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Titre :
Le terroir : revue de l'École littéraire
Revue littéraire mensuelle fondée par l'École littéraire de Montréal. Elle accorde une place importante à la poésie. [...]

Le Terroir ne connut que 10 livraisons. La première parut au mois de janvier 1909 et la dernière, groupant trois numéros, en décembre de la même année.

C'est à la séance du 28 octobre 1908 que l'École littéraire de Montréal propose de publier une revue sous sa haute direction. Le comité de rédaction est formé le 20 novembre. Charles Gill, membre éminent de l'École, est chargé de rédiger le liminaire.

Chaque numéro contient une quinzaine de textes en vers ou en prose, à l'exception des numéros de juin et d'octobre-novembre-décembre, qui en contiennent davantage.

Les promoteurs veulent définir « une âme canadienne-française », comme il y a une âme française ou une âme russe. Cependant, le régionalisme occupe une place somme toute bien modeste dans les textes de cette revue, qui révèle un cénacle aux idées esthétiques diversifiées, parfois traditionnelles, parfois plus audacieuses. On y trouve, bien sûr, des poèmes « terroiristes », mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, ils ne constituent pas la majorité des textes retenus.

En effet, la revue, qui représente un moment de la vie de l'École littéraire de Montréal, offre un contenu assez éclectique ou universel, malgré son nom et son option pour le régionalisme. Si certains des collaborateurs, comme Albert Ferland, appartiennent réellement à l'école du terroir, d'autres, par contre, tels Charles Gill et Émile Nelligan, sont d'un autre tempérament et accordent la primauté à l'universel plutôt qu'au particulier.

Le Terroir est, en principe, ouvert à tous. Dans la pratique, 153 des 160 textes publiés proviennent des membres de l'École. Seulement 6 des 25 écrivains qu'on retrouve dans l'index n'en font pas partie. En fait, la revue présente surtout les résultats des séances de l'École. Les membres se réunissent principalement pour lire leurs nouvelles oeuvres à leurs pairs. Les oeuvres jugées intéressantes sont « réservées » pour le prochain numéro du Terroir.

Parmi les collaborateurs les plus connus, mentionnons, outre Charles Gill, Émile Nelligan et Albert Ferland, Gonzalve Desaulniers, Louis Dantin, Edouard-Zotique Massicotte et Albert Lozeau.

Sources :

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973-1990, tome 4, p. 300-301.

COUTURE, François, « La liberté niche-t-elle ailleurs? L'École littéraire de Montréal, Le Terroir de 1909 et le régionalisme », Voix et images, vol. 24, no 3, 1999, p. 573-585.

Éditeur :
  • Montréal :Arbour & Dupont,1909
Contenu spécifique :
Septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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Références

Le terroir : revue de l'École littéraire, 1909-09, Collections de BAnQ.

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s^r Mm r.> v No 9 Numéro : 20 sous.% % SEPTEMBRE 1909 V v » t 'tel ft* I J * 11 * ft ?UttB auon, 1 ai "V A A •fi REVUE MENSUELLE w '1 K } Z* Publiée par l’ECOLE LITTERAIRE ‘spec.E w m- entire ?\ a* m is non * "¦ • PREMIÈRE ANNÉE ce :¦ > sS \ » u v & ! lui- v Ev; pus y % i \ SOZMZiMLAIIRZE OA die 7 ï à 'h ¦ •it L 9 HVx V¥- f I if 1548 1 HS } tilt y K N5.f 4 S PROSE VERS I, 4 321 -A.Lapointe.La Poule house Beattreqard.— L’Éponsée,.Jean Charbonneau.— Dans le Sentier T Tremblât.— Les Vieux Canons ?7** #fl / * « t > •- * { s 1 • * i ^I ^ j 2 A s.4 * « ' i* » ?*j.*.%% i .ffll ** ", ^ *i 1 f 9 > | | #2*^+ # e « I l t p* * a • A y • 1 .! .* V M|V I Lapointe.— Le Chien.Tremblât.— Aveugle.Jules Tremblât.— Evocations , *kl¦ i : ï$m&& mi iten Hector Dbmbrs.— Impressions de Voyage 328 Alphonse Beauregard.— ** Le Canada Chanté ».Jules Tremblay.— La Dette.G.-A.Dumont.— Etude historique.328 327 329 333 335 345 jiÔxBS BD 345 346 347 ' * ' ¦ - f B si P * < l vx & Secrétaire de la Rédaction : Germain Beaulieu t * m » MONTREAL i # :.f M ¦ ç.:: B > * ' . ' Jff \ A 1.1, - SMft&îcîfl • w I f ?» : n ‘.r/iiülhrli .U 323 giant, pour activer le tirage, au moyen du rideau.Face et front carrés, yeux bleus rendus fiévreux par l’excès du travail, par des nuits passées à tirer le cordon, sourcils à peu près sans courbe ébouriffés, il attendait.La flamme, quelques instants, gronda.L’homme la découvrit, s’informa si nous avions besoin de quelque chose, et se retira très poliment.Une lumière rose, avec une douce chaleur, se répandit dans la pièce, aux murs tendus de papier brun.Deux grands lits, très hauts, l’occupaient.Sur l’un, une énorme couverture, gonflée d’air, comme un ballon.La fenêtre, donnant sur une cour intérieure, qu’on ne voyait pas, avait des vitraux à personnages qui, le soir, tout étant éteint, prenaient des aspects fantastiques assez peu rassurants.On croyait toujours voir des ombres se mouvoir, derrière, dans la cour.Une lampe à pétrole, à cheminée étroite, sur la toilette, fournissant une maigre lumière, servait à notre éclairage.Mais, la chambre, en revanche, au rez-de-chaussée, était spacieuse.Un bon nombre de Canadiens français habitaient cet hôtel.Ce fut là, que nous eûmes le plaisir de faire la connaissance de l’un des esprits les plus distingués, de culture profonde, parmi nos compatriotes alors dans la Ville-Lumière, le Dr E.E.Laurent.Le soir même, nous nous installâmes à la terrasse d’un café, à l’angle du boulevard Saint-Michel et du boulevard Saint-Germain, auprès d’une de ces petites tables rondes qui s’alignent le long des devantures.L’air, comme un élixir, viviGait le sang.Délicieux, ce soir-là, cet air de Paris, sur le boulevard papillotant de lumières.A toutes les terrasses des autres cales, d’autres consommateurs, aux mêmes tables rondes.On cause, on rit, on boit, on fume, on regarde.Paris ne dort presque point.Les ombres du ciel, sur l’irradiation, sur l’agitation cl’en bas, semblent de vieilles choses désuètes et O inutiles.Paris s’amuse ou travaille.Il vole aussi et il tue.Des quartiers excentriques, à certaines heures, sont très dangereux.Des apaches y pratiquent la chirurgie à leur manière.Pour vingt sous, si le hasard vous est propice, vous pouvez être assassiné.Mais, sur le boulevard, nul besoin de le dire, il n’y a à craindre que les filous.Nous regardions.Quelle foule