La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 juin 1916, Juin
LA NOUVELLE-FRANCE No 6 TOME XV JUIN 1916 LE PATRIARCAT DE CONSTATINOPLE ET LE CÉSARO-PAPISME Tandis que le siège patriarcal d’Alexandrie brillait dans tout l’Orient d’un éclat sans rival, une petite ville de la Thrace, à l’extrémité nord de la Méditerranée, s’accroissait tout-à-coup, et acquérait une singulière notoriété par la présence des empereurs dans ses murs.Byzance devenait Constantinople (c’est-à-dire la ville de Constantin).Comme siège épiscopal, la nouvelle capitale n’était qu’une simple métropole, dont le premier évêque semble avoir été Métrophane, élu vers l’an 315 de I’ère chrétienne ; elle ne pouvait se glorifier d’aucune tradition apostolique.C’est pourquoi le Concile de Nicée n’en avait point fait mention, dans son 6ème canon, et ne l’avait pas distinguée des autres sièges métropolitains.La coutume ne lui reconnaissait aucun privilège.Mais il était dans la logique des choses qu’elle ne se contentât pas longtemps de ce rang secondaire dans la hiérarchie ecclésiastique.Rappelons-nous, en effet, ce qu’était cette division de l’Empire romain ,qu’on commença dès le temps de Constantin à nommer l’Empire d’Orient.II est clair qu’il n’existait pas de nation ou patrie orientale; rien ne serait plus faux que de nous représenter l’agglomération de sujets que gouvernait le Basileus comme un de nos Etats modernes, où les adhérents des différents cultes fraternisent et sont tout au moins également bons patriotes.Quel lien national pouvait unir entre eux les Egyptiens, les Syriens, les Arméniens, les 242 LA NOUVELLE-FRANCE Macédoniens, voire les Perses ?Evidemment aucun (1).II leur en fallait un pourtant si l’on ne voulait pas voir se morceler, tôt ou tard, ce gigantesque corps politique que le génie et les armes de Rome avaient réussi à constituer, qui portait déjà en lui des signes non équivoques de dissolution, mais que Constantin avait entrepris de rajeunir et de galvaniser.Or une nouvelle puissance s’était dressée dans le monde, manifestant en elle un principe magnifique d’ordre et d’unité : le Christianisme.Ce principe avait séduit le fondateur de Constantinople; il avait fait personnellement adhésion à la religion qui le propageait, bien qu’il semble être resté catéchumène la plus grande partie de sa vie.Ce n’est qu’aux approches de sa fin qu’il aurait été baptisé et par un évêque arien, Eusèbe de Nicomédie, II résolut de donner le Christianisme comme lien commun à ses sujets de nationalités si différentes.Le grand mérite du Christianisme fut de s’imposer comme le seul élément capable de faire l’unité de l’Empire.II ne saurait exister de témoignage plus probant de sa vitalité et de sa force conquérante.Nous nous méprenons en attribuant presque exclusivement à la bienveillance d’un prince le triomphe de la religion du Christ.Supposé que celle-ci n’eût été au 4ème siècle qu’une secte obscure comme le Judaïsme, ce n’est pas la conversion d’un souverain temporel qui aurait pu lui donner tout à coup une prépondérance mondiale.Mais grâce à l’énergie mystérieuse qui jaillissait des catacombes et au sang de ses martyrs, le Christianisme, tout persécuté un culte particulariste, ou 1.—Il n’y avait pas de nation byzantine, pas plus que d’armée nationale.Tous les peuples de l’Orient, “parfois de l’Occident, du Midi, du Nord, se rencontraient dans les camps du Basileus”.Plus tard viendront des mercenaires allemands, français, espagnols.Les chefs de cette armée ne seront pas nécessairement “des Grecs, pas même des natifs de l'Empire.Narsès sera un esclave d’origine perse”.Les Empereurs eux-mêmes seront souvent des barbares.Justin ne sera ni grec, ni romain.Léon l’Isaurien et les princes de sa famille ne seront également ni l’un ni l’autre.L’Empire sera une institution cosmopolite.On deviendra empereur par élection, par naissance, par adoption ou par association à l’Empire; aucun système de succession ne sera solidement établi ; le droit ne sera rien, le fait tout.Sur 109 empereurs qui régneront seuls ou en association, d’Arcadius à Constantin Dragazés, 34 seulement mourront dans leur lit impérial et à la guerre ou par quelque accident.En revanche, ou en comptera 12 qui, de gré ou de force, abdiqueront, 12 autres qui finiront au couvent ou en prison, 3 qu’on fera périr de faim, 18 qui seront mutilés ou auront les yeux crevés, 20 qui seront empoisonnés, étouffés, étranglés, poignardés, précipités d’une colonne : cela représentera, en 1058 ans, 65 révolutions de palais, de rue ou de caserne, aboutissant à 65 dévénements.(Cf.scblumberger de l’Institut.Un Empereur byzantin au Xe siècle.Nicéphore Pbocas.1 vol.in 4o, Paris, Firmin-Didot). 243 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE qu’il eût été durant trois cents ans, s’était infiltré dans toutes les classes de la société et dans toutes les races de l’Empire.Devant cette invasion le paganisme, déshonoré par l’adoption dans son sein des pratiques immorales des cultes asiatiques, n’avait cessé de reculer; désorganisé, abandonné par ce que l’humanité comptait encore d’âmes honnêtes et nobles, il avait perdu tout prestige et toute force de cohésion.Les vrais triomphateurs du quatrième siècle c’étaient les victimes de Néron, de Trajan, de Domitien, de Galère Maxime et de Dioclétien.Eusèbe de Césarée ne se trompait pas lorsque, à la dédicace de la première basilique, il chantait, non les louanges de Constantin, mais le triomphe de Jésus de Nazareth.C’était le sien et celui de ses témoins devint les proconsuls de Rome païenne.Quel roi, s’écriait l’orateur sacré, est jamais arrivé à un aussi grand degré de puissance que Notre Seigneur Jésus-Christ, à savoir de remplir de son nom les oreilles et les bouches de tous les mortels?Où est le souverain, qui ait porté des lois assez pieuses et assez sages, pour qu’elles puissent être lue s à tous les hommes, soumis d’un bout de la terre à l’autre, et qui ait changé par des règlements très doux et très humains les moeurs barbares et féroces des nations sauvages?Quel héros a-t-on vu combattre, pendant tant de siècles, pour tous les hommes, déployer une vertu plus grande que la force humaine, fleurir et croître de jour en jour avec tout l’éclat de la jeunesse; puis se créer à lui-même une nation inconnue avant lui, non point cachée dans quelque coin ignoré de la terre, mais répandue sur toute la surface du monde ; donner enfin à ses soldats des armes assez fortes pour qu’ils se montrent, dans leurs luttes contre leurs ennemis, plus durs que le diamant ?Quel roi a conservé, après sa mort même, assez de force pour conduire des armées, remporter des victoires, et couvrir de ses palais, de ses demeures consacrées, tous les lieux, tous les pays et toutes les villes, soit chez les Grecs, soit chez les Barbares ?(eusèbe Hist, eccl'es.X, 4- traduction de Broglie.L’Eglise et l’Empire romain au IVème siècle.I.ch.2.) Seulement, cette nation née et accrue d’une façon si merveilleuse avait reçu de son fondateur une hiérarchie à elle et un gouvernement autonome.Elle avait un Chef autre que César, et si César lui-même voulait y être admis, il ne pouvait y entrer que comme sujet : semblable au reste des pécheurs, il devait se laisser enseigner et guider par les évêques et les prêtres.Tout maître absolu qu’il restât dans le domaine temporel, il cessait de personnifier l’humanité; non seulement on ne faisait plus fumer d’encens devant ses images; non seulement nul ne songeait plus à le ranger parmi les divinités ; mais vivant on lui refusait le privilège d’offrir des sacrifices à l’Etre suprême; mort on priait pour son âme dont on redoutait le jugement sévère.II avait beau se faire accompagner d’une escorte armée 244 LA NOUVELLE-FRANCE jusqu’aux dents ; si l’évêque lui interdisait l’entrée de la maison de Dieu à cause de ses crimes publics, il n’avait qu’à s’agenouiller humblement sur les dalles du portique, écouter docilement les vertes réprimandés du Pontife, se battre la poitrine, comme le publi-cain de l’Evangile, crier sa misère, comme David ; il ne pouvait se relever qu’après avoir senti au-dessus de sa tête, courbée par le repentir, la main bénissante et pardonnante du représentant de Dieu (1).Vainement il se serait rebellé contre cette humiliation ; vainement il aurait tenté de tuer ou exiler son juge, et de forcer les portes du sanctuaire : il ne se serait fermé que plus sûrement les portes du ciel.Montré du doigt à ses propres sujets comme un mécréant, un traître à Dieu, un prédestiné de l’enfer, il aurait risqué de voir le vide se faire autour de lui et de perdre sa couronne.Dans les siècles de foi il n’y a pas eu de puissance terrestre qui ait résisté à la puissance morale des chefs de l’Eglise, laquelle a été le cauchemar de tous les despotes depuis Constance et Barberousse jusqu’à Pierre-Ie-Grand et Napoléon.Ses courtisans avaient beau plaisanter sur l’inpuissance des foudres ecclésiastiques, dire qu’elles n’enlevaient pas le goût du bon vin, ni celui des mets délicats : l’excommunié pâlissait de terreur (2), ou suffoquait de rage; il en venait, comme ce Frédéric II d’Allemagne, à envier le bonheur des souverains asiatiques, qui n’avaient point à redouter les armes de leurs pontifes.Mais il y avait un moyen pour César d’échapper à cette sujétion 1— Le jour où l’Eglise intervint ouvertement entre un maître irrité et des sujets rebelles et fit justice elle-même du premier justicier de l’Empire, l’assiette du pouvoir suprême fut déplacée à tous les yeux.Le souverain politique, ennemi de l’Eglise pendant trois siècles, devenu son allié avec Constantin en voulant rester son égal, prétendant la dominer avec Constance, lui céda définitivement le pas avec Théodose et se contenta du second rang dans le monde.Ambroise caractérisa lui-même par une forte expression ces rapports nouveaux des deux pouvoirs qu’il avait contribué plus que personne à faire prévaloir : “ L’Eglise, dit-il, n’est pas dans l’Empire, c’est l’empereur qui est dans l’Eglise.” Tout le droit publié du Moyen age va sortir par une interprétation de cet axiome dont Grégoire Vil et Innocent II ne seront que les derniers et hardis commentateurs.(de brgglie, ibid.p.441) 2— “Vous riez, dit un jour Théodose à Rufin, son maître du palais, et vous ne sentez pas ma misère.L’Eglise de Dieu est ouverte aux esclaves et aux mendiants et ils y entrent à toute heure pour prier leur Seigneur ; mais à moi l’Eglise est fermée et avec elle les portes du Ciel; car je me souviens de la parole du Seigneur: tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel”.(De Broglie.L’Eglise et l'Empire romain au IVe s.vol.VI.p.315.) 245 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE humiliante pour son orgueil, sans encourir les anathèmes des Pontifes: c’était de s’insinuer, à force de bienfaits et de protection, dans leurs bonnes grâces; c’était de se faire inviter par eux à quitter le bas du temple et à entrer dans le Saint des saints ; c’était de faire naître sur leurs lèvres son propre panégyrique; c’était en un mot de se dresser à la tête de la chrétienté comme sa providence et son sauveur, rejetant ainsi dans l’ombre aux yeux de la multitude la figure et le rôle des évêques et du Pape lui-même (1).De cette manoeuvre savante et appelée à un si grand succès en Orient Constantin se serait-il avisé le premier ?Sciemment non.Mais, en réalité, et avec les meilleures intentions du monde que nous pouvons lui supposer, il inaugura ce travail d’absorption de l’Eglise par l’Etat que ses successeurs n’auront qu’à continuer et accentuer pour créer le césaro-papisme et devenir des adversaires du Christianisme plus dangereux que ne l’avaient été Néron et Dioclétien.Je le rappelle: Constantin avait à gouverner un Empire où le Christianisme était le seul élément unifiant ; l’Eglise n’était pas seulement pour lui une institution religieuse faisant partie de l’Etat: elle constituait l’Etat, peut-on dire.L’Empire était chrétien, ou n’était pas; et, nous le verrons plus loin, toute divergence sur les matières de foi entre les sujets de l’Empire entraînera un danger politique très grave, amènera même la perte de plusieurs provinces.Dès lors, comment voulez-vous que l’empereur se désintéressât d’un élément qui importait si souverainement au maintien de son autorité et à la sécurité de l’Etat?Comment voulez-vous qu’il ne se mêlât pas de la nomination d’évêques, qui, en face du paganisme agonisant, étaient, sinon les fonctionnaires, du moins 1—Dans le Memorial de Napoléon on lit: “Si j’étais revenu vainqueur de Moscou, j’eusse amené le pape à ne plus regretter le temporel ; j’en aurais fait une idole.J’aurais dirigé le monde religieux ainsi c|ue le monde politique.Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté et le pape n’en eût été que le président,” (cité par M.Taine, Napoléon Bonaparte).Le langage et le rêve des despotes de tous les temps sont bien les mêmes.Les potentats byzantins ne pouvant faire une idole du Pape firent une idole de leur Patriarche.Ils réussirent mieux avec ce dernier qu’ils n’eussent fait avec le premier.Mais ce dernier n’était pas le chef suprême de l’Eglise.Sa défaillance ne compromettait pas la solidité fondamentale de l’œuvre du Christ.Napoléon lui aussi aurait sans doute réussi s’il avait eu affaire à quelque patriarche oriental. 