La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 mai 1903, Mai
LA NOUVELLE-FRANCE REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX DU CANADA FRANÇAIS MAI 1903 N° 5 Tome II L’ABBÉ LOUIS-JACQUES CASAULT FONDATEUR ET PREMIER RECTEUR DE l’üNIVERSITÉ LAVAL Le mois de mai ramène l’anniversaire de la mort d’un prêtre dont on nous a demandé d’entretenir les lecteurs de la Nouvelle-France.Aussi bien, le nom de celui que l’on continue d’appeler Monsieur Casault est-il trop peu connu des jeunes générations qui ont été formées à l’Université Laval, et il ne faudrait pas que la mémoire de ce grand éducateur fût emportée dans le tourbillon des affaires qui dispersent follement notre activité et nos souvenirs.A l’occasion des fêtes du cinquantenaire de l’Université que l’on vient de célébrer, il importait sans doute de remettre en lumière la figure du vrai fondateur et du premier recteur de cette institution.Nulle autre ne méritait mieux d’attirer l’attention des anciens élèves rassemblés autour de Y Alma Mater, puisque c’est bien lui, M.Casault, qui a créé le foyer de vie intellectuelle où s’est réunie pour un jour la grande famille universitaire.C’est donc pour replacer sous les yeux du lecteur cette personnalité puissante que nous allons essayer de dire ici quelle fut 14 210 LA NOUVELLE-FRANCE l’œuvre et quel fut l’esprit de M.Casault, quelle part surtout il a prise dans la fondation de l’Université 1.*** On ne peut dire qui eut le premier l’idée de fonder l’Université Laval.Cette idée flottait dans l’air vers le milieu du siècle dernier, et préoccupait un peu tous les esprits.Un pareil projet était souvent discuté dans les conversations que l’on tenait au Séminaire de Québec ; l’abbé Holmes en fut un des plus ardents promoteurs, et M.Demers, qui exerça une si profonde influence sur ses contemporains, qui donna aux études classiques une si vive impulsion, avait lui-même, quoique inconsciemment peut-être, préparé dans une,grande mesure ce mouvement qui devait aboutir à la fondation de l’Université Laval2.Disciple préféré de M.Demers et de M.Holmes, M.Casault avait puisé dans le commerce de ces deux hommes l’inspiration qui devait animer, féconder sa propre vie, et le faire travailler avec un zèle ei persévérant à la création de l’Université.L’idée dont on s’entretenait autour de lui hantait son esprit, et il se préparait dans le silence à la réaliser.Plusieurs années avant que M61' Bourget, évêque de Montréal, eut proposé ouvertement à Mgr Turgeon, archevêque de Québec, l’établissement de l’Université, l’abbé Casault « qui comprenait qu’une université n’est pas seulement, comme le pouvaient pen- ]—Les pages qui vont suivre sont extraites à peu près textuellement d’un livre L’ Université Laval et les fêtes du cinquantenaire qui paraîtra en juin, à Québec.M.Casault est né à Saint-Thomas de Montmagny le 17 juillet 1808.Il fit ses études classiques et théologiques au Séminaire de Québec, et fut ordonné prêtre en 1831.Attaché pendant trois ans, comme vicaire, à la cure du Cap-Santé, il fut ensuite rappelé au Séminaire où il dépensa le reste de sa vie sacerdotale.2 — Voir sur ce sujet une Elude littéraire et biographique sur l’abbé Holmes, publiée par P.-J.-O.Chauveau, chez Côté, Québec, 1876. l’ABBÉ LOUIS-JACQUES CASAULT 211 ser quelques-uns, un collège ayant le pouvoir de conférer des degrés ou de donner des diplômes, mais un établissement distinct et au-dessus des collèges par la nature et l’étendue de son enseignement 1, » étudiait avec soin toutes les questions relatives à l’enseignement supérieur, et en particulier le fonctionnement et le mécanisme des universités européennes.Comme pour préparer les esprits au projet qu’il prévoyait devoir être bientôt soumis au public, il faisait publier dans VAbeille de 1850 quelques articles sur l’organisation des universités d’Oxford et de Cambridge.M.l’abbé Charles Trndelle, qui travaillait à cette époque à côté de l’abbé Casault 2, et qui devait lui aussi fournir une carrière si utile à l’éducation des jeunes gens et aux lettres canadiennes, nous racontait, il y a quelques semaines, comment M.Casault s’occupait avant 1850 de la fondation de l’Université, et comment, en particulier, presque chaque soir de l’année 1849-1850, après la récitation du bréviaire que l’on faisait à deux, il l’entretenait invariablement du projet de cette fondation.Le désir de travailler à le réaliser était comme une obsession chez M.Casault, et lui, d'ordinaire si réservé et si sobre de paroles, devenait intarissable quand il causait de ce sujet favori.En 1851, M.Louis G-ingras cessait d’être supérieur du Séminaire, et M.Casault était appelé à le remplacer.La Providence le conduisait au bon moment à ce poste où il pourrait bientôt coopérer si activement à l’exécution de ses propres desseins.On sait, en effet, que c’est eu 1851, que les évêques de la province ecclésiastique de Québec demandèrent au Séminaire de se charger de la fondation de l’Université.Le Séminaire, après quelques limitations bien justifiées, accepta, et à partir de ce moment c’est à M.Casault que revient la plus large part dans toutes les démar- 1 -Tournai de Québec, 6 mai 1862, article de M.Ferland.2 _M.Casault était en 1849, directeur du Petit Séminaire, et M.Trudelle, assistant-directeur. 212 LA NOUVELLE - FRANCE ches et toutes les négociations que nécessita l’établissement de cette institution.M.Casault fut vraiment l’âme dirigeante de tout ce mouvement universitaire.Au reste,personne alors n’était comme lui préparé à le bien contrôler, à l’orienter, et à le conduire à bonne fin.Ce prêtre, qui n’avait jamais pénétré encore dans une université, connaissait déjà jusque dans les détails les rouages si compliqués rl’un pareil établissement, et l’on comprend combien cette expérience purement livresque, mais éclairée par, un ferme bon sens, fut d’un secours inappréciable quand à la première heure il fallut tracer, pour les soumettre aux autorités civiles, les grandes ligues de l’organisation des diverses Facultés.Il fallut de plus, à ce moment difficile, toute l’énergie, toute la persévérance, tout le prestige de M.Casault pour triompher des premières difficultés.C’est lui qui vainquit les hésitations de lord Elgin, lequel déplorant que les universités anglaises se fussent déjà si multipliées dans le pays, craignait que d’autres villes, à la suite de Québec, ne voulussent aussi avoir leur université, et qu’un jour ne vînt où l’on ne trouverait plus ni assez de professeurs ni assez d’élèves pour toutes les universités du Canada.C’est lui encore qui vainquit les hésitations de Pie IX, lequel doutait d’abord, après l’échec que venaient de subir à Londres les évêques d’Irlande qui avaient demandé l’érection d’une Université à Dublin, de la possibilité d’établir à Québec une université canadienne-française ; c’est M.Casault lui-même qui sollicita et obtint à Londres la charte royale.C’est lui, on s’en souvient, qui parcourut l’Angleterre, la Belgique, la France, l’Italie, et visita avec tant de soin, étudia avec tant d’intelligence leurs principales universités.Il compléta, à cette occasion, les connaissances qu’il avait acquises déjà sur toutes les questions relatives au fonctionnement de ces maisons ; et au retour il élabora, d’une façon à peu près définitive, les principaux règlements de l’Université Laval et de ses différentes Facultés.Il étonnait, dit-on, par la précision de ses renseigne- l’ABbC'lOUIS-JACQUES CASAULT 213 mente et la science des détails techniques ceux qui étaient chargés de définir avec lui les programmes de l’enseignement universitaire.C’est encore M.Casault qui s’occupa avec grand soin des constructions que l’on commença en 1854, et il traça lui-même les plans de l’Ecole de médecine.Au reste, il ne fut pas seulement attentif aux besoins matériels et à l’organisation des divers enseignements de l’Université.Il apporta un soin extrême et vraiment sacerdotal à réaliser pour les étudiants les meilleures conditions de vie morale où l’on pourrait les placer.Et c’est lui qui insista le plus pour obtenir la fondation du Pensionnat, estimant qu’il fallait faire « pour nos étudiants en droit et en médecine ce que l’on fait en Angleterre popr les élèves des universités d’Oxford et de Cambridge, et en France pour les jeunes gens qui fréquentent les écoles spéciales.» Si le Pensionnat n’a pas eu la fortune que M.Casault lui souhaitait, et si personne aujourd’hui ne songe à le rétablir, cela tient sans doute à des circonstances, et surtout à certaines conditions de vie sociale que dans notre bonne ville de Québec l’on peut réaliser, et sur lesquelles le premier recteur n’avait pas osé compter.On le voit donc, M.Casault ne fut étranger à aucune des préoccupations qui sollicitèrent en 1852 l’attention des fondateurs de l’Université Laval.Effectivement il fut partout le premier au travail et à la peine.Aussi n’est-il pas étonnant que ses collègues lui aient, après sa mort, décerné le titre de véritable fondateur.M.Ferland, le cardinal Taschereau, qui furent les compagnons et les auxiliaires fidèles de M.Casault, lui rendirent eux-mêmes cette justice.M.Casault exerça pendant huit ans les fonctions de recteur.Bien que d’après les constitutions du Séminaire, il eut dû cesser d’être supérieur en 1857, après son second triennat, on pria l’autorité ecclésiastique de le continuer dans cette charge pendant trois autres années.On voulait qu’il pût présider le plus long- 214 LA NOUVELLE - FRANCE temps possible à la direction de l’Université, persuadé que l’on était que nul autre ne pouvait mieux contribuer à asseoir cette institution sur des bases solides et définitives.* La haute situation qu’avait longtemps occupée M.Casault dans le Séminaire et dans l’Université avait rendu son nom populaire.On estimait l’homme, le prêtre, l’initiateur, l’ouvrier infatigable, et on l’admirait.ISTon pas certes que M.Casault ait lui-même recherché la popularité.Personne ne fut plus que lui modeste, et personne ne se servit moins de tousles moyens, petits ou grands, qui attirent la faveur et l’attention du public.Il évitait au contraire toute situation qui pouvait le mettre en évidence ; il s’appliquait à ne pas paraître.Il poussa même parfois ce soin jusqu’à l’exagération, et lui qui savait faire à ses élèves du Petit Séminaire les instructions si solides, si agréables, si captivantes dont ils ont toujours gardé le souvenir, ne voulut jamais monter dans la chaire des églises de Québec.Il était, au reste, doué d’une grande pénétration d’esprit ; de très bonne heure ses talents s’étalent manifestés, et un jour M.Deniers interrompait les exercices de l’examen public où avait figuré le jeune Casault, élève de philosophie, pour faire son éloge, et déclarer aux auditeurs que ce jeune homme était le meilleur élève que dans toute sa longue carrière il eût encore rencontré.M.Casault développa par un travail énergique et toujours soutenu ces qualités natives, et il acquit bientôt dans les sciences physiques et philosophiques auxquelles il consacra surtout ses études, une autorité considérable dans le pays.Volontiers on venait le consulter : prêtres et laïcs recherchaient sou avis et ses lumières.Et pourtant M.Casault n’avait, à première vue, rien de ce qui attire à soi les hommes.Son visage sans doute était régulièrement taillé ; le front était large, le nez bien planté et droit, la 215 l’ABBÉTlOUIS-JACQUES CASAULT bouche finement dessinée ; mais la tête était chauve, les cheveux négligemment ramenés sur les tempes ; les sourcils étaient froncés, et les yeux solidement enfoncés sous cette arcature énergique avaient des regards sévères ; le corps était amaigri et presque décharné.Aussi l’ensemble était plutôt austère, et trahissait même une souffrance presque continuelle patiemment endurée.Cet homme portait vraiment sur lui-même toutes les traces d’une vie laborieuse, recueillie, mortifiée, ascétique.Méditatif et ami de la solitude, M.Casault semblait tout absorbé dans ses pensées, et se complaire surtout dans le commerce de ses idées.Affligé d’une très mauvaise vue, myope depuis son enfance, il ne pouvait que difficilement reconnaître ceux qui l’approchaient, et ceci même contribuait à le faire paraître plus reserve ou moins engageant.Mais sous cette écorce un peu rude, M.Casault cachait une nature extrêmement fine et délicate, une charité inépuisable, un cœur d’or : et ce sont ces qualités qui l’ont fait tant estimer de ses contemporains.On ne l’avait pas aussitôt abordé que sa physionomie s’éclairait d’un air de douceur et de bonté qui faisait tout de suite naître la sympathie et la confiance.Aussi, bien que M.Casault ne fut nullement propre à attirer à lui ceux qui sont en quête de bavardage ou de relations inutiles, jamais il n’a éloigné ceux qui voulaient profiter de son commerce, toujours il a provoqué les plus belles, les plus utiles, et les plus solides amitiés.Il y avait dans ce grand homme, écrivait dans son Journal du 5 mai 1885, de ceux qui ont le mieux connu M.Casault et qui ont le plus bénéficié de son amitié, M«r Cyrille Légaré, une heureuse alliance de bonté et de sévérité qui lui gagnait les esprits et les cœurs, tout en les maintenant dans le devoir.Il y avait chez lui une hauteur d’intelligence et une force de volonté qui caractérisent les personnes appelées à régner sur leurs semblables.Il y avait un tact, une délicatesse de manières qui ne froisse personne dans les rapports avec la société 1.un 1—Nous devons à l’obligeance de M>r C.