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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1913-04, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE-FRANCE AVRIL 1913 TOME XII N° 4 LA GRÂCE CAPITALE DU CHRIST SIMPLE EXPOSITION DOCTRINALE D'APRÈS LES PRINCIPES THOMISTES (Quatrième et dernier article) 2° DE LA CAUSALITÉ PHYSIQUE DE LA GRACE CAPITALE C’est par mode de causalité principale morale que la grâce capitale produit sou effet.Est-ce pour elle le mode unique d’opération ?N’est-elle pas aussi cause physique de son effet ?Le Christ en tant que Personne de la Trinité Sainte est cause physique principale, c’est évident.Peut-on soutenir la même affirmation, s’il s’agit du Christ en tant qu’homme ou en tant qu’opérant par sa grâce capitale ?C’est ce qu’il s’agit de déterminer.La causalité physique diffère de la causalité morale en ce qu’elle produit elle-même un effet physique, postérieur, et distinct de la cause ; si elle le produit par sa vertu propre, nous avons la cause physique principale ; si elle le produit par la vertu d’un autre, nous avons la cause physique instrumentale.Rejetons toute pensée de causalité physique principale : la grâce est une participation de l’être divin ; pour la produire par sa propre vertu, il faut la posséder par sa propre vertu.Or, Dieu seul la possède ainsi ; de même que lui seul peut se donner des fils en communiquant sa nature.Rejetons aussi tout mode de causalité physique qui répugnerait à l’une des perfections divines : comme l’émanation répugne à la simplicité absolue.Ces restrictions faites, ne pourrait-on pas admettre dans la grâce capitale la causalité physique instrumentale ?Nous le croyons.Notons que cette doctrine est connexe, pour ne pas dire une simple déduction de celle de la causalité instrumentale physique de l’Humanité sainte de Jésus. 146 LA NOUVELLE- FRANCE Au point de vue dynamique, ce que nous pouvons dire de l’Humanité, nous pouvons le dire de la grâce capitale, quand nous parlons des effets surnaturels, parceque la grâce capitale est la raison formelle de la causalité de l’Humanité dans l’ordre de la grâce.Son mode proportionné, propre, naturel, c’est la causalité morale ; mais qui ne voit que s’il est donné à l’Humanité une causalité physique, c’est à elle qu’il convient d’en être la raison instrumentale ?Est-ce que sa seule perfection physique ne permettrait pas de lui approprier ce titre possédé par toute l’Humanité ?Etablissons le fait, cherchons ensuite le comment et l’étendue de cette causalité.I.Est-il possible de saisir dans les faits de l’Evangile cette causalité physique de l’Humanité du Sauveur ?Comment Jésus opère, t-il ses miracles, ses œuvres surnaturelles ?La réponse nous permettra de déduire notre conclusion.Les procédés d’opération de Jésus sont des procédés physiques qui semblent manifester une véritable causalité sur l’effet.Ainsi, c’est par des actions corporelles, des attouchements, des onctions qu’il produit les miracles.(Matth.VIII, 2-3).“ Un lépreux vient.Jésus, étendant la main, le toucha disant : Je le veux, sois purifié, et aussitôt sa lèpre est guérie.” (Matth.VIII, 14-15).“ Jésus vient vers la belle-mère de Pierre malade de la fièvre.Il lui toucha la main, et la fièvre la quitta.” ("Matth.IX, 28-30).“ Deux aveugles s’approchent de lui.Il toucha leurs yeux, en disant: Qu’il soit fait selon votre foi; et leurs yeux s’ouvrirent.” (Marc V, 25-30).“Une femme malade.toucha le vêtement de Jésus.elle sentit qu’elle était guérie.Jésus, connaissant en lui-même qu’une vertu était sortie de lui, se tourna vers la foule et dit: Quelqu’un m’a touché, car j’ai senti qu’une vertu était sortie de moi.” (Marc VIII, 22-26.) “ L’aveugle de Bethsaïda.Jésus ayant pris la main de l’aveugle, il le conduit hors du bourg ; puis il lui mit de la salive sur les yeux, et, lui ayant imposé les mains, il lui demanda ce qu’il voyait.Jésus mit de nouveau les mains sur les yeux, et il commença à voir.” Même procédé pour l’aveugle-né, (Jean IX) et pour le sourd et muet.(Marc VII, 32.) Parfois la causalité physique se manifeste par des paroles, menaces ou commandements.(Marc I, 23-27.) “ Au possédé delà synagogue.Jésus le menaça en disant : Pais-toi et sors de cet homme.Et l’esprit impur sortit.” (Marc IX, 16-27).“ A l’esprit muet possédant un jeune homme.Jésus menaça l’esprit impur et lui dit: Esprit sourd et muet, je te l’ordonne, sors de cet enfant.” (Marc 147 LA GRACE CAPITALE DU CHRIST VIII, 26).Sur le lac une tempête s’élève.“ Jésus menaça le vent et dit à la mer : Tais-toi, calme-toi.et le vent cessa.” (Marc V, 4042).“ A la fille de Jaire.et, prenant la main de la morte, il lui dit : Talitha cumi, jeune fille, je te l’ordonne, lève-toi.Et aussitôt la.jeune fille se leva et se mit à marcher.” (Luc VII, 12-15.) A Nairn.“ il s’approcha, toucha le cercueil et il dit : Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi.” C’est par ce procédé qu’il ressuscite Lazare; c’est ainsi qu’il remet les péchés à Madeleine.Dans une foule d’autres cas, comme pour la justification et le perfectionnement spirituel de l’homme, un simple acte intérieur de volonté ou d’intelligence suffisait à cette causalité physique.Et maintenant, dans de tels faits, comment qualifier de pur occasio-nalisme ce procédé si constant, cette dépendance si fortement accusée entre l’effet et l’action physique ?Pourquoi surajouter à la prière (causalité morale), les onctions, les attouchements, la salive, la boue, (causalité physique) ?Doit-on désormais rejeter le sens obvie des faits et des mots de l’Evangile ?Faire, produire, vivifier, sortir, sont des expressions de causalité physique.Ce serait verser dans la critique subjective et s’écarter du conseil de saint Augustin.La tradition ne semble pas avoir voulu interpréter autrement ces passages des Saintes Lettres.Le Concile d’Ephèse déclare que la “ chair de Jésus-Christ est vivifiante par suite de son union au Verbe, qui vivifie toutes choses” (Denzinger, IV, 83).Or, la causalité du Verbe est physique, donc aussi celle de la chair du Christ.Saint Cyrille, (Comm.in Joan, II, 4.) nous enseigne que “la chair du Sauveur fut la coopératrice des œuvres divines, et que son union avec le Verbe la rendait vivifiante.Comme le fer échauffé emprunte au feu sa chaleur et sa lumière, la chair de Jésus reçoit de la divinité une vertu qui guérit.Du moment que le Verbe habite dans cette chair, il l’associe à son œuvre de vie, et la rend vivifiante comme il est lui-même vivifiant par nature.” Saint Chrysostome {Horn.26 in Matth.), commentant le passage de l’Evangile où se trouve racontée la guérison du lépreux, oppose la causalité physique et la causalité morale : “ Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir.Il ne dit pas : Si vous priez, si vous intercédez, mais si vous voulez.C’est à la volonté, c’est à la puissance qu’il s’en remet.Et le Seigneur lui donne raison ; il veut, il agit, et au même instant la guérison est faite.” Saint Augustin {Tract.24 in Joan.) montre que le miracle de la multiplication des pains n’est pas seulement l’œuvre de la prière : le même pouvoir qu’il avait comme Dieu, il l’avait dans ses mains ; fecit ergo quomodo Deus ; potestas erat in manibua Christi.Saint Damascène, 148 LA NOUVELLE-FRANCE qu’il faut citer dans le texte latin pour mieux voir toute la force de son affirmation : Verbum per corpus nonne secus ac per instrumen-tum quoddam, divinas actiones efficiebat ?" Euthymius : “ Lorsque le fer est resté quelque temps dans la fournaise, il prend les propriétés et exerce les actions du feu.Ainsi la chair très sainte du Christ, parcequ’elle est unie à la divinité, concourait aux œuvres de la divinité.La main de Jésus ranime le corps devenu un cadavre, et sa voix rappelle l’âme qui s’était retirée.” Comment affirmer plus explicitement la causalité physique de l’Humanité de Jésus ?Sans doute les Pères n’entrent pas dans la distinction entre causalité principale et instrumentale ; mais la première étant impossible, il faut conclure qu’ils parlent de la seconde.D’ailleurs, pour les Pères, l’Humanité est l’organe du Verbe, l’organe de la Divinité (Euseb., P.G.XXII, 286, 87; saint Jean Damas-cène, P.G.XCIV, 1079).Des textes très clairs nous révéleront la pensée de saint Thomas.