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Titre :
La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français
Éditeur :
  • Québec :[s.n.],1902-1918
Contenu spécifique :
Juillet
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
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    Successeurs :
  • Parler français ,
  • Canada français
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La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1916-07, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE-FRANCE TOME XV JUILLET 1916 No 7 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE ET LE CÉSARO-PAPISME (Suite) Que l’Empereur, en outre, mettant le comble à sa sollicitude pour le bien spirituel de ses sujets, réprimât l’immoralité de certains spectacles; qu’il sévît contre les hérésiarques, obstinés perturbateurs de l’Etat aussi bien que de l’Eglise; qu’à l’Empire devenu chrétien il donnât une Capitale nouvelle, d’où était banni tout vestige de paganisme, où affluaient les plus précieuses reliques de toute les parties de la Terre Sainte et de l’Asie; où l’œil rencontrait de toutes parts, basiliques, églises, couvents, hôpitaux ; où les cérémonies du culte revêtaient une magnificence vraiment royale (1), quoi de mieux?1—II faut convenir que Constantinople avait plus que Rome l’aspect d’une capitale d’Empire chrétien.Rome gardait son Sénat et son Capitole, e le restait attachée à nombre de ses vieilles traditions païennes.Constantinople n’avait aucun de ces monuments d’un passé déconsidéré.De plus, jusqu’à ce que les Arabes et les autres peuplades musulmanes viennent menacer ses provinces, Constantinople demeurera intacte, tandis que Rome et l’Italie seront ravagées par les barbares, souvent par la peste et la famine.Au milieu de cette universelle dévastation Constantinople surgira comme la tête radieuse du Christianisme.C’est de ses murs que partiront les missionnaires pour de nouvelles conquêtes évangéliques; c’est à son Basileus que s’adresseront les ambassadeurs des Francs, des Wisigoths, voire des Anglo-Saxons; c’est à lui que le Pape viendra suppliant demander des secours en argent et en vivres, et en soldats, pour sauver la péninsule des misères innombrables qui fondront sur elle.Au fond tout cela sera providentiel.Grâce à l’invasion des barbares les empereurs d’Orient seront de plus en plus oubliés en Italie ; un seul homme y fera figure de maître et de sauveur, ce sera le Pape.Un jour cet homme s’affranchira complètement de la tutelle byzantine, il sacrera lui-même un nouvel empereur d’Occident qui à son tour lui confirmera la possession d’un territoire, et ajoutera à la couronne pontificale l’éclat d’une couronne royale.Mais l’Empereur d’Orient ne se consolera pas de ce geste libérateur; pour s’en venger il finira par rompre avec le chef de l’Eglise du Christ. 290 LA NOUVELLE-FRANCE N’était-ce pas l’union des deux pouvoirs, telle que rêvée par l’Eglise, laquelle, ne l’oublions pas, n’a jamais dédaigné le secours du bras séculier, du moment que celui-ci n’a pas cherché à l’enchaîner et à la dominer, sous prétexte de seconder son action apostolique.Ne nous étonnons pas que l’Eglise ait accordé à Constantin certains privilèges spirituels, qui passeront à ses successeurs; qu’elle l’ait tirée du rang des simples laïcs; qu’elle en ait fait une sorte de personnage religieux par le rite du sacre assez justement dénommé le huitième sacrement; qu’elle lui ait permis de remplir certaines fonctions réservées aux clercs, v.g.de lire I’épître à I’ambon, de porter l’Evangile dans ses mains, de recevoir du Patriarche l’encensoir et d’encenser la sainte table, de prendre le pain consacré et de se communier lui-même.C’était sa manière à elle de reconnaître l’importance des services que ce prince lui avait rendus.C’est en ne perdant pas de vue ces mêmes services qu’il nous faut lire certains éloges des panégyristes de l’impérial catéchumène, et interpréter certaines paroles de Pères d’ailleurs très orthodoxes et nullement disposés à sacrifier l’indépendance de l’Epouse du Christ.N’est-ce pas un saint Grégoire de Nazianze qui appelle l’Empire un sacerdoce ?N’est-ce pas le pape Léon-le-Grand qtii écrira à Théodose II sa joie de rencontrer en lui un esprit non seulement royal, mais encore sacerdotal” (1) ?N’est-ce pas l’assemblée entière des Pères du Concile de Chalcédoine qui s’écriera après l’allocution de Marcien : “ Gloire à Marcien ! Nouveau Paul, flambeau de la foi orthodoxe, nouveau Constantin, tu es ensemble prêtre et empereur, vainqueur à la guerre et docteur de la foi?” (Cf.Héfélé.Histoire des Conciles, III, p.69).Saint Grégoire, saint Léon, les Pères de Chalcédoine ne prétendent pas identifier l’empire et le sacerdoce, déclarer que l’empereur est un véritable prêtre ou évêque ; ils veulent simplement assimiler le zèle que déploie et doit déployer le prince pour les intérêts de l’Eglise au zèle que tout évêque est tenu par sa fonction de déplqy er pour le troupeau confié à ses soins.La prééminence de l’autorité spirituelle sur l’autorité temporelle est un de ces points essentiels qui font partie de la doctrine immuable de l’Eglise, et qui n’a jamais manqué de défenseurs même en 1.—Il écrira de même à Marcien : In cbristianissimo principe sacerdotalcm experimur affectum. 291 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE Orient.On connaît les réponses énergiques de saint Basile à Valens et au préfet Modeste.A ce même préfet Euloge, simple prêtre d’Edesse, ne craignait pas non plus de dire : “Est-ce que l’empereur a reçu le sacerdoce en même temps que l’Empire?” Faut-il rappeler les remontrances par où saint Jean Chrysostome prouve courtisans du Basileus qu’il n’estimait pas celui-ci son supérieur en matière de foi et de morale ?Les empereurs vraiment chrétiens,—et il y en eut sur les rives du Bosphore comme sur celles du Tibre,—ne parlèrent ni n’agirent autrement que les grands évêques.Marcien annula toutes les lois contraires aux canons ecclésiastiques, à quoi les Pères de Chalcédoine répondirent par cet aphorisme : “Aucune loi ne doit prévaloir contre les canons.” Valentinien 1er déclara dans son édit aux évêques d’Asie, promulgué en confirmation du synode d’UIyric, que personne ne devait dire : “Nous suivons la religion de l’empereur qui gouverne le pays;” rappelant qu’on ne pouvait ainsi oublier celui qui nous avait donné les préceptes sur l’âme, et la parole de l’Evangile : Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu.Voilà la doctrine que les meilleurs des princes chrétiens ont confirmée par leur déférence et les autres par leurs persécutions; voilà la doctrine que les Papes, à défaut des évêques orientaux, n’ont cessé de redire à Constantinople comme au reste du monde (1).**, Il n’en est pas moins vrai que toute l’histoire de cet Empire by- 1.—C’est naturellement en Occident, où le servilisme était moins ancré, que nous rencontrons les plus énergiques défenseurs de ce dogme.Osius de Cordoue avertissait Constantin de ne pas outrer son rôle d’évêque extérieur : “Ne vous ingérez pas, lui écrivait-il, dans les affaires ecclésiastiques; ne prétendez point donner des ordres en ces matières; recevez-Ies plutôt de nous, Dieu vous a donné l’Empire, à nous il a confié l’Eglise.Comme celui qui vous dérobe votre puissance contrevient à l’ordre de Dieu, ainsi craignez de vous charger d’un crime en tirant à vous ce qui est de l’Eglise” (Hergenroether, II, No.209).Hilaire de Poitiers n’hésitait pas à lancer à Constance cette apostrophe : “Tu es le tyran des choses divines.Saint Nil au proconsul Eusèbe : “Ne soyez pas le juge des juges.Vous n’avez pas à prononcer sur les évêques du Seigneur.L’émpereur Hono-rius donnait à son frère Arcadius des avis très opportuns en cette matière : “Si la discorde, lui écrivait-il, éclate parmi les évêques sur une affaire religieuse, la décision en revient à un tribunal épiscopal; c’est lui qui doit expliquer les choses de la religion ; à nous il convient d’obéir.” (Hergenr.ibid.).Voir de beaux exemples d’ihdépendance dans de Broglie.L’Eglise et l’Empire romain au fime s.T.III, pp.239, 252, 253, 352 ; tome IV pp.258, 465, 476 ; au tôme VI, pp.158 et 199, l’attitude de saint Ambroise contre les ordres de l’impératrice Justine.aux 292 LA NOUVELLE-FRANCE zantin, qu’on a eu raison de dénommer le Bas-Empire, n’est, à très peu d’exceptions près, que l’histoire des intrusions de ses chefs temporels dans le domaine religieux.Qu’un si grave désordre ait pu pénétrer dans l’Eglise à peine sortie des catacombes, presque immédiatement après que tant d’apôtres, de vierges et de martyrs avaient généreusement versé leur sang pour l’émancipation des consciences du joug de César, voilà de quoi nous surprendre et même nous scandaliser.Nous en cherchons instinctivement les causes.Essayons de les découvrir.II y avait d’abord au point de vue politique cette quasi-identification que je viens de noter, entre l’Empire et le Christianisme, et qui amenait à peu près fatalement le Prince à se mêler de choses qui ne le regardaient pas.Il y avait ensuite pour justifier ses empiètements, la survivance en pleine société chrétienne d’un dogme païen, dont la négation par les disciples de Jésus de Nazareth avait été la véritable origine des persécutions dirigées contre eux, pendant trois cents ans, je veux parler du dogme de la divinité de Rome et du souverain qui la représentait, qui l’incarnait, peut-on dire.Expliquons-nous.Que l’Empire romain eût été le cadre ou l’armature providentiellement préparée pour recevoir le christianisme, c’est ce que personne ne songeait à contester au quatrième siècle.En émigrant sur les rives de la Corne d’Or, et en y établissant sa capitale, Constantin n’avait pas prétendu scinder l’Empire, et nul, pas plus que lui, ne doutait qu’il ne demeurât la tête unique de ce corps gigantesque, qu’il ne dût diriger tous ses mouvements, aussi loin que s’étendissent ses tentacules, que ce fût par delà les Gaules jusque dans les îles brumeuses de l’Océan, ou par delà les sables de la Syrie jusque sur les bords de l’Euphrate et du Tigre.On admettait qu’il se donnât un ou plusieurs auxiliaires dans l’administration d’aussi vastes territoires, non tout-à-fait des égaux.II pouvait se reposer sur son second pour le gouvernement de la péninsule italique et du reste de l’Occident, non s’en désintéresser complètement, non surtout renoncer à son haut domaine sur une portion quelconque de l’Empire.Il restait la source unique du pouvoir qu’il transmettait à ses associés.Bien plus, le Christianisme étant destiné à tous les peuples et l’Empire devant l’encadrer, on ressuscitait en la christianisant la légende virgilienne, qui vou- 293 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE lait que Rome eût été appelée par décret divin à gouverner toutes les nations et l’on convenait que l’Empereur était, en droit théorique, le Maître de toute la partie habitable de la planète (1).On adaptait à l’ordre tempprel la parole de Jésus à ses apôtres : Ite, docete omnes gentes.Je le repète, telle était la croyance commune aussi bien chez les Occidentaux que chez les Orientaux.Les premiers, comme les seconds, étaient convaincus qu’à l’unité et à l’universalité de l’Eglise devaient correspondre, dans les desseins de Dieu, l’unité et l’universalité de l’Empire.Aussi, quand il verra le formidable organisme que présidaient les Césars s’en aller pièce à pièce sous les coups des barbares, saint Ambroise sera pris d’épouvante ; il croira à l’imminence de la fin du monde.Toutefois, en Occident on n’oubliait pas l’autre parole du Christ, qui avait nettement séparé les droits de Dieu des droits de César.On voulait bien, ainsi que je viens de le montrer, que César fût l’évêque extérieur, mais pas autre chose; qu’il employât l’immense force matérielle dont il disposait à la défense du progrès, à l’exaltation de l’Eglise, non à son absorption.Sur ce point, au contraire, les Orientaux en vinrent de bonne heure à altérer gravement la doctrine évangélique, en lui substituant la conception païenne de l’Empire.Une telle conception flattait trop leur vanité pour qu’ils la laissassent périr, maintenant qu’ils avaient succédé aux anciens Romains dans le gouvernement du monde.Ils la christianisèrent, il est vrai, en ce sens qu’ils l’épurèrent du culte idolâtrique que le polythéisme permettait de rendre à un mortel; mais ils ne diminuèrent rien du rôle transcendant et providentiel que les poètes latins avaient attribué à la Ville Eternelle.Loin de là, il l’exaltèrent encore en rattachant ses attributs à une volonté très précise et très déterminée de l’Auteur des choses (2).1.—On connaît l’aventure d’un envoyé de Charlemagne à Constantinople, aventure rapportée par le moine de Saint-Gall, et qui nous montre bien l’idée que se faisaient les empereurs byzantins de l’étendue de leur puissance.L’ambassadeur énumérait les guerres de Charles contre les Frisons, les Saxons et autres barbares.“Pourquoi, reprit le Basileus, ton maître se donne-t-il tant de peine pour conquérir ces terres lointaines?Prends-les; je te les donne!” Ce qu’ayant rapporté le messager: “L’Empereur, lui répondit Charlemagne, aurait mieux fait de te donner une paire de chausses; tu eusses su qu’en faire dans un si long voyage.” 