La presse, 3 décembre 2011, P. Enjeux
[" ENJEUX STALINE, BOUDDHA ET LE BLINGBLING VINGTANS APRÈS L\u2019URSS PHOTO AP L\u2019URSS, 20ANS PLUS TARD Lisez trois autres portraits de notre journaliste sur www.lapresse.ca/urss Vingt ans après la chute de son empire, la famille soviétique a le moral dans les talons.C\u2019est ce qu\u2019a constaté notre journaliste Laura-Julie Perreault.Son bilan, présenté ici, prend la forme de quatre portraits.qui traduisent un seul et même malaise.À LIRE EN PAGES 2 À 7 MONTRÉAL SAMEDI 3 DÉCEMBRE 2011 Héritage l\u2019images/Leemage; © Hergé/Moulinsart 2011, D.R En vente en librairie et sur librairie.lapresse.ca C\u2019est un must! - René Homier-Roy, Radio-Canada 125 ENJEUX AUJOURD\u2019HUI EN RUSSIE LAURA-JULIE PERREAULT MOSCOU Dans la petite cuisine chaleureuse, ça rit à gorge déployée.La table est couverte de salades à la mayonnaise, de calmars fumés, de caviar de saumon, de cornichons et d\u2019une myriade de zakouski, ces amuse-gueule dont les Russes raffolent.Le vin coule à flots.Les propos des convives, cependant, tranchent avec l\u2019ambiance de camaraderie qui règne dans l\u2019appartement coquet de la banlieue de Moscou.« Nous vivons dans une dictature », tonne Artiom Prilepski, sans détour.Le jeune homme de 35 ans se lance dans une litanie sur tout ce qui ne va pas dans la Russie d\u2019aujourd\u2019hui.«Depuis l\u2019arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, le KGB a repris le contrôle du pays en entier.Les services secrets sont capables de paralyser la société.Vladimir Poutine vit dans un château de fer et tout le système est mis en place pour le protéger », déplore-t-il.Autour de la table, ses vieux amis, Tatiana Mizgirova et Dimitri Khobotov, hochent la tête.«C\u2019est une société féodale », ajoute l\u2019un.«Les lois ne s\u2019appliquent pas à tous de la même façon», renchérit l\u2019autre.On se croirait presque dans une réunion de dissidents russes, pendant les années noires de l\u2019Union soviétique.Mais le calendrier annonce bien que nous sommes en 2011 et que, déjà, 20 ans se sont écoulés depuis la fin du régime communiste.Vingt ans de «prétendue » démocratie, raille Artiom.Squat bouddhique pour pauvres heureux Artiom et ses amis pensaient pourtant avoir échappé au pire.Dans les années 90, alors que le pays était sens dessus dessous, ils ont tous les trois vécu dans la pauvreté extrême et habité avec une douzaine de personnes dans un squat, niché au deuxième étage d\u2019une maison historique du centre-ville de Moscou.Les murs écaillés et le toit abîmé menaçaient de leur tomber dessus à tout moment, la cuvette était un trou dans le plancher.Il y faisait un froid de canard l\u2019hiver.Quand ils parlent de cet épisode de leur vie, pourtant, les trois amis exultent.«C\u2019était sans doute parmi les plus belles années de notre vie, dit Tatiana Mizgirova.On n\u2019avait presque rien.Le plus souvent, on devait se contenter de manger de la kacha [le gruau russe].Mais on compensait avec l\u2019amitié qui nous unissait », raconte-t-elle aujourd\u2019hui.Les fêtes étaient légendaires dans cette maison de fortune.Tous les musiciens en connaissaient l\u2019adresse.Le bouddhisme, tout comme l\u2019amitié, était au coeur de la vie commune du squat.Dans la foulée de la libéralisation des idées, qui a accompagné la chute de l\u2019URSS, les résidants se sont tous convertis au courant de pensée oriental.«La liberté est à la base du bouddhisme», précise Artiom, qui est toujours un fervent pratiquant.Pour survivre, les squatteurs avaient mis sur pied une petite affaire.Dans la maison d\u2019édition qui imprimait la littérature bouddhique qu\u2019ils lisaient avec dévotion, ils faisaient imprimer des étiquettes de prix destinées aux nouveaux marchés de la ville.Ils les vendaient aux commerçants qui, comme eux, apprenaient les nouvelles règles du capitalisme sauvage.L\u2019argent ainsi récolté était mis en commun.«Pendant que beaucoup de gens étaient occupés à faire de l\u2019argent dans les années 90 et à mettre la main sur les richesses du pays, nous, nous faisions tout le contraire », sourit Tatiana, aujourd\u2019hui âgée de 40 ans.Leur mode de vie non traditionnel avait un prix.La police connaissait bien l\u2019adresse du squat et y faisait des raids réguliers.Les agents reprochaient aux résidants de ne pas avoir de permis, de «propiska », pour vivre à Moscou.Pour s\u2019en sortir, il fallait verser un pot-de-vin.«C\u2019était bien plus facile de harceler de jeunes gens pacifiques que d\u2019attraper les vrais bandits qui faisaient la loi pendant ces années », ironise Tatiana.En 1998, le squat a connu une fin brutale.À la demande de fonctionnaires, les policiers ont évacué l\u2019édifice pour le rénover.Les résidants légaux du premier étage de l\u2019édifice \u2013 dont les parents de Dimitri Khobotov \u2013 se sont vu offrir un appartement dans une tour de la période khrouchtchévienne dans une banlieue éloignée du sud de la ville, alors que l\u2019appartement qu\u2019ils quittaient était à 20 minutes du Kremlin à pied.Vidée de ses locataires, l\u2019ancienne maison du XVIIIe siècle a été rénovée de fond en comble et est aujourd\u2019hui habitée par des gens fortunés.