparait comme par magie.ALORS VOUS AUREZ DES PIEDS BIEN CONFORMES Envoyé à l'Essai Je veux guérir vos oignons.Je veux que vous gouttiez la jouissance de ne plus avoir de douleur aux pieds.Avec plaisir je vous ferai parvenir une boite de ce dissolvant, pour vous permettre de l'essayer.Vous n'avez qu'à écrire en disant : "je veux faire laissai de PEDODYNE." 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" Il se retint pourtant, une main tournait le bouton de la porte, la femme de chambre avança la tête : — Madame Deshouettes fait demander à Madame, s'il n'y a pas de lettres pour elle ?— Je vais les lui remettre, fit Béatrice.Elle suivit la jeune domestique : — Priez Mme Deshouettes de me recevoir.L'amirale entendit ces mots prononcés à sa porte : — Entrez, ma chère enfant, entrez ! Mme Deshouettes déjeunait dans son lit, le plateau posé sur ses genoux.— Vous êtes gentille de venir me voir, rien ne vaut les petits tête-à-tête du matin, nul ne les trouble Et changeant de ton : — Quelle mine vous avez, Béatrice ! approchez-vous.L'amirale repoussa le plateau, les rôties, les lettres, les journaux, elle saisit la main de Béatrice et, dans un mouvement d'amitié spontanée : — Que se passe-t-il ?Béatrice se taisait ; Mme Deshouettes comprit que, pour forcer ce silence, il fallait convaincre le cœur de la jeune femme : — J'aimais votre mari, je m'intéresse tant à votre bonheur ! Sous la banalité des paroles, le sentiment s'avérait sincère, Béatrice laissait sa main entre celles de sa vieille amie.Mme Deshouettes insista : — Anselme m'a tout confié .avez-vous donc peur du bonheur ?Et comme Béatrice secouait la tête sans répondre : — Quel obstacle vous sépare ?— Tant d'obstacles, soupira enfin la jeune femme, que la question est tranchée.— Est-il possible ?— Oui, Madame.Cela fut dit avec tant de gravité que Mme Deshouettes ne trouva pas tout de suite la réplique appropriée.— Mais, Béatrice.EDOUARD BIRON, B, A L.L L.EUGENE POIRIER, B, A L, L L.TELEPHONE MAIN 7360 BIRON & POIRIER NOTAIRES Dépositaires des Greffes des Notaires L.O.HETU, L.J.O.HETU, P.C.LAÇASSE, H.A.A.BRAULT.Edouard Biron, notaire de la Revue Moderne 35, Rue St- Jacques, MONTREAL.— Je le lui ai dit, nous n'y reviendrons pas.Cela me prive d'amitiés précieuses, j'avais bien raison de choisir la solitude! .— Je ne comprends pas tout à fait.L'esprit de Mme Deshouettes ne s'attardait aux nuances qu'avec une impression de temps perdu.— Anselme et Donatien vont quitter la Saulnaye.Au nom de Donatien, Mme Deshouettes cligna des paupières comme pour découvrir un objet lointain : — Lui aussi, fit-elle sans étonnement, est amoureux de vous?— Il ne m'a jamais parlé d'amour.— Cela ne prouve rien, répondit l'amirale.Elle réfléchissait : — Que de complications ! je commence à comprendre .tous les deux épris, tous les deux jaloux sans doute Et, brusquement pratique : — Est-ce à cause de Donatien que vous n'épouserez pas Anselme?— Ce n'est pas à cause de Donatien.Mme Deshouettes semblait perplexe : — Anselme ne vous plaît-il pas?— Je vous en prie, Madame, n'envisageons que les réalités.Il faut qu'Anselme et Donatien quittent l'un et l'autre la Saulnaye, ils ne partiront pas ensemble, je vous demande de demeurer auprès de moi jusqu'au départ de chacun d'eux.— J'ai compris, approuva Mme Deshouettes, je serai le garant de l'un à l'égard de l'autre ; vous avez raison, cela vaut mieux ainsi, une meilleure solution peut cependant survenir .quand Donatien devait-il repren-•dre son service ?— Il lui restait un mois à demeurer ici, je vais avoir la détestable obligation de lui parler tout à l'heure.Et Béatrice passa ses mains sur son visage avec un soupir qui ressemblait à un sanglot réprimé.