2—Avec une conviction plus profonde que jamais ils répétaient le célèbre vers de l’auteur de l’Enéide : Tu regere imperio populos, Romane, memento, depuis qu’ils pouvaient remplacer le mot Romain par le mot Grec. 294 LA NOUVELLE-FRANCE Suivant l’idée byzantine, en effet, la puissance romaine, en nivelant la plus grande partie de notre petit globe sous son sceptre, n’avait pas simplement préparé le terrain à la diffusion du Christianisme ; elle avait réalisé le but vers lequel Dieu la menait; car elle était la forme définie que le Créateur avait de toute éternité résolu de donner au gouvernement des affaires humaines ; forme parfaite, image du gouvernement céleste, reproduisant ici-bas la cité de Dieu, au-dessus de laquelle par conséquent il eût été vain de chercher quoi que ce soit (1).Qu’à une telle forme de gouvernement le Christianisme fût la seule religion adaptée, précisément parce-qu’elle n’était limitée à aucune nation particulière; que l’Empire romain n’eût répondu pleinement au dessein du Créateur, qu’il n’eût été achevé, en quelque sorte, que le jour où Constantin fut devenu chrétien, on en convenait d’autant plus volontiers qu’une pareille théorie ne faisa t que confirmer la priorité divine de l’organisme des Césars.Quelque divin que fût le Christianisme, il n’était jamais qu’un élément de l’Empire.Par quelque habile et puissant artiste que son plan eût été tracé, il restait subordonné au plan du monde.Vicaire du Christ, le pape n’en restait pas moins fatalement soumis au Vicaire de Dieu, à ce Cosmicos autocrator, qui, étant la clef de voûte de l’édifice impérial, devenait indispensable au maintien de l’ordre universel, comme l’était l’édifice lui-même, ne pouvait par conséquent pas plus se départir de son droit de haute surveillance sur l’administration religieuse que sur l’administration civile.D’ailleurs la conservation et le progrès de l’Eglise dépendant strictement de la conservation et du progrès de l’Empire, les confins et les intérêts de l’Eglise se confondant avec ceux de l’Empire, à qui, sinon à l’Empereur, revenait le rôle de diriger la propagande du Christianisme, de veiller à l’intégrité de l’Evangile et des Ecritures, à l’orthodoxie de l’enseignement des papes et des évêques, au bon gouvernement de leurs ouailles?Ce n’est pas pour rien que l’autocrate byzantin s’appellera un jour l’empereur orthodoxe ! II prendra tellement au sérieux son titre et sa mission qu’il jugera 1—Voici ce qu’on lit dans le Livre des cérémonies du sacre : “Quand nous montrons dans la puissance impériale cet ordre et cette harmonie, nous représentons en miniature l’ordre et le rythme que 1 eDemiurge a mis dans l’univers.” 295 LEPATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE l’évêque de Rome et le rejettera de sa communion comme hérétique.Mahomet peut venir; il n’aura pas à se torturer la cervelle pour inventer le Kalifat et réunir sur une seule tête la puissance religieuse avec la puissance civile ; il n’aura qu’à calquer le plan de l’Islam sur le régime byzantin tel qu’il le verra fonctionner sous ses yeux.Le Basileus étant ce que je viens de dire, on s’imagine bien que rien ne pouvait être plus solennel ni plus religieux que son intronisation.A Sainte-Sophie, parmi des flots d’encens, des chants, des cérémonies écclésiastiques, “le Patriarche faisait la croix, avec l’huile sainte, sur le front du Prince, en mémoire de celui qui est le roi de l’Univers, et qui, pàr cette imitation le constituait en puissance sur la terre.L’huile versée en forme de croix par le Patriarche montrait que c’était le Christ qui faisait l’onction (1)’’.Que la présence du Patriarche dans cette consécration impériale ne trouble pas nos concepts.Le personnage ecclésiastique n’était là que comme simple ministre du Christ.“C’était le Christ qui était l’électeur, et l’empereur, parmi ses titres, portait celui d’élu de la Trinité, nommé par le suffrage du Roi des rois.” Sur les inscriptions monétaires on lisait de même : “N.en Christ, roi éternel, roi des Romains.” Ainsi consacré, le Basileus ne pouvait que mener une existence pontificale.L’étiquette de la cour lui rappelait sans cesse qu’il était le premier des personnages religieux.Son costume éclipsait celui des Pontifes.Dessous, une longue chlamyde blanche (semblable à l’aube de notre clergé), par dessus, une sorte de longue chasuble couvrant les épaules et les bras étincelants d’or et de pierreries, rigide et pesante comme une chape.La couronne surmontée de la croix était presque la tiare du patriarche et des métropolites de l’Eglise orientale; de cette couronne descendait, le long des deux joues, les proependulia, pendeloques ou rivières de diamants et de pierreries, qui se réjoignaient sous le menton.Le Basileus ainsi accoutré ne montrait presque pas de visage, presque pas de mains, presque pas de chair, comme la Tbeotocos et les saints des icônes, dont l’image était cachée sous une croûte d’or et de gemmes.Ainsi immobilisé, emmaillotté, étouffé, écrasé sous ce lourd et splendide appareil, le Basileus, assis raide sur le trône de Salomon, les mains occupées par les insignes impériaux, ne pouvait faire un mouvement; il s’offrait aux hommages des courtisans, et à la piété du peuple dans une sorte d’immobilité hiératique, comme une idole d’Orient, parmi les flots d’encens et les chants d’église (2)’’.La même étiquette prescrivait la forme de couronne et de vête- 1— Livre des cérémonies.Cj.A.Rambaud.Empereurs et impératrices d’Orient.Revue des Deux-Mondes, 1er janvier et 15 février.1891.2— A.Rambaud, ibid. 296 LA NOUVELLE-FRANCE ment qu’il devait porter dans chaque cérémonie, et “ses Rangements de costume étaient aussi fréquents que ceux du Patriarche officiant en grande pompe à Sainte-Sophie.” Le saint personnage passait sa vie au milieu des cantiques, des psaumes, des processions.L’enceinte de son palais renfermait moins d’appartements que d’églises.La salle du trône était pleine de reliques: la verge de Moïse, la vraie croix, etc.Sa salle à manger, sa chambre à coucher étaient décorées des images gigantesques, sur fond d’or, du Christ sévère ou de la Theotocos impassible.Le papias ou concierge du palais gardé de Dieu était un clerc.Les portes étaient les portes saintes, et, comme celles de l’iconostase, qui ne s’ouvraient que pendant l’office qu’à de certains moments, elles ne roulaient sur leurs gonds qu’à de certaines heures.Tous les mois on procédait en grande pompe à la bénédiction de la demeure impériale (1).” De même qu’il régnait par le Christ, le Basileus gouvernait par lui.C’était par lui qu’il lançait des décrets, qu’il remportait des victoires, qu’il conférait des dignités et des fonctions.Aussi, pour recevoir ces sortes de sacrements administratifs, “fallait-il être en état de grâce, prêt à communier, et avoir la crainte du Seigneur.A Byzance l’état de grâce eût été l’état normal des consciences d’employés.” Quoi d’étonnant qu’un Prince élevé à cette hauteur au-dessus du reste des humains et ainsi religieusement adulé ait vite oublié 1—A.Rambaud, ibid.Quant aux dignités profanes du Palais (si l’on peut appeler profanes des choses concernant un personnage aussi sacré que le Basileus), elles étaient au nombre de dix-huit.‘Celle de Stratélate, c’est-à-dire de général, était la moindre des dix-huit, et cela se comprend: verser son sang pour l’Etat, et ne savoir autre chose, c’était là une fonction peu aulique, et dont le premier barbare venu pouvait s’acquitter.” (G.Kurth : Origine de la civilisation moderne, t./).Le Consul occupait le férue rang seulement ; au dessus du Consul “s’étageaient majestueusement les spathaires, les spatharo-candidats, les pro-tospathaires et plusieurs autres, jusqu’à ce qu’enfin, plus haut que le curopa-late, plus haut que le nobilissimus, ou rencontrât le César, l’heureux mortel dessus duquel il n’y avait plus que la Maj.sté impériale.Il est vrai que l’écart était toujours immense et, comme pour se complaire à le faire sentir, l’Empereur jetait sans cesse entre le César et lui de nouvelles dignités.Telles furent celle de Basileopator, créée au profit des beaux-pères d’Empereurs, et celles de Protosebastos et de Sebaslerocratos, inventées par Alexis Comnène, sans parler des Panbyperprotoscbastobypertatos, dont le nom .seul exprime suffisamment la majesté.Cette superbe gradation de dignitaires fait penser à la succession des éons que les hérésies orientales faisaient sortir du sein du grand Tout, et qui peuplaient, sans pouvoir le remplir, I’abime entre le Créateur et le monde" (G.Kurth).A remarquer que cet appareil extérieur, qui fait de Va personne impériale une sorte d’idole, est de plus en plus déterminé, de plus en plus en honneur, à mesure que Byzance se sépare de Rome, et que sa religion se réduit davantage à de pures cérémonies.Le Bas-Empire cherche dans les fictions de l’étiquette l’illusion de sa grandeur perdue.au 297 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE qu’il n’était qu’évêque extérieur; qu’il n’ait pas tardé à s’affranchir de la tutelle des papes et des évêques, quelque timide et peu gênante qu’elle fût; qu’il se soit attribué pleine initiative pour la convocation des assemblées conciliaires (1), les nominations épiscopales, les divisions et créations de diocèses, la répression des hérésies ou prétendues hérésies; qu’il se soit hardiment érigé en docteur (2) et législateur suprême, écrivant des ouvrages de doctrine, publiant de longs édits où il exposait la foi à sa façon, mais ne souffrait pas qu’on différât d’opinion avec lui, promulguant ou laissant ignorer les canons des Conciles, suivant qu’ils lui plaisaient ou non?Quoi d’étonnant qu’il fût prompt à morigéner tout évêque qui faisait mine d’indépendance et à lui rappeler énergiquement que son élévation était due au bon vouloir du Prince qu’il était prudent de ne pas irriter (3) ?Constance inaugurait bien la tradition byzantine sur ce point, quand il disait aux prélats assemblés à Milan : “Sachez que les évêques qui parlent en mon nom expriment la vérité même ; ma volonté aussi est un canon, et celui-là en vaut bien un autre.Mes évêques d’Orient trouvent bon qu’il en soit ainsi.Convenez-en vous-mêmes ou préparez-vous à l’exil” (4).Anastase le Silentiaire ne donnait pas de meilleurs motifs au pape Hormisdas, pour lui expliquer son refus de recevoir lettres et légats de Rome.“Sache, lui écrivait-il, qu’il appartient aux Augus- 1— Constance convoqua douze conciles pour établir par eux une doctrine déjà condamnée.2— Constance écrivait à Athanase: “Tu as recouvré ton siège par les suffrages du synode et par ma volonté.Et au peuple d’Alexandrie :“Je l’ai rendu a sa patrie et à son église par la volonté du Très Haut et par mon propre jugement”.3— Se doute-t-on que dans la collection des Pères grecs (de Migne) nous avons les écrits de dix neuf empereurs ?On connaît les fameux édits doctrinaux publiés par les empereurs : l’Hénotique par Zenon; VEchth'ese par Héraclius; le Tjpe par Constant II.L’echthèse débute ainsi : “Exposition de foi faite par le très pieux et très gracieux prince Héraclius, que Dieu conserve, pour mettre fin aux altercations que quelques uns ont soulevées au sujet de l’opération divine, Elle est conforme à la foi reconnue par les cinq grands conciles généraux, et les titulaires des sièges patriarcaux l’ont reçue avec satisfaction comme devant procurer la paix aux saintes églises de Dieu.” Et voici la fin : “Ceux qui suivent en tous points et reçoivent cette doctrine de foi, nous les recevons ; ceux qui la rejettent, nous les rejetons et les frappons d’anathème.” Suivent les signatures du prince et de ses fidèles évêques d’Orient.Puis un Concile est convoqué pour approuver le factum doctrinal.A noter pourtant que les princes, tout en se faisant docteurs de l’Eglise, tenaient à s’étayer de l’approbation des évêques et des Conciles.4.—C’était l’application de l’axiome césarien : “ Quidquid placuit pr.ncipi legis babet vigorem." 298 LA NOUVELLE-FRANCE tes et non aux Pontifes de commander.C’est à nous d’ordonner et non d’obéir.Même dans les choses divines, s’il y a lieu de décréter quoi que ce soit, c’est à nous de le faire, à vous d’attendre nos décisions, et non de les prévenir (1).” Justinien ne faisait qu’appliquer la théorie byzantine de l’Empire quand discutant avec le pape Agapet sur l’opération divine, il lui adressait cette injonction arrogante et cynique : “Sois de mon avis, ou je te fais jeter en exil.” Et Léon l’Isauriep, annonçant à Grégoire III qu’il venait d’abolir le culte des images par tout l’Empire, ne songeait pas à justifier la mesure autrement que par ce considérant : “Attendu que je suis roi et prêtre” (2).Mais, pire que l’esprit de domination tyranique des princes, moins excusable en tous les cas, fut pour l’Eglise Orientale la trahison d’un trop grand nombre de ses chefs.Sans vouloir les innocenter, nous comprenons que des souverains, jouissant d’une autorité phraraonique sur le monde civilisé, aient été grisés par leur puissance; nous comprenons moins que les gardiens nés du sanctuaire n’aient pas résisté à leur bon plaisir, qu’ils aient même favorisé leurs incursions dans le bercail du Christ, pour se grandir eux-mêmes.Sans contredit les premiers responsables de l’asservisse- 1— Constantin Pogonat annonçant au Pape Agathon qu’il a convoqué le sixième concile œcuménique et son intention d’y être présent, ajoutera : “Je ne siégerai pas au milieu des évêques en tant qu’empereur; je ne leur parlerai pas en empereur, mais comme un des leurs.” Constantin Porphyrogénète tiendra cet étrange langage : “Dieu qui a remis entre nos mains la puissance de l’Empire nous a donné une preuve éclatante de son amour, puisqu’il nous a confié, comme au successeur de Pierre, prince des apôtres, son troupeau fidèle.” (Cf.Gasquet, La Monarchie jranque et l’Empire byzantin, pp.26 et seqq.) 2— Instructif sur ce sujet l’interrogatoire que le patriarche Mennas fit subir à saint Maxime qui refusait d’admettre le Type (édit hérétique) de Constant II.“Tu prétends donc, dit le Patriarche, que tout empereur chrétien n’est pas un prêtre ?—Il n’est pas un prêtre; car il ne se tient pas debout à l’autel.Il ne sanctifie pas le pain et ne l’exalte pas en disant ; sancta sanctis.Il ne baptise pas, il ne fait pas le chrême, il ne confère ni l’épiscopat, ni la prêtrise—L Ecriture ne proclame-t-elle pas que Melchisédech était en même temps roi et prêtre ?