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Titre :
Parti pris
Éditeur :
  • Montréal :Revue Parti pris inc. ,1963, oct. (no 1)-1968, été (vol. 5, no 9)
Contenu spécifique :
Mai - Août
Genre spécifique :
  • Revues
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Parti pris, 1967-05, Collections de BAnQ.

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V s\5 *:v.Sw* yv‘.'WS •.* i * v * V *, VXAN \\>kV vxx •jy v.•v * WM 9 c'est avec fierté que nous vous présentons ce numéro double qui traite de questions culturelles québécoises.Ce numéro constitue notre projet du centrentenaire et se veut une contribution à l'approfondissement des leçons que nous pouvons tirer des cent trente dernières années de notre histoire.C'est par la solidité de nos convictions et le sérieux de nos analyses que nous pouvons encore le mieux combattre les millions de dollars de propagande grossière et massive que la bourgeoisie fédéraliste dirige sur notre pays.Ces millions de dollars sont probablement ceux que cette même bourgeoisie tire de sa participation à l'effort de guerre des impérialistes américains pour leur génocide sur le peuple vietnamien• le comité de rédaction sommaire éditorial .3 présentation, l.r.7 fondation du territoire .11 paul chamberland production culturelle .43 lue racine narcisso pizarro michel piquette gilles bourque l’insurrection 1837-38 .76 chartes gagnon culture, décolonisation .102 philippe bernard gaëtan tremblay politique culturelle .121 andrée paul raoul duguay le castor rouge .146 pierre r.desrosiers les indiens du québec .165 camil guy chroniques politique internationale .182 philippe bernard le québec politique .186 gaëtan tremblay le québec syndical .190 gabriel gagnon colonialisme quotidien .195 PP- la laïcité .196 pierre maheu les essais .201 lue racine littérature québécoise .208 raoul duguay interprétation de Sa vie quotidienne 214 patrick straram marginales .220 vol.4 nos 9-10-11-12 mai - août 1967 revue politique et culturelle paraît tous les deux mois sur 112 pages ou plus rédaction et administration : c.p.149, station "N" montréal 18, québec comité de rédaction i co-dircctcurs : gabriel gagnon lue racine gaëtan tremblay philippe bernard paul chamberland jan depoeas raoul duguay pierre maheu gaston miron jean-marc piotte trésorier : marc laliberté secrétaire à la rédaction : Patrick straram distributeurs : agence de distribution populaire, 1130 Lagauchetîère Est Tel.: 523-1182 La revue n'est pas responsable des manuscrits qui lui sont ?dressés.Reproduction interdite sans autorisation.le numéro : $1.00 6 numéros : $6.00 l'abondance de textes pour ce numéro sur l'homme québécois nous a contraints à reporter en septembre la parution de quelques articles, en particulier celui de Gaston Miron sur l'écrivain québécois, qui trouvera d'ailleurs très bien sa place dans ce numéro qui portera sur le rôle des intellectuels dans la société • i > » • i t .québécoise.A compter de septembre aussi, nous publierons un reportage fouillé sur un sujet d'intérêt général dans chaque numéro.Durant les vacances d'été nous travaillerons aussi la formule même de la revue pour la rendre plus attrayante, plus variée et plus "lisible".Il va sans dire que vos opinions et commentaires sont toujours bienvenus et même désirés.le comité de rédaction t éditorial que faire?Le Québec de la grande diversion EXPO 67, du Centenaire de notre humiliation y le petit Québec d'avant le Bill 21 et d'après le Bill 25 se porte bien : la révolution verbeuse abattue et le néo-libéralisme dépité, tout est tranquille.Johnson s'enferme dans un légalisme constitutionnel dont le principe fut toujours d'enlever à Ottawa ce que l'on livrait aux monopoles yankees.Un clergé odieux saborde la réforme de Véducation, acoquiné à ces insignifiantes élites professionnelles qui torpillent le B.A.E.Q.Nos ministres préfèrent bouffer du Juif ou de l'Allemand plutôt que de réfléchir à la récession économique qui suivra VExpo.Les libéraux continuent à se chercher une vaine orthodoxie, tandis que la majorité d'entre eux voudraient bien se débarrasser de ce René Lévesque qui démasque leur sottise et leur cupidité : le parti ne peut plus se permettre de perdre le vote anglo-saxon ni l'appui des bailleurs de fonds new-yorkais.Et, encore mieux, R.I.N.et P.S.Q.en sont toujours au point zéro de l'organisation politique.En expulsant les Jeunesses socialistes, le P.S.Q.vient de poser le dernier geste sectaire qui nous conduit à un morcellement sans cesse plus abenant et stupide de ce qu'il nous reste de gauche organisée.Quant au R.I.N., divisé entre ceux qui voudraient en faire un véritable parti des travailleurs et les petits bourgeois timorés qui le dirigent encore, il tripote des banquets à $50.et des gouvernements parallèles, ma chère.Ce n'est pourtant pas en imitant les vieux partis dans ce qu'ils ont de plus pourri (leur mode de financement) et en constituant comme eux une caisse électorale secrète où VAlcan et Z'Iron Ore pourront venir prendre des assurances contre l'Indépendance du Québec que le R.I.N.peut espérer obtenir la faveur des travailleurs devant lesquels il s'obstine à faire du guignol.Ce n'est pas non plus le gouvernement parallèle des amis de Pierre Bourgault, cautionné par deux ou trois intellectuels de gauche, qui remédiera à l'inanité actuelle de l'opposition socialiste.Si ce gouvernement paral- 3 lèle n'a pas pour but exclusif de remplacer au profit de Bourgault les instances démocratiquement élues du parti, trop perméables aux idées socialistes de la section de Montréal, il damait cesser d'être l'instrument du seul R.LN.pour s'étendre o tous les éléments représentatifs de la gauche socialiste.Pendant que les Johnson, Tremblay et Bellemare dissimulent de moins en moins leur ignorance et leur nullité politique, de l'autre côté de la barricade, d'autres québécois, du haut de leurs diplômes, de leurs portefeuilles et de leurs beaux sentiments, s'affublent d'un réalisme étriqué pour abîmer d'injures ceux qu'ils prétendaient jadis défendre et qui refusent maintenant de les suivie dans leur opportunisme dégradant.A rivaliser à qui se prosternerait le mieux sous la botte du plus fort, ils les ont eus leur qui se prosternerait le mieux sous la botte du plus fort, ils l'ont eu leur Ministère de l'Hystérie et de la Technologie américaines au Viêt-Nam, leur Ministère de la Justice du portefeuille, ce qui ne les empêchera pas de rejoindre bientôt aux poubelles de la Confédération les pâles marionnettes qui les ont précédés comme ces politiciens provinciaux qu'ils méprisent tant.Outre ces inepties qui ne convaincront plus bientôt même Pearson mais qui démontrent à satiété l'ornière où devait caler Cité Libre, il se dessine une offensive plus sérieuse côté N.P.D.Ce parti, qui se voudrait socialiste, remplace progressivement le parti conservateur canadien, tout en gagnant une certaine popularité au Québec : ainsi, au fédéral, la lutte politique se fera bientôt surtout entre libéraux et néo-démocrates.Malgré l'appui de certains éléments néo-capitalistes et d'une fraction progressiste de la bourgeoisie anglo-saxonne, malgré l'influence prépondérante qu'y joue le très conservateur C.T.C.de l'inestimable Claude Jodoin, malgré son programme essentiellement réformiste à la petite semaine, le N.P.D.semble enfin avoir compris la nécessité pour le Canada d'échapper ci l'emprise politico-économique des Américains, précisant même enfin que le Québec pourrait choisir en toute liberté son statut politique.C'est en particulier sur ce dernier point que Robert Cliche devra apporter quelques éclaircissements s'il désire que les forces de gauche du 4 Québec répondent à l'appel qu’il leur lançait récemment.Car il est clair que le Québec libre et socialiste auquel nous aspirons devra compter sur un Canada avec lequel il serait plus facile de s’entendre si un parti de gauche y résistait efficacement à l’hégémonie de l’empire voisin.Mais, tout récemment, le candidat N.P.D.de Sudbury s’est vu refuser l’appui du syndicat des métallos, à cause d’un discours de T.C.Douglas contre la guerre au Viêt-Nam : nous pouvons donc craindre qu’une fois au pouvoir, le.N.P.D.ménage tellement les capitaux américains (genre Mercantile Bank) que sa politique de contrôle des intérêts étrangers reste parole en l’air.Si, par contre, ce parti était prêt à appliquer une planification intégrale et non pas une vague programmation indicative servant exclusivement les intérêts nationalistes pan-canadiens et centralisateurs de la bourgeoisie anglo-saxonne, il trouverait sans doute plus d’appui de la part de la gauche québécoise.Il doit cesser de croire qu’Ottawa deviendra le centre planificateur dont les décisions seront servilement suivies par le Québec comme par les autres provinces : les socialistes québécois ne s’allieront aux socialistes canadiens que si ces derniers nous accordent non seulement l’autonomie politique mais aussi le contrôle de notre développement économique.Si les succès du N.P.D.ne sont pas temporaires, liés en grande partie au vieillissement politique qui, de Duplessis à Diefenbaker, a joué un rôle dont nous n’avons pas toujours su profiter, ce parti dévia sortir de l’ornière social-démocrate et choisir les intérêts des travailleurs canadiens plutôt que ceux de la bourgeoisie nationale avant que nous lui apportions un appui sans réserve.Le problème de l'organisation politique de la gauche québécoise devra donc être abordé radicalement et rapidement si nous ne voulons pas perdre toute chance de réalisation prochaine d’un Québec socialiste.L’évolution de la situation internationale, en particulier Venlisement de la politique et de l’économie américaines, pourrait bientôt nous fournir des possibilités objectives de réalisation du socialisme que seidc une organisation systématique de l’action des groupements de gauche nous pcimiettrait de saisir à temps.5 Dès l'été qui vient, il nous feindrait franchir une étape cruciale, trouver une base autour de laquelle les divers mouvements de gauche et les syndicats pourraient s'unir : une stratégie positive, inventive et réaliste unissant loin des perspectives apocalyptiques les personnes, les groupes et les tendances qui peuvent dès maintenant agir en commun.Il faut d'abord envisager, avec l'aide de revues comme Socialisme, Horizons et parti pris, la mise en place permanente de groupes de recherche permettant d'étudier la situation socio-économique du Québec dans les secteurs-clefs de l'industrie, dans l'agriculture, l'éducation et Vinformation.Ces groupes devraient, après analyse de la domination économique du Québec sous toutes ses formes concrètes, dégager les possibilités elles aussi concrètes de briser, par un ensemble de décisions planifiées et graduées, la domination canadienne et américaine en nous liant davantage à d'autres parties du monde (Marché commun, pays socialistes, Amérique Latine).Simultanément, il faudrait regrouper au sein de structures encore à définir des représentants des divers mouvements de gauche existant actuellement : ces membres du P.S.Q., des J.S.Q., du R.I.N., du P.C.Q.et même de la gauche du parti libéral pourraient ainsi mettre momentanément de côté leurs différends, apprendre à mieux connaître leurs positions et leurs oppositions respectives et, en relation avec des membres des centrales syndicales, élaborer à partir des résultats du travail des groupes de recherche suggérés plus haut une stratégie cohérente dans le domaine politique et syndical.Un véritable contre-gouvernement pourrait ensuite se former dans un assez bref délai pour critiquer systématiquement au nom de la gauche l'incohérence du gouvernement au pouvoir et proposer un ensemble de mesures spécifiques pour y remédier dans tous les secteurs.On en arriverait ainsi de façon réaliste à une stratégie, une tactique et un programme communs facilitant la naissance de ce parti des travailleurs susceptible de remplacer les valets, les affairistes et les pantins qui pensent pouvoir paralyser encore longtemps l'éveil des véritables québécois.p.p./ g.gg -1.r. présentation dépossession et domination .poème en laisse, pour la dernière fois je m’apitoie, sur toi, avec nos deux siècles de saule pleureur dans la voix.gaston miron Ce numéro n’est pas le premier que nous consacrons à l’analyse de la culture québécoise et il est fort probable que nous ayons encore à revenir quelques fois sur ce thème.Aujourd’hui encore, l’immonde mystification que représente l’Expo 67 est là pour ramener à notre mémoire, si besoin en est, toute la dépossession qui est notre lot le plus quotidien : sur la Terre des Hommes nous ne sommes rien ou presque, quantité négligeable, sous-hommes plus ou moins bien nantis à la marge d’un empire dont tous les pouvoirs de destruction et de massacre ne se sont sans doute pas encore pleinement manifestés.Cette fois, cependant, nous ne parlerons pas beaucoup en termes de dépossession et d’aliénation culturelle, de colonisation ou de décolonisation : non pas parce que nous ne croyons plus que le Québec soit globalement dominé par les U.S.A.et leur satellite 7 anglo-canadien mais plutôt parce que, refaisant graduellement le chemin qui a mené Marx de l’humanisme des Manuscrits économico-philosophiques aux analyses scientifiques du Capital, nous apprenons maintenant à parler clair, à démonter péniblement les mécanismes socio-économiques d’une domination totale, à expliquer notre mal enfin après l’avoir nommé.Ainsi, la plupart des articles composant ce numéro s’inspirent plus ou moins de la méthode propre à une analyse marxiste de la culture.De cette façon, nous avons voulu élabo-.* ' rer, en tirant parti le plus pleinement possible des travaux d’hommes comme Mehring, Goldmann, Lukacs, Marcuse, Althusser et Macliercy, une approche vraiment rigoureuse des diverses manifestations culturelles de notre société, de la poésie à l’interprétation de l’histoire et à l’idéologie politique.Le travail réalisé ici n’est qu’une première étape de l’étude systématique de la culture québécoise, étude systématique qui, à notre avis, constitue l’un des meilleurs outils pouvant servir à l’élaboration d’une politique planifiée pour la pratique socialiste sur le plan théorique, scientifique, artistique, littéraire, poétique, etc.Sur le plan poétique, Paul Cham-berland, par une analyse de la thématique des poètes québécois, de Granbois à Brault, montre les relations complexes entre la vision du monde de certains parmi nos poètes les plus importants et la situation des principaux groupes sociaux qui se manifestèrent lors de la Révolution tranquille : il se dégage en outre de son étude que la problématique de ces groupes, sur le plan culturel, est en voie d’être dépassée; l’échec de la Ré-volution tranquille marque ainsi la nécessité d’un renouvellement qui ne soit pas exclusivement politique, mais aussi socio-économique et culturel.De la même façon, en mettant à jour les contradictions de la pensée politique d’Henri Bourassa et en les rattachant à la situation de la bourgeoisie libérale entre les années 1900-1939, Pierre Desrosiers nous montre à quel point, historiquement, cette classe fut toujours incapable de résoudre, que ce soit sur le plan politico-économique ou idéologique, les problèmes divers liés à la domination de la société et de la culture québécoise par le monde anglo-saxon.C’est aussi dans cette optique qu’il faut lire l’inestimable contribution de Charles Gagnon, aujourd’hui emprisonné, sur l’étude des classes sociales au Québec lors de l’Insurrection 1837-38 : là encore, on constate l’impossibilité profonde de la bourgeoisie des professions libérales à représenter vraiment les intérêts essentiels du Québec dans le domaine politique et économique.A un autre niveau, l’article de Raoul Duguay et d’Andrée Paul nous 8 montre comment la désorganisation de la vie culturelle, pour ce qui est des beaux-arts autant que pour ce qui est du cinéma et de la musique, s’explique par l’emprise des monopoles américains sur le marché québécois et par l’absence de toute politique culturelle cohérente de la part d’un gouvernement inepte, ayant représenté jadis des intérêts déjà plutôt restreints et symbolisant aujourd’hui l’ultime point de décadence et le caractère néfaste d’un clergé réactionnaire allié à des professionnels aussi incompétents que malhonnêtes.C’est dans cette perspective que G.Bourque, M.Pichette, N.Pizarro et L.Racine proposent, dans leur article consacré à la production culturelle et aux classes sociales, un rapprochement entre les producteurs culturels et les syndicats afin de rendre graduellement possible la représentation par un parti socialiste, encore à créer sur la base que constitue le mouvement syndical, des besoins culturels de la majorité de la population.Parallèlement à cela, Philippe Bernard et Gaëtan Tremblay, à partir d’une étude de la spécificité cul- turelle et sociale du Québec traditionnel, entreprennent d’illustrer comment certaines caractéristiques dominantes de la personnalité collective des Québécois, tels l’égalitarisme, la solidarité et le mode de libération de l’agressivité, pourraient être des facteurs positifs dans la lutte pour le socialis- me.A la suite de cela, il ressort clairement qu’il est indispensable, dans une perspective socialiste et décolonisatrice, de faire servir l’analyse de la culture et de ses relations avec l’ensemble de la vie socio-économique à l’élaboration d’une politique cohérente qu’un parti socialiste encore à venir pourrait opposer à la politique morcelée des partis en place et, une fois au pouvoir, appliquer dans l’intérêt du développement non seulement économique mais aussi culturel de tous les travailleurs québécois.Et enfin, en lisant le texte de Caïn il Guy, on pourra voir jouer, dans le cas des Indiens du Québec, le même phénomène de prolétarisation et de désagrégation culturelle ayant également marqué, au commencement du siècle, le passage du Québec d’une société rurale à une société industrielle entièrement déterminée de l’extérieur par les décisions politiques et économiques des grandes compagnies américaines.La dialectique de la domination et de la dépossession socio-économiques et culturelles s’articule ainsi sur un axe qui va de Vaméricain ivay of life à la décadence de la culture indienne, par l’intermédiaire du train de la Confédération et de la parade de la Saint-Jean Baptiste.Comme il se dégage des principaux articles de ce numéro, notre culture reste à faire, la bourgeoisie québécoise a été foncièrement incapable d’as- 9 surer un développement culturel véritable, cette impuissance à produire une culture valable étant d’ailleurs indissociable d’une même incapacité à contrôler le développement socio-économique.Et, puisque la production et la diffusion de la culture sont, au Québec, sous le contrôle des monopoles anglo-canadiens ou américains, une prochaine étape de notre travail devra évidemment consister en l’étude détaillée des modalités de ce contrôle par l’intermédiaire des divers moyens de communication de masse, telles la radio, la télévision, la presse, etc.Pour que la culture québécoise puisse se développer selon les besoins de tous les travailleurs, il faudra nécessairement qu’un jour soient prises, par un parti qui les représentera, l’ensemble des mesures permettant de faire de l’information et de l’éducation les outils d’une politique culturelle adéquate.Toutefois, la reprise du contrôle de l’éducation et de l’information est liée à la reprise du contrôle des secteurs-clefs de notre économie : l’analyse de la production culturelle renvoie ainsi à l’analyse de la domination économique et aux moyens politiques d’en rompre le cercle où nous avons erré tous les siècles de notre histoire.I.r.10 fondation du territoire paul chamberland avant-propos méthodologique L’article qui suit pourra produire les fausses apparences d’un ordre alors qu’il est constitue de notes, je ne saurais trop insister dès les débuts à faire valoir cet état de fragmentation comme le résultat d’une hésitation, sinon d’un désarroi méthodologique.L’article constitue une étape, certes bénéfique, le long d’une étude de la poésie québécoise, étude qui s’est révélée peu à peu des plus aventureuses.Le bienfait réside en la communication de certains résultats pour qu’ils soient appréciés par ceux qu’intéressent semblables recherches.J’avais en vue un champ de recherches qui s’étend approximativement de Grandbois à Péloquin.Je m’y suis engagé sereinement, mort d’une intuition de survol en laquelle je croyais tenir le fil d’Ariane.Je suis maintenant pris aux mailles d’un vaste réseau de monographies.De quel type était cette intuition ?Découvrir une "poétique” commune aux auteurs élus, et dont le présent article fournit l’ébauche.Mais j’ai dû me rendre compte que, dans l’examen de ce qui est commun, la "précaution élémentaire” de réserver le particulier, l’individuel se réduisait à un motif rhétorique.La seule façon de produire une synthèse finale, c’est encore d’accorder large préséance à la connaissance exacte de l’individuel.Voici pourquoi les notes qui suivent ne peuvent être que conjecturales.Tel est un premier point d’ordre méthodologique.11 en est d’autres.J’ai constaté que vouloir interpréter la poésie québécoise à l’aide d’une grille thématique, c’était risquer d’imposer à mon objet d’étude une orientation apriorique assez "astucieuse” pour qu’elle se donne les airs de la vraisemblance : il n’est pas difficile de finir par trouver ce que l’on s’est tout d’abord donné.Telle est la voie facile de P"essayisme”.11 Enfin, doit être posé, et clairement, le problème de la méthode critique.Je justifie plus loin l’emploi de quelques notions que j’ai cru bon de retenir.Ce que l’on pourrait appeler une "poétologie” reste en grande partie à faire.Car pour avancer quelque hypothèse, encore faut-il s’être assuré des moyens de connaître réellement l’objet que l’on soumet à l’examen.Ce qui revient à s’interroger sur les concepts et les procédures d’investigation de la critique.Or il faut bien constater l’insuffisance notoire des divers courants de critique à l’endroit de la poésie.Ainsi, la critique marxiste est étrangement muette à son sujet, et les althussériens ne semblent pas devoir faire exception à la règle.Quant à l’école "thématique”, elle nous a apporté, avec Richard notamment, la preuve de moyens efficaces.Qui sont loin de compte, oserais-je ajouter.En effet, la thématisation, certes rigoureuse, de Richard ne retient que les dimensions lexicales et stylistiques du langage poétique : l’image, par exemple, n’est saisie que sous la face du signifié, et l’on ne cherche dans la prosodie que matière à confirmation.Un véritable structuralisme en critique poétique demeure toujours un pieux souhait.C’est peut-être du côté de la linguistique structurale que nous viennent présentement les découvertes les plus intéressantes0'.L’application des méthodes linguistiques à la poésie a pour avantage majeur d’attirer l’attention sur le corps matériel du langage poétique, non plus en termes de "musique du vers” appuyant la signification, mais bien comme élément directement requis à la production du sens.Ainsi, l’image, en quoi se résoud principalement la fonction poétique, est saisie dans ses dimensions non seulement lexicales et stylistiques mais prosodiques, grammaticales et phono-logiques.De cette façon, il est possible de cerner le message poétique en la complexité de scs articulations.Il m’a paru nécessaire de faire précéder mon article de ces considérations théoriques pour en bien marquer les limites.Trop séduisante est la tentation de saisir la clé d’une hypothèse généreuse qui asseoit ses interprétations sur la méconnaissance des oeuvres.Je ne crois plus pouvoir "connaître” la poésie de Paul-Marie Lapointe si je ne puis rendre compte, par exemple, de la fonction capitale des substantifs qui commandent à sa syntaxe. un champ poétique J’appelle ici chain J) poétique le lieu d’un certain ensemble de formes communes à l’oeuvre d’un certain nombre de poètes, ensemble que je me contenterai de saisir pour l’instant sous le mode insuffisant d’une thématique et qui pourrait être conçu comme orientation pré-formant la production et la manifestation des images.Ce champ, je serais tenté de le concevoir comme structural, en ce qu’il constitue un mode organisationnel du discours poétique, mode dont la définition serait celle des propriétés (structurales) réglant l’apparition des images et leur articulation.Je renoncerai pourtant à l’usage du concept de structure par défaut de le mieux définir, c’est-à-dire de lui assigner un rôle théorique précis.Les notions de champ et de thématique sont, elles, purement descriptives et me préservent de franchir les limites dont j’ai donné le sens plus haut.La notion, même métaphorique, de champ aide à fixer les idées.Ainsi, un champ indu ou exclu, contient dans ses bornes ou rejettent à l’extérieur d’elles certaines oeuvres ou certains auteurs.Comme Althusser le fait cependant remarquer, nous devons prendre garde au "réa- lisme” spatial qu’une telle notion peut réintroduire : l’exclus du champ, par exemple, en fait partie de quelque façon, lui est intérieur comme son invisible ou son "refoulé”(L>).Je pourrais également parler d’un code commun aux poètes qui paraît lier une même thématique.Code : système d’éléments et de rapports qui président à et qui règlent l’énonciation du message.Cette notion ne peut être, elle aussi, que métaphorique.A l’étape présente des recherches entreprises, je ne peux que décrire et mettre en rapport, d’une façon tout empirique, formes et thèmes tels qu’ils apparaissent à la lumière d’une lecture attentive.J’ai cru saisir, à l’oeuvre, une thématique de fond commune à une séquence de la poésie québécoise, thématique formant champ, c’est-à-dire déterminant l’inclus et l’exclus.Je viendrai plus loin au second aspect.Toujours à titre d’hypothèse, je qualifie cette thématique comme une de FONDATION et d’APPARTENANCE.Ou poésie cosmogonique-territoriale, privilégiant le temps d’origine, le "in illo tempore” d’actes fondateurs.Cette position de l’acte fondateur, ouvert- 13 ouvrant le temps hors-du-temps de l’origine, préforme des structures spatio-temporelles déterminées que je ne pourrai ici que commencer à décrire.On pourrait appeler cette poésie une mythique, qui s’accomplit très souvent en rituel, en liturgie.Les limites de ce champ thématique peuvent être fixées avec assez de précision.J’indique tout d’abord que la procédure instituée à cet effet exclut toute progression linéaire, chronologique : le champ thématique est, par définition postulatoire, identique en tous les points de sa "surface”, et le développement, le dynamisme qu’il règle ne peut être expliqué que par le rapport des éléments et des forces dont il est justement l’articulation, ou la résultante.Une façon toute concrète et indicative de définir le champ, et par conséquent ses limites, est de dire les poètes ou les oeuvres qui en sont, de marquer l’inclus et l’exclus.Le champ émerge avec Grandbois, dans certains de ses poèmes, ou une certaine dimension de son oeuvre.Il émerge également avec Anne Hébert; et ici, il est intéressant de préciser, 1.que c’est avec Mystère de la Parole : la limite passe donc entre ce recueil et Le Tombeau des Rois, dont le dernier poème constitue la ligne frontalière; 2.que les rapports assez étroits existant entre la poésie d’Hébert et de Saint-Denys Garneau peuvent recevoir une saisis- sante élucidation s’ils sont compris en fonction de l’unité du champ.Saint-Denys Garneau est l’exclu du champ, et en fonction d’une thématique en tous points semblables à celle du Tombeau des Rois.Je préciserai ces remarques à la fin de l’article.On l’aura compris, la thématique de la fondation est par excellence celle des ffpoètes de l’Hexagone”, j’entends ceux de la génération de l’Hexagone.On y retrouvera notamment Gilles Hénault, Roland Giguère, Maurice Beaulieu, Jean-Paul Filion, Gaston Miron, Yves Préfontaine, Michèle La-londe, Fernand Ouellette, Paul-Marie Lapointe et Jacques Brault.Il en est d’autres, naturellement.Et j’y joins Michel Van Schendel, dont l’oeuvre pourrait fournir un symptôme hautement indiciel de la force propre du champ.En effet, ce n’est qu’avec Variations sur la pierre que Van Schendel produit une poésie appartenant nettement à la thématique de la fondation.Ce que l’on a appelé la "poésie du pays” n’est qu’une variante