La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 février 1917, Février
LA NOUVELLE-FRANCE TOME XVI No 2 FEVRIER 1917 M.ALBERT LOZEAU (l) M.Albert Lozeau a voulu dispenser ses critiques de chercher longtemps la source d’où jaillissent ses vers.Dans le Prologue du Miroir des Jours, il a écrit cette strophe: Quand la fenêtre est close et que tout bruit s’éteint, Ecoute de ton cœur monter la voix suprême; Ta musique est en lui, c’est là qu’est ton poème, Comme les fleurs et les oiseaux sont au jardin.Le poème de M.Lozeau est donc au dedans de son âme, et ce poème s’accompagne, comme ceux des lyriques de Lesbos ou de Corinthe, de musique divine.Quand vous lisez des vers de cet artiste, vous avez l’impression d’être associé à ses plus intimes rêveries, et vous croyez entendre, par delà la fenêtre close, des notes discrètes, et très tendres, de flute ou de cithare.Harmonie, grâce, fluidité, caresse : ce sont des mots qui vous viennent à l’esprit, en écoutant le chant de M.Albert Lozeau; ils traduisent seuls l’impression très douce, et parfois un peu monotone, que vous avez ressentie.II faut savoir gré à M.Lozeau d’avoir suivi le conseil de Lamartine, de s’être frappé le cœur pour en faire sourdre l’inspiration, et de nous avoir donné des vers jusqu’ici trop rares dans notre littérature canadienne.Crémazie pinça la lyre patriotique, Fréchette le plus souvent mit à ses lèvres le clairon sonore, LeMay raconta les douces choses de chez nous, Chapman s’évertue dans l'éloquence; et si beaucoup de nos poètes d’aujourd’hui ont tourné vers 1.—L’Ame solitaire, 1907; Le Miroir des Jours, 1919, Lauriers et Feuilles d’Erable, 1916. 50 LA NOUVELLE-FRANCE le rêve intérieur leur méditation, et si par exemple Emile Nelligan a dit, le plus inégalement, mais parfois le plus douloureusement possible, le mystère de son âme brisée, aucun ne s’est appliqué autant que le poète de l’Ame solitaire et du Miroir des Jours à exprimer tout ce que le cœur humain peut contenir de sentiments vifs ou tendres, tendres surtout, et aussi tout ce qu’il peut fournir d’émotions fines, et de mièvrerie subtile.L’œuvre de M.Lozeau, qui est déjà considérable, et qui vient de s’augmenter par la publication de Lauriers et Feuilles d’Erable, est donc l’une des plus intéressantes qu’il y ait dans l’histoire de notre poésie; l’auteur se place, sans conteste, au premier rang de nos écrivains en vers.En donnant à ses poèmes une valeur d’art toute particulière, il y a aussi enfermé une large part d’intérêt humain.Tous les cœurs sont pareils qui palpitent, en somme; Dis le tien, tu diras celui des autres hommes: Dans un morceau d’azur luit tout le firmament (1).C’est vrai; tout le ciel de l’âme humaine se retrouve, et se réfléchit en celui de M.Lozeau.Mais le ciel n’est pas en tous climats rempli d’une même lumière; il n’est pas partout également limpide ou transparent; il y a des nuances dans l’azur, et c’est par ces nuances que l’azur des deux intéresse toujours l’œil des hommes.Il y a des nuances aussi,—oh! combien—dans l’âme rêveuse, dans les rêves d’azur de M.Lozeau, et c’est par les nuances qu’il renouvelle la matière de sa poésie.La vie close à laquelle est condamné M.Albert Lozeau, l’épreuve douloureuse qui l’a tenu loin de la nature et de ses grands paysages, et de ses grands souffles, expliquent assez le caractère tout intime de son œuvre, et ces retours multipliés sur le spectacle intérieur de la conscience.Sans doute, le poète dira aussi les visions éclatantes, et tout extérieures, qui passent quelquefois sous son regard: la fenêtre de M.Lozeau est ouverte, et parfois très large ouverte sur le monde; mais on constate toujours comme ce poète, habitué à la méditation solitaire, éprouve le besoin de soumettre au prisme 1.