La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 mars 1915, Mars
fix LA NOUVELLE-FRANCE TOME XIV MARS 1915 N° 3 PIE X III (Suile) On a prétendu qu’en France du moins la politique de Pie X a été d’une intransigeance qui ne s’explique que par l’insuffisance de informations.On a affecté surtout de la mettre en opposition avec celle de son prédécesseur, comme si rien n’eût été changé dans la situation! II y a en tous ces jugements beaucoup d’ignorance et d’inconsidération, quand il n’y a pas parti-pris de calomnie et de dénigrement.Pie X ne pouvait plus en 1904 ce qui était possible dix ans plus tôt.II se rendit compte dès le début de son pontificat que la République maçonnique de France ne tarderait pas à dénoncer le Concordat, après en avoir violé à loisir l’esprit et surtout la lettre depuis vingt ans.II fit ce qu’il put pour retarder la rupture et n’y donner aucun prétexte; mais après vingt ans de retraite diplomatique où l’on avait dû abandonner les uns après les autres, non sans protestations, les intérêts catholiques, sans aucune compensation sérieuse, il était acculé à la lutte inévitable.S’il dut en porter tout le poids, et dans le désarroi et la désorganisation complète des forces catholiques en France, la faute n’en fut sûrement ni à son intransigeance ni à sa diplomatie.Quant à sacrifier, comme il l’eût fallu pour éviter momentanément une rupture, l’indépendance de la hiérarchie et le droit pour l’Eglise de posséder et de s’administrer elle-même, le Pape n’y songea nullement, parce que c’eût été de sa part non diplomatie, mais prévarication et trahison.Croit-on que Léon XIII la lui eût conseillée ?(1) 1—Relire la si belle encyclique aux évêques de France de 6 janvier 1907 : Une fois encore.ses 98 LA NOUVELLE-FRANCE Après cela, que Pie X, qui eut toujours la foi et en éclaira toujours sa politique, n'ait pas cru, comme certains catholiques de France,, que le plus mauvais ou le moins observé des concordats est toujours préférable à la séparation, et qu’en dehors du régime concordataire l’Eglise n’a plus les promesses de la vie éternelle, je ne l’oserais dire.11 a pu penser que c’est moins pour elle-même que pour les sociétés humaines que l’Eglise tient à faire alliance avec les pouvoirs civils, et que, si ceux-ci refusent son alliance, et ne veulent point profiter de son influence morale, qui est en tout temps le facteur le plus puissant de l’ordre et de la paix entre les citoyens et entre les nations, elle ne courra aucun risque à l’état d’indépendance et de liberté, sous le régime du droit commun.Pratiquement, si le concordat n’eût pas existé, après l’expérience faite, peut-être eût-il hésité à la préférer à une séparation loyale et de bonne foi, où l’Eglise n’a à redouter ni oppression, ni entraves.11 a protesté contre la Séparation, parce qu’elle est injurieuse à Dieu en érigeant en principe l’athéisme des pouvoirs publics.II a protesté parce qu’elle était de la part de l’Etat français la violation d’un contrat bilatéral qui lui imposait des devoirs de stricte justice envers l’Eglise, et au fond un acte de violence et un pur brigandage.II a protesté parce que le loi de Séparation était en même temps une loi d’oppression et de spoliation.Le législateur s’était arrogé non seulement le droit de ne pas payer ses dettes envers l’Eglise, mais celui de disposer à son gré de tous ses biens.L’Eglise, pour en garder l’usage à titre précaire, devrait renoncer à son droit propre de posséder et d’administrer ses biens et accepter en tout l’ingérence et la tyrannie du pouvoir civil.Si elle refusait de les abandonner à des associations prétendues religieuses, constituées en dehors de l’autorité des évêques et du Pape, et sous la juridiction suprême du Conseil d Etat, on l’en dépouillait, pour les attribuer à des fins étrangères au culte catholique et elle se condamnait à la mendicité et à la famine.Si elle subissait les conditions du législateur, elle mettait entre mains le moyen de la diviser par le schisme, de l’asservir, et finalement de la dépouiller légalement après l’avoir déshonorée.Le Pape vit clairement que, pour sauver l’Eglise en France, il fallait garder jalousement son indépendance, sa dignité et sa liberté.Cette politique n était-elle pas très trançaise ?En tout cas elle était très catholique, et la preuve est faite, il n’y en avait pas de plus habile.ses 99 PIE X A certains moments de la vie de l’Eglise, quand tout manque du côté des hommes, elle doit compter sur Dieu et sur elle-même.II y compta et sa foi sauva l’Eglise en France et couvrit l’ennemi de confusion.II y a peu de pages plus belles dans l’histoire de l’Eglise que celle qui racontera la lutte de près de dix années entre la violence, l’astuce, la fourberie, les habiletés scélérates d’un pouvoir sans aucun soupçon d’honneur et de loyauté d’une part, et un Pontife sans ruse et sans armes autres que sa droiture et sa confiance en Dieu.En vain le pouvoir supprima le budget des cultes pour en finir avec l’épiscopat.Le Pape choisit des évêques : il en consacre lui-même quatorze à la fois dans Saint-Pierre et les envoie sans argent, et sans ressources humaines, prendre la charge des Eglises qui les reçoivent comme des anges de Dieu.En vain par une campagne de presse et de tribune le pouvoir maçonnique tente de discréditer et de déshonorer le Pontife désarmé, qu’il a insulté comme jamais pouvoir ne fut insulté par une nation civilisée : le doux et ferme Pontife répond par un exposé des faits qui couvre de honte la diplomatie de la République devant le monde catholique.En vain, pour isoler du Pontife les catholiques de France, les maîtres brigands qui font les lois s’emparent de tous les biens de l’Eglise de France, et condamnent à la mendicité prêtres et évêques qui ne consentiront pas à subir l’ingérence sacrilège de l’Etat : prêtres et évêques attendent du Pontife le mot d’ordre, et sur un mot de lui, comme un seul homme, ils méprisent tout pour garder leur honneur et leur liberté et leur foi à la divine Constitution de l’Eglise.Ce n’est pas la preuve d’une pénétration et d’un sens politique ordinaires pour Pie X, d’avoir du premier coup saisi la portée des lois si astucieusement rédigées pour tromper l’opinion publique, la bercer d’illusions et d’espérances vaines et, pendant ce temps-là, sous prétexte de légaliser l’occupation par les catholiques des biens de l’Eglise, se donner des moyens légaux de les entraîner au schisme, de les dépouiller et de les mettre dans une servitude plus dure et déshonorante que celle des derniers jours du Concordat.Combien de catholiques de France, clercs et laïques, ont mis des années à le comprendre! Ce n’est pas non plus le fait d’un homme qui ne connaissait pas exactement la situation, d’avoir su ce qu’il pouvait et 100 LA NGU VELLE-FRANCE devait demander au clergé de France, de l’avoir entraîné tout entier à sa suite dans un acte magnifique d’obéissance, de renoncement et de confiance en Dieu, qui, n’eût-il pas dérouté la tactique de l’ennemi et rendu ses lois aussi odieuses qu’inutiles, aurait fait plus que vingt années de paix concordataire pour renouveler en lui l’esprit de son état et rendre à son ministère une efficacité et une ardeur conquérante qu’il ne se connaissait plus.C’est un Pape intransigeant, comme tout Pape le sait être quand la constitution de l’Eglise est en jeu, mais c’est un Pape d’un sens politique très avisé, qui a condamné par l’encyclique Vebementer nos la loi dite de Séparation, et plus tard, par la lettre Gravissimo officii munere, les cultuelles chères aux catholiques de salon et d’Académie, et enfin en 1908, les mutuelles ecclésiastiques par lesquelles les législateurs maçonniques comptaient bien reprendre une partie des avantages perdus dans les deux campagnes de la Séparation et des ciations cultuelles.Or, s’il y a deux choses aujourd’hui incontestables, c’est que cette politique a été la politique de Pie X, et qu’elle a sauvé l’Eglise de France peut-être du plus grand péril qu’elle ait couru dans son histoire.Tout le monde en convient aujourd’hui.Voilà bientôt dix ans que l’Eglise vit en France sous le régime dit de Séparation: elle est plus forte, plus vivante et plus conquérante que jamais.On peut la trahir encore, la persécuter, la maltraiter, non plus la mépriser.Elle n’est plus esclave; elle est reine et elle est mère.Si on lui prend ses biens, elle s’en passe.Si on lui refuse liberté, elle la prend.On ne lui ravira plus l’esprit et le cœur de ses enfants.Et l’heure vient, elle le sent, Pie X ne s’est pas lassé de l’espérer et de le prédire, où Dieu multipliera ses enfantements sur la terre de France, et ses fils plus nombreux, formés à une foi plus agissante et plus ferme, par un clergé lui-même sanctifié dans l’épreuve, referont une France chrétienne qui reprendra aon rôle providentiel dans le monde, comme aux grands siècles de son histoire.Voilà vue à l’œuvre “la politique de l’absolu,” et qui “ne tient pas suffisamment compte des contingences! ” Le travail de restauration eût été bien autrement fécond, et il serait bien autrement efficace et irresistible si, renonçant enfin à tant d’illusions et de chimères qui les divisent et les conduisent à l’impuissance, tous les catholiques de France avaient compris que c’est l’heure asso- une 101 PIE X pour eux d’être catholiques totalement, catholiques parfaitement, catholiques publiquement et catholiques uniquement.Pourtant le Pape, qui les a tant aimés, n’a cessé de le prêcher aux catholiques en général et à eux en particulier.Sans rappeler de nouveau toutes les premières encycliques et les directions si nombreuses, si fermes et si précises, données aux catholiques d’Italie, il y a tout un discours, écrit tout entier de la main du Pape, qu’il a fait traduire, et qu’il a voulu prononcer en français devant quarante mille pèlerins de France à l’occasion des fêtes inoubliables de Jeanne d’Arc.Quel catholique de France ne l’a lu avec attendrissement et enthousiasme?Mais combien l’ont compris ?Combien ont cherché sincèrement à en faire le programme de leurs actions ?Combien, même parmi les catholiques militants, ont su que ce discours avait été fait pour les diriger dans la lutte, les rallier autour du seul chef qui pût les conduire à la victoire, sur le seul terrain où la défaite est impossible ?Le grand malheur de nos frères les catholiques de France, c’est qu’il y a parmi eux trop de catholiques qui ne le sont, ni de vie, ni de cœur, ni d’esprit, et qui veulent être aux premiers rangs, pour agir, écrire ou parler.Un autre grand malheur de nos frères de là-bas, c’est qu’il y a parmi eux, je parle des laïques surtout, beaucoup trop de chefs et pas asez de soldats.Enfin, et ce troisième mal tient aux deux autres, (est-ce la cause?est-ce l’effet?) nos frères de France, pour un grand nombre, n’ont pas assez compris que la lutte présente est avant tout une lutte pour l’Eglise et la société chrétienne d’abord, et pour la patrie française ensuite, parce que le salut et la restauration de celle-ci ne peuvent être qu’une conséquence naturelle du triomphe de l’Eglise et de la restauration de la société chrétienne.Or la lutte pour l’Eglise et le christianisme ne peut être dirigée efficacement que par la hiérarchie, et le seul chef de la hiérarchie, en France et dans tous les pays du monde, c’est le Pape, et le Pape d’aujourd’hui, non celui-là d’hier ou celui de demain; non le Pape interprété par un journaliste ou par un politique, mais le Pape lui-même, qu’il s’appelle Léon, Pie ou Benoît.Pie X n’a demandé à aucun catholique français le sacrifice de ses prédilections politiques quelles qu’elles fussent: il les regardait comme choses indifférentes pour le moment présent: il répugnait seulement à ce que l’on groupât les catholiques en parti politique, sous quelque 102 LA NOUVELLE-FRANCE prétexte que ce fût, d’abord à cause du danger très réel et très grand de subordonner la religion à la politique et de la rendre odieuse ou moins vénérable à un grand nombre; ensuite à cause de l’inutilité manifeste et de l’impossibilité de toute action des catholiques en France, sur le terrain politique.