Parti pris, 1 décembre 1965, Décembre
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Mais cela pouvait-il durer?Le sort du Q.L.était-il depuis longtemps fixé par le rapport des forces en présence?Aurait-il pu subsister sans pour autant accepter des cornpromis sur le fond?Pour répondre, il faut s*interroger cPabord sur le milieu universitaire.l'université, milieu de gauche ou milieu bourgeois?9 L* Université constitue un milieu bourgeois par des facteurs extérieurs aux étudiants eux-mêmes: par l'origine des étudiants, par les idéaux que la société leur propose, par les structures des institutions universitaires.Pourtant, c'est aussi un milieu de gauche par la situation et les intérêts immédiats des étudiants; ceux-ci ne sont pas, pour la plupart,, encore reliés à des intérêts de classe bourgeoise, ils ne sont pas dans une position d* exploiteurs.U?gra?id nombre sont ouverts aux progrès sociaux porteurs de la société future dans laquelle ils vivront.Ils sont les critiques sévères de leurs aînés,-auxquels les opposent le conflit des générations, ce qui les amène a critiquer également la société des aînés.9 t Le milieu universitaire est un milieu sur lequels' exercenlde V extérieur de pui ssantes pression s de droite - c' est le cas notamment à Poly - mais à l'intérieur duquel seule la gauche est organisée, car elle représente la tendance naturelle des étudiants actifs; au contraire il n'y a pas de droite organisée, et il y est péjoratif d'être traité de " droitisle" ou de "réactionnaire".Or dans la crise actuelle, on a peut-être cri s tali s é trop vite en un conflit droite-gauche, un débat qui avait des causes un peu plus confuses.Bien sur dans la situation détériorée à laquelle on était arrivé, les démissionnaires avaient une raison objective de démissionner: Vimpossibilité pour eux c?accomplir, dans les structures actuelles et avec les hommes en place, des tâches conformes à leurs options fondamentales.Mais c'est en examinant les antécédents de la crise qu'on peut se demander si la situation était bien impossible au départ, ou si les démissionnaires n' auraient pas été en partie responsables de la détérioration de la situation.un échec personnel Or il nous semble bien que cette incapacité (T exercer le pouvoir conformément à leurs idées se double d'un échec sur le plan personnel.•3 Tenant compte du problème principal auquel ils ont fait face: la faiblesse du leadership tant à l’AGEUM qu'a TUGEQ, on doit reconnaître que les démissionnaires de T AGEEAI n’ont pas aidé leur cause par leur attitude, ils n’ont pas su acquérir de l’ascendant sur leur entourage et aller chercher dans des milieux sympathiques les appuis qui auraient pu les soutenir dans leur travail.De même au Quartier Latin, si l’ancien directeur était un excellent techni ci en du journalisme, il n’a pas été un leader d’opinion et ses écrits manquaient singulièrement de clarté.Or la critique la plus sérieuse qui ait été faite du Q.L.porte justement sur le manque de rigueur dans ses polémiques et l*absence d’exposés théoriques explicitant sa pensée politique.Il est probable qu’un travail (T éducation politique en profondeur aurait été plus efficace et bien mieux accepté que la provocation systématique.Les camarades ont donc pu imputer a tort a des divisions idéologi que s une situation en partie imputable à des erreurs de jugement, à des défaillances individuelle s et à des conflits de personnalité.\l ne s’agit nullement de tout expliquer aifisi - l’inverse a pu aussi être vrai dans une certaine mesure - mais de faire lucidement la part des choses.Nous soutenons pour notre part que dans la mesure ou il y a pu y avoir une telle confusion, et dans la mesure où des étudiants de gauche ont pu se diviser sur de telles questions de persofjnalilé, il y a eu erreur, une erreur commune dont tous sont respo?isables.un comportement “gauchiste” Bref l’action de gauche sur les campus n’a pas été menee politiquement.On s’en est tenu à une action de principe,’’être fidèle à soi-même et a ses idées”.Oit n’a pas vraiment tenté de mettre un plus grand nombre d* étudiants dans le coup.On ne s’est pas préoccupé d’organisation, de pédagogie.Quand on aboutit a l’isolement et à T échec, il ne reste plus qu’a s’avouer minoritaire et à conclure a une situation politique dé favorable.Cela demeure discutable.Ce Test bien plus si on érige cette attitude en principe; faudrait-il que dans l’attente du ’’Grand Soir” les socialistes se refusent à occuper des postes dans les organisations de masse de la société bourgeoise, syndicats en parti culier?C’est la T erreur qu’on a appelé historiquement le ”gauchisme” (1); ce n’ est certainement pas une règle à suivre dans le contexte actuel.Au contraire, T exercice d’un certain pouvoir même limité et entravé, est l’un des plus importants moyens pour la gauche de s’implanter dans divers milieux, de faire son apprentissage politique, et de se gagner la confiance des gens. Or la marge d'action possible à l'AGEUM et au Q.L.demeurait extrêmement large comparativement à bien cF autres situations.L'expérience aurait pu être poussée beaucoup plus loin.Par contre, l*abandon du terrain de la lutte et de positions avantageuses, pour aller tenter un effort de "politisation a la base" par ses propres moyens, en dehors de l*organisation officielle, dans des conditions concrètes bien plus difficiles, marque objectivement un recul.La conséquence la plus malheureuse et la plus bête de cette situation aura été de fournir des amies ci la droite extérieure au campus.Bien sûr la gauche au sens large reprendra assez vite les choses en main, ne serait-ce que parce que seuls les étudiants de gauche acceptent d'investir du temps dans le mouvement syndical.C/est précisément dans l'optique d'une reconquête du pouvoir étudiant, fondé sur un appui plus large, qu'il faut maintenant travailler.Un stage dans l'opposition peut avoir Vavantage incontestable de permettre un rapproch ement réel avec les étudiants à la base.Le tout est que ce rapprochement se produise: si les camarade s savent profiter de cette occasion pour faire un travail de pénétration et d'organisation, s'ils savent se gagner la confiance des étudiants, ils pourront se retrouver plus forts pour prendre le leadership du mouvement syndical étudiant, cette fois avec l'appui populaire.Ainsi ce pouvoir pourra acquérir un fondement solide et une permanence qui lui ont fait défaut jusqu'ici.La confiance de la masse se gagne par la cohérence de V action politique.L'appartenance a une grande formation politique de gauche fournirait aux étudiants socialistes des cadres leur permettant cF atteindre cette cohérence indispensable.D'autre part chacun doit développer une attitude personnelle orientée vers la participation à une action collective disciplinée, apprendre à ma ft riser les techniques propres à cette forme cF action et pouvoir reléguer au second plan les problèmes de personnalité.L'efficacité ne peut être obtenue qu’à ce prix.parti pri s / j.t.(1) - cf.Lénine, “La maladie infantile du communisme, le gauchisme”; les camarades qui prennent plaisir à citer Lénine en exergue dans “Campus Libre”, auraient avantage à re ire cet ouvrage, en particulier le chapitre 6. l’individu révolutionnaire paul chamberlan petit homme irremplaçable petit homme avec ta faim et la terreur qui te fuit et te poursuit poul-m.lapointe, Pour les âmes Ce qui m*intéresse, ce n*est pas le bonheur de tous les hommes/ c*est celui de chacun.boris vian, L’écume des jours pos, plus je redoute de le livrer.Suis-je compétent à débattre la question?Je ne parle pas d’une compétence intellectuelle (que, d’ailleurs, je n’oserais me donner), mais d’une qualification existentielle: l’épreuve d’une lutte révolutionnaire qui n’est encore que projetée, amorcée et , surtout, le poids de cette vérité que je suis comme individu.Par conséquent, ce que je dirai par la suite repose sur des fondements problématiques: toutes mes affirmations seront précaires, seront de fausses affirmations, ne moduleront qu’une seule interrogation, à laquelle vous ne pourrez, aucun d’entre vous, vous soustraire.Certains s’agaceront peut-être de ce ton personnel.Je ne choisis pas ce Je pose une question que je reconnais redoutable: celle de la morale révolutionnaire.Voilà de bien grands mots: Morale, Révolution.Ces mots, s’ils ont un sens, ne peuvent jamais cesser de bouleverser ma vie quotidienne.Surtout accolés l’un à l’autre, ils signifient une quotidienneté perçue, réfléchie et agie selon un impérieux mot d’ordre.Voilà pourquoi ils sont redoutables.Il ne suffit pas de les prononcer pour que la chose existe: ce sont les mots de l’utopie et de l’action.Ces mots, s’ils ont un sens, écrasent tout d’abord celui qui les entend, les fait siens.Je ne crois point en celui que ces mots n’effrayent pas un jour ou l’autre.Plus je me convaincs de mon pro- ton, il s’impose à moi.Au nom de qui parlerai-je?J’apprends peu à peu à me méfier de Vidéologie (1); je reparlerai bientôt de cette méfiance.En tout cas, il m’était impossible d’adopter un style d’emblée objectif comment aurais-je pu éviter de pontifier, de moraliser?Mais ce doute, cette méfiance, ces hésitations ne risquent-ils pas de ruiner les poser la question morale Je m’adresse à ceux qui ont choisi l’engagement révolutionnaire (ils sont le vous de ces propos), quelque forme que prenne cet engagement.Je tie re conn ai s fias de morale autre que révolu tionnaire : morale et morale révolutionnaire, c’est tout un pour moi.Voilà peut-être une assertion risquée.Je ne la soutiens pas principalement pour des raisons théoriques; je pars d’une certitude pratique : les hommes, comme êtres individuels et sociaux, doivent avoir raison de toutes les forces qui les oppriment et les dénaturent (cela, Kant et les “philosophes des lumières” le savaient, le disaient déjà); et, pour que cette vérité ait un sens, chacun doit la pratiquer en un lieu et un temps précis.Ainsi apparaît la possibilité d’une transformation radicale des conditions matérielles de l’existence sociale et individuelle.chances de l’action, la si nécessaire action?Retour insidieux d’inhibitions?Il faut redire que l’action ne peut être un impératif catégorique.Je parle, ici, de l’action comme tâche individuelle: jec/>o/s/sd’agir.Ces vérités n’apparaissent pas en-deça d’un certain vertige, qui ruine à fond tout décalogue.En-dehors de cette certitude, il n’y a pas de morale possible.Mais cette certitude, d’un côté, en est une de coeur - elle se fonde sur l’indignation morale - de l’autre, elle n’est remplie que d’un contenu fort imprécis.Mais le contenu, s’il n’est pas exprimé clairement, n’en est pas moins impliqué par nos actes et nos attitudes.A ce niveau, et à ce niveau seulement, il est déjà précisé nous ne vivons pas d’idées générales.Ce contenu, il importe de le rendre conscient.C’ est la tout le sens de la question morale.Par exemple, ne découvrirons-noils pas certaines contradictions entre le choix qui scelle notre engagement dans la lutte révolutionnaire et l’ensemble des raisons, motivations, réflexes qui entourent ce • 7 choix et le colorent; si elles ne sont pas indépassables, elles peuvent quand même surgir comme de formidables obstacles; nous devons en prendre conscience.La question morale est nécessaire parce qu’elle est la question sur le contenu, sur le contenu de la théorie et de la pratique révolutionnaires en tant que l’une et, l’autre existent par et clans un choix individuel, interindividuel.Il n’y a pas d’un côté la morale, de l’autre la révolution, la politique; distinction depuis laquelle il y aurait à examiner le rapport de deux termes clairement définis.Le contenu d’une révolution possible, à faire, est intégralement moral- Bien sûr, il est aussi politique, économique, scientifique.mais justement, ces dimensions-là n’ont de sens et de réalité que comme com portent en t s individuels et sociaux.Que penser d’un “révolutionnaire” cynique et sans scrupules?Le mensonge a des limites.Je veux dire maintenant ce qui me brûlait les lèvres depuis le début: pour plusieurs, la question morale ne se pose pas.L’engagement dans un combat politique justifierait tout, quasi-inconditionnellement.Certes, on ne tient pas ce raisonnement, mais il arrive que la question morale cesse cTintéresser.Pour bien juger de cette attitude, il faudrait reconstituer l’histoire de chacun: ces vues ne sont 8 • donc que fort approximatives.Par ailleurs, si je dis “poser la question morale”, je ne mets peut-être pas les mots qui conviennent sur une réalité qui n’a rien de purement théorique et fait problème en-deça ou au-delà des mots, comme on voudra.D’où la difficulté d’en parler, d’écrire là-dessus: on n’évite pas la “distortion” théorique.La question morale cesse d’intéresser de l’instant où l’on met une foi absolue en ses raisons.En d’autres termes, l’action militante s’impose d’emblée comme morale, et propre à satisfaire toutes les instances morales.Le piège, il est ici.Je ne remets pas en question la certitude qui fonde notre action: elle est une certitude pratique,\ donc relative, et qui ne peut être confirmée ou infirmée que par sa réalisation ou sa non-réalisation.Parler de dogmatisme lorsqu’est posée l’exigence de l’indépendance et de la révolution québécoise est un non-sens puisqu’il n’y a pas là une vérité à reconnaître mais une vérité à faire: elle est au-devant.Si elle est un dogmatisme, elle ne peut s’opposer que des dogmatismes: le fédéralisme, ou tout “statuquo-isme”, n’est pas plus vrai que l’indépendantisme, au sens d’une vérité à démontrer a priori, c’est-à-dire avant de la choisir.Quant à l’attentisme, il ne signifie rien, il n’est que le degré zéro de la vérité pratique (sociale et politique): ceux qui s’y réfugient se situent en-deça de toute vérité et de toute erreur; en réalité, la plupart des attentistes, qu’ils le veuillent ou non, sont du côté du plus fort, et composent, sans douleur, avec les tenants de l’ordre établi.En ne prenant pas parti, ils profitent du système.Pour résumer, je dirai qu’il n'y a pas d’action possible sans certitudes.Or la question porte ici sur le sens de ces certitudes.Muées en dogmes, elles dénaturent et faussent le sens évidemment humain du militantisme.J’en reviens donc à la question du contenu.Par contenu, je n’entends pas que les idées, les valeurs, les objectifs, l’appareil théorique, les options idéologiques, la masse des informations retenues qui explicitent notre engagement, notre combat, qui fondent notre certitude dans l’action.Par contenu, j’entends aussi, et ceci me paraît plus important parce que moins su, l’ensemble plus ou moins informe des besoins, désirs, frustrations, valeurs mi-conscientes, bref tout ce qui constitue la chair même de nos comportements, de nos spontanéités, de nos façons de vivre, de signifier, de communiquer avec les autres.Je dis que cette part occulte du contenu, part qui n’est pas intellectualisée, qui échappe aux “rationalisations” (au sens de mécanismes de défense), qui n’est, en somme, que la vie quotidienne toute nue, doit faire l’objet d’un examen attentif et être comparé au contenu intellectuel, conscient, de notre engagement.1° tel que je le laissais entendre, je soupçonne fort l’existence de conflits, de contradictions entre ces deux aspects du contenu, entre