246 LA NOUVELLE-FRANCE les hauts représentants du pouvoir (1), de la répression des sectes dissidentes, qui pouvaient être regardées comme des groupements de rebelles conspirateurs?Comment voulez-vous surtout qu’il fût indifférent à la réunion des Conciles, qui remplaçaient toute autre assemblée délibérante, légiféraient sur des questions intimement liées aux intérêts matériels, et seuls avaient droit de contrôle sur les magistrats, les lois civiles et les actes du Prince lui-même?Le fait est que, s’il se contentait parfois d’autoriser la célébration de Conciles provinciaux ou patriarcaux, il se réservait de convoque-de sa propre autorité les Conciles œcuméniques (2).II appelait 1— J’ai dit plus haut que les évêques étaient nommés par un Concile ou trois autres évêques réunis.D’ordinaire l’empereur ne nommait donc pas directement les évêques (ce qu’il faisait quelquefois pourtant); mais il avait mille manières d'influer sur leur nomination et de faire parvenir sur un siège épiscopal le candidat de son choix.Au besoin, il l’imposait â ses électeurs.C’est ainsi que Théodose II, pour en finir avec les troubles suscités par Nestorius, enjoignit aux prélats d’introniser Procius sur le siège de Constantinople, et Proclus fut intronisé (Socrate, VII, 39).Les exarques de Raverne avaient pour principale mission de veiller à l’élection des papes.Leur influence se trahit par l’origine orientale des papes de cette époque.Pendant les deux siècles que dura l’exarchat on ne vit guère sur le trône pontifical de Rome que des prélats grecs ou syriens, lesquels d’ailleurs eurent â cœur de conserver les traditions occidentales du siège apostolique et, malgré leur origine, continuèrent l’esprit de la Papauté.Les empereurs avaient des moyens plus détournés de s’ingérer dans la hiérarchie de l’Eglise: tantôt ils créaient de nouveaux sièges, tantôt ils divisaient des circonscriptions épiscopales, tantôt ils grandissaient la dignité de tel ou tel siège.C’est ainsi que Valentinien donna à l’Eglise de Ravenne le rang de métropole indépendante avec 14 cités sous son contrôle.L’évêque devait recevoir le pallium de l’empereur (Voir la charte d’indépendance dans Gasquet, La Monarchie Jranque et l’Empire byzantin, p.186).2— Cedrenus (t.I, p.439, édit, de 1647) qui dit justement: “Les Conciles œcuméniques sont ainsi nommés, parcequ’ils sont convoqués par l’empereur, et parceque les patriarches de l’Empire romain y sont appelés”.Le pape Léon-Ie-Grand n’ignore pas que l’empereur regarde comme un de ses privileges la convocation des Conçues généraux.Désolé du brigandage d’Ephèse, il se jette presque aux genoux de Valentinien et d’Eudoxie, les suppliant d’intercéder auprès de Théodose-Ie-Jeune auquel il écrit lui-même lettres sur lettres pour l’amener à réunir une assemblée d’évêques qui détruise l’œuvre abominable consommée dans la grande métropole de l’Asie Mineure.Il ne songe pas à convoquer un concile de sa propre autorité.Il est vrai que les frais et les difficultés matérielles suffisent amplement à expliquer cette abstention.Ajoutons que la plupart des évêques doctes et instruits se trouvaient en Orient et le Pape n'avait avec eux que des rapports assez lointains.Dans ses réponses à Valentinien et à ses filles, Théodose reconnaît qu’il est l’auteur du Concile d’Ephèse : Synodum decrevimus Epbesi fieri (Hardouin, II, 39).Nous ne nions pas d’ailleurs qu’un pareil usage n’ait eu ses inconvénients, qu’il n’ait favorisé les empiétements du prince sur les droits du Pape.Il devait provoquer des protestations de la part d’Osius à Constance, de la part de Grégoire II à Léon l’Isaurien.etc.Voir aussi le dialogue de Théodose et de Maxime (Gasquet.La monarchie Jranque et l’Empire byzantin, pp.148 et seqq.) 247 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE qui il lui plaisait, et il entendait bien que ceux qui recevaient l’ordre impérial vinssent au lieu désigné par lui, et que ceux-là n’y vinssent pas qui n’étaient pas invités.Voici en quels termes était rédigée la jussio que Constantin expédiait à un évêque de Sicile : “Nous te signifions que tu te rendes au jour convenu à Arles.Tu pourras te faire accompagner de deux évêques, tes suffragants, que tu choisiras et de trois domestiques.” (Eusèbe.H.E.X.5) Le même aux évêques de Syrie et d’Egypte : J’entends, écrivait-il, que sans retard et le plus vite possible vous arriviez tous à Tyr, pour y instituer un synode, y porter secours à ceux qui invoquent votre appui.etc.Si quelqu’un de vous, ce que je ne veus pas croire, essayait de transgresser nos commandements et de se soustraire à son devoir, nous dépêcherions nos officiers qui, en vertu de notre autorité impériale, le relégueraient en exil.Car il ne convient pas de résister aux édits impériaux, dictés pour le triomphe de la vérité (1).Théodose-Ie-Jeune aux prélats qu’il convoquera au synode de 431 tiendra ce langage comminatoire: “Ceux qui ne viendront pas pour être rendus à Ephèse, ce jour de la Pentecôte, n’auront à faire valoir aucune excuse ni devant Dieu, ni devant nous” (2).Même ton impératif dans les ordres donnés au comte Candidianus chargé de ce qu’on pourrait appeler la police de l’assemblée.Et c’est encore 1— Hélas ! les édits impériaux seront souvent dictés pour toute autre chose que pour le triomphe de la vérité.2— Theoph.Chronic, p.77, édition de 1656.Une lettre de convocation envoyée par l’empereur Marcien porte bien la même marque de fabrique : Placuit nobis proprie sanctum concilium fieri Nicœ Bitbynica civitate.Unde tua Sanctitas.ad memoratam civitatem nicænam proximis Kalendis septembris advenire jestinet.Quisquis enim generalem et omni modo utilem Juturam synodum rejutaverit peccet equidem et circa divinitatem ipsam et pietatem nostram offendat.Agnoscat autem et tua Sanctitas quia pielas nostra aderit in ipso concilio.(Hardouin, II, 46).Saint Ambroise, à propos du Concile d’Aquilée (381) : “Nous tous, évêques d’Occident, nous sommes venus dans la ville d’Aquilée par un ordre de l’empereur.En outre, le préfet d’Italie nous a expédié des lettres qui nous autorisent à constituer une assemblée.” En 353 le pape Libère avait demandé au Basileus l’autorisation de convoquer un concile: il l’avait obtenue; mais quand il voulut assigner Aquilée comme lieu de réunion : “Non, lui dit le prince, ce sera Arles”.(Mansi, III, p.200).On trouvera dans les collections des Conciles (Hardouin, Mansi, Héfélé) et dans les historiens Eusèbe et Socrate les textes de presque toutes les convocations aux sept grands Conciles; on verra que l’initiative est toujours attribuée à l’empereur.Citons encore un extrait de la lettre synodale des Pères de Sardique ; Coopérante Dei gratia ipsi quoque religiosissimi principes (Constance et Constant) nos ex diversis provinciis et civitatibus in unum convocarunt.Venerunt quoque ex Oriente episcopi, ad id et ipsi insligati a reli-giosissimis imperatoribus. 248 LA NOUVELLE-FRANCE l'empereur qui finira par permettre aux évêques de s’en aller (1), jugeant bon toutefois d’en retenir deux en prison.A noter aussi la lettre du même Théodose II, qui, se faisant l’instrument des haines de Dioscore, appellera Barsumas, un simple prêtre, archimandrite des moines de Syrie, au brigandage de 449, ordonnera qu’il ait voix délibérative, alors qu’il exclura des délibérations l’évêque Théodoret (2).Non seulement l’empereur convoque les grands conciles ; mais il soumet aux Pères qui en font partie leur ordre du jour, le programme qu’ils auront à suivre, sans que ceux-ci aient la liberté de s’en écarter (3).Ils délibèrent d’ailleurs sous les yeux du Prince ou de ses représentants, qui dirigent les débats et assignent à chacun son tour de parler; leurs décrets ou canons doivent être contresignés et ratifiés par le Basileus, faute de quoi ils n’ont aucune valeur dans l’Empire.Une fois ratifiés ils sont appuyés de sanctions pénales, d’exils, de confiscations, d’emprisonnements.Valens abrogera les actes du Concile de Lampsaque et dispersera les évêques.Théodose le Jeune déclarera illégales et nulles les déci- 1— Nous trouvons sa lettre clans Mansi, V.p.798 : Decrevimus ut Orientales (il s’agit de ceux du diocèse d’Orient) episcopi ad suas patrias et ecclesias rever-tantur et synodus epbesina dissolvatur.Les Pères de Rimini : “Nous implorons ta clémence, empereur très pieux, pour que tu nous permettes, du moins s’il plait à ta piété, de retourner dans nos diocèses avant l’hiver.” Nous avons nombre d’exemples de suppliques semblables.2— Cj.Mansi, VI, p.593.Voici comment ce même Théodose s’érigera en maître des évêques : “Que les juges du très religieux archimandrite Eutychès soient présents, et qu’ils gardent le silence pendant les débats.Qu’ils attendent la sentence des Saints Pères que j’ai appelés, parceque dans cette affaire ce sera leur jugement qui sera jugé.” Et les “ Saints Pères” qu’il avait appelés, Dioscore à leur tête, étaient favorables à Eutychès.Théodose n’en sanctionnera pas moins leur sentence, ainsi que le châtiment de Flavien, son supérieur ecclésiastique qui avait condamné l’hérésiarque.II se félicitera de ce que le grand adversaire d’Eutychès ayant été écarté (on l’avait tué), “la vérité seule prévalût en Orient.” Nous avons là un bel exemple des abus auxquels devait conduire cette omnipotence de l’évêque extérieur.3— Aux Pères réunis à Rimini Constance intime formellement l’ordre de ne pas s’occuper des évêques d’Orient.C’est ce que saint Hilaire nous apprend : (Hil.fragm.Migne, VIII, col.596) : Non enim de Orientalibus episcopis in con-cilio vestro patilur aliquid definiri : proinde super bis tantum quæ ad vos pertinere cognoscit gravitas vestra traclare debetis.; prudentiœ vestrœ intimavimus.Quæ cum ita sint, advcrsus Orientales nibil slatuere vos oporlet; aut si aliquid tra eosdem volueritis définire,.id quod fuerit usurpatum irrito evanescet effectu.Il est vrai que Constance est connu pour avoir abusé des privilèges, que la tume lui attribuait, en faveur de l’hérésie arienne.cou- cou- 249 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE sions du Concile d’Ephèse présidé par Cyrille, et il invoquera dans son rescrit les motifs allégués devant lui par Candidien, son représentant : “Le Concile n’était pas au complet; les Pères se sont écartés de la teneur de nos lettres impériales.Il plait donc â notre majesté de regarder une telle procédure comme nulle et non avenue." Ce n’est que de la procédure que le souverain temporel prétend connaître.N’empêche que les Conciles paraissent autant une affaire d’Etat qu’une affaire d’Eglise.A cette ingérence dans les grandes assises ecclésiastiques si nous ajoutons le rôle que s’attribue le Prince dans l’apaisement ou le soulèvement des querelles doctrinales (rôle que la suite de cette histoire mettra en pleine lumière), nous trouverons que Constantin et ses successeurs avaient cent fois raison de s’intituler évêques extérieurs (1).Mais tant qu’ils restaient extérieurs, l’Eglise n’avait pas trop à se plaindre de cet ordre de choses : elle en tirait même des avantages fort précieux.Après tout, il y avait moyen de concilier l’autonomie dogmatique des Conciles avec la part qu’y prenait le pouvoir temporel.Que celui-ci se chargeât des frais et des embarras de la convocation; qu’il maintînt la paix dans ces assemblées, où souvent des hérétiques turbulents ne cherchaient qu’à étouffer la vérité sous la force et le nombre ; qu’ensuite, il transformât en législation civile la législation ecclésiastique: rien de cela (en soi au moins) n’empêchait les dignitaires de l’Eglise de porter en toute liberté leur jugement sur la question dogmatique qui leur était soumise.Voilà pourquoi les prélats les plus orthodoxes non seulement ne s’offusquaient pas de la présence de l’Empereur ou de ses envoyés dans leurs réunions plénières ; mais avaient encore recours à son autorité soit pour confirmer leurs décrets, soit pour redresser des malversations évidentes.Leurs suppliques restaient parfaitement dignes et n’humiliaient nullement le pouvoir épiscopal devant le pouvoir royal.Ecoutez les Pères du 2e Concile œcumé- 1—C’est l’expression dont Constantin se servit lui-même devant les Pères de Nicée.“Vous, dit-il, vous êtes les évêques pour les affaires intérieures de l’Eglise; moi je suis l’évêque choisi de Dieu pour conduire les affaires extérieures de l’Eglise.” La formule plaisait au fils de Constance Chlore ; il la répéta dans l’Encyclique communiquant à tout l’empire les décisions du Concile: “Comme je le devais à la religion et à ma conscience, j’ai assisté au Concile de Nicée.dans cette seule intention de maintenir la concorde, de réfuter et de repousser l’abominable hérésie, dont Arius d’Alexandrie fut l’auteur.” 250 LA NOUVELLE-FRANCE nique de 361 s’adressant à Théodose : “Conformément à ta lettre nous nous sommes réunis à Constantinople.Nous réclamons maintenant de ta bonté de vouloir bien confirmer, par une lettre de ta piété, la conclusion du synode, afin qu’après avoir honoré l’Eglise par la convocation de l’assemblée, tu consentes à confirmer ensuite ce qui a été décrété.” Ce sont des législateurs, qui ne demandent pas la sanction d’une autorité supérieure pour la validité de leurs lois, mais simplement que ces lois deviennent par décret royal lois d’Empire.De même les évêques, implorant Marcien d’appuyer leurs sentences qu’avait abrogées le brigandage d’Ephèse, distinguent fort bien l’autorité civile de l’autorité dogmatique : “Nous demandons à ta clémence, disent-ils, que par tes lettres tu veuilles bien ratifier et confirmer les règles que nous avons arrêtées, et de même que par les lettres sacrées de convocation tu as montré ton dévouement à l’Eglise, tu ajoutes à nos décisions la force de l’autorité publique, en les approuvant et marquant de ton sceau.” Rien en tout ceci qui soit inspiré par l’esprit de courtisannerie (1).Le Pape lui-même ne chicanait pas au Prince son droit de convocation et de surveillance des Conciles; il exigeait seulement d'être consulté et que rien ne fût déclaré valide sans son approbation ou celle de ses légats.M.TAMISIER, S.J.(A suivre) 1—Je ne veux pas dire qu’il en ait été toujours ainsi.L’approbation donnée à la publication de VEctbése par les évêques réunis à Constantinople est rédigée en termes assez différents et marque un respect outré pour l’initiative impériale en matière de foi.Lisez : “Le saint Synode, à la suite des discussions où a été exposé le dogme orthodoxe du très pieux et très grand prince, à la suite des lectures qui ont été précédemment faites, connaissant la sagesse vigilante du très grand prince, sa perfection et ses lumières, approuve, adopte et confirme la dite exposition.” Mais les auteurs d’un pareil langage ne constituaient qu’un conciliabule servile.Nous accordons volontiers que là était le danger.Ce pouvoir donné à l’empereur sur les assemblées d’éveques, devait conduire presque fatalement au césaro-papisme.Aussi n’est-ce que, malgré l’ingérence des princes temporels, et à cause de l’approbation papale, que les grands conciles œcuméniques ont gardé leur autorité dogmatique.Les Grecs, au lieu de se libérer peu à peu de cette intrusion impériale dans les affaires ecclésiastiques, la provoqueront et la voudront toujours plus grande.Rien d’étonnant qu’ils aient fini par asservir leur Eglise. LA MANIÈRE D'ÉCRIRE L'HISTOIRE AU CANADA 251 DE LA MANIÈRE D’ÉCRIRE L’HISTOIRE AU CANADA II UN PLAN D’HISTOIRE DU CANADA I Tout le monde a ouï parler des lois de la perspective.Ce sont certaines règles grâpes auxquelles le peintre parvient à reproduire sur l’unique plan de la toile des objets situés dans la réalité sur plusieurs plans, en tenant compte de l’illusion d’optique causée par la diversité des distantes.Eh bien ! Les tableaux littéraires sont soumis à des règles analogues à celles qui régissent la peinture.La différence des temps, l’importance des personnages, les conséquences des événements exigent que certains sujets soient tenus au second rang et que d’autres soient placés en pleine lumière.Car, de même que la pénurie des documents, à une époque donnée, peut faire attribuer trop de place dans une narration à des objets insignifiants ; de même, parfois, à une autre époque, leur surabondance peut entraîner la confusion et noyer le sujet principal dans la masse des faits secondaires.Sans aller jusqu’à dire, avec Brunetière, que l’histoire n’est et ne sera jamais une science, ce qui serait me démentir moi-même, j’abonderai volontiers dans son sens, lorsqu’il affirme que la composition historique “est un art, dont le secret est dans le juste équilibre et dans l’harmonieuse proportion des parties.Le difficile est de savoir s’arrêter à point dans la recherche des causes des événements, comme aussi de savoir se borner dans l’énumération des faits et l’accumulation des documents.Le récit le plus court est parfois le plus complet; rien d’achevé n’est long”.Or, nous souffrons précisément au Canada d’une pléthore de documents; et, si nous n’y prenons garde, nous alourdirons notre histoire par l’accumulation des faits.Qu’est-ce à dire?Faut-il détruire ou mépriser notre richesse documentaire?Non certes.Je voudrais, au contraire, que le Gou 252 LA NOUVELLE-FRANCE vernement fédéral entreprit la publication d’une collection complète de nos documents nationaux: histoires, mémoires, rapports, lettres et manuscrits divers, qui constituerait une source d’un prix inestimable où les chercheurs et les écrivains pourraient puiser en toute sécurité.Mais les sources et les archives sont une chose et l’histoire proprement dite en est une