(1) A un moment donné de son pontificat, quand il tenait encore la conversation avec le Président de la République, pour empêcher une rupture des relations diplomatiques, si c’était encore possible, après bien des hésitations, Léon XIII avait conseillé aux catholiques de France, sans renoncer à leurs prédilections politiques, de cesser toute opposition au régime établi et de s’unir dans une action politique commune pour exercer une meilleure influence sur les lois.Cette tentative aboutit à des divisions encore plus profondes entre catholiques, à un effacement de plus en plus complet de leur influence, et finalement à la loi de Séparation.Ce qui avait pu être sage et opportun plusieurs années avant la Séparation, n’avait plus de sens depuis la Séparation.Plus que jamais une action politique sérieuse des catholiques en France était une impossibilité, parce qu’il leur manque les deux conditions indispensables à la victoire: un chef et une armée.Aucune autorité n’aura raison des divisions politiques entre les catholiques de France; et quand il serait possible de créer parmi eux l’ordre et la discipline, il leur manquerait encore le nombre pour faire une armée.Pie X le savait: il ne leur a pas demandé l’impossible.C’est ce qu’un grand nombre n’ont jamais pu comprendre Ce qui importe d’ailleurs, en France comme partout, c’est moins l’action politique sur les lois et les institutions que l’action religieuse et sociale sur les idées et les moeurs.Car ce ne sont pas les lois qui font les mœurs, ni les institutions qui font les idées, mais les idées qui font les institutions et les mœurs qui font les lois.Or, pour action religieuse et sociale, le nombre n’est pas nécessaire comme pour l’action politique, bien qu’il ait son efficacité.Que tout ce qu’il y a de vrais catholiques en France se lèvent donc, qu’ils commencent par une 1—Un grand nombre de catholiques se sont toqués de l’idée d'un parti catholique.comme le moyen le plus sûr et le plus efficace de faire les affaires du catholicisme dans tous les pays, Ils ont pris pour un parti catholique le Centre catholique d Allemagne, qui n'a jamais été qu’un groupe de catholiques dans un grand parti politique. 103 PIE X être catholiques totalement et uniquement dans toute leur vie privée et dans toute leur vie publique.Que les laïques se serrent autour de leurs prêtres, leurs chefs naturels, et avec eux et sous la direction des évêques, entreprennent toutes les œuvres sociales nécessaires au temps présent, en les pénétrant du plus pur esprit chrétien.Que les uns et les autres ne se cherchent pas des chefs.Les chefs de catholiques, ils sont choisis de Dieu: ce sont les évêques.Qu’ils se tiennent donc étroitement unis à leurs évêques et leurs évêques unis au Pape: là est le salut de l’Eglise et par elle de la société chrétienne et par celle-ci de la patrie française.Tel a été le rêve, mieux, le plan d’action catholique de Pie X pour la France.Qui ne pensera comme lui, que s’il est mis en œuvre, la résurrection de la France catholique est au bout?Quoi qu’il en soit, ce que l’Eglise a gagné en France depuis dix ans, c’est après Dieu à la politique de Pie X qu’elle le doit Et quand la France purifiée et assagie par l’épreuve relira les paroles du saint Pontife à ses pèlerins, à ses évêques, à ses cardinaux, elle comprendra qu’elle n’eut peut-être jamais, dans sa longue histoire, un plus sage conseiller et un meilleur ami que le Pape qui a béatifié Jeanne d’Arc et qui lui a prédit un avenir digne de son glorieux passé.Et si, dans un avenir moins éloigné qu’on n’aurait cru, elle veut renouer des relations avec l’Eglise, elle se trouvera dans une situation meilleure à bien des égards et plus forte qu’avant la Séparation,.* * Avec les autres nations Pie X eut des relations moins intimes et moins constantes qu’avec la France et l’Italie.Sa politique fut faite de douceur et de prudence, mais de loyauté et de fermeté, également attentive à ne rien sacrifier des droits essentiels à l’Eglise et à ne s’embarrasser point dans les questions temporelles qui ne relèvent que de la politique.Ils eut vite fait de ramener à une attitude plus digne de pays catholiques le gouvernement de Bavière et celui de l’Espagne.Quoi qu’en aient dit de prétendus catholiques, la politique du dernier Pape n’a pas été moins intransigeante pour l’Allemagne que pour la France, ni n’a exigé des catholiques d’outre-Rhin une foi moins 104 LA NOUVELLE-FRANCE entière et une obéissance moins soumise (1).Au moins n’est-ce pas l’impression qu’ont rapportée les cardinaux allemands du consistoire du 27 mai, où ils ont été à même de se rendre bien compte de la volonté de Pie X.Tout ce qu’il y a de vrai, c’est que le Pape, qui ne gouverne pas des catholiques abstraits, pas plus en Allemagne qu’ailleurs, doit tenir compte dans l’application de ses lois des conditions particulières où se trouvent ceux qui y doivent être soumis.Si, dans un cas particulier ou dans les conditions spéciales d’un pays, une loi ecclésiastique sage et opportune partout ailleurs devait tourner manifestement au détriment de l’Eglise et à la perte des âmes, ce ne serait pas une pure bienveillance du Pape, mais un devoir très grave à lui de prudence, de charité et souvent de justice, de tempérer ou de suspendre l’application de la loi.Par exemple (c’est à des gens qui prétendent que Pie X n’a pas tenu compte des contingences qu’il faut donner cette leçon de bon sens), les relations entre les familles catholiques et les familles protestantes sont intimes et fréquentes en pays teuton et par suite les mariages mixtes si nombreux, qu’il serait impossible d’y maintenir la clandestinité comme empêchement dirimant au mariage, sans exposer un grand nombre de catholiques à fonder des familles irrégulières et à i’apostasie.N’était-ce pas sagesse et obligation à Pie X de restreindre en Allemagne l’empêchement de clandestinité aux mariages entre catholiques?De même Pie X n’a point changé pour l’Allemagne ses principes sur les associations.Là, comme en France et en Italie, il n’a recommandé et approuvé que des associations catholiques pour les catholiques.Mais il n’a pas dépendu de lui qu’il n’y eût depuis des années des associations mixtes, dans lesquelles un grand nombre de catholiques étaient entrés de bonne foi et trouvaient une protection pour leurs intérêts temporels.Pouvait-on en justice forcer les catholiques à en sortir, s’ils ne pouvaient plus trouver facilement ailleurs les mêmes avantages, et si l’on trouvait le moyen de parer efficacement au péril de leur foi et de l’esprit catholique ?C’est là toute la raison du Tolerari posse des syndicats interconfessionnels en Allemagne, l'rC’est dans la revue à M.Thos Charmes qu’on trouvera cette ineptie en compagnie de plusieurs autres, loc.cit. 105 PIE X dont tous les catholiques, les uns par ignorance, les autres par entêtement et mauvaise foi, ont voulu faire un encouragement et une approbation des associations mixtes dans tous les pays et en toutes circonstances.Pie X n'a pas eu deux principes de gouvernement, pas plus que deux enseignements, l’un en deçà du Rhin et l’autre au delà.II a voulu que le Christ seul régne dans les esprits, dans les cœurs et dans la vie entière des catholiques, et que par leur influence l’esprit du Christ pénètre les mœurs, les institutions et les lois.Les peuples catholiques pouvaient-ils avoir une direction plus haute, plus pratique et plus salutaire ?Quant aux chefs des Etats, s’ils n’ont pas su entrer dans les vues du Pontife, ils n’ont pu s’empêcher d’admirer sa foi, son désintéressement et sa sincérité.Et c’est une leçon que l’histoire donnera à la postérité: en dix années, sans politique humaine et sans diplomatie, ce Pape a rendu plus confiantes et plus amicales les relations de l’Eglise avec la plupart des Etats chrétiens, sauf avec ce gouvernement d’une République qui n’a rien de commun avec les lois de l’honneur et de la civilisation.Tant il est vrai que le surnaturel ne gâte rien au gouvernement d: l’Eglise, et que rien n’est plus pratique que les principes catholiques, quand on y croit et qu’on veut s’en servir.De la politique de Pie X dans le gouvernement intérieur de l’Eglise, il y aurait beaucoup à dire: au dedans comme au dehors, elle fut faite de foi et de bon sens.L’opinion catholique a depuis longtemps glorifié l’initiative résolue, le génie d’organisation et l’activité prodigieuse du Pape défunt.Il a touché à tout, avec un sens parfait de la tradition ecclésiastique et des besoins du temps présent.Personne n’eut plus que lui l’horreur des nouveautés et des changements inutiles; mais personne ne fut moins que lui l’idolâtre des institutions et des usages qui n’ont plus d’autre raison de durer que leur vétusté.Deux grandes réformes ont marqué son pontificat et suffiraient à lui donner une importance exceptionnelle : la refonte du Droit canon et la réorganisation de la Curie romaine.Dès le Concile du Vatican, on avait émis le projet, ou au moins le désir d’une révision ou refonte de toute la législation canonique.Les dernières années de Pie IX ne furent guère favorables à une 106 LA NOUVELLE-FRANCE entreprise de cette importance.Léon XIII, élu Pape à un âge qui ne semblait pas lui promettre un long règne, et dans un temps où le Saint-Siège ne paraissait guère assuré de la paix du lendemain, ne voulut pas la commencer.Par sa trempe d’esprit il était plutôt attiré les grandes expositions doctrinales et les campagnes diploma- vers tiques.Pie X, homme d’action et de gouvernement, dont l’attention avait été surtout appelée sur l’état intérieur de l’Eglise, comprit que l’une des réformes les plus urgentes et les plus nécessaires était celle du Droit canon, attendue et demandée dans l’Eglise entière depuis trente ans.II l’entreprit dès la première année de son pontificat.Il confia ce travail gigantesque à une commission de cardinaux et de canonistes qui n’ont pas cessé d’y travailler activement depuis dix ans.Ce sera à la fois une codification, se rapprochant par le mode de rédaction des codes modernes, et en partie par la suppression de lois désuètes, et par des dispositions nouvelles que les besoins des temps rendent nécessaires, un droit nouveau notablement différent de l’ancien, auquel ont été invités à collaborer les évêques et par eux les canonistes de tout le monde catholique.L’œuvre commencée la première année du pontificat et continuée avec acharnement les années suivantes n’a pu être achevée avant la fin du règne; elle demandera encore peut-être trois ou quatre années de travail, sinon pour le gros œuvre, au moins pour les retouches.En droit elle appartiendra au règne de Pie X.S’il n’en a pas eu la première idée, c’est lui qui en a pris l’initiative et qui en a choisi les principaux ouvriers.Et non seulement il les a soutenus et encouragés dans ce rude labeur, mais il en a pris sa part, et il n’a pas peu contribué à le faciliter et à le simplifier par un grand nombre de décrets et de Motu proprio qui ont sur certains points notamment modifié la discipline de l’Eglise, toujours dans le sens de la simplification et d’une meilleure adaptation aux conditions des temps modernes (1) * * La réorganisation de la Curie Romaine fut en un sens, plus que la codification du droit, l’œuvre personnelle de Pie X.Dès les pre- 1—Notons en passant le décret Ne temere au sujet des fiançailles et du mariage et le nouveau mode de promulgation des lois ecclésiastiques par la publication dans le bulletin officiel du S.Siège. 