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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1912-04, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE-FRANCE TOME XI AVRIL 1912 N° 4 L’organisation religieuse et le pouvoir civil XVI LES INSTITUTS RELIGIEUX ET L’iNTRUSION Bon nombre de gouvernements, sans être, en principe, opposés à l’existence même des Congrégations religieuses, prétendent néanmoins leur dicter un mode d’être et des conditions de vie.1 Dans leur pensée et d’après leurs légistes, c’est à l’Etat qu’il appartient de déterminer quand, où et comment les associations volontaires d’hommes et de femmes peuvent se former et s’adonner à la pratique des conseils évangéliques.« Il faudrait être fanatique, disait Portalis, 2 pour contester à un prince le droit de recevoir ou de rejeter"un ordre régulier, et même de le chasser après l’avoir reçu.» Nous croyons être libre de tout fanatisme, et cette modération même, uniquement soucieuse de la vérité et de la justice, nous fait un devoir de contredire le célèbre conseiller d’Etat gallican.Quel que soit son rôle dans l’accomplissement de l’œuvre rédemptrice, l’association religieuse, par le but qu’elle poursuit, par les moyens dont elle use, par le milieu où elle se déploie, relève essentiellement de la juridiction ecclésiastique.« Nés, dit Léon XIII 8, sous l’action de l’Eglise dont l’autorité sanctionne 1 Cf.Giobbio, ouv.cit., vol.II, c.II, art.1, 1 Réponseidu'22 sept.1803.(Em.Ollivier, Nouveau manuel de droit eccl.français, p.«191).8 Lettre au card.Richard ;—cf.Conc.de Trente, Sesa.XXV, de Regul, ; Const, apost.Conditcea Christo, 1900 ; Mgr Freppel, Œuvres polémiques, 2e série*(lettre à M.le Président de la République). 146 LA NOUVELLE-FRANCK leur gouvernement et leur discipline, les Ordres religieux forment une portion choisie du troupeau de Jésus-Christ.» Ce sont donc des corps créés par une autorité distincte de l’autorité civile, et qui ne doivent à la puissance temporelle ni leur établissement, ni leur organisation, ni leur orientation.Soumettre la fondation d’un Institut religieux ou de nouvelles maisons religieuses à l’autorisation préalable et nécessaire de l’Etat, c’est déclarer l’Etat juge des actes de l’Eglise, appréciateur du mérite de ses institutions, arbitre de ses destinées, de son gouvernement et de ses fonctions.C’est, par une confusion regrettable, troubler et intervertir l’ordre de compétence des deux grands pouvoirs sociaux.Nous concevons sans doute que, dans un concordat et pour un motif de paix générale, le Saint-Siège juge à propos de stipuler qu’en aucun cas la puissance ecclésiastique n’autorisera de nouveaux établissements religieux sans, préalablement, s’entendre avec le gouvernement civil.1 De graves circonstances politiques peuvent suggérer et justifier semblables engagements de fait.En théorie, toutefois, l’Eglise, dans la création de nouveaux organismes monastiques, n’est liée vis-à-vis de l’Etat par aucune obligation juridique : elle n’a aucun compte à lui rendre, ni aucune permission à lui demander.Et de même qu’il est du devoir de l’Etat de reconnaître l’Eglise dans toutes ses manifestations extérieures, de même doit-il, formalités vaines et sans exigences tracassières, s’empresser de légaliser la naissance de toute congrégation religieuse et les droits et les avantages que l’autorité spirituelle entend conférer à ces nouvelles personnalités juridiques 2.L’Etat s’honore en couvrant du manteau de la loi des associations et des œuvres de la plus haute portée morale et de la plus évidente utilité publique ; il se rabaisse et il s’avilit en portant sur le berceau de ces instituts une main malveillante qui les menace dans leur existence, sans 1 Cf.N usai, Conventiones inter S.Sedemet civiletn potestatem, pp.324, 333, 365, 371.* Cavagnis, ouv.cit., 1.IV, nn.326, 333, 356. LES INSTITUTS RELIGIEUX ET L’INTRUSION 147 ou qui les gêne et les paralyse dans leur organisation intérieure et dans leur développement corporatif.La forme constitutive, comme l’érection elle-même des établissements congréganistes, dépend, nous l’avons dit, essentiellement et exclusivement de l’autorité ecclésiastique.“ Il suit de là que le pouvoir civil n’a pas le droit de rechercher s’il plaît à un citoyen de vivre sous la règle de saint Ignace de Loyola, plutôt que sous celle de saint Dominique ou de saint François d’Assise.Ces préférences ne le regardent en aucune façon ; ou bien la liberté religieuse n’est plus qu’un vain mot.Il suit de là également que l’Etat, lorsqu’il ose se substituer à l’Eglise dans la détermination de l’âge requis pour la vêture et la profession religieuse, se rend coupable d’une intrusion manifeste et d’un abus de pouvoir odieux.1 2 * " 1 Vainement allègue-t-on la nécessité de protéger la jeunesse et le corps social tout entier “ contre les prétendues vocations nées de la contrainte ou de l’habitude.Cette protection, aucune puissance ne peut l’exercer plus sûrement que celle qui a réhabilité la dignité humaine, brisé ou allégé les chaînes de l’esclave, et appris à l’homme et à la femme quel usage faire de leur liberté.Les lois si sages contenues dans les canons 4 sur l’entrée en religion et sur la profession religieuse, établissent jusqu’à l’évidence combien l’Eglise est désireuse de n’imposer aux âmes que des obligations suffisamment connues par elles et dont chacune d’elles puisse porter, devant Dieu et devant les hommes, l’entière responsabilité.D’après ces règles judicieuses, les postulants, quels qu’ils soient, ne peuvent être reçus dans une congrégation avant un âge déterminé, et ils ne peuvent, non plus, être admis à prononcer leurs vœux qu’après une longue initiation et une probation régulière.» 3 1 Freppel, ouv.cit., p.196.3 Ce fut l’une des fautes commises, à son déclin, par l’ancienne monarchie française (édit de 1768, dans Em.Ollivier, ouv.cit., p.65) ;—cf.Cavagnis, ouv.et l.cit., n.337.* Rapport Goblet sur les associations (Quest, act., t.XXXI, p.231).4 Conc.de Trente, Sess.XXV, de Reg.ch.15, 17 ; décret de la S.C.des Ev.et Rég., 23 mai 1659.—Cf.saint Thomas, Som.théol., Il-Ilæ Q.CLXXXIX, art.5 ; Cavagnis, ouv.et l.cit., nn.337-338. 148 LA.NOUVELLE FRANCE En vérité, nul état social n’offre à la liberté humaine et aux droits essentiels de la conscience des garanties plus sérieuses.Nul, en même temps, n’exerce sur les cœurs nobles et sur les caractères vigoureux une attraction aussi puissante.Et c’est pourquoi tant de belles âmes, cédant à l’appel vainqueur, affluent vers les instituts où l’on fait profession de se vaincre, de se renoncer, de se donner.Plus ces vocations d’élite abondent, plus la gloire de Dieu éclate et plus aussi, dans la société, le niveau moral s’élève.L’Eglise applaudit et seconde cette ascension vers les sommets qu’éclaire une pure lumière, et d’où descendent en flots bienfaisants les plus riches et les plus copieuses effusions de la charité divine.Le bon sens même demande que l’on coopère au bien, non qu’on le paralyse.Comment donc ne pas déplorer la législation de certains pays où la puissance civile ose s’arroger le droit non seulement de limiter à son gré le nombre des maisons congréganistes, mais même de fixer et de restreindre le nombre des novices recevables dans chaque maison ?1 Nous sommes ici en présence de questions de discipline trop manifestement liées aux intérêts spirituels pour que l’Etat puisse, sans commettre un grave délit de frontière, s’avancer sur ce terrain et y imposer ses volontés.On trouvera, pour l’excuser, des sophismes et des arguments captieux ; on n’apportera, pour le justifier, aucune raison valable 2.Cette ingérence est-elle plus plausible, lorsque les pouvoirs publics éliminent des établissements religieux qu’ils consentent à reconnaître tout sujet de nationalité étrangère, ou qu’ils leur interdisent toute dépendance vis-à-vis d’un chef résidant en dehors des bornes de l’Etat ?Nous ne pouvons l’admettre.Quelque noble que soit l’amour de la patrie, et quelque légitime que paraisse le souci de ses intérêts et de sa grandeur, il n’est ni 1 Certaines républiques américaines, dont les chefs prétendent le droit de patronat, n’hésitent pas, d’autre part, à s’ingérer dans la nomination des supérieurs des communautés religieuses.(Giobbio, ouv.et vol.cit., pp.440441.) ' Cavagnis, ouv.et l.cit.pp.842-346. 149 LES INSTITUTS RELIGIEUX ET L’INTRUSION raisonnable ni équitable que cette préoccupation s’enferme en un exclusivisme étroit.Les nations sont faites, non pour s’entredétruire, mais pour travailler à l’œuvre sociale commune.Ce sont des membres d’une même famille humaine, des rameaux d’un même tronc adamique.L’intérêt de la civilisation exige que, tout en gardant leur physionomie propre et leur juste autonomie, ces diverses organisations ethniques entretiennent entre elles d’utiles et amicales relations.Or, on ne saurait le nier, les liaisons nouées, au sein des Instituts religieux, entre des confrères de langue et d’origine différentes peuvent, en plusieurs cas, contribuer à cette bonne entente.C’est en se connaissant mieux que l’on apprend à s’estimer davantage.Chaque peuple a ses qualités qu’il est juste de louer, comme aussi il a ses défauts qu’il importe de ne point exagérer.L’atmosphère sereine des cloîtres, où des hommes de toute condition, de tout âge, de tout pays, habitent sous un même toit, mangent à une même table, se sanctifient sous une même règle, s’instruisent aux pieds d’une même chaire, fait plus pour l’harmonie générale des esprits que les conférences et les discussions de politiques retors et de diplomates cauteleux.La fraternité congréganiste, sans aller jusqu’à engendrer un pacifisme émollient, triomphe merveilleusement des préjugés de race et constitue un facteur précieux de concorde internationale.Au surplus, l’internationalisme des congrégations religieuses n’est-il pas en raccourci, selon une juste remarque de l’abbé Gay-raud 1, le catholicisme ou l’universalisme de l'Eglise elle-même ?Dans ces associations où se coudoient toutes les classes et où fraternisent tous les peuples, il semble, en effet, que l’on ait l’image, bien imparfaite sans doute, de cette grande et universelle société implantée sous tous les climats, et dans laquelle, par une jonction et une communication mystérieuse, les Eglises particulières les plus lointaines mêlent en quelque sorte leur vie à la vie des Eglises sœurs et à celle de l’Eglise centrale et maîtresse.C’est même là, une des raisons 2 qui ont motivé aux yeux du 1 La République et la paix religieuse, p.105.* Giobbio, ouv.et vol.cit., p.511. 150 LA NOUVELLE-FRANCE Saint-Siège et dans la législation canonique, pour certains établissements religieux, l’exemption dont ils jouissent de la juridiction épiscopale.Ce privilège, il est vrai, porte ombrage aux gouverne-nements chauvins et dominateurs et aux chefs d’Etat mal éclairés sur la constitution de l’Eglise; il prend, pourtant, sa source dans les principes les mieux établis de la doctrine et de la discipline catholique.Nous ne discuterons pas ce point de droit étranger à l’objet de nos études.Et nous nous contenterons d’observer que les rapports des Ordres religieux avec les évêques, par leur caractère spirituel et surnaturel, échappent totalement à la compétence civile.Ce n’est pas, du reste, ce dont les pouvoirs séculiers se préoccupent davantage et ce qui les sollicite le plus fréquemment à intervenir dans le gouvernement des congrégations religieuses.La question des biens matériels leur offre un prétexte plus spécieux, et c’est par cette porte toujours ouverte qu’ils cherchent plus volontiers à s’introduire et à s’immiscer dans l’administration des instituts congréganistes.Cette immixtion revêt plusieurs formes et se manifeste de diverses manières.Elle apparaît spécialement dans l’attitude des chefs politiques qui subordonnent aux formalités les plus arbitraires la reconnaissance légale des congrégations religieuses, et qui limitent par des restrictions vexatrices ou inéquitables leur capacité juridique.C’est ainsi, par exemple, que sous le régime actuel de l’Equateur il est interdit aux congrégations même reconnues d’acquérir des biens immeubles, de recevoir des legs ou des héritages 1.Cette législation n’a pas seulement pour effet d’entraver l’œuvre congréganiste dans l’organisation et le dévelop- 1 Ibid., p.436.—D’autres républiques sont plus généreuses.“ Sous le régime constitutionnel actuel du Brésil, la liberté de l’entrée en religion est reconnue, les associations religieuses peuvent se constituer librement sans intervention de l’autorité, en se conformant seulement au droit commun, la tutelle que l’Etat exerçait sur les personnes morales en vertu des lois de mainmorte, a disparu, et ces personnes jouissent de la liberté absolue, même au point de vue de l’acquisition, de l’administration et de l’aliénation des immeubles.” (Bulletin de la Société de législation comparée, an.1905, p.349). LES INSTISUTS RELIGIEUX ET L’INTRUSION 151 pement de ses ressources ; elle frappe du même coup, et par une atteinte directe, le droit de propriété dans son usage le plus naturel et dans son application la plus légitime.Une méthode plus radicale consiste à prohiber comme illégale et illicite toute possession, mobilière ou immobilière, acquise par un institut religieux non autorisé.La raison invoquée par ceux qui mettent en œuvre ce procédé leur semble péremptoire.C’est que, disent-ils, une congrégation non autorisée ne peut légitimement acquérir et posséder, ni par elle-même, ni par ses membres : pas par elle-même, puisqu’il lui manque la personnalité juridique, laquelle (selon eux) n’est qu’un être fictif constitué par l’Etat ; pas par ses membres, puisque ceux-ci, en faisant vœu de pauvreté, se sont eux-mêmes dépouillés des droits et des attributs inhérents à tout propriétaire.C’est par ce raisonnement sommaire que l’on tente d’expliquer et d’innocenter les actes les plus injustes et les confiscations les plus odieuses.Il y a là, on lecomprend, une doctrine aussi funeste que fallacieuse, et l’histoire contemporaine en éclaire les conséquences d’une clarté suggestive et sinistre.En face de cette doctrine, qu’on nous permette de reproduire une page vraiment lumineuse où le droit de propriété, tel qu’il convient aux communautés religieuses, se trouve nettement défini.Recherchant quel est l’effet du vœu de pauvreté, le père Prélot, dans une étude que nous avons déjà citée, distingue le vœu simple du vœu solennel, et il poursuit en ces termes : 1 « Le vœu simple laisse au religieux la capacité de posséder, d’acquérir en nom propre et de disposer validement de ses biens ; il lui impose seulement le devoir de n’agir, dans l’administration et l’usage de ce qui lui appartient, que sous la dépendance de ses supérieurs.« Quant au vœu solennel, aurait-il pour effet d’anéantir complètement les droits des religieux, même à l’égard de la propriété commune?Nullement, et l’histoire de la législation ecclésiastique atteste le contraire.Distinguant la propriété individuelle et 1 Etudes rel., t.LIX, pp.574-575. 