Parti pris, 1 juin 1965, Juin - Juillet
vol.2 no 10-11 juin-juillet prix $1.00 numéro spécial la difficulté d’être québécois textes de: jacques brault marcel rioux jacques ferron jean-pascal benoist Patrick straram la manifestation du 24 éditorial le non poème et le poème gaston miron aventuriers ou responsables paul chamberland pour l'union de la gauche pierre vallières lïJSfl sommaire ».jean lesage et Tétat-béquille.2 éditorial la manifestation du 24 mai .5 déclaration un pays à mettre au monde .9 jacqucs brault remarque sur le bon usage de la spécificité nationale .26 marcel rioux un excellent prétexte .32 jacques ferron dépaysement .44 jean-pascal benoist nationalité?domicile?.52 Patrick straram aventuriers ou responsables, exposé .80 paul chamberland le non-poème et le poème .88 gaston miron la crotte au nez, extrait de roman 98 laurent girouard chroniques pour l’union de la gauche .102 pierre vallières abbot et costello et le fédéralisme .104 gérald godin la fulton-favreau et ses pèdleurs 106 gérald godin des miracles au dominion .107 jacques godbout la liberté d’expression: pour qui?110 vulgaire correspondance .113 Vol.2, no.10-11 juin-juillet 1965 revue politique et culturelle paraît cnaquo moi* sur 64 pages ou plus • rédaction et administration: 3774, rue Saint-Denis, Montréal 18, Québec.TEL.844-7119 Bureau: en semaine, de 7 à 10 heure» p.m.ou sur rendez-vous.comité do direction: abonnements: liso théberge club parti pris: j.-m.plotte comptabilité: Thérèse major co'rection des texte*: andré brochu documenteront rené boaudin éditions parti pris: I.girouard mise en page: claire e.depoca» rédaction: paul chamberland jan dopocas pierre maheu gaston miron distributeur: Agence de distribution populaire, 418 ouest, Notre-Dame, Montréal.Tél: 849-1146 dépositaire en FfiMKt "la joie de lire" 40, rue Saint-Séverin Paris 5o.!.a revue n'est pa* responsable des manuscrit» qui loi sont adressé».Reproduction Interdite sans autorisation Prix: 50 cents 12 numéro*: $5.00 éditorial jean Besage et 6’éiat-bécguiBfe Le nationalisme n'est pas la révolution mais dans certaines circonstances historiques données, il lui ressemble comme un frère.Comme la révolution, ce nationalisme est populaire.Mais au contraire de la révolution, loin de résoudre les véritable problèmes de la majorité, il ne fait que lui donner bonne bouche, lui chanter la pomme et Vamadouer.Jean Lesage a compris cela.Il a même inventé pour qualifier ce nationalisme militant un nom paradoxal et qui a fait fortune: la révolution tranquille.Les termes s'annulent et ce n'est pas un hasard.Cette révolution-là, Jean Lesage s'occupe de la faire.Quand c'est d'elle qu'il s'agit, il est agressif, il lance des ultimatums, il affûte ses couteaux, il est fin renard et il cache des cartes dans ses manches.C'est dans cette perspective qu'il faut voir le chapelet de mesures nationalistes hautes en couleurs, spectaculaires qu'on a vues et qui sont annoncées, mais dont le contenu révolutionnaire équivaut à zéro.Exemples: les rapatriements, passés ou futurs.On a déjà rapatrié une plus grosse part des contributions directes, on veut rapatrier le sendee de placement, la société centrale d'hypothèques et de logements, le sendee d’immigration, le département des affaires indiennes et esquimaudes et, c’est à prévoir: les allocations familiales et autres.De plus, on multiplie les accrochages constitutionnels: on signe des ententes avec la France et on pavoise déjà les prochaines (on a fait sagement contresigner la première par Ottawa, mais on est prié de ne pas insister sur ce point).On décharge quelques fusils contre Walter Gordon, quand il veut interdire aux provinces d'investir dans les banques à charte.On se bat pour et on obtient la formule dite du "opting out”, ou aussi bien, du contrat à double fond qui permettra au Québec de se retirer des plans fédéraux d’aide sans perdre les subsides y attachés.Enfin, on montre au peuple le visage d'un gouvernement qui défend mieux que tout autre avant lui, les intérêts des Canadiens-français. Eric Kierans ne s’en est d’ailleurs pas caché, il y a quelques semaines déjà, quand il a déclaré à Montréal: “Dans le climat actuel, il serait facile à quiconque d’utiliser les sentiments nationalistes pour prendre le pouvoir”.Et pour le garder, donc ! On peut donc prévoir que le processus ira s’intensifiant.On peut même s’attendre que le gouvernement Lesage soit celui qui édifie l’Etat québécois en arrachant à Ottawa toutes les institutions qui en sont l’apanage.A la question: quel sera cet Etat, on peut répondre dès maintenant: il sera l’Etat bourgeois français d’Amérique du Nord.A utiliser les sentiments nationalistes du peuple, le gouvernement Lesage trouve deux avantages: séduire le peuple, et donner, à la bourgeoisie nationale, l’occasion qu’elle a perdue avec la disparition du régime français, d’exploiter ses propres ouvriers au lieu de regarder les Anglais le faire à sa place.Ou aussi, donner à la bourgeoisie ?ia-tionale, sinon tout le gâteau, du moins une bonne tranche.Pour ménager ainsi VAnglo-saxon (tant américain que canadien) et la bourgeoisie nationale, Jean Lesage a mis au poirit un langage très particulier.D’une main, il discrédite les séparatistes, les taxes de sénilité, d’impuissance, d’infirmité ou tout simplement d’ignorance.Le capital se rendort, rassuré: “Pie sure can control them, this Lesage”.Et de l’autre, il rapatrie, il claironne l’entrée du Québec da?is le secteur minier, dans le secteur de la pulpe et du papier, dans le grand courant des sidérurgies nationales; il fonde la SGF, curieux enfant, en qui se mélange les sangs de la société privée de fiducie, de la f man ce publique majoritaire et de l’investissement dans des entreprises, qui exploitent les payeurs de taxes.Ce n’est même pas du capitalisme d’Etat, c’est du capitalisme d’Etat qui se maquille en capitalisme privé.Le meilleur exemple que l’on puisse donner de ce tour de passe-passe est celui de la sidérurgie.Depuis quelques années, elle était portée en bannière pour l’édification et Vadoration du peuple comme étant la prise en mains de l’économie québécoise par les Québécois.Toute la population se mettait à genoux quand Jean Lesage en parlait.Mais la réaction est venue: les compagnies privées ont rétorqué: la sidérurgie d’Etat va nous faire 'line concurrence déloyale, du fait qu’elle ne paiera pas de taxes.La finance avait parlé, Lesage s’est fermé.Les rapports de rentabilité dont le gouvermnc?it avait confié la préparation à des maisons sérieuses, ils sont restés au fond des tiroirs.Les chroniqueurs dévoués aux causes conjuguées du gouvernement et du capitalisme ont servi la soupe habituelle: la sidérurgie va appartenir au peuple qui pourra acheter des actions en bourse.Le peuple eut-il été boursicoteur, il serait arrivé trop tard.Quelques semaines seulement après la mise sur le marché offi- deux, le contrôle aurait etc rafle par la Dosco.Il ne resterait même pas à vendre ce qu’en jargon de bourse on appelle une “equity”.Ainsi, le capital d’Etat contribué par le peuple vient-il tout simplement servir de béquille au capital tout court.La révolution de Jean Lesage, c’est celle-là.On a pavoisé une fois de plus, ces jours derniers, à Québec, quand le projet de loi sur le régime de rentes a été déposé: le gouvernement disposera de plusieurs milliards de dollars d’ici quelques dizaines d’années pour assurer le développement de la province: Les rentes, c’est parfait.Mais les milliards en caisse, ils vont servir à ouvrir non pas une boutique, mais une usine entière de béquilles et supports et harnais et brancards à l’usage du capital privé, là où il est trop timoré pour risquer un premier investissement.Jean Lesage est donc bien ce qu’il appelle lui-même l’homme du juste milieu quelle que soit sa nationalité ! entre la revendication nationale et le lobbying du capitalisme,.Cet éclairage nous permet de saisir la stupidité des partis indépendantistes actuels.Si leur seul contenu, c’est l’indépendance assaisonnée de ce fameux socialisme dit modéré, que viennent-ils faire dans le paysage électoral québécois?Ils empruntent au parti libéral et au dernier congrès de l’union nationale la beurrée socialiste, ce qui est déjà une répétition d’une niaiserie, et en plus, et c’est encore plus bête, ils fournisse?!t aux vieux partis tout un arsenal de thèmes sentimentaux que ceux-ci avaient été trop imbéciles pour utiliser à fond jusqu’à maintenant et desquels ils se feront dépouiller continuellement.Us resteront, en fi?i de compte, flambant nus sur la place publique jusqu’au jour où ils opteront pour le socialisme.Tant et aussi longtemps que le mécontentement actuel des classes ouvrières et des classes paysannes du Québec sera détourné de ses fins strictement révolutionnaires pour semir au nationalisme canadicn-français d’épouvantail au pan-canadianisme et au fédéralisme du Canada anglais, le peuple continuera d’être le dindon de la farce et celui sur le dos de qui le capitalisme canadicn-français s’établira, plutôt parallèlement qu’en remplacement du capitalisme étranger.parti pris/g.g. déciaration Sa manifestation du 24 mai Notts n’avons plus affaire à des séparatistes, mais à de véritables révolutionnaires Adrien Robert, directeur de la Police de Montréal, LA PRUSSE, le 25 mai 65.Les MANIFESTATIONS POLITIQUES du 24 mai dernier forment, dans leur ensemble, un jalon de plus dans le combat qui doit conduire le Québec à sa complète libération.Le langage de la presse, tant, dans ses reportages que dans scs éditoriaux, les déclarations du Ministre de la Justice Claude Wagner, convergent dans un mensonge unanime: laisser croire que ce qu’ils appellent les “incidents” du 2-1 mai sont le fait de voyous, d’irresponsables, de bêtes dangereuses.Mais la presse et la justice en réagissant avec vigueur font preuve du caractère POLITIQUE de toute l'affaire.Qu’ils le veuillent ou non, ce n’est pas à des voyous ou à des bagarreurs que les tribunaux ont affaire, mais, pour la plupart, à des militants politiques.Nous pouvons nous en convaincre en constatant que la majorité des accusés n’est pas formée par ceux qui ont commis les actes de vandalisme de la soirée, mais bien plutôt par les cadres dirigeants des manifestations de l’après-midi.De quoi aurait-on pu les accuser, sinon de “délits” aussi vagues que d’avoir crié et participé à des “attroupements illégaux”.Ce fait nous indique avec évidence que le régime Lesage-Wagner craint beaucoup moins ceux qui commettent, de simples actes de violence que ceux qui défendent avant tout des idées politiques et cherchent à les promouvoir. Nous sommes conscients que tout n'a pas été d'égale valeur dans la grande manifestation du 27.Mais nous savons également que, peu de temps après la condamnation à mort des patriotes Schirm et Guénette et le suicide POLITIQUE du patriote Legault, les militants engagés dans le combat de libération nationale ne peuvent qu'éprouver de la colère et de l'indignation et considérer comme une capitulation devant l'ordre établi le repliement vers une “sagesse" qui finit par seivir le système.Nous tenons à affirmer, par-dessus tout, que les manifestations du 27 mai avaient été prévues et organisées longtemps à l'avance, selon la volonté très nette d'en faire des actes publics ordonnés, disciplinés et responsables; et îious l'affirmons tout autant des CHEVALIERS DE L'INDEPENDANCE" que du “MOUVEMENT PARTI PRIS".Si le mouvement des manifestations a tourné à l'anarchie, il faut mvoquer comme principale cause l'arrestation faite par les policiers d’une bonne partie du seujice d'encadrement des groupes manifestants; ce fait a eu pour conséquence directe une désorganisation quasi-généralisée dans les rangs de ces derniers.Les policiers avaient reçu, des “autorités", l’ordre de briser, PAR TOUS LES MOYENS, le déploiement des manifestations.Nous pourrions partager le cours de cette journée en deux étapes.La première, très brève, fut marquée par un début de manifestation disciplinée et solidement encadrée; en particulier, le MOUVEMENT PARTI' PRIS, en plus d'être dirigé par un fort, service d’encadrement, était muni de “xualhie-takie" et de hauts-parleurs qui diffusaient les mots d'ordre.Ce déploiement organisé fut compromis par les attaques policières.Pour une part, le groupe de Reggie Chartrand, au moins certains de ses membres, résista “passivement" aux policiers en improvisant un sit-in.Par ailleurs, le mouvement Parti-Pris, déjà largement débordé par une foule de plus de 1500 manifestants exaspérés par les agissements des policiers, voulut résister activement et jpoursuivre la manifestation jusqu'à son terme, c’est-à-dire la place Victoria.La masse des arrestations inaugura la seconde étape, qui fut aussi la plus longue.La répres-sio?i policière ne fut pas moins brutale que lors de manifestation précédentes.Il ne fut pas rare de voir un policier provoquer un manifestant afin de forcer celui-ci à “répliquer", question de se défendre, pour ensuite faire appel à 2 ou 3 “confrères" afin d'achever la besogne.Des policiers, au volant d'une ambulance foncent sur des groupes de manifestants.A l'angle des rues Samt-Christophe et Dernontigny, un policier brandit son revolver en direction des manifestants.Est-il nécessaire de dénoncer les agissements de “flics en civil" qui s'ingéniaient, durant les mouvements de foule, à inciter certains jnanifes-tants à poser des actes qui fussent de nature, à aggraver la situation.Arrestation le des cadres, provocation policière, voilà la plaque tournante qui a fait dévier la manifestation vers l’anarchie.Malgré la tournure (anarchisante) que prirent les manifestations, particulièrement dans la soirée, il serait au plus haut point mensonger de lui nier un caractère politique.Dans la plupart des journaux et des postes radiophoniques, on s’est surpris que la manifestation ne tourne pas à Vémeute, à la panique pure et simple: cet étonnement fait montre d’une cécité politique remarquable.Car justement le groupe des manifestants, alors même qu’il pa raissait le plus hétérogène et le plus désordonné, n’a pas cessé de tenir uni conduite nettement politique.Jusqu’à la fin, on a crié des slogans indépen dantistes et ANTl-lMBElilsii.ISTES, on a mitonné des chants de résistance nationale.Des déplacements comme celui qui avait pour direction la Place des Arts sont significatifs en ce sens: les manifestants n’ont pas perdu de vue le sens politique de leur acte; pourquoi et contre qui il était dirigé.Réduire au simple goût du vandalisme des “coups” portés contre le Club de la Réforme, le poste CJMS (dont la conduite irresponsable des reporters et de Vénergumène attitré, Claude Bruchési, dépasse toute limite) constitue un mensonge flagrant.Autre fait à noter (que les journaux ont ignoré): la sympathie spontanée de la plupart des canadiens-français qui “assistaient” à la »manifestation, et particulièrement des habitants des quartiers proches; il ne fut pas rare de voir des femmes lancer des bouteilles ou autres objets sur les policiers qui malmenaient des manifestants; les parents des manifestants rnis en taule ont exprimé leur mécontentement contre les agissements policiers.On a également constaté que la plupart des manifestants ont su inventer des parades aux charges policières et même les déjouer, particulièrement au parc Lafontaine.En dépit de mouvements désordonnés, le groupe des manifestants (qui atteignait parfois les 3000) ne s'est jamais comporté à la façon d’une foule quelconque, mais, refluant sans cesse autour de centres nouveaux, surgis spontanément, s’est conduit comme un ensemble lié par un sentiment puissant de solidarité.Une solidarité identique a soutenu la niasse de ceux qui furent détenus dans les prisons de l’Ordre: loin de céder à l’abattement, les détenus obsédèrent entre eux une discipline telle qu’il fut possible de prendre et de faire appliquer des décisions communes; ils ont constamment tenu une attitude de “résistants”, criant des slogans, chantant des refrains indépendantistes, couvrant les murs de “graffitis politiques.” Si l’on tente de faire le bilan de la manifestation du 24 mai, on peut certes déplorer certains écarts, mais il serait futile de juger de ce point de vue l’ensemble d’un mouvement qui a consente jusqu’à la fin son sens initial. Car il n'est pas jusqu'aux conduites anarchisantes qui ne soient, dans leur fond, politiques: elles expriment, sous une forme spontanée, un mécontentement confus 77iais certain contre l'ensemble d'un système qui nie encore les libertés aussi fondamentales que les libertés économiques et culturelles.La manifestation du 24 aura été, parmi d'autres, l'occasion d'une importante prise de conscience politique pour un grand nombre.Non seulement elle fut politique mais, peut-être davantage, “politisante''.Et le chef Robert fut sans doute in-vesti d'une clairvoyance pour le moins inhabituelle lorsqu'il déclara “ne plus avoir affaire à des séparatistes mais à de vrais révolutionnaires”.Au surplus, que ce soit dans le déploiement (prévu) des forces répressives ou dans la décision prise par un I Vagner d'appliquer “la pleine rigueur de la loi”, nous savons bien maintenant que l'importance politique de la manifestation n'échappe pas au système.Nous sommes résolus, quant à nous, d'intensifier une lutte POLITIQUE dont la manifestation du 24 mai est un jalon important.Nous considérons dès maintenant le déploiement de la justice luagnérienne comme l'instrwmcnt d'une répression POLITIQUE et nous agirons en conséquence.Nous sommes fermement décidés à poursuivre nos manifestations malgré toutes les interdictions.Nous entendons le faire, comme nous l'avions voulu le 24, DANS L'ORDRE ET LA DISCIPLINE, mais nous sommes également prêts à résister à la répression policière.Nous revendiquons le droit de manifester comme un DROIT de L'HOMME inaliénable, (1) nous sommes déterminés à nous servir de cet instrument d'information dans la mesure même où c'est l'un des seuls que nous laisse le système actuel d'exprimer et de faire connaître nos opinions.Nous invitons dès maintenant tous ceux qu'unit le combat pour la libération du Québec à participer activement et d'une façon responsable à nos prochaines manifestations.mouvement et revue parti pris (1) “.il faut reconnaître qu’en démocratie, le droit de manifester et d’exprimer des opinions existe et il doit être respecté.Ce qui toutefois ne peut être accepté, c’est de recourir à la force et à la violence pour faire valoir ses idées.D’ailleurs, si on réfère aux dispositions de l’article 32 du règlement no 192 (qui se rapporte à la paix et au bon ordre dans les limites de la cité), on voit ce que le législateur avait à l’esprit, puisqu’il faisait exception pour les cérémonies religieuses, militaires ou autres, non défendues par la loi.” (Extrait d'un jugement rendu par le juge Marcel Letourneau de la Cour supérieure de Québec). un pays à mettre au monde jacques brault La nécessité n'est aveugle que dans la mesure où elle n'est pas comprise.Hegel d’une inexistence Le Québec n'existe pas.11 n’est encore qu’une passion, une maladie à guérir ou — au mieux — une promesse à tenir.Mais je sais pour l’avoir éprouvé que le monde existe, indubitablement., qu’il existe au sens plein du mot exister, qu’il court le risque du devenir et qu’il connaît tant bien que mal le bonheur d’être.Le Québec, lui, n’existe pas, dans la mesure où il n'est (pie rêvé, désiré, voulu à toute force et en toute faiblesse.Quand je vais dans le monde, quand je quitte le village de mes origines et de mes heures quotidiennes, je ne trouve à parler du Québec qu’au passé ou au futur; l’autre à qui je parle et qui me parle, l’autre demeure seul au ren- dez-vous du présent.Le Québec ne se dit pas au présent, il n’est pas au monde parce qu’il n'est pas à lui-même; et s’il existe malgré tout, ce ne peut être que d’une existence séparée.Tout cela est aussi faux que vrai.Voilà une de ces demi-vérités pour cl contre lesquelles nous nous battons inconsidérément, et surtout en paroles.Certains séparatistes s’impatientent et s’aveuglent au point de souhaiter (pie le sang coule assez, et assez longtemps pour que la situation actuelle devienne irréversible et intolérable.Alors, tout sera clair: il faudra vaincre ou périr.Une seule vérité subsistera.La pureté, en poli tique, n’est pas une vertu, elle est un vertige des extrêmes.Mais à l’opposé, l’on trouve d’autres extrémistes: ceux qui pleins de raison et de bon sens prêchent le pancanadianisme à tout prix, la coopération fédéraliste, l’entente cordiale et l'humanisme mondialiste.ils croient au juste milieu comme au principe que les hommes naissent égaux.Pour ces violents qui s’ignorent (ou le feignent), l’idée (par exemple, l’idée de démocratie) passe avant l'homme, et l’homme passe avant les hommes.Violents, ils le sont par procuration, car par leur refus de les comprendre de l’intérieur, ils poussent à la violence des gens dont l’histoire n’a jamais été qu'une longue patience et une révolte rentrée (1).Aujourd’hui, en dépit de tout, la plupart des Québécois attendent encore, attendent toujours d’être au monde, d’être à l’autre comme on est à soi-même, dans un seul mouvement d’aller-retour, et incessant parce qu’infini.La volonté d’indépendance du Québec, chez les plus lucides, est justement une volonté de rendre le Québec à lui-même N.et du coup de le mettre au monde.On peut se moquer, on peut, avec Pierre Elliott Trudeau, ironiser sur le compte de ceux qui croient “à une énergie créatrice qui donnerait du génie à des gens qui n’en ont pas, et qui apporterait le courage et l’instruction à une nation indolente et ignorante” (2).On peut montrer avec preuves à l’appui que le séparatiste québécois manque de ‘‘réalisme politique”, selon l’expression des esprits à sang froid.Et l'on fera des gorges chaudes sur la faveur dont jouis- sent ici des mots comme aliénation, colonisation, dépossession, etc, l’on se tapera les cuisses si quelqu’un soutient, contre toute vraisemblance, que cette faveur manifeste le besoin de proférer notre séparation d’avec le monde et d’avec nous-mêmes, de la dénoncer, de rompre avec la fausseté de notre existence.Ce sont là des visions de “poètes” égarés dans la prose politique.Et ma foi, on n’aura pas tout à fait tort ! Charles Taylor eut beau jeu, récemment, d’enfermer Parti Pris dans ce qu'il appcllait le “globalisme”, sorte de totalitarisme (inconscient?) de l’action et de la pensée politique et où toutes les valeurs de l’existence personnelle et sociale ne peuvent valoir que dans une allégeance préalable à une valeur absolue: l’indépendance (3).Ce n’était pas la première fois que l'on tenait semblable propos.En 1952, Ernest Gagnon écrivait: “Un isolé est toujours un être global.Globalisme d’isolé, voilà, à mon sens, le problème fondamental de l’intelligence chez nous.Urgence de la libération intérieure par l’échange multiplié dans l'universel” (4).Que nous nous libérions, je le veux bien, je ne veux même que cela, tant je suis persuadé que l’existence humaine ne se réalise que par une suite de libérations propres à donner sens et valeur à ce qu’on nomme liberté.Mais entre Y intérieur et Y universel, la-communication n’est pas, que je sache, directe et immédiate; nul ne vient au monde tout 10 • cl’mi coup et une bonne fois pour toutes.Naître est une condition nécessaire (cf.La Palice) mais non suffisante pour vivre une vie d’homme.Au chapitre de la naissance, on ne compte plus les personnes et les peuples qui ont raté leur entrée clans la vie ou qui y sont entrés à peu près comme on en sort.Chez nous, les historiens ont désigné ce de la séparation J’ai souvent eu honLe d’être canadien-français.Avec les gens de nationalités, couleurs et religions diverses, que j’ai rencontrés, je n’ai que rarement réussi à me contenter d’être tout simplement, toujours j’ai du faire la preuve que j’existais d’une existence socialement qualifiée.Mais il faudrait ici, pour bien me faire entendre, que je puisse exorciser toutes les rancoeurs obscures contre les “étrangers”, toutes les humiliations subies dans ‘‘le monde”, toutes les indignations refoulées, toutes les rages ravalées.Dans la structure affective du Canadien-français cette espèce de honte de soi-même s’exprime paradoxalement en termes de sur-évaluation, de petites grandeurs, de dérivatifs mensongers.Je me souviens d’une visite de l’Es-( urial.Il faisait très chaud, et j'en étais à ma Xème salle de tombeaux.Un A-méricain, sans doute aussi las que moi, phénomène trop bien connu par une expression fort appropriée à notre cas: la smxnvancc canadienne-française en A-mérique.De toute façon, je sais gré à Taylor d'avoir dissipé une ambiguité, et sur ce point je lui donne raison: le séparatisme canadien-français se nourrit c u mythe de la séparation.engagea la conversation.11 me demanda cl'où j’étais et ma réponse, réticente, lui inspira cette fine remarque: “You, French Canadian, speak canuk, don’t you ?” La rougeur me vint au front et là, en pleine Castille, près de la tombe de je ne sais plus quel Philippe ou quelle Isabelle, je protestai en un mauvais anglais que nous ne parlions ni un patois, ni un dialecte, mais le français hérité de nos ancêtres les normands, les bretons, les picards, ma foi je crois bien que toutes les provinces de France y passèrent.J'allais lui montrer, à cet Amer-loque, à ce quart d’affranchi, que nous avions plus tie naissance que quiconque en Amérique du Nord.La salle basse et obscure où dormait depuis des siècles le gratin de l’aristocratie espagnole résonnait soudain d'une fierté toute québécoise, mais cette fierté qui me donna (croyais-je) de mépriser autant • 15 I qu’un hidalgo, je convins par la suite, quand je fus seul avec moi-même, que je ne la portais pas vraiment, qu’elle était artificielle et de nature compensatoire.Sur la route du retour, vers Madrid, je fus pris d’une morosité fade.Je n’avais pas dit la vérité, je ne pouvais pas la dire.Elle était indicible, inavouable.Je ne savais pas qui j’étais, d’où j’étais.Aussi, lorsque plus tard un hôtel-lier tie Séville nous accueillit, mes amis et moi, en nous donnant à tout propos de l’“americanos”, je me consolai en songeant qu’après tout j’étais bien d’Amérique; comme chacun est au monde.Cette anecdote n’a rien d’exemplaire.Mais je pourrais la multiplier par cent, par mille.Ma mère, eL elle n’était sans doute pas la seide dans son cas, avait coutume de dire, quand mon père était sans travail, que nous étions “nés pour un petit pain”.Ma mère n’était pas fière dans ces moments-là, et la tristesse indicible qui noyait son regard ne se mêlait d'aucune complaisance malsaine.L’expression “né pour un petit pain’’ nous est d’ailleurs connue — trop.Elle signifiait, elle signifie encore l’espèce de fatalité qui s’attache à notre servage social et culturel, à notre condition de dépossédés, par-delà la naissance et la mort.Le monde devient, il roule ses fatigues il invente ses jeunesses, pour le meilleur et pour le pire, mais nous, nous demeurons, oubliés sur le rivage de l’histoire.La honte éclôt alors chez celui qui voit le sordide de cette existence larvée, et qui refuse de ne pas chan- ger, de 11e pas courir le risque de l'espérance, du travail humble et fier de son humanisation.La honte de soi-même est le principal sentiment révolutionnaire, mais ce n’est toujours qu’un sentiment.Avec le temps, avec l’âge et les nécessités du quotidien, on finit par composer, par s’accommoder, on finit par endurer, par se faire une croûte.Mais derrière ce demi-sommeil, à l’abri du monde, la honte gagne les zones obscures de la conscience et imprègne l’inconscient.Elle attend le moment du réveil et trompe son attente en faisant de la nuit une mauvaise conseillère.Elle souffle à l’oreille des histoires où il est question d’une Terre Promise, d’un Chez-soi total et parfait, d’une Indépendance radicale vis-à-vis de l’Autre, etc.Pour entrer dans cet Eden, il suffira de se séparer, de s’en remettre à la seule Dépendance d’avant la naissance et qui était — ô notre mère le passé — française et catholique.Tel est pour l’essentiel le langage que lient le mythe de la séparation.On a justement signalé que le séparatisme constituait un désir latent chez les Canadiens-français et qu’il fusait dans les périodes de crise.Au cours des années (rente, la poussée sépara liste prit des allures de fièvre violente, accompagnée de xénophobie (et particulièrement d’an-ti-sémitisme).Le mythe alors joue à plein.On refuse Ottawa, l’Anglais, les Etats-Unis, les Juifs ci qui encore pour, non pas s’ouvrir à un monde meilleur et se constituer en sa propre identité, 12 • mais pour réintégrer le giron de la France (5), où l’on voit que sortir d’tm colonialisme n'implique pas que l’on n’entrera pas dans un autre colonialisme).Kn mars 193b, //Action Nationale publiait deux lettres d’Hermas Hastien sous la rubrique Nos intei'ventions.Dans l’une de ces lettres, le secrétaire de la Ligue d’Action Nationale disait au ministre de l’immigration (b) : Tel cpicl notre peuple a terni à jamais sa réputation dans l’histoire vers 1905.Dépourvu du sens de ses responsabilités et d’esprit patriotiques, il laissa le gouvernement du temps ouvrir toutes grandes les portes du pays à une immigration générale de tous les peuples d’Europe, y compris les Juifs, pourtant reconnus en tout temps comme inassimilables.De nos jours, pendant que tous les pays se débattent dans une aise universelle de chômage, les portes du Canada doivent être tenues hermétiquement fermées.Et comme l’Allemagne pratique en ce moment l’expulsion de l’élément juif, nous avons un second motif de tenir fermée notre frontière.Il n'y a pas de place ici pour ceux que les siècles n’ont pu assimiler à la nation gerjnanique.Des bruits très graves courent de ce temps-ci.On dit que secrètement de nombreux juifs entrent déjà au pays.Et l’on sait, en tout cas, qu’une forte pression s’exerce de l’extérieur en faveur d’une immigration juive au Canada.Si le gouvernement actuel, dont vous êtes le ministre de l’Immigration, allait trahir notre peuple sur ce point, un tel acte dominerait la poli tique intérieure du Canada d’ici longtemps.L'avenir du Canada est à nos enfants.Et après les avoir chargés d’une dette publique écrasante ce serait un crime d’y ajouter, sciemment, un problème juif insoluble.Ce texte dévoile l’ambiguité du nationalisme typiquement canadien-fran-çais, sa contradiction fondamentale: qui craint comme la peste d’être assimilé ne tolère pas (c’est le choc en retour de la crainte) l’inassimilable.L’existence à la canadien ne-française ne peut ctre qu’une existence séparée, sans mélange, où le rapport de soi à soi est immédiat.Il ne s’agit pas que de se libérer de la tutelle de l’autre, il s’agit aussi et surtout tie refuser l’autre et précisément parce qu’il est VAutre.Le mythe de la séparation projette devant la conscience fascinée un idéal d'indépendance absolue.Le temps s’arrêtera, l’espace se contractera, il ne vaudra plus la peine d’exister, de se mêler à ses contraires, il suffira d’être — immuable, éternel.Les travaux et les jours, s’il en reste, se passeront à convertir les autres à soi-même; n’est-ce pas ce que promettait notre messianisme début de siècle ?Quand nous disons qu’être canadien- • 13 français c’est être aliéné, nous n’exagérons rien, nous ne pratiquons ni de fausse analogie, ni de gratuite extrapolation.Nous reconnaissons un fait, un “vécu de conscience”.L’aliéné ne vit pas, il survit.Il n’existe pas, il a son être au dehors de lui-même et donc du monde.S’il se perçoit comme aliéné, c’est la chance initiale d’une guérison.La saisie de l'aliénation s’opère dans une expérience complexe et à vrai dire trouble, expérience faite d’un désaccord profond entre les parties séparées du moi et qui par ailleurs ne cessent d’en appeler à la réconciliation, à l’intégration.Tout l’enjeu de la partie est dans ce par ailleurs; en effet, si le désaccord persiste, et la dissociation, malgré les justes avis de la raison et des faits, c’est qu'à l'origine la séparation était consommée.Il me paraît que notre histoire, telle c ue nous l’avons toujours définie, va dans ce sens.Notre héritage était vain, qui nous obligeait à une fidélité indiscutable: il fallait expier la Conquête comme on expie un péché.Le mal, certes, comme dit Menaud, était venu de l’Autre, mais il avait trouvé en nous une demi-complicité.Le résultat fut un dilemme impossible: ou vivre, jouer le jeu, jeter du lest, pactiser, s’assimiler; ou refuser à tout jamais la souillure de l'Autre, se garder intact, vivoter.Ces deux formes extrêmes de conscience malheureuse constituent les pôles de la séparation.L’attitude de repli et de refuge engendre le nationalisme intégral et sa défense aveugle de l'univers mythique.Ce nationalisme rêve de sécession, sécrète une Indépendance qui lui tiendrait lieu de coquille, d’enveloppe protectrice contre le monde et ses agressions.L’anti-nationalisme radical rejette cet univers mythique, il brise la coquille et se projette dans le rêve du mondialisme, il souhaite l’avènement d’une égale, d’une identique Dépendance pour tous où le qualificatif “canadien-fran-çais” n’aura pas plus d’importance qu’une verrue au menton (7).Chez la plupart des Canadiens français, toutefois, la conscience malheureu- j ' se, réifièe (8) comme disent les doctes, est une forme mixte entre les deux formes extrêmes du mythe: séparation, dissolution.L’identité canadienne-françai- j se reste impossible dans ces conditions car la jointure ne se fait pas entre soi et le monde, bien au contraire, l’antagonisme est radical.Cela se vérifie dans tous les domaines et notamment dans ceux du langage et de la religion où conscience et culture, loin de communiquer, s’opposent et s’annulent.Cet empêchement original à exister humainement prend parfois une figure tourmentée.On ira de l’auto-dénigrement à la surestimation, de la torpeur à la violence, du mutisme au juron, de la croyance hébétée à l’incroyance coupable, etc.Le Canadien-français a l’impression qu’en naissant son destin est tout tracé d’avance.Il se trouve devant une alternative proprement affolante: ou accepter globalement ce destin, ou le refu- 14 • scr globalement.Dans le premier cas, il peut, dès l’adolescence, envisager sa jeu* nesse, sa maturité, sa vieillesse et même sa mort, comme si toute sa vie, déjà, é-laii derrière lui.Dans le second cas, a-yant rompu avec lui-même et les siens, lâchant de sauver sa peau dans l’exil de l’altérité, il n’existera que d’une existence d’emprunt, de louage, et s’il est lucide, il le sait au départ.Dans les deux cas, les jeux sont faits avant même l’annonce des mises.Et tout cela d’ordinaire se passe dans une relative tranquilité, dans le ron-ron de la vie quotidienne, dans un ennui