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Titre :
Parti pris
Éditeur :
  • Montréal :Revue Parti pris inc. ,1963, oct. (no 1)-1968, été (vol. 5, no 9)
Contenu spécifique :
Septembre - Octobre
Genre spécifique :
  • Revues
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Parti pris, 1966-09, Collections de BAnQ.

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VOL 4 - No ^SEPT.-OCT.1966 - $1.00 québec (bleu) 1966: urgence d'un socialisme décolonisateur textes de : paul chamberland lue racine gaëtan tremblay jean-marc piotte gabriel gagnon pierre maheu les chroniques et nos notes marginales DERNIERE HEURE PARTI PRIS AVAIT UN ENNEMI! C’est la mort dans l’âme que l’équipe de parti pris a découvert tout récemment qu’elle avait un ennemi.Ennemi particulièrement puissant puisqu’il retardera la publication du premier numéro de la saison du 2G septembre au 10 octobre prochain.Jusqu’à maintenant, aucun libraire n’avait refusé de vendre la revue ou les publications de parti pris.Aucun membre de l’équipe n’avait perdu son emploi parce qu’il collaborait à parti pris.Le Conseil des Arts subventionnait généreusement la majorité des publications de parti pris.Tout comme les gens d’Aujourd’hui-Québec, l’équipe de parti pris avait toujours obtenu le droit d’exposer sa philosophie et de vendre des abonnements dans les écoles du Québec, etc.En un mot, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.Mais voilà que le jour même de la première à Paris de “Fahrenheit 451” de François Truffaut, (c’est le degré exact de chaleur requise pour brûler les livres) un incendie dévastait l’Imprimerie Yamaska où la revue était sous presse.L’ennemi se démasquait : c’était le feu î Résultat : retard de trois semaines dans la parution du premier numéro du volume IV de la revue.Que nos lecteurs acceptent donc nos excuses et que par ailleurs, ils soient rassurés.Nous prenons ici rengagement solennel que ia revue paraîtra à compter de maintenant avec une régularité de “périodique suisse” pour reprendre l’expression chère à Gérard Pelletier parlant de nous du temps qu’il était à Cité Libre.Quant à notre ennemi, il est toujours là, mais pour le contrer, nous emploierons à compter de maintenant du papier ignifuge.Et après tout ça, un acquis certain : ledit feu s’ajoutera à l’ardeur révolutionnaire de l'équipe. sommaire exigences théoriques d’un combat politique .2 paul cliamberlancl viêt-nam, usa, québec .11 lue racine .1 • voi.4, no 1 sept.-oct.1966 le peuple contre le peuple .gaëtan tremblay sens et limites du néo-nationalisme .jean-marc piotte pour un socialisme décolonisateur .gabriel gagnon revue politique et culturelle paraît chaque mois sur 112 pages 24 rédaction et administration : G.P.349, station "N" Montréal 18, Québec 40 éditeur : la coopérative d’éditions parti pris laïcité 1966 .pierre malieu les bronches à l’air pur jacques renaud chroniques le québec politique et syndical .gaetan tremblay ce bordel de pays .jacques ferron le colonialisme quotidien P.p.les essais .lue racine littérature québécoise 56 Comité de rédaction : directeurs : gabriel gagnon lue racine (o gaëtan tremblay paul chaniberland jan depocas raoul duguay pierre malieu gaston ni iron jean-marc piotte J secrétaire à la rédaction: Patrick straram trésorier : 83 micliel ri vest distributeurs : o~ Agence de distribution ° populaire 1180 Lagauchetiërc TCst Tél.: 523-11S2 88 La revue n est pas responsable des manuscrits qui lui sont adressés.94 Reproduction interdite sans autorisation.au québec : le parti unique raoul tluguay 101 le numéro : $1.00 5 numéros : $6.00 105 marginales éditorial politique exigences théoriques d’un combat paul chamberland Certaines rumeurs ont couru, ces derniers mois, qui vouaient la revue parti pris à la mort.Ce pieux souhait était pour le moins prématuré : I’équipe, eu supprimant la parution du numéro de l’été dernier, s’imposait le temps d’arrêt de l’examen et de la réflexion.Nous nous sommes réunis, en juin, dans le but de faire le point.L’essentiel de cette rencontre fera l’objet des lignes qui suivent.Il faut tout de suite noter que tout ceci sera soumis, début automne, à l’appréciation des membres de la coopérative qui décideront en dernier ressort.Temps d’arrêt : exigence d’un re-départ, d’un renouvellement.Notre combat n’a pas varié : pour nu Québec indépendant, laïc et socialiste.Mais tout est toujours à reprendre, à repenser pour quiconque tente d’oeuvrer dans l’histoire : nous ne voulons pas honorer des idoles idéologiques, nous tentons de vivre de l’intérieur le mou veinent même qui entraîne notre société vers un futur encore difficilement prévisible.Vivre cette marche en avant, qui recèle tant de pas en arrière, c’est, pour l’équipe d’une revue — instrument intellectuel de combat — modifier, préciser infatigablement ses méthodes d’analyse, ses concepts, sa théorie; en définitive, faire subir à ses jugements l’épreuve des faits.Evoluer, pour nous, c’est répondre aux instances actuelles d’un combat qui décime les rêveurs.Nous heurterons sans regret ceux qui voudraient voir se perpétuer sans modification l’image première de parti pris.En 63, les actes récents du Front de Libération Québécois, quels qu’en fussent par ailleurs le ums et la portée politiques, nous avaient marqués au coin d’une certaine rhétorique.Plusieurs d'entre les membres du F.L.O.étaient et demeurent des amis et des camarades de combat.Une fois située, je ne désavouerais pas facilement cette rhétorique de la première heure : elle nous a permis de diffuser un langage de la décolonisation qui, par contraste, a fini par disqualifier la sussurante prédication fédéraliste, qui en est une de valets honteux et de froussards « modérés ».Langage qui, à tout prendre, comportait une réelle effacité.Nous ne renions rien.Nous heurterons également ceux qui voudraient nous voir endosser la tunique de Nessus de la respectabilité : une gauche « qui se respecte » et s'interdit scrupuleusement les « gros mots » n'est pas loin de ressembler — et c'est irrémédiable — à une gauche qui « se donne ».La transformation révolutionnaire du Québec, selon tous ses aspects, demeure la raison d'etre d'un PARTI PRIS certain.Nous le redisons pour décourager d'avance tout amateur de mauvaises surprises.Mais il ne suffit pas de crier révolution pour que révolution soit.C'est peut-être bête à dire, mais, pour qui ce mot n'est pas une clause de style, ce genre de constatation est, en vérité, fort pénible à assumer.Si, dès les premiers instants de notre entreprise, nous savions bien que la révolution « n'était pas pour demain », nous n'en vivions pas moins dans l'attente plus ou moins obscure d'un cataclysme historique.Sans doute était-ce le fait d'un romantisme inévitable ! Nous convenons de ces limites sans nulle honte.D'autant plus qu'il s'agit là de limites restreignant précisément l'idée, la chose révolutionnaire.Parti pris s'est refroidi ?Parfaitement.Mais, si nous refroidir c'est substituer efficacement à une notion de la révolution de style catastrophique celle d'un processus historico-siocial infiniment complexe, nous ne nous estimons pas e//gagés sur la voie d'un recul.Au contraire, nous nous croyons //// peu mieux préparés à faire que, selo/t les moyens dont nous disposons, le Québec subisse la métamorphose qui l'accomplisse.Seconde affirmation "bête" : Parti pris n'est plus qu'une revue.Au départ, Parti Pris a été aussi une revue: il devint rapidement un mou- veinent idéologique et politique dont la condensation la plus précise fut le M.L.P.(Mouvement de libération populaire).La situation lui imposait, pour ainsi dire, ce rôle.Mais cette époque est révolue.Des mouvements ou fractions de mouvements incarnent, aujourd'hui, dans la pratique, ce que parti pris fut théoriquement.Pour l'essentiel, constatons que des individus et des groupes luttent, phis ou moins efficacement, selon une perspective qui lie étroitement indépendance et socialisme.Parti pris n’est plus qu'une revue : en toutes lettres, un instrument théorique au service de ceux qui se reconnaissent solidaires dans le combat pour l'avènement d'un Québec indépendant, laïc et socialiste.Ce frrétrécissement" de la fonction de parti pris n'en est pas un.La diversité dans les tâches qui nous ont mobilisés, si elle s'imposait jusqu'à un certain point, n'en avait pas moins pour conséquence de disperser nos efforts : nous encourions, à plus ou moins brève échéance, le risque de l'inefficacité.Comme le dit si bien un proverbe tolfèque, qui trop embrasse mal étreint.L'inefficacité — l'inacceptable — pour nue revue à engagement révolutionnaire, c'est son manque de rigueur intellectuelle.1m recherche est partie intégrante d'une pratique révolutionnaire.Parti pris entend remplir son rôle propre : fonder une pratique ou une action théorique cohérente et dénoncer plus fermement que jamais contre toutes formes de mystification.Nous pouvons maintenant résumer eu ces termes la réorientation que Parti Pris entend prendre : 1, radicaliser la lutte sur le plan théorique ; 2, ne plus prétendre édicter des mots d'ordre pratiques ; }, se libérer de toute affiliation à quelque parti que ce soit.Précisant cette dernière résolution, nous définissons notre attitude en termes de sy ni pat hic-critique à l'égard des mouvements ou partis qui sont le plus près de nous (P.S.O., R.I.N., M.L.P.).Nous croyons inutile de nous faire jouer le rôle de caution idéologique des partis.Sur le plan de la propagande, nous sommes un instrument impropre : notre audience ne de[uissc guère le cercle des "convaincus”.Par ailleurs, puisqu’elle est une arme de combat definie avant tout en termes de recherches, la revue ne doit pas être gênée par les directives émanées des organismes politiques.Il ne faudrait pas eu conclure que nous nous mettons "au-dessus” des partis.Vouloir y prétendre serait tout à fait ridicule.Nous sommes dans la lice, avec nos moyens propres ; nous sommes engagés dans la poursuite d’un projet commun.Le refus, de notre part, de formuler des "que faire ?” ressortit précisément à la volonté de ne pas nous substituer aux mouvements dont c’est la tâche spécifique.Nous reconnaissons, à ce niveau, notre incompétence.On ne peut nier le vide théorique qui affecte présentement les ,,fforces de gauche”.Ce vide reproduit assez exactement l’absence d’un front uni et défini de combat : il suffit de rapprocher, pour les coin parer, l’action du RJ.N., celle du P.S.Q., celle du M.L.F.et celle des syndicats pour s’en convaincre.Fa ut-il eu conclure pour autant qu’il y a recul ?Nous ne le croyons pas.Ou a toujours déploré les divisions de la gauche ; la gauche n’est pas plus désunie que jadis et naguère.U ne constatation de ce genre est totalement stérile si elle ne débouche pas sur une critique des situations.En réalité, le climat politique québécois a évolué : les Libéraux n’ont pas été battus sur leur droite mais sur leur gauche.Certains mots d’ordre qui furent audacieux il y a ) ou même 3 ans sont pour ainsi dire de consommation courante aujourd’hui (même s’ils n’ont pas été réalisés).Le vide théorique ne résulte pas d’un échec des idées de décolonisation, de laïcisation ou de socialisme (la majorité des 1 S-21 ans ne voit-elle pas là des quasi-évidences ?) mais bien plutôt du défaut de poursuivre l’élaboration de leur contenu politique.J.es militants de syndicats ou de partis peuvent en témoigner : chez' les ouvriers, les ruraux, les petits salariés -— dont ou déplore si souvent le faible degré de politisation ! — on découvre une audace de vue, une conscience des situations qui est bien près d’être révolutionnaire.L’inertie ou la pusillanimité, on la trouve davantage au rang des dirigeants ! Il faut bien en convenir, malgré la lucidité et le courage de certains de leurs membres, le R.LN.et le P.S.Q.ne dépassent guère, chacun à leur façon, un certain réformisme.De style plutôt social-démocratique chez le premier, pour le second, il s'accompagne de la plus grave ambiguïté quant à la question nationale et la décolonisation.Tout cela conduit finalement à l'impotence politique.Il ne s'agit d'ailleurs pas, disant cela, de jejer la pierre à qui que ce soit ¦mais de constater la difficulté de franchir certaines limites que pose très certainement la situation d'ensemble du Québec.Je n'en veux pour preuve (négative) que le fait que seul le terrorisme a pu les franchir .pour s'en imposer d'autres, aussi paralysantes.Ce désarroi théorique, ce désordre stratégique, cent fois éprouvés, pré-disposent, souhaitons-le, à la maturité politique, je veux dire à une audace longuement mûrie.Nous serions mal venus d'épargner parti pris : la revue n'échappe en rien à ces limites ; et elle n'est guère mieux préparée à débrouiller rapidement la situation, parti pris ne peut remplir sa fonction sans s'insérer dans une base qui lui corresponde sur le plan de l'action politique : classes, groupes sociaux ou, plus immédiatement, groupements politiques.Dans l'ordre, ont joué ce rôle : le F.L.O.et la gauche du RJ.N., puis le M.L.P.et enfin, dernièrement, le P.S.O.parti pris a reflété théoriquement la physionomie de ces groupements.La chose est particulièrement saisissante dans le cas du Mouvement de Libération Populaire puisque cette formation origin ait directement du moyau de parti pris.Le M.L.P.portait en son sein les limites propres à parti pris ; la chose est apparue avec plus de netteté dès que le M.L.P.eut acquis son autonomie d'action.Le M.L.P.a tenté de fondre, dans la pratique, le combat de libération nationale et la cristallisation d'un pouvoir des travailleurs.Certains succès partiels ont sans doute montré la justesse de l'orientation de départ ; mais l'insuccès final n'en a pas moins révélé l'absence d'une stratégie qui y corresponde.L'insuccès du M.L.P.est à mettre au compte de parti pris.La revue s'est définie comme marxiste dès le départ : nous devons convenir qu'à G nos declarations de bonnes intentions n’a pas correspondu un marxisme très rigoureux.Par ailleurs, nous voulions former une théorie de la décolonisation québécoise ; nous y avons partiellement réussi.Il nous aurait fallu découvrir et proposer la synthèse de deux perspectives :majeures: la bitte des classes et la décolonisation, bref, un socialisme décolonisateur.Telle est toujours P exigence posée par nos prises de position.Il faut cependant reconnaître que pareille synthèse (qui, forcément, implique le dépassement des deux perspectives initiales) en est à ses premières ébauches à travers le monde.Il n’est pas étonnant qu’on n’y soit pas encore parvenu ! La fonction spécifique de la revue est donc d’édifier la théorie du socialisme décolonisateur connue théorie de la transformation révolutionnaire du Québec.Tel est le sens de l’action théorique qui doit déterminer notre combat.Le défaut d’une stratégie cohérente et d’une action politique efficace est directement proportionnel à l’absence d’une pensée théorique rigoureuse.Et l’activité théorique est une pratique (voir note) qu’exige impérieusement la poursuite de la pratique politique.Aux partis et aux mouvement d’édifier stratégie et programmes d’action ! La réorientation, dont nous venons de formuler les raisons, entraîne deux autres conséquences : le refus des rrmonographies” et l’expression libre, au sein de la revue, des divergences de point de vue.Par souci de situer nos analyses au plus près de la rrréalité concrète”, nous avons eu tendance à favoriser de plus en plus l’étude de problèmes particuliers, ce qui nous a conduit, comme infailliblement, au style rrmonographique”.Nous ne croyons pas que ce soit là notre rôle.Il est vrai que la tentation en est forte puisqu’il existe si peu de bonnes monographies : le Québec est sous-étudié comme il est structurellement sous-développé.Nous n’envisageons certes pas de délaisser l’étude des problèmes particuliers, au contraire.Cependant, au lieu de les décortiquer pour eux-mêmes, nous préférons en insérer le traitement dans des analyses d’ordre général, portant sur l’ensemble des structures sociales du Québec.Perspective totalisante plutôt que particularisante.La catégorie de la "totalité historique” reste encore Vinstrument le plus approprié au dévoile ment du concret.Nous pourrions définir brièvement notre méthode comme théorico-analytique.Au lieu de constituer ùn corpus d'études détaillées, nous voulons construire un cadre référentiel assez précis pour qu’y puisse être subordonnée l’explication des innombrables cas particuliers.En second lieu, l’insuffisance actuelle des moyens théoriques, que réfléchit l’absence d’une stratégie cohérente des forces de gauche, nous inspire plus que janiais la crainte des simplifications doctrinaires, celles-ci masquant justement de telles insuffisances.Aussi parti pris entend-il faire large place à l’affrontement des interprétations divergentes.Ne reflètent-elles pas la très grande complexité de la situation ?Pouvons-nous réduire la tâche théorique à l’application d’un schéma unitaire d’interprétation ?Quelqu’un en détient-il un, présente ment, qui per met trait de résoudre magiquement tous les problèmes ?Si nous devons continuer de réfléchir en termes de socialisme décolonisateur, le moins que l’on puisse dire, c’est que cette théorie ne peut se forger qu’au foyer de perspectives différentes, nous l’avons dit.La situation nous oblige d’ailleurs à poser par le détail un certain nombre de problèmes dont la solution, tant an niveau politique que théorique, constituera la pierre de touche d’un véritable socialisme décolonisa- reur.Mentionnons tout d’abord celui des struct lires et des institutions % politiques.Puisque les mouvements et les partis de gauche doivent envisager à plus ou moins brève échéance la prise du pouvoir, ils ne peuvent éviter de définir clairement leur position à ce sujet.Etre socialiste, être marxiste n’oblige nullement, ci la façon cl’un dogme, à poser l’uni partis me comme seule forme de gouvernement démocratique.Ou’eu est-il du parlementarisme, du système électoral, de l’électoralisme lui-même, des structures d’un parti ?Ou’en est-il également des formes de gestion économique et d’organisation sociale.Nous constatons sim piemen t que nous ne pouvons fournir présentement de réponses satisfaisantes ci ces questions. Plus largement, le caractère même du processus révolutionnaire reste hautement problématique ; il doit être pour le moins aussi complexe que Vest la société dans laquelle nous vivons.Nous sommes certains d’une chose : le culte romantique du coup d'état et de la violence généralisée est une pure et simple escroquerie.Certes, un parti révolutionnaire ne peut rayer du possible le recours éventuel à la violence.Puisque la violence est avant tout le fait des oppresseurs, des dominateurs, classes ou nations.Le plus souvent larvée, elle implique comme possibilité logique sa transformation en violence ouverte, policière et militaire et, par conséquent, le déclenchement de la violence révolutionnaire.Ou peut même affirmer que V accept at ion ou le refus de la viole//ce distingue, en dernière analyse, les révolutionnaires des réformistes.U usage de la violence reste déterminé par Vensemble des conditions historiques et ne saurait être l'objet d’un culte mais d’un calcul dicté par le se//s des réalités politiques.La révolution est autre chose que l’un de ses instruments.Nous e/lie//dons préciser davantage cette année notre position pat-rapport aux problèmes issus du cléricalisme.Le cléricalisme, comme système, ou comme institution, marque toujours puissamment le Québec.Affirmer le contraire serait mensonger.Nous considérons tout simplement comme normal Vétablissement d’une société décléricalisée, laïque.Dans une perspective révolutionnaire, toutes les institutions publiques devront être intégralement déconfessionnalisées.La théorie du socialisme décolonisâteur implique nécessairement la suppression du cléricalisme puisque celui-ci, en tant que système d’exploitation, fait partie intégrante des structures coloniales qui affectent le Québec, et cela, sons quelque aspect qu’on l’aborde : économique, politique, social ou idéologique.Cette ré-orientation aura des répercussions au niveau rédactionnel.Ainsi, la revue devient-elle bimestrielle.Nous tenterons, dans chaque numéro, qui sera plus volumineux, de //lieux cerner les problèmes que nous y traiterons.En ralentissant le débit de parution, vous voulons soigner da-vantage la préparation et la réalisatio/i des numéros.o De phis, dans le courant de Vannée, nous tiendrons quelques colloques dont les thèmes seront très exactement, pour chacun, celui traite dans le numéro qui paraîtra au meme moment.Ceci pour susciter des débats qui favoriseront au maximum la participation des lecteurs aux recherches menées par la revue.Par voie de conséquence, parti pris se donne Voccasion de recueillir les idées intéressantes qui peuvent enrichir le contenu de ses parutions.Nous reviendrons sur la forme particulière que prendront les colloques.Il sera sans doute utile, en terminant, de vous présenter les nouveaux membres du comité de rédaction.Ce nouvel apport constitue le gage concret d’un renouvellement de la revue, dans le sens y exposé.Note : La pratique, dans son sens général, est tout processus de transformation d’une matière première donnée en un produit déterminé, transformation effectuée par un travail humain, déterminé, utilisant des moyens de production déterminés.Cette définition de la pratique implique nécessairement un grand nombre de pratiques différentes et distinctes : pratique économique, pratique politique, pratique théorique, etc.Ainsi la pratique politique, pour un parti révolutionnaire québécois, devrait s’organiser sur la base d’une théorie révolutionnaire cohérente et historiquement fondée, en vue de transformer la société québécoise (sa matière première) en un produit dtéerminé, c’est-à-dire en un Québec socialiste, libre et laïque.La pratique théorique, pour une revue comme la nôtre, consiste à transformer sa matière première (idéologies québécoises, idéologies du socialisme et de la décolonisation, faits québécois) en une théorie cohérente et historiquement fondée du socialisme décolonisateur, à l’aide de moyens de production déterminés (méthodes, concepts, etc.).C’est en ce sens que, paraphrasant Lénine, nous pouvons dire : sans pratique théorique, pas de pratique politique.(Nous avons utilisé ici le sens et même la lettre des définitions de Louis Althusser, Pour Marx, Maspero.) les nouveaux membres Raoul Duguay est originaire de l’Abitibi.Licencié en philosophie de l’Université de Montréal, il enseigne la philosophie et l’esthétique dans un "beau” collège M d\ A XP du Québec.Poète, sa pratique poétique est une interrogation sur la concordance entre les arts.Il sera titulaire de la chronique sur la littérature québécoise.Originaire de la Gaspésie, Gabriel Gagnon étudia à l’Université Laval où il fut, durant les dernières années du duplessisme, un des dirigeants de l’A.G.E.L.et du Carabin.Il enseigne actuellement l’anthropologie économique et politique à 1 Université de Montréal.Directeur de parti pris, il veut accorder une importance particulière aux fondements factuels nécessaires à toute pratique théorique.Il sera titulaire de la chronique sur les problèmes internationaux.Luc Racine, de Montréal, a reçu une formation anthropologique à l’Université de Montreal.Orientant de plus en plus ses études vers le domaine sociologique, il est actuellement assistant de recherches pour Marcel Rioux.Il est particulièrement intéressé par l’étude des phénomènes culturels québécois dans une perspective goldmannienne.Parmi plusieurs autres activités, Luc Racine est aussi poète.L’un des trois directeurs de parti pris.Racine accordera une importance toute spéciale à la rigueur conceptuelle nécessaire à toute pratique théorique.Il sera titulaire de la chronique sur les essais québécois.Et enfin, originaire du Lac St-Jean (il y tient) et élevé en Mauricie, Gaëtan Tremblay était Tan dernier directeur à l’organisation de TU.G.E.Q.et rédacteur au Quartier Latin.Il est actuellement à l’emploi d’une grande maison de publicité "Canadian” de Montréal.Bachelier en sciences politiques de TU.de AL, il sera titulaire de la chronique sur les faits syndicaux et politiques.Directeur de parti pris, il tient à ce que la revue conserve sa ferveur, son ardeur et sa verdeur des premières années et qu’elle se tienne le plus près possible de l’actualité politique québécoise.viêt-nam, usa, québec lue racine L’activité des mouvements socialistes a souvent été liée à des situations de guerre ou d’avant-guerre : il suffit de sc souvenir de la Révolution d’octobre et de la révolution manquée en Allemagne à la fin de la première guerre mondiale, ainsi que du gouvernement Blum en France durant la guerre d’Espagne et à.la veille de la seconde guerre mondiale.Ces événements, qui ne remontent pas à si loin, marquent deux étapes de l’évolution de la gauche européenne.En effet, les conflits internationaux sont plus ou moins directement le résultat de l’incapacité fondamentale où se trouve l’économie capitaliste d’apporter une solution qui soit autre qu’un cataplasme passager aux problèmes considérables et extrêmement complexes découlant du décalage sans cesse grandissant entre le progrès technique, les structures politico-économiques et la culture des sociétés industrielles avancées.Une économie fondée sur la recherche du profit, que cette recherche se fasse par la concurrence entre entreprises privées ou entre monopoles, se trouve vouée à traverser des crises de surproduction et de sous-production périodiques que toutes les mesures des économistes réformistes ne peuvent que retarder sans jamais parvenir à les supprimer complètement.Ainsi, de telles crises ne sont finalement surmontées que par des conflits internationaux, avec tout l’essor économique et la saignée démographique que ces derniers entraînent.La seule méthode, autre que la guerre plus ou moins généralisée, pour remédier aux situations conflictuelles produites par l’inadéquation constante entre le progrès technique et l’économie capitaliste, serait la transformation radicale de l’économie dans le sens d’une planification systématique, impliquant l’abolition des monopoles et le renforcement de l’Etat (une économie autogérée étant impossible en temps de conflit si elle ne s’appuie pas sur un Etat socialiste fort et assez centralisé).Toutefois, pour appliquer de pareilles mesures, il faut prendre tout d’abord le pouvoir politique, de quelque façon que ce soit.Les troubles économiques et sociaux des périodes d’avant-guerre sont particulièrement propices à de telles prises de pouvoir, à cause de l’ébranlement des structures socio-économiques alors vivement ressenti par une bonne partie de la population ; ce qui explique les succès relatifs des mouvements socialistes pendant de telles périodes.Succès souvent passagers d’ailleurs — il suffit de penser aux Spartakistes en Allemagne et au gouvernement Blum en France —, car ce n’est jamais assez de profiter 2 d’une crise du système capitaliste pour prendre le pouvoir : il faut aussi se servir de ce pouvoir pour entreprendre immédiatement la transformation radicale des structures socio-économiques.Si cette brève analyse est juste, il est clair que, lorsque l’économie des sociétés capitalistes traverse une crise d’ampleur suffisante pour laisser prévoir sa solution temporaire à l’aide d’un conflit généralisé, la seule façon d’éviter le recours à la guerre, et le maintien du système économique réactionnaire qui y conduit, consiste en une action politique icertée et efficace du mouvement socialiste au sein des principales iétés concernées.Pour qu'une action de ce genre soit possible, il faut sable, ou, sinon, pour éviter toute situation ou un semblable conflit puisse encore apparaître.Il est évident qu’une telle entente entre les diverses forces de gauche, même si elle est hautement souhaitable, est extrêmement difficile à instaurer.Au niveau théorique, la pensée socialiste se trouve dans un état de confusion et d’incertitude alarmant; il n’est donc pas surprenant de voir cette incohérence se refléter au niveau de l’organisation, de la stratégie et de la tactique politique.Un état d’urgence comme celui que nous vivons actuellement fait ressortir cela en toute clarté.En effet, rien n’est plus susceptible de révéler l’incohérence théorique et pratique des mouvements de gauche dans les sociétés occidentales que le conflit vietnamien et son prolongement : la gauche, aux r.tats-Unis comme en Europe, s’est trop longtemps bornée à être contre la guerre au Viêt-nam, attitude dont le caractère presque exclusivement négatif ne peut qu’inquiéter.On s’oppose à la guerre, mais on n’entrevoit aucune façon efficace de l’empêcher.Cette attitude révèle une incapacité d’action politique véritable des mouvements de gauche à l’intérieur des sociétés occidentales.Reste à savoir si cette situation est désespérée — et alors on n’a qu’à s’en remettre aux décisions de Moscou et de Pékin — ou s’il y a moyen de sortir d’une telle apathie et d’un tel sentiment d’impuissance pour qu’enfin revive l’espoir d’une réalisation du socialisme dans les pays d’Europe et d’Amérique du Nord.En gros, il y a deux réponses à cette question d’une importance primordiale.La première est celle que l’on trouve clairement exprimée dans l’éditorial du dernier numéro de la revue « Temps Modernes » : si la Russie n’entreprend pas des « représailles graduées » contre l’aggression américaine au Viêt-nam, c’est-à-dire une contre-escalade qui répondrait point par point à l’escalade américaine, les Etats-Unis feront la preuve, par l’emploi systématique de leur force, que c’en est fini des Etats socialistes et des mouvements révolutionnaires dans le Tiers-Monde ou même ailleurs.Selon l’éditorialiste de cette revue, seule la Russie pourrait se permettre d’intervenir militairement dans le conflit, étant arrivée à un degré d’industrialisation faisant qu’elle ne risquerait pas ainsi autant que la Chine dans l’éventualité où cette dernière interviendrait elle aussi.Bref, seule la Russie peut intervenir et, en mettant terme par intimidation calculée à l’agression américaine, assurer l’avenir du socialisme dans le monde.On peut toutefois se demander si une telle intervention ne risque pas d’envenimer la situation plutôt que de l’améliorer.Quoi qu’il en soit, ce qu’il y a de plus valable dans la position