Parti pris, 1 janvier 1966, Janvier
vol.3, no 6 janvier 1966 50 cents a 1.critique de la stratégie anarchiste par rené beaudin 2.défense et illustration du "québécien" gilles des marchais et nos chroniques et marginales y-';y.yy:y ' iiii I r^'V, wÊÊmr:- ¦::yy-y y-y; y:yy y y: y y-y -y -y ¦: yÿ-'.'-yy; '¦¦ÿyyy; :yyÿyyyyy « BafiBB - »ÿ y'ÿyÿ- y y y illiSS WIWK® iiiiii îfiBÊ :;^;;ÿy:-;yf; y:yy;y '.yyy'y; m ¦Wy yy-yy-y:- SÇ&C - .¦ .fX- librig P^tetrauh t h sommaire .• ‘ 1 ¦ « • V * • ./ - -'l .•.-¦¦¦¦ • .V - ¦ - _______ • • .notre politique rédactionnelle 2 éditorial sur l’affaire du quartier latin 4 campus libre/j.e.critique des fondements théoriques de la stratégie anarchiste .9 rené beaudin défense et illustration du québécien .24 gilles des marchais chroniques la section universitaire du m.l.p.44 guy kosak edgar morin : pour une politique de l’homme .46 paul chamberland la dépossession du monde .48 michel euvrard interprétations de la vie quotidienne .52 patrick straram vol.3, no 6 janvier 1966 revue politique et culturelle paraît chaque mois sur 64 pages ou plus rédaction et administration C.P.149, station “N" Montréal 18, Québec éditeur : la coopération d'éditions parti pris comité de rédaction : jan dépocas michel guénard pierre maheu gaston miron jacques trudel abonnements : milishka ryerson comptabilité : thérèse major distributeurs : Montréal : distributions Laval Ltée, 290 boulevard Pie IX Québec: Agence Provinciale (Québec) inc., 226 est, Christophe-Colomb Hull : Librairie Libre, 130, rue de l'Hôtel-de-Ville La revue n'est pas responsable des manuscrits qui lui sont adressés.Reproduction interdite sans autorisation.marginales Le numéro : 50 cents 12 numéros : S5.00 » éditorial notre politique rédactionnelle Les premières années de la vie d'une revue sont nécessairement assez difficiles.Parti pris n'a pas échappé à la règle, et il nous est arrivé de faillir à cette “régularité de périodique suisse” qu'on nous a attribuée.Le bénévolat et l'artisanat imposent des limitations inévitables.Nous espérons que nos lecteurs n'en ont pas trop été incommodés et que, le cas échéant, ils sauront ne pas nous en garder rancune.Nos abonnés, entre autres, ont parfois fait les frais de ces déficiences d'organisation.A partir de maintenant, nos pouvons assurer tout le monde que ces problèmes sont réglés.La revue paraîtra maintenant le premier mardi de chaque mois (sauf durant l'été), et sera distribuée durant la semaine suivante.Les exemplaires d'abonnés seront mis à la poste, par une agence spécialisée dans ce genre de travail, le jour même de la parution.Au niveau de la rédaction et de Vadministration, il est entendu que tout le travail reste bénévole, mais des équipes structurées ont été organisées et le travail devrait se faire sans heurts et sans ratés.Nos lecteurs auront remarqué certaines additions aux derniers numéros de la revue, entre autres la section “marginales-", consacrée à l'actualité.Pour arriver à suivre l'actualité de plus près, noies employons maintenant le procédé Offset, qui réduit les délais d'impression.Cette transformation technique a posé des problèmes de composition et de mise en pages, apparents dans les derniers numéros, mais maintenant résolus.2 • Le numéro normal de la revue comprendra donc les sections suivantes : éditorial, qui engage Véquipe de réduction; articles de fond, généralement groupés autour d'un thème défini; exposés, portant sur des questions d'intérêt particulier, et parfois assez techniques; chroniques, tenues régulièrement, sur les livres, les étudiants, les syndicats, etc,; et marginales, notes diverses de style très libre, où nous publierons éventuellement des lettres d£ lecteurs.Depuis septembre dernier, nous avons tenté de mettre au point cette formule, et un fait nous est apparu clairement : il faut augmenter le nombre de pages de la revue.Cela implique aussi une augmentation de prix; à compter du mois prochain, le numéro aura donc 80 pages au lieu de 6U, et se vendra 60 cents; Vabonnement coûtera $6,00 par année.Cependant, jusqu'au 1er mars, nous prendrons les abonnements à l'ancien prix de $5,00.Nous croyons que ces transformations amèneront des améliorations qui vaudront bien le léger supplément de prix.Nous rappelons enfin à nos lecteurs qu'une revue comme la nôtre a un besoin essentiel d'abonnés.Maintenant que le service des abonnements est organisé professionnellement, nous demandons à tous ceux qui veulent nous aider dans notre action d'inscrire leur abonnement sans délai.Plus proche de l'actualité, plus résolument que jamais engagée dans les problèmes du Québec, noua croyons parti pris une entreprise essentielle à l'élaboration de la pensée révolutionnaire québécoise.Pour chacun, ne pas prendre la responsabilité de nous soutenir, c'est prendre celle de nous laisser tomber.Nous savons pouvoir compter sur nos lecteurs, et nous les en remercions.parti pris • 3 sur l'affaire du quartier latin N.D.L.R.Nos camarades du “Campus Libre” nous ont demandé de publier leur réponse à notre éditorial du numéro de décembre.Nous leur ouvrons nos pages avec plaisir.D’autre part, nous ne voudrions pas éterniser cette polémique.Une seule remarque, cependant : si, comme le disent nos camarades, “les membres de l’AGEUM n’ont pas, dans leur ensemble, atteint un niveau de politisation minimum”, pourquoi, malgré les avertissements reçus, n’en avoir pas tenu compte dans la rédaction du Quartier Latin ?C’était là un instrument de choix pour faire l’éducation politique des étudiants.Nous espérons que le Campus Libre saura s’adapter à son public, si peu politisé soit-il.C’est ainsi qu’il atteindra son efficacité maximum.parti pris Quand on cite Lénine ou Marx, dans un salon ou à Parti pris pour indiquer à quelqu’un une conduite à suivre ou pour lui adresser un reproche, il est difficile de ne pas sourire et de ne pas se rappeler les premières luttes de notre gauche québécoise en butte aux arguments pontifiants que lui servait un clergé alors moins méfiant et plus naïf.C’est à quoi nous songions en lisant le dernier éditorial de Parti pris qui fait appel aux arguments d’autorité du prophète, mais qui méconnaît et déforme complètement la réalité à l’Agéum.une corporation Contrairement à ce qu’exprimait l’éditorial de parti pris du mois dernier, nous sommes loin de penser que l’Agéum est à l’avant-garde du syndicalisme étudiant.Plus précisément, il faudrait se demander si l’Agéum a déjà été un véritable syndicat (bien qu’à l’occasion elle ait posé des gestes de nature syndicale), si l’Agéum a déjà incarné cette réalité que sous-tend le terme syndical ?Bien sûr.à certains moments elle a imité, timidement, la façon de procéder des syndicats ouvriers, mais son manque de fermeté “syndicale” l'empêchait par la suite de récolter ce que son labeur la plaçait en droit d’attendre.Théoriquement, l'Agéum est un syndicat d'étudiants; en pratique c'est une corporation, corporation qui par ailleurs fonctionne plutôt mal cette année, ceci dû en grande partie à l'incohérence de pensée et au manque de leadership de l'actuel président.Mais si l'Agéum est une corporation de fait, comment peut-elle se draper du terme “syndicat” ?La raison est que l’Agéum a toujours eu à sa tête un petit groupe particulièrement actif élu par les voies démocratiques que leur proposait l'Association et qui a voulu faire de l'Agéum-corporation, une Agéum-syndicat.Cette lutte en faveur du syndicalisme à l'Agéum est d’ailleurs assez récente (4 ou 6 ans) et les efforts de ces leaders étudiants depuis ce temps ne leur ont permis qu'une seule victoire : Celle des mots.La gauche agéumique a réussi en somme à imposer son vocabulaire à l'Association.A l'Agéum où règne un certain snobisme intellectuel, on est mal vu maintenant si les mots gratuité scolaire, présalaire, co-gestion, revendication, socialisme, etc.vous effraient.C’est la terminologie avec laquelle on se gargarise tous les jours à l'Université et qui ne donne aucun résultat parce qu'elle ne correspond à aucune réalité, ne débouche pas sur une volonté réelle de faire du syndicalisme.Depuis bientôt 5 ans l’Agéum revendique auprès du gouvernement pour obtenir la gratuité scolaire que ce dernier avait formellement promise en 1960, depuis 5 ans le gouvernement refuse, depuis 5 ans l'Agéum renouvelle bêtement ses revendications