intéressante, vibrante, se renouvelait sans cesse sous nos yeux ! Quel spectacle, plus passionnant pour nous que n’importe quelle scène de théâtre ! Quelle vie intense, alerte, J % l‘ÉM HE 324 joyeuse, variée, dans cette coulée humaine ! Les pas des passants chantent sur le trottoir avec la gaieté des chansons françaises.Des couples d’étudiants et d’ouvrières, s’éloignent, rapides, bras-dessus bras-dessous, riant et babillant.Les physionomies sont mobiles expressives, au plus haut degré.Parfois, un personnage étrange.Regardez celui-ci : vêtu d’un pantalon noir, d’une redingote de même couleur aux basques aériennes.Les cheveux noirs, longs, taillés en balai, tombent sur le cou avec une raideur de paille, et, se soulèvent d’une masse dans la marche.La taille, haute, dégingandée, possède un mouvement de roulis.Le profil, aquilin, est surmonté d’un parfait tuyau de poêle.Glatigny, certes, voilà ton frère ! car, si tout cela n’était suffisant, sa maigreur seule l’attesterait.D’autres trouveront le ridicule : qu’on me laisse trouver le pittoresque ! Une poésie émane de cet hurluberlu, la poésie d’un âge différent du nôtre.On pense à la Bohême, aux personnages de Murger.Et puis, ce porteur d’une chevelure de comète a peut-être une étoile sur le front ! Mais j’aperçois un petit homme blond, très bien mis, jaquette de coupe irréprochable, et, breloques à la chaîne de montre.La barbe est de nuance claire, en pointe, un peu rousse ; les joues roses, les yeux d’un bleu pâle d’eau limpide.Les gestes se multiplient.Certaines syllabes prennent, dans sa bouche, une suavité musicale.Cet homme chante en parlant comme un oiseau qui parlerait.Et il y a tant de naturel, de douceur, d’aisance, dans cette langue du méridional là-bas, que cela est, pour nous, à la fois bizarre et délicieux.D’autres contrées s’évoquent, où, peut-être, l’on jouit d’une existence plus heureuse dans le sein d’une plus riche nature, et de plus de lumière, de beaucoup de lumière.Ce n’est plus seulement un homme qui exprime sa pensée, on le sent, c’est une région, un soleil, une atmosphère nouvelle, loin de Paris, qui se manifestent.L’un des trois chevaux d’un omnibus, de ces omnibus que l’on rattrappe en courant sur l’asphalte, glisse et tombe.Un homme par curiosité ou crainte, se lève.Une voix d’enfant, de garçonnet retentit : “ Il faut être des femmes pour se pâmer parce qu’un cheval tombe ”.L’on remarquera que ce sont les paroles littérales d’un enfant de sept ou huit ans, paroles dites avec quelle diction, et quelle fierté ! Force morale de la France n’es-tu pas dans la ) ) 1 j ?• M '¦i n i,- 0 .* » VH JvfH VA XSB • ' • •> t* rs/ t ¦ — *• » V I H • * ** ‘ H fi ii îô&K Rift WJ • iiitii •.* vMï'tl \ • » u * • I# " vpjr& 325 e bouche de cet enfant ?Ailleurs, on fait voir la mort comme la chose la plus redoutable.Ici, l’on forme des artistes, mais de plusj l’on façonne des soldats.L’on accomplit, d’un seul coup, une œuvre de préservation individuelle et nationale.La panique, en effet, presque toujours ne vaut rien ; d’autre part, le sang-froid est souvent une suprême garantie.Un bonhomme, tout vieux, présente, au moyen d’une perche au bout de laquelle se trouve une sorte de petite sébile pour recevoir les sous, des journaux aux occupants de l’impériale.Deux gamins, très jeunes, passent.Ils appartiennent, d’après leurs habits, à la classe la plus pauvre.L’un d’eux a le teint anémie, blanc tous deux coiffés de casquettes à visières, l’air un peu voyou.Or, celui au teint de linge heurte légèrement quelqu’un du coude “ Pardon, monsieur ”, dit-il, en hâte, en levant sa casquette.Les mots jaillissent, brefs, rapides, ailés, mais les r vibrent comme une musique.C’est le ramage de cette foule.La voix des petits, charmante partout, est un ravissement.On croit entendre des anges.Quelle adorable langue que la nôtre ainsi parlée ! On ne craint pas la recherche du langage.On jongle avec les vocables, on fait sonner les syllabes.La langue française est l’orgueil de la France.Cela se comprend, car la France tire de cet instrument divin des effets merveilleux.Elle aime aussi qu’on la respecte.Bien parler, ici, est un passe port.La langue française, quand on lui rend les honneurs qui lui sont dus, devient pour celui qui la parle, grâce à on ne sait quel phénomène mystérieux, une inspiratrice d’idées par la seule vertu, sonore de ses mots.Mais, la magicienne veut que l’on use avec crainte de l’influence de sa baguette magique, et, que l’on ne touche qu’à genoux sa robe enchantée.Cette crainte, quelques-uns l’ont, au Canada.Imagine-t-on le bonheur de ces honnêtes gens de jouir enfin de la sécurité dans l’application des mots.Ces mots, autrefois si farouches, tout-à-coup les poursuivent.Ils se présentent en multitudes, familièrement.Comme des fauves apprivoisés, ils viennent manger dans la main.Et nous qui les pourchassions avec tant de peine à travers les livres, les dictionnaires, les encyclopédies !.O joie ! joie exquise ! joie ineffable ! que bien peu comprendront, mais qui touche, aux fibres les plus intimes, certaines âmes ! Joie de la certitude succédant à l’inquiétude torturante.% U'.' . f.'v-, 4 326 Bien que du français autour de nous.Nulle autre langue sur les enseignes, nulle autre langue sur les devantures des magasins.Beaucoup d’étrangers se piquent de parler le français avec correction, les autres font des efforts immenses pour y parvenir.Le Canadien français se fond parfaitement dans ce milieu, où il retrouve l’air natal de la race.Il n’a pas d’accent étranger, il n’a qu’un accent de province.Seriez-vous de la province ?me demandait mon voisin, un jour, sur l’impériale d’un omnibus.Et, comme ma réponse ne venait pas immédiate.— Il n’y a pas à rougir d’être de la province.J’en suis.—Je ne rougis nullement d’être provincial, lui répondis-je.Je suis même d’une province certainement plus lointaine que la vôtre, de la province de Québec.