La ruche littéraire et politique, 1 mars 1859, mars
RUCHE LITTÉRAIRE.Volume III.MARS 1859.Numéro 1.LA RICHE LITTERAIRE.Ad public.En 1853, M.G.H.Ghcrrier, cédant aux sollicitations de plusieurs amis, commença la publication d'une revue périodique, intitulée La Ruche Littéraire Illustrée.Par malheur, l'intention de l'éditeur échoua de suite devant la difficulté de trouver de bons dessinateurs et graveurs qui se seraient chargés de l'exécution des vignettes de cette revue.Il fallut donc, après un essai infructueux, renoncer à illustrer la Ruche.Le qualificatif illustrée fut dès le second mois retranché de son titre, qui porta simplement: La Ruche Littéraire.Plus tard, afin de satisfaire i des exigences postales, la Ruche changea une seconde fois de titre et devint La Ruche Littéraire et Politique.Pendant près de deux ans, elle fut connue sous ce nom.U est probable qu'aujourd'hui encore La Ruche Littéraire et Politique existerait et serait dans un état de prospérité qui lui permettrait d'espérer de longues et belles années de vie, si nn imprimeur peu scrupuleux et peu loyal n'en eût gêné, d'abord et, enfin paralysé le développement.Les lecteurs de la Ruche Littéraire et Politique savent i qui nous faisons allusion.Il est donc inutile de nous appesantir d'avantage sur ce fait.En 1855, nous dûmes, en conséquence, suspendre notre œuvre.Ge ne fut point sans un vif regret, sans des tentatives multipliées pour lutter contre les obstacles qui nous étaient suscités.Mais les circonstances étant plus fortes que nos désirs et notre volonté, nous résolûmes de nous soumettre jusqu'à ce que des temps meilleurs nous permissent de poursuivre la publication de la Ruche.A présent, nous croyons ce temps arrivé, et c'est pourquoi nous venons demander au public de nous donner son opinion toute puissante à ce sujet.Si nos compatriotes jugent qu'un journal littéraire, comme la Ruche, peut être utile an Canada; si, comme un nombre considérable de personnes se plaisent à nous le dire, nn écho de la France doit recevoir les sympathies générales de la population, et si l'on nous estime capables de diriger cet organe de notre langue maternelle, nous sommes prêts à nous mettra immédiatement à l'ouvrage et i reprendre la Ruche Littéraire au point où nous l'avons laissée.Une connaissance plus intime du centre où nous travaillons, l'expérience du passé, et avouons-le, des notions domestiques que nous n'avions pas en 1853, nous permettent de garantir que la direction de la Ruche se montrera très sévère dans la rédaction et le choix des articles qui devront remplir ses colonnes.Elle veut que son journal ait accès dans la famdle, qu'il en soit l'ami, le conseiller, l'instituteur et le récréateur, nous demandons grâce pour ce mot.La plupart des nouvelles qui paraîtront dans la Ruche seront basées sur des événements authentiques.Et nous chercherons à dramatiser, autant que possible, l'histoire du Ganada, pour l'offrir à nos lecteurs sous une forme attrayante, quoique fidèle à la vérité.Ainsi, dans le premier numéro, qui sera mis en circulation le 1er mars 1859, nous commencerons la publication de l'niSTOiRR d'une famiuk canadienne depuis Fan mil six cent six jusqu'à Fan 1850.Ge travail, annoncé à la fin de Vile de Sable, et qui y fait suite, embrasse plusieurs volumes, contenant chacun un récit séparé, quoique dépendant du tout, comme chaque anneau d'une longue chaîne.Il est le tableau de la formation et des progrès de cette noble colonie, qui a tant fait, pour maintenir ses droits, ses libertés, et conserver intacte la religion et la langue que lui ont léguéei ses pères.Nous continuerons la Huronne de Lorette, dont quelques chapitres ont paru dans le volume de 1854, et publierons régulièrement trois correspondances dues à la plume d'écrivains favorablement connus dans le monde des lettres : une de Paris, une de New-York, e,1 une de la Nouvelle-Orléans.Enfin la Ruche sera purement littéraire.Elle ne descendra jamais dans l'arène politique.Sa mission sera de reposer et non de lasser, de cicatriser des blessures et non d'en faire.Nous invitons 1» jeunesse intelligente a nous donner 2 LÀ BUCHE LITTÉRAIRE.sa coopération; toutes les communications seront examinées arec soin, impartialité et nous nous proposons de rétribuer convenablement les auteurs dont les œuvres auront reçu notre approbation.Des listes d'abonnement sont, dès ce jour, déposées chez les principaux libraires du Canada et des Etats-Unis.Nous prions les personnes prêtes à nous favoriser, de signer ces listes, afin que nous connaissions ceux de nos compatriotes qui souhaitent d'avoir un journal littéraire français au Canada.Le prix d'abonnement à la Ruche Littéraire sera, comme par le passé, de $2 par année ; invariablement payable d'avance.O.H.CHEBBIIB.H.b.chevalier.Pour toute 1a partie concernant l'administration, s'adresser i M.G.H.Cherrier, boîte 701.Pour la rédaction, à M.H.E.Chevalier.Le» lettrée non-affranchies mont rigoureusement refusée».Montréal, 15 septembre 1858.A NOS LECTEDBS.Nous reprenons aujourd'hui la publication de la Ruche Littéraire.Ce numéro est le premier de la troisième année, cinquième série.A dater de cette époque notre revue paraîtra ré- {ulièrement entre le 1er et le 5 de chaque mois, ies bureaux sont provisoirement établis dans ceux du journal le Pays, à Montréal.C'est li que les abonnements seront reçus par l'administrateur, M.O.H.Cherrier.Les abonnements sont invariablement payables d'avance.Nous n'enfreindrons pas cette règle.Toute demande d'abonnement devra en conséquence être accompagnée d'une somme de $ 2 pour le Canada tt $ 2| pour les Etats-Unis.L'obligation où nous sommes de payer une partie des frais de poste pour les numéros expédiés hors des limites des provinces britanniques, nécessite cette augmentation des prix d'abonnement pour les personnes résidant i l'étranger.Les communications adressées à l'administration ou à 1a rédaction de la Ruche Littéraire devront être affranchies; les manuscrits reçus aux bureaux ne seront pas rendus.Notre prospectus, renfermant l'exposé de la conduite que nous nous proposons de tenir, nous ne croyons pas utile de revenir sur ce sujet.C'est à la prière de plusieurs amis que nous nous sommes décidés i recommencer l'œuvre Sue nous avions entreprise en 1853 et suspen-ue en 1855.Nous espérons que ces amis seront fidèles i la parole qu'ils nous ont donnée et que la Ruche Littéraire recevra les encourage* men ta du public.Ce numéro est expédié i un grand nombre de personnes ; celles qui ne l'estimeront pas digne de leur attention sont priées de nous le renvoyer dans les huit jours qui suivront sa réception, autrement nous les considérerons comme abonnées.Lises et jugea.IIS editeurs.P.8.—Toute personne qui nous procurera dix souscripteursauradroit à un abonnementgratuit.LA LANGUE FRANÇAISE et la NATIONALITE CANADIENNE.Langue et Nationalité, ces deux termes ne sont pas homonymes, pas synonymes, mais ne vous semble-t-il pas qu'ils soient ce que la mère est à la fille et qu'un peuple soit toujours li pour légitimer les liens qui les unissent ?C'est la langue qui enfanta la nationalité ; c'est elle qui l'a allaitée, c'est elle qui la soutient, et c'est elle qui la fait et la fera prospérer dans le cours des âges.Depuis la destruction de Babel jusqu'à nos jours, les hommes se sont toujours réunis aux hommes qui entendaient les mêmes signes qu'eux et y répondaient.Matériels et grossiers d'abord, ces signes ont changé, peu à peu, avec l'augmentation des groupes humains.Les besoins, puis les désirs individuels en ont varié la forme, adouci la rudesse, étendu la signification.Le substantif a dû précéder le verbe, antérieur lui-même aux autres parties du langage ou du discours, comme nous disons maintenant.Ensuite sont venues les distinctions des genres.Rares, obtuses dans les langues primitives, peu accentuées dans celles que la délicatesse des sentiments n'a point polies, ces distinctions nous paraissent le comble du perfectionnement de notre espèce.C'est à la distinction si minutieuse, si exquise des genres que la langue française doit sa supériorité sur toutes les autres.Aussi est-elle la pluB difficile 4 parler et le plus fidèle interprète des passions.A ce mot passion nous donnons son extension la plus large, 1a plus absolue, celle qui non seulement part du cri de l'enfant irrité par le refus d'un bonbon et va jusqu'à l'expression de la douleur d'un honnête homme frappé par le déshonneur, mais encore celle qui joue avec la forme, brode une coquetterie sur les lèvres, quand l'âme eat tenaillée par les angoisses,qui anime nos salons, comme elle flamboie & nos tribunes, et caresse l'esprit quand le cœur déborde de fiel.La langue française séduit, alors même que ses sœurs ne font qu'agiter.En habit de cérémonie, elle est intraitable, comme Marie Thérèse sur les lois de l'étiquette ; mais en négligé, vous la trouves souple, comme la Esméralda, puis rieuse a l'excès, piquante si vous levoules, amoureuse pour vos caprices et toujours bonne fille, quand vous lui laisses le champ libre.Avec les langues étrangères on parle, avec la langue française on cause.C'est bien certainement le souvenir de la langue française qui dictait naguère, en anglais, A une femme spirituelle les conseils suivants : " A pprenez i causer.A cet égard, l'éducation des femmes est déplorablement négligée.Si j'avais une fille, la première chose que je voudrais qu'elle sût, en matière de charmes artificiels, c'est que, bien causer est une qualité plus grande pour une dame que la musique ou la danse.Une femme qui cause bien est toujours sûre de commander l'admiration «t le respect dans toute société." LA BUCHE LITTÉRAIRE.3 Nos lecteurs savent que ces remarques s'appliquent tout autant A eux qu'A nos lectrices.Et c'est par la causerie que, grâce A sa langue, la nation française brille si éminemment.Ne pourrait-on dire que cet attrait a créé, en France, la liberté sociale qu'admirent et envient ceux même qui repoussent et blâment les institutions gouvernementales de cet empire ?Avancer le contraire serait avancer une absurdité.La causerie rallie chaque jour dans les salons français les gens que divisent les opinions politiques.Elle alimente la nationalité, comme de tout temps elle l'a alimentée chez les peuples qui ont eu causer.Les Latins, les Romains surtout nous en fournissent un exemple frappant.Pour trait d'union, les différentes castes avaient la simplicité familière du langage." En relisant Horace, dit un grand écrivain, j'ai remarqué ce vers dans une épitre A Mécène (1.1er, ép.7) s Te, dulcis amico, révisant.(j'irai te voir, mon bon ami).Ce Mécène était la seconde personne de l'empire romain, c'est-à-dire un homme plus considérable et plus puissant que n'est aujourd'hui le plus grand monarque de l'Europe." Au moment du danger, quand de la bouche d'un tribun tombait l'immortelle injonction : " Caveant contulet !" toutes les dissentions étaient oubliées, toutes les barrières hiérarchiques effacées ; chacun volait aux armes ; chacun combattait pour tous.On sauvait la patrie.Remontons l'échelle des âges, nous observerons la même chose chez les Grecs, mais A une différence près cependant.Les Grecs se coaliseront contre les Perses.Ils chasseront Xerxès, A tel moment donné ; mais ce sera pour se disputer le lendemain de la victoire et se ruiner les uns après les autres.Pourquoi ?Tous parlent la même langue.Oui ; mais les dialectes sont divers.Athènes a son accent ; Tbèbes son euphonie ; Lacédémone sa tournure particulière.Ainsi des autres cités.Et l'homogénéité est brisée, autant par la disparité des dialectes que par l'autonomie ; l'harmonie manque A l'intérieur; la nationalité grecque appartient au genre neutre.Elle n'a pas de sexe.Pièce A pièce vous la voyez tomber.Aussi, les Grecs, forts A la résistance, sont-Ils mous A l'agression.Ce peuple n'est point initiateur.U ne transporte pas le flambeau de la civilisation ; il se le laisse enlever.Pourquoi encore ?C'est que sa langue propre, c'est-à-dire sa nationalité, a élé inhumée sous le tombeau d'Homère dans le linceul d'Hésiode I Les lieutenants d'Alexandre commencent la décadence nationale, les Romains l'achèvent, en détruisant la ligue des Achéens.Les Romains eux-mêmes fidèles A leur nationalité, fermes, invincibles, tant qu'ils seront fidèles A leur langue, ne chancelleront-ils pas dès qu'ils mêleront A cette langue les jargons étrangers T L'amour des victoires les pousse dans la Gaule, A travers les bordes germaniques ; la basse latinité précède le bas-empire.Un des derniers défenseurs de la nationalité romaine, Oicéron, s'était déjà oublié A dire O fortunatam natam nu contule Roma! avant que César ne donnât un coup de hache aux bases de la république.Le premier avait confié son égiïsme A un mauvais vers ; la second avait caché sa calvitie sous une couronne de laurier.S'il fallut encore des siècles pour amener la chute de cette nationalité romaine, la plus grande, la plus complète out nous offre l'histoire, il n'en est pas moins vrai qu'elle fut frappée A mort par les deux hommes qui affichèrent pour elle le plus ardent amour.Comment ?C'est parce que l'un et l'antre étaient mus par l'orgueil de leur personne,plutôt que par l'amour de leurs concitoyens.Dans ses harangues contre Verres, Oicéron pouvait opposer A ce gouverneur le cri de civis romanus sum ; mais aussi bien que César, il eut passé le Rubicon en disant : Jleajacta est ! Ce sont eux qui ouvrent Rome A l'étranger, et par conséquent A la corruption du langage, donc au désaccord, au trépas.L'équilibre entre les forces est la loi indispensable de .tout corps organisé.La langue latine perdue, la nationalité latine n'avait plus sa raison d'être.Que d'efforts accomplis, que de sang versé depuis le sac de Rome par les barbares, pour rendre aux Latins une nationalité, fût-ce une nationalité bâtarde.L'an 330 signale l'abaissement de la capitale du monde.C'est l'époque de la décomposition totale de la langue, qui décroît, de plus en plus, malgré les luttes héroïques de mille tribuns illustres, bien avant Riensi.L'épitapbe de la nationalité romaine est écrite en italien.On l'entrevoit dans la contraction de poplus pour populus, employée déjà par r .tains poètes du temps d'Auguste.Virgile chanta ledernier chant delamétropole du monde.Il fut appelé le Cygne de Mantoue.Et la nationalité italienne semble avoir été condamnée elle-même A sa naissance par ce proverbe populaire : Pour bien parler italien/ il faut langage de Toscan dans bouche ronaine.II.Cela n'est point un accident, encore moins un phénomène, c'est une loi de la gravitation humaine.L'application de cette loi s'est fait remarquer de tout temps.Le peuple qui, A notre sene, a ieut-être résisté le plus longtemps A ses commandements est le peuple juif qu'admireront toujours, malgré ses erreurs, les amis de la nationalité.C'est pour nous le modèle de l'esprit national.Méprisé, proscrit, disséminé sur la surface du globe, morcelé, réduit A son infiniment petit, il cherche encore, mais vainement A se rapprocher, A se recomposer, A reprendra corps, nationalité.Ainsi font les tronçons des reptiles.Et la peuple juif est en sei vitu.de ! Depuis bientôt deux mille ans son Eiode est ouvert.Et le peuple juif sait encore sa langui. 4 LA RUCHE LITTÉRAIRE.Un autre peuple,—peuple vaillant s'il en fut et que vous connaissez bien,—a lutté pendant des siècles pour la conservation de sa nationalité.Il vous souvient, n'est-ce pas, de ces gens d'Armorique, dont vous descendez pour la plupart, Canadiens.Non seulement ils ont mis César en échec, non seulement ils ont tenu contre les rois et la noblesse de France confédérés pour les réduire, mais on les a vus jusqu'au commencement de ce siècle revendiquer leur nationalité.Aujourd'hui encore le Breton parle une langue faite, grammaticale, et pour se faire recevoir en Bretagne, la langue française a dû recourir à toutes ses séductions, à toute sa flexibilité.La langue latine avait échoué cependant.Pour captiver ces fiers Bretons, il a fallu les charmes réunis des trois éléments qui composent notre idiome.Et la nationalité bretonne n'a consenti à s'éteindre, quo pour renaître, comme le phénix, dans la nationalité française.L'Ecosse, l'Irlande sont aussi là pour nous dire ce que peut, pour la nationalité, le culte sacré d'une langue, fut-elle même illégitime I Il suffit d'une heure, d'un décret pour immoler une nationalité politique.On ne peut jamais préciser le moment où on immolera une langue.C'est que la première est une convention gouvernementale, la seconde une nécessité sociale.Le lAche qui vendra sa nationalité sera impuissant à vendre sa langue.La providence dans sa hante sagesse a mis cette digue i l'ambition et à l'égoïsme humains.Si elle a permis que les langues se transformassent, ça été en vue de leur amélioration, de leur extension, de lenr embellissement.D'un accès facile à la conversation, aux arts, la langue latine boudait la techuicologie de la mécanique.La langue française, bercée par la langue latine, a toute sa facilité, toutes ses beautés ; mais élevée parles langues celtique, saxonne, germanique, elle sait se prêter aux exigences de la science et an développement de l'ère industrielle dans laquelle nous sommes entrés; La langue latine, comme son institutrice la langue grecque, n'allait guère au-delà de Y idéalisme.La langue française accepte le réalisme de la langue anglaise, quand elle ne l'exporte pas elle-même.Le réalisme est, on le doit reconnaître, la route vers laquelle se dirige l'esprit public.Les uns, les amil de l'antiquité, regardent ce penchant, comme un signe de décadence ; les autres, les hommes de progrès, les hommes d'action—ceux du continent américain surtout —le regardent comme l'expression la pins directe de notre perfectionnement.Nouf sommes nés pour produire et ce n'est point la vie contemplative qni produit.Ce raisonnement est d'accord avec l'impulsion qu'ont reçues les facultés humaines depuis la fin du siècle dernier.Mail il ne devrait pas être aussi exclus if qu'il l'est en Amérique, où l'amour de la matière enraye trop souvent le char de la haute intelligence.On produit, il est vrai ; mail on produit pour gagner ; il faudra' i produire plus souvent pour la satisfaction que cause la création d'une œuvre bonne et belle.L'Américain se résout difficilement à se faire artiste.Lui qui engendre tant de choses, il a honte, dirait-on, d'engendrer l'art.Il préfère le considérer comme un luxe exotique et l'acheter quand il en a besoin.Aussi