manifeste de la thématique de la fondation.Elle s’affirme particulièrement avec Miron et Brault.Modification du champ où celui-ci semble atteindre sa limite : le passage du temps d’origine au temps de l’histoire.Je reviendrai plus loin sur l’exclu, pour en préciser la nature et compléter ainsi la définition du champ thé* 14 matiquc.Vraisemblablement, la poésie québécoise actuelle est située cTemblée sur le fond d'une nouvelle problématique.Il est difficile, sinon impossible, de la définir puisqu’elle est naissante.Les limites de l’ancienne n’en apparaissent que mieux.Il est important de faire remarquer que le passage d’un champ à un autre, à cause de la nature même de ce qu’est un champ, ne peut-être graduel, insensible, mais au contraire, brusque, total.J’en viens à l’explication du motif ou du thème qui donne sens à cette étude : fondation, appartenance, appropriation du territoire.11 serait tentant d’établir un rapport avec le récit mythique puisque nous tiendrions ici une poésie cosmogonique.Faute de pouvoir en établir la procédure théorique, je m’en abstiendrai, me contentant, là aussi, d’un renvoi purement métaphorique.Ce qui marque l’ensemble de ce courant de la poésie québécoise, c’est que les actes et les mouvements que pose le tissu d’images sont situés au temps d’origine, ffin illo tempore’’.Actes et mouvements fondateurs : naître, commencer, conquérir; nommer pour la première fois ; s’approprier le territoire et l’habiter; vivre l’épreuve initiatique nécessaire à toute fondation.La condition même du protagoniste, de l’homme tel que révélé par cette poésie, est la dépossession et aussi bien le dénuement primordiaux.Naître, fonder, conquérir, posséder.Une première chaîne d’images sera constituée par tout ce qui signifie naissance, émergence, commencement : aube, printemps, dégel, explosion végétative.D’où cet insistant retour à Vélémentaire, au substantiel, au chtonien, en vue d’un enracinement porteur de fécondité.D’où également un recours au primitif sous les formes du préhistorique, de l’amérindien, de l’animal, du sauvage, etc.L’acte par excellence étant celui de fonder ab origino, l’homme recherchera ici le lieu central, "point suprême” d’où seul soit possible de poser validement l’acte fondateur.Le lieu central commande, par sa position, à l’espace : s’y tenir, c’est pouvoir participer au monde, c’est s’immerger dans le flot de la vie universelle.L’espace ouvert par le temps de l’origine, espace répandu et orienté par les actes fondateurs, est manifesté par un style de mouvements que l’on peut caractériser sous l’espèce de l’épreuve initiatique, du rite de passage.Propriétés essentielles : retrait dans la solitude, excursion aventureuse, épreuve ou affrontement de forces hostiles, station au lieu central.L’errance, l’exil, issus du déracinement et de la dépossession, sont mués en quête passionnée des signes et du centre.La démarche prend très souvent la forme d’ascension au som- 15 * met ou de plongée dans le sein de la terre ou des mers.Les structures temporelles participent également du voyage initiatique et de la fondation ab origino.Le temps s’articule selon une dialectique (manifestée souvent sous la forme du renversement) temps éloigné-fabuleux temps proche-désolé.Ainsi, le passé fabuleux (âge d’or, temps primitif) s’oppose aussi bien au passé individuel, historique (stagnant, en ruines) qu’au présent (temps "pauvre”, nul).De meme, le futur s’esquisse, imprévisible ou fabuleux.Le moment ponctuel, anhistorique, de l’acte fondateur (in illo tempore) s’alimente de la négation, du refoulement du présent vécu comme insupportable, et se projette dans le lointain fabuleux du passé ou du futur.La fondation appropriative et exploratrice se fait enfin habitation, prise de possession géographique du territoire.L’espace fondamental, mythique, devient pays, terre natale.La thématisation même du pays, chez Miron et Brault par exemple, n’est elle-même qu’une variation de ce que j’appelle ici habitation ou appropriation géographique, car celle-ci se manifeste sans que le naturel soit toujours explicitement invoqué : dans la célébration du paysage québécois, ou, pour dire préférablement, du territoire, de ses propriétés, de ses espèces d’arbres ou d’humanités.Mon propos, pour être probant, devrait s’appuyer sur l’ensemble des oeuvres réunies par la même thématique.La portée purement conjecturale de cet article m’autorise, pour, autrement, ne pas vous accabler de renvois, à ne retenir que quelques textes dont la valeur symptomatique m’a paru évidente : Anne Hébert : Mystère de la Pa- / role (Poèmes p.73) Naissance du pain (id.p.76) Alchimie du jour (id.p.80) Gilles Hénault : Je te salue (Totems) No Man’s land (Stmia-phorc p.53) Bestiaire (id.p.55) Saga (id.p.58) Roland Giguère : Midi perdu (L’âge de la parole p.79) Yeux fixes (id.p.87) En pays perdu ( id.p.143 ) Maurice Beaulieu : A glaise fendre (in A glaise fendre) Jean-Paul Filion : La grand-gigue (Demain les herbes rouges p.5) Terre de miel (id.p.26) Paul-Marie Lapointe : Arbres (Arbres, choix de poèmes) 16 naître, fonder, posséder fr—Le monde n’est pas beau, François.Il ne faut pas y toucher.Renonces-y tout de suite, généreusement.Ne t’attarde pas.” "Je ne possédais pas ce monde, mais ceci se trouvait changé : une partie du monde me possédait.Le domaine d’eau, de montagne et d’antres bas venait de poser sur moi sa touche souveraine.Je me croyais défait de ma mère et je me découvrais d’autres liens avec la terre.” (Hébert, Le torrent, pp.19 et 29).Dans Le torrent d’Anne Hébert, François devient sourd après que sa mère l’ait frappé avec un trousseau de clés.Surdité qui consomme la séparation du jeune homme d’avec le monde.Symboliquement, le trousseau de clés accomplit la fermeture totale.Aux bruits "objectifs” du monde succède le grondement "intérieur” du torrent : la non-communication, en devenant irrémédiable, se transforme en une communication avec le souterrain, le profond, le muet.Mais la dépossession est telle qu’elle se mue d’emblée en "possession”, en "être-possédé”.Toute conscience se retire vers F "intérieur”, qui se révèle tout de suite être plus "profond” que la con- science du moi.Le désir totalement obturé ne s’éteint pas, il reflue, avec une violence accrue, dans un rapport "enchanté” avec le monde, avec l’élémentaire : le torrent n’est autre que le désir.Le rapport fils/mère, qui est violence et destruction, se mue dans le rapport fils/terre.Celui-ci est en un sens analogue au premier, ou mieux déterminé par lui, mais il est aussi sa suppression, suppression de l’autre et désintégration de soi dans Tailleurs ; aliénation.Tel est le sort de François.Je tire pourtant une autre leçon de la mutation du rapport fils/mère en rapport fils/terre.Elle réalise l’écart de la dépossession à la fondation ou du temps fermé au temps originel.L’aliénation, dans le discours poétique, se renverse en racine d’une nouvelle re-possession.Cliniquement, le désir, dans ce qui devient autrement sa fable, se mure irrémédiablement, se rend inintelligible à lui-même : névrose ou psychose.La poésie lui assure un autre sort : aliénation, "possession” certes, mais hypnose, participation animiste, magie ; exorcisme et incantation.Le mouvement s’en saisit nettement chez Hébert mais assure tout aussi bien la démarche d’un Hénault, d’un Giguè-re, d’un Miron.Chez Hébert, ils s’accomplit, il se donne la voie sure de 17 l’onirigue, de la fascination.La fascination résout le conflit du désir : attrait/répulsion, en précipitant leur échange.Ainsi : "N'allons pas en ces bois pro- {fonds A cause des grandes fontaines Qui coulent au fond” (Poèmes p.17) impose l’insondable par la transparence, l’attrait par la défense, la présence par l’absence.La fascination est cela même qui réalise l’écart entre ces pôles en franchissant la distance par lui ouverte : elle opère la rupture dans le tissu du temps-histoire pour que l’ON se trouve in illo tempore, dans le temps d’origine.Rupture, tel est également le sens du rite d’initiation.L’on tiendra ici l’écart-rupture pour possible que de n’être qu’imaginaire.Telle est précisément la possibilité du poème : l’imaginaire est cela même : écart, rupture, du moins sous ce mode déterminé de la poésie de fondation ainsi qu’il me paraît légitime d’en traiter ici.François meurt à la fin dans le tourbillon "intérieur-prof ond-scellé" du torrent.Au contraire, la "plongée” accomplie dans la poésie de fondation ouvre le plein espace nouveau de la naissance, du commencement.Le conflit du désir et de la dépossession n’y est pas annulé mais investi d’un nouveau sens où les contraires s’appartiennent : "La vie et la mort en nous reçurent droit d’asile, se regardèrent avec des yeux aveugles, se touchèrent avec des mains précises.’’ (Poèmesp.73) Propriété de l’imaginaire : le comble de la dépossession n’y est absolu que pour la possibilité d’un re-naître; l’"abolition” des contraires ne peut être que celle du temps, qui les agite, dans cet instant hors du temps inaugurant une nouvelle histoire.Tout un tissu d’images cristallise le jet du commencement, l’émergence : aube, matin, printemps, dégel .Cher Hébert, jaillissement de la force végétale ou fougue animale : "Le chaume cru crève la campagne, la vie souterraine laisse percer sa chevelure verte.Le ventre de la terre découvre ses fleurs et ses fruits au grand soleil de midi .Toute forme et couleur provoquées montent de la terre telles une respiration visible et rythmée." (Poèmes p.77) "Laisse le don alerté mûrir son étrange alchimie en des équipages fougueux." (Poèmes p 82) Fougue, ou surgissement instantané, le commencement, la naissance, est en réalité préparé par une lente 18 maturation dans la matrice terre ou "nuit primitive" : "O la longue première nuit, la face contre le sol craquelé, épiant le battement du sang donné .’’ (Poèmes p.77) Dans la suite de ce passage : for-mulée avec netteté, la condition de dénuement, de "fascination" (convertie en "attention") est posée comme nécessaire à la renaissance."La face contre le sol, épiant ." : battrait exercé par la profondeur, "l’envers du monde", préside à la plongée, l'enfouissement, annonce la fécondité et, dès la strophe suivante, "le chaume cru crève la campagne".Le commencement, chez Hébert, c’est donc, en premier lieu, la naissance, l’enfantement par la terre-mère.Chez Gilles Hénault, naître, commencer, c’est par excellence "le dégel et ses violentes césures (Sémaphore p.53), la débâcle.Le printemps, comme force irrésistible faisant sauter les obstacles : "geysers de paroles bouillantes surgis aux frontières des scléroses" (Sémaphore p.53).La renaissance de la végétation est elle-même "coup de grisou des frondaisons" (p.12).Modalité "héroïque", guerrière, qui domine, par ailleurs, toute la thématique de Hénault.Si l’on peut parler de cosmogonie, c’est à condition de la saisir comme socle d’une anthropogonie qu’elle appelle comme son terme.Si, à la fin de "Naissance du pain", ".Dieu peut naître à son tour, enfant blême", c’est bien comme prototype de l’humain.Et chez Giguère : "Dans l’obscur, la foudre intervient : le temps d’un éclair et la figure humaine se détache du bloc de basalte, dix fois plus grande que nature, sans cicatrice, sans blessure, une figure prête à subir l’assaut du temps; muette mais terriblement signifiante, les yeux plongés dans l’inévitable.Nous sommes ainsi en droit d’attendre une transfiguration totale après toute défiguration .(L’âge de la parole, p.144).Ainsi, pour Filion, dans la "grand-gigue", le feu est moteur de l’émergence et de la transfiguration.Dans le poème "Mystère de la parole" de Hébert, s’accomplit une saisissante cosmogonie à laquelle l’homme participe justement par le pouvoir du verbe.Or ce pouvoir lui est conféré de par son insertion dans le temps originel, dans sa réintégration à la terre-mère.De sorte que le poème s’articule autour de ce passage : "En un seul éblouissement l’instant fut".Et l’avant s’oppose à l’après comme la passion à la participation active, la chaos foisonnant des sensations à l’ordonnancement du monde, 19 l’investissement (fécondation) parles forces telluriques à la domination du monde par la parole.Opposition qui n’est que l’articulation, en deux moments, de l’unique mouvement de naître, de naître pour fonder."Des flèches d’odeur nous atteignirent, nous liant à la terre en des noces excessives”, "les couleurs et les sons nous visitèrent en masse et par petits groupes foudroyants .” : la fonction liante, charnelle, "participante” des sensations est nettement valorisée par le privilège accordé à l’odorat : "tout notre avoir saigne son parfum, bête odorante à notre flanc” où, comme il apparaît ici, la sensation est moins perception (connaissance) que, par la médiation du sang, identification, fusion à la matière, à la terre.Nous retrouverons ce même type de noce sensuelle et violente avec le monde chez Hénault, Giguère, Lapointe et Beau-lieu où, comme chez ce dernier, le sang s’oppose à l’os comme l’appropriation féconde à la dépossession et à la destruction.lelémenia ire L’acte de naître (re-naître) et de fonder s* interprète nécessairement comme réintégration préalable aux origines, au corps de la terre/mère et de la "nuit primitive”.Nous en saisissons les avatars dans l’obsédant recours à Vélémentaire : terre, glaise, roc .substances premières.Chez Hénault : "Nous sommes sans limites Et l'abondance est notre mère ("Je te salue”, Totems) .Giguère : "Au sortir du rêve d'éther, j’abor-de un havre en loques — encore un lieu où je devrai faire mon feu — et me retrouve tout aussi nu, aussi démuni que la première pierre rencontrée .Tout est à apprivoiser : l'air et le vent, la parole et le chant qui écume sur des lèvres lourdes de giinre(En Pays Perdu, op.cit.p 143) Notons ici la double propriété du retour à l’élémentaire : nudité de 20 l’homme et fécondité de la terre.La poésie de Lapointe est, par excellence, vouée à l'horizontalité, la proximité du sol, l'enracinement, la tendresse et la chaleur, la fertilité.Il y a chez lui dévotion au sol nourricier par la célébration des fruits, du cycle des saisons.A titre d’exemple : f f • J ' • I j écris arbre arbre d'orbe en côn racines de la pluie terre animée” e et de sève £e?i lumière et du beau {temps (Arbres) Ou encore : trchaque jour étonné tu reprends £terre cette nuit n'était pas la dernière" (Pour les âmes, p.70) La sensualité presque sacrée dont on saisit l'émergence dans Mystère de la Parole marque tout le déploiement de la poésie de Lapointe.Aussi a-t-on pu en remarquer l'admirable rayonnement de bonheur et de lumière.Dans "Arbres”, elle informe l’attitude fondatrice : sentir est immédiatement naître et fonder.A l'opposé, f,A glaise fendre” de Beaulieu nous convie à un retour à l’élémentaire sous l’espèce d’un âpre déniement, héroïquement consenti pour être reconnu justement primordial : "Je me sers de peu de mots.C'est de dessein formé.Quelques per* sonnes m'en font reproche.Qui parle de souffle, qui parle d'as-cèse.Non, non et non ! C'est d'etre dont il faut parler.Coin* ment nommer .sans être ?A quoi bon des mots .inhabités .?J'aime l'homme paysan de lui* même et des mots." (Journal d'A glaise fendre) Le rrpeu de mots” est tout l’"art poétique” de Beaulieu : la forme meme du poème — brève, intolérablement concise, dure et s’engendrant de l'enchaînement en spirales de quelques substantiels et épithètes — f'signifie” (encore plus qu’elle n'exprime) l’exigence du dénuement élémen- ^ ' i • • \ ^ taire préalable à l’enracinement et a la naissance : l'être, dure colonne que modalisent des substantifs primaires : "Homme voici un homme nu Un homme nu comme sa faim" A glaise fendre : le sillon, la blessure, l’ensemencement, la nuptialité archétypale.L'homme est ici l’homme nu; son langage est nu, et c'est celui du désir en ce qu'il a de brut : la faim.Aussi bien, le lexique est celui d’une anthropogonie austère, d’une violence simple.Univers dont les "éléments” sont le sang, la glaise, la nuit, le vent et le froid; dont les dimensions sont le dur, le nu, le noir et le haut.Réduc- 21 tion à l’essentiel.L’homme, c’est le sang et la glaise; le milieu, c’est la nuit, le vent et le froid : forces hostiles.Forces complices tout aussi bien.Si la réduction à l’essentiel origine d’une privation, d’une séparation d’avec le monde, elle n’équivaut pas à une destruction, mais se transforme "héroïquement” en résistance, en affermissement, en récupération des énergies, proche déjà de la possession et de l’habitation.Aussi, lui faut-il s’approprier les qualités mêmes du paysage, du milieu, les "devenir” : fermeture, dureté, opacité, rectitude ("le terreau de mes veines”).Echange étroit, patient : véritable rite d’initiation.Echange, car la réduction à l’essentiel n’est pas thématiséc comme chez Saint-Denys Gameau ou le Hébert du Tombeau des Rois dans l’image de l’os, mais dans celle du sang.Le sang : vie, force, énergie, concentrée, "réintégrée” dans les "dures veines”; insurgence irréductible de la faim, du désir : "Hurle mort sang hurle Au noroit de mes veines” Ce qui est possible, et assumé malgré "toutes nuits”, c’est la plus stricte habitation, celle de soi : "Ma douleur est si {n és de moi que j’habite ma glaise” L’échange réalisé dans sa racine est cela même : invoquer, habiter sa chair, son corps comme glaise, comme participant au monde en ce qui est son coeur, sa substance, sa matrice.Echange : parenté ou apparentement.Le sillon, la blessure, l’ensemencement (à glaise .fendre), c’est en l’homme même qu’ils sont pratiqués : l’homme saigne et c’est ouverture, fécondité, enracinement ; le cycle de l’échange est complété.L’image centrale, clé de voûte de cette genèse, c’est celle du Christ crucifié, c’est-à-dire de l’homme archétypal dans le moment fondateur de la mort et de la renaissance."O ma glaise emmêlée du gisant sur la croix” ce gisant vertical rassemble tout le sens du poème : à la fois dur, immobile et dressé, vivant, enraciné.Du dénuement, de l’exclusion primordial, il surgit pour imposer un centre au paysage, pour en rassembler toutes les dimensions.Coincider avec le Christ est alors atteindre à l’instant originel, "équinoxe de silence”.22 recours au primitif Déjà perceptible chez Beaulieu ("Moi, je suis amérindien”)» le recours au primitif est une autre forme du retour à l’élémentaire.Le primitif s’y saisit sous les espèces du préhistorique, de l’amérindien, du sauvage, de l’animal.Pour Anne Hébert ."La joie se mit à crier, jeune accouchée à Vodeur sauvagine sous les joncs” (op.cit.p.74) "Qu’aucune servante ne te serve en ce jour où tu lias ta peine sauvage, hête de sang aux bran-ches basses du noir sapin” (op.cit.p.80) "Parmi la fumée des chairs brûlées, sur la pierre noircie, parmi les festins sauvages renversés, voici que s9 allume dans la nuit primitive une pure veilleuse .(op.cit.p.78) .le primitif se joint très souvent à l’irruption de la violence, d’une violence ambiguë : destructrice mais aussi libératrice.Le recours au primitif prend une grande place chez Hénault.Triplement modulé dans les images de la horde primitive (Sémaphore, "L’in- vention du feu”), des terres sauvages — faune et flore, et des amérindiens.11 apporte substance à la célébration de l’origine et concourt à lui donner ce caractère guerrier, "héroïque” qui est propre avant tout à Hénault."Peaux-rouges Peuplades disparues {dans la conflagration de [Leau-de-vie et des tuberculoses Traquées pco- la pâleur de la et des visages-pâles Emportant vos rêves de mânes [et de manitous Vos rêves éclatés au feu des [arquebuses Vous nous avez légué vos espoirs [totémiques Et votre ciel a maintenant la [couleur des fumées de vos calumets de paix” (Totems) Chez Giguère, le recours au primitif est exceptionnellement thémati-sé dans un passage où il reçoit cependant un traitement élaboré : le "hameau archaïque” "au coeur de la ville” ("En pays perdu”, pp.145 et 146.) Je me contente ici de l’indiquer, comptant reprendre plus loin tout le poème d’où est tiré ce passage.23 11 y aurait à retracer la présence de ce motif dans la poésie de Lapointe, qui en est imprégnée, quoique avec discrétion : l’animal y est familier, et station au lieu central Fonder, c’est aussi se fonder dans le point suprême, en un lieu central.Central, puisque irradiant en quelque sorte l’espace et le temps.Chez Beau-lieu, ce lieu est celui même où est plantée la croix, l’arbre portant l’homme archétypal : le centre se résout en la station verticale.Le centre (de l’espace et du temps) est aussi équinoxe et solstice (rfsolstice de la terre”, Hébert: : rren plein centre du monde .à la pointe du monde” (id.).Pour Anne Hébert, il coïncide avec la "nuit primitive”, le monde souterrain ("tombeau des rois”, "envers du monde”) et c’est pourquoi la source, "profonde et transparente” est un lieu aimanté, "enchanté”.Se tenir longtemps, patiemment en un lieu oïi le monde se saisit d’emblée, s’écoute, tel est ce à quoi nous conduit souvent la poésie de Hénault : con- la célébration des actes quotidiens, élémentaires, est constitutive de cette poésie.fluence.Je tenterai d’en produire le sens plus loin.Je cite pour exemple : "Immobile, ci fond de cale, me parvenaient les bruits sourds des lames, le choc immergé des icebergs (mines sournoises semées par le gulf-stream ) .(Sémaphore, p.SS) La quête du lieu central et fondateur est également déterminant chez Giguère : volcan, intérieur des terres, clé de voûte ou pierre angulaire, fond des mers, source, "hameau archaïque”.Nous y reviendrons.A titre de note incidente, je perçois l’animation d’une quête analogue chez Van Schcndcl, dans la dialectique du mouvant et de l’immobile (le vent et la pierre).A quoi il faut rattacher la merveilleuse reprise du mythe du Phénix dont témoigne en maints passages Variations sur la pierre.24 participation cosmique "Si je sens soudain l'étendue m'envahir, mes veines se con-fondre aux fleuves du monde, c'est que mon corps est marée, c'est que je baigne dans la lymphe universelle, c'est que les fibres de mon être sont immergées dans l'écoulement du temps physique et que je suis poreux" (Sémaphore, p.57) Nous avons vu que le commencement est livré, dans la poésie de Hénault, par l’image du dégel et de la débâcle, c’est-à-dire la rupture des obstacles posés par le froid, le Nord, au flux vital.La poésie de Hénault est une poésie "énergétique” et guerrière.J’aimerais cette fois que l’on serre de plus près la forme que la thématique de fondation prend cher ce poète, et le passage cité nous y introduit dans le vif.La recherche du lieu central et fondateur ne mène pas ici aux lieux secrets qui, cher Héhert, exigent avant tout que l’on s’y tienne immobile, dans la posture hiératique de l’officiant à demi sacrifié; ni ne se multiplie, comme nous le verrons cher Giguère, dans les dédales de l’excursion initiatique, où l’itinérant doit subir l’épreuve de la désorientation.Cher Hénault, cette recherche est appel d’air, de vastes étendues, de mobilité radieuse, d’im- mersion libératrice dans le flot vital, le ruissellement de source des énergies cosmiques.Et la disponibilité se traduit avant tout en "porosité” : l’homme doit être investi jusqu’au plus secret de lui-même par le courant de la vie, et doit s’y abandonner : rrMaintenant que m'assaillent les quatre vents du délire et que je me sens ballotté par toutes les forces confluentes au large des sept mers .” (Sémaphore, p.5S) L’immersion du "nageur” dans la confluence entraîne la récurrence fréquente de l’image du fleuve.Mais, selon une logique toute poétique, au fleuve se substitue le motif de l’arbre, qui allie au flux de la sève, le rayonnement du réseau végétal et le triomphe de la station verticale.Dans "No Man’s Land”, les deux images s’articulent l’une avec l’autre : "Mais les fleuves déjà serpentent vers la morsure de la mer, fleuves sans noms, fleuves nommés, fleuves arborescents de ruisseaux capillaires.Sous la poussée moléculaire, les embâcles imposent en vain leurs baillons au cours du temps et des eaux." (op.cit.p.53).25 L’on peut relire, de ce point de vue, un poème de Sémaphore : "Le temps s’arborise”."Tout dire,” "Un seul cri” : ainsi commencent les deux premiers poèmes de Voyage au Pays de Mémoire, "No Man’s Land” et "Bestiaire”.Si je relis attentivement ce dernier, je constate que l’impérieux besoin de nommer modalise le jaillissement vital, symbolisé par l’arbre-fleuve.11 doit donc lui-même surgir de la confluence fondatrice.Le poème est construit sur l’opposition entre le "cri viscéral de l’animal et l’"aphonie” de la parole articulée.Les premières strophes du poème célèbrent les manifestations du "cri viscéral”.Son authenticité le fait se poser en modèle à la poésie, ainsi conçue comme langage fondateur : elle est dite "pétrir les choses”.Et justement, le cri animal est ici privilégié parce qu’il est "naturel”, immédiat, "originel” en somme.Il est un, totalisant, transparent, efficace, créateur, d’emblée enté sur le monde d’ou il jaillit.Problématique du langage étrangement proche du Rousseau de "L’essai sur l’origine des langues”.p "IZ faudrait trouver le cri qui rallie toutes les angoisses, qui exprime toutes les joies, qui fasse enfin communiquer Vhommc avec Vhomme par les entrailles de scs secrètes convoitises (op.cit.p.156) giguère ou l'épreuve initiatique Nous irons chercher chez Giguère l’expression la plus élaborée d’un avatar du mythe cosmogonique : le rituel d’initiation et ses épreuves.Nous le retracerons dans trois longs poèmes: "Midi perdu”, "Yeux fixes” et "En pays perdu”.L’excursion initiatique magnétise, particulièrement en ces textes, la thématique générale de Giguère : poésie d’espace et de mouve- ment, "concrète”, "visuelle”, et l’on se souviendra du Giguère graveur, du Giguère d’Erta.Il y a par exemple, transposition constante du temporel en spatial, sur le mode de l’itinéraire et de la métamorphose plastique du paysage.Ainsi le passé est ce qui est "derrière” et le futur, ce qui est "devant”.Littéralement : la transposition est génératrice de tout un contexte : 26 .regarder froidement le spectacle d’un passé incendié n’appelle pas nécessairement la métamorphose en statue de sel.Ce qui est devant, qui vient, ou ce que j’imagine être devant a toujours eu sur moi la plus forte attraction .(L’âge de la parole, p.143) L’image renvoie très précisément ici à l’interdiction biblique (le récit de la destruction de Sodome) dont on sait qu’elle est liée â une sorte de rite de passage, analogue à celui de la pâque.Chez Giguère, la "route” du temps est fermement articulée sur la répulsion pour l’arrière et l’attraction vers Pau-devant — semblable en cela à la route du "héros” lancé dans le chapelet de ses aventures.La répulsion pour l’arrière est même vécue comme interdiction de rebrousser chemin (op.cit.pp.94, 95).L’interdiction.Elle est la qualité même du passé.Une distinction capitale doit être saisie sur elle : elle est moins une attitude morale que l’une des propriétés du "paysage” où l’homme "marche” et s’avance : le passé, l’arrière, est l’absolument irrécupérable.L’interdiction détermine, non moins qu’elle ne se trouve fondée sur une coupure rompant la ligne du temps : l’irruption du temps originel, du "in illo tempore”.Se détourner du passé n’est pas le fait d’une ferme ré- solution, ou du moins celle-ci n’est qu’assomption de : la brusque révélation de la rupture.En un sens, ce qui est ici posé, c’est le poids d’un fatum.Chez Hébert, le passage du "Tombeau des Rois” au matin originel, chez Beaulieu, le lieu nu, dur et haut de la "glaise à vivre” procèdent du même interdit pré-originel.L’interdiction, c’est la chute .ou la dépossession, que l’irruption du temps originel transforme en nudité sacrée, natale : voir le passage cité plus haut, op.cit.p.143.Notons une fois de plus la sémantique de l’itinéraire dominante ici.L’issue hors du rêve s’associe directement â l’expulsion hors de la mère, mais se conçoit comme modalité même de la rupture inaugurant le temps d’origine.Le passé est le temps, le "derrière soi” des ruines, du chaos, des "ronces et des roses”, zones d’ombre; et le présent, temps nu, "pauvre” (tel que le qualifie, en une problématique voisine, Van Schendel), celui de l’itinéran- ff?