et depuis 5 ans aussi le gouvernement se fout d'elle parce qu’il la sait incapable de sortir gagnante d’une épreuve de force avec lui.Un véritable syndicat n'aurait jamais accepté une telle situation et aurait proposé à ses commettants des moyens “syndicaux” de résoudre Je problème, entre autres la grève.Mais l'Agéum, à cause du refus du gouvernement et son incapacité propre, voit ses membres patauger dans des conditions de travail assez pénibles pour quelques-uns et se sent dépassée par un pi’oblème qui pourrait trouver ses solutions immédiatement si elle était une véritable force syndicale.C’est cette incapacité pour l'Agéum de faire face avec compétence aux problèmes qui se posent et d'y apporter les solutions dynamiques qui a amené les deux démissions à l'exécutif.Comme nous le disions plus haut, l'incohérence de pensée de l'actuel président paralysait tout d'abord l'exé- cutif pour se projeter ensuite sur le Conseil d'administration lui-même; dans ces conditions tout travail devenait impossible.Cette situation historique d'abord et l'incapacité pour le président de l’Agéum de diriger la barque ensuite, met en lumière l'inexistence de structures qui assureraient un lien direct et continu entre la base et la tête de l’Association.Les syndicats ouvriers ont des permanents qui font la tournée des unités de base pour s'enquérir des griefs des syndiqués; une telle structure n'existe pas à l'Agéum.De plus, cette année comme dans les années passées, il faut noter l'absence d'un véritable travail d'animation syndicale sur le campus.Un tel travail permettrait peut-être de recruter des éléments valables qui viendraient rehausser le niveau des discussions d'un Conseil d'administration dont il faudrait sûrement repenser les structures.la gauche et la droite Historiquement, on vient de le voir, les hommes de gauche à l’Agéum ont occupé les postes les plus importants.Pendant qu'ils livraient la bataille des mots, un fossé idéologique pour certains et d'indifférence pour la majorité se creusait entre la base et la tête de l'Agéum.Si, pour des raisons que nous verrons plus loin, le Conseil de cette année a donné un coup de barre à droite, il n'en demeure pas moins que dans son ensemble la masse étudiante est conservatrice et peureuse, parce que non politisée.Les représentants actuels de cette masse au Conseil d’administration ne veulent pas se voir accoler, malgré leur conduite, l'étiquette de “droitistes" : c'est péjoratif.Ils se disent plutôt “modérés", c'est bien vu.Cette année, sous l'impulsion de quelques-uns de ses membres, l'exécutif de l'Agéum présentait au congrès un programme radical (le Livre vert) qui a amené les “modérés" à se définir, c'est-à-dire à adopter une attitude de gens de droite tout en continuant à se dire “modérés".Déjà, au tout début de l'année, une certaine opération s'effectuait à l'Agéum et les forces en présence ont commencé à se mesurer au congrès.Jusque-là confuse, la droite commença à s'identifier, à définir clairement ses intérêts et à engager le combat.C'est dans ce climat de tension que le “Quartier Latin" commença sa publication. : journal de combat A ce moment il importe de dire que l'expérience qu'a vécue le journal des étudiants de l'Université de Montréal pendant 17 numéros ne fait que confirmer notre analyse.Bien que le “Quartier Latin" ne fût pas à l'abri de tout reproche, il est bien évident que les attaques dirigées contre le journal n'étaient que de la frime, puisqu’en prétextant s'attaquer à la “forme” du bihebdomadaire on en voulait plutôt au “fond", c'est-à-dire à ses engagements socialistes et indépendantistes.En fait le combat entre la droite et la gauche éclatait au grand jour et le “Quartier Latin" comme il se doit, s'est retrouvé au centre de la bataille.La droite du campus, bien sûr, refusa d'accepter cette réalité et essaya d'entretenir une certaine confusion voulant faire croire aux étudiants que si elle en avait contre le “Quartier Latin" ce n'était pas contre ses engagements de base, mais bien contre la façon qu'il avait d'exprimer certaines idées.Evidemment une certaine gauche tomba dans le panneau et abonda dans le même sens en disant que le journal devait réorienter son tir.Mais déjà il était trop tard car la droite à qui on demandait une attitude correspondante au vocabulaire de gauche qu’elle a adopté, s'était rebiffée, comptée et avait chargé un ennemi : Le Quartier Latin.Les interventions des délégués au Conseil de l'Agéum (1), à la réunion au cours de laquelle l'équipe du journal démissionna, prouvèrent amplement qu'en prétextant s'attaquer à la forme du journal ils en avaient plutôt contre les engagements du journal et qu'il était devenu impossible de poursuivre véritablement une politique socialiste et indépendantiste puisque la masse n'avait pas atteint le niveau de politisation que nous soupçonnions, niveau qui lui aurait rendu acceptable l'idée d'un journal de combat.De plus, le sens de la proposition de Poly (2) et l'article de la constitution de l'Agéum concernant le vote de réprobation (3) ne laissaient pas d'autre issue au directeur du “Quartier Latin" que de démissionner.rester Pour les démissionnaires de l'Agéum il ne fut jamais question de quitter les structures officielles pour prendre le maquis sur le campus.• 7 Il est clair qu'aucun travail cohérent de politisation ne pourra être entrepris si nous quittons les cadres de l’Association.Pour nous il s’agit de réorienter et de soupeser nos divers moyens d’action.L’emploi de certains mots-clefs à l’AGEUM nous avait jeté de la poudre aux yeux et laissé croire à une certaine réalité.Mais un examen plus scrupuleux des récents événements nous permet de conclure que les membres de l’Agéum n’ont pas, dans leur ensemble, atteint un niveau de politisation minimum et que pour nous il convient d’avantage d’établir des contacts plus directs et plus sûrs avec les étudiants en quittant des postes officiels, confortables et ronflants mais inefficaces.Campus Libre j.e.(1) “On ne peut critiquer le gouvernement dans le “Quartier Latin” et lui demander des bourses en môme temps.” — “Ce sont nos bons capitalistes bourgeois et non les socialistes qui nous donneront la gratuité scolaire” — “Plutôt que de penser au socialisme, il faudrait se demander si on ne pourrait pas instaurer un “capitalisme socialisé”.” (2) PROPOSITION SUR LE QUARTIER LATIN Attendu que Monsieur le directeur du Quartier Latin a manqué à ses devoirs de journaliste étudiant : 1° En faisant de l’ensemble du journal des étudiants de l’Université de Montréal le porte-parole d’un seul mouvement idéologique, au lieu de limiter cette action à la page éditoriale; 2° En compromettant l’efficacité de la collectivité étudiante dans ses grands combats sociaux en se rabaissant à des conflits de personnalité plutôt qu’en dénonçant les gestes eux-mêmes; 3° En affichant une attitude négative et irréaliste en face des problèmes sérieux que doit affronter le Québec d’aujourd’hui au lieu de reconnaître que même dans les structures de la société actuelle il peut parfois s’y faire quelque chose de bien.Il est proposé par M.Goulet, secondé par Jean Legault que le Conseil d’Admi-nistration de l’AGEUM réprouve le dit directeur du Quartier Latin.(3) Vote de réprobation, article 79.