La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 décembre 1903, Décembre
LA NOUVELLE-FRANCE I REVUE DES INTÉRÊTS RELIGIEUX ET NATIONAUX DU CANADA FRANÇAIS DÉCEMBRE 1903 Tome II N" 12 QUÉBEC EN 1665 1 Au dix-septième siècle, on ne traversait pas l’Atlantique en six jours comme on le fait aujourd’hui, grâce aux magnifiques paquebots qui joignent, à la rapidité du déplacement, le plus large confort et un luxe vraiment princier.Le voyage • de France au Canada était alors une rude entreprise.Le Saint-Sébastien, qui portait MM.de Courcelle2 et Talon, fut cent dix-sept jours à la mer 3 à compter de l’embarquement.Ce navire était petit, fort encombré, chargé de monde, et il y eut beaucoup de maladie à bord.Après avoir touché à Gaspé, où M.Talon recueillit des échantillons de minéraux, le Saint-Sébastien jeta l’ancre dans la rade de Québec le 12 septembre 1665.Le gouverneur et l’intendant furent accueillis avec joie.Leur arrivée complétait le 1 __Cet article est un chapitre détaché du livre intitulé L'Intendant Talon, que M.Chapais va publier d’ici à deux ou trois mois_(Note de la Direction).2 — Dans nos histoires du Canada ce nom est généralement écrit avec un s : .Courcelles.» Mais nous suivons ici M.de Courcelle lui-même qui écrivait son nom sans s, comme on peut le constater dans les plumitifs originaux du Conseil Souverain.3 — Lettre de Talon à Colbert, 4 octobre 1665. 546 LA NOUVELLE - FRANCE triumvirat que Louis XIV avait chargé de relever, de sauver et de fortifier la colonie.Ce furent un printemps et un été mémorables pour les habitants de la Xouvelle-France que le printemps et l’été de 1665.Reportons-nous à cette époque et essayons de nous représenter l’état d’âme des Canadiens en ce moment.Menacés de ruine et de destruction, constamment sous le coup de l’égorgement et de la dévastation, depuis des années ils soupirent après les secours de France.Mais lorsqu’on ne reste pas sourd à leurs plaintes, on ne leur accorde qu’une aide absolument insuffisante.Enfin en 1664 on leur assure que 1665 sera pour eux l’année de la délivrance.L’hiver se passe dans l’attente et l’incertitude.Sera-t-on déçu encore comme on l’a été tant de fois ?Voici le printemps.Le grand fleuve a brisé sa prison de glace.Des hauteurs de Québec, on scrute ses horizons avec anxiété.Vont-ils enfin paraître, les renforts libérateurs ?Le mois de mai s’écoule, on a dépassé la mi-juin.Enfin, voici une voile : c’est un navire de France, et il est chargé de soldats.Dieu soit béni ! La parole royale n’est pas un vain mot, et la colonie est sauvée.A partir du 19 juin, Québec est en liesse.Les vaisseaux succèdent aux vaisseaux.Le 30, arrive le marquis de Tracy, celui qu’on appelle le vice-roi, et avec lui quatre nouvelles compagnies de troupes.Les navires ne débarquent pas seulement des soldats : ils amènent aussi des colons, des filles à marier, des manœuvres ; ils apportent des armes, des munitions, des provisions, des animaux domestiques.A chaque nouveau bâtiment qui entre en rade, c’est une nouvelle explosion de joie ! Le 16 juillet, grande sensation à Québec ! On a débarqué douze chevaux ; la population québeequoise, qui n’en a point vu depuis le cheval solitaire de M.de Montmagny 1, admire ces nobles bêtes, et les sauvages contemplent avec étonnement ces « orignaux de France, » si doci- 1 —En 1647 la compagnie des habitants avait fait cadeau d’un cheval au gouverneur, M.de Montmagny.Ce fut le premier cheval importé au Canada. 547 QUÉBEC EN 1665 les à la voix le l’homme.Imaginez le mouvement, l’animation, la joie que font régner dans la ville naissante tous ces témoignages d’énergique sollicitude donnés enfin par la mère-patrie à sa fille longtemps négligée.Et, tout l’été cela se continue.Le 19 août arrive M.de Salières, colonel du régiment de Carigtian, avec quatre compagnies ; le 20, quatre compagnies additionnelles font leur débarquement.Enfin, le 12 septembre, les navires le Saint- • Sébastien et le Jardin de Hollande, mouillent devant Québec, suivis deux jours après de la Justice h Au résumé la colonie se voyait fortifiée de quatre ou cinq cents colons, artisans ou journaliers.Scs magasins regorgeaient de munitions et de denrées.Une petite armée de douze ou treize cents hommes d’élite lui promettait une sécurité inconnue depuis vingt ans.La présence des trois éminents fonctionnaires, MM.de Tracy, de Courcelle et Talon, mettait le comble à la joie générale.Alexandre de Prou ville, marquis de Tracy 1 2 3, faisant fonctions de vice-roi, était âgé d’environ soixante-trois ans.Hé en 1602, il avait embrassé de bonne heure la carrière des armes.En 1646, après avoir présidé une levée de troupes étrangères en Allemagne, il en recevait le commandement.Cinq ans après, Mazarin lui 1 __Pour tous ces arrivages, voyez le Journal des Jésuites, p.332 et suivan- tes, et la Relation de 1GG4, p.25, édition canadienne des Relations des Jésuites, vol.III.2 __M.de Tracy était-il marquis ?Tous nos historiens, suivant en cela Charlevoix, lui ont donné ce titre.Cependant, à deux exceptions près, il n’est ainsi désigné dans aucun écrit contemporain.Dans sa commission de lieutenant général, il est appelé , le sieur de Prou-ville Tracy * ou « le sieur Prou ville de Tracy.• (Edits et Ordonnances, vol.III, p.271.Voici comment il s’intitule lui-même dans le préambule d’une ordonnance rendue par lui à la Martinique : «Nous, Alexandre de Prouville, Chevalier, Seigneur des deux Tracy, Conseiller du roi en ses conseils, Lieutenant général des armées de Sa Majesté et dans les Isles de la Terre ferme de l’Amérique Méridionale et Septentrionale, tant par mer que par terre ; ayant reconnu que par Concession, Privilège et Coutumes il se pratiquait ou se devait pratiquer en Pile de la Martinique les choses suivantes, vertu du pouvoir à nous donné par Sa Majesté, avons fait les règlements qui en 548 LA NOUVELLE - FRANCE faisait conférer le grade de lieutenant général en récompense de ses services.Son fils, Charles-Henri de Prouville, nommé maréchal de camp en 1652, avait été tué deux ans plus tard.Nous avons vu que Louis XIV avait envoyé en Amérique M.de Tracy investi des plus amples pouvoirs.Sa mission avait été très efficace.Il avait repris pour le roi possession de Cayenne, occupée un moment par les Hollandais, et rétabli l’ordre aux îles françaises, principalement à la Martinique et à la Guadeloupe.Puis il s’était rendu au Canada conformément à ses instructions.M.de Tracy était un homme droit, loyal, intrépide et d’une intégrité admirable.Il était à la fois conciliant et ferme et la bonté chez lui s’alliait à la justice.Sa perspicacité naturelle, développée par l’expérience, le rendait très apte à pénétrer les caractères, à discerner les intentions et les mobiles.Son jugement solide savait s’élever au-dessus des préjugés dont plusieurs de ses contemporains subissaient trop souvent le joug.Sa foi était vive et sa piété sincere.Daniel de Iîémy, sieur de Courcelle, occupait le poste de lieutenant du roi au gouvernement de Thiouville, avant d’être suivent.> (Moreau de Saint-Méry, Lois et Coutumes des Colonies françaises, vol.I, p.138).Dans les plumitifs du Conseil Souverain, M.de Tracy est appelé i Messire Alexandre de Prouville, chevalier, seigneur de Tracy, conseiller du roi en ses conseils, lieutenant général pour Sa Majesté en l’Amérique Méridionale et Septentrionale tant par mer que par terre.> (Jugements et Délibérations du Conseil Souverain, vol.I, p.364).La Mère de l’Incarnation, Talon, Colbert, Louis XIV, en parlant de lui, disent : ill.de Tracy » ou île Sieur de Tracy.• Cependant M«c de Laval, dans son lnjormatio de statu ecclesiœ Novœ Franciœ du 21 octobre 1664, l’appelle .Dominus Marchin de Tracy.' Et la Relation de 1665 dit : .Le roi ht choix de Monsieur le Marquis de Tracy.> Charlevoix et l’auteur de VHistoire de l’Hôte'-Dieu de Québec ont emboîté le pas au Père Le Mercier, rédacteur de cette relation.Où est la vérité ?Ce n’est pas là un point très important, mais nous avons cru devoir le signaler.Dans tous les cas, que M.de Tracy fut marquis ou non, c’était un homme éminent. QUÉBEC EN 1665 549 nommé gouverneur du Canada.C’était un vaillant militaire.Impulsif, franc, prompt à l’action et impatient des retarda : il avait les défauts de ses qualités.On pouvait lui reprocher d’être parfois ombrageux et soupçonneux sans motifs, et de trop céder au premier mouvement, qui n’est pas toujours le meilleur.Malgré cela, son courage, son zèle, son honorabilité, son dévouement au bien public, out fait de lui l’un de nos bons gouverneurs.Tels étaient les deux hommes avec qui Talon était appelé à coopérer.Notre premier intendant—le premier en exercice, sinon en titre — avait essentiellement l’esprit de sa fonction.Laborieux, inquisitif, clairvoyant, ami de l’ordre et de la régularité, il se faisait remarquer par la clarté des idées, la largeur des vues, la netteté de la perception et l’énergie de l’exécution.Sa libéralité, sa bienveillance, son intelligente activité lui gagnaient la sympathie et l’admiration.Cependant l’ambition du progrès, le désir de faire vite l’induisaient peut-être parfois à franchir la limite de ses attributions, au risque de provoquer des froissements.Pour compléter cette courte esquisse, ajoutons que, parfaitement imbu des maximes de son époque et du müieu où il avait grandi, Talon, fervent chrétien, était un non moins fervent partisan de la suprématie de l’Etat dans les questions mixtes où les droits de l’Eglise étaient enjeu.Pour donner une idée de l’impression produite par ce remarquable triumvirat de Tracy, Courcelle et Talon, laissons parler une contemporaine : « Quelques jours après l’Assomption, trois navires vinrent mouiller devant Québec ; ils étaient chargés de bons effets, et portaient plusieurs compagnies et à leur tête M.de Salières, Colonel du Régiment; enfin, le 12 septembre, la joie fut complète par l’arrivée de deux vaisseaux, dans l’un desquels était Monsieur Courcelles, Gouverneur Général, et Monsieur Talon, Intendant, et les dernières compagnies du Régiment de Carignan, un troisième navire le suivit deux jours après, de sorte que cette Colonie ne s’était jamais vue dans une si grande abondance.Monsieur le Marquis était parfaitement content, tout con- 550 LA NOUVELLE-FRANCE courait à le satisfaire, il ne cherchait qu’à procurer à tout le monde les secours qu'on pouvait espérer de lui ; il était servi avec une grande splendeur.Monsieur de Courcelles avait aussi un magnifique équipage, et Monsieur Talon qui aimait naturellement la gloire n’oubliait rien de ce qu’il croyait pouvoir faire honneur au Roi, dont il était un très zélé sujet.Ces trois Messieurs étaient doués de toutes les qualités qu’on pût souhaiter ; ils avaient tous une taille avantageuse et un air de bonté qui leur attirait le respect et l’amitié des peuples ; ils joignaient à cet extérieur prévenant, beaucoup d’esprit, de douceur et de prudence, et s’accordaient parfaitement pour donner une haute idée de la puissance et de la Majesté Royale ; ils cherchèrent tous les moyens propres à former ce pays, et y travaillèrent avec une grande application.Cette colonie sous leur sage conduite prit des accroissements merveilleux, et selon les apparences on pouvait espérer qu’elle deviendrait florissante h » Il tardait à Talon de se mettre en contact avec les établissements du pays nouveau qu’il allait administrer.L’anecdote qui suit nous en donne une preuve assez amusante.Elle nous est racontée par le même auteur que nous venons de citer : « La Mère Marie de Saint-Bonaventure, notre supérieure, n’avait pas manqué d’écrire à ces messieurs avant qu’ils fussent débarqués, afin de les engager à protéger notre Hôtel-Dieu, et dès le jour que monsieur Talon descendit à terre, il se fit conduire ici, sans I — Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec, imprimée à Montauban, chez Jérôme Ligier, imprimeur du roy.Cet ouvrage avait été composé par la célèbre Mère Jucliereau de St-Ignace, née en 1G50, entrée à l'IIôtel-Dieu en 1664, morte en 1723.La mère Duplessis de Ste-IIélène, femme distinguée, sœur du Père Duplessis, jésuite et prédicateur de renom, mit la dernière main à la rédaction de ce livre.La Mère Juchereau déclare, dans une épître dédicatoire à ses sœurs en religion, qu’elle a beaucoup puisé dans les mémoires écrits parla Mère St-Bonaventure, l’une des trois premières hospitalières venues de France, ainsi que dans divers manuscrits des Mères St-Augustin et de la Nativité. 