la vie quotidienne et rengagement révolutionnaire; 2° je crois que la “vérité” et le salut de notre engagement, de notre combat, de notre certitude dans le combat, dépendent étroitement du contenu secret, informulé de notre quotidienneté et que, par conséquent, il nous faut soutenir un rapport critique de l’action politique à la vie de tous les jours (la vie “privée”) et vice-versa.La première affirmation est une hypothèse susceptible de nous guider dans la position du problème moral; la seconde est une sorte de postulat, une règle de méthode qui nous aide à comprendre les données du problème.La seule façon de poser la question morale, et son seul intérêt, ©St d’arriver à connaître clairement pourquoi et comment vivons-nous et agissons-nous, depuis les banalités quotidiennes jusqu’aux rêveries les plus utopiques.Quel est, en nous, le militant, et quel, l’homme quotidien?J’affirme que toute solution de continuité de l’un à l’autre est un mensonge, et un mensonge qui atteint tout autant l’action politique que le comporte- •9 ment quotidien.L’importance de la question morale est que, si elle n’est pas posée pratiquement, tout le reste est compromis, dévoyé.Le sens d’une révolution est moral: l’action révolutionnaire vise la transformation des conditions de l’existence et la réalisation des possibles humains encore l’aberration Les choses se produisent de curieuse façon.Avec variantes à l’infini selon les individus.Mais n’est-il pas vrai que, dans une certaine mesure, le fait de “s’engager” ressemble à une délivrance, à une justification?On se sent utile, modestement indispensable.Déjà, on commence à classer les gens: ceux qui s’engagent, ceux qui ne s’engagent pas.Les seconds ont toujours l’air un peu suspect.De plus, si l’on a souffert, dans son emploi ou ses relations, d’avoir été reconnu indépendantiste ou socialiste, on estime avoir droit à un certain respect, de faire certaines choses, de n’en pas faire d’autres.On a raison, on le sait, et l’on aurait tort d’avoir mauvaise conscience.On est “dans la vérité”.En d’autres termes, on s’est donné un rôle: on vit, pense, agit pour la cause; on représente la Cause; c’est 10 • obturés.Je reviendrai sur la question; je l’indique maintenant parce que cette- vue utopique (la révolution est utopie) (3) intéresse, d’une façon pressante, la conduite de la vie quotidienne de celui qui choisit les fins révolutionnaires.la Cause qui inspire ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire.On joue à être militant Je simplifie sans doute un peu mais n’y a-t-il pas de cela dans nos comportements à tous?Il semble que la Cause, l’engagement, l’action politique répondent à toutes les questions, solutionnent tous les problèmes.Ou, plus exactement, la réalité (celle qui manque d’élévation) cesse d’intéresser si elle n’a pas de rapport au contenu immédiat, évident de l’engagement politique.On succombe alors à un rétrécissement des perspectives.Ce rétrécissement, je l’appellerai “l’étroitement politique”, et j’entendrai par là une mutilation de la praxis totale qui doit réaliser, au jour le jour, dans la vie quotidienne, l’intention révolutionnaire.Marcel Chaput (celui des jeûnes) et les “effelquois” ont donné le ton à l’engagement politique des indé- pendantistes: jouer le tout pour le tout, “faire le saut”.Figures exemplaires: leur attitude en imposait; et cela, en dépit des raisons avancées pour contrer un engouement trop exclusif.Dans les conditions sociales présentes, l'engagement signifie, pour celui qui le prend, le passage, vécu comme irréversible, de la masse des satisfaits ou des résignés à une fraternité de damnés.Pour la plupart, cela n’a rien de particulièrement dramatique ou de spectaculaire; pourtant, il suffit de penser que “ça pourrait bien arriver un jour ou l’autre” pour que souffle le vent du drame.Ces choses se sentent lors de manifestations.“Faire le saut” est un acte qui suppose de la générosité, du désintéressement.Et aussi une certaine dose d’écoeurement, d’exaspération, que l’on “ a son voyage”.On ne pose pas cet acte en conclusion à de longs et sereins raisonnements; il est avant tout le corollaire irrépressible de la passion.Il ne saurait être que passionné, et c’est parce qu’il ;est tel qu’il porte en lui le risque de r aberration {2).Evidemment, ce n’est pas ,de “faire le saut” qui est aberrant: on ne peut s’engager à moitié.Le risque de l’aberration tient ici au contenu même de l’engagement, à la signification qu’on lui donne dans la pratique quotidienne, bref, à.la façon dont on se débrouille avec la situation où l’on s’est mis en “faisant le saut”.Je parlais, tout juste, de fraternité damnée: j’emploie à dessin cette terminologie sentimentale.Faire le saut, - cela est rarement convenu en termes clairs - signifie, pour la plupart, se mettre au ban de la société, se constituer (virtuellement) “délinquant”, envisager comme quasi-inéluctable la clandestinité, l’illégalité.L’aberration est justement possible parce que cette “condition de damné” est à la fois vraie et fausse.Vraie, parce que tout révolutionnaire véritable, niant la société où il vit, persistant dans son refus, pousse celle-ci un jour ou l’autre, à l’exclure de ses rangs sous quelque forme qûe ce soit.Fausse, parce que l’affrontement entre les forces révolutionnaires et les forces conservatrices n‘a pas encore été consommé, et que, par conséquent, la société n’impose pas au révolutionnaire une forme évidente d’exclusion.Il faut le provoquer, ce genre d’exclusion, pour le subir.Et c’est là une conduite aberrante (possible justement dans la mesure où le seul fait de se vouloir et de se faire révolutionnaire est déjà une “provocation”): mais le geste de bravade ne sert en rien la visée révolutionnaire; il trahit plutôt une impatience incontrôlable sinon une conduite de “desperado”.C’est une maladie infantile.C’est du gauchisme au petit pied. La plupart ne succombe pas à cette déraison, mais je crois que personne n’échappe tout à fait à la fascination du saut dans le vide, de l’acte irréparable.L’aberration nous guette parce que, en nous voulant révolutionnaires présentement, nOUS choisissons un “rôle social ambigu, sinon équivoque.On pourrait “mesurer” l’aberration par “l’écart” qui sépare notre idéal social et politique des possibilités présentes de l’accomplir.Cet écart est gigantesque et nous force à vivre écartelés: entre un présent désespérant- et un avenir d’autant plus merveilleux qu’il est utopique (3).Si nous vivons intensément le “saut”, si, pour nous, l’engagement révolutionnaire commande à une transformation de notre vie quotidienne, s’il signifie le “prêt à tout”, alors il peut devenir quasi-intolérable de le vivre: sans cesse, le futur (l’utopie) nous chasse du présent et le présent ( le quotidien) nous arrache au futur.Or il ne faut ni nous enliser, par lassitude, dans le présent, ni basculer, par impatience, dans le futur.C’est le plus difficile.L’aberra- les rêveurs de l’action Par romantisme, j’entends, ici, la rhétorique de l’outrance, de la démesure, la fascination à l’égard de la 12® tion, c’est de pervertir un engagement totalisant en une intransigeance stérile; c’est de refuser les indispensables compromis pratiques, en oubliant qu’ils sont des ruses nécessaires.Aberrer.c’est substituer, à l’exer-' cice de la lucidité, le déchaînement d’une logique délirante.Parmi les conduites aberrantes, j’inclus le moralisme, l’idéologie, l’activisme et celle qui les comprend toutes, le romantisme.Je voudrais tout de suite faire remarquer que ces conduites ne peuvent pas faire l’objet que d’une explication psychologique.Je crois, certes, que l’histoire individuelle serait ici significative, mais je me méfie d’une psychologie qui ne serait qu’un répertoire de motifs et de frustrations et “oublierait” le sens transindividuel des conduites.L’examen de la condition sociale objective me paraît plus éclairante.Mais je veux tout d’abord tenter de décrire les conduites aberrantes.violence (conduites de martyr ou de bagarreur), l’attrait pour la clandestinité ou l’illégalité.Romantisme égale- t) ment, une conception catastrophique et eschatologique de la révolution: la lutte armée le coup d’état, le grand soir de l’indépendance.^ Nous sommes plus ou moins tentés d’évaluer les choses à la mesure du “tout pour le tout” Nous avons tendance à tenir pour suspect tout engagement qui ne serait pas un “flirt” avec l’acte irréparable; pour douteuse, toute pensée qui ferait un peu trop la part des choses dans un univers violemment divisé en colonisés et colonisateurs, en prolétaires et bourgeois.Le règne des majuscules s’établit: le terrorisme idéologique.NOUS en arrivons à vivre, à nous interpréter à travers un langage simplifié, mystifié, fait d’un marxisme légendaire (Prolétariat, Lutte des Classe, Violence de l’Histoire, Révolution) et d’une célébration inconditionnelle des luttes de libération nationale (guerilla, terrorisme).N’irions-nous pas jusqu’à déplorer l’absence d’un Québec misérable et sous-développé, livré à une répression policière et militaire ouverte, bref franchement colonisé! Si le terrorisme idéologique l’emporte, nous passerons à côté d’une pensée et d’une action révolutionnaires efficaces.Je crois que la plupart ont conscience de ces dangers.Mais il y faut une attention soutenue.Il faut surtout échapper à 1’“étroitement politique”, cette spécialisation de l’intérêt qui donne naissance à tout terrorisme.Paradoxalement, le terrorisme idéologique finit par ruiner l’intelligence politique elle-même et, conséquemment, l’action.L’activisme, parce qu’il n’est qu’agitation, est la négation de l’action politique.La simplification du langage dénature la perception des réalités et conduit au non-sens politique.Ainsi, pour donner un exemple, l’exaltation démesurée de la libération nationale conduit à privilégier une politique éventuelle de nationalisation générale.Mais se de-mande-t-on ce que ça veut dire, en réalité, la nationalisation?L’opportunité de.ses applications?Sait-on que la nationalisation est aussi l’un des instruments du néo-capitalisme (nationalisation des secteurs non rentables)?Que l’écart est plus grand entre nationalisation et socialisation (impliquant autogestion, démocratie économique) qu’entre le système capitaliste traditionnel et le système néo-capitaliste, qui pratique certain genre d’étatisation?Ce n’est là qu’un exemple.Il illustre pourtant l’abîme qui sépare le terrorisme idéologique d’un véritable comportement révolutionnaire.Cet abîme est celui du sang-froid, de la patience; celui d’un regard “dé-fanatisé” et avant tout curieux des réalités présentes, telles qu’elles sont et non telles que les défigure une idéologie facile.Dans • 13 quelle mesure ne sommes-nous pas encore tributaires des rêveries du XIXe siècle et des mythologies de la décolonisation violente (pour certains, il faudrait parler de l’“idéologie” des voleurs d*autos ou de celle des boys-scouts)?Y succomber serait ni plus ni moins que sombrer dans une schizophrénie, dans un délire d’interprétation dont la sémantique est peut-être politique mais qui est, en fait, la négation de toute politique.Je ne vois pas, dans ce travers, le symptôme d’une “tare morale” mais l’indice d’un ne pas se prendre au sérieux Je résiste à un certain malaise lorsque je pense, j’écris les mots “militant”, “révolutionnaire”, “engagement”, “action politique” etc.Car ce sont les mots de la certitude mais ceux aussi de l’aberration.Comment être sûr que l’on ne succombe pas à une folle rhétorique?Toute rhétorique est un terrorisme.La terreur règne lorsque les mots et les attitudes, en plus de signifier ce qu’ils disent, confèrent magiquement à celui qui les prononce une dignité, une qualité, une appartenance au “clan” qui “parle” ce langage.Il faut à tout prix le parler pour se faire entendre.L’aberration est à son U • écart encore énorme entre celui qui se veut révolutionnaire et la société qu’il veut transformer, un “coefficient d’adversité” redoutable qui affecte au départ toute entreprise révolutionnaire menée dans l’Amérique du Nord de 1965.Il est temps de nous réveiller?Il est temps de nous délivrer de l’“analphabétisme” politique des rabâchages de grandes formules, de cesser de refuser tout ce qui est intelligence des situations pour satisfaire des envies très très petite-bourgeoises de casser des gueules.comble quand les mots ne signifient plus que soi-même: l’on se prend alors pour un autre, l’on se prend pour celui que la situation ne permet pas que l’on soit encore un révolutionnaire.Il ne s’agit pas que de mots, d’ailleurs: le contenu dépasse de beaucoup /'exprimé.Il faut se méfier de l’implicite, de l’“entendu”: une façon de se sentir ensemble, de s’opposer aux autres.Et l’image simplifiée de nous-mêmes que les autres -les adversaires politiques, la presse -nous renvoient favorisent insidieusement cette simplification.Après tout, une société aussi complexe que la nôtre ne parvient-elle pas à fixer, à “institutionaliser” les formes de la révolte, à imposer un “rôle social” au réfractaire, à l’apposant, ce qui est une façon subtile de l’intégrer, de la désarmer.Ce sont encore les plus fanatiques qui risquent de nous transformer en une gauche “folklorique” Je considérerais môme, comme critère (négatif) du comportement révolutionnaire, son irréductibilité active • au “rôle” d’opposant tel que le fixe la société.En somme, la “tâche” morale, qui en est une d’autocritique intégrale, est de préserver l’exigence révolutionnaire de toutes ses contrefaçons.Or le seul recours possible, ici, c’est l’exercice de la distanciation.Faire éclater l’image familière.Nous faire tout à coup étrangers à ce qui nous passionne; faire surgir devant nous la cause, l’engagement social et politique, cet ensemble de gestes quotidiens et de rêveries futuristes qui meublent l’univers d’un militant.Un jour, ne p/ns se prendre an sérieux.Stopper les machines.Car le mal, c’est le sérieux.La rhétorique, le terrorisme idéologique procèdent avant tout de l’esprit de sérieux.L’antidote, c’est le jeu.Je ne crois pas qu’il existe d’instrument plus efficace d’autocritique que le jeu.Antidote parce qu’antipôle: le jeu est l’anti-idéologie, l’anti-terrorisme, l’anti-rhétorique par excellence.Non le jeu des bourgeois, qui est fuite désespérée de l’ennui.Qu’on lise ou relise Roger Veilland (“Drôle de jeu”, “Bon pied bon oeil”); (4); la lecture de ces romans peut être aussi “instructive” (édifiante!) que celle de “La guerre de guerilla du “Che” Guevara.En un sens, le jeu n’est pas étranger à Inefficacité” révolutionnaire.