des « Temps Modernes » consiste sans doute à montrer que la guerre du Viêt-nam permet aux Etats-Unis de faire la preuve qu’aucun régime socialiste ne peut plus s’implanter dans le Tiers-Monde, de lier au conflit vietnamien l’avenir plus ou moins immédiat du socialisme international.On sait, en effet, que la prospérité de l’économie américaine provient en majeure partie de la domination exercée par ce pays sur le Tiers-Monde, domination qui réduit ces pays au rôle de fournisseurs de matières premières et de main-d’oeuvre à bon marché, et cela aux dépens de leur propre développement socio-économique.L’abondance, aux Etats-Unis et aussi dans les sociétés capitalistes d’Europe, se paye encore par le sous-développement des deux il tiers de l’humanité qui se trouvent plongés dans un état de famine endémique de plus en plus grave.En plus, les Etats-Unis ont mis à profit un aspect important du rêve d’Hitler : coloniser l’Europe.Ainsi, le fait que les pays du Tiers-Monde et de l’Europe de l’ouest soient, bien qu’à des degrés différents, devenus des colonies économiques des Etats-Unis, assurent à ces derniers une hégémonie mondiale depuis la fin de la dernière guerre.Dans ce contexte, les raisons de l’opposition farouche des Etats-Unis à tout nouvel établissement d’un régime socialiste dans le Tiers-Monde sont claires : la planification socialiste permettrait aux habitants de cette partie du globe de bâtir une économie comparable à celle des sociétés industrielles avancées, à plus ou moins brève échéance.Une économie de ce genre, beaucoup moins dépendante que celle que l’on trouve actuellement dans les pays sous-développés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, retirerait ces pays de la tutelle politico-économique des Etats-Unis : ce qui entraînerait pour ces derniers la nécessité de transformer radicalement leur propre système socio-économique.Cette éventualité suffit à faire de tous les intérêts financiers et industriels américains les partisans acharnés d’un conflit armé dans le sud-est asiatique.La seule façon de résorber ce conflit est donc de faire reculer ces intérêts qui contrôlent une bonne partie de l’économie américaine, et d’empêcher la collusion qui s’établit par leur intermédiaire entre les monopoles, l’Etat et l’armée.Mais est-ce que, à elle seule, l’intervention militaire de la Russie, par voie de contre-escalade, peut suffire à faire reculer les forces politiques, militaires et financières américaines intéressées dans le conflit vietnamien ?Pour répondre à cela, il faut tenir compte des faits suivants.Jusqu’à tout récemment, le conflit vietnamien a produit divers effets importants sur la situation sociale et économique aux Etats-Unis; (1 ) résorber temporairement les tendances à l’inflation dues à une surproduction dans le domaine de l’industrie lourde, par écoulement de produits sur le marché extérieur; (2) diminuer la puissance de l’armée par l’envoi de contingents de plus en plus importants à l’extérieur du pays; (3) dé- tourner l’attention du problème de la discrimination exercée vis-à-vis des Noirs et des troubles qui en découlent sur le plan social et national.Tous ces phénomènes sont interdépendants.La surproduction est liée à l’automation, qui elle-même tend à créer tout un secteur de population de travailleurs inemployés, formant alors une masse très dangereuse pour la société tant qu’elle n’est pas occupée à une quelconque activité.L’armée absorbe alors une partie de cette population inemployée, ce qui renforce dangeurcusemcnt la puissance militaire au détriment de l’Etat.Le reste des travailleurs inemployés ou employés à des travaux instables ou mal rémunérés se trouve à coïncider avec une minorité ethnique, ce qui rend le problème de cette sorte de lumpenprolétariat encore plus aigu.Enfin, après avoir temporairement permis de contrer l’inflation en assurant un marché extérieur au surplus de l’industrie lourde, le prolongement du conflit vietnamien renforce maintenant les tendances inflationnistes et les effets dont nous venons de parler.Le problème reste donc le même.Et il n’y a plus alors que deux possibilités : la guerre généralisée qui élimine une partie suffisante de travailleurs rendus inutiles du fait de l’automation et relance ainsi l’économie; ou bien la planification socialiste par suppression des monopoles et réorganisation radicale des rapports socio-économiques.Si l’on tient compte de ce qui précède, il apparaît nettement que la seule intervention militaire de la Russie dans le conflit ne saurait suffire à amener les Etats-Unis à une telle réorientation.Au contraire, cela pourrait plutôt fournir au gouvernement américain un argument idéologique apte à rendre l’opinion du peuple américain favorable à un conflit généralisé, ce qui entraînerait de toute évidence un désastre dont l’ampleur est imprévisible et les conséquences inimaginables pour le moment.Une fois écartée la solution du recours exclusif à l’intervention assez directe d’un Etat socialiste (Russie ou Chine, ou les deux) dans le conflit, il reste à examiner les possibilités objectives d’action politique HS des groupes socialistes ou de gauche a l’intérieur des pays occidentaux.Si l’on exclut l’intervention de la Russie seule, il ne faut toutefois pas se limiter à une telle mesure négative.Car, de toute façon, si les Etats-Unis continuent seuls l’escalade, la Chine n’aura bientôt plus la possibilité de ne pas intervenir, et la Russie à sa suite, ce qui nous amènerait à la même situation que tout à l’heure.Ce que nous proposons ici s’inspire de la position prise par Jean Daniel dans le « Nouvel Observateur » (10 au 16 août 1966, pp.6-7) : avant de s’en remettre un peu passivement à l’intervention de la Russie pour régler le conflit, il faut que la gauche tente de diviser l’opinion américaine, de telle façon que le gouvernement de ce pays perde de plus en plus l’appui de la population et se voit obligé de se retirer du Viêt-nam à plus ou moins brève échéance.Pareille attitude a l’avantage de ne pas pousser les mouvements de gauche à la démission complète, en Europe et en Amérique du Nord.Toutefois il ne faut pas surestimer la possibilité de dresser l’opinion américaine contre la politique de l’actuel gouvernement des Etats-Unis.Ce rôle pourrait peut-être être joué par un groupement d’opposition aux Etats-Unis, mais difficilement par la gauche européenne et surtout française, les Etats-Unis étant plus sensibles aux mouvements d’opinions dans les pays d’Europe plus sympathiques à leur politique que la France — ce que confirment les réactions à la récente déclaration d’Adenauer et le souci de se concilier l’appui de l’Angleterre.Cependant, si la gauche européenne ne peut guère influencer l’opinion du peuple américain pour l’instant, elle peut sans doute avoir une action politique beaucoup plus efficace en Europe même.Si bientôt, à la suite d’une action politique bien organisée, les partis socialistes de France, d’Allemagne et d’Angleterre (selon un ordre d’importance décroissant) en venaient à pouvoir orienter la politique de ces pays dans le sens d’un non-alignement de l’Europe de l’ouest dans le conflit vietnamien, cela serait peut-être plus susceptible de faire reculer les Etats-Unis que la seule intervention de la Russie.La possibilité d’une telle 17 action pour la gauche apparaît comme assez probable, surtout si Ton tient compte de l’autonomie de plus en plus grande prise par les sociétés capitalistes européennes face aux Etats-Unis, ce qui permet à ces sociétés cî’envisager une dissociation éventuelle d’avec la politique extérieure de Washington et d’un pays qui leur apparaîtra alors comme un concurrent à abattre.En Amérique du Nord et du Sud, le rôle de la gauche est quelque peu différent.Evidemment, nous ne pouvons pas plus influencer les décisions des pays socialistes, Russie et Chine principalement, que ne le peut la gauche européenne.Reste la tentative de diviser l’opinion américaine.Dans ce sens, les manifestations contre la guerre au Viêt-nam, les protestations devant le consulat américain, l’opposition manifeste à tout engagement militaire du Canada dans le conflit, les pressions auprès de Québec pour que le gouvernement se dissocie de l’attitude "Canadian” face à la guerre du Viêt-nam, tout cela est évidemment à encourager.Toutefois, la nouvelle vague de maccarthysme qui déferle actuellement aux Etats-Unis (comité d’enquête sur les activités anti-américaines, conscription des jeunes, renvois d’universitaires pour avoir manifesté contre la guerre au Viêt-nam, etc.), vague qui pourrait bien s’étendre au Canada puis à l’ensemble de l’Amérique latine, fait ressortir le caractère dérisoire de semblables mesures.Ce que la gauche québécoise peut faire, en plus de ce que nous venons de mentionner, c’est de multiplier scs contacts avec ce qu’il existe de gauche aux Etats-Unis, et avec les mouvements révolutionnaires en Amérique latine (particulièrement à Cuba, au Vénézuéla, au Chili et au Pérou), pour qu’il soit possible d’élaborer, de concert avec ces derniers, une politique cohérente et unifiée de la gauche pan-américaine, que le conflit vietnamien se généralise ou qu’il se résorbe.Evidemment, la généralisation de ce conflit n’est pas encore inévitable : beaucoup de choses dépendent de l’attitude que vont prendre les pays d’Europe, la Russie, la Chine, et aussi du maintien ou du renversement de l’administration Johnson aux Etats-Unis.Quoiqu’il en soit, le rôle de la gauche, au Québec comme partout ailleurs maintenant, apparaît nettement : s’unifier à l’échelle nationale et internationale, élaborer une pensée et une politique à longue échéance, ce qui permettra de profiter de l’actuelle situation de crise des sociétés capitalistes pour préparer concrètement l’édification d’un socialisme adapté autant aux besoins humains des sociétés industrielles avancées que des sociétés en voie de développement.parti pris/l.r.le peuple contre le peuple gaëtan tremblay Le 5 juin dernier, les électeurs québécois ont donné 89 p.c.de leurs l ûtes aux partis traditionnels.Pourquoi ?Qu’est-ce qui pousse toute une société à s’eu remettre à des gouvernements qui font perdurer l’injustice sociale et le colonialisme politico-économique ?Est-ce la non-conscience —l'absence d’alternative — la peur — ou la complaisance ?Une élection est un choix; les deux premiers phénomènes — la non-conscience et l’absence d’alternative — ont pour effet pratique d’annihiler l’exercice effectif du choix.En effet, on ne peut exercer un choix réel qu’entre deux ou plusieurs choses dont les éléments sont clairement perçus par les électeurs et qui présentent des différences réelles.Or, la non-conscience politique d’une grande partie des Québécois, l’absence de réelle différence entre l’étalage politique des vieux partis alliés au monopole qu’ils exercent sur les moyens de propagande et d’information, font que la perception des éléments d’un choix réel par les électeurs est impossible, et que les électeurs se trouvent devant un choix factice parce que les différences entre les pôles d’at traction de V election sont artificielles.En fait, on nous demande de choisir entre bonnet blanc et blanc bonnet.La non-conscience de l’électorat fait le reste. LA NON-CONSCIENCE Lorsque vous constatons la non-conscience politique des Québécois, nous ne les injurions pas; nous portons simplement le diagnostic d’une maladie dont on peut retracer les origines dans notre système d'éducation et dans les traditions et pratiques de la « vieille société » qui contrôle encore en très grande partie les institutions politiques et sociales.Il est évident qu’on ne peut exercer un choix conscient qu’entre deux ou plusieurs choses qu'on peut soupeser et comparer.Et lorsque des tabous religieux> sociaux, psychologiques et économiques nous ferment toutes les ouvertures sauf une, fut-elle représentée par deux partis artificiellement opposésy on ne peut pas choisir : on ne peut qu’entériner un choix déjà fait de longue date par le conditionnement et l’inconscience collective dominée par des réflexes de colonisés et d'aliénés.Le remède : l'éducation politique et sociale et la fermentation accélérée du mécontentement populaire (dont les signes apparaissent au Québec, mais qui n'est pas canalisé).L’ABSENCE D’ALTERNATIVE L'absence d’alternative est un phénomène inhérent au système politico-économie/ne que subi/ le Québec : Toute l'infrastructure est dominée par les capitalistes rrCanadians" et américains; par conséquent, ils contrôlent aussi la superstructure et imposent un cadre rigide au combat politique traditionnel, en ce sens que la bataille est permise seulement à Vintérieur des limites inextensibles : rien fie doit être remis en question qui puisse porter atteinte au pouvoir économique et financier des gros possédants.Les appareils politiques traditionnels ne remettent pas en question cette situation, tellement elle est ancrée dans leurs moeurs; ils ont accepté depuis un siècle de se disputer la tache de maître d'équipage en laissant les autres piloter le navire.Il ne leur viendrait jamais à l’idée de s'apercevoir (sic) que le bateau leur a été volé et qu'ils font les idiots en s'imaginant contrôler le navire alors qu'ils ne dirigent que la main-d'oeuvre.20 Et ils ont encore moins le courage d’organiser une mutinerie.D’ailleurs, c’est meme inconceptuel chez eux; ça ne se fait pas; ça ne serait pas « fair ».Alors comment peut-on imaginer que ces appareils politiques offre/// un choix réel aux Québécois alors que leur capacité d’action est assujettie à la volonté des mai 1res du capital et à la domination anglo-saxonne ?Corn meut imaginer qu’ils offrent un choix aux Québécois alors qu’ezix-z/zêmes ne peuvent choisir ce qu’ils vont offrir ?La non-conscience donc et l’absence d’alternative sont les piliers Je la magistrale fumisterie que constituent les élections au Québec depuis un siècle et encore plus maintenant.Les deux autres phénomènes — la peur et la complaisance •— émargent de la dé politisation déterminée par les de/tx premiers phénomènes.Au Québec, on n’a jamais fait jusqu’à maintenant que de l’électoralisme, von pas de la politique (sauf dans les grèves).Et les règles de l’électoralisme sont pernicieuses, sauvages et bestiales.Autant les véritables pouvoirs sont hors de notre portée, autant les relents de pouvoir sont l’objet d’une lutte oit, sous le couvert de la respectabilité et de la grandeur, les instincts pugnatifs des colonisés se défoulent.Ce qui conduit à la CRAINTE de s’attaquer à des morceaux trop gros et à la COMPLAISANCE, envers la faiblesse et l’écoeuranterie de //os rois-nègres qui s’arrachent des miettes de pouvoir.LA PEUR Le peu que les Québécois possède/// et contrôlent est l’objet d’un conservatisme effréné.On n’a que des « jobs » et des pouvoirs de n/a-rionnettes, mais si on les perd o/i est foutus.D’on la peur de faire peur, la peur de faire fuir le capital, la peur des communistes et des athées, toutes choses qui pourraient compromettre la mise en scène de l’opérette nationale que les Québécois jouent depuis ce/it a//s : Metteur en scène : Ottawa et le Capital — assista//1-metteur en scè//e : L’Eglise — vedettes : Nos grands hommes politiques — figura//ts : nous autres.21 Les Québécois peuvent sentir l’injustice sociale et la colonisation politico-économique, mais seulement à travers le voile du fatalisme religieux et de l’aliénation économico-culturelle.Il s’ensuit qu’ils préfèrent oublier les grandes revendications sociales, économiques et politiques, pour espérer que Jean Lesage ou Daniel Johnson arriveront à tout arranger sans que la nation ait à subir les foudres du Ciel, des Canadians ou des Américains.(L’espoir est le tombeau de bien des libérations ; on n’osera pas remettre un système en question tant qu’on ne l’aura pas senti comme d éscspér é m ent s té r il e.) Pourquoi revendiquer beaucoup quand il est si facile de revendiquer peu et d’obtenir les memes résultats ?C’est ce que nous offrent les appareils traditionnels et c’est ce que nous confirment l’Eglise et nos élites; pourquoi déranger l’ordre établi quand il nous colonise et nous aliène si doucement et avec autant d’attentions ?D’ailleurs, il faut savoir se contenter de ce que l’on a, même si les voisins nous volent : ils sont si gentils et puis ils ne fout pas ça dans une mauvaise intention ; ils se corrigeront tout seuls.La peur est donc le lot de cette rrvieille société” qui, quoi qu’on en dise, domine encore le Québec.Il n’y a que les plus jeunes et les moins vieux qui peuvent acquérir l’audace nécessaire pour s’en défaire, et non sans passer par la révolte.Les autres s’en débarrasseront au lendemain de la révolution, s’ils n’en crèvent pas avant.LA COMPLAISANCE La coin plaisance dans les sens où on l’entend ici équivaut à cette démobilisation mentale qui atteint infailliblement ceux qui n’ont vraiment rien d’autre à faire que se résigner.C’est une démission.Ça nous connaît.Tout cela est naturellement plus inconscient que conscient, tellement toutes les institutions et traditions québécoises concourent à la démission et à la résignation.On nous a toujours enseigné que la pauvreté est une vertu et l’humilité encore plus (quand ce n’était pas l’humiliation) ; que les choses de ce -monde ne sont pas dignes d’intérêt et que l n V' •> ?> véritable pouvoir est surnaturel, donc au-dessus de nos forces.D'un autre côté y P absence de véritable opportunité de choisir notre destinée collectivey la trahison des rr élit es” qui ont accepté de faire le jeu du colonialisme, et la domination clérico-professionnclle de notre société ont amené le désintéressement envers les choix collectifs et les batailles sociales.Les 0 appareils politiques disaient en substance : rfDonnez-vous le pouvoir et ne vous occupez pas du reste”.D'un gouvernement à Y autre y rien ne changeait y sauf les fausses représentations sous lesquelles on se faisait élire.Le développement du Québec, c'est de Londres, Washington et Ot-taxva qu'il a toujours dépendu et qu'il dépend encore.Le patronage, le viol des foules et Y amateurisme politique iront pu que couronner le tout.La petitesse de la vie politique au Québec a éloigné de la lutte les éléments lucides et dynamiques de la société et rejeté le reste dans le désenchantement, le désintéressement.la corn plaisance envers les politiciens qui nous offrent de belles engueulades sur les r*hustings”.Pas sur prenant qu'en 1966, alors que rien encore n'a véritablement ébranlé les vieux appareils politiques, cette complaisance envers les faiblesses collectives de la société québécoise et l'absence de véritable critique politique ait conduit à la représentation tragi-comique du 5 juin au soir.OUE S’EST-IL PASSE ?Le ÿ juin il s’est passé que le peuple québécois a encore travaillé contre lui-me me, toujours aussi inconsciemment que les autres fois.Ou plutôt, il s'est encore fait fourrer ; non pas parce qu'il a mis l'U.N.au pouvoir plutôt que les libéraux, mais parce que la véritable dimension des problèmes lui a encore été cachée.La corn plaisance et la non-conscience se sont manifestées cette fois en donnant le pouvoir éi des hommes (Johnson, Bertrand, Dozois, Belle-mare) qui n’ont pas en, il y a dix ans, l’élémentaire courage de se dresser contre l’empire de la bêtise et de l'exploitation.Et ils veulent nous faire 23 croire qu’ils veulent laver aujourd’hui ce qu’ils ont sali hier avec toute la force de leur ignorance et de leur servilité.Il arrive que les Québécois ont encore un gouvernement qui ne peut gouverner autre chose que des mises eu scène politiques et qu’ils ne sont pas encore en position d’avoir nue vue d’ensemble démystifiée de leur existence collective.Le ) juin n’a rien changé : Lesage, Lévesque, Barrette, Johnson, tous des rois-nègres qui s’arrachent la maîtrise de l’équipage pendant que le bateau leur échappe.Autre constatation : la gauche intellectuelle n’a pas aidé les travailleurs.Il est trop facile de se dire de gauche au Québec.Ce devrait être la couche consciente de la société qui facilite la prise de conscience du reste.Il n’en a encore rien été.Les tentatives sont trop timides et trop isol ées.On ne peut nier cependant une évolution significative pour l’avenir immédiat.Le mécontentent existe à l’état latent dans la population.On ne pourra bientôt plus lui faire avaler nyimporte quoi.Le mouvement de grèves est un signe encourageant d’un glissement vers la conscience, l’audace et l’intransigeance envers les faiblesses collectives.Après, le peuple travaillera pour le peuple.p.p./g.t.sens et limites du neo-nationalism jearvmarc piotie Ceci est une autre tentative pour cerner la réalité du Québec.Pour ce faire, j’ai essayé de contrer trois dangers possibles : 1 — le "globalisme” qui consisterait à ne pas respecter la spécificité des niveaux de la réalité en les fusionnant dans une unité parmé-nidienne; 2 — la "métaphysique” qui consisterait à réfléchir sur la question nationale sans passer par la nécessaire médiation des analyses factuelles; 3 — le "fonctionnalisme” qui 21 consiste à séparer les problèmes les uns des autres et à les regarder superficiellement sans les relier aux structures historico-sociales.Positivement, j’ai tenté, par une réflexion sur les différents faits que dévoilent les sciences sociales, de considérer la société comme une totalité — ce qui implique que tous les niveaux de la réalité sont interdépendants mais aussi que chaque niveau de la réalité a une certaine autonomie propre — et de considérer cette totalité comme un fait historique, comme un fait qui donc va nécessairement changer, à moins que nous n’ayions atteint la fin de l’histoire ! Bref, j’ai été ambitieux.Alon exposé se divise en trois parries.Dans la première, je pose les trois niveaux d’analyse permettant de comprendre le Québec.Ensuite, je ch erche les principales causes du réveil national des dernières années.Et enfin, je tente de dégager le sens et la portée du nationalisme québécois.A la fin de l’article se trouvent de nombreuses notes — qui peuvent alourdir mon papier — mais que je vous suggéré de lire.Un article n’est pas pour moi un bel objet narcissique, plein de lui-méme et fermé sur lui-méme, mais un écrit qui dévoile une réalité en indiquant les sources utilisées et en montrant, si possible, tout ce qui reste à dévoiler.les trois niveaux d’analyse Jacques Dofny et Marcel Rioux situent assez justement les problèmes que soulève l’analyse du Québec lorsqu’ils disent : "Notre hypothèse est que la plupart des caractères particuliers du problème des classes sociales au Canada français tiennent au fait que d’une part cette entité socioculturelle se considère et est considérée comme une société globale, comme une nation, et qu’à ce titre le problème des classes sociales se pose comme dans toute autre société globale en voie d’industrialisation et d’urbanisation; que d’autre part, les Canadiens français se considèrent et sont considérés comme une minorité ethnique reconnue qui, à l’intérieur du Canada, envisagé à son tour comme une société globale, joue le meme rôle que celui d’une classe sociale à l’intérieur d’une société globale.C’est l’interaction entre ces deux situations de fait et la prédominance de l’une ou l’autre conscience de "classe” à un moment donné qui explique la physionomie de chaque époque, les alliances et les luttes idéologiques qui y apparaissent.En surimpression, et pour expliquer certains phénomènes plus généraux, il faut faire appel à une troisième dimension, celle de l’Amérique du Nord.Certaines valeurs, certaines institutions, la plupart des techniques, un grand nombre de comportements sont nord-américains avant d’etre canadiens ou canadiens-français ( 1 ).Examinons rapidement ces trois niveaux d’analyse en commençant par le dernier.l’impérialisme américain Le Québec comme le Canada vit sous l’hégémonie économique et politique des Etats-Unis.Les capitalistes canadiens sont dominés dans leur propre pays par leurs homonymes américains.Washington, par son pouvoir économique, contrôle la politique extérieure du Canada.Meme plus, il peut s’immiscer dans la politique intérieure du pays avec la bénédiction d’Ottawa.Nous avons vu dernièrement Washington donner l’ordre aux succursales canadiennes des compagnies américaines de ne pas réinvestir leurs bénéfices au Canada, mais plutôt de les rapatrier aux Etats-Unis.La guerre au Viêt-nam coûte cher: les Etats-Unis prennent les moyens pour freiner l’hémorragie de leurs devises.Ottawa, appuyant politiquement l’agression yankee au viêt-nam, l’appuye aussi économiquement.Le Parti Libéral fédéral, élu grâce au vote massif des Québécois, laisse les Etats-Unis s’emparer progressivement du Canada, donc aussi du Québec : un nationaliste québécois conséquent doit lutter contre cette main-mise améri- caine sur le Québec.Le NDP, peu conscient en pratique du nationalisme québécois, lutte cependant contre l’impérialisme américain : ce parti représente l’avant-garde du nationalisme Canadian.De plus, les Etats-Unis, contrôlant l’économie du pays, exercent leur hégémonie sur la culture Canadian et québécoise.Nous vivons dans une civilisation de consommation de masse.Ce sont les biens matériels et, disons, spirituels mis â notre disposition qui façonnent notre personnalité collective.Au niveau des biens matériels, tous connaissent, je crois, l’histoire racontée par Michel Chartrand dans laquelle celui-ci, en décrivant les objets qu’utilise un Québécois durant sa journée, montre l’emprise qu’exerce sur nous fTamerican way of life”.Au niveau des biens non-matériels, il s’agit d’observer la diffusion des films, des chansonnettes et de la littérature de type américain pour se rendre compte que nos valeurs et nos comportements ne peuvent que s’américaniser.Je ne m’attarderai pas sur ce point; j’y reviendrai.une nation assujettie Le Québec, dominé par les Américains, l’est aussi par les Canadians.Et cette domination est si forte que Dofny et Rioux ont pu affirmer que 2G les Québécois formaient, dans l’ensemble du Canada, une classe ethni-que.( 1 ) Il n’existe pas véritablement un capitalisme québécois, mais il existe ce que le NDP appelle un f'Canadian establishment”.La politique économique du Canada, soumise aux impératifs de l’économie américaine, s’exerce tout de même par l’intermédiaire des capitalistes Canadians qui sont en grande majorité ontariens.La politique économique du fédéral et le décalage du niveau de vie entre le Québec et l’Ontario sont incompréhensibles à celui qui ne perçoit pas l’existence de cet "establishment”.La politique fédérale étant soumise aux intérêts des capitalistes Canadians, nous pouvons ainsi comprendre pourquoi les Québécois n’ont jamais participé réellement à son élaboration.Nous avons plusieurs exemples de cette absence de participation québécoise aux décisions fédérales.Le Parti de Pearson, élu par le Québec, ne donne aucun poste important aux députés québécois, et cela malgré la présence à Ottawa de libéraux québécois compétents et malgré la montée du nationalisme au Québec.André Lefebvre et Jacques Trcmbl ay font ressortir que cette absence de l’influence québécoise à Ottawa est line constante historique.(2) Cha- que fois que le peuple du Québec entre en contact avec le gouvernement d’Ottawa, il en devient plus nationaliste.Ainsi le Crédit social se fait élire à Ottawa en utilisant uniquement des revendications sociales et économiques, mais, confronté avec la domination Canadian, il revient au Québec avec des positions extrêmement nationalistes.(3) Au niveau sociologique, nous remarquons aussi un clivage entre les Canadians et les Québécois.Hors du Québec, le Québécois doit absolument apprendre la langue anglaise pour travailler.En tant que parlant français, il n’est pas plus reconnu que l’Allemand.Il est ressortissant d’une des minorités.Il est un immigrant.Il doit s’assimiler pour vivre.Aussi il ne faut pas se surprendre si un grand nombre des représentants des provinces de l’Ouest donnaient comme fonction à la Commission B.& B.d’étudier les problèmes des minorités ethniques, la canadienne-fran-çaise comme les autres et pas plus que les autres.Dans le Québec même, nous remarquons cette infériorisation des Québécois par rapport aux Canadians.Elle s’observe dans les villes industrialisées, au niveau des ouvriers, des collets blancs et de la petite bourgeoisie.%» 27 Les industries sont presque systématiquement aux mains des capitalistes américains et Canadians.Dans chaque ville industrialisée, nous observons la division en quartiers riches et en quartiers pauvres, en quartiers Canadians et en quartiers québécois.Ainsi à Montréal, nous voyons, d’un côté, Westmount, N.D.G., the Town, et, de l’autre, les quartiers de l’est de Montréal.(4) Nous pourrions ainsi diviser géographiquement le Québec en deux grandes zones : les villes non industrialisées (ex.la ville de Québec) et les campagnes où, faute de ce clivage ethnique, la conscience nationale est moins forte, et les villes industrialisées (ex.Alma) où le nationalisme ne peut aller qu’en s’exacerbant.Les ouvriers sont conscients que le facteur ethnique bloque leur mobilité sociale : "La plus ou moins grande importance attribuée à l’appartenance au groupe ethnique français ou anglais reflète bien la situation des ouvriers dans la société; ils perçoivent l’importance de ce facteur avec le plus d’intensité dans l’usine : ils connaissent concrètement les limites de leur mobilité qui correspondent à une barrière ethnique.” (5) Mais les aspirations des ouvriers dans l’usine ne peuvent concrètement que se limiter au poste de contre-maître.Aussi la revendication nationale sera moins forte 28 chez eux que chez les collets-blancs travaillant dans les entreprises américaines ou Canadians.Chez ces derniers, la mobilité dans l’entreprise est, abstraction faite du facteur ethnique, beaucoup plus grande que celle de leurs confrères ouvriers : leurs aspirations à grimper dans l’échelle sociale seront aussi plus fortes et leur conscience de la barrière ethnique, plus aiguë.Chez les petits bourgeois — surtout chez les commerçants, les petits industriels et les "managers” — il va de soi que, la concurrence étant plus forte pour eux que pour les travailleurs, leurs aspirations à la mobilité sociale, leur conscience du clivage ethnique et leur nationalisme seront donc ainsi plus exacerbés que chez ces derniers.Ces faits nous permettent de comprendre pourquoi l’idée d’indépendance s’enracine davantage dans les villes industrialisées et pourquoi le RIN recrute plus de membres chez les collets blancs et chez les petits bourgeois que chez les ouvriers.Ce clivage ethnique, au Québec meme, révèle bien la domination Canadian sur les Québécois.Et les Canadians du Québec sont peut-être plus conscients de cette domination que les dominés eux-mêmes : "Hughes a montré comment les Canadiens français étaient comprimés aux échelons inférieurs de l’entreprise industrielle > et, surtout, combien les entrepreneurs et les cadres supérieurs américains ou anglais étaient profondément conscients de ce clivage et savaient le rationaliser.” (6) Ces faits politiques, économiques et sociologiques ont entraîné chez les Québécois une conscience très vive d’être autres que les Canadians.Et cette conscience nationale a toujours surpassé la conscience de l’hégémonie américaine sur le Québec et la conscience de la stratification des Québécois eux-mêmes en couches sociales.C’est en s’appuyant sur cette conscience et sur les faits économiques, politiques et sociologiques qui la fondent que Dofny et Rioux ont pu parler d’une structuration des Québécois en classe ethnique.Bref, si les Etats-Unis exercent leur hégémonie sur le Québec, ils le font par l’intermédiaire de la puis-sance économique et politique de I establishment” et par l’intermédiaire de la situation privilégiée des Canadians habitant le Québec.la stratification du Québec Je ne m’attarderai pas sur ce point : Le manifeste parti pris 1965-66 et l’article de Mario Du mais portant sur les classes sociales explicitent assez bien cette stratification.