que pour une fois on appellera justement métaphysique: notre être est faux, (niqué dès la naissance.Nous n’avons pas l’air de souffrir beaucoup, les grandes passions étant taries à la source, nous d’une existence qualifiée La conscience canadienne-française, pétrifiée dans la faute originelle, a fini par s’éveiller à l’existence.L’une ties originalités du mouvement Parti Pris, à cet égard, fut de s’orienter dès le début vers cette faute et de tenir à son sujet le langage de l’aveu, c'est-à-dire de reconnaître positivement l’échec de l’existence canadienne-française et de proposer que nous en prenions l’entière responsabili- n’avons pas l’existence tragique, nous ne connaissons guère l’héroisme, la démesure, la catastrophe.En somme, nous avons une conscience d’entretenue, attachée à son bien-être, à son respectable niveau de vie, un peu honteuse, tout de même, du prix payé pour cette très décente misère; et au fond, tout au fond, d’une tristesse incommensurable.Comment s’étonner que dans ces conditions le plus grand nombre n’ait jamais vécu que pour la supreme délivrance, que pour le ciel et l’éternité, pour un futur et un ailleurs d’une pureté, d’une félicité sans pareilles ?Le mythe de la séparation constitue notre plus tenace hantise, et que nous ne soyons pas le seul peuple à l’entretenir ne me rassure que piètrement sur l’avenir du Québec et du monde.té en nous révolutionnant nous-mêmes?Que cette intuition, par la suite, ait été quelque peu noyée dans l’immédiat de l’action, c’était presque inévitable.Mais enfin, nous avions réussi à exprimer, à mettre devant nous et à distance l’inavouable.Nous n’avions pas, nous n’avions jamais eu à implorer le pardon ou la charité; simplement, nous n’avions jamais exigé, jamais eu notre content • 15 de justice.Et cela, de nous-mêmes à nous-mêmes.Car l’Autre (l’Anglais, en l'occurence) menait son affaire dans la logique de son histoire; il était normal qu’il tente de nous assimiler.Qu'il y ait échoué, du moins en partie, était un signe en notre faveur, le signe que nous pouvions nous qualifier pour une existence humaine.Mais il fallait y mettre le prix, il fallait nous changer, faire nous-mêmes notre histoire, avec et contre l'Autre tout à la fois.La Conquête, dès lors, n’est plus une faute, un mal, une coupure du monde maternel, mais un incident historique, un défi à relever.Aujourd’hui, la principale conséquence de ce retournement consiste en ce que le Québec et le Canada français ne coïncident plus et seront de plus en plus distincts.La volonté de vivre une existence qualifiée, une existence québécoise, implique de rompre avec le nationalisme canadien-français et ses violences plaintives.11 y a ici un nous à constituer, et cette tâche n’a rien d’une abstraction (lü).Le Québec ne peut exister, comme fait politique, économique, social, culturel, que par et pour ceux qui choisi-vont d’être québécois, qui consentiront à ce nous, lequel délimitera et instaurera - la totalité fondamentale de nos réciprocités.La race et la religion, par exemple, ne sont ici que des facteurs différentiels de seconde importance.J'ajouterai la même remarque à propos de la langue d’origine: francophones, anglophones, italophones, germanopho- nes, aphones, tous ont un droit inaliénable à se vouloir, à se choisir québécois.Je ne crois pas nager en pleine utopie; le Québec, ce Québec projeté, est une hypothèse soutenable, pourvu qu’on ne l’enferme pas à nouveau dans le ghetto du nationalisme (11).Toutefois, la conquête de l’existence t uébécoise ne peut faire l’économie t ’une équilibration anthropologique.Le mythe de la séparation ne s’extirpe pas de soi comme on s’arrache une dent.Et le pire serait de le refouler, de le faire taire, de le réduire au silence du symbole,* car si nul symbole en lui-même n’est aliénant, par contre le sont la fascination, le rejet, et surtout l’oubli du symbole.Nous nous approprierons une existence qualifiée dans un double travail, dont une part sera une archéologie et l’autre une prospective.Au fond du nationalisme séparatiste, il est une valeur essentielle à récupérer: xnir la plupart d’entre nous, le Québec est la terre d’origine et le seul vrai patrimoine culturel qui nous ait été légué.Ceux qui maudissent le sort de ne pas les avoir fait naître français oublient ou méconnaissent qu’on ne choisit son passé qu’au présent et qu’on ne le choisit pas entièrement, ni gratuitement, ni définitivement.L’exil imaginaire et la frustration constante qui en est le lot correspondent à une vision aliénée de l’histoire.Tout passé, personnel et collectif, requiert une incessante interprétation, au sens musical du mot.Ce n’est qu’à ce titre que l’histoire prend des sens multiples et que le sol archaïque où s’enracine le présent cesse d'être une aveugle nécessité.Quand le xissé n’a rien de systématique, il porte es créations les plus diverses, tout alors devient possible et plus aucune fatalité originelle n’enchaîne la conscience à une fidélité absurde comme par exemple celle qui consiste à nous définir, ad vitam oeternam, en termes de minorité.11 ne s’agit pas pour autant de nous en laisser conter ou de nous en faire accroire, il ne s’agit pas de récrire l’iiistoire du passé selon un dogmatisme nouvelle vague, il ne s’agit pas de noire à l’inverse des croyances qui nous furent néfastes, il s’agit de comprendre, c’est-à-dire: à la fois de pénétrer au coeur de notre être, de le posséder, et aussi de nous en détacher suffisamment pour nous rendre communicables et par-licipables.L’amour de la patrie s’égare s'il renonce h la lucidité, mais le meur-ne du père, dont on assure qu’il inaugure symboliquement l’autonomie du i ils, demeure une angoisse paralysante, un remords dutiable, tant que le père ne revit pas d’une vie nouvelle dans le bis.Autrement dit, la vérité ombreuse que porte en lui le mythe de la séparation, nous ne pouvons ni la nier (la refouler), ni l’extraire brutalement de son contexte.Nous ne pouvons que tenter une transvaluation du mythe en objectivant la totalité du mythe, en pratiquant une “psychanalyse” de notre personnalité collective.Comment la chose est-elle possible?La réponse ap- partient en partie à ce que j’ai appellé a prospective.Le thème de la prospective, fort à la mode, invite à l’optimisme des solutions simplistes.Mais la prospective, pourvu qu’on ne la considère pas comme une clef magique, nous met en prise sur l’avenir.A la fin de son livre, Dé-possession du monde (12), Jacques Ber-que esquisse la perspective des hommes en marche vers leur humanité.Dans l’idéal, “la tension historique ferait place à une plénitude anthropologique” (p.214).Maintenant que sévissent les Planètes, les Janus et autres écoles de prophétie luxueuse, la futurition dont parle Bcrque risque de prêter au malentendu.D’autant que la prospective essaie de combiner la fonction mythique et la fonction scientifique de l’homme, l’imaginaire et le véritable, le subjectif et l’objectif.Toute compréhension se dévore qui se coupe de la connaissance froide, instrumentale et informatrice.La prospective ne correspond pas à un pari sur le futur, ni à une pure anticipation.Elle est une organisation du prévisible, une rectification des projets personnels et sociaux, elle engage vraiment le monde de demain dans les structures et les tâches d’aujourd’hui.Prévoir, c’est fabriquer du sens, non pas à vide, mais en poussant devant soi des fins, formées dans l’actuel, suffisamment pleines pour avoir consistance, suffisamment vides pour recueillir l’imprévu.Encore plus: la prospective se garde d’une grave illusion en récupé- • 17 rant et en refertilisant l’archaïque.Nous pouvons appliquer à notre propos ces remarques de Francasiel : “Lorsque en effet une société rejette brusquement toutes ses certitudes techniques et toutes ses représentations traditionnelles, elle abandonne, du même coup, toutes ses valeurs propres, elle se livre, littéralement parlant, au groupe humain qui lui impose et scs techniques et ses figurations nouvelles.La destruction des images des dieux a tou- 47 jours été U7i des moyens les plus effica-res pour asservir.La démarche naturelle du progrès humain exige que les nouveaux systèmes de compréhension et de figuration de l’univers se présentent comme englobant les anciens sans les n détruire, 11 s’agit d’élargissement, d’enrichissement, non de substitution brutale.Le véritable progrès exige une certaine adhérence au passé.Seuls les éléments les plus actifs d’une société sont capables de s’initier rapidement aux formules d’avant-garde, étant bien entendu que seules celles-ci sont destinées à s’épanouir et qu’elles peuvent seules fournir leur mode d’expression adéquat à des fabriquai ions d’objets ou de signes neufs” (13).Toutes les révolutions qui ont voulu faire l’économie d’une intégration de la culture originelle, d’une résorption du patrimoine national, ont fini tôt ou tard par marquer le pas et par régresser.La domination stalinienne nous apparaît maintenant comme une tyrannie pire que celle d’un Ivan le Terrible.18 • Pour nous, il importe que l’indépendance du Québec, désen fou ruée du mythe de la séparation, ne se fige pas dans le dogmatisme et la bêtise intolérante.Posons, une fois de plus, la question: pourquoi l’indépendance?Est-ce un moyen, est-ce une fin?j Je répondrai d’abord que l’indépendance est nécessaire à l’instauration d’une existence qualifiée pour tous les Québécois.Plusieurs objectent que précisément la recherche de l’indépendance détourne de ce but en drainant à son profit des énergies qui trouveraient à mieux s’employer dans l’affrontement de problèmes réels comme le chômage, le bas niveau d’instruction, le manque d’industrie secondaire, etc.Cette objection est de caractère préjudiciel: elle tient au départ pour aberrantes ou à tout le moins pour marginales les motivations et les représentations, conscientes et inconscientes de l’indépendantisme québécois.La Commission Laurcn-deau-Ounton, par exemple, fut créée dans cet esprit à courte vue; nul ne s’est demandé à Ottawa si le bilinguisme pouvait en Amérique du Nord, exister ailleurs que sur le papier, ou n'être que l’hypocrisie d’un unilinguisme forcé.Nous voulons pour le Québec toutes les indépendances possibles afin de poser enfin nous-mêmes avec justesse et dans la justice les vrais problèmes de notre société.Nous ne croyons pas que l’indépendance soit une panacée, le Sésame du futur, nous croyons au con- traire qu’avec l’indépendance nous serons aux prises avec de nombreuses et de sérieuses difficultés, que nous n’aurons jamais assez de sueur et de patience pour organiser ici une existence personnelle et collective dont nous n'ayons plus à rougir.Nous savons aussi par expérience que le droit à une existence qualifiée qui nous mette au monde et nous rende à nous-mêmes, que ce droit a partie liée avec les droits de l’autre.Mais nul n’est en mesure de nous donner un pays qui ne soit pas une fausse patrie; cette exigence et cette nécessité existentielles ne relèvent que de nous-mêmes, et nous ne refusons pas le con- de la dépendance Le désir d’exister, la volonté d'être libre, se traduisent difficilement en pourcentages et en graphiques.Mais sous peine de retomber dans le mythe de la séparation, un Québec indépendant doit se penser et se vouloir selon les situations concrètes de l’heure.L'avènement d’un pays concerne le monde, et le monde conditionne toutes les naissances.Telle est la dépendance fondamentale, et mieux vaut la reconnaître, sans quoi l'entreprise de libération ne mène nulle part, elle n’est qu’une voie d’évitement.cours de l’autre, pour autant que cet autre renonce au pseudo-nous du colonialisme indirect et qu’il ne se borne pas à nous refiler un mythe de rechange, celui de la nation canadienne.Nous ne désirons pas non plus édifier un Québec libre sur les ruines du Canada, X# 7 mais nous désirons encore moins rester le jouet d’un Etat capitaliste et d’ail-leurs en retard d’un siècle sur le monde contemporain.En un mot, nous ne voulons plus passer par Ottawa (et Londres, et Washington) pour aller à la rencontre de nous-mêmes et des peuples avec qui il y a quelque chose d’humain à faire.je lis sur les visages actuels du monde que la décolonisation commence à peine.Et quand je dis ‘‘commence", je sacrifie à un optimisme inquiétant.Je songe, entre mes lectures, que l’Espagne célébrera bientôt ses trente ans de tyrannie franquiste.Quant au Portugal, bienfaiteur cîe l’Angola, il continue, depuis quarante ans, à jouir du corporatisme à la Salazar.L’Argentine n’est pas sortie du péronnisme, le Brésil vient de basculer dans le demi-fascisme.L’hémisphère occidental, château-fort de la démocratie et royaume de la liberté, • 19 regorge de république à bananes où la United Fruit exerce plus de pouvoir que la C.i.A.L’Allemagne et le Japon entrent dans leur vingtième année d occupation militaire, d’autres pays, la Corée, le Viêt-Nam, ont été coupés comme un saucisson.Chaque partie 11e s’appartient pas, elle constitue, aux dires d’un internationalisme menteur, une “zone d’influence’’.Après des luttes séculaires, l’Angleterre a concédé à l’Irlande une demi-liberté surveillée.Enfin, le Thibet, la Mongolie, ne paraissent plus subsister que de nom.Inutile de poursuivre; tout cela est ar-chiconnu.L’ONU nous donne régulièrement le spectacle du néo-colonialisme; l’ère des grandes hégémonies n’est pas close.11 paraît que nous allons vers un monde de plus en plus unifié, un monde où les individualismes collectifs ne seront plus de mise.Je n’y contredis pas.Seulement, le prix à payer me semble un peu fort, et pour ma part je préfère que la liberté nous vienne d’en bas, par des chemins plus tortueux, certes, mais finalement plus praticables que cette grande route de l’anonymat.Je comprends qu’un peu partout s’allument des foyers d’indépendance et que la jeune génération, née après Yalta, s’insurge contre une liberté pourrie jusqu’à l’os.Je ne doute pas qu’il y a des régions où les problèmes économiques et sociaux sont autrement graves et nombreux qu’ici.Pourtant, il y eut dans ces régions des gens assez “globalistes” pour penser que rien ne pourrait être résolu, commencé, sans la conquête de 1*indépendance.Et comme par hasard, en Algérie, à Cuba, où le taux d’analphabétisme était très élevé, l’indépendance fut accomplie dans un contexte socialiste.Il est vrai que les Algériens et les Cubains n’avaient guère le choix: ou la mort lente de l’inexistence, ou le risque total de la guerre révolution naire.Quand je le regarde par ma lucarne québécoise, le monde actuel ne me parle pas tant de bonne entente et de charité bien ordonnée que de mensonges dégradants et d’une immense faim de justice (et d’une immense faim tout court).Ce monde malade, blessé, qui aspire et travaille à se faire une santé, nous voulons en être, nous voulons le rejoindre, car il est la patrie des patries, et tel est le snns de notre démarche.Mais cette démarche se doit d’être impitoyablement lucide.Georges Balan-dicr écrivait ici même: “Indépendance est un mot qui doit s’employer au pluriel.Il évoque, pour avoir la plénitude de sa signification, un processus, une suite de décolonisations: politique, économique et culturelle.La première est la condition des deux autres, mais elle n’a pas de sens sans elles — restant une forme vide de contenu.Toutes trois obéissent à des rythmes différents et les deux dernières sont les plus lentes” (14).Je retiens de ce texte pertinent l'idée qu’aucune forme d’indépendance ne vaut pour soi et par soi.Bien plus: l’indépendance ne se p 20 • prépare, ne se réalise et ne progresse (jne sur fond de dépendance.Voilà ce qu'oublie ou méconnaît tout séparatisme.Le Québec ne viendra pas au monde à la façon de ces îles du Pacifique qui un beau matin émergent sans fournir d’explication à personne.Nous n’oublions pas, nous nous en persuadons tous les jours, que la situation actuelle du Québec en est une de dépendances relatives et multiples.Le Québec, que je sache, n’est pas un Etat souverain, et la plupart de ses relations avec le inonde passent par Ottawa — quand elles n’y restent pas.Au surplus, le Canada lui-même n’a pas les mains libres, lui aussi goûte les bienfaits du colonialisme économie uc, social, culturel et politique: la c ornière visite de Pearson au Président Johnson et le débat grotesque sur le drapeau nous l’ont prouvé.A le considérer de près, l’on constate que l’internationalisme n’est qu’un réseau de dépendances diverses, dus ou moins accentuées, et qui de de près influent sans cesse les unes sur les autres.C'est ainsi qu’un matin j’ai appris que j’approuvais, par la bouche de Paul Martin, l’agression, sans déclaration de guerre, des USA contre le Viêt-Nam nord, et que, toujours par la même bouche, j’hésitais à qualifier la très qualifiablc invasion de Saint-Domingue par nos voisins du sud.En voilà suffisamment pour mobiliser contre toute velléité d’indépendance québécoise des groupes dont les intérêts om ou demandent que le Québec reste ce qu’il esL, ou qu’au pis aller on lui fasse le minimum de concessions.Tous ces groupes représentent autant d’écrans entre nous et les peuples qui cherchent à se libérer.Enfin, le Québec se trouve au confinent de deux courants de civilisation — appellons-lcs jrancilc et amêricanité — qui le mettent en demeure d’opérer une synthèse.C’est là une nécessité vitale, une dépendance à comprendre et à assumer.Notre destin, s’il n’est que destin, nous divise et nous contraint à une alternative absurde: ou la f van ci-lc, ou l’cTinéricanité.Une solution de compromis n’offre que de piètres compensations: nous serions les Français de l’Amérique du Nord.la chanson est bien connue.Notre vision du monde requiert une intégration et un englobement réciproque des contraires.Par maints côtés, origine, langue, culture, nous sommes de France et d’Europe, et par ailleurs nous sommes d’Amérique, par l’économie.la technique, les modes de vie quotidienne, etc.Si l'indépendance politique a pour terme l’indépendance économique et culturelle, si celle-ci n’a de sens que par celle-là, on voit que l’illusion guette un indépendantisme qui au départ s’enferme dans le refus de tout relativisme.Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire ou que les choses se feront d’ellcs-mcmes, que le capitalisme nord- • 21 américain évoluera pour le mieux, que notre bourgeoisie cléricale nous gratifiera d’une existence proprette et tout ce qu’il y a de plus légal, constitution- de l’indépendance Dans un article auquel je dois beaucoup et qui date de 1958, Fernand Dumont montrait comme la vérité inchoative du nationalisme, nous ne la récupérerions qu’en termes de socialisme: “Mais il faut aussi que la nation soit maintenant celle de tous.Et pour qu'il en soit ainsi, pour que l’ouvrier aussi bien que l’intellectuel se reconnaissent dans un destin et des choix communs, ce n’est plus à l’Anglais, mais à notre système de classes sociales qu’il faut nous attaquer.Le nationalisme a mesuré trop longtemps ici, comme ailleurs, les problèmes posés par l’inégalité sociale pour que, dans ce combat pour une communauté plus profonde, nous ne trouvions pas à la fois des tâches d’hommes et le visage d’une patrie enfin devenue notre contemporaine” (15).Ce beau programme restera lettre morte pour le Québec aussi longtemps que l’indépendance sera voulue pour le nationalisme et contre le socialisme.Le socialisme n’en est qu’à scs débuts dans le monde.Et la démocratie se nel, que tous les gars du monde finiront bien par se donner la main, amen.La lucidité assise est une élégance de la lâcheté.trouve dans la même situation.A la lutte des classes s’ajoute la lutte des groupes humains pour leur émancipation.Ces groupes procèdent en général d’une vive conscience d’un vouloir-être collectif, mais cette conscience n’a pas encore réussi à se débarrasser des oripeaux idéologiques que représentent les séquelles du colonialisme multiforme de l’ère moderne.C'est pourquoi plusieurs pays, parmi ceux qui ont acquis récemment l’indépendance politique, ont réalisé ce gain au nom d’une “révolution nationale” qui portait en elle les vieilles tentations, les rancunes recuites, du nationalisme.Le rêve nassé-rien d’un Maghreb réuni sous la férule égyptienne correspond d’assez près à certaines nostalgies qui somnolaient dans la conscience arabe.Israël, à cet égard, est perçu par l’Arabe plus comme une insulte à sa fierté nationale que comme un fait, gênant certes, mais un fait, politique et économique.Il ne huit pas sousestimer la puissance des réveils nationalistes et s’imaginer qu’un 22 • monde accueillant partout à tous les homines est pour tout de suite.Nous ne pouvons compter qu’avec les hommes cjue nous sommes et qui auront beaucoup à faire pour se rendre personnellement et socialement plus humains.Au sujet de la démocratie, il me plaît de garder en mémoire ce mot de Churchill: elle est la pire forme d’organisation politique, mais jusqu’à maintenant nous n’en avons pas trouvé de meilleure.L’humour de l'homme d’état n’était pas que verbal puisque la démocratie anglaise s’accommodait alors très bien de servir au mieux les intérêts et la gloire du British Empire.On la sert à toutes les sauces, cette chère démocratie, à la russe et à la chinoise, à l’américaine et à la française.Et à la canadienne.La démocratie, comme le socialisme, est un beau projet de l’homme, mais du moment qu’on en fait une valeur sacrée on verse dans l’illusion dangereuse, on idéalise, on absolutise des réalisations ou embryonnaires ou carrément mal commencées, on oblige les gens à opter soit pour un socialisme qui a dégénéré en totalitarisme, soit pour un capitalisme où les forts ne s’enrichissent que parce que les faibles sont frigorifiés dans la misère.Liberté, égalité, fraternité, sont des mots qui ont fait fortune sur le dos des plus démunis d’entre les hommes.Ceux qui accusent l’indépendantisme québécois d’être antidémocratique et réactionnaire ne se sont évidemment pas donné la peine de distinguer le courant socialiste et le courant nationaliste de l’indépendance.11 est vrai que cette distinction n’est pas toujours facile à établir.Car, entre le socialisme et l'indépendance, le rapport ne peut être concrètement que dialectique.D’une part, l’indépendance ne se peut rabaisser au niveau d’un moyen pour atteindre une fin qui serait le socialisme.L’indépendance n'est pas une stratégie de la révolution socialiste, et encore moins une occasion de chantage.Et pour une raison fondamentale: elle constitue, cette indépendance, l’investissement existentiel de notre être-au-monde, elle porte notre identité originaire et les valeurs par lesquelles nous nous symbolisons nous-mêmes.D’autre part, nul, je crois, ne veut l’indépendance simplement pour être indépendant, nul hormis les séparatistes nationalistes.L’indépendance ne peut être la fin inconditionnelle pour laquelle faire la révolution socialiste, car elle est politiquement anonyme cl neutre et, comme telle, sujette à devenir peut-être la proie des pires aliénations, et à coup sûr une idéologie paralysante.Indépendance et socialisme visent pourtant tous deux la liberté de l’homme.Mais nous nous trouvons en présence de libertés qui, si elles n’arrivent pas s'exiger l’une l’autre, ne cesseront pas de se contrarier.Nombre d’attitudes politiques se butent à cette contradiction.Cité Libre, notamment, par anti-nationalisme systématique, donne dans • 23 un super-séparatisme (cf.le mondialisme à la Elliott Trudeau), dans une espèce de détachement de l’histoire vécue, dans un délestement sans retenue des origines.L’esprit juridique alors l'emporte, on ne discute plus que de constitution, de compétences légalement garanties, etc.On fait, à proprement parler, de la politique sur papier: ce qui est écrit commande à ce qui existera.On exalte aussi beaucoup la “compétence personnelle”.C’est que, paraît-il, à Cité Libre on est personnaliste et communautaire.Mounicr fut un des maîtres (clandestins) de ma jeunesse; je ne le retrouve guère à Cité Libre.Mais, farcie de thomisme dès l’Age tendre, je n’éprouve que dégoût pour les querelles cxégéticjues, et j’abandonne à qui s’y intéresse le soin de compter les virgules chez Mounier, ou chez Marx, ou dans son journal du matin.Une chose importe: le culte béat de la “compétence personnelle” dans une société capitaliste provient d’un raffinement de la domination bourgeoise.C’est l’envers du socialisme, c’est prôner que ceux qui en ont la chance ou l’occasion tirent leur épingle du jeu, et abusent la masse des pauvres types en lui faisant honneur.Au plan philosophique, c’est de la bouillie pour les chats, c’est croire et laisser croire qu’entre le personnel et le communautaire il n’y a pas de médiations déterminantes, qu’entre tous et chacun la voie est royalement directe.Et de toute façon c’est un luxe que bien peu chez nous peuvent se payer.Non, nous ne pourrons faire l’indépendance et réaliser le socialisme que conjointement.Nous ne serons pas au monde tant que nous ne serons pas à nous-mêmes, et le monde est le seul lieu où nous nous retrouverons dans une intégrité vraie.Ce mouvement dialectique, je n’en vois pas la fin.Je ne souhaite pas la voir.Le monde qui a besoin de notre présence agissante et pensante, ce monde n’est peut-être pas plus libre que celui que nous cherchons à retrouver au fond de nous-mêmes.Je ne prétends pas qu’une politique qui s'efforce de tenir les deux bouts de la chaîne, indépendance et socialisme, renonce à se laisser contester.La révolution prolétarienne est sans aucun doute pour le moment la vraie révolution, ici comme ailleurs, mais elle ne contient pas toute la révolution, l’avenir ébauché dans le présent lui fait un dehors qui déjà la conteste et donc lui ouvre des voies nouvelles vers la liberté infinie ties hommes, la sauve de la pureté, de l’absolu et de sa propre mort.Nous n’en sommes actuellement qu’au début d’une politique de libération totale.Rien n’est assuré cette grosse nébuleuse tie possibles qu’est l'indépendantisme socialiste, sans doute qu’au feu ties épreuves concrètes elle réduira et durcira.La vérité prendra ce que l’action gagnera.C’est le prix à payer.Mais rien n’empêche qu’au courage nous joignions le calcul; il ne faut pas s’empresser de verser la forte somme, je veux dire en clair: le sang.Les “faux 24 • frais" des révolutions, nous en sommes tous comptables, à commencer par les oppresseurs au pouvoir, à finir par les opprimés qui ne rêvent que du pouvoir.Dans l'entre-deux grouille la foule sans nom des laissés pour compte.Notre sous-liberté, nous ne l'échangerons pas à perte, car elle intéresse, si peu qu’elle vaille, plus d’un milliard et demi d’hommes séparés de l’humain.NOTES (1) Avec une exception notable: 1S37-3 8.Cf.le dernier —¦ et excellent — numéro de Liberté.(2) Dans Cité Libre, avril 1962, p.13.(3) lbid.t août-septembre 1964, pp.10-22.(4) Dans Esprit, août-septembre 19 5 2, p.238.(5) Voir à ce sujet un article de Paul Bouchard, dans L*Action Nationale, mai 193 6, pp.293-3 05: ’’L’idéal de la Nouvelle-France survivait toujours (après 1837-3 8), car c’est notre raison d’être et notre seule raison de subsister.” (6) Dans L'Action Nationale, mars 193 6, pp.191-192.C’est moi qui souligne.(7) Est-ce que j’exagère?Relisez le Chanoine Groulx, ses "appels à la race”, lisez ses "Chemins vers l’avenir" qui conduisent tout droit au passé, lisez le manifeste Pour une politique fonctionnelle, paru dans Cité Libre, en mai 1964: "Avouer son incompétence à faire fonctionner la Confédération canadienne, c’est à ce stade-ci de l’histoire reconnaître son indignité à Jamais nous ne serons indépendants de ceux-ci, tant il est obscurément vrai que chaque homme, du fond de sa nuit subjective, dans le vieil âge de la veille, dans l’enfance du sommeil, chaque homme réinvente le jour des hommes, de tous les hommes.Y compris ceux qui s’en moquent.jacques brault participer à la politique mondiale.” Ne trouvez-vez-vous pas, monsieur Taylor, la condamnation un peu beaucoup.globale?.(8) Cf.Joseph Gabel, La fausse conscience, Paris, Editions de Minuit, 1962.(9) Cf.notamment l’article de Pierre Malien, "De la révolte à la révolution”, dans Parti Pris, octobre 1963, pp.5-17.(10) Que deviendront les petites colonies canadiennes-.françaises du Manitoba, du Nouveau-Brunswick et des autres provinces anglo-saxonnes?Comme il serait plutôt difficile de déménager le Québec chez chacune d’elles.(11) Je ne préjuge pas ici des solutions qu’il faudra apporter aux problèmes, si souvent mal posés, des rapports de la langue et de la culture.Cf.Marcel Cohen, Pour une sociologie Ju langage, Paris, Albin Michel, 19 5 6.(12) Paris, Le Seuil, 1964.(13) Art et Technique, Paris, Bibliothèque Médiations, no.16, 1964, p.23 0.C’est moi qui souligne.(14) Dans Parti Pris, mars 1965, p.55.(15) Dans Cité Libre, janvier 195 8, p.28.• 25 remarques sur le bon usage de la spécifité nationale marcel rioux On pourrait peut-être affirmer que de s’interroger sur la spécificité de la culture et de l’homme québécois constitue un des traits les plus stables de notre personnalité collective.La recherche de notre identité, le repérage de nos qualités et de nos défauts, la mise en relief de ce qui nous différencie des autres ethnies nord-américaines ont absorbé bon nombre de nos moralistes et de nos écrivains.D’aucuns diront que c’est le lot de tous les groupes qui se sentent menacés que de chercher à se trouver des raisons de durer, pour éviter ainsi d’être engloutis dans d’autres formations humaines.D’autres affirmeront que de tels exercices confinent au masochisme et qu’on prouve le mouvement en marchant.Si l'on dressait un inventaire de tous les traits spécifiques qui ont été attribués aux Québécois, on se ren- drait compte que plusieurs sont contra- dictoires, qu’ils ont différé avec les au teins et les époques et surtout qu’on a diagnostiqué cette spécificité à des niveaux de réalité fort disparates.Le sûr, c’est qu’on s’est surtout servi de cette prétendue spécificité dans une optique réactionnaire, pour s’opposer au changement et pour justifier souvent le moins défendable de notre passé.Un des exemples les plus caractéristiques de cette tendance est fourni par le rapport Tremblay.Les auteurs avaient décidé que la culture canadienne-fraiiçai-se est a) qualitative, b) spiritualiste, c.) personnaliste d) communautaire; scion eux, elle possède en plus a) le sens de l’ordre, b) le sens de la liberté, c) le sens du progrès.Cette brochette d’attributs était qualifiée de philosophie générale de l’existence des Canadiens fran- 26 'o çais.Quelques années auparavant, en 1943, le Père Arès nous avait donné un avant-propos de cette philosophie générale de l’existence: “Par atavisme, par vocation aussi bien que par nécessité, écrivait-il nous sommes un peuple de paysans”.Pour d'autres moralistes, notre philosophie générale s’oppose aux syndicats ouvriers, aux allocations familiales, au vote des femmes, aux écoles neutres et à que sais-je encore.On se rend vite compte que ces fameuses philosophies générales de l’existence sortent souvent sorties armées de pied en cap du bonnet de moralistes qui confondent l’idée qu'ils se font de la bonne société avec la société réelle.Mais où donc chercher la spécificité québécoise ?Il y a quelque temps, avait lieu un débat dont le thème touchait à ce problème.Des publicitaires se demandaient comment peut naître et se développer une publicité qui soit conçue et exécutée en français.Ce qui se passe surtout aujourd’hui, disaient-ils, c’est que les grandes maisons anglophones ne font que traduire en français ce qui a d’abord été préparé pour le reste du marché nord-américain.Cette discussion me rappela qu'il y a une dizaine d’années j'avais été appelé par une maison anglophone pour la conseiller sur la façon de faire accepter un certain produit aux Québécois.Le directeur de cette agence de publicité s’était rendu compte qu’un produit pour lequel on faisait la même publicité pouvait se vendre à New-York et à Toronto et tomber à plat dans le Qué- bec.11 était tellement convaincu qu'il fallait faire une publicité adaptée au Québec qu’il avait conseillé à un grand manufacturier américain de donner un nom français à un produit qu'il devait bientôt lancer sur le marché québécois.On présenta à un groupe de francophones une liste de cinq appellations, dont trois en français et deux en anglais, en leur demandant de choisir celle qu'ils préféraient.La majorité préféra les noms anglais.Comment interpréter ces faits en fonction de la spécificité québécoise ?Si les publicitaires et les fabricants ne s'aperçoivent plus aujourd’hui que leurs produits se vendent même si la publicité qui leur est faite n’est qu’un décalque de l’anglais, c’est peut-être qu’il s’est passé quelque chose au Québec depuis une dizaine d’années.D’autre part, il se pourrait fort bien que si • 27 on interrogeait aujourd’hui un même groupe de Québécois, il choisirait des appellations françaises.Là aussi il semble qu’il se soit passé quelque chose.Dans la masse des phénomènes qui se sont produits au Québec depuis une dizaine d'années, l’un des plus globaux me semble être que le Québec est devenu de plus une société de consommation de masse de type nord-américain.On sait que dans un tel type de société, tout est mis en oeuvre pour uniformiser les besoins et les aspirations à la consommation.La production de masse exige un marché de plus en plus standardisé; il lui faut réduire de plus en plus les différences entre les groupes et s’adresser au plus vaste public possible.Ce n’est qu’à cette condition que peuvent se réaliser de gros bénéfices.Dans une ville comme Montréal, les quelques aberrations alimentaires, vestimentaires ou autres qui sont liées à des traditions ethniques sont infimes si on les compare à la masse des produits que les différents groupes ethniques consomment tous quotidiennement.11 faut visiter les grands magasins d’alimentation aux États-Unis pour se rendre compte qu’il y a très peu de différence entre les Bos-tonnais et les Montréalais.La persuasion clandestine dont parle Vancc Packard s’appuie de plus en plus sur les mêmes éléments psychologiques dans toutes les sociétés oppulemes.Le Québec, devenant une société de consommation de masse, a de moins en moins d’incitations qui soient accordées à sa spécificité pour consommer la marchandise que le reste du continent consom- TÏÏP D’autre part, au moment même où le Québec perd certaines habitudes particulières de consommation, on observe un sursaut de la conscience nationale.S’agit-il d’un dernier baroud d’honneur avant de sombrer dans la masse indifférenciée des Nord-Américains ?S’agit-il au contraire du commencement de la réalisation d’un vieux rêve, celui de bâtir une société différente qui correspondrait