Le passe-temps, 1 janvier 1948, v. 54, no 915
REVUE ARTISTIQUE FONDEE EN 1895 "O CANADA" JOUE EN SUISSE LORS des fêtes organisées ce mois-ci à l'occasion des Jeux Olympiques, à Saint-Moritz, en Suisse, on joua les hymnes nationaux de tous les pays participants.Pour honorer notre pays, on interpréta une harmonisation en 84 parties de l'O CANADA, de Calixa Lavallée, par J.-J.Gagnier, D.Mus.Notre hymne national figura avec avantage parmi ceux des autres pays, se révélant de nouveau l'un des plus beaux du monde.Fait intéressant, symbole de notre siècle de vitesse (vitesse que n'a jamais connue cependant la reconnaissance officielle de "O Canada"), ces parutions furent emportées en Suisse par M.Sidney Dawes, le président canadien des Jeux Olympiques, qui quitta Montréal le mercredi à dix heures du soir et qui arrivait en Suisse le lendemain à midi.• Il est d'autres faits qui valent d'être soulignés, puisqu'ils marquent bien l'acheminement graduel de l'O CANADA vers la reconnaissance officielle.Signalons que lors du passage à Ottawa de Leurs Majestés le Roi et la Reine, on joua un arrangement spécial de O CANADA par J.-J.Gagnier, lequel d'ailleurs avait orchestré toute la musique de la réception royale.Depuis, c'est cette orchestration de l’hymne national qui est joué tous les soirs d'un bout à l'autre du pays, à la fermeture des postes de Radio-Canada.Dernièrement, les forces armées du Canada recevaient des instructions précises sur le protocole à observer lorsque O CANADA est joué.Même chez nos concitoyens de langue anglaise, excepté chez les rares fanatiques incorrigibles et ridicules, on l'adopte de plus en plus.Toujours et partout, montrons notre fierté et notre respect de O CANADA, si nous voulons que les autres l'admirent et le respectent ! • Dans la prochaine livraison du Passe-Temps, nous reprendrons certaines rubriques différées à cause du manque d'espace.Au sommaire : LA MUSIQUE QUI HANTE LES MURS, par Georges Pétolas ; une intéressante suggestion concernant L'ECRITURE MUSICALE, par André Vadeboncoeur, profsseur de musique ; LES OPINIONS DE CHOPIN SUR LA MUSIQUE ET LES MUSICIENS, par Edouard-C-N.Lanctot, et plusieurs autres articles des plus intéressants.SOMMAIRE JANVIER 1948 — No 915 • THEMES ET VARIATIONS .2 et 3 SAINT-SAENS — Isidor PHILIPP par Louis BAILLY .3 ROSSINI, LE CYGNE DE PESARO par Robert CHAUMONT .4 ROMANTISME, OU MAITRISE DE SOI ?par J.-G.DEMOMBYNES .6 HOMMAGE A ALFREDO CASELLA par Isidor PHILIPP .7 DEPUIS LE PREMIER JANVIER ON N'ENDISQUE PLUS .7 LE VIOLON EST MON VIOLON D'INGRES par Maurice HUOT .8 POINTES SECHES.CRAYON GRAS par J.-J.GAGNIER, D.Mus.9 POT-POURRI.10 MUSIQUE DE PRINTEMPS ! Poème inédit par J.-J.GAGNIER, D.Mus.10 ALBUM MUSICAL .12 à 19 IL Y A CINQUANTE AND DANS "LE PASSE-TEMPS" .20 DIEU, QUE LES TEMPS SONT CHANGES.20 ECHOS ET NOUVELLES .21 UNE BELLE LEÇON DE MUSIQUE par Jean VALLERAND .21 LES MOTS CROISES.22 ERRATUM — La chanson.C'EST UN AIR DE DANSE, publiée dans notre dernière livraison, appartient au répertoire de» Editions E.M.U.L.de Paris, mention omise dans un certain nombre d'exemplaires.Autorisé comme matière de seconde classe par le Ministère des Postes.Ottawa."LE PASSE-TEMPS" est publié mensuellement par les Editions du Pane Temps.(Inc.), 627 ouest, rue Dorchejfer.Montréal 2.— Téléphone : MArquette 3905.Il est imprimé par l'Imprimerie Mercantile, Limitée.Les manuscrits, publiés ou non.ne sont pas rendus.— Direction : Eddy PREVOST ; rédaction : Roland PREVOST : publicité : Paul PREVOST.ABONNEMENTS : Canada : $2.00 pour 12 mois ; $3.75 pour 24 mois.Etats-Unis : $2.25 pour 12 mois.Autres pays : $2.50 poux 12 mois.Le numéro : vingt cents.L'abonnement est payable d'avance par mandat-poste ou chèque affranchi, accepté et payable au pair à Montréal.