(De Veritate, q.17, a.4.) “ Le toucher du Christ causa instru-mentalement le salut du lépreux.” (IIP P., q.8, a.1 ad 1, et q.13, a.2.“En temps que Dieu, le Christ est cause principale de la grâce ; en tant qu’homme il en est l’instrument.Ses actions nous procurent le salut de deux manières : et par voie de mérite (causalité morale) et par voie d’efficience (causalité physique).L’Humanité du Christ est l’instrument du Verbe pour toutes les opérations miraculeuses, sauf la création.(IIP P., q.48, a.6).“ La cause principale de notre salut c’est Dieu, la cause instrumentale c’est la Passion du Christ.” IIP P., q.49, a.1.) “ La chair dans laquelle le Christ a souffert la Passion est l’instrument de la divinité, et elle opère la rémission de nos péchés par voie de causalité efficiente.” Il est évident que saint Thomas parle de la causalité physique dans ces textes, car le Christ étant cause morale principale, lui attribuer une simple causalité instrumentale serait contre la vérité.1 Ces faits de l’Evangile, ces affirmations des Pères et de l’Angélique Docteur, nous permettent de conclure à la causalité physique instrumentale de l’Humanité Sainte, et donc à la même causalité pour la grâce capitale.1—Sans avoir voulu prouver la thèse de la causalité physique de l’Humanité du Christ, nous avons cru utile de résumer les principaux textes qui l’établissent, la causalité instrumentale physique de la grâce capitale en étant une simple déduction.Voir Salin., De Incarn., disp.XXIII; dub.IV, vol.15, IIügon, La causalité instrumentale, pag.79. 149 LA GRACE CAPITALE DU CHRIST Combien fortement la raison confirme cette déduction ! C’est un axiome employé très fréquemment par saint Thomas que toutes les perfections qui ne répugnent pas doivent être attribuées au Christ.Qu’on relise les questions traitant de la grâce, de la science, de la puissance, et l’on verra quels glorieux privilèges, quels dons de toutes sortes le saint Docteur, en raison de ce principe, accorde à l’Humanité du Christ.L’action est une perfection, et il est plus parfait pour une cause d’unir la causalité physique à la causalité morale.D’autant que la cause morale ne comporte pas le concept parfait d’efficience, elle produit moins qu’elle obtient la production de l’effet ; la cause physique, elle, agit au sens plein : quasi semen effectus emittit.Si on accorde à l’intelligence du Christ les sciences naturelles infuses et les sciences naturelles acquises, parceque la modalité différente des unes et des autres ajoute une perfection nouvelle, pourquoi refuser à la grâce capitale, le principal principe d’action du Christ, le plus spécifique, ce mode d’opération physique qui importe tant à sa perfection ?Ne convient-il pas au Christ, tête de l’Eglise, non seulement d’être principe de toutes les grâces, mais d’être principe selon les modes les plus parfaits et les plus variés ?Le cotps mystique est formellement constitué par la grâce, entité physique ; c’est également par une entité physique, la grâce habituelle connotant la grâce d’union, que le Christ en est formellement la tête.Ne convient-il pas, d’une exigence intrinsèque, qu’il y ait un rapport d’activité physique entre la tête et les membres ?Puisque seule la causalité instrumentale physique est possible, est-ce qu’elle ne s’impose pas alors ?Pour qui considère l’économie générale des rapports entre la divinité et l’humanité, ce mode physique semble se déduire logiquement des lois qui la gouvernent.Est-ce qu’on n’a pas appelé le Christianisme,—la forme la plus parfaite des communications sociales et individuelles entre Dieu et l’homme,—la religion de l’Incarnation, et donc des rapports physiques ?Dieu en se communiquant à nous a voulu se conformer à notre nature : c’est par l’Humanité sainte que le divin et l’humain s’unissent, et de ce premier principe découlent les sacrements par lesquels le Christ communique sa grâce, et le culte extérieur, principalement le sacrifice, par lequel l’homme rend l’honneur dû à Dieu.II.—Le fait constaté, nous aurons une nouvelle lumière, et par là une nouvelle preuve par son analyse.Comment peut-il se produire ?Qu’est-ce que ce nouveau mode de causalité ajoute à la grâce capitale ?Il lui ajoute quelque chose, parceque l’union hypostatique 150 LA NOUVELLE-FRANCE étant dan a l’ordre de l’être non de l’opération, la grâce habituelle n’ayant pas de soi cette vertu active, elle doit donc recevoir quelque chose d’intrinsèque qui l’élève à ce rôle de cause physique surnaturelle.Ce qui est reçu ne peut être une puissance obédientielle active ou une subordination extrinsèque : concours, assistance, vertu intentionnelle, au sens de Billot ; car tout cela n’ajoute rien d’intrinsèque à la cause instrumentale, lui permettant d’être réellement cause d’un effet dépassant ses forces naturelles.Il faut donc que la grâce capitale reçoive une qualité incomplète et transitoire selon les uns ou, selon les autres, une simple motion transitoire lui conférant une vertu active vis-à-vis des effets surnaturels de la cause principale, Dieu.C’est cette dernière alternative qui semble la plus conforme à la causalité des instruments naturels.Comment cette action peut-elle opérer physiquement tous les effets de la Rédemption ?Quatre conditions sont requises à l’action instrumentale physique.1 En premier lieu, il faut que la cause physique instrumentale existe au moment de son opération, et cela en raison de sa causalité immédiate de l’effet.Cette première condition la grâce capitale la possède.La grâce capitale existe toujours, et même la passion, la mort, la résurrection, les actes du Sauveur par lesquels elle opère le salut n’existent plus formellement, c’est vrai, mais ces actes l’ont déterminée.Ils existent donc virtuellement, et cela suffit pour qu’ils puissent être cause physique des effets de la Rédemption.En plus de l’existence, l’instrument physique demande le contact physique avec le sujet sur lequel il agit : il n’y a pas d’action à distance.Quel contact physique peut-il donc y avoir entre la grâce capitale et les effets de la Rédemption ?La grâce capitale existe maintenant au ciel et les grâces de la justification humaine sont répandues sur la terre ; et même au temps de l’Incarnation, le Christ ne guérissait-il pas souvent par sa seule parole ?Il suffit de se rappeler que le simple contact virtuel est nécessaire : ainsi l’action du soleil, ainsi l’action de l’aimant.S’il en est ainsi dans les causes naturelles, combien doit-il en être davantage dans les instruments de la divine puissance ?Ce n’est pas l’instrument qui se met en mouvement ou qui applique son influx sur le sujet, c’est la vertu de la cause principale.Que l’instrument touche la cause principale et que celle-ci touche l’effet, est-ce que cela ne serait pas suffisant ?L’action instrumentale subordonnée et s’unifiant à l’action de la cause principale, 1—BiLluart Summa S.Thomce, vol.3, pag.23. 151 LA GRACE CAPITALE DU CHRIST l’accompagne, la suit, agit et cause partout où agit et cause l’action de la cause principale.Si la cause principale est infinie, il n’y a donc plus de distance ; le contact de l’instrument dépendant de cette force infinie peut se faire partout, puisque la cause est partout.