(7) Voici quand même quelques brèves indications.Tl existe d’une part, une division entre Montréal et le reste du Québec.Montréal est le centre économique, politique et culturel de notre pays : il exerce son hégémonie sur l’ensemble du territoire québécois.Il est le moteur de toutes les manifestations durables du Québec.Aucune politique ne peut s’instaurer au Québec si elle n’a pas l’appui de la Métropole.Ainsi le Crédit social, s’appuyant sur le milieu rural, n’a aucune chance de durée s’il ne réussit pas à s’infiltrer à Montréal.D’autre part, nous pouvons observer au Québec l’existence de trois classes sociales : la haute bourgeoisie, la petite bourgeoisie et la classe des travailleurs.La haute bourgeoisie québécoise est pratiquement inexistante : c’est d’ailleurs une des raisons qui entraîne J.Dofny a parler de classe ethnique à propos du peuple québécois.La petite bourgeoisie est formée du clergé, des petits industriels, des commerçants, des professionnels et des managers québécois : la petite bourgeoisie Canadian habitant le Québec se rattacherait de par sa conscience et scs intérêts à la haute bourgeoisie canado-américaine.C’est dans la petite bourgeoisie québécoise que se recrutent les politiciens des partis traditionnels du Québec.Cette petite bourgeoisie est en état de mutation, passant du nationalisme réactionnaire à un nationalisme progressiste, de l’idéologie cléricale à l’idéologie néocapitaliste.Aussi, les technocrates ont-ils remplacé les clercs pour constituer l’avant-garde de cette petite bourgeoisie.La classe des travailleurs est formée grosso modo des ruraux, des ouvriers et des collets blancs.Cette subdivision de la classe des travailleurs est importante.J’ai montré plus haut que nous ne pouvions analyser avec précision la question nationale si nous ne voyons pas comment elle prend plus ou moins d’intensité selon le groupe des travailleurs qu’elle rejoint.Comprendre cette stratification sociale du Québec est essentiel : une stratégie qui ne tiendrait pas compte de ce troisième niveau d’analyse ne pourrait conduire qu’à un échec.les causes du néo-nationalisme D’après M.Charles Taylor, il faudrait, pour prouver que l’aliénation nationale existe, montrer qu’elle est "à la base du cléricalisme traditionnel, du manque de démocratie, du goût de l’autorité, du manque de techniciens, des carences du systèmes de l’éducation et ainsi de suite.” (S) Pour expliquer les caractéristiques de ce qu’était notre mentalité collective, il y a trois hypothèses possibles.1- C’est la faute de l’élite cléricale du Québec qui a mal dirigé le peuple québécois ou, plus schématiquement, c’est la faute des Québécois eux-mc-mcs.C’est l’hypothèse de PET, et celle de G.Filion lorsque celui-ci parle d’une province plus bête que les autres.Mais cette hypothèse n’explique rien.Il faudrait montrer pourquoi l’élite québécoise était cléricale, pourquoi les clercs, tous d’origine populaire, ont formé cette idéologie et ainsi de suite.Cette hypothèse contient des jugements qui ressemblent beaucoup à ceux que forment les Américains sur les Noirs et à ceux que les bourgeois du XÎXe siècle se faisaient des prolétaires.(9) Ce sont des critiques moralistes qui n’expliquent rien parce qu’elles font appel à des traits de caractère sans en chercher les fondements situationnels.C’est un tout petit peu raciste.Est-ce que Charles Taylor partagerait cette hypothèse ?.2- C’est la faute des Anglais.Un certain nombre d’indépendantistes partagent cet avis.C’est du racisme à rebours, et cette démarche tombe sous les mêmes critiques que la précédente.Aussi, je ne m’y attarderai pas.3- La troisième hypothèse ne fait pas appel à la caractérologie ou à des jugements moraux : elle explique ceux-ci en les fondant sur une situation.Je ne peux mieux faire que de citer Guy Rocher : "Je crois qu’en particulier la .hèse de doctorat de Jacques Bra-zeau fournirait des indications pré- cicuses sur une mentalité qui, plus que le résultat ou le reflet d’une structure sociale du Canada français, serait plutôt un ensemble d’attitudes le repli, de recroqucvillement en face d’un univers linguistique et culturel étranger, partiellement impénétrable et peu t'être perçu par surcroît comme menaçant ou méprisant.” (10) C’est l’impossibilité d’une vie sociale coin' plète — celle-ci étant tronquée aux niveaux économique, politique et sociologique — qui a replié l’individu sur la famille, la religion, ia tradition, le ruralisme, etc.(Il) Ce nationalisme réactionnaire conduisait à masquer les réalités économiques et sociologiques du Québec.11 secrétait des symboles qui, fonction du passé, masquaient les réalités présentes.Nationalisme réactionnaire, il bloquait toute prise réelle sur le présent et sur l’avenir.Ce repli de la conscience nationale jouait comme un véritable blocage émotif empêchant tout nouvel apprentissage, toute nouvelle redéfinition de notre situation.Cette tentative de se conscnrer, de demeurer inchangé ne pouvait conduire qu’à Pabandon des traditions soit pour s’assimiler(12) soit pour se renouveler profondément.Cité Libre a critiqué ce nationalisme réactionnaire.Mais il ne l’a fait qu’en tenant compte du contexte nord-américain et de la structuration des Québécois en classes sociales.Critiquant le nationalisme réactionnaire, il n’a pu en trouver les fondements situationnels.Pour Cité Libre, c’était un abcès qu’il fallait enlever.Après cela, tout irait pour le mieux dans le statu quo fédéral.11 fallait que les Québécois deviennent fonctionnels comme les Canadians : les citélibristes n’avaient pas observé et su tirer les conséquences de la subordination des Québécois aux Canadians.C’est pour cette raison que, dès 1960, ils étaient dépassés.Une question demeure : quelles sont les causes expliquant la fin du nationalisme réactionnaire et la montée du nationalisme progressiste ?J’en discerne deux : la mobilisation des Québécois et la diffusion de la culture de masse, toutes deux dépendantes de l’industrialisation du Québec.la mobilisation des québécois Le nationalisme réactionnaire était voué à l’insuccès dans la mesure où il s’opposait idéologiquement au processus d’industrialisation.Or, depuis la dernière grande guerre, ce processus s’est accéléré.Un grand nombre de gens passent de la campagne à la ville et viennent grossir le contingent d’ouvriers.De plus, dans les villes, un grand nombre de fils 31 d’ouvriers deviennent des collets blancs.Or, je l’ai montré plus haut, la conscience nationale ne peut que s’accroître des ruraux aux ouvriers et de ceux-ci aux collets-blancs.(Notons ici que les réformes du Ministère de l’Education, en élevant le niveau de compétence des Québécois, ne peuvent que durcir l’affrontement de ceux-ci avec les Canadians du Québec.) Ainsi l’industrialisation qui détruisait le nationalisme réactionnaire (l’homme ne peut pas penser contre sa situation indéfiniment) ne pouvait que susciter un nationalisme positif plus revendicateur.Cette mobilisation s’est effectuée aussi au niveau de la petite bourgeoisie.Le nombre des managers et des petits industriels a augmenté en force et en puissance par rapport aux clercs et aux professionnels.Les premiers comme les seconds ne peuvent être que nationalistes vu que l’ensemble de leurs pouvoirs résident au Québec.Mais chez ceux-là, au contraire de ceux-ci, ce nationalisme ne peut s’appuyer que sur l’industrialisation.Notons cependant que cette montée du néo-natio-nalismc au sein de la petite bourgeoisie s’est effectuée de façon involontaire.Ceux qui ont lutté pour l’avènement d’une pensée fonctionnelle, c’est-à-dire pour le néo-capitalisme, luttaient aussi contre toute forme de 32 nationalisme : Cité Libre (PET et G.Pelletier), CSN (J.Marchand), faculté des sciences sociales de Laval (R.Tremblay et M.Lamontagne), etc.Remarquons d’ailleurs que les représentants de cette tendance sont rendus à Ottawa.(Même au sein du parti libéral du Québec, les Carnets de J.-M.Nadeau semblent montrer qu’on ne possédait pas une conscience claire de l’union nécessaire du néo-capitalisme québécois avec le néo-nationalisme.) Mais lutter pour le néo-capitalisme, c’était objectivement favoriser la montée du néo-nationalisme : les intérêts des petits industriels et des managers québécois ne se trouvent pas à Ottawa.Bref, l’ensemble des Québécois a été porté par les forces "occultes” de l’histoire vers le néo-nationalisme sans qu’aucune classe n’ait pu prévoir et diriger cette orientation.Ainsi, en devenant ouvrier, collet-blanc ou petit bourgeois, le Québécois prend conscience que sa mobilité est freinée parce qu’il est Québécois* Cette mobilité est freinée au Québec, mais elle n’existe pas hors de celui-ci, à moins que le Québécois n’assimile la langue et la culture Canadians.Ainsi nous remarquons deux processus distincts, mais qui interfèrent l’un sur l’autre.Si nous pensons le peuple québécois comme partie intégrante du Canada, le facteur démographique (naissance et décès plus immigration) nous conduit à une perspective d’assimilation ou à une vie anémique tout au plus.On parle alors en termes de génocide culturel.Les Canadians ont le nombre pour eux : ils finiront par nous assimiler.Si nous pensons purement en fonction du Québec, l’assimilation est impossible : l’histoire ne peut conduire qu’à une différenciation du peuple québécois et à l’hégémonie de celui-ci sur la minorité Canadian vivant sur son territoire.C’est cette double perspective qui conduit l’ensemble des Québécois à penser purement en fonction du Québec : le Québec d’abord, le Canada ensuite.Car c’est uniquement au Québec qu’un Québécois a des chances de pouvoir se réaliser un jour en tant que Québécois, aux niveaux économique, politique et social.Et cette subordination des intérêts du Canada à ceux du Québec ne peut aller qu’en >’accélérant.Ceci nous permet de comprendre pourquoi un grand nombre de techniciens québécois refusent un salaire supérieur à Ottawa et préfèrent travailler pour le gouvernement du Québec.Ici, ils peuvent détenir des responsabilités réelles et peuvent grimper dans l’échelle du fonctionnant r provincial sans, pour cela, renier leu r personnalité culturelle.la diffusion de la culture de masse Gérald Fortin a montré que la consommation de masse, provoquée par l’industrialisation et, aussi, par l’avènement de la télévision, a pénétré profondément toutes les couches de la population du Québec.(13) Les valeurs et les modèles de comportement propagés par les mass media sont de type nord-américain.Or il suffit de comparer la culture américaine à la culture clérico-traditionnaliste pour prendre conscience de leur incompatibilité.Cette culture de niasse a déferlé comme un raz-de-marée, bouleversant les valeurs traditionnelles du Québec et créant une instabilité et une inquiétude qui devaient tout remettre en question.Deutsch donne six facteurs qualitatifs favorisant l’assimilation( 14) : î- La ressemblance entre les structures mentales des deux peuples; 2- l’instruction rendant plus facile l’adaptation des individus à un groupe étranger; 3- une fréquence élevée des communications entre les deux peuples; 4- l’importance des récompenses matérielles (emplois, promotions, prestige, etc.) offertes aux candidats à l’assimilation; 5- la concordance des valeurs du peuple dominé avec les récompenses matérielles offertes par le peuple dominateur; 6- les symboles natio- naux du peuple dominé en tant qu’ils peuvent favoriser l'assimilation.Or la diffusion de la culture de masse a rapproché la culture québécoise de la culture Canadian, dans la mesure où celle-ci est à peu près identique à la culture américaine.L’industrialisation, provoquant l’instruction, multiplie, selon Deutsch, les possibilités d’assimilation.Mais si l’instruction à cet effet sur les minorités vivant dans un pays étranger, elle a un effet absolument contraire pour une nation qui, comme la québécoise, représente la majorité de la population sur son territoire.L’instruction s’allie alors à la mobilisation pour provoquer une plus grande différenciation.Les moyens de communication modernes multiplient les contacts entre la culture américaine, donc Canadian, et celle des Québécois.Les récompenses matérielles attachées à l’assimilation sont, dans l’idéologie actuelle des Québécois, valorisées, tandis que la culture clérico-traditionnaliste les subordonnait dédaigneusement aux valeurs spirituelles.Cependant, et c’est ce qui est le plus décisif sur le plan culturel, la position démographique de force des Québécois sur leur territoire entraîne la création et le développement des symboles de différenciation.Ainsi, seuls, le deuxième et le sixième facteurs ne favorisent pas, toujours sur le 31 plan culturel, l’assimilation des Québécois.Bref, nous vivons une lutte entre la culture traditionnelle qui nous différenciait et la culture américaine qui tend à l’assimilation.Au niveau culturel, nous sommes en période de crise qui, en nous affaiblissant, favorise l’assimilation.(15) Ce qui a, par réaction, entraîné une recherche frénétique de ce que nous sommes ou de ce que nous serons.Cette crise explique, en partie, l’impuissance des intellectuels québécois à définir positivement ce qu’est la culture québécoise (parti pris recherche depuis trois ans des analyses positives sur cette dernière.) C’est avec la pénétration de la culture de masse que surgissent dialectiquement la chansonnette et le cinéma québécois.Les chansonniers québécois tracent la voie aux chanteurs vévé : les émissions à gogo des ca- 4 4 *• * V- naux 12 et 6 de la T.V.présentent de temps à autre, des Québécois qui chantent en français du yéyé américain aux téléspectateurs Canadians ! Aussi, c’est surtout depuis 1960 qu’est reconnue internationalement la poésie québécoise.C’est durant la meme période que s’écrit la littérature jouai, réaction aux intellectuels canadiens français coupés des aspirations populaires (ceux qui ont le coeur et la tête à Paris, tandis que l’estomac demeure ici), réaction au clérico-tradi-tionnalisme mais, aussi, réaction à la "massification” entraînée par la culture américaine.Qui sommes-nous ?(16).Cette question centrale permet de comprendre les différentes manifestations culturelles depuis I960.Jacques Brault dit justement : .le Québec se trouve au confluent de deux courants de civilisation — appelons-les franche et amc-ricanité — qui le mettent en demeure d’opérer une synthèse." (17) Cette nécessité prend toute son acuité aujourd'hui, la culture américaine avant • - 4 renversé la culture sclérosée dans laquelle les Québécois étaient renfermés.sens et limites du néo-nationalisme Nous pouvons distinguer dans la démarche actuelle trois orientations qui s’interpénétrent fortement pour ne former qu’une seule visée.Ces trois orientations sont : libération de soi, création de soi, et réalisation de soi.Les nationalistes actuels (sauf pour l’incohérent Regroupement National qui, reposant uniquement sur des groupes socio-économiques en désintégration, se désintégrera plus tôt que tard) luttent contre les séquelles du nationalisme réactionnaire, du du- plessisme.L’avant-garde des nationalistes, les indépendantistes, sont, en majorité les plus grands ennemis du traditionnalisme québécois.Une enquête dans le milieu du RIN, par exemple, prouverait facilement la véracité de cet énoncé.Aussi pouvons-nous affirmer que les Québécois sont en lutte contre eux-mêmes pour donner à leur comportement national une orientation positive.Ceci a la portée d’une libération de soi : libération du traditionnalisme, du cléricalisme, du ruralisme, etc.Mais se libérer du "réactionna-risme” implique que le Québec se cherche des valeurs et un comportement lui permettant de modifier la situation : il s’efforce de se donner une culture ayant des fondements his- é toriques tout en étant orientée vers l’avenir.Pour ce faire, il essaie de réaliser la synthèse entre Vcimcrica-nitc et la francité.C’est par et dans les bouleversements dont j’ai parlé plus haut que le Québec cherche à créer ce qu’il sera.C’est cette démarche que je nomme création de soi.Cependant, libération et création de soi ne peuvent s’actualiser sans que les Québécois transforment leur situation : le Québec ne se créera un comportement positif qu’en changeant les structures qui l’assujettissent.Au niveau politique, les pouvoirs pas- seront de plus en plus d’Ottawa à Québec.Au niveau économique, l’Etat interviendra de plus en plus pour exercer un contrôle sur l’activité économique des capitalistes canado-américains, et pour leur imposer des normes.Au niveau social, les Que-becois se subordonneront la minorité Canadian qui devra accepter un statut de minorité.Cette transformation du milieu ambiant, je la nomme réalisation de soi.C’est en modifiant son milieu que le Québécois structurera sa nouvelle personnalité, et c’est en ¦k.- effectuant la synthèse dont j’ai parlé plus haut qu’il transformera son environnement.(Réalisation est un terme plus valable que ceux d’expression et d’objectivation : celui-ci est par trop relié à l’hégélianisme et à sa dialectique de l’aliénation, tandis que celui-là a une portée beaucoup plus littéraire que politique).Libération, création et réalisation de soi constitueraient donc le sens du nationalisme actuel.Mais qui peut conduire à son terme ce mouvement de libération ?La nation québécoise ?Répondre de cette façon, c’est nier que les Québécois sont eux-mêmes divisés en classes sociales.Précisons la question : Quelle est la classe qui peut conduire la nation québécoise au terme de son mouvement de libération ?Pour répondre à cette question, il faut se demander : 1 — quelle est la classe qui a le plus d’intérêts économiques et politiques dans la libération du Québec; 2 — quelle est la classe qui, par ses pouvoirs économiques et politiques, peut diriger le plus aisément ce processus de libération.La réponse s’impose alors d’ellc-même : la petite bourgeoisie, ou, plus précisément, la fraction progressiste, technocratique ou néo-capitaliste de la petite bourgeoisie.D’une part, par la libération, elle peut multiplier ses pouvoirs économiques et politiques face aux capitalistes Canadians et américains, en affaiblissant les premiers.D’autre part, par l’intermédiaire du PL et de l’UN, elle exerce déjà le contrôle sur les institutions politiques du Québec.Ainsi, la petite bourgeoisie progressiste réunit-elle les deux conditions qui lui permettront d’exercer son hégémonie sur Cr» le processus de libération.D’ailleurs, depuis 1960, le PL et l’UN se sont emparés des revendications du RI N à mesure qu’elles ont pénétré la population, utilisant l’agitation et la propagande des groupes indépendantistes pour durcir leurs positions face à Ottawa et à la minorité Canadian du Québec.Ainsi, si le processus de libération tel que décrit plus haut exerce ses effets bénéfiques sur l’ensemble du peuple québécois, il sera pourtant 3G « bénéfique, au niveau économique et politique, surtout à la petite bourgeoisie progressiste : le sens de la libération va dans le sens du néo-cani- £ talisme québécois.Mais, actuellement, la petite bourgeoisie est-elle à l’avant-garde de ce processus de libération ?Qui dirige actuellement ce dernier ?Le RIN, sans aucun doute.Mais celui-ci, malgré les prétentions de certains, n’est pas une excroissance de la petite bourgeoisie.L’analyse de ses cadres et de son programme montre avec évidence qu’il représente les collets-blancs.Mais cette prépondérance actuelle des collets-blancs dans ce processus de libération soulève un problème : pourquoi les collets-blancs remplacent-ils actuellement la petite bourgeoisie à la tete du processus de libération ?D’une part, il ne faut pas oublier, qu’a-près la petite bourgeoisie, ce sont les collets-blancs qui ont le plus d’inté-réts économiques et culturels à la libération du Québec.D’autre part, l’opportunisme de la petite bourgeoisie s’explique par sa faiblesse numérique et économique et, surtout, par le poids d’inertie de ses traditions et de ses institutions politiques.Plus ou moins obnubilée par son passé de compromissions, la petite bourgeoisie doit recevoir de l’extérieur le dynamisme et la conscience de son rôle historique.Les collets-blancs, par le RIN, tracent la voie au PL et à l’UN.D’ailleurs, le RIN, par son idéologie axée sur la nation québécoise et sur la négation des classes sociales, par sa volonté de ne pas heurter les impérialistes américains (dans son programme, le RIN disserte beaucoup sur la mainmise américaine sur notre économie, mais c’est pour mieux affirmer qu’on ne peut contrer efficacement cette domination étrangère; tout ce qu’il propose est d’instituer, sans nationaliser aucun secteur économique, une vague planification indicative et d’exiger que les compagnies nomment un certain nombre de francophones parmi leurs cadres supérieurs !) et par ses attaques axées uniquement contre les Canadians, pave une voie souveraine à la petite bourgeoisie progressiste.Ainsi le RIN n’a-t-il qu’un rôle historique transitoire, meme si celui-ci est essentiel.11 sera appelé, ou bien à être assimilé par l’un des vieux partis ou bien à se désagréger et à disparaître lorsque le processus de libération aura été conduit à son ternie par le PL ou l’UN.Orienté uniquement vers l’indépendance, le RIN aura alors joué son rôle historique.(18) jean-marc piotte.37 NOTES (1) Dofny, Jacques et Rioux, Marcel: “Les classes sociales au Canada français”.revue française de sociologie, vol.3, no.3 (juillet-septembre 1962) : 291.(2) Lefebvre, André et Tremblay, Jac- ques : “Québec, pour une politique du possible”.Cité Libre, no.80 (oct.1965) : 12.“Chapleau écrivait en 1887 : “L’influence canadienne française est nulle clans le cabinet, nulle dans la direction de la politique.” Cardin, en 1944, demandait : “Quelles sont les concessions que vous avez faites et que vous faites aux Canadiens français, vous les Canadiens d’origine anglaise ?” Et M.Maurice Sauvé, en août 1965, constatait : “Vous êtes en possession tranquille du pouvoir et vous n’êtcs pas décides à le partager avec nous”.Dans cet article, Lefebvre et Tremblay affirment que les Québécois ne peuvent aspirer qu’à se donner un Etat de type néo-capitaliste ayant un statut particulier au sein de la Confédération.Soutenir d'autres aspirations serait pour les Québécois s'entretenir d’illusions.Cette affirmation ne repose, si je ne m’abuse, que sur deux facteurs : 1 — les Québécois sont, au point de vue démographique, une minorité au sein du Canada; 2 — l’économie québécoise est contrôlée par le capitalisme américain.A partir de ces deux facteurs d’infériorisation, le possible est défini : nous devons appuyer l’aile progressiste du PL, c’est-à-dire Kierans, Lévesque et Gérin-Lajoie.Je soumets humblement qu’une analyse politique le moindrement profonde ne peut se réduire à ces deux facteurs.Ainsi, appliquons une analyse de cette sorte à Cuba, et on ne peut comprendre pourquoi celui-ci a réussi à se libérer des Yankees.(Evidemment, je ne veux pas insinuer que Québec est Cuba.) C’est probablement la raison pour laquelle le professeur Lefebvre prédisait jadis à ses étudiants normaliens, dont j’étais, la chute du régime castristc .Il faut aussi véritablement — non pas seulement dans les intentions, mais dans les faits — se situer dans une perspective historique.Et l’histoire n’est pas la répétition du même.L’école de Montréal — Blain, Brunet et Erégault — qui a formé le professeur Lefebvre, a été influencée plus qu'il ne le paraît par le Chanoine Groulx qui disait si suavement : “Notre maître, le passé”.Il faut situer le Québec dans une perspective internationale, et il faut comprendre que si la situation internationale s’est modifiée au cours des années passées, elle se modifiera encore, que si le monde actuel est divisé en deux blocs et que si les Etats-Unis, après l’Angleterre, exercent leur hégémonie sur les nations capitalistes, cette situation n'a pas la valeur d'une essence éternelle.Le possible de nos deux compères en est un d’impuissants.La vision foncièrement fataliste de Lefebvre a nettement limité la portée qu’aurait pu avoir son analyse.(3) Rioux, Marcel : “Conscience ethnique et conscience de classe au Québec”.Recherches Sociographiques, vol.6, no 1 (janv.-avril 1965) : 27.(4) Trudel, Jacques : “Notre environnement urbain”, parti pris, vol.2, no.4: 21-31.(5) Dofny, Jacques et David, Hélène : “Les aspirations des travailleurs de la métallurgie à Montréal”.Recherches sociographiques, vol.6, no 1 : 75.(6) Rocher, Guy : “Les recherches sur les occupations et la stratification socia- le”.Recherches sociographiques, vol.3, no 1-2 (janv.-août 1962) : 177.(7) “manifeste 1965-66” et l’article de Mario Dumais : “les classes sociales au Québec”, parti pris, vol.3 - no 1-2.(8) Taylor, Charles : “La révolution fu- tile”.Cité Libre, no 69 (août-sept.1964) : 16.Remarquons que si les critiques de C.Taylor sur la vision partipriste 1964 de la réalité du Québec sont parfois assez justes, il ne définit pourtant pas positivement comment il faudrait analyser le Québec.(9) Lefebvre, A.et Tremblay, J.: “Québec, pour une politique du possible”.Cité Libre, no 80 : 9.(10) Rocher, Guy: “Les recherches sur les occupations et la stratification sociale”.Recherches Sociographiques, vol.3.no 1-2 : 179.(11) Mcmmi, Albert: Portrait du Colonisé.Buchet/Chastel, p.133.(12) Dcutsch, Karl W., : Nationalism and Social Communication, MIT, p.158.“The extreme attempt to preserve unchanged a people with its institutions and its policies leads first to the perversion, and in the extreme case ultimately to the loss of these traditions and institutions”.J’ai amplement utilisé les recherches de Deutsch, mais non servilement.Cet auteur opte pour un gouvernement mondial dont la réalisation impliquerait, selon lui, la disparition des inégalités socio-économiques (il est plus lucide que PET) mais aussi l’extinction des différences culturelles (tandis que Berque fonde la mondialité sur l’originalité spécifique de chaque culture).Certes ce choix de valeurs oriente toute son analyse.Mais celle-ci peut être révélatrice de certaines réalités, et j’ai utilisé les faits qu’elle dévoile pour mieux as- seoir mon option (13) Fortin, Gérald : “Milieu rural et milieu ouvrier : deux classes virtuelles”.Recherches Sociographiques, vol.8 no 1 : 47-59.(14) Dcutsch, Karl W.: Nationalism and Social Communication, MIT.(15) Id., p.135 : “Where this cross-cultural pull to assimilation is reinforced by the intracultural balance among conflicting values, assimilation may be rapid and may bridge even apparently large differences.” (16) Je me demande quelquefois si la.composante émotive du Québécois ne serait pas surtout américaine, tandis que sa composante intellectuelle — sauf au niveau technico-scientifique — serait française.Mon intuition repose sur une vue très sommaire des objets offerts à nos sens : images américaines, sons américains et français, écritures françaises, etc., et sur l’hypothèse que l’image a surtout une portée émotive; les sons, une portée rationnelle et émotive; les écritures, une portée rationnelle.(17) Brault, Jacques : “un pays à mettre au monde”, parti pris, vol.2, no 10-11 : 21.(18) J’aurais aimé ici esquisser une stratégie pour les socialistes québécois.Mais après avoir envisagé différentes hypothèses, aucune ne s’est imposée à moi avec assez d’évidence pour que je l’adopte.Un socialiste ne peut tracer une ligne d’action sans tenir compte des syndicats.Or il n’existe aucune analyse politique, économique ou sociologique valable sur ces derniers.Faudrait-il se demander ce que lont nos universitaires ?De toutes façons, parti pris accordera cette année une attention toute particulière aux syndicats et à la question stratégique. pour un socialisme décolonisateur gabriel gagnon Puisque parti pris redevient cette année une revue de combat non directement engagée dans un mouvement politique concret, une de nos taches principales devra être d’approfondir les trois grandes options sur lesquelles elle a basé son action depuis trois ans : laïcisme, décolonisation et socialisme.Meme si ces trois options forment un tout, on peut tenter de partir de l’une ou de l’autre pour essayer de rejoindre les deux autres en cours de route.C’est ce que j’aimerais faire ici au sujet du socialisme, en amorçant une discussion qui se poursuivra au sein de l’équipe et sous forme de confrontation avec les lecteurs en cours d’année.Pour mieux poser le problème, je voudrais d’abord repasser les grands thèmes du socialisme plus ou moins bien réalisés par les partis et les pays qui se réclament de ce nom, quitte à voir ensuite dans quel sens pourrait se dévoiler le socialisme québécois que nous voulons construire.Je terminerai par quelques hypothèses sur les moyens de réaliser un tel socialisme.1.