— CHANGEMENT D'ADRESSE : Tout changement d'adresse doit être accompagné de l'ancienne.Avis doit nous parvenir au moina trente )ours avant le numéro d'où le changement sera effectif.Pour discontinuer de recevoir cette revue, il faut avoir acquitté tous Us arrérages.— Le Passe-Temps publie aussi de la musique en feuilles.MONTREAL, JANVIER 1948 PAGE UN Une entrée sensationnelle de Raoul Jobin Raoul Jobin raconte un incident particulièrement amusant.Cela se passa» à Mexico, où il chantait les "Contes d'Hollmann", sous la direction de Jean Moral.Par suite d'one confusion, on oublia de l'avertir lorsque ce fut son tour d’entrer en scène.Morel attendait le bras levé, faisant jouer par l'orchestre un ''si bémol" interminable, pendant que le régisseur me faisait quérir en toute hâte.Enfin, )e fais mon entrée ; mais hélas ce ne fut que pour provoquer un accès de fou rire dès qu'il prononça ses premiers mots, car son texte lui ordonnait de dire : "J'arrive trop tôt.sans doute ! ” (Edgar FEDER).Grâce Moore avait choisi son successeur C'est à sa protégée,, Dorothée Kirsten.que Grâce Moore remettait il y a cinq ans sa partition de l'opéra Louise, en lui disant ces mots qui aujourd'hui apparaissent prophétiques : ''Dorothée, un jour vous chanterez cet opéra, et je veux que vous possédiez ma partition".Ce jour, hélas, devait arriver beauaoup plus tôt que ne le prévoyaient les deux artistes, car le 26 janvier dernier.Grâce Moore était l'une des victimes d'un terrible accident d'avion, à Copenhague, au Danemark.Mlle Kirsten, quoique considérée comme une des remarquables jeunes chanteuses d'opéra, so rendait compte de l'énorme tâche qui lui était dévolue de succéder à des divas telles Mary Garden et Grâce Moore.L’une et l'autre furent les plus grandes interprètes de cet opéra de Charpentier, et leur réputation était mondiale.(Toutefois Mlle Garden ne l’a jamais chanté au Metropolitan).En artiste consciencieuse.Mlle Kirsten suivit l’exemple de sa protectrice, et se rendit en France afin d'étudier avec le compositeur même de Louise.Gustave Charpentier, maintenant âgé de 87 ans.Fait émouvant digne de mention, le mari de la regrettée Grâce Moore.Valentin Parera, lui fournit les costumes ot les paya au nom de son épouse Et le 3 octobre dernier, Mlle Kirsten chantait son pemier Louise avec l'Opéra de San Francisco ; au début de décembre, elle réalisait un grand rêve, chanter dans ce même rôle au Metropolitan Opéra, où elle débutait il y a seulement deux ans.Sans atte ndre les sommets de Mary Garden ot de Grâce Moore, elle rendit son rôle de façon plus que remarquable, ce qui est encourageant pour une artiste d'à peine 30 ans.Rappelons que c'est à la saison 1920 21 que le Metropolitan montait Louise pour la première fois, avec Geraldine Farrar; en 1929-30.l’opéra Otait remis à l'affiche pour Lucreiia Boris.Mais c'est l'interprétation unique de Grâce Moore, en 1939, qui lança réellement cet opéra au Metropolitan.A tous les vents Alouette.Pour tout dire, Margaret Truman chante mal à bouche que veux-tu.Elle so bat avec ce qu'elle chante, avec les simples chansons encore plus qu'avec les arias.Un critique de Washington dit que sa voix est tellement contractée, resserrée (consfrfcfed) par une méthode fâcheuse, qu'on ne peut guère juger même du peu qu'il y en a.L'organe, méthode à part, est déjà grêle, sans beauté particulière de timbre, sans émotion, sans poignant.Tous les critiques tombent à souhait sur son professeur de chant, une vague dame du Midwest dont personne d'autre que son Kansas City n'entendit