— Le Conseil d’administration peut signifier au moyen d’une résolution de réprobation à l’endroit de l’un de ses membres le fait qu’il réprouve l’orientation générale de l’activité de ce dernier.La présente résolution devant être comprise comme un avertissement officiel du Conseil d’administration.8 • critique des fondements théoriques de la stratégie anarchiste rené beaudln Ce qui distingue les révolutionnaires anarchistes des révolutionnaires marxistes, n’est pas tant l’objectif ultime commun — société libertaire et égalitaire — que les étapes à franchir pour en arriver à cette situation, en d’autres termes, l’interprétation que les uns et les autres suggèrent du phénomène révolutionnaire.Pour les premiers, la Révolution est essentiellement libertaire; toute considération nécessitaire est exclue à l’avance; la Révolution, bien que se disant appuyée sur le prolétariat est surtout politique visant d’abord et avant tout l’abolition de l’Etat “instrument de contrainte et de coercition”, et, à la différence des marxistes, il n’est nullement question de substituer à l’Etat bourgeois, une' “dictature du protétariat” qui dépérirait d’elle-même au fur et à mesure que disparaîtraient les classes à l’intérieur de la société.Pour les marxistes, comme pour les anarchistes, la suppression de l’Etat est la fin ultime; ce qui les distingue est, je le répète, l’appréciation respective qu’ils donnent à ce processus : pour les premiers, le dépérissement de l’Etat embrasse toute une période historique, de la chute du régime bourgeois et la prise du pouvoir par le prolétariat jusqu’à la disparition complète des différences de classes, pour les seconds, la Révolution, brisant l’ordre bourgeois, élimine du même coup la bourgeoisie, et comme classe oppressive et comme classe sociale tout court.Pour les anarchistes, la Révolution est un phénomène spontané ressortant davantage de la psychologie populaire, alors que pour les marxistes, elle est un phénomène historiquement déterminé, organiquement lié au niveau de la conscience de classe du prolétariat, et de la volonté de lutte consécutive contre les classes oppressives de la société.Je n’insisterai pas ici sur le caractère romantique de l’appréciation anarchiste de la Révolution ni sur le caractère scientifique de l’appréciation marxiste. La seconde divergence entre anarchistes et marxistes a trait aux points d’appui que la Révolution exige pour réaliser ses.objectifs.“C’est parfois moins sur les prolétaires que comptent les anarchistes pour faire la Révolution que sur les déclassés, les en-dehors, sur ce que Marx a appelé le “lumpen-proléta-riat”, le prolétariat en haillons qui posséderait à un plus haut degré l’instinct révolutionnaire.Marx et ses disciples se sont élevés contre une telle conception — trop sentimentale à leur sens — du problème révolutionnaire.Ils pensent que seul le prolétaire — celui qui vend sa force de travail au capitaliste — est désigné pour diriger la lutte contre l’oppression sociale (.), le proté-tariat constitue l’avant-garde de ce grand mouvement de masse, mouvement de “l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité” dont la mission est de mettre fin au régime capitaliste”.(1) Quant au lumpen-prolétariat, Marx voyait en lui non une classe révolutionnaire, mais un agrégat d’individus sans conscience prêt à se vendre au plus offrant.La troisième divergence est d’ordre stratégique, mais une réelle compréhension de cette divergence n’est complète que dans la mesure où elle s’opère à la lumière des divergences dont j’ai brièvement dégagé la consistance ci-haut.Marxistes et anar- chistes s’entendent sur la nécessité d’une situation révolutionnaire; mais alors que pour les premiers, cette situation résulte de l’émergence historique simultanée des conditions objectives et subjectives favorables, pour les seconds, elle est le fruit d’une psychose révolutionnaire suscitée chez les masses exploitées, psychose résultant de l’utilisation systématique de la propagande par le fait; le terrorisme anarchiste.Pour les anarchistes, “ce qui compte en effet, c’est de frapper par la terreur l’imagination de la foule.Plus la position sociale de la victime est élevée, plus ce but semble atteint (.).Ne mettant pas leurs espoirs dans les actions de masse, mais estimant que c’est l’individu qui pousse la roue de l’histoire, ils espèrent, grâce à des gestes de révolte spectaculaires tirer le3 masses de leur apathie et de leur engourdissement, bien plus, ils comptent déchaîner (.) les mauvaises passions, la barbarie latente de la foule afin de faire naître un climat révolutionnaire qui soit propice à leurs desseins” (2).Ici encore se perçoit la vision romantique de l’interprétation anarchiste de la révolution.“Cette conception ne laissait aucune place à l’intervention légale dans la lutte politique telle que la voyait Marx.Pour Bakounine, ce genre d’actions ne servirait qu’à émousser le tempérament révolutionnaire du peuple; d’ailleurs, dans les pays où ses idées s’implantèrent, l’intervention politique était impossible, car le peuple ne votait pas” (3).Or, comme le remarquait Berdiaev, l’anarchisme -— du moins en Russie — résulte du caractère absolutiste de l’Etat.“Le.peuple russe a été un peuple étatiste, il a accepté de servir de matériau à l’édification d’un grand Etat.Et en même temps, il est enclin à la révolte et aux troubles.Le ferment dionysiaque qu’il enferme est un ferment d’anarchie” (4).Cette affirmation est d’autant plus juste qu’historiquement, là où l’anarchisme a connu une poussée spectaculaire, des succès foudroyants, les peuples étaient enchaînés, bâillonnés par l’absolutisme d’Etat (Russie, Espagne).Alors que dans les démocraties bourgeoises, l’anarchisme et les anarchistes étaient vilipendés, exècres par les groupes sociaux de même ordre que ceux qui les ont adulés dans les dictatures absolues.Toutefois, une similitude de principes partagés et par les anarchistes et par les marxistes fait que les deux enlignent leurs forces sur une même position stratégique.Tous deux reconnaissent que la lutte ne doit pas se faire par l’exercice de pressions sur l’ordre bourgeois pour exiger des réformes, lesquelles en somme, ont une valeur et une signification mitigée, mais bien plutôt par une lutte directe contre l’ordre bourgeois.“Longtemps, sous l’influence des éco- les socialistes (.), les masses ouvrières s’en remirent à l’Etat du soin de faire aboutir leurs revendications (.).Cette manière d’agir ayant entraîné de lourdes déceptions, on en est venu peu à peu à penser que les ouvriers n’obtiendraient jamais que les réformes qu’ils seraient capables d’imposer par eux-mêmes.” “Agir par soi-même, ne compter que sur soi-même, voilà ce que c’est que l’action directe” (5).Une telle attitude débouche nécessairement à un moment donné sur une position de refus.Refus absolu des institutions, là, anarchistes et marxistes sont d’accord ; refus absolu des moyens que ces institutions suggèrent à l’opposition de la part des anarchistes, refus relatif de ces mêmes moyens de la part des marxistes.Nous verrons plus loin les nuances qu’impliquent ces distinctions.Nous avons vu que le refus de la légalité caractérisant la vision anarchiste de la Révolution suscitait des attitudes réactionnelles populaires diamétralement opposées selon le type de régime politique de la société où se manifestait l’anarchisme et que ce type de régime lui-même était fonction du niveau général de développement historique de cette société.La question qui se pose maintenant est celle-ci.Le Québec a-t-il dépassé le moment où la stratégie anarchiste présentait certaines garanties de suc- • 11 cès ?En d’autres termes, le Québec se prète-t-il actuellement à l’expérience stratégique anarchiste ?Répondre à cette question exige à mon avis certaines précisions quant au type de société auquel rêvent les anarchistes.“Il y a dans l’anarchisme un fort courant de réaction contre l’industrialisme, en faveur d’un retour à la vie plus libre et plus humaine du Moyen Age, mais il ne renonce pas pour autant aux avantages qu’apporte l’industrie moderne” (3).Ce que les anarchistes ne nous disent pas c’est comment ils espèrent concilier les avantages de l’industrie moderne avec une retour à l’esprit du Moyen Age.