— Ma pauvre petite!.L'amirale jugeait la situation très déplaisante.Elle avait senti dès l'abord l'antipathie qui séparait les deux hommes.Rien à faire, Béatrice voyait juste, il fallait les éloigner tous les deux.— Je ne veux pas reculer l'heure difficile, je vais appeler Donatien dans la chambre de ma fille.— Qu'allez-vous lui dire, mon enfant ?— Que Dieu m'aide ! fit la jeune femme, car je ne le sais pas moi-même.Cinq minutes après, Djnatien pénétrait dans la chambre de Geneviève.Presqu'aus-sitôt son teint était plus pâle, ses genoux las comme après une longue course ; elle s'assit, indiquant un siège à Donatien, et ce fut celui-ci qui parla : —-Je vous demande pardon, Béatrice, j'ai, sans le vouloir, manqué de discrétion, je vous prie de l'oublier.Béatrice fit un geste : — Je ne savais pas que vous aimiez Anselme, continua le jeune homme avec effort, il me semble si incapable d'apporter à une femme comme vous la tendresse qu'elle mérite ! mais puisque vous l'avez choisi, je ne veux pas que ma présence soit une cause de difficultés.Elle voulut répondre, il l'arrêta de nouveau : — Je ne vous reverrai plus Béatrice.Quel déchirement dans cet adieu ! Des larmes mouillèrent les yeux de Mme de la Saulnaye ; — Donatien nous nous reverrons un peu plus tard avec joie, j'aime trop l'amitié pour consentir à m'en priver ; d'ailleurs, je n'épouserai pas votre frère, il quittera la Saulnaye avant ce soir.Donatien ne comprenait plus ; sans réfléchir et tout d'un trait : — Est-ce vrai, vous ne l'aimez pas? juillet l')24 LA REVUE MODERNE — Je ne veux pas me remarier.— Béatrice, reprit l'enseigne, j'ai vécu pendant des semaines auprès de vous, pris par une douceur dont je trouvais les causes dans votre bonté ! Je rattachais mon admiration au même sentiment que vous inspiriez, voilà dix années, au petit garçon chargé de votre service d'honneur.J'avais douze ans ; dans votre robe de mariée, vous étiez une fée voilée par la brume argentée du matin, un être presqu'irréel.Je vous ai revue pius proche et si compatissante ! Vous ne m'avez pas inspiré,-Béatrice, cette folie soudaine qui bouleverse impérieusement, vous vous êtes insinuée en moi sous le pur visage de l'amitié et depuis, je suis sûr que vous avez tout rempli ; mais, si vous aviez engagé votre choix.Le jeune homme regardait Béatrice, celle-ci connut, dans ce regard, une sincérité qui s'imposait : — Si vous aviez engagé votre choix, je saurais m'éloigner en silence et si mes forces trahissaient un jour ma volonté, il me resterait toujours le dernier courage de disparaître.— Oh ! Donatien, supplia Béatrice, ne parlez pas ainsi ! vous connaissez mon amitié, ne la torturez pas, conservez-moi l'appui que " nous " en attendons pour l'avenir, " votre " petite Geneviève et moi ! Bouleversé par l'émotion, Donatien glissa aux genoux de Mme de la Saulnaye et, baisant ses mains : — Ne craignez point, Béatrice, je ne demande rien, laissez-moi incliner tout mon être devant vous qui m'êtes sacrée ! Usez de mon dévouement à l'heure où vous en aurez besoin ; un signe de vous m'éloigne, lorsqu'un signe me rappellera, j'en concevrai une joie telle que mes paroles ne peuvent vous l'exprimer ; mais ne m'abandonnez pas, Béatrice, ne m'abandonnez pas tout-à-fait, promettez-moi de m'écrire souvent ! — Relevez-vous, mon ami, et sachez qu'il m'en coûte de vous exiler, je vous sais gré de comprendre à demi-mot, votre délicatesse m'épargne les explications inutiles.Vous écrire ?Certes, je vous écrirai ; souvent ?serait-ce raisonnable?je suis votre ainée.