la langue américaine,—qui, langue parlée principalement, n'est pas la langue anglaise, tant s'en faut—la langue américaine, rétive à la grammaire, réchignée pour les artistes, a-t-elle des tendresses infinies pour les machinistes, les fabricants, les réalisateurs de tout genre.Elle les traite en enfants gâtés.Aussi encore les Etats-Unis, qui comptent peut-être à eux seuls autant sinon plus de journaux qu'il y en a dans toute l'Europe, n'ont-ils presque pas d'hommes de lettres.Chez eux on incorpore la pensée dans des mots, on ne la coule pas dans le moule de la langue raisonnée.Le besoin de faire et de faire vite a banni de l'expression et la richesse, et la convenance, et la loi antique.Quand les Gaulois portaient la cognée dans les vieilles forêts de la France actuelle, ils parlaient un jargon obscur, indéfini, libre dans ses écarts, parce qu'il n'avait pas le charme de la contrainte.Quand l'Américain aura déposé son bâton de pionnier, il parlera une langue plus belle, plus soignée, plus coulante, plus noble et plu» luxueuse que l'anglais.Parce qu'elle sera formée des ingrédients multiples qui constituent sa nationalité.L'Américain a besoin de substantifs aujourd'hui.Que ses immenses territoires soient peuplés et il courtisera la forme, après avoir longtemps violé la règle.Les Romains commencèrent par violenter les Sabines avant de finir par adorer les femmes.Romulus ravit une fille d'Ausonie ; Marc-Antoine perd la bataille d'Actium et se tue pour Cléopfttre.Quand l'Amérique sera défrichée et colonisée, la langue sera défrichée, qu'on nous pardonne le terme 1 Plus réaliste encore que l'anglais, le langage américain s'idéalisera au milieu de l'allemand, du français et de l'espagnol.Il y a vingt ans, New-York n'avait pas un critique artistique.A présent vous en trouverez cent.Le réalisme est le principe de la langue yankee, parce que c'est le principe de sa nationalité.Et c'est l'alliance de l'idéalisme an réalisme qui a placé la langue française au-dessus de toutes les autres, parce que ce sont les deux principes de notre existence.III.Le français est issu de quatre souches principales.Ce sont, par ordre de primogeniture, la langue ibérienne, la langue celtique, la langue latine et les deux jumelles auxquelles cette dernière donna naissance, la langue d'oc et la langue d'oil.La langue d'oc eut cours an midi de la Loire, la langue d'oil an nord de ee fleuve : elles naquirent vers le huitième siècle et se fondirent dans le quinzième en français moderne.Cette langue nouvelle fut épurée LA RUCHE LITTÉRAIRE.5 •u dix-septième et elle atteignit un haut point de perfection bous Louis XIV.C'est aussi l'époque de la constitution de la nationalité française, qu'on le remarque.Riche» lieu achève l'œuvre de Louis XI.La féodalité s'abat.Les divisions provinciales diminuent ; les idiomes se mêlent, et l'unité nationale arrive, mais précédée de l'unité linguistique, ne l'oublions pas.La révolution de 1789 couronne cette transfiguration ; car elle prépare le Code civil, en annulant les vieilles formules judiciaires ; en abolissant les coutumes arbitraires ; et en posant les bases d'une langue légale, commune dans toute la France.Louis XIV avait fixé la langue idéale.Napoléon 1er, le fils de la révolution de 89, écrivit le syllabaire de la langue réelle.Aussi la nationalité française n'avait-elle jamais été vigoureuse, et compacte comme dans son temps.Ses campagnes meurtrières sont là pour le dire.Saignée aux quatre veines, épuisée, haletante, jugée morte par ses ennemis, la France, après plus de vingt années de guerre, contre toute l'Europe, relevait la tête au chant de son hymne national, de la Marseillaise t Et quoique défaite à Waterloo, elle restait invaincue.Est-il aussi une page plus vraiment française que cet hymne ?Ce n'est pas seulement notre langue, pas seulement notre musique, pas nos aspirations, nos qualités qu'il révèle ; mais ce sont nos imperfections elles-mêmes.Rouget de l'Isle est le premier qui ait fait les Français peints par eux-mêmes.Ses imitateurs ne l'ont pas plus approché que H.Scribe n'approche de Molière.C'est pourtant un homme célèbre que M.Scribe.Il a broché deux ou trois cents comédies, Molière n'en a fait qu'une vingtaine t Mais la précision est l'âme du génie et fécondité n'est pas toujours signe de bonté.Nos immenses prairies de l'Ouest l'attestent.La langue a popularisé par ses chants la nationalité française ; elle l'a cimentée.Aussi croyons-nous cette langue et cette nationalité plus viriles, plus simples, plus intimement mariées que jamais.Un auteur contemporain a dit avec raison : " Malgré la monotonie qui lui est inhérente à cause de son défaut d'accent et la surabondance des syllabes muettes, nos poètes et nos prosateurs ont prouvé à quel point eutre des mains habiles, notre langue pouvait devenir harmonieuse." Les défauts de la langue française sont amplement rachetés par l'admirable clarté qui est son caractère distinctif et qui l'a rendue la langue de la diplomatie.La marche simple et régulière de sa construction est tellement conforme aux principes de la logique et de la raison que rarement elle admet deux manières 'd'exprimer une idée, et que souvent il suffit d'énoncer en français une proposition qui paraissait juste dans une autre langue, pour en faire voir immédiatement la fausseté.Aussi le français est éminemment la langue des sciences, de la politique et de la discussion." Ils sentent bien la justice de cette observation les peuples forcés par leur position à manier tour à tour la langue française et une langue étrangère.C'est une bataille terrible, acharnée, qui ne laisse ni trêve ni merci, car elle a pour appât la nationalité.IV.Ainsi se trouvent placés les Canadiens-Français vis-à-vis des Anglo-Saxons.Si peuple fut éprouvé par le Maître de toutes choses, c'est le peuple canadien-français.Entraîné Bur le sol américain, au moment où se dessinaient dans sa patrie-mère, la langue et la nationalité françaises, il n'a cessé de songer à elles et de travailler ici à leur élever un autel.Délaissé à l'heure même où il commençait à opérer sur cet hémisphère l'œuvre de nationalité que la France opérait dans l'ancien monde, il n'a pourtant point perdu la mémoire de son origine, et, malgré les déboires, les persécutions, malgré les revers, il est resté fidèle à cette origine.La voix du sang parle par sa bouche.Si la France n'eut été en travail de langue et de nationalité depuis François 1er jusqu'à la restauration, peut-être la race française aurait-elle maintenant sur ce continent une puissance égale à la race saxonne.Ne possédait-elle pas la plus grande et la plus belle partie du pays de l'embouchure du St.Laurent à l'embouchure du Mississipi, le nord, le sud et l'ouest du Nouvean Monde ?Des noms français ne jalonnent-ils pas toutes les routes, tous les cours d'eau depuis Oaspé jusqu'à la Nouvelle-Orléans et depuis les incommensurables régions du Nord-Ouest jusqu'au Labrador ?Mais si Louis XV ignora la Nouvelle France, Bonaparte méconnut la Louisiane.Le roi fainéant se laissa (en 1763) enlever sa colonie par.insouciance de ses intérêts ; le consul conquérant vendit (en 1803) la sienne par besoin d'argent, pour satisfaire son ambition.Lequel fut le plus coupable ?C'est à l'histoire de répondre.Mais si la nationalité politique de ces deux colonies pouvait être sacrifiée par des gouvernants, il n'en était pas de même de leur nationalité propre, c'est-à-dire celle qui attache les enfants aux parents, celle qui obéit à ce qu'on appelle le cri de la nature.Devenu anglais par la formo administrative, le Canada est, après un siècle de sujétion anglaise, encore français par la langue et les mœurs.On peut en dire autant de la Louisiane, nonobstant son adhésion à la constitution de 1776.A l'époque de la cession du Canada, il était occupé par soixante mille français à peine.Aujourd'hui, on peut les estimer à huit cent mille environ.La même progression se fait remarquer en Louisiane.Malgré leur changement de fortune politique, ces seize cent mille individus, épars sur un continent huit fois aussi grand que l'Europe, gardent précieusement la langue et les traditions de leurs ancêtres.Le type français est vivant parmi eux.Je me sens disposé à leur appliquer ce que M.Guizot a dit de la France : " A côté des grands événements, des révolutions, des améliorations publiques, on aper- 6 LA BUCHE LITTÉRAIRE.çoit toujours dans notre histoire des idées générales, des doctrines qui leur correspondent.Rien ne s'est passé dans le monde réel dont l'intelligence ne se soit à l'instant saisie et n'ait tiré pour son propre compte une nouvelle source de richesse, rien dans le domaine de l'intelligence qui n'ait eu dans le monde réel, •t presque toujours asses vite son retentissement et son résultat." Ces réflexions viennent corroborer ce que nous avancions dernièrement que la langue française l'emporte sur les autres, parce qu'elle est accessible an réalisme comme A l'idéalisme.Et tandis que je cite, qu'on me permette de copier un admirable tableau tracé par H.Jean Aycard, dans son HUtoire Littéraire de ta France.Aussi bien U a sa place marquée dans nn article inr la langue française et la nationalité canadienne." Les grands esprits de la France, écrit M.Aycard, offrent dans leurs écrits immortels un mélange exquis de spéculation et d'intelligence pratique.Ils conservent toujours le sentiment du monde extérieur, des faits au milieu desquels Ut vivent; ils s'élèvent très haut, tnafo sans perdre la terre de vue.Us se complaisent A connaître, A sonder, A pétrir cette boule étroite sans y élire jamais leur domicile éternel.Habiles A la fois A observer et A méditer, Montaigne, Descartes, Pascal, Bossuet, Bayle, Voltaire, Montesquieu, Buffon, Mirabeau, Napoléon, ne sont ni de purs logiciens ni des enthousiastes." En France (dit M.de Mérimée), A toutes les époques et dans tontes les conditions, les hommes éminents se sont piqués de bien écrire.Politique, guerrier, eourtisan, quiconque a dû s'adresser A des Français s'est présenté devant des jugea qn'on ne peut convaincre, A moins de les séduire." Ajoutons qu'en France comme A Rome, la prose a toujours été plus parfaite que la poésie.La palme de la poésie, peut-être quelques nations en Europe peuvent la disputer A la France ; celle de la prose lui appartient •ans contradiction.Les Italiens, voire les Allemands, trouvent nos poètes prosaïques, parce que ceux-ci sont habituellement raisonnables et que leur naïveté même est réfléchie.En revanche, combien de nos savants sont encore artistes dans leurs écrits, et passeraient, en une littérature moins encombrée de chefs-d'œuvre, pour de grands écrivains.L'imagination n'est point, comme on lc suppose, la base du véritable talent littéraire ; c'est la raison aiguisée par l'esprit, le bon «ens avec l'expression heureuse.Aujourd'hui M.de Chateaubriand lui-même l'a reconnu : " Tout ouvrage, même un ouvrage d'imagination, ne peut vivre si les idées y manquent d'une certaine logique qui les enchaîne et qui donne au lecteur le plaisir de la raison, même au milieu de la folie.Voyez les cbefr-d'œuvres de notre littérature ; après un mûr examen, vous découvrirez que leur supériorité tient A un bon sens caché, A une raison admirable qui est comme la charpente de l'édifice.Ce qui est faux finit par déplaire : l'homme a en lai-même un principe de droiture que l'on ne choque pas impunément.De 1A vient que les ouvrages des sophistes n'obtiennent qu'un succès passager.Ils brillent un instant d'un faux éclat, et tombent dans l'oubli." La langue latine a suivi les conquêtes des Romains, mais on ne voit pas qu'elle les ait jamais précédées.Les nations que ces conquérants avaient vaincues apprenaient le latin malgré elles ; au lieu qu'on a va les peuples avant d'être soumis A la France apprendre volontairement le français.Le père Bouhours écrivait dès le dix-septième siècle : " Seriez-vous bien aise qne tontes lei langues fussent réduites A une seule et que tous les peuples s'entendissent comme nom nous entendons, et comme ils s'entendaient autrefois dans le paradis terrestre ?— Je n'en serais pas fâché, pourvu que notre langue fût cette langue universelle et que toute la terre parlât français.On parle déjà français dans tontes les cours de l'Europe.Tous les étrangers qui ont de l'esprit se piquent de savoir le français.Où ne va-t-on point avec notre langue ?C'est lui donner des bornes trop étroites que de la renfermer dans l'Europe ; elle a cours parmi les sauvages de l'Amérique et parmi les nations de l'Asie les plus civilisées.Si la langue française n'est pas encore la langue de tous les peuples du monde, elle mérite de l'être.Car, A la bien considérer dans la perfection où elle est depuis plusieurs années, ne faut-il pas avouer qu'elle a quelque chose de noble et d'auguste qui l'égale presque A la langue latine et la relève au-dessus de l'italienne et de l'espagnole." On a beaucoup vanté la majesté de la langue castillane.Sans doute il n'en est pas de plus pompeuse.A entendre lo nom du Mançanarès, ne croirait-on pas que la rivière de Madrid est le plus grand fleuve du monde?Ce n'est qu'un petit ruisseau, et le plus souvent A sec.En «'éloignant de cette pompe, la langue italienne va souvent dans un autre excès, et cet enjouement qui lui est si naturel tombe souvent dans la bouffonnerie.Le français est aussi éloigné de la mollesse et de l'enflure des langues du midi que de la rudesse des langues du nord, dont la plupart des mots écorchent le gosier de ceux qui parlent et l'oreille de ceux qui écoutent.Notre langue, dans nos bons écrivains, n'use que fort sobrement des hyperboles et de ces figures recherchées ennemies de la vérité ; en quoi elle exprime bien l'humeur franche et sincère du pays de Montaigne et de Molière, où l'on n'a jamais pu souffrir l'hypocrisie, l'exagération ni le mensonge.Pour plaire, a-t-on dit, il ne faut point trop en laisser voir le désir ; de même pour parler bien français, il ne faut point vouloir trop bien parler." Notre beau langage, dit encore Bouhours, ressemble A une eau pure et nette qui n'a point de goût, qui coule de source, qui va où sa pente naturelle la porte, et non pas A ces eaux artificielles qu'on fait venir aveo violence dans les jardins des grands, et qui y font mille différentes figures.Car la langue française hait tous les ornements excessifs, elle voudrait presque que ses paroles fussent toutes nues, pour s'exprimer plus simplement ; elle ne se pare qu'autant que la nécessité et la LA RUCHE LITTÉRAIRE.7 bienséance le demandent." Bouboura vivait au siècle de Descartes, de Racine et de Pascal." Le français, par la marche naturelle de toutes ses constructions, et aussi par sa prosodie, sera toujours plus propre qu'aucune autre langue A la conversation.Les étrangers, par cette raison, entendent plus aisément les livres français que ceux des autres peuples.Ils aiment, surtout, dans nos livres philosophiques, une clarté de style qu'ils trouvent ailleurs assez rarement." Quelle contrée illustre mieux cette assertion que l'Amérique Septentrionale où trois langues se disputent la préséance : l'anglais, le français et l'allemand.On apprend l'anglais par nécessité et pour ses affaires, le français par goût, l'allemand par circonstance.V.Je me souviendrai toujours avec une profonde émotion des magnifiques paroles de l'Histoire du Canada, par M.F.X.Garneau : " Si l'on envisage l'histoire du Canada dans son ensemble, depuis Champlain jusqu'à nos jours, en voit qu'elle se partage en deux grandes phases que divise le passage de cette colonie de la domination française A la domination anglaise, et que signalent la première, les guerres avec les Sauvages et les provinces qui forment aujourd'hui les Etats-Unis ; la seconde, la lutte politique et parlementaire des Canadiens pour leur conservation nationale.La différence des armes, entre ces deux époques, nous les montre bous deux points de vue distincts ; mais c'est sous le dernier qu'ils m'intéressent davantage.Il 7 a quelque chose de touchant et de noble tout à la fois à défendre la nationalité de ses pères, cet héritage sacré qu'aucun peuple, quelque dégradé qu'il fût, n'a jamais osé répudier publiquement.Jamais cause plus grande et plus sainte n'a inspiré un cœur haut placé, et mérité la sympathie des hommes généreux." Si la guerre a fait briller autrefois sur le champ de bataille la bravoure des Canadiens avec éclat ; à leur tour, les débats politiques ont fait surgir au milieu d'eux des noms que respectera la postérité ; des hommes dont les talens, le patriotisme ou l'éloquence, sont pour nous A la fois un juste sujet d'orgueil et une cause de digne et généreuse émulation.Les Papineau, les Bedard, les Vallières, les Stuart, ont A ce titre pris la place distinguée que leurs compatriotes leur avaient assignée depuis longtemps dans notre histoire, comme dans leur souvenir." Par cela même que le Canada a été soumis A de grandes vicissitudes, qui ne sont pas de son fait, mais qui tiennent à la nature de sa dépendance coloniale, les progrès n'y marchent qu'A travers les obstacles, les secousses sociales, et une complication qu'augmentent de nos jours la différence des races mises en regard par la métropole ; les haines, les préjugés, l'ignorance et les écarts des gouvernons et quelquefois des gouvernés.Les auteurs de l'union des deux provinces du Canada, projetée en 1822 et exécutée en 1840, ont étayé cette mesure de diverses raisons spécieuses pour couvrir d'un voile légal une grande injustice.L'Angleterre, qui ne veut voir dans les Canadiens-Français que des colons turbulens, des étrangers mal affectionnés, feint de prendre pour des tentatives républicaines leur inquiétude, leur attachement A leurs institutions et A leurs usages menacés, artifice indigne d'un grand peuple.L'abolition de leur langue, et la restriction de leur franchise électorale pour les tenir, malgré leur nombre, dans la minorité et la sujétion, ne prouvent que trop qu'elle ne croit rien de ce qu'elle dit, et que ni les traités, ni les actes publics les plus solennels, n'ont pu l'empêcher de violer des droits d'autant plus sacrés qu'ils servaient d'égide au faible contre le fort." Mais quoiqu'on fasse, la destruction d'un peuple n'est pas chose aussi facile qu'on pourrait se l'imaginer." Nous sommes loin de croire que notre nationalité soit A l'abri de tout danger.Comme bien d'autres nous avons eu nos illusions A cet égard, illusions qui s'envolent chaque jour devant les intrigues, et la corruption qui rappellent certaines époques de l'histoire de l'Irlande." Mais, dans le vrai, l'existence du peuple canadien n'est pas plus douteuse aujourd'hui, qu'elle ne l'était il y a un demi siècle.Notre destinée est de lutter sans cesse, tantôt contre les barbares qui couvrent l'Amérique, tantôt contre une autre race qui, jetée en plus grand nombre que nous dans ce continent, y a acquis depuis longtemps une prépondérance, qui n'a plus rien A craindre.Nous ne comptions que 60,000 âmes en 1760 et nous dépassons aujourd'hui 700,000." En effet, ce qui caractérise la race française, par-dessus toutes les autres, c'est " cette force secrète de cohésion et de résistance, qui maintient l'unité nationale A travers les plus cruelles vicissitudes et la relève triomphante de tous les obstacles." La vieille étourderie gauloise, dit un auteur,* a survécu aux immuables théocraties de l'Egypte et de l'Asie, aux savantes combinaisons politiques des Hellènes, A la sagesse et la discipline conquérante des Romains.Doué d'un génie moins flexible, moins confiant et plus calculateur, ce peuple antique et toujours jeune quand retentit l'appel d'une noble pensée ou d'un grand bomme, ce peuple eût disparu comme tant d'autres plus sages en apparence, et qui ont cessé d'être parce qu'ils ne comprenaient qu'un rôle, qu'un intérêt ou qu'une idée." Rien ne prouve que les Français établis en Amérique aient perdu, au contraire, tout démontre qu'ils ont conservé ce trait caractéristique de leurs pères, cette puissance énergique et insaisissable qui réside en eux-mêmes, et qui, comme le génie, échappe A l'astuce de la politique comme au tranchant de l'épée.Ils se conservent, comme type, même lorsque tout semble annoncer leur destruction.Un noyau s'en forme-t-il au milieu des races • M.MailMer: De la puissance et des institutions de VUnitm Américaine, 8 LA RUCHE LITTÉRAIRE.