152 LA NOÜVELLE-FBANCE la propriété collective, sans doute le droit canonique a supprimé la première entre les mains des religieux ; mais, loin d’abolir la seconde, il est plutôt vrai de dire qu’il l’a sanctionnée et consacrée, en obligeant les religieux à ne plus posséder qu’à titre de sociétaires.Jusqu’au treizième siècle, on pouvait être religieux proprement dit et conserver, même avec la solennité du vœu, la propriété personnelle de ses biens.En 1215, au quatrième concile de Latran, l’Eglise prescrivit à quiconque voudrait être vraiment religieux, de vivre dans une des religions approuvées par elle, et en conséquence de ne plus posséder qu’en commun.En vertu de ce décret, tous les droits et pouvoirs du religieux profès, quant à la possession des biens qu’il apporte, aux successions à recueillir, aux actes à passer, sont non pas annihilés, mais transférés à la société dont il fait partie.C’est ce que l’on entend quand on dit que, dans les communautés, ce ne sont pas les individus, mais la personne morale qui possède.1 La personne morale: non point cette personnalité fictive que l’Etat imagine en dehors et au-dessus des associés, pour se ménager la faculté de dire ensuite qu’une abstraction ne saurait posséder, et qu’il a le droit de mettre la main sur des biens qui n’ont pas de vrai propriétaire ; mais une personnalité réelle, formée par le concours même des associés, se confondant avec eux ; en sorte que les biens des monastères demeurent la chose, possédée en commun et par indivis, des personnes vivantes qui l’habitent, et que l’on ne saurait dépouiller sans une injustice manifeste.» Au reste, l’incapacité de posséder, imposée aux religieux par les canons, n’entre pas comme un élément constitutif dans le concept de l’état religieux, elle-même, pour des raisons majeures, la supprimer ou en dispenser.« Pour sauver, dit encore le Père Prélot, 3 l’existence et la fortune des Congrégations, l’Eglise se relâchera de ses droits et Et l’autorité qui a posé cette condition peut ' Il ne s'agit pas évidemment ici des ordres mendiants, lesquels ont ceci de particulier que, d’après la loi canonique, ni les religieux, ni les instituts eux-mêmes ne peuvent posséder.* Giobbio, ouv.et vol.cit., p.506.* Etudes, t.cit., pp.575-576. 153 LES INSTITUTS RELIGIEUX ET L’INTRUSION se pliera aux nécessités du temps.Il serait vraiment étonnant qu’elle ne pût déjouer les intrigues injustes auxquelles sa propre législation sert de prétexte.Elle relèvera les proies de ses ordres religieux de l’incapacité dont elle les a elle-même frappés.En conséquence, est-il nécessaire, pour le fonctionnement des combinaisons destinées à préserver la propriété religieuse, qu’un profès fasse acte de propriété individuelle ; qu’il retienne, par exemple, en son nom propre et personnnel, la possession de ses apports ; qu’il revendique pour lui-même, dans les bénéfices annuels d’une société ou dans la masse totale, au moment de la liquidation, une part proportionnelle à sa mise ?Comme on ne voit pas bien le moyen de concilier ces actes, imposés par la loi civile, avec l’incapacité de posséder personnellement, qui résulte du vœu solennel de pauvreté, ce que le religieux ne peut faire en vertu de son droit, il le fera en vertu d’une dispense de l’Eglise.» 1 2 Malheur, toutefois, aux pays dont les chefs contraignent ainsi l’Eglise à modifier ses lois, et où l’impiété met une barrière à la libre et régulière expansion de la vie catholique I Ce n’est pas en arrachant du sol, ou en violentant d’une main sacrilège des institutions et des œuvres dans lesquelles la foi nous montre une efflorescence merveilleuse des doctrines et des exemples du Christ, que l’on appelle sur sa patrie les bénédictions du Dieu des nations.Le ciel châtie les peuples coupables.Ici-bas, néanmoins, il ne frappe que pour guérir, et il guérit en récompensant le zèle des hommes de foi et la constance des âmes courageuses.C’est Lacordaire qui a écrit : “ Les chênes et les moines sont éternels.sans doute les atteindre ; la tempête peut déchirer et bouleverser le sol où ils ont grandi.Mais, l’orage passé, les chênes reprennent vigueur sur la lisière du champ reverdi, et les moines, momentanément chassés ou persécutés, renaissent et se multiplient sous le soleil de la liberté." 2 Et, en effet, aux heures de tourmente, la foudre peut L.-A.Paquet, ptre.1 Cf.Lehmkuhl, Theol.mor., ed.5, vol.I, pp.316-317.2 Pensées choisies, t.I, p.140 (5e éd.) HEXRY BORDEAUX1 LA “ ROBE DE LAINE ” En attendant la réception de MM.Henry Roujon et Denys Cochin 2, et avant de clore par l’esquisse des six académiciens qui me restent la série des quarante silhouettes que j’ai entreprise ici, les lecteurs de la Nouvelle-France me permettront de leur présenter quelques notes sur un auteur,—académisable,—dont la renommée s’impose de plus en plus : je veux parler de M.Henry Bordeaux.Nous causerons en particulier, si l’on veut bien, de la Robe de laine, une de ses œuvres les plus récentes et où il a mis le plus de son âme et de sa faculté d’expression.M.Henry Bordeaux est du pays de saint François de Sales, des de Maistre et du regretté Costa de Beauregard.On a lieu de s’étonner qu’il n’ait pas convoité le fauteuil de ce dernier à l’Académie.Amoureux de la province, il a voulu être pour la Savoie ce qu’est M.Barrés pour la Lorraine, ce que furent Arsène Vermenouze et Frédéric Mistral pour l’Auvergne et la Provence, ce que M.Bazin est un peu pour toutes les provinces de France, ce que sont à l’envi aujourd’hui les Mercier, les Zidler et toute une génération qui a profité de la leçon des Déracinés.De la Savoie, M.Bordeaux décrit avec ferveur les sites pittoresques ou grandioses, les montagnes immaculées, les gorges sauvages, les lacs tranquilles, les vallons clairs.Il s’enivre de son ciel, de la lumière de ses cimes, de la majesté de ses nuits.Il raconte ce que lui disent la générosité du sol et l’ascension de la forêt vers les hauteurs inaccessibles.Il dépeint surtout l’âme savoyarde, simple et forte comme sa terre, et l’incarne dans des 1 Cf.Études des PP.Jésuites, 5 et 20 octobre 1910, J.Perchât.Je n'entends me porter garant, personnellement, que de la Robe de laine.Ce que je dis des autres ouvrages de l’auteur est tiré de l'étude du R.P.Fer-chat.Le P.Perchât a parlé pour le public français, qui, même chrétien, n’est pas le nôtre, et peut porter davantage en fait de lectures.On me signale dans un nouvel ouvrage de M.Bordeaux l’attitude d’un des personnages principaux, qu’on serait tenté, à bon droit, de trouver trop risquée.Quant à la Robe de laine, pas plus que de n’importe quel roman, je n’en conseillerais la lecture aux enfants de Marie.’ Le présent article a été retardé d’un mois. 155 HENRY BORDEAUX types supérieurement idéalisés.« Il n’est guère de mes livres, dit-il, {Promenades en Savoie) où la Savoie n’occupe une place principale.» Savoisien passionné et tendrement filial, M.Henry Bordeaux fait par-dessus tout, et par là même, œuvre de Français en essayant d’inculquer aux Français d’aujourd’hui quelques principes de relèvement et de régénération.Un petit nombre d’idées maîtresses gouvernent son esprit et lui suffisent pour mettre sur pied des œuvres vivantes et agissantes, et charmantes par surcroît.Ces idées se ramènent à l’amour de la terre natale, à la continuité de la race, à la stabilité de la famille, au sacrifice de soi-même, au culte du devoir.Quant à la religion, M.Bordeaux entend bien qu’elle soit à la base de la morale, à laquelle il se fait une loi de subordonner ses récits et ses intrigues.Son œuvre est chrétienne ; elle démontre là foi par la beauté surnaturelle des existences et leur retentissement social.Il veut qu’on juge le catholicisme à ses fruits, comme on peut le conclure d’un passage des Pèlerinages littéraires, au sujet d’JJn divorce, de Bourget.Cependant l’intention apologétique, chez lui, si [elle paraît éminemment vraisemblable, est moins accusée que chez M.Bazin ou le dernier Bourget.C’est ainsi que, dans les Yeux qui s'ouvrent, le divorce n’est envisagé que dans ses conséquences sociales, tandis que M.Bourget l’étudie au point de vue religieux.Un des traits les plus saillants de la religion de M.Bordeaux est le rôle d’honneur qu’il assigne à la femme selon l’Evangile : un rôle d’immolation et de dévouement.La nature toute seule ne fait pas une Mme Guibert, une Julienne, et, moins que toute autre, une Raymonde Mairieux, l’héroïne de la Robe de laine.Raymonde est une pure fleur de christianisme, le délicat produit et comme la résultante de longues générations de foi et de vie sans tache.L’impression sur l’âme du lecteur confirme d’ordinaire l’excellence des thèses de M.Bordeaux et la chaleur de son prosélytisme.Exceptons quelques cas néanmoins, notamment, la Croisée des chemins et la Voie sans retour.M.Henry Bordeaux s’est spécialement posé en défenseur de la famille.Dans la Peur de vivre, il prêche, par l’admirable famille Guibert, et surtout par la mère, la vaillance sous toutes ses formes, particulièrement celle de la maternité.« La Peur de vivre est une sorte de bréviaire héroïque à l’usage de la jeunesse.» (Ferchat) Dans les Roquevillard, l’auteur défend le patrimoine moral et l’unité de la famille au-dessus même du patrimoine de la terre.Pour sauver l’honneur de tous dans la personne de l’un de ses fils, le chef des 156 LA NOUVELLE FRANCE Eoquevillard consent, à l’encontre de ses autres enfants, égoïstes, à vendre le domaine des ancêtres.On le rachètera, si l’on peut, en travaillant, mais on ne rachètera jamais le nom terni.La Croisée des chemins montre un jeune homme entrant, sous la poussée irrésistible de la race,—sans assez de liberté néanmoins et par un mouvement aveugle qui semble, chez l’auteur, un souvenir de Barrés après Taine,—entrant au carrefour décisif de sa vie dans la voie du dévouement aux siens, malgré une soif ardente de bien-être et d’indépendance, et sacrifiant, pour cela, jusqu’à sa fiancée.M.Bordeaux lutte contre le Chacun pour soi, devise nietzschéenne, et démontre, par l’histoire des Eoquevillard encore, l’utilité des enfants pour le bonheur conjugal.Les Yeux qui s’ouvrent sont un plaidoyer contre le divorce et surtout un directoire à l’usage de l’épouse en vue de le prévenir.Le journal du héros, Albert Decize, ouvre les yeux de sa femme sur mille incidents qu’elle a jugés insignifiants, mais qui ont tué peu à peu leur affection et les ont conduits jusqu’à une demande de divorce.M.Bordeaux reprend à un autre point de vue, dans la Robe de laine, son idée des Yeux qui s’ouvrent.Ici, c’est le mari qui s’aperçoit, après coup, qu’il a tué sa femme par une lente et obstinée cruauté, à demi inconsciente.L’agonie de celle qui a tout souffert en silence lui révèle à lui-même son indignité et lui fait—trop tard— crier pardon.Pour se relever à ses propres yeux et pour vivre désormais avec la morte, il écrit le mémorial de ses fautes, qui est toute l’histoire poignante de la Robe de laine.Son désespoir, ses aveux, son repentir finissent aussi par le réhabiliter dans l’esprit du lecteur.M.Bordeaux a dédié ce roman à Pierre Loti.On est un peu surpris des éloges qu’il décerne, à cette occasion, au mol et voluptueux païen.Cependant sa phrase est si habilement enveloppée et nuancée de restrictions qu’on peut y découvrir le correctif nécessaire, surtout par l’image offerte d’une héroïne telle qu’eût dû en concevoir le talent de Loti.« C’est ici, écrit-il, l’histoire d’une petite fille toute simple que broie la cruelle vie moderne.» Il désire l’introduire dans le chœur léger des filles de France dont les romanciers et les poètes ont fait des types d’idéalité.Il nomme Marie, de Bretagne, la petite Fadette, du Berry, Mireille, du Midi, Colette, de Metz.Il pourrait y ajouter une autre Marie, créée par Eené Bazin.Je crois que M.Bordeaux est modeste.Sa Eaymonde me semble digne de conduire la ronde charmante. 157 HENRY BORDEAUX Peut-être bien que l’idée première de son roman lui est venue de cette ballade de Tennyson qu’on lit au commencement et à laquelle il avertit de prendre garde si l’on veut comprendre la suite.En relisant la ballade, après l’ouvrage, on est frappé, en effet, de la ressemblance, si bien qu’on croit y voir un canevas.Seulement, ce canevas se transforme en une admirable création.M.Bordeaux a su faire intervenir le dolent et gentil conte de manière qu’il fût le nœud indispensable, quoique accidentel, du roman.Il fournit et les linéaments de l’histoire, et son titre, et son symbolisme.La robe de laine, c’est, dans les deux récits, le symbole de la candeur des deux héroïnes, qui épousent la vie et la mort sous ce même vêtement de blancheur et de simplicité.La seule différence est que la bergère du Lord de Burleigh meurt d’être tout à coup devenue grande dame, sans s’en douter, l’autre, la « petite reine » de la forêt savoyarde, de ce que, l’arrachant à son « désert, » on a voulu faire d’elle une « femme à la mode », une reine de salon : deux fleurs d’un jour, dont l’une est brûlée par un soleil trop vif, l’autre, emportée par l’orage.Près de leur dépouille, le lord de Burleigh, désolé, dit : « Mettez-lui sa robe nuptiale, la simple robe de laine qu’elle portait quand elle vint ici, afin qu’elle repose en paix » ; le mari de Bay monde, repentant, dit : « Et je cherchai moi-même la robe de laine qu’elle avait pour nos fiançailles et qu’un jour j’avais méprisée.Elle aurait voulu celle-là.Nous ne devons pas la contrarier.» Mais, encore une fois, il faut voir ce que le talent a fait de la légende.Qu’est-ce donc que la Robe de laine?Un drame silencieux au fond d’un cœur simple et héroïque.Le martyre d’une petite femme torturée jusqu’à la mort par les exigences mondaines et la trahison de son mari.La volonté de plaire à ce mari cruel poussée à un tel point qu’elle provoque l’épuisement des sources de la vie.La conversion du bourreau amenée par le sacrifice volontaire de sa victime.Sa confession mouillée de larmes, mêlée à l’enthousiaste description des « trésors d’âme » qu’il découvre aujourd’hui dans celle qu’il a perdue, après les avoir si déplorablement ignorés et méconnus.Ce récit même constitue le fond de l’ouvrage.Il est formé de deux « cahiers » que nous lisons avec l’ami à qui ils sont confiés par leur auteur, au moment où se livre chez celui-ci un terrible combat entre une nouvelle passion et le souvenir du serment juré au lit de mort de sa femme.Quand cet ami, après une nuit de lecture, lui remet ses cahiers, il le trouve calme et reposé, ferme dans le triomphe définitif.fiait pour lui accepter.Un long silence suivit, qu’il rompit avec ces Qu’allez-vous faire ?—Vivre, me répondit-il.Vivre signi- « 158 LA NOUVELLE-FRANCE paroles prononcées plutôt pour lui-même que pour moi :—Quelle horreur contiendrait la mort de ceux que nous aimons si elle ne servait à nous améliorer ! N’avez-vous pas vu qu’ette m’était donnée pour mon perfectionnement ?Dieu ! que j’ai mis de temps à le savoir ! Depuis hier, je me suis rapproché d’elle, je suis heureux.Elle savait, elle, que rien ne finit, surtout pas un amour comme son amour.» Nous avons là l’idée profonde du livre : le rachat étranger par l’holocauste personnel.Cela est pris dans les entrailles du christianisme, et cela nous enlève hors de vue des marécages où se traîne le roman vulgaire.On respire ici un encens pur, on ressent la bienfaisante chaleur du feu dont se laisse consumer la douce victime, et aussi celle du soleil des âmes, dont la première émane.On nage en plein azur, on s’enivre de bon air salubre.Les éléments naturels que, par surcroît, l’auteur a cherchés dans son âme pour en composer celle de son héroïne sont de la plus fine essence.Et, sachant que rien ne vaut que par le style, doué pour le faire, il a sobrement et délicatement enchâssé ce joyau.L’œuvre finie élève l’esprit, inspire des sentiments nobles et courageux, et, pour mettre le comble, enchante l’imagination.C’est plus qu’il n’en faut pour contenter La Bruyère et pour prononcer, à coup sûr, que M.Bordeaux a travaillé de main d’ouvrier.Insisterai-je sur le personnage de Raymonde ?Volontiers je le comparerais à un triptyque digne de figurer dans une chapelle.Premier panneau : la vie à la Vierge-au-Bois ; deuxième panneau : le mariage ; troisième panneau : l’immolation.Qu’est-elle donc ?Au physique, « un rayon d’or », « une Vierge d’Annonciation », « une image de missel ».