— Béatrice, vous avez vingt ans ! — Non, Donatien.Je suis votre ainée, traitez-moi en grande sœur, le temps fera le reste.Elle sourit mélancoliquement : — Vous êtes si jeune, rien ne se guérit plus vite que les petites peines du cœur ! — A quoi bon protester, répliqua Donatien, vous ne me croiriez pas ; vous jugerez plus tard de ma fidélité ; au revoir, Béatrice, au revoir, amie très chère.Le jeune homme se redressa.— Un train passe dans deux heures, je le prendrai ; j'irai à Keryalo où vit encore ma vieille tante de Keris : j'adhère ainsi à votre volonté.Si je suivais mon impulsion, il y aurait à la Saulnaye des scènes orageuses, car toute patience à sa limite et, sans mon respect pour vous, la mienne l'aurait depuis longtemps dépassée ! Les beaux yeux de biche inquiète se levaient encore suppliants.— Je vous offre les justes colères que j'ai matées à cause de vous, grande amie, croyez bien que, de cela, je mérite d'être récompensé.— Vous le serez, Donatien, vous l'êtes ! Béatrice tendait ses deux mains, elle se défendait de l'attendrissement : — Cher grand enfant, je vous remercie ! Croyez bien qu'à la Saulnaye, ceux que vous aimez ne seront pas des ingrats.Lorsque le temps aura remis en ordre toutes choses, vous reviendrez et vous trouverez ici mes mains fraternelles ; ayez bon courage, au revoir ! Sous le prétexte de tenir compagnie à Mme Deshouettes, elle chargea son cocher de mener les deux officiers à la gare.Un peu avant midi, Donatien prenait la route de Keryalo, trois heures après, Anselme se dirigeait sur Brest.L'amirale subissait la commotion des événements.La déception, atteignant sa manie, faisait souffrir également son amitié.Béatrice eût souhaité le silence où s'apaisent les nerfs trop tendus, l'amirale, suivant un tempérament opposé, lui voulait procurer les bienfaits de la distraction ; elle s'attachait à la jeune femme, la suivait à la basse-cour, s'efforçait à l'admiration pour la bande em-plumée.Le soleil s'était retiré de la vallée, Béatrice, avant de rentrer au château, entraîna l'amirale dans le Bois de Buis, qui, déjà sombre, amorçait sur l'allée un tunnel humide et mystérieux : — Je ne vous ai pas encore amenée jusqu'ici, dit la jeune femme, c'est le Bois de Buis, la curiosité du domaine.Mme Deshouettes fit un geste de recul : — Je n'y veux pas entrer ! il sent l'hiver et le cimetière, les légendes y promènent des fantômes qui n'en sortent pas .Elles redescendirent vers la serre où les derniers héliotropes se fanaient ; les feuilles mortes emplissaient le sentier d'un flot de soie écrasée ; Mme Deshouettes y entendait bruire la fuite impitoyable des saisons ; elle regretta Brest, les lampes, le bridge, ce va-et-vient des états-majors qui assaisonne chaque jour d'un aspect nouveau.• • • Les longues pluies de l'hiver glissaient sur les ardoises, c'était un ruissellement continu que traversait parfois d'un brusque crescendo le fleuve glacé du noroît, séparé par les obstacles en courants sifflants et furieux.Les sapins oscillaient jusqu'à mi-corps les pins gesticulaient, et, sous les arbres au feuillage annuel, mille petites branches nues jonchaient le sol.Quatre heures et demie : Béatrice allumait sa lampe.Un grand feu de bûches éclairait sa chambre plus qu'il ne la chauffait : on s'accoutume au froid dans ces vieilles demeures.La mère et la fille vêtues de lainage s'approchaient à peine des souches embrasées.— As-tu terminé ton devoir, Geneviève ?— C'est difficile !.il faut placer les villes sans regarder l'atlas ! La fillette se frottait les yeux.— Repose-toi, voici le thé, nous reverrons cela tout à l'heure.Geneviève, repoussant sa chaise, vint se jeter dans les bras de Béatrice : — Comme tu grandis, ma fille ! La petite se dressait sur la pointe des pieds, tendue et rieuse, fière de ses neuf ans.