étrangères, il se propage, en restant comme isolé, au sein de ces populations avec lesquelles il peut vivre, mais avec lesquelles il ne peut s'amalgamer.Des Allemands, des Hollandais, des Suédois se sont établis par groupes dans les Etats-Unis, et se sont insensiblement fondus dans la masse sans résistance, sans qu'uue parole même révélât leur existence au monde.Au contraire, aux deux bouts de cette moitié du continent, deux groupes français ont pareillement pris place, et non seulement s'y maintiennent comme race, mais on dirait qu'une énergie qui est comme indépendante d'eux-mêmes, repousse les attaques dirigées contre leur nationalité.Leurs rangs se resserrent, la fierté du grand peuple dont ils descendent et qui les anime aloru qu'on les menace, leur fait rejeter toutes Icb capitulations qu'on leur offre ; leur esprit de sociabilité, en les éloignant des races flegmatiques, les soutient aussi dans les situations où d'autres perdraient toute espérance.Et cette force de cohésion, dont nous venons de parler, se développe d'autant plus que l'on vent la détruire." Mais comment bâter le développement de la nationalité canadienne-française en Amérique ?Voilà le problème que nous allons étudier et à la solution duquel nous travaillerons désormais.VI.La nationalité canadienne,—comme tontes les nationalités, a sa source dans l'esprit et le cœur des habitants.Par la langue française, elle dérive de l'esprit ; par la religion catholique, elle dérive du cœur.En cherchant les moyens de développer cette nationalité, nous devons donc examiner sa position actuelle vis-à-vis de la nationalité saxonne, sa rivale.Non que nous veuillions empiéter sur le domaine de la politique, le but de la Ruche pas plus que le cadre de cet article ne le souffriraient, mais toute question philologique, étant plus ou moins liée à l'histoire, proprement dite, nous sommes forcés d'exposer brièvement ce qui a été, ce qui est et ce qui pourrait être.On ne saurait nier qu'aussitôt après la prise de Québec, l'Angleterre tâcha de courber les vaincus sous ses lois, ses institutions, ses mœurs, sa langue.C'était dans l'ordre des choses.Un peuple victorieux essaye toujours de s'assimiler le peuple conquis.Va victi».Cependant les Canadiens résistèrent avec une énergie, une opiniâtreté, un héroïsme qui firent échouer une à une les tentatives des Anglais.L'attaque et la défense furent violentes, incessantes pendant près de trois quarts de siècle.Ce conflit est une des plus remarquables épopées que je connaisse.Un peintre lui a manqué, jusqu'à ce jour peut-être.Mais tôt ou tard on le verra paraître, et son tableau, s'il est fidèle, prendra une place première dans les annales du monde.M.Denis Benjamin Viger a esquissé ce tableau dans ses considérations sur la Belgique et on doit dire qu'il l'a fait de main de maître.Cependant, grâces au ciel, la lutte a fini par mollir, puis par s'éteindre.Non que les Canadiens fussent réduits ; non que les Anglo-Saxons fussent devenus numéri- quement moins forts.Au contraire.Les uns et les autres avaient grandi ; les uns et les autres auraient pu rester dans l'arène.Mais c'est que les préventions s'étaient oblitérées des deux parts ; c'est que la population canadienne-française s'était accrue non seulement sur les bords du St.Laurent, mais sur ceux du Mississipi et même sur ceux du Sacramento et que le frottement des races a toujours été favorable au progrès.N'est-ce point avec le diamant que l'on taille le diamant ?Les Français qui n'immigraient guère, qui n'aiment pas à immigrer, eux, qui vers 1830, comptaient à peine quelques représentants dans les Etats-Unis du nord, ils ont, depuis cette époque, franchi l'Atlantique par phalanges et à tel point que maintenant ils forment dans la seule ville de New-York une colonie de plus de quarante mille âmes.La fièvre de l'or en a entraîné d'autres au littoral du Pacifique.San Francisco venait de 8e fonder, quand un journal français y prit son essor.A l'heure où nous écrivons, la capitale de la Californie possède deux ou trois feuilles françaises quotidiennes et diverses publications périodiques en cette langue.Parlerons-nous de la Nouvelle-Orléans, avec ses grands journaux, dont quelques-uns figureraient honorablement dans les rangs de la presse parisienne ?Et les paroisses de la Louisiane, dont chacune a sa gazette française lorsqu'elle n'en a pas deux ?Un journal quotidien défraie les Français de Mexico, et une revue hebdomadaire ceux du Brézil.Quant au Canada, il peut se glorifier de vingt journaux français au moins pour une population française de huit cent mille individus environ 1 C'est certainement plus que ne possèdent bon nombre des départements français eux-mêmes.La librairie française est, de vrai, encore à l'état d'enfance, en Amérique, et il lui faudra Men des années pour sortir de ses langes.C'est que la main-d'œuvre ici est plus chère que le travail d'imagination et que la France peut, malgré les frais de transport et malgré les droits d'importation, fournir ses produits littéraires à des prix comparativement très réduits.Ne prétendez pas que les Franco-Américains, Canadiens ou autres, manquent soit d'intelligence soit de l'amour des lettres.A mesure qu'ils se concentrent sur un point, ils créent des imprimeries et des organes de la pensée.Que les communications, si faciles déjà, doublent et dans le Nouveau-Monde, ils reconstitueront une Nouvelle-France.En quinze heures nous avons les malles de New-York, en sept jours celles de la Nouvelle-Orléans, en moins d'un mois celles de la Californie.N'est-ce pas l'aurore d'un autre avenir pour nos compatriotes ?La langue française est de mode dans les salons américains, elle est d'usage dans la plupart des familles des Etats et des républiques du Sud I Nous marchons à un changement ?Je ne parle pas à cette heure, et à cette place, d'un changement politique, mais bien d'un changement social.Omnipotente, il y a un siècle, la langue anglaise se trouve désormais postée dans le nord de l'Amérique au moins, entre la langue allemande LA BUCHE LITTÉRAIRE.9 et la langue française.Aussi la langue anglaise ménage-t-elle celles qu'elle molestait jadis.Qui se hasarderait ù affirmer que, plus tard, elle ne sera pas en minorité ?Les guerres civiles et religieuses de ln Grande-Bretagne out puissamment contribué au peuplement de l'Amérique.Les révolutions politiques de la France n'ont-elles pas l'air de continuer cette œuvre ?Depuis 1848, il est arrivé aux Etats-Unis plus de vingt mille Français proscrits ou incapables de vivre sous le régime gouvernemental de leur pays.Cette statistique ouvrira les yeux à tout hemme de sens.Et quelle est en général le caractère naturel des immigrants ?Ils sont hardis, intelligents.Pour briser les douces chaînes du foyer domestique, il faut être doué d'une âme solidement trempée ou être forcé par les circonstances ?Le flot de l'émigration grossit en France et le souffle de la liberté lo pousse constamment vers notre hémisphère.Chaque Français qui met le pied sur le sol que nous foulons y apporte son contingent de vitalité à la langue française, et par là il avive la nationalité canadienne, comme je la comprends.Car cette nationalité canadienne, si elle a été lésée dans sa langue, elle n'a pas, Dieu merci,'été martyrisée dans sa religion.En justice pour l'Angleterre, nous lui devons cette déclaration.Bien plus, après avoir comploté la ruine de notre langue, les Anglais la flattent et lui font chaque jour des avances.Je sais au Canada, bon nombre de maisons anglaises où le français est la langue familière.On me répondra infailliblement que le nombre de maisons canadiennes-françaises où l'anglais est la langue familière est plus grand encore.Je ne lo nie pas ; mais j'affirme aussi que cette objection ne prouve point que notre langue s'étiole au Canada.Les généraux n'ont-ils pas coutume de dire qu'il vaut mieux se gagner un allié que de perdre dix déserteurs ?Au surplus, le courant do l'immigration française rétablirait bientôt l'équilibre, si la balance renchait trop de l'autre côté, ce qui n'est pas à redouter I Qui dit nationalité canadienne dît langue française et la langue française est en train de planter des racines indestructibles dans toute l'Amérique.VII.Quelques personnes bien pensantes d'ailleurs, s'écrieront : cela est fort beau ; mais vous conviendrez que los Français d'Amérique ne parlent ni n'écrivent grammaticalement le français.Leur langage est frelaté, abondant en archaïsmes et eu anglicismes.A cela qu'on me permette d'opposer quelques considérations que je faisais en 1855, dans un article bibliographique : " Quoique le domaine de l'impression soit occupé par deux races distinctes, qui chacune instinctivement, involontairement peut-être cherche à supplanter sa rivale, toutes deux s'attachent à leur caractère typique et résistent aux influences immédiates.Cette lutte sourde, s'accomplit toutefois au bénéfice de l'idée dont la traduction verbale ou graphique reçoit à chaque instant une énergie et une étendue étonnantes.Il est certain qu'ici noua avons pour nous énoncer des mots plus nombreux, plus concis, plus techniques qu'on n'en a à Londres ou à Paris." En dépit des puristes, nous ne craignons pas de dire que l'idiome vernaculaire, au Canada, tout altéré qu'il paraisse, a, sur les langues vierges un avantage marqué : il formule plus brièvement et plus exactement.Or, comme la linguistique n'est pas, quoiqu'on dise ou qu'on fasse, douée d'immutabilité ; comme la progression est une loi universelle, nous ne saurions blâmer ces emprunts indispensables que se font de temps en temps des langues sœurs.Quand ils sont judicieux, l'usage ne tarde guère à leur donner des lettres de crédit ; quand ils sont vicieux, un ostracisme a promp-tement fait justice de leur intrusion.Certes, on ne peut s'empêcher d'admirer ceux qui, drapés dans le manteau de la règle consentie, repoussent tout ce qui est en dehors :—ces gens-là témoignent d'un grand courage, mais aussi d'un profond aveuglement.Ne Bemble-t-il pas qu'ils fouettent les flots courroucés dans l'espoir de les calmer?Ne laisses point gâter l'essence de votre langue,mais n'ayez pas peur de l'enrichir de parfums exotiques, surtout quand vous y pouvez verser une expression concrète.Est-ce que la synthèse n'est pas le but commun où nous entraîne, à défaut de nos aspirations, la force des événements ?" H'appuyant de faits, pour démontrer que notre langue peut, sans commettre d'infidélités condamnables, accepter des caresses étrangères, j'ajoutais, dans le même article, à propos d'un Dictionnaire dee Barbarismes canadiens : " Nous voulons bien que les langues se prêtent leurs joyaux, mais nous nous opposons et nous nous opposerons de toutes nos forces à ce qu'elles s'escroquent leur clinquant.Consé-quemment nous partageons l'opinion de l'auteur du Dictionnaire dee Barbarisme» jusqu'à un certain point.Toutefois, nous différons d'avec lui en co sens qu'il repousse comme mauvais la plupart des mots dont les coutumes, les lois, la situation, le goût de cette Province ont fait une nécessité et dont on ne pourrait rendre la signification que par une phraséologie fastidieuse et souvent inexacte.(*) " Prenant par exemple, le terme change, en usage au Canada.A l'égard de ce terme, l'auteur du Dictionnaire des Barbarismes se trompe étrangement, car il l'expulse sans pitié.Probablement il croit que c'est un larcin fait par la paresse ou l'insouciance à la langue anglaise.Nouvelle erreur de sa part, car, sous Louis XIV, (*) Voyons quelques cas : L'application de la vapeur à la locomotion est une découverte de» Américains.Ils ont donné aux voitures employées sur les lignes de eheinin do fer lo nom do ioagg/m qui appartient à leur idiome.Four traduire ee mot les Français avaient le correspondant char.Les Canadiens l'ont adopté sur lo champ et, par une bizarrerie singulière, les habitants de la Fraii(!o lut ont préféré l'anglicisme waggm.Ils s'en servent si bien que si, vous trouvant sur le territoire français, vous disiez : Je vais mouler dans les chars ou : Je prendrai les chars, personne ne vous comprendrait.Au Canada on a aussi, et avec raison traduit le mot rail par lisse ; en France lo mot rait, est passé dans la langue, etc. 10 LA RUCHE LITTÉRAIRE.on disait encore ; je lui ai donné le change d'un louis.Et, de nos jours, on dit très bien.Le change est en faveur de telle place ; le change est au-deuous du pair.S'il est vrai qu'en France on n'emploie plus ce substantif comme synonyme de monnaie, c'est uniquement parce que le système monétaire français ne le permet pas.Hais se servir toujours du mot monnaie au lieu du mot change dans les contrées où prévaut le système monétaire américain, serait une faute grave.En effet, sans remonter i la racine latine de monnaie, qu'entend-on par cette expression, il non toutes sortes de piècee de métal, servant au commerce, frappées par autorité louveraine et marquées au coin d'un prince ou d'un état souverain ?Or, en France, dans le commerce de détail, les transactions se font an moyen du franc, unité monétaire et d'espèces monnoyées inférieures, ayant toutes une valeur intrinsèque.Voilà pourquoi si une personne désire changer une pièce d'un lonis, elle demandera a une autre personne :11 Avez-vous de la monnaie ?" tout aussi bien que si elle désire changer une pièce d'un franc.Cette personne sait parfaitement qu'on ne pent lui échanger sa pièce que contre du numéraire.Mais supposez qu'il existe en France comme ici des valenrs conventionnelles, par exemple, des billets de cinq, dix ou quinze francs, si la personne qui veut changer une valeur, pièce d'or ou billet de banque, préfère le papier an numéraire, elle ne devra pas dire : Donnez-moi de la monnaie, et, certes, elle se gardera de le dire, car alors le changeur ne lui offrirait que des espèces sonnantes.Il fant donc pour obviera cet inconvénient, inventer nn nouveau terme ou adopter celui qui est en vigueur au Canada et dire : J'ai du change, il m'a rendu du change.Ge ne sont pas les mots qui créent les idées, ce sont les Idées qui créent les mots.D'ailleurs, nn fait historique prouvera que le mot change est le seul qui puisse être admis par la langue française pour rendre le sens que nous lui donnons en Amérique."Après que la pauvreté des finances eut obligé l'assemblée nationale à émettre du papier-monnaie, pour suppléer au manque de numéraire, et lorsque ce papier-monnaie, appelé assignat, commença A tomber en discrédit, elle décréta que les assignats auraient cours forcé, et qu'ils devraient toujours être remboursables, soit en deniers, soit en monnaie, soit en change.n Puissent mes observations, si courtes qu'elles soient, convaincre de la nécessité du libéralisme en matière de lexicologie ! " Vue d'en haut cette science doit dérouler l'ensemble des idées sur lesquelles une nation a vécu : elle est la contrepartie de ses mœurs, comme peut-être la syntaxe est le facsimile de son caractère." Les précédentes remarques pourraient être accompagnées d'une foule d'autres, aussi concluantes en faveur de la langue française qui nous Bert d'interprète, comme le mot meublier entr'autres, employé si logiquement au Canada en place à'ibéniste qui a cours en France.Mais ce serait nous écarter par trop du sujet que nons nous sommes proposés de traiter.Notre dessein, en faisant cette courte digression, était de mettre le public en garde contre les excès de sévérité de certains grammairiens égarés par nn zèle aveugle, car franchement nous sommes convaincus que la langue franco-américaine, rachète par d'éminentes qualités, les imperfections que lui reprochent ses dr».* U litre liunl- À'.j.u >> -f'ntmr,. LA BUCHE LITTÉRAIRE 23 Pendant près de deux heures, ils marchèrent ainsi, sans échanger une parole.Mais, au bout de cet intervalle, un des sauvages laissa tout à coup échapper sa rame et tomba à la renverse.—Qu'a Tôte-de-Vipère ?dit le sachera.—Oueskouzi (il est malade), fut-il répliqué.Celui qui avait parlé se baissa, pour examiner son compagnon, et aussitôt lâcha un hurlement affreux.A ce cri, le sachem déposa son calumet, saisit un arc placé à côté de lui, ajusta une flèche et se tint en arrêt.Cependant, l'Armouchiquois, malade, se tordait au fond du léger canot et menaçait de le faire chavirer.—Jetez-le à l'eau ! dit le sagamo, sondant du regard les massifs de broussailles qui hérissaient la côte voisine.Ses subalternes ne firent aucune objection, mais soulevant leur camarade ils le lancèrent dans la rivière dont les ondes se teignirent de Bang, A l'endroit où il disparut.Le malheureux avait eu le cœur percé d'une flèche, dardée du rivage par un ennemi invisible.Les eaux bouillonnaient encore au-dessus de Bon corps, quand une clameur stridente déchira l'espace.Au même instant vingt têtes jaillirent des buissons et une grêle de traits s'abattit sur l'esquif.C'était un parti d'Etchemins, alors en guerre arec les Armouchiquois.