à une certaine idée de l’homme et tie la société?Jusqu’à récemment, cette idée louchait vers le moyen âge.Mais depuis quelques années, on observe chez nous un désir de renouveau et de changement.Pour ceux qui le souhaitent, s’agit-il de rattraper les autres parties du continent dans leur développement socio-économique ou s’agit-il de construire une société autre ?C’est ici que rentre en jeu l’idée de spécificité.Pour bâtir quelque chose de différent, il faut que nous soyons assez différents pour le concevoir et le réaliser.Le sommes-nous?28 • On a souvent fait reposer la spécificité québécoise sur certains traits culturels ou sociaux archaïques qui étaient liés au type traditionnel de société dans lequel nous vivions.Qu’on se rappelle ceux qui disaient, hier encore, que Québec serait rural ou ne serait pas, que les allocations familiales mettaient en danger le génie de la race, qu’il était inimaginable qu’il y eût chez nous un Ministère de l’Education, que nous étions irrémédiablement condamnés à la possession tranquille de la vérité ou encore ( ne nous ne pouvions oeuvrer dans l’industrie ou dans les affaires sans trahir notre vocation.Toutes ces déclarations lont consciemment ou inconsciemment appel à une idée de notre caractère national.Ce qu'on a pris souvent pour des caractères spécifie]ues n’étaient que des éléments d’une idéologie qu'un grou pe avait élaborée sans tenir compte de la société réelle; d’autres traits étaient liés à un état de développement de no tre société et ont tendance à disparaître quand évolue la structure sociale.D’air tre part, il est d’autres caractères culturels, d’autres valeurs qui demeurent même quand la société change; ils sont beaucoup plus durables, plus diffus aussi, et partant plus difficiles à cerner et à énumérer.Une certaine qualité de l’humour, par exemple, en dit beaucoup plus long sur la spécificité nationale que le nombre de voitures en usage a tel moment précis.Une certaine façon de sentir et d'envisager la vie, une certaine qualité des relations humaines en disent plus sur le caractère national d’une société que le budget de son ministre des finances.Et il n’est pas.sûr que les praticiens des sciences de l’homme soient présentement très bien outillés pour déceler ces phénomènes dans une société complexe.Il faudrait prendre en considération des séries de phénomènes difficilement quantifiables et souvent jugés trop légers.Dans une situation aussi mouvante que celle que nous vivons, il faudrait porter une attention particulière aux productions artistiques; loin d’être simplement le reflet de la culture nationale, ces oeuvres annoncent la culture de demain, celle qui est en train de se faire.Ne pouvant décrire systématiquement les éléments de cette spécificité québécoise — tout au plus pourrait-on énumérer certains traits de la culture accumulée plutôt que celle qui se forge présentement — on peut prendre pour acquis qu’elle existe (toute culture possède line certaine spécificité).De toute façon, il m’apparaît plus intéressant d’envisager cette culture face à la conjoncture.S'il est vrai que toute culture possède un dynamisme interne, elle n’en est pas moins profondément influencée par la conjoncture.Si l’on s’intéresse à la société en train de se faire plutôt qu'à celle d’hier, si l’on veut essayer de prévoir ce qui va se passer, il faut nécessairement prendre en considération ces deux éléments: société globale et conjoncture.Et dans cette optique les notions d’écart et de déséquilibre me semblent uti- • 29 les cl fructueuses.Je les utiliserai ici un peu à la façon de Lévi-Strauss qui dit de nos sociétés modernes que, contrairement aux sociétés traditionnelles, “de telles sociétés sont parvenues à réaliser dans leur sein un déséquilibre qu’elles utilisent pour produire à la fois beaucoup plus d'ordre — nous avons des sociétés à machinisme — et aussi beaucoup plus de désordre, beaucoup plus d’entropie, sur le plan même des relations entre les hommes” (1).Nous servant de cette notion d'écart ou de déséquilibre, non pas comme le fait Lévi-Strauss pour caractériser un type de société mais pour caractériser une société du type même dont il parle, nous pouvons apercevoir un certain nombre d’écarts qui pourraient fournir des éléments d'explication à l'actuel dynamisme du Québec.L’examen de ces écarts prend en considération le dynamisme interne du Québec et ses relations avec les autres sociétés: les deux types de phénomènes prennent tout leur relief quand on les envisage dans la conjoncture globale de l’évolution des sociétés et des idéologies, c’est-à-dirc que leur spécificité et leur potentiel dynamique leur viennent autant et sinon plus du fait qu'ils se produisent à cette période-ci de l’histoire de l’humanité.L’écart le plus global qu’on puisse a-percevoir au Québec me semble se situer entre la réalité et la définition de cette réalité qu’en a donnée une idéologie qui fut dominante pendant près d’un siècle; en d’autres termes, c’est l’écart entre ce que nous étions, ce que nous sommes et la représentation que nous nous faisions de nous-mêmes.Alors que nous étions en fait une société industrielle, l’idéologie continuait de nous définir comme line société traditionnelle.Ce n’est que récemment que nous avons pris conscience de cet immense écart entre la théorie et la pratique.Plus nous avons été longs à prendre conscience de ce décalage, plus les réactions ont été vives et plus impatient le désir de reprendre contact avec la réalité.Cette re-défini-tion de nous-mêmes, ce remue-ménage se fait chez nous au moment même où le monde entier est en déséquilibre; aussi il est fatal que les deux phénomènes s’inter-influencent et s’entre-pénètrent.Du point de vue culturel, c’est-à-dire de celui des valeurs et des visions du monde, c’est-à-dire au niveau le plus profond de notre être collectif, il apparaît de plus en plus que l’histoire que nous avons vécue nous a obligés à créer un 30 • écart entre ce que nous sommes et ce que nous étions obligés cle paraître être.Nous avons été obligés de reléguer dans notre vie privée les caractères dionysiaques de notre culture pour adopter des conduites appolinieuses qui cadraient mieux avec le climat que créaient les représentants des autres cultures.Ce déséquilibre, et peut-être davantage la conscience que nous avons prise de cet écart entre ce que nous sommes et ce qu’on nous obligeait de paraître, alimente le puissant désir d’épanouissement culturel qui devient de plus en plus notre.Dans le même ordre de phénomènes, on observe un écart, qui existe certes partout, mais qui est particulièrement grave ici: celui de l’écart entre l’éprouvé et le dit.Si c’est là l'aliénation fondamentale de l’homme, notre société l’accentue étrangement.Si le facteur le plus contraignant vient de l’extérieur et tient à notre situation de groupe dominé, certains traits de notre société — autoritarisme et homogénéité par exemple — ont accentué cette espèce de dépossession de soi et du monde.Enfin, au niveau de la politique courante, il y a un écart considérable entre le programme de libération économique et nationale que la nation a accepté et les moyens mis en oeuvre pour le réaliser.11 semble qu’ayant proposé ce programme de restauration, le gouvernement hésite à le réaliser avec la participation du peuple et s’en remet de plus en plus à la bourgeoisie.Dans certains secteurs les plus vitaux de notre économie, on veut adopter le modèle qui a réussi aux Etats-Unis, au dix-neuvième siècle, sans tenir compte que ce n’est plus réalisable aujourd’hui.11 y a donc non seulement écart entre les aspirations populaires et la politique économique du gouvernement, mais entre ce qu’il est économiquement possible de réaliser en 1965 et les velléités du gouvernement de développer une bourgeoisie nationale.11 me semble donc que l’analyse la plus fructueuse de la spécificité québécoise se trouve au niveau des écarts et des contradictions que notre société char-roie en 1965.En d’autres termes, du point de vue dynamisme actuel et prévisible du Québec, il faut tenir autant V ' compte de la spécificité de la conjoncture que de la spécificité nationale.marcel rioux (1) Charbonnier, Georges: "Entretiens avec Lévi Strauss” Plon-Juliard, p.3 8-3 9, Paris, 1961.• 31 un excellent prétexte # Jacques ferron 1 Je n’ai pas le moi étanche; il prend l’eau et je coule dans la collectivité qui me baigne, un naufrage dont je me res-caperai tant bien que mal, durant quelques années, à la manière du cétacée qui remonte à la surface reprendre souffle et replonger.La vie a quelque chose de sportif; on s’y amuse d’abord, puis on s’en fatigue.Respirer, quand on y pense: quelle corvée! Alors, n’cst-ce pas, il arrive un jour ou l’autre qu’on ne remonte plus.Les vivants après tout ne forment qu'une bien mince partie de la collectivité; se rallier à la majorité, quoi de plus naturel! Et voilà le programme: qu’on en discute ou pas, on finit par se québecquoiser.— Une eschatologie nouvelle?ouste! que je q uébecquoise”.Délima Méthot — Non, Père Arès: un simple regroupement.— Et la vallée de Josaphat?Il tombait mal: je venais de recevoir un télégramme de Ben Gurion: réquisitionnée, la dite Vallée, pour planter des pamplemoussiers.Le message se terminait ainsi: “Gardez vos morts et en-voyez-nous des noyaux”.Donc je coule, mais pour le moment je reste encore sportif; je me rescapé et remonte à la surface, même que reprendre souffle ne me suffit pas; j’en profite pour ouvrir l’oeil, le temps d’apercevoir Moniquc Bosco sur la plage, son livre Gallimard à la main.C’est le témoin que je me suis choisi pour plusieurs raisons: elle est juive, elle prend la 32 • part des nègres et n’aime pas trop les marsouins de mon genre.C’est par ailleurs une personne distinguée, un drôle de petit sourire qui lui remue le nez, un grésillement dans le regard — on l’entendrait si elle ne parlait pas, mais elle parle, obligée par son état, professeur à la Faculté des Lettres; elle parle et une guêpe se perd dans le soleil.A côté d’elle, dans le genre Minotaure diplômé en comptabilité, le doyen Michel Brunet rentre le cou, penche la (été et rumine un slogan, car il pense en termes clairs, cet homme, et ne s’exprime que pour se faire entendre.S’il voulait plaire il aurait la voix moins désagréable.Sa bête noire est Zarathoustra.Il n’a jamais subi qu’un mage: le chanoine Groulx, et c’était un mage de trop.Alors, vous comprenez, Zarathoustra.A l’Université, devant Mademoiselle Bosco, le doyen Brunet et toute la confrérie des leLtres moulées, mon couplet n’était pas aussi bien rodé: je n’avouais < u’un moi superficiel où je ne pouvais i escendre sans tomber dans la nationalité.La nationalité?Eh, je tombais bas! En tout cas le mot accroche, Je le sentis bien; je me demandai même si ih’errc-Elliott Trudeau n’était pas dans la salle.La nationalité! et de la part d’un écrivain comme moi, confus et tarabiscoté! Je devenais vulgaire.J'aurais dit: le néant, qu’on me l’aurait passé, d’autant plus que je paraissais en bonne santé.Très romantique, le passage du moi au néant, et raffiné, pres- que du Paul Toupin, mais la nationalité, non décidément: je n’étais pas loin d’outrager l’humanité.J’ai compris.Je dis maintenant: la collectivité où je baigne.C’est la même chose, mais je ne provoque personne.Monique Bosco m’attendait de pied sec.Le moi-cn-porte-de-cavc, tel que je l’avais proposé, ne lui souriait pas: elle y voyait une sorte de stratagème et n’y serait descendue pour rien au monde.Elle n’aimerait guère mieux celui que je propose aujourd’hui, pas étanche, qui coule.Je crois qu’elle me dirait: — Voyons, Monsieur, bouchez les trous! Elle n’a de goût que pour les petits bateaux qui flottent, qui flottent.En fait de moi elle m’a expliqué: chacun travaille le sien, le creuse, le calfeutre, l’aménage avec goût; cela donne un quant-à-soi inviolable, tout-usage, qui peut servir d’abri anti-nucléaire ou de yacht de plaisance.J’avais parlé de nationalité; elle m’opposait l’individualité; un moi, deux moi, cinq moi, beaucoup, beaucoup de moi, et puis elle étendait la nappe sur le Québec, y disposait sa vaisselle, chaque pièce un moi: a table se trouvait mise, aussi simplement, en politique comme en littérature.Je l’écoutais attentivement.Elle était le deuxième écrivain Gallimard que je rencontrais.Le premier, Léo-Paul Desrosiers, ne m'avait pas impressionné; je ne perdais pas l’espoir de l’être et le devins grandement lorsque • 33 je me rendis compte que toute sa préparation moi-moi donnait des récipients à sa cuisine romanesque.Je lui trouvai même un petit air de sorcière.Desrosiers, lui, m’avait fait penser à un bedeau consciencieux, coiffé de son saint carillon, car je l’avais fort mécontenté en ne lui sonnant pas l’angélus.Eh, le bonhomme Gallimard, il s’en payait de toutes les couleurs! Seulement voilà; je ne comprenais absolument rien à ce que Monique Bosco me racontait.— Le moi des autres, osai-je lui dire, ça n’existe pas.— Ah bon! Ah bon! fit-elle.Elle ne me comprenait guère mieux.Tant pis! On ne peut pas s’entendre avec tout le monde.D’ailleurs c’était le temps de dîner.Toute la Faculté en lettres moulées se dirigea vers la cafétéria.Te me racolai au cloven dont la voix é désagréable et le cynisme populaire me plaisent beaucoup.Ce fut par après que Mademoiselle Bosco alla se faire incarcérer aux Etats-Unis pour que les nègres ne soient pas à la gêne dans leur peau noire.Une démarche irréprochable mais sans grande portée.L’intégration des rousseaux et des roussettes qu’en Egypte, par exemple, on mettait à mort dès la naissance, a démontré que les conflits raciaux au sein d’une même société sont si stupides qu’on ne peut même plus concevoir qu’ils aient eu lieu une fois qu’ils ont été réglés.Nègre, je serais l’homme le plus heureux du monde, tatoué québec-cjuois à jamais.Je n’aurais qu’à me laisser flotter, mon essence finirait par être reconnue, dans un mois, dans un siècle; je ne serais pas pressé, certain de ne pas me perdre à cause du dit tatouage.Tandis que je suis blanc, sans caractère racial, même pas circoncis.Je me débats dans l’existence, une fameuse limonade.C’est Miron qui me l’a expliqué, une de ces fois qu’il ne jouait pas à la corneille: être cjuébecquois serait d’abord une praxis; ça demande beaucoup d’attention, d’astuce et d’intelligence; ça peut mener loin ou bien tourner à rien.Praxis, un drôle de mot! Je m’y suis fait en pensant aux Anglais: le bon tour que nous leur jouons là! A Stratford le fossoveur sort la tête du y trou: ca va mal en Ontario, Hamlet > 7 reste bouche bée.— Eh bien, accouche! Il ne peut pas: le to-be-or-not-to-be, il ne l’a plus, nous le lui avons pris.Voilà eue pour comble de malheur une corneille caquettante et saccadée, incongrue et enseignante, s’abat sur la scène: c’est Miron dans Shakespeare.La praxis, elle a du bon.T 34 • 2 Monique Bosco esi née en France, Days connu, reconnu, qui n’en reste pas à, intarissable sur lui-même; il force le débit de ses petits fleuves qui se trouvent ainsi à dépasser leurs embouchures; la Seine charrie Paris par tout le monde, la Loire ses châteaux — quant à l’eau elle est distribuée en bouteilles avec les livres, les cartes postales et les fromages auxquels on vient d'ajouter, en raison des progrès technologiques, Pair liquide.Certains Français émigrent, d’autres voyagent: aucun ne quitte vraiment la France et au Québec moins qu'ailleurs.L/un d’eux avait l’accent du Barry, cousin propre de celui des Iles.— Quelles îles, Monsieur?— Des îles de la Madeleine.L’air qu'il me fit! De la part des Québecquois il faut s’attendre à tout.Voilà ce que son air me disait.Il me répondit là-dessus, fort noblement d’ailleurs: “Pardon, Monsieur, je viens de France”.Si j'avais demandé à un Ma-delinot s’il était berrichon: “Pardonnez, je suis des Iles”, aurait-il dit sur le ton qu’on prend avec les étrangers: pas besoin de se rengorger pour leur indiquer où se trouve la rue Sainte-Catherine! Si l’on sort de France, c’est par le haut et à certains moments de son histoire, quand le présent autorise le pas- sé à rassurer l’avenir et que la pérennité du pays le libère de son armée, de sa police et de ses patriotes.On peut alors aller à sa guise, vivre pour son plaisir, inventer à son compte.Dégagé de son particularisme natal, on se croit l'homme tout simplement et l’on pense en termes universels.Les frontières étonnent; les facilités nouvelles de communication enchantent.Même si l’on ne dispose que d’une courte vie, on se croit capable de conquérir le monde et l’on y parvient par l’intelligence, en le comprenant, sans bien se rendre compte cependant que tout cela et le monde lui-même, on le doit à son pays.Peut-être ne s’en rend-on pas compte pour la bonne raison qu’on n’a pas appauvri celui-ci; au contraire on l’a enrichi de sa liberté, de sa joie de vivre; on l’a agrandi de son envergure personnelle.Monsieur ON, inventeur de la planète Terre, des étoiles, des galaxies et autres amas moléculaires, je vous salue.Non seulement la France, en ses bons moments, a été votre pays, mais la Grèce, il y a pas mal de temps, et la Chine aussi, sans compter l’Empire anglais, l’Allemagne et la Russie, tous sujets à éclipse, comme par exemple les USA des dernières semaines, l’Angleterre avec — L.BJ.ne se torche plus, un travailliste lèche.Et d’autres le deviendront, de plus en plus nombreux; • 35 tous, peut-être.En prévision de quoi, Monsieur ON, vous logez déjà à TON U.Ce n’est pas moi, Québecquois, qui vous bouderai, même si je ne suis rien pour vous, ou si peu: votre secrétaire quand, déguisé en Monsieur H, vous avez été descendu en Katanga.Cela dit, minute! aviateur: ne charrions pas.Un mot de plus, je serais avec Pierre Eliott Trudeau copain-copain.Et je ne suis pas son copain.Il n’a vu de ces pays distingués que l’homme qui sortait par le haut.Or, le Québec n’a rien de distingué; c’est une larve dans la cave du Burundi, un pays clandestin qui rêve obscurément d’un papillon.Un Etat, laissez-moi rire! Le drôle qui l’a dit par coïncidence venait justement d’inviter Moise Tschombé qui par coïncidence venait justement d’assassiner Lumumba.Son Québec international, un sale guignol.D’ailleurs Tschombé n’est pas venu, remplacé par Wagner, un pendard pour un assassin, la belle différence! Ce fut dans l’admiration des hommes universels produits par des pays heureux, bien établis, forts de leur histoire, sûrs de leur avenir, que Pierre-Elliott s’est dissipé; il a voulu les inviter dans un pays où ils étaient invraisemblables.Sa méprise l’a rendu arbitraire.Le faix de ses ambitions devenues irréalisables l’aigrissent.Salaud?Même pas.Il est seulement futile, bon à être envoyé au bout du monde comme troisième attaché d’embassade.S’il s'agrippe à Ottawa, c’est qu’Ottawa seul peut le sortir du Québec où décidément il est perdu.Un fort en thèmes qui aura mal tourné, rien de nouveau: ils sont souvent peu intelligents, les forts en thèmes.Je serais porté à croire que nous sommes plus belges que français, mais sans animosité contre les Flamands, vu que nous ressemblons plus à ceux-ci qu’aux Wallons, nonobstant la langue.La chaude-pisse me l’a appris en 1945.On démobilisait les héros.Je confessais: have you any complaints?Voici en gros la fiche de leurs amours.Deux étapes: l’Angleterre et le Continent.En Angleterre, peu ou pas de chaude-pisse.— Coucha tes-vous?— Oui, nous couchâmes.Avec des filles toutes simples qui n’en faisaient pas métier.Ce qui prouve que tout n’est pas pourri dans l'Empire.La maladie fut le mariage.J’ai accouché une Anglaise à Grande-Vallée.11 ne lui restait qu'un tout petit accent.Pas de façons et de la dignité.Déjà la meilleure Québccquoise du monde.Et son mari était heureux, on le comprend: pour un Gaspésien revenir en Romain avec une Sabine, c’était une prouesse.Je pratiquai là un accouchement victorieux que je ne suis pas prêt d’oublier.A Montréal cela ne sera pas si beau: nos Romains étaient devenus Sabins sans grand profit pour J'huma ni té.Sur le Continent tout changea: on passait à l’action et aux putains.En France la pointe québécoise reste 36 • courte: ces demoiselles étaient avisées; elles chassaient l’Amerlot moins causant et meilleur payant.Nos héros eurent une consolation: ils n’attrapèrent pas la chaude-pisse.Et puis ils se reprirent un peu avec les Allemands, surtout ceux qui avaient l’air anglais: un coup de fusil, un prisonnier de moins.Bref ils traversèrent la mère patrie comme des Enfants-Jésus.Ils arrivèrent en Belgique.Ce fut la Kermesse, mais pour des Enfants-Jésus, que de chaudes-pisses! Et d’un genre bien particulier: la chaude-pisse qui coule sans éveiller de remords, en évoquant de bons souvenirs.Une rareté.Beaucoup de nos auteurs l'ignorent, certains la rangent avec la chaude-pisse cordée.C’est le docteur Roland Mardi qui a eu le mérite de l’isoler; il l’a désignée sous le joli nom de la chaude-pisse ex-voto.D’ailleurs la Belgique on la retrouve comme le Berry dans nos provinces de I Est, en survivance chez les anciens qui tiennent de leurs pères plus qu'ils ne ressemblent à leur fils.Ces provinces sont pauvres; elles poussent leur monde vers la banlieue ouvrière de Montréal où l’on trouve de tout, et, entre autres types, ces berrichons madelinots et ces belges acadiens pas toujours faciles à distinguer des authentiques qu’on y rencontre aussi.Il y a quelques mois, je causais avec un vieil homme qui, non content de s'exprimer admirablement, restait sur le qui-vive de la politesse et multipliait les s’il-vous-plaît.— Dites-moi, vous êtes belge, vous?Il était de Tracadie et s’imaginait parler un affreux patois.Il s’en excusait.Je protestai; il ne me crut pas: trop de Québecquois m’avaient précédé.Ce fut au contact du Québec plus vite instruit — mais comment! — que l'Acadie s’est persuadée qu'elle parlait mal alors qu’el e parlait bien mieux que le Québec.“Que voulez-vous, Monsieur?nous avions toujours parlé comme ça’’.Deux de ses fils se débrouillaient en anglais; cela lui redonnait un peu de dignité.WSSKHB • 37 3 Madame Bosco, votre France me rend malade.Le français y est naturel; cela va de soi; ici, il en va autrement; on s’applique à le bien parler ou bien on se décourage, et d’une manière comme de l’autre on en fait une langue artificielle.Comme styliste Gérald Godin vaut Paul Tou pin.En France, on respecte tous les accents et même les patois qu’on laisse tout doucement venir au français qui se nuance et s’enrichit de cette diversité.Ici le “bon parler français” est de rigueur; quand un Qué-becquois rencontre un autre Québec-quois, s’ils ne s’expriment exactement de la même façon, l’un d’eux parle mal, sinon les deux faute de savoir lequel, car Monsieur Paul Massé n'est pas toujours là pour en décider.Nous avons dès l’origine recherché une langue commune.Par mon père je viens de Normandie et par ma mère de Perche; il fallait se comprendre avant de se marier.Aucune des vieilles provinces ne débarque assez nombreuse au Canada pour imposer son patois aux autres.Le français fut adopté.Ainsi des gens qui, à cause de leur humilité, ne l’avaient guère pratiqué auparavant traversèrent l’Atlantique pour l’apprendre en Amérique.Ils y étaient condamnés de toute façon, mais en France ils auraient pu y mettre un siècle ou deux; au Canada ils eurent une génération, après laquelle ils furent beaucoup moins respectueux de leurs seigneurs et maîtres du fait qu’ils parlaient la même langue, mais ceci est une tout autre affaire.Le nouveau pays, son climat différent, les contacts amérindiens ont pu enrichir le français de quelques expressions heureuses.Mais nous fumes bientôt laissés à nous-mêmes, paysans illettrés, durant un siècle ou deux.Dans ces conditions, pleins de révérence pour la langue apprise, intimidés, nous ne pouvions faire autrement que d’en préserver l’usage du XVIIèmc siècle.Quand nous reprîmes contact avec la France, il n'y a pas cent ans, par nos notables avides de s’instruire, ceux-ci trouvèrent une langue qui avait évolué et qu’ils assimilèrent pour l’enseigner à leur retour.Ils faisaient autorité; ils parvinrent à persuader leur peuple qu’il ne variait plus guère français.Ce fut là ’origine d’une triste méprise; en tenant pour fautive sa tournure originale, devenue archaïque, on s’attaquait au génie de la langue.Dans cette entreprise nos notables rencontrèrent l’approbation anglaise.La couronne britannique casquait le Québec; le pouvoir émanait d’icelle; les notables se mettaient dans le circuit, pouvaient-ils faire autrement?Grâce à eux l’Anglais dominait le Québec à 38 • bon compte, avec une belle nonchalance, sûr de son bon droit, sinon de sa divinité.Il n’aurait plus été si serein s’il avait appris qu’il dominait un peuple français.Entre la France et l'Angleterre, la guerre de Cent-Ans a mis les choses au clair; respect is usual: un Anglais ne domine pas un Français ni un Français un Anglais.Mais nous étions dominés, c’est que nous n’avions pas la qualité française.Si elle nous éiait octroyée parfois, avec les honneurs de l’Empire, à titre exceptionnel, c’était pour confirmer la règle et sirer un quelconque salaud.A la langue archaïque correspondaient les métiers archaïques, traitant le bois, le cuir, la bagosse, la navigation d’eau douce et l’agriculture.Dans cet artisanat nous avions notre vocabulaire; dans l’industrie le perdîmes, “Malheureux, vous avez boudé la civilisation nouvelle!’’ Oui, certes, mais avec des excuses.D’abord nous n’avons jamais eu les moyens d’inventer l’automobile, ensuite nous mîmes quelque répugnance à gober des berings pour des billes.Mais il fallut les gober quand meme, le jouai avec, poulin de l’étalon HP et de la jument Black Morse.Là-dessus on %® • me donne le prix du Gouverneur; je perpétue l’exception à une règle qui se précise et pourrait même se passer de ’exception.On garde néanmoins celle-ci.Hubert Aquin n’a rien compris: noire fatigue culturelle, ce n’est pas le froid de la mort; la routine anglaise s’en accommode le mieux du monde.Cela fait vieux ménage, et c’est si sympathique, un vieux ménage, régulier ou pas.La lady voyage aux Etats-Unis; le vieux gentleman couche avec la servante fatiguée, c’est la même odeur de pipi.I «a voici donc, votre médaille.Le général me congratula.Il faisait de son mieux.Au portrait de la reine il avait ajouté celui du pape.La cérémonie n’en était pas moins affreusement banale.L’originalité aurait été de me l’avoir méritée, celte médaille, comme cochon.Mais là encore on aurait trouvé moyen de me déprécier: “Monsieur, vous avez presque l’humour anglais’’.Québccquois, c'est être ceci, cela, n’importe quoi avec quelque chose en moins.La soustraction est de rigueur./V ceci, à cela, à n'importe quoi, on y arrive presque, on y touche, on bride et on n’y arrive jamais.On ne parvient pas à devenir québecquois, bien qu’on soit mieux placé que quiconque, semble-t-il, pour le devenir à la perfection.C’est une situation privilégiée dont on ne profite guère; elle reste vacante car on a toujours cru que pour faire un excellent québecquois il fallait d’abord devenir ceci, cela, n’importe quoi, et l’on se déroutait si bien qu’on a peine aujourd’hui à se retrouver.Cependant la Seine, ayant dépassé son embouchure et traversé l’Atlantique, n’avait rien perdu de son débit et restait sous pression; elle continuait donc, remontant le Saint-Laurent jusqu’au fond du lac Supérieur.Fort-Wil- • 3d liam, Mademoiselle Bosco, ça ne vous disait rien et vous n’aviez pas tort, parce que Fort-William c’est terriblement creux et tout aussi bête.Neanmoins la Seine vous y portait.Quand vous avez émergé, étonnée comme une déesse qui ne se savait pas déesse, et vous en doutiez encore, un instituteur vous aten-clait sur les quais, qui, lui, ne parut pas surpris.Il vous aida à monter.— Vous n’êtes pas trop mouillée?— Non, pas trop, Monsieur, comme vous voyez.Puis, avant d’ouvrir son grand parapluie et de vous montrer le ciel anglais, l’instituteur vous baisa la main.Mieux que déesse, vous étiez Française; mieux qu’instituteur, il se nommait Douglas Fisher et parlait au nom de Fort-William.Fort-William admirait la France.Vous en fûtes bien aise, seulement vous eussiez préféré vous trouver à Montréal, vu que c’était là votre destination.Pas plus qu’il ne l'avait été de votre arrivée, Douglas Fisher ne fut pas surpris de votre départ.Son flegme toutefois n’est pas parfait; il ne sut pas vous cacher que son admiration pour la France, c’était son mépris pour le Québec.Ainsi votre détour par Fort-William ne fut pas simplement extraordinaire; il vous avait appris que si Paris nous porte ombrage, cet ombrage n'est pas de notre invention.Et puis la Seine, vous en aviez soupé; vous n’étiez plus tellement fière d’être Française.Vous ne pouviez arriver à Montréal de meilleure façon, Mademoiselle Bosco.De plus, vous étiez juive; cela valait encore mieux que le lac Supérieur.Les vôtres s’imaginent qu’ils sont les élus de Dieu; des gens tout nus, dans les forêts de l’Amazone, se prennent bien pour des perroquets roses! Supposons que ces supposés volatiles, après s’être habillés, se voient répandus de par le monde et s’y trouvent déjà depuis très longtemps, perroquets roses envers et contre tous: leur constance finirait par être impressionnante.Il en va ainsi de la religion des vôtres; je lui préfère leur fidélité.De plus il leur arrivait bien parfois de perdre un adepte; cet oiseau-là se faisait homme et avec plus de succès que les hommes fils d’hommes, pour la bonne raison que son humanité était voulue alors que la leur ne l’est pas.C’est un des avantages des religions.Ce fut en se déplumant, après s’être arrachée à leur volière effarante, que de Spinoza à Einstein des juifs ont été des hommes prodigieux: ils avaient cessé d'être juifs.Cela dit, que vous soyez perruche ou pas, on vous prend comme vous êtes, Mademoiselle Bosco.Une société s’avantage de toute bizarrerie car elle se prouve ainsi sa liberté.Que la Juive nous soit plus bénéfique que la Française, les confrères se sont mis d’accord là-dessus.Point de roman, point de film qui ne le dise: il n'est de belle amour en Québec qu’entre juive et Québecquois.Même Godbout, un garçon avisé, malin, le couteau bien aiguisé, toujours prêt à poignarder la 40 • joésie et qui la laisse aller, c’est sa ai blesse — et qui n’en a pas?Si God-bout donne dans ia manie générale, attention! ce n’est pas une mode.A vrai dire le lit était déjà fait depuis longtemps.Le Québec-Palestine avec ses Anglo-romains.Frank Scott en Ponce Pilate, Hérode et les deux grands-prêtres, les pharisiens et les saducéens — je vous épargne les noms; ils changent d’ailleurs de dix en dix ans — et le Christ-patriote, tout cela est un vieux scénario.Dans ce scénario tous les juifs étaient québecquois et les québecquoises des juives.La nouveauté est qu’il s’agisse maintenant d’une juive authentique.Il y a plusieurs explications: le messianisme, e goût d’imiter les Juifs et de devenir grand homme en cessant d’être québecquois.Ou bien, tout simplement, le jeune héros est sorti du scénario sans enlever son costume de juif, le temps d'aller fumer une cigarette dans la rue; une juive s’adonnait à passer, il a fumé tout le paquet.Ft puis il y a un côté fou dans le fait d’être Québecquois, un défi lancé à la nature.Sans compter la pitié: on aime qui a souffert parce qu’on souffre, et c'est si facile à vingt ans de souffrir.Enfin la Juive peut représenter l’immigration dans laquelle on est appelé peut-être à se fondre sans gloire.Ne pas avoir le moi étanche et couler dans l’ambiance, c’est une façon d'v 7 j é aller voir.Le moi, les autres: antinomie.Les autres se présentent par le dehors; ils font partie de la nature.Le moi se voit par le dedans; j’y suis pris et seul; si je déambule, je transporte le term in us.Que les autres et Mademoi-selle Bosco aient un moi, c’est possible, mais je n’y suis pas allé voir, comment faire?Et puis ça serait indiscret.Que le moi québecquois soit sans profondeur et qu’on n’y descende pas sans couler dans la nationalité: stratagème politique?piège tendu à de gentils universitaires?Mais non, c’est le seul usage intelligent qu’on puisse en faire en ce pays.J’ai une faiblesse pour les romanciers anglais.J’ouvre un Lawrence, le plus court: “lie, mon île!” C’est vraiment agréable l’amour et le culte qu’on lui • 41 voue en Angleterre.Voyez comme le lit est solide! DH Lawrence a vécu à une époque où un Anglais n’avait guère de question à se poser sur son pays.Ici la situation est tout autre; les petits amoureux, on les mobilise pour qu'ils fassent ça de telle manière que.Et c’est le bordel irlandais qui recommence, lieu de prédication s’il en fût! Vous me demandez ce qu’est le Québec: c’est un monstre qui bouffe tout pour savoir ce qu’il est; il est devenu prétexte.L'importance n’est pas de savoir qui je suis, mais d’apprendre dans quelle saumure je marine.Voici que là-dessus ma fille Chaouac m’écrit d’Ethiopie: “L’indépendance, c’est assez amusant; elle me met en vedette.Dès que le vieux gentleman d’Angleterre a appris que je suis québecquoise, il rapplique pour savoir ce que j'en pense — Yes, of course! Ça porte et je jubile.Mais est-ce que tu y crois vraiment?Et puis, être québecquoise avec passeport canadien et protection britannique, ça m’engage à quoi?Qui suis-je au juste?Et que dois-je faire?’’ Comment répondre?A vrai dire je ne suis pas tellement désireux de trouver les définitions: elles restreignent nécessairement.De plus quand il s’agit d’un pays, tout n’est pas de le connaître, il faut encore le faire reconnaître et réussir les deux opérations en un seul temps; sans oublier qu’à le connaître on le modifie et que reconnu il ne sera plus le même.Je ne marine pas dans un petit pot sur lequel il s'agirait de coller une étiquette; le Québec me charrie rudement.Enfin je ne jurerais pas que j’y suis seul.Ma théorie du moi n’est peut-être pas complète.Commode, oui certes; je l’aurais inventée pour me faufiler dans une émeute que je n’aurais pas fait mieux.“Comment voulez-vous que je m’attroupe, cher Monsieur Wagner?Je suis Moi, l’unique au monde, donc seul’’.Et c’est juste jusqu’à un certain point, mais si je fais un pas de plus, je m’arrête, j’écoute et j'entends d’autres pas qui confirment le mien.Pour que le moi soit vivable et que, tout en restant solitude, il soit foule, il soit peuple, il faut lui adjoindre une autre théorie, celle de la complicité.Mes complices, je ne suis pas tellement intéressé à savoir qui ils sont.Il vaut mieux que j’en sache le moins possible.Leur complicité suffit.