«L\u2019État était censé nous donner quelque chose d\u2019équivalent à ce qui nous a été ARTIOM PRILEPSKI, EX-SQUATTEUR LE BOUDDHISTE DISSIDENT «Nous vivons dans une dictature.Depuis l\u2019arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, le KGB a repris le contrôle du pays en entier.» \u2014 Artiom Prilepski Dimitri Khobotov, Tatiana Mizgirova et Artiom Prilepski se sont convertis au bouddhisme au début des années 90 dans la vague de libéralisation des idées qui balayait la Russie post-soviétique.MOSCOU PHOTO ALEXANDER ZEMLIANICHENKO JR, COLLABORATION SPÉCIALE Vedette mondaine, le peintre moscovite Nikas Safronov travaille depuis 10 ans àa se construire un château médiéval au centre-ville de Moscou.POPULATION 1991 148,3 millions 2011 138 millions REVENU NATIONAL BRUT PAR HABITANT 1991 3420$ 2010 9910$ Statistiques : Banque mondiale llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll 2 E N J E U X L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 3 D É C E M B R E 2 0 1 1 ENJEUX AUJOURD\u2019HUI EN RUSSIE LAURA-JULIE PERREAULT MOSCOU \u2014 Un chevalier de plâtre en armure garde la porte de bois lourd.Sur les murs du couloir, un décor de château médiéval a été peint à la main.Le tout a l\u2019air de l\u2019entrée d\u2019un manège de Walt Disney consacré à La Belle et la Bête.Pas d\u2019un appartement de luxe campé au centre de Moscou.La porte s\u2019ouvre et ce qui se trouve derrière est cent fois plus extravagant.Les murs sont couverts de dorure, de miroirs médiévaux, de boiseries des XVIe et XVIIIe siècles.Dans le salon d\u2019hiver \u2013 une immense pièce vitrée avec une vue imprenable sur la capitale russe \u2013, une gargouille régurgite un long filet d\u2019eau.Dans la chambre à coucher attenante, un immense lit est couvert d\u2019une fourrure tout aussi gigantesque.«C\u2019est la chambre de Sophia Loren », lance, sérieux, Nikas Safronov en faisant visiter la pièce \u2013 parmi une trentaine \u2013 de son gargantuesque appartement.«Je rêvais d\u2019avoir une île déserte et un château quand j\u2019étais petit.Je n\u2019ai pas encore d\u2019île qui m\u2019appartienne, mais j\u2019ai un château en Écosse et celui-ci à Moscou», dit le Moscovite de 55 ans.La modestie n\u2019est pas dans le vocabulaire de Nikas Safronov.Le peintre russe, qui rappelle d\u2019entrée de jeu à ses interlocuteurs qu\u2019il a été nommé le peintre le plus célèbre de son pays par un magazine, est l\u2019incarnation même de la «Nouvelle Russie ».Cette classe sociale de nouveaux riches, apparue après la chute du communisme, a imposé sa loi et ses goûts dans la Russie des années 90.Ce n\u2019est pas en mettant la main sur les ressources naturelles du pays, comme de nombreux oligarques, que Nikas Safronov s\u2019est enrichi, mais en devenant le portraitiste de cette nouvelle élite, bourrée aux as.«Je vends aussi beaucoup de mes toiles à l\u2019étranger », précise-t-il.Il a peint autant Vladimir Poutine qu\u2019Elton John.Sting que l\u2019ancien dictateur azerbaïdjanais Gueïdar Aliev.Les murs de son bureau sont couverts de photos du peintre avec les riches et célèbres de Russie et d\u2019ailleurs.Même si la Nouvelle Russie lui a manifestement été profitable \u2013 un appartement comme le sien vaut plusieurs millions dans la ville réputée la plus chère du monde \u2013, Nikas Safronov évoque avec nostalgie la période soviétique qui l\u2019a vu grandir.Fils d\u2019un militaire exilé pendant la période stalinienne, né à Oulianov, ville natale de Lénine, Nikas Safronov a flirté avec l\u2019idée de s\u2019enrôler dans la marine de l\u2019Armée rouge avant de faire des études en art.«À l\u2019époque, les gens ne pensaient pas seulement à l\u2019argent.Il y avait plus d\u2019égalité dans les rapports, plus de vérité, de naïveté», dit-il, penseur.C\u2019est pendant la perestroïka et la glasnost des années 80 que le peintre a bâti sa renommée et sa réputation de Casanova russe, devenant du coup une vedette des médias nouvellement libéralisés.Cette célébrité, qui a monté d\u2019un cran après l\u2019effondrement de l\u2019Union soviétique et l\u2019ascension triomphale de la Nouvelle Russie, il l\u2019alimente quotidiennement en accordant des entrevues à la chaîne et en se pointant à au moins deux événements mondains tous les soirs.Il joue encore au Casanova et n\u2019hésite jamais à offrir à ses interlocutrices (montréalaises, notamment) d\u2019être le père de leurs enfants\u2026 «Avant, j\u2019étais absolument partout.Maintenant, je choisis davantage.Je ne suis plus le Paris Hilton de Moscou», dit-il, admettant avoir été doublé par plus jeune et plus clinquant que lui.Il avoue aussi ne plus régner sur la scène artistique comme dans les années 90.Le milieu des arts contemporains en Russie est en pleine ébullition.Pour la nouvelle génération, Nikas Safronov est le roi du kitsch.«Ils se disent artistes, mais font n\u2019importe quoi ! dénonce le quinquagénaire.L\u2019appréciation pour les arts classiques se perd.» Tout comme l\u2019attrait de la Russie bling-bling dont Nikas Safronov a longtemps été le prince.NIKAS SAFRONOV, PEINTRE LE PRINCE DU BLING-BLING pris.Mais ce n\u2019est pas le cas du tout.J\u2019ai bien essayé de me battre, mais faire face aux tribunaux dans ce pays pour les gens ordinaires, c\u2019est peine perdue », raconte Dimitri Khobotov, dont les deux parents sont morts en 1998 d\u2019une intoxication à l\u2019alcool frelaté.La voie de la classe moyenne Après l \u2019é c latement du squat, chacun a pris un chemin différent.Mère de deux filles de 9 et 11 ans, Tatiana Mizgirova a connu beaucoup de succès en devenant décoratrice feng shui dans les années 2000.Dimitri Khobotov a transformé la moitié de son appartement en atelier d\u2019ébénisterie.Artiom Prilepski s\u2019est marié en 2000 et est père de petits jumeaux de 3 ans.Il est graphiste.Appartenant tous les trois à la nouvelle classe moyenne russe, les trois amis peuvent se permettre des petits luxes de temps en temps, sans pour autant rouler sur l\u2019or.Leurs anciens comparses du squat n\u2019ont pas tous eu cette chance.Certains sont morts, tantôt de la tuberculose, tantôt du cancer ou des suites de complications de la syphilis.