551 QUÉBEC EN 1665 suite et fort simplement, il demanda la Mère Supérieure sans dire qui il était, elle vint avec la Mère Marie de la Nativité, il les salua de la part de M.l’Intendant, feignant d’être son valet de chambre, et les assura que monsieur Talon était très disposé â leur faire tout le bien qui dépendrait de lui ; comme il parlait admirablement bien, et qu’il assurait fort hardiment tout ce qu’il disait, la Mère de la Nativité qui avait beaucoup de discernement, fit un signe à la Mère Supérieure, et elle lui dit agréablement qu’elle ne pensait pas se tromper eu le croyant plus qu’il ne voulait paraître ; il lui demanda ce qu’elle voyait en lui qui lui donnait cette pensée, elle lui répondit qu’il y avait dans sou discours et dans sa physionomie quelque chose qui l’assurait que c’était M.l’intendant lui-même à qui elle avait l’honneur de parler ; il ne pût dissimuler plus longtemps la vérité, ni cacher le plaisir que lui faisait un compliment si juste et si obligeant, et conçut pour notre Communauté et en particulier pour la Mère de la Nativité uue estime et une affection dont nous avons ressenti les effets dans la suite h » Au moment où l’intendant Talon vient d’arriver au siège du gouvernement dont il va être le plus efficace administrateur, il n’est pas hors de propos de nous demander ce que c’était que la ville de Québec eu 1605.Capitale de la Nouvelle-France : ce titre avait noble allure et pouvait en imposer de loin aux Français d’Europe.Même à nos yeux, lorsque, nous ne serrons pas de trop près le vérité historique, de prime abord il ne laisse pas que d’amplifier un peu la réalité qu’il recouvrait.Cette réalité était bien humble.Québec n’était alors, à tout prendre, qu’un bourg peu considérable.Sa population régulière était d’environ 550 âmes, et le nombre de ses maisons ne dépassait pas soixante-dix 1 2.Il y avait la Basse-Ville et la Haute-Ville comme aujourd’hui.Mais la Haute-Ville était peu habitée en dehors du monde 1 — Histoire de VHôtel-Dieu, p.176.2—Histoire de VHôtel-Dieu, p.172. 552 LA NOUVELLE - FRANCE officiel.C’était dans la partie basse de Québec, au pied du promontoire et sur le bord du fleuve que l’on rencontrait les boutiques des marchands et le plus grand nombre de résidences particulières.Là se faisait tout le commerce et s’élevaient les entre-trepôts et les magasins de la compagnie et du roi.De la ville basse on montait à la haute par un chemin sinueux et escarpé qui aboutissait, d’un côté à un édifice en pierre servant à la fois de presbytère, de séminaire et d’évêché, ainsi qu’à l’église paroissiale et à la grande place, de l’autre à la place d’armes et au château Saint-Louis, situé à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’extrémité est de la terrasse Dufferin.A main droite, en montant cette côte, sur le penchant du cap, on rencontrait le cimetière, et, plus haut, à main gauche, un peu avant d’arriver au fort et au château on longeait le fort ou camp des Huron s, où s’étalent réfugiés les débris de cette malheureuse nation, à peu près sur le site actuel des bureaux du Grand-Tronc et de l’Intercolonial, et de l’hôtel des Postes.Séparés de l’église paroissiale par la grande place, s’élevaient le collège 1 et l’église des jésuites, et plus bas les bâtiments de l’Hôtel-Dieu.De l’autre côté de la place d’armes, en face du fort Saint-Louis, ou voyait une maison appelée la sénéchaussée ou le palais, qui servait habituellement aux séances des tribunaux2.On y avait logé M.de Tracy.A peu de distance de cet édifice on apercevait le monastère des Ursulines et ses dépendances.Il y avait quelques emplacements défrichés et peut- 1—Le collège des Jésuites avait, été fondé en 16,35 par le marquis de Gamache dont le fils aîné était entré dans la Compagnie de Jésus., En 1665, le corps enseignant de cette institution se compose d'un professeur pour la petite école, qui enseigne aux enfants le catéchisme et leur apprend à lire et à écrire ; d’un professeur des classes de grammaire, d'un professeur de rhétorique et d’humanités, d’un professeur de mathématiques, enfin d'un professeur de philosophie et de théologie.• (Les Jésuites et la Nouvelle-France, par le Père de Rochemonteix, I, p.211).2 — Vers l’endroit où est construit aujourd’hui le palais de justice.Il y a des lieux prédestinés. 553 QUÉBEC EN 1665 être deux ou trois maisons le long du chemin appelé la Grande-Allée, qui partait de la place d’armes et.allait à Sillery.Du côté opposé du promontoire, un autre chemin conduisait à l’établissement connu sous le nom de Saint-Jean, où le sieur Bourdon, procureur-général, avait construit son manoir et une chapelle.La ville contenait cinq églises et chapelles : l’église paroissiale dédiée à Notre-Dame, l’église des jésuites, la chapelle des Ursulines, celle de l’IIôtel-Dieu et la chapelle Saint-Jean.Le personnel ecclésiastique de Québec était nombreux, comparativement à la population.A sa tête apparaissait la remarquable figure de M£r de Laval, évêque de Pétrée, vicaire-apostolique de la Nouvelle-France.Il avait pour seconder son zèle, M.de Dernières, vicaire-général, curé de la paroisse et supérieur du séminaire, M.de Lauzon-Charny, vicaire-général, MM.de Maizerets, Dudouyt, Pommier, Morel et Morin, prêtres séculiers.La cure était unie au séminaire, et tous ces prêtres faisaient partie de cette maison qui, suivant les intentions du prélat, devait desservir toutes les paroisses 1.Au collège des Jésuites résidaient neuf pères et sept frères ; le Père Le Mercier venait d’être nommé supérieur.Québec possédait en outre deux communautés de femmes, les Ursulines et les Hospitalières.Les premières avaient comme supérieure la Mère Marie de l’Incarnation, cette personne admirable que Bossuet a appelé la « Thérèse du Canada.» Elle était alors âgee de U6 ans.Huit religieuses de chœur, quatre novices et cinq verses composaient le personnel de la maison.Madame de la Peltrie, fondatrice du monastère, y menait une vie d’édification.Les dames ursulines formaient à la piété et à l’instruction vingt et une pensionnaires outre un bon nombre d’externes.A l’Hôtel-Dieu il y avait douze religieuses de chœur, quatre sœurs converses et aussi cinq pensionnaires, quoique ce ne fût con- 1__Outre ces sept prêtres du séminaire, il y avait aussi à Québec M.l’abbé Jean LeSueur, dit de St-Sauveur, qui desservait la chapelle St-Jean, et M.Le Bey, chapelain de l’Hôtel-Dieu. 554 LA NOUVELLE-FRANCE point là une maison d’éducation proprement dite.La Mère Saint-Bonavcnture de Jésus, femme distinguée, était supérieure de cette communauté.Le Conseil Souverain, tel que réorganisé arbitrairement par M.de Mésy, se composait de MM.Damours, de Tilly, Denis, de Mazé et de la Tesserie ; MM.de Villeray, Juchereau de la Ferté et d’Auteuil avaient été démis ainsi que M.Bourdon, procureur-général que le gouverneur avait remplacé par M.Chartier de Lotbinière, ancien lieutenant civil et criminel à la sénéchaussée.Mais ces fonctionnaires allaient être réinstallés par les nouveaux administrateurs.Le personnage le plus considérable de Québec dans l’ordre civil après MM.de Tracy, de Courcclle et Talon était M.LeBarroys, agent général de la compagnie des Indes Occidendales, à qui un arrêt royal daté du 10 avril 1665 donnait séance au Conseil au-dessus de tous les autres membres de ce corps judiciaire et administratif.En dehors du monde officiel, parmi les citoyens notables de la capitale on remarquait MM.Le Gardeur de Repentigny, Dupont de Neuville, Jean Madry, chirurgien du roi, Michel Filion et Pierre Duquet, notaires royaux, Pierre Denis de la Ronde, Jean le Mire, maître charpentier et futur syndic des habitants, Madame d’Ailleboust, veuve de l’ancien gouverneur, Madame veuve Couil-lard, née Guillemette Hébert, tille de Louis Hébert, le premier défricheur canadien, Madame de Repentigny, veuve de celui que nos vieilles chroniques appelaient « l’amiral de Repentigny », Messieurs Nicolas Marsollet, Louis Couillard de l’Espinay, Charles Roger des Colombiers, François Bissot, Charles Amiot, bourgeois.Les principaux marchands étaient Messieurs Charles Basire, Jacques Loyer de Latour, Claude Charron, Jean Maheut, Eustache Lambert, Bertrand Chesnay de la Garenne, Guillaume Feniou.Charles Aubert de la Chesnaye, le plus gros négociant de Québec à cette époque, se trouvait en ce moment en France.Ce qui précède peut donner à nos lecteurs une idée assez juste 555 QUÉBEC EN 1665 de Québec en 1665.N’oublions pas que, dans les derniers mois de cette année, l’arrivée de nombreux navires et d’un petit corps d’armée communiquait à la capitale de la Nouvelle-France un surcroît d’activité et de vie.Mais cela ne devait être que transitoire.Dans son état normal, nous le répétons, rien de plus humble, de moins imposant que ce pauvre chef-lieu de la colonie française.Et cependant ne nous y trompons pas ; il y avait là les germes féconds d’une société, d’un peuple destinés à vivre.Agriculture1, commerce, industrie, institutions d’éducation et de bienfaisance, hiérarchie religieuse et civile, tous ces éléments de force sociale avaient déjà pris racine dans notre sol et promettaient de grandir s’ils n’étaient point détruits dans un jour de tempête.Cette poignée de défricheurs, d’artisans, de trafiquants, de soldats, d’officiers civils et militaires, de prêtres, de missionnaires, de religieuses, c’était la France.Une France au berceau, une France embryonnaire, sans doute ; mais que de merveilles la vitalité du sang français, la puissance expansive de l’âme française n’avaient-elles pas déjà enfantées ! Pourquoi ces merveilles ne se reproduiraient-elles pas sur les bords du Saint-Laurent ?C’est à cette œuvre de développement, de croissance et de progrès que nous allons voir travailler l’intendant Talon.Avant toute chose, il fallait que les nouveaux administrateurs fussent accrédités, fussent intronisés officiellement.Le 6 juillet, les lettres patentes du roi nommant M.de Tracy son lieutenant général en l’Amérique avaient été enregistrées au Conseil Souverain.Le 23 septembre il y eut une séance solennelle de cette assemblée en la première salle du Château Saint-Louis.Etaient présents, suivant les termes du plumitif : Alexandre de Prouville, chevalier, seigneur de Tracy, conseiller du roi en ses conseils, lieutenant général pour Sa Majesté en l’Amérique méridionale 1 — On constate par les documents de l’époque qu’il y avait des terres en culture dans les limites mêmes de Québec, entre autres sur la Grande Allée et au fief Saint Jean. 556 LÀ NOUVELLE - FRANCE et septentrionale tant par mer que par terre, messire Daniel de Itemy de Courcelle, lieutenant général des armes de Sa Majesté ; pourvu du gouvernement du Canada, Messire François de Laval, évêque de Pétrée, Messire Jean Talon, conseiller du roi en ses Conseils d’Etat et privé, nommé à l’intendance de justice, police et finances du dit pays, le sieur Le Barroys, conseiller de Sa Majesté et son premier interprète de la langue portugaise, agent général de la compagnie des Indes Occidentales, les sieurs de Villeray, de la Ferté, d’Auteuil, de Tilly et Damours, tous ci-devant conseillers au temps de la première création du Conseil, maître Jean Bourdon, procureur général, et maître Jean-Baptiste Peuvret, greffier.Les lettres patentes du roi en faveur de MM.de Courcelle et Talon, et la commission ainsi que les lettres de présentation et de préséance de M.Le Barroys furent lues et enregistrées.La nouvelle administration était inaugurée ; les nouveaux chefs de la colonie allaient se mettre à l’œuvre.Thomas Chapais. CORRESPONDANCE DE L’AMÉRIQUE CENTRALE Monsieur le Directeur de La Nouvelle-France, Vous me demandez de dire un mot, à vos lecteurs, du voyage que je viens de faire dans l’Amérique du contre et du sud, sur la côte de l’Atlantique.Je réponds à votre désir, sans grand espoir, pourtant, de vous être utile.Il faudrait entrer dans les détails, et les pages de votre excellente revue sont encore trop réduites pour que je me le permette.Je reviens tout attristé de ce que j’ai vu à Panama.Une poignée d’ambitieux et d’insensés a osé se soulever contre la nation colombienne pour la démembrer et faire une république indépendante, qui va compter, tout au plus, 300,000 habitants, la plupart indiens ou nègres.Ce sont des ambitieux qui veulent se partager les 10,000,000 de piastres que le Yankee va leur donner : ce sont des insensés qui ne comprennent pas qu’ils vendent leur liberté.Ils ont demandé la protection du gouvernement de Washington, qui s’est empressé de la leur accorder.C’est l’acheminement, pour eux, vers la servitude ; c’est pour M.Roosevelt, qui