jamais parler.Mais les Truman ont l'incommode vertu de constance aux vieux amis ; plus on clamera à Margaret de se procurer un grand maître à New-York, plus elle se cramponnea à sa dame du Midwest comme vigne à son cep.Voilà cetes carrière de chanteuse purement présidentielle.Quand papa ne sera plus à la Maison Blanche, la carrière ne sera plus nulle part.Tu les plumeras! En attendant, elle est un peu là.la carrière I S1.500 de cachet par concert, et les salles débordent Un club de nuit de New York offre à Mlle Truman S10.000 par semaine pour y aller roucouler, a tournée de concerts.Irom coast to coasf.est triomphale aux points de vue mondain, politique, financier ; au point de vue musical, autre chanson Les critiques sont acorbes En de tels cas.l'avenir est clair : on vient une fols "pour voir", on ne revient pas.J'en euB asBei même à la simple radio.Mon appareil souffrait de je ne sais quelle crampe.Il fallait pourtant que j'entende la lille du Président I On exigea dix dollars pour réparer un bobo qui m'en aurait coûté deux au bon vieux temps.Seigneur ! Seigneur I Pour la moitié, voire pour le tiers, on entendit jadis Caruso ou Chaliaplne au Metropolitan, en chair et en os I J'ai toujours refusé avec force d'être de ces vieilles lunes qui vantent le bon vieux temps.J'avais tort I Margaret Truman à dix dollars dépasse les bornes permises de l'inflation.Comme d'habitude, je parle trop.Le petit journal Varlety de New-York, consacré (si l'on peut dire) aux intérêts du théâtre ainsi qu'à un argot fantastique, sut en dire plus long en quatre mots quand Mlle Truman chanta pour la première loi*, à Détroit : No Met threat yet.(Yvonne Le MAITRE, dans Le Travailleur, de Worcesier).Félix-R.Bertrand, Docteur en Musique L'Université de Montréal vient d'accorder un Doctorat en Musique à M.Félix R.Bertrand, organiste-suppléant à la Basilique-Cathédrale de Montréal et président de la Société Casa-vant.Sa thèse, intitulée LA MUSIQUE A LA RADIO, sera publiée sous peu dans les langues anglaise et française, pour le bénéfice des professionnels de la radio autant que des radiophiles.Nous saisissons l'occasion pour citer les activités multiples de Monsieur Bertrand, un de nos musiciens les plus consciencieux et les plus dévoués à la cause de la musique : secrétaire-archiviste de r Association des Professeurs de Musique du Québec; organiste honoraire de la Cathédrale de Chatham.N.-B.; fondateur et directeur du Choeur Mixte de Montréal, organisation qui reprendra bientôt ses activités: artiste des disques Victor et Polydor ; organiste à la radio, aux postes CBM iLama Secord Ltd.et Sweet Hour ot Prayerl.CBF (lean Narrache) et CKAC (Le Vagabond qui chantol.Professeur de piano, orgue et harmonie, le nouveau Docteur en musique trouve le temps de se livrer à la composition : cantates pour choeur et orchestre.motets religieux, chants et pièces pour piano et orgue.Nos sincères félicitations.FELICITATIONS à M.Fernand BERGERON qui vient d’être nommé au poste d'assistant directeur-gérant du poste CHLP ; promotion qui réjouit tous les nombreux amis du nouveau titulaire dont l'expérience, la courtoisie et la personnalité lui ont gagné de solides amitiés.PAGE DEUX LE PASSE-TEMPS HiAlotk iorv5 PIERRE DACENA1S qui présentera, le 14 lévrier, en gala-première au Monument National.une de ses oeuvres; LE TEMPS DE VIVRE.L'EQUIPE, que dirige Pierre Dage-nais, clôturera sa saison théâtrale 1947-48 en Jouant cette pièce jusqu'au 22 lévrier inclusivement.La première sera sous le haut patronage de S.H.le maire de Montréal.De plus, do nombeuses personnalités assisteront à ce gala qui sera l'un des événements de la saison.Cette