ïl est partie d’une praxis cohérente, véritable, totale: engageant le vivre individuel (dans le jeu, on ne se préserve pas), et réservant la gravité des objectifs révolutionnaires.Le jeu peut être, est une valeur révolutionnaire.Je ne crois pas qu’il soit plus facile de jouer que de poursuivre une action politique.Ni moins dangereux.Il est une forme passionnée de doute, de révolte contre la société telle qu’elle est, contre l’ordre établi.Le jeu est négation comme la révolution est négation.Au sein de la révolution, il préserve la certitude, la foi en l’humain, de sa dégradation en formules, en rituels, en sécurité morale (qui sont le propre des fanatismes).L’on sait que la révolution est plus qu’une résultante des “mécanismes sociaux”.Elle use de ces derniers comme de matériaux indispensables; mais surtout elle les bouscule dans la mesure où elle est irruption d’une liberté, d’une passion, d’un risque, initialement d’une “faute de calcul” inspirée par l’ennui que nique sociale” qui n’est qu’un autre suscite la perpétuation d’une “méca-nom de la réaction.15 Toute révolution, par la marge d’imprévisibilité qu’elle implique, suppose la “passion du jeu”.La certitude est au-delà des évidences et des calculs; elle les devance et les accomplit.Ce saut en avant, cette distance à soi dangereuse qui est ensemble le doute, la liberté, la passion, c’est le jeu qui le préserve et le renouvelle.Le jeu est peut-être une liberté un peu folle, mais s’il en allait de ce “dérèglement” pour nous délivrer des idoles et des cultes.Oui, la révolte La question du contenu est celle du fondement.Oh! il ne s’agit pas de rechercher le fondement dans les forêts de la métaphysique! Ce qui pourrait d’ailleurs être séduisant mais trompeur.Ce fondement est d’abord la révolte; la révolte est et demeure le ê moment subjectif de l'acte révolutionnai re.On ne peut trop préserver, reconnaître sans cesse la vérité de la révolte.Révolte, refus du “monde ancien”, indignation devant l’inhumation des rapports sociaux; impatience, exaspération.c’est bien d’elle que se nourrit le romantisme, comme sa figure dégradée.La vérité de la révolte, c’est qu’elle savoir jouer est peut-être le plus difficile.Jeu (distance à soi: autocritique) : urgent, indispensable.Lorsque la passion révolutionnaire se dégrade en intolérance; lorsque l’idée, la conscience se figent en idéologie, en rhétorique; lorsque la générosité devient outrance, et le désintéressement, esprit de sérieux- Ce que le jeu dénonce, ce n’est certes pas l’exigence révolutionnaire, ni son obligatoire accomplissement politique, mais leur dénaturation.estpré~politique.Et elle doit le demeurer dans sa subordination même à la pratique politique.Bien sûr, le caractère pré-politique de la révolte est aussi son ambiguité: nous sommes, je crois, à la racine subjective de l’aberration.Quand je dis que la révolte est pré-politique, je veux dire qu’elle se soucie moins des moyens concrets de s’accomplir que de la conscience exacerbée de ce qui manque à l’existence, aux rapports sociaux; elle est purement négative et bouscule toute “spécialisation” des perspectives.C’est dire, également, sa limite.Si elle devient a-politique, voire anti-politique, elle se dégrade en négation stérile du présent, donc en une accepta- 16# tion larvée: elle se renie elle-même.Mais en diffusant dans le politique, c’est-à-dire en voulant se traduire par des actes pratiques, singuliers, limités mais réalisant, elle ne doit pas s’oublier comme exigence totalisante, pré-politique et trans-politique, de l’humain.C’est à dessein que je ne définis la révolte que par la politique.Concrètement, si nous voulons accomplir réellement la révolte (la négociation de l’inhumain), nous ne pouvons signifier, agir que politiquement.Or C’est bien du sein de la visée politique qu’il faut déborder le politique; le politique - le déploiement théorique et matériel des objectifs et des moyens pour y atteindre - ne peut conserver sons sens qu’en se nourrissant de ce qui n*est pas lui: la subjectivité, le rêve, mais aussi, d’une part, l’informe quotidien, de l’autre, le réseau inextricable des activités humaines.Le politique reçoit ses visées cP ailleurs, S’il les retuse, n devient lîn terrorisme il devient sourd et aveugle à la réalité de l’existence humaine qu’il doit informer.On peut dire, sans paradoxe, qu’il devient réactionnaire.La révolte doit se muer en attention passionnée à l’égard de tous les niveaux de l’existence humaine; tel est le sens qu’elle acquiert en se dépassant au sein de la pratique politique.Cette conversion est mouvement hors de la mauvaise subjectivité.Il n’est pas facile d’y arriver.On peut très facilement, tout en croyant sortir de la révolte individualiste (par exemple de style beatnik), user du politique comme d’un moyen “efficace” pour assouvir une volonté mégalomaniaque de détruire.On est à la fois “efficace” et “rêveur”; on pose des actes concrets, visiblement concrets (v.g.des bombes) pour servir une image abstraite, impraticable de la révolution, qui se durcit dans un modèle catastrophique (le “à feu et à sang” que l’on n’ose s’avouer).Le terrorisme est une contamination de la volonté révolutionnaire par une révolte devenue aveugle à sa vérité, .n’avouant pas son incapacité à se dépasser (c’est-à-dire à briser la prison de la subjectivité) et masquant ce mensonge sous l’illusoire forme inverse de l’activisme.A la limite, on ne rend un hommage vibrant à l’action (accompagné d’un mépris pour l’intelligence, la théorie) que pour mieux la ruine ' L’attention passionnée, qui me paraît être la forme mûrie et responsable de la révolte, accomplit le renoncement à une négation prisonnière d’elle-même (pour qui le concret, le cher concret, n’est ici que la scène grandiose où se déployer).Attention qui doit tout d’abord se retourner sur elle-même sans complaisance: ce qu’elle découvre, c’est quelle est mue par l’intérêt, l’intérêt personnel.Car le grand mensonge, encore une fois, c’est la croyance au désintéressement: on lutte pour les autres, pour le peuple, pour les travailleurs, pour la nation.Ce qui est terrible ici c’est que l’on use d’une vérité - la révolution, c’est avant tout le peuple, les classes exploitées - pour la falsifier: on en fait une figure de rhétorique, un alibi pour masquer sa petite révolte individuelle.Découvrir que l’on est intéressé, c’est renoncer du coup à la bonne conscience.Non pour tomber dans la mauvaise, mais pour reconnaître que l’Intérêt Reconnaître que je suis intéressé, comme individu, par la transformation révolutionnaire de la société québécoise, n’est-ce pas contrer efficacement toute rhétorique?L’intérêt me découvre ma condition sociale objective.Le révolutionnaire est avant tout un mécontent, quels que soient les motifs métaphysiques ou moraux qu’il avance: il ne se sent pas à l’aise dans la société où il vit et s’il veut davantage, c’est pour lui tout d’abord.Sachant qu’il ne peut obtenir, à lui seul, de transformations sociales, il se tourne vers les classes, les groupes défavorisés, dominés, exploités.l’on ne pense ni n’agit sous l’inspiration d’idées pures, de beaux idéaux, parce que l’on est, comme n’importe quel individu, étroitement conditionné par sa situation objective, par la dimension matérielle de son existence (5).Il faut aller iusqu’à reconnaître qu' individuellement nOUS sommes davantage aliénés, défavorisés que nous n’aimons le laisser entendre (un salariat intellectuel, ça existe, dans une société qui fait bon marché de la liberté d’expression).Mais se déclarer désintéressé, c’est une façon subtile de flatter sa petite vanité.On pourra objecter que, par son engagement, il risque de compromettre par exemple une carrière “intéressante”, qu’il se “sacrifie”.Ce serait méconnaître le sens et la portée de l’intérêt.La conception libérale bourgeoise de l’intérêt, qui oppose intérêt individuel et intérêt collectif, rend incompréhensible l’“intérêt” du comportement révolutionnaire.Bien sûr, il serait simpliste de confondre tout uniment ces deux niveaux d’intérêts; mais la vérité tient ici à la réciprocité des intérêts individuels.Réciprocité qui s’affirme et triomphe au moyen de décisions collectives qui renversent la domination d’une classe exploiteuse, d’un certain nombre d’individus qui confisquent, au détriment des autres, le pouvoir de décision collectif.Une parfaite réciprocité d’intérêts est sans doute utopique; mais à ce titre, elle constitue une “idée directrice”, qui se fonde sur la certitude que la réciprocité des intérêts (l’intérêt collectif) maximise l’intérêt individuel.Notre condition de canadiens-français crée, sans équivoque, une réciprocité d’intérêts: nous sommes tous menacés dans notre existence sociale et culturelle.De plus, l’oppression économique et politique de l’impérialisme canado-américain détermine, pour l’ensemble des travailleurs québécois, une réciprocité d’intérêts qui les oppose au capital étranger et autochtone.Dans ces conditions, quel est l’intérêt de celui qui devient un militant révolutionnaire?Et d’abord qui est-il ce militant?Quel est le militant moyen?Il a moins de 30 ans, il a surtout 20 ans.Il est montréalais, mais aussi appartient de plus en plus à la jeunesse des petits centres de province.H est un intellectuel.Attention, je donne à ce mot son sens le plus étendu (sens dénué, bien sûr, de toute trace péjorative: le moralisme): le diplômé, le travailleur intellectuel, l’étudiant, le journaliste, le syndicaliste, l’artiste et l’écrivain, l’autodidacte, le “mi-étu- diant-mi-chômeur” (qui lit “la guerre de guerilla”, “Que faire?”) et “La propagande” de la collection “Que sais-je?’’).Le non-intellectuel est celui qui vit hors du milieu des idées, qui est plus ou moins conditionné par les idéologies massifiantes: le travailleur, l’employé.La proportion des militants (révolutionnaires) non-in tel lectuels est encore infime, mais tend à s’accroître plus rapidement.Pour faire bref, disons que les militants intellectuels forment le noyau d’un mouvement révolutionnaire encore embryonnaire, ce qui, au surplus, n’a rien que de très banal.Ces considérations sont d’un vague désespérant: il faudrait esquisser une sociologie du militant que mes pauvres moyens intellectuels ne me permettent pas de tenter.Il y aurait lieu, par exemple, de déterminer précisément la condition de l’intellectuel nord-américain (6).La société québécoise ne fait qu’accéder à des structures de type néo-capitalistes.L’on sait que les intellectuels y deviennent, par excellence, les techniciens, les “conseillers”.C’est là une forme, non douloureuse, et même dorée, d’asservissement au système- Le second choix est celui du parasitisme aventurier, de la quasi-délinquance.qui conduit, dans le meilleur des cas.au militantisme politique.• 19 Au Québec, les jeux ne sont pas encore faits.La “révolution tranquil* le” a certes commencé de s’entourer de “spécialistes” et le ci-devant frère Untel vient d’inaugurer le culte du I.B.M.; mais les jeunes intellectuels (principalement les étudiants) ont déjà flairé la supercherie.Une partie d’entre eux ne sont pas près de se faire acheter.Un élément déterminant de la situation est la révolte de la jeunesse qui, au Québec, va du yé-yé à l’attentat à la bombe.Ce phénomène est commun aux sociétés occidentales sur-développées.Ici, il a nettement tendance à se cristalliser dans le mécontentement politique.Comme Marcel Rioux le laisse entendre, les jeunes québécois espèrent changer les règles du jeu: ils sentent qu’ils peuvent encore orienter l’évolution de la société québécoise.Les années 60 sont celles qui précéderont soit un durcissement des structures néocapitalistes soit l’avènement d’une révolution.Le mécontentement politique n’est pas le fait que des jeunes intellectuels; il atteint aussi d’autres classes de jeunes.Cela tient peut-être à ce que la jeunesse, en dépit des cloisonnements sociaux, s’éprouve plus facilement comme un tout, qu’elle jouit, surtout, de “rites culturels” qui lui sont propres et lui permettent de mieux s’identifier.Il suffit que la conscience que la jeunesse a d’elle-même prenne une figure nettement politique pour que le moment de profondes transformations sociales surgisse d’un avenir plus immédiat.Pourtant, n’anticipons pas trop.Ne cédons pas aux illusions.La jeunesse ne forme pas une classe: une fois que ses membres entrent sur le “marché du travail”, ils obéissent à la division sociale du travail, ils se dissolvent au sein des classes économiques.A la question “quel est l’intérêt des jeunes intellectuels révolutionnaires”?Nous avons apporté quelques éléments de réponses en définissant, très rapidement, la condition des intellectuels et celle de la jeunesse.Il nous reste à en tirer certaines conclusions.portrait - robot du jeune militant Si nous écartons la croyance naïve en la force d’idées généreuses comme moteur principal d’une pratique ré- 20 • volutionnaire, nous devons nous étonner de ce que le mécontentement des jeunes intellectuels soit si vif et si entier.Bien sûr, le régime de la révolution tranquille n’a rien de “révolutionnaire”, mais n’offre-t-il pas des garantes suffisantes pour la réalisation de mesures rationnelles et progressistes?Assez pour qu’il vaille la peine d’y ouvrer “de l’intérieur”, dans le dessein du contrer les menées de la réaction?Néanmoins, le refus de composer avec le régime se révèle assez général et assez net pour susciter une véritable “opposition” au sein de la jeunesse intellectuelle.L’écart entre ces nouveaux opposants et le régime actuel est beaucoup plus grand que ne le fut celui qui existait entre le régime duplessiste et ses adversaires.Le régime Lesage, en prenant le pouvoir, s’appuyait sur l’intérêt national: “maîtres chez nous”.Il misait également sur l’irrépressible besoin de progrès social que ressentait la population: “c’est l’temps qu’ça change”.Le régime Lesage répondait, au minimum, aux exigences posées par une société devenue industrielle et urbaine.Il les cristallisa.Aujourd’hui, en les trahissant, en freinant le mouvement, il suscite une déception d’autant plus vive que l’enthousiasme avait été généreux.Le nationalisme de la néo-bourgeoisie d’affaires se réduit aux dimensions d’un instrument de chantage qui améliore sa situation de concur- rent économique et politique dans le réseau d’intérêts qui le lie au pouvoir politique et au capitalisme étrangers.Son progressisme, c’est l’adaptation de 1 économie aux nouvelles exigences du capitalisme contemporain, la “rationalisation” du système des grands profiteurs et des “establishments”.La jeunesse intellectuelle opposante qui, depuis 1960, s’accroît et resserre ses rangs, dans la mesure où ses membres ne sont pas encore liés d’une façon ou d’une autre au régime, donc ne partagent pas, d’une façon irréversible, ses intérêts, et que, d’autre part, ils désirent pousser à sa limite l’oeuvre d’élargissement national et de réforme socio-économique compromise par les élites au pouvoir, n’hésitent pas à contrer durement le régime et à transformer peu à peu ses désirs en exigences et en objectifs révolutionnaires.Ils songent à un type d’action qui vise à détruire éventuellement le système.Cette jeunesse désespère d’oeuvrer “au sein des structures” parce qu’elle y voit les risques d’une démission irréparable, d’un consentement à la stagnation.Elle sait qu’il lui serait impossible de satisfaire aux exigences objectives posées par les intérêts c électifs.L*intérêt de la jeunesse intellec-, tuelle, en tant qu’elle se conçoit comme corps de futurs “techniciens”, • 21 réside dans la possibilité, pour elle, d'orienter, d’inspirer, d’informer l’oeuvre de libération nationale et de rénovation sociale- Non de la diriger, cependant, encore moins de la réaliser.Cette incapacité objective à diriger, à réaliser vient, bien sûr, de ce qu’elle n’est elle-même qu’une réalité essentiellement transitoire; de ce que, d’autre part, les intellectuels ne sont pas les producteurs des biens et des rapports sociaux.En prenant conscience