“C’est à cela que pensait Bakounine lorsqu’il remplaçait l’idée de “masse” si chère à l’esprit germanique de Marx, par celle de “petit groupe”.Car pour lui, c’est seulement au sein de petits groupes humains de petite importance que l’on trouve le respect des droits et la dignité de l’individu’’ (3).Un examen rapide de la conjoncture québécoise permet de constater que l’anarchisme, comme mode d’organisation sociale, est impensable dans notre pays.Mais une autre question se pose.Si l’anarchisme comme mode d’organisation sociale est impensable au Québec, la stratégie anarchiste (particularité des assises sociales, refus absolu du légalisme combiné à l’action essentiellement psychologique que la propagande par le fait implique) est-elle susceptible de provoquer la “flambée” révolutionnaire anticipée par les anarchistes.assises sociales de l'anarchisme : lumpen prolétariat La brève analyse comparative des idéologies marxistes et anarchistes esquissée ci-haut a montré la nature des assises sociales de chacune des deux révolutions.La tendance anarchiste à s’appuyer sur le sous-prolé-tariat pour mener la révolution, est l’un des aspects de la stratégie anarchiste qu’un examen sommaire des rapports sociaux au Québec permet de contester.Existe-t-il un sous-prolé- 12 • tariat au Québec ?Quelle est l’importance relative de cette classe ?Peut-il servir de tremplin à une révolution anarchiste, si par hypothèse, une révolution de ce type était actuellement pensable au Québec ?En fait, qu’est-ce que le sous-prolétariat ?Globalement le sous-prolé-tariat se définit à mon avis davantage comme une situation socio-économique de fait (niveau de vie inférieur au minimum vital) plutôt qu'une authentique classe sociale et ce, dans la mesure où, outre la situation des sous-prolétaires dans les rapports de production, nous considérons comme classe, tout agrégat d'individus qui, se trouvant dans une communauté^ de situation, face au reste de la société, a la capacité de se constituer politiquement en vue d'une éventuelle lutte de classe.Ce qui, je pense, n'est pas le cas pour le sous-prolétaire.Tout comme à l'intérieur de la bourgeoisie, où la loi de la concurrence, pour employer une expression à la mode, le dynamisme concurrentiel fait naître des conflits irréductibles .entre les capitalistes monopolistes, l'instinct de conservation fait naître à l'intérieur du sous-proletariat des conflits aussi intenses sinon plus qu'à l'intérieur de la bourgeoisie; pour celle-ci, la* puissance et la richesse sont l'enjeu des luttes, pour celui-là, la survivance physique en est le but.Le sous-prolétariat forme une classe sociale de par la similitude de situation des masses le composant, il n'en est pas de par l'impuissance organique qu'il manifeste à se constituer politiquement.Il est tout aussi hostile au prolétariat que la bourgeoisie peut l'être.Existe-t-il un sous-prolétariat au Québec ?Le chômage considéré comme une plaie sociale, comme une situation socio-économique susceptible d'intensifier la lutte de classe à l'intérieur de la société, est également une situation socio-économique vitale pour la bourgeoisie, permettant de par le maintien de ce que Marx appelle l'armée de réserve industrielle, la continuité de la concurrence de la main-d'oeuvre, limitant ainsi le coût de cette main-d'oeuvre.“Le chômage, comme phénomène global, ne frappe pas n'importe quels travailleurs.Chez les pères de famille des milieux défavorisés, le chômage apparaît comme un phénomène plus ou moins héréditaire.Ce n'est pas un accident dans la carrière d'un individu mais plutôt un état permanent propre à certains individus.Cette permanence du chômage, au plan individuel, est en voie de créer au Québec un véritable prolétariat caractérisé par un très faible niveau de vie, par l'absence totale de sécurité en cas d'imprévus et par l'impossibilité d’aspirer à un sort meilleur pour les générations futures" (6).Cette situation socio-économique de fait décrit assez bien, je pense, la condition humaine du sous-prolétaire québécois.Cette situation que MM.Fortin et Tremblay attribuent à un prolétariat naissant est davantage la caractéristique des groupes absolument et relativement défavorisés, tendant à se situer en marge des rapports de production, qu'au prolétaire, celui-ci pouvant, en partie, se dé- • 13 finir comme l’individu qui vend sa force productive pour s'assurer le minimum vital et occupant une place déterminée dans les rapports de production.Quelle est l’importance relative du sous-prolétariat au Québec ?D’après les résultats de la récente enquête menée par le Conseil du Travail de Montréal, environ 20% de la population de la région de Montréal vit dans un état de pauvreté inférieur au minimum vital.Cette fraction de la population a sensiblement les mêmes caractéristiques que celles décrites par l’enquête Fortin-Tremblay.Cet état de paupérisation permanente dont souffre 20% de la population risque de conduire “à des éclatements, à des actes de désespoir qui s’apparenteraient à des actes de vengeance” (7).La condition sociale de cette fraction de' la population présente à certains égards un terrain virtuellement favorable à l’exercice des menées anarchistes.La description que l’enquête du CTM suggère de la psychologie des masses sous-prolétaires, indique l’occasion que pourraient avoir les anarchistes de soulever ces masses, en déchaînant “les mauvaises passions, la barbarie latente de la foule afin de faire naître un climat révolutionnaire qui soit propice à leurs desseins”.Ainsi, 20% de la population de la région de Montréal peut, virtuellement, servir d’assise aux menées anarchistes (8).La question qui se pose maintenant est celle de la possibilité pour cette “classe” de servir de tremplin à une révolution anarchiste.Toute révolution sociale implique la substitution d’une classe par une autre à la domination de la société.La révolution bourgeoise a renversé l’ordre féodal en bouleversant les rapports de production basés sur le servage le remplaçant par un ordre social basé sur le salariat.La révolution sociale socialiste à son tour veut balayer l’ordre bourgeois et installer une société où justement seraient abolis les rapports de production.La révolution bourgeoise, luttant contre l’aristocratie héréditaire privilégiée, laquelle voulait maintenir les rapports de production d’essence féodale, s’est alliée avec les masses opprimées pour supprimer cet ordre moyenâgeux, et ensuite à son tour opprimer ces mêmes masses par la prolétarisation des masses ouvrières.Marx a très bien illustré ces processus dans son Manifeste, je ne crois pas nécessaire de m’y arrêter.Quant à la révolution anarchiste, il n’est aucunement question de substituer une classe sociale par une autre, de substituer la dictature du prolétariat à la démocratie bourgeoise.Il devient évident ainsi qu’une telle position ne peut servir de base à une volonté de lutte de classes.Si à proprement parler, la lutte de classes, au sens marxiste du terme, c’est-à-dire la lutte du prolé- 14 • • • & tariat contre la bourgeoisie en vue de la domination de la société, ne s’inscrit nullement dans les prémisses anarchistes, comment le sous-prolétariat, que ie refuse de considérer comme une classe sociale, au même titre que le prolétariat voir même comme la bourgeoisie, peut-il servir de base à une révolution sociale, c’est-à-dire une transformation brusque, violente et déterminée historiquement des rapports de production, étant politiquement incapable de se grouper en vue de la lutte ?Nous débouchons ainsi sur le problème de la conscience de classe.C’est cette conscience de classe, et la vision totalisante du monde historique s’y rattachant qui, à mon avis, confère au prolétariat un rôle historique singulier.Cette conscience à la fois objective (elle correspond à un groupe déterminé d’individus, à un moment historique déterminé) et sub- révolution historique — révolution spontanée La distinction faite plus haut entre la révolution psychologiquement déterminée et la révolution histoH-quement déterminée s’inspire en partie de la notion de conscience de classe, qui agit comme point de départ .dans l’appréciation faite ci-haut de la situation relative respective du sous-prolétariat et du prolétariat, de leur iective (elle dépend de l’interprétation que ces mêmes individus ont de leur situation dans les rapports de production à ce même moment historique déterminé) propre au prolétariat se perçoit-elle dans le comportement du sous-prolétariat.J’ai fait allusion plus haut au dynamisme concurrentiel qui, de par la condition humaine du sous-prolétariat, suscite des conflits irréductibles entre ses unités composantes.Ces conflits, que les événements tragiques dans le monde interlope illustrent assez clairement, ne sont pas le fruit d’une absence de conscience de classe de sous-prolétariat qu’une prise de conscience dépasserait rapidement, mais le fruit d’une situation socio-économique de fait, rendant impossible une prise de conscience d’intérêts communs, de la conscience de classe qui peut en résulter, et de la volonté de lutte consécutive.possibilité objective et subjective d’agir comme assise sociale dans une révolution.Nous avons vu que l’anarchisme tendait à s’appuyer sur les masses sous-prolétariennes, qu’il considérait la Révolution comme un phénomène de psychologie collective.Nous avons également vu que pour l’anarchisme, • 15 l'individu est le pivot