troupe de jeunes qui a déjà lait ses preuves ef honore le théâtre canalien-lrançais mérite tous les encouragements.Vive TTquipe I Vive Pierre Dagenais ! Mlle Jacqueline Frenette, Bachelière en Musique Nous tenons à souligner les succès d'une jeune pianiste.Mademoiselle Jacqueline Frenette, qui vient de passer son Baccalauréat en Musique à l'Université de Montréal, après de sérieuses études avec MM.Eugène Lapierre, D.Mus., et Georges Sava-ria.Mademoiselle Frenette appartient à une famille de musiciens : sa mère.Madame Etienne Frenette, est une pianiste émérite, ses frères Fer-nand et Paul sont cornettistes professionnels, René est violoniste et un élève de Lucien Martin et de sa soeur Yvonne ; sa soeur Germaine est aussi une pianiste accomplie.Le Passe-Temps publiera prochainement une composition inédite de Mademoiselle Frenette.Camille Saint-Saëns — Isidor Philipp L'anniversaire de la mort de Saint-Saëns, le 16 décembre dernier, lut commémoré par un très beau concert de ses oeuvres dans la salle du Conservatoire de la province de Québec ; soirée provoquée par un disciple et ami du maître, notre grand et si jeune vieillard, Isidor Philipp, actuellement domicilié à New-York.enseignant au Conservatoire de Montréal, et qui, pendant de longues années, lit du prosélytisme pianistlque au Conservatoire National à Paris.Professeur incomparable.ayant loimé une légion de pianistes — dont beaucoup sont aujourd'hui célèbres — qui trouvèrent en lui, guide solide, appui affectueux, le voudrais avant qu'elles ne deviennent trop lointaines, commenter brièvement ces deux heures passées à écouter les deux sonates écrites pour le violon et piano par Camille Saint-Saëns, et jouées par l'excellent violoniste.Mmei Gauthier, et le maitre Philipp.Quelques auditeurs purent critiquer ceci et cela dans l’interprétation, mcù nul ne pouvait nier une exécution remarquablement logique, lucide, juvénile et Impeccable de la très charmante sonate en Hé mineur, opus 75.Dans la vigueur d'une jeunesse persistante, par un jeu éblouissant de verve, si convaincant par son élégance, sa richesse sonore, sa llexibilité.son style si aristocratique, Isidor Philipp a donné une superbe démonstration de sa musicalité, clairement évocatrice de la grandeur artistique du centre intellectuel parisien dans lequel il a évolué toute sa vie.D'autre part nous eûmes le plaisir d'entendre le concerto pour trois pianos que Isidor Philipp écrivit pendant son séjour à Paris.Cette oeuvre retient l'attention par ses transcendantes qualités de construdon classique (hostile aux acrobaties des compositeurs modernes), par ses adroits développements contrapuntiques, ses belles expressions.Sa charmante polyphonie se rattache psychiquement à l'art français et parfois aussi à l’orientalisme si cher à l'auteur de Samson et Dalila.En tait, une oeuvre originale et intéressante, fort bien jouée par Mesdames Norton, Master.Mademoiselle Gabouri.toutes élèves du Maître au conservatoire de cette ville.Le nombreux public, qui a su pleinement sentir toute cette beauté scholastique.a manifesté justement et chaleureusement ses sentiments d’admiration et de sympathie, au promoteur de cette bonne soirée, si fertile en émotion et suggestions Louis BAILLY.Entre artistes On connaît la rivalité terrible qui existait entre Meyerbeer et Hossini.Chaque succès de l'un était une déception pour l'autre.Mais Hossini, toujours aimable et flatteur — un peu par atavisme — savait fort bien apaiser la jalousie de Meyerbeer.Témoin ce joli fait : Sur un des boulevards parisiens, Rossini se promène avec un ami ; 11 rencontre Meyerbeer : — Comment allez-vous, lui dit ce dernier.