—Le Miroir des Jours, Prologue. 51 M.ALBERT LOZEAU de sa réflexion les choses qu’il voit; et toutes les choses reçoivent de ce regard intérieur comme une forme idéale, commune, qui les apparente et les fait se ressembler un peu.On pourrait lire dans des strophes anonymes de M.Lozeau la signature de l’auteur.C’est dans l’Ame solitaire et dans le Miroir des Jours que le poète a le plus versé de lui-même, de la substance fluide de ses rêves et de ses tendresses.Un jour, il a voulu définir l’objet de ses incessantes méditations; et il l’a fait dans la langue même, gracieuse et légèrement efféminée, qu’il se plaît quelquefois à écrire.J’ai des rêves d’azur, d’eau calme et d’arbres verts, Fleuris de lys, ailés d’oiseaux, apaisés d’ombre, Des rêves étoilés de beau firmament sombre, Des rêves adoucis, délicats et divers (l).Assurément tout cela est délicat, et un peu vague, et un peu tourmenté, et voltige comme.des rêves.Mais tout cela aussi laisse deviner quelle poésie très douce, calme, faite de grâces et de beautés discrètes, emplira les strophes de M.Lozeau.Pas de rêves tumultueux en son âme isolée.Mon rêve est pacifique et marche dans le blé, Cueille une rose, et court au ruisseau pour y boire.La première rose cueillie fut celle de l’amour.N’est-ce pas I histoire recommencée du poème de Guillaume de Lorris?Ci est le Rommant de la Rose Où Part d’amors est tote enclose.Une grande partie, la plus grande partie du premier recueil de M.Lozeau, l’Ame solitaire, n’est que le roman de son âme ardente, s’ouvrant au soleil de vingt ans, battant des ailes, et voulant s’échap- 1.—Le Miroir des Jours, Rêves, p.194. 52 LA NOUVELLE-FRANCE per vers les humaines tendresses.Ces poésies sont pleines de passion allumée, consumante, d’ordinaire assez discrète, quelquefois un peu voluptueuse, laissant monter une flamme brève qui s’épuise déjà dans sa fuite rapide.La sensibilité du poète y est vibrante, mais peut-être se retourne-t-elle trop sur elle-même; elle s’aiguise ainsi et se subtilise, et devient mièvre et artificieuse.Dans les Heures d’amour la plume, non moins que le cœur, est occupée à chercher le mot rare, et la sincérité de la passion souffre de ces littéraires préoccupations.Des parfums de boudoir emplissent parfois les strophes, et l’on s’aperçoit que le poète est sorti de son cœur pour aller à la recherche de ces grâces étrangères.Les mots ont beau être très ardents; ils ne laissent pas de paraître quelquefois couvrir l’illusion d’une flamme absente.II y a donc, dans les poésies sentimentales ou amoureuses de M.Lozeau, un peu d’effort maniéré, une certaine uniformité d’expression, et une sorte d’harmonie laborieuse qui leur ôtent cette spontanéité mobile et sincère qui en devrait faire tout le prix.On se sent trop souvent en présence d’une passion qui rêve, dont l’objet finit par se perdre en une vision imprécise où ne passent plus guère que des rayons de lune.un peu Vous passez en mon ombre ainsi qu’un clair de lune Baignant de son argent fluide un soir d’été.