de ses limites, la jeunesse intellectuelle reconnaît ainsi ce qui lui manque: m l'ensemble des classes travailleuses (ouvriers, ruraux, employés) qui, comme producteurs des rapports sociaux, sont d’emblée désignés pour assumer les décisions collectives.C’est à ces classes qu’il revient de diriger et d’accomplir les transformations révolutionnaires de la société québécoise.Leurs intérêts ne se distinguent pas de l’intérêt national et social.En tant que ‘classe universelle”, la classe des travailleurs est conduite à désirer, à vouloir réaliser les exigences objectives sur lesquelles se fondent les visées nationalistes et “progressistes” mise de l’avant par les hommes de la révolution tranquüle (7).Il y a donc réciprocité d’intérêts entre la jeunesse intellectuelle et les 22 • classes travailleuses.Cela, vous vous en doutiez bien un peu.Mais je n’ai pas cherché à poser une affirmation nouvelle, j’ai voulu en découvrir les fondements objectifs (ce à quoi je ne prétend pas être arrivé): les intellectuels révolutionnaires doivent, pour donner un sens à leur engagement, s’allier aux travailleurs.Naguère, on entendait souvent le “allez vers le peuple”; oracle habituellement proféré par des intellectuels qui pratiquaient un dégoût de bon ton à l’endroit des “maudits intellectuels”.C’était bien là sentir la nécessité objective d’une réciprocité d’intérêts, mais c’était, du même coup, fausser le sens de l’affirmation en prêchant un désintéressement, un abandon de sa condition (ce qui, en l’occurrence, était insensé) pour adorer l’ouvrier-roi.Cette attitude - populisme, ouvriérisme - compromet l’émergence d’une pratique révolutionnaire véritable: en niant la réciprocité d’intérêts, par ailleurs spécifiques, entre intellectuels et travailleurs; réciprocité qui constitue justement le plus puissant moteur d’une révolution.Le refus de l’intelligence et de la théorie est aussi “réactionnaire” que le dillettantisme ou l’intellectualisme.D’ailleurs, ce faux désintéressement est bien la pire forme de fatuité ou de mauvaise conscience.1 une certaine modestie Objectivement - en termes de rapport de forces sociales - l’aberration (terrorisme idéologique, romantisme, moralisme, etc.) se fonde sur l’écart qui sépare encore la minorité révolutionnaire des classes réellement révolutionnaires.On pourrait dire que l’absence de relations dynamiques entre ces deux groupes crée une sorte de frustation chez celui qui se veut révolutionnaire, frustations qui entraîne la recherche de compensations imaginaires.Il est significatif, à cet égard, que la manifestation soit éprouvée comme un temps fort: elle suggère et en même temps appelle la mobilisation des forces populaires.En fait, elle est bien un instrument privilégié pour pareille mobilisation Et c’est en raison même de sa valeur politique qu’elle risque d’engendrer le mythe, la rhétorique de la manifestation.Le danger du mythe, ici.c’est de faire obstacle à la perception objective des réalités.Reconnaître que nous sommes intéressés en nous engageant dans le combat révolutionnaire est le seul moyen susceptible de nous faire percevoir les choses telles qu’elles sont, puisque l’intérêt, au-delà de toute illusion subjective, nous révèle notre condition au sein de la société québécoise et nous force, par conséquent, à lire le visage de la société où nous vivons, nous oblige à nous regarder vivre, à saisir sur le vif notre quotidienneté selon tous ses aspects.Cet exercice, parce qu’il est implicitement un refus du 'sérieux, un consentement au jeu, une inquiétude sans impatience, bref, parce qu’il est une antirhétorique, peut sembler compromettre la ferveur révolutionnaire.Que l’on réfléchisse deux secondes, et l’on se convaincra du contraire.En effet, la fougue révolutionnaire se renverse souvent, au bout d’un certain temps, en lassitude, en écoeure-ment, en goût de tout lâcher; et d’aucuns abandonnent, qui étaient des plus “actifs”, des plus bouillants.Il me paraît que le zèle “de tous les instants” de certains militants est une pure conduite de suicide: on a hâte d’arriver “au bout de son rouleau”! Cesser de se prendre au sérieux, savoir jouer, voilà qui coupe court à tout essoufflement, voilà qui réserve la ferveur révolutionnaire.Ne croyons pas qu’à cet exercice notre “idée” de la révolution (ce que j’appelle le “contenu”) en ressorte in- • 23 changée.C’est même la transformation de l’“idée>” révolutionnaire, sa maturation, qui rend nécessaire l’exercice “moral” de l’autocritique.Car c’est une chose de pressentir et de “promouvoir” l’exigence révolutionnaire, c’en est une autre d’en découvrir et d’en déterminer le contenu.Cela s’appelle aussi la politisation Ce que j’appelle la “question morale” n’est pas une question “à part” dans l’ensemble de la problématique révolutionnaire: au contraire, elle intéresse au plus haut point des questions comme celles du programme et de l’idéologie politique, de la stratégie et de la tactique.Nous retrouvons sans cesse le même contenu: les com- portements, les actes individuels et collectifs, selon qu’ils finalisent les “structures” économiques, sociales et politiques mises de l’avant par le combat révolutionnaire.La question morale se distingue de la question politique, par exemple, en ce qu’elle ne pose pas l’ordre des moyens et des techniques, l’ordre des tactiques, mais celui des choix, des intentions, des comportements.Il est temps d’en faire ressortir le caractère essentiel:: la poser, cette question,, c’est moins ouvrir une discussion théorique qu* inventer une conscience en acte, une praxis.la praxis, c'est plus que l'action politique Par praxis (8), j’entends / a coinp é nétration effective de l'action et de la thé orie.Elle surgit d’une abolition de frontières qui est ni plus ni moins que la fin de la division sociale du travail (travail intellectuel - travail manuel, penser - faire).C’est dire que le praxis a été jusqu’à maintenant irréalisable et elle le sera sans doute encore longtemps.C’est dire aussi que la praxis, maintenant, ça consiste justement à vaincre la ségrégation entre l’activité théoricienne et l’activité praticienne.Je ne crois pas qu’on y réussisse.On risque bien de “se casser la gueule”: chacun, quel qu’il soit, est un homme défiguré, mutilé, enfermé dans un “rôle social” qui le force à ne choisir qu’un nombre étroit de possibilités; ça s’appelle aussi parfois “déformation professionnelle” ou “spécialité”.On oppose fréquemment intellectuels et hommes d’action, ou encore idéalisme et empirisme ou pragmatisme.Un Jean Lesage ou un René Lévesque, chacun selon son style 24 • propre, vomissent les “systèmes" pour vanter l’immédiat des réalisations.Leur assurance n’a d’égale que celle des moralistes ou des “professeurs” qui haussent, de pitié, les épaules devant l’agitation des politiciens ou des “brasseurs d’affaires”: ils manquent d’élévation.On peut bien se lancer la pierre d’un camp à l’autre, quelle vérité peut-il bien sortir d’un affrontement entre la stérilité des théories et l’incohérence des réalisations.La praxis - entité problématique! - c’est la pensée, la théorie qui est vécue et perçue en tant que déjà réalisante et l'action qui est pratiquée comme théorisation* efficace de la masse ds activités, des comportements, des réalisations (très très beau!).En ce moment, je sais très bien que je suis captif d’une activité théorique emportée par son propre enfiè-vrement, et je sais aussi que la conscience de mes limites, par rapport à ce que devrait être une praxis véritable, ne me fait pas avancer d’un pouce.Mais si j’abandonnais toute activité théorique pour “me lancer dans l’action” je pourrais tout aussi bien succomber à un mal inverse: une agitation dénuée de sens.Tenter de produire une praxis, cela représente le double effort de m’éloigner des deux pôles - action, théorie - sans me dessaisir d’aucun.Et cet exercice sur la corde raide, chacun est bien forcé d’en établir les règles.Remarque: le jeu peut, ici encore, révéler d’éton-nants pouvoirs.Mais les obstacles qui nous empêchent de réaliser une praxis véritable ne sont pas qu’individuels: avant tout, une praxis doit être sociale.Je veux dire par là que, au terme (hypothétique et à distance infinie), elle est ce que je suis, ce que je pense et ce que je fais dans un accord transparent avec tous les autres, avec la production économique, sociale et culturelle de la collectivité où je vis.Aujourd’hui, elle est l’effort de réduire les contraintes et les aberrations sociales qui divisent les hommes en une série de petites bêtes à dadas particuliers; on me pardonnera cette métaphore chrétienne, elle est passage à Babel à Pentecôte.Quand je me bute à l’incomphéhension des autres vis-à-vis de ce que je suis, désire et pratique, je reconnais là ma propre incapacité à saisir les autres tels qu’ils sont.Ces considérations, pour ne pas paraître politiques, n’en sont pas moins au coeur du penser et de l’agir révolutionnaires.Si nous ne vivons pas de mots, de sensations et de certitudes à crédit, nous devons reconnaître notre peu d’aptitudes, au départ, à vivre en révolutionnaires: nous pouvons être animés d’une certitude révolutionnaire et y engager (sur le fond d’un intérêt personnel certain) notre générosité, nous ne pouvons pas moins nous comporter, à 25 tous les niveaux de l’activité humaine, y compris le politique, Comme n’im- porte quel individu de la fourmilière contemporaine, obéir, plus ou moins consciemment, aux mêmes modèles, aux mêmes valeurs qui scellent et perpétuent les aliénations de la préhistoire humaine.Si je voulais trouver une formule frappante pour exprimer ce que j’entends par praxis je dirais, par exemple: là où l’on pense et agit politique, il faut résolument se porter vers ce qui n’est pas politique, Démarche identique pour l’activité artistique, professionnelle, etc.Au moment où je suis sans cesse sur le point de succomber au fanatisme théorisant, je dois à tout prix me tendre, “par l’arrière de la conscience”, vers quelque “humble besogne” désespérément “a-politique” (décaper un meuble, peut-être?).Je crois que le mouvement, le sens de la praxis est sans cesse la négation active de ce qu’elle est à chaque instant.Cela s’appelle aussi critique, ironie, jeu, ne pas se prendre au sérieux- Je ne crois pas à un révolutionnaire qui négligerait de bien faire l’amour.Je tenterai de définir plus précisément ce que j’entends par praxis.Ça sera sans doute fort élémentaire.De toute façon, je le sais, quelqu’un pensera bien: il potasse ses classiques des “Editions sociales”.Ma foi, je ne 26 • rougirais pas tant de ce que mes propos fussent une “invitation à la valse” hegeliano-marxo-léniniste.Me faisant quelque peu scolastique, je distinguerai trois moments de la praxis (ce ne sont là, bien sûr, que des procédés d’exposition).Premier moment, attention a la réalité concrète.Je sais, je sais que je me mets le doigt entre l’écorce et le tronc.La “réalité-concrète”, c’est dire une chose bien abstraite.Ça devient facilement une insulte de théologien.Mais je ne veux dire ici que fort peu de choses.En utilisant le mot “attention”, j’entends principalement l’effort de voir les choses en prenant soin, au préalable, de jeter par-dessus bord toute béquille idéologique, tout système.C’est quasi-impossible.Mais nous n’avons pas le choix.Si nous voulons échapper à toute mystification, fùt-elle, surtout si elle parle un langage de gauche.Attention: perception.Et je veux bien dire, sans équivoque, se livrer au jeu des apparences et des reflets: les gober.Jusqu’à en devenir bête.L’alcool y aide peut-être un peu(?).“Voir les choses”: avant tout, percevoir sa condition individuelle.Et je répudie d’avance toute introspection: il s’agit plutôt de savoir dans quel aquarium bougeons-nous; dépister ses tics, ses manies, les lieux, les moments que l’on aime, les choses qui nous plaisent nous déplaisent; son emploi du temps ceux que Ton aime et ceux qui nous emmerdent; ses besoins, ses phobies, ses rêveries.De loin en loin, cet exercice, pour autant qu’il se distingue foncièrement de tout onanisme, nous entraîne aux différents niveaux de la pratique sociale telle qu’elle est vécue: une ville, comment c’est fait, comment ça vit, etc.Percevoir les endroits, les moments importants, insignifiants.Voir ce qui en est des hommes, des activités des hommes, du réseau d’institutions, de projets et d’agissements à travers lequel ils se font tels qu’ils sont.Au Québec, Amérique du Nord, en 1965, dans une société de type néo-capitaliste, et qui consomme des frigidaires, des voitures et des stars.Cet exercice de perception, je le conçois comme l’ébranlement perpétuel de ses petites coordonnées, surtout si on les veut et les juge “de gauche”.Car il s’agit bien de les réformer, mais pour qu’elles collent à la masse mouvante de notre quotidienneté.Nous avons chance de rebrasser tout le contenu de nos certitudes.Mais à la fin, comment distinguera-t-on ce “voir” goulu d’un vulgaire voyeurisme?Je voudrais dire tout de suite que, en rester à cette attention passionnée, an-idéologique, ce serait s’ancrer dans une idéologie qui est bien la plus triste: le réalisme de celui-qui-n’y-peut-rien, qui-ne - veut -rien-savoir, qui-voit-les-choses-telles- quelles-sont-et-ne-se-raconte-pa6 - d’histoires.Or donc le “second” moment est celui de la théorie.Celui d’une réflexion qui remonte, jusqu’aux principes.Ici je ne parle pas de lois préexistantes, de vérités immuables.Les “vérités” marxistes n’ont de sens que si on les invente hic et nunc; il en va ainsi des modèles scientifiques, comme de tout matériel intellectuel.Et d’ailleurs, j’ai bien dit “remonter”, ce que, au surplus, signifie le terme abstraire: on “remonte”, chargé des vérités singulières de la perception ininterrompue.Et alors, je ne vois pas pourquoi l’on serait timide dans l’inventaire et l’élaboration des intuitions, dans l’édification de “modèles” et de règles.Pourvu que le souci du concret soit et demeure la passion de l’abstrait.Une révolution ne peut se passer d’algèbre et d’utopie.Bon, il y en a qui se perdent sur les sommets du Sinaï; recueillons tout de même les livres de bord et les bagages.Mais la vérité de la réflexion “abstrayante”, c’est qu’elle est, qu’elle doit être à la fois une remontée et une redescente.Remarquez que, dans un autre contexte, cela s’appelle stratégie et tactique- La redescente est l’esquisse du “troisième” moment: le moment pratique, celui de l’action.L’action, c’est tout bêtement ces actes particuliers que je pose comme individu, comme membre d’un parti, d’une so- • 27 ciété.Ce sont ces actes et ce ne sont pas eux; c’est surtout, une fois posés, au moment où je les pose la charge des perceptions et des réflexions dont je les investis: le sens.N’est digne d’être reconnue comme action que ce qui est, pas à pas, de loin en loin, activité de transformation du réel individuel et social, selon une orientation qui plonge à la fois dans la chair la plus humble des besoins quotidiens et dans la ténèbre des plus folles rêveries.L’efficacité, ce doit être une ruse du rêve, de la tendresse, du plaisir, pour que ça existe, ces fantômes qui nous tiennent en vie.Mais, humbles ou folles, par une de ces intuitions, de ces utopies, pas un de ces modèles n’est vrai s’il ne résiste pas à la pratique.La vérité ici est