« Des cheveux en boucles qui changeaient de nuance, des joues toutes fraîches, de ce blanc intact qui brille, et de ces yeux qui font du bien à regarder parce qu’on n’imaginait pas qu’il pût en exister de pareils, d’aussi purs », d’une limpidité et d’une grandeur telles que « tout le ciel y voulait entrer.» « Son rire avait un son si cristallin, si pur et aérien qu’aucune note de musique, dans ma mémoire, ne m’en suggérait l’équivalent.» « Sa taille svelte ne signifiait pas la faiblesse, mais l’hygiène de plein air.» « Elle avait poussé tout droit jomme un lis des champs.» Elle porte toujours, avec quelle grâce ! une petite robe blanche tout unie et simple « qui a l’air de continuer la clarté de son visage, la paix de son regard.» « Ses traits sont réguliers sans hardiesse, adoucis » par les divers blonds de son épaisse chevelure.Elle est la « petite reine » de la forêt de la Vierge-au-Bois, dépendance du château dont son père, M.Mairieux, est le régisseur au 159 HE HEY BORDEAUX nom de Raymond Cernay, son futur mari.Le jour où celui-ci l’aperçoit, dans une des allées du parc, r« montant un cheval alezan doré dont elle rythme la course, à chaque foulée, de son corps adolescent, » il est ébloui et croit à l’apparition du printemps.Tout cela n’est que l’image de son âme : « un adorable mélange de confiance et de crainte », de candeur, de simplicité, de bonté et de franchise ; « un cœur tout neuf », « la sensibilité la plus rare », une ignorance invincible du mal, une pudeur qui la fait « replier comme une sensitive.» « Elle ignorait jusqu’à l’existence de ces émotions, de ces flirts, de ces amourettes, faibles sentiments avant-coureurs de l’amour qui suffisent à ternir un cœur de jeune fille, à le marquer bien inutilement d’une flétrissure avant que la vie ait commencé.Celles-là qui se sont réservées intactes jusque dans leurs pensées intimes, qui sur leur poitrine ont posé des mains pures comme pour abriter le tabernacle de leur future et unique tendresse, quel fiancé méritera le don intégral qu’elles feront d’elles-mêmes ?Comprendra-t-il, saura-t-il jamais reconnaître ce qu’un tel don signifie de confiance illimitée et de promesses immortelles ?H prend sa conquête comme un pays étranger, quand s’offre toute la douceur d’une patrie ».Raymonde n’a point d’autre éducation que celle qu’elle a reçue de ses parents.A vrai dire, c’est bien un peu miracle que les goûts frivoles de sa mère n’aient pas réussi à gâter cette formation toute paternelle.Mais Raymonde est le souci de chaque instant de M.Mairieux, chrétien de vieille roche et d’ancienne noblesse, qui lui inculque tous ses principes de religion et de vertu antique.« On s’abusait, écrit Cernay, je m’abusais le premier sur l’humilité de origines.Je me flattais de l’avoir élevée à mon rang, par une générosité magnifique, sans chercher à deviner comment un tact si sûr, la délicatesse foncière de l’esprit, une si rare culture morale auraient échappé à la lente formation du temps.» Il découvre par hasard la distinction séculaire de sa famille et tait, par orgueil, cette découverte devant elle.«Elle-même n’y eût pas attaché d’importance, tant elle portait naturellement cette longue suite d’honneur qui allongeait sa grâce comme une tige effilée ajoute à l’attrait d’une fleur.» Ainsi prévenue de ces dons d’exception, Raymonde Mairieux vit en sécurité à l’air sain et libre de la Vierge-au-Bois, ignorant tout du monde extérieur.Elle ne connait et n’aime que son père, sa mère, les pauvres et les paysans du domaine, les fleurs sur leur tige, la lumière, les arbres du parc, dont elle sait toutes les espèces, qui semblent connaître aussi leur « petite reine », et qu’elle embrasse parfois dans son ingénuité.Elle explique un jour à Cemay dans une de ses 160 LA NOUVEL LE-FRANCE leurs promenades à cheval que les arbres se partagent en essences d’ombre et en essences de lumière : «essences de lumière, le chêne qui, malgré la fable, tient tête aux orages, le fin et robuste bouleau, l’épicéa qui pousse à dix-huit cents mètres, et le mélèze, plus hardi encore, qui atteint la région des neiges éternelles ; essences d’ombre, le sapin, le hêtre, au tempérament plus délicat, sensibles à la gelée, aux coups de soleil, à la privation d’eau.Ce qui touche la terre les atteint.La souffrance du sol passe en eux.En eux bat plus finement le cœur du monde.Les autres, plus durs, ont une destinée plus directe.Je crois que, si j’étais changée en arbre, je serais une essence d’ombre.» C’est cette vierge d’élection que prétend épouser, de haute lutte, comme il a acheté le château, le millionnaire Raymond Cernay, « un de ces impitoyables vainqueurs des hautes classes qui ne tolèrent pas d’être gênés par les lois ni par les autres hommes.» La première fois qu’il la rencontre, à la Vierge-au-Bois, l’interpellant sans façon et même grossièrement, elle prend la fuite comme un daim apeuré, non sans lui avoir donné, d’un mot, une leçon de politesse.Plus tard, ayant réussi à l’apprivoiser, il conçoit l’infernal projet d’abuser de la confiance de ses parents pour l’emmener à Paris.Elle lui répond, croyant à une promenade : « Allons prévenir papa et maman que nous partons.» Honteux et irrité, il s’en va, court deux ans les aventures, et lesquelles 1 puis revient et brusque la demande en mariage, pensant éblouir la fille de son régisseur en l’élevant jusqu’à lui.« Or, elle éclata de rire, mais il me sembla que ce rire n’avait pas son habituelle sonorité.—C’est absurde, fit-elle, de se moquer ainsi.—Lorsqu’elle eut enfin compris, je vis son visage se décolorer : elle oscilla une seconde comme un bateau quand le vent se lève, et puis elle s’enfuit à toutes jambes.» Stupéfaction, colère de Cernay.Quant à la jeune fille, elle est toute bouleversée, désemparée.Elle répète à son père que M.Cernay n’est pas un mari pour elle.Elle ne sait ce qu’elle éprouve.Ses larmes, à la fin, trahissent un amour qu’elle ignorait elle-même, par privilège de nature.Elle consent à se laisser fiancer.Mais elle tremble.« Elle tremble de joie ou de peur, de peur et de joie ensemble.» « Cette acceptation dans l’effroi, écrit Cernay, me rappelle mes fiançailles, ce qu’elles furent véritablement pour Raymonde, la donation qu’elle me fit alors de toutes les souffrances à venir que, par une intuition mystique, elle entrevoyait.Et moi je ne devinai rien.» Du jour de son mariage, l’univers, pour Raymonde, ce sera son époux.Ils sont heureux d’abord, pas longtemps, hélas I Car Cernay 161 HENRY BORDEAUX prétend instruire sa femme, la faire briller dans le monde et en tirer de l’orgueil.Il la conduit à Rome, où elle se plaît, et où c’est elle qui lui donne, avec un admirable instinct, des leçons d’art.Après la naissance de Dilette, la gentille, qui ressemble à sa mère, ils partent pour Paris, lieu des anciens désordres, objet de rêves nouveaux.Raymonde se laisse faire avec docilité ; au fond, tout son être répugne à ce changement d’existence, du mari, et elle ne songe qu’à son * désert » de la Vierge-au-Bois.Et son calvaire commence.Quand elle apprend qu’elle va être une femme à la mode, « elle ouvre de grands yeux, comme les enfants au Jardin d’Acclimatation.» Cernay l’habille à sa façon et veut lui faire donner sa robe de fiançailles, sa petite robe de laine blanche, à quelque fille pauvre, ce qui lui fait dire : « J’ai été pauvre.» S’apercevant un jour dans une glace, accoutrée au goût de son mari : « Est-ce possible ?Vous ne voulez pas que je reste ainsi ?—Mais pourquoi donc?Vous êtes belle.—Tout le monde me verra.—Je me mis à rire, quand elle pensait me réserver sa beauté.» Dans le salon de Mme de Saunois, pendant qu’on accable une musicienne de compliments, « Raymonde, seule, demeurait à sa place, immobile, comme un ilôt de vérité battu de toutes ces vagues de mensonges.» On la presse de se prononcer.« Cette musique est étrange, murmure-t-elle.Je crois qu’elle me plaira.» « Vous n’aimez rien, lui dit son mari, offensé de ses goûts modestes.—Oh si.— Et quoi donc ?—Vous le savez.» Voilà ses réponses et ses arguments.Elle ne dit autre chose que de ces petits mots, qui sont des ouvertures d’infini sur son âme.Au théâtre, où la traîne Cernay, sa blancheur d’hermine semble « subir un contact intolérable.» « Vous n’avez pas i’air de vous amuser.—Je ne m’amuse pas beaucoup, en effet.—Mais tout le monde est enthousiasmé.—Je ne suis pas comme tout le monde.Excusez-moi.» La pure et idéale enfant pleure, au contraire, à Polyeucte, comme, à Rome, elle se transfigurait devant les vierges de Raphaël.Il veut lui faire lire des romans, quand elle n’a goût qu’aux simples histoires et aux livres de piété.Elle entend la Passion à Notre-Dame et son âme en boit avidement les divins épisodes.« R’est-ce pas que c’était beau ?» Il en convient sans enthousiasme.A se contraindre ainsi persévéramment, elle s’use vite.Elle maigrit, elle pâlit.Chaque jour elle devient « plus blanche et plus lointaine.» « Une lutte émouvante se livrait en elle entre son amour pour moi et sa nature toute droite, incapable de se plier » à la vie mondaine.Lui ne l’aime plus depuis longtemps.Une prompte désaffection a eu vite fait place à des ennuis continuels, à des traite- 162 LA NOUVELLE-FRANCE meats indignes, à une lâche persécution morale, enfin, pour comble, à la trahison.L’attentat de Pierre Ducal et la criminelle passion de Cernay pour Mme de H., qui, de prime abord, semblent être là pour corser le roman, achèvent, au contraire, le rôle d’immolation de Raymonde.Après la soirée de confrontation où elle a eu le courage d’offrir la main à Ducal et à Mme de H., elle se contente de regarder son mari bien en face, et ce regard veut dire : « N’es-tu pas content de moi cette fois ?N’ai-je pas rempli mon devoir, tout mon devoir, plus que mon devoir ?J’ai subi le contact de ton ami qui m’avait insultée, de ta maîtresse qui me bafouait.La douleur ne m’a pas tiré un cri.Je me suis tue, car je suis ta femme, indissolublement.Mon amour et Dilette te répondent de moi.Mais toi, qu’as-tu fait de tes promesses ?» Ce dernier effort l’a tuée.Elle tombe d’épuisement.Lui ne veut pas la croire malade à ce point et veut encore sortir.« Vous sortez — Sans doute.Pourquoi ne sortirais-je pas ?Vous n’êtes pas si malade, rassurez-vous.—Vraiment.—Mais non, vous voyez bien, puisque je sors.A demain, mon amie.)) « Son vraiment signifiait : « La fin est bientôt là, et tu ne peux même pas rester.Suis-je déjà si peu de chose ?.» Mais, arrivé dans le salon de Mme de Saunois, Cernay est tout à coup changé.Il laisse là Mme de H.et part comme un insensé.« Parmi tant de lumières, je ne voyais qu’un point lumineux devant moi et je le suivais comme les rois d’autrefois leur étoile.» Cette étoile qui luisait subitement au fond de son âme, c’était le sacrifice de Raymonde, qui opérait par la toute puissante intervention de la grâce divine.En un instant, il est au pied de son lit, implore son pardon, veut lui raconter ses fautes.Mais la généreuse enfant ne le lui permet pas.Elle répète son mot favori, qui la résume : « Cela est si simple.» Quoi ?« Mais de s’aimer.» Et elle ajoute : « De mourir » pour toi.« Ne le vois-tu pas ?» Il la transporte à la Vierge-au-Bois avec des soins infinis.« C’est chez nous, » dit-elle.Il ne sait plus que lui dire son amour, ses serments, et répéter son nom.Il ne la quitte pas un instant.Il faut se repaître de la communion de Raymonde, car ce fut quelque chose de céleste.A l’instant suprême, ses dernières paroles furent, en regardant le ciel : « Je vois », et « Cela est si simple.» Raymond lui ferme doucement les yeux, s’agenouille pour la prier, lui met sa robe de laine. SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE 1G3 Il termine son deuxième cahier par ces mots : « .O mon amour que j’ai tant torturée, même morte tu portais en toi la paix que, vivante, tu tenais dans tes mains offertes.» Ce bref résumé ne peut évidemment donner qu’une idée bien pâle de l’ouvrage de M.Bordeaux.Il m’a été impossible de noter tout ce qui eût pu en faire ressortir la richesse d’observation et la haute portée morale, non moins que la vigueur satirique avec laquelle l’auteur, par la plume de son héros, dénonce les abus criants de la mode et des mœurs du jour.Inutile d’en souligner de nouveau l’originalité, qui consiste précisément dans l’idéalité de Raymonde et en ce qu’elle tranche tellement sur la banalité courante.Quant au style, on a vu assez, par les citations que j’ai faites, la manière sobre et pleine de M.Bordeaux, son tour d’esprit personnel, son dialogue si expressif.Il ne reste plus qu’à signaler quelques ombres à ce tableau qu’on sera tenté de croire trop flatté, mais qui est sincère cependant.Franches aussi sont les remarques que j’ajoute sur l’invraisemblance, à première vue au moins, de l’amour de Raymonde, invraisemblance dont l’impression persiste malgré les efforts de l’auteur pour l’effacer, sur certains passages assez hardis, sur quelques autres un peu laborieux, et même obscurs.A cela près, si l’on vient à lire des romans qu’on n’en lise que de semblables à la Robe de laine.Abbé N.Degagné.SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE II L’association Saint-Dominique depuis vingt-cinq ans.Le salut de la jeunesse présente au zèle de l’apôtre un problème extrêmement ardu et difficile.Elles ne manquent pas les âmes d’élite qui en ont entrepris la solution, mais hélas ! trop souvent les efforts les plus généreux et les plus ardents se sont brisés d’abord contre l’apathie du jeune homme lui-même, et peut-être davantage contre les perfides machinations de ses ennemis.Et le problème se complique encore du fait que la population française des Etats-Unis a été déracinée de la campagne canadienne dont les moeurs diffèrent si profondément de celles de ce pays-ci. 164 LA NOUVELLB-EBANCE Ici, le jeune homme travaille de bonne heure.A peine âgé de quatorze ou quinze ans, il est déjà à l’ouvrage, et il reçoit un salaire relativement élevé.S’il y a plusieurs mains qui rapportent dans sa famille, il lui sera loisible de garder une part plus considérable de son salaire, d’autant plus que c’est le fruit de son travail personnel, ce qu’il ne manquera pas de faire valoir le jour où il lui prendra fantaisie de jouir de sa liberté.Du reste, n’a-t-il pas aussi ses bras, sa tête, sa mauvaise tête surtout ?Des attractions sans nombre l’attirent au dehors, pendant que les occasions les plus variées et les plus pressantes sollicitent sa bourse.Ne dirait-on pas que l’esprit américain s’ingénie avec une activité inlassable et une avidité insatiable à inventer tous les jours quelques formes nouvelles pour exciter à la dépense.Aussi, l’argent, parfois si péniblement gagné, coule-t-il et passe-t-il à flots pressés de la caisse du capitaliste dans la main du travailleur pour tomber bientôt dans celles de cette multitude d’exploiteurs qui l’attendent, et retourner grossie, doublée, centuplée peut-être dans la caisse du millionnaire.Il n’en reste plus guère à l’ouvrier quand il a soldé le compte du fournisseur, qu’il s’est payé le luxe d’un habit neuf suivant les saisons, qu’il a fréquenté les théâtres, qu’il a fait une promenade en électrique avec ses amis, ou qu’il a pris une consommation chez le marchand de bonbons, ne fût-ce qu’un soda.Et nous ne parlons que des amusements honnêtes, ou réputés tels.Ajoutons à cela la fièvre qui naît de l’activité et du mouvement de la rue avec ses attirances toujours nouvelles et ses promesses de sensations toujours plus fortes, et nous comprendrons pourquoi ils sont si rares ceux qui savent résister à ce violent entraînement, et combien nombreux ceux-là qui manquent du courage nécessaire pour triompher.Et comment se plairait-il dans la maison qu’il habite ?Elle semble plutôt faite pour le repousser.Généralement très grande, elle est encombrée de locataires aux familles nombreuses, ce qui lui donne l’apparence d’une ruche bourdonnante ; il n'y a pas de cour, pas davantage de piazza, ni de balcon, et surtout elle est enveloppée de cette atmosphère américaine, la plus matérialiste, la plus assoiffée de bien-être, la plus hostile à toute contrainte qui se puisse trouver, enfin la plus libre dans le choix de ses plaisirs permis ou défendus.Voilà quelques-uns des obstacles qui attendent, et que doit affronter le zèle de l’apôtre franco-américain.Mais heureusement, le remède se trouve parfois à côté du mal, il suffit de tendre la main pour