«La plupart ont survécu à la drogue, à l\u2019alcool.Il y en a qui sont morts.C\u2019est comme ça, la vie», lance Artiom, un peu fataliste.Ce dernier est pourtant loin d\u2019être résigné devant son avenir en Russie.Avec sa femme et ses enfants, il planifie de mettre son appartement en location pour s\u2019installer en Thaïlande.Son ami Dimitri, lu i , songe à émig rer en Allemagne.«Tout est compliqué en Russie et se lancer en affaires est presque impossible.J\u2019en ai marre de survivre, j\u2019ai envie de vivre », dit-il.Comme dans le squat d\u2019antan, la pauvreté en moins.Dans les années 90, une douzaine de jeunes vivaient en permanence dans un squat près du métro Taganskaya, à Moscou.Malgré la pauvreté extrême dans laquelle ils vivaient, la bonne humeur était de mise.Notre journaliste y a appris le russe.LA PETITE HISTOIRE J\u2019ai connu Artiom Prilepski pendant l\u2019été 1996 à Moscou.Le lendemain, il m\u2019a présenté ses amis bouddhistes du squat.C\u2019est entre ces murs délavés, lors de fêtes qui rassemblaient une quarantaine de personnes, que j\u2019ai réellement appris le russe et appris à aimer ce pays revêche au premier abord.PHOTOS ALEXANDER ZEMLIANICHENKO FILS, COLLABORATION SPÉCIALE Dimitri Khobotov, Artiom Prilepski et Tatiana Mizgirova ont vécu dans un squat dans les années 90.Toujours amis, ils appartiennent tous les trois à la classe moyenne russe.LA PETITE HISTOIRE Invitée au Festival des films de Moscou en juin 2001, j\u2019ai rencontré Nikas Safronov lors d\u2019une fête organisée en l\u2019honneur de l\u2019acteur Jack Nicholson.Une actrice russe, amie du peintre, est venue chanter ses louanges avant que M.Safronov ne se présente luimême.Sa première phrase ?«Je suis le peintre le plus célèbre de Russie et j\u2019aimerais vous épouser.» PHOTO LAURA-JULIE PERREAULT, LA PRESSE Nikas Safronov dans son ancien appartement moscovite, en 2000.Le peintre russe est devenu un des visages les plus connus du Moscou mondain dans les années 90.Il est le portraitiste le plus populaire auprès des riches et célèbre de son pays.«Je rêvais d\u2019avoir une île déserte et un château quand j\u2019étais petit.Je n\u2019ai pas encore d\u2019île qui m\u2019appartienne, mais j\u2019ai un château en Écosse et celui-ci à Moscou.» \u2014 Nikas Safronov PHOTO LAURA-JULIE PERREAULT, LA PRESSE llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 3 D É C E M B R E 2 0 1 1 E N J E U X 3 Du jour au lendemain, les 15 anciennes républiques ont remplacé le drapeau soviétique par de nouveaux drapeaux nationaux, parfois tout juste inventés.Le Parti communiste \u2013 au pouvoir pendant 70 ans \u2013 est sorti par la porte d\u2019en arrière.Vingt ans plus tard, pas la peine de chercher dans les journaux de Russie ou du Kazakhstan l\u2019annonce d\u2019une grande fête pour commémorer la fin de l\u2019Union des républiques socialistes soviétiques.Aux États-Unis, au Canada et en Europe, on a vu dans l\u2019implosion soviétique la victoire de la liberté et de l\u2019économie de marché.En revanche, dans les anciennes républiques soviétiques, la liesse a été modeste et de très courte durée.C\u2019est une population tétanisée qui a assisté à la chute de l\u2019Empire rouge et à la transition qui a suivi et qui allait plonger la majorité des 290 millions d\u2019ex-Soviétiques dans la pauvreté.En quelques mois, l\u2019inflation a atteint des sommets records, les usines ont fermé par milliers, les emplois stables garantis par le régime communiste se sont envolés et de nouvelles mafias ont commencé à imposer leur loi de la mer Baltique à l\u2019océan Pacifique.Parallèlement, le processus de «désoviétisation » politique s\u2019est mis en branle.Dans plusieurs cas, les anciens leaders communistes ont retourné leur veste pour devenir les nouveaux héros de la «démocratisation».Beaucoup d\u2019eau a coulé sous les ponts de la Volga depuis cette période d\u2019incertitude et de mutation.Deux décennies d\u2019avancées et de reculs politiques et économiques.De révolutions de couleur \u2013 orange en Ukraine, rose en Géorgie, couleur des tulipes au Kirghizstan.De libertés regagnées pour être souvent de nouveau perdues dans l\u2019ascension de régimes autocratiques.Deux décennies qui ont profondément transformé la vie des anciens Soviétiques redevenus russes, géorgiens, kirghizes, kazakhs, turkmènes.C\u2019est pour mesurer l\u2019ampleur de ces changements que notre journaliste, Laura- Julie Perreault, a fait, le mois dernier, une tournée de trois anciennes républiques soviétiques : la Russie, la Géorgie et le Kirghizstan.Elle n\u2019en était pas à son premier séjour.Laura-Julie avait 20 ans tout ronds lorsqu\u2019elle est débarquée en Russie et dans les républiques baltes d\u2019Estonie, de Lituanie et de Lettonie pour la première fois, au milieu des années 90.Fascinée par le processus de transition, elle est retournée maintes fois dans l\u2019ancien espace soviétique : elle a étudié le russe, puis a été professeure de français dans une université moscovite et stagiaire au bureau de CNN à Moscou.Devenue journaliste à La Presse, elle a fait une grande tournée de 10 des anciennes républiques en 2001 et 2002, 10 ans après l\u2019effondrement de l\u2019empire.Au cours de ses multiples séjours, elle a fait la connaissance de squatteurs bouddhistes, d\u2019anciens agents du KGB, de politiciens ambitieux, d\u2019artistes mondains, de nomades kirghizes, de réfugiés tchétchènes, de prostituées turkmènes et d\u2019héritiers de Staline.Dix ans après son dernier voyage dans la région, elle a rendu à nouveau visite à sept personnes rencontrées jadis et dont les vie racontent, chacune à leur manière, deux décennies de transformation.Si la situation financière de la plupart d\u2019entre elles s\u2019est nettement améliorée en 20 ans, le moral des troupes, lui, n\u2019est pas au plus haut.La stabilité offerte par l\u2019Union soviétique qui fournissait emploi, logement, éducation et services sociaux à ses citoyens a disparu, sans avoir été remplacée par de véritables démocraties garantissant les droits de tous.Résultat : un air de nostalgie et de désarroi plane toujours sur l\u2019ex-empire.Une phrase prononcée par l\u2019actuel premier ministre russe, Vladimir Poutine, lors du 10e anniversaire de la chute de l\u2019URSS continue aujourd\u2019hui de traduire le malaise ambiant.