107 PIE X miers jours de son pontificat, il avait songé à quelques réformes urgentes, pour mieux délimiter la jurisdiction et la compétence des diverses Congrégations, pour faciliter le travail et hâter l'expédition des affaires.Car Rome a beau être la Ville éternelle, Pie X n’était pas d’avis qu’elle dût habituellement exiger une patience éternelle de ses administrés, et croyait, non sans raison, et le monde catholique est de son avis, que si, pour certaines questions infiniment importantes et délicates, une sage lenteur et une longue circonspection sont des conditions indispensables d’une décision souverainement sage et irréformable, dans l’expédition de la plupart des affaires ordinaires, qu’une centralisation de plus en plus grande amène chaque jour devant les Congrégation Romaines, l’ordre et une certaine célérité sont des conditions d’une bonne administration.Or, quand il en vint à toucher une ou deux pièces de ce vénérable organisme, qui dans son ensemble remontait à Sixte V, il s’aperçut qu’il serait moins difficile de le rebâtir à neuf que de le réparer en partie.La réorganisation de la Curie entière fut résolue.Le Pape y travailla activement avec un certain nombre de cardinaux, et le résultat fut la Constitution Sapienti consilio, la plus importante qui ait été faite pour le gouvernement intérieur de l’Eglise depuis Sixte V.Que la nouvelle organisation ait eu l’heur de plaire à rout le monde à Rome, il serait naïf de le penser.Mais généralement, dans le monde catholique, les canonistes et les gens qui regardent plus volontiers du point de vue de l’intérêt général que de leurs goûts personnels et de certains intérêts privés, ont jugé qu’elle venait à son heure et qu’elle devait coïncider avec la réfonte du Droit canonique.On a remarqué,—est-ce sans raison ?—que la nouvelle organisation donne une importance prépondérante à la S.Congrégation Consistoriale, et qu’elle y centralise presque toutes les affaires proprement de gouvernement ecclésiastique qui relèvent du Saint-Siège dans les pays du monde catholique non soumis à la S.Congrégation de la Propagande.L’une des raisons en est peut-être que la S.Congrégation Consistoriale est, avec le Saint-Office, la seule Congrégation que le Pape préside, et qu’il est par le fait censé suivre de plus près son travail.Que le Pontife Suprême puisse intervenir plus souvent personnellement dans les affaires écclésiastiques du monde entier qui lui sont 108 LA NOUVELLE-FRANCE réservées, ce n’était pas seulement un besoin du tempérament très actif et très volontaire de Pie X.c’est le devoir du Pontificat suprême et le droit de l’Eglise.Si l’on veut y réfléchir, on remarquera que ces grands et saints papes, qui ont eu sûrement le sens du gouvernement ecclésiastique et qui s’appellent dans l’histoire, Léon le Grand et Grégoire le Grand, ont eu l’habitude de traiter et de régler eux-mê-mêmes les affaires réservées par le nouveau droit à la S.C.Consistoriale.Si donc cette disposition doit appeler plus habituellement sur ces mêmes affaires l’attention personnelle du Chef de l’Eglise, elle a pu paraître une déviation d’un certain esprit de curie qui n’est pas plus romain qu’un autre, mais elle est bien dans la grande et saine tradition de l’Eglise Romaine et dans l’esprit du Concile du Vatican.Qui ne voit en effet que la définition de la primauté et du pouvoir personnel du Pontife Romain faite au siècle dernier appelle naturellement l’exercice plus habituel et plus régulier de ce pouvoir personnel ?Qui ne se rend compte que tout est préparé pour une centralisation plus grande dans le monde ecclésiastique comme dans le monde politique, et que la condition d’une vie plus forte et d’une action plus puissante dans l’Eglise, c’est un mouvement plus régulier, plus rapide et plus continu de l’influx vital de la tête aux membres ?N’est-ce pas aussi à cette fin que tend la dévotion au Christ de la terre que l’Esprit Saint a tant développée dans les âmes catholiques au siècle dernier ?Si donc il est vrai qu’en centralisans davantage dans la S.C.Consistoriale les affaires de gouvernement ecclésiastique, Pie X a rendu plus facile au Chef de l’Eglise une plus grande part d’influence et de travail personnel dans les affaires les plus importantes de toute l’Eglise, cette réforme comme toutes les autres est le fait d’un homme qui eut d’une façon éminente le sens du gouvernement ecclésiastique.Du reste, il ne faudrait pas imaginer que cette attribution de la plupart des affaires de gouvernement ecclésiastique à la S.C.Consistoriale soit une révolution due à la toute puissante volonté de Pie X et que rien n’imposait ni n’avait préparée.Evidemment le remaniement des Congrégations, et les attributions faites à chacune ont été inspirés par la pensée très moderne peut-être, mais très sage et très pratique, de diviser le travail et de le spécialiser pour le 109 PIE X rendre plus facile et plus expéditif.C’est ainsi qu’on a débarrassé toutes les Congrégations des procès ou affaires contentieuses, quelle qu’en soit la matière : les tribunaux seuls auront à en connaître et à en disposer.En vertu du même principe on a dû débarrasser toutes les Congrégations, sauf peut-être celle des Religieux, de tout ce qui concerne le gouvernement et l’administration, pour le renvoyer ou l’attribuer régulièrement à une Congrégation spéciale qui serait proprement une Congrégation des Affaires Ecclésiastiques ordinaires.D’ailleurs ce changement était fait pratiquement déjà, ou en train de se faire.Depuis la suppression du pouvoir temporel, presque toutes les affaires de gouvernement ou d’administration de quelque importance prenaient le chemin de la Secrétairerie d’Etat.Sous le pontificat précédent en particulier, on avait remarqué cette prépondérance de la Secrétairerie d’Etat, qui attirait parfois à elle des affaires pendantes devant d’autres Congrégations, soit pour les réserver à l’étude pers nnelle du Pontife, soit pour les soumettre à la S.C.des Affaires Ecclésiastiques extraordinaires, laquelle n’était pratiquement qu’une annexe de la Secrétairerie d’Etat.Rien dès lors n’était plus naturel que d’attribuer à une Congrégation spéciale, que le Pape serait censé présider lui-même, et dont le Secrétaire d’Etat ferait partie de droit, toutes les affaires ecclésiastiques de gouvernement et d’aministration réservées au Saint-Siège.Ces affaires gagneraient d’y être traitées plus exclusivement du point de vue économique, sous les yeux du Pape et de son Secrétaire d’Etat, et pour les plus graves, avec consultation des cardinaux qu’on aurait choisis parmi ceux qui ont davantage l’expérience du gouvernement ecclésiastique ou une plus grande connaissance des divers pays.Et le Pontife aurait dans le cardinal secrétaire de cette Congrégation comme un deuxième secrétaire d’Etat, qui compléterait singulièrement le premier, et serait l’œil, l’oreille et la main du Chef suprême, dans le gouvernement ordinaire et régulier de l’Eglise, au moins de la partie qui ne relève pas de la S.C.de la Propagande.C’est ainsi que le S.C.Consistoriale est devenue, comme la Congrégation des Affaires Ecclésiastiques ordinaires, et que naturellement elle a pris une importance prépondérente. 110 LA NOUVELLE-FRANCE Telle qu’il l’a conçue et organisée, la S.C.Consistoriale a été un instrument très efficace de gouvernement, et un moyen d’action prompte, énergique et suivie, pour la réforme de l’Eglise en Italie, dans l’Italie méridionale surtout, et Dieu sait si elle y était urgente et nécessaire ! Et ce qu’elle a fait pour l’Italie elle le pourra faire pour tous les pays du monde en temps opportun.Le plus tôt elle le pourra faire sera le mieux pour tous les diocèses et pour tous les évêques du monde catholique.Grâces à Dieu! le temps vient, et il est déjà venu, où aucune église particulière ne regarderait comme un privilège d’être moins immédiatement et moins entièrement soumise à Rome en fait comme en droit, et aucun évêque ne croirait être moins évêque par ce qu’aucun acte de son sublime ministère n’échapperait aux lois et aux directions efficaces de celui qui est le Pasteur des pasteur et du troupeau.Est-ce à dire que tout est parfait dans l’œuvre de ré-organisation faite par la Constitution Sapienti consilio, et qu’il n’y aura rien à retoucher pour la compléter et la parfaire ?Pie X l’a cru moins que personne.Mais il savait que l’usage est nécessaire pour éprouver un instrument et en tirer tout ce qu’il peut donner, et que le temps et l’expérience seuls feraient voir à lui ou à ses successeurs ce qu’ I serait à propos de modifier et de perfectionner.Raphael Gervais.(La fin prochainement) ESSAI SUR L’ORIGINE DES DÉNÉS DE L'AMERIQUE DU NORD (Suite) IV INSUCCÈS DE LA PHILOLOGIE DANS LA SOLUTION DU PROBLEME “Nous pouvons conclure sans faire preuve de partialité que l’Amérique a reçu sa population du nord-est de l’Asie”, écrit un auteur américain, John McIntosh, à la p.81 de son livre sur l’origine des Indiens de l’Amérique du Nord (1).II compte sur la philologie pour prouver son assertion.Malheureusement d’autres ont eu recours à cet expédient sans trop de succès.Car, ainsi que je l’écrivais moi-même il y a quinze ans, “la philologie est une arme à double tranchant, d’autant plus que, entre les mains d’un investigateur peu judicieux, elle peut ne produire que des résultats futiles et imaginaires” (2).McIntosh donne, il est vrai, trois pleines pages de mots algonquins, sioux et autres qui sembleraient corroborer son dire.Mais je répète que des comparaisons linguistiques sous la plume d’un amateur sont dangereuses, et je ne puis, à ce propos, m’empêcher de rappeler l’exploit vraiment extraordinaire du professeur John Campbell, qui s’imaginait avoir réussi à identifier les Dénés du nord-ouest de l’Amérique avec les Tongouses de l’Asie au moyen de termes qui, pour un homme versé dans les langues dénées, étaient aussi peu dénés que possible (3).On me permettra d’insister quelque peu sur cette amusante aventure; car l’imperturbable assurance du professeur presbytérien et l’extrême crudité de ses méthodes étaient si inouïes que, bien qu’il m’eût, au cours de son essai, décerné des compliments dont j’aurais bien pu me passer, je ne pus m’empêcher de remettre les choses au point dans quelques pages que je publiai plus tard dans la revue qui avait imprimé son élucubration.Parlant de sa propre étude, j’écrivais alors: 1—The Origin of the North American Indians; New York, 1853.2.—The Use and Abuse oj Philology (in Transactions of the Canadian Institute, vol.VI, p.85 ; Toronto, 1899).3—The Dénés of America identified with tbe Tungus of Asia (Ibid., vol., V.p.167 etseq.).Voir à ce propos la dernière partie de mon propre essai sur Tbe Use and Abuse of Philology, surtout les pp.94-96. 