(7/a-//ae, q.178, a, 1, ad 1.) Le Tout-Puissant peut, dit saint Thomas, se servir des mouvements intérieurs de l’homme pour en faire les instruments du miracle.Quel que soit donc le lieu de la grâce capitale, sa vertu instrumentale peut opérer partout parceque Dieu qui s’en sert et qui lui donne sa causalité peut opérer partout.Une troisième condition : l’instrument doit exercer une action préalable.Que doit être cette action préalable ?Il n’est pas nécessaire qu’elle soit dispositive du côté de l’effet, il suffit qu’elle le soit du côté du mode d’opérer.La première disposition provient de l’indigence de la cause principale, la seconde suffit à donner à l’instrument une véritable raison de cause ; par elle la vertu de la cause principale est modifiée dans son opération.Le Christ reste toujours le médiateur entre Dieu et les hommes ; c’est par sa volonté, son commandement, son consentement que toutes les grâces méritées par la passion sont répandues dans le monde.L’application tout entière reste dans les puissances de Jésus: Dieu ne produit les grâces que conformément et dépendamment des activités du Christ, et donc de sa grâce capitale.Cette conformité, cette dépendance de l’action divine vis-à-vis la grâce capitale, c’est justement l’action préalable cherchée.Enfin une dernière condition : l’instrument doit être le sujet de la vertu de la cause principale.Comment la grâce capitale peut-elle devenir le sujet de la motion divine ?Si cette motion est proportionnée à la cause principale, elle ne Test plus à son sujet.Souvenons-nous que la motion instrumentale étant un être transitoire (fluens et viale) ne doit pas, comme les qualités complètes et permanentes, se proportionner à son sujet, mais plutôt à son principe efficient et à son terme.Il est plus facile de concevoir la motion divine se sub-jectant dans la grâce, être spirituel, que de concevoir l’esprit ayant pour sujet le corps, être tout matériel.D’ailleurs, c’est une vieille thèse scolastique et thomiste que celle affirmant la raison d’instrument de toutes les créatures sous la motion de Dieu.Elle n’est pas plus difficile à comprendre dans Tordre surnaturel que dans Tordre naturel.Les conditions de l’efficience physique instrumentale ne sont donc pas un obstacle à l’existence de ce mode d’opération dans la grâce capitale. 152 LA NOUVELLE-FRANCE III.—La causalité physique de la grâce capitale s’étend à tout l’objet de sa causalité efficiente morale : donc tous les effets surnaturels postérieurs à la Rédemption en constituent l’objet.Tous les effets surnaturels qui précédent l’Incarnation, tout ce qui comporte création ou annihilation, parceque dans ce cas il n’y a plus d’action instrumentale possible, ne sont pas du domaine de cette causalité.Cette thèse de la causalité physique de la grâce capitale n’est pas de celles qui importent au dogme ou à la morale.Nous avons cru pourtant devoir insister un peu longuement, parceque elle nous semble s’harmoniser si bien avec toute la doctrine thomiste.L’école thomiste n’a pas peur d’aller jusqu’au bout de ses principes ; elle adopte toujours de préférence le caractère physique : la grâce est une entité physique, la prémotion de la cause première sur toute cause seconde est physique, les sacrements ont une opération physique.Le simple désir d’éviter quelques difficultés ne doit pas, il me semble, lui faire accepter ici une exception.Appuyés sur des raisons si solides, il nous plait en plus de pouvoir croire à ce contact si intime, si parfait entre Jésus et nos âmes.Telle est donc cette grâce capitale dans sa raison entitative et dynamique.Ce que nous avons dit n’est, hélas ! qu’un bien imparfait résumé, une ébauche incomplète de ce qu’il y aurait eu à dire.Maintenant, s’il fallait une conclusion pratique à ce travail tout scolastique, nous l’emprunterions à Pie X.Voyant le naturalisme s’implanter partout, dans les idées, les moeurs, les arts, la politique, il a donné comme mot d’ordre aux individus comme aux nations qui veulent vivre : instaurare omnia in Christo.Où fallait-il aller chercher cette vie divine qui menaçait de disparaître de la terre, si ce n’était au principe de toute vie surnaturelle, à celui qui possédait la grâce première, la grâce capitale ?Le Christ médiateur unique, médiateur du passé, du présent, de l’avenir, médiateur sans lequel le salut est impossible, voilà la pierre qui doit servir de base à toute restauration.Si l’humanité veut vivre sa propre, sa véritable vie, car elle a été constituée par son créateur dans l’état surnaturel, c’est à la grâce capitale qu’elle doit aller s’abreuver comme à la source de toute vie divine.Inutile de chercher ailleurs ; malgré les promesses des ennemis de la foi, malgré les chimères des imaginations maladives en mal de régénération sociale, on ne trouvera en dehors du Christ que des palliatifs d’un jour, et souvent des principes nouveaux de décomposition et de ruine.Mais l’influx capital du Christ ne peut vivifier les membres que 153 NOS AMIS LES CANADIENS s’ils sont unis à la tête, que s’ils sont soumis à son action vitale.Bien que ces flots de vie divine fécondent tout bien et toute vérité dans le monde, pour les trouver dans une pureté sans mélange, pour s’en abreuver sans danger, il faut aller les chercher au lit profond où la Providence les a endigués.Pour toute vie intellectuelle, c’est au magistère de l’Eglise qu’d faut s’adresser ; pour la vie de la charité, de la grâce, c’est par les sept sacrements qu’elle naîtra, se perfectionnera, donnera à l’âme la pleine mesure de l’âge chrétien ; pour la vie mystique, c’est aux dévotions officielles, à la doctrine et aux exemples des saints qu’il faut aller la puiser.C’est par ses canaux sacrés que la vie divine descend pure et fécondante de la tête dans tout le corps.Aller au Christ, principe de vie surnaturelle, grâce capitale, c’est le but nécessaire de toute restauration adéquate aux besoins, aux exigences naturelles de l’humanité ; y aller par l’Eglise, c’est la condition nécessaire pour l’atteindre sans retard, dans sa plénitude.Fr Ceslas Côté, O.P.NOS AMIS LES CANADIENS1 Le titre est sympathique ; le livre l’est aussi.Rarement l’on a écrit sur le Canada avec une pensée plus abondamment informée, et avec une âme plus bienveillante.M.Louis Arnould, qui fut pendant deux années titulaire de la chaire de littérature française à l’Université Laval de Montréal, n’a pas fait que parler à ses élèves, il les a observés ; il n’a pas fait que préparer en sa chambre studieuse des leçons substantielles, il est sorti de chez lui, il a circulé à travers la ville, visité quelques régions de notre province, et scrupuleusement noté tout ce qu’il a vu et tout ce qu’il a entendu.De cette enquête patiente, et d’ordinaire bien conduite, est sorti le livre qu’il a écrit, et dont le titre résume ses impressions.Ce livre a été vivement discuté ; on a reproché à son auteur de n’avoir pas toujours été suffisamment exact.Et, certes, il était fatal qu’à travers tant de faits observés, il y en eût auxquels M.Arnould attache une importance qu’ils n’ont pas, et qu’il y en eût d’autres (1) Nos Amis les Canadiens, par Louis Arnould.Préface de M.Etienne Lamy.Oudin & Cie, Paris, 1912. 154 LA NOUVELLE-FRANCE que l’on puisse autrement que lui interpréter.Mais il nous semble qu’il convient de louer d’abord la grande exactitude d’ensemble de l’ouvrage, la loyale pensée de l’auteur, l’apport considérable, et l’un des plus précieux, que fournit son livre à cette littérature exotique qui aujourd’hui, en France, s’occupe de nous.Mais, que nous sommes difficiles à contenter 1 Quand il y a dix ou quinze ans encore, la France paraissait nous ignorer, ou ne pas s’inquiéter assez de notre existence, nous accusions avec âpreté la mère oublieuse de son enfant resté fidèle ; aujourd’hui que la France nous étudie et nous découvre presque tous les jours, nous nous emportons avec une quotidienne susceptibilité contre ses écrivains qui osent parler de nous sans nous connaître aussi bien que nous-mêmes, et qui commettent à notre endroit ces erreurs d’observation qu’il est impossible de tout à fait éviter quand on parle d’un pays ou d’un peuple étranger.Ne décourageons pas nos meilleurs amis ; tenons plutôt un large compte du soin avec lequel ils cherchent à démêler les éléments fort complexes—avouons-le—de notre spéciale civilisation.M.Arnould a divisé son livre en trois parties.La première traite d’histoire, de psychologie et de littérature.L’histoire que raconte M.Arnould, c’est 1’ « année terrible » du Canada, celle de 1759, celle qui vit mourir Montcalm et s’abattre le drapeau blanc ; la psychologie qu’il fait, c’est celle de l’âme canadienne, la littérature qu’il juge, c’est la nôtre.La deuxième partie traite de colonisation ; on y discute la politique canadienne d’émigration française, et l’on y étudie les chances d’établissement des colons français au Canada ; à cette deuxième partie est