l’avoir.Et le remède, c’est l’association.Personne n’ignore le rôle si considérable joué par cette force puissante dans la vie si intense de l’Américain.Plus d’une fois les catholiques ont su l’utiliser en organisant les groupes SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE 165 paroissiaux, si populaires et en même temps si précieux pour le pasteur.De là sont sorties les Ligues, les Sociétés de dames et d’Enfants de Marie, etc.Seuls les jeunes gens paraissent avoir été oubliés.Sont-ils plus insaisissables ou plus rebelles ?Qui sait ?Ils offrent peut-être moins que d’autres groupes une occasion aimable et charmante de déployer son zèle.Je l’ignore, ou plutôt j’aime mieux ne pas me prononcer.Cependant, je puis dire ceci : Allez au jeune homme en toute confiance, vous ne travaillerez pas en vain.Oh 1 je sais bien qu’il ne sera pas toujours très accueillant, du moins en apparence ; il est timide, gêné, un peu frondeur ; sa conversation offre moins d’intérêt et ses manières sont plus frustes que celles d’une jeune personne ou d’une digne matrone ; il ne sera ni démonstratif ni empressé, c’est vrai, mais pour peu que l’on ne soit pas trop impatient de recueillir les fruits de son travail, ni trop désireux de consolations, on ne perdra ni son temps ni ses peines en s’occupant de lui ; non seulement il conservera un souvenir excellent des bons exemples et des bons conseils semés sur sa route, mais encore il en retirera un bien sérieux et durable.Hélas ! il n’est pas donné à tout le monde de savoir attendre la moisson qui ne germe que le printemps suivant.Le révérend Père Duchaussoy, dominicain, assigné à Lewiston, en 1884, se crut de taille à aborder le problème.Il eut raison ; sa confiance en fut pas déçue.Jeune encore, plein d’entrain, de cordiale et franche gaiété, mais irréprochable dans sa tenue, doué à la fois de bonhomie et de fermeté, cœur très tendre et fervent, dévot à Marie, le R.P.Duchaussoy avait tout ce qu’il fallait pour entreprendre cette tâche.Cependant, il n’était pas homme à se lancer à l’aventure ; il pria, consulta, considéra les éléments dont il pouvait disposer et, après avoir pesé toute chose, il crut voir que les difficultés n’étaient pas insurmontables et qu’il y avait des chances de réussite.Il convoqua donc chez lui une douzaine d’excellents jeunes gens, leur fit part de son projet qui fut bien accueilli ; et le 3 octobre 1886, l’Association Saint-Dominique était fondée.Il lui donnait comme devise la parole des martyrs d’Arcueil : “ Pour le bon Dieu ”.C’était en même temps un programme, la nouvelle organisation ne devait jamais s’en départir.L’œuvre était fondée, c’est-à-dire lancée comme on lance la coque d’un navire dès qu’il est en état de flotter.On laissait au temps le soin de l’achever.Elle flotta bravement, cette petite barque ; cependant, au cours de son existence, il lui arriva plus d’une fois de subir les assauts de plus d’une furieuse tempête, mais la Reine du Rosaire qui fut toujours son pilote et l’étoile de saint Dominique, sa lumière, n’ont pas cessé de veiller sur elle et de la conduire à bon port. 166 LA NOUVELLE-FRANCS Nous avons dit tout à l’heure que le navire manquait de mâts et de voiles : il les aura bientôt.Les douze jeunes amis du P.Duchaussoy ne tardèrent pas à trouver une autre douzaine de camarades, puis une troisième, tout aussi bons et aussi généreux qu’ils l’étaient eux-mêmes.Dans une réunion préliminaire présidée par le Père fondateur, on élisait, à la majorité des voix, un bureau de direction.Ce devait être le plus puissant organisme de la société, et c’était établir sur des bases solides les plus saines traditions.Désormais, le bureau se réunira tous les dimanches à peu près, on y traitera de toutes les questions qui intéressent l’Association et on y prendra toutes les mesures nécessaires pour régler les affaires courantes ; le premier dimanche de chaque mois aura lieu l’assemblée générale de toute la société.Après la lecture du procès-verbal de la dernière séance, on soumettra à l’appréciation des membres les questions importantes qui auront été au préalable traitées en conseil, puis on prendra le vote et la majorité décidera de l’adoption ou du rejet de la mesure proposée.Toutes ces réunions sont présidées par le Père directeur qui a le droit, cela va sans dire, d’opposer son veto, s’il le juge nécessaire ; mais il en use rarement, car il sait à l’avance, pour peu qu’il ait l’œil ouvert et l’oreille au guet, les questions dangereuses qui pourraient surgir ; il est alors facile d’étouffer dans l’œuf toute affaire qui serait de nature à causer de trop grands ennuis.C’est aussi dans cette assemblée que chacun apporte sa cotisation mensuelle, autrefois, 25 sous, aujourd’hui, 50, et que se fait, une fois l’an, l’élection des nouveaux officiers.La prière ouvre et ferme chacune de ces séances.Cette procédure date de vingt-cinq ans ; jamais depuis on n’a songé à la modifier.**# Une salle assez spacieuse avait été mise à la disposition de la jeune société qui compta bientôt une cinquantaine de membres très actifs.Avec l’argent des premières cotisations on avait fait l’emplette de quelques petites tables autour desquelles, le soir, s’installaient les joueurs de cartes.Oh ! les bonnes mais bruyantes parties de whist, et les excellentes crêpes ! Quel mouvement ! quelle vie ! Les meubles en subissaient souvent les violents assauts.Les pauvres petites tables, elles en virent de rudes alors.Il y a quelques années, il en restait encore une : elle ne reposait plus que sur trois pieds.On la conservait comme une sorte de relique d’un temps qui ne reviendra plus.On avait encore fait l’acquisition d’un appareil de gymnase : barres, trapèzes, haltères, avec complément indispensable, une paire de gants de boxe.Il y avait bien là tout ce qu’il fallait pour acquérir la souplesse des ou SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE 167 membres.Quelques uns furent bientôt passés maîtres dans l’art de faire les contorsions et les mouvements les plus extraordinaires.Je crois qu’ils auraient pu figurer avec avantage au milieu des artistes d’un cirque ambulant.Ces débuts promettaient, mais on ne tarda pas à constater que les vingt-cinq sous de la cotisation mensuelle ne permettaient pas d’aller bien loin ni ne duraient bien longtemps.Il fallut songer à trouver des ressources nouvelles.“ Si l’on montait une pièce de théâtre ! ” s’avisa de dire quelqu’un.Sa proposition fut acceptée avec enthousiasme et l’on vit alors les jeunes gens, dont plusieurs savaient à peine distinguer une lettre d’une autre, accourir le soir, le rôle en main, et se donner un mal extraordinaire pour le bien apprendre.Ne fallait-il pas faire bonne figure dans la pièce qui serait bientôt jouée devant une salle comble ?osait-on murmurer à l’oreille des amis.La pièce portait ce titre fameux : Le Sabre de bois.Les anciens en parlent encore avec des larmes dans les yeux, tellement le souvenir de ce premier succès est resté vivant chez eux.Ce fut aussi un nouvel élément de vie qui s’introduisait dans la jeune société.C’était pour ainsi dire passer de la voile à la vapeur.La découverte était précieuse, et d’autant plus appréciable que le trésorier annonça une jolie recette à l’assemblée générale du mois suivant.Depuis ces temps primitifs, bon nombre de pièces, drames ou comédies, ont été montées et jouées avec un réel talent.Plusieurs jeunes gens, malgré leur instruction rudimentaire, sont devenus d’excellents interprètes de rôles parfois très difficiles.Aussi les soirées de l’Association Saint-Dominique sont-elles devenues très populaires.On se rappelle encore avec plaisir le succès du Roi des Oubliettes, du Bourgeois Gentilhomme, des Piastres Rouges, de Michel Strogoff, et surtout peut-être des Anciens Canadiens.Et à ce propos, le souvenir de monseigneur Gravel nous revient à la mémoire.Il était de passage à Lewiston lors de cette représentation organisée plus ou moins pour lui et à cause de lui.Les trois premiers actes avaient produit une impression profonde dans l’assistance, tout allait à merveille, quand vint le temps de faire paraître les tableaux vivants représentant la bataille des Plaines d’Abraham.Après la dernière scène, le rideau était resté levé.Alors José, qui soutenait la tête d’un officier mourant, cédait sa place à un autre, et s’approchant de la rampe, pâle, ému, suivi du capitaine d’Haberville portant un superbe drapeau fleurdelisé, il entonnait le Drapeau de Carillon.Monseigneur Gravel, non moins ému, regardait, écoutait, et des larmes tombaient de ses yeux.« Jamais, nous disait-il, après la séance, je n’ai été ému comme ce soir en entendant chanter le Drapeau de Carillon.» 168 LA NOUVELLE-FRANCE Jusqu’en 1894, l’Association se maintint à flot, mais elle commençait à perdre de sa première vigueur, car durant les dernières années elle avait dû changer de local, le Père Duchaussoy avait quitté Lewiston, et.elle existait déjà depuis huit années : il demeurait évident qu’il fallait modifier quelque chose et améliorer quelque part.La constitution était assez souple et assez élastique pour permettre quelques transformations ; elles se firent sans heurt et sans secousses.On fit l’acquisition de deux billards, et aussitôt le nombre des membres, considérablement diminué depuis deux ou trois ans, se reprit à augmenter et bientôt l’on songea à l’organisation d’une fanfare et d’une garde d’honneur.C’était un nouveau chapitre d’histoire qui allait s’écrire.*** Nées le même jour comme deux sœurs jumelles, elles ont été, depuis, l’ornement le plus précieux de la société et elles ont fait de l’Association Saint-Dominique l’une des organisations les plus intéressantes de ce genre.C’était ajouter un élément de vie très important, une ressource nouvelle pour aider la caisse du trésorier, et en outre favoriser la culture physique et intellectuelle ; la culture morale, elle-même, comme nous le verrons plus tard, devait y trouver son compte.Arrêtons-nous un instant devant ces deux joyaux de l’Associa- tion.La musique fut organisée sur le plan des fanfares de collège.La société prenait charge de toutes les dépenses, elle achetait elle-même les instruments et les accessoires, elle engageait et payait de ses deniers un excellent directeur musical, elle faisait venir de Paris ou de New York, de Bruxelles ou de Boston, les partitions de musique.Elle en est venue à fournir même le costume des musiciens, de sorte qu’elle est tout-à-fait maîtresse chez elle.Son organisation et sa direction relèvent du conseil, qui lui a permis de faire un règlement très simple, très clair et assez énergique, dans lequel on sent quelque chose de la manu militari.Et c’est précisément ce qui a assuré la durée de cette belle institution.L’auteur de ces lignes, bien au courant de cette histoire, est heureux de pouvoir déclarer qu’il n’a pas souvenance qu’un seul musicien se soit absenté sans un motif bien sérieux des répétitions qui avaient pourtant lieu deux fois la semaine, de 7 heures et demie à 10 heures et un quart.L’Association a eu le bonheur de trouver, dans la personne de son chef de musique, un directeur qui a su faire son devoir avec une intelligence, un dévouement et une délicatesse rares. SÈVE CATHOLIQUE ET FRANÇAISE 169 Cette nouvelle organisation apporta sans doute sa part de difficultés, mais grâce à Dieu, elles ne furent jamais insurmontables.Signalons en passant un petit détail assez piquant.Ces musiciens en herbe, dont nous voulions faire des artistes, ne connaissaient guère que les musiques américaines, assez souvent tapageuses et bruyantes.Pour nos jeunes amis, c’était la perfection de l’art, et comme à dix-huit ou vingt ans, on a des poumons pour s’en servir, ils ambitionnaient ces bruyants succès.Ce n’était pas tout-à-fait l’idée du chef, et encore moins celle du Père Directeur, qui aurait préféré l’étude de la musique classique et des grands maîtres contemporains ; ce n’était pas sans peine qu’il parvenait à imposer l’étude d’une partition de Gounod ou de Bizet, et il se rappelle encore qu’il fallut ruser, promettre des bonbons comme aux enfants, pour faire apprendre Poète et Paysan, une Sélection de Faust, les Airs canadiens, et dans ces cas, les “ bonbons,” c’était la dernière fantaisie publiée à New-York sur les chansons américaines, chantées dans les théâtres, souvent par une troupe de nègres.Tout de même le goût se formait, et avec les talents si remarquables que l’on découvrit chez quelques uns, l’on arriva bientôt à constituer à Lewiston l’une des musiques militaires les plus brillantes de la Nouvelle-Angleterre.Le goût de la musique et de la bonne musique se répandit au sein de la population, et je ne connais pas une petite ville des Etats de l’Est où elle est cultivée avec un plus grand succès.La garde naquit le même jour que la fanfare, avons-nous dit ; elle aussi a fait grand honneur à l’Association.Ces gardes sont très populaires, car en outre de l’exercice physique, de la souplesse et de la bonne tenue auxquelles elles accoutument leurs membres, elles rendent encore des services signalés aux paroisses qui les possèdent.Aux jours de fête elles servent d’escorte aux sociétés nationales ou elles accompagnent même le Très-Saint-Sacrement, à la place des militaires, comme cela se fait en pays catholique.L’épée et l’uniforme qu’ils s’habituent vite à bien porter donnent à ces jeunes gens un certain chic qui les flatte et leur vaut des regards de bon aloi.Dans ce pays de démocratie intense on est flatté de voir les siens capables de si belle tenue et de si belle contenance.L’Association voulut traiter la garde comme elle avait traité la fanfare : elle engagea un excellent officier de milice américaine, expert dans l’art de manier l’épée de parade, et connaissant bien les manœuvres de fantaisie qui font le bonheur de ces militaires d’occasion.Nos jeunes gens devinrent très habiles dans ces exercices, et 170 LA N OUVELLE-FBANGE ils ne tardèrent pas à recevoir les applaudissements qu’ils méritaient, dans les bazars et les concerts-promenades où leur présence attire toujours une foule considérable.A l’église même, à certains jours, on leur réserve une place d’honneur, tout près du sanctuaire, et comme de vrais chevaliers du moyen-âge, il tirent l’épée à l’Evangile et présentent les armes à l’Elévation.Pieuse et délicate pensée qui rapproche du sanctuaire nos jeunes gens, et par eux leurs familles qui respirent hélas ! un air si profondément naturaliste et anti-religieux.L’un et l’autre de ces corps ont été l’honneur et la force de l’Association Saint-Dominique.Ils ont habitué et plié la jeunesse à l’obéissance et à la discipline, chose si rare et si difficile dans un pays de liberté à outrance, L’un et l’autre étaient ouverts à quiconque se présentait avec des aptitudes, les talents et le bon vouloir nécessaires ; les éléments acceptés n’étant naturellement pas les moins bien doués, l’Association y trouva son avantage de toute manière.Malgré le surcroit de travail imposé par ces deux entreprises, le bureau de direction trouva cependant le temps de monter de nouvelles pièces qui rapportèrent toujours de précieuses ressources, d’organiser en outre des petits cercles d’étude, des discussions sur des sujets d’histoire, même de politique.Mais, depuis quelques années, elle avait dû se déplacer encore une fois et s’installer d’uue façon tout à fait désavantageuse et, malgré le dévouement et les efforts d’un grand nombre, son progrès semblait enrayé ; peut être même apercevait-on des signes de défaillance.Il était temps de remettre la barque sur le chantier et d’en faire un navire tout à fait neuf et moderne.Il me semble que cette fois-ci le travail a été fait pour longtemps, et c’est tout à la louange de l’Association, et des fils de saint Dominique qui n’ont pas voulu abandonner l’œuvre que l’étoile de leur père avait si longtemps guidée.Du reste le Père Duchaussoy était revenu à Lewiston.Ses enfants s’y étaient multipliés, mais ils ne se sentaient plus assez soutenus.La construction d’un édifice monumental fut décidée, et ce fut le triomphe de l’idée éclose il y avait près d’un quart de siècle.Depuis longtemps déjà on parlait d’une installation de ce genre, mais toujours on tardait.On le comprendra sans peine, quand on songe que l’Association devait assumer la charge énorme de payer annuellement les $1,200, qui représentent l’intérêt du capital engagé dans cette construction, et cela enplus des dépenses courantes qui devaient nécessairement augmenter.Cette fois encore, les rosaires du Père fondateur firent violence au ciel, et le projet fut exécuté.Depuis lors le nombre des membres augmentant 171 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE toujours, les cotisations mensuelles, avec l’aide de quelques petites industries, ayant plus que doublé les ressources, la société est en état de faire honneur à ses engagements.Il n’y a pas lieu de craindre pour l’avenir ; un quart de siècle de travail pour le bon Dieu est une garantie sérieuse.Au reste la valeur de la propriété acquise s’accroît sans cesse, de sorte que, si jamais il fallait liquider la situation, il n’y aura pas l’ombre d’une perte à subir.On est à bon droit confiant dans l’avenir.f.Th.Couet, o.p.