— Je suis aussi grande que Nanon Bas-sard ! — L'âge l'a courbée en deux.— Elle a été plus grande, autrefois ?— Aussi grande que mei ; on la disait l'une des belles personnes du pays.Les yeux de Geneviève s'ouvraient si ronds que son front se plissait : — Comme on change ! fit-elle impressionnée.Et, serrant sa mère entre ses bras : — Mais vous, vous serez belle toujours, toujours, je le veux ! Une grande tendresse unissait ces deux êtres.Béatrice caressait la tête brune, intelligente., déjà hardie.Blotties toutes deux dans une large bergère, l'enfant se pelotonnait dans la tiédeur maternelle : — On est bien, n'est-ce pas, maman chérie ?on ne s'ennuie jamais nous deux ! l.'hi tireuse humeur de Geneviève ne subissait pas le marasme de la saison ; sa mère, ses leçons, ses jouets et l'espace que lui assuraient, aux jours pluvieux, les corridors, les chambres, les greniers du château, la faisaient exubé- rante et satisfaite.Auprès d'elle, Béatrice continuait une vie occupée, régulière, terne ; l'hiver accordait au recueillement les heures que les saisons chaudes attribuaient à l'élevage et aux travaux du plein air ; Béatrice avait entrepris l'ouvrage de Pénélope, tout un meuble de Louis XIV dont elle recopiait le dessin pour remplacer une tapisserie de l'époque parvenue à son maximum d'usure.Béatrice cependant ne s'y absorbait pas, elle lisait et chaque soir touchait du piano.Geneviève travaillait de petites sonates ; jusqu'à neuf heures sa mère jouait avec elle, puis l'enfant s'en allait dormir ; Mme de la Saulnaye allumait une cigarette et prolongeait la veille.Dehors, la pluie, le vent, l'ombre opaque dévidaient autour du château les fils d'une toile glacée : tisserands mystérieux, ils ser raient la trame et c'était un cercle sans fissure isolant le domaine silencieux.Portes fermées, lumières éteintes, — sauf la lampe unique auprès du divan, dans le fumoir, — Béatrice s'était assise devant l'âtre où elle jeta des bûches.Ses bras autour de ses genoux, son menton avancé, la buée légère de ses cheveux éclairée par dessous, elle semblait la gardienne augurait- et mélancolique, celle qui veille mais n'attend plus rien.Peu à peu, l'orage qui, passant sur la Saulnaye, avait bouleversé d'une haleine ardente le paysage craintif de son âme, éloignait de Béatrice ses courants ambigus ; le calme dégageait une atmosphère vide et la jeune femme s'appliquait à penser que tout était bien ainsi.Le bois craquait, lançant de petites gerbes d'étoiles qui s'éteignaient dans la suie au-dessus de la plaque armoriée ; la Dame de la Saulnaye relisait en soi-même son unique roman.Elle auscultait son cœur, curieuse d'apprendre ce qui pouvait encore lui faire mal.Elle prit, sur la table, une lettre arrivée du matin ; Mme Deshouettes qui, depuis deux années, n'avait pu décider la jeune femme à lui rendre visite, insistait avec véhémence : " Jusqu'ici je m'expliquais votre discrétion ; à présent, je ne la comprends plus." Anselme est marié depuis six mois, il a l'apparence d'un mari parfaitement heureux.Gabrielle est fort amoureuse, les beaux-parents gâtent le jeune ménage, Anselme vient d'acheter un automobile ; ils reçoivent, j'irai ce soir y faire le bridge avec le vieux clan des fidèles." Il vous faut reparaître à Brest ; vous avez eu " la grippe " au moment du mariage, je l'admets, mais il est séant que vos relations avec Gabrielle soient établies de telle sorte que celle-ci ne se doute jamais du roman dont la Saulnaye fut le théâtre." Vous m'avez priée de vous avertir, je le fais : il est temps pour vous d'inviter Anselme et sa femme ; Gabrielle a su conquérir son mari, vous pouvez recevoir le ménage à la Saulnaye sans redouter d'en troubler l'harmonie ; mais, d'abord, venez et jugez pir vos yeux, ce sera tout bénéfice pour moi.Béatrice se représentait les débuts du nouveau ménage.Mlle Plouguerneau avait usé d'une manœuvre banale ; à la veille d'un départ de l'Escadre, ayant flirté assidûment avec le lieutenant de vaisseau, elle tomba gémissante dans les bras de Mme Deshouettes.