dans la réalisation.Encore une fois, le contenu réel des certitudes et des intuitions, c’est les comportements, les actes, .leurs conséquences; c’est leur matérialité.Théorie et action ne peuvent s’accomplir qu’en s’imbriquant l’une dans l’autre.Je voudrais conclure sur cette notion de praxis en disant qu’elle est plus que l’action politique.Que nous le voulions ou non, le politique est, comme pratique (et que peut-il être d’autre?), une activité spécia/i sée.Privilégiée, certês, puisque, par essence, ensemble de décisions, elle est à la pointe de l’accomplissement révolutionnaire.Mais, pénétrée de ses pro- 28 • près visées (ce que Paul-Marie La-pointe appelle les “tactiques”), elle risque de s’affoler, d’oublier son sens profond qui est de rendre possible la réalisation des possibles humains, pour dévaluer, au nom de ses exigences spécifiques, les autres actes humains, 'particulièrement ceux de la vie quotidienne.Elle devient alors un fanatisme, un dogme, un terrorisme qui sabote ses propres fondements.La praxis, c’est l’activité politique (théorie, action) ET les autres actes.Tous liés.La praxis sauve le politique évidences, aux besoins les plus quo-du terrorisme en le rappelant aux tidiens, qui le rendent nécessaire, et arrache ces derniers à la dispersion et au non-sens que tend à perpétuer, h accroître toute réaction.Je crois que tous ces morceaux, il est bien difficile de les faire tenir ensemble; raison de plus pour se vouer à cet exercice avec acharnement.La revolution, comme acte social et individuel est infiniment plus que l’action politique révolutionnaire, que la prise et la conservation du pouvoir.Elle est une transformation incessante de tous les comportements, de toutes les activités, de tous les besoins humains.La praxis est le dynamisme réfléchi et passionné qui les englobe tous et les différencie au sein d’un mouvement commun.En ce sens, elle est la “révolution permanente”. On me pardonnera de n’avoir pas su éviter d’être sermonnard ou ’‘théoricien”.Je n’ai toutefois pas aligné des mots avec la calme assurance de celui qui s’achemine vers une conclusion certaine.Je suis peut-être moins valeureux que d’autres, mais je ne suis pas encore sûrs qu’à tous les instants j’agis invariablement selon le plus pur idéal révolutionnaire.Chapeau à ceux qui sont sans faille ni faiblesse.notes (1) Sur la notion d'idéologie, je citerai Karl Mannheim, qui en donne une définition assez formelle mais éclairante: “C'est la conception particulière de l'idéologie qui est impliquée, lorsque le terme dénote que nous sommes sceptiques vis-à-vis des i-dées et représentations avancées par notre adversaire.Celles-ci sont alors considérées comme des travestissements plus ou moins conscients de la nature réelle d'une situation dont la reconnaissance exacte ne serait pas en accord avec ses intérêts.Ces déformations s'échelonnent depuis les mensonges conscients jusqu'aux déguisements à demi conscients et involontaires, depuis les efforts calculés pour duper autrui jusqu'à l'illusion personnelle.Cette conception de l'idéologie qui ne s'est différenciée que graduellement de la notion de sens commun du mensonge, est particulière dans plusieurs acceptions.Sa particularité devient évidente quand elle s'oppose à la conception totale, plus étendue, de l'idéologie.Nous faisons Et maintenant, effaçons ce qui précède, lisons L'Automne à Pékin OU L'Ecume des jours (9); Boris Vian est un homme exemplaire, l’un des très rares qui sut porter la gravité et la passion de vivre jusqu’au risque pathétique du jeu, donc à témoigner d’un comportement, d’un style de vie évidemment révolutionnaire.paul chamberland allusion ici à l'idéologie d'une époque ou d'un groupe historicc-social concret, par exemple d'une classe sociale: nous avons alors en vue les caractéristiques et la composition de la structure totale de l'esprit à cette époque ou dans ce groupe." (Karl Mannheim, “Idéologie et Utopie", Librairie Marcel Rivière et Cie, Paris 1956, p.42).(2) Voici la définition du “Petit Larousse"; Aberration, déplacement apparent de l'image d'une étoile dans un télescope.// Opt.Ensemble des défauts des systèmes optiques qui ne donnent pas des images nettes: a- berration chromatique.//Fig.Trouble, éga- • * rement, erreur de jugement: :aberration de goût, des idées.(3) Je précise dès maintenant, pour éviter toute confusion, que par utopie, j'entends l'horizon des possibles donnés avec l'intention révolutionnaire et visant la transforma- tion de l'existence; utopie ost synonyme non d'irréalisable mais ord99.M.Le Ministre, grand capitaine, entend gouverner ses îles à son goût.Seul maCtre ci bord afirès Dieu, il se sert des moyens du bord, selon la sugges tion de M.Pclletier.Les gens des des, eux, commencent à se mutiner, s emblc-t-il.Quant au reste du pays, ça viendra sans doute.D9 un océan à Poutre, nous sommes dans un joli bateau.Et le jour où la population comprendra, messieurs les purs se retrouvent le derrière à /I 1 l eau. chroniques \y* quand la démocratie et l’unité canadienne nous sont imposées à coups de poings rené beaudin La campagne électorale fédéraste qui a pris fin il y a quelques semaines en fût, à maints égards, une de paradoxes.Je ferai abstraction, dans cet article, de ceux qui ont caractérisé chacun de ces cirques depuis les débuts de la Confédération; promesses et discours différents, souvent contraires, faits, selon les intérêts souvent divergents des différentes régions du Dominion.Par principes, nous n’avions pas à nous mêler, n’y même à nous intéresser à ces élections,, Mais, politiquement, au niveau de l’agitation et de la propagande, nous ne pouvions évidemment laisser passer une telle occasion, sans nous permettre le luxe de mettre notre grain de sel.Et effectivement, nous l’avons fait!.Dans le but de boycotter les élections, une manifestation avait été organisée devant le Palais du Commerce pour demander à la population de s’abstenir de participer à la bouffonnerie, en annulant purement et simplement son vote.Or, comme chacun le sait, la police nous a dispersés, avant que ne commence à arriver la masse d’électeurs, venus entendre la “bonne parole”.Cette intervention de la police nous a forcés à modifier notre attitude.Ne pouvant manifester à l’extérieur, les policiers ou plutôt les dirigeants de la police s’y opposant (probablement par “principes”), nous avons décidé de pénétrer à l’intérieur du temple libéral, où nous avons dû affronter les troupes de choc de M.Pearson (lesquelles voulaient nous imposer la démo-_ *55 cratie libérale et l’unité canadienne).Chacun connaît les événements tragi-comiques qu’a suscité notre intervention.Les élections sont maintenant passées.Au terme de cet événement, il serait opportun, je pense, d’analyser brièvement la composition du scrutin, et de situer notre intervention en regard du résultat de ce scrutin.Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas tellement la composition du nouveau parlement (l’équilibre des forces entre le gouvernement et l’opposition demeure sensiblement le même) que la répartition du vote selon les régions du pays, le transfert des sympathies populaires allant de l'un à l’autre des partis de l’opposition, et la signification du vote populaire au Québec.Au moment oü je rédige cet article, je ne dispose malheureusement pas des statistiques relatives au degré d’abstention des électeurs en ce qui concerne le Québec.Je devrai donc me baser sur la répartition des votes entre les différents partis: 1) le parti libéral a accusé une baisse sensible dans le vote populaire, environ 5%.2) le déclin du Ralliement des Créditistes, amorcé en 1%3, s’est continué; les sympathies populaires7de 27% qu’elles étaient à ce moment, passèrent à environ 20%.3) Les conservateurs, chose surprenante, augmentèrent de 2 ou 3% dans les sympathies populaires.56 • 4) Le N.P.D.a accusé une hausse de 3% au scrutin du 8 novembre.Ces quelques statistiques, bien qu’approximatives, illustrent assez bien, je pense, les tendances de l’électorat québécois.Les votes perdus par les libéraux et les créditistes sont allés aux conservateurs et aux socialistes ou bien ont été annulés, Je regrette de ne pouvoir joindre à ces remarques quelques chiffres et statistiques, lesquels nous auraient fait comprendre davantage la signification du vote du 8 novembre.Toutefois, ce qui nous importe, ici, c’est de savoir dans quelle mesure l’intervention du MLP a pu influencer le comportement politique des électeurs québécois le 8 novembre dernier.Nous n’avons assurément pas la suffisance d’attribuer au MLP les pertes subies parles libéraux au Québec.Toutefois l’échec du Grand Ralliement Libéral de Montréal - échec voulu et provoqué par nous - qui a fait les manchettes au Canada et au Québec, a été l’un des facteurs qui a détourné l’attention desé-lecteurs indécis vers les tiers partis ou les conservateurs, ou encore les a poussés à annuler leur vote, ou même à s'abstenir de se rendre au bureau de votation, obéissant ainsi - volontairement ou non - aux mots d’ordre du MLP.C’est assurément là un succès dont nous avons raison de nous réjouir.Succès à deux [joints de vue; technique; sabotage de l’as- semblée libérale; politique; influence certaine sur le comportement des électeurs indécis.Le résultat général de l'élection du 8 novembre a aussi de quoi nous réjouir; le caractère régionaliste du vote.Je serais même porté à dire que ce sont les frontières provinciales qui ont déterminé le vote des électeurs des différentes provinces du Dominion» Le Canada se trouve ainsi dans une situation politique extrêmement grave.Trois provinces ne sont même pas représentées au Gouvernement.Une telle situation est assurément de nature à accentuer la prépon- dérance des tendances centrifuges sur les tendances centripètes à l'intérieur de la Confédération.Une telle prépondérance ne peut s'affirmer et s'affermir que par le déclin du pouvoir fédéral.L'élection du 8 novembre a, à mon avis, confirmé et accéléré le dépérissement du pouvoir fédéral.Un tel processus ne peut s'effectuer sans qu'à un moment une crise grave ne précipite la chute définitive de ce pouvoir.Et pour nous, du M LP-Parti-Pris, il s'agit non seulement de prévoir cette crise, mais de la précipiter.Telles sont à mon avis, les perspectives politiques et stratégiques que le scrutin du 8 novembre suggère.rené beaudin 5 ^ d • sguk CROIRE SUR FORMULE “Appelés a préciser la nature de leur foi, 93% des jeunes ont choisi la formule qui leur suggérait *‘un amour qui choisit librement Dieu en consentant a sa grâce": réponse excellente d’autant plus qu’elle n’ost aucunement livresque (sic).Mais plusieurs (40%) font I’ erreur de croire que la foi chrétienne est une évidence acquise par réfl exion et raisonnement’’.L’En seignement, numéro de novembre 1965.p.c. chronique politique des élections réjouissantes jacques trudel **In medio s tat virtus" Nous serons une bonne fois d’accord avec tous les gens modérés pour nous réjouir du résultat des élections fédérales.D'un point d?vue réaliste, on ne pouvait vraiment pas mieux espérer.C'est en effet avec une sage modération que la population Canadian a voté libéral, de sorte que nous avons encore un gouvernement minoritaire, ce qui, avec l'augmentation remarquable de l'abstentionnisme au Québec, nous inspire un vif contentement.De plus, les Québécois quittent en masse la voie d'évitement créditiste.Quant au N.P.D., il est le seul parti à avoir augmenté sa part du vote; c'est malgré tout un signe favorable à la gauche en général.Il n'a cependant pas pris de siège au Québec, ce qui est aussi bien; autrement, on aurait pu croire trop facilement les Québécois dupes de sa politique floue et à deux faces sur la question nationale.Il s'est avéré évident, au contraire, que les Québécois n'étaient enthousiastes pour le programme d'aucun parti, mais n'avaient pas de moyens de le dire.Ainsi, dans le 51?• Québec, le grand jeu des élections a été terne et marqué par l'indécision.Peu de temps avant la votation, un pourcentage é-norme de l'électorat - 40% a-t-on dit demeurait indécis.Les résultats du Québec reflètent bien cette incertitude: aucun parti n'a suscité de vague dominante.Le pourcentage du vote libéral a même légèrement décru, malgré la forte pression exercée en faveur d'un gouvernement majoritaire, ce qui contraste avec le comportement du Québec en 1908, alors qu'on avait joué aveuglément le cheval gagnant conservateur.Les créditistes perdent 10% du suffrage par rapport à 19G3 et régressent dans presque tous les comtés, surtout à Montréal.Ils ont manifestement déçus par leur incapacité à jouer le rôle d'opposition québécoise cohérente à Ottawa, ce que pourtant les gens attendaient d'eux.D'autre part l'augmentation du vote N.P.D., conservateur, indépendant, et surtout de l'abstentionnisme est une nouvelle manifestation d'opposition. Il est surtout très significatif pour nous que la participation au vote ait considérablement baissé dans le Québec.On l’évalue à 67%, en tenant compte des personnes ayant refusé d’être inscrites, comparativement à 78% et 76% en 1962 et en 1963, et à 80% aux élections provinciales.Une personne sur trois s’est donc désintéressée du fédéral, et encore faut-il tenir compte du fait que l’abstention répugne à un grand nombre et que plusieurs indépendantistes ont voté - probablement surtout N.P.D.- le 8 novembre.Significatif également est le succès relatif du N.P.D, au Québec* Il porte son pourcentage de 7.2% à 12.1% (20% à Montréal), augmentation si bien répartie pourtant qu’elle n’a entraîné aucune percée.L’analyse rapide du vote N,P„D.nous fournit d’intéressantes indications: la meilleure performance, et de loin, de ce parti se situe dans deux comtés declasse moyenne à prédominance anglophone: N.D,G.et Mont-Royal.Les néo-démocrates sont deuxièmes également dans Dollard, Hochelaga, Lafontaine, Laval, Maisonneuve-Rosemont, Outremont-St-Jean, ainsi que dans Longueuil et Cham-bly-Rouville.En dehors de la région de Montréal, ils ne sont forts que dans la Beauce et dans Rimouski, mais il s'agit là de succès personnels.Le vote N.P.D.est donc en gros un vote de “classe moyenne”, c’est à dire décadrés moyens, employés, ouvriers des secteurs de pointe.Les grandes faiblesses du N.P.D.demeurent son incapacité à pénétrer chez les plus exploités des travailleurs et le parachutage de candidats inconnus dans les comtés ruraux, ce qui témoigne en fait de son manque de racines profondes dans le Québec.En somme le vote du Québec est un vote d’opposition qui n’a pas trouvé sa voie, dans un système électoral qui s’oppose au vote de classe et limite considérablement les choix.Déçus comme jamais de l’expérience du fédéralisme, il est donc probable que de nombreux Québécois soient actuellement prêts à appuyer une alternative cohérente, qui répondrait à leurs aspirations profondes.Mais ils seront plus sceptiques et plus exigeants que jamais à l’égard des hommes et des mouvements qui se proposeront à eux.Les Québécois sont méfiants, mais disponibles.Déçus comme jamais de l’expérience du fédéralisme, il est donc probable que de nombreux québécois soient actuellement prêts à appuyer une alternative cohérenfè, qui répondrait à leurs aspirations profondes* Mais ils seront plus sceptiques et plus exigents que jamais à l’égard des hommes et des mouvements qui se proposeront à eux.Les Québécois sont méfiants, mais disponibles.jacqucs trudel • 5e) prochain épisode Jacques allard “Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses.Encaiss é dans mes phrases, je glisse, fantôme, dans les eaux névrosées du fleuve et je découvre dans ma dérive, le dessous des surfaces et l'image renversée des Alpes.Entre V anniversaire de la révolution cubaine et la date de mon procès, j'ai le temps de divaguer en paix, de déplier avec minutie mon livre inédit et d'étaler sur ce papier les mots-clés qui ne me libéreront pas." Ce sont les premières phrases du premier roman d'Hubert Aquin, Prochain Episode,qui dès le départ se livre pieds et poings liés au lecteur.Mais ce n'est que pour mieux s’agripper à nous, nous entrafher avec lui — ce narrateur et le roman qu'il écrit—dans le caisson explosif de ses phrases.Et nous partons à la découverte du dessous des surfaces et de l'image renversée des Alpes.Plongées mais aussi remontées, car il paraît que le futur noyé remonte par trois fois au moins faire ses adieux à la rive, avant d'y revenir s'échouer.On pourrait croire que tout le mouvement romanesque tient dans ces plongées et remontées 0 si on ne remarquait aussi le “temps mort" d'entre la surface et le fond, quelque part “entre l'anniversaire de la révolution cubaine et la date du procès", où l'on a le temps de divaguer en paix, de 60 • déplier avec minutie le livre inédit et d'étaler sur ce papier les mots-clés qui n'ouvrent rien sinon le livre lui-même.Il se peut donc que le roman tienne surtout dans cette distance qui sépare deux lieux ou deux moments, n serait le roman de l'entre-deux, de l'interstice et de l'intervalle.