* •• yy ce neroique .Le poids de l’interdit, la violence de la "fascination” ou de l’enchantement sont ici vécus — et c’est prévisible — comme désorientation nécessaire h la quête d’un nouveau sens : "nous ne savions plus oü ficher les hâtons blancs qui nous servaient de boussoles” (op.cit.p.79) 27 à laquelle correspond la "déroute” du paysage : "les animaux s'agitaient {rugissaient le eiel rougissait la forêt vierge hurlait de douleur le sable absorba autant de vagues [qu’il pût puis se noya se laissa noyer à bout de forces” (op.cit.p.82) en des termes étrangement proches des "fins du monde” à Saint-Denys Carneau.La perte des anciens, des habituels points de repère se doublera logiquement de l'amnésie : la mémoire devient inintelligible (voir op.cit.p.80 et 97).Tout le poème "Midi perdu” s’inscrit en ce temps de la rupture.Perdre midi, c’est perdre l’heure médiane, celle qui "partage” et règle l’ordre temporel.Or ce qui est vécu, dans le poème, à l’heure de midi, c’est l’effritement, la retombée en cendres, le vacillc-ment de la mémoire, la "répétition", l’envahissement des ténèbres.Et voici surgir, à ce moment, la figure majeure de la désorientation : le renversement des contraires, l’inquiétant vertige des contradictoires, où s’abolissent les ordres et les dimensions connus; l’irruption du monstrueux comme du merveilleux : midi/minuit, jour/nuit, haut/bas, etc.Telle est la première loi de l’univers de Giguère.Maléfique ou bénéfique, en tout cas souveraine."obscurité inquiétante du plein jour” (op.cit.p.80) f f • f 9 • l 1 • il était midi nous nous en souviendrons il était midi la lune était déjà haute au-dessus [de nos fronts armes blanches à la main la nuit attaquait de partout le jour faiblissait" (op.cit.p.82) Nous verrons reparaître sous divers avatars la présence de cette loi des contraires, véritable clé de l’itinéraire héroïque”, mesure des étapes et forme des épreuves.Le double mouvement d’occultation et d’illumination n’est-il pas de l’essence même dt iff • •• • M e 1 initiation .La désorientation fonde le temps nouveau : elle n’est rien d’autre que la condition indispensable à une réorientation.L’itinérant doit à la fois s’assurer de sa route et consentir, s’attendre à ce que celle-ci se fasse elle-même radication des points de repère : surprise, et provocation."Je suis de plus en plus perpendiculaire au sol, perpendiculaire au sol en même temps que parallel e à la route qui mène à l'inté- 28 rieur des terres.JE SUIS LE ML NISTRE DES AFFAIRES INTE- RIEURES, celles obscures, celles inextricables, et le jeu consiste à s9y perdre et s9y retrouver alternativement — tant que cela dure — s9y retrouver pour s*y perdre — tant qufon en a le coeur — s9y perdre et s’y retrouver, plonger, revenir à la surface (le ciel est bien à sa place) et replonger plus profondément, toujours plus profondément99 .(op.cit.p.91) En ce passage, nous tenons l’ex-pression la plus complète du sens de l’excursion initiatique.Tout au long de celle-ci, se succéderont' les grandes figures du monde, celles en lesquelles tour à tour se manifestent mais aussi s’occultent les clés d’un nouvel univers.La route est scandée de signes maléfiques ou bénéfiques, de rencontres qui peuvent être embûches, mirages ou planches de salut.Le cheminement aventureux n’en conserve pas moins sa force d’injonction, et le poème ’’Yeux fixes” est scandé de "Continuer.Continuellement” qui révèlent aussi bien la nécessité pour le voyageur de poursuivre sa route que l’incessante métamorphose du paysage.Comme pour bien marquer les étapes —et signifier en fait le caractère aventureux de l’excursion — sans cesse le poète ponctue sa marche de "je me tourne” (op.cit.p.92, 93) qui fonc- tionnent presque magiquement comme clé d’une nouvelle séquence d’images, s’imposant par rupture d’avec la précédente.Voici qu’au motif horizontal de l’itinéraire, auquel laisse croire l’image de la route, se superpose, comme pour en être le trouble et le sens, le double mouvement vertical d’ascension et de plongée.En fait, c’est ce mouvement qui détermine le "sens” de la quête : il est à la fois la route, ses obstacles, ses épreuves et sa métamorphose."Je me tourne maintenant vers les hauteurs.J’escalade.Les cimes froides rivent Voeil à Vorage.Je découvrirai sûrement Valtitude de l’homme; là où il peut planer indéfiniment, jeter du lest jusqu’à devenir lui-même un vaste courant d’air, un cumulus terrifiant ou un simple petit nuage blanc .” (op.cit.pp.93, 94) En ce passage s’indique nettement le sens de l’escalade : atteindre à la dignité, la fierté d’une humanité victorieuse, souveraine : posséder, survoler.L’idéal sera le même chez Ouellette, et les limites de cet article ne me permettent que de le signaler.Idéal trop facilement "volontaire”, trop rectiligne en somme, et qui risque de soustraire à la règle première de l’épreuve : la désorientation, la perte de 29 soi.Le ciel, au début de "Yeux fixes”, est posé dans sa parenté avec l’homme : il est dit "se déplier et s’infiltrer doucement dans les blessures ouvertes, les points saignants de l’homme” (op.cit.p.89).Le ciel, dans la montée, semble être le terme de l’itinéraire.S’y associe l’idéal de dureté, d’autorfcv mie mais aussi d’éclatement : "Bientôt le volcan sonnera midi et je serai dans sa bouche cia-chant moi-même le jeu .Je serai au centre du feu, explosant comme une grenade, projetant partout le sang avalé depuis vingt années .” (op.cit.p.90) "Oti voudrait bien m’amalgamer mais je tiens à demeurer mercure pur et simple .” (op.cit.p.92) Le sommet de la montée héroïque est atteint lorsque l’itinérant "lance dans le Vide une pierre angulaire .qui s’épanouit, éclot, et partout autour s’étendent ses ramifications multicolores comme un entrecroisement de cristaux formant bientôt une plate-forme qui, en tournant sur elle-même, s’élargit sans cesse en progression géométrique dans l’espace” (op.cit.p.95).On ne peut mieux signifier l’instauration du lieu central où poser l’acte fondateur : d’abord s’y établir pour avoir barre sur l’espace et le temps — et le rayonnement irrépressible du noyau paraît combler les exi- gences du désir.Voici toutefois que cette "plate-forme”, cette "base” se révèle n’êtrc qu’un "ignoble mirage, couche traîtresse de lumière néon” à travers quoi le "corps passe au travers”.La chute est vertigineuse.Le centre illusoire renversé, la brusque inversion de l’ascension en chute : nous reconnaissons à ces effets la première loi de l’univers de Giguère ; sa manifestation s’impose ici comme l’épreuve décisive du cheminement initiatique.Jusqu’alors, celui-ci n’avait été, sous sa forme ascendante, qu’une étape préalable; dans sa seconde phase, il accomplit tout à fait la désorientation libératrice.L’enlisement, bien qu’il soit assumé ("je m’enlise parce que je veux m’enliser”, p.96), s’oppose radicalement à la montée en ce qu’il ne laisse plus aucune marge d’initiative (frje n’ai plus qu’à me laisser descendre”).Cette fois, la perte est intégrale, le vertige incontrôlable (p.97).La chute vertigineuse, opacifiante, n’est autre que la réintégration des origines, qu’elles soient symbolisées par le fonds des mers, la mine, la source ou le marais.Nous en trouvons l’expression majeure dans le poème "en pays perdu”, avec l’"épisode” cité plus haut du "hameau archaïque” : pages 145-146.La révélation du noyau de l’origine est précédé du "dépaysement nécessaire à un renouvellement de force”.Et c’est "perdu au coeur de la 30 ville” que le poète découvre soudaine* ment le "hameau archaïque, sorte de village de tribu primitive”, découverte étrangement semblable à l’hallucination, au "raisonné dérèglement” de Rimbaud, ou encore à la recherche du merveilleux telle que pratiquée par les surréalistes (Aragon : le Paysan de Paris ; Breton : Nadia ou la nuit du tournesol).Le style ici sèchement narratif et descriptif produit l’effet paradoxal d’une extrême intensité ; devant la découverte, on retient son souffle.L’architecture du "puits-hutte” est remarquable en ce qu’elle réalise avec précision la structure même de l’univers de Giguère : ce rapport rigoureux entre bas et haut, rapport préservant le renversement toujours possible.De la même façon que chez Hébert la naissance de la parole s’accomplit dans le parfait silence : "silence, ni ne bouge, ni ne dit, la parole se fonde .” (op.cit.p.74), chez Giguère, l’instant fondateur, l’instant décisif de l’initiation, surgit dans le "silence favorable à toute présence”, dum silentio.A ce moment, l’interro- gation "Où étais-je ?Où suis-je ?” cristallise, dans le sommet du vertige, la disponibilité maxima : le temps n’existe pas encore, en ce "nulle part” central.Dum silentio : le marcheur atteint ici l’heure méridienne de la nuit, de la ténèbre fondamentale, le "noyau de nuit”.Réintégration comportant le maximum de risques mais, puisqu’elle est acte sacré, inexplicablement réglée par des puissances secrètes ("sorcier noir” qui "me guide et m’exorcise”), agissant par et dans l’enchantement.Et voici que pour la première fois l’idéal désiré dans l’ascension se révèle accessible : "jfentrevois la possibilité de réin carnation sons forme plus heu reuse : nuage ou flamme, à hau teur d’homme toujours.” Dès ce moment, la marche, l’avancée se fait résolument, radieusement libératrice, jusqu’à l’exultation de la "lévitation”, forme non équivoque de l’initiation réussie.habiter Je distingue dans l’acte d’habiter un progrès sur celui, pur, de commencer, de naître : comme passage du simple au multiple, de l’abstrait au concret, du "nulle part” central et noc- turne à l’investissement diurne du territoire.L’on entendra ici "progrès” non comme supériorité problématique d’une "poésie du pays” mais bien comme phase d’un procès où chaque mo- 31 ment se fonde dans sa nécessaire articulation aux autres : en démontrer le motif eût été produire la structure du "champ poétique” que j’ai eu dessein d’identifier.Habiter, je veux dire s’approprier expressément le territoire natal.L’acte ne s’inscrit pas en rupture d’avec celui de fonder ou de commencer, puisqu’il y prend racine, le présuppose et l’enveloppe, et cela dans l’ouverture d’un même temps originel, mythique.Toutefois, nous y voyons poindre le temps de l’histoire comme oubli heureux, "réussi” de l’origine .Poindre, mais le temps d’aube et de frontière n’en demeure pas moins celui de la plus vive déchirure, tel que nous le révèlent Miron et Brault.Le "nulle part” central et nocturne de l’origine, qui est, rappe-lons-le, le ,fhors du temps”, dans l’acte d’habiter, se métamorphose en territoire géographique déterminé : le pays.Le temps d’origine n’est pas pour autant quitté, bien au contraire : le territoire, comme espace déterminé, doit être lui-même fondé, créé mvthi-quement, faire l’objet d’un "mythe d’origine,” se déployer en une cosmogonie.C’est pourquoi le pays, le territoire géographique, est saisi dans sa substance "natale”, dans sa virginité, dans le temps d’aube où nulle histoire ne le raconte encore et ne l’altère.Aussi n’est-il pas étonnant qu’il soit perçu en sa figure d’Amérindie ou de terre syl- vestre : l’habiter, c’est ainsi se le donner comme terre vierge, sauvage, à "coloniser”; terre première, élémentaire.Habiter, c’est au plus haut point surmonter la "dépossession” initiale : conquérir, s’approprier, rendre sien, semblable à soi.Le progrès je suggérais l’affleurement au début, consiste en ce qu’une fois le monde posé en sa simplicité abstraite, il convient, pour le posséder, d’en conquérir les figures multiples, c’est-à-dire déterminées ; la géographie, la faune et la flore, les saisons, les climats, les paysages, les traces de l’humain.Parce que la dépossession du monde est dépossession déterminée d'une terre, d’un pays.Le retour à l’origine n’est justifié, désiré, que fondant la naissance accordée d’un homme et d’un territoire.(S’agirait-il de la planète entière, encore ne pourrait-on éluder sa figure déterminée, la convocation rythmée de ses continents.Et d’ailleurs, l’habitation d’un territoire précis, comme nous le donnent à entendre clairement Miron et Brault est le mode indispensable d’habiter le monde).Le passage du "nulle part” au pays, à la terre natale est d’autant moins rupture qu’il accentue, aiguise le couple fondamental du désir et de son refoulé (l’obstacle, la dépossession).Ici, l’histoire, le temps "pauvre”, doit finalement être fondée, renouvelée : l’appropriation du territoire est du même coup ré-appropriation 32 du temps, appel d’une histoire à fai' re et à agir.Le recours au mythe d’origine surgissait d’une totale dépossession, particulièrement d’une expulsion hors de l’histoire absolutisée en interdiction — d’où l’obsédante amnésie, dont Giguère, Miron, Brault reconnaissent les ravages et tentent de conjurer.Car enfin le recours à l’origine n’a de sens que s’il permet la fondation du temps.En bref, habiter, c’est investir le territoire d’une histoire, le façonner, l’humaniser.La dépossession "natale” va s’exaspérant de se heurter aux malédictions de la géographie et de la mémoire.A ce recours, l’excursion r'dépaysante” de Giguère fournit l’appoint symbolique qu’il convient : contrairement à Elébert, la recherche du centre fondateur s’y départit de la gravité, de l’immobilité rituelle, pour se transformer en inquiétude et mobilité extrêmes.En ce parcours, déjà s’animent les fleuves de Hénault et l’agitation tragique, patiente ou turbulente, de Miron, de Brault, de Filion, de La-pointe ; en ce parcours ouvrant cernant l’espace du territoire natal.Horizontalité d’un combat, d’un inventaire et d’une "planification”.Succédant a la verticalité de l’enchantement rituel (Elébert, Beaulieu).Car le projet, le mouvement d’habiter peut prendre diverses formes, deux principalement, formant un rapport bi-polaire : héroïque ou dionysia- que.La manière "héroïque” privilégie l’obstacle à vaincre et se donne en quelque sorte le défi direct de surmonter la double dépossession géographique et historique.Pour Hénault et Miron (relayés vigoureusement par Brault) l’accent est mis sur l’histoire, d’où la fonction de la mémoire comme lieu du combat d’appropriation.Hénault, et surtout Préfontaine, projettent dans le Nord et le Froid, l’âpre paysage de glaces et de toundra, le noeud d’obstacles et d’interdits que doit surmonter l’homme québécois.Chez Préfontainc, l’image est "surdéterminée” et s’élève au rang de mythe anthropogonique.Malheureusement, je dois, dans le cadre de cet article, me contenter encore une fois d’une simple mention.(Remarque d’ordre méthodologique.L’acte d’habiter est en quelque sorte implicite à toute la poésie de fondation — le Nord, ou le recours au primitif en témoignent — de sorte qu’on devrait, l’article fut-il plus élaboré, en retracer la présence dans l’oeuvre de tous les poètes.Je me crois justifié d’avoir montré la rigoureuse continuité qui porte le "commencer” à 1’"habiter” pour tenir, autrement, à leur distinction.) Nous trouverons d’abord chez Hénault un remarquable passage illustrant ce que je pourrais appeler le lyrisme géographique de l’habiter, 33 passage où, nommément, s’exprime- le désir d’appropriation : "Pays ceinturé cVacier Aux grands yeux de lacs A la bruissante barbe résineuse Je te salue et je salue ton rire de [chutes Pays casqué de glaces polaires Auréolé d’aurores boréales Et tendant aux générations {futures L’étincelante gerbe de tes feux {d’uranium.Nous lançons contre ceux qui te £pillent et t’épuisent Contre ceux qui parasitent sur £tcm grand corps d’humus £ct de neige Les imprécations foudroyantes Qui naissent aux gorges des {orages.” (Totems) Si nous nous rappelons que l’achevé d’imprimer de Totems est de 1953, nous ne serons que saisis de la portée annonciatrice de ce texte.Les onzième et douzième vers sont d’un accent étonnament mironicn.Toute la strophe se construit de l’émergence du pays-guerrier : pays ceinturé d’acier .à la bruissante barbe résineuse .casqué de glaces .Du guerrier-héros dont le temps par excellence est celui à venir (Générations futures).L’anthropomorphisation du paysage recèle en somme la qualité de l’homme qui a dessein de se l’approprier : le héros conquérant.Et les derniers vers de la strophe le signifient expressément."Vienne ton beau pétillement [d’epinette” "Rouge pays de joie O monde d’héroïque euphorie” (Jean-Paul Filion, Demain les herbe rouges, "La grand-gigue”) Du poème de Hénault à celui de Filion, il y a similitude certaine.De plus, "la grand-gigue”, ouvrant le recueil Demain les herbes rouges, est dédiée a Miron, indice lui aussi d’une complicité.Ce poème, ainsi que "Terre de miel”, appartenant au meme recueil, constitue l’un des moments forts de la poésie d’investiture et d’habitation.Les deux poèmes forment les versants de l’appropriation conquérante : le premier sur le mode héroïque, l’autre en un lyrisme nuptial.Un trait commun aux deux textes ne manque pas d’agacer quelque peu : l’enclave gênante des guillemets cernant les vocables "canadiens” : châssis-doubles, battures, coulées, trécar-rés, drave .C’est que le mouvement joyeux, turbulent, de l’appropriation natale se ressent d’une retenue en son neuf jaillissement, comme d’une hésitation amoureuse qui tient à distance et célèbre tout à la fois.Ces mots-lïi n’en existent que plus fortement et il semble que l’écrin des guillemets 34 n’est pas trop beau pour en marquer l’effective fondation dans le langage de la poésie : leur accès à la fonction poétique mime, inaugure en réalité l’assomption, la prise en charge du territoire et de l’homme québécois."La grand-gigue” est la fête "d’héroïque euphorie”.A la manière du passage cité de Hénault.En cette cosmogonie "natale”, la force créatrice est le feu : envahissement, purification, transfiguration, délire.Et fête, fête surtout : "Milliers de flambeaux arrimés dans les soutes de la Saint-Jean nouvelle”.On ne pourra que saisir le dynamisme du feu — lumière, chaleur, énergie — appelé en quelque sorte par l’antagonisme du Nord, du Pôle."Danse 6 danse tant Que les hauts murs du Grand [Nord Puissent une scide fois afficher {tes fantômes ignifères”.Les trois premières parties du poème célèbrent les exploits du feu guerrier, et c’est à la métamorphose du territoire, de ses habitants et de leurs choses, de leur vie quotidienne, qu’il est assigné : "je te reçois pour peupler notre [espace” J’inscris ce poème dans la dimension "héroïque” de la conquête en ce que, 1.le feu magnifie mythiquement les énergies dressées contre l’obstacle, qu’il soit ennui, ruines, stagnation, exil ou glaces; 2.l’action et triomphe du feu sont proclamés au futur, et par conséquent incantés, à la manière d’un chant guerrier.La finale du poème le rappelle avec netteté qui s’immobilise soudain dans le mode mineur du "long coup d’archet” où à l’euphorie succède brusquement le "jour sombre de notre mélancolie”.Cependant, la projection dans l’avenir emporte le poème dans le triomphe du jeu et privilégie, l’appelant, la fête et les réjouissances, au midi du temps et de l’espace : "Ta danse en ce juillet fait ma £joie d'être au monde” D’ou la métamorphose du territoire en "parquet” pour la gigue du feu : horizontalité, étalement triomphal qui succèdent, mythiquement, aux excursions souterraines, aux périlleuses escalades ou plongées.C’est de la foulée dans les ornières à l’étalement du pays embrasé que s’élabore, en une complexité remarquable, la poésie dé-chirée-rayonnante de Miron.Le poème "Arbres” de Paul-Marie Lapointe est sans doute l’un des plus beaux de la littérature québécoise.Dans le dessein de cet article, je le propose comme une pièce centrale.Certes, l’appropriation du monde et natale que je définis "habitation” n’y est pas thématisée, comme chez Hénault, 35 Filion ou Miron, mais tout le poème forme l’acte multiple, heureux, d’un inventaire du territoire en l’analo-g on de ses richesses : ses essences.La conquête et appropriation, chez Lapointe, est étrangère au mode "héroïque” d’un Giguère ou d’un Hé-nault; elle n’est pas franchissement et victoire sur l’obstacle (v.g.le froid), mais se déploie sur le mode prédominant de l’étreinte, de l’englobement, de la nuptialité : un délire dionysiaque.Toute l’oeuvre de Lapointe exalte une sensualité heureuse et rayonnante : les choses — saumon, fourrure, armoires — y existent, fortement et simplement, cernées du halo d’une inventive étreinte des sens.Il n’est pas jusqu’au privilège accordé aux substantifs qui, je ne dis pas traduit, mais constitue dans son immédiateté la présence des objets.Aussi, plus que la vue, qui est distance persistéc, le tact y est la sensation première, fondatrice : proximité, contact, caresse et pénétration : "Vit-on autrement que la nuit clans tes caresses mauves clans le fruit melon rose cle tes lèires et de ton sexe ?• • • vit-on autretemps que V amour les mains prises aux gants de ta [peau en cette colère abolie du cri ?” En ce passage, c’est très naturellement qu’à la caresse s’associe la buc-calité, l’oralité, formant ainsi un cycle d’érotisation, véritable réseau qui accomplit l’union de l’homme et de ses choses.Relation qui se réalise principalement en toutes formes d’accueil et d’englobement, déterminant un espace voué à la proximité, à la complicité : terres accueillantes ou nids de chaleur.Le monde de Lapointe, il me semble qu’on puisse aussi le définir comme celui de l’"entre”, du pont jeté entre toutes choses, entre les choses et l’homme.Le privilège accordé à cette préposition en est l’indice grammaticalement repérable.Entre : passage, communion, métamorphose; incessante circulation en laquelle se propage une inépuisable parenté : "sur les passerelles cle nylon entre les mondes vacillent les tendres hanches des £ filles" (ICBM, Pour les âmes, p.71) D’une façon plus décisive, c’est le langage même de Lapointe, précisément sa syntaxe très particulière, qui traduit immédiatement, dans le rrcorps” même du texte, l’échange et la métamorphose.Immanquable, la contiguïté des substantifs, formant à elle seule l’image du rapport d’apparentement : ce n’est pas dans un "procès”, un mouvement, que toutes cho- 36 scs s’accouplent, mais par la position respective de leur présence dans une co-présence fondatrice.Telle est, au plus haut point, la manière du poème "Arbres”, que j’aborde maintenant.La forme s’en impose avec netteté: une longue litanie, sorte de dénombrement rituel, d’éloge de l’arbre en ses espèces.L’effet produit en est un de multiplicité rassemblée, dont le résultat est, au sens littéral, un univers.C’est d’abord à ce premier niveau que, me semble-t-il, l’appropriation du territoire est soigneusement effectuée : la diversité est celle d’un inventaire du pays, du lieu "natal”, où l’arbre est, à la faveur d’un prodigieux survol métonymique, investi de la fonction de "représenter” le territoire en ses aspects multiples.Notons que la multiplicité renvoie ici à la détermination du singulier, au spécifique.A un second niveau, l’appropriation du territoire est posée clairement comme une géographie.Le dénombrement est dénomination; la représentation est elle-même marquée par ce qu’elle représente : le territoire.Ces essences, ce sont celles d’un pays déterminé.Il n’est peut-être pas inutile de les restituer selon l’ordre du poème : pins, cèdres, thuyas, cyprès, genévriers, épinettes, sapins, bouleaux, merisiers, aubiers, peupliers, noyers, saules, caryers, aunes, chênes, hêtres, chàtaigners, cerisiers, vinaigriers, or- mes, pruniers, aubépines, sorbiers, pommettiers, magnolias, tulipiers, sassafras, hamamélis, cormiers, pommiers, frênes, tilleuls, érables.La fonction de "représentation” impartie aux arbres, dans le poème, et que nous pouvons saisir dans le détail de son déroulement, se révèle d’une remarquable fécondité.Ta succession des multiples figures de l’arbre propage des chaînes d’associations sans cesse élargies qui forment un réseau serré en lequel viennent se prendre les figures du champ total qu’est le pays.Le mécanisme associatif engendre trois plages d’ondes qui s’inscrivent l’une dans l’autre à la manière de cercles concentriques.Je m’en tiendrai, pour illustrer ce propos, au passage des "pins”, du tout début du poème.Une première chaîne associative se forme du rapprochement des seules propriétés naturelles, "objectives” de l’arbre.Notons qu’elle ne procède pas à la manière descriptive mais s’articule selon l’impulsion d’une sensualité vive et soigneuse, guidée par le fil des "correspondances” : "pins blancs pins argentés pins rouges et gris pins durs à bois lourd pins à feuilles tordues pins résineux .” Cette première chaîne constitue en somme le sol "naturel”, primaire, duquel peuvent procéder les autres.37 A un second palier, nous voyons se déployer un remarquable réseau d’as-sociations "analogiques”.Je dis remarquables à la fois pour leur hardiesse et leur justesse : "pins du lord pins aux tendres porcs pins roulés dans leur neige traversent les années mâts fiers voiles tendues équipages armés” La fonction de cette seconde chaîne me semble se définir essentiellement comme une mise en "correspondance” entre T arbre et le monde qui l’englobe.Mais le procès d’élargissement ne manque jamais à tirer son centre, sa racine, dans l’arbre lui-même, qui joue en quelque sorte le rôle de "révélateur”.Cette couche "secondaire” d’associations est stratégiquement décisive dans l’économie du poème, dans le déploiement de son sens, puisqu’elle projette comme un résultat nécessaire, "naturel” de son mouvement la troisième chaîne associative — hautement analogique celle-là — et qui est l’accomplissement du sens du poème : "parenté” de l’arbre (québécois) à l’homme (québécois) dans l’appropriation, laborieuse ou ludique, de la matière ou du territoire (métonymiquement, l’arbre) par cet homme : "pins des calmes armoires et des maisons paumes bois de table et de lit bois dfavirons de dor- mants et de poutres portant le pain des homines dans tes paumes carrées” Que l’on poursuive en ce sens la lecture du poème, et l’on sera étonné de la rigoureuse récurrence de la structure que j’ai tenté de décrire ici.Le procès des trois réseaux associatifs s’effectue d’une façon clairement linéaire dans le passage choisi, qui est aussi le premier.Dans le cours du poème, elles tendent à s’enchevêtrer en de vifs raccourcis : "genévrier qui tient le plomb des alphabets” Un vers du poème en ramasse tout le sens : j écris arbre arbre pour le thorax et ses feuilles” oii la parenté de l’arbre et de l’homme est saisie comme fulgurante identité.Peut-être la thématisation de la poésie du territoire sous la forme d’une "politisation” aura-t-elle été sa consommation, son terme; ce qui n’empêche de la tenir pour un événement interne à la poésie, auquel cas le politique n’est justifiable que de faire corps avec le poème, comme l’un de ses matériaux.Autrement, nous avons à dénoncer la fausse représentation, poétique et .politique.Le "politique”, 38 par exemple, fait corps avec le poème chez Miron, ce que Ton oublie en faisant du militant Miron l’auteur de poèmes, qui, au contraire, pourraient bien être la source vivante de rengagement politique.Je n’irai pas résoudre en quelques lignes un problème que l’excellente étude de Brault(3) nous a démêlée en toute sa complexité, notifiant l’interdit qu’il y a d’en trancher.En tout cas, dans le poème, Miron est avant tout poète, ce qui n’est en rien sacrifier d’autres "causes” mais bien plutôt, de les enter à l’acte poétique, en révéler le rapport profond à l’amour d’où procède toute poésie.L’incomparable "naturalité” de la poésie de Lapointe devrait éclairer en retour le non moins sur "jaillissement de source” qui qualifie celle de Miron, et tels vers où en gît le coeur magnétique : "c’est l’ciubc et ses pétillements de branches par-devers Vopaque et mes igno* ran ces je suis signalé d'aubépines et d'épiphanies ah poésie mon bivouac ma douce svelte et fraîche révé-lation de Vôtre” (La vie agonique, "Monologues de l'aliénation délirante”, Liberté no 27 mai-juin 1963, p.219) On s’étonnera sans doute que, au chapitre de l’habiter notamment, je n’aie pas déployé les importantes illustrations que sont les oeuvres de Miron et de Brault.Le présent article leur eut fait la part trop brève.L’étude de la poésie de Miron souffre, moins que d’autres, d’approximations qui pourraient perpétuer certains contresens habituellement saisis sur elle, et dont je viens de faire état.Poésie de l’habitation, elle l’est au plus haut point, d’impulsion et de réflexion tout à la fois.Géographiquement certaine, non moins qu’entraînée en une précise anthropologie : celle de l’homme agonique.Poésie "politisée”, mais c’est d’un mouvement interne, nécessaire, qui la conduit du "nulle part” de l’origine au pays et à l’histoire, et qui la restitue à l’extrême âpreté d’un conflit justement perçu et vécu comme non-poème.Brault, particulièrement dans le long poème "Mémoire”, nous propose peut-être la synthèse, vivante et armée, des différentes figures de la fondation et de l’appropriation du territoire.En cela, contemporaine de la poésie de Miron, elle s’accomplit à travers le dédale de la mémoire, comme passage irréversible du temps originel à l’histoire.39 Lu présence d’un champ thématique défini peut être repérée — et les propriétés de ce champ mieux définies — par l’examen de ce qu’elle exclut.Mais l’examen de l’exclu ne saurait être pertinent qu’appuyé sur une analyse détaillée du champ lui-même.Aussi, à défaut d’une telle analyse, je ne puis qu’indiquer des vues très rapides balisant une aire de recherches.Cher Anne Hébert, la coupure entre les poèmes du Tombeau des Rois et ceux de Mystère de la Parole, je l’ai interprétée comme frontière particulièrement saisissante du champ thématique de la fondation, selon un procès qui a pour point de départ la dépossession.La transformation de sens radicale de celle-ci, de privation en dénuement natal, originel, est le résultat stratégique de la métamorphose du champ.Pareil événement ne s’est jamais produit dans la poésie de Saint-Denys-Garneau, et c’est sans doute à cause de cela qu’elle demeure extérieure, étrangère à la thématique de la fondation.Or le vécu de la dépossession est au départ similaire chez les deux poètes : la fonction de Vos en est l’un des motifs manifestes.C’est donc à la mise en rapport étroite de ces deux oeuvres qu’une détermination de la thématique de la fondation pourrait trouver ses titres les plus pertinents.Cher Saint-Denys Garncau, la dépossession s’achève en effritement, en désintégration, en auto-destruction.Et c’est en creux que s’insère, lancinant dans son perpétuel échec, le projet d’une fondation, d’une invention du monde.Tel poème (p.126 des Poésies complètes, deuxième édition) en témoigne sans équivoque : ,rc’cst là cjuc vous allez vous éveiller Me décomposer tout Vunivers Devant moi et le reconstruire A débordement de tous cadres” Plus troublant encore, l’inachèvement de la poésie de Saint-Denys Garncau, comme si la lettre elle-même absorbait pour la signifier, le travail d’érosion : il n’y a pas seulement poésie de l’échec mais échec de la poésie, d’où, sans doute en partie, l’impression pénible qu’en suscite la lecture.Exclue du champ, la poésie de Saint-Denys Garncau le serait sous le mode précis d’un envers contre-thématique qui la lierait toute au champ comme 40 la figure de son exclu : en somme, une forme purement négative d’appartenance au champ.Ce problème révèle l’insuffisance des concepts de champ et de thématique, qui nous auront été provisoirement utiles si nous avons bien posé ici un vrai problème.Les poètes de la génération de l’Hexagone s’accordent à reconnaître en Grandbois un rfmaître”, un "ancêtre”.Le célèbre poème "Ah toutes ces rues” peut être tenu pour symbole de toute l’oeuvre de Grandbois, axée principalement sur l’exil et l’errance à travers le monde.Or le mouvement d’errance n’est pas sans analogie avec l’excursion initiatique des grands poèmes de Giguère.Dans le poème de Grandbois, comme en plusieurs autres, l’errance se définit ultimement comme échec a découvrir le lieu central où s’abolit la dispersion des temps et des espaces.Ce n’est certes pas manque de se livrer aux plongées réintégra-trices dans le ventre de la terre ou le sein des mers, alors que "l’étoile pourpre” joue îa même fonction de mirage fascinant que la clé de voûte chez Giguère.Le temps de la poésie de Grandbois me paraît justement être celui du "Midi perdu” de Giguère, moment où point la rupture, l’imminence du temps originel de l’acte fondateur.Sous cet aspect particulier, la poésie de Grandbois appartiendrait sans conteste a la thématique de la fondation.Le développement de la poésie québécoise a été marqué par un événement majeur : le Refus global, qui a par ailleurs déterminé l’orientation des idées en général.Il est inutile de rappeler l’impulsion que ce mouvement a donné à la peinture.En 1947, le jeune Paul-Marie Lapointe publiait "hors commerce” un recueil de poésie auto-matistc de grande valeur : Le Vierge incendié.Il serait par ailleurs aisé de faire état de la filiation qui rattache la production d’Erta et de l’Hexagone au mouvement automatiste.Ces considérations d’ordre historique ne tiennent pourtant pas compte de, voire rendent difficilement compréhensible, une occultation assez rapide à la fois des idées et des oeuvres directement produites par le mouvement automatiste.En poésie du moins, car il en va autrement pour la peinture.Cette occultation frappe principalement Claude Gauvreau et son oeuvre, dont ce que nous en connaissons aujourd’hui révèle un poète de premier ordre.Elle atteint également les rares oeuvres d’un poète fulgurant : Jean-Paul Martino.Par ailleurs, il semble bien que nous allons connaître la fin de ce silence, et le terrain paraît tout préparé à la publication que l’on nous annonce, des oeuvres de Gauvreau.La chose s’impose de toutes façons par elle-même, mais que ce fût maintenant serait des plus significatifs d’une transformation de sens de la 41 poésie québécoise, dont je crois tenir les arrhes dans l’oeuvre récente de Claude Péloquin et dans l’activité menée par le groupe qu’il dirige, le Zir-mate.Avec Péloquin, sont réintroduites les valeurs d’automatisme et d’expérimentation tout autant rfmorales” que "techniques” qu’inaugura jadis le surréalisme.Au point de vue de cette étude, le double phénomène d’occultation et réapparition d’une certaine forme de poésie pourrait recevoir explication dans les termes de transformation de champ.Car la poésie de Gauvreau paraît incontestablement exclue de la thématique de la fondation (je m’enjoins ici de ne la définir que négativement afin d’éviter toute imprécision).L’oeuvre de Péloquin et de certains jeunes poètes que l’on taxerait hâtivement de formalistes, se situe elle aussi nettement hors du champ thématique de la fondation; au surplus, si les oeuvres manifestent une "parenté” certaine avec l’oeuvre de Gauvreau, nous pourrions prévoir la production d’un champ thématique nouveau, réanimant l’oeuvre de certains "exclus”.Tout se passe comme si leur oeuvre était devenue "inintelligible” i\ une écoute formée par l’ensemble des oeuvres appartenant à la poétique de la fondation.Celle-ci, si elle arrive à son terme, peut faire que cessent les "brouillages d’ondes” et l’éclipse des oeuvres "maudites”.paul chamberland (1) Jean Cohen, Structure du langage poétique, coll."Nouvelle bibliothèque scientifique,’' Flammarion éditeur, 1966.(2) .les métaphores séduisantes de terrain, d’horizon, et donc de limites d’un champ visible défini par une problématique donnée, risqueraient d'induire une idée fausse de la nature de ce champ, si nous pensions ce champ dans la lettre de la métaphore spatiale, comme un espace limité par un autre espace au dehors de lui.Cet autre espace est dans le premier espace, qui le contient comme sa propre dénégation; cet autre espace est le premier cspoce en personne, qui ne sc définit que par la dénégation de ce qu'il exclut en scs propres limites.Autant dire qu’il ne lui est de limites qu’internes, et qu’il porte son dehors au-dedans de soi .(Lire le Capital, t.I, p.29) (3) Miron le magnifique, no 6 de la coll.des "conférences J.A.de Sève," publiée par le Département d’études françaises de la Faculté des Lettres de rUnivcrsité de Montréal.42 production culturelle et classes sociales au québec lue racine narciso pizarro michel pichette gilles bourque à MM.'Marcel Rioux et Pierre Vadeboncoeur Le système capitaliste a créé des structures socio-économique, politique et culturelle qui confinent au non-sens la totalité de la vie et des relations humaines; il a désorganisé l’univers de relations de l’humain, de l’économique, du politique, du social et du culturel.Il a systématiquement détruit l’historique.Partant de cette déshumanisation ou, ce qui est plus juste, de cette désocialisation des modes globaux de situation et de relation entre l’homme et ses environnements, la ’culture” (la vie et la production culturelle) a été vidée de sa signification totale.La vie culturelle s’est désorganisée comme le reste au profit de groupes minoritaires qui se la sont appropriée.Aussi en est-on rendu aujourd’hui à distinguer dans le langage quotidien entre deux types de culture, à savoir la culture (celle des riches) et la cul- ture populaire (celle de la majorité, c’est-à-dire, ce que les riches consentent à vendre).Bref, la bourgeoisie s’est appropriée le culturel (comme elle l’a fait, par exemple, de l’éducation) pour s’en faire un produit de luxe (en meme temps que de propagande) et ne laisse à la majorité que ses sous-produits qu’elle prend bien soin d’exploiter à son avantage.Dans une entreprise révolutionnaire (car il y a bien ici caractère révolutionnaire : le culturel est autant sous la domination de la bourgeoisie que le reste .) qui consiste entre autres à rendre à la majorité ce qui originellement lui appartient.Il n’est d’autre alternative ici que de démystifier l’utilisation que fait du culturel la bourgeoisie en même temps que le non-sens qu’elle lui a donné en en faisant un objet-en-soi, c’est-à-dire une chose, dé- 43 pourvue de tout le dynamisme dialectique qui est fondamentalement le sien.L’art est devenu l’Art, le beau est devenu le Beau (etc.) : la bourgeoisie a tué le culturel, elle l’a figé dans le temps et dans l’espace.Et cette entreprise de transformation, qui doit être pratique, doit nous conduire non pas seulement à démontrer l’essentiel et nécessaire caractère populaire du culturel, mais à faire en sorte que le culturel ré-existe, présent et vivant par, et pour, toute la collectivité.Cette entreprise doit s’opérer simultanément sur deux plans.Il s’impose d’une part de réinventer un langage symbolique qui soit perceptible, c’est-à-dire qui s’insère dans une réalité historique en y vivant tout en l’exprimant, plutôt que d’etre le lieu privilégié et sacré de l’individualisme, de l’a-social et de l’a-historique.D’autre part, l’entreprise doit consister à mettre dans les mains de la majorité (de toute notre collectivité) les moyens de diffusion de la production artistique autant que les lieux où elle se manifeste.Le capitalisme a réussi à transformer le langage symbolique et, partant, tout le culturel en une chose angélique et irrationnelle.Mais plus que cela encore, en s’appropriant le culturel pour en faire ffsa” chose, la bourgeoisie s’est en même temps approprié l’un des rares et importants média d’expression et de signification collec- tive de la totalité qu’est le culturel, et le langage symbolique qui lui est propre.En agissant ainsi, elle s’est tout simplement approprié la réalité et l’a mise sous sa domination.Nous sommes comme collectivité, condamné à ne nous exprimer (lorsque par hasard la chose devient possible .) qu’à travers le schème de pensée de la classe dominante.Ce qu’elle appelle alors ,fnotre vision du monde” (écoutez parler les Etats Généraux du C.-F.et vous en saurez quelque chose .) n’est rien d’autre que sa vision du monde à elle.Pas besoin ici de reprendre certaines caractéristiques du colonisé.Nous en sommes.Et rien, autour de nous, ne nous signifie.Tronquée et faussée, notre physionomie collective, celle qu’on fait pour nous et qu’on nous impose, ne colle pas à notre quotidienneté et qui plus est, n’est pour nous d’aucune façon perceptible de telle manière qu’elle puisse être un moyen de prise de conscience et d’action.Bref, nous ne pouvons pas nous percevoir collectivement comme réalité politique, sociale et économique; et cela n’est pas du au fait que nous ne "voulons” pas le faire : nous ne le pouvons pas faute de moyens adéquats.Or le culturel, la production artistique, serait un instrument de réappropriation et d’identification collective : un instrument de libération .44 Pour ce faire, il s’impose que la majorité n’ait plus cette image du culturel créée par la bourgeoisie (our bourgeoisie parasitaire) qui en fait un luxe, un intouchable, un quelque chose qui ne nous appartient pas et qu’il faut conquérir à coup de dollars.Un quelque chose qui ne lui signifie rien, quelque chose d’anonyme, de gratuit, d’angélique .Cette "conquête”, il faut le dire ici, ne sera possible que par la révolution.Car c’est de toute la réalité qu’il nous faut nous réapproprier pour la signifier collectivement en y prenant part.Nous croyons toutefois possible d’entreprendre dès maintenant certaines transformations à la condition qu’y participent activement les groupes qui déjà sur d’autres plans ont amorcé une action de cette envergure.Ainsi avons-nous voulu montrer, dans cet article un peu long, qu’il est nécessaire de concevoir les activités culturelles, aussi bien symboliques que théoriques, comme des activités de production, impliquant qu’il existe, sur le plan culturel autant que sur le plan économique, un contrôle politique, implicite ou explicite, relevant de certains groupes, de la répartition et de la consommation des productions culturelles .Une semblable conception de la culture nous a incités, dans la première partie de l’article, à entreprendre une critique des principales idéologies latentes dans la société québécoise et ayant trait à la nature de l’art (littérature, musique, peinture, cinéma, etc.) ou au rôle de l’artiste; une fois cette étape franchie, il devenait possible de proposer certains éléments majeurs d’une théorie de la production culturelle : nous avons cependant été forcés de nous limiter à ce qui concernait plus directement le domaine symbolique des productions culturelles (les différents modes d’expressions artistiques), quitte à faire remarquer que le même type de considérations vaudrait sans doute pour le domaine théorique (idéologie, sciences, philosophie).En second lieu, notre analyse nous ayant conduit à constater que, depuis l’après-guerre, la production culturelle au Québec relève de plus en plus de certaines couches de la classe virtuelle des travailleurs non-manuels, et non plus de l’une ou l’autre faction de la bourgeoisie des professions libérales, nous avons tout naturellement été conduits à proposer certaines modalités d’un rapprochement souhaitable, dans la perspective d’une stratégie socialiste sur le plan culturel, entre certains groupes de producteurs culturels et les centrales syndicales représentant en majeure partie les bases de l’organisation économique des travailleurs 45 non-manuels (employés, cadres, fonctionnaires, techniciens, enseignants, étudiants, etc.) au Québec.Une dernière remarque : le fait d’établir un tel lien entre une théorie de la culture comme production et le syndicalisme pourra nous faire soupçonner de verser dans un anarcho-» 1.— esthétiques et idéologie Notre société est depuis quelques temps le lieu de formation d’une nouvelle mythologie : celle de l’Art et de l’Esthétisme.Un bon nombre de jeunes bourgeois se réclament de ce passe-partout qui permet de prendre un certain recul par rapport à la réalité.Agnostiques pour la plupart, ayant bien compris la révolution bourgeoise vue par en haut, ils ont cependant ressenti le besoin d’un nouvel élitisme qui permette aux initiés de découvrir la vraie vie, la vraie vérité qui, tout comme chacun le sait, est ailleurs que dans le vulgaire.Ce nouveau lieu d’un réel plus réel que la réalité réelle est celui de la création, nouvel autel du temple sacré sur lequel l’artiste, grand prêtre par excellence, illuminé mystérieusement et investi de pouvoirs surhumains, se livre, avec des instruments syndicalisme d’un nouveau genre.Tout en réservant pour plus tard la discussion détaillée d’un point si important, nous nous contentons d’indiquer que notre sujet concernait les rapports possibles entre les syndicats et la culture et non entre un parti socialiste et les élites culturelles (ce qui est un autre problème).magiques et inconnaissables, à l’alchimie du rêve et de la vision éthéréc.Une telle conception de l’art a tous les aspects d’un nouvel opium, d’une projection dans un nouvel au-delà, qui empêchent commodément de prendre position : le social et le politique importent peu à de pareils créateurs.Pour ces idéalistes, l’Art est le moyen de découvrir la raison cachée, le secret premier dissimulés derrière les voiles de l’immédiate réalité.11 s’agit, à l’exemple de la dialectique hégélienne, d’opérer la réappropriation du réel dans l’Idée, de réinvestir ce réel dans la vérité première de son expression artistique.L’oeuvre d’art devient ainsi une sorte d’en-soi-pour-soi, une parfaite circularité refermée et complète en elle-même; elle devient, en dernière analyse, la réalité elle-même.Une va- 46 riante récente de cette conception est le formalisme structuraliste qui, tentant de rétablir la pureté parfaite des formes, décèle au centre de l’oeuvre une structure complètement refermée sur elle-même, n’ayant de relations avec les autres oeuvres qu’à travers son abstraite appartenance à un pseudo-intelligible général0}.On ressuscite ainsi sous une nouvelle forme la dichotomie ciel-terre : alors que dans le domaine religieux l’opposition ciel-terre trouvait sa solution par l’élévation de la terre en un mouvement de réappropriation du monde par Dieu, l’art sacralisé amène à faire surgir le sens au sein même du réel pour ensuite se l’approprier totalement en l’investissant de la vraie vie.L’artiste devient le démiurge, le guide (cf.V.Hugo), celui qui possède un don (homologue de la foi religieuse).Au centre l’homme, qui, au moyen de l’art, se réinvente en un ailleurs qui l’allège des contingences et le rend à sa vérité originelle.Bien entendu, l’inverse de ce formalisme idéaliste est un empirisme réaliste tout aussi illusoire.La conception réaliste et empiriste prétend trouver l’objet de l’art dans la vie elle-même, dans la réalité quotidienne.Pour que l’art atteigne à la vérité, il faut qu’il s’efface complètement pour laisser parler le réel, qu’il se noie dans le quotidien (ou le banal) afin de dire la réalité telle qu’elle est.Au centre, cette fois, la matérialité dans laquelle l’homme recherche, par l’art, son équivalence.11 est bien évident que ces deux conceptions de l’art sont purement idéologiques.Valorisant à l’excès et parfois jusqu’au ridicule le rôle de l’artiste, elles ont une fonction de compensation imaginaire par rapport au peu d’importance réelle que les artistes ont dans notre société.La vogue des idées de McLuhan auprès de certains écrivains et artistes québécois travaillant dans le domaine des communications de masse (Radio-moyens de communication de niasse (Radio-Canada, O.N.F.) en est un exemple récent.Il est facile d’en comprendre la raison en comparant ce que dit McLuhan du rôle de l’art et de l’artiste à la situation des écrivains en question.Pour McLuhan(1>), en effet, l’art est un moyen de communication désuet par rapport aux moyens de communication effectifs d’une époque donnée (p.ex.: l’écrit est désuet face à raudio-visucl).L’art serait ainsi un anti-environnement, l’environnement étant constitué par les moyens de communication modernes.Et l’artiste serait l’homme qui regarde le monde du dehors, de façon extérieure par rapport aux structures du milieu de communication propre à notre époque.Ce qui lui permettrait une connaissance perceptuelle des lignes de force et des structures de ce milieu, une conscience 47 plus grande des règles qui déterminent les mécanismes de communication dans une société donnée.Cette con-science est pour McLuhan une conscience intégrale, permettant une lucidité extrême, à la base de toute conception exacte du futur, un moyen de déceler les transformations de la société avant qu’elles ne manifestent leurs effets.Le rôle de l’art s’assimile ainsi à celui d’un radar permettant de détecter à l’avance les transformations.L’artiste en vient à jouer un rôle presque prophétique, comprenant le présent mieux que tout autre et prévoyant ainsi l’avenir, doué d’une conscience intégrale et éducateur de la perception conçue comme perception de "la réalité culturelle que toute culture cache”.A la suite de ces constatations, McLuhan en vient à se demander si les artistes ne pourraient pas ,vu l’importance qui leur est ainsi attribuée, passer de la tour d’ivoire à la tour de contrôle, puisque la perception de la réalité qui s’accomplit par l’art serait une connaissance constituant un moyen d’action efficace sur la nature et sur l’homme.Une telle conception repose sur quelques faits incontestables : la production et la diffusion des oeuvres d’art, dans les sociétés industrielles avancées, sont de plus en plus liées aux moyens de communication de masse et, de ce fait, les artistes peuvent prendre une attitude critique face à ces moyens de communication qu’ils connaissent de plus en plus de l’intérieur, sans toutefois en avoir le contrôle (qui reste aux mains des monopoles ou de l’Etat soumis aux monopoles).Ce que McLuhan ne montre pas, toutefois, c’est comment l’art pourrait remplir cette fonction critique et comment les artistes pourraient acquérir la place qui, à son avis, leur est due.Ce qui l’amène à sombrer dans l’idéalisme, en faisant de l’artiste un prophète, et dans le formalisme, en faisant de l’art uniquement un moyen de communication indépendamment de tout contenu.Et c’est précisément ce côté idéologique des idées de McLuhan qui fascine les artistes dont nous parlions plus haut et qui, par une compensation imaginaire propre à toute idéologie réactionnaire petite-bourgeoise, les rassure en leur rendant possible d’éviter de prendre une attitude critique par rapport à leur situation objective.En effet, dépendant pour vivre d’une activité (l’information) dont ils n’ont pas le contrôle, ces artistes préfèrent jusqu’à maintenant ne pas prendre une attitude critique qui pourrait les compromettre plutôt que de sortir de leur solitude pour contester radicalement la soumission des moyens de communication de masse aux intérêts de la bourgeoisie anglo-saxonne canadienne représentée par l’Etat fédéral.A moyen tenue, une telle attitude risque de 48 jouer contre ceux-là mêmes qui l’adoptent : renoncer à la fonction opposi-tionnelle de l’art et de l’artiste risque n’y a rien à comprendre, croyons-nous, en effet d’aboutir à une négation de l’art en tant que tel.La tendance des sociétés néo-capitalistes est justement d’enlever à l’art sa fonction oppositionnelle et ultimement de le supprimer.La première étape de cette dissolution consiste à faire de l’oeuvre d’art un produit de consommation courante pour lui enlever ainsi son caractère subversif et antagoniste.Cette assimilation de l’art est l’une des réussites majeures des sociétés dites "de consommation”.Cet art assimilé a d’ailleurs comme appendice une esthétique formaliste qui relègue l’oeuvre d’art au niveau d’un produit comme un autre, dont la valeur est dissociée de toute dimension sociale : une esthétique de l’acceptation et non plus une esthétique du refus.On en arrive ainsi à étudier l’art comme une chose en soi, indé- 2.— culture et production Face à cette lente dissolution et aux idéologies esthétiques qui tendent à la justifier, il devient nécessaire de repenser radicalement la question de la fonction et de la nature de l’activité pendamment du contexte social, comme une structure sans signification qui s’intégre alors très bien dans un contexte ou même le refus de se soumettre au contrôle de la consommation par les monopoles est transformé en activité stérile mais économiquement rentable.Ainsi, un roman qui, par sa structure même met en question la société actuelle, est diffusé massivement et vendu dans les pharmacies.La culture de masse dépasse l’art en l’intégrant, en lui enlevant sa dimension oppositionnelle.Dans une société à pensée dite "opérationnelle”, fondée sur le surprofit des monopoles et le pillage des deux-tiers de l’humanité, les mots perdent leur généralité, toute leur dimension critique et rationnelle.Les hommes qui peuvent entendre sans crier que l’on défend la liberté d’un peuple en l’exterminant ou que tel détergent nettoie mieux parce qu’il a un plus grand pouvoir nettoyant, sont immunisés contre toute forme d’art véritable : l’art devient alors décoration ou futilité.(3) artistique.Pour ce faire, il nous faut tout d’abord éliminer tout formalisme ou réalisme stériles et chercher une méthode d’approche rigoureuse.Si l’art n’est pas le centre de l’activité 49 humaine, ni le coeur de la réalité, s’il n’y a pas de centre de la réalité, Part devient l’une des activités de l’homme, variable à travers l’histoire et reliée à toutes les autres activités humaines (économiques, politiques, scientifiques, techniques, etc.).Concevoir l’art comme l’une des activités de l’homme n’est qu’un premier pas.ïl reste à spécifier ce qui différencie cette activité des autres activités culturelles d’une part, des activités politiques, techniques et économiques d’autre part.Ce qui n’est simple qu’en apparence.Dans le cadre de cet article, nous nous limiterons aux indications suivantes.(1) En premier lieu, les diverses activités humaines peuvent, grosso modo, être classées selon quelques catégories fondamentales : production, circulation, distribution et consommation des biens (domaine de la technique et de l’économie), production, circulation, distribution et consommation des services (domaine politique et culturel).Les processus de production, circulation, etc., sont évidemment interdépendants, tout comme le domaine des biens est lié à celui des services (par l’intermédiaire de la technique et de la science, p.ex.).(2) En fonction de ce qui précède, la production artistique peut être considérée comme une partie de la production culturelle ( qui comprend également la philosophie, la science et l’idéologie, cette dernière établissant le lien avec le domaine politique).Enfin, la production culturelle, jointe à l’activité politique, constitue le domaine de la production des services.(3) Une fois distingués, au sein du culturel, le théorique (science, philosophie et idéologie) et le symbolique (l’art en général), il devient possible de caractériser plus précisément les divers aspects du symbolique : beaux-arts (peinture, sculpture, architecture), musique, poésie, prose littéraire (roman, récit, nouvelle, essai, etc.), théâtre, cinéma.Concevoir les divers modes d’expression symbolique comme un secteur délimité de la production, de la circulation, distribution et consommation des services, c’est-à-dire des activités pratiques et théoriques consistant en la gestion et le contrôle de la production, distribution, etc., des biens, implique que l’art doit alors être considéré comme n’échappant pas aux règles qui régissent les activités économiques et politiques d’une société, comme représentant plutôt la fonction régulatrice (au sens des mécanismes auto-régulateurs en cybernétique) de ces activités.Plus encore : pas plus que les activités économico-politiques ne sauraient s’expliquer sans tenir compte des relations entre les groupes qui en sont le support, les activités artistiques ne sauraient non 50 plus sc comprendre sans tenir compte des relations que les artistes, en tant que groupes plus ou moins diversifiés, entretiennent avec les autres groupes de la société.Une classe sociale, en plus de comprendre des groupes économiques et politiques, comporte également des groupes d’artistes dont le 3.