“Un tel?je ne.connais pas ou si peu’’.Mais quand je fais mon pas, il fait le sien et quand il y va du sien, j’emboîte le mien.C’est tout.Cela n’a l’air de rien mais peut devenir l'amitié secrète de tout un peuple pour lui-même.Elle seule compterait; le reste ne serait que feintes et parades.Monsieur Ryan écrit ceci, Monsieur Lesage fait cela, aucune importance, surveillez plutôt leurs pieds; parfois, malgré eux, sans se rendre compte, ils avanceront d’un pas: ne leur en demandez pas davantage.La complicité, c’est la nuit qui se moque du jour et reste derrière lui, insaisissable, insidieuse.Cher Monsieur Wagner, elle vous mine; vous êtes devenu grotesque; dans un an 42 • ou deux vous ne serez plus rien.L’eau (juébecquoise.S’édifier sur le fluide.En attendant, naviguer.Faire le point.Situer au Québec le centre du inonde, l'opération la plus simple de la géométrie dans l’espace; il suffit d’un dilemme: vous privilégiez l’endroit du monde qui vous porte ou bien vous êtes insignifiant.Cela fait, vous pouvez vous donner des ouvertures sur le monde.Mais il arriva, je crois, que par modestie nous avons préféré l’insignifiance.En tout cas, tout récemment encore, nos ouvertures sur le monde étaient rates et en Ethiopie plutôt fermées, qu’on en juge par l’Aquarium, roman forain où l’on ne voit de ce pays que l’envers occidental, partout le même de par le monde, cirque barnum des races supérieures où le héros québecquois reste sous verre le temps du livre pour s’échapper à la fin, non pas d’une Ethiopie où il n’est pas entré, mais de l’Eu-lope et des USA qui l'avaient embauché, mystifié.Godbout ne part jamais, il revient.Son livre, somme toute, est une excellente introduction au Québec.J’ai répondu à ma fille qu’un prétexte restait toujours un prétexte et qu’il fallait en juger par le résultat.Or elle venait de m’apprendre qu’elle était restée à table avec les Africaines quand les Européennes, outragées pour bien peu, en étaient sorties: on leur avait poussé les patates en disant que c’était de la bouillie pour les veaux et pour elles.“La surveillante t'interrogea: tu n’avais rien vu, rien entendu.Non seulement tu restais à ta place, mais ton silence disait ton opinion de la criaille-rie de ces blanches.Tu sortais du ghetto occidental pour entrer en Ethiopie; mieux que le passeport canadien eL les privilèges de l’Empire, tu avais le lais-ser-passer québecquois.Tu n’as pas à te demander qui tu es: tu te stopperais en cours de route; continue, tu finiras bien par le savoir.— L’indépendance une fois décidée disparait du paysage; on n’y pense plus, on la fait.Qu’on y parvienne ou pas, une lutte a ceci de bon qu’on n’y est jamais perdant.Mieux vaut charrier qu’être échoué.Le Québec, prétexte à ce que tu ne sais pas encore, c’est ta liberté tout simplement”.jacques ferron • 43 dépaysement jean-pascal benoist A quel étage incertain s’est produit ce dédoublement ?J’étais venu intact, sans autre inquiétude que celle de mes actes, et mes décisions n’étaient jamais repliées de doutes.Je me souviens que j’avais déjà vécu, avant, dans un pays qui n’était pas le mien, et que je savais les heurts de ceux qui confrontent des absolus différents, et les tristesses des nostalgies, et les miroitements du pays devenu lointain.Cependant, ici, il y eut autre chose, plus troublant, quelque effondrement dans mes souterrains.De neige ou de Tropiques, le dépaysement poursuit partout le meme thème, mais, ici, je ne le reconnaissais plus; ce n’était pas seulement l’aventure d’un individu qui vivait ailleurs et que la forme nouvelle des bruits et des images déconcertait.Diffus comme une odeur indéfinissa- ble, un malaise venait en moi, une inquiétude pressentie.Perception confuse .à quels signes craint-on qu’une forêt soit hantée?Et les fantômes naissent-ils de la forêt, de notre regard ou de notre rêve ?Le partage est difficile, entre les courants d’un échange.Mais celui-ci, tout entier prend une forme unique, qui tient aux êtres en cause, à ce qu’ils é-changent, et aux lieux où ils se rencontrent; parviendrai-je à dire celle des dialogues qui se sont ouverts quand je suis arrivé ici ?Dialogues ?Etages de résonnances, plutôt, perspectives qui s'échelonnent vers la brume, à la façon des constructions musicales de Stockhausen.Gomme elles, le message est construit de plans, de masses indépendantes qui modèlent une configuration mouvante.Gomment donner le bilan d’une relation qui ne s’achève pas ?44 • J’ai retrouvé des notes, depuis cinq ans en désordre.En voilà quelques-unes, contradictoires comme les idées qui se pourchassent à l’orée du sommeil, mais c’est la seule façon de ne pas mentir, car on ne peut émonder les contradictions sans détruire des cheminements dont elles sont peut-être l’essentiel.10 janvier Je suis monté le dernier.Je voulais savoir comment ils faisaient, comment ils payaient le chauffeur, sans avoir à leur demander de m’expliquer.Que j’aie au moins les apparences d'un homme cl’ici, avec sa maison, ses souvenirs, ses habitudes.Ils ont du s’apercevoir de quelque chose.Ils m’ont regardé comme si je revenais au grand jour après vingt ans de bagne.Oh, ils n‘étaient pas hostiles, ils étaient un groupe, un réseau, simplement, et moi, un isolé.Tous dans le même réseau, et moi en face, ne sachant pas comment y entrer, et le voulant désespérément.Etonnement de ce besoin, alors que je n’avais connu jusqu’alors que celui de fuir cela.Mais le plus solitaire a besoin de son public pour que sa solitude soit une affirmation et non un rejet.Et, là, en attendant l’autobus de ce premier soir, je n’étais qu’une tache sombre sur la neige du trottoir.Perdus les signes de reconnaissance, je n’étais rien d’autre, pour personne, et si j’étais mort subitement, on aurait porté à la Morgue un inconnu que personne ne serait venu identifier.Un cinéma clignotait et sa lumière froide se reflétait de proche en proche jusqu’à la fin brumeuse de l’avenue.Le vent rabattait des draperies de neige, si soyeuses qu’on les croyait tièdes, mais elles m’ont gifle brutalement au carrefour, inattendues comme la morsure du chien qu’on caresse.• 45 12 janvier J’ai acheté hier une machine à écrire.J’ai tapé quelques lignes, sans regarder, heureux de retrouver cette sorte de confidence.Le crépitement des lettres, la sonnerie au bout des lignes.Puis j’ai lu sur la feuille, et je n'ai pas compris.Mon texte, défiguré, était haché de lettres folles; on devinait les mots, certains demeuraient intacts, mais les déformations les plus imprévues donnaient à tout cela une tournure absurde .Les claviers des machines ne sont pas partout les mêmes; quelques lettres interverties, et le message ne passe plus.Et quand je parle, ici, un autre clavier, bien plus subtil, est changé.Ce n’est pas de la lettre au mot que se produit alors la mutation, mais du mot à l’idée.Je crois dire “ville”, “guerre”, “amour”, et je ne sais ce qui passe Chaque mot est un halo de réminiscences, un son fondamental entouré de ses harmoniques affectives.Et, ici, les symboles et les formes qu’il contient me sont inconnus.Je parle ma langue avec l’inquiétude de celui qui manipule des mots étrangers.Vidés de ce qu’ils portaient, mes mots ne se reconnaissent plus.Je parle, on m’écoute, et je ne sais ce que je dis, je ne sais ce qu’ils entendent.De ma prison à la leur, le mot passe seul, appauvri de n'avoir son cortège, réduit à un message trop concret, et parfois même l’ayant perdu.Comment dialoguer ainsi ?Quand j’étais chez moi, le mot suffisait, et parfois le silence.Maintenant, il est si pauvre ce mot, et si pauvre, moi, d’avoir abandonné les harmoniques de mon langage et de ne pas entendre celles du leur.Plus pauvre encore, car je sais que je frappe un clavier faussé, mais eux, ils sont trop nombreux, trop ensemble pour penser à cela, pour savoir qu’il y a plusieurs claviers, dans les paroles, dans les gestes, dans les actes.S’ils ne comprennent pas ce que je dis, ils pensent que la faute est de moi.Et je commence à le penser moi aussi, à certains moments.Alors, les actes, les idées ou les paroles qui auparavant étaient simples et normaux se chargent d’incertitude, distorsion intérieure où se combattent des références contradictoires.Et, alors qu’il n’y a aucun coupable je sais qu’ils m’attribuent une faute qu’ils ne croient percevoir que parce que justement je ne la commets pas, et je suis tenté de leur mentir pour avoir enfin la bonne conscience d’être compris et de paraître franc.Deux claviers.Quelle musique le plus grand pianiste ferait-il avec un instrument dont les cordes seraient montées en désordre ?Apprendre un autre jeu, ou changer l’ordre des cordes ?Long balbutiement où il douterait d'etre pianiste .Et au niveau fondamental des 46 • langages, cette dissociation s'infiltre en moi, et décolle quelque part ce qui sem- blait bien soudé, et tout échange devient un effort, au résultat incertain.24 janvier :'ai cherché la ville, mais elle n’exis- %, w te pas.Montréal, ce n’est pas une ville, c’est une campagne où l’on habite côte à côte, et contre le fleuve, un bureau et une usine.J’ai cherché les ordonnances, les compositions qui créent un nouvel ordre d’univers, un monde exclusivement humain où les pierres et les arbres disent c ue la nature est au dessous, dominée, domptée, un monde indispensable et suffisant.Mais ils ne répondent pas, ces quartiers infinis où l’on se promène comme entre des chainps bien cultivés où auraient poussé des maisons, et l’on n’y flâne pas mieux que dans les betteraves.Au centre, des rues qui ne sont pas des rues.On n’a pas prévu qu’il puisse être bon de s’y arrêter; pas un banc, pas une terrasse.Ni imprévu, ni détour.On est dans les couloirs agités d’une usine, dans les souterrains d’un hôpital: ça conduit d’un service à un autre et l’on y passe rapidement: flâne-t-on quand on change d’atelier sous les vitrages des hangards?Ici le ciel est un vitrage, et le froid, comme une cloche qui engloberait la ville.Peut-être existe-t-il ici aussi de vieux murs qui rappellent les passants morts, des enfilades de chansons qui dévalent comme les escaliers où les enfants lâchent leur ballon ?Peut-être ceux d’i- * ci entendent-ils les pierres parler?11 y a pour eux un nord et un sud, et ils savent le côté du soleil.Pour moi tout cela est rond et il n’y a pas de pôle .Un autre langage perdu, et leurs pierres demeurent désespérément muettes.Un autre clavier faussé, et qui n’est pas celui du dialogue avec les hommes, mais avec les choses.Les briques qui chez moi veulent dire “usine’’ et qui ici disent “maison”, les rues qui veulent dire “flânerie” et qui ici s’affairent, et le tempus lui-même sur les pierres qui, à cinquante ans ici sont vieilles alors que là-bas leur jeunesse dure plus longtemps.• 47 I Longue descente du dépouillement.Et les sursauts qui me font revenir en arrière et leur parler avec mon clavier, et les abandons qui me font taire, et les efforts de parler avec le leur.Mais alors, que se passe-t-il, comme si leur clavier à eux avait quelque chose de différent des autres, comme si eux aussi ils avaient les mêmes distances avec eux-mêmes que celles qui nous séparent.Je ne sais pas exactement où ce-a siège, mais ces réticences, ces inquiétudes que j’ai quand je m’aperçois que les deux sens d’un mot s’affrontent en moi, il semblerait qu’ils les ont aussi.Est-ce seulement en face de moi ?Ou alors, quoi ?20 février Curieuse réaction, hier.Je crois qu’ils appellent ça, “les maudits français”.Ca me saisit parfois, par bouffée, devant le menu d’un repas, le texte d’un journal, ou devant un magasin.Mais hier cela a été un peu loin.Toutes ces petites choses qui demeurent dans l’ombre tant qu’on est dans son pays: la façon de saluer, et celle de boire, les boîtes à lettres, les feux rouges, les poteaux télégraphiques, ou le nom des rues.Et je commence “En France, on .” Visage exaspéré de celui qui m'écoute.Car cela lui est tout à fait égal de savoir comment on fait là-bas; d’ailleurs je ne dis pas du tout ça pour le lui apprendre, et il le sait bien.Mais il ne sait pas pourquoi je le dis.Et là, deux fois nous nous éloignons .Je sais, il faudrait expliquer .Mais justement, si je le dis c’est pour avoir un résultat que cette explication m’enlèverait, car çà vient d’un domaine dont on ne parle pas, de cette pauvreté humiliante.Tentative de récupérer les messages perdus, le sens qui s'effrite des mots.L’écolier qui retrouve ses camarades au retour des vacances Jusqu’à cet instant, elles étaient merveilleuses, ses vacances, uniques.Mais les autres ont voyagé, et eux aussi ils sont fiers de leur été.A mesure qu’ils le lui racontent, ils dépouillent le sien de sa plendeur, et ils en font une toute petite chose.Et, justement ce qu’ils n'ont pas fait et que lui il a fait, ils ne s’y intéressent pas.48 • I Alors, il ne les écoute plus.Désespéré* ment, à la fin de chaque phrase cle l’autre, il crie: “Moi aussi 1“ Perdus les amis, perdues les habitudes, perdus la couleur des mots et la voix des pierres, il me reste aussi cette revendication, pour ne pas être tout à fait vide, tout à fait un pauvre.Revendication de mes richesses.Mon “En France on .” c'est un peu la confiden- ce de l’ancien riche devenu clochard qui raconte que sa maison était un chateau.Mais puis-je leur expliquer cette dernière défense, sans la détruire?Je sais que, longtemps encore, en comparant la forme des toits, ou la manière d’éduquer les enfants, je vais leur dire en sous-entendu “Moi aussi j’ai des habitudes, un pays./’, et les exaspérer.15 mars Chez des “Anglais”; curieuse soirée.Cette forme de gentillesse, ces questions insistantes sur mon travail, sur les étudiants; cet effort pour me parler en français, et toujours cette sorte de complaisance tant la gentillesse va au devant de ce qu’elle pourrait être ailleurs.Puis, en réponse à je ne sais plus quelle question, on comprend que je ne suis pas canadien français.Ce changement des regards et ce soulagement devant la constatation que je ne parle pas anglais .Et la gentillesse qui disparaît, remplacée par la netteté à laquelle j'avais toujours été habitué dans les autres pays.On parle de diverses choses, puis “Comment les trouvez-vous ?Ce n’est pas trop dur pour vous ?” Et les affirmations “Je les aime beaucoup, ils sont artistes, et si dynamiques./’.On me parle comme à un égal; la question d’égalité ne se pose pas, d’ailleurs; se pose-t-elle jamais lorsqu’on rencontre quelqu’un ?J’ai beaucoup voyagé, et jamais je n'ai eu à me la poser avec mes interlocuteurs des autres pays.Pourquoi surgit-elle ainsi ?Et ils parlent du Canada français.Presque tous ils sont nés à Montréal, mais ils me disent que pendant leur enfance, les canadiens-français, c’étaient pour eux des gens qu’on voyait dans la rue, un peu, dont on savait qu'ils a-vaient de grands bâtiments religieux • 49 derrière lesquels on ignorait ce qui se passait, mais qu’on ne s’en occupait guère.Depuis, j’ai l’impression qu’ils sont curieux de savoir quelque chose sur eux.Curieux, comme on l’est devant un exotisme, qui met un peu de sel dans la vie, sans que ce soit au Tond bien important.Alger, 1952.Mon regard sur les Arabes.Afrique, 1954, mon regard sur les quartiers indigènes.Ici, leur regard.Et je suis ici comme l’antillais au Congo; double solidarité ambiguë qui rejette à la solitude ou qui pousse aux engagements plus aigus pour que disparaisse l’un de mes deux visages.Car il est insupportable d’etre à la fois le colon et l’indigène, et d’avoir en soi leurs oppositions, car elles disloquent les régions de mon unité.1er mai Choisir?Est-ce possible?Entre le Blanc et le Noir, on peut choisir.Ils sont couple, bipôle, et ne s’interpénétrent guère.Hormis de rares individus, les métis de l’esprit ne viennent pas nuancer de leurs imprécisions un dialogue où les choix restent extérieurs aux hommes.Mon travail m’apprend peu à peu le code de ce pays.Les signes qui m’étonnaient, les formes et les sons qui avaient pris le relief des choses nouvelles rentrent peu à peu dans leurs contours estompés où on les perçoit moins, et les gens, de moins en moins, sont groupe, réseau, et de plus en plus, des visages particuliers, des messages et des échanges.On oublie peu à peu que l’on n’est pas d’ici à mesure que les hommes alentour émergent du groupe et deviennent eux-mêmes, à mesure que le jeu du cla^ vier nouveau est mieux connu.Et, du même coup, je redeviens individu.Mais c’est là bien souvent, une illusion.Eux, ils me perçoivent autrement.Ils voient que je ne connais pas tout à fait le code, la règle du jeu.Et un “Vous autres français dit sans autre intention que de constater me ramène à nouveau au collectif, m’écarte de moi-même en m'enlevant ma liberté dans la mesure où, reconnu comme d’un groupe je suis déterminé dans mes actes et dans l’interprétation qu’on en donnera.Contrainte extérieure à demeurer conforme à une image; être d'une culture, c’est comme être poisson, ou 50 • oiseau.On ne discute pas de l'eau ou de l’air, on n’en a pas conscience, on doit ne pas en avoir conscience.C’est un point de départ, aussi inconscient et nécessaire que ces mouvements involontaires qui maintiennent notre équilibre, et trop y penser nous fait trébucher.Se voir jeter sa culture à la face, quel incertitude en naît qui donne ce malaise?Rôder en permanence autour de son point de départ sans jamais partir, quelle assurance manque à celui dont on conteste les absolus sans lui donner la liberté d’en construire d’autres, car on est toujours là, toujours présent pour les effriter ?Mais mon problème n'est pas bien grave, au fond.Je n’ai qu’à fermer les yeux, qu’à lire, èt les références lointaines reviennent.Je crois que, pour eux c’est bien plus grave, et qu’eux aussi sont étrangers, comme je le suis, et qu’à eux aussi on jette à la face la culture, l’appartenance à un groupe, et les contestations, et que ce que je vis en face d'eux, ils le vivent en face d’un autre, plus présent, plus puissant, plus permanent qui les conteste et les convainct de sa contestation.Emigrants à l’intérieur d’eux-mêmes, n’ont-ils pas les mêmes issues qui se présentent à moi: choisir enfin, le Blanc ou le Noir, et retirer du fond d’eux-mêmes l’un des combattants qui les disloquent ?En portant l'ennemi hors de soi, on refait l’unité en soi, qui permettra de vaincre l'ennemi, et probablement, même de ne plus le connaître comme ennemi.10 juin Comme si les ébranlements avaient tranché en moi, loin, au fond des ambiguités.Comme si la seule voie qui s'offrait était de choisir ce que je suis, et de dominer les contestations, et de choisir ce qu’ils sont.J’aimerais les choisir.Mais eux-mêmes ne se sont pas choisis.Comment un étranger pourrait-il s’identifier à eux-mêmes puisqu’ils ne s’y identifient pas eux-mêmes, perpétuelle- ment oscillants entre leur besoin d’être et leur dépendance de ceux qui les empêchent d’être ?Lorsque cessera le trouble de mon adaptation personnelle aurais-je la force d’endosser celui de la leur, ou fuirai-je vers les autres, les sûrs d'eux-mêmes qui dominent et qui ont pénétré en eux ?jean-paul benoist • 51 nationalité?domicile?Patrick straram soul Canadicn-a choisi do vivre ici Y FatricK straram nous livre, a retat cristallise, la relation circonstanciée d’un cauchemar, le noncé.au pays québécois”, nous Uww«*«-i.-ai.va*«,a ^ ^ ^ ^ ^ uauVaio uvu^ québécois, que devient un Straram, sinon un Canadien-français?Or il s’en trouvera plusieurs pour le contester.Est-ce donc usurper un privilège que de se vouloir tel ?Faut-il mériter la condition de canadien-français ?Ne serait-ce pas plutôt, ce refus, le fait de la mauvaise conscience ?En renvoyant à sa condition d’étranger celui qui, délibérément, assume une existence intolérable, la nôtre, nous refusons implicitement ce à quoi il nous oblige: nous choisir d’abord canadien-français pour nous faire être québécois.Nous saisissons mieux, je crois, la racine de notre xénophobie: nous nous haissons et nous refusons tout autant que l’étranger nous ressemble qu’il nous renvoie, par le spectacle de la sienne, à notre différence.Dans les deux cas, il nous “insulte”: il nous dit que nous ne sommes pas et ce que nous devons être.N’est-ce pas là reconnaître à demi notre propre bâtardise?Fils “illégitimes” d’une “mère-patrie” indifférente, nous avons refusé, en résistant à l’assimilitation, la “légitimation” de la “marâtre” britannique.Et nous ne sommes pas encore sortis de ce psycho-drame domestique.Patrick Straram vit quotidiennement l’impossible: là où il se veut résolument canadien-français, afin de participer à la fondation de 1 ’être québécois, on le renvoie à son origine détestée.Si c’est là sa bâtardise, eh bien ! elle est aussi la nôtre ! Qui osera maintenant décider qui, d’un Straram ou d’un Miron (né à Sainte- /\ rf r\ f a /-I a p» TVT a n 4-a \ n pnl l a % 7 a n 1 a I 11 n /I a t r A 1 f a « • va a n A 1 f 1 a a 4 a a a 4 1 m 1 1 a 1 1 A a a a w a 4 1 a n • que de la décision vécue et pratiquée cois.52 • Nous vous livrons ici le témoignage d’un homme.Il serait oiseux de soulever une question telle que l’accord ou le désaccord sur le caractère de ces propos.Ce que je viens d’en dire suffit, me semble-t-il, à en justifier la publication dans cette revue.U y a quelque indécence à vouloir un accord absolu entre individus.Nous réservons, ici, les jugements que porte Straram sur les hommes et les choses: n’y a-t-il pas une partialité qui est indissociable du risque quotidien de vivre ?Nous vous proposons donc ce texte comme l’affirmation d’une vérité rigoureusement individuelle qui, en sa place, est irremplaçable.P.C.C’est un caractère essentiel et nécessaire de la liberté que d’être située.Jean-Paul SARTRE Mardi 18 mai 1965.Dans “Montreal-matin”, chronique “Carrefour’*, de Tek: Où donc est passé Patrick Straram dont on n’entend plus du tout parler?” Le 12 janvier 34 je suis né à Paris, iâe arrondissement.J’abandonne études et famille à 14 ans, peu après découverte des caves de St-Germain-des-Prés et première liaison amoureuse; j’abandonne presque aussitôt un emploi à la compagnie d’assurance Le Phénix, me Lafayette, entrée des employés rue La Victoire (première belle association tic qualifications!).Entre deux lycées, deux renvois, j’avais déjà travaillé, un été sur une ferme en Dordogne, et été arrêté à Marseille pour “fugue” — je le serai une seconde fois, pour “vaga- bondage”.Deux mois aux studios de Neuilly, assistant metteur en scène stagiaire, pendant le tournage d’un bien mauvais film, mais avec les assez splendides et absorbantes Simone Signoret et Maria Casarès.Années d’apprentissage dans les rues, les cafés et les caves, sur les routes et à la Bibliothèque Ste-Genevicve.Puis en chambre, avec un premier camarade auquel je dois beaucoup, Ivan — nous partageons idées et filles, et entre deux petits carnages ivres bien lucifériens nous tirons des plans sur la comète en élaborant de délirantes synthèses avec Bataille, Abellio, Leiris, Mabille, et Joyce, et Huizinga, Bible, Baghavad Gîta, Capital, 1’ “A propos de la contradiction” de Mao-Tse-Toung et l’exemplaire “Voyage du mauvais larron”.Plus tard, ce seront métagraphies et • 53 programmatique de l'International situa licnniste, avec Guy-Ernest Debord.Un hiver dans un village abandonné des Alpes, un grand amour, avec la couturière de la Cour impériale d’Iran, une résistante F.T.P.(36 ans) au communisme de laquelle moi (18 ans) j’en suis encore à opposer Cendrars, qui rêve de reconstruire ce village à 3,500 pieds pour quelques-uns.Puis plusieurs mois sur une ferme, dans la Drôme.Un autre village déserté, dans lequel un ancien Légionnaire a confié à cinq ou six couples une soixantaine d’orphelins ou d’enfants abandonnés recueillis dans la banlieue parisienne, une communauté qui vit des produits de cette ferme et de dons (les Vanier, alors en France, étaient je crois parmi les “bienfaiteurs”), personne ne touchant aucun salaire, les enfants après leurs études (dans l’école qu’ils avaient aidé à construire) étant ensuite orientés, intelligemment, vers écoles techniques ou centres d’apprentissage.C’est l’ancien Légionnaire qui me met en garde contre tous les Huxleys qu’il y a, au sein de toutes les sociétés, et me révèle, entre autres, l’intéressant Lacroix de “Christianisme, marxisme, pesor-nalisme” .Une période inoubliable au “Jockey d’Auteuil”, Jacques l’Algérien au bar, “homme” qui, touche par touche, met l’adolescent au courant, où je sers en quelque sorte d’“attraction existentialiste”, mets les disques sur le phono, le “Boogie-woogie” de Dorsey et “Boomerang” et “Guitar boogie” par Arthur Smith à n’en plus finir, deviens un fanatique averti du 421 et lis la nuit “Maldoror” ou “Illuminations” à une étrange et touchante Mickey, qui s’endort en rêvant sans doute à son >apa le fabricant des voitures De Soto, a rue Du Four, la Maube, la Montagne Ste-Geneviève, au “Tonneau d’Or”, où nous trinquons avec chiffonniers de la Mouffetard, anarchistes espagnols et un insolite Indochinois pour lequel économie, sciences sociales, politique et clandestinité n’ont aucun secret, et avec le camarade Jean-Claude, dit le Berger par Jean-Paul Clébert dans son “Paris insolite”, quartier arabe et herbe tendre, et FI le du Vert-Galant, où nous allons nous étendre avec quelques litres de rouge mendiés franc par franc au soleil parler Hegel, nomadisme, “Banlieue Sud-Est” et “Croque au sel”, clefs de la Ville sur un plateau, Belle et Bonne Etoiles.Dérives.Rome.L’Ile d’Ibiza et la Costa Brava.Une femme, deux enfants.Je débarque à Halifax le 28 avril 54.Homme à tout faire dans un hôtel et “waiter” à la taverne, sur File de Vancouver, 12 à 16 heures par jour 6 jours par semaine, pour un salaire de misère, et que je ne me plaigne pas je ne suis qu’un immigrant s’indigne mon beau-père.J’obtiens une carte d’immigrant à Nanaimo le 5 mai 55.Trois ans je suis un travailleur du bois sur des chantiers dans la région de Revelstoke, puis à Donald, en pleines 54 ® Rocheuses."Gracier”.Je marque les planches selon les différentes categories pour déterminer les prix de vente.22 planches à la minute, 1 dollar 85 l’heure.Beaucoup d’heures supplémentaires, je suis un spécialiste du chargement des wagons.Mais le propriétaire américain du chantier part sans payer un mois, à Seattle il est à l’abri de toute loi canadienne, le chantier cesse tout travail fin novembre, l’électricité une heure par jour, la Big Bend est fermée, seul moyen de communication vers l’ouest (et l’as-Mirance-chômage, voyage: 8 heures aller-retour) le train.Le besoin de reprendre certains dialogues, d’activités intellectuelles (travail dont je ne rougirai jamais, serait-ce pour en bien connaître désormais l’ambigu:: :) se fait sentir.Je travaille au défrichement de la Transcanada entre Field et Glacier jusqu’à ce cpie j’aie de quoi acheter un billet d’avion Calgary-Montréal.J’arrive à Montréal en juin 58.J'ai raconté mes premiers jours ici dans ‘‘Tea for one” (K-crits du Canada français).Voilà quelques traits de tirés.Avant de quitter la France j’étais passé devant le Conseil de révision, étais reconnu apte au sendee militaire.J’ob-iins une dispense parce que jeune marié et père, et pu ainsi me procurer un passeport.Sur l’un des chantiers, le gérant, un Québécois truand moderne avec lequel je passai plus d'un soir dans mon “shack” à boire une bouteille de rhum en évoquant Mexique ou weekend à Radium Hot-Springs, omit d’ex- pédier certains papiers pour le renouvel-ement de mon sursis.Je laissai sans réponse les sommations du consulat de France à Vancouver d’être à bord cle tel bateau tel -jour pour être incorporé dans mon unité des forces armées à telle date.Je reçus la copie d’un mandat cl’arrêt émis contre moi pour insoumission, désertion en temps de guerre.Ce mandat stipule que je suis passible d’un an d’emprisonnement et de deux ans de service dans un bataillon disciplinaire de l’armée, il indique la confiscation de tous mes biens sur le territoire national, il est valable 99 ans.Au consulat de France à Montréal je déclarai, lorsque tenu de m’expliquer, que je refusais et refuserai toujours de servir dans une armée française dont des éléments se battaient contre le peuple algérien en Algérie.Montréal, juin 58.Je repeins des propriétés à Préville, je tente de trouver des abonnés au journal “Vrai” sur la rive Sud, j’entre au service de la Société Radio-Canada, commis au bureau d'assignation du service des nouvelles TV — pour la période d’approbation de trois mois préalable à une titularisation, j’en ai pour jusqu’au 17 janvier; mais il y a la grève des Réalisateurs, membre de l’A.R.T.E.C.je suis naturellement l’un des plus actifs de la fraction dissidente dite l’A.R.T.E.C.libre, avant même que la grève prenne fin • 55 j’apprends que je “manque de doigté” pour une position dans la salle des nouvelles de Radio-Canada.Figurations dans diverses télémissions, participation à plusieurs émissions.Je collabore un an au journal “Points de vue”, épisodiquement à “Cité libre”, “Situations”, “Liberté” et “Vie des arts”, et même “Vedettes” (ah! la colère d’André Roche le mardi matin qu’il découvrit en page 3 mon article sur Thelonious Monk coiffé du titre “Sphère pour surmâle”!).J’écris d’innombrables lettres aux journaux — il me faudra quatre ans pour renoncer à ce genre de croisades —, plus particulièrement à propos d’un spectacle du mime Hubert Fielden et la clique voulant le descendre, du procès Georges Arnaud, de Patrice Lumumba, de l’exode au Québec des Pieds Noirs.Trois “Nouveautés dramatiques”.Avec Victor Désy, Louis Portugais et Guy Borremans nous organisons des projections de films pour ceux qui veulent les voir: “Citizen Kane”, “Nuit et brouillard”, “Mécano de la General”, courts-métrages O.N.F., etc.Pour l’émission radio “Une demi-heure avec.”, premier inventaire de propriétés qui me signifie “en totites lettres” au sein de cette communauté où j’amorce des dialogues, (Paul Dupuis refuse de lire des textes consacrés l’un à l'Irlande, l’autre à Kateb Yacine), j’écris des demi-heures avec: les trains, les poésies de Cendrars, Pauline Julien, le blues, le nouveau cinéma français, les Bozos, Django Reinhardt, Malcolm Lowry et Boris Vian (Boris et son Déserteur, scs Joyeux Bouchers, sa Java des bombes atomiques, sa Complainte des arts ménagers, alors à peu près inconnus ici — quant à Lowry et Django.) Ce sont ensuite les aventures “Cahier pour un paysage à inventer”, avec Louis Portugais, et Elysée cinéma d’essai, avec Jean-Paul Ostiguy.Il est essentiel pour moi, première tentative de définition d’un homme québécois avec lequel je puisse assumer un destin qui nous soit commun, de “juxtaposer” deux témoignages, comme il m’importe d’être bien satisfait que ce soient ceux-là.J’écrivais en présentant “Cahier pour un paysage à inventer” (Portugais, Gilles Leclerc, Miron, Dubé, Hénault, Lapointe, Serge Garant, etc.) qu’il avait “été pensé et rédigé pour que puissent s’exprimer des individus prenant conscience du contexte dans lequel nous vivons.Ce contexte c’est le Québec.” (.) “On tiendra ce cahier pour la manifestation, rigoureusement objective, d’hommes tenant pour eux-mêmes à se prononcer sur un état de fait et un état d’esprit.” (.) “Il y a une disponibilité qui engage et sanc-tiotuie, déterminante des actions à entreprendre pour en vivre.Ce cahier est un premier énoncé, voulu agissant.” Dans “Liberté 60” (9-10), Jean-Guy Pilon écrivit: “11 faudra pourtant en finir un jour avec ces pseudo-intellectuels d’une fausse avant-garde qui en sont encore à se montrer leur pipi.Quand on s’embarque dans une Critique pour une 56 • construction de situation, on risque d'aller loin, surtout avec le timonier Patrick S ira ram qui y publie des textes refuses ailleurs sans se demander si ses petits écrits n'auraient pas été refusés, non pas à cause de leur audace, mais tout simplement parce qu’ils sont insignifiants et pitoyables.Ce cahier nous prouve encore une fois qu’ici la bêtise trouve toujours des drapeaux pour crier à la persécution.” A un moment de l’aventure Elysée cinéma d’essai (révélant à Montréal Antonioni, Bergman, Mizoguchi et quelques autres, et parallèlement l’Elysée révélant à Montréal Gilles Vigneault et le peintre Germain, entre autres) — cette aventure je l’ai assez souvent proposée en me servant de ces lignes primordiales de Jean G rémi 1-lon: “Comprendre et faire voir les rap-)orts sociaux cîe son temps, mettre à nu es contradictions internes des régimes imposés ou subis, voici une plate-forme de départ pour ceux qui demain devront porter témoignage d’un temps dont la maturité est proche.11 y a une réalité, une actualité qui nous cernent et qui exigent de nous le plus efficace.” —.à un moment de cette aventure qui m’absorba si intensément et que je croyais devoir poursuivre des années durant (plus de deux ans après que le successeur d’Ostiguy m’ait congédié je me suis mal remis encore du choc que ce fut, émotion caractéristique chacun des nombreux soirs où je retourne à l’Elysée.je sais, il y a en moi une naïveté et un idéalisme incurables fort déplacés, qui me destinent bien évidemment à avoir mal là où la plupart s’en moquent — Michaux disait il y a longtemps déjà “riez, riez petits sots, jamais ne comprendrez.I), à un moment donné Jean-Paul m’a offert une Histoire du Cinéma à l’intérieur de laquelle il écrivit: “en gage de mon entière confiance, à celui dont je n’accepte pas toutes les idées mais l’homme le plus droit que je connaisse.”.J’espère me faire comprendre.Il y a un divorce radical entre attitudes, idées et rapports avec autrui (et ».modes de vie) d’un Jean-Guy Pilon et d'un Jean-Paul Ostiguy.Au moment d’analyser comment m’intégrer à la collectivité québécoise, de définir des options fondamentales engageant dans un mouvement irréversible, je ne peux choisir qu’tm homme québécois — je ne saurais d’ailleurs candidement l’ignorer lorsque je suis carrément refusé, ce qu’au besoin quelques lettres savoureuses de Jean-Guy Pilon prouvent.