—Ah ! un compatriote ! s’exclama mon interlocuteur avec courtoisie.Et, aussitôt il s’empressa de m’indiquer par leurs noms les principaux édifices et monuments qui s’offraient à notre vue.Il s’informa avec intérêt si j’étais seul à Paris, me disant que l’on y trouvait toutes les vertus, mais aussi tous les dangers.Combien de braves gens ai-je reconnus dans cette foule qui est comme le cratère intellectuel du monde ! Pleine d’urbanité et de grâce, les étrangers en médisent, mais en raffolent.Ils abondent à Paris.Ils viennent par volées innombrables, des quatre points cardinaux.Peuples nouveaux, regardez ! Chez ce peuple vieux, quelle jeunesse exhubérante ! A le voir sans examen, il paraît frivole, et il est grave.Il a la pudeur de sa grandeur.On le dit en décadence : il rit.Mais, dans l’ombre, il pense.Cratère, cette foule ! On y sent en effet, des trépidations de volcan.De plus, des ondes électriques la parcourent.Naguère, de sa lave, elle a fondu les préjugés, de son tonnerre, anéantit les rois.) ) rj\ 0 Hector Demers.« « Tv V y #»#1 • « • la • i I * N :.y 11 rifîÂV-: ** t r; ¦:A- TBtilifr < /it 32T /If DANS LE SENTIER Pourquoi, dans ce soir calme et tiède de l’automne Où je me promenais par un petit sentier, Ai-je revu soudain le passé tout entier, Pâle évocation dont ma douleur s’étonne ?Tout de nos jours lointains ne s’efface jamais ; Et nos trop courts bonheurs faits de joie et de rêves Sont des fleurs de printemps à l'existence brève Qui sèment sous nos pas d’innombrables regrets.y J Oh ! pourquoi le passé veut-il qu’on se souvienne ?L’oubli serait si doux s’il était éternel ; Et le Temps qui s’en va tranquille et solennel, Endormirait en nous la douleur ancienne.Mais nous gardons en nous un culte aux souvenirs ; Et notre coeur brisé, méprisant leurs morsures En a d’autant souffert qu’il voudrait rajeunir, Pour raviver en lui ses antiques blessures.> Jean Charbonneau.4 % # / 328 r.LEP0U5ÉE # 9 â I Dans sa toilette blanche, à traîne, l’épousée Vite sort de l’église au bras de son mari, Jetant un œil vainqueur sur la foule amusée Et, pleine d’une joie enfantine, sourit.; Elle sent, son cœur dit devant cet assemblage Curieux un moment, indifférent bientôt Où la vie a laissé d’indicibles ravages Qu’elle possède et gardera le meilleur lot.5 J Elle conservera sa douce quiétude Son bonheur d’aujourd’hui sera pareil demain.Elle sourit, plaignant la triste multitude Qui n’a pas su tracer, tnoins rude, son chemin.J » Et la foule qui sait, par trop d’expérience Ce que dure l’extase au choc des volontés Songe à son rêve ancien, sourit à l’espérance Puis, distraite, retourne à ses anxiétés.P* ri J r.• •* vif .ài Dans un coin, sur le Champ-de-Mars Les vieux canons dorment paisibles.Parfois, en leurs longs cauchemars Ils rêvent aux réveils possibles.5 Tels sont des monstres indomptés Dont on craint les ardeurs guerrières ; Malgré leurs affûts démontés Ils ont gardé leurs muselières.Les enfants, en groupes sereins Sur les vieux cracheurs de mitraille Montent.Les bronzes souverains Sont les joujoux de la marmaille.> Ils frappent de leurs petits fouets Les flancs de ces brutes séniles ; Chair-à-Canbn bat ses jouets En chantant des airs juvéniles.Pour butiner d’autres plaisirs L’essaim fol et blond s’éparpille, Laissant à ses mornes loisirs Le troupeau vaincu qui roupille.M.\ i -f U A i 334 Soudain, un bruit faible, isolé [Causeraient-ils comme les êtres] S’élève du coin désolé.Est-ce que parmi ces ancêtres 5 J Dans le silence des longs jouis Sentant se rouiller les courages, Fatigués de dormir toujours, L’on fait l’histoire des carnages ?) Mais, c’est comme dans les buissons Léger ainsi que des murmures Cela ressemble à ces chansons Que dit le soir dans les ramures.J Cet hymne calme et fugitif, Brodé d’harmonieux mélanges Etait le doux récitatif Que chantaient les nids de mésanges.i \ri ; x Les vieux canons aux noirs museaux Qui de morts semèrent la plaine, De gentils ménages d’oiseaux Les vieux canons ont l’âme pleine.y y HraÆfl Parfois en leurs longs cauchemars Et rêvant aux réveils possibles Dans un coin, sur le Champ de Mars Les vieux canons dorment paisibles.J y Ernest Tremblay.0 t\ rr m •.tifj iSUSrt LTrU r «, ' ¦ • |i » .I 'e.l i - t ’ 335 LA DETTE I En 1863, le printemps fut désastreux à Terre-Neuve.Dès février, de fréquentes tempêtes balayèrent la presqu’île d’Avalon, et les pêcheurs avaient déjà subi de pénibles épreuves, lorsque le mois d’avril, déchaînant ses tourmentes et ses brouillards de grêle, s’affirma avec une violence jusqu’alors inconnue.Le comté de Ferry -land, surtout, essuya l’assaut terrible des éléments.Plusieurs fois, la grève rocheuse se couvrit d’épaves.La politique étrangère produisait de plus un malaise sérieux.Sous prétexte d’abolir l’esclavage, les Yankees s’égorgeaient, depuis •deux ans, et les bruits d’une guerre anglo-américaine, qui surexcitaient les insulaires en 1861, prenaient maintenant une tournure alarmante.Le cap Race, sentinelle du Nouveau-Monde, était le centre de communication des deux hémisphères.Il n’y avait plus de câble transatlantique.Celui de 1858 avait fonctionné deux ou trois jours à peine.L’Amérique était isolée.Les paquebots, seuls, lui servaient d’intermédiaires avec l’Europe.Aussi les Terre-Neuviens attendaient-ils avec anxiété les courriers d’Outre-mer.Dans l’intervalle, les conjectures grossissaient follement.L’attitude de l’Angleterre nourrissait les appréhensions populaires.Les journaux de New York n’avaient pas encore annoncé que la Grande-Bretagne ne tolérerait plus l’armement des corsaires et des vaisseaux belligérants dans les ports britanniques.Washington faisait silence sur ce point.Les Bostonnais cherchaient querelle aux Avalonnais pour la part qu’Albion prenait indirectement à la campagne.Des bagarres suivaient souvent la discussion.On craignait qu’un conflit international ne couvrît l’île de sang.Les Ferry landais, plus que les autres, s’intéressaient à la décision du War-Ojjice, car ils savaient que leur territoire deviendrait la base d’importantes opérations militaires et navales, en cas d’hos- ; r i4 336 tilité.Cette tension portait les compagnies maritimes à hâter la livraison des dépêches d’Europe, et, pour cela, les capitaines allaient jusqu’à l’imprudence.Ils rasaient de très près les falaises.Les télégraphistes du cap n’avaient pas les merveilleuses facilités d’aujourd’hui.S’il faisait beau, ils allaient eux-mêmes recueillir le courrier sur le paquebot.Si la mer était mauvaise, l’aventure devenait téméraire, et même impossible.Le commissaire du navire confiait alors les documents à une bouée de métal hermétiquement close, et jetait le tout par-dessus bord, à la grâce de Dieu.C’était ensuite une course audacieuse entre rameurs.Quiconque remettait le barillet