( A suivre ) CHRONIQUE SCIENTIFIQUE I.Les origines de l’aviation.Mouillard premier aviateur.— II.Découverte d’un nouveau métal, le canadium—III.Le MICROBE DE LA VACCINE DÉCOUVERT PAR LE Dr ODIN- IV.Travaux d’opothérapie.Les effets de l’adrénaline.—V.Allopathie.Les traumatismes bienfaisants — VI.Les résultats de l’application industrielle du froid.Charles Tellier—VIL La maison natale de Pasteur X Dôle.Geste de Eockfeller.Le laboratoire Branly.L’aviation est une science nouvelle qui est entrée depuis quelques années dans la pratique, mais dont les progrès sont si rapides et si merveilleux qu’ils nous déconcertent.Et pourtant le patriotisme s’en mêle, et chaque nation revendique le grand honneur d’avoir ouvert la voie, d’avoir lancé le premier appareil, d’avoir produit le premier aviateur.Les Américains ne se gênent plus pour attribuer aux frères Wright la paternité de l’invention, et il est temps que les historiens interviennent pour faire la part exacte de chacun et établir la vérité des faits.La France, ici comme toujours, se trouve à la tête des nations.Dans l’aviation, comme dans la télégraphie sans fil, c’est elle qui a eu la gloire de la découverte géniale, et c’est pour nous un devoir de le proclamer.Bien avant Adler, il faut nommer Mouillard comme l’initiateur véritable de l’aviation pratique.Ces importantes con- 172 LA.NOUVELLE-FRANCE statations résultent des recherches et des publications de M.André-Henry Coüannier, chargé par la ligue nationale aérienne de dépouiller les papiers laissés par Mouillard au Caire où il mourut.Le dernier livre de notre compatriote, le Vol sans battement, paru en 1891, établit sans contestation possible : 1° Que ce fut Mouillard, et non l’Allemand Lilienthal qui, le premier, plana sans moteur.Le premier vol de Mouillard eut lieu en 1865, dans la plaine de la Mitidja, près d’Alger : notre héros parcourut 42 mètres avec son appareil, le premier monoplan.Les débuts d’Otto Lilienthal sont de décembre, 1895 ; 2° Que le même Mouillard fit une étude définitive et fructueuse du vol des oiseaux.Il fut ainsi amené à substituer à l’imitation de l’aile battante celle de l’aile plane use.Il constata que, pour se diriger horizontalement, l’oiseau gauchit son aile.Cette découverte capitale du gauchissement fut communiquée le 24 septembre 1892 à M.Octave Chanute, le savant américain, avec une demande de brevet, qui fut accordé aux noms de Mouillard et Chanute le 12 mai, 1897.On n’ignore pas que les frères Wright ne commencèrent qu’en 1900 leurs belles expériences, et que leur premier brevet de gauchissement date seulement de 1902.Chanute qui versa 10,000 francs à Mouillard en échange de sa moitié du brevet, subventionna aussi largement les frères Wright.Tous mirent à profit les belles idées de notre compatriote, firent des applications de sa découverte ; mais ils ne sauraient le dépouiller de sa gloire, et nous la revendiquons, car c’est une gloire nationale.Mouillard a misérablement végété en Egypte, il a durement travaillé au Caire pour gagner sa vie, et il y est mort.Mais les Egyptiens ont senti qu’ils avaient une dette et ils se préparent à élever une statue au génial inventeur.Lyon, sa ville natale, se doit à elle-même d’honorer son illustre enfant.N’a-t-il pas eu l’honneur de révéler le double secret du vol des oiseaux, le vol sans battement, c’est-à-dire l’aéroplane, et le gauchissement, c’est-à-dire sa direction ?II Comment ne pas parler à nos lecteurs de la Nouvelle-France du nouveau et précieux métal qu’on vient de découvrir et qui porte le nom caractéristique de canadium ?Un savant de Glasgow, M.M.-A.-G.French, a trouvé dans la Colombie Britannique un métal très voisin du platine, du ruthénium, du palladium et de l’osmium, et, en raison de son origine, il l’a bap- 173 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE tisé du nom de canadium.Un Français n’aurait pas fait mieux.On n’est pas encore très fixé sur les propriétés du nouveau corps, bien moins assuré de ses utilisations possibles.Les chimistes en ont à peine commencé l’étude.Tout ce qu’ils savent, c’est que le canadium est à peu près inoxydable, soit à l’eau, soit à l’humidité, soit à la chaleur, même à la flamme du chalumeau.Son point de fusion est assez bas, et il paraît plus ductile et plus malléable que le plomb.Dans ces conditions, le nouveau métal ne serait pas appelé à remplacer prochainement le platine dans l’industrie, comme quelques savants emballés l’ont prétendu.Et c’est regrettable, car le platine est de plus en plus employé, et son prix est encore bien élevé, plus de 7000 francs le kilo.Le commerce trouverait son compte avec un métal moins onéreux, car les électriciens, les bijoutiers, les dentistes font de fantastiques consommations de platine.Ill La vaccine est une opération qui n’a pas besoin d’être défendue sur le terrain hygiénique et social : elle défend si bien et à si peu de frais contre les redoutables morsures de la variole ! C’est un préservatif certain et précieux.Mais au point de vue scientifique c’était encore jusqu’à présent un moyen empirique, et il y avait lieu de le regretter pour l’honneur de l’esprit humain.L’individu vacciné devient à peu près réfractaire à la variole : voilà le fait constaté, mais il restait à l’expliquer.Comment le virus vaccinal opérait-il la préservation de l’organisme ?Est-ce par une action directe de présence ?Est-ce par un agent pathogène d’où dérive une réaction spéciale ?La plupart des auteurs ont pensé à la présence d’un microbe, mais longtemps les observateurs se sont efforcés en vain de le découvrir au bout des objectifs.Le premier en 1906, M.Mennechet de Pau, a signalé l’existence dans le vaccin d’un microorganisme spirillaire.Plus récemment, M.Belin, du Mans, a fait la même constatation.Mais il était réservé à un autre confrère, le Dr Odin, d’approfondir la question et de la mettre au point.Après avoir constaté la présence d’un microbe dans le vaccin et dans le sang des sujets vaccinés, le Dr Odin a constaté son absence dans le sang des gens ou des bêtes non vaccinés.Il a fait mieux, il a expérimenté sur son ami le Dr Kresser, sur sa petite fille âgée de quelques mois et sur lui-même.L’enfant n’avait jamais été vaccinée.Les deux médecins avaient 174 LA NOUVELLE-FRANCK subi l’opération dans leur jeune âge, mais on doit croire que pour lors l’immunité vaccinale avait depuis longtemps disparu.De fait les trois sangs, examinés à l’ultra-microscope, ne révélèrent pas la moindre trace du microbe.Quinze jours après la vaccination du bébé, de son père et du confrère, ces trois sangs étaient pleins de spirilles.(Société de pathologie comparée, 12 déc.1901).Le Dr Odin a tiré de là cette conclusion importante : que le spirille observé est le microbe spécifique de la vaccine, et que sa présence dans un sang donné suffit à établir que l’immunité vaccinale persiste et que le sujet n’a pas besoin de se faire révacciner.Et l’on comprend la valeur de ce point si l’on se rappelle l’impossibilité où nous étions jusqu’à ce jour de nous prononcer sur la durée de l’immunité.Désormais, on a un moyen infaillible de se renseigner : on prend une goutte de sang du sujet, on l’examine, et, s’il contient des spirilles, on est sûr qu’il n’a pas besoin de nouveau vaccin.Ce n’est pas tout.Le microbe spécifique du vaccin étant connu peut être isolé et cultivé ; ce qui empêche tout recours à des virus douteux, à des bêtes suspectes.Le médecin averti ne doit plus employer que des cultures pures, préparées et titrées, avec toutes les garanties des laboratoires.C’est l’âge d’or de la science réalisé sur un point particulier de la médecine, et il faut s’en féliciter pour l’homme et le bien de l’humanité.IV Nous avons souvent signalé ici les vertus de l’opothérapie, tout en marquant les difficultés spéciales de son application et ses contre-indications nécessaires.Cette nouvelle médication est vraiment précieuse et pleine d’avenir.Nous en avons une preuve dans les résultats obtenus avec l’adrénaline.Qu’est-ce que l’adrénaline 1 C’est un produit organique qu’on extrait des capsules surrénales et qui a tout d’abord été employé avec grand succès : comme hémostatique.On sait quels obstacles suscite l’afflux du sang dans la plupart des opérations : le chirurgien le plus habile est aveuglé, entravé, annihilé par ce sang qui se précipite, s’accumule et noie littéralement le champ où doit s’exercer le couteau.Les ligatures les mieux faites ne suffisent pas.Mais une solution très faible d’adrénaline est-elle appliquée sur une surface vasculaire, aussitôt la tension artérielle est fortement abaissée, la circulation diminue et semble s’arrêter ; les 175 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE tissus pâlissent sans s’altérer cependant.Cet effet remarquable et constant persiste pendant vingt, trente minutes ou plus ; mais c’est assez pour que, libre dans son action, le chirurgien voie parfaitement les organes et opère sûrement en connaissance de cause.D’après une récente communication du professeur Labbé (C.R.20 nov.1911), les vertus de l’adrénaline, déjà très appréciables, ne se borneraient pas là.Le principe actif des glandes surrénales aurait une influence déterminante sur le sexe du foetus.En d’autres termes, il y aurait fille ou garçon suivant que ces glandes seraient plus ou moins développées.Si par exemple, les pulsations du cœur du fœtus sont de 150 à la minute, l’enfant à venir sera sûrement une fille.Au-dessous de 136 battements, c’est un garçon qui se prépare.Or, la rapidité des pulsations cardiaques pendant la vie intrautérine semble dépendre de la quantité plus ou moins forte d’adrénaline que les capsules surrénales secrétent et déversent dans le sang et du ralentissement consécutif de la circulation.Comme fait corrélatif, on remarque que, même après la naissance, la surproduction anormale d’adrénaline peut altérer les caractères naturels de la femme, lui attribuer le type masculin, lui donner de la barbe, une voix grave et mâle.Ainsi, chez quelques sujets virilisés, on a trouvé à l’autopsie une tumeur ou une lésion profonde des glandes surrénales.Le D1 Eobinson se dit en mesure de pouvoir prédire le sexe de l’enfant dès le 4e mois de la grossesse ; il se base sur la teneur en adrénaline du sang ou de l’urine de la mère.Il va plus loin, et nous ne le suivrons pas dans cette voie de folle hypothèse : il croit qu’on arrivera avec l’adrénaline à déterminer à volonté le sexe des enfants et même à changer par avance une fille en garçon.L’imagination fait des écarts que tout savant averti doit éviter.Nous n’ignorons pas que dès la conception le fœtus porte en lui toutes les ressources de sa vie future et que ses organes se formeront et se développeront suivant les plans d’une évolution définie et arrêtée par la Divine Sagesse.Le secret de la procréation des sexes n’est pas encore trouvé.V Les coups et blessures sont préjudiciables et à éviter : on est généralement d’accord sur ce point.Et cependant, il y a des traumatismes bienfaisants et en quelque sorte sauveurs.C’est un de nos confrères de Paris, le Dr Martha, qui l’affirme et nous devons le croire sur parole. 176 LA NOUVELLE-FRANCE Une de ses clientes était atteinte depuis longtemps du diabète.Elle supportait assez bien son mal et suivait exactement un traitement sans cesser d’avoir 1 à 2 grammes de sucre dans ses urines.En 1905, cette dame va faire une visite chez une amie demeurant à un cinquième étage.Elle prend l’ascenseur, qu’elle manie bien en ayant elle-même un dans l’immeuble où elle habite : arrivée au cinquième étage, au moment où elle se dispose à ouvrir la porte de l’ascenseur et à sortir sur le palier, brusquement l’ascenseur descend, et en quelques secondes arrive au rez de-chaussée, brisant tout, et en morceaux, les fers de l’appareil sont tordus, les parois arrachées, etc.Les suites de l’accident furent : une fracture du péroné, un arrachement des ligaments du cou de pied, une fracture de la sixième côte.Mais ce qui est nouveau et surprenant, c’est le résultat au point de vue du diabète.La semaine qui précéda l’accident, observe le D' Martha, les urines contenaient un gramme de sucre environ.Quatre jours après cette chute, l’analyse faite par moi ne donne pas trace de sucre.J'avais prévenu la blessée qu’elle ne devait pas s’étonner si le sucre à la suite de cette chute était trouvé en plus grande quantité, d'abord à cause de la vie sédentaire qu’elle était obligée de mener et à cause du traumatisme qui souvent par lui-même amène du sucre.Depuis près de cinq ans, le sucre n’a plus jamais reparu, et pourtant Madame X.a suivi un régime alimentaire moins sévère que pendant les cinq années précédentes pendant lesquelles elle rendait du sucre.Voilà près de trois ans qu’elle a repris sa manière de vivre ordinaire au point de vue de l'alimentation, et le sucre fait toujours défaut dans les urines.(Revue cli.