(1) Mais ce n’est pas seulement l’émoi de la passion, les agitations d’un cœur qui veut aimer que l’on aperçoit dans les recueils de M.Albert Lozeau.Ce doux rêveur a trop souvent fait le tour de lui-même pour n’avoir pas vu tous les aspects de l’âme humaine, et pour n’avoir pas tressailli souvent au souffle des plus nobles sentiments.C’est toute son âme, et c’est donc toute l’âme des hommes qu’il a pénétrée dans ses méditations poétiques.1—Mit tir des Jours, p.104. 53 M.ALBERT LOZEAU Méditer de beaux vers, c’est apprendre son âme.La strophe est un miroir fidèle où l’on se voit Dans les traits d’un visage ami, pareil à soi, Avec la même angoisse aux yeux, la même flamme.Ce que j’ai de secret, un verbe le proclame; Ce que j’ai de confus, un mot l’éclaire en moi; Et dans sa vérité mon être s’aperçoit.(1) Et c’est parce que M.Lozeau s’est aperçu en sa vérité, qu’il a répandu le long de son œuvre tant de belles et fortifiantes pensées.Une chose surtout frappe le lecteur.Ce poète solitaire a compris tout le bienfait de sa solitude, et de toute solitude.C’est la solitude qui fut pour M.Lozeau la maîtresse de sa vie, et aussi l’inspiratrice de son art?Et c’est dans la solitude qu’il sait encore trouver le bonheur.Je cite ces strophes où se résume la joie d’être seul, et de vivre en silence des heures utiles.Solitude du cœur, silence de la chambre, Calme du soir autour de la lampe qui luit, Pendant que sur les toits la neige de décembre Scintille au clair de lune épandu dans la nuit.Monotonie exquise, intimité de l’heure Que rythme également l’horloge au bruit léger, Voix si paisible et si douce que la demeure Familière l’entend toujours sans y songer.Possession de soi, plénitude de l’être, Recueillement profond et sommeil du désir.Douceur d’avoir sa part du ciel à la fenêtre, Et de ne pas rêver qu’ailleurs est le plaisir 1 1.—Le Miroir des Jours, L’âme révélée, p.177. 54 LA NOUVELLE-FRANCE Heureuse solitude! Onde fraîche où se baigne L’âme enfiévrée et triste et lasse infiniment, Où le cœur qu’a meurtri l’existence, et qui saigne, Embaume sa blessure ardente, en la fermant.(1) La solitude n’est bonne que parce que la vie intérieure procure les meilleures joies, et qu’en vérité ceux-là seuls savent être heureux qui trouvent au dedans d’eux-mêmes leurs essentiels plaisirs.II faut plaindre ceux qui ont besoin de quêter toujours au dehors des motifs de se réjouir, ou de trouver des charmes à l’existence.Heureux ceux qui portent le ciel en leur cœur tranquille et fervent! Mon cœur est comme un grand paradis de délices Qu’un ange au glaive d’or contre le mal défend; Et j’habite mon cœur, pareil à quelque enfant Chasseur de papillons, seul, parmi les calices.Je ne sortirai plus jamais du cher enclos Où dans l’ombre paisible, avec les lys éclos, Par ses parfums secrets je respire la vie (1).Et M.Lozeau se plaît à développer la doctrine de la vie intérieure.Il a puisé dans l’expérience de ses jours douloureux une saine philosophie; il a appris que c’est en marchant par des routes paisibles vers l’idéal supérieur de notre destinée, loin du monde et de ses agitations troublantes, que nous pouvons être le plus assurés de goûter ici-bas quelques joies.Seule l’ascension généreuse vers les sommets de la vie peut faire oublier la souffrance.Si ton cœur est souffrant et si tu crains la vie, Fixe, comme une étoile au ciel, ton idéal; Fuis le monde méchant, fuis l’amour, fuis le mal: Le bonheur est au bout de la route gravie.1.—Le Miroir des Jours, Solitude, p.222.2 —Le Miroir des Jours, Le ciel intérieur, p.196. 