(Autre incurable défaut qui me limite, continuation de mon idéalisme naïf: je ne peux tolérer corruption et mensonge “systématisés” sous aucun prétexte, je ne saurais vivre qu'un jeu de la vérité permanent et chaque fois plus extrême.L’une des contradictions premières dans mon désir et mon besoin d’une condition de Québécois tient à cette nécessité vitale pour moi de vivre un jeu de la vérité: dans une société que des conditions historiques, puis le dégoût bien compréhensible d’un peuple exploité, déraciné, dénature, et l’i- • 57 V nacimissible lâcheté d’une “élite” à l'opportunisme effarant aidant, ont faite tacitement complice du patronage et des “patentes".Ce à tous les niveaux, celui de l'existence, celui de l’apparence, celui de la personnalité, celui de l’amour — à plus forte raison au niveau de l’activité humaine contenant et orientant toutes les autres: la politique.Fin de la parenthèse: d’origine française et à-priori suspect au Québécois — j’en reparlerai —, je suis d’autant plus sensible au fait qu’Ostiguy et moi ayons invité à Montréal un Alain Resnais, quand un Pilon courtisait au point de F inclure au conseil de rédaction de “Liberté" un Jean Cathclin, individu assez piètre et sournois pour proclamer de retour en France: “Je suis le Francis Jeanson de la révolution québécoise!" — ultime démonstration, cruciale de par les antécédents confrontés, de ce que signifie le choix que je ne pouvais pas ne pas faire, expliqué au moyen des deux témoignages superposés ci-dessus, sans en dire plus cette fois ) c “Cher monsieur dit Straram, |e profite de cette occasion pour vous féliciter personnellement de l’obtention de votre citoyenneté canadienne." Etc.Signé: Ellen L.Fairclough.Moins amu- sant mais plus probant et utile, le certificat de citoyenneté 410918, daté du 31 août (50.Problèmes personnels, affectifs autant qu’éthiques, suffisants pour que je décide que ma femme et moi vivions séparés.Je parie qu’alors deviendra possible une affectueuse camaraderie, ce qui est très pascalien (à dire avec l’in-tonnation de Boris finissant sa “Bourrée de complexes" par “ce qui est très parisien").Décider une telle déchirure est une chose, la consommer en est une autre, qui fait mal, esquinte.Je commence à comprendre qu’il m’est indispensable de jouer quotidiennement une intégrité et une intégralité qui seules, dans une relation constante de l’une à l’autre dialectiquement, donnent un sens à mon existence.Ce qui se dégage d’abord de ma crise de la trentaine c’est que je ne saurais plus longtemps tolérer de seulement survivre, sans raison d'etre — corollaire bien naturel d’une fréquentation de plus en plus aigüe et analysée de l’absurde et de l’angoisse.Disponibilité et responsabilité, il me faut désormais atteindre à l’intérieur de ces concepts qui me hantent les véritables racines, de telle sorte que je parvienne au moins à schématiser assez plausiblement une psychologie de la motivation adéquate à ma représentation du phénomène existentiel.Peut-être, après tout, ne suis-je “capable” que d’écrire, n'ai-je de “destin” 58 • que je puisse assumer réellement que celui d’individu dont les rapports avec autrui et Inutilité” sont fondes sur les mots et leur projection qu'incessamment il appréhende, organise, réfléchit, “vitalise” ?.(Destin ?A condition de bien postuler toujours qu’on a gueule et condition humaine qu’on mérite.Il va de soi que je me demande par ailleurs régulièrement si je parviendrai un jour à écrire .) D’où la solitude.Catalyseur, le paradoxe, sans lequel il est vain d’envisager une lucidité.C’est dur.['encaisse.Sous forme de chroniques d’information à propos de cinéma et cinéastes je collabore au “Nouveau journal” puis au “Devoir”, plus tard à “Cité libre”, dont je démissionnerai avec le groupe Valliè-res-Godin (quoiqu’en dise un Gérard Pelletier d'autant plus déplorable certain soir que je narre ailleurs qu’il est de mauvaise foi non plus d’une façon stratégique mais en tant qu’individu, au niveau d’un échange très personnalisé).J’accepte de diriger “Situations” à la condition qu'au comité de rédaction soit Pierre Vadeboncoeur.(Le dialogue avec Pierre, entre autres à l’intérieur d’un club N.P.D.dont fait aussi partie l’admirable Jean-Marie Bédard, va être déterminant.Nous nous aidons, Pierre et moi, à mieux cerner le fait québécois, à en prendre plus réellement conscience.) Je tente de former une équipe permanente qui serait responsable d’une superstructure nécessaire à la revue: André Major, Paul Chamberland, Jacques Godbout, Gaston Miron.Mais j’ai pour imprimeur propriétaire de la revue un fumiste-et-fumier qui ne respecte aucun des engagements pris avant que j’accepte cette autre tâche.Deux numéros paraissent, “Ligne du risque”, et élections 60 plus “Année dernière à Marienbad”, et devant l’impuissance à garantir une périodicité scrupuleusement respectée, un préalable pour moi à la rédaction de toute publication, je dois renoncer à cette entreprise malgré un numéro entièrement écrit (avec découpage et texte de “Voir Miami’, de Groulx et Lapointe, alors inédits) et un premier travail considérable de fait en vue d'un numéro spécial U.R.S.S.(avec originaux).Voyage passionnant en Union Soviétique, délégué de Québec-U.R.S.S.dans le cadre d’échanges culturels.Je suis parti là-bas avec dix exemplaires d’“Arbres” de Paul-Marie Lapointe, que je distribue dans des salles de rédaction, et le film de Gilles Groulx “Golden Gloves” et le film de Clément Perron “Jour après jour” que je ne parviens à montrer qu’une fois, à Moscou, peu de salles soviétiques étant équipées en 16mm.• 59 Tant à la radio qu’à la “Pravda” j’insis te sur la séparation Canada-Québec.Si je propose un jumelage Léningrad-Montréal, en comparant les destins des deux métropoles, géographiquement, culturellement, ni Pune ni l’autre capitales en Litre mais plus importantes que Moscou et Québec, et meme d’un point de vue révolutionnaire, l’une et l’autre foyers de la révolution (faite dans un cas, dans l’autre à faire), c’est à Kiev qu’on m’écoute le plus attentivement, un vieux sentiment nationaliste animant toujours l’Ukrainien.Brève participation à “A tout prendre”.je définis l’argument et tente d'en faire rendre tangibles les virtualités au tournage du film de Jacques Godbout sur et avec Pauline Julien, ‘‘Fabienne sans son Jules”, que refait littéralement au montage Gilles Groulx, avec lequel nous retournons deux scènes charnières, film qui obtient le Grand Prix de la Semaine Internationale d’Evian du film 16.Pour Radio-Canada, à C.B.F., en 68 treize demi-heures, ‘‘Cinéma, mon a-mour”.A notes et commentaires j’ajoute, dans le cadre de chaque émission, deux entretiens, l’un avec un Français (les question envoyées au correspondant à Paris de Radio-Canada), l'autre avec un Québécois.Gilles Groulx se fait très explicite sur les conditions de travail d’un cinéaste québécois dans le contexte actuel.En 64, la série “Vivre sa vie”.Dérives dans la cité.A l’intérieur d’une structure sonore que je travaille énormément, j’interviewe dans des lieux de la métropole “spécifiés” différentes personnes.Le plus souvent possible je tente de faire se prononcer sans équivoque des individus conscients de leur condition de Québécois, si sans négliger l'aspect documentaire de certaines matières plus étrangères (un bal masqué, un mariage gitan, le 14 juillet à Montréal, un cinéaste américain et son film algérien, Pierre Schaeffer le directeur du Centre de recherches de l'O.R.T.F.au “Rodéo” et au “Rockhead Paradise”, etc.).Je retiens particulièrement: dans le cadre d’un reportage sur le premier gala du R.EN.les déclarations très précises de Pierre Bourgault et de Gilles Vi-gncault, une conférence de presse de Gilles Groulx à propos du “Chat dans le sac”, un très long “moment” assez incomparable avec Gaston Miron, disant le libraire, l'éditeur, le poète et le militant qu’il est, qui chante aussi une complainte de bûcheron et dit pour la première fois le poème alors inédit “L'amour et le militant”.Même dans une émission-anniversaire plus singulière et “personnalisée”, en hommage à Boris Vian, je fais en parler, au “Gobelet’, bien identifié pour ce qu’est l’exemplaire taverne, Borremans et Gilles Groulx (qui insiste sur le rapport Vian — lui Groulx Québécois) et j’interroge dans un autre tableau Clémence-la-magnifiquc-DcsRo-chcrs.On peut parler, je pense, de radio-vérité au sujet de Montréal, Québec.(Une trame sonore chaque fois très 60 • élaborée, servant d’esthétique au documentaire — une émission de radio est une émission de radio ou n’a pas de raison d’être —, pensée comme incitation.) Par rapport au témoignage ainsi diffusé porté sur une vie quotidienne québécoise j’avais tenu à bien mettre en situation ma singularité, aucune enquête d’aucune sorte n’ayant jamais de valeur que si est faite évidente l’identité de celui la menant parce que le voulant: 18 samedis soirs, sur la musique servant de thème (première indication: extraite de “My favorite things” par John Coltrane) j’ai ainsi répété ces lignes de Jean-Luc Godard: “Ne sourions pas de tant de passion qu'enfièvre la logique, on sent bien que ce qui en assure la valeur est qu'il s'agit à chaque instant d'aimer ou de mourirJe raconte ailleurs les conditions de travail à Radio-Canada, et durant cette série plus précisément le contrôle exercé sur chaque émission pour désamorcer avant diffusion toute référence à un nationalisme québécois trop explicite — (devant faire une fois pour Yves Préfontaine malade un “Concert-Jazz” je me présentai comme chroniqueur du jazz à parti pris, ce qui justifiait qu’on se soit adressé à moi pour remplacer Yves: il me fut formellement interdit de mentionner parti pris).Certains voulurent faire cesser “Vivre sa vie” dès ses débuts.Un stratagème fut mis au point, on sollicita des techniciens pour constituer un dossier accablant pour moi.Les données assez particulières de chaque émission nécessitaient des enregistrements eux-mêmes parfois peu conformes à l'orthodoxie de règle à Radio-Canada, et le montage seulement d’une émission prenait au moins huit heures par semaine.La plupart des techniciens convoqués, ahuris, démentirent les rumeurs qu’on voulait leur faire accréditer.Mais il ne se pouvait pas qu’il n’y eût un ou deux parasites de la profession qu’ulcérait la minutie presque maniaque de mon travail et qui déclarèrent plus et mieux qu’il ne fallait (dont un “scab”, rien ne se produit “par hasard”).La série fut interrompue.Parallèlement c’est l’expérience “Terre à boire”, que je démonte plan par plan, fragment par fragment, incident par accident, dans un roman en cours “L’aventure en question”.Expérience que je ne regrette aucunement, pas plus que je ne regrette la campagne de presse démentielle dirigée contre moi après la sortie du film de Jean-Paul Bernier.On me guettait depuis trop longtemps, l'occasion était effectivement trop bonne .J’ai dit à quelques amis, après avoir lu le monument d’Alain Pontaut, dans la nuit du premier vendredi du film au samedi, que j’avais prévu sans parvenir à me convaincre que ça irait jusque là ce qui allait arriver, et que je serai sans travail pendant au moins un an.(Ce qu’un Pilon appelle crier à la persécution, je l’appelle faire sans cesse son auto-analyse-critique, laquelle n’est faisable qu’en relatant dans leurs interdépendances sujet, milieu, praxis — • 61 faire: créer, mettre au monde, fabriquer, composer, donner, fournir, représenter, jouer, s'occuper, exercer, occasionner, dire, constituer essentiellement).Sans l’énumération cle ces faits toute élucidation de ce que je suis ici serait vaine, pure spéculation, quand c'est un schéma faisant coïncider activités, pensée et opinions que je veux fournir comme document.Depuis.“Où donc est passé Stra-ram, dont on n’entend plus du tout parler ?” Depuis août 64 je suis sans aucun travail, aucun salaire.Outre deux emprunts à des amis pour les frais majeurs — loyers, etc .—, j’existe — c’est-à-dire je mange, je fume, je me lave et rase, je fais nettoyer mon linge — grâce au soutien d'une compagne, une compagne fascinante, mon cactus-ookpik.Je ne compte plus les projets soumis, les appels téléphoniques, les lettres écrites après lecture d’offres d’emplois, les sollicitations auprès d'amis ou de personnalités rencontrés par hasard, depuis neuf mois.Et je ne cesse de remplir des bulletins de participation à des concours, joueur invétéré et parce que ça au moins on ne me l’a pas encore interdit, et en hommage aussi à l’admirable Michel Piccoli de l’admirable “Lucky la Chance” de Charles L.Bitsh, celui-là meme qu’il me sem- 62 • ble connaître si bien si “en quatrième vitesse” depuis articles dans “Cahiers” et collaboration aux films de Rivette et de J.-L.G.(J’ai payé ma cotisation à l’Union des Artistes grâce à un versement à déduire d’une somme gagnée il y a plusieurs mois au poker, mon adversaire payant ce qu’il peut quand il peut, c’était entendu ainsi.) Aucune issue en perspective.Je lis.Et je lis chaque semaine “Le nouvel observateur”, et chaque mois parti pris, “Cahiers du cinéma”, “Cinéma 65”, “Image et son”, “Objectif 65”, “Jazz-hot”.Je lis, je veux dire mot à mot, sans omettre une page.Je prends des notes, pour deux livres en gestation, pour un court essai peut-être, pour divers dossiers.Je vois des films, j’ai vu depuis le 1er janvier 219 films, le 18 mai, 222 le 19, 224 le 29, 226 le 22, 228 le 23.(Aux bien intentionnés: on m’a a-bonné; j’ai des laissez-passer ou l’on m’invite au cinéma.) Je marche de longues heures dans la ville.Disques, vélo, métagraphies, le cactus-ookpik.Tensions.je vis sous pression.Rien de plus vertigineux que de glisser soudain dans l’insondable, l’insaisissable, devenir la proie impuissante de la peur — comment m’en sortir?que faire?.je vis de jour en jour la collection “que sais-je ?” la plus cauchemaresque, la plus intolérable, jour après jour —, s’écorcher vif à des questions dont le matérialisme brutal et urgent est vite transfor- » nié en métaphysique, haute voltige infernale de l'intellectuel, déchirement qui lui est nécessaire, qui lancine, oppresse, asphyxie, pour resombrer dans le prosaïsme des questions, qui aveuglent, submergent, coincent dans l’angoisse, rongent le corps.Angoisse latente le jour des heures durant.Nuits d’angoisses qui convulsent, réveils en sueur, agité de spasmes.Equanil.Librium.Le manège esquinte le coeur.© Je pense à la mort en 58 de Gérard Philipe et de Jean Grémillon, en 59 de Boris Vian, hier de Roger Vailland.Je réfléchis à la distance qui sépare ces morts de mon existence.Cessation brutale dans ma vie quotidienne d’hommes vitaux pour moi, mais qui me heurte dans une sorte d’éloignement, comme si je n’étais concerné qu’en un for intérieur de quelque façon radicalement séparé du réel et du présent vécus Hypersensibilité, schizophrénie, même dans de telles conditions d’existence crises paranoïaques ne sauraient en rien tout expliquer.Ayant à temps surmonté une timidité paralysante au moyen de tous les plus désinvoltes et provocants exhibitionnismes, psychiquement conditionné par un besoin d’être aimé et d’aimer qui m’oblige à d’incessantes démonstrations ou “représentations” du moi pour solliciter camaraderie, amour, unanimité (à commencer par la plus importante: celle d’une minorité choisie), parallèlement excessivement objectif et conscient face aux sommes abordées, et, enfin, outre que pour assumer une non moins excessive sentimentalité j'use constamment d’un humour et un cynisme qui assurent l’indispensable recul sur soi mais font aussi de surprenants ravages, aujourd’hui littéralement déplacéj je vis un drame permanent de l’adaptation à réaliser.(Que je m’adapte d’emblée à tant de milieux et d’individus différents, sinon contraires et opposés, n’est que la preuve par le paradoxe du drame.Notre vieux gag-slogan à Ivan et moi, “personne ne m’aime”, je suis venu l’exorciser: tout à fait dans le con-icxte qu’il fallait.C’est bien le moment d’ausculter un moi qu’angoisse l’autrui quand un peuple veut sa liberté, ce peuple auquel on veut appartenir alors que né dans un autre, ce qui double gentiment le drame.Comme “timing”, c’est réussi ! Ce qui me laisse avec beaucoup de monde à saluer à tous les coins de rues dans tous les coins de la ville et • 63 ? un sentiment persistant d’être “indésiré” chaque fois que je veux participer à une entreprise que je considère essentielle; ce qui est “normal”.) Tout examen de la situation est dans sa finalité un examen de conscience.Ce qui précède est le matériau nécessaire pour en déduire ce que je suis, ici aujourd’hui.Je suis d’abord sans classe, issu d'une famille bourgeoise, j'ai rompu avec elle.Au moment de revendiquer mon intégration à la collectivité québécoise il va de soi que tempérament, mentalité, comportement et expression de mes i-dées (et ce qu’elles sont bien sûr) dressent contre moi d’abord haute et moyenne bourgeoisie de cette collectivité (et ces lignes mêmes sont pour que cela se produise).Je n’en ai pas pour autant adhéré à une autre classe.Tout intellectuel est un déclassé, encore faut-il qu’il en soit un — et ceux d’ici ne sont pas souvent ceux qu’on croit, les autres étant les plus féroces détracteurs des vrais, à plus forte raison s’il s’agit d’étrangers que leur recul fait plus immédiatement conscients des impostures.Même au niveau cellulaire de la famille j’ai perdu mon père.Ce père qui m’é- blouissait dans mon enfance, seul au sein d’une famille bourgeoise, protestante et d’origine anglo-saxonne — de sa famille à lui, presque tenue à l'écart, Mara, ainsi ai-je toujours appelée sa mère, fut une “bonne amie” extravagante et très proche, et le frère de mon père, Karl, mitraillé sur une plage alors cpi’il réparait une barque pour tenter tie gagner l’Angleterre en mai 40, fut cet excentrique adoré, le seul, excentrique dont je devinais que cela signifiait homme, une valeur, qui me servit longtemps fie symbole-référence pour situer ma première révolte contre la famille—, ce père qui m’éblouissait parce que superbement isolé non-conformiste, athée et communiste, il renonça à tout, sans même devenir le grand bourgeois qu’il a-vait le pouvoir d’être, il est aujourd’hui dégoûté de vivre, ne croyant plus à rien ni à lui, sinon par lassitude et pour ne plus sc poser jamais de questions à quelques principes dangereusement “travail-famille-patrie”.Le retrouvant deux semaines après dix ans de séparation, il m'éblouit encore, me faisant secrètement jubiler: mais au-delà des apparences, comme il me l’écrit nous n’avons plus rien à nous dire, c’est un autre personnage dont l’allure et certains propos m’enchantent, mais je suis sans père nulle part alors qu’en pays étranger.J’ai renoncé au pays dans lequel je suis né.Je me veux aujourd’hui et pour tous les jours à venir Québécois.Je ne m’y trouverai guère un père, mais puis-je 64 • s seulement m’identifier moi-même à une collectivité, un peuple, une naüon ?De juin 58, quand j’allais à la Bibliothèque municipale lire un à un les poètes québécois et que j’appelais ceux des écrivains entendus sur les ondes dont je pouvais obtenir adresse ou numéro de téléphone, à mai 65, alors que je vis line solitude de déclassé, d’inadapté, de déséquilibré sans précédent, que s’est-il passé ?Le Français qui arrive à Montréal est suspect.Ce qui s’explique facilement.J’ai toujours été outré par le mépris, fait d’exaspération et de condescendance, des nouveaux arrivants, insensibles au Québec.Leur degré d’aliénation aux formes les plus dépersonnalisantes, déshumanisantes du modernisme occidental capitaliste est tel qu’ils ont 50 ou 100 ans de retard en ce qui concerne disponibilité et énergie — à partir desquelles d'abord on est apte à vivre ou non.(Retard accusé une fois un certain plafond atteint, qui risque donc de n’être jamais comblé, et même de s’accentuer, puisqu’il s’agit en fait d’une régression.Au Québécois de veiller à ce que son évolution ne l’amène pas à un tremplin d’où pareillement régresser .) Mais ils sont persuadés qu'ils sont les porteurs de la civilisation à de petits cousins restés bien primitifs ! Les seuls qui font mine de s’extasier et prônent une entente sont ceux venus au Canada faire des dollars pour retourner s’installer en France en propriétaires, qui jouiront à la Française (la tradition “boulevard”, ce n’est pas pour rien) de raconter au long de belotes ou de pétanques entre mecs gonflés comment leur racket a réussi, tu parles, avec de tels péquenots aussiI.(Et le gouvernement québécois ne s’y trompe guère, qui trie sur le volet ce que de France il faut importer, ce avec quoi en France il faut signer des “accords”.) Combien de ratés, d’escrocs de bas étage qui en France végéteraient misérablement occupent ici des positions enviables, dans le commerce, l’enseignement, l'administration, le monde du spectacle ?Comment tolère-t-on à des postes de commande des “collaborateurs” dont les seules qualifications sont celles obtenues pendant l’occupation allemande en France, alors que Vichy devait s'adresser à des vendus jusque là dans l’ombre parce qu’incapables mais soudain promus les meilleurs étant dans la clandestinité (ainsi ce répugnant “show-businessman” qui fait régner dans plusieurs sphères une petite terreur, au sujet duquel une Résistante qui vit de près Ouradour-sur-Glane pourrait fournir suffisamment d’éléments pour constituer un dossier justifiant un tribunal pour criminels de guerre) ?Et même qu’est-ce que cet engouement assez douteux pour un Malraux, un Bonnefoy, un Guy Béart( je cite au hasard) et tant d’autres pantins vidés de toute substance réelle, au “métier” et aux trucs tels qu’ils dissimulent presque leur néant, si on n’y regarde pas de trop près, si on est bien dressé à n’observer que masque et récitations, c’est tout — dans un pays où vivent et • 65 s’expriment un Pierre Vadeboncoeur et un Jean-Marc Piotte, un Gaston Miron et un Paul-Marie Lapointe, un Gilles Vigncault et une Clémence-la-magni-fique-DcsRochers ?Que le Français qui arrive à Montréal soit suspect, j’en suis conscient, et je le comprends, mieux que beaucoup.J’en ai assez parlé, dans quelques tavernes, avec l’ami André Valois, premiers dialogues poussés fort avant, tous les antagonismes mis sur la table, qui m’ont fourni les données profondes des conflits, la bière aidant à dire le plus cuisant, qui m’ont donc fourni déjà des indices pour dépasser les conflits — indices que je ne dois au début qu’à André.J'ai radicalisé à l’extrême mon divorce d’avec la France, parce que je ne pouvais tolérer que les “ambassadeurs” les plus représentatifs d’une décadence érigée en système faute de pouvoir la combattre fassent aussi facilement illusion ici.Il semble que cela n’ait que précipité mon isolement, comme si ma francophobie précisait d’autant plus mon statut de “néo-canadien de culture française” (expression d’une assez terrifiante justesse).Je ne suis donc pas Québécois.mais à jamais réfractaire à l’entité France actuelle (d’où néanmoins me parviennent les valeurs clés pour moi, et les plus difficiles à “communiquer” ici, Henri Lefebvre, “Le nouvel observateur”, “Les cahiers du cinéma”, Jean-Luc Godard, par exemple: écrire révèle, je mesure combien je suis “fourré”.).J’ai satisfait un besoin majeur en dé- couvrant petit à petit au Québec une authenticité, qu’aucune société occidentale n’a pu conserver à l’âge de l’américanisme progressif — “Salut les copains !”, la télévision au lieu de la politique, voitures et pour héros James Bond, ce jouet savant pour adultes infantiles et adolescents séniles, agencé pour que chacun oublie ses angoisses en s'indentifiant au personnage le plus déshumanisé, le plus antiseptique, le plus émasculé de l’histoire du cinéma et de la propagande, que chacun vive par procuration et pour compensation l’Aventure (cinématographiquement mal faite, et qui ira forcément empirant) d’un monde réduit à l’ontologie de drugstore pour dépressions nerveuses vite enrayées grâce à racisme, gadgets pour ne pas risquer d’avoir à se servir de son sexe avec un partenaire, néo-nazisme et bonne conscience, “We trust in God I Save Bonds !” Ce que j’essayais d’indiquer en parlant de “vitalité juste d’un être non encore compromis, souillé, pourri par le faire de civilisations infiniment plus “é-voluées”, par conséquent basées sur l'exploitation de décadences puisque non encore “révolutionnées”.(Dans un texte sur l’inadmissible Festival du Film 64 et surtout “Le chat dans le sac”, que m’ont refusé “McLean”, “Objectif”, “Liberté”, “Révolution Québécoise”, “Socialisme 64” et parti pris, que publient “Les cahiers du cinéma”, no 163: encore là, il me reste à en penser quoi ?) Je parlais de patronage et de patentes.Oui.(Sinon je ne serais pas “exclu” 66 • comme je le suis aujourd'hui.) Mais ce ne sont des “forces” que momentanées, le moyen le plus immédiatement accessible d’échapper à exploitation et colonialisme (comme le juron).La nation québécoise, neuve, longtemps absente de l’Histoire qui se faisait, colonisée et donc sans aucune possession de ses les-sources et sa croissance, est l’une des nations dont les besoins et les désirs sont après 60 de la plus incomparable authenticité, une prodigieuse énergie ainsi eu son pouvoir.Encore faudrait-il le savoir et l’utiliser, avant que pouvoir et forces de l’ordre le fassent oublier à faire regarder le “bien-êtrc”dcs autres sur le petit écran de la télévision, moyen terroriste d’endoctrinement qui rend désuet un Goebbels (Hitler n’aurait-il pas réussi, avec la télévision, à faire ce monde nazi que lui et le capital rêvaient?), pouvoir et forces de l'ordre ne tenant ni à authenticité ni à énergie d’un peuple, ce serait renoncer à privilèges et immunité .Qu’est-ce à dire?Qu’ai-je à dire?.Marcel Dubé, avec “Les beaux dimanches”, m’alerte, me bouleverse et me fournit plus que tout Beckett, tout Ionesco, tout Adamov (que j’aime, les trois), sa pièce me parait l’une des plus belles des “masses” douées de cette énergie authentique si exclusivement québécoise qui nous sont offertes, comme je l’écris pour “Les cahiers du cinéma” cet “extraordinaire opéra populaire en forme de bande dessinée parlante, d'un souffle et une force de frappe incom- parables, à différents niveaux étroitement reliés; un Brecht québécois, je le dis tout bien pensé, réfléchi, vécu.” Bien.Mais que je m’avise, parce que j'ai vu aboutir les impostures Anouilh, “L'express” ou Vadim, de mettre en garde contre l'imposture Claude Jasmin (ce n’est pas de l'homme que je parle, mais du nom et de l’oeuvre dans le contexte actuel), le parfait James Bond des affaires culturelles québécoises, jeune homme en colère que cajole le pouvoir puisque ses tours de passe-passe n’ont de la révolte que l’aspect le plus superficiel quand le fond incite chaque fois, la démonstration faite(?), à s’“accommoder” le plus brillamment possible de l’ordre établi, le plus parfaitement providentiel Marcel Aymé yé-yé que puisse s’enrôler le Québec Le Sage d’aujourd’hui — alors là rien ne va plus ! De quoi je me mêle ?Et d'ailleurs la France à son tour n'ho-nore-t-elle pas Claude Jasmin ?(Toujours les deux fronts .) Preuve supplémentaire.Justement.La France qui décerne un prix Concourt à un Conchon, qui écrit dans les plus réactionnaires “arts-spectacles” du monde moderne d’atroces plus encore qu'idiotes aberrations que les Français prennent pour documents sur le Québec ! Comment l’expliquer, m’expliquer?Que répondre à cet homme qui me criait l'autre soir que les Québécois ne se libéreraient pas du sectarisme de l’Eglise pour devoir aussitôt subir le sectarisme de Moscou ou de Pékin, pas plus que celui de New York, que ce que les ® 67 Québécois veulent c’est enfin jouir de la liberté — oui, il savait, meme si ce n'en était une qu’apparente ! — dont nous, quand même, en France nous avions joui ?C’est dérisoire, mais ce n’est pas à moi de répondre, ce n’est pas à moi d’essayer de démontrer l’absurdité, pas à un tel palier d’émotivité et de rancune allant de pair, voila le drame.“La culture c’est une manifestation d’existence dans un contexte donné.” J'ai le temps de méditer cette formule du chat G., Armand Gatti.Bien sûr, à un Français de passage à Montréal je ferai entendre Gilles Vi-gneault et lui demanderai ce qu’il reste des clichés anarchico-démagogiques d’un Léo Ferré, bien sûr je lui lirai du Paul Chamberland ou lui ferai écouter Miron disant ses poèmes et lui demanderai de me dire un seul poète français actuel d’une telle dimension, bien sûr j’écrirai aux “Cahiers du cinéma” “ce qui rend plus flagrant encore le véritable affrontement vécu aujourd’hui au Québec, comme probablement il ne peut >lus l'être qu’en de rares endroits sur a planète, le conflit à son paroxysme entre un peuple qui se réveille brutalement, non encore souillé, dévitalisé, compris et animé par quelques-uns, et une classe dirigeante d’autant plus infecte que n’ayant pas eu encore à devoir mater ce peuple qu’elle exploite — Je* maîtres et parvenus qui n’eurent pas même pas à combattre pour le devenir (situation propre aux pays colonisés)”, bien sûr je vibrerai bien plus intensément qu’à Butor ou Marguerite Duras aux histoires d’Antoine que Michel Garncau me fait lire dans le jardin à St-Lambert, m’apportant bière et alcool blanc, parce que les histoires d’Antoine donnent soif, d’un coup, ça vous envahit, ce qui prouve, entre autres qualités, leur véracité, immédiatement perceptible ! Mais.Les Québécois adorent Léo Ferré et les disc-jockeys ne passent que vé-yé ou Fernand Gignac, ils se foutent # / n * bien des “Cahiers du cinéma” et des quelques-uns aux “Cahiers” avertis et lucides, ils ne sont guère beaucoup à lire Michel Carneau mais ont tous suffisamment pratiqué Butor et Duras — comme ils lisent “Paris-Match” et “Elle” plutôt que parti pris (comme “L’express” plutôt que “Le nouvel observateur”).Quant à moi je n'écrirai pas cette nouvelle magistrale et déchirante qu’est “Le cassé”, parce que ne l’ai pas vécue et que je n’ai pas les mots pour la dire (et que je travaille comme un dingue à organiser mes mots selon mes idées, à l’écriture, selon des conceptions qui me sont propres, que je n’ai pas fini d’avoir du mal à expliquer), cette nouvelle qui en est une, aussi complètement que ne le sont que si partiellement tant de gadgets-vérité filmés par les intellectuels de l’O.N.F.de plus en plus Opération 68 • Néant des Pédérastes, d’où “festin des morts’'.).Et quelle que soit la distance entre faits et réaction — premier déchirement — ce sont des propriétés vitales que je perds lorsque meurent (en terre étrangère désormais) Gérard Philipe (l'homme), Grémillon, Boris Vian, Roger Vailland, propriétés que je ne peux guère plus communiquer ici que celles encore bien vivantes, LefebVre ou Godard, Jacques Rivette ou Jean-André Fieschi, auxquels j’aurais bien du mal à communiquer ces autres propriétés que sont pour moi Renaud ou Carneau — second déchirement, qui confirme et “insiste” le premier.La bâtardise de Sartre, je la vis à tous les paliers, maintenant.Francis Jcanson, le vrai, pas Jean Ca-thelin, Francis Jeanson écrit dans son impeccable “Sartre” des “écrivains de toujours”, au Seuil: “L’aventure personnelle d’un homme, si singulière soit-elle, ne prend valeur humaine que du moment où elle le met en mesure de reconnaître les autres hommes et de vouloir l’humanité.Reste que toute aventure est singulière, et que c’est d’abord une même chose, pour chacun de nous, d’affronter le monde (la situation qui lui est faite dans le monde) et d’affronter sa propre solitude.Les autres, bien sûr, sont là dès le départ: ils étaient déjà là; ils liantaienL notre conscience avant même qu'elle ne devint effectivement conscience de soi.Reste que (Sartre:) Vimportant n’est pas ce qu’on fait de nous mais ce que fious faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous”.Ce qu’on a fait de moi, que j'ai tenté de dire, précise dans son acuité et sa rigueur les plus urgentes ce qu'avec je fais de moi: l'écrivain (et plus tard auteur de films, les miens cette fois) jouant un jeu de la vérité intégral, militant de parti pris, que je suis quotidiennement, dans un pays et un seul, le Québec.(Correspondant à Montréal des “Cahiers du cinéma”, aussi.L’O.N.F.ni Mondex Films — malgré un appel téléphonique à ces derniers — ne me convoquent aux projections de “Festin des morts” et “Coup de grâce”.Quelqu'un pourrait-il m’expliquer “sérieusement” pourquoi avant que je ne prétende que ce ne peut être “fortuit” ?) Parce qu’elles suivent de très près des conversations que nous eûmes, comment ne m’attribuerais-je pas plus personnellement, à ce degré d’une double connaissance de soi et du milieu, certaines remarques mettant justement en gros plan la bâtardise ?La remarque d'un Jean-Marie Bédnrd s’écriant l'autre soir à I’Asociacion Espanola: “Québécois, c’est dans son sang, sa chair, ses entrailles d'abord, qu'on l’est !” La remarque d’un Gilles Groulx disant durant un entretien pour “Objectif 64” (octobre-novembre): “Quand une société a été assez bien définie par ses artistes et ses pen- « 69 seurs, il ne reste plus qu'à calquer (pour prendre un exemple, l'homme parisien traduit par tant d'oeuvres, moulé par tant d'évènements).Ici, l'homme n’a pas été dessiné par des évènements aussi brutaux, il reste un personnage vrai, avec des préoccupations bien à lui, mais il est difficile à retrouver.(.) Le Français ne se pose pas le problème de l'identification, la chose est résolue depuis longtemps pour lui.(.) Le travail de déblaiement historique, de précision, que comporte l'identification, il faut que le Canadien français le fasse lui-même".La remarque d’un Gérald Godin, à propos de l'option du jouai par plusieurs écrivains (en ce qui me concerne, toute matière n’étant transmissible qu’au moyen d’une forme la reflétant si étroitement qu’elle l’accentue, dans le cas d'un livre le contenu valant donc en autant que la langue l'assure dans sa spécificité, le premier parallèle spontanément pensé, Renaud-Céline, je le vérifie "réflexion faite", et le parallèle pour moi alors "certifié", en constatant le parallèle joual-argot; mais n'est-ce pas encore une élucubration "française" à propos, d’une oeuvre “québécoise" au lieu de la prendre pour telle seulement ?), dans parti pris (vol.2, no 7, mars 65) : “Certains néo-québécois de culture française ont eu un réflexe de panique devant cette option.C’était à prévoir.Ils mesureront leur étrangeté à nous, alors qu’ils croyaient trouver ici des semblables culturels.Mais non, messieurs, nous é-tions comme vous il y a 202 ans, mais depuis lors, notre différenciation est en cours, notre éloignement de la culture française se poursuit, notre déracinement culturel s’accentue.Nous ne sommes pas comme vous, néo-québécois de culture française, nous sommes des infirmes et vous êtes en santé".La belle santé que voilà ! Je ne saurais comment vous remercier, n’eussé-je pris cette habitude qui sert d’identité à quelques-uns toutes les frontières abolies de boire à des santés .