— Pas très bien : je me sens fatigué, je suis incapable de travailler.Meyerbeer sembla en éprouver une vive contrariété et s'éloigna en souhaitant à son rival le rétablissement de sa santé.Quand Rossini fut de nouveau seul avec son ami, celui-ci lui demanda, interloqué : — Vous êtes donc souffrant ?vous ne m'en aviex rien dit ?Rossini se mit à rire : — Mol ?Pas le moins du monde.Je me porte, au contraire, très bien.Seulement, que voulex-vous, je ne veux causer le moindre ennui à Meyerbeer.Si je lui avais dit que je travaillais.11 eût été furieux.Il me sait malade, incapable de rien entreprendre, il est ravi.Et Rossini continua sa promenade.Notre concours mensuel CHAQUE MOIS, deux abonnements gratuits à la revue musicale "Le Passe-Temps" sont tirés au sort parmi les bonnes réponses à trois questions.Les concurrents trouvent les réponses en lisant les articles et les chroniques du numéro courant.Tous les lecteurs du "Passe-Temps", abonnés ou non, ont droit de participer au concours ; les gagnants déjà abonnés recevront un prolongement d'un an à leur abonnement.Le nom des gagnants paraîtra dans le prochain numéro.1.— A quelles lunérailles Joua-t-on du saxophone pour la première fois?2.— Quel ténor canadien possède un répertoire d'environ quatre-vingts opéras ?3.— Quel est l'opéra considéré comme le chef-d’œuvre de Rossini ?Dites en quelques mots quels genres d'articles et de musique vous plaisent le plus dans "Le Passe-Temps".Adresses comme suit : Concours mensuel du "Passe-Temps", 627 ouest rue Dorchester, Montréal 2.LES GAGNANTS DU CONCOURS DE DECEMBRE: M.Lauréat Couture, Senneterre, Ablübl, et Mlle Frandne Vincent, Pendleton.Ontario.Nos félicitations.MONTREAL, JANVIER 1948 PAGE TROIS ROSSINI, le cygne de Pesaro Collaboration particulière de Robert CHAUMONT T T N hommage qui est donné à bien peu de grands artistes, c'est celui d'entrer vivant dans la gloire.C'est ce rare avant-goût de la postérité qu’a connu Rossini, qui de son vivant, a vu deux statues élevées en son honneur : l’une orne le vestibule de l’Opéra, à Paris ; l'autre est à l'entrée de Pesaro, sa ville natale.A trente et un ans, il lut même le héros d'une biographie, parue en France, due à un jeune écrivain qui, alors au début de sa carrière, devait acquérir un grand nom dans l’histoire de la littérature : Stendhal.yVESTIN peu ordinaire que celui de Giocchlno Antonio Rossini I J—' D'extraction plutôt modeste, il s'imposa, très jeune encore, presque sans effort, comme un enfant gâté des Muses.C’est dans un véritable milieu de vie de bohème qu'il vit le jour le 29 lévrier 1792.à Pesaro, petite ville de la Romagne italienne.Son père était trompette de ville, tubalore.espèce de crieur public ; il jouait de la trompetto ou du cor à l'orchestre quand on représentait des opéras dans la petite ville, tout en conservant son poste d’inspecteur de la boucherie de sa petite ville.Sa mère, fille d’une modiste, était prima donna buffa dans les différents théâtres de la Romagne et seconde chanteuse dans des troupes ambulantes.La famille Rossini connut des ennuis, car le père s'était compromis par son accueil enthousiaste aux Français lors de l’invasion : lorsque ceux-ci se furent retirés, il fut mis en prison en guise de représailles du pouvoir autrichien rétabli.Dès l’âge de dix ans, le jeune Giocchino suivait ses parents dans les théâtres forains, jouant du cor à l'orchestre, ou faisant chanter les choristes II fut confié à un certain Tesel.de Bologne, qui lui enseigna le chant et le piano, et à treize ans, il fit l’une de ses rares apparitions en public comme chanteur de théâtre.En 1807, il est admis au Lycée musical de Bologne et étudie