55 M.ALBERT LOZEAU Tu rougiras de sang les pierres du chemin: Qu’importe, si ton âme en s’élevant, s’épure! Tu trouveras une eau pour laver ta blessure, La fontaine est là-bas; marche, espère en demain (1).Le poète qui a écrit ces vers robustes est le même qui avait un jour chanté, en une heure d’inspiration vigoureuse, la bonne souffrance.Oh! la bonne souffrance qui nous fait l’âme forte ! C’est dans le feu sacré de sa divine forge Malgré nos pleurs honteux, nos cris à pleine gorge, Qu’elle assouplit, redresse, éprouve le métal De notre âme, et le fait luisant comme un cristal (2) ! J’aime bien mieux ces vers réconfortants du poète que tels autres que lui a suggérés le stoïcisme froid d’Alfred de Vigny.M.Lozeau a lu beaucoup avant d’écrire des vers.Est-ce pour le seul besoin d’enfermer en des strophes nouvelles le thème trop connu de la Mort du Loup, qu’il a écrit à la fin de l’Ame solitaire son sonnet sur la Résignation?Cette résignation muette et têtue n’est qu’une forme de l’orgueil humain; elle n’est pas chrétienne.D’ailleurs, on peut bien le dire, le sentiment chrétien, qui court sous l’écorce tendre de la poésie de M.Lozeau, ne s’y montre pas d’abord avec une assez vigoureuse énergie.On a bien l’impression qu’il soutient les élans de cette âme palpitante, et que c’est lui qui porte à certaines hauteurs les pensées du poète, mais dans le premier recueil surtout, ce sentiment tient encore trop du rêve; il est traversé d’émotions trop vaporeuses, il est comme édulcoré ou affadi par des émois romantiques.Il y a dans telles strophes religieuses de l’Ame solitaire beaucoup plus de sensiblerie que de piété.De cette religiosité poétique, je ne connais pas d’exemple plus démonstratif que l’Extase blanche.Il y a là, en plus, un curieux effort d’imitation parnassienne, et une réplique évidente de la Symphonie en blanc majeur de Théophile Gautier.1.—Le Miroir des Jours, Conseil, p.199.2.—L’Ame solitaire, La bonne souffrance, p.204. 56 LA NOUVELLE-FRANCE Des gerbes de fleurs en nacre fleurie, Aux calices longs, ouverts en étoiles, Jonchent tous les soirs l’autel de Marie, Où vont, deux à deux, des vierges en voiles; En voiles de soie ou de rêverie, Blancs comme le cygne et les blanches voiles, Et les plants de fleurs en nacre fleurie, Aux calices longs, ouverts en étoiles.Et j’ai des frissons pieux dans les moelles, De l’extase plein mon âme meurtrie, A prier tout près des fleurs en étoiles, En pleine blancheur, aux pieds de Marie, Ou sont, lys humains, deux vierges en voiles (1).Mais ajoutons tout de suite que ce frisson pieux et trop artistique du poète qui prie près des fleurs en étoiles, s’est changé souvent en prière solide et fervente.II suffit, pour s’en convaincre, d’entendre le cri de foi douloureuse qui se traduit par le mot Pitié, Seigneur ! au lendemain de l’extase blanche; il suffit surtout, pour se persuader que la prière du poète se fait toujours plus pressante, de lire les Fleurs de lys du dernier recueil.Ce groupe de petits poèmes se termine par cette “humble offrande” que fait le poète au berceau de l’Epiphanie.O Jésus, prends mon cœur entre tes mains divines! Vois: il est tout mon or, ma myrrhe et mon encens.Je te l’offre, chargé de chagrins frémissants.Car dans sa chair les jours ont planté leurs épines! Si ton accueil est doux aux pâtres des collines, Si le plus humble vaut les plus riches présents, Je te supplie, hélas! en des mots impuissants: Jésus, reçois mon cœur aux larmes purpurines.(1) 1.—L’Ame solitaire, p.190.1.—Lauriers et Feuilles d'Erable, Humble offrande, p.105. 