du mouvement historique, que la lutte de Findividu contre la société organisée est la première réalité historique, alors que pour les marxistes, c’est la lutte de classes qui est la première sinon la seule réalité historique.Les anarchistes comme les marxistes considèrent que la Révolution éclate quand les pouvoirs publics encadrant et structurant la société sont dans l’incapacité de fonctionner normalement.Pour les anarchistes, la Révolution qu’ils prônent, est indépendante du niveau général du développement historique, pour les marxistes elle correspond à un moment déterminé de l’évolution des rapports de production, qu’à ce moment coïncide un degré déterminé de conscience de classe de la classe révolutionnaire, et un niveau déterminé d’organisation de cette classe en vue de la finalité de la lutte contre la bourgeoisie, ce que dans mon jargon j’ai appelé plus haut l’émergence historique simultanée des conditions objectives et subjectives favorables.C’est ainsi que les concepts de révolution spontanée (psychologiquement déterminée) et de révolution historique (historiquement déterminée) prennent leur signification.Résultant de motivations purement subjectives, la révolution, pour les anarchistes, est le fruit de l’utilisation systématique de la propagande par le fait : le terrorisme anarchiste.Je ne crois pas né- cessaire de redéfinir la substance de cette forme de lutte, de ses objectifs, de ses implications.Les marxistes révolutionnaires n’excluent pas a priori la violence révolutionnaire.Ils ne la considèrent pas non plus comme une solution de désespoir.Pour eux, la violence est le fruit des contradictions sociales, elle résulte d’une situation, d’une société contradictoire.Dans cette perspective, la violence apparaît objectivement inévitable, mais subjectivement, elle dépend du sens que les forces sociales et politiques en présence veulent lui donner.Pour les marxistes et les anarchistes, la lutte de classes et la lutte de l’individu contre la société singularisent l’utilisation et les objectifs physiques de la violence.On débouche ainsi sur la nécessité de définir le terrorisme, de distinguer le terrorisme discriminatoire du terrorisme indiscriminé.L’anarchisme élève la terreur au niveau d’un système.Dans cette perspective, la violence devient nécessairement une valeur absolue.La violence agit à la fois comme déterminisme historique et comme dynamisme social.L’opposition de Findividu à la société ne peut pas ne pas être une lutte violente.Cette violence de Findividu contre la société se manifeste contre toutes et chacune des unités composantes.Tout individu est susceptible de devenir la victime de son 16 o voisin anarchiste pour la simple raison qu’il fait partie du corps social.La volonté de destruction, la soif de violence, l’indiscible propension à aller toujours plus haut dans l’échelle de la violence exclut tout discernement dans le choix des objectifs physiques du terrorisme anarchiste.Le dépassement des forces rationnelles de l’individu par ses tendances irrationnelles exclut à son tour toute tentative de définir l’individu et la société, l’individu face à la société autrement que par une lutte à mort.Une révolution résultant d’une telle situation ne peut pas être une révolution.La flambée anarchiste est davantage refus de la société que volonté de révolutionner la société.Elle veut mettre un terme à la préhistoire sans pour autant vouloir passer à l’histoire, alors que justement, le but de toute révolution est l’entrée de l’homme dans l’histoire.Le terrorisme anarchiste est l’illustration éclatante de ce refus.L’absence de discrimination, l’absence de discernement dans l’utilisation de la violence débouche nécessairement sur une espèce de révolte permanente, à laquelle tout horizon historique nouveau que la révolution laisse entrevoir, est imperceptible.Si la révolte anarchiste repose sur une base essentiellement libertaire, la révolution marxiste repose sur une base sociétaire.Comme l’anarchisme il veut la fin de la préhistoire.A la différence de l’anarchisme, il veut la fin de la préhistoire parce qu’il croit que ce dépassement ne peut pas ne :>as ouvrir les portes de l’histoire à ! ’humanité.Le marxisme croit que ces horizons nouveaux sont historiquement déterminés.Ce destin historique de l’humanité est lié au destin historique d’une classe : le prolétariat.Seul le prolétariat, de par sa situation dans les rapports de production est capable d’effectuer ce dépassement, par l’abolition justement, de ces rapports de production et des rapports sociaux qui leur correspondent.Ce dépassement n’est possible que dans la mesure où la classe, à laquelle échoit cette mission, prend conscience de son rôle singulier dans l’achèvement de l’histoire.Mais si le marxisme croit au mouvement déterministe de l’histoire, il rejette toute interprétation mécaniste qui ne manque pas de s’y rattacher.Si l’abolition des rapports de production est l’aboutissement logique de l’évolution de ces mêmes rapports, cette abolition ne se concrétisera qu’à la condition que soient bouleversés les rapports sociaux qui leur correspondent.La lutte de classes apparaît objectivement comme le résultat et de l’évolution des rapports de production et de révolution des rapports sociaux correspondants.C’est de cette conjoncture de lutte de classes que le • 17 marxisme tire son interprétation de la violence comme phénomène social déterminé.La violence est le fruit de la lutte de classes, elle est comme telle objectivement déterminée.La spontanéité de la violence se trouve stratégie illégaliste ou légalisme tactique Le refus absolu de la légalité caractérisant la stratégie anarchiste, est à mon avis, un des facteurs qui ont contribué à l'échec de l'expérience anarchiste dans les démocraties bourgeoises où fut tentée cette expérience.Le refus absolu de la légalité n'est cependant pas le propre du mouvement anarchiste.“Dans tout mouvement révolutionnaire, il y a certes des périodes où domine ou au moins s'affirme un certain romantisme de Villégalité.Mais ce romantisme est nettement une maladie infantile du mouvement communiste (.); ce romantisme doit donc être surmonté et l'est sûrement par tout mouvement parvenu à maturité" (9).Les anarchistes considèrent le légalisme inconciliable avec la volonté révolutionnaire.Seules les actions illégales sont révolutionnaires, compatibles avec l'idée et la volonté révolutionnaire.On peut immédiatement percevoir les contradictions suscitées ainsi exclue, l'absence de discrimination et de discernement également.Les objectifs physiques de la violence sont déterminés par les impératifs de la lutte de classes et non par des motifs purement “psychologiques".dans la réalité par l’obéissance à cette règle.Une action posée par les anarchistes dans une société où ce type d'action obéit à la légalité bourgeoise est considérée comme une trahison à l’esprit anarchiste; dans une autre société où ce même type d'action est interdit par l'ordre établi, elle prend l'allure d'une véritable action révolutionnaire dont le mérite est indiscutable.On perçoit immédiatement les problèmes théoriques suscités par l'illégalisme stratégique.Le choix stratégique de l'illégalité ou de la légalité par un mouvement dit révolutionnaire n'est pas dicté par des impératifs purement subjectifs (motifs idéologiques, identification par opposition à l’ordre établi) mais également par des conditions objectives (tolérance de l'opposition par l'ordre établi, structure pluraliste ou monolithique de l'ordre bourgeois).