— production culturelle et communication Ceci nous amène à préciser quelque peu ce qui caractérise spécifiquement les productions culturelles à modes d’expression symbolique, c’est-à-dire les oeuvres d’art.Comme d’ailleurs la culture dans son ensemble, les productions artistiques peuvent être considérées comme des faits de communicationn, c’est-à-dire comme véhiculant une signification, un sens, un message (à l’aide de certains codes).De cette manière, l’étude des faits culturels en tant que comportant une signification relève d’une sémantique généralisée qui consiste en l’étude des structures se rapportant à des groupes déterminés, et c’est seulement pour les individus de ces groupes que les faits culturels acquièrent un sens et deviennent les éléments d’un langage signifiant.La signification de la production artistique est alors à chercher dans la rôle est précisément d’exprimer de façon cohérente sur le plan symbolique ou sur le plan conceptuel s’il s’agit d’hommes de science, de philosophes ou d’idéologues, la vision que cette classe a d’ellc-méme, des autres classes et de la société dans son ensemble.structure générale du groupe par lequel les oeuvres d’art sont produites ( i.e.le groupe d’artistes et la classe sociale à laquelle ce groupe sc rattache).Cette façon de considérer l’oeuvre d’art comme un fait de communication doué d’un sens qui est lui-même dépendant de la structuration générale du processus de communication dans une société donnée, demande quelques éclaircissements.En effet, l’oeuvre d’art est composée d’éléments (sons, couleurs, gestes, mots, etc.) entretenant entre eux certaines relations, ayant une structure donnée.La signification de l’oeuvre est liée à sa structure interne; mais cette structure, loin d’être purement formelle et de se réduire à un simple code, est en elle-même significative.De plus, la signification des éléments et de leurs rapports qui forment la struemre de 51 l’oeuvre n’est intelligible que si les éléments et leurs relations s’insèrent dans la structure plus vaste du processus de communication au sein du groupe ou de la classe pour et par lequel l’oeuvre est produite.Le sens et la structure d’une oeuvre sont inséparables du groupe qui la produit et du groupe qui la consomme.La communication ne saurait se faire dans le vide : on dit toujours quelque chose (sens ou message) d’une certaine façon (structure, code ou forme) à quelqu’un (groupe ou classe) (îî).Tous ces aspects sont étroitement liés : les séparer amène précisément au formalisme, à l’idéalisme, à l’empirisme ou au réalisme.Ce qui précède suppose d’admettre que l’oeuvre d’art a une signification et ne se réduit pas à une forme vide d’une part, et, d’autre part, qu’il est possible de dégager cette signification en la rapportant à la période historique et au groupe social dont elle est indissociable.Les formalistes ne peuvent évidemment admettre une telle conception qui, en définissant l’oeuvre d’art comme le produit d’un groupe à un moment donné de son histoire, comme un fait de communication comportant non seulement une forme (un code) mais aussi un sens (message), s’oppose en bloc à toute idéologie de l’art pour l’art et à toute transcendance de l’oeuvre par rapport à l’histoire.En effet, si l’on pose comme postulat que l’oeuvre d’art se comprend en elle-même, pure forme transcendant ceux qui la produisent et ceux qui la consomment au cours d’une période délimitée de l’histoire d’une société, il est évident que la seule issue pour éviter une explication scientifique de la production artistique (et de la production culturelle dans son ensemble) est l’adoption d’une idéologie formaliste faisant de l’art un absolu illusoire et absurde.4.— production culturelle et histoire Logiques avec eux-mêmes, les partisans de la conception idéaliste et formaliste de l’art considèrent ce dernier comme un phénomène de pure transcendance.Pourtant, l’artiste n’a jamais été, historiquement, l’isolé qu’a voulu en faire le capitalisme.La qua- lité de sa production est, bien au contraire, en relation directe avec la capacité qu’il a, consciemment ou pas, de comprendre sur un mode particulier le réel et le mode d’insertion dans la réalité du groupe auquel il appartient.52 L’étude du phénomène artistique ne peut donc sc faire hors de la situation, hors de la structuration du réel à un moment donné du développement historique, hors du groupe social producteur et consommateur des productions artistiques d’une société.On ne peut analyser une oeuvre de manière satisfaisante à partir du seul artiste producteur, l’artiste en lui-même n’a aucun intérêt.Il faut se reporter au groupe social duquel une oeuvre émane et, de façon plus globale, à la classe, au système socio-économique et politique, etc.Mais ce premier travail d’approche ne saurait rendre compte de tous les aspects du phénomène artistique.Après avoir analysé le groupe social producteur des oeuvres, il faut, puisque l’art implique nécessairement communication au niveau symbolique, se rapporter au groupe consommateur des productions artistiques.Il v a donc d’abord l’artiste, individu # dont la qualité essentielle est de pouvoir développer le maximum de conscience possible0,' d’un groupe ou d’une classe sociale.En la poussant au plus de cohérence possible, l’artiste totalise, en effet, l’expérience du groupe qu’il représente.Tandis qu’é l’autre pôle de la communisation se trouve le consommateur des productions culturelles pour lequel il faut reprendre le même type d’analyse.La possibilité de compréhension d’une oeuvre est alors en relation avec le degré de conscience possible du grou-peconsommateur.La possibilité de compréhension d’une oeuvre par celui qui la consomme est déterminé par la vision du monde du groupe auquel il appartient, tout comme la signification de l’oeuvre est liée à la vision du monde du groupe auquel l’artiste appartient.Si le producteur et le consommateur sont du même groupe social, l’accord et la compréhension seront plus faciles que si l’on se trouve face à deux groupes différents, synchroniquement et/ou diachronique-ment.D’autre part, les esthètes ont toujours opposé à une explication du phénomène artistique non liée à la seule personne du "créateur”, la pseudo-transcendance de l’oeuvre en sa forme pure, au-delà de toute signification et de toute historicité.Il nous semble plus sérieux de recourir à une explication rigoureuse.L’art, en effet, ne transcende pas l’histoire, mais une oeuvre donnée, que ce soit le théâtre d’Eschyle ou les cathédrales du moyen-âge, peut la traverser dans des conditions déterminées et limitatives.La totalité de l’expérience ne meurt pas avec le groupe qui l’a vécue.Cette expérience et sa traduction dans l’oeuvre présentent au contraire un caractère de plus ou moins grande richesse.Une oeuvre possède en elle-même une possibilité donnée d’axes autour desquels 53 peuvent s’ordonner ses éléments.Cette possibilité d’organisation et de réorganisation explique qu’elle puisse survivre au groupe qui Ta produite.La durée de sa survie sera fonction de la richesse de l’expérience qu’elle a totalisée et de sa possibilité d’être comprise, c’est-à-dire réorganisée à travers l’histoire par d’autres groupes.Ceci explique en partie que certaines oeuvres, même parfaites, aient une vie très courte (oeuvres produites par des groupes ou classes en décadence), que certaines autres prennent longtemps avant d’être reconnues (oeuvres nées d’un groupe au début de son ascendance), que d’autres enfin subissent des éclipses puis réapparaissent .Nous voici arrivés fort loin de ces inepties faisant de l’art un phénomène d’extase face à la transcendance de la soi-disante "création” d’un magicien des formes.La prétendue beauté intrinsèque des formes doit elle-même être réexaminée, une étude sémiologique de l’art et de son insertion dans la société s’impose.Le beau est lui aussi fonction d’un choix et d’une organisation (par signes, symboles, styles) qui est en relation directe avec l’histoire.L’art en tant que fait de signification et de communication, les oeuvres artistiques en tant que productions culturelles sur le plan symbolique, sont le lieu d’une lutte par laquelle chaque groupe ou classe tente de s’approprier le contrôle de la société pour l’organiser à sa manière.Une classe sociale s’impose autant par sa pratique artistique et culturelle que par scs pratiques économique et politique.5.— aperçu historique de la production culturelle au québec Etudier la production culturelle du Québec ne peut donc se faire, si l’on reconnaît la validité du cadre d’analyse proposé plus haut, sans tenir compte des rapports qu’elle entretient avec l’évolution socio-économique et politico-idéologique de notre pays.Notre histoire est le lieu d’un conflit de classes cherchant à s’approprier le pou- voir dans toute son extension, aussi bien politique qu’économique et culturelle.La culture, comme nous l’avons souligné, n’est pas le pur lieu de la démocratie des esprits; elle est, au contraire, une tentative de chaque groupe social pour s’approprier le mode de connaissance du réel à une époque déterminée.Hors de ces prémisses, il 54 n’y a rien à comprendre croyons-nous, ni il la production artistique, ni à la production idéologique qui se sont développées au cours de notre histoire.Une approche globale de la production culturelle québécoise depuis la Conquête nous permet, en effet, de constater l’étroite relation existant entre l’évolution économique et le colonialisme, la structure de classes qui s’y rattache et l’articulation politico-culturelle qui en découle.On assiste ainsi au glissement de la production culturelle des mains des seigneurs et du clergé (1760-1840) à celles des classes moyennes (1950-1967).(a) La première époque du régime anglais (1760-1S40) est marquée, Durham l’avait souligné, par une absence presque totale de production culturelle.Le fait essentiel de cette période, la Conquête, explique ce manque par la désorganisation introduite au sein de la société québécoise.Mais il est possible de pousser plus loin, l’analyse.Le colonialisme économique anglo-saxon a eu pour effet d’installer au pouvoir une classe collaboratrice, seigneurs et haut-clergé, dont la particularité était d’être, avant même la Conquête, dans un état d’effritement relatif, et, en réduisant l’espace économique des Canadiens français à celui de P agriculture, de susciter la formation d’une bourgeoisie des professions libérales.Cette première approche nous permet de remettre en situation la production de la période, si minime soit-elle.La production culturelle des seigneurs et du clergé est marquée par son état de dépendance face au pouvoir colonial, à qui cette classe doit sa prédominance relative.Cette production sera ainsi constituée, sur le plan théorique, de mandements d’évêques proclamant la soumission des québécois à l’envahisseur et de quelques "histoires du Canada”, dont celle de Michel Bibaud, qui s’attaquent aux prétentions des Patriotes et réclament le respect des colonialistes.Sur le plan symbolique, outre le recueil de poèmes de Michel Bibaud (1830), la production de cette classe sera constituée, dans le domaine des beaux-arts, d’une peinture et d’une architecture d’inspiration religieuse.La fin de la période sera marquée par la publication du premier roman québécois, celui de Philippe Aubert de Gaspé fils (1837), exprimant la décadence de la classe des seigneurs qui, il partir de 1800, n’a pu résister à la montée de la bourgeoisie des professions libérales provoquée par une nouvelle conjoncture politico-économique (essor et puis réduction de la productivité agricole)(7).Cette nouvelle "élite” de la société québécoise, tenue il l’écart du contrôle économique, s’orientera vers le politique à la faveur du régime de 1791 et tentera d’obtenir l’indépendance par 55 cette voie seule.Sa production culturelle sera toute entière sous le signe de cette volonté d’affirmation politico-idéologique et consistera en la publication de plusieurs journaux, dont surtout Le Canadien et La Minerve.Il est d’ailleurs intéressant de noter comment ce mode d’expression relativement nouveau dans l’histoire des sociétés occidentales a été surtout utilisé ici par cette classe montante.(b) La période suivante, 1S40-1S90, consiste en l’établissement des principales lignes de forces qui marqueront l’histoire du Québec pendant un siècle.L’alliance entre la bourgeoisie mercantile anglo-saxonne du Bas-Canada et celle du Haut-Canada d’une part, ainsi qu’avec l’administration coloniale et avec les entrepreneurs agricoles progressistes du Haut-Canada d’autre part, permit les régimes de PUnicn puis de la Confédération, la construction des canaux et des chemins de fer, de même que la mise hors circuit de la pratique économique des Québécois (stagnation de l’agriculture et exode massif vers les Etats-Unis).La Confédération donne cependant une autonomie relative permettant au Québec l’établissement d’une élite politique locale devant son existence, en tant que groupe dominant, au régime lui-même et évitant par le fait même de le remettre en question.Cette nouvelle classe, la bourgeoisie clérico-pro-fessionnelle (clergé ayant réajusté ses alliances et professionnels des milieux ruraux), verra son pouvoir contesté, sans pour autant être remis en péril, par une faction de la bourgeoisie professionnelle, celle des villes, alliée à une minorité d’entrepreneurs et de marchands canadiens-français.Les années 1840-1890, marquent enfin la quasi-disparition des seigneurs comme groupe social constitué (abolition du régime seigneurial et de ses privilèges).La production culturelle s’ajuste à cette nouvelle situation.Les oeuvres de Philippe Aubert de Gaspé père, et de Faucher de Saint-Maurice, représentent le chant du cygne d’une classe en extinction, par le recours à l’exotisme et par l’appel à un passé totalement révolu.Une production beaucoup plus abondante et diversifiée souligne la montée de la bourgeoisie clérico-pro-fessionnelle.Sur le plan théorique, c’est l’apogée de l’ultra-montanisme avec le journaliste Jules-Paul Tardivel qui fonde La Vérité.Le clergé monopolise l’interprétation de l’histoire (abbés Fcrland, Casgrain, Verreau, Laverdière).En poésie, les oeuvres d’Octavc Crémazic et de Pamphile Le-may proposent un patriotisme québécois s’inscrivant dans la réalité canadienne.Mais ce sont surtout les romans de Gérin-Lajoie, Chauveau et TachéfS) qui développent la vision du monde propre à cette classe, celle du retour à la terre (première version).Dépossédée du contrôle économique, 56 « cette classe parasitaire préconise une économie fondée sur l’agriculture.Les beaux-Arts et la musique, enfin, avec J.-B.Côté, N.Bourassa, G.Couture et A.Constant, sont d’inspiration religieuse.Dans ces deux domaines, les moyens de production sont aux mains du clergé : construction d’église, musique d’église, peintures d’église, etc., etc.Mais la production culturelle, dès cette époque, est le lieu d’une contestation de la vision du monde proposée par la classe dominante.Cette contestation est le fait de la bourgeoisie libérale.Sur le plan théorique, l’Institut Canadien et le journalisme (E.Parent, A.Buies) proposent une vision anticléricale et universaliste ainsi qu’une ouverture à la vie économique, face à l’ultra-montanisme, à l’autonomisme et h l’agriculturisme en place.Avec F.-X.Garneau et B.Suite, l’interprétation de l’Histoire s’inscrit aussi dans cette tradition libérale.Sur le plan symbolique enfin, les oeuvres de L.Fréchette et de W.Chapman (poésie), de C.Lavallée (musique), expriment cette même vision du monde.(c) Les années 1890-1939 représentent la première grande période d’industrialisation avec le développement de l’industrie lourde (matières premières) et de transformation, l’apparition de l’emprise des capitaux américains, la transformation de la main» d’oeuvre agricole en prolétariat urbain et le début du syndicalisme.La bour- geoisie clérico-professionnelle n’en continue pas moins, sur le plan symbolique, à développer, avec Thomas Chapais et l’abbé Gosselin, une histoire du statu quo.On voit cependant apparaître, liées ii la problématique de ï’industrialisation, les sciences sociales du passé — famille — empreinte nostalgie).Sur le plan symbolique, des oeuvres comme celle de A.Rivard et de L.Hémon, ainsi que la revue Le Terroir, continuent, et de façon encore plus explicite, ii préconiser le retour à la terre.Dans le domaine des beaux-arts et de la musique, l’aspect religieux prédomine encore.Pour ce qui est de la production théorique de la bourgeoisie libérale, c’est la grande époque du journalisme, avec H.Bour-rassa, O.Asselin, J.Fournier, O.Hé-roux; et, dans les sciences sociales, l’oeuvre d’E.Bouchette.Sur le plan symbolique, la production se restreint il la poésie, avec l'Ecole littéraire de Montrcal (Emile Nelligan, Charles GUI, Albert Lozeau .) On y développe une thématique de la dépossession et de la désincarnation.La bourgeoisie libérale est, en effet, doublement dépossédée du pouvoir, ayant i\ subir la dépendance économique liée à la domination coloniale, et la dépendance politique par rapport à la bourgeoisie clérico - professionnelle.Elle est cependant plus en mesure de se rendre compte du phénomène de 57 marginalisation des québécois du fait qu’elle sc trouve principalement dans les villes et qu’elle fréquente les milieux d’affaires.(d) De 1918 à 1939 environ, on assiste au développement du capital financier, à la main-mise croissante des intérêts américains sur l’industrie dans les secteurs primaire et secondaire, le développement anarchique de ces derniers amenant la crise économique dont, comme chacun le sait, la solution fut la seconde guerre mondiale.Face aux problèmes socio-économiques de tout ordre entraînés par la crise, la bourgeoisie clérico-profession-nclle réagit, sur le plan théorique, par un dernier sursaut de retour à la terre (l’Action Nationale).L’interprétation de l’histoire, avec le chanoine Groulx en tête (mais aussi G.Filteau, S.Marion, R.Rumilly) se cantonne dans l’apologie d’un passé rural; seule l’Ecole sociale populaire se préoccupe, dans un esprit apostolique et réprobateur, des problèmes liés à l’urbanisation, à la prolétarisation et à la crise économique (syndicalisme catholique, etc.).D’autre part sur le plan symbolique, la poésie, avec des auteurs comme B.Lamontagne-Beauregard, R.Brien, s’attache à une thématique et à des formes depuis longtemps périmées ailleurs.Pour ce qui est du roman, l’échec de l’agriculturisme inspire, à des degrés divers, des écrivains tels que Ringuet, Grignon, Savard.Avec M.-A.Fortin, O.Leduc et S.Côté.La peinture, bien que figurative, prend une certaine consistance.Il en va de même pour la musique, avec C.Champagne.La bourgeoisie libérale, de son côté, exprime sur le plan culturel un espoir de renouveau (L.Francoeur et le journal l’Ordre, E.Montpc-tit en sciences sociales), de critique (avec les romans de J.C.Harvey), d’isolement et de dépossession (en poésie, La Relève, Saint-Denys Gar-ncau, P.Morin).On voit poindre le renouvellement de cette classe qui ne s’exprimera pleinement qu’avec le développement socio-économique de l’après-guerre.Pour la bourgeoisie libérale, cette période représenta probablement un début de sensibilisation aux problèmes socio-économiques réels du pays, contrairement à ce qui se passa pour la bourgeoisie cléricale.(e) L’immédiat après-guerre (1939-1950) est, sur le plan culturel, une période assez pauvre.Sur le plan économique, c’est la lente reprise dans le secteur primaire et dans l’industrie de transformation, l’amorce du développement de l’industrie de consommation de masse sous l’emprise des monopoles américains.Sur le plan théorique, le fait le plus important à remarquer est sans doute l’opposition idéologique et politique entre la bour- 53 geoisie cléricale (cf.Relations) et la bourgeoisie libérale lors cle la grève de l’amiante.D’autre part, avec les oeuvres romanesques de G.Guèvrcmont et de R.Desmarchais, les oeuvres musicales de J.Vallerand et de Papineau-Couture, la bourgeoisie cléricale marque sa stérilité.Pour ce qui est de la bourgeoisie libérale, l’oeuvre poétique d’A.Grandbois, avec sa thématique de l’exil et son langage surréaliste, est à rapprocher de la peinture d’un Pellan : le développement culturel de cette classe commence à faire appel à ce qui se passe hors du Québec.Et enfin, l’oeuvre romanesque de G.Roy indique bien la nette prise de conscience des problèmes socio-économiques du pays.(f) La période allant de 1950 à 1960 est caractérisée, sur le plan socio-économique, par l’essor de l’industrie de consommation et le développement des moyens de communication de masse (presse, radio, télévision) : ces activités sont prises en mains par la classe des travailleurs non-manuels (petits employés, techniciens, fonctionnaires, administrateurs, cadres, etc.).Bien qu’elle conserve le pouvoir politique jusqu’à la mort de Duplessis, la bourgeoisie cléricale perd presque complètement ïe contrôle de la production culturelle.Ce dernier tend à être pris en mains par les classes moyennes et la bourgeoisie libérale.Sur le plan théorique, la bourgeoisie libérale s’exprime principalement par l’intermédiaire de Cité bibre et de VInstitut Canadien des Affaires Publia cjucs (pour ce qui est de l’idéologie), et aussi par l’entremise de la faculté des sciences sociales de Québec (avec des gens comme M.Lamontagne, M.Tremblay) : on y assiste à l’organisation d’une classe qui se prépare à reprendre le pouvoir politique par une contestation systématique des positions de la bourgeoisie cléricale et du régime qui défend ses intérêts.Pour ce qui est du domaine symbolique, la problématique de la bourgeoisie libérale n’évolue guère : A.Hébert, R.Elie (poésie), R.Charbonneau (roman), J.LeMoyne, J.Simard (essais et nouvelles).La peinture de de Ton-nancourt, enfin, continue la tendance à l’abstrait illustrée précédemment par Pelland.Quant à la classe des travailleurs non-manuels, elle élabore une vision du monde assez ambiguë : interprétation pessimiste de l’histoire, sur le plan théorique, avec M.Seguin, M.Brunet et G.Frégault; poésie du pays (R.Gi-guère, J.-G.Pilon, F.Ouellette, P.-M.Lapointe, Y.Préfontaine); musique avec C.Pépin, peinture avec Borduas et Riopelle.(g) Avec la dernière période, qui va de 1960 à aujourd’hui, et qui coïncide avec la prise du pouvoir par la 59 bourgeoisie libérale et les tendances de cette classe à renforcer le contrôle monopolistique de l’Etat sur l’économie (B.A.E.Q., S.G.F., Sidbec, Caisse de dépôts, etc*) et sur l’éducation (Rapport Parent et Ministère de l’Education), on voit les classes moyennes, et surtout les fractions privilégiées de cette classe (information et éducation), prendre de plus en plus, quoique de façon encore inorganisée, le contrôle de la production culturelle : sur le plan théorique, on assiste à la formulation de plus en plus nette de l’idéologie socialiste, avec des revues politiques comme La Revue Socialiste, Situations, Parti Pris, Révolution Que-bécoise, Socialisme; dans le domaine des sciences sociales, la revue Recherches Sociographiques consacre de plus en plus d’importance à l’analyse scientifique des divers problèmes de développement du Québec.Sur le plan symbolique, on a des revues comme Liberté, La Barre du jour, Quoi, des poètes comme J.Brault, P.Chamber-land, R.Duguay, J.Garcia, G.Godin, G.Langevin, C.Péloquin, G.Miron; les diverses tendances romanesques s’expriment a travers les oeuvres d’auteurs comme G.Bessette, W.Lcmoy-ne, D.Gigucre, L.Maheu-Forcier, R.Fournier, R.Benoit, J.Godbout, M.-C.Blais, R.Ducharme d’une part, comme J.Ferron, J.-J, Richard, C.Jasmin, A.Major, J.Renaud, H.A-quin de l’autre.De plus, on a en mu- sique des compositeurs comme A.Morel, S.Garand, P.Mercure, G.Tremblay; en peinture et en sculpture on assiste à un semblable essor (Mousseau, Vaillancourt, Maltais, etc.) Mentionnons enfin le développement récent de deux modes d’expression nouveaux au Québec : le cinéma, avec C.Jutras, J.Godbout, G.Groulx, J.-P.Lefebvre; la chanson avec G.Vi-gneault, C.Réveillée, R.Lévesque, J.-P.Filion, G.Dor, etc.De son côté, la bourgeoisie libérale s’exprime surtout sur le plan théorique : Sept-Jours pour ce qui est de l’idéologie, F.Ouellet, J.Hamelin, M.Trudel pour ce qui est de l’interprétation de l’histoire.Sur le plan symbolique, on a le théâtre d’A.Hébert, de F.Loranger.En dernier lieu, mentionnons la réaction idéologique de la bourgeoisie cléricale (qui, bien qu’inexistante maintenant sur le plan culturel, détient le pouvoir politique) : de Lan-rentic à Aujourd’hui Québec.Ce bref aperçu historique, qui n’est ni exhaustif ni absolument rigoureux, suffit à indiquer comment le développement culturel, sur le plan théorique et symbolique, a suivi le développement socio-économique et politique.La bourgeoisie ayant virtuellement perdu le contrôle de la production culturelle aux mains de la 60 classe des travailleurs non-manuels, ou de certaines fractions de cette dernière, il nous faut maintenant considérer, en traitant du problème de la culture populaire et du rôle des syndicats, les possibilités d’organisation, quant à la production culturelle, des travailleurs non-manuels.il.