-O.Gagnon d’avoir pu consulter le Journal manuscrit si intéressant et si précieux de M>r Légaré. 216 LA NOUVELLE-FRANCE Au reste, M.Casault était né surtout pour le commandement, et il était doué de cette énergie active, persistante, autoritaire qui est particulière aux hommes de gouvernement.Il arrive souvent sans doute, qu’une telle faculté de domination ne va pas sans quelques excès, qu’elle s’exalte en face des difficultés, qu’elle brise violemment les obstacles qu’elle rencontre : les fortes volontés sont facilement impérieuses et intransigeantes.Sans aller peut-être jusqu’à ces défauts d’une qualité très précieuse, M.Casault se laissait volontiers éperonner par la contradiction, et avec une ténacité très ferme il s’efforçait de faire plier à ses desseins et à ses résolutions ceux qui tout d’abord leur opposaient quelques résistances.Quand il avait aperçu ce qu’il croyait être le plus convenable aux intérêts de l’Université ou aux progrès de notre enseignement classique, il s’efforçait de le réaliser, et il entreprenait pour cela, avec une infatigable constance, les combats les plus longs et les plus pénibles.Aussi bien, cet homme devait-il lutter toute sa vie pour compléter l’organisation de son œuvre, pour faire accepter ses vues relatives au baccalauréat, et à l’affiliation des collèges et des petits séminaires à l’Université.Ces luttes il les soutenait avec la plus entière franchise ; elles lui paraissaient être un devoir que parfois pourtant il regrettait d’avoir à accomplir.Il faudra donc toujours lutter, disait-il, avec un accent de profonde tristesse la veille même du jour où il fut mortellement frappé par la maladie.Les souffrances morales ont aussi bien que les souffrances physiques précipité la fiu de sa carrière.S’il eût vécu quelques mois de plus, il eut vu la réalisation de ses rêves, et nos maisons d’enseignement secondaire s’unir et se grouper enfin autour de l’Université Laval.Ceux qui ont le mieux connu M.Casault ne reprochent guère à son esprit si fertile et si aiguisé qu’un seul défaut, celui d’une causticité parfois trop piquante.Il aimait, nous écrit l’un d’eux qui fut quelquefois sa victime, à tirer des pointes pas mal pointues.Mais cette tendance qui tenait à son tempérament très sec plus encore qu’à une réelle inclination de sa volonté, n’empêchait pas l’abbé LOUIS-.TACQUES CASAULT 217 l’abbé Casault d’avoir une grande charité, d’être dévoué sans réserve à ses confrères et à ses amis.Ironie et bienveillance se rencontrent volontiers dans une même âme : notre nature n’est-elle pas plutôt faite tout entière de ces contrastes ?La charité de M.Casault était d’ailleurs sans bornes : elle ne connaissait pas même les limites de ses ressources.Les pauvres le savaient bien, eux qui sont si attentifs à discerner les mains qui savent s’ouvrir.M.Casault leur donnait tout ce qu’il avait, et l’on trouva même à sa mort qu’il avait contracté pour eux une dette de près de soixante louis : le seul héritage qu’il ait laissé, et qui a échu à un membre de sa famille h Mais cette bonté naturelle, cette charité si généreuse et si désintéressée, c’est envers les élèves de l’Université et du Petit Séminaire qu’il se plût surtout à l’exercer.Aux étudiants des Facultés de droit et de médecine il ne ménageait pas ses soins, sa sollicitude toute paternelle.Non seulement il savait à l’occasion leur donner l’aumône d’une sage direction ou d’un bon conseil, mais encore il les secourait de ses deniers, et nous savons que pendant plusieurs années il consacra une partie de son maigre salaire à payer les frais d’étude des jeunes gens pauvres qui suivaient les cours de l’Université.Directeur du Petit Séminaire de Québec pendant huit ans, il n’a cessé de prodiguer aux enfants qui lui étaient confiés toutes les marques de la plus bienveillante charité.Homme de règle, et soucieux de faire observer la plus exacte discipline, il était à la fois sévère et bon ; il possédait l’art difficile d’inspirer à la fois de la crainte et de l’estime.Et si pendant tout le temps de son direc-torat rien n’était tant à redouter parmi les écoliers que d’aller chez Monsieur Casault, il est inouï qu’aucun élève, qui eût mérité ce châtiment, ait jamais osé proférer une seule parole amère à l’adresse du bicn-aimé directeur.Rarement d’ailleurs punissait-il ; 1__Eloge de M.Casault, par le docteur H.LaRue, 1863. 218 LA NOUVELLE-FRANCE quelques avis très précis, quelques mots brefs et énergiquement accentués renvoyaient tout confus l’écolier même le plus hardi b C’est que M.Casault aimait ses enfants, et leur voulait faire tout le bien qu’il souhaitait.Il cherchait dès lors à entrer en contact avec eux, à les attirer à lui pour les mieux connaître et leur être plus utile.Professeur de sciences pendant vingt ans, il réunissait ses élèves le jeudi soir dans la classe de physique pour passer avec eux la récréation.C’était pour lui uu excellent moyen de les distraire et de les instruire tout ensemble, "d’éveiller leur confiance, de provoquer leur sympathie, de leur donner de sages conseils : tellement l’ami, le directeur d’âme et l’apôtre se confondaient en lui avec 1 ^.maître ou le professeur.Sa sollicitude allait quelquefois jusqu'à paraître excessive.« Une des grandes préoccupations de M.Casault dans ses rapports avec les élèves, écrivait encore Mgr C.Légaré, c’était de les éloigner des occasions de péché : je trouvais même ses précautions minutieuses : objets, paroles, actions, promenades, repos, réjouissances, tout devenait un sujet de crainte.Aujourd’hui, je connais un peu mieux le cœur des jeunes gens, et je ne m’étonne plus de toutes les inquiétudes de M.Casault1 2.» M.Casault savait aussi qu’un des meilleurs moyens de combattre le mauvais esprit chez les écoliers, c’est de leur montrer beaucoup d’intérêt et de chercher surtout par tous les moyens possibles à améliorer leur sort.C’est à ce dernier soin qu’il s’est particulièrement appliqué.Pour rendre aux pensionnaires leur vie de communauté plus distrayante, il fit agrandir les cours de récréations ; il fit aussi exécuter des travaux considérables à Maizerets et à Saint-Joachim afin de leur ménager un lieu de 1— Eloge de M.Casault, par le docteur H.LaRue.2— Journal du 16 août 1865. l’ABBÉ LOUIS-JACQUES CASAULT 219 repos plus agréable pour les jours de congé ou pour les mois des vacances 1.Après même que l’Université fut fondée, et au moment où sou organisation absorbait une si large part de ses journées, M.Casault s’occupa très soigneusement des œuvres du Petit Séminaire, des élèves et de leurs études.Doué d’une grande lucidité d’esprit, il pouvait à la fois se donner sans réserve aux affaires de l’un et l’autre établissement.Au surplus, le Séminaire et l’Université avaient trop de points de contact, ces deux institutions se complétaient trop naturellement, pour que M.Casault, travaillant pour l’une et pour l’autre, ne vît pas qu’il y trouvait une excellente occasion de s’appliquer plus complètement à la réforme et au progrès de l’enseignement au Canada.Il ne faut pas oublier, en effet, que M.Casault fut par-dessus tout un éducateur émérite, et qu’il vit avec précision tout ce que l’on pouvait, tout ce que l’on devait faire pour perfectionner nos études classiques, alors plus ou moins bien organisées.A ses yeux, écrivait Msr M.-E.Méthot, l’éducation de la jeunesse était chose si grande et si sacrée qu’il était prêt à faire tous les sacrifices pour lui donner toute la perfection dont elle était susceptible.Homme de tradition et homme de progrès tout ensemble, autant il respectait les anciens usages, autant il s’empressait d’introduire les améliorations et les réformes qui lui paraissaient nécessaires ou simplement utiles 2.Aussi nul n’a mieux que lui continué le mouvement de restauration des études qu’avaient commencé au Séminaire de Québec les abbés Demers et Holmes.Il s’appliqua à élargir les programmes, à stimuler l’ardeur des élèves, à déterminer chez eux cette curiosité intellectuelle sans laquelle il n’y a p%s de travail sérieux.Il pensa surtout que le meilleur moyen de fortifier les études 1__Consulter le Journal de M*r Légaré, à la date des 14 et 16 juillet 1865, au sujet des transformations faites à la chapelle du Petit Cap par M.Casault.2—Notice biographique, publiée dans l’Annuaire de l’Univ.1862-1863. 220 LA NOUVELLE - FRANCE classiques était de fournir aux professeurs eux-mêmes l’occasion de se mieux préparer à leurs fonctions.C’est pourquoi il proposa au Conseil du Séminaire d’envoyer étudier dans les écoles spéciales, à Paris ou à Louvain, ceux que l’on destinait au ministère de l’enseignement.C’est lui qui a le premier ici nettement posé la question de la formation des professeurs ; c’est sur sa demande que les abbés Marmet \ Beaudet, Légaré et Hamel allèrent successivement passer plusieurs années à l’Ecole des Carmes de Paris.D’autre part, M.Casault espérait beaucoup propager par l’Université le mouvement de réformes auquel il travaillait.Il estimait que l’Université serait utile, non seulement aux jeunes gens qui viendraient y chercher des leçons de droit et de médecine, mais aussi aux collèges et aux petits séminaires de la province.Il comptait surtout beaucoup sur l’émulation que ferait naître bientôt chez les écoliers la louable ambition de conquérir le diplôme de bachelier.