soutient les rebelles, qui leur a fait passer les fusils espagnols pris à Cuba, un déshonneur qui rejaillit sur tous ses concitoyens.En 1846, les Etats-Unis ont célébré, avec la Colombie, un traité par lequel ils s’engageaient à maintenir sa souveraineté contre tous les ennemis de Vintérieur et de Vextérieur.Ce pacte est dans les archives de la Maison Blanche : il n’est pas dans la mémoire de celui qui y réside, ni dans celle des ministres qui le conseillent.La nouvelle République de Panama, pour connaître le sort qui l’attend, n’a qu’à voir ce qui se passe à Puerto-Rico et aux Philippines.Depuis qu’elle est devenue colonie yankee, l’île de Puerto-Rico souffre à tous les points de vue.Son café et son tabac, refusés 558 LA NOUVELLE - FRANCE par l’Espagne, ne se vendent plus.Les fermiers ne récoltent que le nécessaire pour payer leurs impôts.Ils ont réduit à tel point le salaire des ouvriers que ceux-ci, pour ne pas mourir de faim, émigrent en grand nombre.Emigrer d’un des pays les plus fertiles du monde, c’est payer cher l’honneur d’être un territoire yankee ! Le gouverneur de Puerto-Rico, M.Hunt, persécute sans trêve et sans scrupule ceux qui ne sont point ses flatteurs.Ses partisans, pour le soutenir, se sont servis du poignard et du revolver, et plusieurs victimes sont tombées sous leurs coups.Il faut bien payer l’honneur d’être territoire yankee ! Les catholiques sont persécutés, tandis que les protestants et les apostats de tout rang ont l’appui du gouvernement.A peu de chose près, c’est là aussi l’histoire de ce qui se passe aux Philippines.Le Yankee, ami de la liberté chez lui, est, à l’étranger, autocrate, tyran même.Il n’a point de scrupules à détruire la race indigène afin d’implanter, plus facilement, son esprit mercantile.Les fondateurs de la République de Panama l’apprendront bien vite à leurs dépens.Si le président de la République de Colombie et ses sénateurs et députés n’ont pas ratifié le traité qui devait permettre aux Etats-Unis d’ouvrir le canal de Panama, c’est qu’on leur demandait de céder aux Yankees, à perpétuité, et avec domaine souverain, une largeur de 10 milles de terrain de chaque côté du canal.En Colombie on ne voulait entendre parler de rien qui diminuât l’intégrité du territoire national.C’est un beau sentiment et que tout le monde approuve.—En rejetant le traité il aurait fallu immédiatement envoyer les troupes dans l’isthme, dont le; tendances séparatistes sont connues depuis longtemps.Cinq mille hommes fidèles eussent prévenu le soulèvement.La précaution n’a pas été prise, et le malheur semble irrémédiable aujourd’hui, puisque les Etats-Unis empêchent le débarquement des soldats envoyés de Bogota, au dernier moment, et qu’une armée ne peut point se mouvoir dans les terrains désolés et mortifères qui conduisent à Panama ou à Colon. 559 CORRESPONDANCE DE L’AMÉRIQUE CENTRALE L’Amérique centrale tout entière est en émoi.Avec les Yankees pour voisins immédiats, que n’ont pas à craindre, pour leur indépendance, ces républiques minuscules?Elles prévoient le jour fatal où elles deviendront la proie de l’ogre insatiable, dont l’antre est à Washington.Du reste, elles ont fait tout ce qu’elles ont pu pour s’attirer ce châtiment.Non contentes des richesses incalculables de leur sol et de leur sous-sol, elles ont appelé, pour avoir immédiatement des voies ferrées, des canaux de navigation, des routes,— progrès qu’elles auraient dû attendre d’elles-mêmes et du temps,— des compagnies étrangères, en leur promettant un gros intérêt sur les sommes que celles-ci débourseraient.Les travaux ont été faits par des spéculateurs sans conscience qui n’avaient qu’un but : obtenir des dividendes.Hélas ! les caisses étaient vides ; on ne pouvait les payer.Ils ont appelé leurs gouvernements à leur aide, et c’est ainsi que nous avons vu le Vénézuéla bloqué, cette année, par l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, qui venaient exiger qu’on donnât à leurs nationaux les intérêts promis.Or le Honduras, le Salvador, le Nicaragua, Costa-Rica, Guatemala, ont des comptes pendants avec des compagnies yaukees qui, depuis longtemps, sollicitent, en vain, des remboursements.Le prétexte à l’invasion, à la mainmise, est déjà prêt.On s’en servira avant peu.De plus, ccs petits peuples ont mérité ce châtiment du Ciel.Leurs présidents persécutent l’Eglise depuis déjà de longues années.Malheur à l’évêque, au prêtre qui, dans la chaire ou par la presse, se permet de protester contre les lois anti-religieuses dont le nombre s’accroît tous les jours.Par la prison ou par l’exil on les réduit bien vite au silence.La vie monastique disparaît, peu à peu, dans ces contrées.On y tolère quelques couvents sans leur permettre d’avoir des noviciats, de remplacer ceux que la mort emporte, ou même qui s’absentent du pays pour un voyage momentané.Pourtant il y aurait de la place pour le dévouement de nom- 560 LA NOUVELLE - FRANCE breuses congrégations.Le clergé séculier ne peut suffire au ministère paroissial.La plupart des républiques du centre de l’Amérique n’ont pas même cent prêtres.Il y a des tribus indiennes nombreuses à arracher au paganisme, à la barbarie.On préfère les laisser dans leur état de dégradation plutôt que de permettre à un moine quelconque d’aller les évangéliser.Le Salvador, Costa-Rica, et Nicaragua font quelques rares exceptions à cet ostracisme, mais ce n’est qu’une tolérance du gouvernement actuel, un état précaire qui ne permet aucun développement.La masse du peuple, pourtant, est pratiquement religieuse, mais on l’a convaincue que cette situation était la meilleure, et, aux élections, elle porte au pouvoir les francs-maçons qui la maintiennent.C’est par le journal quotidien que la secte est arrivée à ce résultat.Quand les catholiques ne songeaint pas encore à ce moyen d’apostolat, qui est d’une nécessité indispensable aujourd’hui, elle avait scs organes quotidiens à la portée du peuple pour le prix et le style, et sa propagande se faisait activement.A force de le répéter, elle a fait croire aux électeurs que les catholiques sont ennemis du progrès, des chemins de fer, du télégraphe ; qu’ils soumettraient la nation au joug de Rome ; qu’ils empêcheraient d’étudier.Ces absurdités, servies sous toutes les formes aux lecteurs, sans que rien vienne les contredire, ont passé dans la conviction des gens.Jamais je n’oublierai l’accent de sincérité avec lequel une dame de l’aristocratie costaricaine, admise à la communion fréquente, me disait : «Nous ne pouvons pas conseiller à nos maris, à nos frères de voter pour des catholiques, parce que notre pays a encore besoin de progresser beaucoup.Il nous faut des hommes instruits, des hommes d’initiative à la tête des affaires ! » En me parlant d’un prêtre de son pays, fort distingué, elle ajoutait : «Mon Dieu ! qu’il a tort de faire un journal ! Je sais bien qu’il ne parle pas de politique, mais il s’en approche tellement ! Déjà le gouvernement l’a averti maintes et maintes fois, on va CORRESPONDANCE DE L,’AMÉRIQUE CENTRALE 561 finir par l’exiler ! » Or la publication dont il s’agit ne paraît qu’une fois par semaine en deux pages grand in-quarto.C’est un tout petit peu plus que rien : c’est suffisant, cependant, pour exciter les susceptibilités gouvernementales, pour effrayer les catholiques.Quelques laïcs voudraient se lancer dans l’arène avec un journal comme La Vérité de Québec, La Croix de Montréal, mais les partisans de la liberté de la presse ne la veulent què pour eux.La prison ou l’exil viennent bien vite réduire au silence ceux qui voudraient faire cesser un état de choses si funeste au vrai bien du pays.Il est trop tard, et il leur faudra persévérer longtemps dans leurs efforts, toujours enrayés maintenant, pour reconquérir la liberté perdue.Si au moins cette triste leçon profitait à d’autres, et que les catholiques comprissent qu’à chaque journal impie ou seulement indifférent ils doivent en opposer deux autres, aux principes nettement affirmés, à la morale intransigeante ! Le bien, contraire à nos mauvais instincts, est plus difficile à faire accepter, hélas ! que le mal.Mais le pays le plus triste que j’aie vu, au point de vue religieux, est le Guatemala.Il a pour chef un révolutionnaire que la fraude a porté au pouvoir.Il s’appelle Estrada Cabrera.Sa joie c’est du persécuter l’Eglise.D’après les lois qu’il a dictées ce sont les gouverneurs civils qui doivent permettre le baptême d’un nouveau-né.Ce sont eux qui, moyennant finance, autorisent les processions qui se font, parfois, malgré les curés.C’est encore le magistrat civil qui décide si, oui ou non, pour les enterrements, on sonnera les glas.Il a tellement laïcisé l’enseignement qu’il l’a mis sous la protection de la déesse Minerve.Tous les ans une jeune fille, fort peu habillée, s’assied sur un autel dans un temple de marbre, à Guatemala, et elle reçoit les hommages du président de la République, de tous les professeurs et de toute la jeunesse studieuse.La même saturuale se répète dans les villes et villages, avec toute la pompe que permettent les circonstances.Qui aurait cru que la fête de la déesse Raison se continuait ainsi ?36 562 LA NOUVELLE - FRANCE La première, à Guatemala, n’a guère réussi : La jeune fille, qui représentait Minerve, tomba de son trône si malheureusement qu’elle se tua.Le peuple y vit le doigt de Dieu, mais Estrada Cabrera imposa, pour l’année suivante, la reprise de la fête et chacun dut s’incliner devant la volonté du despote imbécile et impie.Quoi qu’en puissent penser les lecteurs de La Nouvelle-France je n’invente pas, je raconte ce que tout voyageur sincère répétera en revenant de Guatemala.Malgré le culte qu’il lui rend, Minerve n’a pas donné à Estrada Cabrera la sagesse suffisante pour administrer habilement les finances du pays qu’il tyrannise.Depuis qu’il est président, la dette intérieure de la nation, qui ne compte pas deux millions d’habitants, s’est élevée à 60,000,000 de piastres.Aussi, pour une piastre canadienne, on en reçoit dix-huit à Guatemala.Le nombre remplace la qualité.Pour remplir les caisses de l’Etat le président a imposé l’exportation du café de six piastres par quintal.C’est ruiner l’agriculture du pays dont le café est la principale production.Malgré tous ces méfaits, Estrada Cabrera, dont les pouvoirs expirent cette année, demande à être réélu pour une seconde période.Il oblige les municipalités à lui adresser des pétitions pour le supplier de rester au pouvoir.Il se fait dire que l’article de la constitution nationale, qui veut que le pouvoir change de main, n’est pas un obstacle.Les députés l’aboliront ; et il les a réunis, en session extraordinaire, pour cette triste besogne.Comme on sait qu’il ne recule pas devant l’assassinat pour se défaire de ses adversaires, il est probable qu’il arrivera à ses fins.J’ai pourtant entendu les plus courageuses protestations contre cet attentat.Peut-être la guerre civile va-t-elle éclater.A côté de l’odieuse figure d’Estrada Câprera, j’ai contemplé celle d’un saint, d’un martyr.C’est de Msr Richard Casanova, archevêque de Guatemala, que je veux parler.En 1871, quand on dépouilla les religieux de tous leurs biens, 563 CORRESPONDANCE DE L,'AMÉRIQUE CENTRALE Richard Casanova était un jeune avocat plein de talent, de droiture, bien que ami des frivolités du monde.Il osa défendre les moines devant les tribunaux, et essayer de leur conserver leurs propriétés.En châtiment de ce forfait, il fut emprisonné dans un cloître dont ou avait chassé les pieux habitants.Quand après huit jours, on vint lui rendre la liberté, il dit à ses amis que le séjour du couvent lui avait donné la vocation sacerdotale.Il partit pour Rome, y fit de sérieuses études théologiques, revint comme prêtre dans sa patrie, et bientôt fut choisi comme archevêque.Il voulut protester contre les empiètements du pouvoir civil sur l’Eglise, et il fut exilé.Pendant neuf ans il ne put diriger son troupeau que de loin.La sentence qui le condamnait une fois levée, il rentra dans son diocèse pour réparer tout le mal qui y avait été fait.Il prêche sans cesse, il donne tout ce qu’il possède, il va, sur une pauvre mule, de village en village exciter le zèle des curés, ranimer la foi des populations.A mon arrivée à Guatemala il était dans l’intérieur du pays.Estrada Cabrera apprit qu’on lui faisait de nombreuses ovations, qu’on acclamait son inépuisable charité.Il prit ombrage de la popularité du prélat et lui envoya l’ordre de revenir à la capitale.MEr Casanova, pour éviter de nouveaux conflits, dut se soumettre, et