—Hou! hou! hou! beuglaient-ils d'un ton qui ébranlait les échos d'alentour.A leur vue, le chef quitta son arc, s'empara d'un aviron et, l'appuyant à l'arrière du canot, il lui imprima une secousse qui l'envoya au milieu du courant.Habilement secondé par les deux autres rameurs, il ne tarda pas i être hors de la portée de ses ennemis, dont les hou t hou t redoublaient à mesure que les Armouchiquois s'éloignaient.—Olmechin, je t'avais prévenu, dit au sachem, un des hommes, quand ils eurent atteint le bord est de la rivière.J'avais vu dans mon songe un calumet brisé.Averti par Ouachicbe, je savais que cette expédition nous serait funeste.Pourquoi as-tu refusé d'écouter l'Esprit qui révèle le passé, le présent et l'avenir?—La voix de l'Esprit est quelque fois menteuse, répondit hautainement Olmechin.Ceux de ma famille n'obéissent pas aux Esprits, ils les commandent.Le premier interlocuteur secoua la tête, et, étendant la main vers le lieu où avaient paru les Etchemins : -Prends garde! prends garde ! dit-il, d'un ton solennel ; celui qui méprise les conseils d'Oua-chiche encourra tôt ou tard, sa colère.Il l'abandonnera A Matchl-Manitou.—Retiens ta langue, sorcier, ou je te la couperai! dit Olmechin avec un geste d'emportement.—Ma langue est aaerée, comme le reste de mon corps.Il t'est défendu d'y toucher.Car, grand prêtre de la puissante nation des Armou-chlquot», je suis protégé par le Urand-Rsprit.T îte plutôt l'oreille à mes avis.Fais des pré-s *" aux dieux pour apaiser leur courroux.Ile so'j outre nous.Hier soir, encore, à l'heure où k «oleil se couchait dans le grand lac salé, j'ai vu un faucon passer et repasser devant sea flèches en poursuivant une tourterelle.Puis, est venu un corbeau.Le corbeau a attaqué le faucon.Ils se sont battus, avec leur bec, avec leurs griffes ; le corbeau déchira le faucon, et la colombe échappa aux serres du faucon.—Assez! dit impérieusement le sagamo.J'offrirai â Manitou, dix chevelures de dix chefs Etchemins.Mais le jongleur continua : —Ouachicbe m'a dit : Le faucon c'est Olmechin, le corbeau c'est Sbkoudun ; la colombe c'est la vierge souriquoise.—Ouachicbe ne t'a pas dit cela ! —Ouachicbe m'a dit encore : Cœur-de-Roche, mon bien-aimé, détourne le valeureux Olmechin de son projet, car il est désagréable au Grand-Esprit.Mais si Olmechin persévère, s'il veut avoir la vierge souriquoise, qu'il nous donne ln chair et la peau de vingt castors ; la graisse et la peau de deux ours gris et la viande et la peau d'un caribou.—Je les ai donnés, interrompit brusquement le sachem.—Onachiche m'a dit encore, poursuivit le prêtre sans relever l'interruption : Suis et dirige Olmechin dans son entreprise.Qu'il se laisse guider par toi, ou le corbeau tuera le faucon, le dépouillera de son plumage et lui ravira la colombe.—Shkoudun m'enlcvcr Mawaka ! non, non, jamais ! tu mens, sorcier ! vociféra Olmechin avec un accent de rage inexprimable.Le troisième personnage, qui s'était tu jusqu'à cet instant, crut devoir s'interposer.—Souviens-toi, grand chef, dit-il, que la réussite dépend de ton obéissance aux ordres de l'autmoin.La vérité coule de sa bouche, tu lui dois soumission.—Olmechin ne doit soumission à personne, répliqua fièrement le sagamo.—S'il ne se soumet pas, l'Esprit du mal le punira, dit Cœur-de-Roche, tournant ses yeux vers le levant.Le soleil resplendissait de tout son éclat et dorait de sa lumière les campagnes environnantes.Un zéphir tiède et odorant caressait la cime des arbres ; les petite oiseaux gazouillaient harmonieusement ; tout semblait promettre une de ces radieuses journées qui signalent le réveil de la nature, après ses six mois annuela de léthargie, dans l'Amérique septentrionale.Néanmoins, un observateur eut remarqué an lud quelques taches grises chassées vers l'est et dont la présence i pareille heure pouvait bien être l'indice d'une prochaine tempête.Si légères que fussent ces nuéea, elles n'échappent point A l'attention du sorcier.Auesi sa réponse fut marquée par un cachet d'emphase qui acheva d'exai|iérer le sagamo.—Ta is-toi, prophète de malheur, ou je te casse la tête ! r rta-t-il, en désignant de regard an tomahawk qui gisait à eea pieds. 24 LA BUCHE LITTÉRAIRE.—J'ai dit, Manitou est satisfait de moi ; je souhaite qu'il le soit aussi de toi, répliqua tranquillement Cœur-de-Boche.Le silence se rétablit dans la pirogue qui reprit agilement sa course.Vers midi, lesArmou-cbiquois attérirent dans une anse, formée au confluent des rivières St.Jean et Canibechis.Ayant tiré leur embarcation sur la grève, ils allumèrent du feu.Deux morceaux de silex, avec le duvet de la cuisse d'un aigle pour mèche leur servirent à cet effet.Faisant ensuite rougir une douzaine de cailloux, Us les plongèrent dans un vase de bois, rempli d'eau et de farine de maïs qu'ils avaient apportée avec eux.La chaleur des cailloux fit bouillir l'eau et cuire tant bien que mal, la farine qui s'y trouvait délayée, et qu'ils mangèrent sans mot dire.Après ce frugal repas, Olmechin s'adressant à Cœur-de-Boche: —Nous irons camper, ce soir, A l'île aux Perdrix.—Mon fils, réfléchis, il en est temps encore, repartit l'autmoin, l'Esprit qui te conduit est méchant.Plus nous avançons, et plus périlleuse est la tâche.Tu trouverais parmi les filles des Armouchiquois une épouse plus attrayante que celle que tu vas chercher au milieu de nos ennemis.Manitou sera fiché du dédain que tu as pour les vierges de son peuple de prédilection.Sa défaveur marche pas A pas avec nous.Crois-moi.Reviens parmi les tiens et dresse les guerriers au combat, plutôt que de t'amollir dans des efforts sans fruits.—Non, non.Je ne renoncerai pas i mon plan, car j'aime Mawaka et je hais Shkoudun.—Que ton couteau s'enfonce dans les entrailles de Shkoudun ; que sa chevelure grossisse le nombre de tes exploits, et le Grand-Esprit te sourira, brave Olmechin; mais laisse-là la fille souriquoise, car les femmes sont la ruine des hommes forts.C'est ainsi que le lierre finit quelquefois par étouffer le chine robuste.—Je t'ai dit que j'aimais Mawaka.Quand tu l'auras vue, Cœur-de-Boche, tn comprendras pourquoi je l'aime, pourquoi je veux l'avoir dans mon wigwam, pourquoi je veux qu'elle soit la première de mes épouses t L'autmoin fronça les sourcils, un éclair de ressentiment traversa ses yeux et ses poings se crispèrent.—Tu as donc oublié ma fille, Noukika?demanda-t-il d'une voix altérée.—Noukika est A Mawaka ce que la biche est A la volverenne, répliqua le sachem sans s'apercevoir du changement qui s'était opéré dans les manières du jongleur.—81 Noukika est comme la biche, c'est un loup qui enfanta Noukika, st le loup mord quand on le blesse, marmotta le sorcier.Olmechin n'entendit pas cet aparté et il continua : —Mawaka m'appartiendra.Elle fera l'ornement de ma hotte.Pour servantes je lui donnerai mes autres femmes et Noukika, la douce.—Jamais ! s'écria Cœur-de-Boche.—Tu as parlé ?fit le sachem, absorbé par une voluptueuse rêverie.—J'ai ait que Manitou considérait ton projet d'un mauvais œil.Tiens, vois, il se cache le visage.Le soleil se retira derrière un nuage comme pour corroborer l'assertion de l'autmoin.Mais Olmechin paraissait indifférent aux pronostics comme aux remontrances.Il commanda Impérativement A Cœur-de-Boche de remettre l'embarcation A flots.Ce dernier dissimula la fureur qui l'agitait et quelques minutes après, les trois Indiens glissaient encore sur la rivière St.Jean.Dans la soirée, le vent vira au nord-est, et une tempête éclata.Les voyageurs étaient A quelques milles de la baie Française, dans la partie la plus difficile du cours d'eau qu'ils descendaient.De tous côtés s'élevaient des récifs et d'énormes rochers autour desquels les flots tourbillonnaient et se brisaient avec un horrible fracas.Pendant une embellie, ce passage est un des plus périlleux que l'on puisse rencontrer sur les côtes de l'Atlantique, jugez par 1A de ce qu'il doit être pendant une tourmente t Le canot des Armouchiquois se balançait A la crête des vagues comme se balance en l'air une plume emportée par la bise.A chaque seconde, on eut dit qu'il allait s'engloutir ou se déchirer contre une pointe de granit.Olmechin se montrait joyeux ; l'autmoin sombre et taciturne ; l'autre sauvage ramait avec un calme stoïque comme s'il eut été insensible au danger qui les circonvenait.Peu A peu, le jour en déclinant, agrava leur position.On n'entendait que le mugissement des lames qui s'entrechoquaient ou so déchiquetaient aux angles des écueils, et la voix lamentable des rafales balayant les hautes sapinières.— Attention t dit tout-à-coup Olmechin, jo distingue la passe.La passe est un étroit goulet qui forme l'estuaire de la rivière St.Jean.Ce goulet s'allonge entre deux roches d'une dimension colossale et vient s'évaser dans la baie Française, en face de l'île aux Perdrix.Précipitées avec une force irrésistible d'un entonnoir qui se trouve au-delà, les eaux se ruent, en écumant, contre la barrière que la nature leur a opposées ; puis elles reviennent sur elles-mêmes, tournoyent, s'élancent encore contre la digue, et Ala fin, après cent attaques, cent évolutions, s'engouffrent bruyamment dans l'issue, ouverte A leur impétuosité.—Attention 1 répéta le jongleur ; l'attention est inutile.Olmechin, prépare-toi A chanter ton chant de mort.Et cessant de ramer, il déposa sa pagaie dans le canot.— Mourir t non, je ne mourrai pas.pas avant d'avoir bu le sang de Shkoudun et gagné l'amour de Mawaka.— Tu as raillé l'autmoin de ta nation ; tu as repoussé ses avis ; tu t'es ri du Grand-Esprit et maintenant le Grand-Esprit te livre aux glaciales caresses d'Ouikka, qui fait les naufrages.Olmechin tressaillit. LA RUCHE LITTÉRAIRE.25 Les prophéties du deviu semblaient no se réaliser que trop.— Que faut-il faire pour calmer Manitou?— Manitou ne t'entendra pas.— Aide-moi à me le réconcilier.— Manitou t'a fermé ses oreilles.— Si tu me secours, jo te donnerai lo produit de la première chasse, et les prisonniers que nous avons faits sur les Etchemius à la lune dernière.—• Manitou veux que tu reviennes à notre Tillage, sans y amener la fille des Souriquois.— Je lui présenterai tout ce que tu me diras de lui présenter, mais.— Entonne ton chant de mort, Olmechin, car j'entends Ouikka, qui gronde déjà devant nous.Le vacarme croissait de moment en moment, et du sud arrivaient dos glapissements étranges, bien propres à épouvanter un être superstitieux comme Olmechin.—Eh bien, dit-il, si tu me sauves, je ferai à ta volonté.— Noukika demeurera la première de tes i'emmes.— Oui, sauve-moi.— Tu donneras à Manitou ce que tu lui as promis.— Je le lui donnerai.— Le fils atné do Noukika aura ta préférence.— Oui.— Ferme les yeux, Olmechin : ne les ouvre que sur mon ordre, je vais implorer Jouekeka, par qui nous avons toutes les bonnes choses.Si tu es vrai dans ton serment, il viendra A notre aide.— Ferme aussi les yeux et ne bouge pas, dit encore le jongleur à l'autre sauvage.Ils obéirent.L'autmoin aussitôt se coula vers l'avant de la pirogue qui arrivait A l'entrée du goulet.Profitant des dernières lueurs du crépuscule, il poussa lentement l'embarcation vers la roche de droite; puis, s'aidant de sa pagaie et des mains, il côtoya lentement la falaise jnsqu'A l'endroit où les vagues l'avaient arrondie, en envahissant la passe.LA, dans des anfrac-tnosités, avaient poussé quelques pins rabougris et des lianes.Le sorcier se leva agilement, se cramponna A l'nn des arbres, donna un coup de pied au canot et se hissa sur la roche en riant d'un rire démoniaque.Abandonnée A elle-même, la pirogue roula cinq ou six fois, de droite A gauche, puis une lame la prit A l'arrière et la transporta, avec la célérité de la fondre, dans la baie Française.Ces incidents avaient en lieu en moins de temps que nons n'en mettons A les raconter, et sans Sue les deux autres Armouchiquois s'en fussent outé.Plus d'une heure s'écoula avant qu'ils osassent ouvrir les yeux.Olmechin, le premier se décida A enfreindre l'injonction qu'il avait reçue.L'orage avait cessé ; l'esquif s'était échoué sur une plage déserte que la lune blanchissait de ses lueurs argentées.Surpris do ne pas voir Gœur-de-Roche dans le bateau, il demanda A son compagnon ce qu'il était devenu.Mais celui-ci n'était pas mieux renseigné que le sachem.Ils appelèrent et attendirent vainement.Lassés de faire des recherches et des conjectures, ils résolurent de se coucher et d'attendre le lendemain.Le jour arriva, mais sans amener Cœur-de-Roche.Olmechin conclut qu'il avait été enlevé p°r Ouikka, le génie des tempêtes, et reconnut qu'ils étaient sur l'Ile Menagoniche, A une quinzaine de lieues du pays des Souriquois.Délivré dn danger, le jeune chef oublia ses terreurs de la veille, les sinistres prédictions du devin et se détermina A exécuter son dessein! Le Boir même, il abordait A l'Ile Penser, et dans la journée suivante, il se cachait avec Œii-d'Orignal, son complice, dans un bois qui ourlait la rivière Ste.Croix, au pied du village de Pigiguit.Ils se tinrent A l'affût jusqu'au soleil couché, et furent témoins de la danse des Souriquois devant la cabane de Membertou.DéjA, les convives du sagamo, fatigués de manger, sauter, pétuner, discourir' et chanter, rentraient chez eux, et Olmechin, désespérant de réussir ce soir 1A, allait chercher une retraite pour la nnit, quand une jeune fille sortit d'une hutte adjacente A celle de Membertou et s'avança vers la rivière.— Mawaka t murmura le sachem armouchiquois.La jeune fille avait un vase A la main.Elle s'approcha de la rivière et se pencha pour puiser de l'eau.Olmechin, qui la guettait comme le tigre guette sa proie, lui jeta alors une lourde robe de caribou sur la tête, la renversa, la roula dans la robe, et, aidé d'Œil-d'Orignal, la transporte dans sa pirogue.Etourdie, Mawaka ne put que jeter un cri.Ce cri attira les Souriquois sur le rivage.Mais déjA la pirogue se perdait dans de profondes ténèbres.IV.preparatifs de odirsi.— Où est Mawaka ?dit le jeune homme en entrant dans la cabane où Shkoudun faisait ses propositions A Membertou.— Pourquoi cette question ?— Où est Mawaka?— Avec sa mère et les enfants! — Non, elle n'y est pas ; elle n'y est pas t — Mais qu'y a-t-il?demanda le aagamo.— Mon père, reprit l'Indien avec exaltation, si Mawaka n'est pas ici.c'est elleqne j'ai entendue, c'est elle qni vient d'être enlevée.— Enlevée ! dit Membertou.— Mawaka enlevée ! répéta en écho Shkoudun.— Oui, venez t courons I Peut-être pourrons-nous rejoindre son ravisseur.Les deux chefs sautèrent sur leurs armas et se précipitèrent hors dn wigwam.Kn arrivant an bord de la rivière, ils furent entourés par une foule de Souriquois qui racontèrent ce qu'ils avaient vu. 26 LA HUCHE LITTÉRAIKE.Mais leurs narrations étaient confuses et contradictoires.Rien ne prouvait encore au sachem le rapt de sa fille.Aux uns il enjoignit de la chercher, aux autres d'appareiller les embarcations.Recherches et préparatifs durèrent plus d'une heure.Et quand il fut avéré que Mawaka avait réellement disparu, la pirogue de l'Armouchiquois était déjà loin.Membertou et Sbkoudun s'étant consultés, prirent le parti d'explorer la baie.Suivis d'une vingtaine de leurs gens, ils s'embarquèrent et se mirent en quête de la jeune fille.Par malheur, le temps était couvert et, sur le minuit, la mer devint houleuse et tellement mauvaise, qu'Us durent,'bon gré mal gré, regagner le port.Au point du jour, Sbkoudun, et le jeune Membertou, qui avaient continué de battre les bois environnant Pigiguit, aperçurent une flèche sur le sable.Sbkoudun la ramassa, et à peine l'eut-il examinée, qu'il s'écria : —Cette arme a été fabriquée par les Armou-chiquois.Elle appartient à Olmechin.C'est lui qui nous a enlevé Mawaka.Frère, nous vengerons ta sœur.L'adolescent lui pressa chaleureusement 1a main.La nouvelle de cette découverte se répandit vite dans le village.Les jeunes gens se rassemblèrent près du wigwam de Membertou, en criant avec enthousiasme : — Gara, gara, nartdo ; nous aurons la guerre, nous aurons la guerre ! Le sagamo convoqua de suite le conseil des principaux chefs de la tribu.Quand ils furent réunis, il alluma un calumet, tira une bouffée qu'il souffla lentement dans la direction du pays habité par le» Armouchiquois, puis il dit : — " Vaillants guerriers, illustres sagamoe de l'invincible nation souriquoise ; voue dont le sang coule pur de toute tache, vous dont les ancêtres étalent l'effroi de nos ennemis, je vous al mandés ici pour vous faire part d'une insulte qu'un cœur de lièvre a faite à moi Membertou, le pins grand des chefs, le plus vénéré des aut-moins! Je vous ai mandés pour vous conduire A la guerre contre les Armoucbiqjiois, cette race de femmelettes qui n'ose pas regarder un Souriquois en face : " — llo-ô-ô! cria unanimement le conseil.—14 Je vous ai mandés, continua Membertou, poor vous apprendre que le nine vil d'entre les reptiles de cette race armouchiquoise, Olmechin ¦'est introduit parmi nous pour y voler une fille, la fille de votre chef, la fille de Membertou I" — Nous lui ferons expier son crime I Noua Irons le prendre dans aa tan nier», nous rattacherons sur na bêcher, et nous le brûlerons à petit feu ; nous exterminerons jusqu'au dernier louveteau de se postérité maudite.