rattachée une page très vivante où l’auteur décrit notre forêt, les procédés de fabrication du sucre d’érable, et nous fait assister, « à la cabane », à quelques scènes pittoresques de vie canadienne.La troisième partie du livre est consacrée à la question irlandaise, à ce que l’auteur appelle « le péril irlandais ».M.Arnould y donne l’hospitalité à un long article qu’il n’a pas fait, qui fut écrit au lendemain du Congrès eucharistique de Montréal, par un Français qui habitait depuis huit ans notre pays, qui résume, d’ailleurs, la pensée de M.Arnould lui-même, et qui présente, sous son aspect véritable et douloureux, le problème de la langue française dans l’Eglise du Canada.On le voit donc, les préoccupations de M.Arnould se sont dispersées et posées sur tous les principaux sujets qui intéressent notre vie 155 NOS AMIS LES CANADIENS canadienne-française.Son livre révèle à ceux qui nous ignorent, il résume pour ceux qui nous connaissent, les manifestations tielles de l’âme canadienne.essen- *** Mais c’est à l’étude même de cette âme, de ses qualités et de ses défauts, de ses tendances et de ses habitudes, que M.Arnould s’est surtout appliqué.C’est là que pouvait triompher son talent d’observation, c’est là aussi qu’il pouvait s’égarer ; c’est là, assurément, qu’il devait mettre en émoi toutes nos jalouses susceptibilités.Analyser l’âme d’une race ! faire la psychologie de l’âme canadienne ! Songez donc à la difficulté très grande d’une telle entreprise.L’âme d’une race est toujours assez composite ; elle se manifeste inévitablement de bien des façons variables et souvent contradictoires ; elle enferme souvent tant d’éléments disparates ! L’atavisme et l’esprit de nouveauté s’y mêlent, s’y heurtent en tant de rencontres imprévues ! Et combien ces divers mouvements de l’âme humaine se décomposent ou se multiplient ou s’enchevêtrent quand il s’agit d’une âme comme la nôtre, héritière de la plus riche et de la plus mobile qui soit au monde, l’âme de France, soumise par sa vie historique, en terre du Canada, à toutes les épreuves qui pouvaient le mieux la fortifier, mais sollicitée par tant d’influences opposées qui pouvaient le plus sûrement la déformer ou l’agrandir.Il était sans doute assez facile à M.Arnould de constater que trois influences maîtresses ont pesé sur notre vie canadienne : l’influence française, l’influence anglaise, et l’influence américaine.Mais définir l’apport de chacune, et lui attribuer avec justesse tout ce qui lui revient, voilà qui est plus malaisé, et où nous-mêmes, qui sommes pourtant du pays, nous pourrions facilement différer, voire nous contredire.Nous varions tant de Gaspé à Hull, de l’Anse-aux-Gascons à la Baie-du-Febvre, du Cap-au-Diable à la montagne de Chambly ! Nous ne sommes pas exactement les mêmes selon que l’on nous observe à Québec ou à Montréal ! et dans Québec sur le Cap Diamant ou à Saint-Sauveur ! La remarque m’en était faite il y a quelques semaines, avec force preuves concluantes à l’appui, par quelqu’un qui n’est pas canadien, mais qui vit depuis de longues années au Canada, et que les hasards de sa vie ont pour le moment fixé à Québec.Un étranger saisit parfois mieux que nous-mêmes, je ne dis pas toutes, mais certaines différences d’âme qui nous caractérisent en telle ou telle région, en telle ou telle ville de notre province.Il y a tels détails de notre vie 156 LA NOUVELLE-FRANCE domestique, telle habitude de nos réunions publiques, telle façon de vivre sur la rue, telle insistance à exprimer tel sentiment, que nous ne remarquons pas assez, parce que nous les constatons depuis toujours, et parce que nous ne songeons pas que l’on puisse faire autrement, mais qu’un visiteur notera avec soin sur son carnet, et où il apercevra une nuance significative de nos mœurs ou de notre tempérament.Certes, M.Arnould eût été le plus fortuné des psychologues s’il avait pu surprendre, classer, mettre en place définitive toutes les nuances de l’âme canadienne.Mais un séjour de deux ans parmi nous ne pouvait suffire pour une pareille tâche ; et de plus le séjour habituel, et à peu près continu, en ville, et dans une ville comme Montréal, exposait M.Arnould à ne pas se rendre suffisamment compte de certains aspects de notre vie.C’est l’âme de la ville plutôt que l’âme des campagnes qu’il a observée ; et à la ville, c’est l'âme d’une société particulière, celle que l’on appelle ici société cultivée, et qui est plutôt une société légèrement mondaine, qu’il a connue, que ses fonctions mêmes l’ont fait plus souvent rencontrer.D’où il suit que c’est l’âme urbaine, et plus spécialement l’âme montréalaise qu’il a analysée, et que ce sont nos qualités et nos défauts de ville qu’il a plus particulièrement décrits.Il eût été bon que M.Arnould en avertît davantage le lecteur.Mais si différente que soit à la ville ou à la campagne l’âme d’une race, elle reste pourtant et partout la même en son fonds substantiel ; elle se montre partout avec des traits généraux que l’on peut assez sûrement définir.Il y a dans l’âme canadienne un ensemble de dispositions originales, qui la caractérisent où qu’on l’observe, et en quelque milieu, rural ou urbain, qu’elle se soit développée.Et ce sont ces traits généraux, ces dispositions permanentes, ces vertus natives que M.Arnould a assez justement aperçus, attribuant, d’ailleurs, et assez justement encore, à telle ou telle influence, française, anglaise ou américaine, telles ou telles habitudes qui se juxtaposent sur le fond variable de notre vie nationale.** fi- ll lui était sans doute facile de retrouver en nous ce que nous avons gardé de la France.La cordialité, l’enthousiasme prompt, la générosité, la gaieté, l’esprit de famille, la foi chrétienne, le goût des choses de l’art : voilà bien par quoi nous nous apparentons avec l’âme française.Ce qui était plus malaisé, c’était de bien saisir les 157 NOS AMIS LES CANADIENS inévitables modifications, qui, au cours de notre existence coloniale, se sont glissées dans toutes ces vertus de la race.Le Français est essentiellement sociable, déclare M.Arnould, tandis que le Canadien est surtout cordial.Nous mettons donc plus de spontanéité là où le Français met plus d’art et plus de science de vivre.Et ceci paraît assez véritable.Notre cœur est large ouvert, nos bras se tendent volontiers pour l’accueil.M.Arnould a même remarqué que parfois nous aurions pu mettre plus de discrétion, et plus de prudence dans notre affabilité, surtout quand celle-ci s’offrait à l’étranger qui débarquait de France.Nous avons eu, c’est sûr, la superstition du cousin, et en particulier, de l’intellectuel de France.Encore aujourd’hui, dans certains milieux, l’on prise par-dessus tout la pensée et la phrase et la manière de Paris.Nous sommes devenus, cependant, paraît-il, et M.Arnould le constate, plus circonspects dans ces démonstrations de sympathie française.Le colonial, qui vit en chacun de nous, perd chaque jour de sa naïveté première.Seulement, si quelqu’un qui vient de France nous arrive avec une pensée, une foi, une âme sœur de la nôtre, et s’il est donc digne de notre affection, nous la lui donnons encore sans compter, avec une plénitude qui surprend d’abord celui qui en est l’objet.Le Français croit volontiers qu’il faut ici passer, comme chez lui, par tous les stages de la confiance et de l’amitié.Nous n’imposons ces stages qu’aux gens de chez nous.Nous en dispensons le Français en qui nous reconnaissons un véritable frère.Non moins que la cordialité, notre gaieté est assurément un don de la race.C’est l’oiseau venu de France.Les Anglais ne connaissent pas nos légères et rieuses jovialités.Mais il se peut que notre gaieté soit assez provinciale.