le contre-point avec l’abbé Mattel.Turbulent, inoccupé, "paresseux avec délices", comme disait son futur héros Figaro, il poussa d'abord comme il put; au contraire de la plupart des autres génies, il n'eut même pas le mérite de la précocité.Au Lycée musical de Bologne, il rattrapa vite le temps perdu et combla les lacunes de sa formation première ; en quatre années, il a terminé ses études, et a déjà composé un opéra, en plus de ses travaux d'école ou occasionnels.Son maître, le père Mattel, voulut lui faire continuer deux années encore ses études de contrepoint, mais, nous dit Th.Bachelet."les préceptes, les formules, les exercices ont peu d'attrait pour un jeune homme impatient d'écrire et poussé d'instinct vers la carrière dramatique, et il devait suppléer aux travaux de l'école par l'étude des oeuvres de Haydn et de Moxart et par la pratique du théâtre".En douze ans.cet "illustre paresseux" composa trente-trois opéras ; dans la seule année de ses vingt ans il en fit représenter sept.Le véritable début de Rossini comme compositeur date du 8 août 1808.où.pour la fête de son lycée, il fit représenter avec succès une cantate.II Pianto d'armonia per la morte d'Orleo.qui lui valut le premier prix du Conservatoire de Bologne et qui décida, en quelque sorte, de la vocation du futur auteur du Barbier de Sérille.Peu après, Rossini fit paraître à Venise son premier opéra, la Comblale dl maltimonlo.dont la partition lui fut payée deux cents francs.Sa réputation grandit rapidement, ses oeuvres sont jouées avec un succès varié à Bologne, Rome, Venise et Milan.Après la représentation, à Milan, de la Pielra deI paragone.on le considérait déjà comme l'un des plus grands musiciens de son pays.L'oeuvre qui devait consacrer sa gloire Tancredl, sur un livret de I.-A.Rossl basé sur une tragédie de Voltaire, parut au milieu de la saison de 1813.Ses fines mélodies enthousiasmèrent Venise, et les Italiens chantaient Ml riredral.jusque dans les cours de justice, au grand désespoir des juges.En 1815, 11 se retire à Bologne, où Barbaja, l’impressario du théâtre de Naples, l'engage comme directeur musical du Teafro San Carlo et du ïeatro Del Foado de cette ville, avec l'entente qu'U compose un opéra par an pour chacun de ces deux théâtres.Se* appointemenls étaient de 200 ducats (environ S17S) par mois : il devait également recevoir une partie ( ?) des revenu» des tables de jeu.qui appartenaient aussi à Barbaja, soit approximativement $875 par année.On accueillit avec grand enthousiasme la représentation à la Cour do son Elizabetta reglna d'Iaghillerra, dont le rôle principal était tenu pat Isabella Colbran, que Rossini épousait par la suite.Il travaille sans relâche jusqu'à ce qu'il eut atteint la trente-et-unième année de son âge.donnant successivement l'ilaliana in Algeri (l'Italienne à Alger), le Turco in llalia.puis, de 1814 à 1822.le Barbier de Sévilfe (composé en treize jours et d'abord intitulé Almarira).Il fut hué lors de sa première, à Rome, car les Romains mélomanes de 1818 y préféraient l'opéra de Paislello, Le Barbier.traitant du même sujet, lequel jouissait d'une grande renommée en Europe depuis un quart de siècle.Suivirent Ofel/o, la Cenerentola (Cendrillon), la Gazza ladra (la Pie voleuse).Armède, Mon in Egitlo.En 1822.Rossini quitte l’Italie et s'en vient faire représenter Zelmiia et la Cenerenfo/a à Vienne, puis retourne à Venise et y fait jouer Sémiramls.Une invitation du Prince Mettemich, en octobre 1822.l'amène à Vérone, où il se lie d'amitié avec Châteaubriand et Madame de Lieven.LES deux ouvrages nommés en tête de rémunération ci dessus comme ayant été composés par Rossini aux abords