au télégraphe, dans les douze heures, touchait une prime.A quatre milles au nord du cap, se dessinait une petite anse : Clam Cove.C’est ici que les paquebots lâchait la bouée.Il n’y a.pas d’endroit plus désolé.Un paysage de rochers nus, avec, comme arrière-plan, quelques pins rachitiques.Une vingtaine de huttes, abandonnées aujourd’hui, animaient seules la solitude du havre.L’anse était à demi fermée par des récifs où l’onde écumait constamment.Il était dangereux de s’y aventurer en barque, dans la nuit ou dans la brume.Les inquiétudes de l’époque attristaient profondément Pierre Lirette, le cadet des pêcheurs de l’anse.Agé de vingt ans, gaillard solide et fort comme deux, le combat ne l’effrayait pas ; mais son âme se révoltait à la pensée de verser le sang d’un homme, même pour protéger son propre foyer, et ceux qu’il chérissait.La garnison de Saint-Jean se préparait à de graves événements.Il serait sans doute forcé de gagner la capitale.Ses projets d’avenir allaient être brisés.Depuis le Jour de l’An, Pierre était fiancé.Il devait se marier en juin, avec Marie Guitard, que le doyen des pêcheurs, Jean LeMoyne, avait adoptée en 1856.Orpheline à douze ans, elle avait donné toute son affection à Pierre, son compagnon d’enfance, orphelin comme elle.Leur vie avait été sereine.L’horizon s’assombrissait.C’est ce qui rendait Pierre si mélancolique, le matin du lundi, 27 avril.Depuis vingt-quatre heures, on attendait Y Anglo-Saxon, de la ligne Edmonston-Allan, qui devait donner d’importantes lettres avant de mouiller à Portland.La nuit avait été épouvantable.Des goélettes, retenues au large par la bourrasque et la neige, s’étaient éventrées sur des banquises.A l’anse, des débris de carènes et de îfittf | ?r » * 4 L./ 1 R F f i * ' * .f i • #i • * # i • "% fll 337 mâtures flottaient sur les lames géantes.Des hommes s’étalent noyés.Vers le jour, un vent glacé du nord dissipa les vapeurs de la côte, et l’on aperçut les galets noirs où le jusant laissait des cadavres.Chacun travailla aux sépultures.Les vieux, Lerner, d’Aytrée, Gosney, obéissaient, avec Pierre, aux ordres de l’octogénaire Le Moyne.Sur la falaise, dans les cabanes, les femmes préparaient le déjeuner, ou rapiéçaient des filets.A onze heures, les brouillards glissèrent sur l’anse.Les hommes remontèrent sans pouvoir terminer leur tâche pieuse.Un silence succédait aux sifflements du vent et au fracas des flots, comme si le dernier effort de l’Atlantique se fut découragé sur la muraille flottante qui masquait la terre, affreux écueil, et la mer, affreux abîme.Le bruit des vagues s’était tu.A ce moment, un coup de sirène éclata.Un bruit mat retentit.Puis le grincement de l’acier sur le roc annonça qu’un navire frappait les brisants.L’Anglo-Saxon coulait.Il n’y eut qu’un cri, à la côte : d’épouvante, chez les femmes ; de pitié, chez les hommes.Une clameur surgit de l’invisible.L’onde martela durement la coque sonore.Les pêcheurs, tout d’abord atterrés, recouvrèrent vite leur sangfroid.Plus soucieux du salut des frères menacés que de leur propre sûreté, ils bravèrent l’océan.Un instant, et les barques étaient au large.II & U Anglo-Saxon, parti de Liverpool le 18, apportait des notes-catégoriques.Un retard pouvait produire un funeste malentendu.Après huit jours de traversée, rapide malgré le gros temps, il était arrivé, le dimanche, 26, à une soixantaine de milles du cap Race, vers le sud.A midi, les glaces et les nuages l’enserraient dans atoll infranchissable.La nuit fut angoissante.Les feux de la terre étaient invisibles.On entendait la note lugubre des signaux, sans pouvoir préciser leur provenance.Des navires passaient au loin.On croyait voir partout des voiles ou des phares, des villes ou des roches.Mirages.Partout le glauque.Partout le silence.Il n’y avait qu’un bruit, celui des flots ; qu’une lueur, celle du phosphore pâlissant sur les vagues.un # v i à! *f 4 w - r* * ' « .r.n 338 Le lundi matin, le temps était encore nébuleux, humide, lourd comme un linceul.Toutefois, vers huit heures, les deux bancs s’ouvrirent.Brumes et banquises disparurent.La côte, un moment entrevue dans le lointain, s’effaça.Rien ne trouait le gris sale du brouillard.U Anglo-Saxon avançait lentement.Soudain, la vigie signala des brisants, à bâbord.Machine en arrière, clama le capitaine Burgess, carguez tout.Il était trop tard.La membrure de fer craqua.Le navire bascula sous un coup de mer, et s’abattit pesamment sur les pointes du rocher.La coque était crevée.L’eau baignait les soutes.Matelots et passagers montèrent sur le pont, en désordre.Les officiers, seuls, étaient calmes.Les chaloupes furent baissées.Trois chavirèrent, avec cent réfugiés.Voyant que tout était perdu, le capitaine fit jeter la bouée.Au cri de la sirène, les gars de Clam Cove s’étaient précipités dans leurs barques.Ils parurent bientôt, Pierre, Le Moyne, Lerner, en tête.Le transatlantique sombrait.La proue disparaissait.Les sauveteurs se multipliaient : ils luttaient à la fois contre le flot contre l’écueil, et contre la panique.Peu à peu, le vent s’était levé.On voyait nettement les rochers.De l’épave, on distinguait les femmes de l’anse, donnant leurs soins aux rescapés.Cinquante malheureux, déjà, avaient été sauvés par Pierre et ses compagnons.Les vagues soulevaient des tronçons épars.Dans l’intermittence des gouffres, on reconnaissait le barillet aux dépêches, point noir dans le tourbillon d’écume.Pierre l’aperçut à une trentaine de brasses.