— production culturelle et classes sociales: le rôle des syndicats Notre vie culturelle est déstructurée et désorganisée.Chacune des classes sociales trouve sa nourriture culturelle selon les moyens financiers dont elle dispose, selon le contrôle qu’elle exerce et enfin, selon le milieu socio-économique dont elle est issue ou dans lequel elle vit.Ainsi, our bourgeoisie parasitaire est installée et enracinée dans son paradis de rêve artistique comme elle l’est dans tout le reste.Elle a dépossédé la majorité et vit de cette dépossession des autres.Elle suscite de la sorte une incohérence, incohérence elle-même tributaire d’une cohérence systématisée dans les structures qu’elle crée à partir du capitalisme.En somme, notre bourgeoisie ne peut exister que dans la mesure où elle rend structurellement cohérente l’incohérence du système, ses contradictions fondamentales.La classe dominante du Québec a ainsi sa Place des Arts, le Musée des Beaux-Arts, le Musée d’Art Contemporain et les petites galeries "libres” de la rue Sherbrooke.Tout cela n’in- téresse qu’elle et n’appartient qu’à elle, celle qui a l’argent et le pouvoir, celle qui peut se payer le luxe d’aller se pâmer périodiquement devant sa Majesté l’Art et, bien souvent, de se l’approprier pour des sommes d’argent imposantes.De plus, our bourgeoisie possède ses éditions de luxe comme elle a ses beaux meubles, ses belles potiches et scs tapisseries qu’elle peut acheter dans ses propres boutiques.Lorsqu’elle va au théâtre, c’est la plupart du temps pour assister aux Premières et, lorsqu’elle ne le peut pas, c’est en s’installant dans les premières rangées afin de ne pas perdre "en public” le pouvoir qu’elle exerce sur l’autre public, celui qui n’est jamais là où elle se trouve.Enfin, il n’est pas difficile de la retrouver davantage dans les galas et autres mascarades du genre.Une étude sociologique sur le type de "public” que rejoignent les grands spectacles qui se présentent aujourd’hui sur nos scènes nous permettrait certainement de discerner avec précision la quantité de manifestations culturelles qui, recru- % 61 tant 11» plus fort de leur auditoire dans la classe dominante, ne font que témoigner du pouvoir qu’elle exerce partout ailleurs dans la société québécoise.Les autres, les "nondnstruit” de Lesage risquent quelquefois une grande sortie à la Casa Lotna quand ce n’est pas tout simplement au restaurant "panorama” de l’un des grands hotels de la place .Mais, la plupart du temps c’est au "théâtre” du coin, au cinéma, qu’ils vont lorsque ce n’est pas devant l’écran du canal 10 ou au forum.Les belles peintures des premiers sont remplacées par les dessins en couleur qui se vendent au 5-10-15.Les sculptures et les potiches remplacées par les bibelots en plâtre du parc Belmont.Les romans à couverture de luxe et à la mode sont, eux, remplacés par les "Photos-romans”, "Allô Police” et les "comics” des hebdos.Les chiques "résidences propres des premiers, remplacées par des boîtes à savon .D’autre part, pendant que la bourgeoisie possède ses revues d'art bien à elle, que ce soit "Culture Vivante et les Cahiers artistiques de La Presse et du Devoir, la majorité des autres n’a que les journaux exploités par les premiers, journaux dans lesquels on vend à grand coup de concours, de mythes et de potinages la production culturelle des bourgeois ou, du moins, ce qu’ils en administrent.Les revues culturelles des pre- miers sont ici remplacées par "Echo-Vedette”, Télé-Radio Monde et les autres du meme genre.Ainsi, après avoir donné tout juste ce qu’il faut de pain, à la majorité pour qu’elle ne se révolte pas, c’est sur le plan culturel, que la bourgeoisie s’attaque.Elle offre un éventail de jeux, un éventail de mythes en nombre suffisant pour meubler les périodes creuses où il pourrait arriver à la majorité de se poser des questions.La bourgeoisie organise la culture à sa façon.Elle en fait une autre médecine sociale.Et comme ça, tout va pour elle très bien.L’honneur et l’argent sont sauvés.Enfin, le tableau rapide que nous présentons ici ne serait pas complet si nous ne tenions pas compte d’un troisième type d’organisation culturelle au Québec relativement nouveau, qui offre le plus d’espoirs de transformations et de révolution et qui correspond à la montée de plus en plus forte de la classe des travailleurs non-manuels (fonctionnaires, enseignants, étudiants, etc .) Ces derniers écoutent la télévision de Radio-Canada, forment la clientèle des librairies et des théâtres de poche (Apprentis-Sorciers.Egrégore .) et des Cinémas d’essais.Cette meme classe moyenne a ses lieux propres de réunion : les boîtes â chansons, les discothèques et la Comédie Canadienne.N’ayant actuellement rien en corn- 62 mun avec la bourgeoisie dominante, la classe des travailleurs non-manuels, à la condition qu’elle ne s’isole pas de la majorité, peut réorienter dans le sens de la collectivité la production et la diffusion des oeuvres d’art.Nous pensons plus particulièrement à l’incidence avantageuse qu’un syndicalisme ouvert aux besoins de tous les québécois peut avoir sur cette classe.Alors que la bourgeoisie domine l’économique, le social et le politique, elle domine aussi le culturel : sa production et ses moyens de diffusion.A-lors qu’elle a ses "premières” à la Place des porcs et ses vernissages dans les grands Musées ou dans les petites galeries chiques, les autres achètent les chansons et les photos-romans à eau-de-rose mis sur le marché par les premiers.Les derniers eux, ils ont leurs "chansonniers”.Ce qui précède nous amène à parler du mythe de la "culture populaire” instaurée avec tact par la bourgeoisie.Le Théâtre du Nouveau-Monde vient d’essuyer un échec avec une pièce présentée dans le but d’attirer au théâtre ceux qui n’y vont jamais.En présentant sur la scène de la Comédie Canadienne On n'a pas tué Juc Hill, le TNM a non seulement manqué son coup en ne rejoignant pas les travailleurs mais il a aussi éloigné la bourgeoisie qu’une telle pièce n’intéresse pas (elle préfère de loin Le soulier de satin de Claudel).Le TNM a voulu faire du théâtre populaire : ça n’a pas marché.Depuis quelques années des troupes de théâtre vont présenter leur spectacle aux travailleurs de Manicou-agan.On nous dit que ça ne connaît pas de succès.Ces derniers préfèrent entendre Vigneault ou bien les monologues du Père Gédéon et ceux de Basile.En instituant le Théâtre Populaire du Québec (T.P.Q.), le ministère des Affaires culturelles voulait, en 1966, donner un débouché aux finissants des Ecoles de Théâtre et en même temps susciter un intérêt pour le théâtre dans la population.Le T.P.Q.a jusqu’ici effectué plusieurs tournées à travers le Québec.On constate qu’il rejoint, partout oii il passe, les petites bourgeoisies locales.Peu ou pas de travailleurs.Le même phénomène se produit lors des tournées du Théâtre Mol-son dirigé par Jean Duceppe.Enfin, chacun de son côté (le ministre Jean-Noël y compris) se réunit pour mettre sur pied ce qu’on appelle une politique de la culture populaire.Bref, beaucoup de gens s’intéressent aujourd’hui à l’éducation (populaire) en même temps qu’à la culture (po- 63 pulaire).Epris d’une soudaine vague de démocratisation, une sorte de mode que le système capitaliste sait insuffler périodiquement à un milieu chacun veut rendre accessible au plus grand nombre, la production artistique.Mais cette opération ne pourra être effectuée par la bourgeoisie puisqu’elle trouve elle-même des avantages politique et économique en préconisant les pseudos programmes de "culture populaire” que nous lui connaissons : ces derniers étant pour elle rien d’autre qu’une médecine sociale qui n’a d’autres effets que de camoufler la domination qu’elle exerce et d’éviter que le "culturel” devienne ce qu’il est essentiellement et originellement : un instrument de signification par le biais du langage symbolique d’une réalité totale, c’est-à-dire de la réalité telle qu’elle est vécue, ressentie et faite par l’ensemble de la collectivité.Débarrassée du non-sens auquel l’a voué la bourgeoisie et le système capitaliste, le frculturel” devient inévitablement un instrument de lutte contre la domination et l’injustice et, partant, il est rendu accessible, il devient un facteur de cohésion et de prise de conscience collective.La bourgeoisie n’est pas intéressée à ce qu’une telle révolution se produise et la mette en péril.Alors ?Alors, si les productions culturelles, et particulièrement les oeuvres d’art, expriment de façon cohérente la vision du monde d’un groupe social donné, sont produites par des membres de ce groupe ou d’un autre groupe qui lui est soumis politiquement et économiquement, si enfin la diffusion des productions culturelles est, par l’intermédiaire des moyens de communication de masse, contrôlée par les mêmes intérêts qui dirigent également la distribution des biens et des services, cela entraîne quelques conséquences d’importance majeure par rapport à la fonction de l’art et des artistes (peintres, musiciens, écrivains, etc.) au cours de la période de préparation du passage au socialisme.C’est dans cette perspective que nous traiterons maintenant des trois points suivants : (a) relations entre les artistes et le mouvement socialiste, ce qui implique une organisation du groupe des artistes; (b) transformation de la production culturelle que cela implique; (c) diffusion de la production culturelle ainsi élaborée auprès des travailleurs et du mouvement socialiste, par le truchement de structures politiques et syndicales.Certaines suggestions concrètes concernant la mise en pratique de ce troisième point, qui est le plus important du point de vue stratégique sur le plan culturel, seront envisagées par la suite. 1.— organisation de la production culturelle Actuellement, dans les sociétés néo-capitalistes, la situation socio-économique des artistes se caractérise par une dépendance plus ou moins consciente face aux intérêts dominants.Le contrôle de la diffusion des productions culturelles a de profondes conséquences sur le contenu meme de cette production.Et c’est pourquoi, dans la perspective d’une transformation radicale des structures socio-économiques, il s’avère indispensable que les artistes voulant participer à la construction du socialisme cesse de dépendre, lorsqu’il s’agit de la diffusion de leurs productions, du système socioculturel qu’ils entendent dénoncer.Il est certain que si un artiste, pour ce qui est de la diffusion ou de l’exécution de son oeuvre, cesse de dépendre des intérêts contre l’emprise desquels il lutte, la portée même de ce qu’il produit en sera modifiée.Toutefois, une telle libération ne peut se réaliser individuellement : face à un éditeur qui monopolise une grande partie des circuits de distribution du livre dans une société, l’écrivain pris individuellement ne peut strictement rien, si ce n’est se sou- mettre ou refuser de publier; il en va de même du peintre face aux galeries d’arts et aux musées, du musicien qui veut faire exécuter une de ses oeuvres, du cinéaste, du sculpteur, etc .Comme les principaux moyens de communication et d’information, avec lesquels d’ailleurs ils s’identifient souvent, les principaux réseaux de diffusion des productions culturelles sont contrôlés par certains intérêts minoritaires et tout-puissants contre lesquels l’artiste isolé ne peut strictement rien.D’autre part, plutôt qu’une action isolée et forcément morcelée, une organisation de caractère collectif représente évidemment une voie beaucoup plus prometteuse.Si, dans une société, une grande partie de ceux qui participent à la production culturelle, en tant que créateurs ou en tant qu’exécutants, s’organisent collectivement dans le but de reprendre contrôle de la diffusion de la production culturelle, une telle tentative pourrait, en s’inscrivant dans un.cadre de revendication et de contestation plus large, être très efficace du point de vue de la lutte pour le socialisme sur le plan culturel.Selon le type de production 65 culturelle (peinture, musique, cinéma, etc.) et le rôle joué dans le processus de cette production (dramaturge ou comédien, compositeur ou instrumentiste, etc.), les problèmes du mode d’organisation collective seront évidemment différents.Tout d’abord, on remarque que, globalement, le fait d’avoir un rôle d’exécutant dans le processus de production culturelle, que ce soit en tant que comédien, metteur en scène, instrumentiste, suffit à occuper et à rémunérer pleinement (plus ou moins bien) ceux qui se consacrent à un tel travail.En fonction de cela, l’organisation pourrait dans ce cas se faire sur le mode syndical, avec revendication et contestation sur le plan des salaires, des conditions de travail et de la gestion de ce travail.Les revendications pourraient entre autres choses avoir comme but partiel de faire passer ce secteur de la production culturelle sous le contrôle de l’Etat.En second lieu, lorsqu’il s’agit des "créateurs”, c’est-à-dire de ceux qui participent le plus étroitement à l’élaboration des productions culturelles dans les divers secteurs que sont la peinture, la musique, la littérature, le cinéma, le théâtre, etc., le problème est quelque peu plus compliqué.En effet, selon le type de production culturelle, le travail du créateur peut suffire ou non à le faire vivre.Par exemple, un musicien ou un peintre arri- veront plus facilement à vivre de leur travail créateur qu’un écrivain qui, lui, assez souvent, devra recourir à un travail d’appoint (journalisme, enseignement, etc.).D’ailleurs, très souvent, un musicien ou un cinéaste doivent, pour vivre, consentir à produire des oeuvres qui les intéressent peu, ou tout simplement à se prostituer.On voit alors que l’organisation collective pourrait ici avoir pour premier objectif la reconnaissance par l’Etat du statut de travailleur intellectuel rémunéré pour l’écrivain, le peintre, le cinéaste et le musicien.Les revendications devraient alors avoir pour premier but cette reconnaissance, pour graduellement s’identifier et se joindre à celles des groupes précédents.Ainsi, l’organisation de type syndical des différents types de travailleurs dans le domaine de la production culturelle pourrait ultimement aboutir à constituer un regroupement ou une fédération qui aurait alors la possibilité d’une part de s’affilier à l’une des centrales syndicales, et d’autre part de faire porter ses revendications et sa contestation plus globalement sur la politique culturelle de l’Etat dans le domaine du développement de la création, de la diffusion et de l’enseignement des diverses branches de la culture.Enfin, les liens entre une telle fédération et une éventuelle fédération de syndicats d’enseignants et de chercheurs (pour ce qui est de la production culturelle dans le domaine des sciences) devraient être également très étroits.A cela, une partie bien petite-bourgeoise d’artistes, de professeurs et de chercheurs nous répondra que c’est une utopie ou, plus bête encore, qu’"on n’est quand même pas des ouvriers” pour se syndiquer de la sorte.II reste alors à voir pourquoi la plupart des travailleurs intellectuels sont quand même des salariés, au sens 2.— transformation de la production culturelle En rapprochant et en organisant ceux qui s’occupent de production culturelle dans plusieurs secteurs différents, on arriverait à transformer assez radicalement le contenu et la forme des oeuvres culturelles, ainsi que leur mode de diffusion auprès de groupes sociaux différents de ceux qui constituent encore majoritairement le "public” de l’art bourgeois ou petit-bourgeois.Le système actuel abrutit les travailleurs par la culture de masse qui, comme la publicité et les loisirs, a la fonction de soumettre la consommation des biens et des services, des produits matériels et intellectuels du travail au profit des monopoles ou d’un Etat s’identifiant de plus en plus strict du mot, et en quoi, s’il-vous-plaît, le travail intellectuel serait supérieur ou plus nécessaire que le travail de l’ouvrier.Après une petite méditation sur la question, on deviendra peut-être moins insensibles au projet qui consiste à organiser tous les travailleurs afin de constituer une force sociale et politique apte à arracher des mains d’une minorité parasitaire le droit de vaticiner et de décider du développement socio-économique et culturel de l’ensemble de la population.clairement à leurs intérêts.Le seul moyen, au niveau culturel, de lutter contre un tel envahissement et une telle dégradation est représenté par un réaménagement complet des conditions de la production culturelle.Ce réaménagement pourrait porter tout d’abord sur un renouvellement des formes mêmes d’expression dans le domaine de l’art.Il ne s’agirait pas tant d’inventer une forme de plus, qui viendrait alors s’ajouter au roman, au théâtre, à la musique, que d’arriver à une synthèse des formes existantes, synthèse qui aurait comme effet de remanier profondément ces formes d’expression tout en leur faisant signifier une vision du monde 67 propre au travailleur et non plus à une élite dirigeante.Les sociétés à économie libérale, et ensuite les sociétés à économie monopolistique, n’ont jamais réussi à organiser de façon satisfaisante et adéquate à l’évolution technique et scientifique, les relations entre les groupes de plus en plus nombreux et différenciés de travailleurs qui sont apparus comme résultat de la division du travail social.Ce phénomène se retrouve, sur le plan culturel, dans la division et le morcellement des diverses activités culturelles : science, art, philosophie, religion, etc.Et aussi à l’intérieur des activités artistiques elles-mêmes : musique, littérature, etc .Ce qui fait la faiblesse d’un tel système, ce n’est pas la division des activités mais plutôt l’absence de relations entre elles.Et le socialisme, fondé sur les idées de planification et de participation, se propose comme un système social et politique susceptible de répondre à ces besoins.Ce qui permet de comprendre que l’intégration des diverses formes d’expression artistique, permise par la meilleure communication entre les artistes que l’organisation de ces derniers rendraient possible, représenterait alors une réduction, sur le plan symbolique, du morcellement du travail et servirait à l’élaboration d’une vision du monde à la fois compatible avec le socialisme et accessible à la majorité des travailleurs dont l’aliénation consiste non seulement à être dépossédé de la gestion de leur travail mais aussi à être voués au morcellement extrême de ce dernier (travail à la chaîne et automation).Ce morcellement du travail, qui constitue des groupes de travailleurs isolés les uns des autres, sert d’ailleurs d’outil à ceux qui dépossèdent les travailleurs de la gestion de leur activité.C’est pourquoi d’ailleurs l’intégration des diverses formes d’expression artistique, supposant des liens entre les groupes d’artistes et faisant ressortir le caractère collectif de la production sur le plan culturel, représente un outil essentiel quant à la diffusion auprès des travailleurs d’une vision du monde socialiste.3.— les syndicats et la diffusion des productions culturelles Il est bien évident toutefois qu’un tel réaménagement des structures mêmes de la production culturelle ne saurait se faire dans les cadres où les artistes sont, pour la plupart, appelés à travailler actuellement.Ces cadres, qui constituent le système actuel de diffusion des oeuvres culturelles, contribuent justement au morcellement du travail de l’artiste, le forcent à être individuel, isolent les artistes les uns des autres, etc .Et enfin, ces cadres orientent les produits culturels vers des groupes privilégiés.Afin de lutter contre une telle situation, qui est incompatible avec la production d’oeuvres culturelles exprimant une vision du monde socialiste et s’adressant aux travailleurs, il nous semble urgent d’établir, à chaque fois que cela s’avérera possible, des relations plus étroites entre les artistes et les travailleurs par l’intermédiaire des structures syndicales.Des liens assez serrés entre certains artistes et le milieu syndical, en permettant à ces artistes de prendre connaissance des problèmes et de la situation des autres travailleurs, rendraient possible, à plus ou moins brève échéance, la production collective d’oeuvres accessibles aux travailleurs parce qu exprimant une vision du monde compatible avec leur situation.A la limite, il serait même possible d’orienter la production culturelle en fonction de certaines préoccupations précises visant à faire apparaître, par une action de caractère symbolique, une conscience de classe plus cohérente chez certaines catégories de travailleurs.Car il n’est évidemment pas question de dissocier la lutte pour le socialisme s’exerçant sur le plan culturel de celle s’exerçant sur le plan politique ou socio-économique.C’est d’ailleurs là une des raisons majeures de rapprocher les travailleurs intellectuels et les travailleurs manuels.Ce rapprochement, en plus de mettre les artistes dans des conditions qui leur permettent de connaître et d’exprimer symboliquement la vision du monde des travailleurs, pourra aussi contribuer à l’organisation systématique d’une diffusion des oeuvres culturelles auprès des travailleurs, ce qui vise à remplacer l’actuelle culture de masse par une culture populaire authentique.En diffusant auprès des travailleurs des oeuvres culturelles qui auront été élaborées par des artistes connaissant d’expérience la condition des gens auxquels ils s’adressent, on évitera d’ailleurs certains obstacles rencontrés ailleurs lorsqu’on a voulu rendre la culture populaire auprès des travailleurs.Ces obstacles se ramenaient essentiellement à une certaine indifférence des travailleurs face aux tentatives de leur rendre accessibles des oeuvres culturelles qui souvent avaient été élaborées par des artistes s’adressant d’abord à la bourgeoisie ou à la petite bourgeoisie, véhiculant ainsi une vision du monde étrangère à celles des travailleurs et virtuellement opposée à cette dernière.On ne libérera pas la classe des travailleurs en la transformant en classe bourgeoise, en créant à l’intérieur de la classe des travailleurs des minorités privilégiées.C’est pourquoi il nous semble beaucoup plus adéquat non pas d’abord de populariser la culture classique et la culture bourgeoise auprès des travailleurs, ce qui n’implique d’ailleurs aucune production culturelle nouvelle et originale, mais plutôt d’élaborer prioritairement une production culturelle dans la perspective même des travailleurs.Il faut eue l’artiste cesse A radicalement d’être le valet des élites dirigeantes actuelles, même s’il l’est de façon critique et destructrice par rapport aux valeurs dominantes, et qu’il s’allie inconditionnellement aux travailleurs organisés économiquement (syndicats) et politiquement (parti).Quant à la diffusion des oeuvres de la culture bourgeoise auprès 4.— quelques propositions Sur ce point, il nous apparaît d’abord important que ceux qui, dans le contexte actuel, produisent la vie artistique puissent modifier leur perception individualiste et a-historique de la réalité québécoise dans laquelle ils produisent.Pour ce faire, il nous apparaît que la syndicalisation des différents groupes d’artistes, comme nous venons de le voir, permettrait chez eux un renversement des perspectives.I-^t^s .y ^t^1 te cl ts d’écrivains, de peintres des travailleurs, elle pourra alors secondairement leur apprendre à connaître la vision du monde des minorités dirigeantes auxquelles ils s’opposent et ainsi les aider à mieux lutter contre ces élites privilégiées.Et enfin, lorsque les travailleurs auront le pouvoir de décider de ce qui les concerne, lorsqu’un Etat socialiste gouvernera la société pour vraiment répondre aux besoins de développement de la majorité, la diffusion des oeuvres classiques et bourgeoises s’inscrira dans une politique culturelle de réappropriation de l’histoire.Ceci est un objectif à long terme.Pour l’instant, il importe d’abord d’examiner les principaux moyens concrets de diffusion de la production culturelle auprès des travailleurs québécois.et sculpteurs, de musiciens, de comédiens, etc ., regroupés à l’intérieur d’une fédération affiliée à une Centrale syndicale, ne pourraient pas ne pas collectiviser à la longue la perception du monde de ces derniers.En revendiquant la reconnaissance effective de leur métier, c’est-à-dire en obtenant de la société qu’elle les reconnaisse comme des membres valables et aussi nécessaires que d’autres travailleurs, les artistes opéreraient déjà une transfor- mation importante.Jusqu’ici ces derniers ont vécu "grâce” à l’argent des mécènes (privés ou gouvernementaux).Le seul fait d’ailleurs de ne pas reconnaître à l’artiste une échelle de salaire valable, comme cela se fait pour d’autres groupes de travailleurs, est l’un des signes évidents de la non-reconnaissance du rôle des arts dans la société et, plus encore, de la conscience qu’a le système capitaliste du danger de laisser produire librement, et dans une perspective libérée des attaches d’une classe particulière et minoritaire, les artistes.En obtenant par le syndicalisme la reconnaissance sociale de son travail, l’artiste pourra alors se défaire de tous les artifices qu’on lui a imposés pour l’isoler du reste de la collectivité, pour en faire un membre "à part” (port de la barbe, habillement délabré ou luxueux, selon le cas, moeurs "légères .”, langage affecté, "vedettisme”, etc ., etc.).Enfin, la syndicalisation pourrait être un instrument de pressions et de revendications pour que l’artiste, comme tout autre travailleur, puisse participer au contrôle des moyens de diffusion de sa production, quand ce ne serait pas tout simplement se réapproprier sa propre production.Et c’est en se rapprochant de plus en plus de la collectivité qu’il pourra alors redonner aux arts le sens et la place qui leur revient.C’est en s’enracinant socialement et économiquement dans le milieu québécois que l’artiste pourra produire un art dans lequel la totalité sera réintégrée.Quant aux moyens de diffuser davantage les productions artistiques, ce n’est pas comme l’ont fait dernièrement la C.S.N.et la E.T.Q.en vendant systématiquement des billets à leurs membres pour aller voir le spectacle "syndical” du T.N.M., que le problème de l’accessibilité au théâtre et à toute la production artistique se résoudra.L’expérience du T.N.M.est d’ailleurs concluante à ce sujet.On n’amènera pas les travailleurs au théâtre de force.Ils ne se rendront au théâtre que lorsqu’ils seront en face d’une activité qui correspond à leurs besoins.Le théâtre n’a jamais été, dans la forme selon laquelle nous le présentent nos troupes, un réel besoin.Il a toujours été un luxe et considéré comme tel.C’était une activité pour les autres et qui plus est, une activité qui ne dérangeait pas puisqu’elle était et est encore faite par et pour les autres.Il s’impose donc que ceux qui considèrent l’importance des arts pour une collectivité, fassent en sorte que la production artistique devienne un besoin, soit perçue comme nécessité.Cela ne sera possible qu’à la condition de lier le culturel aux besoins quotidiens de la collectivité.De là nous apparaît une tâche importante qu’au- 71 raient avantage à accomplir les syndicats québécois.Voici donc, énumérées à la suite, quelques suggestions qui pourraient favoriser la production artistique auprès de la majorité de la population et de plus, remettre Part sur ses pieds.1 — Il est important que les Centrales syndicales se préoccupent des questions culturelles, de toutes les questions pouvant se rapporter à la diffusion, à la production autant qu’à renseignement des arts dans notre société.A ce titre, il serait imminemment urgent que les Centrales fassent des pressions auprès du Ministère des Affaires culturelles pour exiger de ce dernier la mise en place d’une politique de la culture, élaborée en consultation avec les représentants du monde du travail.Les syndicats pourraient exiger que l’Etat établisse une politique de la culture qui corresponde aux besoins réels du milieu.Ils pourraient exiger la mise en place de Centres régionaux de la culture, centres polyvalents auxquels travailleraient des équipes d’artistes accompagnés d’animateurs sociaux afin de susciter une réelle participation des populations et non pas seulement celle des petites bourgeoisies locales.Ces équipes d’artistes auraient, en plus du travail d’animation nécessaire, un travail de création auquel pourrait et devrait être invitée la population.2 — Les Centrales syndicales pourraient elles-mêmes s’adjoindre une équipe d’artistes (un écrivain, un musicien, un peintre, un comédien, etc .) qui, travaillant en permanence à l’intérieur des cadres syndicaux, auraient pour tâche d’établir un certain nombre de services "culturels” régionaux auprès des syndiqués, mais correspondant aux types majeurs de préoccupation du syndicat.Pourquoi ne pas faire servir les arts aux objectifs de lutte des travailleurs 1 Pourquoi cette équipe ne travaillerait-elle pas aussi dans les cadres de l’éducation syndicale et politique ?Certains diront que c’est là blasphémer, que c’est prostituer l’art.Au nom de quoi le disent-ils si ce n’est au nom de la belle petite conception bourgeoise qu’ils se font de l’artiste et de l’art, ce quelque chose qui doit être gratuit, désintéressé, etc .?) Travaillant ainsi avec et pour les travailleurs, sur une base régionale ou nationale, ces artistes pourraient ainsi être amenés à créer et à interpréter symbolique- 72 ment une réalité dans laquelle ils auraient lutté, ne serait-ce que pour la connaître et la percevoir telle qu’elle est.On pourrait ainsi intégrer à l’intérieur d’assemblées syndicales certains éléments d’ordre "culturel” : pourquoi par exemple ne pas présenter des spectacles courts, préparés et créés à partir de conflits particuliers qu’ont à affronter les syndiqués d’une région.3 — Les Centrales syndicales pour- raient aussi voir à l’organisation de tournées de groupes d’artistes à travers leurs différents syndicats affiliés.4 — Les Centrales pourraient profi- ter de certaines situations particulières dans lesquelles se trouvent leurs membres pour mettre sur pied une organisation culturelle précise.Prenons ici le cas des travailleurs de Manicoua-gan.Pourquoi ne pas y dépêcher une équipe d’artistes et y prendre en main l’organisation de la vie culturelle : stimuler la création chez les travailleurs, monter des spectacles créés collectivement et exploitant tous les modes possibles d’expressions symboliques.Pourquoi par exemple ne pas y monter un spectacle conçu entièrement à partir d’une observa- tion du milieu et de ses besoins propres • 5 — Les Centrales syndicales pour- raient aussi se faire éditeurs et voir à la diffusion du livre.6 — Pourquoi les syndicats de travail- leurs non-manuels (étudiants, fonctionnaires, etc .) n’encourageraient-ils pas davantage les théâtres d’essais, le cinéma québécois, etc .Tout cela dans le but d’en favoriser une plus grande diffusion auprès de leurs membres et partant, d’inciter les artistes qui travaillent déjà dans cette perspective à produire encore plus et à explorer des modes d’expressions symboliques nouveaux.7 — Enfin, la syndicalisation des dif- férents groupes d’artistes de notre société aurait très certainement pour effet de modifier le style et le contenu des programmations des postes de radio et de télévision au Québec.Il s’agit là de média extrêmement importants qui, contrôlés par les artistes syndiqués accéléreraient les transformations nécessaires.En conclusion, deux points restent à noter.En premier lieu, nous 73 avons insiste sur le caractère opposé tionncl de l’activité symbolique à l’intérieur de la production culturelle : les oeuvres artistiques remettent en question la structure meme de la société au sein de laquelle elles sont produites.Ainsi, l’intégration de l’activité artistique, dans les sociétés où le totalitarisme atteint le langage et toutes les formes d’expression symbolique, conduit à une progressive disparition de la production culturelle en tant que telle.Dans les sociétés industrielles avancées, les symboles perdent leur généralité et leur fonction critique, les structures deviennent concrètes, empiriques et conjoncturales dans la perception meme que les hommes en ont; ainsi l’art devient un produit de consommation tout-à-fait inoffensif : les romans de Dostoïevski se vendent dans les pharmaciesno).Dans les régimes de démocratie totalitaire, caractéristiques des sociétés néo-capitalistes, la tolérance envers les oeuvres culturelles qui ont une portée critique ne se comprend qu’en tenant compte du fait qu’un régime politique et économique qui envahit la conscience n’a rien à craindre d’une contestation purement culturelle, surtout lorsqu’il use d’une contrainte omni-présente qui ne se manifeste pas par des interdictions évidentes imposées superficiellement aux hommes, mais par des formes plus subtiles telles que l’acquisition d’une mode de perception empêchant de sai- sir la réalité autrement qu’à travers une structuration intégrative qui ne remet jamais en question des formes sociales perçues comme une nature immuable et fossilisée.Dans une société industrielle qui évolue rapidement, comme c’est le cas du Québec, les artistes doivent lutter contre les formes d’intégration décrites plus haut.L’élitisme, auquel le type de société où nous sommes contraint les artistes, est une dénaturation de leur role et une considérable limitation de leur liberté.La solution que nous proposons, qui consiste à rapprocher les artistes de la majorité de la population, n’implique pas de les lier aux structures désuètes auxquelles leurs propres productions s’opposent.La syndicalisation des artistes, dans la conjoncture actuelle, nous paraît être au contraire une possibilité de libération, même au niveau de la conscience, des servitudes que la société de consommation impose, en limitant les productions culturelles à un rôle presque superflu de produits de luxe à l’usage exclusif des élites.Ainsi, quand nous proposons que l’Etat prenne scs responsabilités par rapport à la production culturelle, nous pensons à un Etat dont la politique culturelle serait inspirée et élaborée en grande partie par les syndicats d’artistes.Nous sommes conscients du danger que supposerait un éventuel contrôle des artistes par l’Etat, au cas où 74 cet Etat serait totalitaire et où toute forme d’opposition à une politique unique établie d’en haut par un groupe charismatique disparaitrait.Le stalinisme est un exemple frappant d’un tel phénomène de contrôle absolu de toute la vie sociale et culturelle par l’Etat : sous Staline, les artistes les plus médiocres et les plus serviles s’exprimaient abondamment tandis que les autres étaient condamnés au silence, à la déportation, à l’exil ou à la mort(1J).Si nous proposons un rapprochement entre les artistes et les syndicats, c’est que, dans la situation actuelle de la société québécoise, cette solution ne nous paraît pas comporter les risques mentionnés à l’instant.gilles bourque michel pichette narciso pizarro lue racine NOTES » H) Cf.R.Barthes, Essais critiques, Seuil, Paris, 196.Cf.M.McLuhan, Understanding media, McGraw Hill, New-York, 1964.Cf.H.Marcuse.Onc-dimcnsional man, Beacon Press, Boston, 1964 (4) Cf.E.T.Hall, The silent language, Fawcett World Library.New-York, 1959.