«Celui qui voudrait restaurer le communisme n\u2019a pas de tête.Celui qui ne le regrette pas n\u2019a pas de coeur.» La famille soviétique éclatée s\u2019est refait une vie, mais continue d\u2019avoir le coeur gros.ENJEUX L\u2019URSS, 20 ANS PLUS TARD L\u2019URSS a cessé d\u2019exister le 8 décembre 1991.Ce jour-là, sous la direction de Boris Eltsine, la Russie, l\u2019Ukraine et la Biélorussie ont proclamé unilatéralement la fin de l\u2019Union soviétique.ENJEUX L\u2019URSS, 20 ANS PLUS TARD 1.EN RUSSIE (POST-1991) 1993 Siège de la Maison blanche.Eltsine dissout le Parlement.Une nouvelle Constitution, donnant de larges pouvoirs au président, est adoptée en décembre.2 .DANS LES ANCIENNES RÉPUBLIQUES (POST-1991) 1992\u20131994 Guerre du Haut-Karabakh entre l\u2019Arménie et l\u2019Azerbaïdjan.L\u2019enclave est depuis contrôlée par l\u2019Arménie.1992\u20131997 Une guerre civile au Tadjikistan fait de 50 000 à 100 000 morts.DE LA PERESTROÏKA\u2026 URSS (1985 \u2013 1991) 1985 Mikhaïl Gorbatchev devient secrétaire général du Parti communiste de l\u2019Union soviétique 1986 11 MARS Gorbatchev lance la perestroïka, série de réformes économiques visant à libéraliser le système soviétique.27 AVRIL Explosion d\u2019un réacteur à Tchernobyl.1989 FÉVRIER Retrait des troupes soviétiques d\u2019Afghanistan.9 NOVEMBRE Chute du mur de Berlin.1990 11 MARS Dans un geste sans précédent, une des républiques soviétiques, la Lituanie, proclame son indépendance; dans les 18 mois qui suivront, les 14 autres républiques l\u2019imiteront.JUIN La censure des médias est abolie en URSS.2002 Prise d\u2019otages dans un théâtre de Moscou par des rebelles tchétchènes.1994 Après une guerre sanglante, l\u2019Abkhazie devient un territoire indépendant à l\u2019intérieur de la Géorgie.1999 Separmourad Nyazov, qui a pris le surnom de Turkmenbashi, devient président à vie au Turkménistan.2003 Révolution des roses en Géorgie.L\u2019EMPIRE ÉCLATÉ Le blues frappe les ex-Soviets 1991 AOÛT Tentative de putsch contre Gorbatchev par un comité de communistes de la ligne dure.Boris Eltsine, à la tête de la résistance, devient leader de facto.Entre août et décembre, plusieurs républiques déclarent leur indépendance.8 DÉCEMBRE La Russie, l\u2019Ukraine et la Biélorussie signent un accord entérinant la disparition de l\u2019URSS.25 DÉCEMBRE Mikhaïl Gorbatchev passe le pouvoir à Boris Eltsine.1999 AOÛT \u2013 Vladimir Poutine devient premier ministre.SEPTEMBRE \u2013 Début de la deuxième guerre de Tchétchénie.31 DÉCEMBRE 1999 \u2013 1er JANVIER 2000 \u2013 Boris Eltsine démissionne, Poutine lui succède.2000 MARS Poutine est réélu président.\u2026À AUJOURD\u2019HUI 2004 Prise d\u2019otages dans une école de Beslan par des Tchétchènes Au total, 330 personnes sont tuées lors de l\u2019intervention des forces spéciales russes.2008 Dmitri Medvedev remporte l\u2019élection présidentielle et succède à Poutine.2009 Fin des opérations de «contreterrorisme » russes en Tchétchénie.2011 SEPTEMBRE Le parti de la Russie unie annonce que Vladimir Poutine sera son candidat à l\u2019élection présidentielle de mars 2012 2004-2005 Révolution orange en Ukraine.2005 Le gouvernement de l\u2019Ouzbékistan ouvre le feu lors d\u2019une manifestation à Andijan.Des centaines de personnes périssent.Révolution des tulipes au Kirghizstan.Le gouvernement d\u2019Askar Akaev est déposé.2008 Une guerre russo-géorgienne mène à l\u2019indépendance de facto de l\u2019Ossétie du Sud.2010 Des affrontements ethniques entre Kirghizes et Ouzbeks dans la vallée du Fergana font des centaines de morts.POPULATION DE L\u2019URSS LORS DE SA DISSOLUTION 293 millions PRODUIT NATIONAL BRUT PAR HABITANT (1989) 9211$** * Statistiques : Banque mondiale ** Il a été impossible de trouver le revenu national brut par habitant pour l\u2019Union soviétique.À l\u2019époque, le produit national brut par habitant était le jalon utilisé.L\u2019EX-URSS en chiffres* URSS jusqu\u2019en 1991 L\u2019actuelle Fédération de Russie (y compris l\u2019enclave de Kaliningrad) Les ex-républiques soviétiques devenues indépendantes 1994-1996 Première guerre de Tchétchénie.1996 Eltsine réélu pour un deuxième mandat.1998 Le rouble s\u2019effondre.llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll 4 E N J E U X L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 3 D É C E M B R E 2 0 1 1 llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 3 D É C E M B R E 2 0 1 1 E N J E U X 5 ENJEUX LES ANCIENNES RÉPUBLIQUES LAURA-JULIE PERREAULT KIRGHIZSTAN KARA SUU \u2014 Le soleil vient de se coucher derrière les montagnes lorsque Nourcia Beguimbaev enfourche sa jument.Déjà, le village de Kara Suu est plongé dans la noirceur.La fillette de 13 ans donne un bon coup dans les côtes de la bête docile.Et se met immédiatement à chanter une chanson traditionnelle kirghize à tue-tête.Avec deux amies qui l\u2019accompagnent, Nourcia parle et chante fort pendant les 30 minutes que dure son retour à la maison.Mais il ne s\u2019agit pas là d\u2019un jeu de fillette.Alors qu\u2019elle traverse au galop une immense prairie déserte pour atteindre la maison où ses parents et ses deux frères l\u2019attendent, elle doit effrayer les loups.Affamées l\u2019hiver, les bêtes descendent des montagnes du Tian Shian à la recherche de proies faciles dans la vallée.Nourcia a peur.Un peu.Mais elle doit nécessairement faire ce voyage tous les jours pour se rendre à l\u2019école.Et l\u2019école, dans la vie de l\u2019adolescente, fille de nomades du Kirghizstan, la plus pauvre des 15 anciennes républiques soviétiques, c\u2019est absolument tout.