57 M.ALBERT LOZEAU * * * Mais il n’y a pas de vie si intérieure, si retournée vers les spectacles et les paysages de l’âme, qu’elle puisse éviter de prendre contact avec les choses du dehors.Et ce sont peut-être les méditatifs qui ogt le plus aimé à renouveler dans les visions de la nature l’aliment ou la substance de leurs soliloques.M.Lozeau, qui a si souvent regretté de ne pouvoir promener par les champs ou les bois sa curiosité et ses rêves, aime passionnément la nature.Dans sa chambre étroite, il ne cesse de la célébrer.Il la regarde, tantôt avec ses souvenirs d’enfance, et tantôt avec ses yeux.Le plus souvent le rêve se superpose à la vision, il la complète; rarement il la déforme, et il ajoute toujours à la ligne brutale des choses les grâces légères de l’imagination, ou le sens mystique du plus ingénieux symbolisme.M.Albert Lozeau interprète donc la nature.II soumet les paysages aux capricieuses fantaisies de son émotion artistique, et les paysages reçoivent comme la couleur et l’empreinte de sa méditation subtile.Il s’applique à écouter dans la nature ce que Wordsworth, le chef des lakistes anglais—et qui a si bien chanté les lacs du Cumberland—appelait “la douce et mélancolique musique de l’humanité”.Mais ce virtuose, qui s’applique à transposer la nature plutôt qu’à la décrire, essaie toujours loyalement de la bien comprendre; il tâche à s’identifier avec le spectacle ou l’objet aperçu.Et puisque M.Lozeau, par exemple, devait comme tout poète honnête regarder et chanter la lune, il a soin de se laisser pénétrer d’abord et envahir par la lumière astrale.Quand tu parais, les soirs bénis, à ma fenêtre, Ta lumière lointaine et vague me pénètre, Et je me baigne en toi! Transfigurant ma chair, Tu me fais pur et beau, surnaturel et clair; Et je suis comme un dieu tout imprégné de lune, Participant ainsi qu’un astre à la nuit brune (1)! 1.—L’Ame solitaire, A la Lune, p.64. 58 LA NOUVELLE-FRANC E Une autre fois, c’est tout le ciel, et c’est toute la nature qui entre dans l’âme du poète.L’azur n’est plus qu’au ciel; il est dans l’âme douce, Avec tous les ruisseaux, avec toutes les mousses, Avec tout le soleil et tous les papillons, Les bois et leur fraîcheur, les nuits et leurs rayons (1).On ne peut être plus impersonnel avec les choses, et davantage docile à leur influence.Mais ce sont là jeux de poète.En réalité M.Lozeau, loyal avec la nature qu’il veut raconter, sensible à toutes ses harmonies, ne se laisse pas subjuguer tout à fait: il reste bien supérieur aux réalités, et à l’entendre prolonger dans son rêve la musique de l’immense concert, on s’aperçoit vite qu’il ne dédaigne pas le rôle de chef d’orchestre, et qu’il se plaît à faire jouer la musique qu’il veut.De là beaucoup d’accompagnements très subjectifs dans ses poèmes sur la nature, et aussi parfois beaucoup de curieuses ou amusantes fantaisies.En général, les touches de l’artiste sont fort délicates.Un peu incertaines dans les premières pièces, et par exemple dans Vesperales{2), où il y a des vers faibles et à peine français dans le premier tableau, ces touches sont plus fermes, rendent un son plus net dans les derniers recueils.D’ailleurs, quand M.Lozeau s’applique à seulement décrire ce qu’il voit, il le fait souvent, et depuis longtemps, avec une élégante précision.C’est l’aube.La première clarté du jour vaguement blanche, D’un horizon s’étend, lente, à l’autre horizon.Un filet rose, qu’un grand pan de ciel écrase, S’élargit doucement, puis de pourpre s’embrase.Au milieu d’une mare immense d’or sanglant L’astre paraît royal et monte rutilant.