*** M.Casanlt a exercé au dehors de l’Université soit par ses conseils, soit par son action personnelle, une influence considérable.Hou s ne pouvons ici retracer en détail ce côté de sa vie.Rappelons seulement en passant la part qu’il prit à l’administration diocésaine.Mer l’archevêque, soucieux de s’entourer d’un conseil où se trouveraient réunis les membres les plus distingués de son clergé de Québec et de se mieux renseigner par ce moyen sur l’état des esprits et des œuvres du diocèse, appela M.Casault à siéger dans ce conseil, et lui conféra le titre de vicaire général.D’autre part, le premier recteur ne perdait jamais une occasion de montrer combien il était zélé pour le progrès matériel, économique de son jeune pays.Sans se mêler aux questions politiques qui divisent les hommes, il se plaisait particulièrement à encourager « ceux qui, par zèle ou par le devoir de leur position, tra- 1— L’abbé Marmet est mort pendant son séjour à Paris, en 1854. l’abbé LOUIS-JACQUES CASAULT 221 vaillaient à la défense des grandes causes de la nationalité canadienne et de la colonisation du pays par les enfants du sol1.» C’est pour cela sans doute, c’est parce que M.Casault fut à la fois un fondateur courageux, un éducateur clairvoyant, un conseiller habile, et un patriote zélé que sa carrière fut si admirablement remplie, et que sa mort prématurée jeta le deuil dans tout le pays.Il avait cessé depuis deux ans d’être recteur, et il était préposé depuis ce temps à la direction du Grand Séminaire.Membre du conseil universitaire, assistant supérieur, et vice-recteur, il vivait au milieu de ses collègues, et il pouvait longtemps encore les faire bénéficier de l’expérience qu’il avait si laborieusement acquise.Aussi ce fut à Québec et par toute la province une cruelle surprise et une véritable consternation quand le 5 mai 1862, on apprit qu’une mort inattendue, après quelques jours de maladie seulement, couchait M.Casault dans la tombe.Le premier recteur n’avait que cinquante-quatre ans.Cette mort fut regardée comme un malheur national.Il suffit de relire les journaux de cette époque et d’y voir les éloges et les sympathies qui de toutes parts arrivaient à cette tombe pour comprendre quelle perte l’Eglise et la patrie canadienne venaient d’éprouver.Cet homme qui avait fui la gloire, qui évitait avec tant de soin les applaudissements du public, et tout ce qui pouvait faire du bruit autour de son nom, fut enseveli au milieu des larmes et des unanimes regrets de tout un peuple.Jusque-là on avait bien connu M.Casault sans doute, ou l’avait estimé, ou l’avait admiré ; mais on avait pris grand soin à ne pas contrarier extrême modestie, et avec cette pudeur qui est une des formes les plus délicates de l’amitié et du respect, on avait toujours contenu dans de très discrètes limites les sentiments d’une admiration profonde qui débordait sans cesse et ne cherchait qu’à se manifester au dehors.son 1—Notice biog., par ller Méthot. 222 LA NOUVELLE-FRANCE Mais dès que la mort eut fermé les yeux de cet humble, et qu’elle eut à jamais empêché ses oreilles de s’ouvrir aux bruits de la terre, ce fut autour de son lit funèbre comme une explosion d’universels regrets, et quelques mois après ce douloureux événe-nement on pouvait dire en toute sincérité que la gloire pour M.Casault n’avait commencé qu’à sa tombe.Le trois janvier 1863 les citoyens et le clergé de Québec faisaient ériger dans le chœur de la chapelle du Séminaire, où fut enterré M.Casault, un marbre commémoratif, surmonté des armes de l’Université Laval ; on y avait gravé en lettres d’or l’histoire d’une vie si féconde et si noblemnt remplie.L’incendie qui le 1er janvier 1888 détruisit la chapelle du Séminaire a fait disparaître aussi le monument.On se rappelle que ce monument élevé à la mémoire du fondateur de l’Université faisait pendant, dans le chœur de la chapelle, au monument de Mer de Laval, fondateur du Séminaire de Québec.Ainsi la piété des anciens élèves, des citoyens et du clergé canadien avait voulu rapprocher et unir ces deux noms qui ne seront jamais plus séparés.Le marbre sur lequel on avait écrit le nom de M.Casault a péri, mais ce nom lui-même ne périra pas.Le dévouement, les bienfaits, les œuvres de l’illustre recteur l’ont profondément gravé dans la mémoire de ses compatriotes, et lui assurent ainsi la gloire la plus durable.Au surplus, l’Université Laval debout encore, et jeune, et pleine de promesses après cinquante ans d’une existence laborieuse, est elle-même le plus beau monument que se soit élevé M.Casault; et, pour reprendre une pensée déjà exprimée par M.Ferland, aussi longtemps que cette Université subsistera, elle portera à la postérité les noms réunis de son premier recteur et du premier évêque de Québec.Camille Roy, p,re.5 mai 1903, jour anniversaire de la mort de l’abbé L.-J.Casault. AU PAYS DU SPHINX (Suite) NOTES DE VOYAGE III Les souvenirs du Sphinx.Ma promenade favorite, pendant l’hiver que j’ai passé au Caire, était à Mena House.C’est un élégant restaurant, bâti au pied des pyramides de Gizeb, où l'on trouve du soleil, et de l’ombre, à son choix, un spacieux balcon et d’excellents fauteuils.La table y est très bonne, la musique tzigane y est très gaie, et plus vous regardez les pyramides plus elles grandissent à vos yeux.L’aspect de ce tableau qui embrasse les immenses tombeaux, les bords du désert 1 y bique et du Nil bordé de palmiers n’est pas banal, et nul endroit au monde ne dispose mieux à la rêverie.A quelques pas de Mena House, se cache le sphinx derrière une haute colline de sable.Or, un jour, me rappelant ce tableau d’un grand artiste qui, voulant peindre « La Sainte Famille en Egypte, » a représenté la Sainte Vierge assise entre les pattes du Sphinx, avec l’enfant Jésus dans ses bras, il me prit fantaisie d’aller m’asseoir au même endroit.Je trouvai le siège moins confortable que les fauteuils de Mena House, mais j’y pus rêver mieux encore aux cinquante siècles d’existence de ce mystérieux colosse.C’était le matin.Dominant déjà les hauteurs du Mokatam, le soleil illuminait les coupoles et les innombrables minarets du Caire.Les parties visibles du Nil, au Sud, resplendissaient comme des plaques en bronze doré ; et sur l’imperturbable azur du ciel les onze pyramides de Sakkara dessinaient au loin leurs mornes silhouettes.Le Khamsyn soufflait du désert lybique.Des nuages de sable tourbillonnaient autour du Sphinx, et enlizaient ses vastes 224 LA NOUVELLE - FRANCE flancs.Seuls, dans leur impassibilité sereine, son large poitrail et sa tête altière dominaient les vagues de sable.Longtemps je me laissai bercer aux psalmodies mélancoliques et monotones du vent qui se brisait aux angles des trois pyramides de Gizeh.Puis, je me sentis envahi par je ne sais quel hypnotisme vague, et des visions lointaines passèrent devant mes yeux.Bientôt il me sembla que le vieux Sphinx murmurait à mon oreille des légendes et des fables des temps préhistoriques ; et il me vint à l’idée qu’il me répondrait peut-être si je l’interrogeais.— O grand Sphinx, lui dis-je alors, qui que vous soyez, dieu ou monstre, symbole ou statue, parlez-moi, je vous en prie, et racou-tez-moi vos souvenirs.— Mes souvenirs ! répondit une voix sourde.Cinquante siècles de souvenirs ! Toute une bibliothèque les contiendrait à peine.— Je le comprends, ô Sphinx.Aussi vais-je changer ma question.Ecoutez-moi.J’appartiens à la religion de Jésus-Christ, et ce que je cherche avant tout dans ce pays ce sont les souvenirs bibliques.Or vous avez dû bien connaître les grands personnages de la Bible qui ont visité l’Egypte, ou qui y out vécu.Vous en souvenez-vous ?— Si je m’en souviens ?Mais ces personnages sont les plus vivants de la vieille Egypte.Si j’avais pu les oublier, douze siècles d’islamisme me les auraient rappelés.Leurs noms sont écrits à chaque page du Coran.Ils brillent sur les murs de toutes les mosquées, ils retentissent aux sommets des minarets, et tous les bons musulmans unissent dans leur vénération les noms d’Abraham, de Jacob, de Joseph, de Moïse, de Jésus et de Mohammed.Je les ai tous bien connus, sauf Jésus, qui n’était qu’un petit enfant quand je l’ai vu, mais qui m’a laissé une impression ineffaçable.— Eh ! bien, grand Sphinx, parlez-moi d’eux, en commençant par le Père des Croyants. 225 AU PAYS DU SPHINX LE SPHINX Il y avait environ mille ans qu’un artiste inconnu m’avait donné l’existence, en dégageant à grands coups de ciseau mes formes colossales de l’énorme rocher qui me sert de lit.Etait-ce de sa part une inspiration d’en haut, ou un simple caprice d’artiste ?L’histoire n’en sait rien.Qu’étais-je ?et que suis-je ?Celui qui fut mon père le savait sans doute ; mais la postérité ne l’a jamais su.Et comme il avait négligé de me donner un nom, les peuples m’ont appelé Sphinx — ce qui veut dire dans toutes les langues : Inconnaissable.Les anciens Egyptiens m’ont divinisé.Ils ont fait de moi jadis le dieu » Iiorus, » et je représente surtout 11 Ilarmakhis » le « Soleil Levant.» MOI C’est à ce titre sans doute que vous avez reçu la visite de notre Jésus enfant, qui était le vrai Soleil Levant.LE SPHINX Peut-être.Ce qui est certain, c’est qu’on aurait dû me notule grand Veilleur de nuit, et le Guetteur du Soleil levant.que je veille, et que je vois chaque mer Car il y a cinq mille ans matin le soleil se lever.Il y a cinq mille ans que dans cette attitude de lion couché je dresse ma tête d’homme et regarde l’Orient.C’est de là que sont venus presque tous les hommes providentiels de l’antiquité.C’est de là que j’ai vu arriver, il y a quarante siècles, le grand patriarche Abraham, pasteur de troupeaux et pasteur d’hommes.Originaire de la Chaldée, il était versé dans les sciences et les arts de ce pays, et spécialement dans l’astronomie.Il croyait en un Dieu unique, et dans ses entretiens avec Pharaon il lui a raconté que ce Dieu lui était apparu plusieurs fois et lui avait promis de hautes destinées.15 326 LA NOUVELLE - FRANCE Pharaon ne le crut pas d’abord, et se conduisit injustement à son égard.Il lui fit même enlever sa femme Sara, qui était très belle.Mais le dieu d’Abraham le vengea, et força Pharaon à lui rendre justice.L’arrivée du célèbre patriarche en Egypte fut un événement ; et quand je le vis s’avancer à travers le désert arabique, monté sur un chameau richement caparaçonné, et entouré d’une nombreuse escorte de pasteurs et d’esclaves, il avait l’air d’un roi.Derrière lui venait toute une caravane de chameliers armés se balançant sur leurs montures, et conduisant devant eux de grands troupeaux de moutons.La récolte du blé avait manqué dans la terre de Canaan, et le Père des croyants venait échanger des bestiaux contre le blé des Egyptiens.C’est tout près d’ici, presque aux portes de Memphis, qu’il vint planter ses tentes.Memphis était encore à cette époque une ville immense et très belle, la digne rivale de Limbes.Elle appartenait encore aux rois pasteurs, ou Hyksos.Mais depuis plusieurs années ils n’y faisaient plus leur résidence.Leur capitale était Tanis, dans le Delta, et pour régler ses différends avec le pharaon Apapi, Abraham fut obligé d’aller camper aux environs de Tanis.Les rois pasteurs venaient de la Syrie et du pays de Canaan, et ils avaient entraîné avec eux les Ibrihim ou Hébreux, qui formaient un groupe très important de leurs sujets, en Egypte.Abraham considérait donc l’Egypte comme un pays ami ; et, comme il était lui-même appelé par Jéhovah à régner comme roi-pasteur sur la terre de Canaan, il avait lieu de s’attendre à être bien accueilli par Pharaon.Malheureusement les mœurs des cours étaient, dès cette époque, peu édifiantes ; et les courtisans du roi, toujours à l’affût des belles Asiatiques qui franchissaient la frontière, enlevèrent Sara pour la maison de Pharaon.Mais celui-ci comprit sa faute quand il se vit châtié par Jéhovah, qu’Abraham lui avait fait connaître comme étant le Dieu 227 AU PAYS DU SPHINX unique.Il fit venir à sa cour le grand patriarche, lui rendit sa femme, et le combla de présents.Quand le futur Père des Croyants retourna dans son pays, il y emporta de grandes richesses en troupeaux, en or et en argent.MOI L’avez-vous jamais revu ?LE SPHINX Non, et je me suis dit alors qu’il n’était pas le vrai Soleil Levant, dont il m’avait, parlé, et que les Sages de la Chaldée attendaient.Mais, deux siècles après, vers la fin de la domination des rois pasteurs, arriva à Tanis un enfant vraiment extrordinaire qui se disait l’arrière-petit-fils du patriarche Abraham, dont la nombreuse postérité occupait la terre de Canaan.Il se nommait Joseph.Sei frères l’avaient vendu à des marchands ismaélites, qui l’avaient revendu comme esclave à Putiphar, le chef des satellites du roi.Il gagna en peu de temps la confiance de son maître, et il était très beau la femme de Putiphar tenta de le séduire.Furieuse de n’avoir pas réussi, elle l’accusa faussement auprès de son mari, qui