« J\u2019aimerais être institutrice.Travailler avec les enfants.Et vivre à Bichkek», dit à voix basse une Nourcia timide.Ses yeux en amande scintillent déjà en parlant de la vie dans la capitale kirghize, qui se trouve à quatre heures de voiture de Kara Suu.Aussi bien dire l\u2019autre bout du monde à dos de cheval, seul moyen de transport de sa famille immédiate.De la mère à la fille Sa mère, Moulan, l\u2019encourage.«Moi, je n\u2019ai rien vu dans la vie.Je me suis mariée à 17 ans », raconte-t-elle, assise près du poêle qu\u2019elle nourrit de galettes de bouses de vache séchées.«Ma fille, elle, va voir du pays », confie la femme aux pommettes rouges.Moulan écorche le russe.C\u2019est sa langue seconde, qui lui a été apprise pendant la période soviétique.Elle parle tout en coupant les morceaux de l\u2019agneau tué la veille pour l\u2019aïd, une des grandes fêtes musulmanes.La Kirghize de 32 ans refuse cependant de se plaindre.La vie, dit-elle, n\u2019est pas si mauvaise pour sa famille dans ce pays de montagnes pris en étau entre la Chine et trois autres anciennes républiques soviétiques d\u2019Asie centrale, le Kazakhstan, l\u2019Ouzbékistan et le Tadjikistan.L\u2019été est la saison bénie d\u2019Allah pour la famille Beguimbaev.Dès le début du mois de mai, ils mettent la clé dans la porte de la petite maison à flanc de montagne qu\u2019ils habitent l\u2019hiver et mettent le cap sur les pics enneigés.Près de 400 moutons suivent la famille vers le pâturage d\u2019été, le jailoo.Trois heures à dos de cheval permettent d\u2019atteindre le pâturage en haute montagne et le lac Kok-Oukol.Ils y plantent leur yourte.Et renouent avec le mode de vie centenaire des nomades qui a été lourdement modifié pendant la période soviétique.Nostalgie du kolkhoze Jusqu\u2019à la chute de l\u2019URSS, tout le bétail de ce pays agricole appartenait à l\u2019État.Les nomades étaient les employés du kolkhoze, la ferme collective.«On ne recevait pas d\u2019importants salaires, mais tout était fourni.L\u2019éducation pour les enfants, les soins de santé, la farine, le riz, les LA FAMILLE NOMADE PAUVRES, MAIS LIBRES 1.Âgée de 13 ans, Nourcia Beguimbaev rêve de devenir institutrice.Elle veut aussi quitter les montagnes du Kirghizstan qui l\u2019ont vue grandir pour la capitale du pays, Bichkek.2.Samar Beguimbaev n\u2019a que 9 mois.Déjà, ses parents ont décidé qu\u2019il reprendra le flambeau de la tradition nomade.3.Moulan Beguimbaev, mère de Nourcia.Elle aimerait que sa fille poursuive ses études afin d\u2019échapper à la dure vie qu\u2019elle mène dans les montagnes du Kirghizstan, la plus pauvre des anciennes républiques soviétiques.4.Âgé de 14 ans, Zalkar est déjà un solide berger.Le jeune Kirghize aimerait cependant devenir policier.5.Altinbek Beguimbaev est semi-nomade au Kirghizstan.Il a été élevé dans une ferme collective soviétique, le kolkhoze.LAURA-JULIE PERREAULT GÉORGIE GORI \u2014 «C\u2019est de la propagande nazie.Ce n\u2019est pas le cadavre de Jacob Djougachvili sur cette photo », tonne le jeune homme au nez aquilin en montrant du doigt une photo exposée dans la vitrine du musée consacré à Staline, dans la ville de Gori.La guide du musée, Natia Revazashvili, baisse les yeux au sol.Elle n\u2019ose pas dire un mot.Que répondre à l\u2019arrièrepetit- fils de Staline, qui porte lui aussi le nom du premier fils de l\u2019ancien leader soviétique, Jacob Djougachvili ?Que répondre à l\u2019héritier direct d\u2019un des pans les plus controversés de l\u2019histoire soviétique?L a guide vena i t tout juste de raconter que Jacob Djougachvili a été fait prisonnier par les nazis en 1941 et fusillé après que son père eut refusé de l\u2019échanger contre des officiers allemands.«C\u2019est une légende.Mon grand-père Jacob est mort au combat.Il est mort sous les bombes, lance le Géorgien de 39 ans.C\u2019est n\u2019importe quoi, ce musée.On devrait le fermer!» La jeune femme, qui a été embauchée il y a à peine six mois, opte pour le silence.Et un hochement de tête respectueux.Ce n\u2019est pas la première visite de Jacob Djougachvili au musée de Gori, principal musée consacré à la mémoire de l\u2019ex-homme fort de l\u2019URSS, qui est né dans cette petite ville de la province géorgienne.Il y vient souvent faire son tour pour discuter avec les gestionnaires de l\u2019institution.Vingt ans après la chute de l\u2019Union soviétique, il y est toujours reçu avec beaucoup d\u2019égards.Pas question de payer le billet d\u2019entrée ou pour la visite guidée.Jacob Djougachvili est ici un peu chez lui.Mais il s\u2019y sent drôlement mal à l\u2019aise depuis quelques années.Il y a 10 ans, l\u2019artiste géorgien avait invité La Presse à Gori pour la même visite.À l\u2019époque, il arborait une fierté certaine en marchant dans les grandes salles d\u2019exposition du musée.Il louait le talent de poète de son grand-père, tout en évitant de parler de politique.LES DESCENDANTS DE JOSEPH DJOUGACHVILI DANS L\u2019OMBRE DE STALINE PHOTO LAURA-JULIE PERREAULT, LA PRESSE Aujourd\u2019hui, Vassily et Joseph Djougachvili ont 12 et 16 ans.Arrièrearrière- petits-fils de Staline, ils doivent composer tous les jours avec l\u2019héritage familial.PHOTOS GEORGE KOLOTOV, COLLABORATION SPÉCIALE KARA SUU POPULATION 2001 4,5 millions 2011 5,37 millions REVENU NATIONAL BRUT PAR HABITANT 1991 282$ 2010 523$ Statistiques : Banque mondiale KIRGHIZSTAN GORI GÉORGIE POPULATION 1991 4,8 millions 2011 4,45 millions REVENU NATIONAL BRUT PAR HABITANT 1992 750$ 2010 2690$ Statistiques : Banque mondiale Mais aujourd\u2019hui, il fulmine.