autre.De même que l’homme qui prend des aliments ne s’assimile qu’une substance minime et élimine le reste, de même l’écrivain qui boit abondamment aux sources ne gardera que la substance historique en la dégageant de la gangue des menus faits.Il En conséquence de ce qui vient d’être dit, voici comment, d’après moi, l’on devrait concevoir le plan d’une histoire du Canada.Notre passé, quoique long déjà de trois siècles, n’a été qu’un dur et chétif enfantement ; notre présent constate une croissance merveilleuse ; notre avenir nous promet les destinées d’une nation puissante.Dans ces conditions l’histoire de notre passé doit être proportionnée moins à sa longueur qu’à son importance, si l’on veut, comme l’exige Brunetière, conserver l’équilibre et l’harmonie dans les diverses parties de notre corps national.Un gland que l’on jette en terre contient assurément le germe d’un grand chêne, mais l’étude qu’il comporte est limitée comparativement à celle que l’arbre mérite.L’on devine, d’après ce plan, combien de choses doivent disparaître de notre histoire, soit qu’elles constituent des longueurs, soit qu’elles manquent aux lois de la perspective en nous faisant perdre de vue la ligne régulière des faits capitaux.Dans nos admirables cartes orographiques contemporaines on a coutume d’exagérer la ligne de faite des chaînes montagneuses, aux dépens des massifs secondaires, pour en mieux faire ressortir la constitution.Ainsi ferons-nous.Je commencerais donc notre histoire pgr un chapitre très clair mais très bref sur la découverte de l’Amérique.On a écrit sur ce sujet des ouvrages nombreux et fort intéressants.Résumer ces études conviendrait sans doute en tête d’une histoire du continent américain ; ce serait pour la nôtre un hors d’œuvre, LA MANIÈRE D'ÉCRIRE L’HISTOIRE AU CANADA 253 car on ne monte pas dans une modeste maison par un escalier monumental.Je ne consacrerais pas plus qu’un chapitre de moyenne grandeur à une étude sur les Indiens du Canada.L’ouvrage qui traitera à fond le sujet des diverses nations indiennes d’Amérique reste encore à faire.Il se fera peut-être un jour.Jusqu’ici contentons-nous de Quelques notions générales ; car les données que nous avons sur les origines, les mœurs, la religion des tribus sauvages que nous trouvâmes au Canada sont si vagues et si incohérentes qu’elles ne méritent pas qu’on leur attribue une valeur scientifique quelconque.Je résumerais aussi lucidement que possible les voyages et les découvertes de Jacques-Cartier et des autres navigateurs du seizième siècle.Je m’efforcerais de découvrir dans les archives d’Europe des documents intéressants sur le commerce de la morue et des fourrures à la fin de ce même siècle et au commencement du suivant.Ce commerce fut très considérable sur les bancs de Terre-Neuve et dans le Golfe; les Basques espagnols et français se rendaient chaque année dans nos parages en grand nombre, sans monopoliser, toutefois, une industrie que leur disputaient les pêcheurs des pays du nord.Puis, je m’occuperais d’élucider les problèmes relatifs à la colonisation à cette époque ; m’enquérant de l’idée qu’on s’en faisait dans les diverses nations européennes ; du but que se proposait chaque pays ; du monopole du commerce par des Compagnies souveraines ; de l’opinion qu’on avait du Canada au commencement du dix-septième siècle.Ce chapitre soigneusement étudié donnerait la clef du succès de la colonisation dans certaines régions, de son échec dans d’autres; il ferait voir que les prévisions des hommes d’Etat eurent peu de part dans la suite heureuse ou malheureuse des événements.Ill II serait temps, alors, d’entrer dans le vif de mon sujet et de raconter les pénibles origines de la colonie.Je commencerais par le récit de la fondation de l’Acadie.Je consacrerais trois chapitres à cette intéressante province : le premier, l’actuel, se terminerait au traité de Bréda, 1667 ; le second, tfès court, placé en son lieu selon 254 LA NOUVELLE-FRANCE l’ordre chronologique, irait jusqu’au traité d’Utrecht, 1713; le troisième, de beaucoup le plus important, partirait de la Cession de l’Acadie pour se poursuivre jusqu’à la catastrophe du Grand Dérangement.Après le narré de la fondation de l’Acadie viendrait naturellement celui de l’établissement du fort de Québec.Je ferais aux mémoires du bon Champlain de copieux emprunts, ne craignant pas de m’étendre sur ses voyages en France et sur ses expéditions militaires, car le sujet est d’une importance capitale.Je raconterais les premiers travaux des missionnaires Récollets et Jésuites, et je mènerais mon récit jusqu’à la prise de Québec par les Anglais, en 1629.Cette partie de mon travail comprendrait plusieurs chapitres.La suite de l’histoire de Québec, depuis le retour de Champlain jusqu’au débarquement du marquis de Tracy en 1665, devrait être racontée avec rapidité et clarté.Le grand événement qui domine cette période de notre histoire est la destruction, par les Iroquois, de la nation huronne avec laquelle nous avions formé alliance.De fait, les Hurons, aussi barbares et beaucoup moins intelligents que leurs ennemis, ne mériteraient guère nos sympathies, si l’héroïsme de leurs missionnaires et l’extrême péril dans lequel leur perte plongea la colonie n’eussent lié leur sort au nôtre.La colonie, en effet, qui ne comptait, en 1653, qu’un millier de colons, et que semblait abandonner la mère-patrie bouleversée par les troubles de la Fronde, parut vouée, pendant quelques années, à une ruine irrémédiable.Mais Dieu la sauva.A cette époque Montréal fut fondé, Mgr de Laval fut nommé Vicaire apostolique de Québec, Louis XIV, prenant en mains les rênes du gouvernement, fit du Canada sa chose, et la véritable colonisation commença.Une ère de prospérité s’ouvrit pour notre pays.Il faudrait diviser le récit de ces événements en plusieurs chapitres bien distincts, le premier consacré aux Sauvages ; les autres aux Français.Les dernières années du dix-septième siècle sollicitent de la part de l’historien une étude approfondie; car c’est à cette époque que la colonie s’établit sur des bases solides et prit sa forme définitive.L’historien racontera d’abord avec tous les développements néces: LA MANIÈRE D'ÉCRIRE L’HISTOIRE AU CANADA 255 saires les événements politiques, je veux dire les guerres avec les Iroquois et les Anglais.(Un chapitre consacré aux colonies anglaises serait ici bien à sa place).II traitera ensuite les affaires intérieures: administration civile, justice, colonisation, établissement seigneurial, religion.Il se gardera bien d’insister sur les querelles qui s’élevèrent alors entre les divers pouvoirs constitués, querelles qui ne sont pour La plupart que des puérilités sans conséquence et qui risquent de nous faire voir sous un faux jour des hommes dignes de notre admiration.On était ombrageux alors, on l’est encore aujourd’hui.Les seuls différends dignes de mention sont ceux relatifs à la vente des boissons alcooliques aux Sauvages.La première moitié du dix-huitième siècle ne semble offrir à l’histoire du Canada qu’un champ limité et dépourvu d’intérêt.Les peuples heureux, dit-on, n’ont pas d’histoire.En réalité cette époque n’a pas été assez fouillée.C’est au progrès intérieur du pays qu’il faudra s’intéresser, à l’enseignement, aux mœurs, à la famille, à la paroisse, aux défrichements, au commerce, à la vie des coureurs des bois, etc.Resterait ensuite à faire un récit objectif et documenté de la tragédie merveilleusse dont le dénouement consacra la ruine de la domination française en Amériqu e.Mais arrêtons-nous.Le temps d’écrire une histoire définitive du Canada n’est pas encore venu.J’ai voulu seulement débroussailler la voie.Dans les articles subséquents j’indiquerai quelques unes des erreurs généralement répandues qu’il convient de corriger et quelques jugements injustement portés qu’il convient de réformer.fr.Alexis, cap.(A suivre) 256 LA NOUVELLE-FRANCE A PROPOS D’UN LIVRE SUR LE SACRÉ-COEUR(1) Vive le Christ oui aime les Francs ! Cette acclamation nous est revenue naturellement à l’esprit en ouvrant le dernier livre de Mgr Gauthey, archevêque de Besançon, Le Sacré-Cœur de Jésus.Sans doute, ce devait être la pensée la plus naturelle au cœur d’un évêque et d’un évêque français, de profiter des épreuves, des angoisses et des calamités de cette terrible guerre, pour attirer les âmes en plus grand nombre au Cœur Sacré du Sauveur.Où trouver ailleurs, au ciel ou sur la terre, source plus riche pour les âmes de force, de joie, de patience et de consolation?Et quelles âmes, dans la patrie française, n’ont pas besoin d’y penser à l’heure présente, pour elles-mêmes et pour les autres?Le culte du Sacré-Cœur de Jésus est pour la France presque un culte national.C’est à la France d’abord qu’il a plu au Sauveur de le demander.C’est sur la terre française qu’il a voulu en voir surgir les premiers sanctuaires et en susciter les premiers apôtres.Ne serait-ce pas à cette heure de péril et d’angoisse de la patrie qu’il convient de rappeler aux âmes françaises les sources inépuisables qui leur ont été spécialement ouvertes depuis plus de deux siècles?Monseigneur de Besançon l’a cru.Longtemps aumônier de la Visitation de Paray-le-Monial, éditeur des Œuvres de la Bienheureuse Marguerite-Marie, il était mieux préparé que personne à expliquer les merveilles de salut offertes aux âmes et aux sociétés par la dévotion au Cœur Sacré de Jésus bien comprise.Il a pensé qu’il n’avait passé par Paray-le-Monial que pour être sur un théâtre plus vaste l’apôtre, le docteur de cette dévotion si chère à son cœur, et que ses fidèles de Besançon y trouveraient comme lui non-seulement le plus doux attrait à la piété, mais la plus grande consolation aux (1) Mgr Gauthey, archevêque de Besançon, Le Sacré-Cœur de Jésus.Allocutions des premiers vendredis durant la guerre 1914-1915.Paris, Téqui 82 rue Bonaparte. A PROPOS D’UN LIVRE SUR LE SACRE-COEUR 257 tristesses de l’heure présente et le gage des bénédictions futures et de la restauration en Dieu de la patrie française.C’est à cette persuasion que nous devons ce dernier ouvrage qui n’honore pas moins la science de Mgr Gauthey que son zèle pastoral et sa grande piété.Ce volume n’est pas un traité.C’est un recueil de discours, sermons quelquefois, le plus souvent simples causeries, tenues le premier vendredi du mois par l’archevêque dans sa cathédrale, aux âmes pieuses ou en train de le devenir, que les affres de la guerre amènent plus nombreuses auprès de Dieu qui seul console et soulage tous ceux qui prient et qui souffrent.Ils ont le charme d’un entretien de famille, et l’intérêt d’une doctrine abondante, sûre et précise, dans une langue d’une limpidité toute française et d’une simplicité élégante et vraiment apostolique.Puissent ces discours révéler à un grand nombre d’âmes françaises la grandeur du don fait à la France par la dévotion au Cœur Sacré de Jésus, qui seul avec la Vierge de Lourdes sauvera la fille aînée de l’Eglise de ses ennemis du dehors et des ennemis plus terribles du dedans ! Ces discours de circonstance sont loin d’être sans intérêt pour Au contraire, ils nous représentent fidèlement ce qu’est le nous.ministère pastoral et apostolique dans les jours tourmentés où vivent nos frères de France; et ce sera un charme pour plusieurs.Mais la parole y reste toujours une parole épiscopale, moins préoccupée de plaire ou d’émouvoir que d’éclairer, d’instruire et d’élever lésâmes.L’évêque ne parle jamais pour parler: il parle pour nourrir les âmes qui l’écoutent.Celles qui écoutent Mgr Gauthey ne s’en retournent jamais vides.Sans doute ce recueil n’est pas un traité de théologie, et il ne faut pas y chercher des démonstrations.Mais les vingt discours dont il se compose touchent à peu près à tous les points de doctrine que suscite la dévotion au Sacré-Cœur, et l’on sent que l’auteur possède toute la matière, bien qu’il ne donne de la doctrine que ce qui est nécessaire et ce qui suffit au but de son entretien.Ajoutons, ce qui n’est pas pour nous déplaire, que cette doctrine toujours sûre et toujours précise qui partout fonde la piété parle vraiment français, je veux dire cette langue claire, élégante, simple, 258 LA NOUVELLE-FRANCE nullement tourmentée, qui n’a d’autre souci que de rendre la pensée.Celui qui lirait chaque jour une de ces allocutions ferait une lecture aussi agréable que salutaire et serait en état de rendre compte de sa dévotion au Cœur Sacré de Jésus et de la prêcher avec intelli- gence.Nous sommes inondés de littérature de guerre.Elle nous intéresse généralement.Bien peu cependant fait honneur à la patrie française et lui rend service autant que celle-là.P.B.LE BARON DE GÉRAMB, EN RELIGION LE P.MARIE-JOSEPH, TRAPPISTE 1ère PARTIE.—L’OFFICIER I.—NAISSANCE ET EDUCATION Un personnage, aujourd’hui à peu près oublié, mais qui a joui de quelque célébrité et beaucoup occupé la presse au cours de la première moitié du XIXe siècle, c’est le baron de Géramb, en religion le P.Marie-Joseph, un des caractères les plus originaux aussi bien sous le froc du moine que sous l’uniforme d’officier.Le baron de Géramb appartenait à une famille hongroise d’une honorabilité parfaite et d’une noblesse très authentique.Vers le milieu du XVIIle siècle, trois frères de Géramb vinrent à Lyon pour y fonder une banque et y installer un comptoir de soieries.L’aîné, François-Julien-Antoine, y obtint des lettres de bourgeoisie en 1763, et se rendit acquéreur de la terre et du château de Gigny, un des grands domaines de la Bourgogne.Sa fille unique épousa un Lyonnais, Raphaël Durant, qui, au début de la Révolution, lors de la famine de 1789, gratifia les pauvres de la ville d’un de 10,000 livres, ce qui le rendit immédiatement suspect et tribua plus tard à le conduire à l’échafaud.Le cadet, Julien-Ferdinand, qui habitait quai Saint-Clair, et devint syndic du commerce pour la nation allemande, épousa une secours con- LE BARON DE GE RAM B 259 demoiselle La Sausse, d’une ancienne et noble famille de la Basse-Auvergne, et en eut six enfants, deux garçons et quatre filles.L’aîné des garçons, François-Ferdinand, notre héros, naquit le 14 juillet 1772.François-Ferdinand de Géra mb se fit remarquer dès sa plus tendre enfance par sa nature enthousiaste et irascible, son attitude fière et orgueilleuse, son désir de paraître et son inébranlable fermeté en face de toute résistance.II fit ses études sous les yeux de sa mère, femme d’une piété remarquable et d’une haute culture intellectuelle où l’Encyclopédie n’avait pas détrôné l’Evangile.A seize ans, Ferdinand expliquait déjà à livre ouvert Cicéron et Tacite, et se rendait familiers les tragiques grecs et les poètes latins, connaissait la musique, le dessin, la peinture, l’équitation, et parlait, outre le français, quatre langues vivantes.Le 10 septembre 1790, il quitta Lyon avec sa famille, fuyant la Révolution, pour se rendre à Vienne, où les Géramb jouissaient à la cour d’une situation enviable, et entra avec son frère Léopold à l’Ecole militaire.Au cours de l’année 1791, nous le trouvons visitant l’Italie.Dans son Voyage de la Trappe à Rome (1), il raconte ainsi un de ses souvenirs de la Ville Eternelle.