(3) 1.—Le Miroir des jours.Le sang des Roses, p.28.2.—L’Ame solitaire, p.52.3.—L'Ame solitaire, L’Aube, p.49. 59 M.ALBERT LOZEAU Le poète a mis en plein contact son âme sensible avec toutes les heures du jour, et avec tous les mois de l’année: la Chanson des Heures, et la Chanson des Mois de l’Ame solitaire, sont deux groupes de poèmes artistiques, souvent descriptifs, le plus souvent idéalistes, où la nature passe avec toutes ses voix et toutes ses harmonies dans les strophes ciselées du poète.Et le poète se plaît tellement à écouter ces chansons de la terre et du ciel, des arbres et des fleurs, de la lumière et de l’ombre, qu’il en a repris le thème variable dans le Miroir des J ours où il célèbre, avec des accents convenables aux saisons, la ville et les bois.Il y a là de petits chefs-d’œuvre de grâce, de couleur et d’harmonie qu’on relit avec le plus délicat plaisir.On y sent vivement que M.Lozeau aime la nature, et qu’il regrette de ne pouvoir entrer et vivre en ses spectacles.Je voudrais, dans les bois que l’automne dépouille, En un jour où l’azur unit la terre aux cieux, Marcher sur le tapis d’or flexible et de rouille.Je voudrais respirer la fleur que l’aube mouille, Dont le parfum se meurt, arôme précieux; Une dernière fois, réjouir mes deux yeux Au flot clair de la source avant qu’il ne se brouille (1).Mais le poète, qui ne peut toujours renouveler pour ses yeux les visions rustiques ou sylvestres de l’automne, n’a pas oublié les visions anciennes.II les recompose avec amour.Ce fut, sans doute, par une journée chaude et mélancolique de notre doux octobre qu’il écrivit ces vers: Dans les érables d’or et les érables rouges Comme de précieux joyaux les feuilles bougent, Et les rameaux légers font sur l’horizon pur Des losanges de ciel et des carreaux d’azur.La montagne, en octobre, est somptueuse et douce.Un désir d’air sylvestre et de beauté m’y pousse.J’adore la nuance et le fin coloris.1.—Le Miroir des Jours, Dans les bois, p.65. 60 LA NOUVELLE-FRANCE L’arbre m’est un plaisir constant: je l’ai compris.L’ombre luit, l’incarnat magnifique flamboie, Toutes les teintes font comme un grand feu de joie ! Quand un souffle furtif passe dans le soleil, Oh! le frémissement de l’arbre est sans pareil! Rien n’est plus merveilleux, rien n’est plus beau sur terre Qu’un érable d’automne, en un champ, solitaire! Et la mélancolie auguste de nos bois Qui, par leurs arbres chers, pleurent tous à la fois! Si vous voulez qu’un jour votre âme se recueille, Allez vous promener aux chemins où la feuille Tombe, comme un oiseau sans ailes, sous vos pas.(1) S’il n’y a rien là qui soit d’une puissante invention, ou d’un réalisme très précis, on y admirera pourtant, avec l’aisance du rythme et de la rime, cette sensibilité vive, et cette émotion discrète, à la fois personnelles et communes, qui reçoivent de l’expression même leur suffisante originalité.Ce sont les mêmes qualités du poète, du peintre, du musicien, de l’artiste de la nature que l’on retrouve dans quelques pièces de Lauriers et Feuilles d’Erable.Qu’on lise, par exemple, Le Vent, Après la Pluie, les Arbres dorment, et cette ingénieuse fantaisie sur la neige, Déluge blanc.Dans ce dernier recueil, le poète a quelque peu élargi le champ de son regard et de ses inspirations.Il a prêté l’oreille aux grandes rumeurs de la guerre, il a vu se dessiner sous le ciel sanglant des silhouettes de soldats, il a vu battre aux souffles des tempêtes ou de l’héroisme le drapeau de la France, et il a salué ce drapeau, et grands soldats, et ces vaillantes actions.Joffre, le roi Albert, le cardinal Mercier, Pégoud l’intrépide, le Pape pacificateur, Verdun l’imprenable, et l’humble soldat des tranchées pour qui il fait cette prière opportune: ces 1.