de sa vingtième année.Tancredl et ïltaliaaa la Alglerl.sont, d'après Julien Tiersot l’efflorescence de son génie : il s'y épanouit dans toute sa fraîcheur.On y respire un air allégé, qui circule libre et frais.Cela n’empêche point les formes musicales d’être déjà parfaitement arrêtées, bien proportionnées, parfois non sans ampleur.Il y avait dans certaines phrases musicales, tel l'air Df tanll palpitl.qui devint instantanément populaire, tout ce qui pouvait aller à l'âme : une modulation délicate, une expression candide, un parfum printanier, et par surcroît un accent d’italianité pénétrant.Combien il est vrai que Rossini était né pour l'opéra-bouffe I Dès ses premiers ouvrages, il se révèle complet, parfait, irrésistible I Rien de sérieux ici.si ce n’est la maîtrise dans l’ait : l'auteur a l’air de se moquer, non seule- Anecdotes rossiniennes Rossini, comme tel autre grand musicien, prenait quelquefois "une bonne chose où elle se trouvait".Son opéra Le Comte Ory, présenté le 20 août 1828, à Paris, tira la plus belle partie de son deuxième acte tout droit de VAllegretto de la Huitième Symphonie de Beethoven.Il emprunta le menuet do Don Giovanni de Mozart pour un passage de L'Italiana in Algieri — qui se traduit par La Jeune Italienne, et non pas.comme généralement traduit, par "les Italiens".Un troisième exemple "d'emprunt" est Zitti.du trio de Zitti dans Le Barbier de Sérille.qui est ni plus ni moins que la chanson des laboureurs, de l'oratorio de Haydn : Les Saisons.• • • La première oeuvre musicale irradiée par la radio fut une oeuvre do Rossini, l'Ouverture de Guillaume Tell, le 5 mars 1907.par Lee De Forest, à New-York.entre le Telhar-monic Hall sur le Broadway et le Navy Yard.• • • La première en Amérique du Barbier de Sérille fut donnée le 17 mai 1819.au Théâtre Park.à New-York, par les Gardas, une des premières sociétés d'opéra aux Etats-Unis ; et la première de Guillaume Tell, le 16 juin 1845, dans cette ville aussi.C'est cette dernière oeuvre également que l'Opéra français de la Nouvelle-OrléanB présenta lors de son inauguration, le 1er décembre 1859.• • • A l'une des soirées de Rossini.une dame, invitée à chanter, faisait beaucoup de manières pour s'y décider.Elle devait chanter un air de la Semiramit."Ah I cher maître, que j’ai peur ! " s'écriait-t-ello.— "Et moi donc ! " dit Rossini.PAGE QUATRE LE PASSE-TEMPS ment des personnages el de l'action, mais de ses auditeurs, peut-être de lui-même."Avec Simltamis, représenté en 1823 (il avait trente et un ans! sa carrière Italienne était close Dix ans d'improvisation ne pouvaient manquer d'épuiser un génie.lût-U aussi inventli que celui de Rossini." Parcourant l'Europe, il connut le triomphe, comme jamais artiste, quel qu'il lût, n'en avait obtenu de pareils.Los brillantes réceptions do Vienne en son honneur ollrent toutefois un contraste pénible avec la misère dans laquelle vivait Beethoven.Rossini lui-même en tut choqué, En 1823 à la suggestion du Théâtre Royal, de Londres, il se dirige vers l'Angleterre, après avoir été iêté lors de son passage à Paris.En Angleterre, il est comblé d'honneurs, présenté au roi George IV.et après un séjour de cinq mois, on lui remet une bourse de sept mille livres sterling.Lors de cette visite à Londres, on donna la première de sa cantate sur la mort de Byron.Il planto délit Muse per la morte di Lord Byron, et Rossini lui-mème chanta les soli En 1824 il va donner en France, entre autres oeuvres inoubliables, le Barbier de Sévllle et le Siège de Corlnlhe.