— Le socialisme aujourd’hui En 1966, au delà des divers programmes des partis socialistes, au pouvoir ou non, on peut discerner en gros trois tendances qui, avec leurs variantes, correspondent plus ou moins aux stades d’évolution de la société industrielle.La social-démocra-tie, le communisme orthodoxe et le socialisme autogestionnaire se distinguent ainsi selon leur plus ou moins grande insistance sur l’un ou l’autre des principaux thèmes de la pensée socialiste : l’efficacité, l’égalité, la justice sociale, la participation, la décolonisation, la laïcité, etc.La social-dcmocratie Au pouvoir ou principal parti d’opposition dans la plupart des pays protestants d’Europe occidentale, dépassée sur sa gauche par les partis communistes orthodoxes au cours de son évolution, la social-démocratie a vu ses intentions révolutionnaires globales se transformer graduellement en multiples projets de réformes partielles, à mesure qu’elle s’intégrait a la société capitaliste en acceptant d’accéder à sa gestion aux côtés d’autres partis situés à sa droite.40 Soucieuse avant tout d’efficacité, dans un monde dominé par la techno-logic et l’automation, elle prone aussi une certaine égalité des revenus et du bien-être réalisée grace à la fiscalité et à la sécurité sociale.La planification indicative présente la meilleure illustration de son souci d’efficacité : on fait des prévisions, on choisit un taux de croissance de l’économie nationale, on y ajoute les actions économiques de l’Etat, tout en suggérant au secteur privé de s’y conformer.( 1 ) Les nationalisations cèdent ainsi la place à l’économie mixte à prépondérance étatique, sauf dans le cas d’industries essentielles en perte de vitesse ou de secteurs où règne l’anarchie totale; c’est ainsi que la nationalisation de l’acier et du sol urbain font partie du programme du gouvernement travailliste de Wilson (elles n’ont pas encore été réalisées cependant).Dans cette économie partagée entre le secteur coopératif, public et privé, ce dernier demeure finalement le plus favorisé, même s’il est plus ou moins obligé de se "civiliser”.La so-cial-démocratic aménage donc le capitalisme sans que s’opère aucune transformation globale de la société ; la classe ouvrière y reste fort loin de toute participation véritable à la gestion de l’industrie ou du gouvernement.Ce socialisme, du fait qu’il accepte le jeu démocratique et la multiplicité des partis, se veut à vocation majoritaire au sein du système capitaliste : à la recherche d’un programme assez modéré pour lui obtenir aux élections les suffrages de la majorité de l’électorat, il doit édulcorer encore plus sa politique.L’évolution du parti social-démocrate d’Allemagne de l’Ouest depuis la fin de la guerre comme, au Canada, le passage du CCF au NPD sont là pour en témoigner (2).Deux tendances importantes se dessinent cependant au sein de la social-démocratie actuelle : — le type anglo-saxon où la référence au marxisme et à la lutte des classes est totalement abandonnée et où percent plusieurs des valeurs religieuses issues d’un protestantisme ascétique de gauche.Le NPD canadien en constitue un excellent exemple avec les travaillismes Scandinaves, anglais et allemand, plus usés par la participation au pouvoir cependant.— le type "latin” caractérisé par la SFÏO (Section française de l’internationale ouvrière) de Guy Mollet où, malgré une politique assez semblable en fait à celle du travaillisme anglo-saxon, la référence au marxisme et à la lutte des classes est conservée, avec une insistance pressante sur l’anticléricalisme et la laïcité : les partis so- it cialistes italiens de Nenni (PSI) et Sa-ragat (PSD), actuellement en voie de fusion, se rattachent aussi à ce type.Qu’il s’agisse du modèle latin ou anglo-saxon, la place faite aux valeurs nationales demeure extrêmement mince : l’expérience de la première guerre mondiale, où la presque totalité des partis sociaux-démocrates s’engouffrèrent dans un chauvinisme outrancier, comme les débordements plus récents du fascisme, ont amené ces partis à une énorme réticence vis-à-vis toute manifestation du nationalisme en Europe.Ils ont été ainsi complètement dépassés par le mouvement de décolonisation des vingt dernières années: le gouvernement Mollet s’est en effet révélé un des plus farouchement colonisateurs lors de la guerre d’Algérie alors que le travaillisme anglais, moins chauvin, hésite encore cependant à accélérer la libération de la majorité noire de la Rhodésie du Sud.Le communisme orthodoxe Nés la plupart du temps de scissions, provoquées par la montée des bolchéviques en Russie, au sein d’une social-démocratie avide de pouvoir, les partis communistes orthodoxes conservent l’intention globale du marxisme originel en ce qu’ils veulent changer l’homme total à partir de la base économique : voilà pourquoi leur lut- 12 te dépasse le simple niveau de la politique où s’enlise souvent la social-démocratie pour aborder de front les domaines de l’économie, de l’art, de la littérature et de la religion.Cette vision globale se base évidemment sur la croyance à un socialisme scientifique contenant la clef de tous les problèmes qu’affronte l'humanité : d’abord instrument de recherche au temps de Lénine, ce socialisme scientifique s’est figé sous Staline dans les constructions déductives d’un matérialisme dialectique abstrait souvent préféré à toute observation empirique de la réalité.L’encerclement capitaliste puis la menace du fascisme ont, comme on le sait, amené le communisme orthodoxe à insister sur la phase de la dictature du prolétariat, essentiellement provisoire chez Marx, et à la présenter comme une réalisation approchée de la société socialiste.On obtint en corollaires le parti unique et homogène tenant en mains tous les secteurs de la société et une planification coercitive, étatique et centralisée où les plans de développement des unités industrielles et territoriales sont définis de façon bureaucratique par en haut.(3) On privilégie ici l’égalité, la disparition des classes sociales, au détriment de l’efficacité parfois et, toujours, de la participation : les organi- % r / sations de travailleurs industriels ou agricoles servent exclusivement de courroie de transmission pour les fonctionnaires du parti.Ce type idéal représente assez bien l’URSS d’avant Khrouchtchev.La version agraire, ascétique et coercitive de la Chine s’en rapproche encore davantage aujourd’hui alors que l’URSS et les pays d’Europe semblent évoluer plutôt vers une variante industrielle, beaucoup moins rigide dans le domaine de la culture et beaucoup plus décentralisée dans celui de l’économie : un rapprochement s’effectue ainsi avec le modèle autogestionnaire de type yougoslave, à mesure que s’affirment les voies nationales vers le socialisme (Pologne, Cuba, Italie).On connaît les lacunes de la théorie et de la pratique marxistes orthodoxes au sujet des questions nationales.L’appui accordé aux mouvements de libération a varié selon les impératifs de la politique étrangère soviétique : c’est ainsi que, pendant longtemps, le parti communiste français n’a rien compris aux cheminements de la révolution algérienne.Aujourd’hui, l’URSS appuie les bourgeoisies nationales au pouvoir dans la majorité des pays du tiers-monde alors que la Chine, au contraire, cherche à prendre la tête des prolétariats agricoles exploités par ces bourgeoisies nationa- les : selon elle, ils ne se libéreront que par la violence révolutionnaire.Le socialisme autogestionnaire Au confluent de la science et d’une certaine forme d’utopie, les voies du socialisme autogestionnaire se dessinent surtout en Yougoslavie et partiellement en Algérie : (4) on peut y rattacher la plupart des idéologies du socialisme africain.(5) On retrouve ici, avec l’efficacité et l’égalité prônées par les autres versions du socialisme, la recherche de cette phase ultime du communisme où l’Etat dépérit, où le politique disparaît dans l’économique et le social, où la contrainte se dissout dans la spontanéité.Alors que les Yougoslaves recherchent cet âge d’or au delà du capitalisme et de la dictature du prolétariat, le socialisme africain veut le plus souvent le retrouver directement dans les traditions communautaires ancestrales.Lorsqu’on consulte les textes politiques des principaux idéologues du socialisme africain (Senghor, Sekou Tou ré, Nkrumah etc.) (6), on s’aperçoit qu’ils cherchent à le distinguer soigneusement , des diverses formes qu’il a prises en Europe.Ils refusent ainsi de faire appel à la lutte de classes qui, selon eux, n’existent pas dans leurs pays.L’unité réalisée autour de 43 l’indépendance politique doit se poursuivre autour de la construction de l’économie socialiste.Ils cherchent aussi à intégrer les valeurs religieuses venues de l’Islam, du christianisme ou de l’animisme, au lieu de les considérer comme des survivances dépassées.Le socialisme africain se rattache enfin au courant autogestion-nairc en cherchant constamment à favoriser la participation des communautés paysannes à la gestion de la société.Malgré ces déclarations de principe, l’évolution récente de la plupart des pays africains, au delà des querelles entre les divers secteurs de la bourgeoisie nationale (élites traditionnelles,armée et, paradoxalement, syndicats formés surtout de fonctionnaires), dénote plutôt le renforcement de cette classe et la mise hors circuit de la paysannerie majoritaire.(7) Si l’on excepte certains pays comme le Mali et l’Algérie, il semble donc que c’est Fanon qui avait raison lorsqu’il écrivait : « Les corbeaux sont aujourd’hui trop nombreux et trop voraces eu égard à la maigreur du butin national.Le parti, véritable instrument du pouvoir entre les mains de la bourgeoisie, renforce l’appareil d’Etat et précise l’encadrement du peuple, son immobilisation.Le parti aide le pouvoir à tenir le peuple .De même que la bourgeoisie nationale escamote sa phase de construction pour se jeter dans la jouissance, pareillement, sur le plan institutionnel, elle saute la phase parlementaire et choisit une dictature de type national-socialiste.Nous savons aujourd’hui que ce fascisme à la petite semaine qui a triomphé pendant un demi-siècle en Amérique Latine, est le résultat dialectique de l’Etat semi-colonial de la période d’indépendance » (S) L’échec relatif de ces formes de socialisme décolonisateur de type autogestionnaire semble dû avant tout au faible développement des forces productives, imposant un choix sans intermédiaires entre un communisme à la chinoise ou une indépendance politique vide de toute réalité sociale et économique.Au contraire, en Yougoslavie, un développement industriel plus important et une lutte révolutionnaire acharnée semblent avoir favorisé la naissance d’une véritable autogestion basée sur l’autonomie des communes et des collectivités ouvrières.Cette expérience, unique dans l’histoire du socialisme, cherche à tenir compte d’un triple souci : — accélérer le passage à la société socialiste, caractérisée par le dépérissement de l’Etat et le dépassement des U déformations bureaucratiques de la période de transition (stalinisme et ses séquelles), — tenir compte de la nature multiethnique du pays, — réaliser u n e planification moins rigide et plus efficace que celle pratiquée par les Soviétiques.Le parti unique est ici beaucoup moins monolithique qu’en URSS : scs dirigeants, choisis pour une période limitée, sont soumis à une véritable élection, au moins aux échelons inférieurs, alors que les collectivités ouvrières et territoriales conservent une partie des fonctions dévolues ailleurs au parti communiste.La planification demeure coercitive et globale mais son élaboration et son exécution sont décentralisées.Un arbitrage entre les plans des entreprises autogérées s’effectue au niveau de la commune, puis de la région, de la république et de la Fédération.L’autogestion permet enfin la spontanéité dans les manifestations artistiques et culturelles et le développement des diverses cultures nationales grace à une large autonomie des républiques fédérées.Après plusieurs années de fonctionnement, le socialisme yougoslave vient d’etre remis en question par ses leaders qui ont finalement opté pour le renforcement d’une autogestion mieux encadrée par la planification.En effet, depuis quelque temps, la spontanéité semblait l’emporter sur l’efficacité et même sur les principes égalitaires qui sont à la base du socialisme : c’est ainsi qu’un certain décalage entre entreprises et collectivités territoriales riches et pauvres avait commencé à se manifester.(9) Une autre expérience d’autogestion a été tentée en Algérie sous Ben Bella : il s’agissait de remettre à des conseils ouvriers et paysans élus les entreprises industrielles et agricoles européennes abandonnées ou confisquées.Encore ici, l’expérience, commencée dans l’enthousiasme, semble s’être heurtée à de nombreuses difficultés ducs au manque de planification globale et i la pénurie de cadres techniques (comptables, agronomes, etc .) à mettre à la disposition des conseils ouvriers et paysans.(16) Se rattachant encore à un socialisme de type autogestionnaire plusieurs partis créés ces dernières années dans les pays industrialisés d’Europe occidentale entre les groupes sociaux-démocrates et communistes; c’est le cas du PS U en France, du PSUP (Parti socialiste de l’unité prolétarienne) en Italie et de petits partis du même genre en Allemagne et en Scandinavie.Un tel socialisme semble actuelle- 15 ment la seule voie de dépassement de ta contradiction communisme-social-démocratie dans les pays hautement industrialisés, où le niveau d’éducation s’élève.Cette impression se confirme lorsqu’on compare l’implantation difficile de l’autogestion en Algérie et dans les républiques moins développées de la Yougoslavie à ses succès relatifs en Slovénie et en Croatie, plus industrialisées.On peut se demander d’ailleurs si l’URSS et les pays d’Europe orientale ne sont pas eux-mêmes en train d’évoluer vers certaines formes de décentralisation et d’autogestion.A travers ses divers avatars, le socialisme mondial oscille donc entre science et utopie, planification et participation, efficacité et liberté, à la recherche d’une voie qui dépasserait ces contradictions.Même s’il n’existe pas de solution unique, le socialisme devant s’adapter aux conditions historiques de chaque pays, en particulier à l’état de développement des forces productives, le type autogestionnaire me semble la principale voie de l’avenir d’abord pour les pays industrialisés puis pour tous les autres, à mesure que s’accélérera le développement de leur économie.Après la révolution d’octobre, Lénine caractérisait le socialisme russe par "les soviets plus l’industrialisa- tion”.De la même façon, le socialisme de demain réside, selon le philosophe marxiste Henri Lefebvre, dans "un dense réseau d’organismes de base plus des machines électroniques”."Le réseau d’organismes à la base, dans les unités de production et les unités territoriales, assurerait le caractère démocratique de la planification, l’expression des besoins vitaux, le contrôle de la base sur le sommet.Gestion collective des moyens de production, donc disparition de la bourgeoisie comme classe dominante, et, finalement, dépérissement de l’Etat.Sans ce réseau, l’électronique et la cybernétique appliquées à la gestion de l’économie donneraient le pouvoir aux technocrates.Sans les machines, la démocratie à la base risque de tomber dans l’inorganisation économique et sociale.Les deux éléments constituent un tout.L’un ne va pas sans l’autre.Avec les machines, l’autorégulation devient technique, mais il faut aussi dominer la technique”.(11) Un tel socialisme permettrait d’éviter à la fois toute transformation structurelle qui ne ferait que changer l’identité des détenteurs du pouvoir sans toucher aux relations des travailleurs avec leurs outils (capitalisme d’Etat, technocratie, socialisme étatique) et toute tentative partielle de participation à l’intérieur de struc- 16 turcs globales de propriété, de pouvoir et d’information qui en limiteraient et e hausseraient les mécanismes de base (expérience du BAEQ, coopératives, développement communautaire).2.— Au Québec, un socialisme décolonisateur ?Après cet essai d’orientation sur les routes du socialisme mondial, je voudrais tenter maintenant de poser les jalons d’une voie québécoise spécifique.11 ne s’agira pour le moment que de proposer un certain nombre d’hypothèses puisque la théorie du socialisme décolonisateur que prône Parti Pris est encore loin d’être mûre et d’autant moins son application aux réalités québécoises.Nous comptons d’ailleurs consacrer une bonne partie de nos efforts cette année à l’étude des conditions théoriques et pratiques d’un tel socialisme.mi peu d'histoire Le socialisme officiel végète au Québec depuis les débuts de sa courte histoire.D’abord réservé à une minorité d’anglophones, il n’a réussi qu’autour de 1955 à rejoindre quelques Canadiens français : ces individus isolés sont restés peu nombreux, n’ayant pas réussi à entraîner avec eux les groupes dont ils faisaient partie.Absent aux élections provinciales de 1960 et 1962, le socialisme officiel obtint ainsi en 1956 et 1966 le même pourcentage insignifiant du vote.En fait, il n’y a pas beaucoup plus de membres dans le PSQ de 1966 qu’il n’y en avait dans le PSD de 1956 : les plus vieux ont été remplacés par des plus jeunes à mesure qu’ils adhéraient aux vieux partis ou abandonnaient tout intérêt pour la politique.Durant l’époque pessimiste du du-plessisme, la majorité des socialistes québécois crurent que la lumière viendrait d’Ottawa grace à l’avènement du CCP (puis du N PD) entraînant le Canada, puis le Québec dans son sillage, sur les voies d’un travaillisme de type anglais ou suédois.Or, 1960 devait leur révéler que la révolution, tranquille ou pas, pourrait finalement venir de Québec autant que d’Ottawa.L’évolution du NPD vers une social-démocratie plus édulcorée encore que celle du CCF, comme l’émergence du néo-nationalisme, (12) permirent a-lors aux plus clairvoyants des travaillistes québécois (13) de retrouver les valeurs nationales en approfondissant et radicalisant leur socialisme : nous eûmes alors la rupture avec le NPD et la formation du PSQ en 1963.Mais, depuis lors, le PSQ n’a pu réussir à proposer une vision cohérente de la société québécoise : il hésite à 17 s’engager sur le thème de la décolonisation, pour ne pas froisser certains leaders syndicaux dont il voudrait obtenir l’appui.De leur côté, les mouvements indépendantistes, d’abord obnubilés par une indépendance politique sans contenu, devaient peu à peu découvrir une certaine pensée social-démocrate dans le cas du R1N, les prémisses d’un socialisme décolonisateur dans le cas du MLP et l’anarchie terroriste pour le FLQ, sans parler du créditisme obtus du RN.Le MLP s’étant par la suite fusionné avec le PSQ, les deux ailes radicales de l’indépendantisme et du socialisme se trouvèrent réunies.Les résultats de cette évolution ont été jusqu’à date assez peu convaincants et au point de vue de l’action électorale et à celui de l’élaboration d’un véritable socialisme décolonisateur : elle nous semble cependant dessiner la seule voie possible vers un socialisme québécois.les conditions objectives On l’a assez dit en effet, le Québec est un pays industrialisé où l’industrie et les services l’emportent largement sur l’agriculture.L’industrialisation ne s’est cependant pas étendue également à l’intérieur du territoire, laissant subsister, à côté d’usines automa- tisées dans les secteurs de pointe, des industries périclitantes comme celle du textile, réssissant à peine à faire vivre leurs ouvriers à coup de protectionnisme douanier.Et je ne parle évidemment pas de toutes ces usines marginales qui, un peu partout dans les petites villes, figurent encore les pires époques du capitalisme : l’usine Ayers de Lachute n’est qu’un exemple qui se répète à plusieurs exemplaires chez nous.L’industrialisation du Québec a ainsi créé des poches de prospérité relative au sein de zones rurales et urbaines vivant dan sle chômage, la misère ou la pauvreté (14).Parallèlement à l’industrialisation, se développait un syndicalisme surtout intéressé à la convention collective qui lui permettait d’atténuer une partie des rigueurs du capitalisme au profit des ouvriers des secteurs industriels avancés et, depuis quelque temps, des collets blancs et des techniciens (15).Une bonne partie de la classe ouvrière n’a pu être atteinte par ce syndicalisme qui, par ailleurs, s’est refusé obstinément à toute action politique globale au niveau provincial.De son côté, une classe agricole en diminution tentait d’arracher quelques lambeaux de prospérité à la société industrielle en passant graduellement à certaines formes de syndicalisme revendicateur. Tout socialisme ici doit donc essayer de répondre aux aspirations de deux types de prolétariat, de deux sociétés vivant côte à côte.Alors que les ouvriers des secteurs de pointe commencent déjà à s’intéresser à l’autogestion, pour une bonne partie des travailleurs et des chômeurs ce thème ne signifiera rien tant que leur salaire et leur niveau de vie en feront les parias de la société industrielle.Jusqu’à maintenant, le socialisme officiel s’est contenté d’atteindre, avec les intellectuels, une partie des travailleurs les mieux organisés de Montréal, sans rejoindre les couches les plus défavorisées du prolétariat, qui, en milieu rural, n’ont rencontré que le crédit social pour s’occuper d’elles.Mais, dira-t-on, laissons l’industrialisation se poursuivre : elle fera graduellement disparaître les classes les plus pauvres ou, grâce au syndicalisme, les intégrera mieux à la société industrielle nord-américaine.On ne peut plus dangereusement se leurrer.Le développement industriel canadien s’est surtout fait jusqu’à date par et pour 1’ "establishment” ontarien et de façon secondaire, la haute bourgeoisie anglo-saxonne de Montréal.Dans le contexte du capitalisme nord-américain, avec la perspective prochaine d’un libre échange Canada-U.S.A.prôné par une partie des libéraux fé- déraux (16), cette situation ne pourrait qu’évoluer vers une plus grande inégalité entre la réserve québécoise et le reste du continent.Le Québec ne deviendra un pôle de développement autonome et progressif que s’il se dégage en même temps des structures économiques et politiques d’un Canada qui se vide lui-même au profit des U.S.A.efficacité et égalité Car un des premiers impératifs de toute pensée socialiste, c’est le développement des forces productives, l’augmentation du niveau de vie des travailleurs : la société sans classes prévue par Marx sera caractérisée par l’abondance et la liberté.Pour des motifs de cet ordre, plusieurs leaders syndicaux s’opposent à une indépendance du Québec qui, selon eux, réduirait le niveau de vie des travailleurs.Cette crainte, justifiable peut-être si l’indépendance devait se réaliser, dans le cadre de l’organisation économique actuelle, par et pour la petite bourgeoisie québécoise, n’aurait, à mon avis, aucune raison de subsister dans la perspective d’un Québec socialiste décolonisé.En effet, les tergiversations libé- ^ * • raies au sujet de Sidbec l’illustrent abondamment, si l’Etat est le seul moteur possible du développement 49 économique québécois, le besoin de capitaux semble l’empêcher de jouer pleinement son rôle.Or, ces capitaux, ils existent : ils se trouvent dans les impôts payés à Ottawa et dépensés pour une défense inutile et désuète, dans les dividendes versés par les monopoles qui nous exploitent, dans les profits non-distribués des compagnies minières, dans l’épargne des travailleurs québécois utilisée au développement de l’Ontario par les compagnies d’assurance et aussi, il ne faut pas l’oublier, dans nos caisses populaires et bientôt dans notre Caisse des Dépôts.Un Etat québécois libéré des contraintes économiques et politiques du système fédéral actuel pourrait seul mettre ces capitaux à la disposition des travailleurs en vue du développement des forces productives : les entreprises de pointe que l’Etat pourrait alors créer accéléreraient l’expansion de l’ensemble de l’économie.Au fond, un tel socialisme décolonisateur constitue la seule façon de conserver le niveau de vie des secteurs avancés de la classe ouvrière tout en permettant à l’ensemble des travailleurs d’y accéder.Le secrétaire de la FTQ l’admettait lui-même cet été : jusqu’à maintenant le syndicalisme québécois n’a réussi à protéger adéquatement qu’une partie de la classe ouvrière.Cette situation ne peut évidemment que se perpétuer dans les structures actuelles, en même temps que se poursuivra l’inégalité économique entre les travailleurs québécois et leurs collègues ontariens et américains.Les seuls à souffrir d’une libération éventuelle seraient des catégories sociales que le mouvements ouvrier n’a jamais prétendu défendre : la haute bourgeoisie anglo-saxonne de Montréal et la petite bourgeoisie canadienne française qui devrait peut-être troquer quelques-unes de ses consommations de luxe pour une amélioration des services sociaux essentiels à sa disposition (santé, bien-être, éducation, urbanisme, etc.).Voilà pourquoi, à mon avis, les travailleurs, contrairement aux idées répandues, devraient être les premiers bénéficiaires réels d’un Québec libre, laïc, et socialiste.autogestion et décolonisation J’ai longuement traité plus haut du socialisme autogestionnaire.Je crois en effet que le Québec indus* trilalisé pourrait rapidement aller beaucoup plus loin que l’Algérie et même la Yougoslavie sur cette voie de l’avenir.Sans longue tradition socialiste, nous pouvons accepter plus aisément de nouvelles expériences en évitant certains aspects figés et anachroniques des modèles européens.Par ailleurs, notre statut de colonisés 50 nous fait mieux sentir, au sein d’en-trcprises à direction anglo-saxonne, la nécessité de confier le pouvoir aux travailleurs autochtones.Les problèmes de droits de gérance et certaines conventions collectives de cadres ou de collets blancs négociées récemment amènent même le syndicalisme à évoluer insensiblement en ce sens.Les traditions communautaires du Canada français, en plus de notre niveau d’éducation et de développement économique, exigent en effet autre chose qu’un socialisme d’Etat où les travailleurs ne participeraient que par délégation a la gestion de la société : ce ne serait là qu’atténuer l’aliénation ouvrière sans en changer la nature fondamentale.L’Etat a évidemment un rôle important à jouer dans la transformation des structures de propriété préalable à toute autogestion, mais il devrait vite céder son pouvoir aux travailleurs des entreprises et à des "communes” territoriales dotées de pouvoirs économiques importants.Le passage à l’autogestion, entreprise délicate, devrait s’effectuer graduellement.Le processus pourrait facilement s’amorcer dans certains secteurs para-étatiques comme les écoles et les hôpitaux et dans les entreprises industrielles nationalisées (Hydro, etc.) pour s’étendre ensuite à l’ensemble de la société (17).Un tel socialisme, en insistant sur la spontanéité et la participation, accorde beaucoup plus d’importance aux spécificités culturelles et individuelles que les modèles coercitifs inspirés du communisme archi-orthodoxe.En plus de libérer les Québécois, il tendrait à les désaliéner dans leur travail quotidien : c’est donc sûrement dans cette voie que doit s’engager tout mouvement vraiment décolonisateur.Le Québec serait ainsi susceptible de construire un modèle de socialisme d’abondance à proposer aux sociétés industrielles avancées.On voit bien, dans cette perspective, ce qu’aurait d’illusoire une indépendance purement politique qui ne toucherait pas aux structures économiques, comme un socialisme d’Etat qui ne poursuivrait pas jusqu’au bout les possibilités de libération des Québécois.De la meme façon, il semble évident qu’une telle société ne peut, dans l’état actuel des choses, s’édifier que dans un Québec libre de toute entrave constitutionnelle.Le seul socialisme actuellement réalisable à Ottawa, le travaillisme du NPD, nous propose une idéologie pleine de bonnes intentions mais qui achoppe sur le problème québécois et ignore tout du socialisme autogestionnaire.Une fois au pouvoir, le NPD ferait du Canada 51 une sorte de Suède, ce qui est déjà pas mal : nous ne pouvons que le souhaiter aux "Canadians”.Quant aux Québécois, leur situation de colonisés industrialisés permet et exige à la fois qu’ils aillent plus loin dans la transformation de leur société.La décolonisation véritable exige ainsi le socialisme comme la libération des travailleurs exige la décolonisation.(18) le contexte international Notre libération s’effectuera dans un contexte international précis dont nous avons peut-être trop tendance à négliger les limites et les possibilités, pour nous en tenir à une optique trop exclusivement québécoise.Nous devons malheureusement traiter de naïfs ceux qui croient que les U.S.A.de Johnson, ou même de Robert Kennedy éventuellement, pourraient favoriser l’indépendance du Québec et que, par conséquent, notre stratégie devrait nous inciter à nous abstenir de toute contestation de l’impérialisme américain et de la guerre qu’il poursuit au Vietnam (19).Lorsque les U.S.A.ont encouragé l’indépendance de certains pays d’Afrique, ce fut avant tout pour permettre à leurs capitalistes d’y remplacer les Anglais et les Français.En Amérique Latine, la seule indépen- dance qui les intéresse, c’est celle des "banana republics” ou des dictatures militaires.L’indépendance dans ces conditions, je ne crois pas qu’il vaille vraiment la peine de l’obtenir.C’est donc dire que, sur le continent américain, tout socialisme décolonisateur a pour premier ennemi les U.S.A.dont les politiciens canadiens ne sont que les fidèles valets.En ce sens, tout ce qui touche à l’arrogance américaine nous concerne directement : notre décolonisation se fait aussi dans les faubourgs de Chicago, dans les rizières du Vietnam et dans les maquis des Andes.Ottawa nous laissera peut-être aller mais Washington veille et la frontière n’est pas loin.11 vaut mieux l’admettre pour s’éviter des désillusions.Voilà donc posés quelques jalons d’un socialisme décolonisateur.Comme il s’agit d’une société à inventer, j’ai surtout voulu ramasser les éléments d’un problème autour duquel nous espérons diriger les discussions de nos lecteurs, de nos amis et de nos ennemis au cours de l’année.3.