—44 Vaillante guerriers, illustres sagamos de l'invincible nation souriquoise, j'accepte votre parole.Nous allons maintenant interroger les esprits, et s'ils sont favorables, nous entrerons en campagne, dés que vous auree prévenu lee Etchemins.une fidèles alliée, et lee autres tkm*~ men.9 , Des hourrahs enthousiastes accueillirent cette déclaration.Membertou aspira trois fois encore son calumet et trois fois en chassa la fumée vers le territoire deB Armouchiquoi8.Ensuite,il donna la pipe à Sbkoudun, qui, trois fois aussi, pituna contre l'ennemi et tendit la pipe à un troisième sagamo.Elle fit le tour de l'assemblée, en passant graduellement de la bouche des chefs supérieurs à celle des chefs inférieurs.Cela fait, Membertou et son conseil se rendirent à un édifice bâti au centre du village.Deux autmoins marchaient à leur tête en chantant et agitant des tambourins comme celui que nous avons décrit dans le premier chapitre de cette histoire.L'édifice était un assemblage de pieux, ayant vingt pieds de hauteur, fichés dans le sol et formant un triangle.Cette construction n'avait pas de toit.On y pénétrait par une ouverture ronde à peine suffisante pour admettre un homme.Elle était masquée par une peau de phoque.Membertou s'introduisit le premier, les deux autmoins vinrent après, et les chefs par ordre hiérarchique.Au milieu de l'enceinte était dressée une estrade, surmontée d'une chasse triangulaire, ayant de sept à huit pieds d'élévation, et dont le sommet était percé d'une innombrable quantité de petits trous.La forme triangulaire avait encore été adoptée pour la châsse et l'autel.Sur leurs trois côtés on voyait des symboles bicarrés, affectant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.A mesure que les sagamos entrèrent, ils s'étendirent sur le sol.les mains allongées vers l'autel et baisèrent la terre.Puis Membertou ee releva ; lee autmoins l'imitèrent et ils commencèrent à courir autour du tabernacle en articulant des ions sourds et rauques.Ce manège dora près d'une demi-heure.Les jongleurs couraient en augmentant la vitesse de leurs pas, haussant le timbre de leurs voix, l'animant, gesticulant, et hurlant par intervalle comme des bêtes fauves.Lei membres du conseil demeuraient toujours la face plongée dans nne fine poudre qui tapissait le temple.Soudain, Membertou l'arrêta court et dit : —J'entends.Lei deux acolytes l'arrêtèrent aussi à ce mot et dirent simultanément : —Tu entends.—Ecoutei et voyei ! reprit Membertou.Lei sagamos exécutèrent un haut-le-corps, avec la précision d'un régiment d'iufanterie et leurs yeux ee rivèrent à la châsse.Un léger tremblement l'agitait, et par les trous filtraient de petite jeu d'une fumée noire, nauséabonde, qui montait en droite ligne vers le ciel.A cette vue ua cri d'allégresse bondit de leurs poitrinei.—Que celui qui vent savoir écoute I La châsse trembla plus fortement, et bientôt elle œcilla sur sa base comme le balancier LA RUCHE LITTÉRAIRE.27 d'une horloge.Mais toujours, la fumée montait directement au ciel.—Si l'Esprit est dedans le sanctuaire, que l'Esprit parle I de Membertou.—Je suis Agreskoui, le génie des armées, le protecteur des Souriquois, répondit une voix surhumaine, qui semblait venir des profondeurs de la terre.—Les guerriers Souriquois l'emporteront-ils sur les Armouchiquois ?—Si les guerriers Souriquois restent dévouéB à leur chef Membertou, et s'ils prennent bien garde de ne pas laisser manger par les chiens les os des ours qu'ils tueront, ln victoire sera pour eux.—Agreskoui n'a-t-il rien à commander aux Souriquois ?Cette question demeura sans réplique.La fumée avait cessé de sortir, et le tabernacle avait repris son immobilité.Mais les augures étaient excellents.Nos sagamos quittèrent le temple, la joie au cœur, et allèrent annoncer cette bonne nouvelle à la multitude de leurs sujets qui attendaient avec uno brûlante impatience le résultat de la consultation.La guerre était décidée.Les anciens s'adressèrent aux jeunes gens pour les exciter à combattre : " L'outrage fait A notre chef mette comble i l'insolence des Armouchiquois, leur dirent-ils.Il faut, en le vengeant, venger tous les affronts passés.Les os de nos pères blanchissent à terre.Ils crient contre nous.Allons, guerriers, préparez-vous.Peignez-vous de couleurs lugubres ; saisisses vos armes qui portent la terreur ; que nos chants de guerre et nos cris de vengeance réjouissent les ombres des morts et fassent trembler les ennemis.Venes faire prisonniers les infâmes Armouchiquois qui, par la ruse, ravissent les filles à leurs mères, les femmes à leurs maris; venes les combattre tant que l'eau coulera dans les rivières, que l'herbe croîtra dans les champs, que le soleil et la lune resteront fixés au firmament, et que la terre nourrira un enfant de cette famille exécrée." Kt les jeunes gens répliquèrent : —Oui ! oui I nous immolerons jusqu'au dernier Armouchiquois, car nous voulons trancher à sa racine cette souche vénéneuse t Mort I mort à celui qui a violenté Mawaka, le muguet parfumé de Pigiguit, la perle de la nation souriquoise.La pantomime qui accentuait chacune de ces menaces leur prêtait une redoutable éloquence.Le reste de la journée se passa en danses, festins, harangues et tabagie.V.LBS ABMOtrCniQUOIB.Cependant Olmechin fuyait avec la rapidité du léopard qui a enlevé une brebis du bercail.Dès que Mawaka fut dans la pirogue, il l'é treignit au cou, et, lui plantant son genou sur la poitrine, dit d'une voix basse, mais vibrante: —Si tu fais un mouvement, le t'étrangle.La jeune fille était trop faible pour résister.D'ailleurs, la surprise avait presque stupéfié ses sens.—Vite, gagne la baie, afin que nous puissions profiter du jusan, souffla Olmechin à Œil-d'O-rignal, qui pagayait vigoureusement à la poupe du bateau.{ne vent et le reflux les favorisaient.Aussi eurent-ils promptementjeté une bonne distance entre les Souriquois et eux.Olmechin, ayant jugé qu'il était hors d'atteinte, desserra le collier que ses doigts formaient autour du cou de sa victime en se relevant à demi.—Mawaka, lui dit-il, mon intention n'est pas de te blesser, car le cœur d'Olmechin est tout entier à toi ; et si tu consens à être la première de ses femmes, il te donnera autant de parures que tu en pourras désirer.Tu seras la mat-tresse de la tribu des Armouchiquois aussi nombreuse que les grains de sable du lac salé et Noukika, la douce, fille d'un autmoin, sera ton esclave.Délivrée de l'étreinte qui l'étouffait, la jeune Souriquoise respira longuement, tandis que le chef ajoutait : —Mon wigwam est le plus riche et le plus vaste que tu aies vu ; mes territoires de chasse abondenten gibier de toute espèce.Les cariboux, les daims, les ours et les castors y sont plus gras que dans ton pays, et dans mes rivières nagent des poissons si délicieux que Manitou s'arrête, chaque saison, sur le bord pour pêcher.—Au secours t au secours ! s'écria Mawaka.—Ton appel est inutile, il ne sera pas entendu, dit froidement Olmechin.—Au secours I au secours I répéta la jeune fille, essayant de se soulever.Mais le genou du sachem retomba lourdement sur elle.—Ecoute, dit-il, en lui serrant les poignets avec force ; écoute, Mawaka.Tu es en mon pouvoir.Nul ne saurait A présent t'y soustraire, écoute-moi.—Va-t-en, misérable I Le sachem ricana sardoniquement.— Va-t-en lâche, qui attaque les femmes parce qu'il craint les nommes ! —Non, Olmechin ne craint pas les hommes.Il est le plus grand d'entre les guerriers.Cent chevelures pendues dans sa cabane, avec les griffes de cinquante ours, sont là pour l'attester.Mais Olmechin aime Mawaka, et c'est pour cela que Olmechin a enlevé la vierge souriquoise.—Lâche! lâche t —Olmechin n'est ni lâche, ni poltron.Le guerrier qni l'accuserait ainsi, ne vivrait pas plus de temps qu'il n'en faudrait à la lame de son couteau pour le mettre en pièces.Mais tu es femme.Olmechin t'aime; Olmechin te pardonne.La jeune fille tenta de se débattre.—Mawaka, ce serait en rain que tu voudrais m'écbapper.Tu seras la femme bien-aimée d'Olmechin.—Jamais.—L'eau troublée aujourd nul par la pluie du matin coulera calme et transparente demain. 28 LA RUCHE LITTÉRAIRE.—Mon père et mes frères te poursuivront ; ils t'enfumeront tînns ton repaire comme on enfume le blaireas dans son terrier.r—Olmechin ne connaît pas la peur, quoique tu lui aies appris à connaître l'amour.Car, il y a longtemps que je t'aime, Mawaka.—Si tu m'aimes, pourquoi me tortures-tisj —Promets-moi de ne point chercher à t'é-chapper.La Souriquoise était épuisée de sa lutte ; elle ne répondit pas.—Oui, Mawaka, il y a longtemps que je t'aime, reprit le sachem.Je t'aime, depuis la nuit où, parla trahison d'un des miens, Shkoudun m'avait fait prisonnier.Le nom du lieutenant de son père ranima la jenne fille.—Shkoudun est un digne chef, mekir camc- ramom.—Ce fut toi qui pansas mes blessures, Mawaka, poursuivit Olmechin, je te dois la vie.—Tu me dois la vie, et c'est de cette manière que tu me récompenses.—Je t'aime I Ces trois syllabes furent prononcées avec un accent tellement passionné que la Souriquoise conçut vaguement l'espoir de gagner son bourreau.Changeant donc de conduite, elle dit d'une voix moins aigre : —Si tu m'aimais comme tu l'assures, tu me le prouverais.—Ne l'ai-je pu prouvé en allant te prendre au milieu de mes ennemis ?—Et en me traitant comme tn me traites ?—Pouvais-je faire autrement?Il y eut un moment de silence.—Olmechin.dit alors Œil-d'Orignal, qui n'avait cessé de ramer, nons arrivons au rapide des Mines ; H faut que tu m'aides.—Jure-moi de rester tranquille, et je te laisse, dit le sacbem A Mawaka.—Tu es mon maître, répliqua-t-elle avec une feinte douceur.Satisfait sans doute de cette réponse, Olmechin se leva pour gouverner la pirogue, tandis que son subalterne ramerait.Mais dès qu'elle se sentit dégagée, la Souri- Ïnoise dressa son buste et jeta les yeux autour 'elle.L'embarcation côtoyait A cet lestant un tlot.Mawaka crut qu'elle pourrait recouvrer sa liberté.D'un bond elle tut sur ses pieds, et d'un autre elle allait se précipiter A l'eau, Îuand la main d'Œil-d'Orignal s'abattit sur son paule.Cinq minutes après Mawaka avait les pieds et les mains liés et était solidement attachée dans l'embarcation.Les Armouchiquois naviguèrent sans arrêter jusqu'A l'Ile aux Perdrix.LA, ils se reposèrent durant quelques heures, st partirent ensuite pour 1a rivière Klnlbekl.frontière naturelle de leur territoire.Mawaka, avait d'abord refusé de prendre de ln nourriture ; mais la réflexion l'engagea A user d'astuce avec son persécuteur.Lorsqu'ils débarquèrent A Pe-gipsuit, canton armouchiquois, au confluent des rivières Sagadeboc et Kinibeki, la jeune fille avait conquis une partie de la confiance d'Olmechin.Non, que celui-ci fût crédule.Loin delà, comme la plupart des Indiens, il avait l'esprit soupçonneux.Mais, il aimait et tout individu qui aime une femme—qu'il soit sauvage ou civilisé—est toujours plus ou moins aveuglé par la passion.Olmechin voulait épouser Mawaka.Outre son amour, un autre sentiment aussi vif peut-être l'excitait A ce mariage.C'était son aversion pour Shkoudun.Dans une rencontre antérieure aux événements que nous venons d'esquisser, Olmechin, tombé dans une embuscade, avait été pris par Shkoudun.Traîné A Pigiguit pour y être brûlé vif, suivant la coutume, il avait vu Mawaka et s'en était épris.Shkoudun aimait aussi la jeune Souriquoise.Olmechin en avait été informé.Peut-être cette circonstance attisa-t-elle la flamme qu'il entretenait pour Mawaka.Quoiqu'il en soit, ayant réussi A s'évader, il songea aux moyens d'avoir Mawaka.Les autmoins furent consultés.Mais la fille de Cœur-de-Roche, l'un d'eux, était déjà femme du sachem.Le jongleur était jaloux de la suprématie qu'exerçait sa Noukika, ainsi la nommait-il, on se le rappelle.Il mit en œuvre tous ses enchantements et ses sortilèges pour détourner Olmechin de son dessein.Celui-ci fut sourd aux oracles de l'autmoin.Cœur-de-Roche alors modifia sa tactique et annonça au chef que l'esprit des songes lui avait ordonné de l'accompagner.Le but du sorcier était de faire avorter la tentative d'enlèvement ou de se débarrasser de Mawaka en route.Le mépris d'Olmechin pour ses prédictions l'avait dépité, l'humiliation qu'il lui fit subir sur la rivière St.Jean, acheva de l'irriter.Il conçut l'idée de perdre le chef, et d'usurper le commandement des Armouchiquois.On sait comment il s'y prit et comment Olmechin échappa miraculeusement au tourbillon de la passe St.Jean.Revenu au pays des Armouchiquois, l'autmoin annonça qu'Olmecbin et Œil-d'Orignal avalent péri dans un naufrage, auquel lui seul, Cœur-de-Roche, avait échappé, grâce à la protection d'Ouikks.Cette fable obtint le succès qu'en attendait l'inventeur et il était presque investi de l'autorité suprême quand Olmechin débarqua A Pe-gipsuit.Le principal village de la tribu était alors fixé A dix milles environ de distance.Malgré son ardent désir d'épouser au plus tôt sa captive, Olmechin crut devoir la laisser A Pegipsuit sous la garde d'Œil-d'Orignal, viens serviteur dont il avait en maintes occasions éprouvé l'attachement A sa personne.Il agissait ainsi autant pour préparer A Mawaka une réception splendlde, qne pour sonder les dispositions de son peuple dont l'orgueil national ne manquerait pu d'être froissé de sa tendresse pour une Souriquoise.Quoique rôdeurs et nomades les Armouchiquois étaient ceux des Indiens de l'Amérique septentrionale qui avalent le plus de goût pour LA RUCHE LITTÉRAIRE.39 la culture.Partout où ils passaient, ils laissaient des traces de défrichement.Lescarbot nous apprend que, pour défricher, ils coupaient les arbres à la hauteur de trois pieds, brûlaient les branchages sur les troncs, qu'ils extirpaient ensuite s'ils voulaient camper pendant plusieurs saisons sur l'emplacement.Au lieu de charrues, ils se servaient d'un instrument de bois dur, assez semblable à une bêche.Ils sarclaient la terre puis l'engraissaient avec des coquillages de poisson.Ils plantaient avec le blé des fèves riolées de toutes couleurs et serraient leurs récoltes dans des silos creusés sur la pente des collines pour faciliter l'égou-tement des eaux.Les semailles et les récoltes étaient l'ouvrage des femmes.Espérant que Noukika et ses compagnes étaient sur un terrain, qu'il avait labouré à nne courte distance du village, Olmechin dirigea sa marche de ce côté.Hais ni Noukika, ni les antres femmes du sachem n'étaient dans le champ.S'approchent do village, il entendit des lamentations funèbres et bientôt il aperçut nne longue procession qui s'avançait vers son champ, en exhalant des sanglots, et en poussant des cris.Tous les assistants avaient le visage barbouillé de noir, les cheveux et les vêtements en désordre.L'autmoin Cœur-de-Roche les précédait et chantait : " Maître de la vie, tu nous a ravi notre chef, Olmechin l'intrépide, dont le tomahawk abattait lee ennemis comme la faulx abat les épis de nos moissons ; mettre de la vie, tu es bon, car tn avals donné i Olmechin toutes lee qualités d'nn sagamo vaillant, mais il a jeté sa vie au hasard, le mauvais Esprit l'est emparé de lui et l'a perdu ! " Olmechin comprit immédiatement qu'on le croyait mort et qu'on procédait A ses obsèques.Mais il ie demanda, en même tempi, comment il se faisait que Cœur-de-Roche ne (fit pas sur le territoire dei Esprits.Suspectant l'autmoin d'avoir voulu le supplanter, il se cacha derrière un bouquet de jeunes pins et examiaa le cortège.Deux sauvages portaient un mannequin, revêtu des habiti de cérémonie du lachem.Deux antres avaient ici armes ; et quatre conduisaient ses cbieni.A la suite venaient ses femmee et ses parents.Les premiers pleuraient et déchiraient leurs vêtements, lee autres hurlaient et se tordaient les membres comme s'ils eussent été épileptiquei.Le mannequin fut déposé, assis dans une fosse ; avec l'attirail de chasse et de guerre d'Olme-chin.Six chiens furent égorgéi par Cœur-de-Roche et inhuméi dam la tombe, avec accompagnement de jongleries et de contorsions ; puis, la fosse remplie, le cortège revint A une cabane spacieuse, e'accroupit autour d'une immense chaudière.Et le feitin dee funérailles commença.A la fin de ce banquet, un chef armouchiquoii se leva, et, tendant ion calumet A Cœur-de-Roche, lui dit :—Olmechin, je te salue 1 La substitution était faite.Chacun pensa que le sachem venait de ressusciter, et une explosion de joie aussi violente que l'avait été l'explosion de la douleur, remplaça la tristesse des acteurs de cette scène.A ce moment, le véritable Olmechin, en chair et en os, sortit de sa cachette et se précipitant dans la hutte : —Olmechin n'est pas dans le monde dei Esprits, le voici, s'écria-t-il I Terrifiés par cette apparition, les sauvages décampèrent tous, A l'exception de Cœur-de-Roche.Olmechin, d'un coup d'œil, lut dans le cœur de l'autmoin.La colère plissa ion front.Mais il sentit que l'heure serait peu convenable pour engager un différend avec l'imposteur.En conséquence il résolut de dissimuler ses sentiments.—Tu nous a sauvés, dit-il, en souriant : —Ha requête A Manitou a été exaucée; qjjo Manitou soit loué 1 répliqua humblement Gourde-Roche.—Il t'a ramené ici.—C'est Ouikka qui m'a enveloppé d'un nuage et transporté dans notre tribu, ponr la pré» parer A repousser les Souriquois.—Nos ennemis marchent-ils sur nous ?—Ne le sais-tu psi Olmechin?l'eaquit Cœur-de-Roche en cherchant A lire dans les traits du sachem.—Je ne le sais pas t —La jeune fille souriquoise a-t-elle quitté •ou wigwam pour le tient —La jeune fille souriquoise n'a pas quitté ion wigwam pour le mien.Après cet mots Olmechin se rendit A sa cabane.L'autmoin se hâta de mire circuler la rameur qae la résurrection do sachem était due A la vertu de sei charmes.H savait bien qu'Ol-mechin ne pouvait, par politique, contredire ce brait, et qae, le voulût-il, il échouerait.De cette façon Cœur-de-Roche, en perdant la position de sagamo, objet de tous ses rêves, grandissait la terreur respectueuse que son nom inspirait aux Armouchiquois.Sa main agitait le sceptre de la superstition; cette main était plus puissante que celle d'Ol-mechin, l'élu de la raison I VI.la arasai.Le surlendemain de l'enlèvement de Mawaka, lei Souriquois étaient en proie A nn nouvel émoi.Sbkoudun avait été subitement pris d'une indisposition.—Oultcouxi, il est malade I se disait-on, de tout côté.Averti de cette indisposition, Membertou conrnt cher ion lieutenant.Il était couché.—Qu'as-tu ?lui demanda le sagamo.—Un tremblement de fièvre, répondit Sbkoudun.—Le méchant Esprit eit entré en toi.Je vais l'exorciser.Alors, Membertou creusa un trou en terre, devant le Ut de Sbkoudun, et dans ee trou, il 30 LA BUCHE LITTÉRAIRE.enfonça profondément un pieu, dont l'extrémité inférieure était garnie d'os et de rognures de peaux, maculés de fiente.Au bâton, il attacha une corde et cria à la foule d'approcher.Les sauvages s'attroupèrent autour de l'aut-moin, qui brailla de toute la force de ses poumons, et voltigea dans l'enceinte, en tournant les bras, la tète, lei jambes, ie jetant sur le sol, se relevant, pour tomber et se relever encore, Jusqu'à ce que son corps fût en nage et que 'écume lui sortit des lèvres.Les spectateurs pâlissaient comme si l'enfer se fut ouvert devant eux.Membertou les apostropha: —Recules ! reculez 111 est aux prises avec l'Esprit do mal I II y a du danger 1 Les curieux se serrèrent contre les parois de la cabane, et l'autmoin continua sa manœuvre avec nn redoublement de frénésie.Finalement, il dit, du ton d'un médecin qui terminerait une cure difficile : —U est lè, le méchant Esprit.Je le vois tout étendu, aux abois et pantelant dans la fosse.Maie courage 1 il le faut avoir et exterminer entièrement.Les hommes les pins robustes Bernèrent sur la corde et la tirèrent de toute la vigueur de leurs muscles.Elle résista.Membertou répétait eani cesse : •-Courage I courage I il nous le faut I En même tempi, sous prétexte de chasser l'ennemi, il frappait sur les côtés de la cheville de grande coups avec nn tomahawk dont il s'était muni.Peu à peu cette cheville se déchaussa, et les Indiens la retirèrent dn trou, en manifestant leur ravissement par des exclamations assour-diseantes.