“J’avais dix-sept ans, dit-il, quand je vins à Rome pour la première fois.C’était un voyage d’agrément que mon père faisait faire à ses enfants, et toute la famille s’y trouvait réunie.Après avoir parcouru Rome ancienne, m’être arrêté quelque temps devant tous les arcs de triomphe, je parcourus la Rome de Léon X, et plus empressé de visiter la coupole de Saint-Pierre que le tombeau des Apôtres, je montai jusque dans la boule et ensuite sur la croix qui la surmonte.Il y a peu de personnes qui, à ce degré d’élévation, puissent se défendre d’un certain effroi ; pour moi, j’y fus à peine, que j’écrivis mon nom avec de la craie dont je m’étais muni dans cette intention, comme si de là mon nom eût dû voler plus rapidement au temple de mémoire, et je n’aspira, plus qu’à quitter cet endroit.Sous mes yeux était une petite échelle de fer, en dehors de la coupole: c’est par cette voie que j’étais monté c’est par cette voie qu’il me fallait descendre; mais en montant, (1) Voyage de la Trappe à Rome, par le P.de Géramb, Paris, Adrien Leclerc, 1857. 260 LA NOUVELLE-FRANCE forcé d’attacher mes regards à l’échelon sur lequel se portait d’abord ma main, je n’avais qu’un point à contempler, tandis qu’en descendant, je ne pouvais m’empêcher de plonger mes regards sur cette place de Saint-Pierre que je voyais à six cents pieds au-dessous de moi, et qui ne me présentait qu’un abîme.Que devins-je alors, moi qui n’avais jamais pu regarder sans éblouissement d’un quatrième étage en bas?La tête me tourna tellement que je criai à mon frère qui avait passé devant, qu’il m’était impossible de descendre sans risquer ma vie ; que, réduit à rester où j’étais, je le priai de ne pas m’oublier et de vouloir bien donner à mes amis ma nouvelle adresse : A M.le baron de Géramb, en dehors de la boule du dôme de la basilique de Saint-Pierre, à Rome.“Je ne sais pas si ces adieux parvinrent jusqu’à ma famille, où s’ils furent emportés par le vent, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne me reste aucune idée de la manière dont je sortis de là.Ce dont je puis vous assurer, c’est que je n’ai pas envie d’y remonter, quoiqu’on y monte maintenant plus commodément.” II.—Le baron de Géramb officier.—Son mariage.—Lutte contre Napoléon.—de Geramb, chambellan de l’empereur d’Autriche En 1795, le baron de Géramb sortit de l’Ecole militaire avec le brevet de lieutenant de cavalerie et alla rejoindre son régiment à Presbourg.II avait vingt et un ans pour plaire et séduire: beauté physique, manières distinguées, faite connaissance des langues européennes, fortune, avenir brillant en perspective, et, ce qui ne nuit pas toujours, certaine originalité de caractère allant parfois jusqu’à l’excentricité, mais qui faisait de lui un type et non une imitation, un homme qui n’emprunte pas aux autres sa règle de conduite et ne veut être esclave d’aucune mode.Ajoutez à cela une galanterie et une bravoure à toute épreuve, et les succès du lieutenant de Géramb dans certains milieux de la société presbourgeoise s’expliquent.Il s’adonna au plaisir avec la même fougue qu’il déploiera bientôt sur Heureusement, le mariage vint de bonne heure mettre et aussi tout ce qu’il faut par- les champs de bataille.un terme LE BARON DE GERAMB 261 à ses désordres.Sa position dans l’armée se trouvant assurée, il épousa, en 1796, sa cousine, Thérèse de Adda, noble hongroise, dont il aura six enfants.Mais les douceurs de la vie conjugale furent bientôt interrompues par la guerre, et le baron de Géramb dut prendre part à tous les événements qui se déroulèrent entre la France et l’Autriche de 1798 à 1805.Il combattit contre Schérer, Moreau et Masséna, et se distingua particulièrement à Ulm où il faillit, avec 6000 cavaliers, vaincre Murat, et sauva l’archiduc Ferdinand d’Este des mains de ses ennemis.Le général autrichien Mack ayant rendu son épée à Napoléon, Géramb courut en Hongrie faire appel au patriotisme de la jeunesse, et leva à ses propres frais un corps franc auquel il donna le nom de l’Impératrice Marie-Thérèse.L’empereur François II le nomma colonel de ce régiment qui fit ses preuves à Austerlitz le 2 décembre 1805.En 1806, le colonel de Géramb, en récompense de ses services, fut élevé à la dignité de chambellan de Sa Majesté François II, qui venait d’échanger son titre d’empereur d’Allemagne contre celui d’empereur d’Autriche.Il avait d’ailleurs toutes les qualités nécessaires pour bien s’acquitter d’une fonction si enviée.Son éducation, sa vaste intelligence, la distinction de toute sa personne le mettaient à la hauteur de sa charge.L’année suivante, il fut fait chevalier de l’Ordre de Malte.La même année, comme il le rapporte dans la troisième lettre de son Voyage de la Trappe à Rome, lorsque Napoléon Bonaparte marchait sur Vienne, il lança une proclamation où il appelait sous l’étendard du corps franc de Marie-Thérèse toute la jeunesse de la capitale.Cette proclamation se terminait ainsi : “Pour voler à l’ennemi.je m’arrache des bras d’une épouse chérie et de ceux de six petits enfants; mais j’étais citoyen avant d’être père.” C’est, sans doute, en sa double qualité de chambellan de l’empereur d’Autriche et de colonel du régiment de.Marie-Tb&èse, que le baron de Géramb assista au mariage de Madame Christine que Leurs Majestés le roi et la reine de Naples venaient d’unir au duc d’Aoste, depuis roi de Sardaigne.Laissons-le raconter lui-même, à ce sujet, une action dont il fut le héros : “La position où se trouvait la famille royale, dit-il, (celle-ci était déoouillée des deux tiers de 262 LA NOUVELLE-FRANCE ses Etats et ne devait la conservation de son royaume de Sicile qu'au protectorat de l’Angleterre) ne permit pas de donner des fêtes brillantes ; mais le jour même où fut célébrée l’union des deux époux, la reine, dont l’âme était généreuse, maria cent jeunes filles.“Le moment de la séparation fut cruel : la reine était singulièrement affectée ; la princesse Amélie surtout, qui n’avait jamais quitté sa sœur et qui l’aimait tendrement, paraissait inconsolable.II ne restait au bon roi qu’un seul vaisseau de guerre, le Tancrède, Ce fut à son bord que le couple royal s’embarqua pour Cagliari.Deux frégates anglaises l’accompagnaient.“Le lendemain de ce départ, m’étant rendu chez la reine, je la trouvai à sa fenêtre, suivant de l’œil avec une lunette le vaisseau qui portait deux personnes si chères à son cœur.Quand j’eus l’honneur de l’approcher : “Regardez, me dit Sa Majesté, regardez ! Combien mes enfants doivent souffrir ! ” En effet, la mer était houleuse, et le Tancrède vieux et mauvais voilier.“Je n’eux pas plutôt quitté la princesse, que je me fis conduire à la marine.A grand’peine, et moyennant une forte récompense, j’engageai six marins et une barque, et à l’instant même nous nous dirigeâmes vers le Tancrède.Ce ne fut qu’à la première vague que je m’aperçus que j’étais en habits de cour, et qui plus est, à la hongroise, c’est-à-dire en bottes garnies d’éperons et le sabre au côté.Vous aurez une idée juste de mon désappointement en songeant que l’ondée qui nous assaillit me trouva sans manteau ; car mon costume chevaleresque—pardonnez-moi cett eexpression— ainsi que mon armure, était un faible secours contre l’élément.II n’y avait pas un quart d’heure que nous étions en mer, quand j’entendis un des marins dire à ses compagnons : “O m’inganno molto, o siamo qui sette matti,—ou je me trompe Jort, ou nous sommes ici sept fous.” “Je ne fis pas semblant de le comprendre.Après des efforts inouis, nous approchons du vaisseau dont le pont était couvert de monde.Mais comment y parvenir ?Ma barque, tantôt en haut, tantôt en bas, selon le mouvement des vagues, courait risque de heurter, et en ce cas, nous étions perdus.Enfin, me voilà sur le pont.Je suis entouré, et l’on apprend que le baron de Géramb vient s’informer de l’état de santé de Leurs Altesses Royales.Je demandai à leur présenter mes hommages, et à l’instant je fus introduit.La prin- LE BARON DE GERAMB 263 cesse était au lit, très souffrante du mal de mer ; le prince et deux, dames à côté d’elle paraissaient aussi très fatigués.“Sa Majestés dis-je à Leurs Altesses, est fort en peine de vos santés, et je viene en savoir des nouvelles pour les lui porter.” Le prince et la princesss me firent des remerciements qu’ils accompagnèrent des choses les plus obligeantes et les plus gracieuses.“Nous ne permettrons pa, ajoutèrent-ils, que vous nous quittiez par un temps si affreux ; il y aurait un véritable danger.Vous viendrez avec nous à Cagliari, d’où vous pourrez vous en retourner en sûreté avec notre vaisseau ou l’une des frégates anglaises.” Je remerciai à mon tour Leurs Altesses Royales, et leur représentai que, personne ne sachant où j’étais, mon absence causerait probablement une vive inquiétude surtout à mon fils, et que d’ailleurs le but de mon voyage, qui était de tranquilliser la reine, ne serait pas rempli.Sur ces observations, elles consentirent à me laisser partir.“J’arrivai à Palerme après avoir heureusement échappé à plus d’un péril, mais mouillé jusqu’aux os.Je ne pris que le temps de changer de vêtements, et je courus en toute hâte donner à la reine des nouvelle de ses augustes enfants.Sa Majesté savait d’où je venais.Suivant de l’œil le Tancrède, qu’elle n’avait pas perdu de vue, elle avait aperçu la chaloupe et n’avait pas douté que je m’y trouvasse.A la suite de quelques reproches sur ma témérité, elle daigna me dire : “Je vous gronde, mon cher Géramb, mais croyez que j’apprécie ce nouveau gage de votre dévouement et que je ne l’oublierai jamais” (1).En 1809, le baron de Géramb prend part, à la tête de son corps franc “Marie-Thérèse”, à la cinquième coalition contre Napoléon, tradition conservée au monastère de Sta- si nous en croyons une niontki, abbaye de Bénédictines située à un mille de Niepolomice, loin des bords de la Vistule, à l’est de Cracovie.Ce monastère garde un précieux souvenir du passage du baron de Géramb : c’est tableau représentant l’apparition de Notre-Dame des Sept Douleurs à un personnage sur le point de mourir.L’inscription révèle le du personnage : Le colonel de Géramb, et elle porte cette date : non un nom Vienne 1814- II faut savoir, en effet, que lors de la cinquième coalition contre Napoléon, Staniontki fut occupé par des troupes autrichiennes commandées par le colonel de Géramb.Engagé par l’abbesse, la 264 LA NOUVELLE-FRANCE Révérende Mère Duwal, à se confier à la protection de Marie, il promit, s’il rentrait sain et sauf à son foyer, de propager la dévotion à la Sainte-Vierge.Bien qu’il prît part à plusieurs combats sanglants, il n’eut pas même une égratignure.Mais, rentré chez lui, et entraîné par le courant mondain, il finit par oublier totalement l’obligation qu’il avait contractée.A quelques années de là, il tomba dangereusement malade ; il touchait même à ses derniers moments, lorsque la Mère de Dieu lui apparut comme elle est peinte dans la chapelle de Staniontki.Elle venait lui rappeler le vœu qu’il avait fait.Le mourant renouvela alors sa promesse, s’engagea à réparer ses torts et, sur cet engagement, il se trouva instantanément guéri.Tel est le tableau votif de Staniontki, tel est le récit des Dames Bénédictines, qui ajoutent que le signataire de cet ex-voto ne serait autre que le colonel de Géramb qui, devenu plus tard général, renonça au monde et se consacra au service de Marie dans l’Ordre de Citeaux.Nous ne saurions garantir l’exactitude de ce dernier détail, les Bénédictines ayant bien pu confondre Ferdinand de Géramb avec son frère Léopold qui servait comme lui dans les armées autrichiennes où il parvint au grade de général.Au reste, dans ses ouvrages, au moins dans ceux que nous avons sous la main, le P.de Géramb ne fait aucune allusion à cet épisode, que nous empruntons à M Louis Fournier, l’excellent érudit lyonnais, auteur de plusieurs plaquettes intéressantes sur les communautés religieuses de Lyon.Si les Bénédictines se trompent sur l’identité du personnage signataire de l’ex-voto de leur chapelle, nous ferons cependant remarquer qu’en 1814, date de l’envoi du tableau, le baron de Géramb, comme nous le verrons plus loin, verra la mort de très près, mais non de la façon que le rapporte la tradition conservée au monastère de Staniontki.fr.Gildas, O.G.R., (A suivre) ESSAI SUR LORIGINE DES DENES DE L'AMERIQUE DU NORD 265 ESSAI SUR L’ORIGINE DES DÉNÉS DE L’AMÉRIQUE DU NORD (Suite et fin) XIX COUTUMES JUIVES CHEZ LES DENES Pour mieux se rendre compte de la marche des coutumes juives de l’ouest à l’est, d’un continent à l’autre, et bien que les peuplades dont la sociologie en fut affectée aient pu se transporter en masse d’Asie en Amérique sans laisser de représentants après elles, il peut être bon d’examiner si quelques-unes de ces coutumes ne sont point restées en Asie orientale bien des siècles après l’émigration de ceux que nous appelons aujourd’hui Dénés.Nous commencerons par une pratique d’autant plus importante pour l’ethnographe, malgré son insignifiance apparente, qu’elle est d’origine exclusivement hébraïque.Nous lisons au verset 10 du dix-neuvième chapitre du Lévitique: “Tu ne porteras point un habit tissu de deux sortes” de matériaux, c’est-à-dire, comme les Juifs l’ont toujours compris, un habit fait à la fois de substance animale et d’un composé végétal.Du reste, le même précepte se retrouve au Deutéronome (1) dans des termes plus explicites : “Tu ne porteras point”, y est-il dit, “un habit tissu en même temps de laine et de lin”.On peut donner deux explications de cette prohibition.D’après l’historien Josèphe (2), elle ne s’appliquait qu’au peuple, et avait pour but d’en distinguer les prêtres auxquels le port de vêtements faits de ces deux matières était partiellement permis.Comme cet auteur était lui-même de la caste sacerdotale, on peut raisonnablement présumer qu’il connaissait la raison d’être de cette restriction.1— Deut., XXII, 11.2— “Antiquités des Juifs”, lib.IV.11 c.VIII. 266 LA NOUVELLE-FRANCE De plus, le Talmud nous apprend que les prêtres juifs avaient la permission de porter un habit, ou une partie de l’habit, la ceinture, fait du mélange défendu aux autres.Mais un autre auteur, Maimonides, assure que le motif réel de la prohibition mosaïque était d’inspirer aux Juifs de l’horreur pour les rites païens et leurs fauteurs, en les empêchant d’imiter les prêtres des gentils qui avaient l’habitude de combiner les matières susmentionnées dans la composition de leurs vêtements.Quoi qu’il en soit de cette particularité aussi significative qu’ap-paremment insignifiante de la technologie hébraïque, il est pour le moins très intéressant de la retrouver en Chine et même, dit-on, au Thibet.En ce qui est du premier pays, un Juif intelligent, qui la reconnaissait comme caractéristique de sa race, voulut en apprendre la raison de ceux qui l’avaient adoptée.Tout ce qu’il put obtenir des Chinois fut : “Nous ne portons point d’habits faits à la fois de substances animales et végétales.Telle est notre coutume.” Pour ces routiniers typiques, une coutume nationale ou dont l’origine se perd dans la nuit des temps est chose sacrée.Toute explication devient dès lors superflue.Je tiens ces détails du petit ouvrage (3) de Perlmann déjà mentionné.Un auteur moins récent signalait aussi cette étrange restriction il y a quelque soixante-quinze ans.Il écrivait alors : “Un drapier en gros de Stockport apporta récemment des échantillons d’une étoffe de coton et de laine à un commerçant dans la même ligne demeurant à Leeds.Ce dernier n’en ayant pas besoin et remarquant que les couleurs de ces draperies allaient surtout au goût des Asiatiques, suggéra de les expédier en Chine.On lui répondit: “Elles y ont déjà été et on les y a vendues avec un bon profit; “ mais au bout de quelques jours, les marchands de Hong-Kong “ les ont renvoyées, déclarant qu’il était contraire à leur religion de “ tisser ensemble pour les porter des matières d’origine animale et “végétale” (4).Rien de plus clair, par conséquent: chez les Chinois comme chez les Juifs, cette prohibition est affaire de religion.3— The History oj the Jews in China.4— James Finn, The Jews in China ; Londres, 1843. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE l'aMERIQUE DU NORD 267 Une autre observance autrement importante au point de vue sociologique dont nous pouvons faire remonter l’origine aux prescriptions du code mosaïque, est celle du Iévirat.“Quand”, dit la loi des Juifs, “des frères habitent ensemble e: qu • l’un d’eux meurt sans enfants, la femme du défunt ne se mariera point à un autre; mais son frère la prendra et suscitera de la postérité à son frère” (5).Or nous retrouvons aussi cette pratique en Chine, du moins dans certaines provinces comme celles du Honan et du Kiansu.Elle est également suivie, au moins partiellement, dans d’autres provinces du Céleste empire.Comme la colonie juive de Kai-Fung, que nous avons déjà mentionnée, se trouve dans celle du Honan, il ne peut y avoir de présomption à attribuer cette coutume à l’influence des étrangers de la race de Jacob.D’un autre coté, comme elle a été abolie par les Talmudistes, sa présence en Chine est en elle-même un preuve assez plausible que la dite colonie est assez ancienne.Cette même institution du Iévirat, c’est-à-dire la coutume de prendre pour épouse la veuve de son frère, est aussi en vigueur parmi les Mongols, au dire de l’écrivain du Halde (6).Je sais qu’on la rencontre même ailleurs dans des régions à l’abri de toute influence hébraïque, où elle eut probablement pour origine certainei nécessités d’ordre économique.Néanmoins, le fait que, dans l’Asie orientale, elle fleurit surtout là où se trouvaient encore les descendants d’Israël, crée une forte présomption qu’elle est due à l’influence de ceux-ci.Nous avons également vu des Juifs, et selon toute apparence en très grand nombre, parmi les Tartares.Il est donc naturel de remarquer la même pratique dans la société de ces nomades invétérés.“Les jeunes frères sont tenus d’épouser la femme de leur frère aîné mort”, rapporte à leur propos le Frère Jean du Plan Carpin (7).Il y a même plus; cette coutume était si ancrée dans leurs habitudes, qu’ils allèrent jusqu’à forcer des Européens à la suivre.“II arriva”, écrit le même voyageur, “que comme nous étions en ce pays-là, un certain André, duc de Sarvogle en Russie, étant 5— Deut.XXV, 5 6— “Description de la Chine et de la Tartarie chinoise", vol.IV.7— Bergeron, p.155. 268 LA NOUVELLE-FRANCE accusé devant Bathy de tirer des chevaux de Tartarie pour les vendre ailleurs, bien qu’on ne pût le prouver contre lui, ne laissa pas d’être mis à mort.Son jeune frère, ayant appris cela, vint avec la veuve du mort vers ce Bathy, pour le supplier de ne leur ôter point leurs terres et seigneuries ; mais l’autre dit qu’il était raisonnable que ce frère prit en mariage la femme de son frère.II commanda en même temps à la veuve de le prendre pour son mari, suivant la coutume des Tartares.Mais ce frère protesta qu’il aimoit mieux mourir que de faire rien contre sa loi; toutefois Bathy la lui fit prendre par force” (ô).On rencontre la même coutume jusque sur les tundras de'.Yakou-tes, ces parents des Tartares dont nous avons eu si souvent l’occasion de parler au cours de ce travail.“Si un frère aîné meurt, ses femmes deviennent la propriété du plus jeune”, écrit à ce sujet Martin Sauer (9), qui nous les montre ainsi comme accomplissant à leur insu les prescriptions de la loi mosaïque.Nous devons donc nous attendre à trouver la même pratique parmi les aborigènes d’Amérique.Or, avant l’arrivée des missionnaires, une coutume identique fiorissait effectivement parmi nos Dénés, et même chez la grande majorité des indigènes de l’Amérique.C’est un fait bien connu des Indianoiogues, et il y a 27 ans que je le notai moi-même lorsque j’écrivis de mes anciennes ouailles : “Dans le cas de la veuve d’un frère, les Dénés la traitaient en conformité avec la loi judaïque”( 10).C’est surtout en ce qui est de la femme considérée comme jeune fille, épouse, mère et veuve, que la sociologie de nos Indiens rappelle celle des Juifs.Avant d’en donner d’autres preuves, certaines remarques d’ordre sociologico-philoiogique peuvent trouver place ici.Une étude approfondie de l’Ancien Testament ne peut manquer de révéler l’étroite connexion qu’il y avait chez les Juifs entre le chant ou la musique instrumentale, et soit l’inspiration divine, soit la possession diabolique.Ainsi nous voyons David jouer de la harpe pour faire rentrer dans ses sens le roi Saul tourmenté par l’exprit mauvais (11).De même, lorsque le; trois rois d’Israël, de Juda et d’Edom, 8— Ibid., p.160.9— Op.cit., pp.129-30.10— Tbe Western Dénés, p.120.11— I Reg., XVI, 23. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L’AMERIQUE DU NORD 269 partis en guerre contre Moab, demandent à Elisée de l’eau pour leurs armées menacées de mourir de soif, le prophète, pour s’attirer l’inspiration divine, fait venir un musicien, et, dit le texte sacré, pendant que celui-ci “jouait, la main du Seigneur vint sur lui” (le prophète), et il se mit à parler au nom de la Divinité (12).Pour les races dégénérées de l’Amérique du Nord, la magie a remplacé l’inspiration d’en-haut, et le chaman est la contrefaçon des prophètes d’Israël.Comme eux il opère au son des instruments de musique, et le pouvoir surnaturel dont il se dit en possession, la magie, ne se désigne pas d’un autre nom que celui qui dénote le chant.Cœn, en effet, a le double sens de chant et de magie en déné.Pour nos Indiens, ces deux idées sont plus que corrélatives; elles s’expriment absolument de la même manière.A leurs yeux, le chaman est possédé d’un esprit, et quiconque jouit de pouvoirs magiques est un tœyœn, c’est-à-dire quelqu’un qui “chante”—de la racine vœn, qui n’est autre que le possessif du mot cœn, chant.Si l’on y réfléchit, on verra, je crois, dans cette circonstance un point de similarité réelle entre les notions psychiques des Juifs et celles des Dénés.On pourrait y ajouter le fait que les uns et les autres comptaient les jours par chaque retour des ténèbres, et que Juifs et Dénés s’accordent à appeler du même nom le soleil et la lune, les différenciant, lorsque c’est nécessaire, uniquement par la mention du jour ou de la nuit: astre du jour, astre de la nuit (tzen-is uza, œltzis uza, en porteur).Qu’en est-il de leurs langues en tant que langues, ou aggrégats de mots?Avec une certaine dose de bonne volonté, on pourrait trouver une assez forte ressemblance entre l’hébreu bèten, ventre, et le porteur pœt, qui a la même signification; les’hear et le saharah des Juifs et le tsira des Dénés, qui veulent tous dire cheveux; le cêméc des premiers et le sœm des seconds, qui rendent respectivement les idées de soleil et d’étoile; coréc et cœreh,racine; héz et tsêz, bois de chauffage.Mais ce ne sont là apparemment que des analogies fortuites, ou, dans tous les cas, trop peu nombreuses pour tirer à conséquence.L’identité de certaines manières de parler des anciens Hébreux la phraséologie des Porteurs aurait, à mon avis, beaucoup avec 12—IV Reg., III, 15. 270 LA NOUVELLE-FRANCE plus d'importance au point de vue ethnologique.Ainsi les Juifs avaient, et ont conservé, un terme collectif, ou plutôt pluriel, Goim, pour désigner toutes les nations ethniquement étrangères à la leur.II en est de même des Dénés, qui appellent Oenna, Oetna, Atna, etc., selon la tribu, tout peuple aborigène qui n’appartient point à leur race.Pour les uns comme pour fes autres, ces parents que nous désignons sous le nom de cousins sont des frères et en portent le nom.Le porteur teinanzin a également le double sens de l’hébreu iadha’h (latin cognovit).Un Déné qui veut solliciter une faveur et prévoit que vous serez tenté de ne pas le croire, commencera généralement son discours par la déclaration suivante : “Je ne suis pas comme les autres ; je n’ai pas deux langues dans la bouche, je n’en ai qu’une”, c’est-à-dire, je dis toujours la même chose, la vérité, aux uns et aux autres.Or nous n’avons qu’à ouvrir le livre des Proverbes pour y voir le Juif inspiré qui en fut l’auteur nous dire : Os bilingue detestor, je déteste la bouche à double langue (13).II n’y a pas pour un Déné d’injure plus sanglante que d’être appelé JiJqœt, chien pourri.De même, nous lisons au second livre des Rois que, entendant un homme de la maison de Saül maudire le roi David, Abisaï en fut si indigné qu’il demanda à ce dernier la permission de couper la tête à “ce chien mort”; canis hic mortuus, dit la version latine (14).Un petit point de nature plutôt grammaticale, qui pourrait aussi prêter à comparaison, est celui que nous trouvons au chapitre quarante-huitième de la Genèse, alors que le patriarche David parle de Rachel qui lui est morte : mihi mortua est Racbel, traduit littéralement le latin (15).C’est là une tournure toujours employée par le Déné lorsqu’il parle d’un décès qui l’affecte personnellement: srœ tazsai, mihi, ou a me, mortua est, dira-t-il alors.Enfin, l’un des moyens favoris pour les anciens Dénés de se moquer effectivement d’une personne sous leur dépendance était de mêler du bois à sa nourriture.J’ai raconté dans l’un de mes Mythes Porteurs comment trois frères, qui avaient des obligations vis-à-vis d’une 13 —Prov., VIII, 5.14— 11 Reg., XVI, 9 15— Cen., XLVIII, 7. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L’AMÉRIQUE DU NORD 271 vieille femme qu’ils appelaient leur grand’mère, lui jouèrent un tour en mêlant du bois pourri avec du sang, et le lui offrirent en disant : “Grand’mère, faites frire ce gras mêlé de sang que nous vous offrons suivant notre habitude’’ (16).C’était de leur part un affront qui ne resta point impuni.Ne pourrait-on tirer quelque petite leçon de l’analogie entre cet incident et ce qui paraît avoir été une manière identique de se moquer des faibles autrefois en vogue chez les Juifs?C’est du moins ce que laisse supposer un passage le Jérémie, où le prophète s’écrie : “J’étais un doux agneau qu’on emporte pour être vict'me, et je ne ne savais pas qu’ils avaient fait des plans contre moi disant : “Met-“ tons du bois dans son pain, mittamus lignum in pane ejus” (17).J’avoue que je vois dans ces manières de parler et d’agir un peu plus que de simples coïncidences.Mais revenons à la sociologie proprement dite.Le lecteur n’est pas sans se rappeler la remarquable reproduction des cérémonies de la Pâque juive dont un voyageur russe fut témoin au Thibet.Naturellement, dans un milieu si différent, au sein d’une société nomade et sans autres animaux domestiques que le chien, qu’elle réputé impur tout comme les Juifs, les Dénés du Mackenzie ne peuvent nous offrir des rites d’une ressemblance si frappante avec ceux delà loi mosaïque.Voici pourtant ce que l’un de leurs premiers missionnaires, celui sans contredit qui les étudia le plus au point de vue scientifique, nous apprend d’une fête que ces Indiens célébraient annuellement à la nouvelle lune de l’équinoxe du printemps : “A la nuit tombante, on hache dans chaque tente de la viande menu et on la met rôtir dans la terre à l’étuvée, puis on en fait des paquets, en l’entassant dans des gibecières, que chaque homme charge sur son dos.Ces préparatifs achevés, tous les adultes mâles de la peuplade se réunissent dans une première tente, les mains armées d’un bâton et les reins ceints, dans l’attirail de voyageurs.Ils s’y placent autour du feu dans la posture de gens harassés par la marche.Puis se relevant l’un après l’autre, et sortant de la tente en procession, à demi-courbés, comme s’ils succombaient sous le faix 16— Trans.Can.Instvol.V, p.31.17— Jcr.j XI, 19. 272 LA NOUVELLE-FRANCE de leur viande hachée, ils parcourent les sentiers tracés autour des tentes en chantant: .Hélas! ô souris au museau pointu (musaraigne), saute deux fois par dessus terre en forme de croix I O montagne du bois, arrive ! “Ce disant, les Peaux de Lièvre du fleuve, car c’est d’eux que je parle ici, pénètrent dans la première tente venue, ils y mangent en commun et à la hâte une partie du contenu de leurs gibecières, puis ressortant incontinent, ils reforment leur procession, en parcourant chacune des huttes, dans laquelle ils renouvellent leur festin” (18).J’ai parlé du chien, ce “fidèle compagnon de l’homme” qui, bien que plus précieux pour l’Indien que pour le blanc, n’en est pas moins considéré comme un animal impur par le premier.La distinction entre animaux purs et animaux impurs était, en effet, aussi marqué chez les Dénés que parmi les Juifs, et, en plus des restrictions concernant les derniers, il y avait en Amérique certains tabous qui ne regardaient que les femmes.Le chapitre XVII du Lévitique a pour but d’inculquer aux Juifs une horreur salutaire du sang.D’un autre côté, nous lisons dans la Vie de Genghiz Khan qu’avant lui “il était défendu aux Mongols de manger le sang ou l’intérieur des animaux” (19).Chez les Dénés, peuple chasseur et vivant presque exclusivement de gibier et de poisson, l’observation de pareille abstinence était comme une impossibilité physique, ou peu s’en faut.Primum vivere, comme chacun sait.Certaines catégories de leur société—si société il y avait réellement parmi eux—comme les femmes à certaines époques de leur vie, en faisaient le plus grand cas.Il doit être aussi permis de voir dans l’une de leurs observances concernant, non pas la manducation, mais l’effusion du sang, surtout du sang humain, comme un écho affaibli de la prescription mosaïque.Nous en avons un exemple frappant dans le journal de Hearne.Voici ce que ce véridique explorateur rapporte des observances de ses compagnons dénés après un massacre d’Esquimaux.“Ils se considéraient”, dit-il, “dans un état d’impureté qui les porta à observer certaines cérémonies très curieuses et insolites.18— "Essai sur l’Origine des Déné-Dindjié”, p.XLI.19— Op.cil., p.183. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE l’aMERIQUE DU NORD 273 D’abord tous ceux qui avaient personnellement trempé dans le massacre ne pouvaient faire cuire aucune espèce d’aliments, soit pour eux-mêmes, soit pour d’autres.Comme, par bonheur, il y en avait deux qui n’avaient point répandu le sang, on leur assigna le rôle de cuisiniers, qu’ils jouèrent jusqu’à ce que nous eûmes rencontré les femmes.Cette circonstance vint à mon aide; car s’il n’y avait eu dans la troupe aucune personne de cette description, cette tâche me serait dévolue; ce qui n’eût pas été moins fatigant et embarrassant qu’humiliant et provoquant.“Lorsque les aliments furent cuits, tous les meurtriers prirent une espèce d’ochre, ou terre rouge, avec laquelle ils se peignirent l’espace entre le nez et le menton, ainsi que la majeure partie des joues, presque jusqu’aux oreilles, avant de goûter à un morceau, et ils ne consentirent jamais à se servir d’un autre vase ou d’une autre pipe que les leurs pour boire et pour fumer, et aucun des autres ne parut disposé à boire et à fumer avec d’autres vases et d’autres pipes que les leurs”.Ces pratiques, ajoute l’explorateur, “furent strictement et invariablement suivies jusqu’à l’entrée de l’hiver, et pendant tout ce temps ils ne se seraient jamais permis d’embrasser leurs femmes ou leurs enfants.Ils s’abstinrent aussi de manger nombre de parties du renne et d’autres animaux, surtout la tête, les entrailles et le sang.Pendant la durée de leur impureté, ils ne trempèrent jamais leurs aliments dans l’eau, mais les séchèrent au soleil, les mangeant crus ou grillés lorsqu’ils pouvaient avoir un feu qui leur permît de les traiter ainsi.