— Et la pratique Ce socialisme décolonisateur, quelles en sont les possibilités concrètes en 1966 ?Quels groupes sociaux, quel- les forces politiques, quelles classes sont le plus susceptibles de le dévoiler ?Sans vouloir donner à personne de conseils non désirés, je crois indispensable d’essayer de dégager certaines possibilités latentes dans la situation politique actuelle et que parti pris pourrait contribuer avec d’autres à réaliser.(20) Il faut bien admettre au départ que ni le PSQ ni le RIN actuels ne constituent l’instrument adéquat du socialisme décolonisateur.Les résultats obtenus par le PSQ aux dernières élections ont infirmé son principal pari : dans des circonscriptions habitées par une majorité de travailleurs, les votes du RIN ont en effet amplement dépassé les suffrages obtenus par le PSQ.Par ailleurs, l’idéologie du parti reste assez ambiguë et sur la décolonisation et sur le socialisme, partagé qu’il est entre un groupe venu du communisme orthodoxe et des éléments de type "nouvelle gauche”.Le RIN représente avant tout les collets blancs (21) : il tente de rejoindre à la fois la petite bourgeoisie, qui peut facilement faire l’indépendance sans lui, et les travailleurs, qui ne se reconnaissent encore ni dans son personnel politique ni dans son idéologie où se retrouvent des éléments de démocratie chrétienne, de social- démocratie et de corporatisme.Le RIN exprime ainsi l’ambiguité des classes moyennes qui oscillent entre la bourgeoisie, foyer de leurs aspirations et la classe ouvrière à laquelle ils appartiennent objectivement.Un élément essentiel manque donc à ces deux partis : l’appui des travailleurs organisés et de leurs syndicats : CSN, FTQ, UCC, UGEQ.La CSN s’est refusée jusqu’à maintenant à toute action politique.En net progrès depuis six ans, elle compte dans ses rangs un nombre de plus en plus important de collets blancs (22).Complètement autonome, elle recrute la très grande majorité de ses membres au Québec et constitue de ce fait un des principaux éléments de notre potentiel politique.La FTQ, plus près du milieu ouvrier traditionnel par sa base et son leadership, a déjà une certaine tradition électorale.Sauf quelques cas exceptionnels, son action se confine cependant à la politique fédérale où le socialisme du NPD semble la satisfaire : la motion d’un de ses derniers congrès, préconisant la fondation d’un parti populaire au Québec, n’a pas eu de suite.Cette centrale, moins puissante que ses affiliés nationaux et internationaux, hésite encore entre un syndicalisme d’affaires à l’américaine et le militantisme inspiré par les an- 53 ciens adherents de la FUIQ (Fédération des unions industrielles du Québec).Quant aux cultivateurs et aux étudiants, leur accès plus récent au véritable syndicalisme les libère de certaines traditions périmées sans leur permettre encore de définir clairement leur insertion dans la société globale.Jusqu’à maintenant, l’UCC a surtout cherché à maintenir, au sein de la société capitaliste, le niveau de vie d’une classe agricole en nette diminution alors que l’UGEQ hésite toujours entre ses objectifs à moyen terme (accessibilité à l’éducation, système de prêts) et la transformation globale de la société.Et pourtant, seules ces organisations de masse pourraient faire naître un socialisme décolonisateur où les revendications des travailleurs avancés s’uniraient à celles des couches sociales abandonnées par l’industrialisation, où les avantages économiques obtenus par les secteurs de pointe du mouvement syndical s’élargiraient aux dimensions de toute la société politique.Si, comme le prétend Piottc (23), le facteur national colore plus les revendications des collets blancs que celles des ouvriers d’usine moins socialement mobiles, de tous les syndicats, la CSN, dont près de la moitié des mem- bres sont collets blancs, apparaît la plus susceptible d’opter d’abord pour le socialisme décolonisateur.Certains indices semblent d’ailleurs présager un engagement politique prochain de cette centrale, évidemment facilité par le départ de Marchand et la défaite des libéraux provinciaux.D’ailleurs la CSN est plus libre de ses mouvements que la FTQ, trop dépendante de ses affiliés internationaux et nationaux.Un mouvement de la CSN pourrait cependant faire tourner la balance du pouvoir à la FTQ, où les éléments socialistes et décolonisatcurs sont fort nombreux.Mais, vu la dure concurrence entre les deux centrales, il serait préférable qu’un autre groupe joue le rôle de catalyseur.Je pense ici à l’UGEQ qui, mieux que tout autre groupe politique ou syndical, pourrait prendre l’initiative d’un tel regroupement des gauches, en amenant des rencontres qui ne se feraient pas autrement, à cause des rivalités latentes RIN-PSQ et CSN-FTQ.La centrale étudiante dépasserait ainsi le réformisme dans lequel elle risque de s’enliser, et prouverait la sincérité de ses objectifs de transformation de la société.En est-elle capable ?Les partis politiques qui représentent actuellement la gauche, le PSQ et le RÏN, devraient évidemment s’ef- 51 facer devant un tel regroupement.L’opération se ferait sans doute facilement du côté du PSQ qui souhaite cette évolution sans pouvoir lui-mémc la réaliser.Quant au R1N, il lui faudrait alors définitivement choisir entre les travailleurs et la petite bourgeoisie, sous peine de disparaître ou de végéter.Sa composition sociale actuelle nous porte à croire qu’il opterait pour les forces populaires.La situation politique actuelle semble d’ailleurs offrir une occasion favorable à la naissance d’un tel parti populaire, socialiste et décolonisateur.La victoire de PUnion Nationale dégage les travailleurs de toute pseudo-reconnaissance vis-à-vis les principaux artisans de la révolution tranquille, de tout leur attrait pour la position ambiguë de René Lévesque.Il serait temps d’ailleurs d’aller chercher ces éléments valables avant que le parti libéral ne trouve de nouveau les moyens de faire miroiter à nos yeux les avantages de son néo-capitalisme tronqué.En remplissant le vide actuel, que le RIN, malgré ses succès relatifs, ne peut évidemment suffire à combler, les travailleurs agricoles, industriels et intellectuels posséderaient enfin l’instrument politique de leur libération.parti pris, pour sa part, espérerait pouvoir contribuer à un tel projet.Mais je suis peut-être en plein rêve.La réponse appartient aux travailleurs québécois.gctbriel gagnon.(1) cf Bauchet.P.La planification française”.Seuil 1962.(2) Tl suffit de comparer le programme fédérai du NPD au Manifeste CCF de Régina pour s’en convaincre.(3) cf.entre autres Bettelheim, C.‘‘Problèmes théoriques et pratiques de la planification” (PUF 1951) et Marcuse, H.‘‘Be marxisme soviétique”.Collection Idées.(4) Nous insisterons particulièrement sur ce type de socialisme, moins connu ici et, comme nous le montrerons plus bas, particulièrement adapte à la perspective d’un socialisme décolonisateur.Consulter le “Programme de la Ligue des Communistes Yougosla- ves” (Temps Modernes, 1953) et l’ouvrage d’Albert Meister “Socialisme et autogestion” publié au Seuil en 1964.(5) Voir sur ce point les nombreuses publications des éditions François Maspéro.Senghor, L.S.“Nation et voie africaine du socialisme”, Présence Africaine, 1961.Tou ré, l’unité 1959.S.“L’expérience guinéenne et africaine”, Présence Africaine, N’Krumah, K.“Le consciencisme”, Payot, 1964.(7) Dumont, R.“L’Afrique noire est mal partie”, Seuil, 1962. Meister, A.“L’Afrique peut-elle partir ?” Seuil, 1966.(8) Fanon, F.“Les Damnés de la terre”, Maspéro, 1961, page 129.(9) Le Nouvel Observateur a publié en juillet une bonne enquête sur ce sujet.(10) Voir “L'Algérie, un an après .”, enquête de J.Ben Brahem publiée dans Le Monde, Sélection hebdomadaire, No 923 (23-29 juin 1966).(11) Lefebvre, H.“S’agit-il de penser?” Le Monde, Sélection hebdomadaire, 20-26 fév.1964.(12) Voir l’article de J.M.Piotte dans ce numéro.(13) Je songe ici en particulier à des gens comme Pierre Vadeboncoeur.(14) Les enquêtes du professeur Emile Gosselin à Montréal et celles du BAEQ en Gaspésie on abondamment démontré cet état de choses.(15) Vadeboncoeur, P.“Projection du syndicalisme américain” dans La Ligne du Risque.(16) La conférence des libéraux de l’Ouest tenue cet été le laisse assez deviner.(17) parti pris compte explorer plus à fond ce problème dans un numéro laïcité 1968 pierre maheu Ce titre est un leurre.A peine l’ai-je inscrit ici que je sais avoir nommé une réalité qui me fascine, mais m’échappera tout au long de cet article, pour la bonne raison qu’au Quebec en 1966, la laïcité n’existe pas.Et la pensée laïque non plus, malgré 5fi spécial sur “Néocapitalisme, syndicalisme et autogestion” prévu pour le mois de mars et autour duquel nous comptons organiser un de nos colloques.(18) Je laisse à Pierre Maheu le soin d’explorer ailleurs dans ce numéro la troisième dimension de notre projet, celle de la laïcité, qui reste intimement liée aux deux autres.(19) C’est ce que suggèrent entre autres nos amis de “l’Indépendantiste” dans leur numéro de juin 1966.Nous nous proposons de répondre plus en détails aux questions qu’ils nous posent dans le prochain numéro de Parti Pris.(20) J’ai hésité à élaborer ces hypothèses concrètes mais je crois qu’il est indispensable de les soumettre comme point de départ à la discussion de gauche.(21) Les occupations de ses candidats aux dernières élections en fournissent un excellent indice.(22) Selon certaines informations récentes, ils formeraient près de 50% des effectifs de la CSN.(23) Consulter son article dans ce numéro.l’existence du Mouvement du même nom.De quoi puis-je parler alors, sinon d’un rêve, et comment en parler, puisque son irréalité même vient à mesure saper ma parole ?Bilan et perspectives du laïcisme — voilà le titre auquel j’avais d’abord songe.Mais le bilan est vite fait; et, comme disent les comptables, il balance; total : zéro.Et les perspectives, c’est Johnson au pouvoir.Le laïcisme, comme bien d’autres choses au Québec, donne l’impression de tourner en rond; et le cercle est vicieux.Nous sommes embourbés dans une situation qui, niant l’homme, nie la possibilité de la Raison, qui ne saurait s’instaurer que par l’éclatement du cercle.Ce qui, pour l’instant, est vrai au Québec, c’est l’ordre "néo-colonial-clérical-capitaliste”.C’est son omniprésence, sa globalité qui fait notre réalité, donc notre vérité.Notre "globalisme” à nous, c’est un effort pour inventer une pensée assez structurée pour remettre cet ordre en question.Mais tant qu’il dure, tant que nous n’en sommes pas à opérer son renversement, nous ne pouvons qu’ébaucher des théories et des stratégies auxquelles il manque toujours d’être realise es.Cette circonstance de ma pensée marquera de deux façons les pages qui vont suivre.D’une part, je n’arrive à parler de laïcité que dans la perspective d’un renversement révolutionnaire.En parler autrement, je crois que c’est aberrer.Il me faut parler de tout à la fois.On pourra donc me faire encore une fois le vieux reproche de globalisme que parti pris s’attire depuis ses débuts.Et d’autre part, étant donnée justement la position hégémonique de l’idéologie adverse, je ne peux au mieux que poser des lignes de départ.J’essaie de témoigner ici d’une démarche qui n’est pas encore arrivée à maturité.De mettre de l’ordre là oïi je n’en vois guère.Je cherche des repères.D’où l’aspect fragmentaire de plusieurs parties de cet article.Je peux projeter ma lanterne sur quelques points qui me semblent permettre de s’orienter.Mais la grande noirceur qui, quoi qu’on ait dit, recouvre encore le Québec, ne pourra se dissiper que par l’action, et l’action collective.En attendant, nous sommes tous en sursis, et quant à moi, je n’ai qu’une pensée en bribes.En voici donc quelques unes.Bilan du cléricalisme Le Canada français est clérical de-puis un siècle.Sa culture est cléricale; tout ce qui vit encore dans son passé l’est aussi; le clergé contrôle encore plusieurs leviers du pouvoir.D’autre part le Québec est entré dans une phase nouvelle, et la culture traditionnelle est en train de s’effriter.Voilà les grands points de la situation actuelle, les premiers repères, parti pris 57 consacrera un prochain numéro à ce bilan du cléricalisme; je ne m’y attarderai donc pas.Mais je dois, pour me donner une base sur laquelle penser, élucider un peu ces premières affirmations.* Il y a bien eu un courant laïciste — ou voltairicn, comme on voudra — au Canada français au XIXe siè- * cle.Il était le fait de la bourgeoisie autochtone naissante, et aussi de certains des seigneurs; la séparation des deux Canada avait permis à cette « élite » de devenir une classe dominante, et de fonder économiquement ses pouvoirs.La révolution ratée de 1S37-38, l’Institut Canadien, l’affaire Guibord, l’échec du premier ministère de l’éducation marquent la défaite de cette classe, et la montée du clergé comme seule élite canadienne française.Yvon Dionne (parti pris, janvier 64) a montré comment le cléricalisme s’établit parallèlement aux structures actuelles du colonialisme, et en symbiose avec elles.Ne revenons pas là-dessus.Ce qui m’importe ici, c’est que ce passé est bien mort, bien dépassé.Personne ne se souvient de ces événements, ils n’ont* plus de place dans la conscience des québécois d’aujourd’hui.Quand je dis que le Canada fran-gais est clérical, je ne veux pas dire njt seulement que le clergé y a acquis des pouvoirs importants : j’entends que tout en est marqué.Tous nos réflexes, nos habitudes, nos idées et nos valeurs, l’organisation sociale tout entière : la culture québécoise est une culture cléricale.Depuis la fin du XIXe siècle, et jusqu’à disons 1945, toute notre élite partage l’idéologie cléricale.Je reviendrai sur l’étude de cette idéologie, de la mentalité et de la psychologie qu’elle implique, dans notre prochain numéro.Mais ici encore, il faut au moins des repères.Comment définir ce moment de notre histoire ?On peut parler de mentalité minoritaire, do traditionalisme, de jansénisme, du retour à la terre, de l’idée de survivance, du messianisme (l’Amérique protestante convertie et sauvée par les Canadiens français, le rêve mis- • * sionnaire, etc.).En tous cas, c’est une civilisation agricole qui refuse l’urbanisation et l’industrialisation comme synonyme de perte de la langue et de la foi.La civilisation traditionnelle, et une « vocation agricole » qui nous fut inventée pour l’occasion, servaient de rempart contre l’assimilation.Et l’élément fondamental de cette culture, c’était la religion; une religion vécue comme caractère essentiel : « nous sommes catholiques », et cesser de l’être, c’est cesser d’être nous-mêmes.Culture de résistance, repli sur soi-même, « séparatisme » qui de toutes ses forces refusait la réalité ambiante et s’en coupait; culture de négation, de réaction contre l’Histoire et le milieu environnants — culture réactionnaire.Le Canada français, c’est cela — et rien que cela : ce n’est que depuis peu qu’il tente de se métamorphoser en autre chose.Lt il est né de cela : lors de la conquête, les 60,000 habitants de la colonie française ne formaient pas vraiment une nation avec une conscience nationale propre.Cette culture, nous sommes nés par elle, avec elle et en elle.Elle n’est pas une dégradation de la conscience nationale : cette conscience ne l’a pas précédée, elle en est sortie, au contraire.Il n’y a longtemps eu ici comme « nous » collectif qu’un nous religieux et linguistique.Et c’est au niveau religieux que le sentiment d’appartenance était le plus important.(Les curés dans les autres provinces, leaders naturels des « minorités », conduisirent ainsi leurs ouailles à refuser des écoles françaises qui n’auraient pas été confessionnelles.) Durant un siècle, le Canada français a concentré toutes ses énergies a survivre en faisant survivre cette culture.11 ne s’agissait ni de faire, ni d’avoir, mais de sauvegarder un être immuable.Cette culture-là, que j’appelle culture cléricale, c’est la face inverse de la colonisation.C’est parce que les ressorts de l’invention, de la création, étaient détruits que cet immobilisme est né.Le traumatisme de la Conquête, c’était la perte du contrôle sur l’infrastructure économique.Un peuple normal renouvelle constamment sa culture à mesure que ses conditions de vie se transforment.Mais pour nous, les transformations venaient de l’Autre, elles nous étaient imposées, nous ne les avions pas inventées : elles n’étaient donc pas nôtres.Le changement, au lieu d’être vécu comme progrès, ne se donnait que comme une adultération de notre être propre (de la race, disait notre pensée traditionnelle).Une culture — une superstructure — coupée de la base est vidée de toute vie, sclérosée.Elle ne peut plus être qu’un souci jaloux de protection d’une essence immuable et sacro-sainte.C’est ce qui nous est arrivé.Et la triste culture (ou devrais-je dire la culture triste) qui en est sortie est notre seul héritage.Les Ligues du Sacré Coeur, les Dames de Sainte Anne, la hantise de la « pureté », les jumelles Dionne, l’enfer rouge et le ciel bleu, les ligues antialcooliques, Emilien Lafrancc, les films censurés, le candidat en blanc à la mairie (je cite pêle-mêle, et tout 59 de travers), c’est nous, que nous le voulions ou non.C’est tellement nous que, n’eut-ce été d’elle, nous n’existerions sans doute même pas comme groupe distinct.(On pourrait discuter éternellement pour savoir si une autre tactique nous eut laissés en meilleure position, mais je crois justement qu’il ne s’est pas agi d’une tactique consciemment choisie, mais d’une réaction inévitable du colonisé.) En tous cas, ce sera là mon premier repère : l’idéologie cléricale a au Canada français une position hégémonique, la culture cléricale est notre « aima mater » î Et j’ajoute tout de suite un corollaire à cet axiome : puisque la laïcité ce devrait être le peuple (peuple : laos), et que le peuple vit la culture catho-cléricale, la laïcité n’existe pas au Canada français, ou, si elle existe, elle n’est pas canaycnne.La déconfessionalisation tranquille Mais tout cela, me dira-t-on, est en train de changer.Soit.Mais comment ?Le Québec est devenu, sans trop s’en apercevoir, et en tentant même de le nier et de son mieux, un pays industriel et urbanisé; 75% de sa population est aujourd’hui urbaine.La culture traditionnelle, faite pour le néolithique (oui, le néolithique : une civilisation agraire et théo-cratique, vivant en communautés closes — les paroisses; Redfield donnait le Canada français comme exemple de « folk society », c’est-à-dire de société néolithique), une telle culture ne pouvait pas survivre à la révolution technologique.Parce qu’elle ne pouvait plus rendre compte de la situation.La vieille culture canadienne française s’effrite; les moyens d’information modernes — en particulier la télévision dont il faudrait étudier le rôle dans notre éveil culturel — l’ont sapée à sa base; les structures paroissiales survivent mal à l’urbanisation; la civilisation de consommation nous propose d’autres valeurs.C’est pour une bonne part sous la pression de la civilisation nord américaine, contre laquelle elle devait être un rempart, que la vieille culture s’écroule.Et c’est bien là le drame : la déconfessionalisation n’est pas notre oeuvre, et la révolution tranquille tente simplement de l’assumer après coup.« La génération Jycjisi donc en cc moment se déconfessionalisc sans mérite et sans même le savoir » (Jacques God-bout, in Le Mouvement du S avril, collection MLF, no 1; cette brochure marque un tournant dans la pensée du MLF sur ce qui fait le sujet du blables.Fin juin, au ministère de l’éducation, les hauts fonctionnaires rencontrent Masse et Bertrand.Ils font rapport sur leur étude du programme clc L’UN, et, bien embêtés, y soulignent des contradictions.La réponse vient tout de suite : “C’est que vous n’avez pas compris : les passages en caractères gras constituent notre programme, le reste, c'était pour obtenir des votes”.Et un peu plus tard, alors qu’on demande à Bertrand si c’est volontairement qu’il contredit certains points du Rapport Parent, il répond : “Le Rapport Parent, je ne l’ai pas lu”.Quoi qu’il en soit, la laïcisation attendra, et les écoles neutres aussi, c’est certain.Et les laïcistes n’ont plus à se soucier de ménager un pouvoir cjui entretient leurs espoirs : ils sont dans l’opposition, et pour de bon.Si un certain optimisme en est détruit, une combattivité plus réaliste en sortira peut-être.Revision (lu code civil.Dans les travaux déjà parus de la Commission de révision du code civil, deux points qui concernent la laïcité.D'abord, il n’est pas question de rapatrier à Québec le droit des divorces, ni de créer des tribunaux du divorce, ni d’y accepter d’autres causes légales que l’adultère.Deuxièmement, l’article le plus réactionnaire et cléricaiiste de la loi sur l’adoption demeure : celui qui adopte un enfant doit être de la même religion que l’adopté, sauf si l’enfant n’a pas de religion, auquel cas n’importe qui peut l’adopter.Etant donné ce que sont les services qui s'occupent d’adoption, c’est empêcher un incroyant d’adopter des enfants.Voilà des points sur lesquels la protestation se doit d’être forte.Et il faudra surveiller aussi les lois sur le mariage et l’état civil.L’atmosphère présente est propice à la continuation de lois injustes et réactionnaires.Je n’ajouterai pour le moment qu’une seule conclusion.La majorité des 87 hommes de gauche ont cru au cours des dernières années que la question laïque était d’importance secondaire, et que la déconfessionnalisation se faisait toute seule.Or c’est sur ce point que Johnson a été élu; ce fut du moins un des points importants.Et aussi longtemps que le Québec réel sera aussi en retard sur celui que nous rêvons, nous resterons des marginaux.La naissance d’une conscience nationale décolonisatrice et d’une conscience de classe révolutionnaire passe au Québec par la démystification des consciences.Nous en sommes encore loin, et c’est une tâche qui ne se fera pas toute seule.Notre première démarche doit être de transformer une conscience attardée, aliénée et mystifiée.Il faut d’abord voir les Québécois tels qu’ils sont, “catho-colonisés”.Et pour faire cette damnée révolution qui s’éloigne à mesure que nous en parlons, il faudra d’abord que nous soyions avec eux, cessant de jouer les émancipés pour notre satisfaction personnelle.D’ici là, évolués tant qu’on voudra, les intellectuels de la belle province ne seront au mieux que des catho-émancipés.pierre ma h eu les essais “Je crois que le capitalisme disparaîtra; mais il s’agit de savoir au profit de quoi.” (Pierre Vadebon-coeur, L’autorité du peuple, p.9.) Le R.I.N., le néo-capitalisme et le (néo-)colonialisme au Québec Cette année, dans cette chronique, il sera principalement question de commentaires en marge de certains essais — portant sur des problèmes économiques, politiques et culturels — publiés au Québec et ailleurs.Il ne faut toutefois pas s’attendre à un compte rendu, à un résumé commode qui dispenserait de la lecture des ouvrages traités.Plus qu’un substitut facile à la lecture, les brèves et incomplètes analyses publiées ici veulent être une incitation à lire.L’importance d’une lecture attentive d’ouvrages de caractère à la fois théorique et pratique, comme c’est le cas d’un essai, ne saurait être surestimée à une époque où la confusion et l’incohérence de pensée enlèvent de plus en plus aux mouvements socialistes tout sens de l’organisation, de la stratégie et de la tactique politiques véritables.L’incohérence théorique de la pensée socialiste d’aujourd’hui a de toute évidence aa des causes profondes dont il est urgent d’entreprendre l’analyse.Cela implique* un travail de longue haleine dont les résultats permettront sans aucun doute de remédier au vide idéologique, fait de compromissions pratiques et de concepts fumeux, qui paralyse le socialisme dans les sociétés industrielles avancées du monde occidental.Un Loi travail, qui se fait chaque jour plus pressant, ne saurait être entrepris sérieusement dans le seul cadre d’une revue.Nous pouvons tout au plus nous contenter de quelques remarques dont le caractère général et hâtif n’échappera à personne.Pour bien comprendre l’inconsistance de pensée dans laquelle ont versé les mouvements socialistes d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord à la suite de la deuxième guerre mondiale, il est indispensable de se souvenir du genre d’action politique que ces mouvements menaient à l’intérieur des sociétés concernés, et ensuite de dégager les implications d’une telle action au niveau théorique.Or on sait que cette action s’est toujours inscrite à l'inté- I i rieur des cadres politiques de la société capitaliste : système de partis et régime parlementaire.On a cru pouvoir renverser ce système tout en y subordonnant l'activité politique des mouvements socialistes.Cette tendance réformiste, qui eut son équivalent dans le domaine syndical, a l’ait des partis socialistes et des syndicats les complices, au niveau politico-économique, de l’organisation capitaliste de la société.On a cru que cette organisation n’avait qu’à être réformée sur des points particuliers pour devenir acceptable, pour se transformer, sans heurt et sans révolution, en un régime socialiste.D’où une série de compromis et de démissions qui affaiblissent aujourd’hui considérablement la possibilité de réalisation effective du socialisme au sein des sociétés industrielles avancées.Après la dernière guerre s’est constituée une économie néo-capitaliste, basée sur la propriété des moyens de production et le contrôle des centres de décisions politico-économique par des monopoles hautement centralisés, transformation interne du capitalisme qui a fortement contribué à rendre désuets les anciens modes d’action et.de pensée du socialisme d’avant-guerre.Si le socialisme avait été moins pusillanime et plus cohérent pour cc qui est.des moyens à prendre dans le but d’une abolition radicale de l’organisation capitaliste de la société, nous n’en serions peut-être pas aujourd’hui parvenu à un tel état, de confusion et d’impuissance devant les risques d'un conflit nucléaire que pourraient facilement produire les lacunes du néocapitalisme lui-même aux problèmes posés par les résultats du progrès technique : .automation de plus en plus poussée dans le domaine de la production c* de la distribution des biens et aussi des services, société de consommation, culture de masse et apparition d'une civilisation de l’abon-nance et des loisirs devant un Tiers-Monde arramé./viais il est inutile d’accuser le socin-inne d’hier d’une confusion et d’une incertitude qui affligent encore le socialisme d’aujourd’hui.Il faut plutôt trouver les moyens pour parer à un enlisement plus désastreux encore dans l’incohérence théorique et l’oportunisme idéologique des mouvements socialistes, qui sont directement liées à une faiblesse d’organisation sur le plan politique, cotte dernière étant ultimement due à une incompréhension véritable du fonctionnement réel des sociétés dans lesquelles s’insèrent les mouvements socialistes.Ainsi, afin d’échapper à l’inconsistance théorique et à la faiblesse organisationnelle qui furent sans doute les deux principales causes de l’échec relatif des mouvements socialistes dans les sociétés industrielles avancées, il faut que soit entreprise au plus tôt une analyse systématique du système néo-capitaliste régissant la vie tant culturelle qu’économique et politique de ces sociétés.Pour que des hommes comme Lénine puissent faire la révolution en Russie, il fallait au préalable que d’autres hommes comme Marx aient démontré les rouages du fonctionnement de l’économie librc-échangistc et concurrentielle de l’époque; pour que puisse être instauré un régime socialiste dans les sociétés industrielles d’aujourd’hui, il faut que soit faite au préalable une analyse théorique et critique de l’économie sous contrôle de monopoles qui caractérise le néo-capitalisme.Il est vain de croire qu’une action politique révolutionnaire cohérente, basée sur une organisation et une tactique efficaces, puisse découler d’une pensée théorique fumeuse, faite de concepts embrouillés ou, plus encore, réifiés.Cela ne veut évidemment pas dire que la pensée prime l’action ou que la conscience prime l’être, mais plutôt que la théorie et la pratique sont liées dialectiquement de façon indissoluble, et qu’il n’est pas plus possible de fonder une action efficace sur une pensée confuse que d’élaborer une théorie cohérente à partir d’une activité tâtonnante.L’homme est tout autant comportement et agir que con- 89 science et signification, on l’aliène dès que l’on hypostasie l’un de ces deux aspects de sa réalité.Ceci dit, il est clair que, en désignant l’inconsistance théorique et le manque d’analyse lucide de la réalité socio-économique et culturelle comme étant la cause de l’échec relatif des mouvements socialistes dans les sociétés industrielles avancées depuis la fin de la dernière guerre, nous ne voulons pas laisser sous-entendre que la faiblesse du socialisme n’a été qu’idéologique.Bien au contraire, les lacunes idéologiques se sont historiquement accrues à mesure que, au niveau de l’organisation et de la stratégie politiques, les partis socialistes et les syndicats se sont faits les valets inconscients du régime capitaliste.Il ressort de cela que seule une activité politique radicale et intransigeante des groupes socialistes peut affermir la pensée théorique, et vice versa.L’analyse systématique des principaux niveaux de fonctionnement de la société néo-capitaliste est le pendant direct d’une action politique rénovée du mouvement socialiste au sein des sociétés industrielles aujourd’hui.La stratégie politique et la critique théorique s’élaborent de concert, et il serait absurde de croire qu’il est possible de se dispenser de l’une ou de l’autre.Au Québec, en particulier, la formation d’un parti socialiste fortement organisé, unifié sur le plan de la tactique politique à élaborer et à suivre, est intimement liée à l’analyse de notre situation de colonisés en termes non seulement culturels mais aussi socio-économiques et historiques.Lorsqu’il est question de colonialisme, on pense surtout à la soumission culturelle d’une nation à une autre.La culture, c’est-à-dire la pensée, la langue, les coutumes et les traditions, la psychologie et les oeuvres de la nation dominée, est avilie et comme stérilisée par la nation dominante.Ces onmades constantes, cette humiliation et cette dégradation, poussent à un nationa- ÎIO lismc exacerbé et inefficace une partie de la nation dominée.Puis, graduellement, cette fraction du peuple colonisé, fraction qui coïncide souvent avec une élite sur les plans culturel et économique, finit par se rendre compte que l’outil majeur de la domination culturelle est la domination économique, le contrôle politico-économique de la vie de la nation colonisée par la nation colonisatrice.Cette élite se sert alors du nationalisme, phénomène idéologique relevant des superstructures, pour trouver l’appui de la population dans Je sens d’une reconquête économique dont elle bénéficierait plus, en tant que classe dirigeante, que ne le lui permet son actuel rôle de valet des intérêts économiques de la nation dominante.Utilisant l’ancien nationalisme à des fins politiques, elle le transforme profondément et lui donne un contenu progressiste, contrastant avec son ancienne teinte réactionnaire, contenu qui peut même devenir révolutionnaire au cas où, toujours sous la conduite de la minorité dont nous avons parlé, la nation dominée doit recourir à l’action politique plus ou moins violente pour sc libérer de la tutelle socio-économique de la nation colonisatrice.Cette brève analyse permet de se rendre compte de deux choses importantes pour ce qui a trait à la compréhension de la situation du Québec : (1) le nationalisme, progressiste ou réactionnaire, est un phénomène culturel tendant à évoluer vers l’idéologie politique; (2) la décolonisation, c’est-à-dire la prise de l’autonomie culturelle et socio-économique, par l’action politique, d’un peuple anciennement dominé, est une lutte pouvant être menée aussi bien par un groupe socialiste s’appuyant sur les travailleurs et les paysans que par un groupe capitaliste autochtone s’appuyant sur la petite bourgeoisie et les collets blancs.Ces doux groupes intéressés à la libération nationale se serviront du nationalisme et de la théorie de la décolo- nisation comme instrument idéologique efficace de l’action politique.Si la libération nationale se fait sous la direction des intérêts capitalistes québécois, il tendra à se former au Québec une société néo-capitaliste, avec forte intervention de l’Etat et concentrations des décisions politico-économiques aux mains de monopoles.Si la prise d’indépendance ust dirigée par un parti socialiste, il tendra plutôt à se constituer une société basée sur l’auto-gestion avec, pour l'Etat, un rôle de coordination des activités socio-économiques et culturelles.