—Melchisédech a été l’unique type de l’union en une même personne du caractère pontifical et royal.” La-dessus Mennas de s’écrier : “Par ces parolee tu as déchiré l’Eglise." (CJ.Gasquet.L’Empire byzantin et la monarchie franqus, Paris.Hachette, 1888 p.28)."Entendez-vous ?en séparant les deux pouvoirs, le pontifical et le royal, on déchire l’Eglise. 299 LE PATRIARCAE DE CONSTANTINOPLE ment de l’Eglise orientale furent les patriarches de Constantinople.D’une part leur servilisme ne s’offusquait pas des empiètements du Prince; d’autre part leur vanité sans bornes en était agréablement chatouillée.Voici comment.Nous avons vu que dans la cérémonie d’intronisation du Basileus suivant les idées d’alors, l’évêque n’avait que le rôle de ministre de Jésus-Christ, lequel au nom de Dieu son Père, était seul le véritable consécrateur.Toutefois aux yeux du vulgaire, qui ne se piquait d’aucune interprétation mystique, l’évêque passait presque pour le supérieur du Prince.C’était lui, après tout, qui avait la garde de la couronne et des vêtements du sacre, lui qui les imposait à l’empereur, lui qui oignait son front de l’huile et du chrême, lui par conséquent qui constituait l’empereur dans sa dignité sacro-sainte.Bien plus, dans les circonstances solennelles, le Basileus n’avait pas le droit de s’habiller lui-même en costume d’apparat ; c’est l’évêque, qui devait aller choisir dans la basilique, où ils restaient à demeure, les manteaux, les soies, les couronnes que prescrivait le cérémonial, et en vêtir l’auguste Majesté (4).Au jour du couronnement c’est à l’évêque que l’empereur, avant de recevoir l’onction sainte, présentait sa profession de foi.Dans les processions, très souvent du moins, l’évêque se faisait porter en litière ou paraissait dans la voiture impéraile.tandis que le Basileus suivait à pieds.Enfin, tout comme l’empereur, l’évêque de Constantinople était inhumé dans Sainte-Sophie (2).Au point de vue pratique son rôle n’était pas moins important.Dans un Etat, où la religion faisait l’unité, les embarras ecclésiastiques étaient quotidiens.De tous les coins de I’Ejnpire des plaintes et réclamations venaient à Constantinople; c’était sans cesse qu’il fallait régler des difficultés entre l’évêque de telle ou telle ville et son peuple, entre tel ou tel évêque et son compétiteur.Sans doute c’était la décision de l’empereur qu’on attendait.Mais, comme celui-ci n’avait pas tout à fait oublié qu’il gouvernait un état chrétien, comme d’ailleurs la coutume avait été prise avec Constantin de légiférer par le moyen des conciles, l’évêque de la cité impériale était nécessairement appelé à intervenir.La plupart du temps il réunissait et présidait un çoncile local.En tranchant ainsi les 1— CJ.Lapôtre.Etudes d’bistoire pontificale.Jean VIII.Etudes, année 1892 2— CJ.Hergenroether.Histoire de l’Eglise.II.no.206. 300 LA NOUVELLE-FRANCE nombreuses questions qui lui étaient soumises, il devenait l’arbitre de tout l’Orient.Un prélat jouissant d’un tel prestige et d’une telle autorité n’était évidemment guère disposé à supporter des rivaux.Et cependant ces rivaux existaient.Le chet de l’Eglise byzantine n’avait même pas besoin de jeter les yeux vers l’Occident pour les découvrir; il lui suffisait de se tourner vers Alexandrie et Antioche.Là résidaient des prélats fiers de I’origime apostolique de leur siège et de toute une couronne d’églises gravitant autour d eux.C’étaient ceux-là qu’il s’agissait tout d’abord d’abattre.Pour cette entreprise le successeur du modeste Métrophan ; avait contre lui la tradition et les décisions du Concile de Nicée; mais il avait pour lui les privilèges politiques de la ville dû il siégeait.II allait suffire d’un raisonnement sophistique tout-à-fait dans le goût des Grecs et très propre à flatter la vanité impériale, pour faire de ce dernier avantage une redoutable et finalement victorieuse.Ce raisonnement le voici.arme Alexandrie et Antioche, comme le reste du monde chrétien, comme Jérusalem elle-même, devaient convenir de la prééminence de l’évêque de Rome.Mais, poursuivait notre Byzantin, à quoi cet évêque doit-il sa suprématie?Au fait qu’il siège dans la Ville Eternelle, la fondatrice de l’Empire et le centre du Monde civilisé.La situation privilégiée de l’évêque est un résultat de la situation hors de pair de la cité qu’il occupe.Or Constantinople n’est-elle pas une nouvelle Rome?N’a-t-elle pas, comme l’ancienne, son sénat, son préfet du prétoire, son préfet urbain, ses divisions par curies et tribus en quatorze régions (1)?Dès lors son évêque ne doit-il pas venir le premier immédiatement après celui de Rome?De la Rome Orientale ne doit-il pas régenter l’Orient, comme de la Rome Occidentale le pape régente l’Occident?Fort de cette belle argumentation, le pontife byzantin non seulement s’empressa de s’appeler Patriarche, s’égalant ainsi à ses col- 1—Constantin avait rais une certaine coquetterie à assimiler la nouvelle capitale de l’Empire à l’ancienne.Sa dénomination de Nouvelle Rome devint une dénomination légale et fut inscrite sur une colonne de marbre.La population byzantine eut ses distributions de vivres, comme la population romaine ; la province dont Constantinople était la capitale jouit de tous les privilèges du sol italien, etc., (Cf.de Broglie.L'Eglise et l’Empire romain au IVe s.t.II pp.180 et seqq.) 301 LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE lègues d’Alexandrie et d’Antioche, mais il se décora en outre du qualificatif d’œcuménique, par où il affirma sa supériorité sur eux.Patriarche œcuménique, tel fut le titre, auquel ni les remontrances réitérées de Rome, ni les protestations indignées d’Alexandrie et d’Antioche ne parviendront à faire rtinoncer les ambitieux prélats de la ville de Constantin ; tel est le titre que ceux-ci réussiront même à faire sanctionner plus ou moins subrepticement par plusieurs conciles.Sans doute le Patriarche œcuménique continuera à reconnaître au Pape un» certaine suprématie, mais une suprématie d’honneur, beaucoup plus idéale qu’effective, analogue à celle que conservait dans le domaine temporel la vieille cité de Romulus, fondatrice et tête de l’Empire, qu’on respectait encore comme une aïeule vénérable, mais qu’on n’écoutait guère.Surtout quand l’activité politique aura passé presque exclusivement à Constantinople; quand la Nouvelle Rome sera devenue le refuge de la civilisation greco-romaine, son Patriarche tendra vers une indépendance complète.Comment aurait-il reçu des leçons et des avertissements du Vieillard siégeant sur les bords du Tibre?Occupé à dégrossir ses barbares, dont il était plus ou moins captif, avait-il le loisir de scruter le dogme et de fabriquer les lois qui convenaient à l’Eglise universelle (1) ?De très bonne heure, on le voit, presque dès sa création, le siège patriarcal de Constantinople se dessina schismatique: la scission définitive entre l’Eglise Orientale et l’Eglise Occidentale résultera en effet de cette vanité sans bornes du Patriarche, lequel, s’appuyant sur l’importance politique de Constantinople, voudra rendre toujours plus effectif son titre d’œcuménique.Ayant courbé sous sa haute juridiction l’Orient tout entier il se tournera vers l’Occident pour le dominer à son tour.S’apercevant qu’il venait trop tard, et que ces Barbares, si méprisés des Grecs, avaient définitivement affranchi les papes de la tutelle byzantine, il se séparera d’eux avec éclat ne pouvant les dominer.Naturellement, pour mener à bien cette œuvre d’absorption et de domination, le vaniteux et ambitieux personnage aura besoin du de l’Empereur.De là son souci constant de ne pas frois- 1—Au légat papal Luitprand le Basileus Nicéphore répondra un jour : “Vous, des Romains ! Vous n’étes tout au plus que des espèces de Lombards/’ Ces espèces de Lombards infligeront aux Byzantins dégénérés des humiliations, qui seront le vrai prétexte du schisme.concours 302 LA NOUVELLE-FRANCE ser le pouvoir civil ; de là sa capitulation perpétuelle devant les empiètements du Prince, qu’il sera même souvent le premier à provoquer.Ainsi, par suite de cet orgueil insensé, l’Eglise Orientale s’avilira de plu - en plus sous la botte de César, en attendant que (suprême châtiment) elle tombe sans celle du grand Turc.(A suivre) M.Tamisier S.J.DE LA MANIÈRE D’ÉCRIRE L’HISTOIRE AU CANADA (Suite) III La Colonisation et les Compagnies souveraines Parmi les jugements que j’entreprends de réformer le premier est celui qui inflige un blâme au Gouvernement français pour avoir confié la colonisation du Canada à des Compagnies qui accuse les dites Compagnies d’infidélité à leur mandat.II me semble, que, en portant des sentences aussi tranchantes, nos historiens se rendent coupables d’injustice envers la rriêre-patrie et de sévérité excessive à l’égard des Compagnies.Pour juger équitablement une politique il importe de se mettre à la place de ceux qui en furent les auteurs et de se pénétrer de leur mentalité.Nous, qui venons après eux et qui voyons les conséquences des actions qu ils ont posées, nous sommes tentés, naturellement, de les louer ou de les blâmer conlorménïent à ces conséquences ; souveraines, et DE LA MANIÈRE D'ÉCRIRE L'HISTOIRE AU CANADA 303 mais c’est bien à tort, car on ne peut exiger de personne qu’il soit prophète et qu’il devine l’avenir.Tout ce qu’on peut lui demander c’est d’agir sagement, eu égard à l’état de ses connaissances.Voyons donc ce que l’on pensait de la colonisation en Europe, au commencement du dix-septième siècle.L’opinion publique se partageait alors entre deux systèmes : le système de la colonisation intensive, par la conquête et Immigration en masse, qui était celui de l’Espagne et du Portugal ; et le système de la colonisation lente, par des procédés plus ou moins pacifiques: traités et alliances avec les Indiens, commerce, petits établissements sur les côtes, à la charge de compagnies commerciales, sous le protectorat de la mère-patrie.Ce dernier système fut adopté par la France, l’Angleterre et la Hollande.Que le premier système ait eu pour l’Espagne et le Portugal de grands avantages on n’en saurait douter, puisqu’il leur valut la possession de toute l’Amérique méridionale ; mais il convient d’observer que son application ne fut possible qu’à cause de la paix dont jouissaient alors ces deux nations, et de la très faible résistance que leur opposèrent les Indiens.Ces avantages eux-mêmes ne furent pas, si nous en croyons certains historiens, sans fâcheux inconvénients.La colonisation de l’Amérique du Sud, après avoir enrichi l’Espagne, la dépeupla et la ruina finalement ; elle fut, d’après eux, le principe de cette décadence qui s’est poursuivie jusqu’à nos jours.Quoi qu’il en soit, nous constatons que les peuples du Nord, empêchés par les guerres qui ensanglantèrent le seizième et le dix-septième siècle, et par les difficultés qu’ils rencontrèrent du fait de la du climat et de la résistance des Peaux-Rouges, ne crurent rigueur pas prudent de procéder violemment à la conquête de l’Amérique septentrionale.Sans se désintéresser des entreprises coloniales, ils jugèrent plus habile et moins conpromettant d’en laisser la responsabilité à des Compagnies souveraines qu’ils contrôleraient et qu’ils encourageraient par des monopoles commerciaux.La création des Compagnies souveraines est donc commune à la France, à l’Angleterre et à la Hollande; et, si l’on démontrait que cette création fut une erreur, il n’en faudrait pas faire porter la faute à la seule France.Mais cette démonstration générale est-elle pos- 304 LA NOUVELLE-FRANCE sible ?J'en doute.La Compagnie de la Baie d’Hudson n’a pas cessé de prospérer jusqu’à nos jours ; c’est à la Compagnie des Indes, abolie en 1858, que l’Angleterre doit son Empire asiatique ; la Compagnie néerlandaise des Indes administre encore aujourd’hui Java et Sumatra.On a donc tort de reprocher à la France, sans enquête et sans forme de procès, d’avoir commis à des Compagnies souveraines la charge de coloniser le Can'ada.La question est trop complexe pour être sommairement vidée.Est-on mieux justifié de condamner les Compagnies elles-mêmes et de les accuser d’infidélité à leur mandat?Pour répondre pertinemment à cette question délicate demandons-nous, encore une fois, ce que pouvaient en penser les contemporains.Le Canada, au temps d’Henri IV, était peu et mal connu en Europe.Les journaux n’existaient pas.Les voyages de Jacques Cartier avaient, sans doute, été publiés ; mais le grand public goûtait surtout les romans grivois et les chroniques scandaleuses.Ceux, d’ailleurs, qui les connurent durent être frappés de terreur au récit des souffrances éprouvées par ses équipages de la flottille que décima le scorbut, pendant son hivernement sur la rivière Saint-Charles, à Québec.Tout le monde, au contraire, avait entendu parler des bancs de Terre-Neuve, où les bateaux se rendaient, chaque été, par centaines, pour la pèche de la morue.Beaucoup, également, connaissaient notre Golfe, et savaient que c’était là, dans un lieu nommé Tadous-sac, que de hardis traiteurs achetaient à des Indiens féroces les peaux de castors employées à la fabrication des chapeaux.Les marins racontaient que les immenses côtes du Labrador étaient incultes, qu’une forêt sans limites couvrait le pays, que pendant six mois la neige cachait le sol, et que la saison d’été durait quatre mois à peine.Qui, dans de telles conditions, eût pu songer à s’établir au Canada ?Ce n’est pas que es Français soient aussi réfractaires à l’émigration qu’on le dit, d’ordinaire.Ils ont l’esprit d’aventure, et, si les familles étaient actuellement aussi nombreuses qu’elles le furent jadis, ou les verrait de nouveau courir le monde.Mais il faut avouer qu’à cette époque ils jouèrent vraiment de malheur.Toutes leurs tentatives de colonisation aboutirent à des désastres : au Brésil, DE LA MANIÈRE d’ÉCRIRE L’HISTOIRE AU CANADA 305 en Guyane, dans les Antilles, en Floride, en Acadie, et jusqu’à Madagascar.Comment voulez-vous que les compagnies de marchands auxquelles on confiait l’administration du Canada prissent au