— Ohé ! Lerner, pousse à la bouée, je la gafferai au passage.Pierre se pencha pour prendre le flotteur.Une houle, s’écrê-tant sur la chaloupe, entraîna l’adolescent.Ses camarades le crurent fini.Mais il sourdit bientôt.L’onde l’avait porté à la bouée.Quelques coups de nage lui permirent de s’y cramponner.La barque allait l’atteindre.Une forme confuse, surnageant en arrière de lui, s’anima.C’était une femme qu’une ceinture de liège soutenait, et que les cris des sauveteurs avaient fait renaître à l’espoir de vivre.L'instinct de la conservation lui détendit les bras, les écrasa sur Pierre, et les referma sur sa gorge.A moi.Marie.cria le pêcheur, d’une voix rauque.Epuisé déjà par les fatigues du sauvetage, et puis par sa lutte ¦l- 1 : " PS: U ) SytirH » iyflti H': 'h H - AŸ-/.' •Vir.":; u\* GO,'1,' 339 •contre la mer, Lirette défaillait.Entraîné par son fardeau humain, asphyxié par l’étreinte, il leva une main dans un geste d’adieu.Lerner vit ce mouvement.D’un coup de barre, il amena l’embarcation droit sur le noyé et le saisit, comme une lame déferlait.Pierre n’eut qu’un mot quand on le hissa dans la barque : — Marie.les dépêches.Il retomba, inerte.Marie, en secourant des naufragés, avait vu, sans comprendre, ce qui se passait.Les pêcheurs parurent seuls—Pierre était couché au fond de la barque.La pauvre enfant sentit un froid au cœur.Au risque de se tuer, elle descendit en courant l’étroit sentier de galets qui conduisait de la cabane au rivage.Elle arriva en même temps que les sauveteurs.Lerner et d’Aytrée débarquèrent, tenant Pierre inanimé.La fillette se jeta sur son fiancé : — Pierre, mon Pierre ! Lirette rouvrit ses yeux fixes, inexpressifs, et murmura, sans •regarder sa promise : — Marie.les dépêches.L’orpheline s’évanouit.Pierre fut transporté chez Le Moyne, où l’on comptait le ranimer.Le soir même, les journaux du continent publiaient que l’Angleterre fermait ses ports aux combattants.Cette nouvelle mettait fin aux inquiétudes des Terre-Neuviens sur la possibilité d’une guerre nouvelle.Mais l’heureux événement avait une grande ombre.L'Anglo-Saxon était perdu.Sur quatre cents passagers et hommes d’équipage, cent-trente-sept seulement, survivaient.Le capitaine Burgess était mort en héros, debout sur la passe- relie.Le lendemain, un bataillon de Saint-Jean inhuma les dépouilles rejetées par l’Engloutisseuse.Une immense tranchée, taillée dans le troc, au-dessus de l’océan, reçut les morts.L’adieu sinistre d’un feu de peloton retentit.L’écho le répéta plusieurs fois sur la grève. 340 III Le cap Race a ses légendes.Il a ses superstitions.On les retrouve dans tous les ports de pêche.On les reconnaît dans tous les coins du littoral.Tout est sujet d’histoires fantastiques : galets, rochers, grottes, récifs.Tout être a son génie.Toute chose a sa vie.Le flot parle au brisant, le brisant à ses algues, les algues aux oursins.La brume a ses fantômes.Le naufrage a ses revenants.Clam Cove était trop près de la baie des Trépassés pour ne pas réclamer sa part dans l’épouvante qui s’attache à toute localité où la mer accomplit ses catastrophes.L’anse n’était pas assez loin du cap pour ignorer ce que chaque marée apporte en ses remous.Les gens de Clam Cove exagéraient.C’était leur droit.C’est le droit des humbles.Ils y trouvent leur poésie.U Anglo-Saxon, brisé, sombré, allait faire revivre ses sacrifiés.La mer ne connaît pas les castes.Elle les méprise.La cabine ou l’entrepont fait son offrande sans peser l’or ou les haillons.L’onde nivelle tout.Le fantôme n’a pas de bourse.C’est ce qui lui permet de flotter.L’horreur qu’il inspire n’a pas de rang.L’aventure de Pierre, l’écrasement du navire, étaient mystérieux.Ils évoquaient l’horrible, car il n’y avait rien d’humain dans tout cela.Chez le malade, l’ébranlement physique avait vaincu la raison.L’idée fixe était l’unique manifestation mentale dans cette vie inconsciente.Pendant les quelques jours qui suivirent le naufrage, on crut que Lirette guérirait.On se trompait.La fièvre persistait.Elle s’aggrava.Ceux qui n’avaient pas vu le drame du lundi, pouvaient en suivre une des plus terribles phases dans la folie du pêcheur.Mouvements, gestes, jeux de physionomie, tout rappelait le désastre.Les mêmes paroles harcelaient le cerveau endormi : — Marie.les dépêches.Le même cauchemar hantait ses nuits.Il voulait se dégager de ces bras qui l’étouffaient.Il n’avait qu’une crainte : perdre sa.fiancée ; qu’un souci : sauver la bouée : — Marie.les dépêches.Les gardiens volontaires ou les curieux partaient avec la terreur sur les traits.i 341 Le panorama, devant la hutte de Le Moyne, était grandiose et tragique.Au nord, un bouquet d’arbres inclinés vers l’est, sous le vent du large.Sans trêve ils s’agitaient.A l’orient, quelques arpents d’herbe, riche en salin, pauvre en végétation ; derrière, un pan de granit sombre.Au sud-ouest, le projecteur du cap.Au couchant, la tranchée, où gisaient ceux que la vague avait rendus.Plus loin, les rochers, éclairés faiblement par un phare vétuste, surplombant l’Atlantique.Plus loin encore, l’immensité des astres et des flots.Le phare de l’anse et celui du cap croisaient leurs feux sur la tranchée.La rosée s’allumait sur les arbres et sur la pierre, sur la route et sur le granit.Des flammes jaillissaient de la phosphorescence.Les ombres se peuplaient, les pénombres grouillaient, les lumières vivaient.La porte donnait droit sur la tranchée.Cela ne rassurait pas, au sortir.Les phénomènes des rayons et des ombres devenaient surnaturels.Ils se compliquaient de voix, de cris, de plaintes et de bruits.L’anse était hantée.Il n’y avait plus de doute possible.Un remède restait : le départ de Pierre.Les médecins venus de Saint-Jean avec les soldats, s’intéressèrent au patient.L’un d’eux, plus particulièrement, étudia la maladie.Il fallait, à son avis, éloigner à tout prix Lirette d’un endroit où chaque chose lui rappelait un souvenir dangereux pour son état physique et mental.S’il survivait, il resterait fou.Tous désespéraient de le sauver.Marie avait la foi.Dans l’esprit de Pierre, l’amnésie s’était produite sur tout ce qui suivait ou précédait la tragédie.L’obsession seule vivait.Le pronostic du médecin se vérifia.L’admission de Lirette dans une maison de santé fut aussitôt résolue.La présence du fou avait impressionné.Son absence affola.Au milieu des fantasmagories de la tranchée, Pierre paraissait maintenant aux yeux des Covois, menaçant, échevelé.La fable se réalisa pour tous.D’exagération en exagération, l’on arriva au point où l’auto-suggestion rendit la vie intenable, avant la tin même du mois de mai.En juin, il n’y avait plus personne, à Clam Cove.Même aujourd’hui, un pêcheur n’irait pas y pendre sa crémaillère, par crainte de voir se matérialiser les Esprits qui survivent encore au jour fatal, dans l’imagination des contemporains du sinistre. I « # lu 342 u';ra Le Moyne et sa fille adoptive s’établirent au cap.Ils allèrent souvent voir Pierre, que le doyen se plaisait à appeler son fils.Chaque visite donnait un regain d’espoir à Marie.Il lui semblait que la guérison approchait.En effet, Lirette guérit.Il abandonna d’abord l’idée fixe.Il arrêta son attention sur divers objets.Il pensa.Marie