c’est ainsi que j’ai eu le bonheur de le voir dans sa cathédrale.Sa figure porte l’empreinte d’une indéfinissable tristesse.Puisse sa sauté résister à tant d’amertume ! L’Eglise de Guatemala a besoin de lui pour longtemps encore ! Que dire du Véuézuéla ?Ses luttes sont connues de tous, mais elles ont donné au président Castro un prestige qu’il ne mérite Comment concevoir que cette république, dont les richesses pas.sont incalculables, dont les produits sont envoyés sur tous les marchés de l’univers, n’arrive pas à payer ses dettes?Une administration plus honnête aurait bien vite comblé les déficits, et même préparé des réserves pour l’avenir.Castro ne veut pas en arriver là, et pour avoir des ressources, il refuse de faire droit 564 LA NOUVELLE-FRANCE aux plus justes réclamations.Des Français et des Espagnols ayant présenté des comptes, on les a emprisonnés, puis bientôt exilés.Un consul espagnol, ayant voulu soutenir scs nationaux, a été privé de Y exequatur.La cour de Madrid a répondu à cette mesure inqualifiable en renvoyant tous les consuls vénézuélains de son territoire.Les derniers événements peignent Castro tel qu’il est : un téméraire auquel la fortune a souri, mais nullement un homme d’Etat sérieux et de conscience.Là encore la presse catholique est presque nulle ; aussi la foi s’est refroidie dans bien des cœurs—Les Guyanes, administrées par la France, l’Angleterre et la Hollande, sont dans une condition relativement prospère.Elles préfèrent la tutelle, sous laquelle elles vivent, à la liberté dont abusent si étrangement leurs voisins et qui leur apporte tant de maux.Pour être complète, cette chronique devrait parler aussi du Brézil et de l’Argentine : mais l’espace ne serait pas suffisant aujourd’hui ; nous laissons ces matières pour une prochaine occasion.Hadryen, A.A. CAUSERIE LITTÉRAIRE Louis Jolliet, par M.Ernest Gagnon; Frontenac et ses amis, par M.Ernest Myrand.Louis Jolliet découvreur du Mississipi_Quelques lacunes_Les étapes de la vie de Jolliet_Comment M.Gagnon à élargi le cadre de son étude.— Un tableau de la société canadienne du XVII' siècle___Les ombres de ce tableau___L’historien et la poésie de la nature_Frontenac et ses amis—Un chercheur intrépide________Originalité et désordre.— Madame de Frontenac amie de son mari______Les autres amis____L’imagination de M.Myrand ; avantages et inconvénients.—Vérité et charité.Notre littérature canadienne s’enrichit tous les ans d’un grand nombre de travaux historiques, et nous ne pouvons que remercier et féliciter ceux qui s’occupent si activement de mettre en meilleure lumière notre passé, ceux qui tous les ans sortent de l’écriu quelques-unes des perles ignorées qu’il enferme.Si notre histoire est belle, elle n’est pas facile à pénétrer, à raconter d’une façon complète et définitive.Nous sommes ici si loin de bien des sources ! Et pour un québecquois, par exemple, les archives d’Ottawa, de Londres et de Paris sont si peu commodes à consulter ! Il y a tant de documents auxquels tout le monde ne peut avoir accès ! Il faut donc avoir bien soif de la vérité, et être un chercheur résolu pour entreprendre toutes ces monographies intéressantes qui chaque année viennent au jour.Nous choisirons aujourd’hui, pour en causer, deux de ces ouvrages, qui nous reportent tous deux au premier siècle de notre histoire.*** / M.Ernest Gagnon a publié sur Jolliet le livre le plus complet et le plus intéressant que nous ayons encore h Louis Jolliet est 1__Louis Jolliet, par Ernest Gagnon; chez l’auteur, Québec, 164, Grande Allée. 566 LA NOUVELLE - FRANCE le découvreur du Mississipi et du pays des Illinois, et ceci même suffisait pour qu’il méritât de la part de nos historiens l’attention que M.Gagnon vient de lui accorder.On ne dispute plus guère aujourd’hui, à Jolliet, sa gloire de découvreur.Au siècle dernier, on essaya, à plusieurs reprises, de reporter cette gloire sur Cavelier de la Salle.M.Pierre Margry, conservateur aux archives de la marine et des colonies, s’évertua, Lien inutilement, à prouver que de la Salle avait, entre 16G9 et 1672, découvert le Mississipi, quelques années donc avant que Jolliet ne l’explorât lui-même.Margry eut un disciple fervent dans la personne de M.Gabriel Gravier, mais la thèse de Gravier, développée dans ses Découvertes et établissements de Cavelier de la Salle, n’a pas davantage convaincu le public des savants.M.Gagnon a même jugé inutile d’insérer dans le texte de son livre les preuves qui établissent la priorité de l’expédition de Jolliet sur celle de Cavelier delà Salle et de s’occuper des prétentions de Margry et de Gravier.Nous regrettons un peu, cependant, qu’il ne paraisse pas avoir eu assez souci de cette discussion historique.Sans lui donner une large place dans son livre, il pouvait tout au moins l’indiquer et la résoudre sommairement, et c’eût été une façon de rendre son étude plus scientifique et plus complète.Que cette question puisse encore offrir quelqu’intérêt, M.Alfred Ilamy, dans un article qu’il consacrait, au mois de juillet 1902, au livre de M.Gagnon, nous le prouve bien, et il y fait mention d’un document que peut-être M.Gagnon n’a pas pu voir, d’un mémoire récemment découvert, lequel fut rédigé pour établir à la cour du roi que Jolliet et Marquette ont, les premiers, exploré le Mississipi eu 1673, et que La Salle a seulement complété leur découverte eu 1682 1.Et puisque nous parlons des lacunes que l’on peut constater dans le livre de M.Gagnon,— les lacunes sont presque inévitables dans les travaux d’histoire,— disons tout de suite que nous aurions 1 — Etudes, t.92, p.257. 567 CAUSERIE LITTERAIRE aimé voir au bas de la page cent soixante-dix une note garantissant l’authencité du discours si étrange et si perfide que tint, en 1668, aux députés des cantons iroquois le colonel anglais Dongan.Nous trouvons aussi bien peu solide l’affirmation, faite d’après un auteur, que Jolliet fut, pendant son séjour on France en 1695-1696, décoré du titre de pilote royal.Quel est cet auteur, et quelle est la valeur de son témoignage ?son nom est-il seulement connu ?Enfin, pourquoi M.Gagnon n’a-t-il pas mis au commencement de chaque chapitre le sommaire que l’on trouve dans la table des matières ?Il nous aurait ainsi épargné la peine de recourir à la table avant d’attaquer la lecture de l’un ou l’autre de ces chapitres.Et il faut que l’on épargne de la peine au lecteur.Mais nous n’insistons pas davantage sur ces détails, sur ces omissions, ni non plus sur l’obligation que l’on fait à l’historien d’aujourd’hui de donner au lecteur toutes les références utiles.Au reste, nous aurions mauvaise grâce à le faire puisque M.Gagnon est bien un de nos chercheurs les plus consciencieux.Et c’est précisément cette très louable vertu de l’historien, l’amour et la passion de la vérité, que l’on aperçoit tout d’abord dans le beau livre que M.Gagnon a écrit sur Jolliet.On sait comment le dix-neuvième siècle, avec ses Thierry, ses Thiers, ses Fustel de Coulanges, ses Taine, a donné à cette vertu comme une forme nouvelle dans la conscience de ceux qui racontent le passé, et sommes heureux de constater que nos historiens canadiens s’inspirent ordinairement des méthodes que de si illustres maîtres ont introduites et établies.M.Gagnon a, pour son compte, recherché avec soin tous les documents qui concernent Louis Jolliet ; il les a parcourus attentivement, et il est extrêmement rare qu’il affirme quelque chose ment.toute la vie de son personnage, celle du moins qui apparaît dans l’histoire.Louis Jolliet est né à Québec, à une époque intéressante entre toutes celles qui ont suivi l’établissement de la Nouvelle-France.nous sans qu’il le prouve abondant -Aussi a-t-il pu reconstituer avec beaucoup de sûreté 568 LA NOUVELLE - FRANCE C’est en 1645, très probablement au mois de septembre, qu’il vint au monde.De bonne heure orphelin, il reçut des jésuites, dans leur Collège, sa première éducation.L’atmosphère de piété qui enveloppa ses jeunes années, fit monter vers Dieu toutes les aspirations de son âme d’adolescent, et, en 1662, à dix-sept ans, Louis Jolliet recevait de M"r de Laval la tonsure et les ordres mineurs.Mais les études du séminariste à peu près terminées, Louis Jolliet sentit s’éveiller une autre vocation, et comme des goûts nouveaux.Il quitta l’habit ecclésiastique, s’embarqua en 1667, pour la France où, si nous avons bien compris un paragraphe un peu obscur du livre de M.Gagnon, il étudia l’hydrographie l, et prépara ainsi sa carrière d’explorateur.De retour à Québec dès l’année 1668, Louis Jolliet commence cette vie active, commerçante ou aventurière, qui va tour à tour l’emporter aux bords du lac Supérieur, sur les rives du Mississïpi, à la baie d’Hudson, sur l’île d’Anticosti et au Labrador.C’est M.Talon lui-même qui désigna Louis Jolliet pour diriger l’expédition du Mississipi, et c’est de M.de Frontenac, récemment arrivé à Québec comme gouverneur, que le futur découvreur reçut ses instructions dans l’automne de 1672.M.Talon attachait une grande importance à cette expédition ; il voulait trouver des moyens de communication avec la Mer du Sud ; il avait saisi de ce projet Colbert et le roi, et celui-ci avait offert de fortes récompenses à l’heureux explorateur qui le premier mettrait en relation par voie fluviale le Canada et les rives de cette Mer du Sud.Déjà on connaissait l’existence du Mississipi.Un espagnol, Fernando de Goto, l’avait traversé, en 1541, pour se rendre de la Floride au pays de l’Arkansas ; mais de Goto n’avait, donné que bien peu de renseignements sur ce large fleuve.Il s’agissait donc do le découvrir à nouveau vers sa source, de le descendre, de l’explorer, d’en étudier le régime, en un mot de le faire con- 1 —Voir Louis Jolliet, p.13. 669 CAUSERIE LITTÉRAIRE naître.C’est à Jolliet, et à son compagnon de voyage le Père Marquette, que revint cet honneur ; et c’est pourquoi, au jugement de la postérité, c’est Jolliet, et non Fernando de Soto, qui est le véritable découvreur du Mississipi.De retour à Québec en 1674, Jolliet épousa, l’année suivante, Claire - Françoise Dissot, qui appartenait à une des meilleures familles de Québec, et descendait de ces Louis Hébert et Guillaume Couillard qui furent ici les colons de la première heure.La récompense qu’avait méritée le découvreur du Mississipi se fit quelque peu attendre.Toutefois, on n’oublia pas les services rendus, et, en 1680, Louis Jolliet reçut en partage l’île d’Anticosti, avec les droits de seigneurie, haute, moyenne et basse justice.L’année précédente Louis Jolliet était allé rencontrer dans leurs établissements les Anglais delà Baie d’Hudson, et plus tard en 1689 où en 1690, il visita les côtes du Labrador.Il mourut en 1699 ; la date précise de sa mort, comme celle de sa naissance, est inconnue.Mais tout ceci n’est qu’une bien pâle analyse du livre de M.Gagnon.Si l’on veut vraiment connaître Jolliet, il faut le suivre à travers ces pages si précises où se développe en un cours facile et agréable toute la carrière du héros ; il faut voir tous les multiples incidents de la vie politique, militaire et sociale auxquels se trouve mêlé Jolliet, et que l’auteur a soigneusement recueillis ; il faut surtout étudier l’illustre découvreur dans ce milieu historique que M.Gagnon s’est efforcé de reconstituer.M.Gagnon, en effet, a pensé avec tous ceux qui croient que l’histoire est une résurrection, qu’il ne suffit pas, pour faire connaître un personnage et le bien faire revivre sous le regard de la postérité, d’en dessiner un portrait isolé, détaché de tout cet ensemble d’hommes et de choses qui font à nos vies leur cadre naturel.Il a voulu remettre en plein mouvement toute la destinée si attachante de son héros, et pour cela il n’a pas reculé devant les plus longues et les plus laborieuses recherches ; il a, au prix d’un 570 LA NOUVELLE-FRANCE travail toujours consciencieux, refait pour ses lecteurs le tableau de notre vie coloniale à la fin du dix-septième siècle.ISTous remercions M.Gagnon de ce généreux dessein, et nous sommes surs que tous les lecteurs de Louis Jolliet lui en sauront gré.Et certes, la tâche pouvait bien tenter l’artiste qu’est M.Gagnon, et le curieux si avisé qu’il est aussi.Québec sous le règne—le mot ne paraît pas trop fort—de Frontenac; Québec au moment où ses bourgeois et seigneurs essaient de se hausser à la mesure des ducs et marquis de là-bas, et où le gouverneur est une manière de Louis XIV ; la Nouvelle-France, à l’époque de ses grandes luttes et de ses grands développements, au moment précis où le canon des Anglais tonne sous le fort Saint-Louis et provoque les fières répliques du nôtre ; Québec et la Nouvelle-France de 1690 n’offrent-ils pas à la plume et au pinceau de l’historien les plus grandioses et variés spectacles, les.scènes aussi les plus séduisantes?Assurément le personnage de Jolliet ne pouvait que grandir au centre de ces décors que le machiniste — l’historienne l’est-il pas un peu?