“Le simple fait au'une fraction du mouvement ouvrier est légale ou illégale )- 18 • dépend en effet de tout de “hasard” historiques que son analyse ne permet pas toujours dégager des conclusions de principe.Il n'y a pas de parti, aussi opportuniste et même aussi social-traître qu’il ne soit, qui ne puisse être contraint à l’illégalité par les circonstances.Par contre on peut parfaitement concevoir des conditions dans desquelles le parti communiste le plus révolutionnaire et le plus ennemi des compromis pourrait travailler de façon presque complètement légale” (10).Il serait prématuré, à mon avis, de fixer dans l’immédiat une ligne stratégique d’action axée sur l’illégalisme ou sur le légalisme.Il serait tout aussi puéril, je pense, de choisir la légalité ou l’illégalité comme seul critère de justification des actions posées.Chacune de ces actions devrait être déterminée en fonction d’une stratégie qui n’exclurait a priori ni la légalité, ni l’illégalité mais qui prendrait l’efficacité comme critère de justification.Evidemment, ce critère d’efficacité ne saurait être opératoire que dans la mesure où il se concilie avec une stratégie qui n’exclut pas la légalité.An niveau tactique, le légalisme “ne condamne pas par principe le recours à l’illégalité.Il se contente d’en différer systématiquement l’heure sous prétexte que la situation objective n’est pas mûre (.).Il y a à proprement parler légalisme tactique là où les raisons alléguées pour ajourner l’action illégale procèdent d’un parti-pris.Pour employer la terminologie à la mode, le légalisme n’est pas structurel mais conjoncturel.Plus précisément, il s’exprime par une certaine optique devant la conjoncture” (11) Ainsi trois perspectives se présentent: 1 — le choix catégorique entre la légalité et l’illégalité; 2 — le légalisme tactique (situation de la lutte révolutionnaire dans les cadres de la légalité bourgeoise en déférant le moment du passage de la légalité à l’illégalité à une date ultérieure indéterminée) ; 3 — Combinaison de la lutte légale à une forme illégale d’une lutte déterminée par la conjoncture du moment, prenant l’efficacité comme critère du justification.La première hypothèse : le choix stratégique, catégorique, immédiat, est à rejeter; l’illégalisme stratégique, à l’heure actuelle, d’une part serait une position anarchiste qui prendrait l’illégalité de l’acte comme critère de justification; d’autre part, exclut certaines possibilités d’action assez intéressantes ; le légalisme stratégique, c’est-à-dire la décision de mener la lutte révolutionnaire dans les cadres de l’ordre établi, d’une part, réduit progressivement le dynamisme du mouvement dit révolutionnaire et, d’autre part, dé- • 19 bouche éventuellement sur une conception “électoraliste" de la révolution.Un choix définitif est, comme je le soulignais plus haut, prématuré, et ce, pour deux raisons: 1 — les pressions du régime ne sont pas suffisamment fortes pour nous imposer Tillégalité; 2 — l'électoralis-me qui, à long terme, est le résultat d'une prise de position légaliste de la révolution présente si peu d'ouvertures au niveau stratégique qu’il serait hasardeux de s'y aventurer.La seconde hypothèse: le légalisme tactique, est également à reieter.Différer le passage de la légalité à l'illégalité à un moment ultérieur indéterminé risque de conduire à un cul-de-sac.Au moment où les conditions objectives peuvent favoriser et faciliter ce passage, les conditions subjectives peuvent, de leur côté, •^’avérer impropres à l'exercice d'un tel transfert.Procédant d'un esprit “attentiste", le légalisme tactiaue est le refus de la responsabilité révolutionnaire.Différer le moment du massage à l'illégalité débouche sur la T-ême conioncture que le choix stratégique, catégorique, immédiat de la légalité.La troisième hypothèse : combinaison de la lutte légale à une forme illép-ale de lutte déterminée nar 1^ com'oncture du moment, prenant l'efficacité comme critère de justifi-tion, est, à mon avis, l'alternative stratégique la plus intéressante qui s'offre à nous dans l'immédiat.Elle procède, selon le mot de M.Deprun, “d'une certaine optique devant la conjoncture".Les structures pluralistes de la démocratie bourgeoise au Québec suggèrent des modalités d'action dont la portée et l'efficacité sont indéniables, tout comme d'autres types d'actions considérées comme illégales par l'ordre établi, ont une portée et une efficacité également incontestables.La question qui se pose est de définir dans quelle mesure il est possible à un mouvement révolutionnaire qui refuse d'aligner sa stratégie sur une position légaliste ou illégaliste, de poser certaines actions illégales sans pour autant donner à l'ordre établi l'occasion de l'exclure de la légalité bourgeoise.Il va de soi, qu'un mouvement reconnu et toléré par l'ordre, ne peut se permettre de prendre soudainement une position nettement illégaliste sans adopter par là une attitude suicidaire.Mais ce même mouvement, qui, sans reconnaître la légalité de l'ordre établi, utilise les moyens que'cet ordre permet, peut jusqu'à un certain point utiliser des méthodes illégales.Les expériences tentées dans le passé sont, à mon avis, significatives sur ce noint.A quelques occasions, ‘Je MLF-Parti Pris avait ordonné des manifestations dans les rues.Ces manifesta- 20 • tions étaient nettement illégales.Le MLP de fait, se mettait hors-la-loi, sans pour autant avoir couru le risque d'être exclu en droit de la légalité bourgeoise.Il est évident qu'une telle stratégie exige de la part de ceux qui la pensent, et la mettent en application beaucoup de discernement dan3 le choix des actions considérées comme illégales.Il est tout aussi évident que la combinaison de l'action légale et illégale débouche éventuellement sur la nécessité d'un choix entre les deux positions.Je dis éventuellement car la conduite combinée d'actions légales et illégales peut très bien s'avérer la stratégie, nous permettant de réaliser le plus rapidement nos objectifs.Toutefois, les pressions du régime, l'intensité en guise de conclusion Nous avons tout au cours, de cet article, accordé une énorme importance à l'aspect idéologique de l'a-narchistes.Si la perspective stratégique ne se percevait pas toujours clairement, c'est elle en définitive qui a imposé cette comparaison, afin de mieux reconnaître la relation existant entre l'idéologie prônée par un mouvement révolutionnaire et la stratégie employée pour réaliser les ob- de la répression, peuvent exiger de notre part l'obligation de passer à la première alternative : choisir définitivement entre la légalité et l'illégalité.Rien n'indique à ce moment que nous soyons obligés de faire ce choix dans un avenir relativement rapproché.Quoi qu'il en soit, nous ne devons jamais perdre de vue cette éventualité.C'est, à cette condition, que nous pourrons à la fois éviter les effets désastreux impliqués par le légalisme tactique, et passer de la légalité à l'illégalité, sans que cette transition n’affecte la capacité révolutionnaire, si jamais les exigences de la conjoncture nous poussent à cette alternative.jectifs politiques impliqués par cette idéologie.Que l'anarchisme, comme mode d'organisation sociale, implique l'absence de structuration politique, la stratégie qu'il prône nécessairement prend comme objectif unique, les structures politiques.La révolution éclate quand les pouvoirs politiques établis n'ont plus la capacité de fonctionner normalement.• 21 Cette situation révolutionnaire diffère d’interprétation selon que Ton se situe dans la perspective anarchiste ou marxiste.Lénine a défini une situation révolutionnaire comme une conjoncture dans laquelle les gouvernants sont dans l’impossibilité de vivre et de diriger comme autrefois.“C’est seulement lorsque “ceux d’en bas’’ ne veulent plus et que “ceux d’en haut” ne peuvent plus continuer à vivre à l’ancienne manière, c’est alors que la révolution peut triompher (.): la révolution est impossible sans une crise nationale affectant exploités et exploiteurs.Aussi, pour qu’une crise ait lieu, il faut: premièrement, obtenir que la majorité des ouvriers- (.) aient compris parfaitement la nécessité de la révolution et soient prêts à mourir pour elle; il faut ensuite que les classes dirigeantes traversent une crise gouvernementale qui entraîne dans la vie politique jusqu’aux masses les plus retardataires: l’indice de toute vraie révolution est une élévation au décuple ou même au centuple du nombre des hommes aptes à la lutte politique, parmi la masse laborieuses et opprimées jusque-là apathique; ce qui affaiblit le gouvernement et rend possible pour les révolutionnaires son prompt renversement” (12).Que signifie cette conjoncture pour les marxistes, pour les anar- chistes.Pour les marxistes, une telle conjoncture résulte d’une intensification de la lutte de classes, alors que pour les anarchistes elle culmine le refus de la société par l’individu.Anarchistes et marxistes ne peuvent réaliser leur révolution que si cette “crise nationale” ou économique exclut tout devenir historique dans les cadres de cet ordre.Anarchistes et révolutionnaires tendent, agissent sur et en fonction de la conjoncture dans le but déterminé de provoquer cette crise qui fera éclater les cadres.Aussi, tout choix stratégique, que ce soit pour les anarchistes ou pour les marxistes est déterminé par la nécessité de faire évoluer la conjoncture dans le sens d’une crise générale.Le choix entre la légalité et l’illégalité, le légalisme tactique, ou la combinaison de la légalité et de l’illégalité est déterminé évidemment par l’état actuel de la conjoncture, par ses perspectives d’évolution, mais aussi et surtout par les exigences que la conjoncture révolutionnaire manifeste.A la différence des anarchistes, qui considèrent toute crise des régimes, toute situation d’anarchie (paralysie des pouvoirs publics préalable à leurs destruction) comme étant bonne en soi, les marxistes n’accordent à cette conjoncture qu’une valeur transitoire entre deux pouvoirs.L’anarchie conjoncturelle n’est nécessaire à la révo- 22 • lution que dans la mesure où elle sert de tremplin à l'insurrection des forces révolutionnaires.Mais Tanar-chie comme système est à rejeter, même -si, éventuellement, certaines NOTES : , 1.