-nique, 1 sept.1911.) Voilà un traumatisme bienfaisant, et pour lequel on ne demandera pas d’indemnité.Le cas n’est pas unique dans la science.Des émotions violentes rendent parfois la santé à ceux qui l’avait perdue.Un malheureux que l’impuissance de ses jambes oblige à user de béquilles est surpris, en traversant une rue, par une voiture lancée à toute vitesse : il lâche ses béquilles d’effroi et s’élance en courant jusqu’au trottoir.Il se trouve instantanément remis en possession de ses jambes.La peur l’avait guéri.La science constate ces faits sans les expliquer, mais il est toujours étrange de trouver le bien dans l’excès du mal et de rencontrer des coups utiles.A quelque chose malheur est bon.VI Les gloires abondent dans notre cher pays de France ; et c’est peut-être pourquoi elles sont si souvent méconnues : il y en a trop, et la reconnaissance publique se lasse.Les journaux parisiens signa- 177 CHRONIQUE SCIENTIFIQUE laient dernièrement la détresse d’un inventeur de génie, Charles Tellier.Ce grand Français a 82 ans et se trouve dans un état voisin de la misère.Quelle honte pour l’humanité ! Tellier a mérité d’être surnommé le Père du froid.Il a utilisé les moyens scientifiques de faire le froid, il a permis au commerce de conserver viandes et fruits par le froid.Dès 1896, il construisait sur ces données un bateau frigorifique qui fit des voyages entre Rouen et Buenos-Aires.L’exemple a été suivi.Des flottes entières ont suivi l’industrie frigorifique qui assure le transport en parfait état de viandes d’Amérique en Europe.Le trafic dépasse actuellement huit milliards par an.L’idée de Charles Tellier a été l’origine de nombreuses, de colossales fortunes.L’Argentine y a trouvé surtout et y trouve toujours de gros bénéfices.Et pendant que les commerçants s’enrichissent, l’inventeur végète misérablement.Singulier retour des choses ! VII Il est certain qu’en France nous ne savons pas honorer nos gloires.Mais l’ingratitude des gens est parfois si forte qu’elle est déconcertante et vraiment criante : nous en donnerons deux exemples récents.Notre immortel Pasteur est né à Dôle ; et la maison où il a vu le jour étant à vendre, quelques-uns de ses compatriotes ont eu l’heureuse idée de l’acheter pour perpétuer dignement sa mémoire.Une souscription publique a été ouverte, et, comme il s’agissait de réunir une somme relativement modeste (55,000 frs.) on avait l’espoir de la voir rapidement couverte.Hélas ! malgré l’appui de la presse, cet espoir a été trompé : les dons sont venus lentement, et assez faibles, si bien que les promoteurs commençaient à désespérer du succès.Mais voici qu’intervient—comme Beus ex machina—un millionnaire américain, M.Rockfeller, et tout se termine avec le don royal d’un chèque de 55,000 francs.Le geste est beau, la générosité digne d’éloge ; et il est permis d’y voir une salutaire leçon aux Français qui ne savent pas honorer leurs grands morts ni payer le prix de la gloire.Le professeur Branly vient d’entrer à l’Académie des Sciences de Paris ; et plusieurs de ses admirateurs ont pensé que le moment était venu de lui donner un palpable témoignage de la gratitude nationale pour ses incomparables travaux : ils ont eu l’idée ingénieuse de lui offrir un laboratoire digne de lui.Une souscription a été ouverte ; et nous avons honte d’avouer qu’elle n’a pas donné les résultats LA NOUVELLE-FEAN CE 178 escomptés et nécessaires.Les journaux ne lui ont prêté qu’une attention distraite, un concours faible ; le public ignorant et snobiste ne s’y est pas intéressé ; et les sommes recueillies au bout de plusieurs mois ont atteint le chiffre insuffisant presque dérisoire de 50,000 frs.Le laboratoire Branly ne sera pas créé, au moins tel que l’exigeait la gloire du savant auquel il était destiné.Une seule espérance nous reste : quelque milliardaire américain sera peut-être touché de notre détresse, séduit par les merveilleuses découvertes de notre grand physicien et voudra poser la première pierre d’un monument élevé à l’honneur de la science française.Cette science n’est-elle pas la mère nourrice des industries et du commerce, la génératrice du progrès et de la liberté ?Dr SüEBLED.UN COMMENTAIRE LITTÉRAL DE LA SOMME THÉOLOGIQUE DE SAINT THOMAS D'AQUIN Nous avons déjà ici même, (avril 1909), signalé l’à propos et l’importance de cette œuvre du T.R.P.Pègues, en annonçant le tome III de son commentaire.Aujourd’hui, c’est la continuation que nous aux lecteurs, le tome V qui achève la traduction et le présentons commentaire littéral de la Première Partie de la Somme théologique, et le tome VI qui commence l’exposition de la Deuxième.1 En applaudissant, il y a trois ans, à une entreprise que nous jugions très glorieuse au Docteur Angélique et très utile aux études théologiques nous ne pouvions guère nous défendre d’une secrète appréhension.Ce commentaire littéral si opportun et si bien commencé allait demander de longues années d’un labeur incessant : ne serait-il pas comme tant d’autres travaux trop tôt interrompu ou du moins arrêté avant la fin ?Si préparé que fût l’auteur à le mener rapidement, sa maturité intellectuelle attestait suffisamment qu’il n’était plus à l’âge où l’on commence des œuvres de longue haleine.Aujourd’hui, rendue où elle est, l’œuvre peut espérer ne pas rester en i x.R.P.Pèoües—Commentaire littéral de la Somme théologique,—chez Edouard Privât, Toulouse. UN COMMENTAIRE LITTÉRAL 179 route, si Dieu ne lui retire pas avant le temps son ouvrier.Appelé à Rome comme professeur de 1’Angelico, le T.R.P.Pègues, sans négliger ses fonctions, a poursuivi et continuera avec zèle la publica-cation de son beau travail.Espérons qu’il trouvera le loisir de le mener à bonne fin et qu’il saura au besoin faire attendre la mort, comme à Rome savent attendre toutes les affaires.Déjà l’achèvement du commentaire de la Première Partie de la Somme fait des cinq premiers tomes une œuvre complète en elle-même et de valeur inappréciable pour ceux surtout qui, n’ayant pas été initiés pendant leurs études à la doctrine et à la méthode de saint Thomas d’Aquin, voudraient entrer seuls dans la pensée du Maître.A ceux là surtout le Commentaire littéral du P.Pègues tiendra facilement lieu de tous les autres, et pour le plus grand nombre les autres commentaires devenus classiques serviraient peu et parfois pourraient nuire sans celui-là.Mais il n’y a pas que ceux qui n’ont pas été à même de s’initier à l’enseignement de saint Thomas qui en pourront faire leur profit, Parce qu’il est court, parce qu’il est clair, parce qu’il ne s’écarte jamais de la lettre et du texte du saint Docteur, il peut rendre aux étudiants et parfois aux professeurs un immense service, même à ceux qui ont mission d’enseigner saint Thomas.Cajétan, qui n’était pas un petit esprit, s’accusait d’avoir osé entreprendre une exposition de la Somme théologique : tam divini operis prœsumptuosa expositio.Pourtant il ne s’y était pas engagé de lui-même et il avait pour excuse la nécessité de réfuter et de fondre un nombre infini de vaines subtilités dont on chargeait l’enseignement théologique pour détourner les esprits de la doctrine simple et substantielle du saint Docteur.Sans cette malheureuse opportunité de maintenir et de venger l’autorité du Maître, ce grand homme n’eût jamais cru pouvoir bien enseigner saint Thomas que par saint Thomas lui-même.Mais en tous temps, et de nos jours surtout, bien des théologiens au maillot n’ont pas les scrupules de Cajétan.Ils croient pouvoir mieux enseigner saint Thomas qu’en mettant sous les yeux des étudiants la lettre de saint Thomas et leur apprenant à la lire, et ils ont la merveilleuse présomption de condamner les étudiants à étudier pendant trois ou quatre années la Somme théologique toujours dans leur propre texte, jamais dans celui du saint Docteur.La conséquence, c’est que des étudiants en saint Thomas, au bout de trois ou quatre années d’études, peuvent avoir acquis des connaissances théologiques exactes et sérieuses, mais ne sont pas initiés à la manière, à la méthode et au con- 180 LA NOUVELLE-FRANCE teste de la Somme théologique.Pourtant, l’expérience a prouvé depuis longtemps qu’on en apprend souvent plus dans une seule page de saint Thomas que dans des traités entiers des autres théologiens.Il est de tradition dans les écoles des Frères Prêcheurs de faire du teste même de la Somme la matière principale de l’enseignement théologique.C’est du reste le but que s’est proposé saint Thomas en le composant : donner un texte complet, court et précis à ceux qui enseignent et à ceux qui veulent apprendre la théologie.Que ce texte ait parfois besoin d’être expliqué, parceque nous ne sommes plus assez familiers avec les principes philosophiques et la langue théologique parlée au treizième siècle, qu’il soit nécessaire de tirer des formules et des courts articles de la Somme la plénitude de sens et de doctrine qu’ils contiennent, et d’appliquer aux erreurs accréditées depuis les principes et l’argumentation qui les ont prévenues et rejetées à l’avance, c’est indispensable et c’est l’office propre du Maître en saint Thomas.Mais qui, voulant donner l’intelligence du saint Docteur, sera justifiable de chercher un texte ou plus précis, ou plus sur, ou plus complet que le sien et qui forme mieux dans les esprits le sens théologique ?On a fini par comprendre,—non pas partout, encore,—que pour restaurer l’étude de la philosophie et de la théologie il fallait revenir à la doctrine et à la méthode de saint Thomas.On y revient dans plusieurs pays, sérieusement dans quelques-uns.Mais si l’on veut que ce retour soit complet et produise tous ses fruits, il faut revenir, au moins pour la théologie, à la lettre même du saint Docteur.C’est le plus sûr sinon l’unique moyen d’entrer parfaitement dans sa pensée et de ne s’en éloigner jamais.A ce travail de restauration, le commentaire du P.Pègues peut aider puissamment les professeurs et les étudiants.Les professeurs y verront que, sans sortir de la lettre de la Somme théologique, ils peuvent donner un enseignement bien autrement clair, précis et profond, et avec beaucoup moins de travail pour eux et pour leurs élèves qu’avec un cours de leur rédaction.Au lieu de forcer des jeunes gens intelligents à griffonner des notes que souvent ils ne comprendront pas et que sûrement ils ne reliront jamais plus, ils leur apprendront à se retrouver dans la Somme théologique, à la lire et à l’étudier avec intelligence, intérêt et profit, non-seulement les courtes années de leurs études théologiques, mais toute leur vie.Car s’il y a bien des théologiens que Ton consulte, il n’y en a qu’un qu’on relit et toujours avec délices, qu’on étudie toute sa vie et toujours avec ravissement : c’est saint Thomas d'Aquin.Le Commentaire littéral complétera leur 181 UN COMMENTAIRE LITTÉRAL éducation théologique et entretiendra en eux le goût et le culte de la vraie théologie.Ce serait sûrement un grand service à rendre aux études théologiques que de bien faire comprendre aux professeurs ce que peut, et doit être aujourd’hui encore, le véritable enseignement de saint Thomas.S’il ne peut faire cette merveille le Commentaire littéral au moins comblera dans un grand nombre d’élèves des lacunes de leur éducation théologique, en les initiant à la pensée, à la méthode et à la langue théologique du saint docteur.Et ceux qu’il aura une fois introduits à si haute école, ne cesseront pas d’en rechercher, d’en méditer et d’en goûter l’incomparable enseignement.Les deux derniers tomes parus semblent de même venue que les aînés.C’est toujours la même méthode, la même fidélité à suivre de près le texte de saint Thomas et éclairer les moindres obscurités, la même sobriété dans les réflexions et les discussions, la même attention à signaler au passage les erreurs modernes atteintes déjà et réfutées par les principes et les arguments de la Somme théologique, de sorte que, sans faire étalage d’érudition et de théologie positive, le commentaire n’oublie rien de ce qui peut mettre parfaitement à jour l’enseignement de l’incomparable maître.Le tome V qui termine l’explication de la Première Partie de la Somme théologique traite du Gouvernement divin.Ceux qui liront attentivement ce traité, surtout la question CV, et dans la question CV l’article V, seront portés à croire que saint Thomas avait sur ce sujet de l’action da Dieu dans les actions des causes secondes des idées très claires et très nettes avant les célèbres discussions théologiques du seizième siècle, lesquelles n’ont jeté aucune lumière sur la question.Ils admireront, non qu’on ait pu contredire la doctrine du saint docteur, mais qu’on ait pu sérieusement et peut-être de bonne foi en contester le sens.Quiconque étudiera saint Thomas n’aura jamais un doute sérieux à cet égard.Le tome VI commence l’interprétation de la Deuxième Partie de la Somme théologique que l’on appelle la Morale de saint Thomas.Le P.Pègues a raison de dire que cette partie de la Somme est peut-être « la partie la plus géniale » de l’œuvre de saint Thomas.Qui la connaît parfaitement a une connaissance parfaite de l’âme humaine et de sa vie morale ; rien ne lui est caché des mystères d’iniquité qui se dérobent dans les plus secrets replis de la conscience ; rien ne lui échappe des opérations de la grâce dans les âmes régénérées : il a la science du bien et du mal, autant qu’on la peut avoir humainement en cette vie.Mais qui ne le connaît pas sera toujours LA NOUVELLE-FRANCE 182 moraliste et un mystique incomplet et peu sûr, à moins un pauvre qu’il ne soit instruit directement d’en haut.Le commentaire du P.Pègues inspirera-t-il à un plus grand nombre le désir d’étudier à fond dans saint Thomas cette théologie morale qui n’est pas du tout la casuistique et qu’on ne trouve nulle part ailleurs si clairement, si solidement et si complètement exposée ?Ce serait à souhaiter.C’est peut-être pour la théologie morale surtout qu’il est grand temps que l’on revienne à saint Thomas, si l’on ne veut pas que la vraie science morale disparaisse totalement pour céder la place à des dictionnaires de Cas de conscience.—Sûrement le Commentaire littéral du P.Pègues facilitera à un grand nombre l’étude et l’intelligence de la morale de saint Thomas, et par le fait même aidera à promouvoir dans le clergé la vraie science de la morale chrétienne, à assurer aux âmes un enseignement plus élevé, plus sérieux et plus complet et une direction plus ferme et plus sûre dans les voies spirituelles.D.G.“ THE KING’S BOOK OF QUEBEC ” Ce titre princier, somptueux nous indique déjà la nature et la qualité de l’œuvre.Le livre royal de Québec, qui est aussi le livre du Roi, commémore les grandes journées du jubilé de 1908.C’est—en anglais—le livre du troisième centenaire de notre vieille capitale.Ce livre contient d’abord une étude sur l’histoire de Québec depuis fondation par Champlain jusqu’aux batailles héroïques qui furent livrées sous les murs en 1759 et en 1760.Plus exactement, cette revue du passé descend vers nous jusqu’à 1812, jusqu’à cette guerre du Canada avec les Etats-Unis où « les gens de Québec ont prouvé qu’ils pouvaient se battre pour leur pays, même sur la terre d’Ontario.)) Après ce large tableau de notre vie historique, sur lequel se détachent en relief les figures de nos plus grands héros, de Champlain, des missionnaires, de Talon, de Frontenac, de La Salle, et des généraux de la suprême bataille, nous voyons se dérouler les phases successives par lesquelles ont passé nos fêtes inoubliables de 1908.C’est le troisième centenaire qui est raconté par la plume diligente, alerte, rapide du lieutenant-colonel Wood.sa “ THE KING’S BOOK OF QUEBEC” 183 Une première partie de ce récit est consacrée aux préparations des fêtes jubilaires ; la deuxième nous fait assister aux principaux événements qui ont rempli ces journées ; une dernière partie fait revivre les spectacles historiques, les « pageants.» Et ce livre, pour lequel Son Excellence Lord Grey, ancien gouverneur général du Canada, a bien voulu écrire une préface, est dédié à Sa Majesté le roi Georges V.Le Eoi lui-même a permis qu’il fût intitulé : The King’s Book of Quebec.Et on n’a rien épargné pour que l’œuvre fût digne du Eoi.Imprimé sur un riche papier, par la maison Mortimer, d’Ottawa, orné de gravures artistiques, ce livre est bien, croyons-nous, le plus soigneusement exécuté, et aussi le plus dispendieux, qu’il y ait en librairie canadienne Nous félicitons particulièrement les auteurs d’avoir fait si large et si splendide.Tous les auteurs ne peuvent s’abandonner à un tel luxe typographique et artistique.Et il n’est que juste de rappeler qu’un tel succès est dû, en grande partie, au goût très sûr de M.Arthur Doughty, le nouveau sous-ministre de la Secrétairerie d’Etat, préposé département des Archives, à Ottawa.Plusieurs des gravures que l’on admire dans l’ouvrage ont été faites d’après des tableaux ou des dessins spécialement exécutés par Messieurs Frank Craig et George Eeid.au Les gravures coloriées représentant Champlain à la cour de Henri IV, le Don de Dieu, nos armées historiques, François Ier à la cour de Fontainebleau, l’arrivée de Madame de Champlain, le retour du Long-Sault, M^ de Laval recevant M.de Tracy, sont faites avec un art véritable.Chacune de ces gravures est un tableau impressionniste, plein de lumière et de couleurs, où se fondent harmonieusement les nuances.La scène de l’arrivée de Madame de Champlain nous paraît particulièrement réussie.L’artiste n’a pas aussi heureusement reconstitué, dans le tableau de l’arrivée des Ursulines, le costume et l’attitude vraisemblable de ces très pieuses héroïnes.Ce livre restera sans doute comme le plus précieux compte rendu qui ait été fait en anglais de nos fêtes du troisième centenaire.Précieux il est pour la richesse extraordinaire de ses parties artistiques, mais aussi, et il faudrait y insister, pour la littérature qui en est la solide substance.Nous ne pouvons que louer la grande liberté d’esprit, la largeur de avec laquelle le lieutenant-colonel Wood a écrit le long chapitre des « Préparations » du centenaire.Il y a là des idées qu’il nous fait toujours plaisir de voir exprimées par un compatriote canadien- vue 184 LA NOUVELLE-FRANCE anglais.Le colonel a heureusement mis en lumière cette pensée que le jubilé de 1908 a très utilement montré que notre histoire du Canada ne date pas d’hier ou d’avant hier, comme le croient quelques nouveaux arrivés parmi nous, ni non plus de 1760, mais bien de 1608.Et rien n’a mieux fait voir la continuité de cette histoire, depuis les plus lointaines origines jusqu’à nos jours, que les spectacles où l’on a recommencé les grandes actions du passé.M.Wood n’a pas craint de rappeler les hésitations, les frayeurs patriotiques qui ont failli compromettre le succès de nos fêtes, mais il l’a fait avec cette loyauté d’esprit, et cette sympathie pour les Canadiens d’origine française, dont il donnait encore une preuve certaine, il y a quelques mois, au pied du monument Montcalm.Comme il le dit avec esprit, ce fut difficile alors de faire mettre un s au mot « Battlefield ».Et la vérité est que les Canadiens français, qui songeaient à 1608, auraient alors préféré que ce mot ne fût pas écrit en 1908.C’est donc une œuvre d’art, et une œuvre de bonne foi que le King’s Book of Quebec, et pour ces deux raisons nous offrons à ses auteurs les félicitations sincères de la Nouvelle-France.Camille Roy, p,re.Pages Romaines L’ATTENTAT CONTRE LR ROI D’ITALIE.