—allait dresser et faire mouvoir sous nos yeux.Et c’était donc, chez M.Gagnon, à la fois bien comprendre l’histoire et bien servir son héros que d’élargir ainsi son sujet, que d’en déchirer en quelque sorte l’horizon trop étroit pour l’ouvrir à toutes les lumières qui le pouvaient reculer et embellir.Aussi nous a-t-il donné sur l’époque où vivait Jolliet, sur ce dix-septième siècle du Canada dont nous, profanes, nous ne connaissons en général que les très grandes ligues, les plus intéressants détails.Mais si ce procédé, si cette façon d’écrire l’histoire a d’immenses avantages, elle ne va pas non plus sans périls.Il y a, par exemple, le danger de ne pas fondre suffisamment toutes les parties de son travail, et de faire autour d’un portrait, qui est celui du héros, toute une série de tableaux qui l’entourent et l’écrasent.Il y a aussi le danger de s’étendre trop complaisamment sur des événements auxquels le personnage principal n’est pas assez mêlé.Il s’agit bien, eu eflet, pour l’historien de replacer en son milieu 571 CAUSERIE LITTÉRAIRE le héros qu’il étudie, et donc de le mettre au centre d’un tableau dont tous les traits, dont toutes les ombres et toutes les couleurs n’auront d’autre fin que de le faire ressortir davantage.Et puisque co héros est le centre du tableau, il faut bien encore que dans ce tableau tout converge vers lui, et n’y soit placé qu’eu fonction de lui.Tout ce qui, de soi ou par le fait de l’artiste, tend plutôt à s’éloigner du personnage ou nous en distrait inutilement, loin de contribuer à harmoniser les effets d’ensemble, ne peut que les affaiblir ou en briser l’accord.Et pour parler sans images, ce qui est souvent une façon d’être plus clair, tout événement, tout épisode, qui dans une monographie, ou dans un récit, n’est pas assez lié au sujet, distrait de ce sujet et constitue un hors-d’œuvre.M.Gagnon n’a pas su, croyons-nous, éviter toujours ces très graves défauts.Et trop souvent il nous a paru que Jolliet était le prétexte plutôt que le centre d’une foule de digressions qui embarrassent, embroussaillent le récit beaucoup plus qu’elles ne l’agrémentent.Les chapitres quelquefois se développent en une longue suite de considérations qui détournent de Louis Jolliet ou le font oublier beaucoup plus qu’elles ne l’expliquent.Rien sans doute n’est intéressant à étudier et à mesurer comme l’influence d’un milieu donné sur l’état d’âme de tel ou tel personnage historique, et c’est d’ailleurs précisément ce qui rend infiniment utile en histoire la reconstitution de ces milieux.Mais encore faut-il ne les reconstituer que pour faire voir et mieux saisir l’action et la réaction du milieu sur le personnage, et du personnage sur le milieu où il vit.Si M.Gagnon parfois a bien réussi dans cette œuvre délicate, peut-être n’a-t-il pas toujours assez fortement marqué ce jeu d’influence et d’action réciproques.Il nous semble qu’il aurait pu assez souvent disposer plus méthodiquement ses pièces, ou souder plus solidement au sujet tels paragraphes ou même tels chapitres de son livre.Et par exemple, l’étude si curieuse et si instructive qu’il a faite de la musique à Québec au dix-septième siècle, comme aussi les 572 LA NOUVELLE-FRANCE longues et très justes considérations qu’il a écrites ou reproduites sur Frontenac, son caractère, son gouvernement et ses luttes avec les Anglais : tout cela pouvait fort bien, dans quelque mesure, entrer dans le sujet, mais tout cela n’est-il pas présenté un peu à côté du sujet?Et nous touchons ici évidemment à des lois très délicates de la composition qu’on ne peut impunément violer.Il y a tout un art d’amorcer un paragraphe, d’attaquer un chapitre ou de bien faire venir un développement.M.Gagnon le connaît mieux que qui que ce soit ; il le prouve très souvent, et il nous pardonnera si nous trouvons que souvent aussi il ne s’en préoccupe pas suffisamment.Et puisque nous sommes en train de médire, pourquoi ne pas ajouter, avec une sincérité qu’on voudra bien croire bienveillante, que nous n’approuvons pas toujours la façon dont M.Gagnon tire parti des nombreux documents qu’il a si patiemment amassés.Les documents, ce sont les pièces justificatives que l’auteur doit étudier, contrôler, peser, avoir sans cesse sous la main et sous le regard ; il en exprime la vérité historique et comme la substance de son livre ; puis, cette vérité, il doit nous l’exposer ensuite dans un récit, dans une prose qui soit le plus possible personnelle.Or, M.Gagnon a cru devoir s'effacer trop souvent devant ses précieux documents ; avec beaucoup trop de modestie, il compose des chapitres dont la moitié ou les trois quarts du texte ne sont guère que des citations ou des pièces justificatives.Ce procédé enlève beaucoup d’attrait à l’histoire ; il entrave sans cesse le cours des développements, et il nous déplaît d’avoir sans cesse à lire la prose des autres, ou, ce qui est pire, des actes officiels qui sont rédigés dans la langue technique et barbare que l’on sait.He vaudrait-il pas mieux, sauf de légitimes exceptions, raconter soi-même, donner au bas des pages les références utiles, et renvoyer dans l’appendice toutes les pièces justificatives dont on pourrait sans dommage débarrasser le récit ?Faire autrement, c’est transformer l’histoire en une série de documents servis tout crus au lecteur, c’est empêcher la vie de circuler dans les déve- 573 CAUSERIE LITTÉRAIRE loppements, c’est faire se mouvoir les personnages, non plus à travels la réalité des scènes historiques, mais à travers les cartons poudreux des archives.M.Gagnon a donc le respect, il a le culte du document; il l’aime à l’excès, s’il pouvait être trop aimé ; il le substitue trop volontiers à lui-même, il cite trop souvent les autres, et il ne se confie pas assez dans les forces toutes personnelles dont il dispose.Cette réserve, nous allions dire cette modestie excessive de l’écrivain, elle apparaît encore lorsque M.Gagnon se trouve placé en face de cette grande nature dont son héros parcourt les si larges horizons.On sait que l’auteur qui a si diligemment recueilli les vieilles Chansons }oopulaires du Canada, et qui a reconstruit le Château Saint-Louis, est une âme vibrante, très sensible aux impressions que procure la beauté, dans la nature ou dans l’art.Cela, on le sent parfois, en lisant Louis Jolliet, à certains traits qui échappent à l’auteur, à certaines pensées très fines qui brillent à .la pointe de sa plume.Il aimerait sans doute à décrire ces fleuves, ces forêts, cette nature si exubérante au contact de laquelle Jolliet a formé son esprit et rêvé ses projets, au milieu de laquelle il a dépensé sa vie.Mais à peine a-t-il entr’ou-vert la porte d’or des descriptions qu’il la referme brusquement, et nous laisse avec le regret de ne pas apercevoir d’une façon plus nette et plus précise ce qu’il n’a fait que délicatement esquissé.Son livre y aurait pourtant gagné si avec plus de divination, avec une vision plus puissante des choses, l’auteur avait donné plus de relief et plus de couleur à ce tableau d’histoire qu’il a pris soin de nous tracer.Veut-on d’ailleurs se faire quelqu’idée de la manière dont M.Gagnon sait parfois faire circuler en ses pages le souffle caressant de la poésie, qu’on lise plutôt ce que nous détachons du récit de l’expédition de Jolliet à la Baie d’Hudson : Quel contraste entre son exploration du Mississipi et ce voyage vers les régions boréales ! Là c’étaient » le grand fleuve endormi, couché dans les savannes, » les champs de cannes et de cotonniers ondulants sous le souffle 574 LA NOUVELLE - FRANCE de la brise tropicale ; ici c'était le Saguenny aux flots noirs, c’étaient des roches dénudées, des lacs encaissés dans les montagnes, des promontoirs abrupts, des cataractes impétueuses, puis cette mer intérieure — mer de glace pendant six mois de l’année—qui a gardé le nom comme aussi le secret de la mort de son plus illustre explorateur C’est sur l’impression très agréable produite par ces quelques lignes que nous laisserons le livre de M.Gagnon.Et nous sommes sûr qu’avec nous le lecteur souhaitera très vivement que M.Gagnon, à qui la Société royale vient d’ouvrir ses portes, et que l’Université Laval a fait docteur ès lettres, continue d’enrichir par ses travaux notre bibliothèque canadienne.*** Pendant que M.Gagnon concentrait tous les efforts de son talent sur Louis Jolliet, et nous donnait sur notre dix-septième siècle de si utiles renseignements, M.Ernest Myrand s’attachait, lui aussi, à l’étude de ce siècle, et préparait sur Frontenac et quelques-uns de ceux qui l’ont plus ou moins approché les pages de son dernier livre : Frontenac et ses amis2.M.Myrand est depuis longtemps et bien connu de tous ceux qui parmi nous s’occupent d’histoire: Il n’est guère, ici, de bibliothèques qu’il n’ait fouillées, ou de bibliophiles qu’il n’ait consultés.Je ne sais pas si nous avons à Québec de chercheurs plus âpres et plus retors.M.Myrand veut tout connaître, et surtout le dessous des cartes.Il est avide de ces faits minuscules qui parfois diriment les plus graves problèmes ; il poursuit l’incident comme d’autres font les grands événements ; il traque le détail avec une ténacité qui tient du prodige ; il pourchasse la nouvelle avec une curiosité maligne ; il excelle à tirer d’une lettre, d’un billet, d’un mot tout le sens qu’il croit qu’on puisse ] — Louis Jolliet, p.147.2 — Frontenac et ses amis, par Ernest Myrand, Dussault et Proulx, Québec 575 CAUSERIE LITTÉRAIRE en faire sortir ; il surprend jusqu’aux gestes de ses personnages ; on dirait parfois qu’il a écouté aux portes des salons et des antichambres où causent ses héros, et même qu’il s’y est introduit ; peut-être venait-il d’en quitter les fauteuils ou la cheminée quand il est entré l’autre mois avec son manuscrit chez Dussault et Proulx.Et ceci vous laisse assez entendre tout l’intérêt sans cesse remué que peut offrir son livre.Ajoutez à cela que M.Myrand se jette lui-même eu plein travers des événements et des discussions, qu’il les raconte et les conduit comme il lui convient, ou comme il plaît à son imagination ; que l’auteur se mêle sans cesse aux acteurs, joue lui-même avec eux son rôle qui est celui d’exposer, d’interpréter, de contester, d’exalter, de rabaisser, de louer et de maltraiter.Et certes, s’il est vrai que tout à l’heure nous pouvions croire que M.Gagnon n’avait pas suffisamment, dans Louis Jolliet, affirmé sa personnalité, à coup sûr ce n’est pas à M.Myrand qu’il faudra maintenant adresser le même reproche.Aucun livre n’est plus personnel que Frontenac et ses amis, et en quelque sorte plus consubstantiel à son auteur.Le livre déborde d’originalité.L’auteur l’a médité longuement ; il l’a pétri du meilleur et du plus intime de ses pensées ; il l’a porté en lui-même, et il l’a vécu avant de l’écrire.Eons pourrions dire aussi qu’il l’a causé.Ce sont, en effet, des causeries que toute cette suite de chapitres qui constituent les deux parties de ce livre.Causeries faciles, tour à tour graves et légères, souvent badines, jamais monotones, toujours vives et animées ; mais causeries un peu décousues tout comme celle que l’on surprendrait dans le cabinet du plus homme d’esprit.De quoi l’auteur avertit d’ailleurs dans son avant-propos, et de quoi pour- nous tant nous ne pouvons pas nous accommoder tout à fait.Il ne faut jamais écrire absolument comme l’on cause.C’est très commode à un auteur de nous dire qu’il veut converser, et de déclarer en fin de préface qu’on aura mauvaise grâce à lui reprocher l’indécision ou le désordre de son plan ; mais il est fâcheux tout de meme que 576 LA NOUVELLE - FRANCE le critique, empêché de blâmer l’écrivain pour ce qu’il n’a pas mis eu sa matière un ordre suffisant, en soit réduit à lui reprocher uniquement de n’avoir pas voulu en mettre.N’écri vît-on modestement qu’une simple causerie littéraire, comme le prétend faire M.Myrand, qu’il ne faut pas pour cela se dispenser de distribuer les idées, les faits et tous les matériaux de l’œuvre suivant un plan logique, souple si l’on veut, mais réel et propre à satisfaire le lecteur.Et voilà donc qu’après avoir loué M.Myrand d’avoir écrit un livre