112 LA NOUVELLE-FRANCE “Elle est incontestablement une très remarquable production.De fait, l’audace de ses conclusions est plus que merveilleuse.Je ne m’aventurerai point à examiner l’opportunité de ses différentes propositions.Je dois même m’avouer incapable de suivre l’érudit professeur dans les élans d’imagination qu’il prend gravement pour des points d’histoire indiscutables.Au fur et à mesure qu’on parcourt ses pages, on se voit comme entraîné par un tourbillon irrésistible à travers toute une galerie de noms à l’aspect étrange, et, avant d’avoir eu le temps de s’étonner de l’audace d’une assertion, on en a une autre encore plus téméraire comme jetée à la figure, jusqu’à ce qu’on tombe absolument hors d’haleine.“Tout ce que j’ai pu saisir des affirmations si pleines d’assurance de notre auteur, c’est que les ancêtres de mes Dénés, après avoir assisté à la défense de Troie, suivirent, au nombre exact de 5,000, Alexandre le Grand dans sa marche triomphale à travers l’orient; puis que, revenant vers l’ouest, ils firent, sous le nom de Huns, trembler l’Empire Romain par leur valeur et les atrocités inhumaines dont ils se rendaient coupables.Ils n’étaient pas alors, paraît-il, ces pauvres hères timides comme des lièvres qui ont aujourd’hui peur de leur ombre.Quoi d’étonnant après cela que le Dr Campbell trouve mes inoffensifs Porteurs une race dégénérée” (4) ! Puis j’entrais dans le détail des incroyables bourdes du professeur écossais (5).Une condition sine qua non de succès, lorsqu’il est question de comparaisons linguistiques, est une conception claire et précise de ce qui est essentiel dans un mot.Celui qui s’occupe de philologie comparée doit rejeter sans pitié ces vulgaires consonnances qui ne sont que des accidents dans la structure matérielle de deux langues, et celui-là seul qui est parvenu à posséder plusieurs dialectes d’une langue a réellement qualité pour distinguer l’essentiel de l’accidentel.Ainsi, au cours de l’étude où il se signala par des rapprochements si bizarres, le Dr Campbell faisait les assimilations suivantes.Il comparait: 4—Tbe Use and Abuse of Philology, ubi supra, p.95.5 On me permettra peut-etre d'ajouter ici qu'un savant de Toronto m’écrivit alors pour me féliciter d avoir dit tout haut ce que chacun pensait dans son for intérieur, mais n osait dire à cause du crédit dont le personnage incriminé jouissait au Canada auprès des gens qui n’avaient qu’une légère teinture des sciences ant hropologiques. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L’AMERIQUE DU NORD 113 le mot dénê lalsi, vent, bongzü, été, kontlan, tous, tedbay, sel, klin, chien, avec le tongouse lit ; angawal; pandzi; tak-, minakin (6).Je mets en italiques les parties de ces mots dans lesquelles le brave docteur vit assez de ressemblance pour les proposer comme des termes identiques.Malheureusement pour sa thèse, chacune de ces parties est purement accidentelle, et partant sans aucune importance philologique, la véritable racine se trouvant invariablement dans les syllabes de ces mots qui sont phonétiquement dissemblables.Ainsi le véritable mot déné pour vent est -t’si (avec une explosion linguale, non pas -tsi) dans tous les dialectes.Ce qui peut précéder cette syllabe n’est qu’un modificatif qui indique la manière dont le vent se produit, son act ion sur tel ou tel objet, etc.Quant à bonzil, c’est un verbe, pas un substantif, qui signifie “il fait chaud’’, non pas “été”, et l’essence du mot se trouve dans sa désinence -zil, qui, naturellement, ne ressemble en rien à l’élément -anal du tongouse.De même pour le synonyme déné de notre adjectif “tous”.Il se dit tjan (avec une l sibilante), et le kon- du commencement indique simplement que cet adjectif se rapporte à un objet de vaste contenance, comme une maison, un village, etc.Ainsi de suite pour les autres mots.Un autre auteur compare le verbe déné adi avec notre propre “a dit”, qui est synonyme en même temps qu’homonyme.Je me demande si pareil essai d’assimilation est réellement sérieux.II me semble que le simple bon sens requiert que les termes comparés soient, sinon des racines reconnues comme telles, au moins des mots d’âge pas trop inégal, c’est-à-dire qu’il faut remonter autant que possible à l’origine des langues et ne pas s’occuper de ces développements dus à l’action du temps qui ne peuvent causer que des conson-nances fortuites.Dans le cas présent, il va sans dire que, après s’être 6—Voici la valeur de certaines lettres employées dans la transcription des mots indiens au cours de cet essai : œ équivaut à e dans je, te, le; u est le meme qu’en italien, c'est-à-dire qu'il se prononce ou ; c égale le français cb dans chat ; S est intermédiaire entre l’s ordinaire et le c; ] a un son particulièrement sibilant qu’il faut entendre pour pouvoir comprendre; rb, kb contiennent un son très guttural; tb équivaut à t plus b; l’explosion linguale ou glottale est rendue par l’apostrophe (’), et le point en haut (") exprime l’hiatus. 114 LA NOUVELLE-FRANCE assuré que adi n’est pas le simple résultat de la croissance normale de la langue, le véritable philologue doit le comparer non pas avec “a dit”, qui n’est que le développement analytique, et tout à fait moderne, du latin moyen-âge habet dictum (qui se disait autrefois “ha diet”), mais avec la souche latine d’où dérive cette expresssion moderne, en supposant que cette souche ait été à peu près contemporaine du terme déné.De plus, il est si rare de rencontrer un homme qui ne puisse jamais confondre des mots avec d’autres, les défigurer en les transcrivant, ou bien leur assigner une signification qu’ils n’ont jamais eue! Citons un exemple.Tout en répudiant une intention quelconque de voir en Amérique autre chose que des apports asiatiques à une population qu’il estimait probablement avoir été autochtone, le Norvégien Lewis-H.Daa donnait, dans les “Transactions” d’une société de Philologie pour 1856, quelque vingt-deux pages remplies de ce qu’il regardait comme des termes à structure et signification identiques en Asie et en Amérique.Or quelques-unes, au moins, de ses prétendues assimilations ne sont rien moins que sûres.Pour ne parler que de celles dont je puis juger, sikkane n’a jamais voulu dire homme dans aucun dialecte déné.C’est une corruption par d’ignorants traiteurs de fourrures du mot composé tsé-’kéh-ne qui signifie: gens sur les roches, ou les montagnes Rocheuses (c’est-à-dire montagnards).Le même auteur donne (p.265 des “Transactions”) le mot ninastsa comme le “takkali”, ou porteur, pour mère, tandis qu’à la page suivante il cite skaka comme ayant le même sens.Ni l’un ni l’autre de ces mots n’a jamais été synonyme de mère en porteur.Le premier est absolument inconnu dans cette langue; le second n’est autre chose que le babine skbakba, qui correspond à notre pluriel: enfants.S il faut en croire le même philologue, sak est l’équivalent porteur du français épouse.Or ce terme signifie en réalité: seul, à part (latin seoTSum), et fait partie de 1 adjectif sak-cesta, qui veut dire précisément le contraire d’épouse, c’est-à-dire célibataire, ou vierge.Le transcripteur de ce mot avait peut-être en vue s'at, qui correspond non pas a épousé en général, mais à mon épouse.Le terme qu’il donne comme synonyme de jeune fille, cekwi, est évidemment t sekhwi, qui veut dire femme, et non jeune fille, de la ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L’AMERIQUE DU NORD 115 même manière que son anna (ou mieux œnna') est l’équivalent porteur non pas de mère, qui se dit nellu dans cette langue, mais du vocatif maman (7).De son côté, un savant plus récent et certainement non moins éminent, Sir Daniel Wilson, a ce qui suit dans son grand ouvrage sur l’homme préhistorique: “ Les Romains se servaient du mot mamma pour désigner le sein de la mère; le ma hindou et perse a la même signification, et partout où l’influence aryenne a prévalu, ces racines familières réapparaissent.Or c’est aussi ce qui arrive parmi les Tlatskanis d’Athabaska, les Tahalics de la Colombie Britannique et un grand nombre d’autres tribus sauvages du Nouveau-Monde.Dans quelques-uns des dialectes américains, ma est la désignation masculine; dans d’autres ce monosyllabe retient un sens féminin.Chez les Tlatskanis et les Tahalics marna veut dire père et naa mère” (8).Comptons maintenant les inexactitudes.Tout d’abord, les Tlatskanis, ou TIascanais, au lieu d’être riverains du lac Athabaska, ont, ou plutôt avaient (car ils sont éteints comme tribu), leur habitat à plus de mille milles de là, c’est-à-dire dans l’Etat du Washington.En second lieu, par Tahalics Sir Daniel Wilson veut désigner mes anciens Porteurs, auxquels les auteurs anglais d’il y a soixante ans avaient donné le sobriquet de Takhalies, Tacullies, etc., vocable par lequel ils s’imaginaient rendre le nom de Takhelhne que ces Indiens se donnent à eux-mêmes—il n’y a rien de tel qu’un Anglais pour être bouché, obtus, lorsqu’il s’agit d’exprimer des sons qui n’appartiennent point à sa langue.Mais ne le blâmons point: prenons-nous en plutôt à la baroque orthographe, ou plutôt au manque d’orthographe, auquel il est habitué.Donc par Tahalics Sir Daniel voulait évidemment dire Tahalics, et le changement de I’e en c doit probablement être imputé à son imprimeur.Mais ces Indiens rendent-ils, comme il le dit, le mot mammelle par la racine du mot mère?Aucunement; c’est t’sû qu’ils emploient en pareil cas.En troisième lieu, ainsi que nous l’avons vu, mère se dit chez eux nellu, et non point naa, bien que le premier mot fasse œnna au 7— Op.cit., p.264.8— Prebistoria Man, vol.II, p.373; Londres, 1876. 116 LA NOUVELLE-FRANCE vocatif.Enfin marna n’a jamais voulu dire père en porteur (ou “tahalic”).C’est nepa qui remplit cette fonction, et papa se rend pas œpa ou apa, selon la partie de la tribu qui parle.On peut maintenant se rendre compte de l’inanité des rapprochements linguistiques lorsqu’ils sont le fait de personnes peu ou point versées dans les langues qu’ils comparent—je ne voudrais pas dire peu judicieuses, car Sir Daniel Wilson n’était certainement pas le premier venu, et son nom est, à juste titre, resté en honneur parmi les anthropologues.II ne paraît pas non plus que même les philologues de profession, renommés pour leur perspicacité linguistique, puissent toujours tirer un parti satisfaisant de la comparaison de langues qu’ils ne parlent point.Du moins c’est ce que nous sommes autorisés à conclure d’un travail présenté en 1894 au Congrès international des Américanistes par le Dr.Daniel-G.Brinton “sur les affinités entre les langues othomi et athabaskaine”.Au cours de cette étude, le grand anthropologue américain comparait quatre-vingt-six mots, dont il prétendait que “cinquante-quatre présentent dans les deux stocks une grande similarité qui, dans plusieurs cas, peut être considérée comme une véritable identité; huit se ressemblent légèrement, mais une investigation ultérieure pourrait nous les révéler comme plus ou moins semblables, et quatre n’ont entre eux aucune similarité” (9).Or je regrette d’avoir à écrire que, après les longues années que j’ai passées à étudier cinq dialectes dénés (ou athabaskains), l’un desquels j’étais parvenu à parler avec plus de facilité que ma langue maternelle, je ne puis, avec la meilleure volonté du monde, découvrir absolument aucune analogie entre les termes que Brinton cite et leurs équivalents dans n’importe quel idiome déné—même pas entre les mots déné et othomi pour père qui, ainsi que le remarque fort bien Alcide d’Orbigny, appartiennent pourtant à la série de "termes qui sont la propriété universelle du genre humain” (10).Car le monosyllabe ta, qu’il donne comme la contrepartie dénée de notre mot père, n’a cette signification dans aucun dialecte déné.II est plutôt synonyme de lèvres, et, aux yeux d’un Déné, il y a 9— Op.cil., p.162.10— “L’homme Américain”, vol.I, p.162 ; Paris, 1839. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L’AMERIQUE DU NORD 117 tout autant de différence entre ce mot et celui qui signifie père qu’on en trouve entre lui et me, que Brinton assure vouloir dire mère.Ce que le savant docteur avait en vue était - tha (cetha ou netha).Ce mot, qui est commun aux Chilcotins, aux Sékanais et à d’autres tribus du nord, contient une aspiration (t plus ha) qui différencie complètement cette particule du monosyllabe non aspiré ta.La source de la difficulté dans le cas présent consiste en ce que Brinton prit pour base de ses comparaisons de prétendus termes dénés empruntés à un ouvrage par un Allemand nommé J.-C.-E.Buschmann, qui parut en 1856.Je ne puis m’imaginer où cet auteur puisa ses matériaux.Des mots dénés, alors même qu’ils sont défigurés par le manque des aspirations ou explosions linguales ou glottal es propres à cette langue, se reconnaissent facilement comme tels, qu’on les trouve dans les oeuvres des docteurs Matthews, Goddard ou Sapir, ou bien encore sous la plume de n’importe quel missionnaire du nord.Quant aux matériaux de Brinton, ils sont plus que de l’hébreu pour moi: je n’en comprends pas un traitre mot.Le Dr D.Brinton fut d’autant plus malheureux dans son choix qu’il avait à sa disposition mon propre vocabulaire de racines dénées, que j’avais publié quatre ans auparavant.Je ne saurais dire si ce petit travail parvint jamais à sa connaissance; mais non seulement le fameux anthropologue était au courant de mes humbles écrits— nous échangeâmes même quelques lettres—mais encore il me cite comme autorité au cours de son essai.II ne faudrait pas non plus oublier que l’essence d’une langue consiste moins dans son vocabulaire que dans sa grammaire et sa syntaxe, sa structure particulière, ou sa morphologie.Ses mots peuvent être considérés comme son corps; mais son âme se trouve dans sa grammaire.Un anthropologue de l’école matérialiste française, Abel Hove-Iacque, a ce qui suit dans son ouvrage sur La Linguistique : “Si l’aptitude spéciale à la connaissance pratique des langues n’est point une science, l’étymologie, par contre, telle qu’elle est pratiquée le plus souvent, ne peut être regardée ni comme une science ni comme un art.L’étymologie, par elle-même, n’est qu’une jonglerie, une sorte de jeu d’esprit, si bien que le grand ennemi de l’étymologiste, son ennemi implacable, c’est le linguiste.En un mot, 118 LA NOUVELLE-FRANCE l’étymologie par elle-même et pour elle-même n’est que de la divination; elle fait abstraction de toute expérience, néglige les facultés et se contente des apparences spécieuses de ce qui n’est qu’à peine probable ou à peine vraisemblable” (11).Par étymologie, l’auteur français entend ici les assimilations verbales.Parfaitement applicables aux philologues amateurs ou aveuglés par l’enthousiasme, ces observations, si on les prenait à la lettre, pourraient être considérées comme des exagérations aux dépens de l’école terminologique.Elles ont évidemment été suggérées par des excès dont beaucoup de ses champions se sont rendus coupables; mais on pourrait les considérer elles-mêmes comme un excès du côté opposé.In medio stat virtus, et il n’y a pas le moindre doute que des comparaisons terminologiques conduites avec jugement et discrétion puissent avoir beaucoup de valeur.Dans tous les cas, c’est une remarque qui a maintenant la force d’un axiome ethnologique que, de toutes les sciences anthropologiques, c’est la philologie comparée qui est du plus grand poids lorsqu’il est question de remonter à l’origine d’une race ou d’en rechercher les affinités.Témoin le cas des racines sanscrites que nous trouvons également sur les lèvres des populations noirâtres de l’Asie méridionale et celles des blondes nations de l’Europe du Nord; témoin, plus près de nous, les radicaux monosyllabiques de la langue dénée dont font usage les timides Peaux-de-Lièvre des solitudes septentrionales moins que les farouches Apaches des plaines ensoleillées du sud, les progressifs Montagnais et Porteurs de l’Amérique Britannique tout aussi bien que les N a va j os plus routiniers des Etats-Unis—et cela en dépit du fait que nombre de stocks hétérogènes interviennent entre ces deux sections de la même famille aborigène.Mu par cette considération et animé de la pensée que la dite famille ne pouvait être autochtone en Amérique, je publiai il y a vingt-deux ans un vocabulaire de mots racines représentant à peu près deux douzaines de dialectes dénés, dans le but avoué de susciter parmi les philologues des investigations dont le résultat, sur non pensais-je.11—Op.cit.t p.16 ; Paris, s.d. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L'AMERIQUE DU NORD 119 serait des identifications authentiques avec des équivalents du Vieux-Monde (12).Bien que certains correspondants ayant qualité pour le faire se soient efforcés de m’aider dans la tâche que je m’étais imposée, il me faut admettre aujourd’hui que les résultats n’ont pas répondu à mon attente.Ils ont été absolument futiles; car quelques rares synonymes qui sont en même temps homonymes ne peuvent être regardés comme une base suffisante pour établir les assimilations ethniques.A en juger uniquement par le lexique, ce serait au chinois plutôt qu’à n’importe quelle autre langue de l’Asie qu’il nous faut rattacher le déné.Certains des mots racines de ce dernier rappellent des termes synonymes en usage parmi les habitants du Céleste Empire.Voici ceux que j’ai pu trouver : Français Chinois Déné Visage Yeux Pieds Pierre Bois Feu Maison Lac Cadavre Sable Brouillard Etoile -nen, -nin -na -khè men nan kerhk, gea tserhk, tse tci , tcai hwo kung bon Iezi, klezie tsé tci (bas-porteur'en composition) khwon khong pœn -ezie cai ca ha a seen (chilcotin) -kvvœt (chilcotin) sen kwat Os Grand’mère Mouillé Toi Aïe! tsu tsu tsil -tsœl nin œya! ne œya! Ces dix-sept mots paraissent identiques dans l’une et l’autre langue.Ebloui, apparemment, par ces quelques rapprochements, l’un de mes amis, ethnologue anglais que je ne nommerai point, alla jusqu’à avancer publiquement que la moitié des racines dénées sont du pur chinois, déclaration que, sur ma protestation, ce savant retira ensuite.Peut-on voir dans ces similarités linguistiques une preuve de contact antérieur entre nos Indiens et les Chinois?Peut-être.Je 12—Déné Roots (Transactions Can.Institute, vol III, p.145 et seq.). 120 LA NOUVELLE-FRANCE n’oserais pourtant l’affirmer catégoriquement, et certains traits morphologiques de la langue des premiers, dont j’aurai l’occasion de parler plus loin, me paraîtraient plus convaincants.Puisque nous en sommes aux rapprochements verbaux, je pourrai, une fois pour toutes, ajouter les suivants à ceux qui précèdent : Japonais: mâle, yu, osz; chilcotin, tœyosz: japonais: bébé, yoya; porteur, yaz; japonais: frère aîné, ani; porteur, una; thibétain: eau, tcû; sékanais, tcû; thibétain: bois, cheng; porteur, chœn; mongol, frère cadet, acha; porteur, œchœl.Si l’on ajoute à ceci quelques rares termes qui paraissent identiques en déné et dans l’une ou l’autre des langues sibériennes, on aura la somme totale des ressemblances terminologiques que j’ai pu découvrir entre l’Amérique et l’Asie.C’est, on le voit, un bien maigre résultat, dont je me garderai bien de me prévaloir pour les besoins d’un argument ethnographique quelconque.Mais si la philologie comparée nous refuse son aide dans la solution du problème de l’origine de nos Indiens, il y en a sans doute qui ne verront dans cette circonstance qu’une simple preuve négative.Ils pourront remarquer que si ces tribus n’ont laissé ni ancêtres ni parents en Asie, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elles ne sont point venues de là, malgré la prétention contraire de Lord Kaimes (13).Une tribu entière, toute une nation, sous la poussée de puissants ennemis ou mue par tout autre motif, peut n’avoir pas laissé plus de traces après elle que les Omokis dont nous avons déjà parlé.Mais elle aurait emporté avec elle, par delà l’obstacle qu’on appelle le détroit de Behring ou le long de la chaîne des îles Aloutiennes, des gages incontestables de son séjour en Asie, sous forme de coutumes semblables à celles de ces voisines des jours d’antan, une technologie identique, ou même une mythologie analogue (14).13— Sketches of the History of Mao, vol.II, p.71 ; Edimbourg, 1734.14— Du nom national des Yakoutes IeDr Latham conclut à des relations préhistoriques quelconques entre les Américains et les Aléoutes, d’une part, et les indigènes asiatiques qui le portent, de l’autre.“A moins d’avoir recours à la doctrine bien commode de l’accident”, écrit-il, le nom de Yakut ne peut avoir été pris par ceux qui l’appliquèrent les premiers aux Sokhalars à aucune autre langue que l’esquimau, ou une langue apparentée.A une époque ou à une autre, 3 y eut quelqu’un dans les environs de la Léna qui en appela un autre Yakut.Or les Esquimaux américains de la Basse-Kwikpak ont le mot tsagut comme synonyme d’hommes, gens.Dans l’archipel aléoutien, ce mot devient tagut ou yogut. UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 121 Je me propose donc d’examiner, d’abord, s’il y a quelque possibilité qu’au moins les Dénés d’Amérique aient émigré du continent à l’ouest de celui où ils ont maintenant leurs pénates.En cas d’une solution affirmative, nous verrons si cette simple possibilité ne peut pas se transformer en probabilité, ou même en une espèce de certitude morale.Je crois que nous avons là la racine du nom yakut-at dans la baie du prince Guillaume (Prince William Sound).“En sorte que yagut, yakut est un mot esquimau et en même temps un nom en usage dans une région aussi éloignée de l’Amérique et des îles Aléoutiennes que la vallée de la Léna.Comment se trouve-t-il là?Ce nom est exotique.II n’est ni koriak ni yukahiri, autant que nous pouvons en juger.“Dans l’état présent de notre information, il n’y a que les dialectes esquimaux qui nous fournissent cette explication.C’est donc apparemment une preuve qu’une langue alliée à l’esquimau fut autrefois parlée en Asie aussi à l’ouest que la Léna.Les Yakuts eux-mêmes sont évidemment là depuis peu; les traditions kodaks les font venir du sud.La langue yukahiri est remarquable par son isolement, et l’isolement implique un déplacement” (The Native Races of tbe Russian Empire, pp.183-84; Londres, 1854).(A suivre) A.-G.Morice, O.M.I.UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA SA CORRESPONDANCE AVEC Mgr PLESSIS.-SES TENTATIVES D'ÉTA- BLISSEMENT AUX ÉTATS-UNIS (Suite) La lettre qui va suivre (1) raconte avec tant d’exactitude les faits et gestes de Dom Urbain et de sa communauté qu’il n’est pas besoin d’en tracer un récit distinct.Tout au plus ajouterons-nous, par-ci par-là, quelques notes destinées à venir en aide à la mémoire ou à donner plus de clarté à la narration.1—Partie de Cahokia le 16 décembre 1809, cette lettre ne fut reçue à Québec que le 31 janvier 1910; le port en avait coûté 25 sous.Le nom de cet ancien poste de mission des prêtres des Missions Etrangères du Séminaire de Québec s’écrit 122 LA NOUVELLE-FRANCE LE PÈRE URBAIN GUILLET À l’ÉVEQUE DE QUEBEC “ Cahokia, le 14 Xbre, 1809.