•; Et ce personnage -narrateur à la recherche de son roman serait, entre deux eaux, entre deux rives, une sorte de poisson amphibie, plongé dans l'eau mais ne respirant qu'à l'air libre: un homme-grenouille prisonnier dans un caisson comprimé qui risque d'éclater, comme celui de Trois-Rivières.Mais trêve de suppositions, suivons le narrateur.D’abord un problème relativement simple: “de quelle façon dois-je m'y prendre pour écrire un roman d'espionnage?" Face à cette “frontière entre l'imprévisible et l'enfermé" où il se trouve, le problème peut être une réponse, une façon de franchir la grille.Par la trappe magique de la feuille blanche que l’on ouvre au crayon, il s’agit de rejoindre un héros, définir une mission, les forces en présence, ennemies et amies, pour ainsi se dérober à l’affreuse ponctualité qui règne du côté de l’“enfermé”: “Descendre mot ci mot dans ma fosse à souvenirsy tenter d'y reconnaître quelques anciens visages blesses, inventer d'autres compagnons qui déjà me préoccupent, m* entraînent dans un noeud de fausses pistes et finiront par mJ exiler, une fois pour toutes hors de mon pays gâché." (p.24) Voilà son projet.Sa réalisation s’opère en une descente aux enfers, une prospection qui est aussi une projection du temps et de l’espace dont les figures sont tantôt connues, tantôt inconnues.Il n’y a rien de vraiment sûr, sauf Eurydice, le nom de la femme aimée.Elle sera K0, l’agent de liaison par excellence, pendant qu’Hamidou Diop, aussi vite surgi du sahel sénégalais que rentré, laissera vite la place à H.de Heu\z, encore plus insaisissable, s ’il est possible.Et nous voilà partis en chasse: “Entre le 2G juillet 19G0 et le 4 août 1792, à mi-chemin entre deux libérations, je cherche avidement un homme qui est sorti du Lausanne Palace.entre le 2G juillet cubain et la nuit lyrique du 4 août, entre la place de la Riponne et la pizzeria de la place de l’IIôtel-de-ville à Lausanne je rencontre une femme blonde.quelque part entre un 2G juillet violent et un 4 août funèbre.quelque part entre le vieux Lausanne et son port médiéval.entre Montréal et Toronto.entre le chateau de Chillon et la villa Diodati, Manfred et la future libération de la Grèce.entre cette vision lacustre et la villa Diodati, j’ai réinventé l’amour.,.je dérape dans les lacets du souvenir.,, entre Aigle et L’Etibaz., il faut vider le chargeur dialectique sur cet inconnu dressé entre le jour et moi.dans cet interstice infinitésimal de l’hésitation, je fis un bond totals.je roule entre Echandens et le fond d’une vallée.entre Coppet et maintenant., me concentrer sur ce qui se passe et menace de sepasser.marcher dans la foule au hasard entre les vitrines de chez Morgan et celles de la rue Peel,.perdre mon temps au bar du Holiday Inn entre un cutty sark et les yeux cernés de la femme que j’aime.entre cet ouvrage d’histoire militaire et la conférence que H.de Heutz a donnée.une corrélation.la clé d’une énigme.entre le meuble mithridatisé et la porte du garage.entre le jour du larmier et la crédence, il n’y a que la largeur du hall soit deux enjambées.mais le duel à mort entre les deux guerriers a pris soudain les teintes fausses de la peur.Sans doute, à première vue, ces lambeaux de phrases ne rendent compte que très pauvrement du donné romanesque total.Cependant, ils informent, croyons-nous, cet uni-vers romanesque et lui donnent sa signification: la récurrence des formules qui deviennent de véritables leitmotiv, et surtout celle de la préposition “entre” qui sert autant à délimiter l'espace que le temps scande rigoureusement ce roman-poème, lui donne son rythme, son étendue et sa pro -fondeur.Mais bien sûr, à ces phrases qui vont du début à la fin du roman, il faut en joindre d’autres, entre les pointillés que nous avons mis, qui sont comme les tiroirs creux • • où s’escamotent à mesure qu'elles paraissent les fusées imaginaires du narrateur.Et c'est l'oeuvre romanesque toute entière qui ne paraft que pour disparaître; "Cuba coule en flammes" quand nous voguons sur le lac Léman.Car le narrateur, dans ses périgrinations imaginaires ou réelles, est finalement réduit à une ponctualité secouée de manège: les montagnes russes, comme chacun sait,ne :mènent nulle part, sinon au point de départ.Le point de chute est le point de départ, indéfiniment: c'est la chute libre, absolue, infinie, dans le vide.Le narrateur a voulu franchir la grille frontière entre l'imprévisible et l'enfermé, il s'y balance à une hauteur vertigineuse, comme sur une corde raide.Le roman d'espionnage imaginé, fantôme de l'aventure vécue par le personnage, ne fait qu'accentuer le vertige, par l'abondance des mesures déployées pour situer enfin la chute, il en multiplie les dimensions spatio-temporelles au point oû elles se dissolvent.Au début du roman qu'invente le narrateur, on veut jouer avec lui, tout en sa-chant bien la vanité, au jeu de la seiche (ce mollusque qui se défend en brouillant l'eau).Mais le jeu a l'effet contraire, au moins pour nous: au lieu d'embrouiller l'eau, l'invention du narrateur nous le dévoile encore plus, lui et l'oeuvre: son problème et son système.La poursuite de l'insaisissable fantôme H.de Heutz, renvoit, véritable repoussoir, au sai$iss~able narrateur qui s'en trouve 62- grandi et devient plus émouvant dans sa vérité: “Je crée ce -qui me devance et pose devant moi 1* empreinte de mes pas imprévisibles.L*imaginaire est une cica-trice." (p.90) Il est ce “pirate décharné dans un étang brumeuxcouvert de Colt 38 et injecté d'hypodermiques grisantes.Vemprisonné, le terroriste, le révolutionnaire anarchique et incontestablement fini! L'arme au flanc, toujours prêt à dégainer devant un fantôme, le geste éclair, la main morte et la mort dans l'âme, c'est le héros, le désintoxiqué! Chef national d'un peuple i-néditf.,,le symbole fracturé de la révolu- tion du Québec.son incarnation suicidaire.En lui, "déprimé explosif, toute une nation s'aplatit historiquement et raconte son enfance perdue,• par bouffées de mots bégayés et de délires scripturaires et, sous le choc noir de la lucidité, se met soudain à pleurer devant l'immensité et l'envergure quasi sublime de son échec” (p.25) Jamais dans notre romande tels cris, de tels gémissement n'avaient été proférés dans un acte d'amour aussi total pour le pays et la révolution à faire.Car, ce livre, "fruit amer de cet incident anecdotique qui (nous) a fait glisser de prison en clinique" est aussi attente et promesse.La chute est aussi intermittence: "charrié dans la vomissure décantée de notre histoire nationale", «le narrateur a "le geste inlassablement recommencé d'un patriote qui attend dans le vide intemporel, l'occasion de reprendre les armes", (p.93) % Et alors, H.de Heutz, fantôme-témoin du déchirement mourra et par sa mort signalera l'intégrité retrouvée et aussi la distance franchie: “DJabord je franchirai sur la pointe des pieds lu distance entre le jour et la crédence Henri II tout en dégageant le cran d’arrêt du revolver.” (p.173) En effet, il a compris que ce n'est pas de Heutz qu'il avait manqué: “En le manquant de peu, je venais de manquer mon rendez-vous (avec la femme-pays) et ma vie toute entière." La victoire est dans la violence; elle aura la forme, le plein, la force, la vitesse d'une balle qui comblera la distance entre lui et le réel, ce sera la fin du “mouvement résiduaire" (cf p.119), Ce sera le prochain épisode.Voilà donc comment le problème et le système romanesque se rejoignent.L'on pourrait être plus explicite encore et montrer comment au niveau même des dix-huit chapitres du livre, ceux qui forment le centre du livre ramènent à eux toute l'épais- * seur, la profondeur de cet univers intercalaire, tant est cohérent et achevé ce roman qui marque, de toute évidence, une étape de la révolution québécoise.Il faudrait aussi explorer la lyrique percutante de l'oeuvre de Hubert Aquin, parfaitement accordée à celle de Paul Chamberland en poésie.On y reviendra: avant tout lire Prochain Episode.jacques allard L’GARS D’SA! N T-GE RM Al N Le 19 novembre dernier, quelques-uns ont vécu un évènement d ’i mport en ce.La soirée Georges Do r, au pourtant bien médiocre Gé-su, organisée par Gilles Mathieu de la Butte, auquel on finira par devoi r beaucoup.Le camarade Miron sp éci fi e comm e i I le fout: “Il nous signifie d’une façon nouvelle, il nous identifie avec vérité et c’est la sa grêlante actualité, de même qu e I e gage de sa durée’’.En marge de ce qui est déjà des mythes (sinon des recettes) dans la chanson canadienne française, Georges Do r compose et communiqueune effarante critique acerbe et tendre de l’anonymat quotidien, de son village, Sain t-Germain, de Montréal, des Canadiens français. interprétation de la vie quotidienne Patrick straram L'art, c'est le délire d’interprétation de la vie., louis aragon (“Qu'est-ce que l'art, Jean-Luc Godard?" Les lettres français es y 9-15 sept.65) L’art existerait-il si nous n'étions mortels?Quels besoins et quels désirs l’homme satisfait-il au moyen de l’art, ou celui-ci n’est-il qu’un “transfert” faute de pouvoir assouvir une autre faim, sexuelle, ou morale, ou intellectuelle?Quel processus de communication et quel d’intelligibilité de la condition humaine, de la nécessité d’une maîtrise de la nature, l’art déclenche-t-il vraiment, réalise-t-il?Quel même mouvement intrinsèque anime-t-il art et politique, dialectiquement confondus en une seule aspiration naturelle et singulière de l’homme?Questions qui n’ont aucun intérêt si elles sont posées selon une vision d’un moi, un monde, un “être” abstraits et se suffisant comme absolus.Questions vitales, primor- % diales, si l’on considère l’existence de l’homme en fonction de son seul accomplissement réel, sa socialisation, et dans le seul réalisme qui existe, celui de sa vie quotidienne, elle-même phase d’une Histoire qu’elle amorce chaque fois selon ce qu’elle est.Un matérialisme scientifique bien com- 6-1 • pris, cela implique de ne le formuler qu’en y “situant” l’un des facteurs majeurs dans le devenir de l’homo sapiens-faber-ludens: son recours constant, spontané ou plus é-laboré, au délire d*interprétation de la vie, l’art.Car enfin, peintres de la Renaissance et Montaigne, Shakespeare, Diderot, Rimbaud et Lautréamont, l’invention des frères Lumière et Jean-Luc Godard, le blues puis le jazz, “l’art moderne” et le remplacement, que nous vivons, d’une culture écrite par une culture audio-visuelle, ne voilà-t-il pas autant de moteurs servant à l’élucidation de condition et possibles de l’homme existant, autant que Marx, Engels, Lénine , les grandes révolutions prolétariennes et les luttes pour l’indépendance?N’est-ce pas dans les deux cas un même travail qui s’accomplit, pour aboutir à une même fin: une désaliénation globale de l’homme, qu’il puisse enfin vivre en tant qu’homme?Le matériau utilisé politiquement et révolutionnairement n’a-t-il pas toujours été non seulement tel parce que tel le faisait le rapport maftre-esclave, # ou le rapport homme-travail, ou le rapport production-consommation, mais bien aussi tel parce que le faisait tel le rapport individu-culture, soit selon conception, création et utilisation d’arts?L’analyse des motifs et aboutissements “artistiques” est donc indispensable, serait-ce du seul point de vue révolutionnaire: le révolutionnaire ne peut être partiel sans se nier puisque son but est de modifier la totalité vécue, pour un homme total (ou il n’est qu’un “réformiste”).Une telle a-nalyse ne saurait être faite qu’en fonction de la réalité de l’homme, laquelle est dans sa vie quotidienne, dont l’art témoigne et que l’art précipite, le fait-il au moyen du délire d’interprétation.D’un strict point de vue marxiste qui nierait aujourd’hui le besoin qu’a toute entreprise révolutionnaire de James Joyce et Boris Vian, Bartok et Webern, Mercury Theater et T.N.P., Lightnin’ Hopkins et John Col-trane, Murnau et Howard Hawks, Jean-Paul Mousseau, Robert Roussil, Gilles Vigneault?