si rempli de pages originales, nous le chicanons déjà sur l’ordre des matières.Bien plus, au moment où nous voulons avec le lecteur parcourir ce livre, nous sommes arrêté déjà par le titre lui-même qui ne nous a pas paru annoncer assez exactement ce qu’il a mission de nous laisser apercevoir.Frontenac et ses amis : cela veut dire sans doute que Frontenac est au centre de l’œuvre, et que les amis sont tout autour groupés.Or, il ne semble pas que ce soit M.de Frontenac qui occupe ici la meilleure et la plus large place, mais c’est plutôt de Mme de Frontenac qu’en ces pages on étale plus complaisamment le personnage.Au surplus, je me demande si l’auteur n’eût pas mieux fait de ramasser en une première partie, et de le disposer, et de l’ordonner, et de le faire voir dans un ordre lumineux, tout ce que l’on sait des relations de M.de Frontenac avec son amie Madame de Frontenac.Que si, d’ailleurs, vous me demandez maintenant pourquoi celle-ci est dans ce livre l’amie plutôt que l’épouse de son mari, je vous répondrai que pour une cause que l’on verra, Madame de Frontenac ne mérite pas même d’être mise au rang des amis intimes de son époux, et que M.Myrand l’a plutôt logée dans cette première partie de son livre qui est consacrée aux seuls amis politiques.Et ceci même irait contre le dessein de M.Myrand, et contre sa thèse — car ce livre est aussi une thèse — s’il avait voulu nous prouver que Madame de Frontenac, séparée après quatre ans de vie commune d’un mari avec lequel elle n’a jamais plus voulu se réunir, lui est pourtant restée sincèrement attachée.Mais il 577 CAUSERIE LITTÉRAIRE ne paraît pas tenir beaucoup à pousser jusque-là sa démonstration ; et il ne songe vraiment qu’à établir que Madame de Frontenac, vivant à Versailles, au palais de VArsenal, la vie mondaine, pendant que son mari vieillit ailleurs dans l’isolement, n’est pas coupable de cette situation, est restée femme honnête, vertueuse, et qu’elle s’est même employée de toutes ses forces à assurer la fortune politique de ce mari.Voilà bien surtout pourquoi le livre dont nous parlons a été écrit.Réhabiliter Madame de Frontenac, la venger des historiens et des causeurs qui en ont médit, et qui ont laissé planer sur sa vertu les plus graves soupçons : c’est à quoi M.Myrand voue son érudition, et sa verve ; c’est à quoi il s’applique, et tâche, et se dépense, et s’acharne, et s’évertue.Il réussit à peu près à nous persuader : et de cela on ne saurait trop le louer ni non plus trop le féliciter.Eh bien, oui ! il peut se faire, il est très probable, il est à peu près historiquement certain que Madame de Frontenac, qui, aux yeux du monde, a le grave tort d’avoir été une femme séparée de son mari, ne fut en somme qu’une femme honnête, galante si l’on veut, mais de mœurs irréprochables, et qu’il faut reporter sur M.de Frontenac, sur le mari infidèle et trop assidu auprès de Madame de Montespan, toute la responsabilité d’une si brusque séparation.Il est très naturel que Madame de Frontenac, à l’encontre de tant d’autres dames illustres de ce temps qui n’avaient pas les mêmes susceptibilités, ne se soit pas du tout accommodée d’une vie conjugale trop partagée, et qu’elle ait préféré s’enfermer dans Y Arsenal et dans sa vertu.Et il ne faut plus dès lors que respecter l’attitude de cette femme, de cette mondaine qu’à Versailles, et pour sa beauté, on nommait toujours la Divine.Comme le démontre très bien M.Myrand, on ne trouve rien dans les Mémoires qui puisse souiller la réputation de Madame de Frontenac, et il faut conclure avec l’auteur, c’est charité et c’est justice, que jamais cette déesse qu’entouraient les adorateurs et qui aimait l’encens, ne descendit de son piédestal.Et partant devient absolument invraisemblable la légende du 37 578 LA NOUVELLE-FRANCE coffret inventée par la perfide tradition.Après la mort de M.de Frontenac, on aurait envoyé à sa femme un coffret d’argent, d’autres disent d’or et d’autres de plomb, renfermant le coeur de son époux.Lafière comtesse l’aurait refusé en déclarant « qu’elle ne voulait point d’un cœur mort qui, vivant, ne lui avait point appartenu ! » M.Myrand a fait bonne justice, croyons-nous, de cette légende, et nous regrettons seulement qu’il n’ait pas intercalé dans le texte même du livre la démonstration qu’il a si laborieusement, quoique d’une façon trop diffuse et un peu loquace, établie dans l’appendice.Ce que M.Myrand à moins bien prouvé, semble-t-il, c’est la part très large qui reviendrait à Madame de Frontenac dans la fortune politique de son mari, et particulièrement dans la nomination de ce dernier au poste de gouverneur de la Nouvelle-France.Car, ne l’oublions pas, M.Myrand prétend que cette femme, loin d’être étrangère à notre histoire, « en est un des personnages intéressants, considérables même, par l’influence qu’elle exerça sur les destinées politiques de la Nouvelle-France quand elle fit nommer son mari gouverneur 1.„ M.Myrand y tient ; il l’affirme et il le répète aussi souvent qu’on voudrait qu’il le prouve.Et il l’aurait prouvé chaque fois qu’il l’affirme si seulement il était resté de cette intervention utile de Madame de Frontenac des documents suffisants.Or, ces documents, cette preuve positive ne paraît pas exister, et dès lors le lecteur n’est pas peu étonné d’entendre M.Myrand déclarer très haut que « Madame de Frontenac exerça deux fois à notre profit son irrésistible fascination : la première, lors de la nomination de son mari (6 avril 1672) au poste de gouverneur de la Nouvelle-France, et la seconde, quand elle fit rentrer Frontenac (7 juin 1689) dans son gouvernement de Québec ; que sans cette double victoire,— un chef-d’œuvre d’intrigue politique renforcée de rouerie 1 — Frontenac et see amis, p.8. CAUSERIE LITTÉRAIRE 579 féminine,— le Canada eût été perdu pour la France dès 1690 1 N’est-ce pas beaucoup dire, et promettre beaucoup ?Et n’est-on pas en droit d’attendre, après cela, de la part de l’auteur quelque démonstration qui fasse voir à l’œuvre cette rouée comtesse ?M.Myrand pourtant s’en tient là, et n’a plus guère de paroles que pour remercier la Divine.Et l’on songe, en le lisant, qu’il a sans doute mis à affirmer une précision que soutient mal l’événement.Bien plus, M.Myrand nous paraît avoir plus loin et peu à peu entamé et affaibli sa propre thèse.A la fin de cette même page quatrième, nous lisons : Le vrai consiste en ceci : la commission de Frontenac comme gouverneur du Canada lui fut obtenue par des amis heureux de tirer de la pauvreté un brave officier tout couvert de blessures.•I) Et plus loin : Qui pourrait dire sûrement, à l’exception de Louis XIV, si Frontenac avait été choisi grâce à l’influence de sa femme, au mérite de ses blessures ou au choix intéressé de la favorite (lisez Montespan) ?La maîtresse du roi, anxieuse de lui prouver son amour et sa fidélité,.avait peut-être aussi multiplié les instances pour que son amoureux de prédilection (lisez Frontenac) fût, sous prétexte de récompense patriotique, nommé à ce poste lointain -.Et plus loin : Tous les historiens honnêtes (et M.Myrand en est un) attribuent la première nomination de Frontenac à un généreux désir de Louis XIV de tirer de la pauvreté un brave officier couvert de blessures 3.A côté de tant et de si diverses influences quelle place y a-t-il donc pour l’influence décisive qu’exerça Madame de Frontenac ?Quelle est la nature et la mesure de cette influence ?Et que reste-il 1—Cf.p.4.2 — Cf.p.15.3—Cf.p.18. 580 LA NOUVELLE - FRANCE après tout cela du chef-d'œuvre d’intrigue politique renforcée de rouerie féminine deux fois combiné par la comtesse ?qu’en reste-t-il pour le lecteur, si ce n’est, semble-t-il, les trop catégoriques affirmations d’un honnête historien ?Oh ! comme l’on aime bien mieux les pages si curieuses, si instructives et si nouvelles que M.Myrand a écrites sur les relations de Madame de Frontenac avec Madame de Maiutenon ; sur la part très active que prit Madame de Frontenac dans certaines aventures de la Fronde, en sa qualité de maréchale de camp de la Grande Mademoiselle ! Avec quel intérêt sans cesse stimulé par la verve intarissable de l’écrivain ne lit-on pas aussi les chapitres où l’on voit, en leurs salons si galamment ouverts et remplis de si brillantes causeries, les Précieuses du Marais, les Frontenac et les Montmort ?Les détails que nous donne M.Myrand sur Frontenac ami des lettres, et sur le théâtre au Canada, sont encore autant de renseignements utiles dont il faut lui être reconnaissant.M.Myrand a sagement profité de l’occasion pour remettre au point, après M.Auguste Gosselin, la légende de Tartufe joué, par ordre de Frontenac, dans les couvents des jésuites, des ursulines, et dans la salle des pauvres de l’IIôtel-Dieu.Les affirmations de l’abbé La Tour, reproduites servilement par un trop grand nombre de nos historiens, sont définitivement rayées de l’histoire, et la mémoire de M.de Frontenac se trouve d’autant déchargée.M.Myrand a écrit un chapitre particulièrement intéressant sur Frontenac lui-même, sur les déboires de sa carrière politique, sur les tristesses qui avaient tant contribué à aigrir son caractère.Ce chapitre était annoncé déjà par ces quelques lignes que l’auteur avait tracées dès le début de son livre sur l’isolement où se trouvait Frontenac en son château Saint-Louis : En vain, pour tromper son ennui, s’illusionner lui-même, ce friand de plaisirs mondains, cet ambitieux d’honneurs militaires, cet assoiffé de gloire s'ingéniai t-ii-à transformer son palais en un petit Versailles.Vainement : cette cour factice, où la reine manquait, si laborieusement imaginée, ne lui CAUSERIE LITTÉRAIRE 581 rendait pas son foyer domestique à jamais disparu.Et ses lendemains de fêtes le trouvaient plus morose et plus triste 1.La seconde partie du livre de M.Myrand nous fait connaître quelques personnages avec lesquels nous étions peu familiers : Henriette-Marie de Buade, sœur de Frontenac, que l’auteur nous introduit avec une émotion si vive et si tendre que l’on regrette qu’il ait ensuite trop peu de choses à nous en apprendre ; et Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort, époux d’Henriette, et l’un des Quarante.La maison des Montmort que fréquentaient Gassendi, Molière et Colbert, on l’on faisait cercle de lecture et où l’on jugeait les œuvres de l’esprit, fut le foyer aimable, sympathique où se réfugiait le plus volontiers Frontenac.M.Myrand a essayé de le reconstituer sous nos yeux, de même qu’il s’est efforcé de nous faire deviner toutes les grâces qn’ailleurs répandaient autour d’elles, à l’Arsenal, où le duc du Lude, grand maître de l’artillerie, leur donnait une hospitalité viagère, les deux divines Madame de Frontenac et Mademoiselle d’Outrelaise.Il y a peut-être dans cette seconde partie, des pages où l’imagination construit trop complaisamment des scènes que l’auteur s’amuse à créer, à combiner, et dont il paraît tirer ensuite des conclusions aussi sérieusement qu’il le pourrait faire de faits historiques.C’est sans doute abuser de l’imaginative, et c’est entrer à pleine voile, à propos d’histoire, dans le domaine inconsistant de la fantaisie.L’imagination mêlée dans cette proportion à la réalité, empêche le lecteur de bien discerner où s’arrête l’événement, où commencent les conjectures.Lisez la page qui est consacrée au duc du Lude, et quelques-unes aussi de celles qui composent le chapitre troisième de la deuxième partie.Ces pages éblouissantes ne laissent pas d’éveiller en moi une certaine défiance que peut-être vous partagerez.L’imagination, c’est, au surplus, une faculté très aimable chez 1 — Cf.p.10. 