—L’INAUGURATION DU PALAIS DE L’INSTITUT BIBLIQUE Le gros événement politique, en Italie, pendant le mois de mars, est l'attentat anarchiste dont a failli être la victime le roi d’Italie.En ces douze ans de règne, c’est la première fois qu'il en était l’objet.C'est le 14 mars que l’on commémore à Rome la mort tragique du roi Humbert.Ce souverain fut assassiné à Monza le 29 juillet 1900, mais comme, en cette date trop estivale, Rome est habituellement dépeuplée, l’usage s'établit de placer la commémoration funèbre à l’anniversaire de la naissance du roi assassiné.Le roi Victor-Emmanuel, la reine Hélène se rendaient au Panthéon où repose Humbert, et leur voiture fermée était, suivant la coutume, escortée de quelques cyclistes et d’un peloton de cuirassiers à cheval, quand, en plein Corso, devant le palais de Salviati, un des palais historiques de Rome où les tantes de Louis XVI, Mesdames Adélaïde et Victoire, passèrent les jours les plus sanglants de la Révolution française, un individu, qui stationnait sur le trottoir et était assez élégamment vêtu, tira trois coups de revolver contre le souverain. 185 PAGES ROMAINES Le premier coup atteignit un des chevaux de l’escorte, le second blessa le major Lang de la garde royale, le troisième se perdit sans atteindre personne.Au bruit des détonations le roi se leva un peu pâle, s’informa de ce qui était arrivé, puis, très calme, il ordonna aux cochers de continuer leur route vers le Panthéon.A peine l’assassin avait-il tiré que plusieurs personnes dans la foule se jetèrent sur lui pour le désarmer, tandis qu’il opposait une très vive résistance.Finalement, saisi par des agents, transporté tout meurtri et ensanglanté à la questure centrale, il déclara s’appeler Antonio Dalba, né à Rome, être âgé de 21 ans et professer les opinions anarchistes.Pendant ce temps,‘le lieutenant de carabiniers Massa relevait le major Lang qui, évanoui, était tombé de cheval, et le faisait transporter à l’hôpital San-Giacomo, où deux heures plus tard, le roi, en voiture découverte, allait lui rendre visite.Victor-Emmanuel III n’a pas la bonhomie de son père, encore moins celle de son aïeul.On ne le voit jamais comme Humbert se promener dans les rues, familièrement salué parles passants.C’est un roi qui s’isole volontairement dans son palais royal dont il ne sort que pour aller souvent rendre visite à ses soldats dans les casernes ou pour s’adonner aux loisirs de la chasse dans ses domaines du voisinage d’Ostie.C’est dire que sa popularité n’est pas grande; l’acte de Dalba lui en a créé une dans la spontanéité de sympathie qu’a fait naître son attentat.Quand, la cérémonie religieuse du Panthéon terminée, le roi, la reine Hélène, la reine-mère remontèrent en voiture, la foule massée sur la place fit une grandiose ovation aux souverains qui furent longuement et chaleureusement acclamés sur tout le parcours qu’ils suivirent pour revenir au palais.Dans l’après-midi, une importante démonstration monarchique eut lieu sur la place du Quirinal.Trente mille personnes réunies sur la place du palais royal y acclamèrent la famille royale.Le roi, la reine, le petit prince héritier, Humbert, qui n’a que six ans et qui agitait un petit drapeau national, se présentèrent au balcon pour remercier les manifestants.Au moment ou l’impérialisme italien, après une période d’enivrement, éprouve de nombreuses difficultés et bien des déboires, l’attentat de Dalba, en n’atteignant pas son but, la mort du roi qui eût été si grosse de conséq les circonstances actuelles, a singulièrement servi la cause de 1 italienne.uences dans a monarchie * Le dernier jour de février s’inaugurait dans Rome le siège définitif du célèbre Institut biblique, fondé par la bulle Vinea electa de Pie X, le 7 mai 1909, et dont l’enseignement s’était provisoirement donné au Collège Léonien.Jamais inauguration d'université, d’académie, ne fut plus solennelle : nulle ne réunit une assemblée de savants plus nombreux et des représentants de nations plus diverses.Treize cardinaux, des patriarches, des archevêques et évêques, des Pères Abbés, des supérieurs généraux, nombre de personnalités qui sont l’honneur de la science y assistaient.Le cantique au Soleil, de saint François d’Assise, autrefois mis en musique par Liszt, ouvrit la séance.Il fallait ce salut au Soleil des intelligences et des cœurs en inaugurant un palais qui désormais serait le rendez-vous des défenseurs de l’Eternelle Lumière.Les applaudissements qui lui firent écho en traduisaient encore les émotions qu’il fit naître, quand le Rév.Père L, Fonck, dans un magistral discours, fit l'histoire de la fondation de l’Institut biblique dont Pie X le nomma président.Ce fut d’abord un résumé du développement des études bibliques dans le monde, pendant la seconde moitié du dernier siècle: découverte de monuments enfouis, des textes cunéiformes, des inscriptions 186 LA NOUVELLE-FRANCE perdues depuis longtemps, des papyrus, des manuscrits dormant sous la poussière de l’oubli, et en regard de ces revenants d’outre-siècle, le rationalisme reprenant sa lutte contre le surnaturel et cherchant à discuter l’évidence des faits.Il appartenait à l’Eglise de prendre la défense de la Lumière, puisque ce ministère lui fut confié par Celui qui vint ici-bas pour éclairer le monde.Elle le fit par l’encyclique Providentissimus Deus qui fixa les règles de l’enseignement biblique dans les écoles, par les deux autres encycliques Lamen-tàbili et Pascendi, dont la première institua la commission biblique pontificale.A ces premiers actes, l’Eglise en ajouta un autre ; la fondation de l’Institut biblique.Projetée par Léon XIII, elle fut réalisée par Pie X qui se promit de l’accomplir par sa lettre du 23 février 1904, Scriptures Sanctis.En 1908, un cours supérieur d'Ecriture Sainte établi à l’Université Grégorienne en fut l’essai ; il fut définitivement établi le 7 mai 1909 par la lettre pontificale Vinea electa.Dès la première année, 117 étudiants fréquentèrent les cours des dix professeurs ; une première fondation faite par une famille française qui voulut rester inconnue créa un fonds de ressources, et le nouvel institut commença sa mission par la réalisation du programme du Rédempteur : Via, Veritas, Vita,— Via par la méthode de l’étude personnelle, par l’enseignement, par les publications scientifiques, Veritas par l'emploi de toutes les ressources modernes pour les recherches scientifiques, Vita par la mise au service de la vie pratique de toutes les découvertes de la science.La conclusion du discours du R.Père Fonck fut le commentaire de la parole gravée sur le marbre du nouvel édifice, et qui en caractérise la destination : Verbum Domini manet in œternum.Une longue ovation salua les derniers mots.On entendit ensuite une prière à la Vierge pour Pie X, solo et chœur exécutés par les élèves de l’école grégorienne, et composé par Mgr Müller, une conférence académique du Père H.Lammens ayant pour titre : une contrefaçon orale du monothéisme biblique, enfin, un chœur final de Haydn sur la gloire du Seigneur chantée par les astres.Douze professeurs composent aujourd’hui le corps enseignant de l’Institut : trois professent l’exégèse, deux l’archéologie, la géographie, l’histoire; cinq enseignent les langues et deux, la paléographie.Tous les cours se font en latin; les titulaires des diverses chaires sont de nationalités diverses.Le R.Père Fonck, prussien, président de l’Institut, s’est réservé la question relative aux méthodes à employer dans l’étude des Livres saints,l’enseignement de l’exégèse, la critique du texte original des évangiles, le texte grec, et l’interprétation pratique de l’Ecriture dans l’exercice du ministère sacerdotal, une fois la semaine.Le Père Malion, français, qui résida longtemps en Egypte, enseigne les langues égyptienne et cophte.L’exégèse et la critique du texte hébraïque sont confiées au P.Fernandez.L’étude des langues primitives antérieures aux habitants sémites de Babylone appartient au P.Deimel qui, une fois par semaine, fait des rapprochements critiques entre les textes sacrés et le texte babylonien.Les leçons de paléographie sont données par le P.Ehrle, préfet de la bibliothèque vaticane.L’enseignement de l'arabe est fait par le P.Lammens ; l’interprétation, l’inspiration des Saintes Ecritures sont exposées par le P.Van Laak.L’archéologie, la topographie biblique sont enseignées par le P.Szcepanski, à qui differents voyages en Terre Sainte permirent autrefois de les étudier sur place.Le P.Murillo commente les épitres de saint Paul ; au P.Viviani appartient l'histoire des temps apostoliques non moins que l'enseignement de la langue grecque biblique; l’épigraphie sémite, les anciennes inscriptions palestiniennes sont expliquées par le P.Ronzevalle.Naguère, la mort du P.Gismondi, professeur de langue araméenne, mettait pour la première fois le corps professoral de l’Institut en deuil. 187 PAGES ROMAINES Parmi les 125 étudiants qui fréquentent aujourd’hui les cours de l’Institut, 30 sont italiens, les autres viennent de 25 nationalités différentes.L’Institut biblique n’a pas seulement pour but de former des professeurs spéciaux destinés à donner eux-mêmes l’enseignement dans les principales facultés catholiques du monde, mais encore celui d’aider les jeunes théologiens à faire, d’eux-mêmes, des recherches exégétiques, historiques, linguistiques, archéologiques en tout ce qui touche à la bible, à se tenir au courant des études bibliques parmi les savants catholiques, à s’habituer à découvrir les erreurs des adversaires pour en combattre aussitôt la pernicieuse influence par la plume et la parole.Ce but secondaire paraît aussi important que le premier, quand on constate combien, en ces derniers temps, la conscience catholique eut à souffrir de ses contacts avec l’enseignement des universités protestantes anglaises, alternant des.Les noms des Loisy, Houtin, Tyrrel, Schell, Rose, Minocchi, Schnitzer, en sont une triste preuve.Croyants ou rationalistes, les professeurs de ces universités protestantes, depuis nombre d’années, n’ont qu’un but : les études positives, historiques, linguistiques, et leurs recherches sur la critique des textes, sur la grammaire, la philologie, la lexicographie, l’histoire, l’archéologie ont produit d’excellentes éditions de textes, de dictionnaires, de grammaires publiées à Oxford.Un tel travail linguistique, archéologique, ne pouvait point ne pas être inspiré parfois par quelque arrière pensée dogmatique, ou par quelque intention rationaliste, en mettant l'Ecriture sainte au même niveau que les ouvrages humains.C’est ce qui causa la perte de ces esprits catholiques, fort studieux, mais qui ne surent pas se prémunir contre les dangers des méthodes protestantes.Une grande salle et quatre petites salles latérales forment le local destiné à la bibliothèque qui pourra contenir cent mille volumes ; 20,000 seulement y sont réunis aujourd’hui sous trois catégories diverses.La première renferme les ouvrages d’études générales, bibliographies, dictionnaires, encyclopédies, périodiques, etc.; la seconde est réservée aux œuvres d’exegèse, textes, commentaires ; la troisième est consacrée aux sciences auxiliaires, théologie biblique, dogmatique, apologétique, histoire biblique, histoire de religions, géographie, archéologie, assyriologie, égyptologie, philologie,etc.La salle des revues met déjà 350 publications à la disposition des étudiants.Bien qu'il ne soit pas encore achevé, le musée renferme de précieuses collections d’antiquités égyptiennes, babyloniennes, les diverses espèces de bois dont parle la Bible, le chêne de l’Hébron, le cèdre du Liban, le rubus ardens de Moïse, etc.les différentes pierres précieuses qui formaient l’enceinte de la Jérusalem céleste dans la vision de saint Jean, celles qui brillaient sur la poitrine du grand-prêtre, les armes, les joyaux, les vêtements dont parlent les Livres saints.En ces dernières années, Rome, qui fut toujours le grand asile de la science, élevait dans ses murs les grands collèges internationaux de saint Antoine dans la via Merulana, de saint Anselme sur l’Aventin, le collège Angélique sur le Mont Quirinal, l'Institut des Capucins, dans les quartiers Ludovisi, ajoutant ainsi de nouveaux foyers de lumière à ceux qui y furent créés par les siècles passés.L’Institut biblique est le couronnement de toutes ces œuvres puissantes.Fondé à côté de la tombe de celui qui fut le premier interprète autorisé de l’Evangile, en invitant à venir puiser auprès de lui la vraie science des Ecritures, il proclame que malgré ce qu’en peut dire la critique moderne, le Christ d’aujourd’hui est le même que le Christ prêché par Pierre, le même dans l’intégrité de ses dogmes et dans sa divine morale : Verbum Domini manet in ceternum.Don Paolo-Agosto. 