sérieux leur engagement de travailler à la colonisation du pays?Elles faisaient comme nos compagnies actuelles, tramways, chemins de fer, etc., qui esquivent autant qu’elles peuvent les clauses de leur contrat trop onéreuses et ne songent qu’à gagner de l’argent.Ajoutons qu’elles n’en gagnaient guère et qu’elles finirent toutes par des liquidations onéreuses.Ce que je dis là n’est pas pour les justifier ni les approuver, mais simplement pour expliquer leur position, et pour invoquer en leur faveur le bénéfice des circonstances atténuantes.Ce manque de foi dans l’avenir de la colonisation au Canada était presque universel.Les missionnaires eux-mêmes, sans le partager complètement, s’imaginaient que l’objet le plus important de leur vocation était la conversion des infidèles.Leurs bienfaiteurs de France, qui les secondèrent si généreusement, avaient surtout en vue la propagation de la foi.Le seul homme qui, depuis le commencement, eut une claire vision de l’avenir, qui le prépara par ses paroles, ses écrits, ses actes, jusqu’à sa mort ; qui finalement convertit à sa façon de penser les missionnaires, la cour, les colons, fut Champlain.Et c’est pourquoi la gloire de Champlain, père de la patrie, prophète de ses destinées, ne fera que grandir avec les siècles.Si les premières années de la colonie furent pénibles, si l’émigration fut trop faible, imputons aux malheurs des temps plutôt qu’à la mauvaise volonté des hommes des lenteurs de peuplement dont les conséquences devaient, un siècle plus tard, nous être si fâcheuses.IV Du SENS DES PROPORTIONS DANS l’hîSTOIRE Nous parlions, naguère, des lois de la perspective qui régissent les tableaux littéraires et qui donnent aux événements leurs exactes 306 LA NOUVELLE-FRANCE proportions.Nous voudrions indiquer aujourd’hui quelques pages de notre histoire auxquelles manque évidemment le sens des proportions.Dans les petits villages les moindres événements acquièrent de l’importance; dans les colonies les moindres faits se magnifient au point de faire perdre à ceux qui en sont témoins la notion exacte des choses et leur valeur relative par rapport à ce qui se passe dans le reste du monde.Les documents primitifs sur lesquels nos écrivains travaillent sont, à ce point de vue, suggestifs d’erreur, et l’on doit s’en méfier.Qu’est-ce à dire?Faut-il les accuser de mensonge et de fourberie?Nullement.Ils respirent, au contraire, la sincérité.Mais ils se perdent dans les détails, racontent tout avec emphase, attribuent de la gravité à des vétilles, et peuvent influencer, de la meilleure foi du monde, un historien au point de le tromper sur l’importance objective des faits.Prenons, par exemple, le récit de la prise de Québec par l’amiral David Kertk.Voilà une capitale qui succombe, voilà une colonie qui périt ; voilà le drapeau de la France qui disparaît de l’Amérique du Nord, tandis que celui de l’Angleterre flotte sur d’immenses régions destinées à former un puissant empire.Quelle catastrophe, quelle révolution de portée incalculable ! En réalité, la chose se réduit à l’abandon d’un poste misérable habité par cinquante malheureux colons qui mouraient de faim, et destiné à revenir, trois ans plus tard, à ses légitimes possesseurs.Autre exemple, la ruine des Durons.Nous assistons à une véritable guerre des Nations: Grande et Petite Nation des Algonquins, Nation des Durons, Nation des Neutres, Nation du Pétun.Contre eux la Confédération des cinq Cantons Iroquois part en campagne.A force de genie et de cruauté les Iroquois viennent successivement a bout de tous leurs ennemis.Les Français terrorisés n’osent pas aller au secours de leurs alliés.Eux-mêmes sultés par les vainqueurs sous les murs de Québec.L’on s’indigne de la couardise du gouverneur qui défend à ses soldats de livrer bataille aux barbares.Et, pourtant, M.de Lauzon n’était peut-être pas, après tout, sans excuse.On en jugera quand on saura que la population totale sont in- DE LA MANIÈRE D'ÉCRIRE l’hILTOIRE AU CANADA 307 des districts de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal ne dépassait pas un millier d’habitants.Voilà bien, pris sur le vif, un effet de mirage.Mais cette faiblesse des Français qui justifie le gouverneur, condamne, dans l’esprit des historiens, le gouvernement de la métropole et le cardinal Ma-zarin qui s’amusait à se battre contre le grand Condé, le Parlement, et les Frondeurs révolutionnaires.Un moine disait son bréviaire.II prenait bien son temps.On négligeait le Canada, s’écrie-t-on.Hélas ! On négligeait bien plus la France; et la cour, poursuivie par les rebelles, n’avait guère le temps de penser aux Iroquois.Poursuivons.Voici que Mgr de Laval entre en querelles avec les gouverneurs: un saint homme, d’excellents chrétiens.Motifs : sauf la question de la boisson, que nous connaissons nous aussi et qui nous cause tant de soucis, tous les autres sont futiles.Des casques à la procession, des prie-Dieu à l’églisje, des préséances chez les Jésuites, etc.On serait tenté de sourire de nos vénérables aïeux, si processifs, si pointilleux.Les historiens, eux, ne sourient pas, ils prennent feu ; ils donnent à ce chapitre un titre solennel.“Luttes entre l’Eglise et l’Etat”, pour la plus grande joie des protestants et des ennemis de notre race.Heureusement que tout finit pour le mieux.Un terrible tremblement de terre qui ne fit périr personne, et des visions pleines de menaces amenèrent la conversion de plusieurs pécheurs endurcis.Nous pourrions continuer ces citations, faire allusion aux différends entre Mgr de Saint-Vallier et son clergé.Mais pourquoi relever ainsi des conflits d’aussi minime importance ?Nos querelles actuelles sont d’une tout autre gravité.Les persécutions scolaires du Nord-Ouest et de l’Ontario ramènent à leurs justes proportions les insignifiantes difficultés qui passionnèrent jadis nos pères.Terminons cet article par une dernière citation.Le vieux Louis XIV, chargé d’ans, de gloire, et d’ennuis, a refoulé par un suprême effort ses ennemis qui escomptaient déjà sa ruine.II signe enfin le traité d’Utrecht qui consacre définitivement ses conquêtes au prix de quelques douloureux sacrifices.Or, parmi ces 308 LA NOUVELLE-FRANCE sacrifices, un nous touche de plus près, la cession aux Anglais de l’Acadie.II est vrai que l’Acadie ne comptait alors que deux mille cinq cents habitants, et qu’il avait été stipulé que ses colons pourraient se réfugier, en emportant tous leurs biens, dans les districts voisins qui demeuraient français.Cela n’empêche pas nos historiens de crier haro sur la France oublieuse de ses enfants ; sur le roi victime de son orgueil et de son ambition; sur la cour qui faisait fi, dans les fêtes et la mollesse, des plus sacrés de ses devoirs.Ah ! ce n’est pas l’Angleterre qui eût agi ainsi, l’Angleterre patriote, sage, prévoyante, purifiée par ses libres institutions, l’Angleterre qui acquiert toujours et ne perd jamais, l’Angleterre qu’on ne peut s’empêcher d’admirer, même en la détestant.Que répondre à de tels emballés?Que l’Angleterre n’a pas été toujours sage, pas toujours libre, pas toujours bienveillante envers ses colons, qu’elle a perdu par sa faute les Etats d’Amérique, que son plénipotentiaire Ashburton a lâchement livré le Maine, qu’elle a sacrifié, par peur, nos frontières de la Colombie, nos pêcheries, nos droits sur les côtes de l’Alaska et du Yukon, qu’elle a offert, naguère encore, à la Grèce l’île de Chypre en prix d’une alliance qui lui fut refusée, que les nations les plus glorieuses ont leurs jours d’abaissement, que l’on peut être malheureux sans être nécessairement coupable.Ils n’en démordront pas, ils n’entendront pas raison.Leur myopie intellectuelle les empêche de voir haut et loin, de ménager les proportions.Au fond ces jugements, si peu fondés qu’ils soient, les honorent.Ils jugent moins avec leur tête qu’avec leur cœur.Ils ne peuvent se consoler d’être séparés de cette France qu’ils adorent, et ils s’emportent.par amour.fr.Alexis, cap.(A suivre) N.B.—Je m'aperçois, en révisant ces notes, que ma pensée manque de clarté sur un point.Les documents primitifs si abondants et si précieux que nous possédons doivent-ils être dédaignés et abandonnés dans l’oubli poudreux des archives ?A Dieu ne plaise ! Les uns seront, à mon avis, utilisés avec fruit 309 PAULINA dans les biographies et les monographies qui se multiplieront, j’ose espérer, de plus en plus parmi nous ; les autres fourniront la matière de romans historiques et psychologiques du plus haut intérêt.Si Walter Scott a été justement appelé l'écrivain national de l’Ecosse, le romancier qui, à la suite de M.de Gaspé, ferait renaître les vieilles mœurs canadiennes avec la véritable saveur du terroir, aurait bien mérité de la patrie.Mais, de grâce, qu’on ne nous déshonore pas par les contes grotesques et les inventions stupides qui font la joie des lecteurs de la presse jaune.PAULI NA Roman des temps apostoliques (1) Avant-Propos Les événements que je vais raconter pourraient faire l’objet d’un poème épique et, suivant l’antique usage, je pourrais le commencer ainsi : “Je chante le grand apôtre qui fit la conquête des nations païennes, et les fit entrer dans l’Eglise de Jésus-Christ malgré tous les efforts des démons qui soulevèrent contre lui les Juifs et les Romains.“Infatigable missionnaire et docteur inspiré, il a parcouru le monde civilisé, prêchant oartout l’Evangile; et sa parole, qui a retenti jusqu’aux extrémités de la terre, enseigne encore les copies chrétiens.Mais ce n’est pas un poème épique que je vous présente, lecteur.“Paulina” est un roman historique des temps apostoliques, qui fait 1.Nota.—Nous sommes sûr de réjouir les lecteurs de la Nouvelle-France en leur faisant goûter, durant la belle saison, une primeur aussi savoureuse que distinguée.C est l’auteur lui-même, qui, avant de s’en aller en villégiature, nous a apporté deux chapitres du beau roman des temps apostoliques, Paulina, qui doit être publié dans le cours de l’hiver prochain.L’honorable juge pouvait dire, en nous les remettant : “Vous voyez que, moi aussi, je me souviens”.Il y a, en effet, plus de deux ans que, I’àyant rencontré à Rome, nous lui demandions de ne pas oublier la Nouvelle-France quand son œuvre serait à la veille de paraître.Nous profitons de l’occasion pour le remercier cordialement de son fidèle souvenir et pour lui souhaiter encore de nombreuses années d’une carrière si profitable pour les lettres canadiennes.—La Rédaction. 310 LA NOUVELLE-FRANCE suite à mon “Centurion” roman des temps messianiques, et dont le personnage principal est saint Paul.Avec l’Apôtre des nations et les autres disciples de Jésus-Christ, une nouvelle force divine est entrée dans le monde pour y établir la religion chrétienne et elle a engagé la lutte contre les puissances humaines.Pierre était son chef, et Paul, son généralissime; et c’est par une série de défaites qu’ils sont arrivés à la victoire.Ils étaient apparemment de perpétuels vaincus, et ils ont été les vainqueurs définitifs.C’est dans les chaînes qu’ils ont conquis la liberté des peuples et c’est par leur mort qu’ils ont assuré la vie et l’immortalité de l’Eglise.Voilà le fait historique incontestable dont je veux montrer le caractère divin.I AU PIED DES MOUTS SACRÉS Comme Elle de Thisbé, le prophète du Carmel, qui marcha quarante jours et quarante nuits vers la montagne d’Horeb, Saul de Tarse avait eu l’inspiration de faire le même pèlerinage.Sac au dos, et le bâton à la main, il cheminait las et triste, depuis des jours et des nuits, tantôt sur les grandes routes tracées par les caravanes de l’extrême Orient, et tantôt dans les sentiers perdus des pasteurs nomades, descendants d’Ismaël.Déjà il avait franchi les montagnes de Moab, semblables à des temples coupés d’ogives, et couronnés de flèches gothiques.Et maintenant il traversait des mers de sable aux vagues jaunes et mouvantes, qui crissaient sous ses pas, et qui brûlaient ses sandales.Derrière lui, les syrtes onduleuses avaient fui bien loin, et sur sa tête planait toujours le ciel flamboyant, morne et illimité.A l’horizon, des mirages décevants et toujours renouvelés lui montraient des îles de verdure et des lacs bleus qui s’évanouissaient à son approche.Sous les feux du soleil, la plaine fauve s’embrasait, et le sable d’or formait un réflecteur impitoyable.Il se sentait comme plongé dans une fournaise ardente.Mais cela n’était rien, pensait-il, comparé à l’embrasement du ciel qui l’avait terrassé sur le chemin de Damas. 