582 LA NOUVELLE - FRANCE M.Myrand.Elle lui fait trouver les plus jolies choses ; elle met en son style les plus brillantes couleurs, et elle le pénètre d’une vie qui excite, captive et entraîne en son courant le lecteur.Si ce don de l’image et des comparaisons imprévues, si ce don de la vie abondante et débordante n’induisait souvent l’écrivain en des digressions trop longues et trop fréquentes \ ne le faisait exagérer parfois la portée des documents historiques, ne l’exposait à commettre quelques fautes contre le bon goût, et surtout ne l’empêchait de lier suffisamment ses paragraphes et ses développements, il serait à M.Myrand le plus précieux de tous les auxiliaires dont s’entoure son talent.Il lui permet, en tout cas, de répandre sur tout ce qu’il écrit la plus grande variété, et aussi de prendre assez agilement tous les tons, depuis le léger et le badin, jusqu’au plus mélancolique, jusqu’au plus violent.Peut-être même M.Myraud est-il quelquefois trop violent, surtout quand il rectifie uue erreur, et qu’il doit combattre un adversaire.Il prête volontiers à ceux qui ne partagent pas son opinion des intentions qu’il ne voudrait pas qu’on lui reprochât à lui-même, et ceci est sans doute un excès de zèle.Oh ! soyons bons ! et que la douce charité inspire plutôt tous nos écrits, et les imprègne de sa suave onction ! C’est dans la charité que s’élabore la vérité.C’est par elle que doivent se rapprocher et s’unir dans un commun effort tous ceux que sollicite la louable ambition de créer la science.Cette pensée très chrétienne sera celle de la fin.Elle nous presse, en terminant, de féliciter et de remercier très sincèrement M.Myrand pour le bon livre qu’il nous a donné.La justice, d’ailleurs, nous en fait un devoir, puisque, eu ce livre de causeries historiques, l’on voit apparaître et briller les plus originales et les plus solides qualités de l’auteur.1 — Cf.la digression typique faite à propos de Vaugelas, p.27.Camille Roy, p“9. Pages Romaines A PROPOS DtJ PREMIER CONSISTOIRE DE PlE X_Les TITRES DE SaINTE-PrAXÈDE et de Sainte-Marie in Cosmédin__L’incendie au Vatican.Le lundi, 9 novembre, et le jeudi suivant, Pie X a tenu pour la première fois ces grands conseils cardinalices dont le nom de Consistoire qui les désigne est lui-même une de ces nombreuses dépouilles que l’empire romain, mourant plus encore de corruption que de vieillesse, léguait à l’Eglise, société divine et impérissable, comme des souvenirs d’une grandeur disparue.Trois mois, jour pour jour, se sont écoulés entre le couronnement de Pie X et son premier consistoire.La coutume, cette loi d’autant plus tyrannique que sa paternité est plus obscure, respecte la liberté pontificale relativement au nombre de consistoires qu’un pape peut tenir.Par un singulier respect, auquel elle n’est pas habituée dans les pays latins, si elle désigne au pontife des jours privilégiés de la semaine pour tenir les réunions consistoriales, elle ne lui assigne pas de délais.Pie III fit un consistoire, le lendemain de son élection, sans attendre d’être couronné.Le jour même où il ceignait le trirègne (Noël 1352), Innocent VI tint sa première réunion cardinalice et créa son neveu cardinal, sans avoir consulté le Sacré Collège.Adrien VI, que les suffrages des cardinaux avaient élu pape, tandis qu’il était en Espagne, réunit son premier consistoire à l’heure même de son débarquement au port du Tibre, dans la sacristie de Saint-Paul.En 22 jours de règne, Marcel II eut trois consistoires.Le premier du pontificat de Grégoire XV eut lieu six jours après son élection ; ceux de Paul V et de Pie VII, quinze jours ; celui de Benoît XIV, douze jours après.Elu pape le 20 février 1878, Léon XIII invitait le sénat de l’Eglise à se grouper autour de lui le 28 mars suivant et, ne créant aucun cardinal, après avoir préconisé divers archevêques et évêques, il prononçait les serments d’usage qui marquent les débuts d’un règne ; puis il donnait le chapeau cardinalice à Mtsr Mac-Closkey, archevêque de New-York, créé cardinal par Pie IX, le 15 mars 1875.Avec le cérémonial supprimé par Pie IX depuis l’invasion piémontaise, repris ensuite par Léon XIII, Pie X, revêtu de la chape rouge, la tête coiffée de la mitre d’or, dans le consistoire secret du 9 novembre, adressant la parole à ses vénérés auxiliaires dans le gouvernement de l’Eglise, leur fit revivre, en termes émus, ces heures solennelles du 3 et 4 août, pendant lesquelles il opposait à l’obstination croissante de leurs suffrages pour le proclamer pape la multiplicité de ses refus à accepter une dignité qui, si lourde déjà 084 LA NOUVELLE - FRANCE par elle-même, était loin d’être allégée par le glorieux pontificat de son prédécesseur.Leur rappelant comment il céda, il leur disait pourquoi il régnerait : < Pour restaurer toutes choses dans le Christ.• Il revendiquait ensuite pour son magistère le droit et le devoir de s’occuper de politique, quand bien même une telle revendication pût blesser certains esprits : « Tout appréciateur exact des choses comprendra que le Pontife ne peut séparer du magistère da la foi et de la morale qu’il exerce les choses politiques.» En outre, étant le chef et le recteur suprême de la société parfaite qu’est l’Eglise qui se compose d’hommes, qui est établie parmi les hommes, il doit assurément vouloir l’entretien des rapports mutuels avec les souverains des Etats et les chefs de gouvernement, s'il veut pourvoir à la sécurité des catholiques dans toute contrée et partie de la terre.Puis répondant à ceux qui veulent que l’Eglise soit un obstacle aux découvertes scientifiques et que la foi ait des incompatibilités avec la science, Pie X ajoute ces graves paroles qu’on ne saurait analyser sans les amoindrir : ¦ On ne s’éloigne pas moins du vrai quand on dit que la foi s’oppose à la science, alors qu’il est au contraire très exact de dire qu’elle lui est grandement utile.Si les choses dans l’ordre surnaturel ne peuvent parvenir à la connaissance de l’homme sans la foi, beaucoup de grandes vérités dans l’ordre de la nature, que la raison humaine peut sans doute atteindre, seront plusfacilement et plus clairement approfondies à l’aide des lumières de la foi.Quant aux autres, il est absurde de soutenir qu’elles puissent se combattre, puisque les unes et les autres ont Dieu pour commune origine.Aussi les inventions du génie, les découvertes de l’expérience, les progrès des sciences, enfin tout ce qui pousse vers le progrès l’activité humaine, quel motif aurions nous de ne pas l’approuver, nous qui sommes les gardiens de la vérité catholique ?Au contraire, tout cela nous paraît, à l’exemple de nos prédécesseurs, devoir être favorisé: Mais aussi nous devons, en raison de la charge apostolique, repousser et réfuter les théories d’une philosophie récente et d’une prétendue sagesse civile dont on veut user pour diriger le cours des choses dans une direction à laquelle s’opposent les prescriptions de la loi éternelle.Et ce faisant, nous n’entendons nullement arrêter les progrès de l’humanité, mais empêcher qu’elle se précipite à sa ruine.» N’est-ce pas la réponse pontificale aux injustes et audacieuses récriminations de cette nouvelle école exégétique et historique qui, accusant le catholicisme d’être un parti de réaction dans l’ordre politique, dans l’ordre social, dans l’ordre scientifique, affirme qu’il est voué à un affaiblissement incurable, à une ruine fatale, tant que .l’enseignement ecclésiastique semblera vouloir imposer aux esprits une conception du monde et de l’histoire humaine qui ne s’accorde pas avec celle qu’a produite le travail scientifique des derniers siècles ; tant que les fidèles seront entretenus dans la crainte de mal penser et d’offenser Dieu, en pensant simplement et en admettant 585 PAGES ROMAINES dans l’ordre de la philosophie, de la science et de l’histoire, des conclusions et des hypothèses que n’ont pas prévues les théologiens du moyen âge ; tant que le savant catholique aura l’air d'être un enfant tenu en lisière et qui ne peut faire un pas en avant sans être battu par sa nourrice .» L’élévation à la dignité cardinalice de M>r Merry del Val, de Mer Callegari, évêque de Padoue, la préconisation de divers archevêques et évêques firent ensuite l’objet du consistoire secret.C’est dans le palais qu'ils habitent d’une façon permanente ou dans ceux où ils reçoivent l’hospitalité, que les papes tiennent les consistoires.Lors de son exil à Gaëte et à Portici, Pie IX y fit les réunions cardinalices ; l’archevêché de Paris, les Tuileries, le palais impérial de Vienne furent le théâtre des consistoires que Pie VII et Pie VI tinrent pendant leur séjour dans ces capitales de la France et de l’Autriche.Seuls Sixte I V, Paul III, Clément XI réunirent les cardinaux en assemblée, en dehors des palais qu’ils habitaient.Ce fut pour montrer combien lui étaient précieux les conseils de son cardinal vicaire, alors alité, que Clément XI, entouré de 35 membres du Sacré Collège, tint consistoire dans la chambre à coucher du malade.Celles où allaient expirer Adrien VI, Clément VII, Clément IX, Alexandre VIII virent pareille cérémonie.Jamais on ne les vit plus fréquemment que sous le règne d’innocent III qui les tenait régulièrement trois fois la semaine,y examinant toutes les causes soumises à son jugement avec une telle science du droit et une telle équité de jugement, que les plus doctes jurisconsultes s’y donnaient rendez-vous pour y apprendre l’interprétation des lois.Restreint plus tard dans les objets qui étaient soumis à la discussion de ses membres, le consistoire fut réservé aux grandes questions des états ou de l’Eglise.Jean XXII établit qu’on y ferait la préconisation des évêques.Avant lui, Boniface VIII, le 22 février 1300, y promulgua la première année jubilaire.Pour mieux confondre les ennemis de ce pape, Clément V y autorisa le procès des actes de Boniface VIII dont il vengea la mémoire dans un consistoire postérieur.En d’autres circonstances, l’arbitrage entre les nations catholiques en guerre y'fut déféré et réglé pour le plus grand bien de la chrétienté ; la lutte contre les Turcs fut promulguée.S’ils le désiraient, les rois, les princes étaient invités à y prendre part.A la demande de Charles VIII, roi de France, Alexandre VI créa cardinal Guillaume Brisson qui assistait au consistoire, secrétaire de ce roi.François I, son successeur, fut admis à Bologne, par Léon X, à ces grandes assises ecclésiastiques.Venu à Rome pour obtenir du pape la réunion d’un concile œcuménique, Charles Quint, dans un consistoire tenu par Paul III, oubliant tout à coup 1 — Autour d’un petit livre ; A.Loisy, XXXIV. 586 LA NOUVELLE - FRANCE le motif de son impériale intervention, en apercevant les ambassadeurs français, se laissa aller aux reproches les plus amers contre son rival François I.Il proposa un duel dans lequel, lui et le roi de France, en chemise, l’épée ou le poignard à la main, dans une île, sur un pont ou dans un bateau, termineraient leurs querelles, épargnant ainsi l’effusion du sang de leurs sujets, sans quoi la guerre entre les deux nations se continuerait jusqu'à la mort de l’un d’eux.Le Pape, disent les chroniques, stupéfait d’un paieil discours, se hâta de mettre fin à un consistoire unique dans les annales de la chrétienté.Quand ces hôtes princiers de la papauté prenaient part à ces assemblées cardinalices, s’ils étaient rois, ils prenaient place à droite du pape, immédiatement après le doyen du Sacré Collège ; reines, princes héritiers, ils ou elles s’asseyaient après le premier cardinal prêtre ; électeurs du Saint Empire, ils allaient se placer entre les deux derniers cardinaux diacres.* Le titre cardinalice de Sainte Praxède a été assigné par Pie X au cardinal Merry del Val ; celui de Sainte-Marie in Cosmédin au cardinal Callegari.Pour qui connaît l’histoire de ces deux églises, la délicatesse de Pie X apparaît dans le choix qu’il a fait de l’une et de l’autre pour les donner à ses deux premiers cardinaux.Elevée par saint Pie I dans la maison même de sainte Praxède, dans laquelle l'empereur Antonin fit périr saint Simmétrius, prêtre, avec 22 autres chrétiens, la première était déjà un titre cardinalice dès le V" siècle.Riche du souvenir des martyrs qui succombèrent pour la foi dans l’intérieur de ses murs, et dont sainte Praxède fit ensevelir les corps aux catacombes de Sainte-Priscille ; riche du puits que l'on y voit encore, dont les eaux s’empourprèrent du sang de ces héros égorgés sur ses bords ; riche de la dépouille de sainte Praxède et des restes de quantité de martyrs des catacombes que saint Pascal I y transporta ; riche de la colonne de la flagellation que le cardinal Jean Colonna, légat en Orient, y déposa à son retour de Terre Sainte, au XIII” siècle, elle fut, sous le pontificat de Pie IV, le titre carninalice du premier secrétaire d’Etat en la personne de saint Charles Borromée, neveu de ce pontife.Pour se délasser des soucis que lui donnait la charge de premier ministre du pape, quittant le palais voisin qu’il avait fait construire, il allait passer souvent ses nuits dans la crypte, demandant à Dieu pendant la célébration des augustes mystères les lumières dont il avait besoin.Tandis qu'aux seuls savants est réservée la joie d’aller remuer au milieu de la poussière des archives les dépêches diplomatiques du secrétaire d'Etat de Pie IV, dans l’église Sainte-Praxède, une longue table de bois, autour de laquelle saint Charles faisant asseoir des pauvres, les servait lui-même, rappelle à tous la grande charité, la grande humilité 587 PAGES ROMAINES du premier secrétaire d’Etat.En assignant à Msr Merry del Val l'église que posséda saint Charles, Pie X semble avoir voulu lui rappeler que la diplomatie n’est jamais plus puissante que dans une étroite alliance avec la sainteté.Il est difficile de dire pourquoi, au moyen âge, Saint-Marie in Cosmédin fut donnée en titre aux cardinaux que le Pape voulait le plus honorer ou à ceux qui lui étaient les plus unis par les liens du sang ou de l’amitié ; mais c’est un fait que l'histoire constate, et c’est probablement pour rappeler au cardinal Callegari combien lui restent chers les souvenirs communs de leur vie, que Pie X lui a donné un titre que ses prédécesseurs réservèrent longtemps à leurs intimes.