(l) “ Monseigneur, “ Votre Grandeur ne s’est pas trompée en pensant qu’une lettre dattée de 2 8bre ne me trouverait plus au Kent.; car j’en suis parti le même jour.II paraît qu’à cette datte mes deux dernières n’étaient pas parvenues.La dernière était fort longue et contenait, conformément à la demande que vous m’en avez faite il y a longtemps, un petit détail de notre réforme.II m’est impossible de vous marquer au juste la datte de l’incendie de notre monastère.Tout ce que je puis dire c’est qu’il est arrivé vers la fin du mois de Xbre 1808.Grâces à Dieu, notre horlogerie n’y était pas encore trasportée, du moins il n’y en avait qu’une très petite partie.Le feu n’a consumé aucun instrument de prix, excepté une bonne boussole d’arpenteur qui nous servirait bien en ce moment.II n’y avait que 3 horloges dans la maison brûlée, et on en a sauvé une.Le feu a encore consumé les livres que le Père Prieur avait transportés, c’est-à-dire le quart de notre bibliothèque, mais les meilleurs.On a retiré 11 volumes, dont 7 des conférences d’Angers ; nos habits, nos couvertures de lit, outils de charpentier, etc., batterie de cuisine, pain et provisions de bouche ont éprouvé le même sort que la maison, dont il n’est resté que les cendres, excepté quelques pommes de terre qui étaient au fond de la cave n’ont été que cuites, et qu’on a mangées pendant deux jours.“ Quand même le fr.Marie-Bernard vous aurait dit que nous allions nous diviser je ne lui en saurois pas mauvais gré.II pouvoit le croire: car pour tranquilliser ceux qui vouloient nous retenir dans aujourd’hui Cahokia, au singulier.Comme il désignait primitivement l’habitat de la tribu sauvage des Cahokias ou Tamarois, on l’écrivait autrefois au pluriel: “ Cahokias ”, ou aux Cahokias,” i.e.au pays des Cahokias.Le Père Meurin dernier survivant de la Compagnie sde Jésus dans la Louisiane, fut chargé des missions de la rive gauche du Misissipi après le départ des prêtres de Québec.II avait choisi le bourg de Cahokia pour le lieu de sa résidence.1—-Dans le coin de gauche, au haut de la lettre, le correspondant a écrit ce qui suit: “ Mon adresse sera désormais: Prés Cahokias, dans le comté de St-CIair, au territoire Illinois.Cependant, puisqu’il paraît que je serai obligé d’envoyer quelqu’un, ou peut-être d’aller moi-même au Congrès, je vous prie d’adresser votre prochaine lettre à Baltimore comme il suit: Urbain Guillet, au collège Ste-Marie, à Baltimore, recommandé à Mr Chevigné au dit collège.” UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 123 le Kentucky, je ne disois pas un mot pour détruire le faux bruit de notre division, qui étoit cru de plusieurs, et que le fr.Marie-Bernard, qui craignoit beaucoup les travaux inséparables d’une nouvelle fondation, aimait à se persuader dans l’espérance de rester dans le Kentucky, ce qu’on ne doit pas blâmer en lui.“ II n’est que trop vrai, Monseigneur, que tant que nous ne serons pas fixés, nous ne ferons aucun bien, et cependant, nous sommes encore divisés, parce que le Père Prieur, que j’avais envoyé devant avec la plus grande partie de la communauté, étant tombé malade avec tout son monde excepté les enfants, ils sont tous restés du côté de St-Louis (1), où l’on m’avoit prêté 2 grandes maisons et 120 arpents de terre; et quoique plusieurs se rétablissent, ils ont à peine commencé quelques petites maisonnettes du côté de Cahokia (2), qui est notre vraie demeure, quoique nous n’y possédions que 400 arpents.Le fr.Ma.-Bernard est resté avec les enfants et 2 Religieux, attendant du côte de St-Louis que les maisons soient finies, ce qui demande encore un mois, car il n’y a pas 3 semaines que plusieurs couchoient encore sous la toile de notre voiture.“Mes ff.,très sensibles à votre souvenir, me prient de vous présenter leurs respects et de vous dire qu’ils se font un devoir de prier pour Votre Grandeur.Quant à moi, quoique je m’acquitte de ce devoir plus de 10 fois par jour, je vous avoue que je n’ai pas encore pu dire la messe de ce mois, parce que je suis depuis plusieurs jours à Caho-kias pour l’affaire mentionnée cy-dessus, et que pour punir les habitants de cette ville, je leur ai promis de ne pas leur dire de messe jusqu’à ce qu’ils ayent refait le toit et les fenêtres de leur église (3).Le Gouverneur des Illinois, quoique non catholique, nous aime beaucoup, et c’est principalement lui qui me retient ici.Il fait son possible pour engager le gouvernement à arpenter notre terre, et m’offre des lettres de recommandation dont il voudroit que je sois porteur.1— A Florissant, situé, comme St-Louis, sur la rive droite ou ouest du Mississipi.2— C’est-à-dire sur la même rive gauche du fleuve que Cahokia, mais à une distance de neuf milles de la bourgade de ce nom.3— II s’agit de la petite église érigée vers 1736 par les missionnaires du Séminaire de Québec, et dédiée, comme leur Séminaire, à la Sainte Famille.Cette antique église est encore debout, et le prêtre qui la dessert actuellement, le révérend Robert Hynes, en intéressant à son œuvre quelques amis de l’archéologie, a réussi à restaurer cette relique de l’apostolat français en Amériq ue. 124 LA NOUVELLE-FRANCE “ Je passe maintenant à notre voyage.Je ne répéterai pas ce que j’ai dit de celui du P.Prieur, qui étoit parti au printemps en batteau.Voyant l’impossibilité de nous établir près St-Louis, et attiré par la beauté de la solitude et la bonté de la terre que nous possédons du côté des Illinois à 9 milles des Cahokias, il s’y est transporté avec les plus forts.La multiplicité des travaux qui les ont occupés du côté de St-Louis ne leur ayant permis de se transporter à Cahokias que fort tard, ils ont eu à peine le temps d’y bâtir une pauvre cabane pour se retirer après avoir passé le jour à faucher du foin pour épargner notre grain.Ils auraient dû auparavant creuser un puits, et le défaut de cette précaution les a conduits aux portes de la mort, n’ayant eu pour boisson que l’eau d’une rivière si remplie de gros poissons qu’ils y meurent en grand nombre, et rendent l’eau capable d’empoisonner ceux qui en fant longtemps usage.Aussi, à mom arrivée, je les ai trouvés tous très malades.“ Nous sommes partis par terre (1) au nombre de 3 Religieux, et 8 enfants et leur maître avec 40 bêtes tant chevaux que bœufs et vaches.Ceux qui s’étoient tant opposés à notre départ, revenus de leurs erreurs, étoient les premiers à nous encourager; mais c’étoit bien tard, et ils ignoraient que par leurs coups de langue ils nous avoient mis dans la nécessité de partir sans avoir l’argent nécessaire.Le temps fut très beau pendant 3 semaines, mais si chaud que la poussière et la disette d’eau nous firent beaucoup souffrir.Notre meilleur cheval tomba malade en partant et resta 2 jours couché sans manger ni boire.Vers le milieu du voyage, plusieurs montures fatiguées, et le dos écorché, refusèrent leur service, et il fallut l’un après l’autre marcher à pied.Une roue se brisa en 12 morceaux; 2 fois la voiture renversa dans des chemins détestables; une fois elle défonça.Un grand nombre de coquins qui passoient à la Louisiane nous accom-pagnoient souvent; ils nous voloient quand ils pouvoient et ils taris-soient les sources; leurs bêtes, auxquelles ils ne donnoient pas de grain, la nuit, se jetoient sur les nôtres.Les paysans qui demeuroient en petit nombre sur la route sembloient s’être donné le mot pour vendre leurs denrées 3 fois plus qu’elles ne valoient.Ces retardements, joints à la cherté des vivres, épuisoient si bien notre bourse que, sur i r?1—II s’agit maintenant du voyage de Dom Urbain de Casey Creek aux Cahokias. UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 125 la fin du voyage, nous fûmes réduits à partager un petit biscuit entre 4, et qu’il me manqua 9 sous pour payer la traverse de la rivière de Cahokias.Le voyage dura un mois: la dernière semaine fut heureusement pluvieuse, car déjà nos bêtes à cornes et plusieurs chevaux ne vouloient plus suivre.En récompense, les hommes souffrirent, parce que nous couchions sous une toile très mauvaise.Je fus cependant seul attaqué de la fièvre (elle ne dura que deux jours), ce qui n’étoit pas surprenant, car j’étois obligé de veiller presque toutes les nuits, et j’avois fait au moins 3 fois le voyage, parce que chaque fois qu’on s’arrêtoit et qu’on partoit, ou que des bêtes étrangères se mêloient parmi les nôtres, j’étois obligé de les compter, et que souvent elles se mêloient à moitié comptées, ce qui me faisoit d’autant plus aller et venir que, nos bêtes ne s’accordant pas ensemble, nous étions divisés en 4 bandes à ^ de mille de distance l’une de l’autre, et que je n’avois que 3 persones raisonnables, les enfants ayant autant de besoin d’être veillés que les chevaux.Enfin, nous arrivâmes sans pain et sans argent à Cahokias, où j’avais heureusement un bon ami (1).Le 1er que j’y rencontrai m’annonça que notre P.Prieur étoit bien malade.“ Quoique cette nouvelle ne fût pas agréable, je croyois en être quitte pour une maladie; mais, en approchant du monastère, je trouvai bien autre chose.J’aperçus un Prêtre, la mort peinte sur la figure, qui portoit avec peine à d’autres plus malades que lui un peu de soupe qu’il avoit faite avec encore plus de peine.Tous étoient dangereusement malades, et couchés dans une pauvre baraque où le vent entroit de tous côtés, sans fenêtres ni cheminées: 3 mauvaises planches suspendues sur une marmitte composoient toute la cuisine.Nous étendîmes du foin par terre que nous recouvrîmes avec la mauvaise toile qui nous avoit servi de tente pendant le voyage, et la toile qui couvroit notre voiture servit de toit; ce fut là le logement de ceux qui arrivoient.Ils avoient commencé un peu, mais les forces leur manquant, il étoit resté imparfait.Nous l’achevâmes, et, en attendant, je fis mettre dans l’eau de bon vinaigre que j’avois apporté pour corriger la mauvaise eau de la route.Je leur procurai les soulagt- 1—Monsieur Nicolas Jarrot, le généreux bienfaiteur de la communauté, ancien économe du séminaire de Saint-Sulpice, qui, au lieu de rester à Baltimore, était venu s’établir à^Cahokia, où il demeurait depuis quelques années. 126 LA NOUVELLE-FRANCE merits dont je fus capable, et, en particulier, de bon pain que mon ami de Cahokias, Nicolas Jarrot, leur a fourni jusqu’à ce jour, sans en vouloir accepter le payement.La plus part se rétablissent, et avec le service des 3 Rx que je leur ai amenés, ils commencent à bâtir; il n’y a plus que le P.Prieur, un autre Prêtre et un fr.Convers qui soient bien malades.Dans la maison du fr.M.Bernard il n’y a qu’un fr.Convers malade.J’ignore pourquoi le fr.M.Bernard ne veut pas répondre, car je lui ai remis votre lettre il y a longtemps.Peut-être que son confesseur, qui ignore les raisons pour lesquelles je lui ai permis de vous écrire de tems en tems, lui en aura fait un crime, parce que cela est très rare dans le monastère et il est le seul à qui j’aye donné cette permission.Je suis en ce moment dans le monastère du côte de Cahokias ; ainsi je ne puis parler au fr.Ma.-Bernard.