devint indépendante du naufrage.Des noms surgirent dans sa mémoire obscurcie : Le Moyne, Lerner, d’Aytrée.Les faits antérieurs au drame se précisèrent.Il se rappela les jours d’autrefois.Il recouvra sa lucidité dans les visites de son amie.Mais, le 27 de chaque mois, il avait des crises qui faisaient perdre, en un instant, l’espoir d’une liberté prochaine.Puis, les hallucinations cessèrent.Deux ans après le naufrage, Pierre quittait l’hôpital.Il se rendit immédiatement au cap.Son retour fut triomphal.Le changement d’atmosphère, la nouveauté du décor, le travail, le grand air, accélérèrent son rétablissement.Il reprit sa barque de pêche.tv IV Il n’est pas un endroit où les heures se ressemblent moins que sur la côte.Ciel et mer s’embrument, s’ennuagent, se fâchent, en un moment.La tempête naît d’un choc, d’un souffle.Les ondes : vents, orages, courants, heurtent les falaises.La résistance appelle le combat.Solides, gaz, liquides, ont tour à tour leurs victoires et leurs défaites.L’homme les subit.Il est l’éternel témoin de ces duels millénaires.Il en est la victime impuissante.Pierre avait ramassé ses filets et ses travouils.Au contact des vieilles amitiés, il se sentait fort.Les souvenirs qu’elles évoquaient ne l’effrayaient plus.Il oubliait.Il avait revu l’anse sans terreur.Elle était déserte.Rien n’y bougeait.Des taches grises, perçant les ronces et les broussailles, accusaient la présence des cabanes inhabitées.Sur la grève, parmi les galets, des coques rompues dormaient dans les souilles.Au cap, le paysage était gai.La verdure naissante y souriait.Elle faisait un cadre paisible aux maisonnettes étagées sur les chemins menant au port.Le logis du pêcheur dominait un de ces chemins, debout- sur un escarpement.- > AH: 1/ 1 f • I • 343 - •• Pierre s’était marié au mois d’octobre précédent, avec Marie.-Le Moyne vivait chez eux.Le calme avait ressuscité dans un entourage nouveau, loin des cauchemars.Les amis trouvaient bonne la route du cottage, et les soirées passaient rapides dans cette intimité faite de droiture et de simplicité.Avril battait son plein.Tout bourgeonnait.Arbres et gazons renaissaient après avoir secoué leur frimas.Lirette voyait l’avenir plus grand qüe l’infini, plus radieux que le chaud soleil printannier.Par une étrange coïncidence, la dernière quinzaine du mois, cette année 1866, renouvela les malheurs d’avril 1863.La journée du jeudi, 27, surtout, se leva tempétueuse.Des goélettes s’effondrèrent sur les écueils, emportées par les lames.Pierre était triste, depuis quelques jours.Il se sentait un malaise incompréhensible.Il pressentait quelque chose de vague et de poignant.Il se coucha de bonne heure, le soir venu, et, plusieurs fois, il se réveilla en sursaut.Le vent hurlait.Il faisait craquer la maison.La grêle battait les carreaux.L’explosion des vagues sur les rochers détonnait sourdement, ébranlait la falaise.Marie cousait.L’allure de son mari l’inquiétait ; le moindre bruit l’épouvantait, ce soir-là.Vers onze heures, un navire siffla, au large du phare.Le cri fut pénétrant.On eut dit que le son, grossi par la rafale, venait de la rue, et allait mourir dans la chambre de Pierre.La jeune femme tressaillit.Lirette sauta de son lit : — A moi ! Il parut, hagard, bouleversé.Ah ! c’est toi, Marie ?Dieu que j’ai eu peur ! Il m’a semblé que j’étais à l’anse, encore une «fois, et que.Un second coup de sirène éclata, terrible, dans la tempête.Pierre chancela.Il vint à la fenêtre donnant sur la mer.A travers les tourbillons du vent, on distinguait vaguement, dans le lointain, les feux d’un navire rudement balotté.Marie, vois donc, un bateau qui coule, là.La femme se leva et scruta l’ombre.Mais où, Pierre, je ne vois pas bien.Tout droit devant, là.c’est affreux.Et Pierre pointait sa main nerveuse dans l’obscurité.Ses yeux fixaient le vide, démesurément ouverts.Il eut un frisson.— Il faut les sauver, ils vont périr.1 • # # % Kl .4 344 Et il courut à sa chambre revêtir son suroît, en marmottant des paroles inintelligibles.Marie voulut le calmer.— Attends, mon Pierre, je préviendrai papa.laisse, femme, le devoir.Pierre ?.m’appelle.laisse, te dis-je.tiens, on jette la bouée.Et il s’élança vers la porte.Sa femme se jeta sur lui pour le retenir.Pierre, subitement affolé, dans sa demie somnolence, et sentant sur ses épaules les mains de sa femme, succombant au délire des anciennes hallucinations, devint féroce.Le souvenir du naufrage se dressa devant lui : Marie, c’était la femme de l’anse et son étreinte.Il se renversa en arrière, comme pour éviter cet embaas-sement, et, la voix serrée : — Laisse, Marie.les dépêches.Il s’était dégagé, Marie insista.En la repoussant une seconde fois, il lui prit la gorge.Comme une brute, il serra.La femme s’affaissa, sans mouvement.A ce moment, Le Moyne accourait au bruit de la scène.Pierre se retourna en entendant ses pas.Il s’élança sur le seuil, et, ouvrant toute grande la porte de la rue, il cria dans un geste fou : — Ohé ! pousse à la bouée.Puis il s’enfonça dans la nuit, Le Moyne releva Marie.Elle était morte.Le lendemain, les pêcheurs retrouvèrent un doris chaviré, au large.Sur la grève, devant la maison, un cadavre émergeait des * * Uti HrVîtOl • • # vagues.a# Lirette avait sauté dans la première barque pour porter secours à des naufragés imaginaires, cherchant sa bouée.La tempête avait pris sa revanche.Après trois ans d’attente, l’Anglo-saxon réclamait deux nouvelles victimes.îrjflt* * ,S .«'Mi # Jules Tremblay.il: v ,v _________ CftfÎMÎr 1Ti 345 \ LE CHIEN Il coula sous le ciel une vie exécrable : Ne vous étonnez pas s’il ne sut croire en rien.Honni, persécuté, follement misérable Il avait renié tout, excepté son chien.) L Aussi, chaque matin, voyait-on sur la route, Passer et repasser ce duo d’amitié.— On jetait quelquefois au bon chien, une croûte, Mais au maître, un regard oblique et sans pitié.X Or, il n’enviait pas l’humaine sympathie Et son cœur ulcéré cherchait l’isolement.— Un soir, le chien mourut, à ses pieds, doucement.» Sombre, et ne pleurant pas sa joie anéantie Il dit, le front penché sur son ami perdu : C C’est le seul animal qui ne m’a pas'mordu.J.-A.Lapointe.