# Le soir du 1er novembre, un fait bien ordinaire a mis en émoi et le monde italien et celui du Vatican.Vers 8 heures du soir, un incendie éclatait dans l’une des chambres qui se trouvent au-dessus du musée lapidaire et qui sert d'atelier de reliure à la bibliothèque vaticane.Dans la crainte qu’on ne taxât d’imprévoyance l’administration du palais apostolique, en n’utilisant que le concours des pompiers pontificaux, sur l’ordre du pro-secrétaire d’Etat, ceux de la ville furent appelés et les uns et les autres travaillant de concert, le feu fut bientôt maîtrisé.Aucun manuscrit, aucun livre n’ont été brûlés.Le lendemain, l’administration des palais apostoliques envoyait le commandant Puccinelli au maire de Rome, le prince Colonna, pour le remercier des secours empressés qu’il avait si généreusement mis à sa disposition.Une riche aumône aux pauvres, des gratifications aux pompiers sanctionnaient les mere is, La presse libérale, nullement satisfaite d’une pareille solution, insinua, à l’encontre de la vérité, que des manuscrits précieux avaient été brûlés, invitant le gouvernement à veiller de plus près sur ce qu’on appelait « des richesses nationales, > comme si les musées et la bibliothèque du Vatican étaient une propriété de l’Italie.Dans une note officieuse, 1 ’Osservatore Romano répondit, en revendiquant les droits imprescriptibles du Saint-Siège, rappela le zèle jaloux, généreux, avec lequel il garde les merveilles que la chrétienté a entassées autour de lui ; puis, évoquant le souvenir de l’explosion de la poudrière de la Porta Portèse qui, placée trop près de la basilique Saint-Paul, lui causa d’irréparables dégâts, il y a quelques années, il dénonçait l’imprévoyance du gouvernement italien qui, en établissant une grande poudrière et un fort à Monte-Mario, expose le Vatican et Saint-Pierre à de perpétuels dangers.Don Paolo-Agosto, BIBLIOGRAPHIE Histoire du Collège-Séminaire de Nicolet, 1803-1903, par l’abbé J.-A.-I.Douville Dans un pays comme le Canada, n’ayant guère plus de trois siècles d'existence nationale, une institution qui, durant cent années, a travaillé efficacement à pétrir la nation, en fournissant à l'édifice social des éléments multiples de force et de stabilité, mérite à plus d’un titre qu'on écrive histoire.Parmi les collèges qui ont été, par les guides qu’ils ont préparés pour la société, les artisans de notre grandeur nationale, celui de Nicolet vient le troisième dans l'ordre du temps.L’année 1903 couronnait son premier siècle d’existence, et les fêtes du centenaire attiraient auprès de VAlma Mater, fière d'avoir engendré tant et de si nobles fils, tous ceux qui, sous sa tutelle, avaient appris à devenir des hommes de devoir.Avec les émotions de la fête séculaire, trop vite oubliées dans la tourmente de la vie, il fallait offrir aux élèves de Nicolet un souvenir tangible et durable des gloires de leur collège bien-aimé.Ce souvenir, le vénéré supérieur de la maison y travaillait depuis longtemps.Et, malgré sa modestie, il pourrait en dire avec le poète : Exegi monumenhim, tant il a mis à réaliser son dessein de savoir-faire et de dévouement.Recherches laborieuses et multiples, choix judicieux des éléments de son œuvre, mise en relief des faits les plus mémorables et des figures les plus saillantes de cette galerie de professeurs et d’élèves, qui ont illustré tour à tour l’épiscopat, le clergé, la magistrature et les professions libérales, l’auteur n'a rien épargné pour donner à son travail des allures et des proportions dignes du sujet.Et l’on peut dire, en toute justice, qu’il y a réussi.Les deux superbes volumes de cette monographie collégiale, avec les quarante photogravures parfaitement exécutées qui les illustrent, méritent de figurer dans les bibliothèques les mieux constituées.Ils ont surtout leur place toute marquée dans celle de tout nicolétain.Ces beaux livres lui rappelleront, avec la dette de reconnaissance qu’il ne saurait jamais acquitter, les joies de son adolescence, les plus pures, j’allais dire, les seules vraies de la vie.Il reverra par l’image, et il revivra par le souvenir, les heures trop vite écoulées dans les cours ensoleillées et à l’ombre des bocages incomparables de Nicolet, et sans s’en douter, il réalisera l'oracle du poète : son .Quand le temps, vainqueur de votre résistance, De vos nus marquera le soir, Affaiblis, impuissants, ramenés il l'enfance, Vous y reviendrez vous asseoir____ Vous y retrouverez l’innocente mémoire D’un bonheur perdu pour toujours ; Vous leur demanderez, non point l’or ni la gloire, Mais le soleil de vos beaux jours.L.L.1 — Deux vols gr.in-S° de XII-40S et XIV-3SS pages.Prix, broelié $3.00, port eu plus.Montréal, librairie Cadieux et Derome ; Québec, librairie Carneau. RÉPONSES À QUELQUES OBJECTIONS La Nouvelle-F rance n'est pas assez canadienne.Le fût-elle exclusivement qu’elle n’aurait pas autant d’intérêt.D’ailleurs elle l’est devenue progressivement et le deviendra davantage par les sujets traités et les écrivains qui y collaborent.Les revues américaines, nullement protectionnistes sous ce rapport, importent de l’étranger peut-être plus d’articles que nous.Les grands journaux quotidiens se donnent pour nue piastre à certaines catégories de citoyens.C’est vrai, et en en revendant le papier à la pesée, comme le font d’aucuns, on peut réaliser $1.50, ce qui fait un bénéfice net de 50 par cent, sans compter l’agrément de la lecture du journal.Mais le temps perdu?Mais le goût des lectures profitables disparu ?Mais surtout l’appui efficace donné à des feuilles souvent peu scrupuleuses ou peu renseignées en matière de doctrine ou de morale, et dont la prospérité dépend en très grande partie de l’exploitation habile auprès des fabricants et des fournisseurs de certaine liste spéciale d’abonnés?Votre revue est trop sérieuse.Cette objection est le corollaire inévitable de la précédente.Sérieuse, elle sera, dût-elle en mourir, ce qui n’est guère imminent, grâce à Dieu.Sous ce rapport, on peut dire de la Nouvelle-France, .si parva licet componere magnis, ce que saint Ignace disait de sa société naissante : Erit ut est, aut non erit.Je n’ai pas le temps de lire votre revue h Ici pas d’autre réponse convenable que l’alternative d’user du risum teneatis ou de tirer le rideau.C’est cette dernière que nous choisissons, en rappelant à nos chers lecteurs que, pour maintes raisons déjà connues ou faciles à deviner, la Nouvelle-France n’est pas une exploitation, mais une œuvre : œuvre patriotique, originale, sérieuse, instructive et intéressante.Ce verdict, trop flatteur peut-être pour qu’il nous fût séant de le répéter, est tombé de lèvres trop autorisées pour qu’il nous soit permis de le taire et de ne pas en dire notre reconnaissance à qui de droit.1 —48 pages petit in-4to par mois. LA NOUVELLE-FRANCE TABLE DES MATIÈRES DU TOME II.—1903 SOMMAIRE DE CHAQUE LIVRAISON MENSUELLE JANVIER Henri Hourassa: Les Canadiens-Français et l’Empire britannique, page 5_A R Kouthier : Au pays du Sphinx.(Notes de voyage).p.43_E’abbé E.-A.Eatulipe : Une visite pastorale chez les Algon- quins du lac Victoria et du lac Barrière (suite), p.47—J.-Edmond Koy : Notre-Dame de Sainte-Foy, p.55_I)ou Paolo-Agosto ; Pages romaines, p.61.FÉVRIER Ernest Hello, pages inédites : L'infini—Le sublime, p.65_R.-P.Meyer ; Catholiques et Protestants dans les îles de l’Océanie, p.67_ Ernest Gagnon : Notre langage, p.79.— A.-R.Routîiier : Au pays du Sphinx, (suite), p.85.— E’abbé E.-A.Eatulipe : Une visite pastorale, etc., (suite), p.95_Don Paolo-Agost» : Pages romaines, p.105_D.G.et E.E.: Bibliographie, p.112.MARS E.-A.Prud’homme : Un souvenir de M>r Taché, p.113_____E Hudon, S.J : Le jésuite Paul Ragueneau, p.116_E’abbë Camille Roy : Causerie littéraire : L'oublié, p.123—E.Walter : Chronique religieuse et politique d’Allemagne, p.135_E’abbé E.-A.Eatulipe: Une visite pastorale, etc.,('imite), p.144_Don Paolo-Agosto : Pages romaines, p.153__E’abbé David Gosselin : Bibliographie, p.160.AVRIL Ernest Hello: Pages inédites : Pâques, p.161_____E’abbë E Eindsay : Nos couvents donnent-ils une éducation pratique ?fl" article), p.164_ R P.At: L’anarchie grammaticale et littéraire, p.169__D1' burbled : Radio-conducteurs et télégraphie sans fil, p.178__Charles H Ilot : Causerie artistique : l’œuvre de Tissot, p.188_Mer E.-A.Paquet : Une nouvelle gloire thomiste, p.193.— E’abbé E.-A.Eatulipe: Une visite pastorale chez les Algonquins du lac Victoria et du lac Barrière (fin), p.196—Don Paolo-Agosto : Pages romaines, p.201.— E.-A.P.et D.G : Bibliographie, p.206. TABLE DES MATIERES 591 MAI L’abbé Camille Roy : L'abbé Louis-Jacques Casault, p.209.—A.-B.Koiltllier: Au pays du Sphinx, (suite), p.223_____11.1*.At: L’anar- chie grammaticale et littéraire, (suite), p.231 — Madryen, A.A.: Dans l’Amérique du Sud, sur les côtes du Pacifique, p.237_L’abbé L.Lindsay : Je me souviens, p.245.— I»on-l*aolo Agosto : Pages romaines, p.254.JUIN L’abbé JAM Brossean : Au pied du monument Bourget, p.257.— A.Mercier, O.V.: Questions d’apologétique : l’apologétique et le surnaturel, p.264__Léon Gërin : Les causes du conflit iroquois- liuron, p.273.—E.Meyer : Chronique religieuse et politique de France, p.282__Mer L.-N.Bégin : L'œuvre théologique de Msr L.-A.Paquet, p.292__Bon Paolo-Agosto : Pages romaines, p.296__________ : Correspondance, p.302— L.L.: Bibliographie, p.303.JUILLET A.Mercier, O.P.: Questions d’apologétique, (suite), p.305_L’abbé E.-P.Cboninard : Le premier prêtre acadien, l’abbé Joseph-Mathu- rin Bourg, p.310_K.P.At: L’anarchie grammaticale et littéraire, (suite), p.318_A.-B.Routliier : Au pays du Sphinx, (fin), p.324_ Jean d’Estienne : Immensités sidérales : le Soleil et son cortège, p.332_Orner Hëronx: A propos de L'Oblat de Jean-Karl Huys- mans, p.344.— Bon Paoio-Agosto : Pages romaines, p.348.AOUT U’abfoé P.-E.Roy: Léon XIII, p.353_______L’abbé L.Lindsay : Nos couvents, etc., (28 article), p.368—A.Mercier, O.P.; Questions d’apologétique (suite), p.378_Hadryen A.A.: Chronique politique et religieuse d’Espagne, p.385_* * * : Pie X ; ce qu’on disait du nouveau pape il y a deux mois, p.395.— Bon Paolo - Agosto : Pages romaines, p.397.SEPTEMBRE Ernest Hello : Pages inédites : Souveraineté et liberté, p.401 — L’abbé E.-P.Chouiuard : Le premier prêtre acadien (fin), p.403—A.Mercier, O.P.: Questions d'apologétique, (fin), p.412— B Surbled : Les méfaits de l’alcoolisme, p.418.— L’abbé Camille Roy : Causerie littéraire : Sous les pins, p.428.— Bon Paolo-Agosto : Pages romaines, p.443.— L.L.: Bibliographie, p.448. 592 LA NOUVELLE-FRANCE OCTOBRE R.P.J.Forbes : Le culte de Marie dans l’Ouganda, p.449— !>' Surbled : Les méfaits de l’alcoolisme (fin), p.464—Madryen, A.A : Correspondance du Mexique, p.482.— Bon Paolo-Agosto : Pages romaines, p.492_L.L: Bibliographie, p.496.NOVEMBRE L’abbé L.Lindsay: Nos couvents,etc.,( Dernier article),p.497 Aqna- vendo : Que faut-il penser de la loi des licences de 1900 ?p.509____ Ernest Gagnon : Petite chronique, p.519_______H.-J.-J.-B.Clioui- nard : L’université Laval et les fêtes du cinquantenaire, p.522__X : Chronique religieuse et politique de Belgique, p.526_Bon Paolo- Agosto : Pages romaines, p.536____L’abbé B.Gosselin : Dictionnaire généalogique, p.541_________Jean d’Esticnue : Bibliographie, p.543.DECEMBRE Thomas Chapa is : Québec en 1665, page 545—Iladrycn, A.A.: Correspondance de l’Amérique Centrale, page 557_E’ahbë Camille Roy : Causerie littéraire: Louis Jolliet_Frontenac et ses amis, page 565.Don Paolo-Agosto : Pages romaines, p.5S3_____E.E.: Bibliopra- phie, p.588—* * * : Réponses à quelques objections, 5S9_Table des matières du tome II, p.590.-t! 1 3 II- as Revers du double-scel de la Ck' de la Nouvelle-France
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