“ Je voudrais bien pouvoir me transporter à Québec pour un jour et y consulter Votre Grandeur, car jamais je n’ai été sussi embarrassé qu’en ce moment.Nous sommes sur une terre excellente près de la rivière à l’Abbé, 9 milles au-dessus de Cahokias; et ce que nous possédons de terre est beaucoup trop résserré pour notre établissement (1).Le Gouverneur des Illinois, qui étoit mon voisin dans le Kentucky et mon grand ami, tous mes confrères avec qui je suis en ce moment, en général, tous mes amis me conseillent de demander de la terre au gouvernement.Quoique je n’aime pas faire cette demande, je n’ose pas contredire tout ce qu’il y a de plus respectable et ,je pourrais dire, tous les habitans des Illinois et de Louisiane; car tel est le vœu public, et déjà j’ai couché sur le papier une pétition, mais il y a bien des difficultés: 1° Tout le monde me conseille d’aller, en personne, présenter ma pétition au Congrès, et il me paraît bien dangereux de m’éloigner de mes frères avant qu’ils soient réunis, ce qui ne se peut faire jusqu’à ce que le Mississipi soit bien pris, et il faudroit parti tout de suite.Je voudrais écrire, mais on m’assure que ma présence est nécessaire, parce qu’il y aura des difficultés à lever; 2° Plusieurs, mais ce ne sont pas les moins instruits de l’esprit du gouvernement, sont d’avis de demander la terre gratis; et ceux qui ont été déjà membres du Congrès, qui par conséquent, en connaissent l’esprit, me disent que c’est le moyen de ne rien obtenir, tandis que je n’éprouverai aucune diffi- 1—Les 400 arpents concédés par M.Nicolas Jarrot; il aurait voulu, d’après son biographe, en acquérir 4,000 arpents de plus sur les terres du voisinage. 127 UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA culte en demandant à acheter à 10 ou à 12 ans de crédit.En prenant le 1er parti, les plus puissants auprès du Gouverneront ne veulent pas s’en mêler, se croyant certains d’un refus :au contraire, en suivant le second, je suis assuré de leur protection.Mais comment oserai-je m’endetter?Il est bien vrai que je suis assuré d’avoir en ce moment la terre à 2 piastres l’arpent, et de pouvoir, dans 4 ou 5 ans, en revendre une partie 8 ou 9 piastres, ce qui me suffirait pour payer celle que je garderais; mais, encore une fois, la dette sera certaine, et quoiqu’il me soit facile d’obtenir un autre délai, il faudra un jour payer; tandis que la vente que j’espère faire, quoique très probable, n’est pas certaine; 3o Je n’ai pas une piastre et le temps manque pour en chercher, car il faudrait partir sans délai; je ne puis faire le voyage seul, ce qui double (la) dépense et nous n’avons d’habits ni l’un ni l’autre.Outre cela je ne puis partir avant de payer 145 dollars que le P.Prieur doit acquitter avant Noël, parce qu’étant arrivés trop tard pour semer, notre maïs a gelé avant d’être mûr, ce qui l’a obligé d’en acheter pour 145 piastres.J’ajouterais bien, s’il me convenoit me plaindre, la rigueur de la saison, qui ne s’accorde pas aux huma-tismes.Je ne suis encore déterminé à rien, et j’attends le Gouverneur que la glace retient à St-Louis.II a essayé hier 3 fois à passer avec 20 hommes, mais les glaçons emportaient la barque (1), Si je reste ici et que l’affaire ne réussisse pas, tout le pays me blâmera.Si j’entreprends le voyage, ceux qui ont tant crié après moi s’en scandaliseront et diront qu’ils avaient raison de m’appeler coureur (2).Dieu seul sait combien (si je ne me trompe) je déteste les voyages et la compagnie du monde.Quel que soit le succès de cette pétition, nous sommes déterminés à rester près de Cahokia sur nos 400 acres de terre, et peut-être que si le Gouvernement ne fait rien, nous pourrons en acheter dans la suite.Car nous sommes ennuyés des voyages dans lesquels on n’observe nécessairement la règle qu’à deux.1—Que n’ait-il eu à sa disposition les hardis canotiers du Saint-Laurent qui, avant le service d’hiver des bateaux à vapeur, faisaient habituellement la traversée entre Québec et Lévis, par une température beaucoup plus rigoureuse que celle du Mississipi et au milieu de glaçons énormes charriés par le vent et le courant du fleuve.—Nous verrons plus tard que son vénérable correspondant, l’évêque de Québec, n’était pas loin de partager ce sentiment. 128 LA NOUVELLE-FRANCE “ J’ai l’honneur d’être, avec les sentiments du plus profond respect, “ Monseigneur, “ Votre très humble et obéissant serviteur, “ fr.Urbain.” “ P.S.J’oubliois de répondre à l’article des messes.Comme j’espère que les dernières seront finies avant 6 semaines, je serai très obligé à Votre Grandeur si elle peut m’en envoyer, ce qui pourra toujours se faire par la même voie que la dernière fois.” * * * Avant de faire part au lecteur des prochaines lettres du Père Urbain, il ne sera pas sans intérêt de décrire brièvement l’endroit où il aurait voulu donner à ses frères une demeure permanente.C’est un lieu historique, ou plutôt préhistorique, habitat et puis cimetière d’innombrables générations indigènes, dont l’immigration, comme celles des Aztèques du Mexique et des troglodytes du Colorodo, bien antérieure à l’ère colombienne, se perd dans la nuit des temps.Ils n’ont pas de nom propre dans l’histoire, ces peuples qui, pour avoir précédé dans le Nouveau-Monde les aborigènes rencontrés par les premiers découvreurs, n’étaient cependant pas leurs ancêtres (1).Les monticules artificiels qui, jusqu’au milieu du dernier siècle, surgissaient de partout dans cette vaste et fertile plaine abritée contre les inondations du Mississipi, appelée Y American Bottom (le Fond Américain), e’étaient jadis les temples, les théâtres du culte, ou les mausolées des grands hommes de ces nations disparues.C’est de là que vient à ces tribus inconnues leur nom de Mound Builders (constructeurs de monticules), comme celui de Clid-dwellers (habitants des falaises) a été donné aux occupants préhistoriques des Canyons du Colorado.Ces mounds ou monticules s’échelonnaient dans le voisinage et le long des rivages de la rivière Cahokia et du Mississipi.On en comp- 1—Parmi les preuves de la diversité d’origine de ces Américains préhistoriques et des Indiens de I’ère moderne, il convient de signaler l’ignorance de ceux-ci de l’étoile polaire, et, par conséquent, des points cardinaux, Aptes, en effet, à se conduire en plein jour d’après le soleil, l’aspect du ciel étoilé ne dit rien aux Peaux-rouges sur la direction à suivre.Chez les autres, au contraire, on trouve la connaissance de l’orientation au moins élémentaire.La grande pyramide de Cahokia est orientée exactement sur les quatre points principaux de la boussole, et il paraît qu’il en est de même de celles du Mexique et de l’Egypte. UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 129 tait environ soixante-dix à l’époque de l’établissement des Trappistes; quelques-uns de ceux qui restent n’apparaissent que sous le forme de protubérances au milieu des champs cultivés, ou comme sites de résidences.On a dû en niveler un grand nombre pour tracer des voies ferrées; ceux qui, sur la rive opposée, occupaient jadis l’emplacement de St-Louis, ont été aplanis dans la prolongation des rues de la grande ville.Mais la principale pyramide de ce groupe se dresse encore dans la majesté de ses proportions colossales, dominant de loin la vallée du “ Père des eaux.” C’est un vaste parallélogramme, dont le plateua le plus élevé se dresse à une hauteur de 100 pieds au-dessus du niveau de la plaine.Son grand axe (sa plus longue arête horizontale) mesure 998 pieds; son petit axe, 721 pieds; son aire, c’est-à-dire la surface plane du terrain qu’il occupe est de 16 acres, 2 roods (1) et 3 perches, dimensions supérieures à celles de la grande pyramide de Chéops, en Egypte (746 pieds carrés), et à celles du monticule-temple de Mexico (680 pieds carrés), dont la pyramide de Cahokia a, à peu près, la configuration.L’accumulation d’une telle masse de terre a dû demander de longues années et des milliers d’ouvriers.Ceux qui ont érigé à Waterloo le monticule-souvenir de la grande victoire savent quelles sommes de travail et d’argent coûte pareille entreprise.Ce fut donc un site éminemment historique que celui où le futur fondateur de Bellefontaine voulait établir son monastère de Notre-Dame de Bon-Secours en Amérique.Non seulement les colons primitifs du Nouveau-Monde en avaient fait le centre d’un empire florissant; non seulement il avait servi de demeure à une race subséquente qui n’avait pas gardé le moindre souvenir de ses devanciers; mais aussi, dit un historien récent, “ l’intrus au visage pâle, l’usurpateur européen, avait rendu mémorable ce Fond américain.Cet endroit avait été le champ clos de la contestation nationale pour la suprématie dans le monde occidental.Tour à tour l’Espagnol, le Français, l’Anglais et l’Américain y avaient lutté pour la maîtrise de l’Ouest.Ici, de Soto et ses cavaliers au costume éclatant avaient planté l’étendard de Castille et d’Aragon ; ici, le prêtre jésuite et l’aventureux coureur des bois avaient traité avec le Peau rouge, et réclamé le bassin du Mississipi pour la belle France; ici, l’insatiable Anglo- 1—Rood, mesure superficielle anglaise équivalant à un quart d’acre. 130 LA NOUVELLE-FRANCE Saxon avait supplanté la bannière des Bourbons par celle de Saint-Georges et du Dragon; et ici encore, l’intrépide et patriotique “ Washington de l’Ouest,” le colonel George Rogers Clark et sa petite bande héroïque de carabiniers virginiens avaient arboré le drapeau étoilé et rayé (Stars and Stripes) et conquis le territoire du Nord-Ouust à la République naissante (1).L’humble religieux n’ambitionnait, certes, aucun rôle dans ce pageant historique.Et cependant son passage en cet endroit n’a pas échappé à l’œil vigilant de Clio.Quelque bref qu’ait été le séjour des Trappistes dans cette “ Prairie du Miroir,” (2) guère plus de trois ans (depuis novembre 1909 à mars 1913), leur nom s’y est perpétué, car le plus grand des monticules, celui-là même où ils avaient placé leur habitation temporaire, porte depuis lors le nom de Monk’s Mound (le monticule des Moines).C’est là qu’ils avaient dressé leur très modeste chapelle, et que, se levant chaque nuit, malgré les fatigues de leurs rudes journées et l’état délabré de leur santé, ils psalmodiaient l’office divin, puis, à l’aurore, offraient le sacrifice du salut au seul vrai Dieu sur ces sommets jadis profanés par le culte de Satan.Un touriste américain, qui visita cet endroit en 1811, signale l’existence du jardin potager des moines sur le plateau en forme de tablier qui précède le plateau supérieur de la pyramide.C’est dans ce jardin, sans doute, qu’on avait mis en terre tout ce que le bon Père Urbain avait demandé un jour par lettre à son unique frère Ambroise: “ des pépins et des noyaux de toute espèce, pêches, prunes, cerises, poires, pommes, etc., des châtaignes, des graines de légumes et de céréales, orges, millets, citrouilles, salsifis, carottes, tous les éléments d’un bon potager.” (3).Si, par le même courrier, il demande l’envoi de deux bons chiens forts, de la plus grosse espèce, c’est “ pour la garde de son exploitation” ; car on sait que la race canine n’est pas, par instinct, la gardienne désintéressée des jardins en général et des plates-bandes en particulier.1— E.O.Randall.Ohio Mound Builders.2— On désignait cet endroit sous le nom de Looking-glass Prairie, à raison peut-être des lacs circulaires artificiels qui s'y trouvaient autrefois.3— Vie de Dom Urbain Guillel, p.242.Ce que vit le touriste (Brackenridge), ce fut le résultat des semis de légumes; quant au rendement espéré des pépins, noyaux et châtaignes, il est évident que les pauvres moines ne purent pas en jouir.