écrits en Italie, Moïse, et dans le style de l'opéra-boulle.mais sur des paroles Iran-çaises, le Comte Ory.où était reproduite la musique d'un à-propos italien composé pour les têtes du sacre de Charles X.Il viaggio à Reims.Entin, décidé de frapper un grand coup U entreprend la composition de Guillaume Tell.Il prend pour sujet une émouvante légende qui avait déjà donné naissance à un chef-d'oeuvre dramatique.Le librettiste, un ancien censeur, de Jouy, quoique aidé d'un noble inconnu, Hippolyte Bis, pour les vers, ne produisit qu'une oeuvre si étriquée que Rossini lui-même exigea des retouches Celui-ci travaillait à sa partition dans la maison de campagne d'un ami, le banquier Aguado, dont le secrétaire était Armand Marrast, futur homme de 1848.Ce dernier, ému des plaintes du musicien, développa certaines scènes et leur donna la belle ordonnance ©t l'ampleur que comportaient les tableaux scéniques et musicaux.Guillaume Tell, représenté à l'Opéra, en 1829, passe pour le chef d'oeuvie du maître et mit le comble à sa gloire ; cet opéra est dégagé des conventions utilisées par Rossini à ses débuts, et il marque un tournant dans l'histoire de l'opéra.Guillaume Tell fut d'ailleurs la dernière oeuvre importante de Rossini, qui ne composa plus guère qu'un Stabat, terminé en 1838, l'année de la mort de non père, el publié en 1841, l’Hymne à la paix pour l'Exposition universelle de 1867 et une Petite Messe exécutée en 1864.Fantaisiste comme toujours, Rossini avouait dans la dédicace de cette Petite Messe, une de ses dernières compositions, qu'il ollrlt en hommage "au bon Dieu", en demandant si cette oeuvre était "de la musique sacrée ou de la sacrée musique'1 QUOIQUE comblé d'honneurs, Rossini conservait une sourde irritation do la chute de son Barbier de Sévi lie, laquelle lut, parait-il, la cause de son départ de l'Italie La première représen talion, à Naples.était pour lui un amer souvenir car il avait été si bien sifflé que, croyant qu'on l'assommerait, U abandonna le fauteuil de chef d'orchestre et prit la fuite.Mais c'est à Paris que Rossini devait vraiment recevoir la consécration de son génie.Au début, sa musique, toute italienne, eut de la peine à s'y acclimater ; mais son Barbier de Sévllle y obtint bientôt un tel succès qu’une révolution complète se fit à cet égard.L'enthousiasme sans bornes fut pour le compositeur une bien douce compensation à son échec do Naples.Une autre compensation lui arriva par surcroît sous la torme d’une sinécure lucrative que lui accorda Charles X.en lui donnant la place d'intendant général de sa musique.puis un an plus tard, en 182S.ce titre lut changé on celui d'inspecteur général du chant en France et compositeur de Sa Majesté ; en 1827, il est promu au grade d'olllder do servico de la malson royale et reçoit en cette qualité un bel uniforme galonné.Subséquemment, il fut membre du conseil d'administration des écoles royales de musique et membre du comité de l'Opéra, toujours aux appointements appréciables payés sur la liste civile.Mais un moment vint où la régularisation de ses mesures gracieuses s'imposa, et en 1829, après de longues démarches, il en obtenait la consécration légale.Cependant, en 1830.après la Révolution, il perdit en partie ces avantages, qui dépassaient quand même de beaucoup les faveurs dont furent comblés ou l'ont été par la suite les musiciens les mieux protégés.Rossini qui lit pour un temps figure de roi de la musique, s'en accommodait très bien comme d'une chose due el fort naturelle.Pareille considération n'était pas, on le devine, sans soulever de l’obstruction et de l’opposition de rivaux inquiets ou dépités ¦ Comme tous les hommes célèbres, ROSSINI lut la victime des caricaturistes — et même des sculpteurs
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