le jeta en prison.Mais le Dieu d’Abraham veillait sur lui.Pharaon fit un songe extraordinaire, que Joseph seul put expliquer ; et le roi devinant en lui un favori des dieux lui confia le gouvernement de son pays.Il lui donna pour femme Aseneth, fille d’un prêtre de On ou Héliopholis, et il l’appela d’un nom égyptien qui signifie « Sauveur du Monde.» Le voilà enfin, pensai-je alors, le vrai « Soleil Levant, » et je suivis avec le plus vif intérêt les événements de sa vie.comme MOI Mais ce n’était pas encore lui. sag LA NOUVELLE - FRANCE LE SPHINX Non.Vous connaissez son histoire merveilleuse, et vous savez comment ses frères retrouvèrent leur victime à la tête de l’Egypte ; comment il leur rendit le bien pour le mal, et comment enfin il fit venir auprès de lui toute sa famille, pour la combler des faveurs de Pharaon.Ce souverain donna même aux nouveaux venus un large coin du Delta, appelé le pays de Goshen ou Ges-sen, et il s’y multiplièrent merveilleusement.MOI Et depuis lors, tout en continuant, d’assister chaque matin au lever de votre dieu Horns, vous avez continué d’attendre le vrai «Soleil Levant» dont Joseph n’avait été qu’une figure ?LE SPHINX Oui, et j’attendis ainsi pendant plus de cinq siècles, lorsqu’ jour je vis venir d’Orient un autre homme extraordinaire.Il un n’avait pas d’autre arme qu’une verge, ni d’autre suite que sa femme montée sur un âne, et ses fils.Il était beau, grand, fort, plus instruit que tous les hommes de son temps, et le génie inspiré qui brillait dans ses regards lui donnait l’aspect d’un demi-dieu.Mais il était bègue, et c’était son frère qui parlait pour lui, sous son inspiration.Pourquoi traversait-il le désert arabique, laissant derrière lui la terre de Madian où il avait connu les bonheurs de l’amour légitime, et les calmes jouissances de la vie pastorale ?Que venait-il faire en Egypte ?Je ne fus pas longtemps l’apprendre.Il se disait envoyé par son Dieu pour délivrer du joug des Pharaons les Israélites qu’il appelait son peuple.Et quand on lui demandait quel était le nom de son Dieu, il disait : Moi-même j’ai demandé son nom à Celui qui m’a envoyé, et il m a répondu : «Je suis Celui qui suis ! Ec Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.» sans 229 AU PAYS DU SPHINX J’appris bientôt qu’il se nommait Moïse, et je me souvins qu’il avait été élevé et instruit à la cour des rois.Les drogmaus vous montreront au bord du Nil, dans le vieux Caire, un endroit où il aurait été exposé enfant dans un berceau d’osier enduit de poix et de résine.Mais c’est une de leurs nombreuses erreurs.La cour des Pharaons était alors à Tanis, et comme il avait été recueilli par une des filles du roi, ce doit être dans le voisinage du palais, sur la branche tanitique du Nil où vivaient beaucoup de familles Israélites, que l’enfant fut ainsi exposé et sauvé de l’arrêt de mort porté contre tous les enfants mâles de cette race.Celui que l’Egypte a considéré comme le plus grand de ses rois, Ramsès II ou Sésostris, régnait.Et comme ses derniers prédécesseurs il persécutait cruellement le peuple que Jéhovah s’était choisi.Les Israélites, laborieux, économes, religieux, s’étaient multipliés et enrichis.Ramsès les accabla d’impôts.Il les condamna aux travaux les plus durs, bâtissant dans toute l’Egypte des palais, des temples, des tombeaux et des villes.Ce n’était plus sous des pyramides énormes que l’on enterrait les rois, mais dans des caveaux aussi vastes que des palais creusés sous les montagnes de roc de la Thébaïde.Malgré tout cependant, Israël croissait, et il bâtissait les villes de Pithom, Rhamessès et autres.Il fallait arrêter cet accroissement ; car, bien que réduits à l’état de bêtes de somme, les persécutés devenaient menaçants par leur nombre.Et c’est alors que Ramsès avait décrété le meurtre des enfants mâles.Mais Jéhovah se moqua de lui ; et ce fut à son palais que fut élevé, instruit, formé celui qui devait être plus tard le libérateur des opprimés.Quel n’eut pas été l’étonnement de Ramsès II si quelque prophète lui avait dit alors : « C’est par cet enfant, ô roi, que l’Egypte sera bientôt frappée des plus grands malheurs.C’est 230 LA NOUVELLE - FRANCE par lui que tes successeurs perdront six cent mille de leurs sujets les plus utiles.C’est par lui que l’un de tes fils et toute son armée seront ensevelis dans la mer Rouge.C’est de lui que datera le déclin de ton vaste empire, et c’est son peuple qui deviendra le maître de cette Palestine que tu te vantes d’avoir conquise ! » MOI ISTest-ce pas que cette histoire est merveilleuse, ô Sphinx ?LE SPHINX Oui, certes.Et quand je fus témoin des grands prodiges accomplis par Moïse, je restai convaincu que cette fois j’avais connu le vrai Soleil Levant.MOI Je vous comprends ; car Moïse est la plus haute gloire de l’histoire.Et quand je me le représente descendant du Sinaï portant les tables de la Loi, il me paraît plus grand que le majestueux pylôme du temple de Karnak.Il est la porte monumentale par laquelle l’humanité a du passer pour entrer dans la terre promise de la vraie civilisation ; et c’est par lui qu’elle a connu Dieu, et la vraie notion de cette vie.Toute son œuvre est surhumaine ; et cependant il n’était pas encore le vrai Harmakhis, ou « Soleil Levant.» LE SPHINX Hélas ! non ;’et j’ai dû attendre prés de quinze siècles encore.(À suivre.) A.-B.Routhier. L’ANARCHIE GRAMMATICALE Kl' LITTÉRAIRE ( Suite) La langue française a eu son ’89 et son ’93.Chateaubriand a fait son ’89 ; et pour ce motif il est regardé comme le père de notre littérature moderne.En politique, ’89 a réformé quelques abus de l’ancien régime ; il ne sut pas s’arrêter au point ; et à la place des réformes il laissa des ruines.La langue française avait besoin d’être retrempée ; elle avait perdu quelques-unes de ces qualités maîtresses qui la distinguaient au XVIP siècle ; elle était devenue fruste comme une monnaie depuis longtemps en circulation, claire et correcte encore, mais manquant de relief et de couleur.Chateaubriand lui donna une physionomie nouvelle, sans toucher à son génie, sans violer les lois de sa vieille esthétique fondée sur les principes éternels du vrai et du beau.En réalité il resta classique.La langue du siècle de Louis XIV fut toujours son idéal, et les maîtres qui l’avaient créée continuèrent d’être ses modèles ; le jugement qu’il en porte le démontre suffisamment.Les écrivains du même siècle, quelque différents qu’ils soient par le génie, ont cependant quelque chose de commun entre eux.On reconnaît ceux du bel âge de la France à la fermeté de leur style, au peu de recherche de leurs expressions, à la simplicité de leurs tours, et pourtant à une certaine construction de phrase grecque et latine qui, sans nuire au génie de la langue française, annonce les modèles dont ces hommes s’étaient servis.Dans une phrase du même chapitre il ajoute : Nous avons entendu critiquer la prose du siècle de Louis XIV comme manquant d’harmonie, d’élégance et de justesse dans l'expression.Nous avons entendu dire : .Si Bossuet et Pascal revenaient ils n’écriraient plus comme cela.• C’est nous, prétend-on, qui sommes les écrivains en prose par excellence, et qui sommes bien plus habiles dans l’art d’arranger des' mots.—Ne serait-ce point que nous exprimons des pensées communes en style recherché, tandis que les écrivains du siècle de Louis XIV disaient tout simplement de grandes choses ?1 1—-Le génie du christianisme, Tome 7, 3e Partie.Livre 11.386. 232 LA NOUVELLE - FRANCE Après une pareille profession de foi on sait à quelle école appartenait Châteaubriand.En politique, il fut le champion du libéralisme, qui fut le mal de son temps comme il est encore le nôtre ; mais il resta fidèle à la monarchie, qu’il voulut moderniser, non pas renverser.Il pleura sur la révolution de 1830 qu’il avait préparée sans le vouloir, et il accompagna dans l’exil les princes qu’il avait chagrinés pendant quinze ans.En littérature il sacrifia moins aux idées nouvelles ; ici il ne rendit que des services : la langue du Génie du christianisme fut une restauration, non une révolution.Ses œuvres disent plus clairement encore combien il resta conservateur du bon goût.Il a traité tous les genres : poète en prose, auteur des Martyrs et des Natchès, qui se rapprochent de l’épopée, critique d’art, publiciste dans les journaux, historien, philosophe, orateur à la tribune, rédacteur des Mémoires d’outre-tomhe, il changea de ton selon les sujets qu’il traita ; il parla toujours la même langue très française par le naturel, la clarté, la justesse ; si ses écrits n’étaient pas datés, on les rapporterait à la période qui le précéda.Il s’en distingua seulement par deux caractères qui lui sont personnels, la couleur et le sentiment ; il avait emprunté la couleur à Bernardin de Saint-Pierre, et le sentiment quelque peu maladif à Jean-Jacques Rousseau : Telle est l’inconséquence humaine que je traversai encore les flots, que je me livrai encore à l’espérance, que j'allais encore recueillir Tes images, chercher des couleurs pour orner qui devaient m'attirer peut-être des chagrins et des persécutions.Il alla, en effet, chercher des couleurs sur les ruines de la Grèce, parmi les rhododendrons de l’Eurotas, sur les bords de l’Illissus et du Permesse, et sur les cimes de i’IIy mette, ces pays auxquels les classiques n’avaient emprunté que la mythologie et l’esthétique.Auparavant il avait visité les savanes de l’Amérique, les grands fleuves, et les paysages des Natchès, dont Lafayette n’avait rapporté que la Liberté.Il alla méditer sous les murs de Jérusalem, et parcourut la Palestine où il cueillit les roses de Jéricho, les raisins du Carmel et les fruits de cendres l’anarchie grammaticale et littéraire 233 de la Mer-Morte ; sur sa palette la couleur ne dégénéra pas en peinturlurage dont les barbouilleurs littéraires devaient nous fournir tant d'échantillons.Peut-être que chez lui le sentiment tourna à la sentimentalité, un effet de tête qui fut la manie des écrivains de son temps, et l’a fait classer parmi les saules pleureurs des bords de la Seine.C’était l’exagération d’une qualité qui ajouta un charme à notre langue, une note que d’aucuns prétendaient avoir manqué à la littérature du XVIIe siècle.Nous n’avons pas à vérifier ici cette assertion un peu risquée.A sa suite viennent des écrivains tels que Lamennais, Lacordaire, Montalembert, de Falloux, Lamartine, Musset, de Vigny, Dela-vigue, Villemain, Guizot, Thiers, tous des universitaires de marque, qui ont enrichi notre littérature, et surent être originaux en respectant la tradition.On les désigne sous le nom de néo-classiques : ce ne sont pas encore les romantiques.Châteaubriaud fit le ’89 de la langue française ; Victor Hugo a fait son ’93 : voici le grand révolutionnaire.Il ne débuta pas par là ; dans le même homme on en découvre deux ou trois qui se suivent et ne se ressemblent pas.Il a accompli la loi du Darwinisme, mais à rebours.Tandis que pour le naturaliste anglais la vie s’élève graduellement, et va du protoplasme à l’homme, chez Victor Hugo la vie littéraire commence par le génie, et â travers une série de métamorphoses va aboutir à une espèce de démon, révolté contre le ciel et la terre, qui blasphème la tradition, la religion, la morale, l’art, le goût, et dans sa chute garde encore des restes de son ancienne puissance, en déployant des ailes d’archange dans les espaces sombres et désolés où sa colère et son orgueil éclatent en orages Poète dès sa première jeunesse, il composa à seize ans une ode qui fut remarquée, commençant comme d’autres finissent.Avec les Odes et Ballades il mena la gloire à grandes guides, sans défaillance, suivant plutôt un crescendo qui lui fait atteindre la plénitude de ses facultés avant l’âge mûr.Cette période, la plus belle de sa longue vie, va de 1818 à 1828 : c’est le premier Victor Hugo, le meilleur, sinon le plus étonnant.Ici il est classique comme Châteaubriaud. 