& I 1 346 • *JJ JtfT.AVEUGLE » m “.Que cherchent-ils au ciel, tous ces aveugles ?” Baudelaire.L’aveugle ne connaît ni l’éclatant soleil Trouant l’ombre des nefs au milieu des ruines Ni la nuance triste et froide des bruines Embuant le vitrail ou Vécu de vermeil ) Ni le nimbe irisé de l’aube à son réveil, Ni la candeur au font des braves héroïnes Ni le temple védique où rêvent les Brahmines Ni la peinture grecque évoquant le Sommeil.Sa prunelle est fermée à la forme, à l’espace Aux couleurs.Mais son âme, ainsi qu’un camaïeu A des impressions que l’Idéal compassé ; J J Car la sereine foi qui l’amène au Saint-Lieu Palliant la douleur dont l’obsession passe, Fait naître dans son cœur une image de Dieu.Jules Tremblay.Rome, 27 septembre 1908. 347 % % EVOCATIONS Graveur, prends ton échoppe, et découpe en relief Agate, sardonyx, camée ou féverole.Couronne le guerrier de myrte ou d’azerole.O Orne, du morion ou du heaume, son chef.% Evoque la mêlée ou tombe un rude chef Au glaive écussonné portant la bouterole.Place, dans un Concile à l’austère parole Le Collège Sacré qui condamne Wiclef.5 Esquisse la trirème ou l’altière Réale.Relève la ruine où gît le péperin, Et montre du vainqueur la légion féale.VA il Dessine l’amulette au cou du pèlerin.Qu’importe le sujet de ton œuvre idéale, Si l’extase du beau dirige ton burin.Jules Tremblay.â INaples, 16 septembre 1908.tt ([y é 348 ETUDE HISTORIQUE II En 1840, les deux Canadas furent réunis de nouveau en vertu d’une loi passée par le parlement anglais.Les deux provinces qui avaient eu, sous l’ancienne constitution, chacune leur assemblée délibérante et leur conseil législatif, n’eurent droit ensuite qu’à un seul conseil législatif, dont les membres étaient encore nommés par la Couronne, et à une chambre formée d’un nombre égal de députés pour les deux provinces.Cette nouvelle constitution accordait la responsabilité du conseil législatif envers la chambre, chose pour laquelle les Canadiens avaient combattu depuis longtemps.Kingston fut d’abord choisi comme capitale et ensuite Montréal.Après 1849, les députés se réunirent alternativement à Toronto et à Québec.Le Bas-Canada, en acceptant l’union, fut obligé de payer le» dettes faites par le Haut-Canada.Comme ces dettes étaient considérables, cette obligation fut fort mal vue.Une ère de prospérité suivit l’Union.La construction des canaux et des chemins de fer se poursuivit plus activement.L’agriculture se développa davantage ainsi que l’exploitation des mines.La colonisation reçut une forte poussée en avant par l’abolition de la tenure seigneuriale et la vente de la réserve des terres du clergé protestant, le produit de la vente de cette réserve étant donnée aux municipalités.Les municipalités, régies jusque-là par des commissaires ou les cours de justice, obtinrent leur autonomie par l’adoption du droit municipal.L’abolition des droits de douane sur plusieurs marchandises et la signature du traité de commerce avec les Etats-Unis, en 1854, donnèrent un nouvel élan à l’industrie.En 1849, le parlement vota une loi pour indemniser les personnes ayant souffert des dommages pendant la rébellion de 1837.Cette loi souleva beaucoup de mécontentements parmi la popula- ,•-••1' ’* * II # :i;r Hr! m « mm 340 tion anglaise qui incendia le parlement de Montréal et en chassa les députés.Le gouverneur-général, lord Elgin, insulté dans les rues de Montréal, dut s’enfuir devant les menaces de la populace.Cet acte de justice rendu aux malheureuses victimes de l’insurrection et si mal vu par une certaine faction de la population, fut approuvé par la Chambre des communes de la Grande-Bretagne.Le nombre des députés, d’abord de quatre-vingt-quatre, avait été porté à cent trente.Les habitants du Canada, non satisfaits de ce nombre de représentants, demandèrent une députation nationale basée sur la population du pays, qui s’élevait alors à 2,700,000 âmes, dont 1,500,000 pour le Haut-Canada.Cette demande, ainsi que la jalousie des partis politiques, divisés presqu’en part égale, souleva de violentes discussions dans le cours desquelles on demanda la réunion des assemblées législatives des deux provinces en une seule.Ces discussions ne devaient prendre fin que plusieurs années plus tard, lors de l’établissement de la Confédération.En 1860, le Congrès américain ayant voté l’abolition de l’esclavage des noirs, onze Etats du Sud s’organisèrent sous le nom d’Etats confédérés d’Amérique et déclarèrent la guerre à ceux du Nord.Cette guerre, dont les Etats du Nord sortirent victorieux, dura de 1861 à 1865 et fut désastreuse pour les belligérants.Pendant cette campagne, des reproches amers furent faits à l’Angleterre par les Etats du Nord, ces derniers l’accusant d’avoir favorisé les rebelles et surtout d’avoir permis la construction, dans les eaux britanniques, du croiseur Alabama qui fit des dommages considérables au commerce américain.Le traité de Washington (1871) mit fin à ces différends entre l’Angleterre et les Etats-Unis et indiqua aussi les bases d’une entente sur d’autres questions brûlantes, entre autres celle des incursions sur le territoire canadien des maraudeurs féniens (1866).Une commission d’arbitres qui se réunit plus tard à Genève accorda $15,500,000 pour dommages soufferts par les Etats-Unis par les croisières de Y Alabama.La question des frontières entre la Colombie britannique et le territoire de Washington ayant été soumise à l’empereur d’Allemagne, Guillaume 1er, ce dernier accorda l’île San-Juan aux Etats-Unis.Quant à la question des pêcheries de Terre-Neuve, elle fut réglée par la commission d’arbitrage d’Halifax, qui décida que les Etats-Unis devaient payer au Canada $5,500,000 pour droits de pêche dans les eaux canadiennes.iff ' fi »•*?JW. 350 Enfin, en 1867, la Confédération du Canada fut formée, et quatre provinces en firent d’abord partie : Québec, Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse.En 1870, le Manitoba, province formée d’une partie du territoire acheté à la Compagnie de la Baie d’Hudson, entra dans la Confédération.Entrèrent ensuite la Colombie britannique (1871), l’île du Prince-Edouard (1873), Alberta et Saskatchewan (1905).Outre ces provinces, il y a actuellement le territoire du Yukon.Un lieutenant-gouverneur, nommé par le cabinet fédéral, est placé à la tête de chacune d’elles.Chaque province possède une assemblée législative, dont les députés sont élus par le peuple, et celle de Québec a, de plus, un conseil législatif, l’administration.La Confédération est administrée