* Si maintenant, à l'aide de ces remarques préliminaires, on examine l’ouvrage d’André d’Allemagne sur Le colonialisme au Québec41, i1 nous sera possible de discerner dans quel sens l’idéologie du RIN s’oriente, en tant qu’idéologie d’un parti politique organisé sur le plan de la stratégie électorale : socialisme ou néo-capitalisme au Québec par la voie de l’indépendance politique.Tout d’abord, disons que nous ne prenons pas l’ouvrage de d’Allemagne comme étant représentatif de toute l’idéologie du RIN.Pour connaître cette dernière, sa fluidité et ses tendances plus ou moins divergentes, il faut évidemment tenir compte du programme du parti, des discours et déclarations de certains de ses membres les plus représentatifs (Chaput, Guité, Bourgault, Pouliot, etc.).Cependant, nous ne croyons pas que les conclusions tirées de la lecture du livre de d’Allemagne puissent être sérieusement contredites ou infirmées par des positions incluses dans le programme du RIN ou dans les déclarations et discours de ses membres.Ce qui revient d’ailleurs-tout simplement à constater que, malgré son ambiguïté, l’idéologie * Ancîrô crAllemapno, Le colonialisme au Québec, Ronaucl-Bray, Montréal, 196G.du parti présente tout de même une certaine cohérence et n’est pas contradictoire avec elle-même.L’ambiguïté dont nous venons de parler, qui est très révélatrice de l’idéologie du RIN, se retrouve d’ailleurs tout au long du livre de d’Allemagne.Et cela sur deux points essentiels : (1) le néo-nationalisme n’y est pas situé par rapport à l’ancien nationalisme clérico-bourgeois; (2) l’analyse de la colonisation, ce “génocide qui n’en finit plus”, ne débouche pas sur une stratégie politique précise, impliquant la mise en relief des forces en présence et le dégagement de celles sur lesquelles le RIN entend se fonder pour faire l’indépendance.Cette séparation qui existe entre l’analyse nationaliste de la colonisation d’une part, la critique de l’ancien nationalisme et la stratégie à élaborer pour faire l’indépendance d’autre part (la première étant seule représentée au détriment des deux autres), est la principale caractéristique du nationalisme décolonisateur — par opposition au socialisme décolonisateur, qui se doit d’insister sur sa différence par rapport au nationalisme bourgeois et sur les groupes, ouvriers et paysans principalement, à partir desquels ils compte élaborer sa stratégie dans le but de faire l’indépendance politique, elle-même moyen de réalisation d’une société socialiste fondée sur l’autogestion.Reprenons maintenant point par point les divers sujets dont traite l’ouvrage de d'Allemagne : (a) l’essence du colonialisme, le colonisé et le colonialiste (“Introduction”, pp.9-14, “Le colonisé”, pp.91-124, “Colonisateurs et colonialistes”, pp.125-14G); (b) l’histoire du colonialisme au Québec et la Confédération (“Historique du colonialisme au Québec”, pp.15-28); (c) l’analyse nationaliste de la colonisation (“Le colonialisme politique”, pp.29-40, ‘Le colonialisme économique”, pp.41-60, “Le colonialisme social”, pp.61-7G, “Le colonialisme culturel”, pp.77-90); (d) la 91 stratégie de la lutte politique pour l’indépendance (“La lutte pour la décolonisation”, pp.147-172, “Perspectives”, pp.173-190).(a) Lorsqu’il est amené à dégager ce qu’est le colonialisme et à faire les portraits-types du colonisateur et du colonisé, l’auteur reste dans le domaine de l’abstrait et du général, reprenant presque intégralement les principales idées de Memmi, Berque et Fanon sur le sujet.Il échoue ainsi à montrer le caractère spécifique du colonialisme au Québec : société industrielle relativement développée mais dominée par une autre société industrielle —tandis que le cas typique de colonisation a trait à la domination et à l’exploitation d’une société non-industrielle ou en voie d’industrialisation (Tiers-Monde) par une société industrielle pleinement développée (Occident).Ce qui fait du nationalisme une réaction à la fois culturelle et idéologique à la colonisation économique et culturelle, phénomène qui relèverait de l’analyse des superstructures et de leur dépendance par rapport aux niveaux techno-démographique et socio-économique de la société, lui échappe également.De cette façon, le colonialisme apparaît comme une abstraction privée de ses fondements réels, comme un concept réifié de la décolonisation.On sait que les théories privées de leur lien avec la base réelle qui leur a donné naissance sont le propre de la pensée bourgeoise.(b) On retrouve le même genre de lacune lorsque l’auteur entreprend de faire l’historique du colonialisme au Québec.Se limitant au plan juridique et institutionnel, son analyse ne lui permet que de montrer comment la Confédération fut un outil politique ayant servi, et servant encore, à assurer aux Canadians une domination politico-économique au Québec, et d’y conserver l’hégémonie que la Conquête leur a donnée depuis longtemps.Cela, nous le savons, et il est un peu facile de se borner à le répéter.Ce que nous savons ÎI2 moins, c’est comment l’ancien nationalisme, de par son attitude face à la Confédération, son interprétation de notre histoire depuis la Conquête et sa politique soi-disant autonomiste, nous a colonisé au moins tout autant qu’Ottawa en faisant prendre à notre économie la même pente que l’économie Canadian : l’asservissement au capitalisme américain.Une analyse du rôle du clergé comme producteur de l’idéologie traditionnelle ancienne manière, certains détails sur l’alliance entre nos curés et la bourgeoisie professionnelle et cléricale au Québec, cela aurait pu nous éclairer sur les antécédents du néo-nationalisme cher au RIN.Mais, bien entendu, il n’a jamais été dans la politique d’un groupe bourgeois ou petit-bourgeois de heurter l’Eglise de front (l’appui de cette dernière étant indispensable à un tel groupe, vu le contrôle qu’elle exerce encore par la voie de l’éducation), ni de s’opposer ouvertement à des intérêts internationaux plus puissants que les siens (le capitalisme nord-américain).(c) Cette attitude idéologique ressort encore plus clairement lorsqu’on prête attention à l’examen que fait d’Allemagne de l’état actuel du colonialisme au Québec.Les pages consacrées à ce sujet, qui constituent sans doute la meilleure partie de l’ouvrage, démontrent approximativement ce qui suit.Le colonialisme joue h tous les niveaux de la vie d’une société : économique, politique, socio-culturel.La libération socio-culturelle est donc solidaire de la libération économique, cette dernière n’étant elle-même possible que par la voie de l’indépendance politique.Jusqu’ici, tout va bien.Sauf que l’on oublie un point capital : on analyse l’asservissement économique et on propose une solution qui l’abolirait, sans toutefois dire au profit de quoi : de la société québécoise toute entière ou seulement d’un groupe privilégié à l’intérieur de cette société ?En prêtant attention à la façon dont l’auteur entrevoit la libération du Québec, on verra apparaître clairement les raisons de cette omission, (d) D’Allemagne parle de la décolonisation du Québec en invoquant des valeurs humanistes très vagues : dignité, liberté d’autodétermination, etc.Il n’analyse pas du tout par quels moyens on doit tenter d’arriver à l’indépendance.Toutefois, on sait par ailleurs que le RIN a choisi à cette fin l’action électorale à l’intérieur du système de partis et dans les cadres de la démocratie parlementaire existant actuellement au Québec.Cela suffirait déjà à mettre en évidence l’aspect réformiste et social-démocrate du RIN.Mais, en plus, d’autres indices peuvent nous révéler le ou les groupes sur lesquels le RIN compte s’appuyer afin de prendre 'e pouvoir dans les cadres actuels de la société québécoise.S’il veut prendre le pouvoir.un nouveau parti doit s’appuyer sur une classe dont les partis déjà existant ne représentent pas ou plus adéquatement les intérêts: classe descendante (le parti est alors d’cxtrême-droile), classe défavorisée (certains secteurs de la classe paysanne, par exemple), ou enfin classe montante.Or, au Québec, à la suite de l’industriali-ation et de l’essor économique d’après-guerre, deux classes ont pris une nouvelle importance : la classe ouvrière (particulièrement les ouvriers spécialisés et un ru-i nient de “nouvelle classe ouvrière”), la petite bourgeoisie (fonctionnaires, technocrates, administrateurs, gérants d’entrepri-.enseignants, employés dans le domaine des services relevant plus ou moins directement de l’Etat).L’essor du syndicalisme uvricr et du syndicalisme des cadres témoigne assez bien de cette évolution.On peut alors se demander sur lequel de cos groupes le RIN fonde le plus ses espoirs dans le cas d’une éventuelle prise le pouvoir par voie électorale.L’idéologie que nous avons vu se dégager de l’oeuvre de d’Allemagne (représentant pourtant la gauche du RIN), comme de l’ensemble des discours et déclarations venant des membres du parti, nous porte à croire que le RIN se fera de plus en plus le défenseur des intérêts de la petite bourgeoisie québécoise sur les plans tant politique qu’économique et culturel.Cette petite bourgeoisie tend de plus en plus à remplacer notre bourgeoisie traditionnelle (professionnels plus ou moins parasites du colonisateur anglo-saxon), à s’appuyer sur un clergé plus “progressiste” (genre “Maintenant”), et c’est en quoi son nationalisme s’oppose implicitement à celui de l’ancienne bourgeoisie tout en prenant la relève sur le plan idéologique.L’Indépendance du Québec, réalisée dans cette voie, instaurera graduellement ici un régime néo-capitaliste plus ou moins analogue, et asservi, au néocapitalisme américain.Si notre hypothèse s’avère conforme à la réalité, dans ses lignes générales, il serait alors illusoire, de la part des socialistes québécois, de croire qu’un parti comme le RIN puisse contribuer directement à la réalisation du socialisme au Québec.Il nous reste donc à travailler à l’organisation d’un parti qui, en s’appuyant sur les syn-.dicats ouvriers et les travailleurs laissés pour compte par les tendances de plus en plus marquées du néo-capitalisme à l’automation.en s’appuyant ausi sur la classe paysanne et sur la nécessité de l’intégrer de façon planifiée à l’économie du Québec, en cherchant enfin l’appui d’une partie de la classe moyenne (employés des services relevant de l’Etat), tendrait à réaliser au Québec un régime d’économie socialiste par autogestion et fonction coordinatriee de l’Etat.Ce parti, pouvant éventuellement émerger de l’actuel PSQ ou le remplacer, élaborerait une stratégie politique définie et cohérente, et utiliserait comme moyens d’action tant l’éducation populaire et la représentation électorale (avec appui tactique au RIN.ou lutte électorale) que l’activité clandestine et proprement révolutionnaire, selon les nécessités du moment et l’état de la situation internationale.î>3 Jusqu’à maintenant, les chances d’un tel parti par rapport à celles du RIN semblent bien minces.Cependant, compte tenu de la crise que commencent à traverser les sociétés néo-capitalistes occidentales, la situation pourrait se renverser plus rapidement qu’on a l’habitude tendance à le prévoir.Le capitalisme libre-échangiste n'a pas survécu à la première guerre mondiale, pas plus que le capitalisme des trusts et des cartels n’a traversé indemne la seconde guerre mondiale: il se peut bien que le capitalisme de monopoles ne survive pas à la crise actuelle.La question demeure toutefois de savoir par quoi il sera remplacé : par un nouveau type d’une économie aberrante et depuis longtemps inadaptée aux besoins tant des sociétés industrielles avancées que des sociétés en voie de développement, ou par une économie plus adéquate aux besoins sociaux et simplement humains, une économie à base de planification et d’autogestion de la société ?Le travail a aliéné l’homme, le travail et le loisir l’aliènent plus encore aujourd’hui.Viendra un jour prochain où le travail et le loisir ne seront plus aliénation mais création.Mais pour que cela soit, il faut d’abord le vouloir.Il faut que les groupes socialistes, au Québec ei ailleurs, le veuillent véritablement.Aucune compromission avec le néo-capitalisme ne fera autre chose que disperser plus encore des efforts qu’il est plus urgent que jamais auparavant d’unifier dans le but d’abolir définitivement un type d’économie et de conception des rapports humains qui est radicalement périmé, sous quelque forme qu’il se présente.lue racine littérature québécoise 1.attitude critique.Dès lors, toute écriture digne de ce nom révolutionne un monde culturel donné.Révolution d’ailleurs polyvalente : anthropologique, politique, esthétique, éthique.Révolution par et dans le style.Par et dans la pensée.Par l’enracinement de l’un et de l’autre dans une situation historique vitale et contingente.Par l’englobement et le dépassement de la banale et sublime existence quotidienne.Ainsi conçue, toute écriture est un geste, un faire (poicn), un acte qui fomente ET une réflexion, une action intérieure, ET une application médiate ou immédiate de cette réflexion, une action extérieure, physique.Réflexion et action correspondant !>1 OU à une accolade OU à un combat avec les hommes, les choses, Dieu.Ce qui ne mérite ni le baiser, ni la gifle est néant.Toute écriture est diction et par là témoigne de la positivité de l’homme et de son monde, de l’acquiescement à la réalité actuelle de l’amour de la vie ou contradiction, et par là, dévoile la négativité des idéologies et comportements humains, le malheur de l’homme et scs aberrations multiples, L’acte d’écrire devient une action lorsqu’il projette l’homme dans la plus haute dimension créatrice de son être par le moyen d’une réflexion critique visant à instaurer de nouvelles valeurs, visant à approfondir et à renouveler le sens de la vie.L’action d’écrire suppose un risque total fondé sur une nécessité vitale, spirituelle, viscérale.Risque qui est engagement implicite ou explicite.Une oeuvre à l’intéric-ur de laquelle il est impossible de déceler un engagement, une philosophie de l’homme, n’a point à exister.On écrit pour et contre.Simultané- ment.Pour la vérité d’abord.Une beauté qui ne renvoie pas à une vérité est une extorsion de conscience.Pour la liberté, pour la dignité, pour la vie.Une vérité, une beauté qui ne s’ouvrent point à ces voit-urs ne peuvent que rendre l’homme narcissique, donc aliéné.L’important, c’est de passer dans et par l’écriture, le plus haut legré de conscience humaine.Le degré de profondeur de la critique et de la création est directement proportionnel à l’acuité de la conscience perceptive d’un monde donné.On sait que l’oeuvre critique introduite dans l’oeuvre artistique naît du sentiment d’insatisfaction éprouvé face à un réel qui n’est pas à la mesure du désir.Toute oeuvre comporte une certaine dose de réquisitions.Est mort qui ne réclame point l’évolution multidimensionnelle et plurivalente de l’humanité.Qui ne désire rien, n’est rien.Puisque le premier projet intérieur de l’homme est l’assomption de son être dans CETTE existence.Dans le visible et le pondérable.Le désir et la critique vont donc de pair.A la is création et destruction.DESTRUCTION CREATRICE.La seule qui soit valable.Quelle oeuvre authentique ne comporte pas alors, au moins dans scs structures sous-jacentes, un degré certain de des-: ruction créatrice par le biais de la critique radicale et prochaine ou tout au moins lointaine, d’une société ou mieux, d’une culture.“Car il est des lies aurifères et l'on ne voit point l’or luire sur toutes les molaires”.C’est donc, en dernier ressort, d’une attitude critique, qui sied beaucoup plus à ’artiste lui-même qu’au chroniqueur, que peut jaillir la création des valeurs nouvelles coïncidant avec les réalités nouvelles.Car la critique propulse la création en l’intensifiant et réinvente l'homme dans son monde.Bien sûr, la tradition est salutaire mais en autant qu’elle sert de tremplin vers l’avenir et qu’elle recèle la sédimentation des divers degrés de la conscience historique.Elle peut être néeesaire en tant que retour aux sources.Elle peut être aléatoire en tant que pure archéologie historique.C’est une piste d’envol, non l’envol lui-même.De toute façon, il faut en sortir.Le point capital, c’est d’écrire ici et maintenant pour un ici et un demain qui peuvent et doivent devenir internationaux.Un authentique écrivain québécois doit pouvoir supporter toute comparaison qualitative avec les meilleurs écrivains de tous les autres pays.S’il n’en est pas ainsi, la littérature canadienne française accuse un retard.Normal, vous me direz.La tradition est maigre et sur le plan de la quantité et sur le plan de la qualité.Mais il est inutile de pleurer trois océans de larmes sur l’invisible et l’inaudible.Il faut créer des oeuvres notoires.Ou subir l’éclipse.Le génie vient quand on lui donne des coups de pied au cul.C’est pourquoi toute écriture critique et créatrice doit sc doubler d’une auto-critique.La règle primordiale: transmuer la forme en réflexion, transformer la réflexion en formes.Et exigence formelle ET exigence réflexive.Sans jamais quitter le projet de réinventer la vie.C’est la seule façon de reculer l’absurde existentiel : l’habitude aliénante.Critiquer une oeuvre, c’est donc (sommairement ceci n’est pas un essai) rechercher les axes et pivots de ses convergences esthétiques et idéologiques.C’est tenter d’en dégager les structures thématiques et leurs incidences directes ou indirectes dans le monde culturel contemporain.C’est tenter de savoir (car tout n’est que tentative dans la prospection et la compréhension d’un individu, comment un auteur écrit et pourquoi il écrit de telle ou telle manière.C’est tenter de savoir comment un homme qui écrit au QUEBEC (car c’est de l’écriture québécoise qu’il sera question ici) comment un écrivain d’ici peut être nécessaire ici à partir du dévoilement de sa pro- 95 pre nécessité d’écrire.Dès lors, peu importent son caractère, son physique, ses excentricités sociales, ses indocilités et indolences, ses croyances et incroyances.L’objectif, c’est l’oeuvre écrite.Je ne dis pas qu’il est inutile de connaître la vie de l’homme pour mieux approfondir celle de son oeuvre.Mais le risque est grand alors de tomber dans la critique subjective, psychologique ou critique d’humeur.Laissons cela aux journalistes.L’essentiel, c’est l’oeuvre, le reste est biographie, utile mais secondaire.Il faut donc que l’écriture d’un auteur lui appartienne en propre et qu’elle contienne une continuité même dans la variété, une cohérence même sous l’apparence d’un désordre, bref, une unité qui la rende efficace ET dans la réinvention du langage poétique ou romanesque ou autre ET dans la réinvention du QUEBEC et du monde entier.L’oeuvre doit donc être efficace i.e.critique et créatrice autant dans la pensée qu’elle propose que dans le style, dans la rythmique, dans l’imagerie qu’elle invente pour situer son auteur dans CE monde, pour ou contre lui.Mais au fond, toujours pour une vie meilleure.Sinon, l’oeuvre n’existe pas.D’autre part, l’oeuvre doit être critiquée et eu égard à sa propre évolution ET eu égard à l’évolution de son genre.Ce qui précède n’est encore qu’un bref aperçu des intentions et tendances qui motivent l’écriture de cette chronique littéraire.En résumé : toute oeuvre qui ne dégage pas un éventail de significations utiles à la conscience québécoise, toute poéticail-lerie fantaisiste (on n’écrit pas pour s’amuser) romantique, sentimentaliste, orthodoxe et statique i.e.en dehors de la présentation d’une nouvelle vie pour le corps et pour l’esprit, en dehors de l’élucidation des mythes, en dehors du renouvellement des formes scripturales, se verra l’objet d’une destruction ou par la parole ou par le silence.Et qu’on ne vienne pas nous dire que tout a été inventé.Tout a été GG ébauché peut-être, mais tout n’a pas été mené à son point ultime d’évolution.Car l’équilibre se situe.dans la confrontation des extrêmes.Il faut aller au bout de soi.Crever en chemin s’il le faut.Pour être digne de s’appeler écrivain.Un seul livre ne motive pas ce titre et si oui, rarement.On est écrivain comme on est plombier.Toute sa vie.Ou alors on n’est ni écrivain ni plombier.Si l’on change de métier, c’est qu’on n’avait rien à foutre dans le premier.En ces temps-ci, il nous faut une littérature de cascadeurs.Mais signifiante.Il faut opposer l’extrcme aliénation du passé à l’extrême libération de l’avenir pour qu’aujourd’hui ait un sens qui nous appartienne.Et il est fort possible que la véritable révolution ici se fasse par les poètes.TOUS les poètes.Les artistes.2.les éditions cstercl U y a un renouvellement, une relève des éditions de poésie a Montréal : les éditions ESTEREL.Fondées en mars 65, les éditions ESTEREL témoignent d’une vitalité et d’une productivité encore trop inconnues ici.Liste des parutions depuis la fondation: Michel BEAULIEU (le nerf de eetle compagnie) : I/apatride et Le pain quotidien; Luc RACINE : Les dormeurs : Nicole BROSSARD : Mordre en sa chair ; Gérard ETIENNE : Lettre à Montréal ; Gilbert LANGEVIN : Un peu plus d’ombre an dos de la falaise ; Raoul DUGUAY : Ruts.Liste des parutions prévues : (deuxième semestre 66) Jean SIMARD : réédition de son roman Félix ; Serge LEGAGNEUR : Textes interdits : Louis-Philippe HEBERT: Les épisodes de l’oeil; Gilbert LANGEVIN: Noctuaire et Pour une aube ; (premier semestre 67) Luc RACINE : Les dormeurs TT ; Michel BEAULIEU : Erosions ; Raoul DUGUAY : or le cycle du sang dure donc.Bilan : 0 auteurs, 14 recueils de poèmes, un roman.Voilà qui prouve trois choses: L’ESTEREL édite des poètes étrangers devenus québécois (ETIENNE et LEGA- GNEUR); un poète maudit, oublié trop longtemps: LANGEVIN (quatre oeuvres); l’ESTEREL mène à la fois une action quantitative (15 livres en un an, c’est assez révolutionnaire) et qualitative dans les éditions de poésie québécoise (il n'y a pas de pures pertes dans les auteurs cités, donc une certaine rigueur préside dans la sélection des oeuvres).Ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’ESTEREL édite des jeunes et représente une accélération nécessaire dans les éditions québécoises.Condition morale : c’est en éditant des oeuvres en grande quantité que nous produirons des auteurs en quantité et un jour ou l’autre, de très grande qualité.Et ce jour n’est pas loin.GILBERT LANGEVIN ü.poète maudit Né à Rivière-aux-Dorés, Haut Saguenay en 1033 , Gilbert Langcvin, alias Régis Auger, Carmen Avril, Daniel Derame, Alexandre Jarrault, Carl Steinberg, Zéro Legel, Gyl Bergevin, a publié à ce jour cinq recueils de poèmes (ou plaquettes ): A la gueule du jour, (1959), Le vertige de sourire (1960), Poèmes-effigies (1960) Symptômes (1963) et Un peu plus d’ombre au dos de la falaise (1966).Les quatre premiers aux éditions ATYS dont il est le directeur-fondateur et le dernier à l’Esterel.Il a écrit en plus dans Passe-Partout et dans les Cahiers Fraternalistes (Silex).Il a dirigé des récitals de poésie au Bar des Arts et au Perchoir d’Haïti {Batèchc-Ba-touke).Somme toute, voici un poète actif et efficace dont on a sous-estimé la nécessité.L’une des plus grandes constantes de sa poésie tridimensionnelle (historique, mystique et socio-politique) est la contingence de l’existence.Chose curieuse, il a assumé des influences beaucoup plus philosophiques que poétiques : Gabriel Mar- cel, Emmanuel Mounier, Jaspers, Nédon-celle, Berdiaev, Kierkegaard, Sartre, Max Stirner.On reconnaît dans sa poésie un côté médiéval dû sans doute à ses liaisons avec Duns Scot, Saint-Augustin ; et parmi les littéraires qui lui ont ouvert des portes sur une nouvelle compréhension de la poésie et du monde, retenons Raphael Alberti, George Trakl, Huisman, Zola et Valéry.On distingue dans l’influence de ces penseurs, des attitudes fratcrnaliste, personnaliste, spiritualiste, existentialiste et naturaliste.Cette philosophie se retrouve dans l’ensemble des oeuvres de Langevin pour qui l’écriture est “le miroir de l’existence”, pour qui tout est deux, pour qui “la diversité sauve de l’absurde” parce que “le monde n’a pas UN sens, mais MILLE.Voilà pour ce qui resort de l’interview.Mais je vais tenter ici une brève rétrospective de la poésie de Langevin.Il va de soi que cette chronique ne peut prétendre à l’exhaustif.Tout au plus pouvons-nous rechercher la continuité de ses écrits à travers la découverte des transitions et le dévoilement des thèmes et de la symbolique.Mais avant de passer à une telle analyse, il est nécessaire, je pense, de s’arrêter un peu sur le vocabulaire de Langevin.L’invention d’un vocabulaire personnel chez lui, coïncide assez avec une certaine difficulté de dire.Ainsi, les termes “poé-scope, poérifique, poégrammes, poégraphie, poèse, poétude, poéglise” montrent à quel point l’auteur conçoit la poésie comme activité polysignifiante tantôt lui accordant une valeur panoramique, une manière de représenter l’imagerie cosmique, tantôt la concevant comme un stimulant, une vitamine, une drogue, tantôt encore la voyant cristallisée par la graphie et enfin la reconnaissant comme salvatrice et mystique, comme une nouvelle religion au-dessus de celles qui existent ainsi que le montre bien ces deux vers écrits dans A la gueule du jour dans le poème “Captivité” : 97 Si jaillissait au moins de ma tête en campanile Le premier angélus de quelque délivrance.Ailleurs il inventera des adjectifs, des substantifs, des verbes pour intensifier la signification : québécaillerie, hors-la-joie, novembresque, ténébrume, siplioniaque, golgotown, silencier, cendrifier.Ces néologismes sont de bon aloi et mettent du piquant dans sa poésie, car il n’en abuse pas.Lorsqu’un poète invente des mots nouveaux, c’est qu’il refuse, du moins en partie, la finitude des mots connus et partant, tout un vocabulaire imposé.Ici, le néologisme traduit le réel en le composant de poésie.Il marque un besoin de signaler la présence d’un être unique irréductible à l’impersonnel de l’accoutumance langagière quotidienne.L’invention amplifie l’appartenance à un monde verbal donné et en critique la standardisation.Lorsqu’un homme crée un mot par lequel d’autres peuvent le reconnaître, il lui semble voir une adéquation entre son langage personnel et sa présence dans la mémoire des hommes.Il lui semble qu’il peut demeurer par sa parole et qu’ainsi reconnu par ce qu’il a d’unique en lui, il peut reconnaître le monde.Si l’on tente de caractériser la poésie de Langevin, on y verra sans doute le dualisme de la nature et de la culture, coïncidant avec les extrêmes de la vie et de la mort, de la grâce et du blasphème, de la beauté et de la laideur, du passé et de l’avenir.Les thèmes se recoupent sans cesse dans son évolution sur les bases d’un lyrisme naturaliste où peuvent germer la fraternité entre les personnes et la spiritualité de leurs rencontres.Tout ce qui freine la marche de la fraternité, de l’appartenance à une même existence, s’appelle culture fonctionnalisée, technocrate, nauséabonde.Entre ici la dimension critique de la société et de la politique (polis : vil- î)8 le), avec cette exigence du retour aux sources vives.Cette poésie recherche la paix sans jamais être pacifique.Elle est essentiellement critique et sans doute plus existentielle que formelle, plus virulente et angoissée, plus nerveuse et viscérale que contemplative et confortable.Une pauvreté de l’être est dénigrée dans l’oeuvre entière.Un manque.Un vide.Poésie de bohème, poésie prolétarienne où la laideur et le rêve avorté asphyxient l’âme et sabotent les chances de vivre vrai : Comme une sale pipe aux lèvres d’un bohème A la gueule du jour pend mon rêve souillé Aux confins de toute cette misère, la tentation du suicide qui serait une délivrance; un regard froid et souriant sur la mort : Sur les petits journaux les baisers oculaires Que je donne aux avis de décès (in A la gueule du jour) Quand regagnerai-je mon royaume initial Celui de n’êtrc rien qu’un peu de limon (i»i Symptômes) Tout se passe comme dans un arbre mort où l’espoir se dessèche inexorablement (in Un peu plus d’ombre .) le vertige de sourire face au vide (in Le vertige de sourire) Poésie agonisante parfois mais résurrec-tricc aussi.Jamais la mort ne monte jusqu’au coeur.On croirait toujours que tout va finir, puis soudain, dans le tournant d’une page, l’espoir qui tout à l’heure “poussait comme une mauvaise herbe" comme une ilusion, redevient positif et le volte-face s’accomplit : Encore une fois laisse-toi prendre Au jeu du sauvetage • •• •• j’allais frapper aux portes du suicide quand soudain sous mon palais revint même ce goût de vivre (in A la gueule du jour) je désamorce mon suicide (in Un peu plus d’ombre .) Poésie ambivalente.Poésie qui donne la lumière et la reprend, qui dit alternativement oui et non à la vie.Mais lorsqu’elle reprend vie, c'est pour dénoncer la souffrance, l’ennui, la haine et la ville tentaculaire, dénaturalisée : ouest est nord sud barricades d’ennui baraques de haine sans fleurs ni rires détresse immense comme l'idée d’une tombe couverte de bouc et d’excréments (in Le vertige de sourire) Et à nouveau “l’ombre colle à ses semelles".Poésie sans cesse inquiète, mais qui ne veut pas quitter le combat.Poésie lucide et parfois satirique, acerbe devant l'humiliation imposée par les magnats politiques.Ainsi cet éloge à l’envers à feu Duplessis, sous forme litaniquo : rouche à richesses terreur des pauvres épouvantail à gogos (in Silex 5) El toujours cet “exil volontaire” qui signifie “survivance”.Survivance rendue possible grâce à un retour à la nature.La nature es* un mode de compensation au rejet de la société “où régnent taupes et caméléons”.Les animaux deviennent les frères du poète.Là enfin il trouve la fraternité impossible chez les hommes.Mais c’est dans Un peu plus d’ombre au dos de la falaise que Langevin atteint au meilleur de lui-même et de la poésie.Recueil de beaucoup supérieur aux autres parce que le plus unifié et le plus évolué et au point de vue formel et au point de vue de l’expression du monde actuel.Recueil-synthèse de tous les autres où le thème de la pourriture (égouts, bouse, ordure, cloaque, fiente, excréments, déchets, fange, crasse, gouache, cendre) s’insère dans le refus du “ciel irrespirable” de la ville.Une nausée devant ce “monde infect” où “la journée se passe de commentaire ailé” où le “rêve bute sur l’asphalte”, à l’aube, le matin, le midi, le soir.Une nostalgie du paradis perdu : “Saguenay fougeux de notre enfance flambante’.Le vent et la nuit traversent l’homme de la ville jusque dans ses os : “vent de glace, vent de sépulture”.Bref, la première partie parle du désertique intérieur, du travail difficile ries hommes de la rue aux épaules b.