—Voyez, dit l'autmoin, leur montrant lee fragmente d'os et de peaux qu'il avait placée an boot ; voyez, il a été tué, le méchant Esprit Nepg, aepg / Tenes, en voici lee marques I O victoire, vont guérirai le malade I Lè-desiuB, il les congédia tous, et, s'approchent de Shkoudun, loi administra nne potion contenue daae un vase de terre cuite, qu'il tira d'une bourse en peau de castor où U renfermait ordinairement ion tabac.—Qu'on le laisse en repos! dit Membertou en partant.Sbkoudun transpira abondamment ; le jour mivant il était mieux et en état d'assister an conseil dee chefs.Dee messagers avalent été envoyé! aux Etchemins pour reclamer leur appui dans U guerre prochaine.Lei Etchemins répondirent affirmativement.On se mit avec ardeur aux préparatifs, et, au lever du quatrième soleil, depuis la disparition de Mawaka, vous eussiez remarqué dans le port de Pigiguit une centaine de canoti d'écorce, peinte en ronge, et sur la grève une nuée d'hommes, de femmes et d'enfants.Les hommes étaient armés en guerre.Ils tenaient à la main nn arc et dei flèches, an bras nne sorte de petit bouclier de forme coni- que en peau de requin ; à leur ceinture pendait un casse-tête et un couteau.Les femmes avaient mis leur parure de fête.Elles riaient, elles chantaient, elles stimulaient la valeur des hommes.Debout, sur une roche, et tourné vers l'orient, Membertou fit l'allocution d'usage." Lieu que le soleil inonde de sa lumière et que la nuit blanchit de son pâle flambeau ; lieu où se balance la verdure, où l'onde coule, où le torrent bondit, vous toui, pays de la terre, apprenez que nous marchons au combat." Nous sommes des hommes qui allons trouver noB ennemis, femmes timides qui craignent nos coups.Oui, comme une femme craintive recule et tressaille à l'aspect du serpent dont la crête se dresse et l'œil étincelle sous la fougère, l'ennemi pâlissant au bruit de nos pas, fuira saisi de crainte ; plus rapide que la biche, plus lâche qu'elle, il disparaîtra dans les forêts, tremblant au bruit de la feuille qui tombe et laissera derrière lui ses vêtements et ses armes.De retour dans son village, la honte et le mépris l'accableront,ou perdu, au milieu des neiges de l'hiver, les bois stériles et dépouillés de feuillages refuseront à sa faim dévorante jusqu'à leur écorce gelée.Il s'assiéra, triste et désolé, loin de ion pays, loin de ses amis et maudira le jour funeste qui l'aura vu fuir." Lei massues de ion pays seront les noblei trophée! de notre valeur.Les chevelure! de ses compatriotes orneront nos cabanes ; et lei poteaux seront teints de leur sang.Timidei prisonniers, péril dans lei supplices infligés par noi mains, leur cendre fuira comme eux, emportée par le vent sur le bâcher."Mail nous partons! reviendrons-nous?Faiblee épouses, tendrai enfants, adieu t Pour nous et pour voui seuls, nom aimom la vie.Ne pleures pas ; le combat nom appelle ; et peut-être, peut-être nom re verrons-nous bien tôt."Vous, braves amis, vengez-nous, si nom succombons ; apaisez le cri de notre rang; levés la hache de la guerre et teignez de celui de nos meurtrier! lei bois témoins de leurs victoire! afin qu'il! ne puissent dire : C'eit là qu'ili lont tombéi I" —Lei guerriers souriquois ne tomberont pas, ¦'écria Sbkoudun.Manitou leur est propice.Ill vaincront, car c'est nne sainte cause qu'ils ont entreprise ; c'est l'honneur de leur chef, l'honnenr dn pays qu'ils vont laver avec le sang des Armouchiquois.—Oui, oui, nous triompherons de nos ennemis, leurs chevelures seront la gloire des jeunei enfant! que nom laissons ici et l'insulte faite à notre chef, an magnanime Membertou, lera vengée.Puis l'embarquement l'opéra aux accordi des chants nationaux qu'accompagnait le tam-tam dei autmoins.Favorisé par le tempi, les Souriquois atteignirent au commencement de juin la baie Cas-cobe, en bu de la rivière S.igadehoc lur le territoire dee Armouchfquois.Ils y laissèrent une partie de leurs canote, sous la garde des vieillards, et ee divisèrent en deux bandes. LA RUCHE LITTÉRAIRE.31 Une bande remonta la rivière: l'autre s'achemina par le côté droit vers le village qu'habitait Olmechin.Les deux troupes devaient se réunir à un endroit désigné à l'avance.Inutile de dire que Shkoudun et les fils de Membertou brûlaient d'affronter les ennemis.Mais ce dernier était pensif.Un pressentiment l'agitait.Par mégarde, il avait oublié sa trompe, héritage d'un de ses ayeox qui l'avait enlevée à des pécheurs blancs.Membertou regardait cet oubli comme un funeste présage.Néanmoins il cela ses appréhensions.Les deux corps de Souriquois Be rejoignirent au lieu convenu, et, par une nuit sombre et pluvieuse, fondirent sur le village d'Olmechin.Il ne s'y trouvait pas un guerrier armouchiquois.Les femmes et les enfants, surpris dins leur sommeil, furent faits prisonniers ou égorgés.Quelques-uns, toutefois, parvinrent à se sauver.De ce nombre fut Noukika, femme d'Olmechin.Sachant que son seigneur et maître se tenait posté avec ses gens et ses auxiliaires près de l'embouchure de la rivière Kinibeki, elle y vola.En route, Noukika rencontra Œil-d'Orignal, à qui elle s'empressa de raconter ce qui était arrivé.—Les Souriquois sont venus chercher la fille de Membertou, mais ils ne l'auront pas.—La fille de Membertou I ma rivale I celle qui a ensorcelé OlmechinI où est-elle?Je veux la voir.Montre-la moi.Œil-d'Orignal conduisit la jeune femme i une hutte qu'il avait construite au milieu du bois.—Li, dit-il ; venge-toi, en vengeant les Armouchiquois, car les ossements de nos pères crient vengeance, depuis que le génie du mal a mis le pied sur notre territoire, sous la forme de cette créature I Palpitante d'émotion, de fureur, Noukika pousse la porte de la cabane et allume une torche de résine.Mawaka dormait d'un profond sommeil.Ses traits étaient piles, altérés ; sa respiration bruyante et chaude.Une fièvre ardente la dévorait.A sa vue, la rage de Noukika redouble.S'emparant d'un couteau de cuivre, elle le plonge tout entier dans le sein de la pauvre Souriquoise, qui expire sans articuler une parole.La meurtrière ensuite saisit sa victime par sa longue et noire chevelure, décrivit lestement avec la pointe de son couteau, un cercle qui partait du front et allait se fermer sous la nuque ; puis, plaçant ses deux pieds sur les épaules du cadavre, soulevant avec ses ongles la peau du cou, et la retirant brusquement, elle arracha le cuir chevelu, et partit en brandissant son horrible trophée.Pendant ce temps, les Souriquois incendiaient les habitations de leurs ennemis.Mais les Armouchiquois avaient été prévenus.Quittant leur station, ils marchèrent contre les assaillants, tombèrent dessus i l'improviste et en firent un épouvantable carnage.Membertou et Shkondun durent battre en retraite avec une centaine de guerriers échappés au massacre.En fuyant, ils apprirent le triste sort de Mawaka.Telle fut l'une des causes principales de cette haine mortelle que nourrissaient entre elles les deux tribus indiennes des Souriquois et des Armouchiquois, i la fin du seizième siècle.Elles en vinrent souvent aux mains et avec des avantages divers, jusque vers l'an 1606.Mais, i cette époque, l'arrivée d'un gentilhomme français, le vicomte Jeun de Ganay, accompagné de sa femme, Guyonne do Kerskoën, et d'un domestique, nommé Philippe Francœur, débarqua sur les côtes de l'Acadie.Il se lia d'amitié avec Membertou et la victoire s'attacha, dés lors, aux armes des Souriquois.Fin du prologue.b.imili chkvalikb.ENTRE.A Mademoiselle Anna • • • Cédant i l'aimable prière D'un ami, le votre et le mien, Ma muse badine et légère, Comme i la reine de Cy there Dont on aime le doux lien, Vous offre les sons de sa lyre.Mais que dis-je ?ce beau délire, Ce n'est pas la voix de l'ami, C'est le dieu d'amour qui l'inspire; Cru mort, il n'était qu'endormi.Je ne sais si c'est un mensonge, Toujours est-il qu'i son réveil, L'espiègle m'a conté ce songe Qui l'a charmé dans son sommeil."Sur un lit de fleurs et de mousse "Je reposais," dit-il, " un soir " Je crus entendre une voix douce " M'appeler, et je vis s'asseoir " A mes côtés une Sylphide " Au front si pur t i l'air candide, "Au teint de lis, au grand œil noir." L'ébène de sa chevelure " En bandeaux formait sa coiffure, Et lorsqu'un sourire enchanteur " Entrouvrit tes lèvres divines, " Un double rang de perles fines " Me fit tressaillir de bonheur I " Son cou d'ivoire, sa main blanche, " Son pied mignon, sa mine franche, "Sa taille aux contours arrondis, " Sa grâce i la fois vive et tendre, "Son geste que nul ne peut rendre " Frappèrent mes regards surpris." Le succès me riant d'avance, " Dans mon ivresse je m'élance.• " Je veux lui ravir un baiser." Mais déji la belle inhumaine " Sans se soucier de ma peine, " S'enfuit comme un songe léger." Il dit, et séchant quelques larmes, Le coquin brandissant ses armes, Vers les nuages s'éleva."Arrête," lui dis-je, " et révèle " Au moins le nom de cette belle".* 32 LA BUCHE " Son nom," cria-t-il, « c'est Anna I" Depuis ce moment, je supplie Tous les devins des alentours De m'ezpliquer cette folie Du dieu qui préside aux amours, Et bannit la mélancolie.Suivant eux, cette fiction , Peint parmi nous votre passage, Si court, qu'il suggère l'image D'une charmante illusion.L.J.0.P.Quebec, 1er Février 1859.Li IDIOME DE MIETTE.dxdidaoe.A Moniteur Lucien Coûtant, homme de lettrée, président de la société de ephragietique de France, et membre de plusieurs société* archéologiques.Mon cher ami, Avant de quitter la France, je tous écrivais : "Si en Amérique je ne puis me livrer aux douces émotions que nous éprouvions dans nos recherches pour retrouver les vestiges de l'ancienne capitale du Pagus latiscencis, notre cher Landunum ; s'il me faut dire un adieu temporaire A cette belle science de l'archéologie dont vous m'aves enseigné les premiers rudiments, je n'abandonnerai point pour cela la carrière des lettres.En Amérique, j'étudierai les peuples, leurs moeurs, leurs institutions, leurs lois, et A défaut de médailles, bas-reliefs ou ex-voto antiques, je vous adresserai parfois quelques esquisses morales et topographiques du Nouveau Monde." C'est afin de remplir une partie de cette promesse que je vous dédie la Huronne, œuvre qui vous intéressera, j'ose l'espérer, car elle expose le caractère actuel d'une portion de nous-mêmes, oubliée sur ce vaste hémisphère,—de ces braves Canadiens, qui jamais ne prononcent le nom de la " vieille France," sans un tressaillement de joie, et qui, A quinze cents lieues de la mère-patrie, ont su conserver, avec notre langue, la plupart des qualités que Dieu nous a données en partage.A vous d'amitié, h.emue chevalier.Moires al, août 1854.LITTÉRAIRE.PBOLOGUE.blanchabo's hotel.Il est bien entendu que quiconque visite le Bas-Canada, ne manque jamais d'aller passer quelques jours A Québec.Aussi, dès qu'il me fut possible de quitter Montréal, je montai sur le John Munn pour me rendre A la métropole fondée par Champlain.C'était au commencement de juin 1653.A sept heures du soir, le steamboat quitta le quai de Montréal, et A sept heures, le lendemain matin, il amarrait au quai de Québec.En cette ville, je ne connaissais âme qui vive.Il me fallait donc chercher restaurant pour la journée et gîte pour la nuit.C'était, direz-vous, chose facile A trouver.Sans doute ; dans tous les lieux du monde civilisé, hôtelleries sont plus communes que caravansérails.DéjA même, la cloche du bateau ayant annoncé notre arrivée, dix charretiers, grimpés sur les dix strapontins de leurs dix calèches, glapissaient : —Calèche, monsieur ! —Calèche, sir I —Russell's hotel ! —Sword's hotel 1 —Macrow's house ! Et les voyageurs de se précipiter vers lesdites calèches, et de se hisser, tant légèrement que lourdement, sur le brancard de ces voitures antédiluviennes, si orgueilleusement vaines de leur titre usurpé.Usurpé, ai-je dit, volé, raisonnablement, j'aurais dû dire,car, n'allez pas croire que par calèche on entende A Québec (comme le veut l'Académie) une voiture riche, élégante, A quatre roues, traînée par deux, quatre ou six chevaux.Nullement, nnllement ; la calèche est une sorte de caisse montée sur deux roues très hautes, avec un liège principal où deux personnes sont horriblement mal A l'aise, et vis-à-vis est un autre soupçon de siège réservé au conducteur.Des ressorts fort élevés animent ce genre de véhicule d'une élasticité qui tient du delirium tremens.Du reste un excellent cheval est ordinairement attelé A la calèche, et quand elle brûle les accidents de rochers que les Québec-quois nomment leurs rues, ou les escarpements qu'ils appellent leurs places, on se sent prêt A recommander son âme A Dieu, ou tout au moins A payer doublement le phaéton pour qu'il ralentisse l'ardeur de son coursier.Un malheur est sitôt arrivé 1 Damel nul défunt n'est encore venu nous peindre l'existence future, et quelque confiance qu'un brave homme ait en l'autre monde, il doit tenir A celui-ci.Cette digression, que je donne A digérer aux lecteurs, mes pensées la préparèrent et la digérèrent au momentoù l'nne des fameuses calèches quittait le wharf pour s'enfoncer dans les rues étroites et tortueuses de la Basse-Ville.Plusieurs fois, depuis, elles se représentèrent; mais inutile d'y songer davantage.Bien plutôt poursuivons ce récit. LA BUCHE LITTÉRAIRE.Point n'est besoin de dire que dès lors, j'éprouvai pour 'a calèche l'horreur que le chien affecté d'hydrophobie éprouve- pour le breuvage de tempérance.Aussi, prenant bravement mon sac de nuit d'une main, ma canne de l'autre, commençai-je à quêter un logement, sous la direction du Hasard.Le Dieu des pauvres gens m'ayant toujours Srotégé, n'aurait pas eu l'indignité de me faire éfaut en cotte occurence.Au bout do deux minutes je m'arrêtais devant une maison au front de laquelle on lisait, sur un fond jaune-pâle, cette enseigne peinte en caractères blancs rehaussés de vert-tendre : 33 Blanchard's Hotel.L'apparence extérieure de la maison était propre et même appétissante.Une sorte de péristyle, pavoisé de rameaux de sapin, lui donnait certain air de fête tout à fait engageant.Or donc, méprisant le proverbe : "Il no faut pas juger les êtres sur la mine," je tournai brusquement mes regards et nies pas vers le bienheureux hôtel.Un petit homme de bonne tournure, à la face légèrement colorée, vêtu d'une redingote de casimir noir, d'un gilet de satin noir sur lequel s'épanouissaient les anneaux d'une belle chaîne en or, et d'un pantalon noir, m'accueillit au seuil.C'était cet excellent hôte à qui tous vous avez cordialement serré la main, M.Blanchard, un joyeux compère s'il en fut.Je recommande Ba culture aux gens atteints de misanthropie, d'hypocondrie, ou autres humeurs noires de la même famille.Français de la " vieille France," je fus reçu i bras ou verts—à verres pleins, devrais-je dire-pur M.Blanchard, qui, malgré l'enseigne anglaise de Bon établissement, professe uno amitié toute particulière pour mes compatriotes.—L'enseigne, c'est de la frime, vous répon-dra-t-il, si, par aventure, vous lui demandez l'explication de cette antithèse, et ça n'empêche qu'on sent bien que le sang qui coulo dans nos veines est du vrai sang français.Je déjeûnai à la hâte, et courus explorer ces fameux sites dont j'avais entendu vanter les merveilles jusqu'en Europe.Pour un motif ou pour un autre, je ne vous ferai point part des impressions que j'éprouvai dans cette promenade.Le lendemain était un dimanche.Onze heures sonnaient quand je m'éveillai.Après ma toilette, je descends à la bar.Tout le monde était à la messe, à l'exception du bar-keeper.Que faire, en attendant que les offices fussent terminés?Je fis ce que tout étranger aurait fait à ma place : je me mis A examiner h lieu où je me trouvais.Et c'est, croyez-m'en, une pièce bien digne d'attention que la bar de l'hôtel Blanchard.Pour la peindre il faudrait ou le pinceau de Ténicrs ou la plume du bibliophile Jacob.Cependant, quoique coloriste fort imparfait, je vais essayer de vous en tracer une esquisse.A première vuo, c'est un mélnngo hétérogène d'antiquailles et de modernités qui évoque à la mémoire les grasses hôtelleries françaises du temps de Louis XIII, et la taverne anglaise actuelle.Puis, quand les yeux se sont un peu habitués au monde extérieur, on s'aperçoit que l'on est dans une salle formant un carré long, divisé en deux parties dont un escalier de deux marches compose la limite intermédiaire.Deux portes donnent accès dans la rue : une fenêtre les sépare ; elle est tendue à Bon extrémité supérieure d'un rideau rouge.Entrez par l'une des portes et à votre gauche s'étendra un comptoir fractionné en deux branches distinctes.Au-dessus ce sont des arcades soutenues par des colonnettes dont le pied repose sur la tablette du comptoir.Les arcades sont au nombre de six.On pénètre derrière les comptoirs par une baie pratiquée au bas de l'escalier auquel nous avons fait allusion.Là, dans le fond, sur toute l'étendue de la muraille, vous saisissez un immense dressoir en bois imitant l'acajou.De nombreux rayons étages les uns sur les autres et montant du plancher au plafond, sont chargés de bouteilles, flacons, bocaux, carafes, aux nuances chatoyantes, do bottes de cigares, etc.Tous ces objets semblent se mirer dans les glaces contre lesquelles ils s'appuient.Le centre du premier comptoir est occupé par une horloge incrustée dans la boisnre.Au sommet, entre les arceaux, des rosaces de lames de verre lancent ça et là mille rayons éblouissants.A l'époque où je visitais cette bar, une peau de castor fleuretée de nœuds de ruban tricolores était appendue entre les deux comptoirs.En face, la muraille eat tapissée, sans hyperbole, de tableaux, enluminures, images, charges, gouaches, croquis, pour la plupart effrayés de ¦e rencontrer côte-à-côte.Les plus saillants sont près de la porte de droite, le grossier pastiche à l'huile d'une scène du carnaval vénitien, et nn grand et détestable