234 LA NOUVELLE-FRANCE Il faut lire avec attention les préfaces des diverses éditions des Odes et Ballades ; on y trouve sa doctrine littéraire, la plus orthodoxe qui fût jamais.Eu 1821, à propos de la querelle des classiques et des romantiques, il craint d’être taxé d’hérésie, et il se défend du reproche de novateur qu’on lui adressait déjà.En admettant les variétés que différentes causes peuvent créer eu poésie, parmi lesquelles il range les révolutions sociales, il ne reconnaît qu’une division : « En littérature, comme en toute chose, il n’y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux.» Il flétrit les écrits sophistiques et déréglés de Voltaire, de Diderot, d’Helvotius, etc., « qui ont été d’avance l’expression des innovations sociales écloses dans la décrépitude du dernier siècle.» Il déclare que la littérature présente, telle que l’ont créée les Chateaubriands, les Staëls, les Lamennais n’appartient pas à la Dévolution.C’est la sienne.Il décrit magnifiquement le rôle de la poésie au lendemain des catastrophes où retentit « la parole mystérieuse, » qui est celle de Dieu.Quelques âmes choisies recueillent cette parole et s’en fortifient.Quand elle a cessé de tonner dans les événements, elles la font éclater dans leurs inspirations ; et c’est ainsi que les événements célestes se continuent par des chants.Telle est la mission du génie : ses élus sont des sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et gui ne se taisent ni jour ni nuit.En ce temps-là Olimpio traduisait- pieusement le prophète Isaïe.Un peu plus loin, il développa cette même pensée avec des accents d’une éloquence encore plus pénétrante.C’est surtout à réparer le mal fait par les sophistes que doit s’attacher aujourd’hui le poète.Il doit marcher devant les peuples comme une lumière et leur montrer le chemin.Il doit les ramener à tous les grands principes d'ordre, de morale, d'honneur ; et pour que sa puissance lui soit douce, il faut que toutes les fibres du coeur humain vibrent sous ses doigts, comme les cordes d’une lyre.Il ne sera jamais l’écho d’une parole si ce n’est de celle de Dieu.Après avoir relevé chez les classiques, chez Boileau, en particulier, certains défauts secondaires, il écrit en note : Quant aux critiques malveillants qui voudraient voir dans ces citations un manque do respect à un grand nom, ils sauront que nul ne pousse plus loin que l’auteur de ce livre l’estime pour cet excellent esprit.Boileau par- ANARCHIE GRAMMATICALE ET LITTÉRAIRE 235 tage avec notre Racine le mérite unique d’avoir fixé la langue française, ce qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur.A cette même époque, Victor Hugo donnait en une forme abrégée les linéaments de son esthétique d’une remarquable pureté : S’il est utile et parfois nécessaire de rajeunir quelques tournures usées, de renouveler quelques vieilles expressions, et peut-être d’essayer encore d’embellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, ou ne saurait répéter que là doit s’arrêter l’esprit de perfectionnement.Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers principes du goût.Il aborda le problème de l’accord, de l’autorité et de la liberté, problème aussi difficile en littérature qu’eu politique, quoique moins redoutable, et il le résoud avec bonheur ; eu face de la règle il place les droits du génie : mieux que d’autres il pouvait s’en souvenir.Le vrai talent regarde avec raison les règles comme la limite qu’il ne faut jamais franchir, et non comme le sentier qu’il faut toujours suivre.Elles rappellent incessamment la pensée vers un centre unique, le beau ; mais elles ne la circonscrivent pas.Les règles sont en littérature ce que sont les lois en morale : elles ne peuvent pas tout prévoir.Un homme ne serajamais réputé vertueux parce qu’il aura borné sa conduite à l’observance du code.Un poète ne serajamais réputé grand parce qu’il se sera contenté d’écrire selon les règles.La littérature ne vit pas seulement par le goût, il faut qu’elle soit vivifiée par le génie.En 1826 Victor Hugo donna à sa doctrine d’autres développements, et précisa le sens du romantisme.Il accepte le mot puisqu’il a prévalu, en lui enlevant sa mauvaise acception : Ce qu’il est très important de fixer, c’est qu'en littérature comme en politique l’ordre se concilie merveilleusement avec la liberté.Il en est de même le résultat.Au reste, il faut bien se garder de confondre l’ordre avec la régularité.La régularité ne s’attache qu’à la forme extérieure ; l’ordre résulte du fond même des choses, de la disposition intelligente des éléments intimes du sujet.La régularité est une combinaison matérielle et purement humaine ; l’ordre est pour ainsi dire divin.Dans cette même exposition le poète peint sa pensée par la célèbre comparaison des jardins de Versailles, dessinés par Le ( 236 LA NOUVELLE - FRANCE Nôtre, avec la forêt vierge du Nouveau-Monde, et celle de la cathédrale gothique avec un monument moderne plaqué de style grec et latin.Il conclut ainsi : La régularité est le goût de la médiocrité ; l’ordre est le goût du génie.Il est bien entendu que la liberté ne doit jamais être l’anarchie, que l’originalité ne peut en aucun cas servir de prétexte à l’incorrection dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire.On ne doit détrôner Aristote que pour faire régner Vaugelas.1 C’est parler d’or.La Bruyère en avait dit plus d’un siècle auparavant (il est curieux de rapprocher ces deux écrivains, séparés depuis par un abîme) : Il y a des artisans et des habiles dont l’esprit est aussi vaste que l’art et la science qu’ils professent.Ils lui rendent avec avantage par le génie et par l’invention ce qu’ils tiennent d’elle et de ses principes.Ils sortent de l’art pour l’ennoblir, s’écartent des règles si elles ne les conduisent au grand et au sublime : ils marchent seuls et sans compagnie ; mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours surs et confirmés par le succès des avantages que l’on tire quelquefois de l’irrégularité.Les esprits justes, doux, modérés, non seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ne les comprennent pas, et voudraient encore moins les imiter.Ils demeurent tranquilles dans l’étendue de leur sphère, vont jusqu'à un certain point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières.Ils ne vont pas plus loin parce qu’ils ne voient rien au delà ; ils ne peuvent au plus qu’être les premiers d’une seconde classe, et exceller dans le médiocre 2.Voilà la preuve que cette esthétique bien comprise et bien appliquée aurait eu pour résultat une littérature ancienne par l’observation des règles du goût, et nouvelle parle rajeunissement de ses formes.Cette littérature, Victor Hugo l’avait continuée après Chateaubriand, Lamennais, de Staël et beaucoup d’autres.Mais il ne resta pas fidèle à sa première manière ; ainsi il gâta son esthétique et sa gloire.Plus on 1 — Odes et Ballades.Préface de différentes éditions.2— Les ouvrages d'esprit.(à suivre).P.At, Prêtre du Sacré-Cœur. DANS L'AMERIQUE DU SUD SUR LES CÔTES DU PACIFIQUE C’est dans l’Amérique du Sud, et, exclusivement, à travers les Républiques que baignent les eaux profondes du Pacifique, que je prie les lecteurs de La Nouvelle-France de voyager avec moi.Entrons d’abord à Quito, la capitale de l’Equateur.On y respire l’odeur de la poudre de guerre.Il y a bientôt dix le général Alfaro révolutionnait l’Equa- ans teur.Frauc-maç-on militant il voulait renverser le gouvernement conservateur qui, pourtant, maintenait l’ordre, la paix, la prospérité dans son pays.Malgré une résistance héroïque des catholiques, divisés entre eux,—ce fut leur tort et leur faiblesse,—Alfaro fut vainqueur.Que de crimes il lui fallut pour arriver au triomphe ! Journalistes, propriétaires fonciers, prêtres et religieux égorgés ou condamnés à l’exil ; maisons incendiées, fortunes volées, églises pillées, saintes hosties profanées : voilà les principaux titres que l’on pourrait donner aux chapitres de l’histoire de cette lugubre période.Une fois au pouvoir Alfaro n’eut que deux préoccupations : empêcher tout soulèvement du parti écrasé, ce qu’il obtint en maintenant sous les armes et en gorgeant de faveurs, au grand détriment de la fortune publique, les soudards qui l’avaient aidé dans sa campagne meurtrière, et déchristianiser le pays.L’Equateur, autrefois, par des votes de ses représentants, s’était consacré au Sacré-Cœur et à Notre-Dame de la Merci.Deux décrets, sanctionnés par l’approbation du parlement, ont, dernière- 238 LA NOUVELLE - FRANCE ment, déclaré nuis ces deux actes politico-religieux qu’avaient acclamé les 95% de la population.Un projet de Concordat pour l’asservissement et la spoliation du clergé fut présenté au Saint-Siège, dont l’habile politique sut, pourtant, détourner, en grande partie, les coups que l’on voulait porter à l’Eglise.Le général Leonidas Plaza, successeur d’Alfaro, suit la même désastreuse politique.On peut pourtant espérer de lui qu’il ne fera pas par son initiative couler le sang.Il vient de publier la loi, votée par les Chambres, qui impose le mariage civil à tous les Equatoriens, ne reconnaît que celui-là, et permet le divorce.Des protestations indignées ont répondu à cette mesure.On menace le gouvernement d’une révolution à main armée : la poudre est dans l’air, puisse-t-elle ne pas s’enflammer.Un seul fait suffira pour faire comprendre combien cette loi répugne au sentiment national.Un des députés qui l’a votée, M.Juan Benigno Vela, avait une tille déjà fiancée.Le futur époux demandait qu’on attendît, pour célébrer les noces, le Ier janvier de cette année, date à laquelle entrait en vigueur « le mariage civil.» Le député s’y opposa avec indignation : «Si ce n’est pas une femme honorable que vous voulez pour compagne, dit-il à celui qui doit être son gendre, allez la chercher ailleurs que chez moi.—Jamais je ue déshonorerai ma fille en privant sou mariage de la bénédiction du prêtre.» Comme tant d’autres, M.Benigno Vela, contraint par ses serments, vote en Franc-Maçon ; dans sa vie privée il agit en honnête homme ! ! Le gouvernement et les particuliers, à l’Equateur, laissant les divisions politiques et religieuses, pourraient se livrer à des travaux aussi importants que rémunérateurs.Le pays n’a presque pas de chemins de fer.La voie ferrée, initiée par Garcia Moreno, entre Quito, la capitale, et Guayaquil, le port le plus important, n’est pas encore terminée.C’est à dos de mule, et en 8 jours, que les voyageurs et les DANS L'AMÉRIQUE DU SUD 239 marchandises doivent être transportés d’une de ces villes à l’autre.Les mines d’or, d’argent, de cuivre abondent à l’Equateur.Les plantes médicinales pourraient y être cultivées et récoltées, en grande échelle, et donner des bénéfices.Toutes ces entreprises demandent des capitaux et des bras.Hélas ! les hommes sont morts en si grand nombre, sur les champs de bataille, qu’il est impossible d’avoir une main-d’œuvre suffisante ; et qui voudra faire des placements dans une contrée où la paix est sans cesse troublée, et où les propriétés sont tour à tour rançonnées par les troupes du gouvernement et celles de la révolution ?La Franc-Maçonnerie ruine l’Equateur à tous les points de Que lui importe, pourvu qu’elle triomphe ?Elle desséche complètement la fibre patriotique dans le cœur de ses adeptes.vue.Le gouvernement du Pérou s’est délivré de ses griffes.Avec le président Pierela d’abord, puis, maintenant, avec l’Excellentissime Romagna, c’est le parti conservateur qui est au pouvoir.La confiance a reparu avec la paix, et des capitalistes, des industriels, des cultivateurs sont accourus pour exploiter les richesses minières et agricoles du pays.Les Yankees sont les plus nombreux.ITn des hommes les plus connus de Lima, M.Zévilla, fameux entre tous les zouaves pontificaux, écrivait dernièrement à un ami de New-York : Je possède de nombreuses mines ; sur mes terres coulent des rivières qui charrient de l’or.Que des capitalistes envoient des ingénieurs, en qui ils aient une confiance absolue ; que sur leur rapport favorable ils commencent immédiatement l’exploitation.Ils n’auront rien à payer pour la propriété du sol, je leur demanderai seulement une part des bénéfices nets.Il s’agit, comme on le voit, d’un placement de toute sûreté, capable de tenter ceux qui aiment les pays du soleil. 