“ Le Canadien rit d’un rien, raffole d’un mot, se pâme au seul soupçon d’une malice.” Le Canadien dont parle ainsi M.Arnould, c’est l’auditeur des conférences de Montréal.et d’ailleurs.Cet auditeur, étant d’ordinaire un esprit de moyenne culture, aussi avide de se distraire que de s’instruire, fait de la conférence une occasion de se récréer plus encore qu’une occasion de réfléchir ; il soulignera donc avec empressement, au milieu même d’un développement qui exige toute l’attention de l’esprit, un mot qui lui paraîtra drôle, une expression qui éveillera dans sa mémoire quelque joyeux souvenir.Qui ne l’a remarqué un soir de conférence ?Jamais vous ne serez témoin de semblable, et quelquefois de telle inconvenante hilarité dans un auditoire de Sorbonne ; peut-être la pourriez-vous rencontrer dans certaines salles du Nord ou du Midi.La gaieté de nos villes, celle de nos gens 158 LA NOUVELLE-FRANCE instruits, est volontiers provinciale.Je ne reprocherai pas à M.Arnould de l’avoir constaté.Je ne nous reprocherai pas sévèrement une telle légèreté de l’âme : cette façon d’être gai est l’une des plus faciles et des plus saines qu’il y ait d’être heureux.Notre “ manière générale d’envisager la mort ” a surpris M.Arnould, et a quelque peu dérouté sa psychologie.Il lui a semblé que nous ne pleurions pas assez nos morts ; ou du moins il a constaté que nous n’avions pas pour nos morts le culte du souvenir, et le respect qu’on leur accorde là-bas.Je comprends que M.Arnould ait été un peu étonné des formes plutôt rapides du respect extérieur que l’on donne au mort qui passe sur la rue.Quel est celui d’entre nous qui, ayant vécu à Paris, n’a pas été, au contraire, profondément ému de la façon tout autre dont on y salue, au passage, le plus modeste chariot qui emporte au cimetière la plus modeste ou la plus petite tombe ?Nous sommes tout d’abord tentés de croire que les morts sont mieux traités en France qu’au Canada.Mais en pareille matière il faut tenir compte, plus qu’en toute autre manifestation de la vie, des sentiments qui ne se montrent pas, et des douleurs que l’on garde pour soi-même.Certes, en France, l’on a plus qu’ici le culte extérieur des morts ; et dans la famille, et surtout dans la famille peu breuse, et dans les foyers presque stériles, l’on ressent très vivement la perte des chers disparus.Mais chez nous aussi, cependant, l’on tient au défunt par les mille liens de l’affection et du souvenir, et l’on pourrait écrire des Canadiens, ce que M.Arnould affirme des Français : “ Qui de nous ne connaît, dans la bourgeoisie ou dans le peuple, des pères (je ne parle pas des mères) qui ne peuvent pas nommer un enfant perdu, même après des années écoulées, sans avoir des larmes dans les yeux ?nom- i » * * Ce que M.Arnould a écrit de l’esprit canadien, de l’esprit de gens instruits, nous a paru plus particulièrement juste.Cet esprit est fort bien doué de qualités exceptionnelles ; il est très curieux d’idées générales et de sentiments : en quoi il est excellemment français.Mais il manque de trois choses, dont l’absence est souvent préjudiciable à ses dons : il lui manque le discernement des nuances, l’esprit critique et le travail.Le discernement des nuances, et partant le goût de la précision, nos .Cf.p.46. 159 NOS AMIS LES CANADIENS ne sont pas ici assez cultivés.Nos jugements sont pour cela trop souvent sommaires et simplistes.Nous approuvons en bloc, ou nous condamnons de même sans songer assez que la réalité est souvent complexe, et exige plus de subtilité et plus de distinctions.Et ce manque de subtilité provient, semble-t-il, de ce que l’esprit critique n’est pas encore chez nous assez développé.Mais, entendons-nous, je parle de l’esprit critique qui juge des choses après les avoir consciencieusement étudiées, et qui n’en parle qu’après une suffisante information.Trop volontiers en matière d’art, de littérature, de science sociale ou politique, nous nous en tenons à des généralités assez vagues, ou à des affirmations non contrôlées ; nous ne nous soucions pas assez d’aller voir par nous-mêmes.Cette fâcheuse habitude d’esprit entraîne un autre défaut, qui est la paresse intellectuelle.Celle-ci, d’ailleurs, pourrait tout aussi bien être cause de celle-là.Avouons-le, nous sommes encore intellectuellement paresseux.Ils sont assez rares chez nous ceux qui, vraiment, travaillent, et qui savent utiliser leurs loisirs.Pour cette raison, beaucoup, selon la juste expression de M.Arnould, laissent peu à peu tomber leurs dons naturels sans les pousser jusqu’au talent.Où se trouvent les causes d’une telle disposition d’esprit ?M.Arnould semble bien près de croire que nos examens du baccalauréat, et nos examens de Faculté ne sont pas assez difficiles, et qu’ils favorisent la nonchalance des jeunes gens.Il signale ce fait que les épreuves collégiales du baccalauréat assurent aux élèves une trop facile sécurité.Et tout cela pourrait, assurément, être discuté.Mais ce n’est pas tant la forme des examens qui importe, que le programme proposé, et les méthodes de travail.Il faudrait donc pousser plus loin l’enquête, et chercher si vraiment dans nos collèges Ton n’apprend pas suffisamment aux élèves à se rendre compte par eux-mêmes, ce procédé étant le plus propre à donner le goût de l’étude ; il faudrait voir si ces jeunes gens sont assez mis en contact avec les textes, et si on ne leur montre pas trop uniquement les choses à travers la leçon verbale du maître, ou la réponse toute faite des manuels.Mais nous ne pouvons ici examiner tant de graves problèmes que soulève, sans pourtant les poser directement, le texte de M.Arnould.D’ailleurs, il ne faudra jamais oublier, chaque fois que Ton cherchera les causes de la paresse intellectuelle des Canadiens, le fait que les succès sont encore ici trop faciles dans les carrières professionnelles, que la concurrence n’y stimule pas encore assez toutes les énergies de l’esprit, qu’on sacre beaucoup trop vite ici les grands 160 LA NOUVELLE-FRANCE hommes, qu’on proclame trop volontiers savants en notre pays ceux qui ne le sont pas, qu’on les dispense par ce fait des efforts nécessaires pour le devenir, et qu’enfin il n’y a pas en notre pays encore peu peuplé, agité presque uniquement par les soucis de la vie économique, et flanqué d’une mercantile voisine, cette atmosphère de vie intellectuelle, cette ambiance d’idées qui, en Europe, en France surtout, fait si intense le travail du cerveau.Ajoutons aussi que nous sommes en train de changer, que nous allons bientôt penser.M.Arnould en convient, nos jeunes gens d’aujourd’hui, ceux qui sont sortis hier des collèges sont plus curieux de s’instruire.Espérons que le spectacle des médiocrités applaudies ou triomphantes n’arrètera pas demain leur effort vers l’étude et vers la science.*** Mais notre âme canadienne, restée bien française par ses élans les plus généreux, autant que par ses défauts les plus certains, n’a pas pu ne pas emprunter à l’âme anglaise et à l’âme américaine, qui l’entourent et la veulent pénétrer de toutes parts, d’autres défauts et d’autres qualités.A l’Angleterre nous devons le sens de la liberté politique.Inutile d’ajouter ce que n’a pas dit M.Arnould, que ce sens de la liberté politique nous le tenons de l’esprit anglais d’outre-océan plutôt que de l’esprit anglais colonial : celui-ci étant particulièrement étroit et exclusif.De l’Angleterre encore, nous tenons, paraît-il,—et vraiment on peut le soutenir avec la même restriction que tout à l’heure, —l’esprit de tolérance religieuse; et aussi, et cette fois ou peut l’affirmer sans restriction, le respect de l’autorité et l’esprit d’association : l’esprit anglais étant hiérarchique et moins individualiste que l’esprit français.L’influence américaine nous a surtout valu des défauts : une conscience très large en affaires, et en politique, c’est-à-dire pas toujours honnête, la passion de l’argent, le luxe et la prodigalité dans les dépenses, le goût du sport violent et des spectacles grossiers, le journalisme jaune, un esprit démocratique trop souvent sans-gêne et sans déférence pour les supérieurs, une sensible déformation de la politesse française.Sur tous ces points l’on sera bien près de penser comme M.Arnould.Evidemment, il ne faut pas toujours prendre rigoureusement et au pied de la lettre ces attributions d’influence.Nos défauts ont des causes multiples, et tous les défauts sont en germe et fleuris- NOS AMIS LES CANADIENS 161 sent même chez toutes les races ! Mais il y a des races qui cultivent de préférence certains vices d’esprit ou de tempérament, il y taines civilisations