(A suivre) L.Lindsay, Pire. LE SILLON ET LES SILLONISTES REMARQUES PRELIMINAIRES.-SEDUCTION PERSISTANTE EXERCEE PAR LA RÉVOLUTION SUR CERTAINS CATHOLIQUES.II est vraiment étonnant que la Révolution et les doctrines révolutionnaires aient exercé en France, à certains moments, un si grand mirage sur certains catholiques, même sincères et instruits.En 1791, qui ne le sait?les prêtres plantèrent les arbres de la liberté en une multitude de paroisses.Dans la fête de la Fédération, on vit des Capucins et d’autres religieux danser en public fous de joie.En vérité, la Révolution française, cette fille de l’abîme, était alors regardée par un nombre malheureusement trop grand de chrétiens, croyants et pratiquants, comme apportant au monde une sorte d’Evangile nouveau qui allait porter à sa perfection l’Evangile de Jésus-Christ.Mais ce qui est bien plus étonnant, c’est que la Révolution et ses doctrines puissent encore de nos jours, après tant de funestes expériences et de ruines, séduire les fils de l’Eglise catholique.Qui peut le nier ?La Révolution est le rationalisme appliqué à tout l’ordre des choses humaines : c’est la doctrine anti-chrétienne qui, selon la parole du Concile du Vatican, s’acharne “à exclure Jésus-Christ de l’esprit des hommes, des mœurs et de la vie des peuples”, pour faire dominer partout “le règne de la raison ou de la nature”.Et cependant, hélas ! beaucoup de catholiques se sont obstinés jusque dans ces derniers temps et s’obstinent encore aveuglément, malgré l’évidence des faits et les avertissements de l’Eglise, à chercher dans la Révolution ce qui n’y est pas et à ne pas y voir ce qui y est.Entre tous ces séduits de la grande menteuse, nous vo notre époque même, à la fin du XXIe siècle et au commencement du XXème, le Sillon et les Sillonistes.(1) 1—Pie X condamna le Sillon et les Sillonistes le 25 avril 1910.dans une lettre magistrale adressée aux Archevêques et aux Evêques français.Notre exposé n’est qu’un résumé de la lettre du grand Pape, comme elle-même est le résumé des discours et des écrits du Sillon. 132 LA NOUVELLE-FRANCE I.EXPOSE DES DOCTRINES DU SILLON.SYSTÈME POLITIQUE, ÉCONOMIQUE ET HUMANITAIRE DU SILLON.Marc Sangnier et ses ardents disciples inscrivent sur leur drapeau la fameuse trilogie de la Révolution : Liberté, Egalité, Fraternité ; ils écrivent au dessous un autre mot qui renferme la formule précédente: Démocratie.Ils saluent dans l’établissement de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, dans l’avènement de la Démocratie, le triomphe de la Dignité humaine et le règne de la justice.Il n’y a qu’à expliquer le sens qu’ils attachent à ces mots fameux pour avoir l’exposé de toutes leurs théories.Ces amis du peuple proclament avant tout, la liberté, l’égalité, la fraternité des hommes.“Aujourd’hui, disent-ils, le peuple est en tutelle sous une autorité distincte de lui, il doit s’en affranchir : émancipation politi.ue.II est sous la dépendance de patrons qui, détenant ses instruments de travail, l’exploitent, l’oppriment et l’abaissent, il doit secouer leur joug : émancipation économique.Il est dominé enfin par une caste appelée dirigeante à qui son développement intellectuel assure une prépondérance indue dans la direction des affaires, il doit se soustraire à sa domination : émancipation intellectuelle.Le nivellement des conditions à ce triple point de établira parmi les hommes l’égalité, et cette égalité est la vraie justice humaine.Les hommes traités avec la justice qui leur est due, rendues à la liberté et à l’égalité, seront tous frères, tous camarades, ne formant qu’une famille de frères, qu’un collège de camarades.Voilà la partie négative du système.Voici la partie positive.Les hommes sont libres, parce qu’ils sont tous rois.Ils sont égaux, parce qu’ils sont tous patrons.Ils sont frères, parce que l’intérêt de la société et de l’humanité prime tous les intérêts particuliers.Et premièrement tous les hommes sont rois.L ame nationale se trouve concentrée en quelque sort dans chaque citoyen.Chacun conforme sa volonté à la volonté commune de la Société.La loi est dictée par la foule, mais parce qu’elle est l’expression vivante de la pensée et de la conscience de tous, elle est préci- vue 133 LE SILLON ET LES SILLONISTES sèment ce que veut chaque citoyen; par suite de l’identification de chaque volonté particulière avec la volonté de la nation souveraine nul ne veut que ce que veut le peuple, nul ne fait jamais que ce que la loi ordonne et, dans cette fusion de chacun avec tous, chacun en faisant la volonté de tous fait sa propre volonté, sans qu’il soit plus besoin de contrainte pour accorder la volonté particulière avec la volonté générale ou pour punir les infractions des citoyens aux lois de la patrie.L’autorité publique est “partagée ou plutôt multipliée de telle façon que chaque citoyen devienne u e sorte de roi.” (1).Est-ce Rousseau qui parle ?A la différence de Rousseau, Marc Sangnier fait dériver l’autorité de Dieu; mais comme lui, il veut “quelle réside primordialement dans le peuple et s’en dégage par voie d’élection, ou même encore de sélection, sans pour cela quitter le peuple et devenir indépendante de lui : elle sera extérieure, mais en apparence seulement; en réalité elle sera intérieure, parce que ce sera une autorité consentie” (2) Semblablement, dans le système du Sillon, tous les hommes deviennent patrons.“Soustrait à une classe particulière, le patronat sera si bien distribué, que chaque ouvrier deviendra une sorte de patron.La forme appellée à réaliser cet idéal économique n’est point, affirme-t-on, celle du socialisme; c’est un système de coopéra-ratives suffisamment multipliées pour provoquer une concurrence féconde et pour sauvegarder l’indépendance des ouvriers qui ne seront enchaînés à aucune d’entre elles.” Nous avons peine à comprendre comment tous les prolétaires vont devenir patrons par un système de coopératives, quelque multipliées qu’elles soient.Le lecteur le comprendra-t-il ?Marc Sangnier lui-même le comprenait-il ?Mais, dans le système du Sillon, les hommes ne deviennent tous rois et tous patrons, que parce qu’ils deviennent tous frères : tous frères, appartenant avant tout à la corporation et à l’humanité et subordonnant tous les intérêts particuliers, les intérêts de toutes les familles particulières, de toutes les sociétés particulières, à l’intérêt général de la corporation et de l’humanité.1— Lettre de Pie X sur le Sillon et les Sillonistes, 25 août 1910.2— Ibid. 134 LA NOUVELLE-FRANCE Comme l’autorité ou l’âme est réduite, il faut une autre force pour la suppléer, et pour opposer une réaction permanente à l’égoïsme individuel, dit Pie X interprétant la pensée du chef des Sillonistes.Ce nouveau principe, cette force, c’est l’amour ae l’intérêt projessionnel et de l’intérêt public, c’est-à-dire de la fin même de la profession et de la société.Imaginez une société où, dans l’âme de chacun, avec l’amour inné du bien individuel et du bien familial, régnerait l’amour du bien professionnel et du bien public; où, dans la conscience de chacun, ces amours se subordonneraient de telle façon que le bien supérieur primât toujours le bien inférieur: cette société-là ne pourrait-elle pas à peu près se passer d’autorité ; n’offrirait-elle pas l’idéal de la dignité humaine, chaque citoyen ayant une âme de roi, chaque ouvrier une âme de pation ?Arraché â l’étroitesse de ses intérêts privés et élevé jusqu’aux intérêts de la profession, et plus haut, jusqu’à ceux de la nation entière, et plus haut encore, jusqu’à ceux de l’humanité, le cœur humain, élargi par l’amour du bien commun, embrasserait tous les camarades de la même profession, tous les compatriotes, tous les hommes.(1)” Cette fraternité universelle, qui rend la conscience capable de subordonner toujours les intérêts particuliers à l’intérêt général, cette solidarité qui fait vivre chaque particulier pour sa corporation et pour l’humanité, cette morale supérieure qui est le moyen et la consommation de la liberté et de la fraternité, qui élève les prolétaires et les sujets d’hier jusqu’à être désormais patrons et rois, se nomme, dans la langue du Sillon : la Démocratie, forme suprême et idéale du gouvernement, fin de toutes les formes passées du pouvoir, qui consacre la dignité humaine,établit la justice parfaite sur la terre, rend la nation et l’humanité solidaires l’une de l’autre, maîtresses de leurs destinées, grandes, nobles et heureuses.On le voit, tout le système est renfermé, ainsi que le remarque Pie X, “dans la célèbre trilogie: Liberté, Egalité, Fraternité”, ou dans le mot qui résume la trilogie ; Démocratie.LA DÉMOCRATIE REVEE PAR LES SILLONISTES SERA, SELON EUX, L’EFFET DU CHRISTIANISME.Mais, à la différence de la plupart des partisans de la démocratie pure et des vieux tenants de l’égalité, de la fraternité et de la liberté, Marc Sangnier et ceux qui suivaient sa bannière, étaient catholiques, se déclaraient catholiques, affirmaient que la démocratie était essentiellement chrétienne, que la liberté, l’égalité et la fraternité étaient l’essence et la moelle du christianisme, que la liberté, 1—Lettre de Pie X sur le Sillon et les Sillonistes, 25 août 1910. 135 LE SILLON ET LES SILLONISTES l’égalité, la fraternité;, que la démocratie ne pouvaient triompher et régner que dans le christianisme et par le christianisme.C’était du moin s la tenue qu’ils prirent, et nous le croyons, très sincèrement, au commencement de leur apostolat.Ils se montraient enthousiastes du christianisme, précisément parce c’était la religion qui relevait et honorait les humbles, les pauvres, les déshérités, parce que Jésus Christ avait eu un cœur débordant d’amour pour les pauvres, parce qu’il avait condamné la domination de l’homme sur l’homme comme une ambition pharisaïque, parce qu’en identifiant le salut individuel et le royaume de Dieu, il avait supprimé le conflit entre l’intérêt privé et l’intérêt général, et uni ou plutôt identifié l’un et autre, parce que les apôtres avaient établi la première Eglise comme une famille de frères, où tous les biens étaient en commun.II fallait—et c’était là leur ambition— reprendre ces principes de Jésus-Christ et de ses apôtres, les présenter à la société contemporaine, la conquérir à ces sublimes réalités et en faire une cité idéale où nul n’ambitionnât la première place, où chacun ne cherchât qu’à rendre service à ses frères, où les biens ne fussent point la propriété de quelques privilégiés, mais devinssent le ptrimoine commun de tous.Comment atteindre à cette restauration de la fraternité universelle, et, par elle, de l’égalité et de la liberté, de la démocratie, de la justice et de la dignité humaine ?LES CERCLES d’ÉTUDES DU SILLON.Ils répondaient: par l’étude et l’exercice | par l’étude et l’exercice en commun, par l’étude et l’exercice où les camarades s’exerçaient à vivre les principes et les doctrines du Sillon.Ici intervient le facteur qui devait créer les Sillonistes et par eux infuser un nouvel esprit à la société et enfanter la pure démocratie.II était évident en effet que partout l’autorité usait de beaucoup de contrainte, que l’inégalité affligeait la plupart des hommes, qu
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.