311 PAULINA Une incurable ophtalmie rendait le pauvre voyageur presqu’a-veugle, et lui infligeait des tortures indicibles.Quel bonheur quand il voyait enfin surgir à l’horizon sans limite et monotone les tentes grises ou brunes, en peaux de chameau, des pasteurs arabes, et leurs troupeaux de brebis jaunes et noires.Quel soulagement quand sous la verdure des rares oasis, il entendait les murmures d’une eau courante, aussi doux que les paroles d’un ami.Quelles délices quand lui apparaissaient les premières étoiles, piquées comme des diamants dans le velours cramoisi du firmament! Il s’enroulait alors dans son manteau, et sommeillait pendant quelques heures sur la dune immobile et tiède; puis il reprenait sa marche à la lueur des étoiles.II s’était dit en quittant Damas, que le Seigneur qui l’avait foudroyé aux portes de cette ville le nourrirait, comme les anges avaient nourri le prophète du Carmel.Or aucun envoyé céleste n’était venu lui apporter un pain cuit sous la cendre ni un vase d’eau.Mais d’autres messagers, des oiseaux inconnus de lui, s’approchaient et se laissaient prendre, comme ceux qui nourrirent les Hébreux dans le désert.Pendant quelques jours il avait voyagé, soit avec une caravane qui lui avait fourni du pain et des viandes séchées, soit avec des bergers qui paissaient leurs troupeaux dans une vallée herbeuse, et qui l’avaient nourri et désaltéré.Souvent il avait souffert de la faim et de la soif, et ces terribles privations s’étaient jointes aux douleurs de ses yeux malades ; mais ces peines physiques, comparées aux souffrances de son âme, n’étaient rien.Les souvenirs de sa vie passée le torturaient; et, dans ses longues insomnies, le fantôme d’Etienne lui apparaissait, agitant encore ses bras au-dessus du monceau de pierres qui était devenu son tombeau; Etienne, son camarade d’études aux pieds du vieux Gamaliel, son rival et son supérieur en éloquence, dont il avait été jaloux peut-être, et qui avait été cruellement mis à mort sous ses yeux et de son consentement ! C’est à la suite de ce crime qu’il avait apporté tant de fanatisme et de cruauté dans la persécution des premiers disciples de Jésus de Nazareth.Mais ce n’était plus contre eux qu’il aurait à lutter désormais.Car 312 LA NOUVELLE-FRANCE Jésus de Nazareth avait déployé contre lui uhe puissance surhumaine, et l’avait vaincu.Il l’avait terrassé violemment, brusquement, avec une force qui était venue d’en haut, pleine de mystère, de terreur, de colère, et d’amour.II l’avait aveuglé physiquement pendant quelques jours ; et puis il lui avait rendu à la fois la vue des yeux et la vue de l’âme, pour lui faire bien comprendre qu’il était son vainqueur et son maître.Sa conversion avait été soudaine, entière et absolue.C’en était fait de ses mouvements d’orgueil, de ses instincts homicides et de ses fureurs.Mais il ne voyait encore qu’à travers un voile mystérieux la grande et glorieuse mission que Jésus paraissait vouloir lui confier.C’est pour cela qu’il avait senti le besoin de se retirer dans la solitude pour y méditer.C’est pour cela qu’il s’était dirigé vers les monts sacrés où Jéhovah descendait jadis pour enseigner Moïse et le grand prophète Elie.C’était un long et difficile pèlerinage.La sécheresse et la famine n’étaient pas seulement sur la terre, comme au temps d’EIie; elles étaient dans son cœur.II avait faim et soif de la parole de Dieu, et il se disait : Là-bas, sur le mont Horeb, Jésus de Nazareth parlera.Car s’il ne me parle plus, je n’aurai qu’à mourir.Dans les nuits sans lune, il suspendait sa marche, et se reposait parce qu’il ne pouvait plus se diriger dans les sentiers perdus du désert.Et quand la chaleur du jour était excessive, et qu’il trouvait quelques palmiers arrosés d’un maigre filet d’eau, il s’asseyait à l’ombre et il lisait le Deutéronome qui lui servait d’itinéraire, il refaisait en sens inverse le grand voyage que le peuple d’Israël avait fait à la suite de Moïse et de Josué.Toutes les étapes de cette merveilleuse émigration d’un peuple étaient devenues des lieux historiques.Les Amalécites, les Chananéens, les Jébuséens, les Amorrhéens, les Moabites, condamnés à périr par Jéhovah, avaient disparu.Mais au milieu des ruines de leurs villes, des bergers dressaient leurs tentes, ou habitaient de pauvres villages, dont les mitifs avaient à peine survécu dans les souvenirs des générations.Qu’étaient devenues Hésébon, Basan, Astaroth, Cadès, les villes des Amorrhéens ?Un soir, Saul s’arrêta au bord d’un torrent me car noms pri- sur- 313 PAULINA nommé Néhélescol, “Grappe de raisin”.C'était là que les explorateurs de Moïse avaient trouvé cette grappe merveilleuse qu'ils avaient apportée à leur chef, et qui prouvait la fertilité de la Terre Promise.Caleb, chef des explorateurs, était d’avis qu’il fallait poursuivre le grand voyage vers cette terre de prédilection, et s’en emparer; mais les autres étaient effrayés, et ils disaient : “Les habitants de ces pays sont des géants très forts; comparés à eux, nous paraissons comme des sauterelles.” Une sédition avait éclaté alors parmi les Israélites, et un grand nombre avaient refusé de suivre Moïse, ce qui fit que Dieu les condamna à mourir dans le désert.Jamais ils ne virent cette patrie que Jéhovah leur avait promise, et vers laquelle il les conduisait par une série de miracles, tantôt en les châtiant, tantôt en les comblant de faveurs.Saul, l’infatigable pèlerin qui devait plus tard parcourir le monde civilisé, souffrait autant que les Israélites ses aieux ; mais il ne murmurait pas comme eux.Il marchait toujours avec courage, non pas vers la Terre Promise, mais vers les saintes montagnes de l’Ho-reb et de Sinaï.Un jour qu’il se mourait de soif, il était arrivé à un puits célèbre dans toute la contrée.C’était autour de ce puits que les Israélites s’étaient réunis jadis par l’ordre de Moïse, et qu’ils avaient chanté au Seigneur ce cantique: “Que le puits monte” ! Et le pu ts montait, comme une marée de l’Océan, pour abreuver tout Israël.Comme il traversait le pays des Moabites, on lui montra l’endroit où s’était passé l’étrange histoire du prophète Balaam et de son ânesse.Pauvre prophète qui fut moins intelligent que sa bête, et plus aveugle qu’elle.L’ânesse voyait l’ange du Seigneur qui lui barrait le chemin, l’épée haute; mais Balaam ne le voyait pas et il battait sa monture pour la ramener dans le sentier.Alors l’ânesse prenait la parole, et reprochait à son maître sa cruelle conduite.Et c’est ainsi que les stations de son douloureux pèlerinage lui rappelaient celles du peuple de Dieu dans son long exode vers la Terre Promise.Enfin, au matin d’un beau jour, il vit surgir à l’horizon un groupe isolé de hautes montagnes.Et, vers le soir, épuise de fatigue et 314 LA NOUVELLE-FRANCE d’angoisse, il entra dans une gorge profonde de I’Horeb.Des bergers arabes, de la race d’Agar et d’Ismaël, lui indiquèrent la grotte où s’était réfugié le grand prophète du Carmel, et elle devint son habitation.Une eau claire et limpide coulait auprès.C’était la source que Moïse avait fait jaillir du rocher.Sur ses bords croissaient des buissons de tamaris et des palmiers nains, dont la verdure reposait ses yeux malades.De leurs rameaux séchés, il faisait, la nuit, un petit feu pour chasser les mouches et les bêtes fauves, et pour préparer les aliments que des bergers nomades lui fournissaient généreusement.Cette vie solitaire était à peine tolérable; mais ce n’était pas le bien-être d’une oasis qu’il était venu chercher au pied des monts sacrés.Dans toute l’histoire du monde, qu’on lui avait enseignée dans les écoles de Tarse, et dans les Saints Livres étudiés à Jérusalem sous la direction de Gamaliel, il y avait deux hommes qu’il avait admirés avec passion, et qu’il plaçait au-dessus de tous les autres: c’étaient Moïse et le prophète Elle.Il était venu les évoquer dans cet endroit, où tous deux avaient reçu les visites de Dieu.Et comme eux, il jeûnait, il méditait et il priait.Il priait surtout ce Jésus qu’il avait persécuté, de lui apporter les lumières et les consolations dont son âme avait tellement besoin.Comme Elle, il montait souvent sur le sommet de l’Horeb dans l’espoir d’y vpir passer le Seigneur.Et voilà qu’un vent impétueux renversait les hautes cimes et brisait les rochers ; mais le Seigneur n’était pas dans ce vent.Et voilà qu’après le vent la terre était violemment ébranlée, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre.Et voilà que les buissons s’embrasaient soudainement, mais le Seigneur n’était pas dans le feu.Et plein de tristesse et d’ennui, Saul descendait de la montagne, dans l’ombre calme des rochers.Mais voilà que le souffle d’une brise légère effleurait son visage, et qu’une voix douce lui parlait à l’oreille.Oh ! qu’il la reconnaissait bien, cette voix ! C’était ce timbre surhumain et mystérieux, qui n’était pas de la terre, et qu’il avait entendu sur le chemin de Damas.C’était l’accent divin de cette parole qui depuis lors n’avait cessé de résonner au fond de son cœur, et qui lui avait dit : “C’est moi 1 Jésus, que tu persécutes 1” 315 PAULINA Et dans ces moments ineffables il écoutait les révélations du Seigneur.Dans quelles mesure son corps participait-il à ces mystérieux ravissements ?Personne ne peut le dire, puisque lui-même s’en déclara incapable, quand il raconta plus tard ses visions dans sa deuxième épître aux Corinthiens.Mais c’est évidemment dans ces colloques avec Jésus qu’il a puisé la doctrine transcendante répandue dans ses admirables épîtres, qui ont formé comme un cinquième évangile dans le Nouveau Testament.II SAUL AU DÉSERT Saul avait alors vingt-cinq ans.Il était né à Tarse, en Cilicie, et il avait été instruit dans les écoles de cette ville, qui étaient très renommées.Comme toute sa famille il appartenait à la secte des Pharisiens, Lorsqu’il avait été circoncis, on lui avait donné le nom de Saul ou Saül, en l’hptineur du premier roi d’Israël, et il semble qu’il eût hérité de son caractère violent.Vers sa vingt-deuxième année il était allé perfectionner ses études à Jérusalem, à l’école du célèbre Gamaliel.Parmi les Scribes, il avait surtout fréquenté Onkelos, très versé dans la littérature grecque et dans les Ecritures des Juifs.Ses camarades d’étude les plus illustres avaient été Barnabé, originaire de Chypre, le prince Nico-dème et Etienne, qui était Juif.Tout d’abord, il avait eu pour ce dernier une grande admiration; mais quand il apprit qu’Etienne était devenu l’un des disciples de la nouvelle religion fondée par Jésus de Nazareth, il le prit en haine.Etienne n’était pas seulement l’un des sept diacres chargés de collecter et de distribuer les aumônes; il était aussi un prédicateur zélé de la foi au Christ.Nous n’avons de lui qu’un seul discours, celui qu’il prononça devant le Sanhédrin.Mais il suffit à montrer quel puissant orateur il était.II prêchait devant les synagogues helléniques dans la belle langue grecque qu’il possédait à la perfection, et s’il avait vécu plus longtemps, il aurait joué peut-être un rôle équivalent à celui de saint Paul. 316 LA NOUVELLE-FRANCE Si Jésus l’avait choisi comme apôtre, il aurait été un ardent défenseur et un éloquent docteur de son Eglise.II semble donc au point de vue humain que ce fût une faute de ne l’avoir pas appelé à l’apostolat.Mais Jésus ne raisonnait pas comme les fondateurs humains.II voulait que les chefs de son Eglise fussent des ignorants et des simples, et que le plus brillant de ses disciples fût le premier de ses martyrs.Quel début malheureux 1 quel échec ! dira la sagesse humaine.Le plus fort lutteur, le plus digne du Maître, qui aurait pu être un des piliers de son Eglise, est précisément celui qui échoue au premier combat, et qui meurt avant d’avoir rien fait.Mourir, dans la croyance humaine, c’est finir.Mais depuis Jésus-Christ, mourir c’est commencer, c’est établir, c’est fonder.C’est par sa mort que le Rédempteur a consommé son œuvre, parce que l’humanité ne pouvait être lavée que dans son sang.Désormais, la loi du salut sera dans le sacrifice, et seul le sang effacera les péchfés du monde, et fera des œuvres durables.Et voilà pourquoi, selon le plan divin, Etienne a moins fait pour l’Eglise en parlant éloquemment qu’en répandant le premier son sang pour le Christ.Un jour, d’âpres discussions éclatèrent entre les deux amis; et comme Etienne l’emportait sur Saul par son éloquence, celui-ci en devint peut-être jaloux.Bientôt il le dénonça au Sanhédrin, avec l’appui d’Ohkelos; et à la suite d’un procès plus ou moins sommaire Etienne avait été condamné et lapidé.Mais cette sanglante exécution à laquelle Saul avait présidé n’avait pas apaisé sa fureur.L’auteur des Actes des Apôtres nous dit “qu’il respirait encore la menace et la mort contre les disciples du Seigneur”.Et c’était la persécution la plus violente qu’il s’en allait organiser à Damas contre le Seigneur Jésus, qu’il n’avait pas connu, et qu’il avait pris en haine.Qu’il était loin de prévoir alors que le divin persécuté l’attendait sur le chemin de Damas, et prendrait pour le dompter le même moyen dont Saul se servait à l’égard des autres ; la violence.Dieu appelle les âmes à ui de façons souvent étranges et b en différentes.Tantôt il les éclaire graduellement, il les touche, i les attendrit, il leur témoigne son amour de mille manières, tantôt par 317 PAULINA des bienfaits, tantôt par des épreuves.Parfois il les châtie, et c’est après avo r longtemps souffert que certains pécheurs reviennent à lui et demandent pardon.La vocation des apôtres s’accomplit par une douce parole de Jésus-Christ.II jette sur eux un regard pénétrant et plein de bonté, et il leur dit avec une tendresse infinie : “Suivez-moi !” Mais à l’égard de Saul, son ennemi fougueux et empor é, il agit tout autrement.II ne s’adresse ni à son intelligence, ni à son cœur, il ne trouble pas sa conscience, et ne lui donne aucune lumière, ni aucune inspiration.Il le saisit violemment, comme un athlète fait avec son adversaire, il le précipite en bas de son cheval, il le foudroyé d’un éclair dont le flamboiement le rend aveugle, et avant même que Saul se soit rendu compte exactement de ce qui lui arrive, il comprend que c’est une force surhumaine qui l’a terrassé.Mais alors une voix mystérieuse se fait entendre.C’est la voix de Jésus de Nazareth, et dès que cette voix à parlé, Saul est instantanément converti.Il n’a pas un doute, pas une hésitation, et il se met immédiatement au service de celui qu’il reconnaît pour Maître : “Seigneur, que voulez-vous que je fasse?” II était midi.Le soleil inondait de ses feux la terre où Saul gisait sans mouvement.«Lève-toi, lui répondit la voix, et entre dans la ville; on te marquera là ce qu’il faut que tu fasses.» Saul se leva, mais il était aveugle, et ses compagnons le prirent par la main pour le guider.Le loup furieux et assoiffé de sang était devenu un agneau muet qui se laissait traîner vers l’inconnu.Quelle attitude humiliée pour celui qui, quelques minutes auparavant, était plein de fureur et ne rêvait que persécution ! C’est dans cette attitude de vaincu qu’il marche vers la ville.II y entre parla Voie Droite (Quel symbolisme dans le nom de cette rue!) et il est conduit dans la maison d’un ami, qui s’appelle JudasI (le premier Judas était un traître, mais celui-ci est un ami fidèle.) Pendant trois jours il reste là, seul, plongé dans les ténèbres mystérieuses qui l’enveloppent, sans manger, sans boire, méditant et priant. 