«Depuis une dizaine d\u2019années, quand je ne suis pas en train de faire une toile, ma principale occupation est de faire des recherches historiques sur mon arrière-grandpère et l\u2019Union soviétique.C\u2019est important parce qu\u2019on se fait mentir sans arrêt sur l\u2019histoire et, du coup, sur notre avenir.» Il poursuit d\u2019ailleurs le Parlement russe, la Douma, pour certaines informations véhiculées sur son aïeul.Assis dans un ca fé de Tbilissi , la capitale géorgienne qu\u2019il habite avec sa llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll 6 E N J E U X L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 3 D É C E M B R E 2 0 1 1 ENJEUX LES ANCIENNES RÉPUBLIQUES PHOTO GEORGE KOLOTOV, COLLABORATION SPÉCIALE Fille de nomade du Kirghizstan, Nourcia Beguimbaev monte à cheval depuis sa tendre enfance.Bientôt, ce sera à son petit frère, Samar, de faire de même.PHOTO SHORESH MOSTAFA KALANTARI Nourcia Beguimbaev en 2002.À 3 ans, la fillette kirghize pouvait déjà monter à cheval et aider ses parents pendant le séjour estival sous la yourte.rations de viande», se remémore Altinbek Beguimbaev, mari de Moulan.S\u2019il a été élevé au sein du kolkhoze, il n\u2019y a travaillé que six mois, en 1994.À l\u2019instar d\u2019autres anciennes républiques, dans un immense programme de privatisation de l\u2019agriculture, le nouvel État kirghize postsoviétique a alors décidé de distribuer le bétail parmi les familles.Jeunes mariés, Moulan et Altinbek ont hérité d\u2019une dizaine de bêtes.Et d\u2019un cheval.Celui-ci a été accueilli dans la famille avec dévotion.Craignant la révolte des nomades, l\u2019État soviétique a interdit pendant des décennies aux fiers cavaliers d\u2019être propriétaires de leurs montures.«Un Kirghiz qui a un cheval est un Kirghiz libre», dit le nomade de 36 ans.Aujourd\u2019hui, il en a six.«Depuis la fin de la période soviétique, on n\u2019a pas grand-chose, mais c\u2019est à nous!», ajoute-t-il fièrement.Il sert à ses invités de grands bols de lait de jument, une spécialité locale réputée pour ses bénéfices curatifs.et ses 5% d\u2019alcool naturel.La voie la plus difficile Comme beaucoup d\u2019anciens kolkhoz iens , Mou lan et Altinbek auraient pu décider, au début des années 90, de vendre leurs bêtes pour ensuite prendre la route de Bichkek, où des centaines de milliers d\u2019anciens nomades ont soudainement atterri, prêts à tout pour trouver un petit boulot mal payé.Le jeune couple a plutôt choisi de renouer avec la tradition nomade d\u2019antan.Lire : à la dure.La pauvreté est endémique dans les zones rurales du Kirghizstan, pays recouvert à 90% de hautes montagnes.Selon les dernières statistiques de la Banque mondiale, le revenu moyen par habitant ne dépasse pas 523$ par année au pays, tout juste 5% de la moyenne mondiale.Près de 40% de la population vit sous le seuil de la pauvreté et, de ce groupe, trois personnes sur quatre vivent dans les zones rurales.Quand Nourcia est née, en 1998, ses parents ne gagnaient que 20 $ pour un été entier à s\u2019occuper du bétail que d\u2019autres villageois leur confiaient.À 3 ans, la gamine haute comme trois pommes donnait déjà un coup de main à ses parents : elle ramassait les excréments d\u2019animaux qui servent au chauffage, rassemblait les moutons et aidait sa mère à ranger dans la yourte.Une efficacité surprenante qui a ébahi l\u2019auteure de ces lignes lors d\u2019un séjour dans la famille en 2002.Nourcia et son frère aîné Zalkar, 14 ans, passent encore tous leurs étés sur le jailoo.Zalkar est un berger accompli alors que Nourcia s\u2019occupe du dernier-né de la famille, le petit Samar, âgé d\u2019à peine 9 mois.Même si elle ne parle que le kirghize, Nourcia a aussi pour tâche de veiller sur les voyageurs qui viennent passer quelques jours avec la famille sous la yourte.L\u2019été dernier seulement, la famille a reçu 90 étrangers.L\u2019argent que ces derniers déboursent pendant leur séjour \u2013 quelques dizaines de dollars par soir \u2013 permet à la famille d\u2019acheter la nourriture, les vêtements, les fournitures scolaires, les couches pour bébé.Les deux parents ne sont pas surpris que, devant un tel dépouillement, leurs enfants veuillent pratiquer un autre métier que le leur.Si Nourcia veut se consacrer aux enfants, son aîné d\u2019un an aimerait être agent de police.Et la tradition dans tout ça?Moulan tourne ses yeux vers le poupon blotti dans les bras de Nourcia.«Dans la tradition nomade kirghize, c\u2019est le plus jeune fils de la famille qui prend le flambeau.Il hérite de la maison familiale, s\u2019occupe du bétail et de ses parents.» Comme avant l\u2019Union soviétique.Comme il y a mille ans.femme Nino et sa petite fille de 3 ans, Olga Ekaterina, Jacob Djougachvili expose sa vision de l\u2019histoire.Son grand-père n\u2019était pas un dictateur, mais un grand chef.Il a été assassiné par ses plus proches collaborateurs qui s\u2019opposaient aux réformes démocratiques qu\u2019il voulait mettre de l\u2019avant en Union soviétique.L\u2019élite corrompue du Parti communiste qui a voulu sa mort a répandu une tonne de mensonges sur son règne après sa mort et l\u2019a accusé de la mort de millions de personnes.Et des décennies plus tard, ces mêmes conspirateurs ont fini par saborder l\u2019Union soviétique « pour légitimer les richesses hallucinantes qu\u2019ils avaient accumulées pendant l\u2019ère soviétique», lance-t-il.Adulé dans l\u2019Ouest, Mikhaïl Gorbatchev ne trouve aucune grâce à ses yeux.