188 LA.NOUVELLE-FRANCE LA CATHOLIC ENCYCLOPEDIA.TOME XIII Le treizième volume de cette importante publication nous arrive avec un riche étalage d'articles attrayants pour le lecteur en quête de renseignements.L’idéal d’une encyclopédie devant être de répondre a un besoin depuis longtemps éprouvé, en fournissant à qui veut s'instruire le moyen d’apprendre promptement ce qu’il cherche à savoir, on peut dire sans crainte de se tromper que ce dernier volume paru réalise on ne peut mieux pareil idéal.Pour n’en donner qu’une preuve, mentionnons le problème toujours mystérieux de la religion du grand dramaturge anglais, Shakspeare.Le Père Thurston, jésuite, après un examen calme, impartial, consciencieux des œuvres du maître, de ses commentateurs et de toute la littérature relative à la question, affirme avec autorité que Shakspeare, né de parents catholiques, a vécu en dehors de ’Eglise ; quant à savoir s’il est mort catholique, adhuc sub judice lis est.Non moins intéressant est l’article sur le cardinal Richelieu, par M.Georges Goyan, qui met en pleine lumière la figure de l’illustre prélat-ministre, dont l'influence sur les destinées du Canada se traduisit dès l’origine de notre histoire par la création de la Compagnie de la Nouvelle France.Les articles sur le diocèse de San Antonio (Texas) dont un prêtre de Québec fut naguère vicaire-général et administrateur, sur le Rhode Island, où le nombre des Franco-Américains est si imposant, et où l’un des nôtres, pour la troisième fois, était récemment honoré par son élection à la première dignité de l’Etat : voilà, sans compter les notices biographiques de quelques-unes des illustrations de notre histoire nationale, de quoi donner un attrait particulier aux pages de ce volume.Il en est un autre, de caractère plus général : c’est la perfection artistique atteinte dans la reproduction des œuvres des peintres, surtout de l’école italienne.C’est dans la belle et vaste étude sur Rome, que ce fini se révèle davantage.Il faut d'ailleurs se hâter de dire que tout ce qui se rattache au titre de l’article : congrégations, curie romaine, basilique de Saint-Pierre, est traité de main de maître par Monseigneur Umberto Benigni, de la Propagande.Nous sommes heureux d’ajouter que la direction de 1’Encyclopedia se propose, à l’aide d’un supplément, de faire certaines additions et rectifications dont l’expérience acquise dans le cours de la publication a démontré l’à-propos.La Rédaction.BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE C'est une tâche méritoire que celle que vient d'accomplir le vaillant abbé Bellemare, douzième curé, encore en office, de la florissante paroisse de la Baie du Fcbvre1.Sauf Nicolet, dont l’histoire, surtout dans le passé, nous est principalement connue par celle de son Séminaire,et dont les premières origines, du reste, se confondent assez avec celles de la Baie Saint-Antoine, celle-ci est le premier centre de vie religieuse et municipale de cette région de notre province qui ait trouvé son historiographe.Avec le flair d’un archiviste de vieille roche, Monsieur le curé Bellemare a exploré toutes les sources, contrôlant 1 L'abbé .los.-Elz.Bellemare, Histoire de la Baie Saint-Antoine, dite Baie du Febvre (1683-1911), avec annotations de M.B.Suite, Gr.in-12 de 666 pages, avec nombreuses illustrations hors texte et dans le texte.Montréal, 1911.Se vend chez l'auteur, broché $1.50 ; relié $2.00 ; frais de port 25 sous. 189 BIBLIOGRAPHIE avec conscience et discernement, documents, témoignages oraux, traditions locales, et a fini par doter sa paroisse d’une monographie aussi complète et authentique cju'on puisse la désirer.Ses recherches sur la période antérieure à 1750 ont révélé maints faits inconnus ou méconnus, et ne permettent plus de confondre les récits légendaires avec l’histoire vraie de la Baie du Febvre.En vrai patriote, citoyen en même temps que pasteur d’âmes, Monsieur Bellemare ne s’est pas borné, comme on en accuse parfois les curés historiens, à raconter l’histoire religieuse de sa paroisse.Il a voulu que le tableau fût complet et varié, et pour cela, il a mis en bonne lumière chacun des éléments constitutifs de l’unité paroissiale.Ceux-ci, du reste, viennent se grouper comme naturellement autour du foyer central, qui est l’église avec ceux qui la desservent.Premiers fondateurs des familles patriarcales et seigneuriales, représentants de l’autorité municipale, chefs d’industrie et de commerce y paraissent à la suite où à côté du clergé et des religieux enseignants des deux sexes.Ce livre, tout palpitant d’intérêt pour les enfants de la paroisse, n’en contient pas moins certains passages d’un attrait plus général.Combien, dans la phalange respectable des prêtres issus de la Baie du Febvre, n’est-il pas touchant de voir briller la douce et sainte figure du jeune apôtre des Tamarois, Joseph Courier, qui, à peine âgé de trente ans, va terminer à la Nouvelle-Orléans son héroïque carrière, épuisé par les fatigues de sa rude mission ! Consummatus in brevi explevit tempora multa, est-on porté à se répéter en le comparant à d’autres jeunes lévites ravisa la fleur de l’âge.Et que dire de ces victimes de la Révolution Française que la Providence conduisit sur les rives du Saint-Laurent pour suppléer à la disette de prêtres causée par le désarroi qui suivit le changement de drapeau ?C’est à la Baie du Febvre et aux environs, à Trois-Rivières, Nicolet, Bécancour, Gentilly et autres florissantes paroisses, que la délicate sagesse du grand évêque Plessis plaça ces témoins de la foi, ces prêtres savants, pieux et vénérables, dont la mémoire est restée en bénédiction dans les églises qu’ils ont dirigées.Ce rapprochement fraternel des exilés avait mérité à ce coin du pays le nom touchant et significatif de “ Petite France.” Ces belles traditions de l’ancienne mère patrie s’y sont perpétuées, grâce au zèle et au dévouement éclairé du clergé canadien-français, et il suffit pour s’en convaincre de parcourir les pages de cette histoire de la Baie.L.L.Le poison maçonnique, par l’abbé Antonio Huot, jolie brochure de 36 pp.in 16.‘C’est la première de la série des Lectures sociales populaires publiées sous les auspices de l’Action Sociale Catholique.L’auteur signale la présence et les ravages de ce poison au milieu de nous, ne montrant ce qui se trame dans les loges-mères que pour indiquer la provenance du mal.C’est donc une leçon de pleine actualité qu’il offre à ses compatriotes.A eux d’en profiter pendant qu’il en est encore temps.L.L.L'organisation ouvrière dans la Province de Québec, par Arthur Saint-Pierre.Cetre brochure est le No 2, de l’Ecole Sociale populaire.La première avait étudié le même sujet sous des dehors différents, en Hollande, au pays classique de l’organisation populaire.Il est grand temps qu'on s’occupe de ces questions vitales pour leur donner une solution et une direction catholiques.C’est ce que fait l'auteur en terminant son travail, après avoir signalé tout ce qu’il y a de radical et d’alarmant dans l’attitude et le programme imposés par certains meneurs socialistes à nos trop crédules ouvriers franco-canadiens.L.L.1 Se vend à.1’Action Sociale, 101 rue Sainte-Anne, Quebec ; l’unité, 5 sous la douzaine, 40 sous; le cent $3.00; le mille $25.00. 190 LA NOUVBLLE-FBANCE 1911 à Saint-Louis de Courville.Le premier curé de cette paroisse nouveau-née, M.l’abbé S.Bélanger, n’a pas voulu laisser à de futurs historiographes d’en tracer la monographie.Le premier chapitre en est écrit, et il est plein de charme, de mouvement et de vie.Et pourtant l’auteur n’a pas cru devoir tirer de l’histoire du passé les faits tragiques toujours glorieux pour les armes françaises, dont les hauteurs de ce plateau limité sur deux faces par le cours de la rivière Montmorency et celui du fleuve Saint-Laurent, a été tour à tour le théâtre et le témoin.Non, c'est l’histoire du présent: organisation de l’administration paroissiale, syndicats, confréries, ephémérides surtout, où les détails du culte et les statistiques vitales prennent la meilleure place.Les citations bien choisies dont il a entresemé sa plaquette donnent à celle-ci une saveur toute patriotique.L.L.Almanach français de la province ecclésiastique de Saint-Boniface.Dans une brochure de £.6 pages in 8°, le zélé directeur des « Cloches de Saint-Boniface» a réuni des extraits d’auteurs de la France et du Canada : histoire, considérations religieuses et morales, poésies dont la lecture ne saurait qu’édifier et instruire nos bonnes familles franco-canadiennes, où qu’elles se trouvent.L'Almanach est revêtu d’une jolie couverture avec vignette, et illustré de plusieurs gravures et portraits.L.L.Etude historique et critique sur les Actes du Frère Didace, Récollet, par le R.P.Odoric Jouve, o.f.m., 62 pages gr.in 8° avec deux portraits et 5 fac similés en photogravure hors texte, Québec, 1911.Voici une étude qui serait un vrai travail de bénédictin si elle n’était l’œuvre d'un franciscain.On ne saurait assez louer le zèle que met l’auteur, et il n’est pas sans émule dans son ordre, à faire revivre les faits et gestes des anciens Récollets, premiers ouvriers de l'Evangile dans la Nouvelle-France.La fin proposée mérite les efforts qu’on y consacre : il s’agit de préparer les voies à l’introduction de la cause du frère Didace Pelletier, mort, comme on le sait, en odeur de sainteté en 1699, et dont les Actes ont été rédigés en 1717.Après avoir écrit la vie édifiante de l’humble frère lai récollet, l'auteur tenait à examiner de près, pour en constater l’authenticité, les Actes qui devront un jour, Dieu aidant, servir à sa glorification.L.L.BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobisme, par l'abbé Barruel, Abrégé par E.Perrenet.1 vol.in-12 de 408 pages, 1911.Paris, La Renaissance française, 33, rue Vivienne.—Depuis 120 ans, la révolution ou le naturalisme contemporain bouleverse presque tous les pays du monde.Ce sont des révolutions, multiples par les contrées où elles éclatent et les hommes qui les exécutent ; c’est une même révolution, par les principes et les procèdes.Toutes ces révolutions, qui s’accumulent d’année en année, reproduisent la grande révolution, celle qui a été la première et demeure le type de toutes les autres, la révolution française, préparée par Voltaire, Rousseau et les Encyclopédistes, exécutee par la Constituante, la Législative, la Convention, concertée et dirigée par les francs-maçons du XVI IP siècle. 191 BIBLIOGRAPHIE Un historien du XVIIIe siècle, qui eut beaucoup de vogue lorsqu’il publi son ouvrage et qui mériterait d’être lu et médité de nos jours comme il y _ cent ans, le P.Barruel, S.J., a décrit les dessus et les dessous de la grande révolution sous le titre trop modeste de Mémoires pour servir à l'Histoire du Jacobinisme.Un ancien magistrat français, M.E.Perrenet, de Dijon, l’un de ceux qui donnèrent en si grand nombre leur démission lors des attaques du gouvernement de la République Française contre les ordres religieux, fut très frappé, en rencontrant comme par hasard le livre de Barruel, de l’identité du plan et des procédés de la révolution de 1789 et de 1793 avec ceux de la révolution qui a repris en France depuis trente ans le travail de la première, comme avec ceux des révolutions semblables qui éclosent depuis cent ans un peu partout.Sous les trois titres de « conjuration des sophistes de l’impiété», «conjuration des sophistes de la rébellion », « conjuration des sophistes de l’anarchie », Barruel a décrit l'ensemble des attaques des sectaires contre la religion, contre les souverains, la propriété, la famille et toute société.On croirait « le livre écrit pour l’heure actuelle », dit M.Perrenet, et « en substituant le nom de franc-maçon à celui de jacobin», qui avait été créé par les circonstances et qui est synonyme dans l’esprit de Barruel, on voit que la marche de la secte est la même aujourd’hui qu’il y a cent et quelques années.« Le livre de Barruel est donc intéressant au plus haut degré, il serait à désirer qu’il fût entre les mains de tous ceux qui désirent s’instruire» de la révolution, de ses procédés, de ses agissements, de ses agents.Malheureusement l’ouvrage est excessivement rare, puis il est « très mal imprimé » enfin il est « très long », cinq volumes.« Tous ces inconvénents, qui ne sont que des questions de forme et qui ne touchent en rien à l’intérêt historique et philosophique de l’ouvrage», ont porté M.E.Perrenet «à en condenser la substance dans les dimensions d’un petit volume, » pour « en rendre la lecture plus facile, plus attrayante et par conséquent çlus fructueuse, » Evidemment, « réduit à ces modestes dimensions, il se répandra plus aisément dans les bibliothèques particulières, et se trouvera, à tous les points de vue, à la portée d’un public beaucoup plus nombreux » L’abréviateur s’est fait une loi de ne rien changer aux phrases de l’auteur, mais seulement de les simplifier en les débarrassant de tout ce qu’on pouvait émonder sans altérer la pensée.Il a conservé «tout ce qui pouvait avoir un intérêt sérieux, soit au point de vue de la révolution française, soit même au point de vue du rôle de la franc-maçonnerie dans le reste de l’Europe, » Il n’y a pas un mot qui ne soit de Barruel ; mais les cinq volumes primitifs sont réduits à un volume qui conserve toute la substance des cinq premiers.On ne saurait assez recommander non-seulement la lecture, mais l’étude de ce remarquable abrégé à tous ceux qui veulent acquérir la philosophie des révolutions contemporaines, de leur identité substantielle, de leurs formes accessoires, de leurs causes profondes, de l’agent universel qui les produit et dirige, la franc-maçonnerie.p.Blondel.Lé Remède contre la Mort, par le Docteur Georges Surbled.Plaquette de 20 pages in 12, A.Maloine, Paris, faisant partie de la série de la Bibliothèque populaire.Ce Remède, c’est l’assurance chrétienne ; c’est surtout Y Extrême-Onction, reçue a temps, en pleine connaissance et avec les dispositions requises.Il est beau d’entendre le médecin chrétien exalter les vertus curatives du dernier sacrement.Il condamne impitoyablement en passant ceux qui, escomptant la survivance dans certains cas après la mort apparente, ne recourent à l’Extrême Onction qu’après le dernier soupir.Avis aux parents indulgents, il faudrait dire cruels, jusqu’à risquer le salut éternel des leurs.L.L 192 LA NOUVELLE-FRANCE Le Canada dans le Ville arrondissement de Paris, par M.L.de La Vallée Poussin, brochure gr.in-8° de 16 pages, Montdidier, 1912.L’auteur aeu l’heureuse idée de faire imprimer la monographie intéressante, malgré son extrême brièveté, qu’il avait lue'sousjforme de conférence à la Société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrond1' de Paris.Le sujet de sa conférence c’est l’immeuble occupé, 10 rue de Rome, par le commissariat général du Canada, si bien connu de tous nos compatriotes qui se rendent à Paris.Cette partie de la capitale a subi, depuis le 17e siècle, plusieurs modifications, notamment en 1731, 1788, 1808, 1842 et 1911.Un artiste en a tracé les divers plans dans la vignette de la couverture et en a fait un joli dessin en les groupant autour de l’écusson de la Province de Québec, les enguirlandant de feuilles d’érable, et plaçant à la base, au-dessus de notre devise “ Je me souviens,” le traditionnel castor, emblème, quoi qu’on en pense, des mœurs austères, laborieuses et honnêtes des anciens Canadiens.L.L.L’Education de la Chasteté, par M.Gatterer et F.Krus, S.J.Ouvrage traduit de l’allemand par l’abbé Th.Dequin, directeur de l’Institution Saint-Jean à Saint-Quentin.1 vol.in-16.Prix : 2 fr.Bloud et Cle, éditeurs, 7, place Saint-Sulpice, Paris (VIe).Ce sujet a fait éclore, en ces dernières années, toute une littérature qui trouve, semble-t-il, sa justification, dans le but qu’elle se propose : combattre les désolents ravages du vice impur, en le prévenant, chez les adolescents.Le livre, dont M.l’abbé Dequin nous donne la traduction, étudie, au point de vue pratique la question de l’enseignement privé et collectif de la vie sexuelle ; sans trop s’attarder à la justification du système que, d’ici longtemps, beaucoup hésiteront probablement à adopter, en tant que tel.Très fortuitement, nous avons eu l’occasion de constater les résultats d’un enseignement collectif donné dans un milieu très bon : l’effet avait été déplorable.Quelque délieat qu’il soit, le doigté le plus exercé doit compter avec la difficulté venant des différences d’âge, de caractère, de tempérament, d’éducation,.si petite que soit cette différence.(M.Dequin lui-même s’est presque très bien tiré de la difficulté, dans sa petite brochure Sois Chaste.Et il reste encore une large part pour l’enseignement privé—le plus pratiquement pratique—de la Chasteté, tel qu’il incombe aux parents, aux directeurs, aux éducateurs de le donner.Malheureusement, « ils n’ont trop souvent plus à choisir entre l’innocence et la connaissance, mais entre la connaissance saine et la connaissance malsaine ; et, seul, cet enseignement privé, donné à temps, peut jouer à l’égard de l’infection morale, le même rôle que la vaccination opportune à l’égard de la variole.» .Et c’est encore un résultat qui n’est point à dédaigner, et que les suggestions de ce petit volume aideront à obtenir.P.P.Le Directeur-propriétaire, L’abbé L.Lindsay.
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