318 LA NOUVELLE-FRANCE “On te dira là ce qu’il faut que tu fasses,” lui a dit la voix, et il attend.Après trois jours, dans une vision, un homme lui apparaît, lui impose les mains et le guérit.Mais ce n’est qu’une vision, et il attend encore, dans une angoisse mêlée d’espérance.La voix qui lui a dit: “Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu?” n’a pas parlé sur le ton de la colère.Non, c’était plutôt une plainte, un doux reproche ; et puisqu’elle doit lui apprendre ce qu’il doit faire, c’est qu’elle veut lui pardonner.C’est donc avec confiance qu’il attend.Quand une grande douleur vient soudainement assaillir son âme, l’homme sent le besoin de s’éloigner de l’homme.Il cherche la solitude; et seul il se recueille en lui-même, il médite, il étudie le mystérieux ébranlement survenu dans sa vie.Tout naturellement il cherche Dieu, qui seul pourra lui expliquer le mystère de son affliction, et à qui seul il pourra dire : “Que voulez-vous de moi, Seigneur?” C’est ce qui arriva à Saul, après son mystérieux foudroiement sur le chemin de Damas.La foudre est un éclair, et sa lueur éblouit, mais elle n’aveugle pas.Celle qui avait terrassé Saul l’avait rendu aveugle.Ses yeux étaient ouverts, mais pendant trois jours et trois nuits, il ne vit rien.Ananie lui rendit la vue extérieure.Mais c’était la lumière intérieure qu’il voulait avoir.Pour la trouver, il sentit l’irrésistible besoin de se retirer dans le désert.Et comme Moïse, et comme Elle, il voulut en habiter non pas les bords, mais les profondeurs.Il s’enfonça jusque dans l’intérieur de l’Arabie.Il s’éleva jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.Et maintenant, il habitait ce sol sacré où Dieu lui-même était descendu bien des fois pour parler aux hommes.Sans doute il y descendrait encore pour lui donner la lumière intérieure, et pour lui faire entendre sa parole.Tout son être moral avait été bouleversé.Dans la pleine manifestation de sa haine, dans toute la fougue de sa passion religieuse, il avait été foudroyé, et ce coup de foudre allait changer radicalement sa vie, et lui donner une direction toute contraire à celle qu’il s’était donnée lui-même. 319 PAULINA Mais quelle étrange parole Jésus lui avait adressée quand il l’avait renversé sur le chemin de Damas : “Il t’est dur de regimber contre l’aiguillon.” Qu’est-ce que cela voulait dire?Cela voulait dire sans doute : “Tu seras pour moi ce qu’est le bœuf pour le laboureur.Tu laboureras la terre pour que j’y sème la vérité ! Ce sera dur pour toi, mais si tu regimbes je te ferai sentir l’aiguillon de la souffrance jusqu’au martyre.Piqueur sans pitié, je labourerai ton corps de plaies, ton sang arrosera les sillons que tu auras creusés.C’est à ce prix que tu seras mon élu, mon apôtre, la gloire de mon Eglise!” Oh ! la gloire ! II l’avait aimée jadis et ardemment convoitée.Mais maintenant c’était fini, et tout ce qu’il ambitionnait c’était de voir briller et grandir la gloire de son maître, sans prévoir qu’un jour elle serait aussi la sienne.Que de fois dans les années qui allaient suivre il sentirait cet aiguillon qui le pousserait à travers le monde jusqu’à ce qu’il eût terminé les divines semailles dans la Ville Eternelle ! Alors l’aiguillon serait remplacé par une chaîne; elle serait la forme de sa captivité; et des soldats le traîneraient un jour, enchaîné sur la voie d’Ostie, voie douloureuse comme celle du Calvaire; et ils lui trancheraient la tête ! Mais dans la suite des siècles des temples magnifiques célébreraient et immortaliseraient son nom sur le sol consacré par la semence de son corps.Rome tout entière chanterait sa gloire, et sa statue dressée au sommet d’une colonne, consacrée jadis à l’empereur Marc-Aurèle, attirerait la vénération des peuples de l’univers jusquà la fin des temps.Mais ce n’était pas à la gloire que Saul songeait au pied du mont Horeb.II méditait sur le merveilleux événement qui allait changer sa vie.Il interrogeait son esprit et son cœur.Il se demandait dans quel avenir mystérieux il allait entrer.Pourquoi donc était-il venu s’ensevelir dans cette lointaine solitude?Pourquoi avait-il soudainement abandonné ses travaux et ses études, renoncé à ses projets d’avenir, trahi la mission qu’on lui avait confiée; et qu’il avait lui-même sollicitée avec tant d’ardeur et d’emportement ? 320 LA NOUVELLE-FRANCE Comment lui, exécuteur des hautes œuvres pharisaïques, meurtrier d’Etienne, son camarade d’études, persécuteur acharné des disciples de Jésus de Nazareth, avait-il tout à coup interrompu son œuvre de violence et de sang?Comment ce lion dévorant était-il devenu un agneau docile aux paroles mystérieuses qui avaient subitement frappé ses oreilles sur le chemin de Damas?Et maintenant quelle serait la direction de sa vie?Quelle mission serait-il appelé à remplir dans le monde?Dans quelle voie nouvelle allait-il entrer?Telles étaient les questions qu’il se posait à lui-même, et dont il était venu chercher la solution dans les solitudes du Sinaï et de l’Horeb.Loin du bruit et de la foule, sur les sommets mystérieux où la voix de Jéhovah avait jadis retenti, il était venu, dans le trouble profond de sa conscience, interroger cette grande voix div ne, et lui demander les inspirations et les connaissances dont il avait besoin.N’était-ce pas cette voix qui lui avait parlé aux portes de Damas?Et ne lui parlerait-elle pas encore?S’il y avait sur terre un lieu sacré où les voix célestes se faisaient entendre n’était-ce pas dans cette retraite tantôt inondée de soleil et tantôt ténébreuse, qui avait vu les éclairs et entendu les tonnerres du Dieu terrible des Hébreux?Oui, et c’était dans cet endroit, illustré de si grands souvenirs, que le Seigneur Jésus lui enseignait toutes choses et surtout la Loi Nouvelle.Jusqu’ici il avait cru que la Loi ancienne, la Loi de Moïse, tenait toute la vérité, et que celui qui la connaissait n’avait plus rien à apprendre.II l’avait crue immuable, cette Loi, et souveraine et définitive.C’est en son nom qu’il avait persécuté les disciples de Jésus et fait mourir son condisciple Etienne.Mais voilà que Jésus était venu et avait apporté aux hommes la loi nouvelle.Jésus de Nazareth était donc plus grand que Moïse, et cette Loi nouvelle devait donc remplacer la Loi ancienne?Voilà le programme et le mystère qu’il venait scruter dans la solitude.Une chose était certaine : c’était bien Jésus de Nazareth con- 321 PAULINA qui l’avait renversé de son cheval, ébloui, aveuglé, et qui lui avait rendu la vue trois jours après.C’était bien lui qui lui avait parlé, et qui lui avait inspiré de venir en cet endroit miraculeux, recevoir le nouvel enseignement.La loi de crainte et de rigoureuse justice allait-elle faire place à une loi d’amour et de miséricorde ?Jéhovah était un Dieu terrible, et Saul avait été son disciple, absolu, violent, et sanguinaire.Mais Jésus était doux et humble de cœur.La loi ancienne avait été donnée au peuple Juif seul.Mais la loi nouvelle serait donnée à toutes les nations, aux Gentils comme aux Juifs ! Et quand il voudra parler à ceux qu’il aura convertis à Jésus-Christ, et loin desquels il sera forcé de vivre, il leur écrira ces épîtres admirables que l’Eglise étudiera et méditera dans la suite des siècles.Et c’est aux nations qu’il écrira, et non aux individus, aux Romains, aux Hébreux, aux Galates, aux Corinthiens, etc.Quel conquérant, et quel dominateur a jamais gouverné, instruit, dirigé, discipliné un plus vaste empire sans le secours d’un soldat ou d’une épée ! Ah ! ce mystère de la Rédemption, Jésus le lui révélait dans toute l’ampleur et la sublimité du plan divin; et bientôt il n’aura plus rien à apprendre des hommes.A.-B.Routhier. 322 LA NOUVELLE-FRANCE LE BARON DE GÉRAMB, EN RELIGION LE P.MARIE-JOSEPH, TRAPPISTE (Suite) Ill LE BARON DE GERAMB QUITTE LA COUR DE VIENNE POUR CELLE DE PALERME.—IL PREND DU SERVICE DANS l’aRMEE ESPAGNOLE.—DE GÉRAMB EN ANGLETERRE.Après la paix de Vienne, signée le 14 octobre 1809, le baron de Géramb quitta la cour de François II.On a donné de ce départ différentes explications.D’après certains rapports de police dont nous parlerons plus loin, l’empereur aurait honteusement dégradé son chambellan sous une accusation de vol de fournitures pour l’armée.Une seconde explication que nous trouvons dans une biographie de notre héros publiée dans les Contemporains (15e série) de la Bonne Presse, donne pour cause du départ de Géramb une maladie de sa femme qui réclamait un changement d’air.C’était si peu une disgrâce, dit l’auteur de cette biographie, que l’empereur lui-même lui avait conseillé de se retirer en Sicile, auprès de la reine Marie-Caroline.Mais une tradition de famille nous paraît fournir une explication plus plausible.D’après cette tradition, le baron de Géramb aurait été éloigné de Vienne pour avoir poussé trop loin la galanterie envers sa souveraine, sans toutefois que sa disgrâce ait eu rien de déshonorant (1).La reine de Sicile, qui avait un faible pour les beaux hommes, fut, dit-on, fascinée par les longues moustaches et les yeux bleu-clair du baron, et, au bout de six semaines, de Géramb, couvert de décorations et plus empanaché que jamais, passait les revues, accompagnait la reine à la promenande, se montrait au théâtre dans la loge royale, affectait une familiarité qui choquait les Palermitains; quand le favori passait, toutes les têtes restaient couvertes et bien des 1—G.Lenôtre, Paris révolutionnaire, Vieilles maisons, lieux papiers, 2e série. LE BARON DE CERAME 323 gens murmuraient (1).Mais ce sont là toujours rapports de police auxquels il ne faut accorder qu’une créance limitée.Ainsi on est allé jusqu’à dire qu’il s’était battu en duel sur le Vésuve, un jour d’éruption.Le séjour du baron de Géramb en Sicile ne fut pas de longue durée.En 1810, plus avide de gloire militaire que d’honneurs de cour, il offre ses services à l’Espagne en guerre avec Napoléon.Le 16 janvier, il arrive à Cadix et se présente au président de la Junte espagnole qui le nomme général et lui confie la milice urbaine forte de 8,000 hommes.En avril, il part pour l’Angleterre, avec mission d’y recruter un corps auxiliaire.Le fait suivant, qu’il rapporte dans un de ses ouvrages, montre que le militaire savait, au besoin, manifester publiquement sa foi: “Je faisais, dit-il, en avril, le trajet de Cadix à Portsmouth sur la frégate de Sa Majesté Britannique la Minerve, commandée par le capitaine Cochrane, fils de l’amiral de ce nom.Il y avait sur le vaisseau une centaine de Français faits prisonniers en Espagne, et que l’on transportait en Angleterre.Ils étaient fort gais, et passaient leur temps à jouer et à rire.“Un matin que je me promenais sur le tillac, je vois quelques matelots sur le point de jeter à la mer une planche sur laquelle il y avait quelque chose enveloppé d’une toile.A la question que je fis, on répondit que c’était un jeune soldat français mort la veille.Cela frappa singulièrement et, me retournant vers les prisonniers, je leur dis d’une voix douce: “Eh 1 comment, soldats, on va ensevelir dans les flots un de vos camarades, et vous vous amusez ; aucun de vous ne l’accompagne, aucun de vous ne prie pour son âme, ne lui témoigne le moindre intérêt ; un camarade né sur le même sol qui vous vit naître, qui a partagé vos périls, vos souffrances, votre captivité, etc.! Eh bien, c’est moi qui lui rendrai les derniers devoirs, et qui prierai le Père des miséricordes sur sa dépouille mortelle.” Je dis aux matelots d’attendre, et je me retrouvai bientôt sur le pont avec mon uniforme et mes heures.A peine eus-je commencé la prière, qu’ils se levèrent tous spontanément, se découvrirent et écoutèrent ma courte prière avec un respect religieux.Deux d’entre eux vinrent se mettre à genous près de moi, etc.” (2) 1.—G.Lenôtre, ibid.2.—Lettres à Eugène sur l'Eucharistie.Liège, Dessain, 1842.me 324 LA NOUVELLE-FRANCE Ce trait est certainement à l’honneur de celui qui, pendant son séjour en Angleterre, va laisser planer sur sa conduite des soupçons qui ne seront que trop justifiés.“Le 20 avril 1810, écrit G.Lenôtre, débarquait à Londres, de la frégate Italienne (1), venant de Cadix, un homme aussi remarquable par la beauté de son visage que par la singularité de son costume.Il avait le nez droit, le front haut, les cheveux bruns flottant sur le cou, les yeux bleus, le teint mat et une longue et fine moustache à la hussarde.Il portait une veste hongroise à brandebourgs, un dolman à fourrure attaché sur la poitrine par une tête de mort en argent, des bottes à la Souvarow, des culottes collantes comme celles des écuyers de Franconi, des gants à entonnoir comme un Crispin de comédie, et, sur la tête, un colbak d’astrakan surmonté d’une aigrette en plumes de héron.Sa ceinture était un arsenal: soixante cartouches, six pistolets mignons, un casse-tête et une dague; un large cimeterre lui battait aux jambes, ainsi qu’un sabretache où se répétaient, sur un fond de velours noir, la tête de mort et les tibias en sautoir.A Londres, où les gens blasés sur toutes les excentricités, ne s’étonnent pas de grand’chose, cette mascarade stupéfia.“Le bruit se répandit que ce lunatique n’était autre que Murat, dont la renommée dans les trois royaumes égalait celle du clown Darow qui, au cirque Astley, tenait à bout de bras une plate-forme sur laquelle manœuvraient dix-huit grenadiers.Renseignements pr s, on sut que le nouveau débarqué était un officier hongrois, qu’il se nommait le baron de Géramb, et qu’il apportait au gouvernement anglais un moyen sûr d’abattre, en cinq mois, la puissance de Napoléon (2).“Le pandour se logea à Bayswater, à l’extrémité de Hyde Park, dans une belle maison ; il s’installa somptueusement, sans compter.Comme on l’avait vu chez les ministres et qu’il vantait haut ses relations, tous les crédits lui étaient ouverts ; il eut de superbes chevaux, une livrée rutilante, des meubles de prix; on devinait en lui l’homme depuis longtemps habitué au luxe et pour qui l’argent 1.