(5) Cf.les travaux de L.Goldmann (en particulier Recherches dialectiques, Gallimard, Paris, 1959) et de G.Lukacs (en particulier Histoire et conscience de classe, Ed.de Minuit, Paris, i960.(6) Cf.note précédente.(Ch) dans cette partie, loin les exemples que nous donnons ne visent qu’à fixer les idées et ne peinent en aucun cas être considérés comme définitifs.(7) Cf.G.Bourque et L.Racine, "Histoire et idéo- logie", Parti Pris, vol.4, nos 5-6, janvier-février 1967, pp.33-52.(8) Cf.J.-C.Falardcau, Notre société et son roman, H.M.H., Montréal, 1966.(9) Voir ('article de P.Chamberland dans le présent numéro.(10) Cf.H.Marcuse, op.cit.(11) Cf.K.PopaToannou.L'idéologie froide, J.-J.Pauvert, coil.Libertés (no 50), 1967; et aussi, A.5towar, Libres essais marxistes, Seuil, Paris, 1960.75 les classes sociales au québec et I insurrection de 1837-38 charles gagnon 1.— introduction L’incendie des villages de Saint-Eustache et de Saint-Benoît en décembre 1S37 et celui de Laprairie en novembre de l’année suivante par les troupes de Colborne, le "Vieux Brûlot”, sont des événements qui demeurent fixés dans notre esprit comme les gestes les plus ouverts de la répression anglo-saxonne contre les "patriotes” canadiens-français de cette période "agitée” de notre histoire.Le demi-siècle de notre histoire qui va de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe, mérite notre attention à plus d’un point de vue.D’une part, des "indépendantistes” y voient souvent un modèle de radicalisme à imiter; nous verrons dans le récit des événements que cette appréciation a besoin d’être nuancée considérablement.D’autre part, les cinquante premières années qui ont suivi la Conquête anglaise constituent les vrais débuts de la "nation canadienne-française”; la colonie de la Nouvelle-France était trop peu peuplée et ses structures économiques et sociales pas assez définies et stables pour permettre l’apparition d’une conscience nationale véritable.Enfin — et c’est cet aspect surtout qui retiendra notre attention —, les Troubles de 1837-38 et les années qui les précédèrent immédiatement, permettent une analyse assez probante des classes sociales au Québec (qui s’appelle alors le Bas-Canada); nous verrons comment dans le Bas-Canada de 1837, la classe moyenne, la petite bourgeoisie canadienne-française, tout comme les bourgeoisies européennes de la même époque, tente de promouvoir ses intérêts de classe sous le cou- 76 vert du nationalisme, alors que le peuple, pauvre et exploité, se laisse ^rendre à ce jeu, croyant que l’"élitc”, a bourgeoisie, agit dans un esprit vraiment démocratique.Il ne faudra pas s’étonner alors si le présent récit des Troubles de 1837-38 comporte une interprétation des faits qui diffère considérablement de celles que nous rencontrons dans les "Histoire du Canada” les plus ré-pandues.C’est pourquoi, à la suite du récit et de l’analyse des faits historicities, quelques éléments de méthode de travail seront présentés.Notons dès maintenant que le présent récit des Troubles de 1837-3S ne révèle aucun fait nouveau, aucun fait qui n’ait été relaté quelque part ailleurs.La bibliographie qui fait suite à ce texte indique toutes mes sources.Il ne fait pas de doute qu’une meilleure connaissance des faits de l’histoire canadienne et de l’histoire universelle permettrait une analyse plus définitive; certains universitaires, historiens, sociologues, économistes, qui au jour- 2.— bref résumé des faits Depuis 1791, depuis la promulgation de la nouvelle constitution qui a entraîné la création d’une Assemblée (réplique de la Chambre des Communes britannique) où siègent d’hui répètent des lieux communs dans un langage parfois renouvelé s’y mettront peut-être un jour.Il est renversant de voir combien d’hypothèses fantaisistes (Présentées d’ailleurs comme des conclusions scientifiques) on a avancées pour expliquer l’échec du soulèvement des f'patriotes” de 1837-38 : par exemple, le tempérament de Papineau, le manque d’armes, la spontanéité du mouvement rebelle, l’abstention des Américains, l’opposition du clergé, etc.Ces explications sont tout à fait incohérentes; elles ne satisfont aucunement l’esprit; elles posent plus de questions qu’elles ne fournissent de réponses.Ainsi, pourquoi les "patriotes” se sont-ils donné (?) un chef impulsif et inconstant ?Pourquoi n’ont-ils pas organisé leur lutte d’une façon plus intelligente ?Pourquoi se sont-ils lancés dans une lutte armée sans armes ?Pourquoi le clergé n’a-t-il pas appuyé les rebelles ?Etc.Une histoire de la Rébellion qui ne répond pas à ces questions n’est pas une histoire sérieuse de la Rébellion ! des "représentants” élus par le peuple, le Bas-Canada, qui en gros comprend le Québec habité d’aujourd’hui plus le Labrador, connaît ce qu’on a appelé les "luttes parlementaires”.L’Assem- 77 bléc, composée en majorité (pas exclusivement) de Canadiens-français, réclame plus de pouvoir, en particulier celui de voter les crédits, ce qui, entre autres, lui permettrait d’exercer un certain contrôle sur les hauts fonctionnaires.Ces luttes grandissent avec les années et en 1S15, sept ans après sa première élection, Louis-Joseph Papineau, qui a alors 29 ans, est élu président et prend le leadership des représentants du rrParti français”.La tension monte, avec des accalmies amenées par des "concessions” mineures de la métropole, l’Angleterre.Au cours de l’année 1837, les "patriotes” (c’est ainsi que les représentants du Parti français s’appellent dorénavant) tiennent de nombreuses assemblées publiques surtout dans la région du Richelieu et dans le comté des Deux-Montagnes.Des rassemblements (ou "camps”) s’organisent à St-Denis et St-Charles sur le Richelieu, puis à St-Eustache au nord de Montréal.A Montréal, à l’automne de 1837, les esprits sont très échauffés.Le 6 novembre, une émeute est provoquée par l’affrontement du "Doric Club”, mouvement des tories de Montréal, et des "Fils de la Liberté”, mouvement de patriotes sur le modèle des Sons of Liberty de la Révolution américaine.Le 9, Colborne transporte ses quartiers généraux de Sorel ii Montréal et organise des mouvements de troupes.Il presse Gosford, le gouverneur, de procéder à l’arrestation et les défilés sont interdits.Le 16, des mandats d’arrestation sont émis contre 26 patriotes; Papineau, O’Callaghan, Desrivières, Brown, etc.qui sont du nombre, s’enfuient sur le Richelieu; d’autres leaders moins prestigieux, dont André Ouimet, président des Fils de la Liberté, sont arretés.Des détachements armés sont tout de suite lancés à la poursuite des fuyards : par Chambly, d’une part, sous le commandement de Wetherall; par Sorel, d’autre part, sous le commandement de Gore.Ce dernier arrive à St-Denis avec des soldats épuisés le 23 novembre.Les patriotes, commandés par le Dr Wolfred Nelson, député local, et T.S.Brown, marchand anglais de Montréal et "général” des Fils de la Liberté, venu avec son groupe, l’emportent après 5 heures de combat.Le 25 novembre, en retard de deux jours — il devait arriver en meme temps que Gore, le 23, pour former un étau autour des patriotes — Wetherall parvient à Saint-Charles, défendu parles 200 hommes de Brown, qui n’ont que 109 fusils.Les patriotes sont défaits.Où sont Papineau et le Dr O’Callaghan ?Dès le début du combat à St-Denis, ils se sont enfuis à St-Hyacin-the ! C’est de là qu’ils partiront pour les U.S.A., toujours en fuite. Les événements du Richelieu, particulièrement la victoire de St-Denis, ont fait monter la tension dans le comté des Deux-Montagnes.Des patriotes volent des armes à la Hudson’s Bay Co.à Oka le 29 novembre, et reviennent occuper un couvent encore inhabité à Saint-Eustache.Colborne attend d’en avoir fini avec les groupes de la rive sud avant de se rendre chez eux.L’engagement, le plus important de tous, aura lieu le 14 décembre entre 2SO patriotes commandés par le Dr Chénier (Girod, le principal instigateur du mouvement rebelle, a fui à Saint-Benoît) et réfugiés dans l’église, le presbytère et la maison de Scott, député partisan de Papineau, et les deux mille hommes de Colborne.Là, les patriotes sont ou bien abattus ou bien brûlés dans l’incendie de l’église.Chénier demeure une exception parmi tous les chefs patriotes de 1S37 : il a préféré la mort à la fuite.Saint-Benoît, vers où se dirige alors Colborne, se rend sans livrer bataille.Le soulèvement de 1837 est terminé.Plusieurs chefs patriotes sont aux ü.S.A.et certains tentent d’obtenir l’appui américain.Les évêques, Mgr Signay et Mgr Lartigue, rappellent les Canadiens français à l’ordre et réaffirment leur loyauté envers la Couronne britannique.L’Angleterre s’inquiète et nomme Lord Durham gouverneur de la colonie et haut-commissaire; il doit faire enquête et proposer des solutions.En novembre 1838, Durham rentre en Angleterre et termine la rédaction de The Report and Despatches of the Earl of Durham, Pier Majesty’s High Commissionner and Govcrnor~Gen-cral of British North Ameiica, remis en janvier 1839, rapport qui voit le problème surtout en ternies de "races” et propose ni plus ni moins que l’assimilation des Canadiens français par l’union des deux Canadas.Durham n’est pas encore parti que des patriotes réfugiés aux U.S.A.préparent des plans d’invasion du Bas-Canada, avec la collaboration de rebelles du Haut-Canada et en coordination avec eux.Dès le 28 février 1838, Robert Nelson, le frère du Dr Wolf red, avait traversé la frontière, proclamé l’indépendance du Bas-Canada et s’était déclaré président de la République; ces gestes furent désapprouvés par Papineau et O’Callaghan qui avaient vainement tenté d’obtenir l’appui du gouverneur de l’Etat du Vermont, Van Buren.Au cours de l’été Nelson et le Dr Côté organisent une société secrète para-militaire, les Frères chasseurs (ou Hunter’s Lodges), qui comprend des réfugiés du Bas et du Haut-Canada et dont le but est d’envahir le Canada entier.La recommandation faite par Durham avant son départ, d’angliciser le Bas-Canada et de faire disparaître tout 79 obstacle au développement de l'entreprise anglaise avait suscité une certaine recrudescence de l'idéal de libération cher les Canadiens français, mais les soulèvements simultanés prévus à Québec, Sorel, Chambly et au Lac des Deux-Montagnes pour le S novembre ne se produisirent pas.Des combats infructueux eurent lieu à Beauharnois, Châteauguay et Laprai-rie.Nelson, à Napierville depuis le 4 novembre, se replia sur Odelltown quand Colborne lança l'armée contre lui.Le 9, les patriotes étaient défaits et Nelson fuyait aux U.S.A.Comme en 1S37, Colborne exerça une répression sanglante et "fumante"; un grand nombre de maisons de patriotes furent incendiées, le village de Laprairic et celui de Beauharnois brûlèrent, comme Saint-Eustachc et Saint-Benoît un an auparavant.En décembre, il y avait 753 prisonniers : 99 seront condamnés à mort, mais seulement 12 seront exécutés; les autres seront remis en liberté surveillée ou déportés.Aucun des initiateurs, aucun des principaux chefs n'est condamné.Les "chefs" du début, particulièrement Papineau, ne rentreront pas au Canada avant quelques années et le jour où ils y reviendront, ils pourront reprendre leur vie politique et mener une rrbrillante carrière” dans le droit ou dans les affaires.3.— les explications traditionnelles ne suffisent pas On a traditionnellement expliqué les troubles de 1837-38 par la lutte des "races".Les "vaincus" de 1760 se rebellaient contre les conquérants parce que le parlementarisme n'avait pas fourni aux Canadiens français le moyen de se diriger eux-mêmes, comme ils s'y attendaient.Une telle explication, qui n'est pas sans fondement, n'est possible que si on laisse de côté un nombre considérable de faits et des plus significatifs.C'est ici qu’on voit que le désir de donner une explication scientifique, positive, d’un phénomène historique (et sociologi- que) nous amène à revoir constamment les faits, à en compléter le tableau, à scruter leurs rapports, etc.On arrive ainsi à remarquer que les patriotes avaient une catégorie bien particulière de gens ;\ leur tête, dont le trait commun n'était pas d’être canadiens-français, mais bien d’être des "petits bourgeois"; c’était ou bien des professionnels ou bien des petits marchands (on dirait aujourd'hui des hommes d’affaires), par opposition aux grands marchands, qui faisaient partie de la classe dirigeante de l'époque, tels Molson, Richardson, Grant, 80 erc.La plupart d’entre ces petits bourgeois étaient également membres de l’Assemblée, ceux qu’on appelait alors les "représentants” (on les appellerait aujourd’hui "députés”), tels Papineau, O’Callagh an, etc.On néglige la plupart du temps de mentionner le fait que de tous les grands chefs de la Rébellion, seul le Dr Chénier s’est battu jusqu’à la mort, les autres ayant fui sous divers prétextes.On ne se préoccupe pas non plus d’expliquer pourquoi, alors que les difficultés parlementaires duraient depuis la création de l’Assemblée en 1791, ce n’est qu’en 1S37, soit 40 ans plus tard, que la Rébellion éclate.On passe enfin sous silence le fait qu’un bon nombre de chefs "patriotes” étaient anglo-saxons; dans un conflit qu’on dit de races uniquement, ce n’est pas sans importance ! lous ces faits, entre autres, qu’on néglige comme marginaux, et la Rébellion même ne trouvent d’explication que si on fait appel à un autre ordre de faits, savoir : la situation économique et sociale de la colonie après 1830 et plus précisément si on met en lumière les intérêts qui motivaient les divers groupes sociaux à ce moment.Ce qui implique que le partage de la population vivant au Bas-Canada au début du XIXe siècle ne peut pas se faire uniquement en termes de "races”.D’ailleurs, le rappel de certains événements contemporains aux Troubles de 1 S37-38 suffit à mettre la puce à l’oreille sur les faiblesses de l’explication raciste : des troubles semblables ont été fomentés dans le Haut-Canada dont la population était "ra-cialement” homogène; des troubles assez semblables ont existé en Angleterre et dans certains pays d’Europe à la même époque; les Troubles de 1837-38 dans le Bas-Canada ont évolué de la même façon que ceux qui ont précédé la Révolution américaine 60 ans plus tôt; etc.4.— la seule explication: une lutte de classes Je fais l’hypothèse que la Rébellion de 1837-38 et son échec sont l’aboutissement des conflits nés de l’affrontement de trois grands groupes d’intérêts, de trois classes sociales, dont la première, la classe dirigeante (on pourrait l’appeler la bourgeoisie aristocrate .), était presque exclusivement composée d’Anglais, et dont la dernière, celle des habitants, était presque entièrement formée de Canadiens français.La classe intermédiaire, 81 la classe montante, celle des petits bourgeois, était faite de Canadiens français et de Canadiens anglais.C’est cette classe moyenne qui a provoqué et fait échouer la Rébellion.Elle l’a provoquée, sans le vouloir en fait, pour briser le régime oligarchique de la "clique du château”, dont nous verrons la composition plus bas; elle l’a fait échouer, d’une part, parce que beaucoup de ses leaders n’avaient pas besoin de révolution pour atteindre leur but et, d’autre part, parce qu’elle n’a pas pu entraîner vraiment le peu-pic à sa suite en bonne partie il cause de la présence d’Anglo-saxons chez elle ; le peuple colonisé a plutôt mal vu la présence de colonisateurs à la tête d’un mouvement de libération.Ainsi, à Saint-Charles, en 1S37, le commandement de Brown est mal accepté; il y aura même mutinerie dans les troupes de Nelson en 1838.Le départage des grands "groupes d’intérêts” ou des classes sociales à cette époque est assez difficile à opérer.Il faut tenir compte d’un certain nombre de faits peu significatifs à première vue.D’abord, le Bas-Canada, comme le Haut-Canada d’ailleurs, est une colonie de l’Angleterre, il fait partie de l’empire britannique; du point de vue de l’économie britannique, c’est "un comptoir commercial” et une source d’approvisionnement de quelques matières premières pour les industries et la consommation de la Mé- tropole : les ports de Montréal et de Québec sont les points de départ d’une bonne partie de ces produits, le blé et le bois surtout, en route vers l’Angleterre ou d’autres colonies britanniques; c’est enfin une colonie qui connaît des conflits comparables à ceux de la Métropole : conflits qui opposent les "landlords”, les aristocrates grands propriétaires de terres, à la bourgeoisie montante, les grands industriels et les grands commerçants ; ici, dans la colonie, des conflits identiques existent entre les représentants du pouvoir anglais, les hauts fonctionnaires et les hommes d’affaires qui voient aux intérêts de ce pouvoir et une petite bourgeoisie qui tente de se constituer en groupe autonome et dont les intérêts ne sont pas toujours ceux du pouvoir, de la classe dirigeante.Tenant compte de ces faits sur lesquels je reviendrai — il faudra aussi tenir compte de l’évolution de la situation en Angleterre où la bourgeoisie l’emporte progressivement sur l’aristocratie —, on peut décrire les trois classes sociales du Bas-Canada dans la première moitié du XIXe siècle de la façon suivante : 1) la classe dirigeante le groupe de ceux qui dirigent et contrôlent l’économie du Bas-Canada : ce sont le gouverneur et ses hauts fonctionnaires du Conseil exécutif et même du Conseil législatif, dont les membres sont nommés par le gouverneur, par le gouvernement londonien du point de vue légal.Ils ont partie liée avec les chefs politiques anglais qui contrôlent le commerce de la Métropole avec ses colonies.Ils sont ici pour assurer le développement de l’f 'entreprise anglaise” (l’expression est de Durham) en terre canadienne.Profitant de leurs hauts postes, ils se servent à qui mieux mieux dans les richesses du pays : ainsi, les spéculations scandaleuses qu’ils font sur les terres des Eastern Townships (Cantons de l’Est).Ils sont également en étroites relations avec les plus grands marchands de Montréal qui sont en fait les r'délégués commerciaux” de la Métropole.Cette aristocratie "grande bourgeoise” s’est en plus gagné l’appui et la collaboration de certains aristocrates francophones, comme l’é-v'éque et quelques seigneurs demeurés au pays après la Conquête : ces hommes ont été "achetés” par des faveurs ou des postes au Conseil législatif.I out ce monde constitue "la clique du Chateau”, les vrais maîtres de la colonie.ger avec la classe dirigeante.Ils tentent d’arriver à leur but par la politique, en se faisant élire à l’Assemblée dont ils ont obtenu la création en 1791.Ce sont des professionnels, notaires, avocats, médecins, que leur profession fait assez maigrement vivre et à qui le savoir donne le goût du pouvoir et de la richesse.Ce sont aussi des marchands (ou commerçants) dont les intérêts sont plus liés à l’économie intérieure du pays et à celle des U.S.A.qu’à celle de l’Angleterre.— On sait, par exemple, que les tarifs préférentiels dont jouissaient les marchandises partant du Canada vers la Métropole ou les autres colonies britanniques, avaient entraîné l’apparition d’un commerce considérable entre des marchands de Montréal et des marchands américains.— A titre de comparaison, disons que les petits bourgeois de 1S37 sont un mélange de René Lévesque (côté politique et réformes sociales) et de Gérard Filion (côté participation accrue aux affaires économiques du pays).3) les habitants 2) la classe ou petite bourgeoisie le groupe de ceux qui veulent sinon prendre le pouvoir, du moins le parta- avant tout le groupe des cultivateurs canadiens-français.Ce sont aussi les petits artisans, les hommes de métier, les bûcherons, les trappeurs et les chasseurs.On est tenté d’inclure dans ce groupe les cultivateurs anglo- 83 saxons, anglais, écossais et les "loyalistes” américains, qui depuis quelque temps envahissent les Eastern Townships; cependant ils ne forment pas un groupe très homogène avec les cultivateurs canadicns-français, parce que ceux-ci les considèrent comme les usurpateurs des terres qui devraient revenir à leurs fils qu’on ne sait plus 011 établir, car les seigneuries déjà concédées — et le gouvernement colonial refuse d’en concéder de nouvelles — sont pratiquement toutes occupées.En très grande majorité, les habitants mènent une existence assez "fermée” : ils produisent pour leur besoins et, dans certains cas, ils font la culture du blé pour le commerce de l’exportation.La classe rurale est en général très pauvre à la veille des Troubles de 1S37-3S.Dans les villes, la situation du peuple n’est pas plus avantageuse; l’immigration massive à même les "surplus” de population de l’Angleterre encombre le marché du travail.Les intérêts des travailleurs agricoles et d’usines canadiens-fran-çais en font les ennemis naturels des colonisateurs, à qui ils attribuent à juste titre la source de leurs malheurs.Les seuls leaders locaux écoutés semblent être les curés, qui incitent les habitants à demeurer eux-mêmes, c’est-à-dire français et catholiques.Définir trois groupes d’intérêts après avoir affirmé que la Rébellion était d’abord le soulèvement de la classe moyenne, appuyée par la classe rurale, contre la classe dirigeante ne suffit pas à faire comprendre les caractères particuliers de cet événement ni son échec.Par ailleurs, la division des classes a pu paraître assez floue et même un peu arbitraire; ce sentiment ne sera détruit qu’en comparant la position des classes sociales au Canada avec celle des classes en Angleterre ci surtout si on tient compte des facteurs qui ont concouru dans la colonie comme dans la Métropole à la formation de ces classes.On verra que la société anglaise vit elle-même une crise économique profonde et que tous les troubles sociaux qu’un tel phénomène entraîne ont eu des conséquences ici dans la colonie.En termes économiques, la direction de l’Angleterre est en train de changer de mains, et la Rébellion est en bonne partie une conséquence de ce phénomène.Comment alors expliquer la participation spontanée de centaines d’habitants à cette révolution qui n’était pas pour eux ?84 5) genèse de la rébellion Une réponse le moindrement sa-lisfaisante à cette question exige que nous envisagions la Rébellion dans une perspective génétique, c’est-à-dire que nous considérions les événements qui ont précédé et entraîné la Rébellion.En d’autres termes, comment est né ce soulèvement ?Par souci de clarté, ce point sera abordé en deux temps: a ) apparition des classes sociales déjà décrites, en fonction du développement économique et social de la colonie du Bas-Canada depuis la Conquête de 1760, compte tenu des faits économiques de la Métropole, T Angleterre, et de l’Europe qui l’ont conditionnée et b) développement des idéologies propres à chacune de ces classes, compte tenu des transformations sociales du Bas-Canada et des mouvements idéologiques européens, anglais » r américains.Je tenterai ensuite une brèves synthèse de tous ces éléments oour déboucher cette fois sur une explication globale des Troubles de 1837*38.On a souvent dit que la Nouvelle-I rance, au moment de la Conquête, était un pays agricole et qu’après la ( enquête, rien n’avait changé pour les habitants.C’est simplifier les choses grandement.En fait, la Nouvelle-France était une colonie agricole et commerciale.Le Québec d’après 1 760 demeurera une colonie agricole et commerciale, soit.Mais ce qu’il convient de ne pas oublier, c’est qu’avant 1760, ce sont les intérêts économiques de la France qui orientent le commerce de la colonie, alors qu’après 1760, ce-sont les intérêts britanniques qui jouent ce rôle.Fait non moins important, les structures sociales de la colonie sont transformées par le départ des Français et Varrivéc des Anglais.Ainsi, on pourrait dire que la Conquête, c’est un changement de colonisateurs suivi d’une transformation de l’économie et des structures sociales.L’économie de la Nouvelle-France reposait, en gros, sur le blé et les pelleteries (un peu aussi sur la pêche et quelques petites industries), parce que ce sont ces produits qui intéressaient d’abord la France.La société était hiérarchisée sur le mode aristocratique : le gouverneur représentait le roi et il avait ses conseillers; les seigneurs étaient les grands propriétaires terriens; avec le clergé, ils formaient l’élite.Les principaux commerçants, français pour la plupart, n’étaient souvent que de passage dans la colonie et ils ne s’intégraient pas à la population qui ne représentait d’ailleurs pour eux que des bras pour accumuler du capital.Aucun effort durable ne fut fait sous le régime français pour créer en Nouvelle-France 85 une économie autonome; le régime est demeuré absolument colonial jusqu’à la fin.Le régime britannique qui commence en 1760 sera également un régime absolument colonial jusqu’au milieu du XIXe siècle au moins.Cependant, la structure économique commandée par les besoins de la nouvelle métropole est dorénavant fondée sur le commerce du bois et du blé.Et, ce qui est plus important peut-être, la structure sociale est considérablement modifiée par l’arrivée des Anglais, du point de vue des habitants.D’une part, les leaders du régime français quittent le pays en masse : les chefs politiques et militaires et les seigneurs, à quelques exceptions près, rentrent en France; les commerçants français font de même; seul le clergé reste en place.D’autre part, l’arrivée des nouveaux colonisateurs ne comble pas le vide créé par tous ces départs.Il y a bien encore un gouverneur, des fonctionnaires, des marchands, mais ils sont Anglais et ne peuvent communiquer avec le peuple.Le clergé jouera ce rôle d’intermédiaire avec, d’une façon marginale, les capitaines de milice.A première vue, on remarque une coupure assez nette entre Canadiens français et Anglais.Les gouverneurs et les hauts fonctionnaires, nommés par Londres, sont d'abord les alliés des nouveaux marchands également anglais.Cependant, pour des raisons idéologiques et par intérêt aussi, il se produit rapidement une certaine union du haut clergé catholique cana-dien-français, un certain nombre de seigneurs et les Anglais.Ces hommes, les ecclésiastiques et les seigneurs, son littéralement "achetés” par les Anglais qui cherchent à s’assurer de cette façon un meilleur contrôle de la population.En 1774, Londres fait de frgrandes concessions” aux catholiques et élargit la composition du Conseil législatif : on y invite des seigneurs, qui acceptent, et l’évêque.Plus tard, le traitement de ce dernier sera augmenté.C’est ainsi que se constitue la nouvelle classe dirigeante du Québec, classe d’esprit aristocratique : entre "gens bien” on s’entend bien.Mais le but poursuivi par les Anglais est en partie raté puisque les seigneurs "achetés” perdent toute influence sur le peuple, qui se replie de plus en plus sur lui-même tout en acceptant la présence des curés, qui maintiennent les liens avec le haut clergé, lui-même intégré à la classe dirigeante.Mais, progressivement, la situation va évoluer.La Guerre de Sept Ans (1756-1763) au cours de laquelle la Nouvelle-France est passée à l’Angleterre n’a pas réglé tous les conflits qui divisent l’Europe, loin de là.Les rêves impérialistes demeurent aussi grands en France qu’en Espagne, en Autriche qu’en Angleterre.En plus, dans ce dernier pays une révolution profonde s’opère, la Révolution industrielle.Le commerce anglais est soumis à des 86 i'!i tintements brusques et fréquents, fonction et cause à la fois des alliances qui se font et se défont constamment.Tout comme les nouveaux industriels anglais, les commerçants des colonies souffrent mal les manipulations dont ils sont l’objet.De 1775 à 1783, c’est ' \ Révolution américaine, provoquée dans l’immédiat par les taxes dont sont frappés certains produits en prow-nance de l’Angleterre, le dernier étant le thé.Au fond, les colonies qui ’ormeront les U.S.A.ont développé une économie propre et la bourgeoisie locale n’accepte plus le contrôle britannique.De 1S00 à 1815, ce sont les vo-î mtés impérialistes de Napoléon qui v usent de grandes difficultés aux Anglais : en 1806, le chef d’Etat français, pour venir à bout du seul ennemi qui ! 