—Maitron J.Histoire du mouvement anarchiste en France ( 1880-1914), Paris, Société Universitaire d’Editions et de Librairie, 1955, P.496.2.—Harvon J.L’anarchisme, Paris, coll.“Que sais-je ?”, Presses Universitaires de France.3.—Brenan G.Le labyrinthe espagnol.Origines sociales et politiques de la guerre civile, Paris, coll.“L’Espagne contemporaine’’, Ed.Ruedo Ibarico, 1962, P.100.4.—Berdiaev M.Les sources et le sens du communisme nisse, Paris, coll.“Idées’’, Ed.Gallimard, 1963, P.121.5.—Maitron J.Ravachol et les anarchis- tes, Paris, coll.“Archives’, éd.Julliard, 1964, P.146.6.—Tremblay M.A., Fortin G.Les comportements économiques de la famille de ses options stratégiques nous sont imposées par les exigences de la conjoncture.m rené beaudin salariée au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 1964, P.250.7.—LA PRESSE, Montréal, 10 décembre 1964.8.—Les chiffres publiés par le CTM se rapportant à Montréal et à sa région sont difficilement “extrapolables”, les critères sur lesquels est évalué le minimum vital, diffèrent en milieu rural du milieu urbain.9.—Luckaks U.Histoire et conscience de classe.Paris, coll.“Arguments”, éd.de Minuit, 1960, P.294.10.—Luckaks G.Op.cit.P.293.11.—Deprun J.Thèmes théoriques du lé- galisme tactique, Marseille, CAHIERS D’ETUDES REVOLUTIONNAIRES, mars-avril 1964.12.—Lénine La maladie infantile du com- munisme, Paris, coll.10-18, Union Générale d’Editions, P.128.les débats sur la confédération (1865) i “Comme plusieurs membres anglais ne comprennent pas du tout le français, et que presque tous les membres français comprennent l'anglais, je parlerai dans cette dernière langue" (L’Hon.Sir.E.P.Taché) — Une phrase qui a cent ans et qui n'a pas une ride.texte choisi par g.g.e 23 défense et illustration du québécien* gilles des marchais linguistique et québéden En prenant la plume pour me porter à la défense des dialectes français parlés sur le territoire du Québec, je veux tout de suite avertir le lecteur de mes intentions véritables.Je ne viens pas parler en polémiste pour le plus grand divertissement des badauds qui se pressent autour de l’arène où para-flingnistes, pseudo-linguistes, grammairiens, amateurs de beau langage et charlatans portent sans vergogne aucune la main sur une partie importante du bien public: je veux dire la langue française telle que la parlent, diversement selon les régions, les ressortissants de l’Etat québécois.Non pas.C’est plutôt en qualité de linguiste professionnel, ayant reçu une partie de ma formation à l’Université de Montréal, puis à l’Université de l’Alberta, ainsi que le couronnement de cette formation à l’Université d’Edimbourg que je désire prendre la parole et m’élever contre les abus que l’on fait de la res linguistica et du sort que l’on réserve à la langue québécienne.En un mot, je veux tenter de dissiper quelques préjugés et certaines conceptions fausses que l’on entretient généralement à l’égard du français du Québec.D’aucuns pourront croire que je m’apprête tout simplement à ramener sur le tapis la fameuse question du jouai.Qu’on ne se méprenne pas.Alors que le jouai est une stigmatisation caricaturale de certains traits de nos parlers locaux où règne peut-être, convenons-en, une tendance effrénée à l’anglicisme ainsi qu’à l’abus de certains tours syntaxiques que désavouerait Grevisse, je veux entendre “le québécien” au sens de l’ensemble des dialectes romans d’origine française parlés sur le territoire de la “belle Province”.(“Québécien” est un néologisme qu’on aurait peut-être intérêt à substitue^ à “canadien-français”, “franco-canadien”, “français” tout court, ainsi qu’à “québécois”, qui a des connotations géographiques à la fois trop vastes, puisqu’il s’applique à tout le Québec, et trop restreintes, puisqu’il désigne aussi tout ce qui est propre à la Vieille Capitale.On pourrait éventuellement étendre ce terme aux dialectes français qui se parlent au Canada en dehors du territoi- le québécien n'est pas du français! Il convient de dissiper tout de suite une grave confusion qui constitue à mon sens la principale pierre d’achoppement pour tous ceux qui, à tort ou à raison, discourent sur le français parlé (et écrit) au Québec, lorsqu’il s’agit ou bien de traiter de l’appartenance linguistique de nos dialectes, ou bien de statuer à qui mieux mieux sur le dialecte de prestige (norme) qu’on devrait adopter de ce côté-ci de l’Atlantique, non seulement dans la littérature, mais de même dans la langue parlée de la “bonne conversation”.Disons tout de suite que si on avait lu de Saussure, si on re de la Province, quoique pour l’instant, nous ferions mieux de commencer par régler nos difficultés domestiques, avant de prétendre exercer une influence quelconque outre-frontière.) Ajoutons qu’il est clair que le québécien, entendu au sens de l’ensemble des parlers romans du Québec se rattachant historiquement au français du Nord de la France, et en dernière analyse, au latin vulgaire, doit être rangé d’abord et synchroniquement parmi les langues romanes, et ensuite, historiquement, parmi les dialectes du français.l’avait médité, et si on ne se hâtait pas trop souvent d’oublier qu’on l’a lu, on éviterait de poser le problème du standard actuel au Québec sur le plan historique.Sans donc préjuger de la réponse qu’en définitive on peut (et qu’on doit) apporter à ce problème, établissons tout de suite qu’il ne découle pas du fait que les parlers québécois sont le prolongement historique de dialectes français qu’on parlait à la Renaissance et sous Louis XIV que les dialectes qui constituent le québécien soient encore du français.Il y a un demi-siècle, de Saussure a établi une différence (qui reste fonda- • 25 mentale pour l'intelligibilité de toute entreprise de description linguistique) entre l'histoire documentée de plusieurs époques successives d'une même langue d'une part et, d'autre part, la description non historique d'un idiome quelconque, parlé où écrit, appuyée également sur des documents, tel qu’il se parle (ou s'écrit) par une génération qui s'exprime dans cette langue, c’est-à-dire tel qu'il se parle ou s’écrit sans changements appréciables, sinon peut-être sur le plan lexical, pendant une trentaine d’années.A l'étude historique de la langue, de Saussure a donné le nom de diachronie et à l'étude purement descriptive, sans intention historique, celui de synchronie.Si par malheur on laissait de côté la si importante dichotomie établie par de Saussure, on serait réduit à affirmer que toutes les langues romanes, c’est-à-dire le français, l'italien, l'espagnol, le portugais, le provençal, le roumain, le romanche, le sarde (sans oublier le québécien, posé par hypothèse), sont une seule et même langue, puisqu'elles sont toutes issues d’un tronc commun, le latin dit vulgaire.Semblablement, si l'on affirme que le québécien, parce qu'il est issu du tronc français, comme les divers dialectes historiquement attestés du français du Nord (normand, picard, etc.) est du français pour cette simple ethnique raison, on est du coup contraint de poursuivre le même raisonnement pour les autres langues romanes, et conclure que le français de Paris et le portugais de Coïmbre