qui les portent plus vite à maturité, et la race américaine, et la civilisation américaine ont bien été le milieu de culture le plus favorable à l’éclosion, au développement de toutes tares que signale M.Arnould, et que nous sommes en train de nous incorporer.Le matérialisme règne incontestablement aux Etats-Unis.Le peuple américain est un brasseur d’affaires.L’idéalisme n’est pas tout à fait exclu de sa politique, sans doute : l’idéalisme reste toujours comme une flamme mobile, à demi éteinte ou brillante, au fond de toute âme, individuelle ou collective ; mais ce peuple est surtout préoccupé de s’enrichir ; et il semble bien que la passion de l’argent, et la fièvre de la spéculation ont passé les lignes, ont franchi le 45me, et que l’idéal de notre âme française, et la dignité de nos mœurs publiques en ont été affectés.Il faut déplorer aussi ce goût excessif du sport, cette passion de la lutte qui lui est conséquente, et que vraisemblablement nous tenons des habitudes américaines.Eien ne va mieux aux esprits peu curieux d’étude et soucieux de réalités brutales que les joutes violentes de hockey et les spectacles de la lutte ou du pugilat.Et malheureusement, et bien que l’on semble récuser à Montréal le témoignage trop véritable de M.Arnould, nous allons vite vers ces plaisirs inférieurs et parfois grossiers.Montréal s’y complaît ; Québec, cette année surtout, s’y abandonne.Notre Auditorium se remplit tour à tour pour les chefs-d’œuvre de Massenet et pour les prises de tête, de bras ou de jambes, et les torsions de pieds de Vincent le Cubain et de Constant le Marin.Et l’on voit des spectateurs de toutes les classes de la société se rendre en foule à ces exhibitions de foire.a cer- ces Sur un point, cependant, et à propos encore de nos voisins, nous ne pouvons partager l’opinion de M.Arnould.Celui-ci croit apercevoir l’influence prédominante de l’esprit américain sur notre conception pratique et démocratique de l’égalité sociale.J’y verrais tout autant, et plus, l’influence décisive des conditions de notre vie historique.Nous n’avons pas ici, et surtout depuis 1760, d’aristocratie proprement dite.Nos classes dirigeantes ne sont pas des castes fermées ou privilégiées -, c’est le mérite personnel, d’ordinaire, et non pas la naissance, qui assure chez nous la supériorité sociale.Notre bourgeoisie régnante est donc d’origine populaire ; elle sort du peuple, et comme elle s’est haussée par sa seule vertu, elle retourne aussitôt à la foule, à l’obscurité, et même à l’insignifiance dès que les fils sont 162 LA NOUVELLE-FRANCE trouvés incapables de soutenir le rôle de leurs pères.Il y a dans notre société un continuel va et vient de bas en haut et de haut en bas qui brise les inégalités, qui mêle les classes, et qui favorise singulièrement le développement du sens démocratique.Au surplus, notre esprit démocratique, héritier du vieil esprit français, reste encore largement ouvert à l’esprit de caste, et diffère encore beaucoup de l’esprit américain.Nos professionnels ne se mêlent pas, comme ceux de là-bas, aux gens du peuple.Ils répugnent, du moins dans les centres, à la parfaite égalité sociale.Demandez plutôt à nos gens de la Haute-Ville.C’est tout de même à ces mouvements, à ces flux et reflux de la vie sociale, qu’il faut attribuer ces mœurs plutôt simplistes, très cordiales, mais pas assez polies que M.Arnould a cru remarquer dans notre bourgeoisie, et chez les jeunes qui montent vers les professions libérales.Je ne contesterai pas à M.Arnould que notre étiquette, qui vise pourtant la correction des manières, et qui est par-dessus tout pleine d’affabilité, est en général moins compliquée, moins raffinée et moins souple en ses mouvements que celle qui règne aux salons aristocratiques ou bourgeois des vieux pays.Les vieilles traditions des classes supérieures, d’une part, et d’autre part une vie sociale très intense influent beaucoup là-bas sur le développement de toutes les élégances.Et puis, il est certain qu’il y a quelque correspondance entre la culture d’un peuple et sa politesse.Et les vieilles sociétés européennes sont incontestablement beaucoup plus cultivées que la nôtre : ceci soit dit sans trop de reproches pour la nôtre, qui étant jeune et américaine, ne peut l’être autant que les vieilles et les européennes.Donc, l’exquise et superfine politesse—que l’on rencontre pourtant chez nous en maintes compagnies—est ici moins répandue ou moins pratiquée que là-bas.Il y a souvent quelque survivance des mœurs anciennes dans les familles ou dans les individus qui chez noue brûlent l’étape, et qui emportent au sommet la rusticité latente de leurs origines.Que cet aveu plaise ou ne plaise point, il faut en être capable.L’expérience successive de la vie européenne et de la vie canadienne le justifie.Mais il coûte moins à notre amour propre, quand l’on peut ajouter que notre affabilité canadienne est souvent plus sincère et plus bienfaisante que la politesse française Ce qui n’empêche pas qu’il faille approuver M.Arnould quand il écrit cette jolie phrase : “ O fleur exquise de la politesse française, ne pourrais-tu, tel Yedelweiss de nos glaciers, fleurir d’un charme de plus les belles neiges du Canada français ! 1 ” 1.Cf.p.81. 163 NOS AMIS LES CANADIENS Dans le chapitre que M.Arnould a consacré à notre vie catholique, il y a une chose que nous approuvons volontiers, et une autre qui nous a semblé plutôt malheureuse.La foi de nos gens instruits, déclare-t-il, ne s’alimente pas assez de lectures apologétiques et religieuses.Et M.Arnould a touché là un point sensible et fort important de nos habitudes de piété trop routinière, d’une foi qui n’est pas assez curieuse de s’éclairer, qui ne plonge pas de racines assez profondes dans la théologie, la philosophie et l’histoire.En général, nos gens instruits ne lisent pas assez pour avancer leur culture personnelle, et quand ils lisent, ils ne se soucient pas assez de connaître la très solide et très artistique littérature religieuse française du dix-neuvième et du vingtième siècle.Leurs convictions manquent souvent de cette fermeté qui les fait inexpugnables, plus fortes que les sophismes ou les insidieuses théories de certains livres ou de certaines revues.Seulement, M.Arnould se fait illusion quand il croit avoir introduit ici, le premier, certaine littérature apologétique, les ouvrages de Lacordaire, du Père Gratry, de Montalembert, de Didon, de Fouard, de Monsabré, d’Hulst, etc.En faisant le tour de nos collèges et de nos bibliothèques classiques il aurait pu y voir en place d’honneur ces livres précieux, dont nous lui savons gré, d’ailleurs, d’avoir recommandé la lecture à nos jeunes gens.1 Mais ce qui ne pouvait manquer d’étonner M.Arnould, ce qui étonne tout Français qui vient d’outre-mer et déconcerte surtout son humaine sagesse, c’est l’action partout multipliée et si profonde du clergé sur nos populations canadiennes.Cette influence ne s’explique que par nos traditions et par notre histoire, et il faut être de chez nous pour comprendre une telle emprise de la religion sur la vie et sur les mœurs.Le rôle de l’évêque canadien a donc paru à M.Arnould singulièrement hardi.M.Arnould afHrme qu’en France ce rôle ne pourrait être ainsi conduit : il est bien près de penser qu’il manque de discrétion ; et il rappelle, pour justifier son avis, certaines récriminations qui sont arrivées jusqu’à ses oreilles.Certes, nous nous doutions bien que l’intervention épiscopale dans nos désordres moraux ou intellectuels pouvait provoquer des oppositions plus ou moins dissimulées, et que cette intervention se fait ici en des occasions où elle ne pourrait se produire en France.Mais outre que les restrictions imposées à l’action des évêques de France ne sont pas désirables en pays vraiment catholique, il reste que l’autorité religieuse, avec 1 Voir le Semeur, mars et avril 1907. 