-ssées par tant cîc poids à supporter.Une sorte de nocturne hivernal où le “sourire est un outil rouillé dans l’espace inoxydable” où “trop de désirs pâtissent au fond de l’obscurité”.Partie noire et douloureuse mais qui se termine par l’une des plus belles pages du recueil, ce poème où il est dit que “toute beauté prend racine dans une blessure” poème d’espoir, poème prophétique, qui semble assumer toute la négativité aliénante de l’homme mais aussi sa possibilité de vivre mieux.La deuxième partie est beaucoup plus incisive, beaucoup plus descriptive, mais dans la même veine désertique que la première, c’est-à-dire, collée au quotidien, à la neutralité du quotidien.La troisième partie diffère des deux autres par sa cérébralité, un certain hermétisme, mais on pourrait y voir ia création d’un monde tout à fait personnel en opposition avec la réalité quotidienne.Poésie statique dans le sens d’un recul vis-à-vis du monde réel.La partie la plus riche me semble la quatrième qui contredit la troisième et reprend au niveau socio-politique, les deux premières mais avec plus d’ampleur et plus de fureur.Tandis que la troisième partie semblait en quelque sorte silencieuse, averbale devant le monde, la quatrième reprend parole et le poète le dit dès le début : jadis je logeais au motel de l’azur j’étais curieux comme une fenêtre quand subite la parole éclate dans la vitre déchirant les draperies de mes rêveries j’ai croupi longtemps sur la plage averbale !)f> On y voit le poète tentant de se dégager de la mémoire du vide, effectuant un retour à la ville (les oracles de néons au fronton de la ville) en désertant les autels; bref, passer de l’hier au demain, rejaillir dans l’espoir, sortir ‘‘des hommes aux mains tachées de ciel” pour retomber sur la terre, rejeter l’alliance oedipienne, bousculer les vieillards qui crient : gare au gouffre, quitter le “village de son enfance”, dénoncer la haine, la guerre, la violence, la frigidité de la patrie, réclamer : L’amour contre fléaux s’est révélé rempart pourquoi donc ériger d’autres murailles et enfin, retrouver son “étoile salvatrice”, la femme, faire éclater les “oasis d’ignorance sous la poussée de l’air neuf” et conclure par un bilan qui fait désespérer de tout ce qui précède où tout se néantisc et devient déception : au préau de l’aurore l’amour tombe à l’eau l’étoile-déception fornique à l’est Ainsi, cette poésie est désespérante et maladroite et séquestrée mais demeure tentative d’espoir.Langevin a ceci de particulier, qu’il fait des bilans où il récapitule le passé pour se mieux situer dans le présent et s’essayer à un nouveau départ.Ainsi, Le vertige de sourire commence par une tentative de sortir “du labyrinthe du passé” et finit par l’exil volontaire, mais exil pour lui positif et salutaire car retour à la nature fraternalisto.A la gueule du jour commence par “Le vent dit sa prière / à l’aube”, donc, continuité naturaliste et se termine par “Face à demain” un certain bilan qui propose une sortie du passé : mais le dernier poème marque l’ambivalence entre la parole et le silence.Symptômes commence au passé, entre dans le présent par un autre bilan, marche vers la joie recueillie chez la femme, vient “à deux cheveux d’avouer l’échec total” puis l’“es-poir se rallume” et l’“exil vaut dêtro vécu” car “l’amour enchaîne l’ombre / à l’isthme de l’exil notre survivance”.Enfin, Un peu plus d’ombre au dos de la falaise, renoue dès les premiers vers avec la fraternité des bêtes (cf.Le vertige de sourire) commence par une “Moisson de neige amère” et finit de la même façon : “l’hiver demeure encan de manne stérile.Mais comme d’habitude, les deux dernier vers rachètent tout; et promettent une nouvelle ambivalence entre Noctuairc et Pour une aube, deux recueils à venir.Ainsi s'entrechoquent dans un même poème la lumière et la nuit, le feu et la neige, l’espoir et le désespoir : .qu’on détrône les écueils fleuve sera forêt de flammes Il est clair que la symbolique de Lange-vin est dualiste et repose sur une cosmogéographie dont les pôles (universels) sont les quatre grands éléments qui s’appellent et se repoussent : l’eau (la neige) et le feu, l’air et la terre.Dans chacun de ses recueils de poèmes nous retrouvons ces éléments et cette continuelle ambivalence entre le jour et la nuit, ce perpétuel combat entre ce qui se lève et ce qui tombe.L’écriture formelle de Langevin s’est grandement améliorée depuis A la gueule du jour.Elle a gagné en densité.Lhomo-généité du style y accentue une recherche du repos.L’inversion, rappel de l’écriture médiévale, permet avec assez de pertinence de varier les rythmes, et l’ellipse, utilisée en général dans les simples nominations, et (lui, dans les vers substantifs, permet à la fois une économie de langage et une épuration du vers, mais ce procédé bloque parfois le rythme.Enfin, pour donner plus d’intensité et plus de vivacité à sa rythmique.Langevin a recours à la répétition et à l’énumération.A remarquer : dans la troisième partie de son dernier recueil, il y a adéquation entre le silence qui y règne en même temps que la solitude et la brièveté des groupes de vers tandis que dans la quatrième partie, où il revient dans lOO la réalité mondaine, la parole qui s’y veut critique et miroir de la société coïncide avec un vers généralement plus généreux.D’autre part, la deuxième partie, a comme constante des poèmes de cinq vers (moyenne) marquant encore ici, l’aspect désertique de cette partie.Il serait intéressant de regarder de la première partie où les groupes de vers font des crescendos et des décres-cendos, ce qui pourrait être l’amorce d’une nouvelle rythmique qui se situerait non à l’intérieur du vers mais dans les enjambements de groupes de vers.Gilbert Langevin est l’un des poètes les plus importants du Québec.Ses oeuvres prochaines le prouveront.C’est un humaniste nécessaire.4.mon petit monde à trois pattes de Robert Lorrain Curieux de monde que ce monde à trois pattes.On y trouve une certaine dénonciation de la servitude aveugle, de la “sin-gétude” humaine, de l’asphyxie métropolitaine, de l’inconscience et du confort, :1e la “bétitude ignorante” de la guerre et de la faiblesse.Un refus total des règles dans un délire verbal heureux de ne pas savoir où il va pour préconiser une révo- lution qui n’est qu’anarchie inutile.Manque total de cohérence.Profusion de néologismes impertinents et soufflés.Mais quelques idiomes typiquement québécois de belle venue.Rythme orgiaque et fureur de vivre.Fleur qui se veut unique mais qui flétrit vite dans cet empilement de mots, de pléonasmes et de fautes de toutes sortes.Le début semblait enfin nouveau et coriace; après une déclaration qui donne comme meilleure preuve de son existence, sa fonction excrétoire l’écri va illeur a donné la mesure de son génie.Cette poétique “de la spirale”, “loi qui nous ramène toujours au début” fait que la première page suffit et que l’imagination infantile qui progresse ou plutôt régresse jusqu’à la fin, est inutile et sotte.Bref, Lorain a de bonnes idées peut-être, mais il ne sait pas comment les passer.Cette débauche verbale qui prétend inventer un nouveau rythme nous laisse croire que Lorain fut incarcéré durant 20 ans au cloître et qu’il eut mieux valu pour lui d’y rester.Question d’apprendre à écrire.raoul duguay 24 août 1966 2.— au Québec : le parti unique A chaque élection provinciale, au Québec, les gros canons du commentaire politique se mettent à saliver.Mais, entre Jean Pellerin qui prédit une victoire facile des Libéraux avant le cinq juin et qui attribue ensuite leur défaite à la pègre qui a travaillé pour Johnson parce qu’elle avait peur de Wagner ; Claude Ryan qui met la défaite libérale sur le compte de l’arrogance tranquille de Jean Lesage ; le R.P.Brouillé selon lequel le peuple a voulu mettre “un cran d’arrêt à cet élan un peu fou qui semblait s’épuiser de lui-même faute d’objectifs réalistes”, et Aujourd’hui-Québec pour qui le peuple veut “le progrès, mais le progrès dans l’ordre”, la différence n’est pas grande.C’est tout simplement celle lOl qui sépare la bêtise pure de l’observation superficielle des faits et c’est, dans tous les cas, une critique des apparences.Jean-Marie Nadeau écrivait dans ses “Carnets politiques” que ceux qu’on appelle les “grands argentiers” des vieux partis faisaient antichambre côte à côte dans les bureaux des compagnies-mères qui ont des succursales au Québec, quand venait le temps de recueillir des fonds pour la caisse électorale.Sous les apparences, c'est cela qu’il faut déceler et analyser.C’est de là qu’il faut partir.Tout ce qui distingue un gouvernement québécois d’un autre gouvernement québécois, c’est la façon dont il distribue les miettes qui restent à la province après que les grosses exploitations minières, forestières ou autres se soient servies.Les grandes entreprises à capitaux américains ou anglo-saxons ont trop d’intérêts ici pour courir le risque qu’ils soient mis en balance par le passage au gouvernement - d’un parti ou d’un autre.D’un gouvernement à l’autre, c’est toujours elles qui sont au pouvoir, en fin de compte.Depuis cinquante ans, c’est-à-dire de Taschereau à Johnson en passant par Duplessis, Sauvé Barrette et Lesage, on ne peut pas trouver une scintille d’un quart d'un centième de législation qui aurait remis en question l’empire des grands monopoles qui contrôlent l’économie du Québec.C’est d’ailleurs sans surprise que l’on a appris, lors de la fameuse affaire des lettres de Kierans au Ministère américain du commerce, que les succursales des compagnies américaines au Québec ne sont même pas tenues de soumettre au gouvernement du Québec leurs états financiers et leurs projets d’investissements.A ce niveau, les gouvernements qui se succèdent sont court-circuités, neutralisés, inexistants.La véritable lutte d’influence se fait au niveau immédiatement en dessous, c’est-à-dire à l’échelle du principal capitaliste national : l’Eglise.Seule l’Eglise, au Qué- bec, représente une force aussi grande que les partis traditionnels.Le capitalisme anglo-saxon et américain est trop puissant pour notre gouvernement et celui-ci lui fout la paix.Ce n’est pas un hasard si le Supérieur d’au moins un collège classique du Québec a enjoint ses finissants et scs professeurs religieux à voter pour un changement de gouvernement de manière à assurer le maintien de la confessionnalité dans l’enseignement et si, un mois après les élections, l’Union Nationale décidait de consacrer $800,000 de plus à la pratique du culte et de la pastorale dans les écoles régionales.En d’autres termes, au Québec, nous vivons dans un régime de parti unique.Ce qu’on appelle le progrès accompli depuis 19GU et qu’on porte à l’actif du gouvernement Lesage, c'est tout simplement la queue de l’incroyable boom de l’économie américaine qui a effleuré l’économie du Québec.En dehors de ça, d’un parti à l’autre, d’une période libérale à une période unioniste, le seul signe extérieur d'un changement de gouvernement, c’est que les syndicats soient plus ou moins satisfaits, que la Chambre de Commerce soit un peu plus ou un peu moins écoutée, que l’assu-rance-santé viendra un peu plus tôt ou un peu plus tard, que la révolution (quelle inflation !) sera un peu plus ou un peu moins tranquille, que les fiefs du clergé sera un peu plus ou peu moins tranqui-qui-le et ciue les fiefs du clergé seront un peu plus ou un peu moins protégés.Quant à ce qui est vraiment sérieux, les empires économiques : compagnies minières, industries des pâtes à papier, marché intérieur des produits agricoles, expropriation des établissements terre-neuviens dans le Labrador québécois, etc .tout ça, ça s’appelle “touchez-y pas !” Corrolairement à cet état de faits, nos hommes politiques sont passés maîtres dans le verbal, dans le slogan nationalistes : “Québec n’aceptera jamais de directives d’Ottawa”, “Le Canada français avant la 102 Confédération”, “Québec d’abord”, “Maîtres chez nous” et quoi encore.On se donne l'illusion d’avoir un mot à dire dans la politique du Québec, on se joue la comédie parlementaire, on se fait ries guilis-guiJis cle bords en bord de la Chambre à tour de rôle et on recommence.Et il se trouve des gens sérieux pour dire : vous savez, le part i libéral a été battu parce qu’il était trop à gauche.Ou encore : l’Union nationale a été élue parce qu'elle incarne les besoins immédiats du peuple, etc .Un autre côté drôle des dernières élections, par ailleurs, c’est que le parti libéral ait obtenu la majorité des voix, que le R1N se tienne pour le véritable vainqueur des dernières élections” et que le PSQ affirme que c'est lui qui, avec le R1N a fait battre le régime Lesage.Alors si on comprend bien, le seul parti qui ait vraiment perdu les élections, ce serait celui qui est vraiment au pouvoir .Ce qu’il faut dire et répéter, c'est que le Québec est téléguidé.11 ne peut aller où il veut aller.Il ne peut aller que là où Domtar, Consolidated Paper, Dosco, Power Corporation, Iron Ore, Noranda Mines, Dominion Textiles et bien d’autres, veulent qu’il aille.Le mécanisme est très simple.Il vient un moment où sous la pression des syndicats, ou de spécialistes ou tout simplement du peuple, le Québec décide de se comporter comme un état digne de ce nom et, par exemple, d’inventorier ses richesses minières et d’exploiter au profit de sa population celles qui 11e le sont pas encore.Le projet est déjà lancé en grandes pompes.11 y a des gros titres dans les journaux.Tout le monde est content.Puis tout retombe dans le silence.Un peu plus tard, on reconvoque les journalistes et on leur dit que vu l'état délabré des finances du Québec et vu certaines priorités à respecter, la province est forcée pour l’instant de reporter ce projet aux calendes grecques, mais que les études se poursui- vront.Que s’cst-il passé entre-temps ?Les grosses compagnies se sont rendus compte que le dit projet menaçait leur hégémonie, leurs marchés et leurs ressources en matière première et alors le jeu des pressions a commencé : “vous allez faire fuir le capital étranger”, “c’est du socialisme et le socialisme c’est dangereux”, “vous allez faire peur aux touristes”, et le tour est joué.Le projet Sidbec a subi le même sort.Plus de six millions de dollars serviront ou ont servi à étudier le projet.Québec deviendra bientôt la capitale mondiale des études de rentabilité.Qu’on ne se demande pas pourquoi.Le gros capital ne permettra pas au Québec d’aller dans ses plates-bandes, tant que durera la situation aetuele.Le résultat le plus patent de l’état actuel des choses, c’est que l’économie québécoise est dans un cercle vicieux : pas d’investissements étrangers sans anarchie; pas de progrès réels sans planification.Au 17 juillet dernier, le Québec encore 42% des chômeurs du Canada.Et si par hasard, le Québec voulait, par exemple, protéger le marché intérieur des produit agricoles contre les importations américaines, le gouvernement fédéral lui tomberait dessus au nom de la loi sur les pratiques restrictives du Commerce.Ainsi, au carcan d’une économie téléguidée de l’étranger, s’ajoute le carcan confédéral.Et il se trouve encore des minables pour dire du fédéralisme : essayons-le vraiment; épuisons-en tous les recours avant de nous séparer; allons chercher à Ottawa ce qui nous revient de droit avant de parler d’indépendance; tentons l’expérience jusqu’au bout, et quoi encore.Le Québec est entré dans une ronde infernale : gros investissements de l’étranger, impossibilité de plus en plus grande de toute planification, chômage structurel grandissant.Ce n’est pas l’indépendance du Québec, c’est sa dépendance actuelle qui le met dans un état de dépression éco- io:t nomique, c’est sa dépendance actuelle qui lui coûte cher.Car c’est le Québec qui écope de l’anarchie • de l’économie.C’est le Québec qui paie la note pour rétablir un équilibre artificiel et assurer un semblant d’harmonie au développement do son économie.Les grèves coûteuses vont se multiplier pour l’alignement des salaires sur les plus élevés et des conditions de travail les plus favorables.Le chaos va s’accentuer et, à plus ou moins longue échéance, la dépendance du Québec va le paralyser complètement.Et il y aura des gens pour dire : l’indépendance du Québec n’est pas rentable, mais ils ne diront jamais pour qui.Entre-temps, tout ce qu’il reste à la gauche à faire, c’est de lutter pour obtenir la représentation proportionnelle en chambre et de diffuser le plus possible une description véridique de la situation au Québec.épliémérides bleues 16 juin “Si Québec construit Sidbcc, _ y aura une aciérie de trop.Notre usine de Contrecoeur peut alimenter tout le marché québécois’’, M.C.M.Drury, président de Dosco Steel Limited.28 juin “Au niveau des principes, le nouveau gouvernement du Québec se montrera intransigeant dans scs demandes à Ottawa au sujet des problèmes constitutionnels.Cependant, dans ses discussions et scs négociations, il adoptera une attitude qui sera probablement conciliante”.Daniel Johnson.3 juillet “Le projet d’assurance-santé est remis à plus tard”.M.Jean-Paul Cloutier, ministre québécois de la Santé.10 juillet “Félicitations, Monsieur Johnson, pour votre décision de procéder avec prudence dans l’établissement d’un plan d’assurance-maladie”.La Chambre de Commerce du Québec.18 juillet “Québec peut obtenir ce qu’il veut dans les cadres de la Confédération”.Daniel Johnson.29 août “Le Québec passera avant le Canada”.Jean-Noël Tremblay lisant un texte de Daniel Johnson.début septembre “Il n’y a aucun lien entre la signature du contrat Hydro-Brinco et le problème des frontières du Labrador”.Daniel Johnson.6 septembre “Québec ne contrôle pas les leviers de son économie”.Paul Dozois, ministre des Finances du Québec.104 I>.P. marginales en un combat meme plus douteux “Le plus pur interprète du genre des films de comédie, la mascotte des esthètes petits-bourgeois d'aujourd'hui, c’est Jean-Luc Godard." “Ce que ce film montre avec une brutale clarté, c’est l’absence totale de toute intégrité créatrice dans l’Oeuvre de Godard ainsi que son incapacité d’entretenir des pensées profondes.LA FEMME MARIEE, caractéristique du genre bande dessinée, est un irritant pastiches de rien du tout, absolument rien.Une masturbation cinématographique." “VIVA MARIA n’est pas aussi détestable ." Lit-on d’aussi infantiles dégueulasseries dans “La veillée des chaumières",, “Candide" ou “Aujourd’hui Québec” ?Que non : dans “Combat" (août 6G), dans l’ignoble revue des films de N.E.Story.Que l’inclinaison d’une caméra à 90u ou l’alternance négatif-positif, voulues par Godard pour des raisons que tout spectateur comprend, soient pour N.E.Story “simples baguenaudages”, voilà qui prouve simplement une impuissance absolue à voir des films en tant que tels.Ecrire qu’on n’a pas vu encore au Canada PETIT SOLDAT et CARABINIERS (l’un et l’autre plusieurs semaines à l’Elysée), c’est faire du journalisme sans l’information la plus élémentaire ou mentir sciemment.Même la crapuleuse presse bourgeoise ne va pas jusque là dans la dénaturation.Que des penseurs et militants sérieux s’interrogent sur l’échec relatif des partis communistes européens de l’Ouest nt-.semble pas indiquer au P.C.Q.que l’heure n’est plus à un sous-stalinisme culturel, pour mieux embrigader les ouvriers dans un totalitarisme les coupant irrémédiablement de la réalité à vivre, au seul profit d’une minorité bureaucratique qui n’a jamais pu concevoir son marxisme-léninisme qu’aliénée à la pire méthodologie de la pire petite bourgeoisie.Apothéose de l’inconscience ou de la plus abjecte théologie ?Peu importe, puisque dans les deux cas il y a contradiction radicale avec la pensée marxiste-léniniste.(Sur la façon de propager “des idées bourgeoises et réactionnaires sous les apparences de culture prolétarienne”, on peut toujours lire “Matérialisme et empiriocriticisme".) “Combat" ne s’adresse sans doute qu’à un groupuscule, mais sans doute l’un de ceux qu’il faudrait ie plus préserver de la propagande à la Goebbels dans la complexité contemporaine.Jamais n’a été mieux prouvé combien l’impuissance “à gauche” fait facilement aboutir à un néo-fascisme extrêmement nuisible.Je trouve opportun d’envoyer la chronique absurde et infecte de N.E.Story au camarade Aragon, du Comité Central du Parti Communiste français.p.s.littérature mystificatrice.Le Chanoine Groulx rides again .Avec la grrrandc Dame, le petit chanoine fait une autre tentative plutôt mystificatrice que mystique.Et comme si ce n’était pas assez, il publie dans 105 “Le Devoir” du 9 septembre un communiqué dans lequel il dispense ses conseils à la nation à la veille des Etats généraux du Canada-français : Il faut établir “au faite de nos esprits l’idée nationale” .Et elle nous dira cette idée, entre autres, “qu’il nous faut un ordre social fondé sur la justice et la charité” et “que tout doit s’accomplir sous la loi souveraine de justice et d’amour de Dieu, qui fut la loi de nos pères.” Il était temps que quelqu’un fasse cette mise au point.Un peu plus et on oubliait que la foi, l’espérance et la charité sont les trois pierres d’assise qui ont permis à la nation canadienne-française de subir avec résignation et fierté la domination coloniale et de survivre misérablement mais en paix avec le prochain.g.t.c’est cayrol qui a écrit raquarium de godbout ?En son temps, je m’étais indigné de ce que le chroniqueur littéraire d’un quotidien montréalais tente de faire circuler la rumeur qu’il était facile à Godbout de publier au Seuil puisque c’était Jean Cayrol qui avait récrit “L’aquarium”.Mais voilà-t-il pas que dernièrement, durant une soirée pour se congratuler les uns les autres de leurs dernières “oeuvres” (de YUL 871 à “Solange” — il y a de quoi !), les membres de la fameuse troïka de l’intelligentzia montréalaise, André Bel-leau, Jacques Godbout et Jean-Guy Pilon, ironisaient sur l’opération : quel écrivain connu pouvait bien se cacher sous le pseudonyme de Réjean Du charme pour pouvoir publier chez Gallimard “L’avalée des avalés” ?Suis-je vraiment très loin de la vérité quand je parle de l’artificialité et la corruption sur quoi s’appuie l’impérialisme inflationnaire des intellectuels d’aujourd’hui, déjà ici aussi ?p.s.106 les citations néo-vulgaires Murray Ballantync, au Congrès de l’ACELF : “C’est la praovidence qui a voulu que le Canada soit biculturel”.— Avec l’aide du général Wolfc.“Si le Québec se sépare, les droits des minorités françaises ne seront plus respectés”.— Les Canadiens-français du Manitoba et du Nouveau-Brunswick vont perdre leurs écoles françaises.— O — Claude R y an, à Vancouver, au Congrès canadien du Bien-être social : “Le monde a besoin d’un Canada uni pour au moins une autre génération afin d’assurer l’équilibre des forces en présence dans le monde”.Qualifié par la Canadian Presse de “one of the most articulate spokesmen for Quebec “Quiet Revolution”, Mister Ryan continue à voir l’Histoire comme un autel où la minorité française d’Amé- p rique doit être immolée pour permettre à Mister Pearson de continuer de se dissocier de la politique américaine.— O — Jean-Charles Bonenfant, à Québec : “Le séparatisme et les relations fé-dérales-provinciaies sont de bien petits problèmes au regard de ceux du reste du monde”.Le Nord-Vietnam étant en guerre contre les USA, les Canadiens-français devraient tous se mettre à parler anglais et ils devraient laisser le capitalisme anglophone faire une piastre tranquille dans ce petit pays sans importance qu’est le Québec. Kenauclc Lapointe, quelques jours après, dans La P .“M.Bonenfant a parlé le langage de la raison.Que nos têtes chaudes voyagent un peu de par le monde et ils vont cesser de vouloir se refermer sur leurs petits problèmes”.Que nos tètes chaudes aillent en Alabama et ils vont voir des gens lutter pour la justice.Qu’ils aillent au Viêt-nam et ils vont voir des gens lutter pour l’indépendance de leur pays.Qu’ils aillent dans tous les pays d’Amérique du Sud et ils vont voir des gens lutter pour se défaire du capitalisme américain maintenu par des “juntes” corrompues.Que nos têtes chaudes voyagent un peu de par le monde et ils vont revenir terroristes.— O — parallèle : “Les manifestations dans les rues sont le fait d’un petit groupe de jeunes écervelés qui ne représentant pas l’opinion de la majorité”.Le chef de police de Chicago, lors des scènes de violence survenues dans le quartier noir.“Dans quelle mesure les vociférations séparatistes de la jeunesse sont-elles l’expression fie la majorité des jeunes ?Ces vociférations ne seraient-elles pas le fait d’une infime minorité qui va se réjouir de voir qu’elle a un pouvoir aussi considérable ?” M.Kicliard Joly, secrétaire général de l’Université de Sherbrooke, appuyant un voeu condamnant le séparatisme, au Congrès de l'ACELF, vendredi le 19 août 1966.p.p.les idées et les $$$$$ Dernièrement paraissait dans le numéro spécial de LIBERTE sur le cinéma, un article de Patrick Straram : HATARI.Un texte CLE sur la situation de la critique de cinéma au Québec et par là même sur la situation du cinéma québécois lui-même.Par ailleurs, une analyse, un témoignage inoubliable sur la vie, l’amour, l’authenticité, la lucidité, les RAPPORTS HUMAINS; un EXEMPLE de ce que peut être l’écriture, une vie vécue à “hauteur d’homme”.Un appel, le plus bouleversant des appels, à la communication.Or, en demandant cet article à Straram, on lui avait affirmé que les collaborateurs de Liberté recevait $4.50 la page.Hatari, 23 pages : $103.50.Et bien, figurez-vous qu’après des semaines de réclamation, Straram reçut le montant de .$25.Ceci accompagné d’une très, très .trop .brève lettre de Jean-Guy Pilon .“expliquant” qu’on ne pouvait.voulait .pas lui donner plus pour son texte.Quant on connaît la situation de Straram et la valeur du texte, on ne peut dire qu’une chose : IGNOBLE.Et que dire maintenant de la façon “malhonnête” dont on a volontairement “descendu” Hatari.J’ai vu tant et tant d’attaques contre Straram et si peu, aucun en fait, de textes “pour” lui que j’en suis ECOEURE.Je ne comprend pas, ou plutôt je COMPRENDS trop que cela est SYMPTOMATIQUE d’une société capitaliste et colonisée.D’une société dans laquelle ceux qui se sont placé les pieds à la suite de mesquineries répétées (ce ne peut pas être autre chose malgré toute la “rhétorique” justificatrice dont ils s’entourent.ou mieux justement à cause de) acquièrent sans cesse de nouveaux titres, de nouvelles fonctions, gagnent en influence néfaste .en viennent à contrôler, DIRIGER l’information.Dans laquelle, les autres, les créateurs, donc les parias conscients, sont de plus en plus rejetés, écartés sciemment vp le continuel danger qu’ils représentent pour les premiers et le système qui les maintient en place.C’est la loi du cumul des postes et fonctions, des litres “honorifiques”.107 A l’heure actuelle, la majorité des artistes, des “véritables” artistes ne sont pas payés suffisamment.Ceci pour les maintenir, sans doute, dans un état de constante “tension”, car on sait trop bien l'influence qu’ont ou que pourrait avoir leurs oeuvres.Ce sont là les règles de la COMPTABILITE CAPITALISTE.Elles témoignent de ce que sont les hommes-capitalistes et leurs valets, les intégrés, les modérés et encore plus ceux qui en cumulant les ebaux postes se “SERVENT” du “vocabulaire” socialiste.Les “managers” de la Culture.D’un côt- les Pilon, Godbout, Billard .de l’autre les Straram, Miron, Chamberland.Il faut choisir.Pour ou contre la “VRAIE” liberté d’expression.y von h usereau clairvoyance vs globalisme Claude Ryan est revenu de ses vacances plus clairvoyant que jamais.Aussitôt revenu, il a su déceler avec un instinct digne d’un aborigène “les pièges de la critique globaliste”.Il a bien frotté les oreilles à Ti-Poil Lévesque et à Gérin-Lajoie pour leur étourderie et il a dispensé quelqu’encouragement à Kie-rans pour sa dignité et son sens de l’honneur.Ce n’est pas Renaude La Pure ni Roger Champoux (le easlronome) qui auraient pu prévenir nos chefs de file et toute la nation contre les dangers du “globalisme”.Dommage que M.Ryan n’ait pas été là pour régler la grève des cheminots avec lucidité et en dehors de toute passion.Il aurait fait la part des choses, grondé un peu le gouvernement, un peu les employés et aurait proposé un moyen sur de tout régler : l’entente autour d’une table.