par un gouverneur-général désigné par le cabinet anglais, par le Parlement fédéral et par le Sénat.Les membres du parlement sont élus par le peuple, tandis que ceux du sénat sont nommés à vie par le ministère.Les ministres sont responsables de la direction du pays.Toutes les provinces sont représentées dans les deux Chambres en proportion de leur population respective.Les diverses fluctuations politiques se terminent donc maintenant par un gouvernement fédératif.Un avenir plus ou moins éloigné apportera, il est indubitable, un nouveau changement administratif.Sera-ce la fédération des colonies britanniques ou l’indépendance du pays ?Nous l’ignorons encore : l’avenir en garde le secret.lUUtfv V- Un ministère, choisi parmi les députés, complète 2:.:;:;;: "IiîHj-:: Mais, il nous sera bien permis de dire ici que si le Canada veut réaliser ses légitimes ambitions, il doit faire tendre tous ses efforts vers la conquête, par des moyens pacifiques, de son indépendance politique.Le Canada a pu voir combien un pays pouvait prospérer, quand il est libre : la république voisine lui en a donné un exemple éclatant.En effet, elle lui a montré qu’elle s’est élevée, de pauvre colonie qu’elle était sous la domination anglaise, au premier rang des grandes puissances.Que l’on donne l’indépendance au Canada, et on le verra, dans l’espace de moins d’un siècle, se placer parmi les grandes nations, maîtresses du globe.Car le Canada, avec ses immenses forêts, la f ertilité de son sol, la grandeur de son territoire, la variété de ses Si m « t • r f >>' r 351 produits, de même qu’avec l’étendue de ses communications naturelles ou artificielles par eau, et de ses chemins de fer, est en position de se créer une position enviable dans le commerce mondial.m, ni f'jlj; ' y.\ Maintenant, nous nous permettrons de faire quelques réflexions sur le rôle joué par les Canadiens français dans le passé, et sur celui qu’ils doivent jouer dans l’avenir.Sous la domination anglaise, les Canadiens français ont eu sans cesse à lutter, sauf quelques moments de répit, contre l’élément anglais qui, d’ordinaire, leur a été hostile.Hâtons-nous de dire, cependant, qu’il s’est trouvé des Anglais aux idées larges, qui ont aidé les Canadiens français au lieu de les entraver dans leur ascension.Mais, malheureusement, ceux-là forment l’exception.En dépit de toutes les preuves de soumission données par les Canadiens français, de l’aide généreuse qu’ils ont apportée à la défense du territoire toutes les fois qu’il a été menacé, ils ont fréquemment été accusés de déloyauté envers la couronne britannique, leur origine et leur culte ayant toujours été mal vus de la part des Anglais.Et ces derniers ont mis tout en œuvre pour leur arracher leurs droits, afin de pouvoir mieux les dominer.Nous regrettons d’avoir à dire ces choses, mais l’histoire est là pour le nwww ( m \ri\r\ prouver.D’ailleurs, pourquoi tous ces changements politiques au XIXe siècle, si ce n’est dans le but de noyer l’élément français de la province de Québec, d’abord dans l’union des deux Canadas et, plus tard, dans la confédération de toutes les provinces.Guidés par des hommes politiques tels que Panet, Papineau, Lafontaine, Morin, Cartier, Dorion, Loranger, Viger, Val hères de Saint-Réal, Chartier de Lotbinière, Chapleau, Mercier, et par des journalistes comme Bédard, Bibaud, Duvernay, Aubin, Cauchon, Parent, Tarte, les Canadiens français ont montré une énergie indomptable pour la défense de leurs droits.Grâce à leur courage, ils ont gagné une à une toutes les libertés constitutionnelles pour lesquelles ils ont combattu.C’est donc du devoir des Canadiens-français, instruits par le passé, de se tenir unis pour préparer l’avenir.Sans porter l’attaque chez ceux d’une origine étrangère — car dans un pays comme le Canada, peuplé de diverses races, l’harmonie est nécessaire i v w 352 ils doivent, cependent, se tenir constamment sur la défensive, ne jamais faire aucune concession qui serait de nature à compromettre les droits dont ils sont les dépositaires.Quand au développement des lettres et des arts dans la province de Québec, nous n’avons guère de progrès à signaler jusque vers le milieu du XIXe siècle.La première cause de ce retard est que toutes les énergies durent être employées, d’abord pour la conquête et, ensuite, pour la conservation des libertés politiques, une fois acquises.La seconde cause qui entrava aussi la marche de l’avancement dans ce sens, est le petit nombre de grandes maisons d’éducation où les sciences eussent pu être puisées.Mais, aujourd’hui, cette lacune est comblée, et tout nous fait espérer que, dans un avenir prochain, nous pourrons fournir à tous, l’instruction nécessaire pour développer les talents dont la nature les a doués.Crémazie, pour la poésie, et Garneau, pour l’histoire, sont les véritables créateurs de notre littérature nationale.Ils éclipsent tous leurs devanciers et longtemps ils serviront de modèles à leurs successeurs.Après eux viennent plusieurs littérateurs remarquables, tels que Chauveau, de Gaspé, Faucher de Saint-Maurice, Lusignan, Marmette, Montpetit, Turcotte, Buies, Casgrain, Fréchette, etc.Et maintenant, quand aux artistes-peintres, il faut se reporter jusqu’au milieu du siècle dernier pour en trouver qui soient dignes de ce nom.Nous en avons aujourd’hui plusieurs d’une réelle valeur et qui formeront une école qui pourra prendre place parmi celles qui existent ailleurs.Louis-Philippe Hébert est pour la sculpture ce qu’ont été, pour la littérature, Crémazie et Garneau, c’est-à dire qu’il en est le fondateur, L’œuvre qu’il nous offre est belle et elle ne peut que grandir encore.Il a formé des élèves qui marcheront sûrement sur ses traces.iVTi • ri* .•A'*i rr.rjji! hi .r M 1i- iinr.m ‘Hit ri -IKKK2 titkl Avant de terminer cette étude, il nous sera permis d’exprimer une espérance qui nous est bien chère.Comme la France doit une grande partie de la place qu’elle occupe au milieu des nations, à l’encouragement qu’elle a toujours donné aux arts, nous espérons voir le Canada français, qui est son enfant, suivre la même voie et devenir en Amérique, le véritable propagateur des beaux-arts.G.-A.Dumont./ Bibliothèque et Archives nationales E9 E9 Q E3 Québec Le Terroir Pages non paginées manquantes
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