164 LA NOUVELLE-FRANCE ses rappels toujours importuns à l’ordre, à la discipline, à la décence chrétienne, paraîtra toujours envahissante, “ intolérable ” aux fidèles qui ne vivent pas suffisamment leur foi, et qui ne mettent en leurs mœurs, avec le plus de paganisme possible, qu’un minimum de christianisme.L’évêque sera toujours, comme le Christ, un signe de contradiction.Et, quand nos évêques, se souvenant de la mission apostolique et historique de l’épiscopat canadien, s’emploient à garder toujours active, toujours vigilante, toujours prévenante, leur autorité spirituelle et morale, nous ne pouvons que les louer d’un zèle qui s’identifie avec un devoir.Le tact et la discrétion ne sont jamais de trop sans doute dans les actions humaines, mais il serait dangereux de laisser juges de l’opportunité des démarches de l’évêque, ceux-là mêmes que leurs faiblesses exposent aux paternels reproches de l’autorité religieuse.Renverser ainsi les rôles serait le plus sûr moyen de compromettre les situations acquises ; ce serait, avec une déviation du sens de la discipline catholique, l’abandon des plus sages et des plus fructueuses pratiques de l’épiscopat canadien.* M.Arnould, professeur de littérature, ne pouvait pas ne pas s’occuper de la nôtre.Il l’a fait en un chapitre tout rempli de fines critiques, et très remarquable par ses nombreuses omissions.Nous nous demandons pourquoi M.Arnould commence son étude par l’éloquence canadienne.S’il y a chez nous uu genre qui n’a pas produit beaucoup d’œuvres durables, c’est bien celui-là.Notre éloquence politique est très peu soignée, pauvre d’idées, pleine de lieux communs, et de bavardage ; notre éloquence religieuse, d’ordinaire plus correcte, souvent plus haute, ne s’est pas encore, ou presque pas, laissée imprimer.En matière d’éloquence sacrée, M.Arnould est bien forcé de ne connaître que ce qu’il a entendu.Sa documentation paraît singulièrement incomplète.A propos d’éloquence politique, il signale l’œuvre de Sir Wilfrid Laurier, notre argyrostome parlementaire, comme traduit M.Arnould, et il définit ensuite la manière de M.Henri Bourassa.« C’est un professeur de droit qui s’animerait par instant.» Vraiment je ne puis admettre que cela définisse le dialecticien sans doute, mais aussi l’ardent tribun qui se rencontrent en cet orateur.La poésie canadienne a inspiré à M.Arnould des pages qu’il faut lire.L’école épique de Québec, l’école lyrique de Montréal, sont 165 NOS AMIS LES CANADIENS tour à tour étudiées avec soin.Mais je me demande pourquoi il n’y est fait aucune mention de M.Pamphile Le May.Est-ce parce que M.LeMay, qui n’est pas épique, est malgré tout de Québec ?l’auteur des Gouttelettes est un poète lyrique, c’est sûr, et, d’une veine très abondante et jaillissante ; on ne peut lui refuser une large place dans l’histoire de notre littérature.C’est d’ailleurs par ces sortes d'inexplicables omissions que le chapitre de M.Arnould étonne le lecteur canadien.Le genre de l’histoire qui fut jusqu’ici le plus florissant peut-être, est exécuté en une page trop rapide et insuffisante.M.Arnould ne connaît que Garneau, Casgrain, et M.Ernest Gagnon.Les œuvres de Gérin-Lajoie, de l’abbé Ferland, de MM.DeCelles, Chapais, Edmond Roy, Auguste et Amédée Gosselin, lui ont échappé.Si, ailleurs, il signale un publiciste comme Edmond de Ne vers, il ignore qu’en ce genre de littérature sociale et philosophique pratiqué par l’auteur de l’Ame américaine, M81 L.-A.Paquet occupe assurément la première place.Je ne parle pas d’erreurs de détails qu’il serait facile de relever.M.Arnould assure que Fréchette a fréquenté l’arrière boutique de Crémazie, où il n’est jamais allé, et que c’est à 79 ans que de Gaspé a publié les Anciens Canadiens, alors qu’il aurait suffi d’écrire 77 pour que la chose parût encore extraordinaire.#*# Et pourtant M.Arnould soigne beaucoup le détail, il attache une importance considérable à tous les détails ; il lui arrive même de fonder sur un détail d’imprudentes généralisations.Il y était exposé ; aucun de ceux qui voyagent ne peut échapper à ce jeu d’imagination et d’esprit.Seulement, il y a certains faits que l’on n’aime pas du tout rencontrer dans son livre, et y voir prendre une signification trop large.Je ne parle pas de ce brave curé de campagne—évidemment enrhumé— qu’il a vu plusieurs fois cracher par terre pendant son sermon : c’est là un potin comme en peuvent raconter tous les reporters de tous les pays ; mais il y a telle parole entendue, tels incidents relevés que M.Arnould assure, sans plus de raison, être bien représentatifs de nos habitudes ou de nos mœurs canadiennes.On a prononcé devant lui bébé au lieu de bébé, et voilà démontré qu’ici l’on prononce ce mot à l’anglaise.Or, jamais de la vie je n’ai entendu bébé ni à Québec, ni à Berthier, ni dans aucune de nos campagnes.La vraie prononciation canadienne est tout simplement bébé, comme en 166 LA NOUVELLE-FRANCE France ; chez le peuple on dit plutôt, sans fermer la première syllabe, bebè.Nous ouvrons beaucoup la diphtongue ai, dans le mot Fiançais, mais, à coup sûr, les femmes du peuple ne prononcent pas FranpÆs, comme l’écrit M.Arnould.M.Arnould a vu quelqu’un s’adresser à quelqu’autre, même à une dame, avec pipe entre les dents.Et il nous avertit à propos « qu’un Français éduqué, saluant même un dans la rue, prendra immédiatement sa cigarette à la main.».M.Arnould aurait pu voir la même chose tous les jours à Québec._Les commerçants canadiens, ajoute-t-il, ne reconduisent jamais à la porte de leur magasin.Jamais est imprudent.A Québec encore l’on reconduit souvent, le plus souvent, le client jusquà la porte du magasin.Un jour M.Arnould a aperçu sur un bateau ou dans une gare une mère—une syrienne, sans doute—entourée de mioches et allaitant son petit dernier, et il déclare qu’ainsi fait la mère canadienne en voyage.Or, l’on sait que chez nous la femme est d’une extrême réserve, d’une plus grande réserve même que la Française.ce homme passant * * En vérité, M.Arnould a quelquefois trop facilement attribué à tous les mœurs de quelques-uns ; ne rapportant rien qu’il n’ait vu, il oublie que ce qu’il a vu quelque part pourrait bien ne pouvoir être ailleurs observé.L’âme canadienne, telle qu’il l’a aperçue et définie en ses principales habitudes, est bien la nôtre.Dans l’ensemble sa psychologie est fort judicieuse.Il lui a manqué, pour achever son analyse et°la faire minutieusement exacte, une expérience plus profonde de notre vie, une connaissance moins exclusive de Montréal, une pratique plus assidue de la campagne, et quelquefois une réserve plus grande dans les conclusions.Il reste que le livre, tel qu’il s’offre à nous, peut nous être extrêmement utile.C’est un miroir où nous pourrions bien nous regarder avec profit, qui nous renvoie fidèlement nos plus attachantes beautés, mais où nous verrons, dans leur réalisme un peu brutal, beaucoup de nos graves défauts.La littérature de ce livre est quelquefois un peu diffuse ; elle donne surtout l’impression d’une causerie familière ; mais elle se relève souvent en des paragraphes où s’envole une fine pensée, une éloquente émotion.On ne se lasse pas de suivre en ses 167 VICTOIRES ET CHANSONS formes variées et faciles l’esprit de l’auteur.La préface si drue, si ferme, d’une philosophie si pénétrante, que M.Etienne Lamy a mise en tête de l’ouvrage, nous avertit déjà qu’il s’impose à nos méditations.Seul un clairvoyant, un impitoyable, un sincère ami pouvait écrire Nos Amis les Canadiens.Camille Roy, [,tre.VICTOIRES ET CHANSONS II.—Chouagüen {Suite) L’opposition des vues qui plus d’une fois éclata entre Vaudreuil et Montcalm, l’hostilité constante et vindicative du gouverneur contre le général, et—au-dessus de ces faits pénibles, fort heureusement— la situation même de deux chefs responsables chacun de la sécurité du Canada, et aussi leur valeur commune quoique différente, tout cela ne pouvait manquer de grouper autour de l’un ou de l’autre des admirations et des sympathies plus grandes.Et si Montcalm fut le héros chanté par beaucoup, Vaudreuil ne manqua pas non plus d’aèdes, comme en témoigne la pièce suivante, écrite expressément “ à la gloire de Vaudreuil.” 