(Autant nier le besoin de théories et de cadres, d’un programme et des “connaissances” pour l’élaborer: ce qui relève de l’anarchie pure, et est donc contraire à toute problématique révolutionnaire.) C’est faire le jeu de la dépersonnalisation, et conséquemment la fixation de l’aliénation, tentée par pouvoirs et monopoles qui remplacent tout art par les mass-media, fin- • formation-propagande substituée à toute interprétation, que mettre en avant des préjugés et des frustrations dont, en comprend- on le pourquoi, il ne faudrait cesser de dénoncer le danger qu’ils représentent (affirmant une attitude réactionnaire, par définition à partir du moment où la révolution est proposée par rapport à un monde qui n’existe déjà plus, abstraction faite de celui qui existe, le monde réel d’aujourd’hui).Dans ce même numéro, c’est le mérite exemplaire de Paul Chamberland que de semblablement souligner qu’il ne saurait croire à “un révolutionnaire qui négligerait de bien faire l’amour”.On ne fait pas une révolution avec ni pour des hommes à demi.Jamais peut-être ne fallut-il plus recommander à tous de relire certains textes de Lénine “Sur la littérature et l’art” (comme d’ailleurs certain “Gauchisme, maladie infantile du communisme”.).La teneur directement politique d’une oeuvre d’art ne m’intéresse donc qu’accessoi-rement.Mais je tiens pour nécessaire à tout projet politique dans la société dans laquelle nous vivons toute oeuvre d’art intervenant à même la vie quotidienne vécue, qui sera progressiste dans la mesure où l’est toute démarche qui permet d’appréhender une connaissance supplémentaire du phénomène existentiel.Ainsi j’entends le besoin d’une étude permanente des interprétations de la vie i/uo-tidicnne (manifestations “dans” et “de” cette vie quotidienne, permettant donc de la connaître mieux, pour mieux savoir pourquoi et comment la modifier).Je ne sais d’autre logique ni d’autre engagement “critiques”.65 c'est quoi le bonheur Il me plait d'oser, pour commencer ces chroniques, y aborder la notion le plus souvent demeurée “idéaliste” du bonheur, lequel toute révolution le plus souvent ne peut que reporter à plus tard dans la mise en “pratique” de son programme.Le 13 ventôse an II (3 mars 1794), dans son rapport présenté à la Convention au nom du Comité de salut public.Sur le mode d*exécution du décret contre les ennemis de la révolutionv Saint-Just s'écrie: “Que l'Europe apprenne que vous ne voulez plus un malheureux ni un oppresseur sur le territoire français; que cet exemple fructifie sur la terre; qu'il y propage l'amour des vertus et le bonheur.Le bonheur est une idée neuve en Europe!” LE BONHEUR EST UNE IDEE NEUVE EN EUROPE! Expliquant à Claude Angeli (“Le nouvel observateur”, 27 octobre GG) ce qu'elle avait dit à propos du contrôle des naissances dans le cadre de la télémission “IG millions de jeunes”, qui fit que l'O.R.T.F.l'interdit, le docteur Suzanne Le Sueur-Ca-pelle note: “J'ai dit aussi qu'il n'était pas possible de tout accepter.Par exemple, cc qu'un père jésuite fort connu a écrit dans une revue catholique dont l*audience est internationale" (et je ne trouve pas acceptable, moi, de le transcrire autrement qu'en canitales, aux sens multiples du mot) : 66 • “L'IDÉE QUE, PAR SUITE DE DIFFICULTÉS DE LOGEMENT OU DE RAISONS ÉCONOMIQUES, IL SERA DIFFICILE D'ÉLEVER DES ENFANTS NE VIENT MÊME PAS A L'ESPRIT, CAR LA FAMILLE, SI MISÉRABLE SOIT-ELLE, EST TOUT DE MÊME LA FAMILLE.MÊME SI L'ENFANT MEURT DE FAIM, IL MOURRA ENTOURÉ DE TENDRESSE* CE QUI EST MIEUX QUE DE MOURIR ANONYMEMENT AVANT LA NAISSANCE.LE TRAUMATISME, LA BLESSURE MORALE DE LA CONTRACEPTION EST AUTREMENT PLUS GRAVE.L'ENFANT MEURT DE MALNUTRITION, MAIS SON SOUVENIR RESTERA COMME UN PETIT ÉCLAIR DE LUMIÈRE FUGACE ET UN BONHEUR PASSAGER ; MAIS UN VRAI BONHEUR.” Relisez.(Vous en pensez quoi, suave Yerri Kempf, qui avez expliqué à des “amis” combien vous trouviez indécent et beaucoup trop “forcé” que ma compagne dise, de face, aux téléspectateurs d' “Aujourd'hui”, ce qu'elle pensait du problème pour l'avoir vécu, comment son fiancé d'alors et ses propres parents lui avaient imposé un avortement, ce qu'elle endura l'année suivante dans une clinique, combien de temps pour elle faire l'amour, qu'elle aime tant faire, demeura alors une quasi impossibilité, pourquoi de tels drames n'ont pour seule et unique origine que l'état capitaliste de la société dans laquelle nous vivons, qui “produit” des hommes aussi impuissants à prendre leurs responsabilités parce qu'aliénés à l'ordre et 1* “état d'esprit" établis?.Il est vrai qu'il faudrait savoir quelles responsabilités comptent prendre les hommes de votre équipe de la "cité libre".A propos, que peuvent bien en penser les "hommes" Trudeau, Pelletier et Marchand, que le problème du contrôle des naissances ne saurait laisser plus indifférents que leur collègue jésuite, car encore faut-il à leur options un accroissement de tas de petits cons fédérés?) Doit-on poser la question, ici aujourd'hui, Québec 65-66, alors que l'on passe à peine, difficilement, et de façon bien ambiguë (les deux forces agissantes n'étant certes pas opposées, au contraire), de l'idée du bonheur -Dieu, la vie étemelle, "après" l'existence, à celle du bonheur - confort et gadgets, qu'imposent, à un homme pour "ce faire" dénaturé au seul état de "consommateur", les trusts et leurs mass-media, au moyen d'un fascisme aberrant qu'ils utilisent sans la moindre crainte ayant l'approbation de tous les Grands Commis aux théories et pratiques "libérales" (et qui n'ont de pouvoir et de privilèges qu'en autant que cet "état de fait" dure, c'est bien pourquoi ils ont pensé à s'en occuper eux-mêmes), doit-on poser la question: c'est quoi, le bonheur?Présenté une première fois dans le cadre d'un remarquable et passionnant 6e Festival International du Film de Montréal, puis projeté plus d'une vingtaine de semaines (un record absolument sans précédent d'exploitation d'un film dans un cinéma d'art et d'essai) au de plus en plus exemplaire "Elysée", il y a un film dont le titre est LE BONHEUR.Agnès Varda, née le 30 mai 1928 à Bruxelles, d'un père grec et d'une mère française, qui vit son adolescence à Sète, était la photographe du T.N.P.lorsqu'un p^tit héritage lui permit de faire un premier film, Carlos Vilardebo la conseillant techniquement et Alain Resnais faisant le montage, LA POINTE COURTE (1955).Suivent les courts-métrages O SAISONS O CHATEAUX (59), DU COTE DE LA COTE et, avec des "chutes" de celui-ci, LES COCOTTES D'AZUR (60), ainsi, la même année, que ce film d'une demi-heure absolument unique, à propos de l'état d'esprit et les "visions" d'une femme enceinte, OPERA-MOUFFE, l'oeuvre d'elle que je préfère.Puis ce sont, longs métrages, CLEO DE CINQ A SEPT (62) et LE BONHEUR (64), entre lesquels elle fait "un hommage à Cuba", un film de photos fixes extraordinaire, SALUT LES CUBAJNS.Elle tourne LES CREATURES, elle finira par un jour trouver le producteur pour le film qu'elle veut faire depuis des'hnné es, la MELANGITE.Peu de femmes contemporaines méritent plus l'exclamation déjà ancienne des "Cahiers du cinéma", et que je fais certes mienne, Agnès Varda, notre amour (modifiant à peine l'original).Outre qu'avec LA POINTE COURTE, bien plus encore que Melville et Astruc, elle prévoit et oriente tout le nouveau cinéma français, lequel a-boutira à cette somme encore le plus souvent incomprise Jean-Luc Godard, elle manifeste dans chaque nouveau film une sen- sibilité et une lucidité de l’actualité et le devenir de l’homme, comme un sens inné du cinéma, qui ne peuvent que toucher profondément et inciter à un essentiel dépassement de soi tout témoin fidèle, à lui-même, et à un sens global du déroulement moral et intellectuel de chacun dans l’Histoire en train de se faire.Rarement oeuvre plus que LE BONHEUR a-t-elle valu d’abord par son ambiguité.Son ambiguité intrinsèque.Et même l’ambiguité de la forme, prise le plus grossièrement.La seconde nourrissant la première.En effet, les deux tiers de l’oeuvre sont d’une plénitude, une joie étale qui confineraient presque à la monotonie, au vide, bonheur sans tensions de protagonistes plutôt fades, sinon irritants, mais le dernier tiers de l’oeuvre fait de celle-ci l’une des seules très grandes tragédies de notre époque, au sens propre et bien trop oublié du mot tragédie.Le bonheur mis en question (par la mise en images) en est un d’une simplicité, un naturel immédiatement compréhensibles, mais il semble, aussi immédiatement, traité dans la plus pure “irréalité”.la grâce laïque A dessein j’ai voulu superposer certaines “notions” du bonheur et l’ambiguité du film Le BONHEUR.Le film est essentiellement amoral, comme toute grande oeuvre d'art, mais propose de plan en plan de nouveaux problèmes posés en termes de morale, la plus élémentaire, la plus agissante.(Ceci dans la mesure où le film est vu par un homme qui en soit un.Par opposition, en un sens, au jésuite cité plus haut et à tous ses complices.Sur un tout autre plan, si 95% des spectateurs voient LE BONHEUR pour des “raisons” bien différentes, qui nous les “signalent” comme sales malades, du moins auront-ils vu, et n’oublieront-ils peut-être pas si facilement, LE BONHEUR.Autre qualité ambiguë de ce film.) Ne retenons que pour mémoire ces trois autres “avatars”, pour ceux qui se réclament du réalisme mais d’une façon telle que l’ambiguité en soit absente (un comble: qui prouve ce que vaut la critique en général, n’est-ce pas Yerri Kempf, qui osez parler des “puérilités engagées de Gilles Groulx”?) ; menuisiers et téléphonistes ne font ni de tels jeux de mots ni de telles dissertations; de telles aventures amoureuses semblent bien peu probables pour le Thierry-la-Fx,onde de la télévision; Mozart, tout de même, Mozart!.comme si, déjà, la couleur!.Durant un entretien avec Jean-André Fies-chi et Claude Ollier (“Cahier du cinéma” 1G5, avril 65), publié coiffé du titre bien 68* joliment approprié “La grâce laïque”, A-gnès Varda dit: “Le bonheur, c'est aussi un jeu de mi-roirs: je suis heureux, je dis que je suis heureux, je veux que l'autre soit content parce que je dis que je suis heureux.Car même si c'est une notion qu'on peut concevoir comme solitaire, elle est toujours beaucoup plus forte si elle est partagée.Comme dans les pique-niques, cette espèce de joie collective, quand les familles s'entendent bien, qu'il y a des enfants qui baguenaudent dans l'herbe, et qu'on se met sous les arbres pour faire la sieste.Tout cela est de plus lié à un sentiment très fort de la nature.Le film, c'est cet ensemble de sensations, par rapport auxquelles l'anecdote est secondaire.” “On a l'impression que chaque personne est unique, on l'aime parce qu'elle est u-nique, et ce qu'il y a de beau dans l'amour, c'est qu'en définitive, cet être unique pourrait être n'importe qui.Plus la personne est unique aux yeux de l'autre et plus elle représente toutes les femmes, ou tous les hommes, toutes et tous pourraient être l'autre.(.) Mais c'est un élément tragique à l'intérieur du bonheur, n s'agft à la fois d'une idée cruelle et d'une idée satisfaisante Dour l'esprit.Comme les cruautés des saisons; le cycle des saisons est à la fois satisfaisant et parfaitement cruel.'' C'est bien, je crois, conformément à cette attitude préalable à la fabrication de l'objet, et si totalement exprimée par l'objet fini, que j'ai vibré au BONHEUR, ce film qui si intensément me comble et me dé- chire.Un film de sensations.Envahi par un fébrile besoin d'intégration à la nature.La nature, qu'on découvre d'un seul coup ou à laquelle on tente d'adhérer pendant des heures, qu'on n'aborde jamais qu'à travers une mystérieuse intuition débordante, dont un lyrisme immédiat émeut, suspend.Quels que soient les drames vécus, une impuissance déchirante, l'atroce angoissant d'une situation, au même moment peut s'établir un moment d'absolu bonheur si l'homme soudain s'interrompt dans la nature, toutes ses facultés bandées dans un effort de connexion moi-nature qu'il porte en lui mais avait oublié, qu'il redécouvre, subjugué, brusquement plein d'un pressentiment d'appartenance, de mouvement cosmiques “naturels”.Impression d'un tel paroxysme, dans la sérénité, qu'on comprend qu'il faille en faire l'un des points de départ de toute définition de l'idée de bonheur.(Et je pense soudain que tout film de Varda devrait donner l'envie de relire du Bachelard.) Comme j'aime l'inexorable drame du cycle des saisons, et parmi les saisons plus précisément l'été et l'hiver.Comme j'aime les oeuvres-“saisons” que sont ce petit “Flamboiement” de Rita Letendre sur le mur en face de moi, “Au-dessous du volcan” ou LA TERRE de Dovjenko.J'aime LE BONHEUR pour ce qu'a d'aussi réussi, total, son ambiguité constante, naturelle.L'ambiguité d'une véritable tragédie; celle que l'esprit ne conçoit qu'à consentir un délire d'interprétation au moyen duquel faire pour l'esprit “s'originer” et mouvoir l'une l'autre la vie et la mort, pressé' de s'y reconnaître au moins grâce à une raison d'être:* le rôle à jouer dans la tragédie et la satisfaction qu'il procure, entérinant des be- soins, des désirs, des sentiments et des idées.Pourquoi, à ce point, dois-je d'urgence relire précisément l'éditorial de Jean-Marc Piotte dans parti pris, vol.3, nos 3-4?C'est, je crois, ce genre de clés qu'il faut suggérer, à ce genre de confrontations qu'il faut inciter si LE BONHEUR produit cet éffet d'admirable tragédie à la fois indéchiffrable et si lumineusement claire qu'il a produit sur moi; à ce niveau oû raisonnement et sens du mystère ne sont plus séparables.LE BONHEUR VAUT PARCE QU'IL MANIFESTE PLEINEMENT UN AGENCEMENT INCOMPARABLE DE SENSATIONS, D'UNE EVIDENCE TELLE QU'IL CREE EN ET DE LUI-MEME LE TRAGIQUE CONTENU DANS LE BONHEUR, COMME LA MORT EST INHERENTE A TOUTE VIE REELLEMENT VECUE.(Et que me fait alors que l'élément “mort" intervienne pour Jacques Rivette J la première apparition du regard “bleu-clair" de la téléphoniste, pour Resnais parce qu'on entend du Mozart, pour moi au moment précis oû je me substitue à l'homme lorsqu'il prévient sa femme qu'il ne pourra être à la noce de sa cliente, ayant accepté un travail ce samedi-là, sachant très bien qu'il ira faire l'amour avec une autre, parce que je suis plus ou moins obsédé par un certain inéluctable du mensonge, qui ne l'est même pas mais alors l'est d'autant plus, doublement, et qu'en une telle circonstance invariablement l'inextricable moral et affectif pousse mon esprit jusqu'à l'idée de mort, seule sanction sans appel?La femme se suicide-t-elle?Presque tous en sont convaincus.Je n'en suis pas sûr du tout.La multiplicité des possibles 70.prouve l'être “en soi" et sa force, son inévitable.) Un tel résultat, seul pouvait y parvenir un artisan supérieurement doué et obstiné et un individu d'une rare sensibilité aux grands principes moteurs humains.Traitant de sensations, Varda n'avait pas à respecter les normes d'un réalisme (d'ailleurs.), et c'est en transpos ant dans un langage eventuellement imaginaire .c?S sensations qu'elle pouvait en extraire une idée du/bonheur le plus près de sa totalité, donc la plus réelle.Elle ne raconte pas une histoire, elle fait le tableau d'un concept, une matière et son mouvement interne.Aurait-elle agi autrement qu'on se souviendrait d'une histoire, et pas de l'idée de bonheur.L'irritant du propos, en un sens, confirme alors sa réussite: une bien mauvaise habitude (le souci de se préserver un confort intellectuel) fait que nous réclamons dans un film une intrigue plausible, vraisemblable, et nous sentons, confusément ou non, que LE BONHEUR ne se veut essentiellement que l'image d'une idée, une symphonie suggérée par un archétype, une oeuvre fermée sur le thème qu'elle encercle, sans qu'il y ait la moindre véilléité d'élucidation au niveau de la logique, la sociologie, la psychologie, etc.Comment autrement faire aussi inévitable pour le spectateur l'idée de bonheur, le sujet en question et la question?Cette image d'une idée, elle nous provoque et obsède d'autant plus, telle que l'a prodigieusement achevée Agnès Varda, qu'elle est vierge de toute scorie (droit divin, code civil, toutes les sortes et succédanés de catéchismes et publicités).LE BONHEUR se déroule au centre nerveux d'un homme total unique, dans une entière liberté de la pensée mise en branle par les sensations, habité littéralement d'une grâce laique qui signes Les personnages “représentent" des forces brutes, abrasives, situations et dialogues sont emblématiques, leur rôle consiste à montrer, au degré maximum d'intensité signifiante, le lent polissement de ces forces les unes par les autres, l'appropriation et à la fois l'acceptation passive de cet état 9 le bonheur, global, indivis.Avec, dans l'exposition qui va s'accélérant de cette “masse" au perpétuel glissement dans le temps, la découverte en son plus profond travail cellulaire, et jusqu'à le rendre visible dès les formes extérieures les premières notoires, du principe de mort qui 1* anime.