—G.Lenôtre a été ici mal renseigné, car nous venons de voir plus haut que Géramb lui-même dit avoir fait la traversée sur la Minerve,et non sur l’Italienne.2.—G.Lenôtee, op.cit. LE BARON DE GERAMB 325 est sans valeur, ce qui le rehaussait encore dans l’esprit de ses fournisseurs (1).Bref, le baron de Géramb menait bon train et joyeuse vie.Thomas Moore, le chantre de Lalla-Rookh, fait deux fois allusion, dans ses vers, à l’hôte momentané de l’Angleterre, alors l’entrepôt de tout ce qui était hostile à Napoléon.Dans une satyre intitulée Extracts oj the Diary of a Politician, le poète irlandais nous fait assister, un jeudi, au lever du Prince Régent, roi peu après sous le nom de Georges IV, et nous le montre dépité par la réponse d’un courtisan et ne pouvant céler sa mauvaise humeur.And handled his new pair of whiskers so rough, That before all the courtiers I fear’d they’d come off, And then, Lord, how Geramb would triumphantly scoff ! Et, au bas de la page, on lit cette note explicative : Baron Géramb; the rival oj His Royal Highness in whiskers.Dans ses Satirical and humorous poems, imitant librement l’ode XXVI du livire 1er d’Horace, il commence ainsi la seconde strophe : No want has of sword or dagger, Cock’d hat or ringlets of Geramb.Ainsi l’ancien chambellan de l’empereur d’Autriche nous apparaît sous les traits d’un parfait dandy, émule du célèbre Brummel et capable d’exciter la jalousie du Prince Régent.Mais ses ressources ne suffisaient pas à payer ses folles dépenses.Il fit des dettes.La police que le cabinet britannique entretenait sur le continent fournit à Lord Wellesley des renseignements peu favorables sur le baron, et le ministre l’invita à quitter, sous trois semaines, le territoire anglais.Le baron prit la chose de très haut et dit qu’il ne quitterait pas le sol anglais avant d’avoir reçu la somme de 1,250,000 francs, montant de ses déboursés.Dès qu’ils apprirent que son crédit au ministère était en baisse, la foule de ses créanciers firent entendre leurs réclamations.Géramb fit alors,dit son biographe, l’abbé Badiche, un acte d’énergie digne plutôt de la vie aventureuse d’un chevalier des anciens temps que d’un baron et d’un général de nos jours.Il aurait, si le fait est vrai, barricadé sa demeure pour éviter une prise de corps, et, arborant un guidon portant cette devise : My home is my castle (Ma maison est ma cita- (1)—G.Lenôtre, tbid. 326 LA NOUVELLE-FRANCE delle), il aurait soutenu le siège tout seul et avec succès, au grand plaisir et aux applaudissements des Anglais.Pour terminer et éviter une pareille scène, l’autorité civile le fit sortir du pays et rentrer sur le continent (1).L’ordre fut donné de le déposer sur les terres du roi Frédéric VI de Danemark, et, pour que Géramb n’arrivât pas sur le continent sans recommandation, les gazettes de Londres, ajoute M.G.Lenôtre (2), lui.jouèrent le mauvais tour de publier en même temps l’histoire de sa haine irréconciliable contre Napoléon, et l’annonce de sa déportation.Trois jours après, le bulletin de police présenté quotidiennement à l’empereur contenait l’extrait suivant d’une feuille anglaise : “Nous félicitons le public de ce que ce parasite à moustaches (le baron de Géramb) a été expulsé de l’Angleterre ; le misérable qui part dans ce moment pour l’Empire français, où il se trouvera dans son élément naturel, est un juif allemand qui a usurpé le nom d’un gentilhomme hongrois.” Le bulletin, cité par G.Lenôtre, porte à la marge cette mention : “Renvoyé au ministère de la police pour faire arrêter cet intrigant, s’il vient sur le continent.Saint-Cloud, 14 avril 1812”.Et, sous cette ligne, le coup de griffe du Maître, le terrible N autographe, tortu, impétueux, dominateur, semblable au zigzag de la foudre et qui fut, pendant dix ans, le signe cabalistique auquel obéissait l’Europe.Le 7 mai 1912, le baron de Géramb était arrêté à plus de deux cents lieues de la France, à Husum, port de mer appartenant au Danemark, ainsi qu’il le rapporte lui-même dans sa troisième lettre du Voyage de la Trapped Rome, datée de Paris et du 6 août 1837.“Conduit d’abord à Hambourg, de Hambourg à Paris, je fus jeté au donjon de Vincennes.Je ne dirai rien d’une semblable arrestation : sujet de Sa Majesté l’Empereur d’Autriche, sans rapport avec la France que je n’avais pas vue depuis 1790, je suis encore à concevoir ce qui pouvait donner lieu à cette violation manifeste du droit des gens.” Il affirme toutefois qu’il s’était toujours prononcé contre Napoléon et parle deia fameuse proclamation de 1807 à la jeunesse de Vienne, ainsi que de la guerre qu’il avait faite à l’empereur des 1— La Voix de la Vérité, 1848.Cf.Annales d’Aiguebelle, Tome II.Pièces justificatives, No.11.2— Op.cit. LE BARON DE GERAMB 327 Français en qualité de général au service de Ferdinand VII d’Espagne.IV.—Captivité du baron de géramb Une chaise de poste, escortée de trois gendarmes, amena Géramb d’une traite de Hambourg à Paris.A Aix-la-Chapelle, un homme inconnu lui proposa de le délivrer, et, sur le refus de M.de Géramb de souscrire à cette bienveillante mais hasardeuse proposition, il lui remit un rouleau d’or pour adoucir les privations de sa captivité.Nous verrons plus loin comment le baron reconnut plus tard son bienfaiteur.De Géramb arriva à Paris le 24 juin.Déposé d’abord au ministère de la police, il fut ensuite mis sous bonne garde, en attendant enquête, dans une maison de santé tenue par une dame Dupeyron, et enfin au donjon de Vincennes.Parmi les prisonniers politiques alors détenus dans le donjon de Vincennes, se trouvaient plusieurs personnages distingués, entre autres M.de Boulogne, évêque de Troyes, Mgr de Grégorio, prélat romain, qui devait mourir cardinal en 1839, l’abbé Cosimo Pedi-cini, secrétaire du cardinal Pacca, le P.Fontana, général des Barna-bites, plus tard cardinal.Le baron de Géramb parle en ces termes de ce dernier dans son Pèlerinage à Jérusalem et au Mont Sinaï : “Parmi les personnages distingués dont je partageai la captivité et que j’eusse regretté de ne plus retrouver, s’il m’eût été possible de faire le voyage de Rome, je rappellerai ici avec un profond sentiment de respect et de reconnaissance l’illustre et vénérable P.Fontana, créé depuis cardinal par le Souverain Pontife Pie VII, et enlevé à l’Eglise en 1822.Ce fut surtout dans les entretiens de ce savant et saint religieux que j’appris à connaître toute la grandeur des destinées de l’homme.Je dois principalement à l’exemple de ses vertus et aux leçons de sa sagesse, d’avoir senti le néant de tout ce que j’avais ambitionné jusqu’alors, et de m’être sérieusement occupé des seules choses importantes, celles de I’étermité” (1).Voici comment, dans son Voyage de la Trappe à Rome, le baron de Géramb raconte sa captivité: “J’avais été arrêté, dit-il, au moment où Napoléon, parvenu au comble de la prospérité, à la tête des puis- 1—Tome III, Lettre cinquante-sixième. 328 LA NOUVELLE-FRANCE sances qu’il avait attachées à son char, marchait contre la Russie avec d’innombrables armées.Depuis ce jour, séquestré du monde, ne voyant que mes gardiens, et le dimanche seulement, le commandant du donjon, lequel venait, suivi du chirurgien, s’informer de ma santé, j’ignorais absolument tout ce qui se passait hors de ma chambre.Ces visiteurs obligés avaient probablement l’ordre de garder avec moi le silence le plus profond sur toutes choses, et ils le gardaient â merveille.Les questions les plus ordinaires ou les plus simples ne recevaient d’eux qu’une réponse évasive, qui n’en était pas une.Ainsi quand, me promenant sur la plateforme du donjon, ce qui n’arrivait qu’à de longs intervalles, je fixais mes regards sur Paris, que je ne connaissais pas, si je demandais à mes gardiens comment s’appelait tel ou tel édifice dont j’apercevais le faîte, le dôme des Invalides, par exemple, ils me répondaient sèchement : Je ne sais pas, et je n’en obtenais pas d’autre réponse.Dégoûté de cet éternel je ne sais pas, je pris le parti ne plus questionner personne.Pendant ce temps, la police faisait une enquête à Lyon sur les Géramb.Voici quelques détails intéressants de cette enquête extraite des archives nationales par G.Lenôtre : Lyon, 13 juin 1812.“J’ai été assez embarrassé pour demander des détails à Mme veuve Géramb, sa mère : je n’ai pu lui parler que d’une manière générale.Voici le résultat de la conférence que j’ai eue avec elle.“MM.Géramb étaient Autrichiens, et d’une famille noble, mais se trouvant des cadets, ils vinrent en France chercher fortune et s’établirent à Lyon, commissionnaires en soieries.L’un d:eux, Julien, épousa Mlle Lasausse et en eut deux fils et deux filles.Le second vit à Vienne de ses biens; il paraît que c’est par lui que dame veuve Géramb reçoit ses revenus.“M.Julien de Géramb est mort il y a 8 ans, et depuis cette époque, sa veuve n’a reçu aucune nouvelle de son fils Ferdinand-François.Il y avait eu des discussions à propos de la succession de son père.Les deux sœurs de Ferdinand-François ont été mariées à Vienne et y sont veuves.Lui-même est veuf et a plusieurs enfants.Il paraît qu’ils sont protégés par un M.de Géramb, leur parent, qui est gouverneur de Sheinmitz en Hongrie.“Madame veuve Géramb ne s’est point expliquée sur la carrière ma- LE BARON DE GERAMB 329 de son fils; on peut croire qu’il est dans l’état militaire ou dans la carrière administrative.” II parait qu’on songea à faire venir à Paris la vieille mère pour le confronter avec le détenu.Mais le désastre de Moscou détourna de lui l’attention et le fit oublier.Cependant il semble, d’après un rapport au ministre de la police générale, datée de février 1814, qu’on ait eu l’intention d’utiliser ses services, en le plaçant sous surveillance à Paris.Mais le pouvoir qui le détenait prisonnier était lui-même bien près de se changer en captivité.V.-ENTRÉE DES ALLIES À PARIS ET DELIVRANCE DU BARON DE GÉRAMB.Continuant l’histoire de sa captivité qui dura deux ans : “Que de fois, écrit le baron de Géramb, je me suis abandonné à la tristesse ! Souvent, au déclin du jour, j’ai cru voir errer autour de moi l’ombre du duc d’Enghien, et je me disais alors: “Que sais-je si, par une belle nuit, on ne viendra pas me chercher pour me fusiller à mon tour?” “Dieu avait sur moi d’autres desseins, et déjà, sans le savoir, j’étais à la veille de ma délivrance.“Le 6 février, je m’étais couché de meilleure heure que de coutume, lorsqu’entre huit et neuf heures j’entendis un bruit inaccoutumé: c’était celui d’hommes montant rapidement l’escalier.Aussitôt je me mets sur mon séant, je penche la tête, je prête l’orei'Ie, je retiens ma respiration pour mieux entendre, et je distingue le bru t des sabres retombant à intervalles égaux sur les marches humides et celui des clefs qui servaient à ouvrir et à fermer les cachots.Je crus d’abord que la cohorte s’arrêterait au premier étage, puis au second ; je fus bientôt détrompé: on monte au troisième; on s’arrête devant ma porte, elle s’ouvre avec fracas, et voilà ma chambre remplie de soldats.Le commandant du donjon, une lanterne à la main, s’approchant de mon lit : “Général, me dit-il, veuillez vous lever.Me lever ! et pourquoi?—Vous allez être transféré !—Mais où?—On vous le dira.” J’avoue que je me crus perdu, et je le crus d’autant plus que, me voyant emporter quelques effets : “Laissez tout cela, me dit-il, on vous l’enverra demain”.Cependant je recommande mon âme à Dieu, et je descends entouré de mes gardes.Au second 330 LA NOUVELLE-FRANCE étage, je vois sortir d’une chambre-cachot un homme d’un certain âge, enveloppé dans une douillette de soie grise ; il me parut être un ecclésiastique.“Voilà encore, me dis-je, en moi-même, une victime de la police inquiète et soupçonneuse de l’Empire.” Nous étions dans la cour, lorsque cet inconnu s’approchant de mon oreille, me dit : “Je parie que les alliés sont près de Paris.—Quels alliés?répliquai-je.— Mais les Russes, les Autrichiens, les Prussiens, ces mots, je l’avoue, je fis un pas en arrière, et, mesurant de l'œil mon interlocuteur: “Ah! pour le coup, me dis-je, c’est un fou.Le malheureux, la captivité lui aura tourné la tête.Les Russes, les Autrichiens, les Prussiens près de Paris !.” “Cependant une voiture s’approche, on nous ordonne d’y monter ; j’y fais monter mon compagnon le premier, et je me place aussi loin que possible de sa personne, ayant souvent ouï dire qu’il faut se méfier des fous.Deux agents de police se placent en même temps sur le devant, crient au cocher : A la Force ! et nous marchons.“Une heure après, je connus que La Force était une autre prison d’Etat.Quand nous eûmes passé le guichet, on nous demanda nos noms.Je prêtai avidement l’oreille à ce qu’allait répondre mon homme : il répondit qu’il était évêque de Troyes.” Bon, le voilà évêque, il ne lui en coûtait pas plus de se faire Pape”; et je riais tout bas.J’appris bientôt cependant, à mon grand étonnement, que non-seulement ce n’était pas une farce, mais que c’était réellement l’évêque de Troyes, le célèbre abbé de Boulogne, aussi rénommé paJ ses vertus que par ses talents oratoires, et c’est alors que je fus instruit des grands événements qui s’étaient succédé si rapidement pendant ma captivité : “Monseigneur, lui dis-je, je vous ai pris pour un fou; me le pardonnez-vous?" “Arrêté seulement depuis la fin de novembre, M.de Boulogne avait eu connaissance de tous les revers qui, depuis la campagne de Moscou, étaient venus fondre sur l’armée française, et il croyait avec raison que le Gouvernement transférait les prisonniers dans la crainte d’un coup de main sur Vincennes de la part des alliés.“Dans la nuit arrivèrent Mgr.de Grégorio et le P.Fontana.