1 Que la fidèle Renommée Sur les ondes des vents portée Du grand Vaudreuil publie les exploits Et de Louis le juste choix.A qui pouvait-il mieux remettre L’honneur et la gloire des lis Qu’à celui qui prétend soumettre A son pouvoir tous ces pays ?2 Dans lui la force et la prudence, Avec la foudre de la France, 168 LA NOUVELLE-FRANCE Fait redouter le sceptre de nos rois, Dont il soutient si bien le poids.Un coup d’éclat de sa puissance Marque l’heureux commencement, Et semble annoncer par avance De ses armes le dénouement.3 Que de victoires signalées ! Que de provinces désolées ! Par combien d’autres rapides succès Son règne illustre ses progrès ! Des ruines encore fumantes, Des ennemis les bataillons Sont pour tous des preuves parlantes Qu’il conserve dans ses prisons.4 Ainsi de Vaudreuil sous l’empire Le Canadien vit et respire ; Il court, il vole au combat sous ses lois, Par sa valeur venge ses droits.Pour le bonheur de sa patrie, Louis, conserve nous longtemps Notre soutien et notre vie.Nous t’admirons dans ses talents.Il vous plaira sans doute entendre un autre chanteur qui, lui, pour ne pas faire de jaloux, confond en ses strophes et le gouverneur et le général, et le Canadien et le Français, et à tous deux, et à d’autres encore, prodigue généreusement gloire et renommée.C’est d’un homme conciliant, d’un bon patriote, et.d’un véritable poëte.Mais un préambule un peu long à ce chant est ici nécessaire, à seule fin—de grâce, que l’on ne me prenne pas pour un mauvais plaisant—de constater que je n’en connais pas l’auteur.Vers 1888 paraissait à Québec une petite feuille, L'Union libérale, à la rédaction de laquelle notre excellent bibliophile et antiquaire, M.Philéas Gagnon, prenait une part très active.Il y maintint quelque temps une colonne sous cette rubrique : 169 VICTOIRES ET CHANSONS Antiquités canadiennes ou Les petites choses de notre histoire.Il signait Biblo.Or, le 26 mars 1889, un correspondant de Sainte-Anne-de-la-Pocatière adressait à Biblo la communication suivante, dont bénéficia la colonne des Antiquités du numéro du 19 avril.Mon cher Biblo, Sachant tout l’intérêt que vous portez aux antiquités canadiennes, je me fais un plaisir de vous signaler une vieille chanson qui prit naissance sur le sol canadien et célèbre des exploits canadiens.Elle fut adressée par le R.P.Coquart, S.J., à son frère, maire et lieutenant de police de Paris, avec une lettre, dont celui-ci transmit copie au ministre, le 13 mars 1757.Le Père missionnaire de Chicoutimi (1) est-il l’auteur de la chanson 7 Qui nous le dira ?En tous cas, la lettre se trouve au treizième volume de la 1ère série des documents inédits relatifs à la Nouvelle-France, conservés aux archives de la Province, où les curieux pourront faire des recherches sur la paternité de la chanson.Si vous croyez qu’elle puisse intéresser vos lecteurs et qu'elle soit encore inédite, comme on me l’a assuré, faites-en ce que bon vous semblera.Votre bien dévoué.E.C.La lettre de E.C.et la chanson furent publiées sans autre référence.Ayant à rééditer cette même chanson, qui fait partie de la copie de l’Hôtel-Dieu de Québec, je ne voulus pas négliger la relation du Père Coquart, et voici ce qui en est.Au XlIIe volume, 1ère série, fol.5411-5496, de la copie des “ Documents inédits relatifs à la Nouvelle-France ”, se trouve en effet une lettre du Père Coquart adressée à son frère, maire et lieutenant-général de police à Paris ; elle est précédée d’une lettre très brève de ce dernier, présentant au ministre la relation de son frère.Cette relation n’est pas datée et ne porte pas d’indication de lieu, mais par le contexte il est clair qu’elle fut écrite à Québec, et dans 1___Qui voudrait connaître un peu le Père Coquart pourra consulter l’ou • vrage du Père de Rochemonteix—Les Jésuites et la Nouvelle-France au JT Ville siècle, tome I, p.227. 170 LA NOUVELLE-FRANCE l’automne de 1756, et expédiée en France par les derniers navires de cette année.Elle contient une foule de détails historiques, spécialement sur les opérations militaires du Canada, et le récit de la campagne de Çhouaguen ; l’auteur y fait aussi la revue des événements de l’année.La relation n’est pas signée [il s’agit toujours de la copie, bien entendu], et finit sans aucune des formules usitées à la fin d’une lettre.La chanson la suit immédiatement.Or, au cours de la relation, pas la moindre allusion à la chanson, ce qui paraît inexplicable, si le Père Coquart en est l’auteur.Il y a plus.En tête de la chanson, l'indication de l’air est laissée en blanc, après la formule qui l’annonce : Sur l’air de de conclure avec assez de certitude que tout au plus le Père Coquart a-t-il envoyé une copie de la chanson à son frère, et qu’il en était si peu l’auteur qu’il ignorait même de quelle musique la chanson avait emprunté sa mélodie.1 Voilà bien de l’écriture, je l’avoue, pour aboutir à ne pouvoir attribuer au Père Coquart la paternité de la suivante chanson.lacune qui permet 1 Nous célébrons du grand Vaudreuil La sagesse et la gloire.Toute l’Angleterre est en deuil Au bruit de sa victoire.Chouaguen n’est plus.Nos soldats L’ont forcé de se rendre, Et ses murs ne sont plus qu’un tas De poussière et de cendre.2 En vain Loudon de ses guerriers Y rassemble l’élite, Montcalm avide de lauriers N’y court que trop vite ; 1.—Si toutefois la relation originale, qui est à Paris, ne fournit pas cette indication, ce que j’ignore.Il est à propos de faire remarquer que la copie des archives provinciales est très mal faite ; le copiste ne paraît pas toujours comprendre ce qu’il copie.Une main plus récente en a complété au crayon l’indication laissée en blanc à la copie : la chanson va sur l’air de Vous demandez une chanson.C’est bien ce que porte le manuscrit de l’Hôtel-Dieu.On trouvera la musique dans les Cantiques de Pellegrin, 1706, page 1.Air noté, page 35, n° 30. 171 VICTOIRES ET CHANSONS Bellone lui prête son char, Et, sûr de la fortune, De trois choses que fit César Il n’en omet aucune.1 3 Déjà je vois de nos héros Une troupe intrépide S’élancer au milieu des flots Et franchir un rapide.Eigaud leur montra le chemin.Et marchant à leur tête Porte l’alarme, et Chouaguen Devient notre conquête.4 Enfin les voilà dans nos fers, Ces hommes redoutables, Ces braves qui domptent les mers.2 Sur terre ils sont traitables ; 1__Vini, vidi, vici.Ce n’est pas une pure flatterie.L’attaque de Choua- guen, conduite avec un brio superbe, était en réalité un coup d’audacieuse témérité, si contraire aux règles ordinaires de la tactique militaire et de la prudence, que Montcalm crut devoir s’en excuser auprès des ministres : « La conduite que j’ai tenue en cette circonstance et les dispositions que j’avais arrêtées sont si fort contre les règles ordinaires, que l’audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour de la témérité en Europe.En tout événement j’aurais fait une retraite, sauvé l’armée et l’honneur des du roi.Aussi je vous supplie, monseigueur, pour toute grâce, d’assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme l'espère, m’employer dans ses armées, je me conduirai par des principes différents.» 2._Allusion aux attaques anglaises sur mer, qui déterminèrent la rupture officielle de la paix entre l’Angleterre et la France, le 18 mai 1756.« Depuis deux années, le sang anglais et français rougissait l’herbe des forêts d’Amérique, et les ambassadeurs des deux nations étaient de toutes les fêtes à Versailles et à Saint-James.Hélas I le gouvernement français, qui sentait son incurable faiblesse, se rattachait désespérément même à une ombre de paix.Mais un jour, au mépris du droit des gens, de la foi des traités et des coutumes des nations civilisées, à un signal de l’Amirauté de Londres, de tous les coins de l’horizon, les vaisseaux anglais fondent sur nos navires de commerce et de guerre, sur nos bateaux pêcheurs, sur nos baleiniers, sur nos caboteurs.En un mois, 300 bâtiments avec 8000 hommes d’équipage armes 172 LA.NOUVELLE-FRANCE Dès les premiers coups de canon Leur bravoure imbécille 1 S’alarme et vient dans nos prisons Demander un asile.5 A Carillon l’on dit pourtant Qu’ils auront leur revanche.Autant en emporte le vent Qui souffle dans la Manche.2 Les Canadiens leur font peur, Et Loudon est trop sage Pour oser contre leur valeur Mesurer son courage.
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