(Ü ne me parait pas utile d'insister ici sur la composition plus spécifiquement technique du film, bien évidemment assez magistrale» J'entends moins découvrir dans une telle chronique les procédés de fabrication d'une oeuvre que les significations du produit fini.Disons-le net, et que nous n'ayons plus à y revenir: si la forme n'y correspondait pas étroitement, en une adéquation supérieurement mise au point, une dialectique sans faille, le contenu ne se prêterait à aucune analyse.Mise en scène, cela ne veut plus rien dire,.sauf lorsqu'il s'agft d'im- le fait irremplaçable (comme d'ailleurs c'est certes en cette “grâce" que réside le plus son pouvoir de choc puis de persistance, comme d'ailleurs il serait facile de démontrer en quoi se fondent nécessairement grâce laique et ambiguité).puissance à dire un propos.Soulignons seulement l'extraordinaire utilisation de la couleur : tout est inscrit selon la densité du jaune-orange, éclatant, solaire, ou de son contraire exact, son “envers" , qu'il contient donc en soi, le mauve-violet.) L'excellence, bouleversante, de l'oeuvre dépend donc du degré d'abstraction atteint.Qui ramène à des notions élémentaires et réalistes en découlant, en autant que l'abstraction est réussie, et qu'il appartient alors à chaque spectateur de reformuler ou non.L'art est grand et utile en autant qu'il o-blige à un choix, qu'il oblige une réactivité, qu'il oblige le témoin à reconstruire un monde à partir du thème “figuré".C'est ainsi par un délire d'interprétation de la vie poussé à ses ultimes conséquences qu' • Agnès Varda donne du bonheur une idée aux antipodes, mais les complétant, ce qui est indispensable pour une compréhension entière du concept, de celles qu'én donnent au moyen du “documentaire" (matière et/ au moyen du “documentaire" (matière et/ou traitement) un Rozier ou un Lelouch.•71 Parallèlement à presque tous les films de Godard, LE BONHEUR s’inscrit, parce que ce chef-d’oeuvre formel qu’il est, comme l’une des tentatives les plus élaborées dans l’art contemporain de redéfinir le bonheur, comme aspiration et question de l’homme.L’homme contemporain ayant à s’interroger à propos d’un bonheur complètement différent, puisqu’il ne pourra plus se l’approprier que dans des structures ayant modifié entièrement culture et modes de vie.En un sens, le cri de Saint-Just a vécu, avec culture écrite et sociétés bourgeoises.Ce qui valorise d’autant projet et oeuvre d’Agnès Varda (de Rozier, Lelouch ou Godard, mais chez Varda la quête du bonheur nommément l’est plus), si tant est qu’il faille aussitôt poser la question: s’agît-il alors, dans LE BONHEUR, du bonheur dans une société en train de passer à un autre monde, dans lequel le bonheur ne pourra plus être celui qu’on nous montre?Oeuvre valant de par son abstraction même.Qu’on ne s’y trompe point, néanmoins.Tout un “climat” de la vie quotidienne parisienne est indiqué avec acuité, par aspects extérieurs et états d’esprit.De même est irréprochable le portrait de l’artisan, homme en voie de disparition dans les sociétés modernes (à part ce cas unique, et ij-faudrait étudier quel futur est le sien: le “faiseur” d’art), et à ce titre tout un côté très négatif de l’homme dans LE BONHEUR est éclairé.(Un tel artisan n’a pas de vie syndicale et travaille au sein de très pe^ tites confréries, il se trouve d’autant plus victime d’une dépolitisation dont on sait que déjà américanisme et pouvoir absolu gaulliste l’ont considérablement généralisée 72 • en France.Reprocher alors à Agnès Varda l’absence de politique dans LE BONHEUR prouve une première incompréhension du film.Quant à reprocher son non-engagement-à la femme qui a fait POINTE COURTE et SALUT LES CUBAINS, c’est d’un cocasse sinistre.) Toutes les scènes choisies pour narrer une durée du film - noce, repas de famille après une naissance, bal, et jusqu’à la photo des vacances sur la Loire, après la mort de la femme (image qui est le bonheur dans le film, sa fétichisation mais aussi son moteur, la clé pour le comprendre et sa critique) - donnent le pouls le plus exact d’un mode de vie actuel en France.Au niveau du sens du film, n’oublions surtout pas que tout de suite après l’exposition, qui tient entre la première scène d’amour assez mièvre au pied de l’arbre et l’extrait du DEJEUNER SUR L’HERBE de Renoir sur un petit écran de télévision puis le “coucher” dans l’appartement du couple, ainsi “découvert” avec une belle concision, dans l’une des admirables courses à travers la ville surgit un avertissement, qui crie bien de quel bonheur il est question: boucherie de confiance.Vite surmontée une vague gêne pendant la première heure, lors de la première vision du BONHEUR (moi aussi, je me contractai un peu devant ce “bonheur”, une sorte de complaisance, moi aussi je suis encore victime parfois de l* apparence de réalisme du cinéma),', j’ai vite trouve exceptionnel ce dernier film d’Agnès Varda, parce qu’-exceptionnellement réussi au niveau de la forme contenant l’idée, et la donnant à voir avec le maximum de persuasion^ lus urgent que tous comprennent combien arts t‘t politique c api t al iste son t m el an g és exp rès en * 71 au l lieu".Il faudra choisir: les sculptures de Roussil ou les autodafés.Pour sc faire une idee: lire te “Muni[este'* de RoussiL p.s.© DELIRE SEMANTIQUE Le Petit Journal, la fin de semaine du 30 octobre, découvre une nouvelle catégorie d'extrémistes: les "travailleurs extrémistes".Paraîtrait, en effet, que les grévistes ont tendance a se fâcher, quand on les fait crever de faim.Quant au lieutenant détective Léo Plouffe, le Petit Journal lui prête une nouvelle conception de syndicalisme ou ‘‘c’est le devoir des chefs ouvriers de surveiller leurs membres extrémistes." Et qu’est-cc que c'est qu’un extrémiste?La même fin de sein aine, commentant l'autodafé de nos py ro techn i ci en s, l’inénarrable Cyrille Feltcau écrit dans la P.: ‘‘Pousses a bout par les extravagances des extrémistes, les "modérés" ont réagi d'une façon répréhensible.Mais qui a fait les premiers pas dais lavoie d’une violence déplorable?Le Quartier Latin doit-il être le porte-voix d’une faction d’extrémistes.?'' Un extrémiste, c’est un méchant — • qui ne pense pas comme M.Felteau, et les modères, ce sont des Messieurs qui font des autodafés dans les rues.Comme de quoi le I an g age est bien malade au Qu éb cc.p .m.LES PERLES DE MR.CAMP.I dus Pignorez peut-être, mais Mr Dalton Camp est le président du parti conservateur Ganadian.Et ce cher Monsieur Camp se permet de petites déclarations intéressantes, telles ces deux réponses qiPil a faites dan s une interview accordée ci Mario Cardi*-nal, du Devoir, et publiée le 19 novembre 1965.Q.S'il devait y avoir une autre élection a*ici quelques mois, voudriez-vous faire la c ampagn e avec les mêmes effectifs?R.Je ne voudrais pus la faire de la même manière.Les deux principaux partis ont fait le même genre de campagne qu*il y a 30 ans.Gcttc époque est révolue.Le Qu ébe c s * est affran ch i du cyn isme de M: Ping.On ne peut plus y exploiter délibérément P ignorance des gens**.Tiens, tiens, nous savions bien que la démocratie libérale était une farce, mais nous n'osions espérer qu*une personne aussi compétente en la matière vienne corroborer nos dires.Et le dialogue continue: Q.Le parti conservateur a-t-il changé vis à vis le Québec?R.Le parti comprend davantage le problème confédératif et en est plus confiant.Q.M.Die fen baker?R.M.Diefenbaker rTcst pas responsable des deux générations de sous-édu-(pics que s*est données le Québec par son propre régime poli ti que.M.Die (en- •81 I oaker a été vilipandc.IL existe une distinction entre un homme qui n*a pas une profonde compréhension d’un problème et un homme cjui nie l* évidence d’un problème confédératif.Mais, moi non plus, je ne comprends plus très bien.Ce lui qui comprend rien, pis ce nous aut* lé ignorants.) s*ronl ben ttoujours lé mêmes t cé maudits An glas./ m.d.UN GRAND EXILE PARMI NOUS: ROBERT ROUSSIL, SCULPTEUR.Enfin le Musé'fe (d’Etat) des Arts contemporains ouvre toutes grandes ses portes a un artiste du Québec.Les oeuvres les plus récerftesde Roussil, sont cependant trop révolutionnaires pour paraitre à l’avcntde ce vénérable édifice - on les relègue r a l’arrière (derrière les garages et les commodités de stationnement pour les grosses voitures officielles).Deux jours avant l’ouverture de son expo, Robert Roussil publie “Mani feste”* - Ce sera "une longue bagare, la bataille d’une vie’’.La réaction immédiate: les gardes du palais sur l’ordre des roitelets enlèvent des murs du "château” les affiches annonçant au bon peuple la rétrospective de l’artiste.Au lendemain les grandes, plumes munies de la sagesse au Devoir, accuseront: "Roussi I ch erchait depuis quelque temps son scandai o’\ Au Québec, les matraques vont-elles devenir aussi légères que plumes?r« • q« m • "Manifeste" de Robert Roussil - commentaires et notes de Claude Jasmin.Collection les idées du jour, au x Editions du Jour.UNE SENTENCE IMPARTIALE./ Affaire de La Macaza, condamnation de Daniel Bélec (quatre ans de péniten ci cr)t sentence prononcée par le juge Gérard La-ga/iièrc, de la Cour aes sessions de la paix de Mont-Laurier.(La Presse, jeudi le 11 novembre 1965).Telle esty du moins, la version officielle des faits.Mais ces journalistes, vous savez bien, il ne faut pas s’y fier.De sources officieuses mais hautement garanties, nous pouvons affirmer que, le matin du 10 novembre, celui qui monta au tribunal cachait, sous les paisibles apparences du juge La-unière la troublante réalité d*un Claude ruchési mâtinée de celle d’un Bob Rumil-ly.D’où la s entcnce.Incroy able sentence où les tfvagabonds, anarchistes, intellectuels mal foutus et autres criminels de l*intellect” viennent clandestinement des pays étrangers pour expressément **empoisonner les cerveaux de certains de nos jeunes” au for de caches i-nexpugnablcs que sont ilcertains immeubles en démolition de la rue Berri”, il ne faut donc pas se surprendre d’y trouver cette pièce ( incriminante?): "// est consolant pour la société de voir tpi’au-delà de 1.000 étudiants de l*Université de Montréal ont nettement fait voir leur point de vue, enfin, à ceux qui voulaient par la minorité, obéir 'aux commandements a*arrière-scène”.L’a-van t-s cène en tout cas arborait un juge visiblement enfoncé jusqu’au cou dans l’approbation non équivoque d’un geste non moins clairement criminel: celui aes incendiaires du Quartier Latin.Le juge Laga-nière ferait bien de retrouver ses apparen-ces au plus lot sinon la justice va perdre pour de bon les siennes et nous serons bien forcés d’en préserver nous-mêmes la réalité! 82* p.c. ANGLICISATION A l'heure de lo priorité du Français, certains font les gorges chaudes, et d'autres déraillent.On sait lesquels dans les deux cas.Et pendant ce temps, la langue du grandi nombre (et celle du petit nombre qui n'y échappe guère daventage) se pollue jusqu’à l’anglicisation, dons son vocabulaire, sa sémantique et sa syntaxe.Un ministre a osé parler d’une priorité du Français au Québec, ce qui est, quant à nous, un strict minimum, une étape vers l’unilinguisme.Et l’on voit s’agiter misérablement tous les demi-angl i ci sés, de même que ceux qui ne semblent pas savoir ce que sont une langue et une culture à une société.Et n’est-il pas affligeant, I an en t abl e et pitoyable d’entendre ou de lire les déclarations indignées ou apeurées de plusieurs de nos dirigeants, eux qui parlent si bien! a propos d'une mesure qui, pou r toute out re société, va de soi.Ces beaux messieurs • ê traduisent l’ignorance où ils sont des lois d'un phénomène linguistique.Onane peut démontrer mieux que nous marchons sur la tête plutôt qu’avec scs pieds.Aux uns comme aux autres, nous leur conseillons de faire, par exemple, une ballade sur l'autoroute des Laurentides, tjji relève de l’Office provincial des Autoroutes.Ainsi ils pourront y lire (et ça dure depuis toujours) des panneaux de signalisation routière rédigés avec des motsfrançais mais dont le sens est celui du mot anglais correspondant.Des “Monnaie exacte seulement”, “Partez ou vert”, ‘‘Pas de virage en U”, “Limites légales”, “Pas de déchets’’.Dans le même domaine,, à Montréal, et a Québec, on voit des “Ne pas dépasser quand arrête’’, ‘‘Voie unique”, “Ligne d'arrêt des feux”, “Priorité sur feux verts clignotants”.Je m’arrête; car je tombe à la renverse! Ce joli petit mal, subtil et générali-lise, véritable aliénation linguistique, est installé confortablement dan s tou s les domaines et à l'échelle nationale.Il y u ce- t pendant un mot, tout au long de l'autoroute, qui est pris dans une acception bien française, le mot “Sortie”.Au rythme ou vont les choses, cela pourrait signifier notre “sortie de 5’histoire”.A ce sujet, un nommé Wagner, lors de son commentaire sur la priorité du Français, nous a joué unebonne vieille rengaine bourgeoise et mystificatrice; il nous a fait le coup du respect.“II fent, o-t-il dit en subs-tcnce, respecter les autres si l'on veut qu’ilsnous respectent”.Elle est bien bonne.S’est-il demandé, le chameau, si les autres nous respectent?et si le respect, comme le bilinguisme, est à sens unique.Il paraPt, pourtant, que ce cher homme de justice est un grand réaliste, et qu'il établit ses Jugements à partir des faits! CXiand à nous, a ce niveau, le respect nous appa-raPt, en regard de la réalité de la situation, un signe flagrant de servitude et de dépendance de l'esprit.g.m.P.E.T.Qui a* jamais prétendu - ou osé le faire! -que celui que d’aucuns nomment Pierre-Eliott- T ru de au fut can adi e /i*- fràn ç ai s ?.D a/ui le comté de Montroy eule, un certain Peter Elliott'a été élu député du gouvernement de Sa Majesté; comme tout bon candidat anglophone qui se respecte il s’était bien garde de commettre un mot de français' sur ses affiches au siege social de son comité d organisation.Tel est 1*intern ationalisme nationaliste canadien.p.c.LES NOIX DE COCO Les “sprinters” du bilinguisme (j’allais écrire: de la personne humaine, ce sont souvent les mêmes), face à l’urgence de la priorité du Français au Québec, n'en dérou- • 83 gissent pas de nous débiter des raisonnements à la noix de coco.En voici un: Certains d’entre eux m’ont avancé qu’un affichage exclusivement unilingue dans la signalisation routière, entraînerait des accidents du fait des anglophones qui habitent notre belle province et des nombreux touristes américains! (C’est avouer, à leur insu, que les premiers se foutent éperdument du bilinguisme.Nos “ sprinters” sont toujours empêtrés de contradictions).‘‘Que vont-ils faire, ils ne comprendront pas”, s’inquiètent ces ignares en la matière.C’est a faire rêver, ‘‘le monde sont fous” dirait un de mes voisins, en entendant pareille stupidité.Et les touristes québécois au Canada cnglais, et les touristes du monde entier, en Itali e, en France, en Esp o gne, au Mexique, etc., nos “sprinters” exigeront-ils de ces pays qu’ils rédigent leur affichage ou leur signalisation routière en 36 I an gu es?g.m.Corriger les épreuves de Parti pris est un drôle de boulot, et nos collaborateurs de drôles de maniaques.D'abord tous les articles sont plus ou moins tfà suivreon “en-rcparlera-le-mois-prochain" et on
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