«C\u2019est un traître, tranche-t-il.Plus de 200 millions de ses compatriotes le détestent parce qu\u2019il a détruit l\u2019Union soviétique.» Jacob Djougachvil i ne s \u2019en cache pas : l \u2019anc ien empire soviétique lui manque.Cruellement.Il s\u2019ennuie de l\u2019éducation qu\u2019il a reçue dans une école de l\u2019élite communiste à Moscou, des logements gratuits fournis à la population et des services de santé auxquels les citoyens soviétiques avaient droit.«Ma fillette s\u2019est brûlée il y a quelques jours.Si je n\u2019avais pas eu 100 lari (l\u2019équivalent de 60 dollars), personne n\u2019aurait sauvé une enfant brûlée au deuxième degré», s\u2019indigne-t-il.«Nous avons perdu toute la sécurité que nous avions et regarde ce que nous avons gagné en échange», dit-il en montrant la fenêtre.Dehors, la vie grouille dans les rues du Vieux Tbilissi alors que les chantiers de restauration d\u2019anciennes maisons vont bon train.En 10 ans, la ville s\u2019est visiblement enrichie.Elle est aussi beaucoup plus sûre, grâce à une réforme de la police mise de l\u2019avant par Mikheïl Saakachvili, actuel président géorgien.«Ce n\u2019est que de la poudre aux yeux.Tous ceux qui peuvent partir de Géorgie le font.Je n\u2019ai plus un seul ami ici.Ils ont tous émigré en Europe, aux États-Unis, mais surtout en Russie.» Et Jacob Djougachvili s\u2019apprête à faire de même.Il a récemment abandonné sa nationalité géorgienne pour se munir de la nationalité russe.«Je veux que ma fille soit éduquée en Russie.Ici, elle n\u2019apprendrait que la propagande mise de l\u2019avant par le gouvernement qui ne veut plus que les jeunes acquièrent un sens critique.» Pour sa part, il espère mener à bien un grand projet politique aux côtés d\u2019un groupe de complices.Se réclamant du communisme « de l\u2019époque de [son] arrière-grand-père», Jacob Djougachvili aimerait instaurer en Russie, et ensuite dans d\u2019autres anciennes républiques soviétiques, un vote qui permettrait aux citoyens d\u2019évaluer la performance de leur président.Si la majorité de la population se disait mécontente après quatre ans de mandat, le président déchu irait directement en prison, sans passer go ni réclamer 200$.Jacob Djougachvili aimerait aussi rebâtir l\u2019empire perdu.Il n\u2019est pas le seul à rêver de la chose.De récents sondages démontrent que 20% de la population russe veut le retour de l\u2019Union soviétique et que 39% croient que la chute de l\u2019URSS a été une tragédie.La Géorgie, qui a vécu il y a à peine trois ans une guerre avec la Russie, est l\u2019endroit le moins réceptif de toute l\u2019ex- URSS à l\u2019idée d\u2019une réunification.Et, du coup, aux héritiers de Staline.N e v e u d e J a c o b Djougachvili, portant le même nom que l\u2019ex-chef soviétique, Joseph Djougachvili est déjà conscient de la chose.Il n\u2019a que 16 ans, mais il sait que son rêve de devenir chef d\u2019orchestre sera tributaire de la politique.«Selon qui est au pouvoir, mon nom peut me nuire ou m\u2019aider », dit le jeune homme qui excelle déjà au piano.« Ces joursci, quand je me présente, les gens plus âgés pensent que je blague.Les plus jeunes ?Ils n\u2019ont jamais entendu parler de Joseph Djougachvili », dit-il, en admettant que l\u2019histoire, dans son pays, suit le vent.PHOTO SHORESH MOSTAFA KALANTARI Joseph et Vassily Djougachvili avec leur père Vissarion, en 2002, dans leur appartement de Tbilissi, en Géorgie.Depuis, leur père a émigré aux États-Unis.LA PETITE HISTOIRE Grâce à une coopérative de tourisme, j\u2019ai séjourné dans la yourte des Beguimbaev pendant une semaine en juin 2002 avec deux anthropologues autrichiens.À l\u2019époque, la jeune famille avait peine à joindre les deux bouts.Un médecin kirghize, rencontré en Turquie l\u2019été dernier, m\u2019a aidée à les retrouver.LA PETITE HISTOIRE C\u2019est par l\u2019entremise de la photographe montréalaise Heidi Hol l inger que j \u2019ai connu Jacob Djougachvili.Lors d\u2019un séjour en Géorgie en 2002, l\u2019artiste m\u2019avait accordé une entrevue dans le cadre du 50e anniversaire de la mort de son grand-père.Sa femme, Nino, et lui ont aussi été mes guides dans ce pays d\u2019exception du Caucase.«Nous avons perdu toute la sécurité que nous avions et regarde ce que nous avons gagné en échange.» \u2014 Jacob Djougachvili llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 3 D É C E M B R E 2 0 1 1 E N J E U X 7 VOTRE REPORTAGE TESTS SUR LES ANIMAUX D\u2019abord les cosmétiques.Puis les produits ménagers.Pour les médicaments, c\u2019est plus compliqué.Mais peu à peu, les tests en éprouvette remplacent les animaux de laboratoire.Ce changement se fera-t-il au prix de la sécurité du public ?Des labos sans animaux UNE IDÉE D\u2019ALEX AMYOT TEXTE DE MATHIEU PERREAULT Depuis 2009, les sociétés cosmétiques européennes ne peuvent plus faire de tests sur les animaux.Cette exigence sera bientôt imposée à leurs concurrents du monde entier.Le Royaume-Uni songe à étendre cette directive aux produits ménagers.Et en 2007, la prestigieuse Académie américaine des sciences a annoncé qu\u2019au XXIe siècle, les laboratoires apprendront à se passer des animaux.« Les animaux sont toujours nécessaires, mais on en utilise de moins en moins pour chaque test », explique Thomas Hartung, directeur du Centre pour les solutions de rechange aux tests sur les animaux de l\u2019Université Johns Hopkins, à Baltimore.« Pour les tests de toxicité aiguë LD50, dans lesquels la moitié des rats meurt, on utilise 12 rats pour chaque substance, contre 150 dans les années 70 et 80.C\u2019est une diminution de 90%.» Clément Gauthier, directeur du Conseil canadien de protection des animaux, qui encadre l\u2019utilisation des animaux de laboratoire, souligne que le nombre de cobayes est resté stable, à 2,5 millions par année, depuis 25 ans, malgré le triplement du financement de la recherche.