240 LA NOUVELLE - FRANCE Les ouvriers évangéliques ont profité (les facilités qu’offrait le régime péruvien à leurs travaux bienfaisante, pour accourir en nombre.Les religieux chassés des Philippines ont trouvé là un vaste champ pour leur zèle.Les augustins espagnole, pour ne parler que d’eux seuls, ont pris la direction de trois séminaires diocésains, fondé un grand collège à Lima, ont été mis à la tête de deux vicariats apostoliques.Leur présence, leurs œuvres, comme celles de leurs frères d’apostolat, augmentent le zèle du clergé national et, une fois de plus, par la persécution, l’Eglise regagne avantageusement dans une contrée, ce que l’on semble, pour un temps, lui avoir enlevé dans une autre.La vie religieuse, littéraire, industrielle, commerciale, agricole est intense au Pérou, mais que d’ouvriers du ciel et de la terre il y manque encore ! ! Cette contrée est à peine peuplée, vu l’immensité de son territoire.Il y a place encore pour des légions de travailleurs sérieux et constants qui, facilement, y arriveraient à la prospérité.*** Il faut en dire autant du Chili, avec cette différence, pourtant, que la paix y est plus stable encore.Là on est ennemi des révolutions.Les aventuriers ne trouvent presque personne à qui parler.Depuis Portales, en 1833, la paix intérieure n’a été sérieusement troublée qu’une fois et alors la nation toute entière se leva contre l’homme qui voulait remplacer, par sa volonté personnelle, la constitution politique du pays.Elle s’en débarrassa et l’ordre a été rétabli sur des bases plus solides encore que par le passé.Il y avait eu longtemps menace de guerre entre le Chili et l’Argentine, sa voisine, à propos d’une question de frontière, dont la solution était pendante depuis l’époque même de l’indépendance au commencement du siècle passé.Après avoir dépensé des sommes folles pour remplir leurs ports de vaisseaux de guerre, leurs arsenaux de canons de tout calibre, DANS L’AMÉRIQUE DU SUD 241 de fusils dernier modèle, pour créer des casernes et y appeler de nombreux contingents, grâce aux efforts du président Enazuriz et de l’archevêque de Santiago, Mgr Casanova, on finit, de part et d’autre, par s’en remettre à l’arbitrage de l’Angleterre, mesure très sage par laquelle on aurait dû commencer.Le roi Edouard VII a dicté la sentence que les deux rivaux ont reçue en maugréant, comme c’est coutume en pareil cas, mais on l’a reçue loyalement et toutes les forces vives du pays sont maintenant consacrées au travail.Le Chili est sillonné de chemins de fer dont les voies s’allongent et se ramifient tous les ans.On y exploite le salpêtre, d’une si grande utilité pour l’agriculture dans les terrains épuisés, des mines de cuivre, d’argent et quelques-unes d’or.Le blé, le vin, les fruits sont les produits agricoles les plus abondants.Le sol, encore jeune, les donne sans grand travail ni grandes dépenses de la part de l’agriculteur.On exporte beaucoup de vins, et les grandes marques, supérieures à tout ce que produit la Californie, pourraient être introduites au Canada par la navigation à voile, avec avantage pour le producteur et le consommateur.L’élevage du bétail, vaches et chevaux, est aussi une des ressources de la contrée.Lien de plus pittoresque que le spectacle de ces milliers d’animaux robustes qui naissent, croissent dans les prairies, sur les flancs des collines, sous les ardeurs du soleil de l’été, les ondées de l’hiver, et ne connaissent jamais les étroites limites d’une étable.Dans la partie méridionale c’est le mouton que l’on trouve davantage.La chair séchée ou gelée se répand sur tous les marchés de l’Europe et de l’Amérique.Il y a dans ces régions des îles encore inexplorées qui attendent la visite du missionnaire d’abord et du colon ensuite.Sans doute que la persécution religieuse qui sévit en France jettera sur ces côtes, que peuplent des tribus anthropophages, dit-on, les ouvriers de l’Evangile et de la civilisation.16 242 LA NOUVELLE-FRANCE En attendant, l’Eglise vient de remporter, au Chili, une de ces pacifiques victoires qui devrait ouvrir les yeux de tous ses ennemis, dont le triomphe éphémère est suivi de si éclatantes défaites.Il y a 20 ans, bientôt, un président du Chili, dont le nom aurait pu faire augurer autre chose, M.Santa-Maria voulait imposer au Saint-Siège la nomination à l’archevêché de Santiago d’un ecclésiastique qui n’aurait pas été à la hauteur de sa tâche.Il employa les flatteries, les menaces, les présents, les rigueurs pour triompher des résistances de l’envo) é du Pape.N’obtenant rien de lui, il lui donna son passe-port, lui laissant à peine 48 heures pour s’éloigner du pays.Derrière Mgr Del Frate, ainsi violemment expulsé, marchait son secrétaire, l’abbé L.Monti, jeune prêtre qui débutait dans la carrière diplomatique.La haute société, le peuple, par leurs manifestations de respect, désapprouvaient hautement la conduite du gouvernement qui laissait partir, sans aucune escorte officielle, les représentants de la plus haute autorité du monde.Depuis lors les relations diplomatiques étaient rompues avec le Saint-Siège.Le pays en souffrait.Il y a des questions religieuses très délicates à régler.Le Chili a conquis, sur le Pérou, de grandes provinces que ses employés administrent civilement.L’autorité religieuse est restée au pays vaincu.On a parlé, pendant longtemps, d’accorder un Cardinal à l’Amérique du Sud.Dans la personne de son très digne archevêque Mgr Casanova qui a donné à son clergé des statuts synodaux hautement approuvés à Rome et par les canonistes du monde entier, qui a été l’inspirateur du concile latino-américain tenu à Rome, qui a si puissamment contribué à la paix maintenant établie avec l’Argentine, qui a publié des lettres pastorales sur la sanctification du Dimanche, sur la tempérance, sur l’éducation religieuse lesquelles 243 DANS L’AMÉRIQUE DU SUD ont eu jusqu’à 8 et 10 éditions successives et ont été traduites en plusieurs langues, le Chili aurait pu être honoré du premier chapeau cardinalice dans ces contrées.La rupture diplomatique avec le Saint-Siège était un obstacle invincible.Aussi le président actuel de la République, l’Exme Riesco, a-t-il été spécialement heureux de voir aboutir les démarches faites pour établir un nouvel ordre de choses.Le Saint-Siège a consenti à accréditer un chargé d’affaires au Chili.Il a demandé que le secrétaire d’autrefois, chassé par Santa-Maria, aujourd’hui M>'r Monti, soit son représentant.On a accepté, et c’est avec tous les honneurs officiels que le prélat a été reçu au palais présidentiel.Le passé n’a pas été rappelé, mais il est si vivant dans tous les souvenirs, qu’il se fait jour, partout, sous le suaire dont le couvrent les phrases doucereuse de la diplomatie.Dans la société on n’est pas tenu à ces habiles réserves, et les catholiques, ils sont l’immense majorité, célèbrent la victoire de l’Eglise.Ce n’est pas la seule qu’elle ait remportée dans ce pays cette année.On célébra en janvier à Santiago un congrès de l’enseignement.L’Université chilienne, qui en avait la direction, a été livrée par Santa-Maria à des professeurs allemands en majorité rationalistes et protestants.Leur influence a été néfaste, et malgré les lois du pays qui imposent l’éducation religieuse à tous les degrés de l’enseignement, ils ont formé des maîtres indifférents, tout au moins, et même quelques-uns scandaleusement impies.Aussi n’est-ce qu’au dernier moment que les professeurs chrétiens de l’enseignement libre furent-ils invités à prendre leur place à ces assises.Us eurent la douleur d’entendre formuler le vœu d’une éducation en dehors de toute croyance religieuse, auquel se rallia la majorité de l’assemblée malgré leurs réclamations.Le pays protesta contre cette formule impie.Les colonnes des journaux se remplirent des noms les plus respectés de la haute société, qui la réprouvaient.Aux élections législatives, en mars 244 LA NOUVELLE - FRANCE dernier, les candidats qui auraient pu la soutenir à la chambre ont été en grande partie repoussés du Nord au Sud de la République.Leurs congénères n’auront qu’une infime minorité dans la représentation nationale.En face de l’Université de l’Etat, dont l’esprit a été faussé par l’étranger, l’Université catholique se développe davantage tous les jours.Msr Casanova vient de poser la première pierre du splendide édifice qui va renfermer toutes ses facultés, même celle de Médecine.Une foule compacte assistait à cette cérémonie et, par ses vivats, manifestait son estime et son amour pour la science basée sur la religion.C’est grâce à sa liberté défendue vaillamment contre toute agression, celle d’un homme comme celle d’une secte, que le peuple Chilien a la joie de voir le catholicisme enregistrer ces triomphes qui sont aussi les siens.Sachons comme lui noblement secouer tous les jougs, surtout ceux qu’on voudrait faire peser sur notre conscience.Hadrien, A.A. «JE ME SOUVIENS » Le fier Américain des Etats-Unis devrait souvent, en justice, invoquer la devise de notre chère province, et dire avec reconnaissance : « Je me souviens.» En effet, le nom des fils de la Nouvelle-France est écrit en lettres d’or sur mainte page des annales de son pays.C’est à leur vaillance et à leur zèle qu’il doit quelques-uns des plus riches joyaux de son héritage national.Généreux missionnaires, explorateurs intelligents, intrépides voyageurs, les Français du Canada ont tracé une voie au christianisme et à la civilisation, depuis le pays des grands lacs découvert par deux Récollets et exploré par l’immortel Champlain, jusqu’au golfe du Mexique, depuis l’Océan Atlantique jusqu’aux Montagnes Rocheuses.Cavelier de la Salle découvrant la rivière Ohio, et plus tard, les bouches du Miasissipi ; le jésuite Marquette, et son compagnon Jolliet, sillonnant, les premiers, le « père des eaux » jusqu’à sa rencontre avec l’Arkansas, dotent la France très chrétienne de l’immense bassin baigné par le plus long fleuve de l’univers.Si la France a pu céder, et si les Etats-Unis, doublant leur domaine, ont pu acheter, en 1803, ce bassin qui comprend la Louisiane, l’Arkansas, le Missouri, le Kansas, l’Iowa, rangés parmi les plus fertiles Etats de l’Union, sans compter presque tout le Minnesota, une portion notable du Colorado et du Wyoming, tout le Montana, le Dakota Nord et Sud, l’Oklohama et le Territoire Indien, à qui en revient le mérite, sinon à l’humble missionnaire mort victime de son zèle, et enterré sur la rive d’un lac solitaire, et à ses successeurs dans la carrière apostolique ?A qui encore?sinon aux vaillants pionniers, compagnons de leurs courses, et ambitieux d’agrandir les domaines de leur roi? 246 LA NOUVELLE - FRANCE Et les territoires baignés par le Grand Océan, qui les ouvrit à l’Evangile ?Qui fonda les églises de la côte nord-ouest du Pacifique, sinon des missionnaires partis de Québec?Au reste, sauf la Californie, le Nouveau-Mexique et, la Floride, théâtre de l’apostolat des fils de saint François d’Assise, qui accompagnèrent les découvreurs espagnols, tous les diocèses de l’Union américaine, comme tous ceux du Dominion du Canada sont des rejetons du tronc vigoureux de l’Eglise de Québec, qu’on pourrait, dans un certain sens, appeler la « mère et la maîtresse „ de toutes celles de l’Amérique du Nord.Si, pendant longtemps, la fièvre de l’industrie et du commerce a pu détourner les esprits de nos voisins de l’étude de leurs origines, leurs fils prennent aujourd’hui noblement leur revanche.C’est d’abord l’Est, et surtout