— Si je n'épouse pas M.de la Sauln.ivr, je mourrai de chagrin !.L'amirale sut gré à la jeune fille d'avoir élu le décor de son salon pour cette attendrissante comédie : — Mais, vos parents ?Gabrielle pleurait : — Vous savez combien ils sont sévères, je n'oserai leur parler du reste, Anselme ne m'a rien dit.Gabrielle sanglotait : M LA REVUE MODERNE Juillet 1024 — Si j'étais sûre qu'il m'aimât !.Madame, Madame, que je suis malheureuse ! il va partir.je n'ai d'espoir qu'en votre bonté, parlez-lui, je vous en prie, parlez-lui ce soir !.Mme Dcshouettes n'hésita pas : — Attendez-moi trois minutes.Anselme était au fumoir, elle lui fit un signe, s'isola un instant avec lui dans le salon ; le jeune homme, surpris, eut le mouvement d'hésiter : — C'est de la passion, murmurait, pressante, Mme Deshouettes, elle pleure, elle vous adore, vous pouvez en être flatté ! Gabrielle est douée d'une besauté étrange, les Plouguerneau sont riches, bien apparentés.Le jeune homme se rappela l'abandon de Mlle Plouguerneau lorsqu'elle dansait avec lui.Mme Deshouettes insistait : — Elle est tout en larmes ! Entraînant le jeune homme, elle ouvrit la porte du petit salon : — Le voici, dit-elle seulement.Elle se retira, faisant tomber derrière elle une portière épaisse comme un tapis.Béatrice portait en soi le mépris des êtres chastes pour ceux que tyrannise l'appel des sens.Un sourire ironique passa sur ses lèvres au souvenir de cette scène dont Mme Deshouettes lui avait noté les détails : Ils sont assortis, pensa-t-elle, Anselme est un impulsif, le désir chez lui tient la place de la tendresse, il est vaniteux, il aime le luxe, tout est bien ainsi et ma sagesse fut de pressentir cela.Du seul fait que j'ai su dire non, je n'ai pas souffert dans mon amour-propre, cet amour-propre que, longtemps après le silence du cœur, on peut confondre avec le regret ! Anselme au bras de Gabrielle s'éloignait, image imprécise, dont la mémoire, avec intention, laissait pâlir le contour.Je les inviterai, conclut Béatrice, mais pas en hiver, à quoi les occuperais-je quand ils seraient sortis de leur chambre ! La flamme n'agitait plus ses chevelures à paillettes, ralentie, à demi absorbée par la braise, elle léchait le cuivre des chenets ; la cendre grise et blanche s'amoncelait au fond de l'âtre.Les vents tournaient ; la pluie, sur les persiennes, frappait de ses doigts impatients ; le lierre, hersé à rebours, faisait un bruit d'ailes effarées.L'ouragan rappelait à Béatrice certain soir orageux, les persiennes fermées et, tout auprès d'elle, une voix satisfaite : " c'est délicieux ! un avant-goût des soirées d'automne, toutes d'intimité." Que devenait Donatien ?Son congé fini, il avait quitté la France, il vivait à Saigon, attaché aux'Défenses-Maritimes.Il écrivait, parlant peu de soi-même ; il envoyait à Geneviève des poupées asiatiques, aux yeux effilés, aux vêtements ramages et soyeux ; il contait ses visites chez les marchands chinois, Béatrice s'intéressait à ses trouvailles, lui passait des commandes ; il expédiait du thé, les flacons d'étain arrivaient à la Saulnaye tout cabossés, enveloppé* de papier de riz, chargés de timbressur lesquels se précipitait Geneviève collectionneuse.Il avait eu le tact de ne point épiloguer sur le mariage de son frère, quelques mots seu-li'iin nt.nnt.inl .1 lï.'.itrii
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