«Le Canada a été un pionnier dans le domaine, assure M.Gauthier.Notre conseil est la société mère du Conseil international pour la science des animaux de laboratoire depuis 12 ans.Nous avons été le premier pays en 1998 à avoir une ligne directrice sur les points limites, qui exige que les chercheurs déterminent un point où ils arrêteront leur expérimentation pour éviter d\u2019utiliser inutilement des animaux.Nous avons aussi été les premiers à avoir une ligne directrice sur les expériences utilisant les animaux sauvages.» Bon an, mal an, un peu plus de deux millions d\u2019animaux sont utilisés en recherche au Canada (en 2009, il y a eu un pic dépassant les 2,5 millions d\u2019animaux).Les activités d\u2019enseignement et les tests exigés par les organismes réglementaires ajoutent quelques centaines de milliers d\u2019animaux.Près des deux tiers des animaux sont des souris et des poissons.«Il y a eu une diminution très rapide après le milieu des années 70, explique M.Gauthier.Mais à cause des lois sur la protection de l\u2019environnement dans les années 90 et surtout la recherche en génétique, avec des souris génétiquement modifiées pour refléter des maladies humaines, le nombre de recherches a beaucoup augmenté.Chacune nécessite moins d\u2019animaux, par contre.» Par exemple, les écoles de médecine n\u2019utilisent presque plus d\u2019animaux, mais plutôt des cadavres perfusés ou des mannequins.« Seules les spécialités chirurgicales très pointues utilisent encore des animaux», dit M.Gauthier.Et les recherches continuent pour trouver une manière de minimiser les souffrances des animaux.M.Gauthier cite un chercheur de McGill qui a trouvé une manière de mesurer la souffrance des souris à partir de leur expression faciale, une technique qui pourrait éviter de devoir attendre des séquelles physiologiques détectables seulement à la dissection.«Et on fait beaucoup de prétamisage sans animaux.» Le problème, c\u2019est que les sociétés de recherche et les agences gouvernementales ne se parlent pas suffisamment, selon M.Gauthier.« Nous aidons beaucoup d\u2019entreprises à avoir des informations de Santé Canada, dont le premier but est de protéger le public et qui ne diffuse pas toujours assez largement le fait qu\u2019elle accepte des tests qui ne sont pas menés sur des animaux.Il y a beaucoup de travail à faire pour établir clairement quels tests sans animaux sont acceptés et ce qu\u2019ils peuvent couvrir.» Toujours un besoin Il reste que les tests sans animaux \u2013 essentiellement sur des bouillons de cellules humaines \u2013 ne sont pas encore capables de remplacer les tests faits sur les animaux, dit Thomas Hartung, de l\u2019Université Johns Hopkins.«La reproduction et la grossesse avant la naissance ainsi que les premiers temps du développement du bébé sont des domaines difficiles à évaluer avec des bouillons de cellules humaines.» Même le très militant People for the Ethical Treatment of Animals (PETA), bien connu pour ses campagnes contre la chasse aux phoques et la fourrure, admet que la recherche pharmaceutique a encore besoin des animaux.«Pour la phototoxicité et la toxicité reproductive, les tests sur des cellules humaines sont longs et chers, indique Alka Chandna, responsable de la surveillance chez PETA à Washington.Dans le secteur pha rmaceutique, on peut se passer des animaux.Dans le pharmaceutique, c\u2019est beaucoup plus difficile.Mais les sociétés y trouveront leur compte.Quand on a un échec avec des essais sur des animaux, il n\u2019y a rien dans les résultats qui peut aider à interpréter la raison de l\u2019échec.Avec des cellules humaines, ont peut avoir des détails sur les mécanismes de toxicité, par exemple.Ça peut permettre à la société de réutiliser une partie des travaux.» L\u2019Europe et l\u2019Amérique du Nord ont deux approches différentes.«L\u2019Europe adopte des lois pour forcer un changement », dit M.Hartung, qui dirigeait auparavant un centre de la Commission européenne simila i re au Centre pour les solutions de rechange aux tests sur les animaux de l\u2019Université Johns Hopkins.« Une loi interdit depuis 2009 aux sociétés cosmétiques d\u2019utiliser des animaux et elle sera étendue aux entreprises étrangères en 2013.On réfléchit à une loi similaire pour les produits ménagers au Royaume-Uni.Mais en Amérique du Nord, i l y a beaucoup plus de recherches sur les méthodes alternatives aux animaux de laboratoire.» Une loi européenne qui impose de nouveaux tests sur 50 000 produits chimiques, le programme Reach, illustre le dilemme devant lequel se trouvent les autorités.«Il faudra beaucoup, beaucoup d\u2019animaux de laboratoire pour augmenter le niveau de sûreté, dit M.Hartung.Ça va à l\u2019encontre des efforts pour en utiliser moins.Au Canada, l\u2019approche est plus mesurée.Il y a un programme similaire, mais il est limité à 14 000 substances.» PHOTO STAN HONDA, ARCHIVES AFP Les tests en éprouvette ne peuvent pas remplacer tous ceux qu\u2019on effectue sur les animaux, particulièrement dans le secteur pharmaceutique.PHOTO SHANNON STAPLETON, ARCHIVES REUTERS Bon an, mal an, un peu plus de deux millions d\u2019animaux sont utilisés en recherche au Canada.«Les animaux sont toujours nécessaires, mais on en utilise de moins en moins pour chaque test.» \u2014 Thomas Hartung, directeur du Centre pour les solutions de rechange aux tests sur les animaux de l\u2019Université Johns Hopkins, à Baltimore.llllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll 8 E N J E U X L A P R E S S E M O N T R É A L S A M E D I 3 D É C E M B R E 2 0 1 1 "]
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