1 ; i reste, interdit toutes relations éco-¦' uniques, maritimes et même postales tntre l’Europe et l’Angleterre; c’est le blocus continental.En même temps, les facteurs qui ont entraîné la Révolution américaine ^ retrouvent en Angleterre même, à m différence que là la bourgeoisie montante n’arrive pas à faire son unité, une partie de ses membres trouvant leur intérêt dans le partage du pouvoir avec l’aristocratie, les nobles et les grands propriétaires terriens, les "landlords”.D’ailleurs, les troubles sociaux et les luttes parlementaires sont le lot de l’Angleterre depuis la fin du XVIlIe jusqu’au milieu du XIXe, soit la période du développement de la Révolution industrielle.C’est à quelques différences près, la même situation qu’on retrouve au Canada à la même époque : l’aristocratie, plus précisément la "clique du Château” ou la classe dirigeante, est en train de perdre ses privilèges; pour éviter la déchéance, elle doit faire des concessions à la classe montante des bourgeois qui cherche à contrôler de plus en plus l’économie — le processus va se continuer et même s’accentuer dans la deuxieme moitié du XIXe siècle, — ce qui entraîne des divisions et des hésitations au sein même de ce groupe selon qu’on y est satisfait ou non des concessions du pouvoir.Pendant ce temps, au Canada comme en Angleterre, le peuple est laissé à lui-même, croupissant dans une misère grandissante.Au Canada, les lois de 1774 (Quebec Act) et de 1791 (Constitutional Act qui divise la province de Québec en Bas et en Haut-Canada, où se trouvent presque uniquement des Anglo-saxons qui ont été coupés de la riche région bordant le sud des Grands Lacs au moment de l’indépendance américaine en 1783) sont justement marquées par ce caractère de concessions de la classe dirigeante à la classe montante ou bourgeoise.La perte des 13 colonies, les U.S.A., rend d’ailleurs l’Angleterre encore plus craintive à 87 l’égard de ses colonies nord-américaines, qui sont Terre-Neuve, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick et les deux Canadas.Comme en Angleterre c’est à la Chambre des Communes que les bourgeois libéraux font le plus fortement entendre leur voix, de même au Canada (Bas et Haut depuis 1791) c’est à l’Assemblée que les bourgeois insatisfaits tentent de gagner en puissance.C’est ainsi que s’impliquent, d’un point de vue économique, les luttes parlementaires, menées ici par le "Parti français”, qui comprend des An- C’est dans ce contexte de conflits impérialistes et de luttes de classes qui se font à l’échelle occidentale, avec des poussées vers l’Orient avec, par exemple la Grèce et la Turquie, que se situent vraiment les troubles qui vont agiter le Bas-Canada en 1837 et 183S.D’une part, les grands empires européens sont en constantes transformations.Au début de l’année 1815, les impérialistes réunis en congrès à Vienne, se divisent les dépouilles de l’Empire napoléonien.Les grandes puissances sont alors l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et la Prusse.Ces remaniements, faits "d’en haut”, ne plaisent évidemment pas aux 30 millions de personnes concernées.D’autre part, les luttes des bourgeoisies nationales glais, contre l’oligarchie anglaise, qui comprend quelques Canadiens français.Si en Angleterre, les troubles finiront par se résorber sans donner lieu à une Révolution comme en France, comme aux U.S.A., c’est pour un certain nombre de facteurs, dont l’indifférence de bien des landlords devant la montée des industriels, l’habileté de la classe dirigeante qui admet de nouveaux venus dans son sein et qui sait faire un minimum de concessions en temps opportun, comme la reconnaissance légale du syndicalisme ouvrier en 1824*25 — ce qui ne se fera au Canada qu’au début du XXe siècle.luttes impérialistes pour accéder au pouvoir s’accentuent.Le Congrès de Vienne va même les précipiter dans certains cas.De 1804 à 1830, les Serbes, les Grecs et les Belges se libèrent; les Polonais et les Italiens échouent dans leur tentative d’en faire autant.En Amérique du Sud, les colonies portugaises et espagnoles accèdent à l’indépendance : par exemple, la Bolivie en 1S25, l’Uru-guay en 1828, etc.C’est au nom de "Principe des nationalités” que les bourgeoisies de ces pays ont mené la lutte, suivant en cela le mouvement commencé aux U.S.A.et en France à la fin du XVIlIe siècle.Ces luttes qui sont d’abord celles des bourgeois (que le capitalisme, croissant à la faveur de la Révolution 6.— les canadiens français et les 88 industrielle, a rendus de plus en plus puissants) contre les aristocraties impérialistes s’accompagnent partout de misères sociales très grandes dans le peuple, chez les ruraux et les ouvriers.C’est la situation qui prévaut en Angleterre, d’une façon encore plus aigue vers 1811-15 alors que sévit une dépression économique.Aussi les arrangements du Congrès de Vienne sont, d'un certain côté, fort coûteux pour T Angleterre.Il va de soi que dans une elle situation l’Angleterre ne peut c’onner satisfaction à tous les colonialistes qu’elle a disséminés à travers le monde, dont au Canada, ni encore moins à tous les colonises de son empire.C’est pourquoi la colère gronde vite dans le Bas-Canada.Si on excepte la classe dirigeante, décrite plus haut, qui exerce le pouvoir politique et économique sur la colonie, soit par commerce ou par la spéculation sur les terres de la Couronne (spéculation .ui rapporte des sommes fantastiques a certains hauts fonctionnaires), personne n’est satisfait de sa condition clans le Bas-Canada ni dans le Haut-Canada non plus.Dès après la Conquête, le clergé s’est mis à la tache de constituer une élite” canadienne-française en fondant de nouveaux collèges classiques qui "produisent” uniquement des prêtres, des avocats, des notaires et des médecins.Ces professionnels, que ^agriculture n’intéresse pas et que le commerce anglais n’accepte pas, se lancent dans la politique.Ils se sentent vite en confiance avec les petits bourgeois anglais que l’économie coloniale ne peut intégrer de façon satisfaisante.C’est la réunion de ces professionnels et des petits marchands qui va constituer la classe moyenne (ou classe montante) dans le Bas-Canada.Les intérêts de ce groupe se définissent en complète opposition aux intérêts de l’oligarchie (gouvernement par un petit nombre de personnes) de la "clique du Château”.Comme en Angleterre la bourgeoisie, classe montante, dans le Bas-Canada la classe moyenne se lance dans le parlementarisme, dans le but de gruger le pouvoir de la classe dirigeante.Cette "classe moyenne” se caractérise de la façon suivante : elle est composée de personnes dont les intérêts sont d’abord dans la colonie où elles ont choisi (pour les Anglais surtout) de vivre; elle ne participe pas directement aux grands échanges commerciaux entre l’Angleterre, le Canada et les autres colonies britanniques.Pendant ce temps, les habitants, le peuple canadien-français, est victime de toutes sortes de vexations.Personne ne prend vraiment leur sort en considération.Bien plus, le développement même de l’agriculture est rendu impossible par les fluctuations constantes du marché du blé, qui, elles, sont dues aux crises économiques et politi- 89 ques qui agitent les pays impérialistes européens.Ainsi, un rapide coup d’oeil sur les exportations de blé et de farine nous révèle les chiffres suivants: 1801 : 600,000 boisseaux 1802: 1,151,033 — 1811 : 97,553 — 1830: 948,826 — 1838 : 296,020 — Ainsi, en 1S3S, les exportations de blé et de farine ne sont plus que le quart de ce qu’elles étaient en 1802, 36 ans plus tôt.Pourtant, pendant ce temps la population n’a pas cessé d’augmenter.En 1791, la colonie avait une population totale de 166,-000 h.dont 10,000 Britanniques; en 1810, elle était montée à 325,000 h.dont 25,000 Britanniques et Américains; en 1840, elle a atteint 575,000 h.dont 75,000 Anglo-saxons.En s’appuyant sur les chiffres du recensement de 1851-52, on peut dire que la population du Bas-Canada est alors à plus des deux tiers agricole; en effet, en 1851-52, la répartition professionnelle des familles s’établit comme suit : 78,427 familles agricoles, 26,273 de la classe industrielle, 8,831 de la classe commerciale et 4,780 des professions libérales.Il n’y a donc pas à s’étonner que les habitants se soient progressivement repliés sur une agriculture de subsistance, c’est-à-dire que devant les conditions qui leur sont faites, ils n’ont pas d’autres choix que de s’organLser pour vivre le mieux possible avec les moyens mécaniques qu’ils ont ou plutôt qu’ils n’ont pas.Un bon nombre d’entre eux devant cette situation émigrent aux U.S.A.Ils ont une autre excellente raison de le faire; c’est la rfpénurie de terres disponibles”.Le gouvernement colonial anglais a refusé de concéder de nouvelles seigneuries; il ouvre plutôt des r'cantons”, que les aspirants-défricheurs doivent acheter, ce qui entraîne des déboursés immédiats qu’ils ne peuvent affronter.Bien plus, ces cantons, les Eastern Townships sont administrés par un fonctionnaire venu directement de Londres qui engraisse ses amis du conseil exécutif par des spéculations scandaleuses.Ainsi, de 1796 à 1806, 1,457,209 acres de terres défrichables passent entre les mains d’une centaine d’individus, dont le gouverneur de la colonie.Victimes du colonialisme et de l’impérialisme, victimes également de l’indifférence de l’"élite” canadicnne-française, haut clergé, hommes d’affaires et professionnels, les habitants sont, à la veille des Troubles de 1837-38, dans la misère noire.Les discours enflammés des "patriotes” auront facilement prise sur eux, meme si ces discours sont le symptôme d’autres préoccupations que la libération du peuple.Une étude objective de la situation du Bas-Canada nous montre donc trois 90 I frauds groupes aux intérêts différents.Le peuple canadien-français n’a d’autre visage que celui de sa misère, de l’exploitation dont il est victime; la classe montante des professionnels et des hommes d’affaires a le visage du /.-les idéologies de classes L’analyse de l’économie coloniale cl a Bas-Canada nous a permis de préciser la composition des trois classes sociales qui avaient été décrites antérieurement.Pour être plus précis, nous avons déterminé la composition de trois groupes d’intérêts, de trois groupes de citoyens dont les activités économiques et aussi les aspirations étaient opposées les unes aux autres.En effet, il était impossible que la classe dirigeante continue de conduire les destinées économiques et politiques de la colonie en fonction de ^'entreprise anglaise” et de ses intérêts propres et qu’en même temps la classe montante et le peuple obtiennent satisfaction, les besoins de la Métropole ne correspondant pas souvent à ce que la colonie avait à offrir.Ainsi, les besoins en blé de l’Angleterre n’avaient rien à voir avec la production agricole des habitants; de même, les tarifs douaniers étaient commandés par les besoins de l’import-export anglais et non par ceux des commerçants de la colonie.L’étude positive de cette période nous fait toucher du doigt les contra- parlementarisme, d’un parlementarisme truqué (comme tous les parlementarismes d’ailleurs); enfin, la classe dirigeante présente le visage du pouvoir colonialiste et impérialiste.dictions du capitalisme : la croissance de la production, due à la Révolution industrielle, n’entraîne pas, comme on aurait pu théoriquement s’y attendre, une augmentation des revenus de la population en général, mais, au contraire, elle accentue l’écart entre les revenus des riches et ceux des pauvres, elle provoque une concentration toujours plus grande de capital entre les mains de ceux qui dirigent l’économie, qui sont de plus en plus les bourgeois, la classe montante.Donc, pour en revenir plus précisément aux groupes d’intérêts du Bas-Canada, nous en avons reconnu trois.Cela signifie-t-il que la population du Bas-Canada s’est elle-même définie comme divisée en trois classes ?Pas du tout.Cela, d’ailleurs, eût été plutôt étonnant, parce que le seul groupe qui aurait vraiment eu intérêt à le faire, la masse des habitants, avait peu de temps à consacrer à l’analyse socioéconomique ! En d’autres termes, il n’existait à proprement parler pas de conscience de classe populaire dans le Bas-Canada dans la première moitié du XIXe siècle.C’est seulement en 91 gardant cette remarque à l’esprit que nous pouvons comprendre les trois phénomènes suivants : a) l’incohérence profonde de la position théorique du haut clergé comparée à ses comportements et h ses gestes; h) le sens réel des revendications des professionnels et des hommes d’affaires, revendications qu’ils baptisaient, comme les Français, de "démocratie”, de "liberté”, etc.; c) les causes de la participation spontanée et totale (contrairement à celle des petits bourgeois) du peuple canadien-français, alors que les "pa-triotes” ne sont vraiment pas pour lui des alliés sûrs.Ajoutons, enfin, que si aucune conscience de classe claire n’apparaît dans le Bas-Canada, à cette époque, cela peut être attribué au fait que les transformations économiques et sociales dont il a été question plus haut sont encore en cours ; l’instabilité économique est grande aussi bien en Angleterre que dans le Bas-Canada.Par ailleurs, en Angleterre, la classe dirigeante cède de plus en plus de terrain à la bourgeoisie d’affaires, empêchant chez celle-ci la cristallisation d’une conscience de classe révolutionnaire.Cela n’est pas sans effet dans la colonie, où, cependant, cette lutte — disons mitigée — des classes se double d’ une lutte "raciale”.On peut sans grands risques cVerreur dire que les Troubles de 1837-3S sont Vaboutisse' ment d’une lutte de classes à laquelle s’attache un caractère nationaliste indéniable» Une telle lutte ne va évidemment pas sans des conflits idéologiques intenses, chaque groupe proposant un idéal de société conforme à ses intérêts sans négliger de prendre à son compte les "thèmes” les plus susceptibles de lui assurer l’appui populaire.(A titre de comparaison, rappelons combien sont "nationalistes” tous les partis en lice pour les élections provinciales du 5 juin 1966, à l’exception, bien entendu, du Quebec Conservative Party; en fait, ce dernier parti est nationaliste pro-anglais.) De même que les groupes d’intérêts étaient des "créatures” du colonialisme anglais, de même les courants idéologiques du Bas-Canada doivent beaucoup à ceux de l’Angleterre, et aussi à ceux de la France et des U.S.A.pour des raisons faciles à concevoir.Le XVIlIe siècle a été marqué en Angleterre par la Révolution industrielle, la montée du capitalisme et, en même temps, au plan idéologique, par l’apparition du libéralisme économique et de l’individualisme.La classe montante des bourgeois sert ses intérêts en prônant le libre-échange qui doit briser le contrôle que les aristocrates exercent sur les économies impérialistes d’alors; aussi, la reconnaissance de l’individu, indépendam- 92 ment de sa naissance (de son sang), signifie que les bourgeois ont le même droit que les aristocrates de s’enrichir et d’exercer le pouvoir politique.C’est donc l’apparition de la bourgeoisie industrielle qui a entraîné celle du libéralisme et c’est le développement du capitalisme qui a favorisé l’éclosion de l’individualisme.Mais alors que ces idées triomphaient aux U.S.A.en 1783 et en i rance en 1789, elles demeuraient en Angleterre les thèmes de l’opposition, même si par suite du développement plus rapide de l’industrie elles étaient c’abord apparues en Angleterre d’où elles avaient rayonné en France, dans les colonies de l’Atlantique (les U.S.A.) et un peu partout en Europe.C’est pourquoi la Conquête anglaise est presque un soulagement pour l’aristocratie canadienne-française, le haut clergé et les seigneurs, pour qui le triomphe progressif eu France de [’ideologic bourgeoise représentait une menace.Ce sentiment grandira encore avec la Révolution française.C’est pourquoi également les futurs professionnels qui fréquentent les collèges classiques — dont le nombre augmente considérablement après 1800 — du clergé sont formés à l’admiration de la monarchie anglaise.Cette "nouvelle élite’’ dont le clergé s’est empressé d’assurer la formation, afin de la modeler "à son image” aura tôt fait, une fois confrontée aux réalités de la vie, d’opérer un choix parmi les institutions anglaises, et celles qu’elle retiendra ne sera pas du tout celles (ou celle) auxquelles on souhaitait lui voir accorder son admiration.Et ce n’est pas par hasard.Le respect et l’admiration du haut clergé et des rares nobles canadiens-français pour la monarchie britannique et le régime aristocratique repose, il va sans dire, sur des intérêts de classe bien clairs.C’est pourquoi, dans les premières années du régime anglais, on trouve une assez grande unanimité chez les élites cléricale et noble canadiennes - françaises, unanimité qui trouve sa réalisation dans une collaboration entière avec le colonisateur anglais.Les aristocrates, c’est-à-dire le haut clergé et les seigneurs, reconnaissent les Anglais comme leurs alliés : ils sont de la même classe, ils ont les mêmes intérêts; ce sont eux qui dirigent vraiment la colonie : les Anglais ont le pouvoir économique et jouissent du respect des leaders cana-diens-français; ceux-ci ont des parcelles de pouvoir économique et jouissent de tout (ou presque) le pouvoir "spirituel”, le prestige, l’autorité, auprès du peuple canadien-français.A cela s’ajoutent les charges dans les Conseils du gouverneur et les augmentations de traitements.Cependant, il n’entre pas du tout dans les intentions des Anglais d’"a-cheter” les Canadiens français un à un.Aussi, les diplômés des collèges classiques, ces "fabriques d’élites”, se 93 retrouvent-ils sur le pavé une fois devenus médecins, notaires ou avocats.Ils ne peuvent ni devenir fonctionnaires bien graissés ni s’intégrer aux grands groupes commerciaux qui font affaire avec la Métropole; de plus, leurs clients, en grande majorité des habitants, n’ont pas de quoi leur verser des honoraires exorbitants; il en sera tout autrement après 1850 pour quelques hommes de loi qui deviendront les précieux collaborateurs des hommes d’affaires anglais, finissant ainsi par participer au pouvoir et au partage des richesses : Georges-Etienne Cartier est le meilleur exemple de ce type de "parvenu” canadien-fran-çais.Mais avant 1837-3S, cette heureuse époque n’est pas encore venue et les diplômés des collèges classiques, qui ont lu, quoi qu’on en dise, des auteurs comme Voltaire, Montesquieu, Diderot et les Encyclopédistes, s’intéressent de plus en plus à la "démocratieCes auteurs, on le sait, ont répandu en France les idées révolutionnaires bourgeoises qu’ils avaient découvertes en Angleterre.Ainsi, à cause, d’une part, du respect qu’on leur a inculqué des institutions britanniques et, d’autre part, de l’influence des auteurs français qui présentent à l’admiration de tous les progrès de la "démocratie” anglaise, les petits bourgeois canadiens-français se mettent en frais d’obtenir que le Bas-Canada soit gouverné de la même manière que la Métropole, c’est-à-diiv par des représentants élus par le peuple et qui contrôlent l’exécutif en votant les crédits.Voilà les "luttes parlementaires” engagées.Elles iront croissant à mesure que le nombre de ceux qui voient dans le parlementarisme L moyen de briser le pouvoir oligarchique du gouverneur et de son conseil exécutif nommé par le même gouver neur, le moyen de mettre aussi un frein aux pratiques de favoritisme du Colonial Office de Londres.Ces per sonnes ne sont pas exclusivement des Canadiens français.Il y a tout un nombre de marchands anglais qui on: été frustrés par les politiques de l’Angleterre, telle la cession aux U.S.A.du vaste territoire au sud des Grands Lacs en 1783, telle aussi, en 1822, la réduction des tarifs préférentiels entre la colonie et la Métropole, etc.Bien sur, les grands marchands, ceux qui ont des amis à Londres, les Grant, les Molson, les Richardson, savent tirer les ficelles qu’il faut pour rétablir la situation en leur faveur en obtenant la construction de canaux sur le Saint-Laurent pour le commerce et, finalement, en 1840, l’Union des deux Canadas.Il s’agit plutôt ici de tous ces petits et moyens commerçants qui n’ont pas d’intérêts à Londres, qui lorgnent plutôt du côté des U.S.A.Ce sont eux qui joindront les rangs du "Parti français” se faisant les ardents défenseurs d’un régime parlementaire semblable à celui de la Métropole. Pendant ce temps, le peuple est bord le jouet du clergé avant de devenir celui de la petite bourgeoisie.DLs après la Conquête, on lui a inculqué le respect de la Couronne.A deux r prises, même si les réticences sont ferres, même si parfois les dissidences sont nombreuses, il a accepté de demeurer neutre en 17S2 et de lutter contre l’envahisseur en 1812.On voit •/•nubien il est partagé, quand on songe qu’un grand nombre d'habitants décident alors d’émigrer aux U.S.A.Mais plus le "boum économique” des aimées 1S07-1810, provoqué par une augmentation considérable des exportations de blé et de bois vers l’Angleterre, "victime” du blocus continental de Napoléon, plus ce "boum” s’éloigne dans le temps, plus il devient conscient de l’impossibilité dans laquelle le place le régime de cultiver de nouvelles terres, plus il se rend compte que les terres nouvellement ouvertes servent aux spéculations de la "clique du château” et à l’établissement des immigrants anglo-saxons, moins il demeure sensible aux exhortations du clergé, plus il devient nationaliste.On comprend maintenant pourquoi il est très attiré par la position des parlementaires qui eux aussi se définissent contre les Anglais, parce qu'ils se définissent contre le pouvoir qui est entre des mains anglaises.Le clergé, surtout dans la hiérarchie et surtout dans la région de Québec — c'est là que demeure la "clique” — se montre carrément hostile à ces "idées nouvelles venues de la France révolutionnaire” qui a chassé les prêtres (incidemment, i inc trentaine d'entre eux sont venus au Canada) et qui s’appuient sur des principes tout à fait inacceptables pour des chrétiens.Il faut croire que, depuis ce temps, le libéralisme a reçu le baptême .Le clergé ne forme cependant pas un bloc homogène.On verra des curés de la région de Montréal prendre le parti des "patriotes” et partager entièrement leur nationalisme.On verra même, après 1850, un Mgr Bourget en plein accord avec Georges-Etienne Cartier .jusqu’à ce que celui-ci, un bon jour, prenne parti pour la division de la paroisse Notre-Dame, malgré l’opposition de l’évêque ! Cependant, le clergé peut difficilement appuyer un mouvement dont le chef, Louis-Joseph Papineau, a fait profession d’agnosticisme.C’est dans ce climat tendu que se déroulent les années qui précèdent la Rébellion.Au plan idéologique, donc, deux groupes bien définis : d’une part, les conservateurs, les monarchistes, ceux qui défendent le régime colonial parce qu’il y va de leur intérêt, que cet intérêt se définisse en termes de pouvoir, de prestige ou de richesse; d’autre part, les libéraux, les partisans du parlementarisme, de la démocratie, les républicains, les "nationalistes-annexionnistes” (on voit bien ici le fondement économique de Vidéologie de 95 . la petite bourgeoisie qui veut plus d’autonomie "française” et qui, en même temps, penche vers Vannexion aux Etats-Unis anglo-saxons ! Il s*agit bien, en fait, d’obtenir sa part du gâteau, peu importe qu’il fût anglais.).Un peu en marge de tout ce brassage 8.-les troubles de 1837-38 Tous s’entendent maintenant pour dire que la Rébellion fut un échec.Effectivement, le Bas-Canada, aujourd’hui le Québec, est demeuré une colonie.Mais du point de vue de la petite bourgeoisie qui avait fomenté (un peu malgré elle) ce soulèvement armé, la partie ne fut pas totalement perdue.Ne retrouve-t-on pas après 1S45 plusieurs leaders "patriotes” dans la politique et dans .les affaires.Même le "grand chef”, Louis-Joseph Papineau, se retrouvera député à l’époque des Canadas unis et seigneur de Montebello; toujours républicain, on le dit extrémiste, il n’en est pas moins contre l’abolition du régime seigneurial (1854).Comme quoi on ne se bat jamais d’abord pour des idées.Personne ne s’est battu — même ceux qui ne se sont pas vraiment battus, comme les chefs "patriotes” — pour des idées en 1S37-3S dans le Bas-Canada se sont battus parce qu’ils d’idées, le peuple aspire avant tout vivre et il prête l’oreille à celui qui lui présente les "meilleures” solution' En fait, le peuple canadien-français n’a jamais participé à la politique de son pays (ce qui est toujours irai tu 1966) et on peut facilement le berner.avaient faim et qu’ils étaient exploités.Les autres se sont battus, ou bien parce qu’ils voulaient assuma* le sort de ceux qui avaient faim (c’est peut-être le cas du Dr Chénier), ou bien parce qu’ils voulaient avoir accès aux richesses et au pouvoir.Beaucoup de ces derniers ont à la longue gagné : ils sont devenus députés, ministres, hommes d’affaires, etc.La classe dirigeante, après les Troubles de 1837-38, acceptera quelques nouveaux venus dans son sein.Petit à petit, l’oligarchie, fidèle aux intérêts de Londres, cédera sa place à une nouvelle classe dirigeante dont le pouvoir reposera davantage sur l’industrie que sur le commerce.Ainsi, la Rébellion est une des conséquences de la Révolution industrielle en Angleterre et prélude à la Révolution industrielle au Canada, qui, de pays commerçants colonisé par Londres, devient pays industriel colonisé par les U.S.A.chartes gagnon 96 annexe méthode de travail L’étude de la société est une scien-ce globale.L’histoire (l’étude de la société à une époque passée) et la sociologie (l’étude de la société actuelle) s’intéressent à de grands ensembles.Le plus souvent, ces sciences étudient la vie d’une collectivité dans toutes ses manifestations.Ceci est fon-
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