où de Rio sont une seule et même langue, qu’on pourrait appeler, disons, le “vulgatinais", qui s'opposerait lui-même au russe, à l'allemand, au basque, mais non pas à l'espagnol de Madrid, puisque l’espagnol de Madrid serait aussi un dialecte du même “vulgatinais”.Et ainsi, on pourrait (en fait on devrait) remonter jusqu’à l'indo-européen, confondant pour l'époque moderne (disons depuis l'an 500 après Jésus-Christ) les grandes familles celte, italique, grecque, germanique, indienne, slave, balte, et ainsi de suite.On voit immédiatement qu'une telle hypothèse serait parfaitement absurde et aussi fantastique et dénuée de sens que celle qui fait dire, implicitement ou explicitement, mais sûrement a priori que tous les dialectes “français” du Québec sont effectivement du français quoi que malheureusement très “déformé”, très “défiguré”, très “abâtardi” — le terme n'est pas trop fort —, en un mot, du français, mais un français méconnaissable.Nos compatriotes anglophones, avec la délicatesse qui les caractérise, appelant cela du “pâtwâ” .Insistons sur ce fait : dans l'état actuel des choses, et à un strict point de vue linguistique (bien qu'empiri-quement il en aille tout autrement, 26 • puisque parlant moi-même l’un de ces “pâtwâs” abâtardis, selon nos lumières linguistiques épigoniques, c'est-à-dire celui de la région de Saint-Henri, dans l’ouest de Montréal, j’ai pu comprendre les Français et me faire comprendre d’eux chez eux.), l’appartenance des dialectes québéciens à la langue française — système abstrait représentant l’ensemble des points et traits communs aux divers dialectes français.— RESTE ENCORE A DEMONTRER Cette affirmation peut paraître paradoxale à certains, mais il est clair que sur le plan théorique, elle est parfaitement justifiable, .ainsi que je viens de le faire voir.De Saussure croyait que la langue existait dans la conscience des sujets parlants.C’est une hypothèse séduisante, mais non-scientifique, puisqu’on ne peut ni la prouver, ni l’affirmer.Il serait peut-être plus profitable de considérer la langue comme le système de rapports entre unités d’un même niveau et entre niveaux de langue auquel le linguiste arrive au terme d’une description structurale exhaustive.Un tel système est absolument abstrait et on ne peut donc dire qu’il est le système de ce dialecte-ci plutôt que de celui-là.Il est la somme de traits communs aux dialectes d’une même langue, et ce n’est qu’en comparant le système d’un dialecte particulier à celui de l’ensemble des système dialectaux qui constituent l’entité langue qu’on peut démontrer que tel dialecte appartient ou non à telle langue plutôt qu’à telle autre.Pareille comparaison entre le système d’un dialecte québécien et le système commun aux dialectes continentaux n’a pas encore été faite à ma connaissance.On peut cependant avec assez d’assurance prévoir que le nombre de traits communs entre le système de tel dialecte québécien et celui de l’ensemble des dialectes continentaux serait assez grand pour justifier l’affirmation que le québécien est bien partie intégrante du système de la langue française.Au terme d’une telle comparaison, il serait permis de conclure sans doute que le système de la langue française, représenté par tous les dialectes français, n’est pas plus le fait du dialecte de Paris, de Bruxelles, de Lausanne que celui du dialecte de Rimouski ou de Québec.Le français, système linguistique abstrait, transcende les frontières.On pourrait faire la même preuve par une étude historique, mais avec des moyens différents.Pour nous résumer, disons que les linguistes, québécois ou étrangers, n’ont encore ni établi ni infirmé l’hypothèse que les dialectes québéciens soient du français.Naturellement, à la lumière des faits empiriques, il est plus que probable que le linguiste aurait tôt fait de constater que tel dialecte bâtard du québécien est effecti- • 27 vement du français, et qu’il a autant droit à ce titre de noblesse que tel autre dialecte* d’oeil continental.En ce sens, donc, il est clair qu’on ne saurait mesurer l'appartenance au système grammatical “français” de tel dialecte en le comparant au dialecte de prestige, ou le dialecte littéraire pour ce qui est de l’écrit.D’ailleurs, le fait qu’il existe des divergences, parfois le crédo de Tantl-québéclen Voyons d’abord sur quelles erreurs linguistiques et sur quels préjugés s’appuie l’ensemble tapageur de ceux que je n’hésiterai pas à appeler les dénigreurs patentés du qué-bécien.En premier lieu, il y a la bête noire de tous nos beaux esprits, tenants de la “belle parjure”.J’ai nommé l’anglicisme, anglicisme lexical massif en certains cas, notoire et certes très répandu.J’ai également nommé l’anglicisation, quoique beaucoup plus modeste, à vrai dire très restreinte, de notre syntaxe.Vient ensuite la fameuse question des “canadianismes”.On dit que certains sont d.e bon aloi, alors que d’autres seraient des parias de la langue.Pourquoi ?Dieu seul le sait.profondes certes, et que chacun peut relever, entre le québécien et tel dialecte continental reconnu comme étant du français ne prouve en lui-même ni n’infirme l’hypothèse que le québécien (ou tel dialecte québécien) soit du français.Nous nous proposons du reste de le démontrer par des exemples historiques tout à fait frappants.Par ailleurs, on s’accorde à dire que la plupart des dialectes du québécien ne sont pas du “beau français” (c’est ici, mes frères, le lieu de se recueillir pour songer aux sociétés du bon bla bla bla français.) .Sans s’en rendre compte (du moins je l’espère ! ), on fait alors appel à des critères esthétiques dans les meilleurs cas, à des critères bêtement sentimentaux dans les cas les moins savoureux.Sans doute, l’esthétique a-t-elle sa place, une place honorable, dans certaines questions de linguistique; mais on se place alors sur le plan de l’utilisation littéraire ou rhétorique, de toute manière artistique de la langue, alors qu’il va de soi qu’on ne saurait faire intervenir des critères esthétiques que sur ces mêmes plans.28 • Enfin, il y a le ban et l’arrière-ban de ceux qui craignent tellement — maladivement, dirait-on — pour l’avenir du québécien qu’ils n’hésitent pas à enseigner qu’il faudrait, à la manière des fascistes et des nazis, littéralement (et brutalement) endoctriner une population de cinq millions d’individus et, lui faisant abandonner son dialecte pour un dialecte soi-disant plus noble et plus intelligible, lui faire faire l’apprentissage d’une belle abstraction, assez mal définie du reste, c’est-à-dire, le “français international”.Il suffit de se rendre compte qu’il est illusoire de vouloir faire changer les habitudes arti-culatoires et linguistiques de toute une population pour se rendre compte immédiatement de la vacuité d’un tel enseignement.(On se souviendra d’ailleurs à point nommé à ce sujet que même un linguiste du calibre de Paul Passy, qu’on s’est hâté de reléguer aux oubliettes, avait un anlkrédo Reprenons maintenant chacune des parties de l’acte d’accusation formulé à l’adresse du québécien, et tâchons de voir si les chefs de ce réquisitoire conduisent à la conclusion inéluctable que le québécien n’est pas du français ou n’en est plus guère.éprouvé du mal à définir un dialecte standard de conversation pour le français du Nord, définition qui devait être l’assise de ses descriptions.Que nos petits-maîtres réfléchissent donc à l’exemple de ce grand maître de la linguistique française).Il nous semble qu’à la rigueur, une doctrine plus libérale enseignerait non pas l’abandon des dialectes maternels au profit d’un autre dialecte, prestigieux celui-là, mais bien plutôt l’acquisition par certains — et non par toute la population — d’un nouveau dialecte, un peu comme on acquiert l’usage d’une langue étrangère, car les difficultés, différentes certes dans les deux cas, ne sont-pas moins formidables lorsqu’on s’attaque à l’apprentissage d’un second dialecte de la même langue.Il s’agit en effet d’acquérir toute une série de nouveaux automatismes, alors que la plasticité linguistique décroît en raison directe de l’âge du sujet.Considérons d’abord le cas des anglicismes.Je reproche principalement deux choses à ceux qui s’appuient sur l’anglicisme, c’est-à-dire l’emprunt linguistique, notamment à l’an
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