Ça n’aurait peut-être rien donné à personne, mais ça aurait grossi son stock d’indulgences.G.T.“Détour”, une des chansons que j’aime le plus, que chante Dean Martin, parce qu’elle n’a de sens possible qu’à deux degrés qui s’inter-déterminent, et jusqu’à ce qu’alors un troisième degré soit signifié .Je pense à Henri Lefebvre écrivant :îes objets et idées des sociétés lointaines : “ .il ne s’agissait pas d’art extérieur à la quotidienneté et supérieur (prétendument) ou essayant en vain d’y entrer, mais de STYLE DE VIE.” .Gaétan Fraser s’est noyé le 27 juillet dernier, à Saint-Thècle.C'était un jeune comédien, et plus encore un metteur en scène dans l’âme (à entendre ici au sens de projet), plus spécifiquement un animateur qui rêvait (le projet “fait” irréalisable par ceux qui régissent les entreprises du spectacle au Québec) d’un centre du théâtre expérimental où il élaborerait des structures épiques rendant compte de l’homme canadien français dans scs conflits.Il aurait voulu définir un mode de représentation “rendant justice” à l’homme de la terre Québec, qu’il prévoyait combinant Artaud et Brecht réadaptés à “l’iei”.Pour avoir été avec lui constamment ces derniers mois, aux multiples sens que cela implique, je sais qu’il ne vivait plus déjà que dans un désespoir étouffant jour après jour, victime des frustrations et des hallucinations qui sont le lot de quiconque veut trop se donner, s’exposer et par là rejoindre, déclencher autrui.Folie pure (qu’on mesure les mots) dans un monde où toute création artistique, pour avoir quelque chance de pénétrer sur un marché, doit se conformer à une offre généralisée de tous les produits indistinctement et sans jamais le moindre souci de la moindre demande au moment de la conception.On 108 comprendra un jour (d’autres que nous, sans doute) à quel point le commun dénominateur de tous les arts du 20e siècle à l’Occident, c’est dire aussi bien sûr que nous aurons connu, vécu quelques exceptions remarquables (mais c’est aussi dire qu’il faudrait analyser en profondeur la relation création — travail de laboratoire), ci quel point ce commun dénominateur n’est que le conformisme le plus servile, l’apparence d’originalité n’étant possible qu’en autant qu'elle est fondée sur une dénaturation absolue d’homme et son réel, l’oeuvre se refusant d’être remise en question fondamentale et à hauteur d’homme, par ce refus se niant de devoir aboutir à la définition et la pratique d'un style de vie.L’oeuvre d’art ne se peut exécuter que comme exercice de style superfétatoire, ou négation d’un style de vie.L’entreprise menée h bien selon des codifications qui obligent effectivement à artificialité, la plus tapageuse ou la plus “hu-manisthyfiantc” (du gadget le plus élémentaire au super-produit le plus grandiose), et corruption (achat du droit de créer, n’entrant pas qui veut dans un univers de l’inflation caractéristique des sociétés en voie de décomposition et qui s’aveuglent dans un ultime “impérialisme”, le plus terroriste).Encore une fois je ne peux que dire que le nombre des vivants qui m’intéressent diminue considérablement.(Je ne veux parler que de Gaétan : mais dans le sillage de la sienne s’inscrivent les morts assez atroces du pianiste magistral Bud Powell simultanément que j’ai d’abord pris contact avec le jazz, les toutes premières fois, vers 47—18, avant même d’y découvrir Charlie Parker et Thelonious Monk à la même époque presque — et de eet homme du cabaret si superbement réfractaire si incisif que fut Lennie Bruce .Ah ! oui, bien sûr, la drogue, n’est-ce pas ?!) Et j’en sais de ceux qui demeurent “en vie” dans la peau desquels je ne voudrais pas être, “ceci dit” compte tenu :îe leurs interventions ou non-interventions auprès de Gaétan, qui me disait sa stupeur, son mal, durant les dernières semaines.Pour quelques-uns, c’est lui qui demeure vivant, Gaétan Fraser, que je disais dans parti pris (vol.2, no 10-11) sorte de Queneau d’ici, Satrape local aux mutismes et sommeils qui en disent long”.Pas étonnant qu’à la fin il ait été la proie d’une insomnie infernale et qu’il ait tant parlé ! Il me reste ces photos minuscules prises durant une dérive monumentale sur la “Main”, lui, mon cactus-ookpik et moi — et dites, dîtes : fétichisme ! je sais bien, moi, de quelles traces il s’agit, comme des cicatrices qui me font tel que je suis, comme je sais que des marques sont au cours d’une vie quotidienne des amorces, dont la présence contient déjà en soi une direction, signifie un projet, déjà en cours, qui n’avortera pas, qui ne se niera pas en son rêve, celui-là, de projet .Il reste, dramatiquement, je veux dire essentiellement et au niveau d’intensité signifiante qui importe, cette jeune chanteuse qu’il forgea, avec opiniâtreté, férocité (celle d’une passion démesurée : désespérée), excès même, pour laquelle il n’eut de cesse qu’elle possède un répertoire précis et engagé, mobiles et désirs clairs dans le langage élu, pour laquelle il n’eut de cesse qu’elle sache quelle “situation” elle se voulait dans ce monde de la chanson (“En avant la zizique”, de Boris Vian, ça vous dit quelque chose ?), et il sombra, mais elle chante, et ce sera toujours un peu lui aussi qu’elle chantera, à l’envers, à l’encontre de tous les slogans, tous les “accommodements”, tous les “agencements de publicité”, toutes les conventions (les autres et les collectives), elle chante, elle chantera jusqu’à ce que tous l’entendent, elle va chanter demain et longtemps et les moins pourris “entendront”, les autres alors pourront toujours essayer de mettre la main dessus, elle chante, dans “le sens voulu”, ma 1051 camarade pour ce que nous avons vécu et y compris fondamentalement cette mort, Louise Forestier.(Je sais encore ceci : à la limite, je profite encore d’une mort pour faire mon petit “one-man-show”, je me sers d’un mort à des fins de petits règlements de compte abusivement.Comme dirait un petit Poisson qui sait déjà comment devenir grand : “C’est du délire.Purement et simplement.” Et il faudrait “laisser aux autres les choses sérieuses”.Seulement, justement, tout dépend du sérieux pour lequel on opte dans une vie.Et dans la mienne la mort de Gaétan Fraser constitue un sérieux dont je ne veux absolument pas parler sans bien évoquer tous les facteurs qui le font éclater.C’est tout.Et encore, je me trouve plutôt très gentil.) Comme j’ai présenté Louise un soir, en te citant, une dernière fois Gaétan c’est à toi et bien du côté à la fois tie Boris Vian et de Dean Martin que j’avale une rasade de rhum au Blues clair.Tu en parlais assez : on boit avec certains, pas avec d’autres ! C’est comme vivre, ou en mourir.l’homme qui est un oiseau Il faut lire absolument dans le Cahier du cinéma 179 (juin 66) “Jean-Luc Godard et l'enfance de l’art”, de Michel Delahaye avec lequel j’ai fait connaissance durant deux semaines assez fascinantes pendant et après le dernier Festival International du Film de Montréal.Ces deux pages de Delahaye à propos de J.-L.G.s’avèrent l’un des textes importants pour une compréhension vivante et vivablc de la praxis révolutionnaire totale, au sens où l’entend Henri Lefebvre, parti de Marx : “Changer le monde au lieu de l’interpréter, ce n’est pas seulement changer le monde extérieur, c’est surtout changer la quotidienneté.Cette praxis totale est possible dès que conçue et parce que conçue.” Ce que dans J.-L.G.découvre, aussi éloigné du marxisme qu’il est possible de l’être au niveau des intentions, ce serait plutôt une no volonté d’apolitisme exclusive qui le caractériserait, Delahaye : “.c’est la course à la vie : on s'y abandonne, on l’abandonne : à la mort.“Godard se contente de voir, et il voit ce qui s’annonce.Il est vrai que rien n’annonce jamais rien à ceux qui n’ont pas “la faculté divine de l’attention”, pour reprendre chez Bernanos ce mot qu’il devait à Poe.L’attention : tout recevoir du monde, et tout prendre : l’attachement.” (Jean-Marie Straub : “Ils ne veulent pas voir la réalité.C’est en grande partie de là que sont venues les réactions de ceux qui refusaient NICIIT VERSOHNT.Ce qui aurait pu faire passer le film, c'est justement la parodie, la pornographie, seule chose qui les intéresse.Mais la réalité nue, ils la refusent.Il est vrai qu’ils nient que ce qu’on leur montre soit la réalité.” C’est moi qui souligne, pensant à petit Poisson en train de devenir grand et à ce degré zéro de la pornographie cinématographique qu’est UN HOMME ET UNE FEMME : Straub — il ne parle pas du film de Leloueh, mais moi je ne fais pas le montage pour rien : “ .l’art, justement.Ce que j’appelais tout à l’heure la pornographie.Traduisons cela bêtement : les effets de photographie et le reste, tout ce qui lait que le cinéma se parodie lui-même.”) C’est Henri Michaux qui écrivait à peu près, dans “Passages” je crois : “Quiconque n’aide pas à mon perfectionnement” (ou accomplissement, ou dépassement)” : zéro.” Nul depuis Piotte et Miron, en si peu de jours, ne m’a comme Delahaye tant indiqué, tant fait percevoir, tant incité à des remises en questions pour accroître une réflexion d’élaborer sa critique sans cesse, que s’opère réellement le processus dialectique aliénation — désaliénation — nouvelle aliénation, le troisième niveau seul certifiant, authentifiant un acquis, et le besoin d’une nouvelle critique ainsi reconnu.Ici rejoint très précisément dans son travail Delahaye, ce qu’il produit, qu’il m'appartient à moi d’utiliser dans le sens de ma propre appropriation de la quotidienneté et ma condition.Aussi, une tendresse, un néo-romantisme et celle sorte d’humour noir souverain que j’aime, ui ne se décèlent qu’au deuxième ou troisième regard (c’est l’intéressant et la garantie de l’aventure), le font homme de cette qualité que peu désormais se soucient de se mériter (trop aliénés à d’autres échelles de valeurs auxquelles ils consacrent des énergies plutôt inflationnaires, et sans songer qu’alors ils n’interviennent plus à même la quotidienneté, qu’ils faussent donc d’autant une praxis révolutionnaire totale), homme profondément d’accord avec un style de vie (et quelles que soient angoisses ou amertumes s’y greffant dialectiquement).Et nous en revoici à Henri Lefebvre, aux deux niveaux évoqués plus haut et maintenant conciliés, comme tout autant qu’à Dela-haye à Piotte et Miron.Aussi bien : à Gaétan Fraser.La camaraderie assez admirable “découverte” en deux semaines début août, entre Delahaye et moi, constitue un facteur insistant, accentuant ma vie juste après que l’ait mutilée la mort de Gaétan (non sans aussi la préciser, la stimuler, ceci dit pour ceux qui sur-vivent).Et j’aime qu’il y ait à un point aussi aigu ce rapport, à plusieurs dimensions qui s’inter-agissent, Gaétan Fraser — MASCULIN FEMININ (J.-L.G.) — Michel Delahaye (Piotte, Miron).Ainsi expliquées une nature et une nécessité sans lesquelles ne seraient pas ce qu’elles sont des interprétations de la vie quotidienne (ou une tentative d'appropriation de la matière vécue, pour mieux orienter et faire plus efficace une praxis révolutionnaire totale).Autre “explication” : “Jean-Luc Godard et l’enfance de l’art” (cf.marginales) de Michel Delahaye, lequel je relis naturellement plus intégralement de connaître l’homme, mon cher Homme qui est un oiseau .affaires culturelles J’ai écrit toute une soirée et une partie de la nuit après avoir lu le compte rendu sur le Québec et son cinéma de Michel Cournot dans “le nouvel observateur” du 17 août dernier.Je croyais devoir dévoiler en quoi cet article est faux, tant au niveau d’une globalité que risque de mal servir une “propagande” erronée qu’au niveau plus particulier d’un cinéma et de cinéastes canadiens français que la “manoeuvre” pourrait reporter à une situation pré-O.N.F.encore plus “oppressive” que l'actuelle (l’imposture ayant ceci de supérieurement ambigu de la “thèse” est proposée en la centrant sur deux cinéastes, l’un essentiel, Jean-Pierre Lefebvre, l’autre dans l’actualité cinématographique canadienne française réactionnaire de par intentions, procédés et produits, Claude Fournier — ce que Cournot lui-même proclamait sans le vouloir dans un “Echos-vedettes” : Lefebvre c’est Godard, Fournier c’est Lelouch !”).Je me suis demandé le lendemain matin si je n’allais pas encore ulcérer ceux-là même que la démonstration n’avait pour but que de revaloriser, en rétablissant faits et conséquences dans une réalité et historique et idéologique — et pratique, mais quand ?Et si ceux-là même préféraient profiter de la manoeuvre qui à l’origine les dénature ?Certaine expérience Hatari récente, à propos du “tout dire”, m’a fait assez mal, qui m’a révélé une incompréhension absolue, qu’elle soit fondée sur mauvaise Ifoi, sur incompatibilité d’“intérêts” ou Jsur bêtise pure et simple.J’ai relu Henri Lefebvre évoquant Merton et ses “Eléments de méthode sociologique” (traduction Henri Mendras, Plon) : “Merton découvre beaucoup de “fonctions” au “boss” électoral dans les villes américaines y compris celles de s’occuper des intérêts précis — ceux des quartiers —, de se pencher sur le sort des pauvres et des déclassés : ces malheureux n’ont d’autre ressource que de s’adresser au “boss” local pour exercer lli leurs droits de citoyens et obtenir quelques faveurs.En somme, par ses “dys-fonctions” elles-mêmes, la machine politique et bureaucratique de la démocratie américaine ressaisit ce qui lui échapperait : la vie quotidienne.” “Même le pot-de-vin a une fonction dans le chaos de la concurrence.Le “racket” et le “gang” facilitent la mobilité sociale, etc.” Si certains se sentaient obligés de composer avec un état de fait semblable ?(Si je suis convaincu que ce ne peut être qu’une erreur irréparable à long terme, on peut me rétorquer que pour pouvoir acquérir immédiatement un minimum d’efficacité nécessaire .Encore que toutes les combinaisons tentées, étant donné les grèves actuelles, les intérêts réels et les contingences d’un gouvernement U.N.au Québec, la perspective d’une crise après l’Expo 67 .Moi, je doute fort que rayon “affaires culturelles”, et à plus forte raison en ce qui concerne plus exclusivement le cinéma .Mais, encore là, j’entends bien qu’on me dise que ce n’est pas mon “affaire” !) Je ne conserve aucune des pages écrites.J’observe le déroulement des Affaires.Je tiens seulement à mentionner ceci, qui indique une façon de procéder : Cournot prétend dont la revue parti pris — j’adresse au avoir ignoré quinze jours plus tôt l’existence de différentes personnes et choses, “Nouvel observateur” à Michel Cournot parti pris depuis des mois.un bilan C’est un très remarquable Festival International du Film de Montréal qui s’est déroulé du 31 juillet au 4 ouût 66 au “Loew’s”.Il y a encore trop de projections et de conférences de presse.Il n’y a pas encore en vue de grande rétrospective Dovjenko ou Mizoguchi ou Hawks ou Lang qui serait parallèle au F.I.F.M.même.Il est dommage qu’aient été mentionnés au palmarès du 4e Festival du Cinéma Canadien des films comme ON SAIT OU ENTRER TONY, MAIS C’EST LES NOTES et 3 HOMMES AU MILLE CARRE, exemples d’un cinéma ne renvoyant qu’au cinéma (celui fait avec les recettes les plus fabriquées, les plus à l’épate, et celui, ici, dont le prétendu “brio” suffirait à la bonne conscience des uns tandis qu’il autoriserait les autres à interdire encore plus un cinéma dans la réalité et à hauteur d’homme), dommage aussi, l’occasion était unique vu le caractère spécial du film autant qu’en considérant l’oeuvre de l’homme, que le Prix Spécial du Jury n’ait pas été décerné à Claude Jutra, pour l’ensemble de sa carrière comme pour l’important et très beau COMMENT SAVOIR.Mais le jury a pris des décisions excellentes, qu’il fallait avoir le courage de prendre et qui créent un précédent indispensable : ne pas attribuer de Grand Prix dans les sections courts et longs métrages; partager le Grand Prix section moyens métrages entre l’irremplaçable et très bien fait BUSTER KEATON RIDES AGAIN de John Spotton et l’exceptionnel NOTES FOR A FILM ABOUT DONNA AND G AIL d’un Don Owen qui a été vraiment le cinéaste de l’année ici.De UN HOMME ET UNE FEMME Jean-Louis Comolli a dit tout ce qu’il fallait dire dans le Cahier du cinéma 180 (cf.marginales).Deux, trois concessions • • • Mais il y avait cette année — cas unique et qu’on ne pourrait trop souligner — bien plus de films à voir que d’autres, certains de toute première qualité comme d’un intérêt sociologique saisissant, une proportion considérable de films très représentatifs des nouveaux cinémas dans le monde étant offerte au public.Espérant qu’on verra en 67 les derniers films de Delvaux, Eustache ou Moullet, par exemple, plutôt que de gros bateaux pour Expo, résumons sommairement ce passionnant F.I.F.M.7 en un trop bref bilan : 1) MASCULIN FEMININ (Jean-Luc Go- I!2 dard), 2) NICHT VERSOHNT (Jean-Marie Straub) et L'HOMME N’EST PAS UN OISEAU (Dusan Makavejev), 4) DES OISEAUX PETITS ET GROS (Pier Paolo Pasolini), 5) SIMON AU DESERT (Luis Bunuel), G) NOTES FOR A FILM ABOUT DONNA AND GAIL (Don Owen), 7) LADIES a GENTLEMEN : MR.LEONARD COHEN (Donald Brittain et Don Owen), 8) A FALECIDA (Leon Hirzman) et THE SHOOTING (Monte Heilman), 10) COMMENT SAVOIR (Claude Jutra) et BUSTER KEATON RIDES AGAIN (John Spotton), 12) LES CHEVAUX DE FEU (Serguei Paradjanov).Je ne dis rien d’un court-métrage unique que je n’ai pas vu entièrement, MACHORKA-MUFF (Jean-Marie Straub), de Larry Kent, qui finira bien par faire le film important, généreux et neuf qu’il a en lui, de cet étrange échec qu’est LES SAISONS DE NOTRE AMOUR (Florestano VANCINI) : un scénario capital et admirable, mais pas de film .Je reparlerai naturellement de NICHT VERSOHNT et L’HOMME N’EST PAS UN OISEAU.Il faut d’abord les revoir.Cinémathèque canadienne, ciné-clubs, syndicats, organisateurs de galas spéciaux puissent-ils nous les proposer, bientôt, et souvent ! A moins qu’un exploitant n’ait le courage ?.! L’essentiel, dans un contexte québécois actuel : un F.I.F.M.7 d’une qualité manifeste, contemporain, adulte.Puisse-t-il désormais ne jamais plus s’inscrire dans une autre dimension que celle-ci, la plus influentielle et avec le plus d'éléments majeurs pour l’évolution canadienne française en cours des points de vue de l’information, la culture, le cinéma, la conscience.points de repère Dans “Le nouvel observateur” on ne lit pas que Cournot (auquel j’ai “cru” l’un des premiers, avant de deviner le “système” et jusqu’à ce qu’il ose écrire de l’ad- mirable RED LINE 7000 qu’il aboutissait à l’escalade sur Hanoï); on y citait dernièrement Pavese : “Une chose nous sauve de l’horreur et c’est l’ouverture de l’homme vers l’homme.” Peut-être n’ai-je rien essayé de dire d’autre au cours de ces faits-divers .Dans un monde de la corruption, la superfétation, la résurgence de fascismes multiples et qui se camouflent volontiers “à gauche”, je tiens pour primordial qu’on se puisse référer à l’existence d’un Pavese (d’un Piotte, d’un Miron, d’un Delahaye, d’un Godard — d’un Straub, d’un Makavejev — d’un Husse-reau, etc.).Je l’entends comme préalable à toute critique, laquelle je ne saurais concevoir qu’en ce sens d’une ouverture de l’homme vers l’homme, et surtout peut-être en ce Québec 66.C’est à dessein que je titre faits-divers aussi bien la mort de Gaétan Fraser que ma découverte de Delahaye, l’“affaire”-Cournot qu’un trop bref bilan F.I.F.M.7 — je voulais exprès indiquer à quel point ce ne sont pas des “événements” qu’il importe de déchiffrer mais les incidences d’aspect le moins extra-ordinaire si elles s’éveillent en l’individu un écho particulier, lui fournissent une motivation nécessaire et suffisante dans Taxe-projet d’une éthique.Ainsi établie cette relation quotidienneté-personnalisme, relation de laquelle on devrait pouvoir attendre qu’elle facilite une attitude critique à l’abri des deux pièges : celui de l’individualisme (propriété et vie privée), celui du formalisme dogmatique (abstraction du “dit” au nom de principes ou d’une stratégie, conduisant à la dénaturation du “à dire”, dénaturation contradictoire avec l’idée de socialisme que nous défendons, et qui au niveau de l’idée d’indépendance met en pleine lumière le danger d’un indépendantisme de droite, peut-être jamais plus actuel qu’en ce Québec 66 — pouvoir Johnson, l’ouverture R.N.au R.I.N., etc.).C’est dans cette perspective que doit se comprendre le recours plusieurs fois à 113 Henri Lefebvre (“Critique clc la vie quotidienne, 2 : fondements d’une sociologie de la quotidienneté”, L’Arche).J’ai repris cp livre d’abord pour éclairer de deux citations scientific ues une opposition radicale entre Godard et Lclouch que je voulais dire.En parcourant ensuite ce livre j’y ai retrouvé des éléments qui coïncidaient trop étroitement aux “faits-divers” à rapporter et à cette relation quotidienneté-personnalisme pour ne pas les utiliser.“Le vécu, c’est le présent, et le vivre la présence.” Michèle Favreau insistant encore sur une “complémentarité” Godard-Lelouch, il est évident que j’élaborerai le texte prévu sur l’opposition.Une chose nous sauve de l’horreur et c’est l’ouverture de l’homme vers l’homme .Au “Dauphin” : PIERROT LE FOU (J.-L.G.) Les chroniques que je signerai durant cette 4e saison parti pris ne seront jamais que de très parcellaires clichés d’une globalité entièrement contenue clans la plus magistrale critique de la vie quotidienne (l’anti-thèse : UN HOMME ET UNE FEMME) jamais donnée à voir (la face du Miroir à la première personne, au singulier, MASCULIN FEMININ la face document, actualités, autrui l'essentiel), à vivre, littéralement, intégralement : PIERROT LE FOU.“Et le cinéma, en faisant rendre gorge à la réalité, nous rappelle qu’il faut tenter de vivre.” patrick straram 4 septembre 66 l’amour au drug Extraits de “Lelouch, ou la bonne conscience retrouvée”, un article de Jean-Louis Comolli, dans le Cahier du cinéma 180 (juillet 68) : “C’est là-dessus qu’il faut s’expliquer : UN HOMME ET UNE FEMME ne saurait 111 être envisagé indépendamment de l’accueil aux allures de triomphe que lui font critiques et spectateurs : l’oeuvrettc passe pour chef-d’oeuvre, et il y a autant de leçons (les mêmes sans doute) à tirer du film quant aux goûts et besoins d’un certain public qu'il y en a à tirer de la satisfaction de ce public quant à la valeur du film.Tout film prend plus ou moins le sens de son succès, et plus que d'autres celui-ci, qui est fait pour.” “Cette vie que Lelouch préfère à l'art n’est rien d’autre qu’un prétexte à art.Vie et art sortent affadis de ce chassé-croisé hypocrite et qui se refuse pour ce qu’il est.La grande faiblesse de Lelouch vient de ce qu’il croit ce qu’il n’est pas : un primitif du cinéma, plongé au coeur de la vie; et de ce qu'il ne s’assume pas comme il est : un esthète irréfléchi préférant toujours une belle image à un geste juste, un zoom à un regard, un coloriage à la vérité, bref la caméra au cinéma, le truquage à la vie.” “Ce n’est donc pas la vérité sans caution de l’improvisation qui est obtenue, mais les signes seuls de l’improvisation, les tics de la vérité (redites, reprises, etc.) : les clichés du naturel qui sont donnés pour ce naturel même.” “L’incohérence, le désordre ne sont pas ici effets de l’art.Ils sont le signe clinique d'une impuissance pathologique à choisir, à éliminer, à vouloir, c’est-à-dire à mettre en scène.Renoir.Hawks, Rossellini, Eres-son, Skolimowski, Straub, Sternberg disent que mettre en scène, c’est supprimer, écarter, ôter : viser l’essentiel.A ce compte, le cinéma de Lelouch, prolifération d’images, est la maladie du cinéma, son cancer.C’est pourquoi, sans doute, il connaît les faveurs de la mode.Certes, le joli a toujours été à la mode, et le gratuit.L’cs-brouffe a par définition des clients.Mais je vois la raison profonde de ce succès de mode dans le fait qu’UN HOMME ET UNE FEMME donne bonne conscience aux Champs-Elysées.(.) Soulagement : voilà de “l’audace” à la volée, du brisé, de l’improvisation, du délire, et le film reste compréhensible à tous, accessible à chacun.C’est qu’il n’y a rien à comprendre.C’est du libre service.Lelouch a permis aux Champs-Elysées de récupérer sans risque les tics d’expression du cinéma moderne, les oripeaux d’une modernité dont l'âme est laissée de côté.” Ce magazine illustré d’un amour au drug-store n’aura pas redonné bonne conscience qu’aux Champs-Elysées.Il n’est qu’à voir l’accueil qu’on lui réserve, à Montréal, rue Saint-Jacques et rue de la Montagne .]).S.culture de droite Extraits de “Jean-Luc Godard et l’enfance de l’art”, un article de Michel Deîa-have, dans le Cahier du cinéma 179 (juin 66) : “Ainsi, ce que Godard a fait, c’est un peu de la conscience-fiction .“Ce n’est pas que Godard se flatte de prédire.Il veut seulement voir juste et dire juste.C’est déjà beaucoup.C’est même tout car le reste s’ensuit.La forme à venir d’un monde, d’un être — destin, si l’on veut — est déjà inscrite tout au fond de lui.Seulement il faut voir profond, tout est là.” “Ici je pense à un homme dont on disait souvent (pour le flatter ou le gronder) qu’il parlait en prophète : Bernanos.A quoi Bernanos répondait, justement, qu’il se contentait de bien voir les choses, et que c’est peut-être pour cela qu’il sc trouvait voir un peu plus loin que les choses : où elles mènent.Que l’on appelle cela prophétisme ou lucidité ne fait rien à l’affaire, toujours est-il que cela Godard l’a.’’ “On nomme aussi aliénation l’état de ceux qui sont plus victimes qu auteurs de l’obscurcissement de leur conscience — simple résultat de simples faits sociaux.Nous revoici aux CARABINIERS, où l’en- grenage de la guerre est subi et relancé par des êtres qu’a déjà réduit celui de la misère.Autre croisement : nos soldats y massacrent des concierges : on s’entretue entre aliénés .La misère.Voici le métro de BANDE A PART (et MASCULIN FEMININ), et sa chanson (et, juke-box, café : celles d’UNE FEMME EST UNE FEMME et VIVRE SA VIE), et, à travers désespoir, dérélietion, amertume, tendresse, en grands raccourcis qui condensent des beautés ailleurs réparties, quelque chose s’épanouit vers la joie (une autre pensée pour Bernanos, une pour Dreyer, une pour Bergman).” “Pour aller ainsi, du même pas, de la dureté à la tendresse, les vivre et les montrer, dedans, dehors, prendre, refuser — et échapper aux pièges de la complaisance (ils sont plusieurs, et l’amour aussi, on peut s’y perdre), pour vivre ces tiraillements, il faut beaucoup de force.Je veux dire par là — s’il faut y insister — qu’on ne saurait ranger Godard du côté des optimistes ou des pessimistes.Ceux qu’on désigne ainsi sont les faibles, qui n’ont pas su résister aux tiraillements.Ils ont fini par pencher vers le côté où ça tirait le plus.Sont restés ainsi.Ankylosés.Spécialisés.Bernanos disait rie l’optimiste et du pessimiste que l’un est un imbécile gai, l’autre un imbécile triste.” “Mais le plus beau, c’est que le public, le grand, se prête admirablement à Godard.Il est touché.Le grand public est simple, et il est sensible, chez Godard, à la simplicité.Il est capable de voir les choses, tout uniment, comme elles sont (comme les enfants, souples, ouverts, disponibles, toujours prêts à voyager — ce sont les adultes ankylosés qui refusent les V.O., les films à surprises et les montagnes russes), d’autre part, comme il a vécu, il reconnaît chez Godard la vie.Sa vie.Les petites choses, les grandes : tout lui est familier, il s’y accroche, il se laisse emmener, et ainsi se trouve accéder également à d’autres lieux qui lui étaient peut- 115 être moins familiers mais que maintenant, il a reconnus.Et Goclard se justifierait — s’il restait à le faire — par ce seul critère : sa fécondité.Car, quoi qu’il aborde, il provoque les gens à repenser la chose, et le cinéma avec.Et il est aussi remarquable que toute une jeunesse ait trouvé en lui l’équivalent de ce que traditionnellement elle trouvait dans la littérature : un maître à vivre.” C’est la nième fois que je relis ces pages.C’est avec la même intensité, me cinglant en un môme état d’alerte en profondeur, que ces mots, ces sentiments, ces idées, éprouvés, discutés avec un autre ou latents seulement jusqu’alors, me brûlent, qui font lumineux, vitaux, une compréhension et un accord.Je tiens ce texte pour un modèle d’explication, rationnelle-et-passionnelle, scien-tifique-et-moralo.Je défie un seul homme un peu averti de la dialectique marxiste-léniniste d’en pouvoir retrancher ou infirmer un seul élément.Il en est qui préféreront la bave de l’ankylosé de service à “Combat” (P.C.Q.) ou les approximations qu’elles soient “de gauche” ou libérales à condition qu’on n’y cite par Bernanos.Pour ceux qui seraient intéressés : Les Cahiers du cinéma, 5 rue Clément-Marot, Paris 8e (France).p.s.116 BULLETIN D’ABONNEMENT PARTI PRIS Veuillez m’inscrire pour un abonnement de ?un an, à PARTI PRIS, à partir du numéro de .196 Ci-joint un Q chèque, ?mandat-peste, au montant de .TARIF : Abonnement ordinaire — de soutien — outre-mer (avion) $6.00 $12.00 $10.00 un an (5 nos) ., le .196.(Signature) Nom Adresse .Ville .Profession ÉDITIONS PARTI PRIS - C.P.149 - STATION N - MONTRÉAL, P.Q.A chaque nouvel abonné, en cadeau, un livre offert ?Carnets politiques, de Jean-Marie Nadeau ?Le monde sont drôles, de Clémence Desrochers ?Sonnets archaïques pour ceux qui verront l’indépendance, de Jean-Robert Rémdlard (cochez le titre désiré) vient de paraître aux éditions parti pris le premier livre clémence des rochers le monde sont drôles (nouvelles) suivies de la ville depuis.* (lettres d’amour) en vente dans toutes les librairies $1.50
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