portrait, symbolisant une femme déjà âgée du siècle dernier.Entre ces cadres on voit deux gravures coloriées: celle-ci figure un garçonnet joufflu jouant au soldat, celle-là une fillette rosée comme une pomme d'amour.Puis, aux alentours, se pressent, se coudoient, se heurtent cinquante ' vignettes plus disparates les unes que les autres.Voilà pour le premier compartiment de la salle ; passons au second.Je ne crains pai que l'on m'accuse do prolixité, car, si le classique canadien me jette à la face la critique de Boileau A Mlle.Scudéri, l'observateur européen me saura peut-être gré de lui avoir mis bous Jes yeux le type le plus véritable de la bar franco-britannique.Donc, passons an aeçond compartiment de la Balle.Il semble spécialement destiné A ce que l'Anglais appelle reading-room.Au bout du comptoir, un petit pupitre grillagé sert au teneur de livres.Non loin s'élève une étagère en forme de pyramide, supportant quelques flacons de liqueurs, et un peu plus loin so trouve nne boite en cuivre pour le tabac.Cette botte est une espèce de tire-lire, quiconque veut prendre du tabac doit introduire dans la feule uue pièce de monnaie, laquelle, eu torn- 34 I bant inr nn ressort intérieur, fait soulever le eourercle du tronc, et permet au consommateur do se servir, sans préjudice pour le fournisseur.Une fontaine peinte en vert occupe enfin l'extrême bout de ce comptoir, que des becs de gaz en cuivre ouvragé éclairent le soir.Le fond eit entièrement rempli par une belle armoire vitrée.Elle contient de la vaisselle plate et quelques bouteilles de Champagne, qui avancent superbement leur capuchon plombé A travers les piles de plats et les vases d'argent.Vis-*- vis du comptoir, des liasses de journaux, le Courrier dee Etats-Uni», le Moniteur Canadien, la Minerve, le Canadien, le Morning Chronicle, se disputent la poussière des tables, la fumée des pipes, la cendre des cigares, les éclaboussures des verres, la crasse et la sueur des mains.Deux fenêtres ouvrant sur la cour, tamisent un jour douteux.Quelques fauteuils de bois, trois canapés recouverts l'un d'une étoffé jadis rouge, l'antre d'une tapisserie A carreaux, le troisième d'un tissu en crin noir s'étendent les premiers dans l'embrasure des croisées, le dernier près de la muraille.Un écran protège A demi le lecteur ou le buveur contre les regards des curieux ou des indiscrets.Dans ee compartiment aussi la pictomanie a élu domicile.Ici vous vous arrêtes devant une étude aux deux crayons par Lemercier, en haut de laquelle se prélasse la charge des Perturbateur», par llasenclever, épaulant elle-même une annonce d'harmonium et piano-forte, que hérisse la déclaration de rindé|>endanceen 1776.Plus loin, sous le portrait de kt.Juliette, maître Ramiaagrobis grignote demoiselle souris.En ¦n coin de cette mosaïque, l'enseigne de teste's Hotel couronne le président des Ruta-Unlt, et, traachant éaergiqueSMBt sur l'ensemble, une abominable caricature consterne le rayon visuel: elle prétend avoir croqué un taalbcureui chercheur d'or, eu route pour la Californie, eomme l'indique cette ligne imprimée nu dessous : J geU hunter, en ki» true to California, tie 8t.ËÉ*tm A ces deuils, impossible de méconaaltre U 1er de l'noul Blanc hard.Quelques-uns sup-noteront sans doute que jadis j'ai rempli Its fonctions de cotamistaire-prieear.Tant misas, mille mis, car cela prouvera qu'ils ont eu fin-trépiéilé d« lire mon éaumératioo, par conséquent que je ne les ni nés ejésteserésseut ennuyés.Mais veut plairait-il, lecteurs, que nous rcviastloea A ma persona* T Querela vous soit eu aon, U but vous ceahimot A ce Je parcourais done atteaUvement toutes ces lingular lié*, tantôt stédltaat, tea tôt riant sous-ease, et M d'homme de lettres, j'avais plaisir laesprimablt A savourer leatessenl les fruits de seen examen.Mon Inspection générale terminée, je me rapprochai du tableau principal—sjsjnj qui, js tous l'ai dit plus haut, r»pr*«*«.ult une femme de* siècles dernier*.Quotes* d* mentait* esécetlou, ce ubleau maiilrait latiaetbUnteat.lioeiretu de eoanaltr* le nom de l'auteur, J en cherchai la signature au bas.Mais ne l'ayant pas trouvée, je montai sur une chaise dans l'espoir que, par caprice, l'artiste pouvait l'avoir placée au-dessus de la tête.Cet exhaussement me permit de voir le sommet du cadre.LA, sur le rebord, et enfoui dans la poussière, gisait un papier.M'en emparer et le glisser dans ma poche fut l'affaire d'une seconde.C'était une indiscrétion, oh! j'en conviens de grand coeur, mais que celui qui jamais ne fut coupable d'indiscrétion me jette la première pierre I Et maintenant voulez-vous savoir ce qu'au bout de cinq minutes, retourné dans ma chambre, je déchiffrai sur ce papier jauni et rongé aux vers : " Adieu I je ne pouvais vivre sans elle I Puis-" qu'ils me l'ont tuée, les misérables, moi, je vais " mourir aussi.Dieu me la rendra ; il est moins 14 cruel que les hommesI Vous trouverez la " narration circonstanciée de ma triste exis-" tence dans une cassette déposée sous une " roche, au pied de la chute de Lorette.UI1 vous sera facile de découvrir l'endroit." C'est A droite de la cascade, près d'un gros " érable dont les racines sortent entre les fis-" sures dn rocher et forment ainsi plusieurs " cavités.Du reste, l'arbre est marqué d'une 44 croix sur le tronc."Atroio." " Août 1845." Ajouter que deux heures après cette lecture, j'étais A Lorette, serait un hors d'oeuvre ; mais ce qui pourra intéresser, c'est la nouvelle que je déterrai une cassette en fer, mangée par la rouille, qui contenait nn manuscrit asses volumineux, plusieurs lettres, et le portrait d'une Indienne-huronne.Cest A l'aide de ce manuscrit, ces lettres et ee portrait que j'ai écrit le drame suivant, en me contentant de changer les noms des personnages, de peur d'attirer sur une famille honorable et encore existante U glose publique, ordinairement pins disposée A se rire des douleurs Intimes qu'A les plaindre.Fis dc Puoloucu.Funni PAim QUEBEC.CHAPITRE I.oc rocs counties* U lsctbib s'Arma oasps m raovvnu son courts.—Un Us de nigauds ! —Pourquoi U ficher T —Des imbéciles I —Quand tu t'emporterais T -Véritable bord* de crétins! -Qu'y faire T —Qui ne savent pas même lire I —Obi —XI ligner leur nom I —Pour le coup.—Des âne*! —Oui, mais des Inès nécessaires.—Des pleutres! LA HUCHE LITTÉRAIRE. Li RUCHE LITTÉRAIRE» 35 -Hélas! —Qui se connaissent en littérature comme des huîtres en poésie.—A quoi bon te fâcher.—Qui ne veulent que se gorge/ au râtelier des réputations toutes faites.—C'est plus facile.—Qui prennent des chardons pour des roses et des roses pour des chardons.—Tu as raison.—Raison! oui, j'ai raison; eh! crois-tu que je ne m'estime pas à ma juste valeur?Parbleu ! quand tu rirais ! est-ce que j'exagère mes talents?est-ce que je ne suis pas un écrivain comme un autre?—Quien doute?—Qui en doute ! qui en doute ! toi le premier.Penses-tu que je sois fou, et que je ne m'aperçoive pas que depuis un quart d'heure tu te moques de moi?—Me moquer de toi! Ah! Alphonse, je n'en aurais garde.—Encore ee ton railleur! tu m'importunes i la fin.-Voyons, calme-toi.Que diable, cet échec n'est pas irréparable ; tu en reviendras.Une autre fois tu seras plus heureux.—Vous dites, monsieur ?—Allons, te voilà rouge de colère.—Et s'il me plait à moi, d'être rouge, d'être en colère t ne suis-je pas libre ?—Certainement; oh! très certainement, je ne te contesterai pas ce droit.—Que trouvent-ils donc de si mauvais dans ce roman, où j'ai déposé tous les trésors de mon âme?Parle, oh! ne crains pas de tout m'avouer, je suis modeste, et j'aime qu'on m'instruise.Mais recevoir des leçons de pareilles nullités, de lecteurs qui s'épuisent à déchiffrer l'A.B,C, D, de journalistes qui écorchent la langue française et font la guerre à l'orthographe, oh ! e'est à se briser la tête contre les murs.—Pardon, encore cher ; mais le remède ne me paraît pas fort hygiénique.—Tu badines, toujours, toi! —Dam, je ne me trouve pas mal de ee genre d'exercice.—Et tu te figures que chacun a un cœur de brome comme le tien ; tu te figures que nous ne possédons pas des fibres.—Synonymes de cordes, cables ou ficelles, ne fais pas attention et va toujours.—Quelle rage de jouer constamment sur les mots.Enfin, pareeque tu n'as que de la glace dans les veines.—De la glace! halte-là ; tu m'insultes, je m ¦uis pas encore passé à l'état de congelation.—Finiras-tu, avec tes interruptions.—Désangle-toi : je reste muet comme plusieurs statues, y compris celle de monsieur Har-pocrate.Dieu veuille avoir son âme ! Oui, je m'irrite en songeant que lea grands hommes sont jugés par des niais de cette espèce.Ce n'est point pour moi que je dis cela.—N'importe ! fais comme si c'était pour toi.—Oh ! non, je n'ai pas la préeomptioa de me comparer au Dumas, Sue, Hugo, Sud ; mais.—La restriction arrive fort à point.—Mais, enfin, ces béotiens qui ont craché l'insulte à mon ouvrage.—Glorieuse métaphore.Je la retiens.—Ces impotents qui n'ont pas aspiré tous les parfums que j'avais laissé s'exhaler sur Virginie., , —Eh ! s'ils avaient le rhume de cerveau, car nouB sommes en automne.Quelle étrange fantaisie aussi d'aller publier un ouvrage en automne ! —Etre assommant I —C'est vrai, j'avais juré de rééditer l'allégorie du silence.Tu disais donc?-Mais toi, tu l'as lu ! tu as de l'intelligence, du sentiment, car au fond, tu es capable d'apprécier.—Merci du compliment.—Eh bien, là, franchement, la mala sur le cœur.—Je la pose.—Quelle est ton opioion sur.—Ça, c'est une autre affaire.Moi, je suis ton ami, par conséquent, partie intéressée, et devant un tribunal, ma compétence serait déclinée, d'où il appert que je n'accepte pu.—Tu craindrais que je ne m'imaginasse que tes éloges sont dictés par ta bienveillance pour moi.—Je n'ai point dit cela.—Oh! sois sans inquiétude ; j'ai eu trop de preuves déjà de la loyauté de ton caractère pour le soupçonner une seule fois.—Mille reconnaissances.—Finalement, je t'en prie, mon bon Alfred, donne-moi ton avis.—Tu y tiens donc beaucoup?—Au superlatif.—Tu ne m'en voudras pu.—T'en vouloir, mon excellent AlfredI oh! le ciel m'en préserve! ne sommes-nous pu unie Gr les lieu de la plus douce fraternité ?Cetto ison ne date-t-elle pu de la plus tendre enfance?N'a-t-elle pu grandi avec nom?Me •'est-elle pu cimentée par l'âge, la sympathie, et même pu la diversité de nos humeurs ?—C'est vrai ça, tu m'arraches dee larmes I St'en conjure à mon tour Alphonse, ménage • intérêts de ma blanchisseuse.Ton élégie lui coûtera un mouchoir à laver.—Oh ! que tu es insupportable ! —C'est probablement à cause de eela qne ta me supportes depuis ta plus tendre enfance.Tu u lee relu forts, Alphonse.—Encore des calembourge.—Tu te trompes, mon ami ; je ne sache pu que cette exposition contienne un seul calem-bourg.Du reste, je m suis pu un homme do lettres, moi ; il N peut que j'aie oublié ma rhétorique.—Revenons.—Pour revenir, Usant être allé, or, je ne Tois pu que nous soyons allés quelque part —Maudit ergoteur, que le ciel, te confonde I —Souhait touchant qui honora notre amitié.—Mais ton opinion, ton opinion in?Fïrgi» awf -Réellement tu la délirai? 36 LA RUCHE LITTÉRAIRE.—Peux-tu me le faire répéter ?—Eh blent —Eh bien?—Je ne l'ai pas Ine.—Ta n'as pas la Virginie'î —Je ne l'ai pas lue.—Un outrage que je t'avais dédié.—Gomment, tu m'avais dédié Virginie?Etait-elle belle an moins, Virginie?—Et ta ne l'as pas lue ?—Pour la tierce fois, je confesse mon tort.—Et ta ignorais que je t'en eusses offert la dédicace.—Comme j'ignore, si j'aurai de quoi souper ce soir.—Mais qu'as-tu donc fait df l'exemplaire relié ot doré sur tranche que je t'avais envoyé?—Aht pour ce qui concerne ce volume, j'en ai fait un magnifique usage, un usage superbe I an usage.—Soit, qu'en as-tu fait ?—Je l'ai converti en trois livres de tabac dit caporal : nn tabac, premier choix; je te le ferai déguster.C'était une occasion rare, unique.Un Français, récemment débarqué avait 'ces trois livres de tabac-caporal, tabac incomparable pour lequel ont été composés ces vers : Quoiqu'on dise ArUtote et sa doeto cabale, Le tabao est divin, il n'est rien qui l'égaie.Bref, le Français m'a proposé l'acquisition de ion tabao et comme je me Uonvais dans l'agréable situation du troupier sans le sou, j'ai Eroposé audit Français de mettre en pratique > système des échanges.Ta saisis le reste.—Et la lettre qui accompagnait ce volume ?—La lettre 1 II y avait une lettre ?—Eh t oui ; une lettre où je t'annonçais la surprise.—Attends nn pea.N'était-ce pu an papier doré, fleure té.—C'est cela, —Empesté.—Empesté ?il sortait d'an sachet A l'ambre.—Une odeur qui me donne des maux de cœur.-Hais qu'est-il devenu?—Comment, c'est toi qui m'avais expédié cette puanteur ?Malheureux, avais-tu juré ma mort?Et moi qui accusais cette pauvre Vie-torine de m'avolr gratifié de ce fléau 1 —Mais qu'est-il devenu?—Oh 1 j'en ai fait bon emploi ; sois tranquille.Ayant appris par l'étude de la physique et de la chimie que le fbu est un purificateur numéro an, j'ai aussitôt métamorphosé ton admirable poulet en torche et allumé ma pipe.—De sorte que voilà le eu qne ta fais des cadeaux de tes amis.—Ta n'es pu content?Trois livres de tabac-caporal pour un mauvais bouquin i —Un mauvais bouquin 1 Virginie, un mauvais bouquin I —Oh t le sot, je parle de l'œuvre matérielle, du papier, de la couverture, animal t —Mais enfin, c'était nn souvenir de moi t —Bastl tn m'en donneras un autre ; ça fera le même effet, je t'assure.Je pense bien quo tu n'as pas encore vendu toute l'édition A l'épicier âa coin.—Que tu me fatigues ! —Je suis pourtant pins léger que toi do vingt livres au moins.—Tu accepteras nn antre exemplaire de Virginie?—Je crois, pardien 1 bien ; surtout si jo puis l'échanger contre trois nouvelles livres de tabac-caporal, car ce polisson de tabac, je no Bais pas comme ça se fait, mais il fond dans la pipe comme la neige au soleil.Je crois, ma parole d'honneur 1 qu'il ne m'en reste plus que deux pipes.C'est, ma foi, réel, ma blague bûillo au vide.Tiens, bourre, je prendrai le reste.—Non ; je ne veux pas fumer maintenant.Je suis mal disposé.Le public esthète A tailler au contenu.—Et A servir tout chaud sur la table.—Tu ne voudrais pas croire.—Je crois A tout.—Qu'on est allé jusqu'à dire et A écrire quo Virginie était invraisemblable.—Les misérables i —Un plagiat.—Les gredins.—Qu'elle n'avait ni sel ni saveur.—Ni sel, ni saveur I une fille du nom de Virginie, issue du latin Virginia, vierge 1 uno vierge qui n'a ni sel ni saveur I faut-il être serin pour avancer des platitudes de ce calibre-là I quel âge a-t-elle, ta Virginie ?—Dix-sept ans quand je la mets en scène.—Dix-sept ans 1 un bouton de rose à peine éclos ; nne fleur exotique 1 un amour de jeune fille, car ta Pu faite belle, n'est-ce pas, ta Virginie?—Ma trame est admirablement conduite.D'ailleurs, je te l'avone, à toi, j'avais été merveilleusement servi pu on incident de ma jeunesse: quelque chose de romanesque au possible et néanmoins de vrai, je te l'affirme.—Et ta Virginie était nn ange de grâces.—Physiques et morales,physiques et morales, mon ami.—Pour la peindre tu avais volé le pinceau de Raphaël et les couleurs de Paul Veronese.—Je ne puis hasarder, que j'ai réussi, car ce serait de la fatuité ; mais j'ai fait de mon mieux, et entre nous ce n'est pas mal, je dirai même que ies touches sont souvent supérieures.—Je t'approuve ; quand le vulgaire méconnaît notre mérite, bien bêtes, nous serions do ne pu nous applaudir nous-mêmes.—Tiens, tu seras juge.—Comment I tu veux.—Te montrer le portrait de Virginie.—Me lire.—Oui.Oh t ce ne sera pas long ; seulement lu pusages saillants.—C'est que.je suis très pressé.—Ce sera l'affaire d'un quart d'heure.—Un quart d'heure ! Il est midi.Impossible, mon ami.J'ai un rendez-vous pour cette heure. LA RUCHE LITTÉRAIRE.37 —Mail rien qne dix minutes I —Impossible, te dis-je, il s'agit d'une question monétaire ot tu conçois.—Et ce soir ?—As-tu un écu à me prêter?—Je ne possède que trente bous, fmit du teul exemplaire de mon livre que j'ai vendu.—Trente sous ! donne toujours, je te remettrai ça.plus tard.—Et ce soir tu viendras ?—Y aura-t-il du brandy?—Je telo promets.—Eh bien ! alors, je tâcherai.—Je compte sur toi, Alfred.—Au revoir donc.—Au revoir.Et les deux amis se séparèrent après avoir échangé une poignée de main.CHAPITRE II.ou li lecteur verra, bans li secours dïn microscope, qua l'auteur a dis prétextions au genre deschipt1f.A Dieu ne plaise que nous ne voulions faire montre d'érudition I La science et nous, sommes et avons toujours été à couteaux tirés —plumes ici seraient peut-être préférables I— Cependant, comme à toute scène il faut un théâtre, nécessité nous oblige à dire que lo drame suivant eût pour théâtre Québec et ses environs.Trop charitable, en outre, pour im-oser au lecteur l'ennui do fouiller cinquante ouquins, afin de se façonner un aperçu de la capitale du Canada, nous prendrons la peine de traduire la première page du New Guide to Quebec, lequel historiquement et topograph!-quement parlant, ne manque pas de mérite."Québec est situé par les 46-49o N.et 7l~75o O.Ainsi, sa latitude coïncide presque avec celle de Genève, en Suisse.Elle fut fondée en 1608 par le célèbre Champlain, géographe du roi de France, sur l'emplacement d'un village indien, appelé Stadacona, nom qui, en langue algonquine, désigne, dit-on, " Le Lieu d'un Détroit," et exprime très convenablement la situation.On prétend que son nom huron de Tiatontarili signifie la même chose.Charlevoix dit que le nom dérive du mot algonquin que qui signifie un détroit.Quelques étymologistes prétendent cependant que ce nom vient du normand, la première partie que étant indubitablement française, et la seconde bec étant uniformément appliquée à tout cap ou promontoire élevé.On rapporte que le pilote de Cartier s'écria, en normand-français, quand il aperçut le cap ; " Que bec I" quel bec! Plusieurs, en outre, regardent Québec comme une corruption probable ou une légère variante de la dernière division de Cabircouhat, nom que les Indiens donnaient â la rivière St.Charles, et qui signifie Rivière Tournante.Champlain choisit le confluent de la Rivière St.Charles avec le St.Laurent, pur lieu de son premier établissement.Le développement de.la jeune cité -rencontra évidemment de grands obstacles dans la conduite impolitique de Champlain et des nouveaux colons.A cette époque, les nations voisines des Algonquins et des Iroquois étaient en hostilités.Les Français prirent fait et cause ponr les Algonquins, et s'attirèrent ainsi la haine des puissants Iroquois.Il en résulta que la colonie fut enveloppée dans uno guerre destructive et fatigante; et il fut indispensable de défendre Québec contre un ennemi implacable, A l'aide de fortifications, d'un genre très grossier certainement.En 1629, elle tomba entre les mains des Anglais, mais fut rendue en 1632.En 16631a colonie devint un gouvernement royal, et Québec en fut la capitale.En 1690, les Anglais effectuèrent une tentative infructueuse pour la reconquérir.Cette nnnée-là, elle fut fortifiée d'une façon régulière par des ouvrages de pierre suivant les règles de l'art.Depuis cette époque, elle s'accrût graduellement jusqn'A os qu'elle passa au pouvoir des Anglais, sous le général Wolfe, en 1759.Alors, sa population était do huit ou neuf mille habitants.L'aire de Québec ressemble assez à un triangle, dont la base est formée par la ligne Beaulieu, et les cotés par le St.Laurent et la rivière St.Charles, le point de leur jonction répondant au sommet.La Basse-Ville renferme tout l'espace au-dessous du rocher, depuis le lieu où la ligne Beaulieu touche le St.Laurent au sud, jusqu'aux Chantiers de bois de sa Majesté sur la rivière St.Charles au nord.