“Le 30 mars, les troupes alliées parurent sous les murs de Paris ; le canon se faisait entendre, et je n’en dormais pas moins, lorsque l’évêque me réveilla en sursaut, s’écriant d’une voix assez burlesque cette fois: “Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers !” Le 1er avril A VIEILLES MADONES QUEBECQUOISES 331 les Souverains étaient dans la capitale où un de leurs premiers soins fut d’ordonner l’élargissement des prisonniers politiques.Je me trouvai libre” (1).Parmi les généraux commandant les troupes alliées se trouvait le propre frère de notre héros, Léopold de Géramb, qu’il ne reverra que dix-sept ans plus tard à Milan.L’Empire n’était plus ! Géramb était libre, mais sans un écu, sans un ami, plus embarrassé que dans sa prison où, en sa qualité de détenu politique, il touchait un prêt de quatre francs par jour.Une ressource lui restait, celle de réclamer au Gouvernement provisoire sa solde de prisonnier.On lui devait tout le mois de mars; on le lui paya, et il disparut avec ses 120 francs.La date qu’on lit au bas du tableau votif de Staniontki dont nous avons parlé plus haut coïncidant avec celle de la délivrance du baron de Géramb, il est permis de croire que le futur trappiste aura voulu représenter sous une forme symbolique le péril de mort auquel il venait réellement d’échapper, et réparer ainsi son infidélité à la promesse faite en 1809, lors de son séjour au monastère bénédictin de Pologne.Nous savons qu’il avait étudié la peinture, et s’il n’est pas lui-même l’auteur du tableau, il a bien pu le faire exécuter par quelque peintre de Vienne.Fr.Gildas, 0.G.R.(A suivre) VIEILLES MADONES QUEBECQUOISES Québec est un musée d’art, de grand ART; je dis “un musée de peinture”, ce qui exclut de suite toute cette importation de pacotille en faux bronze, ou en vrai bronze, dont, sans pitié, on nous afflige depuis quelques années.Si, pour les valeurs humaines, ou ce que l’on décore de ce titre, il y a du risque à se faire connaître, l’art échappe à ce danger pour peu qu’il soit ancien, et en tout cas 1—Pèlerinage à Jérusalem et au Mont Sinai.Tome III, Lettre cinquante-sixième. 332 LA NOUVELLE-FRANCE je rêve d’un homme à part, à la fois esthète et maître-écrivain, qui nous aiderait à comprendre et mieux apprécier les peintures magis- ' traies dont la divine Providence s’est plu à nous enrichir.II nous dirait en même temps la provenance de ces oeuvres, en discuterait, et affirmerait à l’occasion, l’authenticité, l’occasion revenant souvent, et il me semble que nous serions plus reconnaissants à Dieu, pour les dons sans prix et presque sans mesure qu’il nous a faits.Bien plus modeste évidemment sera le présent article, puisqu’il doit se limiter à quatre ou cinq pages et rester, autant que possible, dans le cadre de notre étude générale sur Notre-Dame de Quéôec(l).Cette étude comporte naturellement Vimagerie, et d’abord l’imagerie de la Sainte-Vierge: je prends le mot au sens qu’il avait encore au dix-septième siècle, puisque, de là, de ce dix-septième siècle, nous partons toujours, et que là, du reste, il est toujours bon de remonter.On nous l’a dit : C’est avoir profité que de savoir s’y plaire.Et donc, dès ce temps-là, dès l’origine, le goût des belles choses se manifeste en Nouvelle-France.Si nous avions place pour cela, nous citerions une lettre du Père Lallemant à un peintre de France, où il lui décrit par le menu le dais qu’il voudrait avoir pour son maître-autel de Notre-Dame de Recouvrance.Il en est déjà là, parce que déjà l’humble sanctuaire possède plusieurs morceaux d’art, et que, en art, une chose de beauté en appelle une autre.Voyez l’Inventaire dressé en 1640, probablement pendant l’hiver ou le printemps qui précéda l’incendie (Ms.IA, et Ct.12, no 80), et vous trouverez : “Une Notre-Dame et son Fils au bras étoffée d’or, environ deux pieds de haut; une Dame douloureuse; une grande Annonciation enchâssée (encadrée?), donnée par M.du Plessis; un grand tableau sans enchâssement de Notre-Dame du Rosaire, avec les quinze mystères; un tableau sur cuivre de Notre-Dame et Sainte Anne.” Des questions se présentent.Qu’était devenu le “grand tableau de Notre-Dame”, donné en 1635 par M.de Castillon?(Car.des Bienfaits.) F’incendie de 1640, détruisit-il “le tableau du Rosaire?” (1) Un ou deux chapitres de cette étude ont déjà paru dans notre revue.—Voir Nouvelle-France, mai et juillet 1914.Les références entre parenthèses se rapportent aux archives de la paroisse de N.-D.de Québec.N.-D.L.R. VIEILLES MADONES QUEBECQUOISES 333 Si oui, un autre le remplacera quelques années plus tard, offert par Madame de Repentigny.Détruisit-il également la “statue de Notre-Dame et son Fils au bras étoffée d’or?” II était plus facile de l’enlever; elle ne se trouvait peut-être pas dans l’église, et n’était la dimension donnée, nous croirions la reconnaître dans la charmante statuette que M.l’archiprêtre, curé de Notre-Dame, conserve soigneusement au presbytère, un bijou d’art, une Vierge toute belle, un petit Enfant délicieux, tous deux souriant encore comme ils faisaient jadis quand ils passaient avec la procession du Rosaire, et réflétant, j’oserais dire, un peu de tous ces yeux baignés d’espoir ou baignés de larmes, qui les ont pendant trois siècles regardés passer.De 1645 à 1651, les additions à l’Inventaire donnent encore : “Deux tableaux sur cuivre, environ un pied ou un peu plus, de Notre-Seigneur et Notre-Dame; une Notre-Dame tenant Notre-Seigneur et saint Jean-Baptiste qui l’adore;—au mitan, des anges—de cuivre; une Notre-Dame de Pitié; un Saint-Joseph entre Notre-Seigneur et Notre-Dame, sur bois, d’un pied de grandeur ou un peu plus.” (Cf.12, no 80) L’“image de Notre-Dame” c’est-à-dire sa statue, avait besoin d’un chapelet, et rien d’étonnant qu’on lui en ait donné deux : un chapelet d’ambre apporté de France par Mde de Repentigny ; un chapelet de cornaline, envoyé de France par Madame d’Emery et confié à Mde de Monceaux (Cat.des B.).En 1672 (Ms.I A, fol.2), nous remarquons : “Un grand tableau de l’Assomption qui fait le dais du Maître-autel; un grand tableau du Rosaire, qui forme le retable du Maître-autel; un grand tableau de la Sainte-Famille; un moyen tableau de l’Annonciation; quinze petits tableaux avec cadres d’ébène, etc.” Qu’est-il resté de tout cela?D’après un Inventaire de 1766 (Cf.12, no 87), les deux seules peintures qui furent sauvées pendant le siège de 1759, représentaient, l’une, l’Ange-Gardien, l’autre, “le Triomphe de la Religion au milieu duquel se lisaient les trois mots: Quis ut Deus?” Après le siège, restaurée pour le strict nécessaire, à peine blanchie à la chaux, sauf la chapelle de Notre-Dame de Pitié, qu’une pieuse dame a fait “tapisser de papier fleuri.” (Ms.17, p.16), la Cathédrale devait être bien triste à voir, et il faut entendre le curé Dosque exprimer ses regrets, encore inapaisés en 1773 (Ms.69). 334 LA NOUVELLE-FRANCE “Ne vous rappelez-vous pas ces beaux tabernacles, ces sculptures si bien exécutées, ces excellents tableaux qui décoraient autrefois les autels de cette église, ces statues parlantes qui les entouraient, les riches ornements qui y servaient, ces balustrades si propres, ces instruments mélodieux qui réjouissaient le cœur, une chaire magnifique d’où l’on annonçait la Divine Parole, ces belles cloches qui, par leurs sons mélodieux, annonçaient la majesté du culte suprême auquel on invitait les fidèles: Quis in vobis.derelictus qui vidit domum istam in gloria sua prima.et quid vos videtis7.(voir le texte).Autrefois, quand un discours produisait beaucoup d’effet, on disait qu’il “tirait l’âme du corps”: jugez si le curé de Notre-Dame, en ce matin d’hiver, quatrième dimanche de I’Avent, dans cette église terriblement froide et affreusement nue, dut produire de l’effet, un effet analogue ! Egalement, qu’est-il resté à la Basse-Ville ?Pour ceux qui ont le goût de ces choses-là, nous notons d’un Inventaire de 1697 : “Un grand tableau de la Présentation de Notre-Dame, à cadre de bois, deux moins grands tableaux de la Sainte-Vierge; deux autres de Notre-Seigneur et la Sainte-Vierge, à cadres rougis; un tableau de Notre-Dame de la Victoire remportée sur les anglais, sur cadre verni, les coins dorés; une autre Sainte-Vierge sur cadre doré; deux tableaux de vœux donnés par MM.Pauperets et Richard; deux petits tableaux sur bois de l’Annonciation; au portail de l’église, trois statues: la Sainte-Vierge, Saint-Joseph et Saint-Jean, etc.” II fallait bien nous glorifier de tout cela.Depuis Cromwell, il y avait, il y a parfois encore, pour tout bon Anglais, ce mot d’ordre: “Takeaway, utterly extinct and destroy all shrines.pictures, paintings and all other monuments of feigned miracles, pilgrimages, idolatry and superstition, etc., etc.” L’ensevelissement de l’art! car, en vérité, quand cessera d’exister l’art religieux, un art quelconque existera-t-il encore ?Heureusement, c’est quand tout est fini que tout recommence.Un prêtre est venu en ce pays qui avait soupçonné l’âme de ce pays, âme de France, âme d’esthétisme.C’est le vénérable abbé Desjardins, et l’histoire, même “la grande”, pourra un jour, sans déchoir, publier la liste des peintures, dont il a, en 1817-18.doté notre ville et même nos campagnes.Le grand art, même s’il n’est pas auto- VIEILLES MADONES QUEBECQUOISES 335 cthone, peut révéler la mentalité d’un petit peuple, et comment écrire l’histoire d’un peuple si on en exclut sa mentalité, ses goûts, son idéal?A la collection de M.Desjardins, s’est ajouté avec le temps, et encore tout récemment—on reviendra sur le sujet— un grand nombre (des centaines) de pièces authentiques, originales, œuvres de maîtres pour la plupart, et de ce fait inappréciables.Pour nous en tenir aux œuvres de provenance ancienne, où se dessine l’image de la Vierge, en voici, hors de la cathédrale—car il nous est bien permis, vu le sujet, d’en sortir un moment—en voici au moins vingt-cinq à L’Université Laval, un bon nombre signées, les autres simplement attribuées, mais avec autant de sûreté ou de garanties qu’elles le sont en Europe; des figures de Madone seule ou accompagnée, peintes par Le Guerchin, Van Dyck, Ricci, Sassoferrato, Cima da Cone-gliano, Coypel, Poussin, Baroccio Schedone, Schiavone, Carlo Maratta, Feti, Lanfranc, Guido Reni, sans compter d’admirables copies du Corrège, du Tintoret, de Raphaël.Pourquoi fallait-il qu’un lamentable incendie détruisît, en 1888, avec la chapelle du Séminaire, "les douze plus belles toiles qu’il y eût peut-être en Amérique?’’ malheur irréparable et dont ne peuvent aujourd’hui nous consoler même une Madone de Carlo Dolci, une Compassion du Titien, mosaïque vénitienne d’une grande beauté, Y Immaculée Conception de Pasqualoni, une Vierge et l’Enfant d’Antonio Barri.Nous ne pouvons pas inventorier toute la ville, mais saluons au moins, chez les Dames Ursulines, une Visitation de Collin de Vermont, une Mater Dolorosa de Van Dyck, une Naissance de l’Emmanuel de Vignan; chez les Pères Dominicains, une Vierge avec saint Dominique, saint Janvier et deux autres saints, par Luca Giordano, don gracieux de Messire le chanoine Lindsay; à Saint-Roch, un Restaut, l’Annonciation, un Collin de Vermont, la Sainte-Famille; à l’Hôtel-Dieu, un Sassoferrato, Mater Dolorosa; un Charles Lebrun, Présentation de Marie au Temple; une Nativité de Brueghel, don de la duchesse d’Aiguillon; une Sainte-Famille exquise de Rubens; une autre de Coypel, don du Père Duplessis; une Nuit de Noel, par Stella, “tableau sans prix, dit la légende qu’on lit au revers, donné par Mgr Pierre-Armand Dosquet, évêque de Québec, en l’année 1735 qu’il passa en France.Il l’avait apporté d’Italie, et 336 LA NOUVELLE-FRANCE il lui fallut une permission expresse d’un Cardinal pour le sortir de Rome, parce qu’on ne laisse point passer des pièces de cette beauté dans d’autres Etats.” A la Basilique où nous revenons enfin, au-dessus du maître-autel, dans un demi-jour on dirait symbolique, apparaît cette fameuse Immaculée Conception de Lebrun ou de son école, dont on a tant parlé depuis une vingtaine d’années, et encore tout récemment (1), don de François le Maître, lieutenant-gouverneur de Gaspé, un protestant, à la suggestion de sa catholique et pieuse épouse, Marguerite Stuart: pièce très belle, même s’il était prouvé qu’elle n’est ni de Lebrun, ni de son école, car enfin il y a d’autres maîtres et d’autres écoles; pièce très intéressante aussi, même à l’exclusion de 1st légende ou du roman qu’elle a fait naître; intéressante à cause de sa date d’installation dans la cathédrale, 1796 ou environ, c’est-à-dire en pleine intolérance du nouveau régime britannique; intéressante à cause de sa double provenance, Pile de Jersey, possession anglaise, et Francis LeMaître, fonctionnaire anglais.C’est ainsi que s’est vengée des outrages de 1759 la clemens, pia et dulcis Virgo Maria.A droite, dans le chœur, une bonne copie par Carnavali du Rosaire de Sassoferrato, don de feu MgrFaguy; dans la nef, une Naissance du Christ, copie d’Annibal Carrache, une Annonciation de Restant; dans la çhapelle de la Sainte-Famille, une copie de Vanloo par Théophile Hamel; dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié, une Pietà donnée par les dames de la Ville en 1869 (Ms.99 p.69) ; dans la claire voie, une série de belles verrières racontant la Légende de la Vierge depuis sa naissance jusqu’à son couronnement au ciel: telles sont les œuvres qui remplacent “l’imagerie” dont se faisaient gloire Notre-Dame de Recouvrance et la cathédrale d’avant le siège.Remplacer n’est pas faire oublier, et l’on regrettera toujours, comme le curé Dosque, les belles choses perdues.Belles elle devaient être en effet parce que, en ce temps-là, les voyages étaient trop longs, et les vaisseaux trop petits pour qu’on s’encombrât de laideurs.A thing oj beauty is a joy Jor ever: c’est vrai, mais à condition'qu’elle dure.C’est trop clair.P.-V.Charland, O.P.1.—Bulletin des Recherches historiques, janvier 1916, pp 3-13.
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