“Lorsqu’arriva le moment de mettre un terme à ces cérémonies, les hommes, loin de toute femme, firent à quelque distance des tentes, un feu dans lequel ils jetèrent tous leurs ornements, tuyaux de pipe et vases, qui furent vite réduits en cendres.Après quoi on prépara un" festin consistant en ces mets qui leur avaient été longtemps défendus, et chacun eut alors la faculté de manger, boire et fumer comme bon lui semblait” (20).Le Lévitique condamne à mort toute personne possédée d’un esprit “pythonique ou de devin” (21).Faut-il faire remonter à pareil l 20— A Journey, pp.205-06.21— Lev., XX, 27. 274 LA NOUVELLE-FRANCE arrêt la coutume qu’avaient les aborigènes américains de faire mour r quiconque avait perdu la raison, par suite d’une possession qu’ils croyaient de nature analogue ?Tout Américaniste connaît le windigo des races algonquines et le sort qui lui était réservé.Je rappelle moi-même avoir eu à désabuser certains de mes Dénés, qui croyaient ne devoir commettre aucun crime en exécutant une pauvre femme qui avait perdu l’exprit, et passait par des crises nerveuses que ses compatriotes prenaient pour une espèce de possession ou d’obsession.Deux autres pratiques connues autrefois des Juifs, puisque la loi mosaïque les prévenait contre elles, et qui sont demeurées en honneur chez les Dénés, sont ainsi mentionnées dans le Lévitique: “Vous ne ferez aucune incision dans votre chair à cause des morts et vous ne ferez point sur vous-mêmes des figures ou des marques” (22).Nous avons dans cette dernière partie du texte sacré une allusion manifeste au tatouage, connu de tous les Indiens, de même que la première a trait à la coutume de se mutiler en signe de deuil, qui ne leur était pas plus étrangère.Je me rappelle, en effet, une femme sékanaise qui s’était coupée une phalange d’un doigt à la perte d’un enfant et une oreille à la mort d’un autre.II convient pourtant d’ajouter que, non moins que la coutume de se tatouer, l’habitude de se mutiler sous l’impulsion d’une forte passion était en honneur chez bien d’autres peuples que les Juifs, notamment chez les Huns, puisqu’à la mort d’Attila ses soldats se coupèrent avec des couteaux et se rasèrent la tête (23).Quant aux observances qui accompagnaient le deuil proprement dit, celles que pratiquaient nos Dénés pouvaient passer pour une seconde édition de celles qui étaient en vogue chez les Juifs.Là encore il faut admettre que ces coutumes n’étaient point l’apanage exclusif de ces deux races.Leur valeur au point de vue ethnologique est donc assez minime.J’en dirai autant de la peur de tout contact avec un cadavre, basée sur l’impureté légale q ui était supposée s’ensuivre.Cette répugnance existait non seulement chez les descendants de Jacob, me 22— Ibid., XIX, 23.23— Chamber’s Encyclopedia, art.Attila. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L’AMÉRIQUE DU NORD 275 comme du reste parmi les Dénés, mais encore au sein d’autres tions, comme par exemple, les Kamtchadales (24).Peut-être faut-il traiter ainsi certaines pratiques dénées qu’on remarquait au cours de ces festins d’apparat qui rappelaient ceux de l’antiquité, païenne aussi bien qu’hébraïque, et ont en même temps la plus grande analogie avec les fêtes données de temps à autres par les souverains mongols.Les livres de la Genèse, chapitre XLII, Judith XII, Esther I, Daniel V, et d’autres passages de la Bible nous offrent des exemples de ces grandes assises de l’hospitalité, ou plutôt de la vanité humaine, dont j’ai moi-même décrit avec force détails (25) l’équivalent déné il y a nombre d’années.On se rappelle qu’en pareil cas la générosité de I’amphytrion se mesurait à la dignité de l’hôte, ou à l’estime que le premier professait pour lui.En d’autres termes, les portions étaient servies aux convives par le maître de céans, qui les faisait doubles ou triples lorsqu’il voulait honorer spécialement quelque individu.Ainsi Joseph traita-t-il son jeune frère Benjamin (26) ; ainsi en usent encore les Dénés vis-à-vis de leurs hôtes.Pareilles festivités marquaient également les grandes circonstances de la vie mongole.Elles duraient parfois sept jours de suite, et étaient accompagnées de distributions d’habits qui paraissent l’équivalent des distributions de couvertures et de peaux tannées si connues à l’ouest des montagnes Rocheuses sous le nom de patlatch et qui, il faut bien le reconnaître, quoique pratiquées par les Dénés, étaient pour eux un emprunt à la sociologie des races échelonnées le long du littoral du Pacifique septentrional.Plus caractéristiques de la nation dénée étaient les nombreuses, et très strictes observances propres à la vie féminine qu’on remarquait parmi toutes ses tribus sans exception.Leur ressemblance na- 24— “Quand le mort est tiré hors de la cabane”, écrivent Grieve et Jefferys des Kamtchadales, “ils se purifient en allant au bois y couper diverses racines desquelles ils font un cercle, au travers duquel ils passent deux fois.Après cela ils le rapportent dans le bois, et le jettent loin vers l’Ouest.Ceux qui ont servi à sortir le cadavre, sont obligés de prendre deux oiseaux, dont l’un est brûlé et l’autre mangé par toute la famille.Cette purgation se fait le même jour, car auparavant ils n’oseroient avoir communication avec personne, ni personne avec eux” (Op.cit., p.82).25— The Western Dénés, pp.147 et seq.26— Gen., XLIII, 34. 276 LA NOUVELLE-FRANCE avec celles du code mosaïque est si frappante que ces pratiques ont, à elles seules, occasionné la thèse de l’origine hébraïque de cette peuplade.II m’est difficile d’entrer ici dans cet ensemble de détails qui pourraient concourir à créer la conviction.J’en dirai pourtant assez pour mettre le lecteur en position de se former lui-même un jugement sûr.Pourtant, pour ne point tomber dans l’exclusivisme qui a porté nombre d’auteurs à faire fausse route, ou du moins à aller trop loin dans leurs conclusions, il convient, même à ce propos, de faire remarquer que plusieurs des pratiques dont il va être question paraissent être plus anciennes que le Lévitique, auquel on a l’habitude de les rapporter.L’état de la femme sujette au mal périodique propre à son sexe, mal qui a causé tant de minutieuses prescriptions dans la loi mosaïque, était redouté de l’homme longtemps avant le temps de Moïse.En effet, lorsque Laban, furieux de la disparition de ses idoles, les cherchait parmi les effets de ses filles, dont l’une, Rachel, les avait emportées, il suffit à celle-ci de s’asseoir dessus et de dire tranquillement à son père : “II m’est arrivé selon la coutume des femmes” (27), pour le voir s’en aller incontinent, et pour détourner de sa tête la sentence de mort que son mari, qui ignorait son larcin, avait implicitement prononcée contre elle.En principe, l’horreur de la Jemina menstruata n’était donc pas limitée à la nation juive, ou du moins elle ne date pas des prescriptions du libérateur du peuple d’Israël.C’est là un point qu’il faut accorder à ceux qui tombent dans l’excès opposé à celui des crédules et rejettent à priori tout essai de comparaison.Mais autre chose est un sentiment plus ou moins généralement répandu, et autre chose les précautions par lesquelles il se manifeste.Chez les Juifs de l’Ancien Testament, la puberté féminine donnait lieu à au moins six espèces d’observances.Premièrement, la jeune fille qui en subissait les conséquences était légalement impure, et tout contact avec elle occasionnait une souillure.En second lieu, on la séquestrait de la compagnie de ses semblables.Troisièmement, en certaines circonstances spécifiées au chapitre XV du Lévitique, on faisait une offrande pour la purifier.Quatrièmement, même à 27—GenXXXI, 35. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE L* AMERIQUE DU NORD 277 la disparition de son mal, elle restait jusqu’à son mariage dans une espèce de séclusion mitigée.Cinquièmement, elle portait alors un costume spécial, et enfin elle était sous la garde d’un proche parent, que l’on tenait responsable de sa conduite et qui avait en outre le devoir de venger toute insulte qui pouvait être faite à sa protégée.Le livre du Lévitique et certaines autres parties de l’Ancien Testament, non moins que l’historien Josèphe, nous sont garants de ces différents points de la sociologie Israélite.Pour les deux premiers, on n’a qu’à consulter le chapitre XV du Lévitique, versets 19-23.Le verset 29 du même chapitre atteste le bien-fondé de ma troisième assertion.Quant à la quatrième, à savoir que même en dehors de ces périodes menstruelles la jeune fille était, jusqu’à son mariage, plus ou moins séquestrée de la compagnie des étrangers, elle ne paraît pas moins bien établie.Le seul nom par lequel on désignait une vierge en hébreu, helmah, ou “cachée”, devrait suffire à le prouver.Aux yeux d’un Juif de l’ancienne école une vierge n’était pas nécessairement une personne absolument pure de coeur et de corps, puisque le texte sacré se croit parfois obligé de mentionner le fait que la dite vierge n’avait point été “connue par l’homme” (2îs).Cette désignation s’appliquait à toute fille qui, ayant atteint l’âge nubile, vivait dans des appartements spéciaux, évités par l’homme.Nous voyons, par exemple, qu’Amnon, qui entretenait une passion coupable pour Thamar, déplorait le fait qu’il ne pouvait la voir, vu qu’elle était vierge (29).De plus, lorsque Héliodore vint à Jérusalem pour en dépouiller le temple de ses trésors, nos livres saints ne trouvent rien de mieux pour dépeindre la commotion causée par son arrivée que de citer le fait- que même “les vierges qui étaient renfermées vinrent, les unes à Onias, les autres aux murs [de la cité], tandis que les autres regardaient par les fenêtres” (30).En ce qui est du costume propre à ces vierges, Dom Calmet nous apprend qu’elles devaient se voiler, et ne pouvaient être vues que de leurs proches parents (31).L’érudit Bénédictin ne donne aucune preuve de son assertion, mais nous n’avons pas à aller loin pour en 28— Gen., XXIV, 16; Num., XXXI, 17.29— 11 Reg., XXIII, 2.30— II Macc., Ill, 19.31— “Dictionnaire de la Bible”, art.Vierge; Toulouse, 1723. 278 LA NOUVELLE-FRANCE trouver.Flavius Josèphe dit expressément qu’au temps de David les jeunes filles portaient des vêtements flottants, “attachés aux mains et descendant jusqu’à la cheville du pied, de manière que l’habit de dessous ne parût pas” (32).D’après saint Jérôme, cet partie du costume féminin, ou plutôt virginal, consistait en un voile léger qui couvrait le corps, y compris la tête, devant laquelle se trouvait une ouverture pour les yeux, comme cela se voit encore en Orient (33).Si je comprends bien la Bible, cet ample vêtement n’était pourtant pas précisément un voile, bien qu’il en tînt lieu pour la tête, puisque nous lisons à propos de Thamar qu’elle “était revêtue d’une longue robe (posim en hébreu), vu que les filles du roi qui étaient vierges portaient de pareilles espèces d’habits” (34).C’était plutôt comme un supplément au costume ordinaire des femmes, une addition dont on pouvait se dispenser sans violer formellement les lois de la décence, puisque, après qu’elle eut été déshonorée, Thamar la déchira et s’enfuit.C’est sans doute de cet appendice à l’habit féminin des Israélites et des tribus circonvoisines que Rébecca se couvrit à la vue de son futur beau-père (35).Bien qu’avant tout un gage de modestie il n’en était pas moins dans un sens comme l’équivalent de la prœ-texta des Romains, un signe de maturité, et probablement, dans le cas présent, un préservatif contre toute liberté indue par un rappel implicite au danger dont pouvait être le siège la personne qui le portait.J’ai dit, en sixième lieu, que les jeunes filles juives étaient sous la tutelle de quelque proche parent.C’est ce qui explique pourquoi, d’après Josèphe, Rébecca dit au serviteur d’Abraham: “Laban est mon frère qui, avec ma mère, prend soin de toutes nos affaires de famille et est le gardien de ma virginité” (36).C’est là, m’objectera-t-on, un témoignage pré-mosaïque, par conséquent, qui n’a rien à faire avec les Israélites comme tels.Ce à quoi je répondrai que cet exemple trahit une coutume suivie aussi bien par la postérité de Jacob que par ses ancêtres.En effet, 32— “Antiquités des Juifs", lib.VIII, c.VIII.33— Hier, in Isai., III.34— 11 Rep., XIII, 18.35— Gen., XXIV, 65.36— "Antiquités des Juifs”, lib.I, c.XVI. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE l’aMERIQUE DU NORD 279 après avoir mentionné le massacre de tous les Benjamites des deux sexes, à l’exception de six cents hommes, Josèphe dit que les Israélites se repentirent de Ieuf acte inconsidéré, dont la conséquence ne pouvait être que l’extinction complète de la tribu de Benjamin.Ils permirent donc aux survivants de prendre pour femmes “quatre cents vierges” qui n’avaie.nt point connu le lit de l’homme”, comme dit l’Ecriture (37).L’historien juif ajoute qu’on fit alors remarquer que si les parents des jeunes filles se plaignaient du procédé, “on leur dirait qu’ils étaient eux-mêmes la cause de ce qui était arrivé en négligeant de garder leurs filles” (38).Josèphe donne en outre comme l’une des raisons pour lesquelles Amnon ne pouvait visiter Thamar le fait qu’elle “était gardée” (39).Or qu’était sous ce rapport la sociologie des Dénés d’Amérique?II est pour le moins très curieux de voir que chacun des six points que je viens d’énumérer se retrouve clairement et intégralement dans le code social de ces Indiens, et que leur observation ne souffrait aucune exception ou mitigation.Tous les auteurs qui ont traité de la femme dénée ont fait remarquer la véritable terreur qu’elle inspirait lorsqu’elle se trouvait dans l’état auquel j’ai fait allusion—depuis Hearne jusqu’au P.Petitot et à l’auteur de ces lignes.Ainsi que je l’écrivais il y a bien longtemps, la femme était alors considérée “comme dans un état d’impureté légale fatale à l’homme qui avait commerce, si indirect fût-il, avec elle” (40).Cette personne, ajoutais-je alors, était “immédiatement séquestrée de la compagnie de ses parents et forcée de s’abriter sous une petite hutte en branchages, seule et loin des chemins battus et du regard des passants”.Tout ce qu’elle touchait devenait impur et bon tout au plus pour le feu.Elle ne pouvait même pas se toucher la tête—sans parler de celle des autres—et avait pour se gratter une espèce de petit peigne en bois destiné uniquement à cet usage.Le contact de ses lèvres aurait également souillé le vase à même lequel elle buvait: un chalumeau fait d’un os de cygne lui permettait d’étancher sa soif sans condamner ce vase au feu.En voyage, elle ne pouvait même pas, cruauté indicible, suivre le chemin tracé par les hommes 37— Juges, XXI, 12.38— Josèphe, op.cit., lib.V, c.11.39— Ibid., VII, c.VIII.40— The Western Dénés, p.162. 