(Ce qui n’est pas le moindre des avatars lorsque je suis passé au crible, seulement voilà, à un certain moment un individu se satisfait même d’avatars qui le singularisent, s’il est d’accord.Et je le suis, d'accord.Avec moi-même.Toutes les contradictions et ma bâtardise mises au jour, jour après jour.) Première option qui me sépare: je choisis le non-intellectuel, avec lequel travailler soit possible sans que les compromis nécessaires jamais soient des compromissions (Ostiguy), à l’intellectuel (Pilon) le plus évolué, par rapport aux structures actuelles de la société dans laquelle il est justement cet intellectuel, c’est-à-dire celui d’une caste, celle qui par son travail intellectuel comme au moyen des diplomaties dans les salons et couloirs vise à s'approprier le pouvoir (quand Ferron écrira-t-il le new deal des 70 • courtisans et intendants new look ?).Ce qu'on peut appeler l'équipe “Cité libre" y est parvenue en 60, c'est maintenant à ce qu'on peut appeler l'équipe “Liberté" de stratégiquement se préparer la relève, ce qu'elle fait d'ailleurs avec discernement et perspicacité, en tant que “Liberté" et chacun opérant dans sa sphère à lui individuellement, les uns les autres s’épaulant, faisant jouer toutes les influences, toutes les combinaisons possibles d’infiltration, tout l'arsenal des promotions à répercussions d’une sphère à l'autre (qu’elle arrive à ses fins ou non est secondaire, je parle de buts et de moyens — dans l'un et l’autre cas, “Cité libre" puis “Liberté", plusieurs éléments non directement de l’équipe s’y sont évidemment greffés selon un jeu complexe de transactions, d’intérêts, d'échanges, mais l’équipe demeurant “la" force occulte.).Alors qu'un Ostiguy pensait à un cinéma dont il souhaitait qu’il se développe, grandisse, voire ait des satellites, mais sans viser la prise d’un pouvoir quelconque.Deuxième option, qui précipite et accroît le déracinement, m’isole dans la bâtardise première d'intellectuel immigrant: c’est à une fraction déjà réfractaire de la collectivité québécoise que je revendique d'adhérer, appelons-là l’équipe parti pris (pour laquelle prendre le pouvoir ne relève plus d’un jeu savant d’intrigues selon circonstances et sympathies mais constitue le terme d'une programmatique politique déclarée et proposée telle dès ses origines, non plus donc un pouvoir et ses profits pour une caste sans rien modifier mais un pouvoir demandé par et pour le peuple dans une société transformée), une é-quipc constituée des intellectuels les seuls conscients totalement du fait québécois, qu’en conséquence j’approuve entièrement, mais que cette conscience même habilite et incite logiquement à plus que tous les autres contester sinon mon adhésion en tout cas sûrement mon intégration.Tandis qu’en optant pour cette fraction dissidente, moi un immigrant, je justifie une fois pour toutes l’ostracisme du “reste", l’ensemble de la partie de Ja société québécoise dont dépend que je travaille ou non.Malédiction inévitable.Comme si la première bâtardise ne suffisait pas 1 “.nous demander selon quelles voies l’intellectuel et le bâtard peuvent dépasser leur traîtrise, s’affranchir de ce jeu qui les truque, s'arracher enfin au domaine des gestes et du théâtral pour accéder à celui des actes et du inonde réel." l'Ecrivain est le Pîtrc.Il écrit pour un public d’oppresseurs ou de complices de l'oppression, et s’il se propose, lui, de renvoyer ses lecteurs et spectateurs à eux-mêmes, le public, en revanche, feint de n'en avoir été qu’amusé: ses plus éminents représentants se donnent le beau rôle en faisant à l'écrivain une situation privilégiée (“l'immunité, du bouffon”) au sein même de cette Société dont il prétend contester les valeurs".Notes de Jeanson à propos de Sartre préalables pour moi à • 71 toute élucidation d'un cas particulier, de son processus intrinsèque.(Ceci d'établi comprend-on mieux maintenant ce que j’appelle l’imposture Jasmin, l'Ecrivain qui joue sur la situation privilégiée qu’on lui fait au sein de la Société en ne la contestant que sans remettre en cause vraiment ses fondements puisque ceux-ci lui permettent cette immunité.Le travail souterrain de Pilon est autre.) Mais c’est au Québec que je vis, et vivrai, Québécois, en serais-je un singulièrement déclassé et inadapté.L’engagement moral et intellectuel, et par conséquent politique, qui me situe, lui, ne pouvant désormais plus être “mis en doute’’, “remis en question’’.Carcasse, système nerveux, glande pi-néale sont exposés, brutalisés.Ne jamais savoir comment payer le téléphone ou quoi acheter à manger demain pour 50 sous, tenter d’écrire l’esprit occupé des 3f>Q dollars qu’il faut pour payer les loyers qu’on ne sait absolument pas où ni quand se procurer, être affolé parce que sans le costume pour aller à un rendez-vous avec un personnage qui peut ou non vous promettre un travail tout en réfléchissant à quel article écrire qui trahisse le moins possible dans une situation déjà très fausse — à 31 ans ! —, le tout en réfléchissant sans cesse à une condition de Québécois la seule possi- ble mais à jamais impossible aussi, cela abîme, salement, le mal effare, lancine, met à vif.Un gars se tanne.J’écris devant une métagraphie qu’a faite pour moi Guy Borremans.“11 fut le maudit’’ lit-on sous une photo de moi.Je me passerais volontiers de la “légende”.Dans le prolongement de sirènes (celles qui servent à annoncer une attaque imminente) ces mots sont inscrits: “Vivre sur les nerfs, c’est vivre intensément.Mais la nervosité marque précocement les traits .” Le coeur .Sur le phono, à n’en plus finir, Lightning Hopkins chante des blues, je suis tatoué de blues, sur le balcon en plein soleil mon cactus-ookpik lit “La fête”, offerte pour son 25ème anniversaire et célébrer la mort de Roger Vailland apprise le même jour, il faut que je réponde au camarade Jean-Marie Deschamps, le Singe en été panoramique, le Chien jaune, l’Homme illustré, le Flibustier au soleil, qui m’annonce de Sausalito, Californie, son arrivée prochaine à Montréal avec réserve de tequila et me demande si j’ai besoin de vêtements, oui, ce soir et demain films des extraordinaires John Huston, Raoul Walsh et Howard Hawks avec Humphrey Bogart, le seul, plus encore que Robert Mit-chum — (dire aussi ma situation par •rapport à l’homme américain, qui n’est pas la même que celle d’un Québécois ) —, comment trouver un boulot qui m’assure seulement le minimum vital pour exister ?.t 72 • Nationalité ?Québécois ou apatride ?Domicile ?Montréal, Québec.Ma tour-en-Chomedey, le lieu que j’aurais le plus aimé avec la maison de Mara en lisière de la forêt de Rambouillet (elle devait me revenir, avant que soit décrétée la confiscation de tous mes “biens” sur le territoire national par le gouvernement français) au long de tant de domiciles, où j'aurais le plus aimé vivre, malgré l’enfer, porte à côté le fracassant gueulard au grand coeur, Tunique René Bernier, épicier licencié, et son lieutenant Claude, on peut crier du balcon pour une caisse de 3X, quand Carneau passe à Timproviste, ou lorsque, me lançant de la rue qu’il me faut une pause, s’annonce l’ami Alfie, le Noir superbe, nous fumons une cigarette — “‘Look, man !.On the cover of the ‘‘Time magazine”: They’re all turned on 1”.L'appartement 4 (mon chiffre) est ouvert à tous.J’avais même essayé d’organiser des “jeudi” tour-en-Chomedey, venait qui voulait, pour disques, alcools, conversations, jusqu’à minuit ou jusqu’à l’aube.Domicile, aussi: l’Asociacion Espa-nola, du cher ami Pedro, et où officie aussi en condottirc à gilets de Manda dans “Casque d’or” le sieur René de La-Rochelle, Rosita ou Asuinption d'un cô- té du bar, de l'autre les fameux Eloy et José, à la guitare, au lyrisme digne dans tous les déchirements, Barbané, “mot de passe”: Américain boyl.Slave et anda-louse, Lucia, et L’Adam le plus parfait du lieu” .( Hier soir, à l’As- sociation, l'un clés Espagnols: “Dans “Montréal-Matin” j’ai lu .” “Je sais .” “Qu’cst-ce que c'est qu’un journaliste qui demande où tu es au lieu de téléphoner ici ?”) J'ai rencontré peu d’hommes dans ma vie pour lesquels j’éprouve une affection dont l’un des facteurs soit un respect pour la qualité d’hommes.Ceux dont sentiments et idées ont été forgés à travers de réelles “expériences du drame”, vécues selon une exemplaire fidélité à soi-même.Comme le dit Orson Welles “Buvons à ceux qui, comme le veut Shakespeare, sont fidèles à eux-mêmes .quel que soit leur caractère, dit Arkadin, levant son verre.” Il y a Pedro.Comme il y a Gaston Miron, avec lequel tant de conversations fiévreuses, de cette “passion qu’enfièvre la logique”, à l’Asociacion tant de nuits, sont des moments privilégiés, au cours desquels autant, et plus immédiatement, qu’en lisant Vadeboncoeur, Piotte, Malien ou Chamberland, j’ai appris à comprendre l’homme québécois, quel homme québécois il y avait, avec lequel je choisis de vivre .Qu'il y ait, au plus angoissant, au plus infernal de ma solitude, dans l’immédiat vécu, mon cactus-ookpik, Gaston Miron et Pedro, cela compte, essentiellement, qui m’émeut et m’absorbe, qui vaut bien que je ne • 73 me débarrasse pas de sitôt de mon néoromantisme quand bien même si régulièrement il me vaut tant de coups plein la gueule.L’Asociacion Espanola, Espagnols.Cubains de passage.Immigrants de toutes origines.Mousseau, au primarisme et à la volonté de puissance auxquels il ne cesse de penser s’il fonce d'abord, artisan acharné, capricomien, d'un visuel inhérent à la quotidienneté de la cité, Martino, le John Carradine d'un “suicide de la société’’ revu par Nicholas Ray et Boetticher, Gaétan Fraser, sorte de Queneau d’ici, Satrape local aux mutismes et sommeils qui en disent long, Gilbert Marion, Goguen, Fernand le prolétaire ivrogne aux hallucinations et vociférations hyper-lucido-démendéliés, comme celles du Prince titubant du “happening” aux lunettes de Faust a-dolescent Claude Péloquin, Roméo, le faux japonais des faubourgs de Venise, l’Alfa-ville qu’il n’est pas prêt de discerner, David, admirable James Joyce d'un monde occidental auquel il n’appartient pas pour l’avoir compris, Grec comme son nom l’indique Nick Nicholson, au “truck” Fouge, Claude Gauvreau, Lemoyne, Cornelier, Connolly, Arabe et Juive la femme-enfant Rosette, Véronique, Betty la fille d’un Roi et la princesse Alanis, et parfois Kittie, Renaud parfois, Piotte parfois, Béclard parfois, le seul aristocrate d’un swing québécois Lee Gagnon parfois.Et, “dans le coup”, le Billard (zéro de conduite à propos de Nice et tours multiples) ou même le Belge Bourguignon dont j'ai fait Jerry Lewis puis- qu’il ressemble au génial “nutty professor”.Quelques-uns, en marge, qui éprouvent le besoin de dialogues, de confrontations, de mises en jeu d'idées et de sentiments de vive voix.Je nomme ce et surtout ceux qui m’intéressent, au fur et à mesure que dure la vie quotidienne.Démarche essentielle pour définir une identité.Aucune écriture ne m’intéresse qui n’en soit une d’identifications (ni aucun film).Depuis plusieurs années déjà ainsi je ne peux écrire sans nommer, sans citer.C’est aussi l'une des qualités majeures que j’aime trouver aux films de Godard.C’est aussi l'aboutissement du travail et la réflexion entrepris dans les métagraphies, que “prouvent” à-posteriori les films de Godard.L’homme d’une société communiste — sans classes et sans état, ce qui n’est pas pour demain, mais est inévitable — sera d’abord l'homme qu’il est dans une singularité intégralement vécue, ou ne sera pas.Une singularité, on ne l'explicite pour la communiquer, donc la mettre en relation vécue avec d’autres, la “sociétaliser”, qu’en en disant les propriétés motrices, et d’abord quelles autres singularités la sollicitent, auxquelles elle adhère.J’ai longtemps été heurté de ne pas trouver à Montréal d'endroits où les hommes se rencontrent et se parlent.Les hommes, et leurs compagnes.Je fais aussi, au cours des dérives dans la cité, les tavernes.J’en ai dit le comment et le pourquoi dans “20.000 draughts sous les tables”, dans “Ecrits de la taverne Royal”, une autre de mes entreprises qui se soit soldée par un échec.Mais la ta- 74 • veine, cet effroyable no-woman’s-land, elle satisfait d’autres besoins.C'est d’autre chose que je parle.De lieux où l’on se rencontre, s'explique, se joue.D’homme à hommes, un jeu de la vérité bien célébré, les femmes là pour se décider — je ne veux pas concevoir d'existence, quelle que soit l'étendue des solitudes, sans camaraderies, véritables •particularités auxquelles aspire dès qu’en vie l’homo faber-sapiens-ludens, signes d’im mode et un style de vie, par elles seules à un certain niveau faites intelligibles les mises en situation nécessaires et suffisantes.(Néo-romantisme ?Certes, ne vous en déplaise.Merde à tous les Huxleys et toutes les madames-Ex-press ! Ne parlons ni des après-congrès au “cocktail-lounge” ni des réceptions.Vous n'avez que faire de ce néo-romantisme ?Grand bien vous fasse 1 Comme le disait Brassens à propos de Boris “un temps viendra comme dit l’autre où tous les chiens auront besoin de leur queue et tous de." A méditer aux trois ou quatre sens ci-contenus.) Comment habiter une ville, faire un pays qui soit le lieu d'hommes ensemble, vivre un destin qui soit celui d’hommes ayant choisi le même, si à l’entreprise et la propriété privées l'individu ajoute sa vie privée comme absolu auquel il tende et qui lui suffise?Dernière évidence de cette inadaptation que je vis et dont je crève, que je n’ai trouvé pour des contacts (qui ne soient pas jalousement limités à quelques-uns dans les living-rooms respectifs) que l’Asociacion Espanola, bar de la dernière chance à la Jack London pour hommes de l'insomnie de tous les continents et leurs femmes, ce fait brutalement significatif il me paraît d'autant plus exemplaire alors d’en indiquer le sens en me référant à cet homme d’une autre culture, Roger Vailland.Roger Vailland me semble donner les explications qu’il faut sur l’incommunicabilité dont je parle et la dépersonnalisation qui nous ronge, et c’est peut-être le coeur même du drame qu’il met à nu, dans un entretien “capital” avec l’architecte américain Shadrack Woods, “Le retour à la sauvagerie”, dans “Le nouvel observateur”, no 26, 13 mai 65 — sans doute les derniers mots imprimés de Vailland, il ne me déplaît pas que ce soient ceux-là, moi qui considère qu’on vit bien une vie à la vivre à tirer des traits — (dans le même “Nouvel observateur” je ne manque pas annonce et critique du livre récent d'Edgar Morin, “Introduction à une politique de l'homme”, “il est temps maintenant de définir une politique totale de l’homme, une anthropolitique”) .“R.V.— (.) La civilisation contemporaine, dans ce qui demeure encore de vivant en elle, est née, s’est développée dans les cités.Si les gens se mettent à habiter hors des cités, dans des faubourgs qui se prolongent à l’infini, il n’y a plus de citadins, de citoyens.Il n’y a plus de relations humaines qu’à l’intérieur de la famille.S.W.— C'est ce qui se passe aujourd’hui en Amérique.R.V.— Des familles isolées qui écoutent la télévision, enfermées dans leurs • 75 villes et qui circulent dans des voitures qui sont comme des villas parce que ce sont des voitures familiales, des breaks, des wagons.Ces gens-là ne sont plus des citoyens.Us se désintéressent nécessairement de la politique.La famille toute seule dans sa villa et dans sa voilure, c’est comme la hôte sauvage dans sa tanière.S.W.— C'est ce qui se passe aujourd’hui en Amérique.Si on démolit la ville, qui est par excellence le milieu de la société, la société va disparaître.” (Dédié à quelques-uns que j’ai pensé des camarades, que je ne rencontre ni dans la rue, ni dans les tavernes, ni à l’Asociacion Espanola.) ‘‘R.V.— (.) Dans les villes atomisées d’aujourd’hui, dans ces banlieues sans centre ni centres, dans ce monde où il n’est plus nécessaire de sortir le soir puisqu’il y a la télévision, l’homme n’avait plus qu’un moyen de rencontrer d’autres hommes, d’échapper pour un moment à sa tanière, c’était le transport en commun.La voiture familiale, c’est une seconde tanière, où l’épouse peut contrôler son homme, comme dans la première.L’homme se contenterait très hen d’une grosse moto.Mais la femme veut une voiture de plus en plus importante pour charrier toute la famille, tout le mobilier.L’homme québécois avec lequel je veux vivre est celui que je rencontre alors que je marche de la tour-en-Cho-medey à la rue St-Laurent, de la place d’Youville à l’Asociacion Espanola.76 • Celui qui accepte de vivre enfermé dans son bureau, enfermé dans son bungalow, enfermé dans sa voiture ou enfermé devant sa télévision, dans une ville alors défaite, celui-là ne m’intéresse pas qui n’a plus aucune raison de vouloir faire quelque révolution que ce soit.Parce qu’on fait une révolution pour modifier une société, un groupe d’hommes dont on fait partie, pas pour changer un univers clos, les vitres montées autour d’une famille, une carrière, un emploi, dans un monde atomisé qui ne signifie plus rien puisqu’on n’y vit plus.Les lignes terribles de Roger Vailland éclairent parfaitement l’une des pires contradictions de ma condition de Québécois venu d’ailleurs, peut-être celle qui fait comprendre le mieux l’inadaptation que j’ai à vivre.Bilan ?Que je sois conscient de désaccords, culturels, affectifs et éthiques (par exemple, de façon extrêmement aigtic, je pense à l’idée de la consommation de soi, à l’expérience de dérèglements utilisés comme dépassements miroirs, au sens et au goût du jeu — une des virtualités primordiales de l’homme, lire Huizinga, l’une des plus annihilées en ces temps des ‘‘loisirs organisés", et par des pouvoirs qui ne s’y trompent pas! —, à une morale cle la “souveraineté”, pour moi en rien incompatible avec une représentation du monde marxiste-léniniste, bien au contraire — combien de lois ai-je à Montréal parlé sans éveiller le moindre réflexe du triangle admirable G rémi lion-Va il land-'Visconti?), que je sois conscient de désaccords ne peut en aucune circonstance m’inciter à modifier ce cpic je suis, qui je suis, qui existe singularisé par le désir et le besoin de s’intégrer à une collectivité précise et choisie pour y avoir réfléchi, à travers quelques expériences traumatisantes bien vécues, merci.Parce que je n’ai de besoin et de désir réels qu’en autant que je suis moi-même.L’abnéga-lion, le renoncement, toute compromission, à un tel niveau critique plus que jamais, commanderaient ici je trouve l’exclusion immédiate et à perpétuité.Les options que j’ai faites, elles furent atteintes et décidées étant ce que je suis, parce que l’étant.C’est ce moi que je mets en situation — partant des faits qui le façonnèrent, le postuler sans son histoire serait vain, nul — et propose.11 ne saurait être question de le fausser sous aucun prétexte pour le faire admettre.On ne s'engage pas pour fournir ensuite un “cire” denature.L’égo-centrisme ici seul garantit quels rapports avec autrui sont possibles.(Je commence à comprendre aujourd’hui ce que j’écrivais il y a dix ans: il faut être très égoïste pour savoir [aire l’amour.Je commence aussi a comprendre qu’à jouer mon petit jeu de la vérité et à, réciproquement, prendre “à la lettre” ce que chacun me dit, je n’ai pas fini de me faire avoir, balancer cul par-dessus tête, violer — mais vivre ne saurait m’intéresser “autrement”, voilà l’enjeu, que je m’efforce de dire.) Voilà l’ambiguité que je vis, néo-Qué-bécois de parti pris de culture française.Où donc est passé Straram dont on n’entend plus du tout parler?Il me semble évident qu’à ce stade il n’est pas question qu’il soit seul à répondre, qu’il n’est pas question qu’il soit seul à parler de lui, c’est très précisément la question.“11 ne me reste plus qu’une chose : apprendre à ne pas être amer.Mais j’ai encore beaucoup de temps devant moi.” — vous connaissez?(Encore que “beaucoup de temps devant moi” .) • 77 r Comme je le disais à Gaston Miron à l’Asociacion Espanola : il ne me reste plus qu’une illusion, ne plus me faire d'illusions.Demain manifestation parti pris contre le Victoria’s day (et comment aller au bout d’une petite auto-analyse-critique quand de telles manifestations de masses sont à organiser et faire?mais c’est justement ça, la bâtardise de l’intellectuel, qui ne participera à une manifestation qu'après avoir acquis la certitude qu’il n’y participe que parce que celui-là, qu’il connaît, et vouloir éviter ce drame non seulement dénote une lâcheté peu compatible avec la révolution mais en éloigne sûrement).Une carte postale, la soupe au pistou, adressée à Patrick Straram, hors les murs.C’est décidément parfait! Signé: docteur Mabuse.Joussemet, le tonitruant paysan vendéen aux raffinements d’aristocrate viscontien.Sur le phono, magistral Eric Dolphy joue son magistral “Out for lunch” que m’a offert le cactus-ookpik.Musique pour vivre une mort, la célébrer.(La mort d’Eric Dolphy, encore une qui m’a profondément blessé.) Je lis dans “Le nouvel observateur”, no 27, 20 mai 65, l’hommage déchiré-déchirant, d’une pu- deur de souverain camarade, de Claude Roy, la réflexion sur les hommes nus de Francis Jeanson, je vais être hanté plusieurs jours par la mort de Roger Vailland, seul, et ces pages 24-25 du “Nouvel observateur”, le premier paragraphe du texte de Roy (“.ce curieux homme dont on ne peut parler, qu’on ne peut aimer sans employer tout le temps la conjonction et: Roger Vailland est romantique et cynique, surréaliste et classique, révolutionnaire et “noceur”, il poursuit l’amour fou et hante les putains, il est résistant et drogué, il aime avant tout être maître de soi et use ou abuse de l’alcool.quoi?sans blague.), seul avec cette actualité étrangère à l'autre que je vis de Québécois d’ailleurs et d’ici.Téléphone : il faut de l’argent pour envoyer mes fils en vacances, dans quelques jours.Téléphone: quand vais-je payer au moins une partie des loyers dûs?A qui pourrais-je emprunter de quoi retirer de chez le Chinois linge et pantalons?Courrier: “De grâce 1 Ne m’oubliez pas! La compagnie de téléphone Bell du Canada.” Faim, soif, épuisement.Les bruits de la ville que j’aime comme des cadences rageuses de Mingus, à l’intérieur le “free jazz” de toutes les aliénations brassées à en étouffer d’Or-nette Coleman.78 • Consul au-dessous du volcan, le Bison ravi: out for lunch, je vais marcher jusqu’à la rue Metcalfe voir le cactus-ookpik une demi-heure, un plan-séquence à la Murnan dans cette autre sorte P.S.Comme Cendrars le fit, pour “L’Eubage”, si ma mémoire ne me trompe pas, pour payer une dette, quand bien même je m’adresse aussi à Chamberland, Godin, Gar-neau, Groulx, Miron, Mousseau, Péloquin, Piotte et mon cher ami de “festin nu”, intolérable, assez aberrant, mais le “drôle de jeu” en vaut la putain de peine qui esquinte, l'exposition dialectique du vécu précise le blues clair que j’écris.patrick straram Montréal, 18-23 mai 1965.Pedro, le manuscrit de ces notes à propos d’une bâtardise, c’est à toi que je le dois, d’ailleurs elles poursuivent une conversation au restaurant “Le Paris” et pourraient avoir pour “illustration” la nuit au “Black Bottom”, François Jobin.P.S.A • 79 exposé aventuriers ou responsables paul chamberland “La seule façon de traiter des animaux tels que vous, c’est de les retirer le plus longtemps possible des rangs de la société.” (le juge Trahan à Jean-Guy Généreux, troisième suicidé des prisons, au moment où il le condamnait à 13 ans de détention pour un vol à main armée de $28 dollars).On a nié que le juge ait dit “animaux”.Mot rayé du procès-verbal?Peu importe, L'esprit” de la déclaration ne peut, lui, être raturé.Elle est d’une rare franchise.Et sans doute inspirée par une “juste” colère.Mais, avant tout, ce langage détonne: ça ne se fait plus, surtout pas au moment où les mandataires de l’ordre établi apprennent à manier un nouveau langage: “La société d'aujourd’hui n’a pas la simplicité de celle d’hier et le juriste, pour participer efficacement à la fonction législative, doit, en plus de posséder sa science propre, connaître les autres sciences sociales et accepter de collaborer avec les sociologues et les économistes”.(Jean Lesage aux membres du Barreau réunis en congrès annuel; cité in Le Devoir, 17 mai 1365).Les déclarations d’un juge Trahan sont, certes, crûment révoltantes: on y lit tout de suite la bonne conscience du magistrat fier de sa caste et, surtout, le mépris de l’humain propre au bien pensant qui se refuse à traiter en îomme celui à qui la société des honnêtes gens a refusé l’humanité.Mais le juge Trahan parle un langage déphasé, dénué de toute valeur politique: il se dénonce à l’énoncer.Déjà, le paternalisme constituait, pour les classes au pouvoir, une première façon de justifier, d'excuser leur existence; mais le paternalisme, à son tour épuisé, le cède à un mensonge nouveau, plus sub- 80 • til: le progressisme, fondé sur la vérité des faits et la rigueur des sciences et des techniques.On doit féliciter un Jean Lesage des progrès rapides qu’il accomplit en ce sens, encore qu’il lui échappe de malheureux lapsus, tel cette profession de vertu qui rappelle d’autres moeurs d’autres temps.Le juge Trahan, dans le cas cité, attire d’abord J’attention par un écart de langage pourtant significatif de conduites habituelles dans les milieux judiciaire et policier.Le chômeur, le gagne-petit, l’habitant des quartiers “de l’est” sont déjà “suspects” aux yeux des policiers qui ne se font guère scrupule de “bousculer” et de frapper à la moindre occasion.Mais les policiers ne font qu’interpréter servilement les rapports de classe qui partagent les libres “citoyens” en “élite” et en “vulgaire”.L’affaire de Griffintown est, en ce sens, particulièrement révélatrice.Pour construire le tronçon de route qui reliera Montréal à Tîle de l’Expo, on devra démolir un pâté de maisons; cette opération forcera une cinquantaine de familles à un départ précipité.Les logements sont de véritables taudis; et le loyer, “modique”.La ville n’a prévenu la population que pour lui signifier l’étendue du dernier délai: 5 semaines.Aux responsables des Chantiers qui exigeaient, au nom des familles, certaine forme de dédommagement, la ville n’a fait qu'opposer une fin de non-recevoir, “rien dans la loi ne prévoyant un tel cas”.Déclaration qui confine au cynis- me: le droit bourgeois, en effet, ne protège bel et bien que ceux qui ont l’argent et le pouvoir.Au surplus, l’affaire de Griffintown manifeste crûment la véritable nature du régime Drapeau: son progressisme est avant tout l’enrichissement des puissants.Les millions affluent pour l’édification de cette île aux trésors des capitalistes qu’est l'Expo 67, mais la caisse est vide lorsqu’il faudrait rendre justice à des hommes réduits aux besoins les plus élémentaires.Mais tel est “l’ordre normal des choses” pour une ville qui n’est, au fond, que e joujou d’un mégalomane efficace.Ces deux faits nous révèlent deux visages de la Réaction.Ce dont il faut bien se garder, c'est de donner dans l'indignation à propos de la pieuse philosophie du sieur Trahan.Entendez, par voie de conséquence, François-Albert, le Regroupement National, JBona et La-france, Aujourd’hui-Ouébec et, à la limite, Adrien Arcand: en un mot, la Réaction dans ce qu’elle a de sommaire, de platement évident, de résolument rétrograde, bref dans ce qu’elle a (Vimpuissant.Car ces phénomènes ne sont qu des vestiges, une ancienne végétation maintenant pourrissante.La Réaction, dans ce qu’elle a de vivace et de puissant, se donne un bien autre visage: celui de la Révolution tranquille.Car la Réaction a vite appris le nouveau langage: celui du progressisme; le Progressisme est un mythe efficace.Ici, es “animaux” de Trahan sont devenus des “inadaptés”.La puissance du mythe • 81 tient justement à ce qu’il parle faits, science, technique.Ce n’est pas pour rien que le régime Lesage cherche à s’entourer d’universitaires et de “spécialistes”.Ce qui nous vaut un ministère aux allures technocrates, celui de l’Education, qui, en réalité, préserve assez bien le pouvoir clérical.Le régime peut toujours se vanter de réformes d’importance: le mythe a les faits pour lui! Nous avons dénoncé, à plusieurs reprises, le visage progressiste du régime, ses apparentes (donc en partie réelles) contradictions.Mais il me paraît nécessaire d'y revenir parce qu’il n’est pas sûr que nous ne succombions pas, par certains côtés, à la mystification progressiste.Car le fin du mythe ne tient peut-être pas au travesti des réformes, mais à la suprême exaltation des réalisations, au prestige de l’action.Dénoncer ce que les réformes ont de mystificateur (en quoi, par exemple, sous couvert d’expansion nationale, elles profitent à l’impérialisme américain) demeure chose relativement facile: nous pouvons dénoncer le réformisme au nom d'une vision révolutionnaire de la société québécoise.Mais c'est alors que les hommes du régime répliquent que, eux, au moins, ils agissent; voire, que les difficultés inhérentes à l’action excusent bien certaines erreurs.“Le monde est plein de possesseurs de vérités économiques et politiques qui se promènent avec leur cadre aux dimensions précises dans lequel ils veulent faire entrer le gouvernement et les hommes.Le lit de Procuste du brigand de l’antiquité est devenu le cadre de Procuste du “penseur”.Je mets “penseur” entre guillemets ironiques, car je le prends surtout pour un amateur, pour un rebouteur qui fait l’exercice illégal de la politique et qui donne la mesure de son vide par celle de son assurance”.(Jean Lesage à un groupe de journalistes; cité in Le Devoir, 26 avril 1965).Le mythe progressiste se révèle ici le plus dangereux en ce qu'il nous atteint au défaut de la cuirasse: nous n’agissons encore que fort peu, et nous en avons mauvaise conscience.Or la mauvaise conscience est déjà toute exposée à la mystification: elle est fuite de soi.De ceux qui n'ont pas de système et se laissent guider par le pur empirisme (ceux qui, au fond, justifient le désordre établi, fût-ce en le corrigeant en surface), mais qui agissent, et ceux qu’inspire une vision totalisante, révolu-lionnaire de la société mais à qui la situation présente offre très peu de possibilités d’action, ce sont les premiers qui ont raison.En d’autres mots, nous ne pourrons “avoir raison” qu’en débouchant sérieusement sur la pratique politique: une révolution est avant tout une praxis.C’est bien à ce tournant que les choses risquent de se gâter.Nous pouvons toujours refuser le réformisme, l’op-portunisme, au nom, d’une visée révolutionnaire, et pourtant en arriver à rejeter cette dernière, comme “doctri- 82 • naire”, au nom du réalisme de l’action pratique, ce qui est retourner à l'empirisme que nous refusions tout d’abord, et au nom des mêmes motifs I II faut agir! C’est la répétition même de ce refrain qui peut nous illusionner: en réalité, nous ne pouvons nous empêcher d’être fascinés par les modèles produits par les réformistes intelligents du régime, parce qu’ils sont appliqués et déterminent ainsi certains progrès.Le progressisme en vient, de cette façon, à paralyser l’invention et l’accomplissement d’une politique révolutionnaire, la production de modèles d’action qui médiatisent l’activité théorique et l'activité pratique.Ainsi, risquons-nous l’impuissance non seulement à agir mais même à construire une pensée théorique rigoureuse et créatrice (c’cst-à-dire susceptible de multiplier et d’améliorer les applications de l’intention révolutionnaire).J’avancerai, non sans une certaine témérité, qu’un certain nombre parmi les militants les plus sérieux s’obligent à travailler, aujourd’hui, dans le silence.Ce n’est là une vérité qu’approximative, et par ailleurs liée à une vérité contraire: de ceux pour qui le caractère public de leur engagement n’en est pas une moindre dimension.L’ensemble de la question ne peut, de toute façon, être jugée que sous le critère de l’efficacité, critère qui n’est surtout pas univoque.Je produis cet aspect de la pratique militante dans le but de dénoncer deux déviations qui m’apparaissent de taille, susceptibles de fausser nos visées et notre action: Y activisme et Vin-t elle dualisme.L’activisme, selon Le Petit Larousse, est “une attitude morale qui insiste sur les nécessités de la vie et de l’action plus que sur les principes théoriques’’.Certains, parce qu’ils ont participé à 2 ou 3 manifestations, se décernent à eux-mêmes un brevet de compétence politique et se donnent le droit de juger les autres du haut de leur vertu: il y a un volontarisme de l’engagement (l'engagement à tout prix) qui est la négation du réalisme révolutionnaire: il justifie ou soulage, c’est selon, la bonne ou la mauvaise conscience; surtout, il trahit un romantisme anar-chisam qui est le contraire d’une attitude responsable.A l’activisme s’oppose une forme inverse du divorce de la théorie et de l’action: Vintellectualisme politique ou ce que l’on pourrait appeler le travers de l’idéologie (1).Nous dénonçons plus facilement ce travers; la chose est compréhensible, puisque, jusqu’à maintenant, nous avons mené un combat surtout idéologique.Nous n’en sommes encore qu’à l’émergence d’une véritable pratique révolutionnaire.D’un côté, les intellectuels, les journalistes, les universitaires, les syndicalistes que préoccupaient la chose publique et les problèmes sociaux étaient avant tout des réformistes: ils luttaient, àprement parfois, contre les abus ou les aberrations du système, mais jamais ne contestaient ce dernier.Par ailleurs, le “refus global’’ 83 de la société qui fut, qui est la nôtre, a été presque exclusivement le fait d’intellectuels, d’artistes avant tout attachés à la poursuite d’une révolte subjective; cette révolte entraînait bien une fin de non-recevoir totalitaire des visages de notre société, mais ce dessein demeurait étranger à une contestation objective du système lui-même et, surtout, à l’intention de renverser le système et d’instaurer un nouvel ordre.Ce moment du “refus global” aura surtout été celui de l'exaltation d’un désordre, d’un “dérèglement de tous les sens” “libérant” et créateur.Le passage à une visée révolutionnaire, qui se caractérise par la volonté de nier efficacement l'ordre présent est très récent.Il pose le dépassement nécessaire vers la réconciliation des figures séparées du réformisme et de la révolte subjective (qui équivaut, politiquement, à l’anarchisme).Ce dépassement a d’abord été posé sur le plan idéologique : aujourd’hui, un nouveau dépassement s’impose; il est d’ailleurs vivement perçu.De même que l'intention révolutionnaire ne nous préserve pas de tomber dans l’activisme, de même peut-elle subtilement se pervertir dans un discours sur la révolution.On peut être conscient des exigences révolutionnaires (qui sont avant tout “pratiques) et s’en tenir à réfléchir, fi “penser” le comment de la révolution.Il est d’ailleurs facile, ici, de s’illusionner puisque, justement, l’intention révolutionnaire ne peut se réaliser sans l’élaboration d’une pensée théorique rigoureuse.Mais cette pensée aura beau être juste, précise, pertinente, elle n’aura de “sens” que si elle informe l’action.Sinon, le “penseur” révolutionnaire risque de se détruire dans la prison d’une lucidité stérile, qui confine à l’esthétisme.Très tôt d'ailleurs, si aucune action n’y vient correspondre, l’activité théorique, “tournant à vide”, se dégradera en fantaisies utopistes ou en académisme rassurant.Si l’activisme manque de l'activité théorique et l’intellectualiste, de l’activité pratique, c’est que, en définitive, ces deux déviations s’engendrent sans cesse l'une l’autre; elles peuvent même coexister au sein d’un individu.L'activiste produit