-Le faubourg St.Roch est au-delà des Chantiers de bois." Ici, se borne notre pillage, mais non pas, hélas I nos descriptions.Divisée en deux parties distinctes, la Basse-Ville sur le bord du fleuve, et la Ville-Haute sur le flanc de la montagne, Québec compte aujourd'hui cinquante mille habitants environ.Ses deux parties sont reliées par une rue, dite rue de la Montagne—jadis presque impraticable aux voitures, maintenant, belle, large, d'une pente assez douce,—et un passage pour les piétons, vulgairement et éloquemment connu sons le nom peu rassurant de Ici Eeealiere du Caiee-cou (en anglais, Break-neck Stain).Ce passage sert de prolongement A la rue Champlain, et va aboutir A la rue de la Montagne, A quelques pas au-dessous de la porte Près-cott.Quand et par qui furent établis les Escaliers du Casse-cou, c'est ce que nous ignorons et ne tenons guères à savoir.Les tropes populaires leur ont rendu pleine justice ; mais, franchement, nous remercierons celui qui nous apprendrait que le constructeur de ces maudits escaliers, a, le premier, par nne dégrinyolade émé-rite, justifié l'appellation donnée A son travail.Quel qn'il soit, cet homme devait couver dans son cœur une haine profonde pour I husaa nité en général, et les Québecquois en f s culler.Son ouvre est un piège tendu mu» attractions de l'esprit, aux faiblesses des jarrets, aux irréflexions des pieds, A la légèreté des chaussures, une véritable machine pneumatique pour les ascendant.-, une chute de plusieurs milliers de mètres cubes d'air pour les desrendants—un asthme, une pulmonic en perspective pour quiconque est contraint d'en opérer le parcours. 38 LA RUCHE LITTÉRAIRE.Voui qae le fortaae » préservé de toute relation avec lei Escaliers du Casse-cou, figurez-vous an boyau long, étroit, courant sur un plan incliné encaissé entre de hautes masures, surplombé i gauche par un amas de rochers élevés A plus de deux cents pieds du sol, et se brisant net an bas d'an amoncellement de madriers disjoints, inégaux, raboteux, superposés les ans aux autres et terminés par une vingtaine de marches aussi roides que les gradins de l'échelle de feu Jacob ; places ça et li des boats de rampes oxides, braolants, cassés ; imagines, de place ea place, des solutions de continuité béantes comme des abîmes ; hérisses la charpenté de clous, chevilles de fer, ennemis déclarés des bottes, bottines, robes et pantalons ; vernisser le tout de fange ou de neige et de glace, suivant la saison, d'ordures en tous tempi, et vous aures une faible idée, un diminutif dei Escaliers du Casse-cou.Aht n'oublies pas que de chaque côté de la ruelle, et sur les palliera de la montée s'ouvrent, an rez-de-chaussée, dei magasins de chausse-tiers, fripiers, gantiers, épiciers.Le commerce qui tire bénéfice, même dei plus mauvaises choses, a compris combien était avantageux an lieu aussi funeste aux vêtements, et y a placé le siège de son mure, sans jeu de mots, car bous lee exécrons.On dit même, mais le fait mérite confirmation, que deux médecins et quatre chirurgiens se sont établi! au pied.Quoiqu'il ea Mit, les magasins et boutiques des Escaliers du Cas se-cou m louent à des prix excessifs: ce qui prouve une foil de plus l'excellence du système des Compensations d'Asaii, et qu'il n'est il grand fléau qui ne soit favorable A quelqu'un.A présent, trêve de généralités I Reculons de dis pas en arriére, et supposons-nous A la la de l'automne de 1844.Alors, les Escaliers du Caste-cou étaient bien A peu pré» ce qu'ils sont maintenant :— ¦a titsqueaard municipal dressé contre la société.An milieu, m trouvait certaine maison de mine surannée, dont le prtmkr était occupé Kun regrattier, le second, par une famille ndaiae, le troisième et dernier, par un étudiant en droit plus adonné A la gait teUnct, comme disaient nos pères, qu'au dépouillement 4m statuts, lois et coutumes.Puisque tout héros, qu'il Mit chrétien, mu-Nissan, infidèle ou jisfea, doit avoir un nom, avec votre permission, nous nommerons le nôtre AlphonM Mougenot: autant celui-là qu'un antreI U troisième, habité par AlphouM Mougeaot, immédiatement mus les similis, n'a que deux pièeM : celle-ci servant d'taricaaabre, bêcher (quand il y a d« bols), cave (quand U y a du liquide), garde-meager (quand 0 y a «es vivres) ; celle-là cumulant l'emploi de chambre A coucher, cuisine, Mlle A dlaer, salon, parloir, cabinet de travail, etc., etc., enfin, remplissant une foule d'autres services qu'il serait oiseux d'éaumém.La commodité de cette chambre est d'autant plus grande que les meubles y sont rares, pour ainsi dire A l'état de soupçon.Evidemment le garnisaire doit être un amant de la nature primitive ; si nom en jugeons par les apparences.mail lei apparences lont ii trompeuses I Deux planches, posées A même lur deux simulacres de tréteaux, recouverte! d'une peau de buffle insolemment luxue jse, voilA pour le lit.Quatre rayons où gisent dans une noblo poussière dei vestiges de vaisselles et pots ébréchéi, bouteilles égueuléei, verres fêlés, cuillères sans manches, fourchettes en mal de dent ;—des livret ; dei pipes ; dei fruits pourris ; dei légumes; dei croûtes de pain; dei chandeliers cuirassés de suif; dei écritoirei antédiluviens; des loquet déchirées, maculées, voilA poor la bibliothèque, l'office, et tout ce qu'il vous plaira.Ea un coin de l'appartement m dresse une table réelle, fabriquée par un menuisier, et auprès, par un raffinement de comfort inouï, une chaise, dépaillée, il est vrai, mail an fond remplacée par un filet de cordes.C'est le tunctum tanctorum du futur littérateur, gardons-nous d'y toucher, car nom lavom d'expérience que la geat littéraire ne m laisse pas bénévolement écorcher par dame crkique.Mali quel eit cet ouvrage de maçonnerie qui s'arrondit en four an centre de la chambre ?Devines I je vom le donne en cent, en mille.—C'est.—Non, vom ne trouveries pu.Je préfère vom l'apprendre tout de suite.Cette maçonnerie est un poêle.—Un poêle t —Certainement, et un fameux poêle encore I qui chauffe mieux que torn voe poêles en fonte ou faïence.—Mais pourquoi?.—Ecoutes donc, lee poêles sont chers, ea Caaada: les lettres ne rapportent pas le Pérou et, comme Dieu nom a donné une intelligence pour en faire usage, notre littérateur, en attendant que Plutus lui sourie, a employé l'exubérance de son intelligence A édifier un calorifère A boa marché ; " quelque! douzaines de briques, un peu de plâtre, et j'en ai vu la farce," vom répondra-t-ll, il vous l'interroges A ce sujet.Deux fenêtres éclairent m chambre, dont lee murailles charboBnéei représentent une innombrable quantité de personnage!, devises, rien moins «ue biblique! je vom assure.Voua penseï bien que cm fenêtres n'ont pas de rideaux.D'ailleurs, A quoi bon des rideaux ?ne sont-elles pu revêtues d'un enduit d'immondices oui les protège mieux contre les indiscrétions de la curiosité ou luéblouissemenUd'un jour trop vit, que In Mie, le brocart ou le velours?De même pour le parquet : quel meilleur et plu moelleux tapis que cette couche séculaire de boue, battue, tassée, ayant deux doigts d'épaisseur, qni cache les aspérités, et Ici nuiras des voligM dont il est composé?Ah t chambra modèle t dira qu'il y a tout de gens qui n'apprécient pu tes charmes t ce sont de bien grands tats, que us gcas-lA, a'est-ce LA RUCHE LITTÉRAIRE» 39 pas, lecteurs ?Hais, dit nn proverbe, il ne fant pas disputer des goûts, ni des humeurs.Tels étaient donc la rue et l'appartement habités par Alphonse Mougenot, le jour où il eut, avec son ami Alfred Robin, la conversation que nous avons rapportée dans le chapitre précédent.CHAPITRE III.vv amour comme oh is a rarement vit, commï ox sn voit plus rarement, comme os m vibra tbèb rarement.Après avoir quitté son ami Alphonse Mougenot et la maison des Escaliers du Casse-cou, Alfred Robin, le cœur aussi léger que la bourse, s'achemina vers la porte Prescott, en fredonnant nn air d'opéra.Alors, comme aujourd'hui, les marches de la poterne de la porte Prescott étaient envahies par one nuée de marchandée : fruitières, pâtissières, passementières, Irlandaises pur sang, qui se sont délivrées nn brevet d'importunité, sans garantie aucune du gouvernement, nous aimons A le penser.Quand done Alfred Robin passa entre la double haie des négociantes au petit pied, il fut incontinent assailli par nn feu croisé d'apostrophes oscillants entre Tendante, le reforsindo et avec la gamme chromatique pour trait-d'union.—Glorious apjtlti, tirt —Splendid mutton pies, my Jewell t —•Look here, mittktr t the beautiful garmintt.—Well, my darling, wont you buy tome twettitt t —Buy a thrifle, tir, to kelp the poor people ëlong in tkim hard timet.Comme il se pent, lecteur, que vous ne con-naissies pas mieux le patois des Paddies que votre serviteur, il s'abstiendra d'égrener le chapelet des interpellations qui déchirèrent les oreilles d'Alfred Robin à ce moment.Intrépide, comme un soldat éprouvé par plusieurs escarmouches, il s'avança bravement au milieu des harengéres et s'arrêta devant une jeune fille, assise sur les degrés et i côté de laquelle ou voyait un panier où s'entrecher-chaient quelques brioches, rares il est vrai, mais à la croûte dorée et appétissante au possible.Cette jeune fille se tenait A l'écart, semblant éviter le contact de ses grossières concurrentes.(J continuer.) HISTOIRE D'en ¦ •Rill Mllll.JsToa cher M.Chevalier, Nous avons eu tous les deux l'honneur de porter les armes pour la France et nos cœurs ont battu sous l'uniforme de ses régiments.81 donc nous souffrons pour nos droits méconnus, niée et foulée ans pieds; nous avons aussi cons- cience de nos devoirs et nous les accomplissons.Rédacteur en chef de la Ruche Littéraire, vous avez cru devoir il y a quatre ans, en cesser la publication et licencier ainsi tacitement vos collaborateurs.Vous la reprenez aujourd'hui et je suis un trop vieux (sinon nn trop bon) boldat pour ne pas me présenter A votre quartier général et vous dire : Un congé de licenciement, n'est pas un congé absolu ; vous reprenez le commandement,—je reprends leb armes.•—Vous ne m'aves pas réformé, je me crois encore bon pour le service, comme on dit dans les conseils de révision de la patrie dont nous pleurons l'absence et que nous aimons toujours.Je ne veux pas attendre que vous fassies sonner l'appel pour répondre : " présent !" Me voilA et voilA anssi, la première cartouche de ma giberne.Elle est vieille, elle date de 1843, mais puisqu'elle existe c'est qu'elle n'a pas été brûlée.Elle n'est pas éventée non plus, je l'ai toujours précieusement conservée A l'abri des injures du temps, des appréciations des hommes, surtout de celles des Aristarques qui toujours et partout, dénaturent les meilleures intentions et flétrissent tout ce qu'ils touchent.Je vous demande la permission de vous faire son histoire.La pièce de vers que j'ai l'honneur de vons adresser a été composée par moi, dans les circonstances suivantes : " Un homme du nom d'Edouard Lents, se donnant A moi comme officier du Génie de l'armée Bavaroise et réfugié politique, vint frapper A ma porte A l'époque dont je vous ai dit le chiffre :—Monsieur, me dit-il, on m'a dit que vous sorties de l'armée française, Je son de celle du roi de Bavière.—Voue êtes libéral et Je euis proscrit politique, ancien officier du Génie.Je cherche A vivre maintenant de mes talents comme musicien et compositeur, mais Je suis dans le plus absolu déièment A cette heure, et Je viens frapper A votre cour." Hélas 1 te n'étale pas asses riche pour tirer cet homme de la misère avee ma bourse seulement et Je lui dis: " Monsieur, Je ferai pour vous en démarchée utiles tout ee que Je pourrai, mais autrement, l'assistance que mes ressources me permettent de vons offrir n'irait pas au delà d'une pièce d'or et ne vous servirait que peu ou point.— Vous aves, dites-vous, du talent comme musicien, Je mo souviens que Rouget de l'Iule fut aussi officier du Génie avant d'être l'auteur de ln MarttiUaitt qui immortalise son nom; Je rimaille parfois, Je vale vous écrire quelques stances, mettes-les en musique, jemplolrai la modeste somme que Je peux voue offrir, A faire élégamment relier notre œuvre collective et.envoyez le tout A la Reine Marie Amélie, elle est bonne et bienveillante, son secours vaudra pour vous, mieux que le mien, la attendait sa réponse, ie pourvoirai A vos besoins.Le proscrit Bavarois accepta moa offre, fit de 1 la musique peur les paroles que Je vous envoie et les choses ayant été faites comme Je l'avais projeté, la veuve actuelle de Louis Philippe, exilée aujourd'hui, mais alors Reine dee Français, envoya 600 francs au proscrit de Louis de Bavière. 40 LA BUCHE LITTÉBAIBE.M.B.Lents, heureux ds est envoi, paya ses dettes criardes et.quitta Chartres suns me donner la seule chose que je lui eusse demandée, c'est-a-dire une copie de sa musique.Cependant Je l'ai entendue deux fois, exécutée par l'auteur sur l'orgue de l'Eglise St.André i Chartres et Je m'en souviens avec bonheur, ' • Aujourd'hui, proscrit à mon tour et comme vous, il ne me reste de cette aventure que le souvenir de mon action, les réminiscences musicales dont m'a gratifié M.Lents et une copie de mes vers que la Heine Marie Amélie possède seule ; que j'ai lus à de rares amis au nombre desquels je crois pouvoir vous compter et que je vous adresse.Puissent ces quelques stances et cette histoire de leur enfantement vous être agréables, et puisse votre Ruche n'avoir A essaimer que pour envoyer sur tous les points du pays son miel, sa cire et ses abeilles.Son miel destiné à adoucir par le commerce et par la pratique des lettres les mœurs et le langage, sa cire appelée A faire des flambeaux brûlant ailleurs que sous la mesure A blé et ses abeilles allant partout et toujours butiner sur les fleurs, c'est-à-dire quêtant A ln porte de tous les esprits cultivés pour vous rapporter nne riche moisson.Je voulais terminer là ma lettre d'envoi, mais je ne pois m'empêeher de vous faire part d'une réflexion qui me vient A l'esprit.Remar- Sues avec moi, mon ami, quel bizarre concours a circonstances dans ee tait, fort simple en lui même, de U création de cette pièce de vers, Eerite pour un proscrit, par un homme alors heureux et adressée A une femme dont toutes les femmes enviaient alors U position, U se trouve aujourd'hui que t L'auteur est proscrit.Celui an profit duquel elle n été faite est resté proscrit.Ln Reine qui l'a accueillie est proscrite.lt celui auquel je ln communique aujourd'hui est un proscrit aussi.Quand donc n'y aure-t-il plu de proscrits sur ln terre T.Ton! A vous de cœur et de pensée.r.vomi.Montréal, Il février, 185».u cii« m Jt ir.MtoiTATios auraistm, Ecrite e» mois it juiiUt 1843.Le soleil finit sn carrière, It déiA ses plies rayons Versent leur mourante lumière • Sur l'épi doré des sillou.Encor un jour qui va s'éteindre I Un pu de plu fait pour atteindre Le Néant ou l'Eternité t.Le Néant 11 f Ah t pourquoi ce doute Quant le nuit vient et quant sn route Proclame l'Immortalité.[espaces Flambeaux brillants des nuits, qui peuples les _ Et qui tourbillonnes dans un ordro éternel, Dei mondes infinis vous éclairez les traces, A leur orbe Ignoré vous servez de soleil.Et vous, Astres errants des voûtes infinies, Comètes aux sillons de feu, De ce travail sans fin dites les harmonies Messagères de Dien.O nuit, d nuit I ton imposant silence Dans tous les cœurs empreint sa majesté Et dès qu'au ciel ton rideau se balance, L'Ame s'épanouit et rêve volupté I.Partout alors, partout sur cette terre L'homme et la fleur d'ineffables amours A tes splendeurs empruntent le mystère Et do la vie éternisent le cours.Notre Ime de l'Etre Suprême Confesse avec bonheur, la Sainte Majesté.On le voit dans son œuvre même On l'entend dans les airs, U est la Vérité I.j Dans le ciel, dans l'eau, sur la terre, Fleur, vermisseau, parfum, mystère, De l'onde peuples curieux, De l'homme les élans superbes, Du grillon le chant dans les herbes, Tout nous dit le Maître des cieux.En vain des poètes sans nombre Ont dit : la mort est dans la nuit, [l'ombre.Nont de la froide mort, ô nuit! tu n'u pu A ton front trop de clarté luit.Répondez brillantes étoiles Qui de la nuit brodez les voiles, Etes-vous des astres de mort?.Non, non, des clartés éternelles, Vou êtes d'humbles étincelles Qu sema ln main d'un Dieu fort!.v.voeau.TAILITTI8.Quelques fautes typographiques M sont glissées dans la premier article de ln Mmckt Littéraire , le mot rimple entrnutres n été imprimé pour le mot souple.Cm erreurs, on les relèvera facilement.Nous espérons qu'elles M « reproduiront pas dans les numéros suivants] de notre publication, car nous léitroni qu'elle se distingue autant qu possible pu 11 correction matérielle.Nous croyons devoir republier ln Hurome, pour céder aux désirs d'un grand nombre o) nu nouveaux abonnés.Le prochain numéro contiendra trois nouveaux chapitres de cottl histoire.Il renfermera aussi, outre uu corre» pondsnee de modes parisiennes, le commencement du cours d'agronomie de M.Osssye.L'adjonction de ce collaborateur A la Rutkt Littéraire nons semble tellement précieuse, que nous nous hâtons d'en faire part au public En possédant MM.Vogell et Ossoye, nom pouvons nous flatter de posséder deux du éerV vains agricoles les plus distingués qui soien on Amérique.LU SDITBCU.
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