280 LA NOUVELLE-FRANCE lorsque, malade, chaussée d’énormes raquettes et chargée du ménage de la famille, elle se rendait d’un campement à un autre.Le contact de ses pieds avec la neige battue par les hommes eût fait perdre à ceux-ci toute chance de réussir à la chasse.II lui fallait se frayer elle-même un sentier, tâche ingrate qui suffit à elle seule à mettre promptement à bout de forces le plus vigoureux marcheur, alors même qu’il ne porte que son arc et ses flèches.Arrivée au campement, il était défendu à la femme malade de se laver à la rivière ou au lac, de peur d’en faire mourir les poissons, etc.Bref, on la fuyait comme la peste.Et la frayeur qu’inspirait son état était si enracinée parmi toutes les tribus dénées qu’elle survécut à leur adoption du christianisme, ainsi que j’en ai eu moi-même des preuves sans nombre.Après sa première maladie, le père de la jeune fille faisait au peuple assemblé à cet effet une distribution d’habits ou de peaux tannées.C’est ce qu’on appelait laver sa “honte”.Ce n’était ni plus ni moins que l’équivalent de l’offrande prescrite au verset 29, chapitre XV du Lévitique.Le nom par lequel nos Dénés désignaient une vierge n’était pas plus approprié que le helmah des Juifs et avait à peu près la même signification.Nous avons vu que le mot hébreu voulait dire littéralement “cachée”.Les Porteurs appelaient sak-œ^'ta, ou “séquestrée”, toute fille qui avait atteint cette période critique de son existence, tandis que celle qui était affectée du mal propre à son sexe recevait le nom d’as/a, ou “celle qui est dans la cave.” En tant que sak-œsta, en dehors de ses périodes de maladie, la jeune fille devait passer ses nuits, soigneusement gardée, dans une espèce d’alcôve tout près de l’oreiller de son père.“Un tœne/.a, ou noble, avait une fille, et elle était vierge”, ainsi commence une légende des Porteurs.“Il lui faisait passer chaque nuit tout près de son oreiller, car il l’élevait avec le plus grand soin” (41).Or chacun sait que les mythes d’un peuple sont un fidèle miroir de ses coutumes sociales.Donc, cette “vierge” dénée était tout aussi soigneusement gardée que la jeune juive des temps anciens.Enfin, la première, non moins que la seconde, portait un signe extérieur de sa condition.Chez les 41—Three Carrier Myths; Trans.Can.Inst., vol.V, p.28. ESSAI SUR L’ORIGINE DES DENES DE l’AMERIQUE DU NORD 281 Dénés de l’Est, c’était au dire de Hearne, “une espèce de voile ou rideau, fait de rassade” (42).Du temps de Harmon, 1812, les jeunes filles porteurs faisaient usage d’une “espèce de voile ou de .frange, porté sur les yeux et fait soit de perles enfilées ensemble, soit de minces lanières de peau de chevreuil garnies de piquants de porc-épic” (43).Cet indice de la puberté féminine était donc pour les sak-œsta dénées le parfait équivalent du posim des helmah juives.Comment des particularités sociologiques si singulières se retrouvent-elles à peu près identiques sous des cieux si différents, dans des régions séparées par de si grandes distances et au sein d’une société si dissemblable?Mais ce n’est pas tout.Une fois mariée, la Dénée subissait la séparation a thoro dans tous les cas où celle-ci était prescrite par le Lévitique.La naissance d’un enfant avait aussi le même résultat.Dans ces cas, Juive et Dénée étaient légalement impures, et leur état inspirait les mêmes précautions (44).II est aussi à noter que parmi les aborigènes d’Amérique, cette séparation durait plus après la naissance d’une fille qu’après celle d’un fils (45).Chez les Dénés, la coutume voulait que le mari de la nouvelle mère fît une distribution d’habits, dans laquelle il est permis de voir l’accomplissement inconscient d’une autre prescription du Lévitique (46).Jetant en terminant un regard de retrospection sur les pages qui précédent, je laisse au lecteur de bonne foi à décider lui-même si les points suivants n’ont point été abondamment prouvés : lo Les ancêtres des Dénés émigrèrent certainement de Sibérie en Amérique, probablement par le détroit de Behring ; 2o les éléments qui, à l’origine, contribuèrent à former leur nation n’étaient point homogènes, et 3o ils eurent probablement commerce, direct ou indirect, avec des Juifs ou des peuples plus ou moins hébraïsants.A.-G.Morice, O.M.L 42— Op.ci(., pp.314-15.43— An Account of tbe Indians living West of tbe Rocky Mountains, p.246 (Toronto edition).44— Lev., XII, 2 45— Ibid., XII., 4.5.46— Ibid., XII, 6 282 LA NOUVELLE-FRANCE PAGES ROMAINES Souvenir de cinquante ans.—La cession delà vénétie.La gravité des préoccupations de l’heure présente va laisser passer inaperçu-le cinquantenaire de certains événements qu’il n’est pas inutile de rappeler aujourd’hui et dans lesquels l’Italie joua un rôle dont le souvenir est du plus vif intérêt.Vaincu par les armées de l’Autriche et de la Prusse, en cédant ses droits sur les duchés de Schleswig et Holstein, Christian IX, roi de Danemark, livra ses vainqueurs à toutes les furies de la guerre.Le traité de Vienne du 30 octobre 1864, qui confirmait les succès austro-prussiens , fut la véritable tunique de Nessus qui devint fatale aux alliés de la veille, en éveillant, dans son application, leurs jalousies et leurs rivalités.Pour créer un nouvel embarras à l’Autriche, en cas de conflit avec elle, la Prusse s’empressa de reconnaître le nouveau royaume d’Italie, de le faire reconnaître officiellement par les petits états d’Allemagne et de contracter avec lui un traité de commerce dont les clauses très favorables devaient préparer une alliance qui, en flattant les aspirations italiennes vers la conquête des provinces encore sous l’autorité de l’Autriche, devenait une garantie par la Prusse, sûre désormais de diviser, le cas échéant, les forces des armées autrichiennes.Pour mieux arriver à ses fins, la Prusse protestante chercha à s’assurer la neutralité de la France, en même temps qu’elle fomentait des troubles dans l’Italie méridionale, ici provoquant des manifestations républicaines, là éveillant les espérances des partisans des Bourbons, elle poussait le gouvernement à des mesures anti-religieuses pour satisfaire les désirs des partis avancés et l’entraînait à une nouvelle guerre contre l’Autriche en flattant les ambitions de conquête, en vue d’achever l’unité italienne.Les mesures légales contre les associations catholiques se succédaient avec méthode, servant de digue à la poussée républicaine.Les dotations matrimoniales, si nombreuses en Italie, furent partagées entre les époux chrétiens qui imploraient la bénédiction de l’Eglise, et ceux qui, au nom de la libre pensée, les rejetaient se bornant au mariage civil.Sous prétexte de pourvoir à la sécurité de l’Etat, les Chambres votèrent une loi proposée par Crispi, en vertu de laquelle certains évêques furent brutalement envoyés en exil, sans même que le temps de régler leurs affaires personnelles leur fût laissé.Les journaux catholiques furent suspendus arbitrairement, et certaines associations religieuses furent dissoutes.Pour ne citer que quelques noms, les évêques de Guastalla, de Parme, de Calvi, furent parmi les premières vicitimes.Enfin, en 10 jours, du 9 au 10 juin 1866, le parlement vota les articles d’une loi qui supprimait toutes les corporations religieuses, confisquait tous leurs biens, les convertissait en rentes sur l’Etat, mais, ô amour des humbles ! pourvoyait au , nécessités des petits curés.Ces persécutions si odieuses ne désarmaient pas le parti de Mazzini, si bien que sc réunissant en un meeting à Florence même, le 19 mars 1866, il nomma un triumvirat chargé d’étudier le problème de la démocratie, et de le résoudre dans le plus bref délai.Ce problème de la démocratie renfermait celui de la détrônisa-tion de la Papauté, comme couronnement de l’œuvre commencée par Luther, “coronamento dell’ opéra cominciato da Lutero”.L’influence secrète de.agents prussiens venus à Florence se manifestait.Le 6 mai, un décret royal autorisait la formation de l’armée garibaldienne.Une lettre du ministre de la guerre à Garibaldi lui annon ait sa nomination de chef de l’armée démocratique alliée à l’armée royale. 283 PAGES ROMAINES La publication officielle du traité d’alliance conclu entre la Prusse et l’Italie eut lieu à peu près en même temps.Le 20 juin, le roi Victor-Emmanuel lança deux proclamations, l’une à peuple, l’autre à la garde nationale.Dans la première, évoquant tous les torts de l’Autriche à l’égard de l’Italie et son obstination à ne pas vouloir céder la Vénétie, il exposait la nécessité où se trouvaient les Italiens de prendre les pour aller à la délivrance de leurs frères encore détenus sous le joug autrichien.Puis, confiant la régence du royaume au prince de Carignan.il déclarait reprendre l’épée de Gaito, de Pastrengo, de Palestro, de San Martino, sûr de pouvoir finalement réaliser toutes les aspirations du voeu qu’il avait fait autrefois la tombe de ses ancêtres.Par la seconde proclamation, il confiait à la fidélité de la garde nationale la sécurité de la vie intérieure du pays.Le même jour, le général La Marmora, qui s’était démis de la présidence du conseil et du ministère des Affaires Etrangères, pour assumer la charge de chef de l’état-major, signifiait la déclaration de guerre à l’archiduc Albert, dant les troupes autrichiennes en Vénétie, l’informant que les hostilités ceraient trois jours après la présente signification.Le roi partit de Florence le 21 juin pour Crémona; le 23, à 7 heures du matin, l’armée italienne passa le Mincio, sans rencontrer nulle résistance de la part des Autrichiens.Le 17 juin, Guillaume, roi de Prusse, avait déclaré la guerre à l’Autriche; ce ne fut que le 24, que l’empereur François-Joseph annonça à ses peùples la cruche nécessité en Iaquelles il se trouvait de combattre ses ennemis.Les forces en présence étaient, en chiffres ronds, six cent mille Autrichiens, sept cent mille Allemands-prussiens, trois cent soixante dix mille Italiens.Après divers combats, l’armée autrichienne battit l’armée d’Italie à Custozza, le 24 juin, et celle-ci n’avait pu encore prendre sa revanche, quand, le 5 juillet, Napoléon III informa télégraphiquement le roi Victor-Emmanuel que l’empereur François-Joseph lui avait cédé à lui la Vénétie.II l’invitait donc à accepter la médiation qu’il lui offrait, à conclure une armistice pour permettre de traiter des conditions de la paix qui, désormais, s’imposait.La réponse de Victor-Emmanuel à Napoléon fut qu’il allait en référer à ses ministres, celle des ministres qu’il fallait prendre conseil de la Prusse, par suite des obligations de l’alliance, et que en attendant les hostilités continueraient.Le 10 juillet un nouveau télégramme informait l'empereur que la Prusse rappelait l’Italie à l’observation de ses engagements, que l’on ne pouvait reconnaître la cession de la Vénétie, sans abandonner de ce chef l’alliance prussienne, et forcer par conséquent la Prusse à soutenir désormais toute seule le poids d’une guerre qu’elle n’avait entreprise que parcequ’etle était assurée du concours de son alliée.C’était dire que l’Italie, qui avait subi la défaite de Custozza, voulait venger l’honneur de ses armes '.qu’elle ne pouvait pas recevoir la Vénétie à titre d’aumône, alors qu’elle en avait refusé la cession deux mois auparavant, par suite des conditions qu’on lui imposait en retour, et parce que ce don, fait par Napoléon, l’obligerait évidemment à une compensation envers la France.Le général Cialdini passa donc le Pô.le 8 juillet, avec l’armée de 100,000 hommes dont il avait le commandement, cherchant partout une armée autrichienne à combattre, ne rencontrant nulle part pas même une sentinelle.Peu soucieux de défendre un pays dont la cession avait été faite à l’empereur des Français, sans esprit de retour, les Autrichiens s’étaient retirés, après avoir fait sauter les forts des place ; qu’ils abandonnaient, brûlé toutes les munitions, détruit les ponts sur l’Adige, afin de permettre à leur retraite volontaire de s’effectuer, sans que l’ennemi pût prendre contact avec eux.C’est ainsi que les troupes italiennes entrèrent sans coup férir dans Rovigo, Padoue, Vicence, Trévise totalement abandonnées.La revanche de Cu'tozza leur échappant sur terre, les Italiens essayèrent de la reprendre sur mer, à Lissa, où le 20 juillet fut une journée néfaste pour leur son ai mes sur comman- commen- 284 LA NOUVELLE-FRANCE marine.Lissa, qui était son objectif, ne fut pas conquise par eux et leur vaisseau amiral Rè d'Italia fut coulé à pic dans les profondeurs de l’Adriatique.Il eût été imprudent de continuer à tenter la fortune des armes, et la gazette officielle du 24 juillet publia la note suivante : “Les propositions faites par Sa Majesté l’Empereur des Français, en qualité de médiateur, aux gouvernements de Prusse et d’Autriche ayant été acceptées par eux comme base d un armistice, le gouvernement prussien a donné connaissance de cette détermination au gouvernement italien, réservant, suivant les termes de l’alliance, le consentement de l’Italie.“A la suite de ce fait, le gouvernement italien se déclara prêt à consentir sous garantie de réciprocité à une suspension d’armes de S jours, pendant lesquels seront débattues les conditions qui, pour l’Italie, serviront de base à la conclusion d’une paix honorable.” Le surlendemain de la célèbre bataille de Sadowa (3 juillet), qui fut la grande défaite autrichienne, le 5 juillet, le Moniteur de l’Empire français avait laissé entendre que la cession de la Vénétie avait été acceptée par l’empereur, mais en réalité il ne fit aucun acte de prise de possession, ce dont l’Italie profita pour publier dans sa gazette officielle du 19 juillet et daté de Ferrate un décret royal, en 21 articles, réglementant le gouvernement provisoire et l’administration temporaire des provinces vénitiennes.Par des ordonnances successives, les diverses charges publiques furent toutes attribuées à des commissaires nommés par le roi.Pour légitimer toutes ces mesures, à la non prise de possession de Napoléon on joignait le refus opposé par l’Italie à reconnaître l’acte de cession fait par François-Joseph à l’empereur des Français.Il en résulta que pour maintenir ses prétentions l’Italie posa comme bases des préliminaires de la paix les 3 articles suivants: 1.cession directe, sans nulle condition, sans nulle compensation, de la Vénétie au gouvernement italien ; 2, réserve de traiter une rectification de frontières pour la cession du Tyrol; 3, l’Uti possidetis militaire pendant l’armistice.Un refus très catégorique de l’Autriche fut la seule réponse qu’elle donna.L’armistice fut prolongé jusqu’au 10 août, mais pendant ce temps, quatre nouveaux corps d’armée autrichiens se dirigèrent vers les frontières italiennes ce qui porta Victor-Emmanuel à modifier ses prétentions.II envoya, à Formons, le général Bariola pour négocier un armistice militaire, sans nui succès d’aii'eurs, les Autrichiens rejetant l’uii possidetis, sinon sous certaines conditions qui le détruisaient.On prorogea de 24 heures la suspension d’armes, mais le 11 août, les Autrichiens sortant de Peschlera, vinrent occuper les hauteurs de Solferino et se mirent en état de recommencer les hostilités.Force fut de céder et un nouvel armistice fut conclu allant du 13 août au 9 septembre.Par l’article 8 des préliminaires du traité de paix avec l’Autriche, le roi de Prusse s’était engagé à obtenir l’adhésion de l’Italie à la paix, sitôt que l’empereur des Français aurait déclaré que la Vénétie serait mise à la disposition du roi d’Italie.Le 18 août, le journal de Florence, l’Opinione, annonçait que “l’Empereur des Français mettait la Vénétie à la disposition de Victor-Emmanuel.” Trois jours après il donnait la nouvelle du départ déjà effectué pour Paris, de l’aide-de-camp du roi,le général Angeiini, porteur d’une lettre autographe de Victor-Emmanuel à Napoléon.Le Moniteur du 1er septembre publia la note officielle suivante : “L’Empereur en acceptant la cession de la Vénétie, s’est inspiré du désir de contribuer à éliminer une des causes principales de la demi re guerre, et de hâter la suspension des hostilités.A peine la conclusion d’un armistice en Italie a été arrêtée que le gouvernement de Sa Majesté a multiplié ses efforts pour faciliter l'entente et la paix entre les cabinets de Vienne et de Florence.Il était nécessaire toutefois de régulariser auparavant la cession faite à Sa Majesté par l’Empereur François-Joseph.