Boston, « l’Athènes des Etats-Unis, « qui, depuis bon nombre d’années, prend un vif intérêt à tout ce qui concerne l’histoire primitive de notre province.Et voici maintenant que l’Ouest, à son tour, se réveille au charme des études historiques.Fresque partout ou y avait conservé les noms des pionniers et des fondateurs canadiens-français, perpétuant ainsi le souvenir de leur courage et de leur dévouement souvent héroïques.Le Wisconsin, plus peut-être que les autres Etats de cette région, a noblement fait son devoir en érigeant des statues à la mémoire du Père Marquette, et en publiant, en français et eu anglais, sous les auspices de la Société historique de l’Etat, une édition magistrale des Relations des Jésuites.Ce sont deux actes de reconnaissance envers ces fils de l’Ancienne et de la Nouvelle France qui ont jeté les bases de leur grandeur nationale.Dans un autre ordre de choses, également, le Canada peut réclamer sa part de mérite dans la formation du peuple américau.Le chauviniste étroit et outrecuidant de la Nouvelle-Angleterre, habitué à regarder comme illettré et ignorant le pays qui depuis longtemps fournit des bras à ses industries, est loin de soupçonner que l’homme qui a le plus contribué à la haute éducation de ses 247 « JE ME SOUVIENS » compatriotes, aussi bien qu’à l’instruction des Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne, était fils d’une mère canadiennc-française.Il en est ainsi pourtant, et nous sommes heureux d’en faire la preuve aux lecteurs de La Nouvelle-France.Voici d’abord, en raccourci, la biographie du célèbre latiniste et helléniste, Charles Anthon, qui, né à New-York, le 19 novembre 1791, y mourut le 5 janvier 1867.Après avoir étudié les humanités au Collège Columbia (Yale), il y prit ses grades avec honneur et se livra d’abord à l’étude du droit.Mais il était né professeur, et son at’trait naturel le portait vers l’enseignement des classiques grecs et latins.C’est durant les premières années de son stage qu’il prépara sa grande édition d’Horace, qui, pendant longtemps, fut le vade mecurn des étudiants des Etats-Unis et de l’Angleterre.Maître savant et expérimenté, il savait aussi capter ses élèves par l’urbanité de ses manières, par son zèle pour leur avancement, par le désintéressement avec lequel il poussait les plus retardataires dans la voie royale du savoir.Ou se demande avec étonnement comment Charles Anthon a pu mener de front tant d’œuvres diverses, car ses fonctions de professeur et de directeur d’un lycée (grammar school) suffisaient pour absorber tout son temps.Comment a-t-il réussi à publier tant de livres, en tout une cinquantaine de volumes ?D’abord, il n’avait pas à compter sur les soucis et les distractions inséparables de la vie domestique, car à l’instar des fellows 1 des universités anglaises d’Oxford et Cambridge, il était bachelier dans la double acception du titre.Pais, sa journée était réglée d’une façon tellement méthodique qu’il pouvait en utiliser tous les moments libres.Il ne dormait que six heures, se couchant à dix heures, et se 1___Le règlement traditionnel imposant le célibat aux fellows a été abrogé depuis quelques années. 248 LA NOUVELLE - FRANCE levant à quatre.Ce sont ces premières heures de la journée, heures de fraîcheur et de lucidité singulièrement favorables au travail intellectuel, qu’il consacrait à la composition de ses traités de littérature classique ou à ses commentaires des grands écrivains des siècles de Périclès et d’Auguste.Pendant de longues années, les manuels classiques de Charles An thon furent à peu près les seuls en usage dans toutes les institutions d’enseignement secondaire et supérieur des Etats-Unis, du Haut-Canada, et firent autorité même dans les écoles du Royaume-Uni.Si, depuis, avec les progrès de la linguistique et de la philologie, des ouvrages plus savants et mieux documentés sont venus les supplanter, les classiques commentés du Docteur Authon n’en ont pas moins rendu un service signalé à la jeunesse étudiante de langue anglaise.Jamais l’axiome bien connu « le style, c’est l’homme» ne trouva plus que chez lui une heureuse et exacte application.Le Docteur Anthon était vraiment l’ami de l’étudiant, dans ses livres, aussi bien que dans sa chaire et dans son cabinet d’étude.Explication opportune et commentaires lucides des passages obscurs et difficiles, notes historiques et archéologiques aussi intéressantes qu’instructives, illustrées de fac-similés, d’inscriptions antiques et de gravures appropriées au sujet : voilà autant de moyens de faciliter la tâche de l’étudiant, moyens pour le moins aussi intelligents et certainement plus expéditifs que l’exploitation plus ou moins mécanique d’un colossal dictionnaire.Que de temps ainsi ménagé pour la lecture, et quelle facilité offerte à l’élève de mieux connaître et approfondir les auteurs classiques par Y explication d’une partie plus notable de leurs œuvres ! Combien, pour notre part, nous avons douce souvenance du volumineux Anthon1 s Virgil relié en plein mouton que nous laissions toujours en classe derrière le fauteuil de notre cher et regretté professur de seconde,et quelle reconnaissance ne devons-nous pas à ce dernier de ne nous avoir jamais confisqué le précieux bouquin ! Grâce aux notes, aux commentaires et aux gravures de ce com- 249 « JE ME SOUVIENS » plaisant manuel, nous n’étions jamais pris au dépourvu quand le moment était venu de traduire, à première vue, un passage quelconque de l’Enéide.**# Mais nous voici loin de notre thèse.En quoi donc le Canada français peut-il réclamer une part de la gloire littéraire du Dr Anthon ?Eu ce que la mère de celui-ci, Geneviève Jadot, était canadienne-française, née à Sandwich ; que sa grand’mère maternelle, Mar-guerite-Amablc Baudry de Saint-Martin, était née à Québec, où l’acte de son baptême se lit dans le registre paroissial de l’église cathédrale ; que par ses ancêtres du côté de sa mère, il remonte jusqu’à Louis Hébert, » le patriarche de la Houvclle-France, » et à Guillaume Couillard, qui, lui aussi, assista aux origines de cette colonie, et qui embrasse dans la lignée de ses descendants directs ou indirects les familles Jolliet, de Léry, de Ramezay, d’Youville, Deschambault, Taschereau, Bégin, Taché, Boucher, en un mot tout ce que la Houvelle-France compte de plus illustre par la naissance, la dignité, la vaillance et la vertu.Mais cette gloire n’a-t-elle pas été amoindrie par la mésalliance religieuse de sa mère et son infidélité conséquente aux traditions de sa nationalité et de sa foi ?C’est là, il faut l’avouer, un de ces faits lamentables qu’on ne saurait assez déplorer, et qu’il faut, dans l’occasion, savoir éviter au prix de n’importe quels sacrifices.Il est, toutefois, consolant de songer que, dans le cas présent, il n’y eut pas, de la part de Geneviève Jadot, de renonciation formelle de sa foi.Fille unique de Louis Jadot, colonel dans l’armée française sous les ordres de M.de Muy, et dont le père était maire de Rocroy en Champagne, et de Marguerite Baudry Saint-Martin, elle fut baptisée, le 20 mai 1763, dans la chapelle des Hurons, par le missionnaire jésuite Pierre Potier.Elle perdit sa mère l’année 250 LA NOUVELLE - FRANCE suivante, et son père fut tué peu de temps après, à Miami (Fort Wayne), où il avait été député pour porter des présents aux sauvages.Devenue la pupille du Dr George Anthon, chirurgien de l’armée anglaise en garnison au Détroit, et confiée aux soins de Mme Anthon, née Marie-Anne de Navarre, veuve de son oncle maternel Jacques Saint-Martin, Geneviève fut de nouveau, par la mort de sa tante, privée d’une gardienne de sa foi.Elle n’avait alors que six ans, et quand, plus tard, son tuteur, alors âgé de quarante-quatre ans, la demanda en mariage, elle n’en avait que quinze.Durant son séjour au Détroit elle occupa la maison que le fondateur de la ville, son cousin Antoine de Lamothe-Cadillac, avait fait construire pour le chef des Durons.En 1740, lors de la translation des Durons à l’île au Bois Blanc (aujourd’hui île de Lynn), cette maison échut aux Saint-Martin.Plus tard, lors de l’insurrection de Pontiac, elle devait subir le feu des balles ennemies.Madame Anthon quittait le Détroit en 1787 pour aller vivre à New-York.L’atmosphère mondaine du Détroit, occupé depuis la cession du Canada par une garnison anglaise, n’était guère propre à entretenir la ferveur religieuse.Le changement d’allégeance, et les rapports forcément intimes entre les militaires étrangers et la société française, eurent pour résultat, là, comme à Québec, vers la même époque et plus tard, de favoriser les alliances mixtes.Ce fut malheureusement le cas pour Geneviève Jadot, qui, par suite du mariage de sa tante avec un protestant, se trouva privée, après la mort de celle-ci, de toute instruction catholique.On était, au reste, à cette période lamentable de l’histoire qu’on a justement appelée l’époque « de la disette, » disette spirituelle due à la désorganisation temporaire de l’église de Québec, conséquence inévitable du changement de drapeau et de l’extinction rapide des ordres religieux d’hommes, décrétée par les nouveaux maîtres du pays.Un des derniers survivants de la Compagnie de 251 « JE ME SOUVIENS » Jésus, le Père Potier, desservait seul les fidèles du Détroit et des environs, ministère auquel, vu son âge et son isolement, il ne pouvait suffire 1 L’ignorance et la bonne foi expliquent l’attitude de Geneviève Jadot ; elles atténuent sa faute, si toutefois il y eut de sa part, vu les conditions où elle se trouva, faute consciente et formelle.On éprouve, tout de même, un serrement de cœur en voyant ainsi s’éloigner du giron de la sainte Eglise, et fonder une famille étrangère à la foi catholique, l’héritière du sang le plus pur et le plus fidèle de la Nouvelle-France.Ce fut une de ses ancêtres, une arrière-cousine, Marie-Madeleine de Repentigny, qui, au vieux monastère des Ursulines de Québec, alluma devant la statue de la Madone du Grand Pouvoir « la lampe qui ne s’éteint jamais.» Poètes et romanciers, usant de leur privilège, ont brodé àl’envi sur ce fait historique.Ils ont écrit à ce sujet les choses les plus pittoresques comme les plus invraisemblables.Mais, imagination à part, n’y peut-on voir un symbolisme mystérieux et touchant ?La lampe votive, n’est-ce pas la prière ardente de l’âme qui, vouant à Dieu sa virginité, se consume pour lui seul et pour les âmes qu’il a créées et rachetées ?Elle brille, cette lampe fidèle, dans la « chapelle des saints, » depuis bientôt deux cents ans ; et l’âme bienheureuse de Madeleine de Repentigny de Sainte-Agathe, elle aussi, se consume comme un séraphin devant le trône de Dieu et intercède pour le salut des siens.Et sa prière est depuis longtemps exaucée.Cat ils sont innombrables les héros, les saints, les pontifes, les vierges, qui, issus comme elle du premier colon de la Nouvelle-France, ont illustré et illustrent encore l’Eglise et la patrie.Et voici que le rameau que l’erreur a détaché du tronc vénérable vient de s’y greffier encore et promet une nouvelle floraison.1___Le P.Potier mourut en 1781, la troisième année du mariage de Madame Anthon, six ans avant le départ de celle-ci pour New-York. 252 LA NOUVELLE - FRANCE Une âme d’élite, arrière-petite-nièce du grand linguiste américain, est entrée naguère au bercail de l’Eglise, renouant ainsi la chaîne brisée des traditions catholiques de sa famille.Son retour a été déjà et sera même—nous en avons l’espoir bien fondé—le signal de plusieurs autres ; car l’onction d’une âme gagnée à Jésus-Christ par un acte de sa prédilection divine exerce sur les âmes sœurs une fascination salutaire.L’humilité de la foi, l’ardeur de la prière, la douceur de la grâce, la bonne odeur de Jésus-Christ que répand une âme attirée elle-même par les liens de l’amour : voilà le secret de son irrésistible influence.La néophyte, par reconnaissance et par souvenir, a voulu