l’intellectualiste et vice-versa.Chacun, en déformant le pôle de la pratique révolutionnaire qui est le sien, le rend de plus en plus étranger à l’autre, accentuant ainsi le divorce fondamental.Au fait, il ne doit pas exister, d’une part des “penseurs”, de l’autre, de purs “agissants”.L'un et l’autre doivent se dépasser en s’appuyant réciproquement, en s‘“échangcant” pour ainsi dire leur “point de vue” sur la révolution, pour que surgissent une pratique révolutionnaire à la fois efficace et consciente.Concrètement, L'intellectuel révolutionnaite” doit participer effectivement aux actions particulières qu’organise son camarade de combat: manifestations, assemblées d’information, rencontres de discussion, etc.Parallèlement, le “praticien” doit se sou- 84 • cier constamment de sa formation théorique, consentir à des retours auto-critiques sur lui-même.En vérité, le militant exemplaire devrait participer de l’un et l’autre de ces deux types.En réalité, une certaine “division du travail” s’impose, au nom même de l’efficacité; il importe que tous fusionnent dans une pratique révolutionnaire informée par la théorie et accomplie par l’action.L’existence du couple Revue-Mouvement rend possible dès maintenant une praxis révolutionnaire complète, fût-elle imitée dans ses applications.Ces considérations nous conduisent au coeur de la question: la production d’une stratégie cohérente et efficace.Seule pareille stratégie est de nature à opérer la démystification du progressisme tel que j'ai tenté de la décrire: elle est la conscience de l’action; elle est cette médiation vivante (et traduite quotidiennement dans la tactique) entre le théorique et le pratique.Nous manquons d’une stratégie, et ce défaut est celui-là même d’une action organisée et d’une pensée structurée et informée.La stratégie ne se donne jamais avant l’action, mais ne s’impose elle-même, dans sa nécessité et sa netteté, que du coeur de l’action comme la reprise consciente de cette dernière.On ne “découvre” de stratégie que sur le fond de positions déjà occupées, perdues ou reprises; bref sur une tactique.Mais la tactique, pour conserver un sens révolutionnaire et ne pas sombrer dans l’opportunisme du au-jour-lc-jour suppose une stra- tégie.En somme, tout doit être donné en même temps.J'aimerais surtout insister sur un point: le passage de l’activité théorique à la stratégie est celui de la conception que se font certains individus de l’action révolutionnaire, à la production, “sur le terrain”, de modèles d’action.Ce passage est irréalisable s’il n’existe pas déjà un pouvoir politique minimum; en d’autres mots, si les forces révolutionnaires ne peuvent s’appuyer sur une partie, fut-elle minime, de la population.A la lettre, une stratégie ne peut même être “pensée” si elle ne surgit pas comme conscience d’une ou de plusieurs classes engagées dans le rapport des forces sociales.C’est le combat qui invente la stratégie.Nous devons tout d’abord mesurer nos forces, puis découvrir l’endroit par où nous pouvons enfoncer le système.En fait, il y a déjà, à ce niveau, une brèche de pratiquée, ce qui signifie que nous pouvons compter déjà sur une certaine forme de pouvoir politique: en un combat essentiellement idéologique.11 a son importance, et peut être poussé plus avant, intensifié davantage.Le combat idéologique rend possible, alimente une forme d’attaque plus élargie: l'agitation-propagande, dont nous sommes loin d'avoir encore épuisé toutes les ressources.A son tour, l’agitation-propagande ouvre les voies à des formes d’action plus directe, plus massive.Mais il importe tout d’abord de bien évaluer nos forces, celles de l’avant-gar- • 85 de révolutionnaire; cette évaluation commande directement aux formes et à l’importance (quantitative, oserais-je dire) de notre action.Problème de force de frappe.A cette évaluation doit correspondre une analyse politique qui nous fasse découvrir très exactement les “classes” de la société québécoise qui sont susceptibles d’assumer, de faire leur un combat révolutionnaire qui n’est, objectivement, que pour elles.J’aimerais terminer ces considérations en soulevant un problème d’ordre éthique; et l’éthique, à mes yeux, est constitué essentiellement par le retentissement, sur l’individu, de la pratique révolutionnaire.Certains voudraient imposer à tous un héroïsme de théâtre en exigeant d’eux qu’ils posent des actes qui leur rendent toute existence sociale impossible.Qu’ils commettent l’irréparable.Les exigences de la lutte présente peuvent nous entraîner à faire le saut un jour ou l’autre; nous devons dès maintenant y consentir.Mais le savoir, et le vouloir, c’est aussi savoir et vouloir les formes d’organisation révolutionnaire qui permettront aux militants “brûlés” aux yeux de la société, de continuer à mener une existence “normale”, qui seule peut leur donner de poursuivre une action efficace.Nous ne devons poser aucun acte dont nous ne sommes capables de prévoir et de maîtriser, au moins dans leurs grandes lignes, les conséquences.C'est là, me semble-t-il, un principe élémentaire de stratégie.Mais aussi le fait de la responsabilité: l’action politique, à plus forte raison révolutionnaire, ne saurait être une “a-venture”.Nous devons nous exercer à une lucidité rigoureuse: le milieu est difficile à tenir entre deux “aberrations” qui peuvent être fatales.D'un côté, la pusillanimité, qui conduit aux compromis de principes, inacceptables, à l’opportunisme (v.g.le R.I.N.actuel) ; de l’autre, la témérité, l’impatience, le grand jeu (commettre l’irréparable pour se prouver à soi-même que l’on n’est pas un lâche), qui mène à l’anarchisme, au confusionnisme (v.g.le terrorisme individuel).Ce sont là deux attitudes qui, bien que contradictoires sont également défaitistes.Soit que l’on renonce à l’intransigeance révolutionnaire, et c’est pour composer avec le système, par conséquent, en accepter finalement l’existence; soit que l’on provoque ouvertement le régime sans se soucier des mesures pratiques qui préviennent la répression, et c’est, en courant au-devant du suicide politique ( qui l’on exalte en martyre ), reconnaître son impuissance à jamais en triompher.Tant que l’issue du combat demeure problématique, nous ne sommes pas à l’abri de ces deux tentations.Mais si, au départ, nous nous “risquons” d’une façon irréversible dans ce combat, notre oui initial, autant qu’il nous défend un démenti opportuniste, nous oblige à une prudence tactique qui seule est susceptible de le préserver: jusqu’au succès, autant qu’il nous est pos- 86 • sible de l'escompter.Il 11c sert à rien d’être courageux si notre courage est irresponsable; l’idéal révolutionnaire est celui de l’aménagement d’une société et NOTE (1) Je soumets à la réflexion cet te remarque de Jean Dnlignaud, remarque qui doit utilement nous inquiéter: "L’homme qui pense, ou l’homme qui imagine doit-il revendiquer la meme responsabilité que Vhomme qui agit?Peut-il, en non le feu d’artifices de belles âmes désespérée.Je parle d’une “prudence” que Lénine et Guevara ont dite mieux que je ne saurais le faire.paul chamberland ce moment du moins et dans l’état présent de nos techniques et de nos sociétés, prétendre le conseiller, voire le remplacer?N’y a-t-il pas incompatibilité radicale entre le domaine de la politique et celui de la pensée?” ("Pour entrer dans le XXe siècle”, Grasset, p.17).• 87 notes sur le non-poème et le poème extraits » gaeton m ron Je parle seulement pour moi et quelques autres puisque beaucoup de ceux qui ont parole se déclarent satisfaits.VOYEZ LES MANCHETTES.Je parle de CECI.Ceci, mon étai d'infériorisé collectif.CECI, qui m'agresse dans mon être et ma qualité d'homme espèce et spécifique.En dehors tout ensemble qu'en dedans.Je parle de ce qui sépare.CECI, les conditions qui me sont faites et que j'ai fini par endosser comme une nature.CECI, qui sépare le dedans et le dehors en en faisant des univers hostiles l'un à l'autre.Des univers opaques l'un à l'autre.88 • oui, à jacques ber que CECI est agonique CECI de père en fils jusqu'à moi Le non-poème c'est ma tristesse ontologique la souffrance d'être un autre Le non-poème ce sont les conditions subies sans espoir de la quotidienne altérité Le non-poème c'est mon historicité vécue par substitutions Le non-poème c'est ma langue que je ne sais plus reconnaître des marécages de mon esprit brumeux à ceux des signes aliénés de ma réalité Le non-poème c'est la dépolitisation maintenue de ma permanence Or le poème ne peut se faire que contre le non-poème ne peut se faire qu'en dehors du non-poème car le poème est émergence car le poème est transcendance dans l'homogénéité d'un peuple qui libère sa durée inerte tenue emmurée • 89 Le poème, lui, est debout dans la matrice culture nationale il appartient avec un ou dix mille lecteurs Sinon il n'est que la plainte ininterrompue de sa propre impuissance à être sinon il se traîne dans l'agonie de tous (Ainsi je deviens illisible aux conditions de l'altérité —What do you want?disent-ils— Ainsi je deviens concret à un peuple) Poème, je te salue dans l'uniié refaite du dedans et du dehors ô contemporanéité flambant neuve je te salue, poème, historique, espèce et présent de l'avenir Le poème, ici, a commencé d'actualiser le poème, ici, a commencé d'être souverain e Je me hurle dans mes harnais.Je sais ce que je sais, CECI, ma culture polluée, mon dualisme linguistique, CECI, le non-poème, qui a détruit en moi jusqu'à la racine l'instinct même du mot français.Je sais, comme une bête dans son instinct de conservation, que je suis l'objet d'un processus d'assimilation, comme homme collectif, par la voie légaliste (le statu quo structurel) et démocratique (le rouleau compresseur majoritaire).Je parle de ce qui me regarde, le langage, ma fonction sociale comme poète, à partir d'un code commun à un peuple.Je dis que la langue est le fondement même de l'existence d'un peuple, parce qu'elle réfléchit la totalité de sa culture en signe, en signifié, en signifiance.Je dis que je suis atteint dans mon âme, mon être, je dis que l'altérité pèse sur nous comme un glacier qui fond sur nous, qui nous déstructure, nous * 90 • englue, nous dilue.Je dis que celle alteinte est la dernière phase d'une dépossession de loi comme être, ce qui suppose qu'elle a été précédée par l'aliénation du politique et de l'économique.Accepter CECI c'est me rendre complice de l'aliénation de mon âme de peuple, de sa disparition en l'altérité.Je dis que la disparition d'un peuple est un crime contre l'humanité, car c'est priver celle-ci d'une manifestation différenciée d'elle-même.Je dis que persone n'a le droit d'entraver la libération d'un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité.En CECI le poème se dégrade.En CECI le poème prend tous les masques d'une absence, la noire-mienne.Mais contestant CECI, absolument, le poème est genèse de présence, la nôtre-mienne.En CECI, le poème s'essaie, puis retombe dans l'enceinte de son en-deça.O poème qui s'essaie, dont la langue n'a pas de primo-vivere, poème en laisse, pour la dernière fois je m'apitoie sur toi, avec nos deux siècles de saule pleureur dans la voix.Mon poème comme le souffle d'un monde affalé contre sa mort qui ne vient pas qui ne passe pas qui ne délivre pas comme une suite de mots moribonds en héritage comme de petits flocons de râles aux abords des lèvres comme dans les étendues diffuses de mon corps mon poème entre haleine et syncopes ce faible souffle phénix d'un homme cerné d'irréel dans l'extinction de voix d'un peuple granulé dans sa déréliction pareille aux retours des saisons une buée non repérable dans le miroir du monde mon poème ce poème-là paix à tes cendres • 91 s l3amnésie de naissance: Où en suis-je en CECI?Qu'est-ce qui se passe en CECI?Par exemple je suis au carrefour Sainte-Catherine et Papineau, le calendrier marque 1964, c'est un printemps, c'est mai.CECI, figé, avec un murmure de nostalgie, se passe tout aussi bien en 1930 qu'en 1956.Je suis jeune et je suis vieux tout à la fois.Où que je sois, où que je déambule, j'ai le vertige comme un fil à plomb.Je n'ai pas l'air étrange, je suis étranger.Depuis la palpitation la plus basse de ma vie, je sens monter en moi les marées végétales et solaires d'un printemps, celui-ci ou un autre, car tout se perd à perte de sens et de conscience.Tout est sans contours, je deviens myope de moi-même, je deviens ma vie intérieure exclusivement.J'ai la connaissance infime et séculaire de n'appartenir à rien.Je suis suspendu dans le coup de foudre permanent d'un arrêt de mon temps historique, c'est-à-dire d'un temps fait et vécu entre les hommes, qui m'échappe; je ne ressens plus qu'un temps biologique, dans ma pensée et dans mes veines.Les autres, je les perçois comme un agrégat.Et c'est ainsi depuis des générations que je me désintègre en ombelles soufflées dans la vacuité de mon esprit, tandis qu'un soleil blanc de neige vient tournoyer dans mes yeux de blanche nuit.C'est précisément et singulièrement ici que naît le malaise, qu'affleure le sentiment d'avoir perdu la mémoire.Univers cotonneux.Les mots, méconnaissables, qui flottent à la dérive.Soudain je veux crier.Parfois je veux prendre à la gorge le premier venu pour lui faire avouer qui je suis.Délivrez-moi du crépuscule de ma tête.De la lumière noire, la lumière vacuum.Du monde lisse.Je suis malade d'un cauchemar héréditaire.Je ne me reconnais pas de passé récent.Mon nom est "Amnésique Miron".Le monde est noir puis le monde est blanc le monde est blanc puis le monde est noir entre deux chaises deux portes ou chien et loup un mal de roc diffus rôdant dans la carcasse le monde est froid puis le monde est chaud le monde est chaud puis le monde est froid 92 • mémoire sans tain des années tout seul dans sa tête homme flou, coeur chavirant, raison mouvante comment faire qu#à côté de soi un homme porte en son regard le bonheur physique de sa terre et dans sa mémoire le firmament de ses signes J # beaucoup n'ont pas su, sont morts de vacuité mais ceux-là qui ont vu je vois par leurs yeux la déno7iciatio7i Je sais qu'en CECI ma poésie est occultée en moi et dans les miens Je souffre dans ma fonction, poésie Je souffre dans mon matériau, poésie CECI est un processus de dé-création CECI est un processus de dé-réalisation Je dis que pour CECI il n'est pas possible que je sois tout un chacun coupable.Il y a des complicités inavouées.Il n'est pas possible que tout le monde ait raison en même temps.Il y a des coupables précis.Nous ne sommes pas tous coupables de tant de souffrance sourde et minérale dans tous les yeux affairés, la même, grégaire.Nous ne sommes pas tous coupables d'une surdité aussi générale derrière les tympans, la même, grégaire.D'une honte et d'un mépris aussi généralement intériorisés dans le conditionnement, les mêmes, grégaires.Il y a des coupables.Connus et inconnus.En dehors, en dedans.• 93 Longtemps je n'ai su mon nom, et qui j'étais, que de l'extérieur.Mon nom est "Pea soup".Mon nom est "Pepsi".Mon nom est "Marmelade".Mon nom est "Frog".Mo nom est "dam Canuck".Mon nom est "speak white".Mon nom est "dish washer".Mon nom est "floor sweeper".Mon nom est "bastard".Mon nom est "cheap".Mon nom est "sheep".Mon nom.Mon nom.En CECI le poème n'est pas normal L'humiliation de ma poésie est ici une humiliation ethnique Pour que tous me voient dans ma transparence la plus historique j'assume, devers le mépris, ce moment de mon poème où il s'oppose à CECI, le non-poème.La mutilation présente de ma poésie, c'est ma réduction présente à l'explication.En CECI, je suis un poète empêché, ma poésie est latente, car vivant CECI j'échappe au processus historique de la poésie.Dites cela en prose, svp! You bet! mais cette brunante dans la pensée même quand je pense c'est ainsi par contiguïté, par conglomérai par motions de mots en émergence du peuple car je suis perdu en lui et avec lui seul lui dans sa reprise peut rendre ma parole intelligible et légitime 94 • J#écris ces choses avec fatigue, comme celui qui disait être "las de ce monde ancien".De ces régions de mon esprit comme du bois qui craque dans le froid.Les régions exsangues.Dans l'incohérence qui me baigne de part en part, aux prises avec la confusion de mes vocables les plus familiers, en proie à la perversion sémantique à l'échelle de toute une langue.Dans le refoulement constant dans mon irrationnalité dans laquelle CECI me rejette à tout moment.Dans le malheur commun quand le malheur ne sait pas encore qu'il est malheur.Je l'écris pour mémoire.Comme étant transitoire.Je l'écris pour attester que CECL le non-poème, a existé et existe encore; que CECL le non-poème, est nié par qui nous savons, par qui l'histoire saura.Pour dire et donner voix au muet.Comment dire ce qui ne peut se confier?Je n'ai que mon cri existentiel pour m'assumer solidaire de l'expérience d'une situation d'infériorisation collective.Comment dire l'aliénation, cette situation incommunicable?Comment être moi-même si j'ai le sentiment d'être étranger dans mon objectivité, si celle-ci m'apparaît comme opaque et hostile, et si je n'existe qu'en ma subjectivité?Il appartient au poème de prendre conscience de cette aliénation, de reconnaître l'homme carencé de cette situation.Seul celui-là qui se perçoit comme tel, comme cet homme, peut dire la situation.L'oeuvre du poème, dans ce moment de récupération consciente, est de s'affirmer solidaire dans l'identité.L'affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse à la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans.Le poème refait l'homme.Et CECI, qui est ma parenthèse, est anté-historique au poème.CECI, aujourd'hui, parce que le poème a commencé d'être souverain, devient peu à peu post-colonial.• 95 En conséquence de quoi, je vais jusqu'aubout dans la démonstration monstrueuse et aberrante.Je mets en scène l'aliénation, je me mets en scène.Aujourd'hui je fais UN boulot, par suppléance, mais demain je ferai MON boulot, qui est d'écrire des poèmes.Aujourd'hui je mène un combat contre les dernières survivances de mon irréalité.Le poème est irréversible.Je vais jusqu'au bout dans la démission de ce que les auteurs de CECI (du dedans comme du dehors) ont voulu que je sois et que j'ai fini, mystifié, par vouloir.Je déboulonne la mystification.Je ne trahis pas la poésie, je montre son empêchement, son encerclement.Ainsi je la sers en vérité, ainsi je la situe dans son processus.Les pharisiens ne pardonneront jamais à ma poésie d'avoir eu honte AVEC tous, en esprit et en vérité, au lieu DE tous.D'avoir eu honte dans l'homme concret — ses conditions de vie, sa quotidienneté, la trame de ses humiliations — et non pas dans l'homme abstrait, éternel.Je dresse l'acte de mon art pré-poétique.Je me fais immédiatement comestible, immédiatement périssable.Dans la pratique de ma vie quotidienne je me fais didactique à tous les coins de rue je me fais politique dans ma revendication totalisante dans la pratique de mon art je me fais utopique à pleines brasses vers ma nouvelle réalité en deçà de l'espoir agonique au delà du désespoir agonique je me fais idéologique (je n'avoue pas, je refuse que CECI soit le normal, soit l'ordre social naturel) je me fais éthique (je ne consens en rien à l'oppression qui m'est faite, je me vis radical) je me fais dialectique (néanmoins j'assume cette condition pour la détruire et postuler ce que je veux être) 96 • les réactionnaires auront beau crier à la contre-révolution pour leur plus grand scandale or, donc, par conséquent, par tous les joints de la raison qui me reste je me fais slogan je me fais publiciste et propagandiste mais je braque je spotte le poème ne peut se faire que contre le non-poème le poème ne peut se faire qu'en dehors du non-poème.gaston micon • 97 F a crotte au nez roman laurent gîmuard Ti-clos avait tinké plus que d'habitude.11 buvait une lois sa semaine.Il buvait partout, sur le perron de sa bicoque, sur le perron de la boutique du Fi, dans sa cliède, dans la cuisine sous le nez de ses enfants morveux.La P’tite Ville s’y était accoutumée.File avait son ivrogne à elle.C’est bien connu, chaque village a son ivrogne.Le bonyeu devrait pas permettre .mais depuis Noé.Soeur Saint-Vincent-Ferrier nous l’avait bien expliqué, comme toutes les institutrices des temps passés l’avaient expliqué à P’pa, pépére, grand-pépére.Et de toute façon, on ne guérirait jamais Ti-dos.Quand il commençait à gueuler, M’inan essayait de nous rentrer dans la maison.Ca ti du bon sens ! Elle ne s’y était jamais accoutumée, elle.Elle feignait peut-être d’exécrer Ti-dos.Le bonhomme était rusé.Lui, il faisait semblant de l’admirer, de la respecter.Mam’in Corriveau cé kékun.Je crois qu’il souriait imperceptiblement lorsqu’il louangeait: outrageusement M’inan.Comme un ivrogne,.Elle en était flattée.Comme toute citadine brusquement transplantée en campagne.Cé kékun ! Mais elle ne réussissait jamais à nous retenir indéfiniment.Ti-dos avait l’exubérance infatiguable.Ses hurlements 1 emplissaient la P’tite Ville tout un long après-midi.Et jusqu’au coucher du soleil l’ivrogne du village prouvait qu’il pouvait tenir son rôie, à la satisfaction de la bonne conscience de tous.C’est drôle que sa figure ne signifiait, ne signifie rien pour moi, la gueule du Fi, du Père Laflamme, de Clémentine, de Valéda, ça je m’en souviens.Masques de comédie et de tragédie.Ti-dos, c’est un pantin, marionette titubante.98 • Il est vrai que P’pa ne nous le laissait pas approcher de trop près.Et Ti-dos était saoul ou bien il était absent.Il travaillait pour la Ouèrie sur les routes des environs et buvait ses paies lorsqu'il revenait.A l’autre bout du jardin des Duff, il chialait après P'pa.Son grand tchum-me.Cht’ouououblirai jamâ ! Mais tu'm fas de la peeine 1 Cht’ai rien fai’t moé Pourquoi.?P’pa disait rien.11 le laissait aller.Les paroles, ça ne reste pas.Surtout celles d’un ivrogne.Tout ce qu’il craignait, c’est qu’il perde complètement la boule et fasse une bêtise irréparable.Il l’avait souvent ramassé ivre-mort.Il l’avait souvent ramené chez lui.Il l’avait souvent sauvé.Lorsqu’il était parfaitement paffe, il n’écoutait que P’pa.Aucun autre ne pouvait l’approcher.A l’autre bout du jardin des Duff, sur le perron de sa cambuse, il hurlait.Ses enfants jouaient sans s’en préoccuper.L’habitude.Lorsqu’il s’est mis debout pour se diriger vers la rue, P’pa a levé la tête, son bras-marteau haut.Il est resté comme ça, dans une pose statuesque.Puis son marteau a entraîné son bras vers sa cuisse.11 a essuyé la sueur de sa face.Il a toussé longuement.Il n’a rien dit, rien fail.Mais tout en cognant sur l’enclume, il le regardait marcher vers la rue.Nous nous balancions avec moins d’ardeur.Sur l'élan.Jean-Guy a couru vers la maison, en me laissant tout seul.Instinctivement, je suis descendu lentement de la planche de la balançoire et j’ai reculé vers le perron.Je me suis assis à l’ombre, sous les marches.En sécurité.Il s’est arrêté près de la cordonnerie du Fi.Maudite monyalaise 1 Ti-dos traversa la rue.Non, c’est dit trop brièvement .Ti-dos se lança dans la rue, s’écrasa sur la clôture de notre jardin, fit “aah” et rebondit dans le milieu de la rue.Il regarda l’horizon qui devait se situer à l'autre bout de la P’tite Ville, à deux milles, dans le bois des Desrosiers.Il dut avoir une profonde pensée, il haussa les épaides et tomba en avant.Dans sa chute ses jambes se mirent en mouvement.Il marchait.La résolution qu'il avait prise il y a.il y a quelques verres .devait s’impréciser dans sa tête (ben quoi .devenir imprécis).Ti-dos était un homme à décisions.Décidé de gagner quèques piasses pour acheter sa pinte de vin rouge et son alcool à 90.Décidé de ne plus boire une seule goutte.Décidé de battre sa femme.Décidé de partir.Ma crisse de soeur, m’en vas te planter.La grosse Monette nous terrorisait.Ben bon ! A va y goûter.Mouène m'avait rejoint.Nous riions trop fort.Ti-dos pivota trois huitièmes de tour.P’tits calisscs.M’en vas vous.Mouène rigolait de plus en plus.Moi, j’ai eu peur.Mais je n’était plus seul, je riais encore plus fort.Ti-dos compléta les sept huitièmes de tour qui lui restaient et se lança de nouveau en avant.Il sc dirigeait dan- • 99 gereusement vers le fossé.Y va tomber .Non.La Grosse Monette lui cria à temps.La touffe de lilas du jardin nous cachait la scène.Mouène courut derrière les békosses.Je le suivis dans le champ des Frenette jusqu'à la maison des La-flamme.Entre les deux maisons une allée de terre battue se rendait jusqu’au hangar.Ti-dos et la Grosse Monette se poussaijlaient en vociférant.Ti-dos devenait agressif et tentait de poigner les gros tétons de sa soeur.Ma viarge, ma viarge.Elle le talochait à grandes mains.11 se rua dessus.Ils tombèrent dans un fouillis de jupe, de cris et de poussière.Lorsqu’elle se dégagea ses gros tétons pendillaient roses et noirs.Sa robe effilochée était en tas par terre, Ti-dos tout mêlé dedans.Nue comme une citrouille avec du poil dans les cuisses, et des fesses, elle entra dans sa maison.Puis en ressortit toute graisse branlante.Vlan ! le fer à repasser sur la tête du frérot agressif.Et revlan 1 et pifpaf ! coups de pied et refer à repasser.Quand elle nous aperçut qui les regardions, ahuris, p'tits vicieux, p’tils vicieux, et disparut.(A l’avant dernier paragraphe, je fus imprécis: “entre les deux maisons.” Vous ne saviez pas que la Grosse Monette avait sa maison juste à côté de celle des Laflamme.) Ti-dos saignait comme un cochon.Tout le monde l’a dit lorsqu'ils l’ont vu tituber dans la rue.Y va se vider.Faites quèque chose.Mais non, mais non, faut laisser faire.Y a un bonyeu pour les ivrognes.Avant l’apparition de Ti-dos, sortant comme un fantôme du bouquet de lilas de notre jardin, et notre retour sous les marches de la galerie, il y avait eu notre course silencieuse dans le champ des Frenette, notre pisse dans les békosses et notre gêne.Sous les marches du perron, nous nous regardions de biais.Ce que nous venions de voir dépassait de beaucoup toutes les histoires cochonnes que les grands nous racontaient à l’école.La Grosse Monette toute nue avec du poil, ça nous avait boulversés.Mouène s’en grattait la poche.Je ne savais plus trop quoi faire.Est-ce qu’elle se promenait comme ça toute la journée, nue sous sa robe de coton fleuri?Est-ce que toutes les femmes faisaient comme elle ?Et c’était ça des mamelles ?Alors la craque que j’avais vue dans l’échancrure du corsage de la jaquette de M’man aboutissait à ça ?Et tout ce poil ?Moi aussi, j’avais une envie folle de me tripoter.Lorsque le fantôme de Ti-dos apparut .Parce que ça devait ressembler à ça un fantôme.Du sang plein la tête, dans la figure, sur sa chemise, partout.Comment pouvait-il marcher avec une tête ensanglantée de la sorte ?Personne ne l’aurait reconnu.Il ne criait plus.Il ne marmonnait plus.Silencieux et sinis- 100 • tre il caracolait au beau milieu de la rue.Les deux bras balants, son masque de sang inimaginable, il marchait.Un monstre.Un martien.Un fantôme.J’avais peur.Je vivais un de mes cauchemars.C’était pas Ti-dos.Juste devant nous il vira de bord et tenta de s’engager sur le pont qui conduisait chez le Fi.De dos, il était encore plus horrible.Sale de sable, de sang, de cheveux gluants, je le voyais s’agrandissant de la meme manière que lorsque je grossissais les gens et les paysages avec mes longues-vues.Ma culotte était mouillée.Je fermai les yeux, sûr que la fin du monde était arrivée.Comme lorsque l’avion militaire était surgi en rase-motte au-dessus de la maison.Je crois que j’ai crié, c’est peut-être Mouène qui a cré, quelqu'un a crié.Un hurlement.P’pa est sorti en vitesse de la boutique.Il a couru dans la rue.Ti-dos était tombé dans le fossé.Silencieusement comme du djello.P’pa est demeuré planté là.Il ne l'a pas aidé.Maintenant sali d’ordures, d’eaux vertes, d’herbes, Ti-dos s’accrochait aux touffes de foin qui s’arrachaient.Il effritait les mottes de sable, se hissait en s’agripant aux roches qui cédaient en faisant des trous.Il redisparaissait au fond.Tous ses efforts étaient silencieux.Le Fi s’était penché au-dessus du fossé et l’encourageait.Minuscule, ses jambes atrophiées ramassées sous son corps(l), il avait l’air du diablotin qui voulait aider le grand diable mal pris, un diablotin irnpuisant.Ce qu'il lui disait devait être très tendre.Il chuchotait, sérieusement avec beaucoup de tristesse.Ti-dos ne le regardait pas.11 ne devait même pas l'entendre.P'pa était toujours là.Dans la rue, impassible.Lorsqu’il nous avait vu, son regard s’était durci.Mais maintenant il avait l’air bon, puissant, chaleureux.Il se décida.En marchant, il s’essuyait les mains sur ses jambes de salopettes.Il s’étendit de tout son long sur le pont et plongea son bras dans le fossé.En se relevant, il sortit un pantin désarticulé.Il le chargea sur son épaule, doucement comme un poids précieux et disparut derrière la maison du Fi.laurent girouard (1) Le Fi est le frère de Ti-dos.C’est un paraplégique qui se traîne à l’aide de béquilles raccourcies.(la ci'otte au nez, roman à paraître en automne prochain) • 101 chroniques pour l’union de la gauche pierre vallières Les militants de Révolution québécoise ont décidé de joindre leurs efforts à ceux de Parti pris, afin de renforcer le courant révolutionnaire du mouvement indépendantiste québécois et de faire ainsi échec à ceux qui tout en prônant des réformes indispensables ne se sentent pas le courage de rompre carrément avec les groupes dominants et qui, de plus, s’engagent sur la voie sans issue de l’électoralisme.Face au vaste courant centriste et, par nature, hésitant, penchant tantôt à droite tantôt à gauche, selon la dominante du moment, courant essentiellement opportuniste qui paralyse en les mystifiant un grand nombre d’énergies, les patriotes québécois, conséquents avec eux-mêmes, doivent s’unir sur le terrain de 1 ’action directe^ afin que l’“agitalion indépendantiste” débouche sur une véritable révolution et non seulement sur un ensemble de compromis dont le peuple québécois, une fois de plus, ferait les frais.L’équipe de Révolution québécoise n’est pas la seule à sentir l’urgence de regrou- 102 • per le plus de militants possibles pour l’action directe, pour une action visant à un changement radical de la situation au Québec.J’ai rencontré plusieurs rinistes, Chevaliers de l’indépendance, Jeunes patriotes, etc.qui sont décidés à rompre avec la routine des manifestations paisibles et autorisées par la police, c’est-à-dire les manifestations bien tranquilles dans les rues où il n’y a personne à déranger et à des heures qui ne risquent pas d’indisposer l’ordre établi.Ce serait le comble de l’illusion de s’imaginer que la police va collaborer avec nous pour faire une révolution.A quoi nous servirait le droit de manifester nos convictions politiques si nous ne sommes pas décidés à les concrétiser par tous les moyens ?Devant le danger d’une asphyxie progressive du mouvement indépendantiste québécois par la tendance conciliatrice dominée par l’actuel R.I.N., il faut offrir une alternative concrète au réformisme et à l’électoralisme des “respectables” séparatistes petits-bourgeois.v. Car cc n’cst pas la police de Wagner qui constitue un danger pour la libération du Québec mais ces opposants du fédéralisme Canadian qui n’utilisent les valeurs nationales et les frustrations populaires que pour obtenir un jour le privilège d’opprimer les classes laborieuses à la place de la bourgeoisie fédéraste.Ces gens ne sont pas prêts à risquer leur réputation d’“honnôtes gens” dans des manifestations de “jeunes voyous”.Ils attendent que les monopoles américains, britanniques, belges et canadiens-anglais, qui é-tranglent notre économie, notre vie sociale et culturelle, leur apportent l'indépendance sur un plateau d’argent.On voit d’ici de quelle indépendance il s’agirait: celle qui permet aux “marines” d’écraser dans le sang tout mouvement populaire qui met en danger les intérêts financiers des trusts vankccs.Mais les d’Allemagne et les Jutras ne sont pas les seuls à ralentir le mouvement de libération nationale.A mon avis, ce qui retarde le plus l’avènement d’un véritable mouvement révolutionnaire au Québec est la multiplication des discussions inutiles derrière lesquelles se cache trop souvent une impuissance chronique à agir, c’est-à-dire à prendre des décisions concrètes qui n'ont certes pas la pureté des doctrines mais l’avantage souvent de provoquer des fissures dans l’ordre établi tandis que les idées soigneusement déballées, selon toutes les règles de la raison raisonnante, flottent au-dessus du monde sans le transformer.C’est au contact du réel que doit s’élaborer une stratégie révolutionnaire et par conséquent réaliste, et non à partir des thèses de quelque docteur en sciences politiques.Personne n’arrivera à imprimer une quelconque direction au mouvement de libération du Québec en partant de thèses a-cadémiques appuyées sur des “textes” de grands classiques de la pensée et de l’action révolutionnaires.Certes, la pensée des autres ne nuit pas; elle est même, au con- traire, d’un grand secours.Mais ce qui est encore plus nécessaire, c’est de bien connaître son pays.Seule la pratique peut dire qui a raison.Et plus l’action entreprise est directe et radicale plus la réponse aux questions que l’on se pose (indépendance d’abord, révolution ensuite; ou bien indépendance et révolution en môme temps) a de chance d’être claire et sans ambiguité.C’est le rapport des forces au Québec qui nous dira quel chemin prendre, et il est clair déjà, à voir les réactions soulevées par les “incidents” du 24 mai, qu’il sera bien difficile aux patriotes québécois de préparer l’indépendance de leur pays sans préparer du meme coup la révolution.Et ces “incidents” nous enseignent aussi que le peuple qui a man testé ce jour-là sa colère en veut davantage à l’ordre bourgeois incarné par la police qu’aux anciens sujets de la reine Victoria.C’est dans cette perspective d’action directe, que l’équipe de Révolution québécoise se joint à celle de Parti pris, moins pour écrire dans la revue que pour agir à partir du mouvement suscité par elle.Cette “fusion” en surprendra quelques-uns qui étaient habitués à nous considérer comme des rivaux.Mais jusqu’à maintenant les réactions enregistrées sont toutes favorables à cette unité clans l’action, au sein d’un même mouvement qui se distingue des autres moins par ses théories que par le radicalisme de ces méthodes d’action.Nous croyons que la décision de Révolution québécoise sera imitée par d’autres, dans l’intérêt de la “révolution québécoise” qui dépasse les clans et les partis.Notre ambition, je le répète, est moins d’écrire que de combattre et c’est pour mieux combattre que nous nous joignons au mouvement “parti pris”.Nous ne refuserons pas de collaborer à la