“Un traité a été signé, à cet effet, le 24 de ce mois. 285 PAGES ROMAINES entre la France et l’Autriche, et la ratification de ses clauses en a été faite, hier, (31 août) à Vienne.En vertu de cet acte, la remise des forteresses et des territoires du royaume Lombard-Vénitien se fera par une commission autrichienne entre les mains du commissaire français actuellement en Vénétie.Le délégué de la France se mettra ensuite en rapports avec les autorités vénitiennes, pour leur transmettre les droits de possession qu’il aura reçus et les populations seront invitées à décider, elles-mêmes, du sort de leur pays.Sous cette réserve, S.M.n’a pas hésité à déclarer, depuis le 29 juillet, qu’elle consentait à la réunion au royaume d’Italie des provinces cédées par l’Autriche.” En preuve à l’appui, le Moniteur du même jour publiait la lettre de Napoléon à Victor-Emmanuel, à la date du 11 août, et portée au quartier général par le baron de Malaret , ambassadeur de France à Florence.Voici la teneur de la lettre: “ Monsieur Mon Frère : “ .’ai appris avec plaisir que V.M avait souscrit à l’armistice et aux préliminaires de paix conclus entre le roi de Prusse et Temper ;ur d’Autriche.II est donc probable qu’une nouvelle ère de tranquillité s’ouvrira pour l’Europe.Votre Majesté sait que j’ai accepté l’offre de la Vénétie pour la préserve de toute dévastation et .empêcher une inutile effu .ion de sang.Mon but fut toujours de la rendre à elle-même, afin que l’Italie ¦•roi libre des Alpes à l’Adriatique.Disposant de ses destinées, la Vénétie pourra bientôt par la voix du suffrage universel exprimer sa volonté.“Votre Majesté reconnaîtra que, en ces circonstances, l’œuvre de la France a eu encore pour objet l’humanité, l’indépendance des peuples.Je vous réitère l’assurance des sentiments de haute estime et de sincère amitié, avec lesquels, je suis de Votre Majesté le bon frère, Napoléon.” Le protocole suivi pour la remise des villes et des forts de la part des Autrichiens au gouvernement français fut d’une remarquable simplicité.En un procès verbal, le général Moring, autrichien, consignait la cession qu’il faisait, en chaque lieu, au général Lebœuf représentant Napoléon, et après en avoir manifesté l’acceptation, celui-ci rétrocédait ses droits aux représentants des municipalités qui invitaient aussitôt les troupes italiennes stationnant au dehors des portes de la ville d’en franchir les murs.Malgré tous les bons offices du gouvernement français, à cette occasion, comme pour bien marquer que les cérémonies protocolaires de la cession n’étaient que des chinoiseries diplomatiques et que, pratiquement, l’Italie ne reconnaissait que la cession de la Vénétie à la France, trois jours avant que les généraux Moring et Lebœuf vinssent remplir leur mission, un décret royal de la cour de Florence fixait le jour du plébiscite et en faisait connaître les règles des suffrages.Le 27 octobre, dans le palais ducal de Venise, Tecchio, président de la cour d’appel, proclama que 641,788 citoyens affirmaient par leurs votes que leur volonté était d’être incorporés à la grande patrie italienne, et que sur l’ensemble des électeurs, seuls 69 étaient d’un avis opposé.Malgré le patriotisme que montra en cette occasion le clergé, et les fîtes d’action de grâces célébrées dans toutes les églises, les sectes ne désarmèrent pas; il fallait laisser gronder la haine contre la religion, pour que le peuple souhaitât lui-même la prise de Rome, la chute du pouvoir temporel, pour achever l’Unité italienne.Quelques années encore et le fait était accompli.Dof-Paolo-Agosto. 286 LA NOUVELLE-FRANCE BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE Le Devoir social au Canada français.—Voilà un livre d’une lecture vraiment réconfortante en même temps qu’agréable et utile, parce qu’il est riche d’idées saines et de promesses d’avenir.Si on peut se plaindre avec raison que trop de jeunes gens sont légers, ennemis de l’effort intellectuel, on devra reconnaître, en parcourant ce substantiel volume, qu’il s’en trouve aussi de fort laborieux, et qui savent utiliser à merveille les ressources de leurs talents.L’Association Catholique de la Jeunesse qui nous les montre ici après les avoir si bien outillés sur la question du devoir social, comme elle sait le faire pour tous les sujets qu’elle propose à ses membres, nous apparaît une fois de plus comme la merveilleuse école de formation sociale catholique pour les jeunes gens de notre race, à quelque classe qu’ils appartiennent.Si elle renferme, comme on le reconnaît communément, des âmes pleines d’ardeur et d’enthousiasme, éprises d’idéal, toutes dévouées de cœur à l’Eglise et à la Patrie, on trouve aussi dans son sein—et il en est peut-être moins qui le savent—des esprits sérieux, avides de vérité pure et complète, éminemment actifs, aptes aux problèmes les plus élevés, et prêts au travail le plus ardu pour atteindre leur noble but, l’idéal proposé.Le livre que nous présentons aux lecteurs de la Nouvelle-France sera sans doute, sous ce rapport et pour quelques-uns, une révélation ; il sera sûrement pour les gens soucieux de notre avenir, et pour les jeunes surtout, une véritable mine et un encouragement précieux; il sera enfin pour tous les amis de bien une joie et un puissant motif d’espérance.Nous lui souhaitons pour notre part la plus large et la plus fructueuse effusion.Après une partie plutôt préliminaire, intitulée: “La fête du Souvenir,” et consacrée à la célébration extérieure du 10e anniversaire de la fondation de I’A.C.J.C., l’ouvrage contient tous les travaux soumis par les congressistes sur le Devoir social considéré sous toutes ses faces.En premier lieu et méritant une mention à part le discours de M.le Docteur Geo.-H.Baril, président de ’A.C.J.C.: nous le disons en toute conviction, nous avons rarement vu, chez des jeunes gens, autant de précision de doctrine et de forme; M.Baril donne à ses camarades un exposé succinct, clair et complet des principes du Devoir social dans un discours de haute envolée philosophique, et de la plus pure inspiration catholique.Nous ne pouvons signaler les autres discours ou travaux en particulier, mais nous tenons à féliciter tous ces jeunes gens de la façon simple, nette, et toujours sûre dont ils ont traité leurs sujets respectifs, et de l’intérêt que dénotent les commentaires et les discussions qui suivent les exposés de cha-Le lecteur trouvera dans quatre chapitres tout remplis d’idées substantielles les questions particulières du Devoir social au Canada français : lo.dans la classe rurale; 2o dans les professions libérales; 3o dans le commerce et l’industrie; 4o dans la vie nationale.Puissent les jeunes gens de l’A.C.J.C., et d’autres aussi, se pénétrer des enseignements que renferme ce beau livre et les mettre vaillamment en pratique pour le plus grand bien de notre cher Canada français et catholique.cun.C.G.L’Histoire Sainte enseignée; 2e partie: Histoire du peuple de Dieu.—Livre du maître et de la maîtresse, par l’abbé F.-A.Baillairge, curé de Verchères, P.Q.Grand in-8, de 410 pages.(1) Cette partie, dite intermédiaire, doit être enseignée au 5e et 6e cours d’école modèle.—Ouvrage destiné à suppléer au défaut d’étude de l’histoire de notre religion laquelle, d’après l’auteur, “est très-négligée, depuis des années, dans une multitude de nos maisons d’éducation.” Se vend chez l’auteur, broché, 75 sous, relié, $1.00 Jranco. 287 BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE Acadie, par Ed.Richard, édité par H.d’Arles.Québec chez A.K.-Laflamme; Boston, chez Marier Publish.Co., 21 Harrison Ave.—Voici un ouvrage dont la fortune n’a rien de banal.Publié d’abord en anglais, grâces au R.P.Drummond S.J., qui l’a excellemment traduit, il voit enfin le jour dans sa langue originelle après la mort de l’auteur.Ce n’est pas tout; il est entièrement refondu par l’éditeur, lequel s’est permis de le modifier de toutes les façons, soit en en corrigeant le style, soit en le documentant, soit en élaguant certaines longueurs.Quel dommage que M.d Arles n’ait pas poussé l’audace et le dévouement jusqu’au bout, en faisant disparaître les considérations pseudophilosophiques du chapitre premier et en résumant méthodiquement les deux volumes de l’œuvre complète en un seul! Je m’imagine que du fond de la tombe son cousin lui en aurait su bon gré.C.est que E.Richard qui, entre parenthèse, écrivait mal le français, s’est montré injustement sévère pour la France et injustement indulgent envers l’Angleterre.Quel prurit pousse donc nos historiens canadiens à diffamer leurs ancêtres et à glorifier leurs persécuteurs ?Nos ennemis n’auront pas â chercher loin des arguments pour déshonorer notre mère-patrie ; ils les trouveront en abondance dans les livres des Canadiens-français.Nous avons commencé à publier dans cette revue quelques réflexions sur ce sujet.Est-ce à dire que l’Acadie soit un travail sans valeur?Loin de là.Sans doute ce n’est pas une histoire suivie, ce n’est pas même une étude de mœurs.Il ne remplace point les ouvrages antérieurs de Rameau, de Casgrain et de tant d’autres.Qu’est-ce donc, dira-t-on ?Un plaidoyer admirable et définitif sur la question acadienne, qui doit trouver sa place dans toutes les bibliothèques.E.Richard était un avocat.Il a fait des documents découverts ou utilisés par lui un usage tel que le litige relatif à l’innocence des Acadiens et à la culpabilité inexcusable de leurs oppresseurs se trouve désormais vidé sans appel possible.Dorénavant tous ceux qui écriront sur ce sujet qui nous passionne encore aujourd’hui se verront obligés d’adhérer sans réserve au jugement de Richard, sauf sur l’unique point de la responsabilité du gouvernement britannique.Espérons que le second volume de l’Acadie ne se fera pas attendre et que nous pourrons bientôt féliciter plus amplement M.H.d’Arles.fr.A.cap.BIBLIOGRAPHIE FRANÇAISE Charles Sarolea.Le Réveil de la France, texte anglais, et traduction par Charles Grolleau.108 pages petit in-18, de la collection “Bellum”, Georges Crès & Cie, éditeurs, 116 Bd Saint-Germain, Paris: prix fr 1.50.—L’auteur, qui est consul de Belgique à Edimbourg, et depuis vingt ans Directeur de l’enseignement français à l’Université de la même ville, prêche à ses élèves l’amour de la France dont il est lui-même animé.Rien de convainquant, et d’entraînant â la fois, comme ces courtes pages écrites en un anglais impeccable, avec traduction française parfaite en regard, où le savant professeur à la vigueur de l’argument, et à la science de l’histoire, unit la noblesse et le charme du style, pour venger l’honneur méconnu de notre ancienne mère-patrie.A ce beau tableau pourquoi nous faut-il signaler une ombre regrettable ?A la page 40, pour expliquer—nous n’osons dire justifier—la décroissance de la population française, l’auteur donne une ou deux raisons que ne saurait admettre la sociologie chrétienne.—Nous ne pouvons résister, en terminant cette courte appréciation, au plaisir de citer une envolée de l’éloquent professeur: “On a dit autrefois 288 LA NOUVELLE-FRANCE de ton aimable terre des Gaules que c’était le plus beau royaume que Dieu ait jamais créé après celui du Ciel.Les chroniqueurs ont exalté les “gestes de Dieu par les Francs,” Gesta Dei per Francos.Car tes rois francs étaient des saints et tes jeunes filles elles-mêmes des héroïnes.Le monde a bien changé depuis.Mais ton esprit, ô France, n’a pas changé.Tes palais modernes, comme tes anciennes cathédrales, révèlent encore tes vertus.Ton sanctuaire de Reims, mutilé par les barbares, était le Panthéon de la chrétienté.Comme au temps de saint Louis, de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc, la France, accomplié encore les “gestes de Dieu”.Tu travailles encore au plan divin dans l’humanitt.Comme aux jours de la Pucelle d’Orléans, le Dieu qui te protégea toujours choisit encore les plus humbles et les plus pauvres de tes entants pour accomplir sa volonté divine.” L.L.Sur la Guerre.Pages actuelles 1914-15.Editeurs Bloud & Gay, Paris.lo.La Neutralité de la Belgique, par Henri Welschinger.64 pages.2o.La Belgique en terre d'exil, par Henry Carton de Wiart.78 pages.3o.L’Allemagne s’accuse, par Jean de Beer.L’invasion et l’occupation allemandes en Belgique.62 pages.4o.Comment les Allemands font l’opinion: Les nouvelles de guerre affichées à Bruxelles, par L.Dumont Wilden.2 brochures de 103 et 104 pages.Ces quatre brochures nous reportent en Belgique au milieu des horreurs qui marqueront longtemps le sol de ce pays martyr.Nous y voyons tour à tour la perfidie, la cruauté, la cupidité qui semblent avoir fait alliance ensemble, sous le patronage de la kultur germanique, pour bien nous faire voir l'impuissance et l’inanité de toute civilisation qui ne s'appuie pas sur le christianisme.5o.Les sous-marins et la guerre actuelle, par G.Blanchon.38 pages.6o.Les Zeppelins, par G.Besançon.43 pages.7o.Notre “75”, par Francis Marre.63 pages.8o.Dans les tranchées du Front, 63 pages.Avec ces auteurs nous touchons du doigt les armes principales dont se servent les soldats qui font la Grande Guerre.Formidables comme jamais arme n’a été, ces engins font du ravage épouvantable là où portent leurs coups.Il est intéressant de les étudier avec des hommes qui les connaissent si bien.9o.Rectitude et Perversion du sens national, par Camille Jullian.40 pages.Nation et patrie, sens national et patriotisme.Voilà ce que l’auteur veut expliquer dans un ingénieux rapprochement qu’il fait entre la France et l’Allemagne.Dans la première il voit ce que doit être une nation, dans la seconde ce qu’elle ne doit pas être.Ce parallélisme fort intéressant se poursuit jusqu’au dernier chapitre intitulé: “Ce que doit être une nation dans le temps et dans l’espace.” Sous la Rafale.Souvenirs de guerre d’après des documents inédits, par M.de Selle de la Castille.Préface par le général F.Canonge; in-12, fr.1.50 P.Lethielleux, éditeur, 10 rue Cassette.Paris—Oème.175 pages.Se divise en quatre parties: lo.Humour français: la vie dans les tranchées; 2o.Bra- voure française: l’assaut; 3o.Espérance française: le réveil religieux; 40.Grandeur française: nos morts.Petits récits, bien vivants, qui peignent admirablement la vie française.La certitude si réconfortante de la victoire finale y brille à chaque page.Ce qui ajoute à l’intérêt, c’est que tous ces traits sont tirés de lettres qui ont passé par les mains de l’auteur.c.La Jeune Génération en Alsace-Lorraine, par l’abbé Wetterlé, ancien député au Reichstag et à la Chambre d’Alsace-Lorraine.Préface par Henri Welschin-ger, membre de l’Institut, in-12.0.50, franco .0.55.(P.Lethielleux, éditeur, 10, rue Cassette.Paris, Vie).Conférence faite pour prouver que l’àme alsa-cienne-lorraine est toujours, comme autrefois, faite d’étoffe bien française.
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