unir dans le baptême le nom de son aïeule canadienne-française la plus immédiate, à celle de son autre parente, consacrée à Dieu dans l’ordre de Sainte-Ursule.Elle s’appelle Marie-Madeleine-Geneviève.Quand elle visita pour la première fois le berceau de sa famille, l’antique cité de Québec, elle s’y trouva en pays de connaissance.L’atmosphère catholique qu’on y respire allait à merveille à son âme régénérée.Le lendemain avait lieu la procession de la Fête-Dieu.Elle assista à la grand’messe, dans la vieille cathédrale de Notre-Dame de Québec, dont son aïeul, Guillaume Couillard, avait donné le terrain ; puis, suivant Jésus-Hostie dans sa marche triomphale par les rues de Québec, dont plusieurs portent les noms de ses illustres ancêtres, elle le remerciait de l’avoir choisie entre mille et entre dix mille pour recouvrer et posséder sans mélange le don inappréciable de la foi.Des fenêtres de l’Université Laval elle put voir, dans le jardin du Séminaire, le terrain cultivé par son aïeul, Louis Hébert, et l’emplacement de la maison où les Pères Lejeune et de Nolle célébrèrent le saint sacrifice de la messe pour la première fois après la reeouvrance de la Nouvelle-France naguère tombée pouvoir des Kertk.En priant dans la vielle chapelle des Ursuliues, elle vit, à travers les grilles du cloître, scintiller la flamme de « la lampe votive, » au 253 « .TE ME SOUVIENS » et, exhalant son désir de voir les siens partager son bonheur, elle put répéter doucement, avec le plus illustre des néophytes du dernier siècle : Lead, kindly light h L’abbé L.Lindsay.1__En reconnaissance du don de la vraie foi, et en souvenir de sa pieuse arrière cousine, 61lle Anthon a voulu signaler la restauration de la chapelle du monastère des Ursulines de Québec par un ex voto digne de son illustre origine.Outre la belle verrière en rosace qui orne la façade de la chapelle publique, elle a remplacé la vieille lampe votive de la madone du Grand Pouvoir par une autre qui est une véritable œuvre d’art, exécutée spécialement pour cette fin par la célèbre maison d’orfèvrerie religieuse d’Armand Cal liât, de Lyon.Cette lampe, qui est entièrement d’argent 1er titre, avec dorure ors et couleurs, et émaux au feu, aussi bien que les chaînes et le pavillon, pèse 1398 En voici le poème dans les détails : Un large bandeau, ciselé en grammes.relief, supporte quinze roses émaillées, cinq blanches, cinq rouges et cinq jaunes, couleurs emblématiques des mystères du Rosaire.Trois volutes auxquelles les chaînes sont attachées supportent cette lampe qui se termine par un pendentif ciselé en relief et par une croix émaillée.Trois chapelets aux grains de lapis bleu du Tyrol sont suspendus au-dessus du bandeau de la lampe.Des lys au naturel timbrent le bandeau du pavillon et s’accrochent aux volutes.Sous la lampe a été gravée une inscription commémorative. Pages Romaines Sur les rives du Tessin_A côté de la voie ardéatine— Congrès HISTORIQUE.Sur les rives du Tessin, à 2 kilomètres environ de Bellinzago, le soc d’une charrue qui ne déchirait la terre que pour la préparer à recevoir la semence qu’on voulait lui confier, vient de faire découvrir une vieille et vaste nécropole inconnue.Chaque tombe en pierre renferme diverses urnes de dimensions différentes, dont l’une contient les cendres du défunt, les autres gardent les objets qui furent à son usage, bracelets, boucles d’oreille, colliers, bagues, couteaux ; le tout est d’une composition de fer mélangé de cuivre.—A l’exception d’une seule qui porte en grossières incisions des V, unis par leurs extrémités, les urnes n’ont aucun dessin__Et c’est tout ce qui reste d’une population dont l’histoire avait perdu non seulement le nom, mais encore le souvenir.Ces tombeaux heurtés par une charrue inconsciente d’abord, et qui s’en-tr’ouvent aujourd’hui sous la main d’une science audacieuse qui les interroge en les inondant de lumière, restent impénétrables dans leur silence séculaire.Faits pour ceux dont ils gardent les dépouilles et non pour les étrangers, ils n’ont pas même une inscription pour indiquer au passant le dépôt qui leur fut confié.Tout ce qu’ils révèlent, c’est qu’ils sont contemporains de l’âge du fer et que les générations qui reposent en eux demandèrent au feu de consumer leurs cadavres.Le gouvernement italien va continuera ses propres frais les fouilles si heureusement commencées par M.Laurenzo Apostolo dans la propriété Ranchini.C’est ainsi qu’on appelle le champ des récentes surprises archéologiques de l’Italie du Nord.*** A Rome, l’archéologie sacrée n’a pas été moins heureuse cette année.Se basant sur les indications fournies par les itinéraires des anciens pèlerins, le célèbre archéologue, M.Jean-Baptiste de Rossi, après avoir longuement étudié la topographie des cimetières chrétiens, annonçait que des recherches faites sur la droite de la voie ardéatine, du côté des catacombes de Domitille, devaient amener la découverte de l’ancien tombeau du pape saint Damase qui mourut octogénaire en 3S4, après son pontificat de dix huit ans (3GG-384).La grande personnalité de ce pape qui prépara le triomphe définitif du christianisme par l’édit de Théodose abolissant le culte païen qui parut peu après sa mort, sa vénération pour tout ce qui se rapportait aux martyrs chrétiens, les inscriptions qu’il mit sur leurs tombes, les poésies qu’il composa en leur honneur, le soin qu’il apporta à se creuser un sépulcre pour lui non loin de ceux des héros de la religion, dans ces mêmes catacombes où il avait déjà enseveli et sa mère et sa sœur, l’exhumation dont il fut l’objet au huitième siècle, quand ses restes furent transportés dans la basilique S.Laurent in Damaso qu’il avait fait bâtir lui-même, non loin du théâtre de Pompée, près des archives de l’Eglise dans l’étude desquelles sa jeunesse s’était écoulée, tout cet ensemble accroissait les désirs bien légitimes de découvrir le lieu où reposa si longtemps ce grand pape. 255 PAGES ROMAINES M.de Rossi était mort, quand des fouilles exécutées sur ses indications firent retrouver une large crypte où une fresque du quatrième siècle représentait le Christ couronnant six saints.Etait-ce la crypte des martyrs Marc et Marcellianus ou celle de quelques-uns de leurs compagnons dont il est parlé dans les actes de saint Sébastien ?Les avis furent et restent encore partagés___Et les discussions continuaient lorsque, cédant aux instances de M.Joseph Wilpert qui, à l’encontre de l’opinion de M.de Rossi, affirmait l’existence du tombeau primitif du pape saint Damase, sur la gauche de la voie ardéatine, des fouilles nouvelles entreprises par la commission archéologique aidée par les pères trappistes du cimetière Saint-Oalixte conduisirent à l’entrée d’une crypte souterraine ornée de marbres et de peintures.Par un caprice barbare un bloc de marbre plus robuste que les autres avait été le plus mutilé ; seules quelques lettres échappées au marteau restaient là en témoignage d'une ancienne inscription.Le bloc avait dû servir de dalle ou de support, car le plâtre sur lequel on le posa dans ses destinations successives gardait, au revers, l’empreinte de l’inscription brisée.Ce sont quatre hexamètres latins du style damasien dont les premiers commencent par ces mots: Hic Damasi Mater Posait Laurcn (lia membra) Les autres racontent la vie de la défunte qui vécut 89 ans, consacra 60 années de sa vie au service de Dieu, eut quatre enfants et survécut à son époux.Ce marbre confiant à un plâtre humide l’épitaphe qu’il ne peut garder lui-même et retenant à la dérobée quelques lettres qui lui permettront, par la juxtaposition de l’empreinte, de garantir la fidélité de celui dont il emprunte le secours, ce marbre a confirmé les prévisions de M.Joseph Wilpert.La science est enfin en possession du tombeau primitif de saint Damase, qui reposa, nous l’avons dit plus haut, non loin de sa mère Laurentia et de sa sœur Irène qui s’était consacrée à Dieu dans la fraîcheur de ses vingt ans, ainsi que le dit son frère dans l’épitaphe toute de cœur qu’il fit graver sur une pierre tumulaire : Bis dents hiemes necdum compluverat ætas.Quelle famille que celle de ce Pape qui pouvait en louer publiquement tous les membres et qui écrivait de son père dans une inscription qu'il fit placer lui-même dans les archives de l’Eglise qu’il affectionnait tant : H inc pater exceptor lector levita sacerdos Creverat bine mentis qnoniam melioribus actis ; Hine mihi proveoto Christas, cui summa potestas, Sedis Apostolieæ voluit concedere honorem.La crypte qui vient de révéler ce nom de Laurentia que portait la mère du saint-pape n’a probablement pas dit tous ses secrets.11 en est des choses comme des hommes : quand on les éveille après un long sommeil, il faut qu’elles se reprennent avant de se reconnaître, et que de nouveau elles s’habituent à parler.% 256 LA NOUVELLE - FRANCE Rome vient d’être le centre de deux congrès internationaux à 8 jours d’intervalle.Le premier avait pour objet la culture de l’histoire, l’évocation du passé : deux cent vingt membres le composaient ; l’autre avait pour but de demander à la fécondité de la terre et au travail de l’homme par l'agriculture la richesse du présent ou tout au moins l’honnête aisance.11 serait difficile de donner ici un résumé complet des différents travaux qui ont été soumis à l’examen des membres du congrès historique.Qu’il suffise de citer les communications les plus importantes qui ont été faites.Dans la première section consacrée à la philologie classique et comparée ce furent successivement une étude sur les papyrus d’Herculanum par M.Ussani, et des projets émis sur une méthode internationale pour la prononciation du latin.L’histoire des origines seigneuriales des communes par Ferdinand Gabotto, professeur à l’université de Gênes, fut un des travaux les plus remarquables de la deuxième section dite du moyen âge et des temps présents.Des récits tirés de documents inédits relatifs au départ de Napoléon de l’ile d’Elbe jetèrent un jour tout nouveau sur cet épisode de la vie de Bonaparte, par les lèvres du commandeur Gorrini qui les faisaient; mais ce qui intéressa plus encore ce fut l’exposé des motifs qui empêchèrent toujours Napoléon d’entrer, lui-même, dans Rome.Dans la section de la littérature, la Divine Comédie par le professeur Lisius, t’ulci, Folengo, Cervantes, Rabelais parle professeur Tanorède furent les études qui eurent les plus grands succès.Enfin, dans les autres assemblées, on écouta ici un superbe discours sur la valeur des études historiques dans la médecine par M.Benedikt, de Vienne, ailleurs une dissertation sur les origines de la lête du premier de l'an par M.Zanini, là, sur le passage des Alpes par Annibal, sur l’inventeur de la boussole, sur la célèbre bulle de Silvestre 11, relative à la constitution du royaume de Hongrie, sur les rapports de la civilisation de l'Inde avec la civilisation greco-romaine, etc.En se séparant, les membres du congrès se donnèrent des rendez-vous sur les lieux les plus célèbres de l’Italie, pour y revivre ensemble quelques heures l’histoire du passé.Pendant le mois d’avril, Rome a eu trois congrès ; car outre les deux précédents, les derniers jours iiu mois en ont vu un autre, le congrès anti-esclavagiste national.Les étrangers qu’ont amenés ces assemblées extraordinaires, ceux qu'avait conduit à Rome le désir d’y passer la semaine sainte, l’agitation produite au milieu de tout cela par la grève générale des typographes et de tous les autres ouvriers au sein d’une population plus ntiamée de journaux qu’elle ne pouvait plus lire que de pain qu’elle pouvait manger encore puisque Florence la ravitaillait, tout cet ensemble a donné à la ville éternelle une physionomie particulièrement curieuse.Don Paolo-Agosto.Le Président du Bureau de Direction : L'abbé L.Lindsay.Québec : — Imprimerie S.-A.Demers, N° 30, rue de la Fabrique.
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