revue, mais il ne faut pas attendre de nous de grandes thèses sim la révolution.Nous sommes et • 103 nous voulons demeurer essentiellement des hommes d’action.Notre souhait: que le mouvement auquel nous adhérons aujourd’hui se fasse le promoteur d’une véritable patriotisme populaire qui sache indiquer aux masses, dans son langage et d’une façon concrète, la voie vers la victoire.Le peuple québécois a été “défait” et trompé trop souvent.Nous n’avons pas le droit de le tromper une fois de plus.A ceux qui s’inquiètent de savoir qui dirigera effectivement le mouvement de libération du Québec, je voudrais souligner que dans toutes les révolutions la direction est allée à ceux qui ont adopté les positions les plus clairvoyantes et qui ont couru les plus grands risques, à ceux qui n’ont jamais refusé de tenir compte des réalités nouvelles, à ceux qui ont été à la tête de la lutte directe et qui ont choisi les tactiques de combat adéquates, en somme, à ceux qui ont su interpréter correctement le sentiment des masses et qui, à partir de leur propre expérience et de celle des autres pays révolutionnaires, ont su élaborer une politique populaire, anti-bourgeoise, u-ne stratégie et une tactique claires pour tous, et des consignes avant-gardistes qui sont devenues le patrimoine du peuple.Les patriotes québécois n’ont plus le choix: ils doivent fraterniser dans le combat et embarquer dans la lutte.Autrement, “Québec libre” dans dix ans ne sera plus qu’un cri folklorique.Les jeux seront faits .au profit de l’impérialisme.pierre vallières lettre refusée au devoir abbott et costello et le fédéralisme gérald godin Montréal, 30 avril 65 Sans être astrologue on pouvait prévoir de longtemps que Claude Ryan et Gérard Pelletier feraient la paire.Issus tous deux d’un même jécisme d’ailleurs plus vigoureux à leur époque qu’aujourd’hui; exégè-tes, apologues et défenseurs de ce qu’il faut bien appeler “la prothèse canadienne”, ils étaient aussi tous deux reconnus, acceptés et authentifiés par le Canada anglais comme les dialogueurs par excellen- ce, les “voix autorisées du Québec” par excellence.Entre parenthèses, “authorized voices” mon oeil! Le Canada anglais se joue à lui-même la comédie du dialogue, puisqu’il prend bien soin de ne choisir pour soi-disant se faire dire ses quatre vérités sur le Québec, que les nouveaux “chouayens” du toujours jeune conflit entre le Canada français et l’anglo-saxon: les fédéralistes.Donc, ils sont bessons par bien des côtés.Ils sont les Abbott and Costello du 104 • fédéralisme.Mais ces derniers jours, ils sont allés plus loin encore.Ils sont devenus, à l’occasion de la sinistre affaire Le-gault, des décalques l’un de l’autre dans la mesquinerie, pour ne pas dire plus.La mort de Gilles Legault dans le donjon de Bordeaux quelques heures après une tentative de suicide ratée, si on la compare au traitement dont a bénéficie le guide touristique de la prison, Monsieur Lucien Rivard, montre à l’évidence la politisation de la justice au Québec et permet de prendre la mesure de la répression du séparatisme par le gouvernement.Devant cette mort en des circonstances absolument révoltantes, nos moralistes étaient tenus de s’indigner.Mais le bât les blessait: Legault était un séparatiste.Quelle formule magique allaient-ils mettre au point pour être fidèles à la fois à leur credo du respect de la personne humaine et à leur fédéralisme militant.Ils ne se sont pas embarassés longtemps de la vérité.Pour Gérard Pelletier, ce fut assez clair: nous avons fait de la politique autour d’un cadavre.Pour Claude Ryan, ce fut évident: Gilles Legault, une âme “simple et ordinaire’’ (ce qui montre bien qu’il n’a pas connu Legault), avait été la victime de grandes gueules qui se “gavent de mots” et n’iraient jamais, eux, jusqu’à se suicider pour une cause.Et voilà, le tour était joué! Ce n’était pas la justice québécoise qui était politisée, c’était nous qui politisions sa victime.Que la justice wagnerienne fasse un cadavre d’un homme politisé, c’était normal.Que nous montrions que ce cadavre était celui d’un homme politisé, c’était grossier, c’était odieux.Enfin, Gilles Legault n’était pas une victime de la justice politique à Wagner, il n’était pas une victime des fonctionnaires dont c’est la coutume d’être plus wagnérien que Wagner pour lui plaire, il était une victime des hâbleurs sépa- ratistes et autres.Ce n’est donc pas Hitler qui a tué les Juifs, ce sont les Juifs eux-mêmes qui se sont tués: ils n’avaient qu’à ne pas être Juifs.Pourquoi des hommes sincères et honnêtes, je pense, corrompent-ils ainsi la logique?Parce que reconnaître que la justice est politisée, ce serait reconnaître l’existence du conflit que nous vivons actuellement: deux nations s’affrontent dont l’une a conquis l’autre militairement.Mais reconnaître ce conflit, ce serait pour MM.Ryan et Pelletier, reconnaître la profonde ambiguité de leur situation dans le conflit.Nous sommes à l’heure où il faut opter pour l’une ou l’autre des deux nations, ou être forcé de tordre le bras à la réalité.Il y a longtemps que les Canadiens-anglais ont fait l’unanimité contre nous et les raves objecteurs chez eux ne vont jamais jusqu’à envisager pour le Canada français l’indépendance dont jouit le Canada-anglais.Tout au plus, se contentent-ils de demander à la Saskatchewan d’abolir l’article 203 de sa loi scolaire.Ceux qui crient victoire là-dessus sont des diminués.Il suffit d’analyser l’éventail des options chez nos voisins et chez nous pour bien comprendre ce qui se passe: chez les Canadiens-anglais il va de l’assimilation pure et simple au fédéralisme coopératif; chez nous, il va du fédéralisme à l’indépendance nationale.Ce qui montre bien qu’il s’agit ici d’un conflit entre une nation dominatrice condescendante à ses heures et une nation dominée dont certains membres s’instituent les serviteurs et les bouffons du dominateur.Il n’y a en effet que chez nous que l’on trouve ce phénomène du dialogueur plus occupé à rassurer l’Anglais sur les intentions du Québec qu’à lui montrer la volonté nationale de libération.Tout autre perspective que celle-ci ne peut déboucher que sur le sophisme et l’argument spécieux.gérald godin • 105 ?la fulton-favreau et ses pèdleurs gérald godln En s’opposant à la formule Fulton-Fa-vreau, la population du Québec a bien montré depuis quelques mois qu’elle ne permettrait à personne de poser des actes qui infirmeraient Tavenir du Québec.Elle a clairement montré aussi qu’elle ne laisserait plus personne prendre des décisions qui lui sont contraires.Nous avons assisté depuis lors à l’étrange spectacle des “pèdleurs” qui sont descendus de la Colline Parlementaire parmi les non-instruits pour nous convaincre d’une seule chose: la province sera bien en prison, mais grâce au talent de tricheur de Jean Lesage, la province va fourrer le gardien de la prison.Qu’adviendrait-il de nous si, monsieur Lesage étant battu un jour, nous sommes poignés avec un premier ministre qui ne triche pas aux cartes ! La campagne entreprise par les butlers de la Confédération: Lesage, Lévesque, Laporte, Kierans et les autres nous a montré une chose: le gouvernement Lesage ne représente plus le peuple auprès du fédéral, mais le fédéral auprès du peuple.Au lieu de négocier avec Ottawa l’indépendance du Québec, le gouvernement Lesage tente de convaincre le peuple québécois de se mettre carrément et définitivement sous la tutelle du Canada anglais.Le gouvernement Lesage n’est plus le délégué des revendications québécoises auprès du centralisateur, mais bien le délégué du centralisateur auprès du peuple qu’il est censé représenter.Mais ce qu’il y a de plus révélateur dans la suite des événements récents, c’est bien l’empressement que mettent les provinces anglaises à adopter la formule Fulton-Fa-vreau.Cet empressement montre à l’évidence qu’il n’y a pas ici dix provinces et un gouvernement fédéral, mais bien un Canada anglais et un Canada français.La suite de ces événements montre que les neuf provinces anglaises et le gouvernement fédéral constituent en réalité un tout Elle montre aussi au grand jour la profonde hypocrisie canadiennc-anglaise.Expliquons-nous.Le Canada est affaibli donc divisé par dix frontières intérieures.Si on les regarde d’un peu près, on voit que neuf de ces frontières sont des fictions juridiques et qu’une seule est authentique: la frontière du Québec, parce qu’elle est nationale.C’est ici que l’hypocrisie apparaît dans toute son ampleur à moins que ce ne soit une mythomanie galopante.Le Canada anglais s’oppose d’une part à l’indépendance du Québec sous prétexte de protéger l’unité du Canada en alléguant que le Canada sans son cher petit Québec serait réduit en des miettes que les Etats-Unis ramasseraient avec un porte-poussière et d’autre part, il endosse, appuie, entretient et perpétue le fractionnement du Canada anglais en neuf parties en tous points semblables les unes aux autres au plan national.Pourquoi ce chapelet de provinces alors?Tout simplement pour s’assurer de placer le Québec, l’ancien Bas-Canada d’où tous 106 • les maux précédents de la nouvelle colonie de l’Angleterre en Amérique étaient venus, dans un état permanent d’infériorité là même où les inégalités numériques devraient s’abolir pour laisser la place aux seules différences nationales: la confédération.C’est cette situation de l’énorme Canada anglais neuf fois plus nombreux que le Québec que la formule Fulton-Favreau va consacrer.Et c’est aussi, au plan jurisprudentiel cette fois, la situation d’un état fédéral hypertrophié aux dépens des provinces, et des provinces réduites à n’être plus que des demi-états que la formule Fulton-Favreau veut pétrifier.Il faut prévoir que les pèdleurs vont reprendre la route avec leur petite valise à fédéralisme, si ce n’est déjà fait, et vont cette fois, pour mieux tromper le peuple du Québec sur la marchandise, l’enrober de nouveaux rubans et la montrer sous son plus beau jour.Il n’y a vraiment qu’une solution: greyez-vous d’affiches bien clai- ( 1 ) Ce texte est en substance celui de l’exposé de Parti-Pris à la réunion du Caucuc de gauche contre la formule Fulton-Favreau, tenue le 11 avril dernier.res: Pas de pèdleurs, No colportage (affiches bilingues, évidemment) et ne les enlevez que du jour où elle aura disparu, la vieille génération des politiciens québécois plus occupés à défendre le Canada anglais contre le Québec qu’à formuler à la face du monde les revendications de la nation québécoise.En effet, ils céderont la place un jour.Et puisqu’ils refusent de prendre en mains la libération du Québec, avortée sporadiquement depuis la fin du 19e siècle, qu’à tout le moins, ils fassent patienter le centralisateur jusqu’au jour où le Québec sera dirigé par un gouvernement soucieux non pas de se couper les chnollcs lui-même, mais bien de rapatrier tous les pouvoirs qui sont nécessaires à l’existence d’un état québécois maître de ses destinées et maître d’instaurer enfin le socialisme qui seul assure la véritable liberté, la véritable justice et la véritable égalité dont nous n’avons connu jusqu’à présent que des fac-similés.géralri godin des miracles au dominion jacques godbout Je suis revenu dans le quartier Mont-Royal, l’autre soir et j’y ai vu des miracles.Et des femmes en transes.Dans ce quartier Mont-Royal j’ai passé une bonne partie de mon enfance.Et je me souviens qu’à ma première escapade (j’avais neuf ou dix ans) ce sont ces rues qui me tentaient, ces hot-dogs, L.N.Messier, etc.Pour moi d’ailleurs à l’époque, c’était la ville.Avec toutes ces boutiques et surtout deux bijouteries où l’on affichait des montres anti-choc, annoncées par un cycliste; • 107 pour nous se trouvaient réunis, autour du parc Lafontaine à la fois le coeur du Canada-français et le bastion du catholicisme.Car on place souvent le coeur à la campagne.On a tort: la crise cardiaque nous attend dans la cité.Mais on y survivait, de brillante façon.Le cinéma aussi y floris-sait, et les quatre salles du quartier (dont l’une s’appelait “Le passe-temps”, ce qui donne la mesure de l’idéal cinématographique d’alors) faisaient des affaires d’or.Ainsi il y avait, au coin de la rue Papineau et de l’avenue Mont-Royal, côté sud, deux cinémas face à face.Deux de ces cinémas de quartier dont on ne sait jamais lequel est venu là le premier, et pourquoi ils se font face comme des épiciers rivaux.Bien entendu chacun, véritable taverne, avait sa clientèle de choix.L’une comprenant l’Anglais, l’autre pas.L’un se nommait le "Papineau", l’autre le "Dominion".Je ne sais si leurs propriétaires s’étaient rendu compte du jeu ou si une extraordinaire conscience politique les avait amenés à placer Papineau face au Dominion.L’un et l’autre éclairés par ces ampoules multicolores qui précédèrent le néon à tout prix.De toute façon aujourd’hui c’est Papineau qui a gagné: sur ce trottoir, on présente encore des films, Constantine (Eddie) à remplacé Rossi (Tino), mais cela reste du cinéma — ou du moins de la pellicule.Sur l’autre trottoir, celui d’en face, le Dominion est devenu une mitaine.Et c’est là que j’ai vu des miracles l’autre soir.Et des guérisons à l’oeil.Depuis assez longtemps j’avais remarqué que le Coming attraction du Dominion annonçait "Jésus sauve " et que des affiches plus discrètes dans des cadres vitrés disaient: miracles à huit heures le mercredi et sept heures trente le dimanche.Fermeture en août.A huit heures donc, je suis passé devant la porte avec l’air le plus détaché du monde.C’est que, même journaliste, je reste discret.Et le surnaturel, dois-je l’avouer, m’effraie: surtout quand il s’annonce avec une telle fermeté.En somme j’exige du Seigneur qu’il soit aussi timide que moi.J’hésitais.Puis je reviens sur mes pas.Huit heures quinze minutes.Les portes de l’église (Dominion) sont ouvertes, on chante à l’intérieur, accompagnant un orgue Hammond qui a coûté trois mille quelques dollars (c’est une affiche qui le dit).J’entre, comme dans une église, bien sûr, mais c’est plutôt un cirque; et puis tout à coup, c’est la panique.Il y a, dans l’allée, une forme humaine couchée par terre qui s’agite.Convulsions d’un spiritual que scandent cent cinquante, peut-être deux cents personnes.Il fait chaud à faire suer un nègre.Sur la scène, là où autrefois se dessinait l’écran, surgit un pupitre marqué d’une croix blanche et un homme que je distingue à peine qui, au micro, lance des borborygmes, frappe des mains.Derrière moi un énorme vieillard (trois cents livres, at least) danse en criant "Jésus sauve" comme s’il était pieds nus dans un baril de braises.Je me sens seul de mon espèce.On m’invite à aller m’asseoir; je me faufile sans dire mot dans un des derniers bancs.La tension et le rythme montent.(J’ai des disques, à la maison, de negro spirituals, mais ceux-ci chanté par mes concitoyens ne le cèdent en rien pour la conviction).Je suis le seul à ne pas marquer la mesure avec les mains.C’est un peu gênant.Alors je scande avec les épaules.On prie comme on peut.Ce sera comme ça de temps à autre dans la soirée: des cris, des rythmes, du bon jazz et l’une ou l’autre des fidèles qui se lance dans une danse où Lana Turner aurait à apprendre.Sur la scène, de chaque côté du maître de cérémonie (le pasteur), des musiciens: un organiste et un pianiste; au fond, sous une horrible banderole (Il vit, peint en bleu) un accordéoniste vaguement mulâtre 108 • et un noir aux cheveux frisés semblent s’ennuyer, un autre se fourre les doigts dans le nez.Puis le chant se calme, lente* ment, et un homme à l’air respectable (ressemblant aux paysans puritains de l’Ouest du pays) cesse de marmonner, à côté de moi, en se dandinant.Il ouvre les yeux.J’essaie de me rassurer.Le mot de passe, ici, c’est Alleluia ! — et puis une langue qui ressemble à de l’arabe, quand l’arabe sort d’un haut-parleur d’une mosquée du Caire.Le pasteur a bien réchauffé ses ouailles, il va leur parler maintenant.Cher pasteur.Il a le sens du rythme.Assez beau gosse.Il ressemble étrangement à Pierre Paquette, celui des émissions de teen-agers.Il a le physique, le dynamisme de Paquette.Mais alors la comparaison s’arrête là.Car le pasteur parle un tantinet jouai.Avec de longues phrases toutes faites, empruntées à l’évangile.Il parle, comme un curé, de l’amour, et de la joie, et du peuple choisi.Il ronrone.Et puis quand il ne sait quoi dire, ou qu’il a entrepris une phrase trop compliquée à terminer il dit Alléluia ! il se mouche, Alleluia ! il se marre.Il se marre doucement, sans éclats.Alors moi (comme lorsque j’allais à l’église et qu’il y avait des sermons) je me surprends à examiner les fidèles.Qui sont-ils, ces Canadiens-français qui viennent dans un ancien cinéma prier Dieu comme le faisaient (et le font encore) les noirs de la Louisiane ?Qui sont-ils ces Canadiens-français du quartier de mon enfance qui croient aux miracles ?Qui sont-ils ?Ils portent les noms habituels (Grégoire, Saint-Jean, Martel); ils demeurent à Rosemont, ou tout à côté.Mon voisin de droite est un jeune ouvrier, celui de gauche est peintre en bâtiment.Il pleure comme un veau.Et ça va durer.Ils disent que c’est le Saint-Esprit qui l’habite.Les femmes — de loin les plus nombreuses — ressemblent autant à de bonnes pay- sannes canadiennes-françaises qu’il est possible de l’imaginer: comme celle-là devant moi, qui est arrivée en retard, courte et ronde comme un monument et traînant par la main sa fillette de sept ans.Car il y a aussi des enfants, les yeux grands ouverts, étonnés, épuisés à cause de l’heure, nerveux à cause des chants.Et le pasteur continue de commenter les écritures, à peine interrompu, de temps à autre, par un fidèle qui monologue et s’adresse au peuple choisi comme si Dieu avait décidé de parler par sa bouche.C’est un phénomène intéressant d’ailleurs, car une ménagère, habitée par l’esprit, a maintenant un vocabulaire d’agrégé de philo.Comme Cham-berland.Puis on recommence.Quelques-uns veulent de la danse et des cris.Un enfant de onze ans s’agite transporté par la frénésie des fidèles, court en avant de la salle et s’affale sous le coup d’un immense frisson.La transe.Puis on s’arrête de nouveau.Pour rire, pour se féliciter chaleureusement en se disant: “Jésus est ici, Jésus est ici.”.Il y a mon voisin qui veut m’embrasser.Et puis le nègre frisé qui se lève.On le présente: c’est un Hindou; ah bon! et pasteur de son métier, et il nous fait son autobiographie avec la traduction simultanée de Pierre Paquette.C’est un rigolo, le pasteur des Indes.A-lors on se marre à nouveau, pendant qu’il raconte comment Jésus qui a changé l’eau en vin lui change son eau en café, tous les matins.Il rigole, il exagère, il en remet.Mais on peut lui donner qu’il pète de confiance.Son dernier voeu: que tous les méchants habitants de l’Inde deviennent chrétiens.Puis c’est le moment des guérisons miraculeuses: les malades s’avancent, devant la balustrade, en rang, les paumes tendues vers le ciel et le pasteur descend l’escalier en riant pendant que la salle chante et il va imposer les mains aux malades qui perdent connaissance dès qu’il les touche.• 109 Ils guérissent peut-être.Ou bien ils sc persuadent qu’ils sont guéris, ou bien ils aiment les transes.Dans la salle il y des fonctionnaires, des commis, de jolies jeunes filles de quinze.Et puis le Saint-Esprit, é-videmment.Pourquoi ne puis-je souffrir pourtant de voir ces enfants (il y en a une douzaine qui sucent leurs doigts) effrayés par le Saint-Esprit?Et pourquoi cette gêne qui me monte aux joues ?Il est dix heures.La cérémonie se prolonge; c’est à peine s’ils ont l’air épuisé par la chaleur de l’été qui s’abat sur le quartier, celui de mon enfance.Je file.Ces enfants-là auront d’autres souvenirs que les miens, dans leurs grands yeux cernés par la fatigue.D’autres souvenirs, d’autres cauchemars, à heures fixes, les mercredi et dimanche, au Dominion, rue Papineau.In French-Canada.jacques godbout la liberté d’expression: pour qui?mario dumais A une assemblée régulière de la Commission Scolaire de Chicoutimi tenue le 23 mars dernier, les Commissaires ont permis à deux représentants-propagandistes de la revue mensuelle de droite “Aujourd’hui-Québec” de se présenter aux différentes écoles (sur invitation des prin- cipaux) pour promouvoir leur revue chez les élèves.Etant donnée cette circonstance, Parti-Pris adressa la lettre suivante aux Commissaires de Chicoutimi: Montréal, 1er avril 1965.MM.les Commissaires a/s M.le Secrétaire-trésorier Commission Scolaire de Chicoutimi.Au cours d’une récente réunion de ses membrès, l’équipe de Parti-Pris a appris avec grand intérêt que les commissaires d’école de Chicoutimi, soucieux sans doute d’intéresser les jeunes à la vie politique du Québec, ont permis à deux propagandistes du mensuel “Aujourd’hui-Québec” de se présenter aux différentes écoles de la région pour promouvoir leur revue.Nous tenons à vous féliciter de cette initiative et nous basant sur ce précédent, nous réclamons le meme privilège.Vous remerciant de votre attention, nous demeurons vos tout dévoués, La Rédaction de la revue Parti Pris par Mario Dumais 3774 St-Denis Montréal Etat du Québec 110 • Et c’est sans étonnement que nous reçûmes la lettre que voici: Chicoutimi, 30 avril 1965.M.Mario Dumais, Revue feParti PriJ* 3774 rue St-Denis, Montréal.Monsieur, Je vous transmets ci-dessous une résolution adoptée par la Commission, à sa session régulière tenue le 27 avril 1965.“Le secrétaire donne lecture d’une lettre de la revue Parti Pris” demandant le privi-“lègc de se présenter aux différentes écoles dans le but de promouvoir cette revue.“Les commissaires expriment leur opinion au sujet de cette demande.Pour sa part, “M.Villeneuve est d’avis que, règle générale, la Commission doit être très prudente à l’ave-“nir concernant des demandes semblables.La Commission doit faire confiance à son personnel “‘sans qu’il soit nécessaire de permettre à des propagandistes d’aller rencontrer les instituteurs “et institutrices.“Même si la Commission a créé un précédent en accordant une telle permission pour la “revue “Aujourd’hui-Québec”, les commissaires sont unanimement d’avis qu’il est préférable “de mettre un terme a ces permissions.“Le secrétaire devra donc répondre en conséquence à la rédaction de cette revue”.Je vous prie de me croire, Votre bien dévoué, Joseph Bonneau Secrétaire-trésorier La Commission des Ecoles Catholiques de Chicoutimi.Le Soleil du 29 avril reproduisait par ailleurs, dans un article intitulé: “Parti Pris n’aura pas accès aux institutions”, le commentaire suivant du commissaire Maurice Villeneuve (notons que M.Villeneuve admet dans ce même article avoir voté en faveur de la permission accordée précédemment au périodique “Aujourd’hui-Québec”) : “Les jeunes de dix-huit ans pourront maintenant voter et je ne vois pas du tout qu’on laisse entrer dans nos écoles certains groupements qui, subtilement, peuvent prêcher pour différentes orientations politiques”.Vous voyez la logique: si nos jeunes ont maintenant le droit de voter, on est tout de même pas pour leur donner une éducation politique, à moins bien entendu que cette éduca- tion ne soit faite par nos petits amis d’“Aujour-d’hui-Québec”.Non, mais pensez-y donc! que nos jeunes aient une orientation politique différente, tout notre bel ordre social risque de s’écrouler! Que de candeur! monsieur le commissaire, que de candeur! Cette reconnaissance d’un aspect par trop réel de notre société bourgeoise, à savoir, la nécessité que l’opinion soit formée de façon unilatérale, est d’autant plus convaincante qu’elle vient de la bouche même d’un de nos adversaires.Mais qui oserait aujourd’hui nier la réalité de la lutte des classes au niveau de l’information?La bataille entreprise par la réaction dans ce domaine depuis un an ou deux, virage à droite à La Presse, bâillonnement des journalistes du Soleil et de l’Evénement, déclara- • 111 tions des Lesage, Wagner et Bona sur le monde de l’information, lancement du mensuel “Aujourd’hui-Québec”, sous le patronage des hautes autorités morales que sont les banques, les compagnies de finance et les trusts américains de l’automobile, ne rend-elle pas ce fait d’une évidence aveuglante?Cependant il est un domaine que l’on a tendance à considérer comme le lieu par excellence du désintéressement idéologique, comme le royaume de l’Objectivité, c’est l’école.Apprenons à nous détromper.Le système d’ensei- gnement, du primaire à l’université, est l’un des moyens les plus efficaces de véhiculer la vision bourgeoise du monde et de la société, vu l’influence profonde qu’on y a sur les individus.Cette propagande se glisse tant au niveau du contenu des cours, qu’au niveau du contrôle exercé sur les activités parascolaires des étudiants, et le geste de la commission scolaire de Chicoutimi n’est qu’un fait divers qui illustre cette réalité.La liberté d’expression en régime bourgeois, c’est la liberté pour la classe bour-beoise de diffuser ses idées.mario dumais »¦- «*.f-'VP u y v,* *-*-*.¦ v.y, •* .v v.v.*.COCO ¦.w.v.v.V.W, .: •: ta *5 •.••¦•v.v,*.' .V.V.V.y.v.V.v.' WA*, V^.y, .•.v .s*.•.'.v.•-.* -vv.v.v.A-.V.V.V.SV V S».VA‘A ••¦y, •.vV.¦s*.v y;/./AV, VA‘.VM*.••¦x**.**'.* .•.•••.v v.y.' V.v 30jK '.v.v /.•.VA Va*.-.'.•VA .•.*.•••.' /.V.V.112 • r vulgaire correspondance Notre numéro d’avril reproduisait deux petites annonces invitant les lecteurs du magazine des missions Sainte-Croix, Orient, à faire coïncider leur esprit missionnaire avec l’évasion fiscale; flatté de notre attention, le rédacteur de cette publication nous écrit: 30 avril 1965 revue parti pris montréal -% collegués (1) votre numéro d'avril porte une double référence à orient — devant l'intérêt que vous manifestez pour notre revue je viens vous proposer l'échange de nos périodiques — ceci n’implique aucune confusion quant à leur valeur et à leurs buts respectifs — le rédacteur d'orient Jacques-M.Langlais, c.s.c.(1) ou selon votre dose d’humour — frères — p.s.pourquoi laisser dormir vos valeurs révolutionnaires — confiez-les en toute sécurité aux missions des pères de sainte croix .Nous prenons bonne note du conseil; il est judicieux: la Compagnie Sainte-Croix limitée (?), avec l’Oratoire, Fides, etc., c’est un bon placement, et qui rapporte bien, nous le savons.Mais c’est là viser bien bas.Les petites communautés, c’est bien gentil; mais quand parti pris cherche ses appuis et son patronage du côté clérical, nous ne nous contentons pas des miettes.Le seul placement qui nous agrée, c’est celui qui se fait au sommet, comme le montre la photo ci-contre Merci quand même, bien cher frère et camarade.• 113 cours de formation politique Le Mouvement Parti Pris et le Parti Socialiste Québécois ont décidé de collaborer à la mise sur pied d’un institut d’études socialistes qui viserait à donner une formation politique solide à leurs membres et à des adhérents possibles.section politique: étude de nos gouvernements municipal, provincial et fédéral, leurs structures et leur fonctionnement; étude de trois modèles socialistes correspondant à ces trois niveaux de gouvernement: relations internationales.— section économie :étude de l’économie du Québec au niveau de la région, au niveau de la province et les relations économiques entre la rovince et les forces conomiques étrangères; étude de la planification régionale et nationale, des é-changes i n t e rnatio-naux.Description du cour: Pour cette première année les cours se diviseront en huit sections: politique, économique, sociologie, syndicalisme, histoire, théorie socialiste, pratique socialiste, organisation de partis.— section sociologie:étude du travail au niveau de l’usine au Québec, des diverses occupations, des classes sociales; étude de trois modèles socialistes.section syndicalisme:étude de l’entreprise au Québec, des occupations et de leur intégration dans les classes sociales; analyse des structures et du fonctionnement de la FTQ et de la CSN; étude de l’auto-ges-tion, des types de regroupement syndical et des genres de négociations.section histoire : étude de l’histoire po- litique, economique et sociale de la province de Québec.114 • section théorie socialiste : étude des Utopistes.de Marx, de Jaurès et Lénine, des relations Yougoslavie - Moscou, du marxisme français et italien, des sociaux-chrétiens vis-à-vis des marxistes.section pratique socialiste : étude de types socialistes: Yugoslavie et Israel; Cuba et Algérie, Suède et Angleterre; Chine et Russie; programme du parti communiste italien.section organisation de partis: analyse des partis traditionnels et les relations de ces partis avec 1 e gouvernement; la cellule socialiste et l’organisation d’un parti socialiste à ¦l’échelle nationale ; les relations de ce parti avec l’Etat.Il est à noter que ce programme n’est pas absolument définitif et que certaines modifications pourront y ctre apportées avant septembre.Professeurs: Ces cours seront donnés par des professeurs des Sciences Sociales de l’université de Montréal, des membres de la Revue Parti Pris et des organisateurs du monde syndical.organisation des cours : — ces cours se donneront de la mi-septembre et de la mi-janvier à la mi-avril.— les locaux de Parti Pris et du PSQ serviront de salles de conférences.Le cours se donnera un soir dans l’un de ces locaux et sera répété un autre soir dans l’autre local.— le cours se divisera en deux exposés de 45 minutes suivis chacun d’une période de discussion d’égale longueur.— un résumé des deux exposés sera distribué au début de chaque cours.— les frais d’inscription pour chaque section seront de $4 pour les membres et de 310 pour les non-membres.(Ces fonds serviront à défrayer le coût de location des salles et la polycopie des résumés.Les professeurs donnent leur cours sans rémunération).On trouvera dans le numéro de septembre de plus amples détails sur l’horaire, l’inscription et les professeurs.léandre bergeron responsable des cours de formation politique • 115 anciens numéro Il nous reste encore un certain nombre d’anciens numéros de Parti Pris, qu'on peut se procurer en écrivant à la revue.Plusieurs des numéros du Volume I (1963-64) sont épuisés; cependant, nous avons mis à part une centaine de séries complètes de ce premier volume, qui sont offertes à nos lecteurs.Les numéros qui composent ces séries ne seront pas vendus séparément.Quant aux numéros du volume II, ils sont tous encore disponibles, en série ou séparément.Le prix du numéro est de 50^, sauf indication contraire.Veuillez utiliser le coupon ci-dessous.X X X X X VEUILLEZ ME FAIRE PARVENIR : Volume I (1963-64) — ex.du no 3 — Programme politique et électoral de Pierre Bourgault — ex.du no 5 — Le Pouvoir (sur le régime Libéral du Québec) — ex.du no 8 — Vers une réforme agraire — ex.des nos 9-10-11 — Portrait du colonisé québécois (1.50) — ex.de la série complète du Volume I (§5.50) Volume.Il (1964-65) — ex.du no 1 — Manifeste 1964-65 — ex.du no 2 — L’information, une arme idéologique — ex.du no 3 — L’appui tactique à la bourgeoisie, et La Plaine, de J.Godbout.— ex.du no 4 — Montréal, la ville des autres — ex.du no 5 — Pour une littérature québécoise (75^) — ex.du no 6 — Aspects du syndicalisme québécois — ex.du no 7 — L’Enseignement et les enseignants — ex.du no 8 — Pour une laïcisation véritable — ex.du no 9 — Qiiébec, capitale de rois-nègres — ex.du nos 10-11 — La difficulté d’être québécois — ex.de la série complète du Volume II (S5.00) X X X X X Vous trouverez ci-inclus mon chèque au montant de.NOM.ADRESSE.VILLE.116 • SOUSCRIPTION AUX EDITIONS PARTI PRIS A) Veuillez m'inscrire comme membre permanent des éditions parti pris: 1) pour un montant de $9.00 (valeur de $13.00) * Les éditions me feront parvenir automatiquement: soit les volumes à paraître, dès leur sortie sur le marché, soit les volumes déjà parus (pointez les titres retenus) et les volumes à paraître complétant la somme.2) pour un montant de $6.00.Je choisirai dans les dix prochains volumes pour une valeur totale de $7.50.Les éditions me feront parvenir un bulletin de commande à chacune des prochaines parutions.B) Veuillez m'envoyer les volumes suivants (pointez les titres retenus) Nom .Adresse .Profession.ci-joint un chèque ?, un mandat poste ?au montant de. Bulletin de commande — volumes déjà parus éditions parti pris Veuillez me faire parvenir les titres suivants: 0 1° ville inhumaine, roman de Laurent Girouard .$2.00 ?blues pour un homme averti, pièce télévisée de Claude Jasmin .$1.00 0 le taxi, métier de crève-faim, étude de Germain Archambault $1.00 1 1 le cassé, nouvelles de Jacques Renaud .$1.00 ?le cabochon, roman d'André Major .$1.50 ?l'afficheur hurle, poème de Paul Chamberland .$1.50 ?la chair de poule, nouvelles d'André Major .$1.75 0 la nuit, roman de Jacques Ferron .$1.50 0 pleure pas, germaine, roman de Claude Jasmin .$1.75 Nom .Adresse .Ville .Ci-joint un ?chèque, 0 mandat de poste, au montant de Faire parvenir ces bulletins à Les éditions parti pris, 3774, rue Saint-Denis, Montréal (18). — LIVRES ET AUTEURS CANADIENS - 1964 Panorama de la production littéraire de l'année.Des comptes rendus critiques de tous les livres importants de l'année.Article éditorial: D'Affaires Culturelles par Adrien Thérîo.Une étude de Terre Québec, de Paul Chamberland, par Maximilien Laroche.Un article de Luc Lacourcière sur Philippe Aubert de Gaspé, fils, avec des documents inédits.LIVRES ET AUTEURS CANADIENS est la seule revue du genre au canada.En vente dans toutes les bonnes librairies ($1.75) Pour un QUEBEC Politiquement souverain, économiquement libre et socialement juste.Lisez “QUEBEC LIBRE”, le plus fort tirage des publications indépendantistes.en vente partout, T5c abonnement: $2.00 pour 12 numéros — de soutien: $5.00 C.P.206 station “N” MONTREAL BULLETIN D’ABONNEMENT PARTE PRIS Veuillez m'inscrire pour un abonnement de ?six mois, ?un an, à PARTI PRIS, à partir du numéro de .196.Ci-joint un ?chèque, £] mandat poste, au montant de .TARIF: Abonnement ordinaire — de soutien — outre-mer (avion) six mois (6 nos) $2.50 $ 5.00 $ 5.00 un an (12 nos) $5.00 $10.00 $10.00 (Signature) Nom 196 Adresse Ville .Profession BULLETIN D’INSCRIPTION CLUB PARTI PRIS Veuillez m’inscrire pour une période de n six mois, ?un an, au CLUB PARTI PRIS, à partir du mois de.Ci-joint un ?chèque, un ?mandat poste, au montant de.TARIF: Un dollar par mois (comprenant l’abonnement à la revue).Le.196.NOM: .Adresse: .Ville: .Téléphone:.Profession: .Faire parvenir ces bulletins à PARTI PRIS, 3774, rue Saint-Denis, Montréal (18). les éditions parti pris présentent: pleure pas, germaine roman de Claude jasmin : - -it wTr< 2' , parus cette année: §e cassé de jacques renaud le cabochon, d’andré major l’afficheur hurle, de paul chamberland la chair de pouie, d’andré major la nuit; de jacques ferron
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