—Le Miroir des Jours.Dans la Montagne, p.70. 61 M.ALBERT LOZEAU Automne, sois-leur doux, car ils ont tant souffert ! Retiens les souffles prompts de tes brises trop fortes; Sous leur fatigue, étends un lit de feuilles mortes, Et sur leurs fronts, un ciel indulgent, tiède et clair!.Le jour, donne à leurs yeux l’azur calme et sans voiles; Et le soir, comble-Ies de rêves et d’étoiles ! Dans leur sommeil, répands des songes glorieux.Et qu’ils voient, dans ton air aux grâces solennelles, Un matin, comme un beau soleil, monter des deux La Victoire attendue, avec d’immenses ailes (1)! C’est dans ce même recueil,entre les Lauriers et les Feuilles d’Erable, que l’on trouve les Fleurs de lys, encadrées de gloire et de grâces.Ces “fleurs” sont de petits poèmes religieux.On entre dans ces poèmes comme dans de minuscules chapelles, recueillies et pieuses, décorées par des mains féminines de fines dentelles, d’objets d’art, éclairées par de petites verrières où l’on voit, sur fond d’or ou d’azur, comme en l’abside des grandes cathédrales, madame sainte Claire qui agonise, ou sainte Cécile, nimbée de lumière, qui dirige, de son lutrin céleste, le chœur universel.Et l’on entend là des paroles d’évangile, des prières ferventes, même une chrétienne ballade.Et c’est au sortir de ces oratoires en pénombre, que l’on pénètre dans la forêt tendre des Feuilles d’Erable.De petits poèmes canadiens, tout frémissants de patriotisme, y font entendre leurs notes claires d’harmonie.Il faut signaler ceux-là qui chantent le doux parler, la langue chère, que M.Lozeau a si souvent et si filialement, en prose (2) ou en vers, célébrée.Elle est haute et claire cette langue de la foi, de l’héroisme fort, et de la pensée limpide.Sur nos lèvres tes mots ont des goûts de victoire! Ils nous dressent plus haut que nous, ils nous font croire! Ils sont comme une lampe au fond de nos cerveaux: Ce qu’on pense par eux prend des aspects nouveaux, Et le regard surpris doucement s’en éclaire!.1.—Lauriers et Feuilles cTErable.Vœu d’automne, p.39.2.—Voir Billets du soir, où il y a de délicieux petits poèmes en prose. 62 LA NOUVELLE-FRANCE Le royaume de notre langue, c’est un “jardin enchanté”, c’est “lieu de lumière éternelle” un Où de son verbe pur éclate le flambeau: Firmament où le mot luit comme une étincelle! M.Albert Lozeau a voulu rendre hommage à quelques-uns de ceux qui ont le mieux servi, assoupli, clarifié et honoré notre langue française.Dans l’Ame solitaire, et dans le Miroir des Jours, il y a des sonnets littéraires, où se concentrent et se cristallisent de vives admirations, de fines et justes critiques.M.Lozeau a plus spécialement,dans ses recueils, pratiqué le sonnet.Sa plume fait des sonnets, comme une aiguille des broderies.Il est le poète des sonnets en dentelle.Sur cette trame fragile, gracieusement dessinée, court une âme d’artiste, sensible, menue, souvent capricieuse et hardie.En définissant un jour lui-même le sonnet, il a décrit la meilleure partie de son œuvre.Jeu fin de poésie où l’esprit se délasse; Petit tableau de maître enfermant tout l’azur; Chose pleine et légère ainsi qu’un épi mûr.Ecrin de grâce où luit la perle d’une larme.Et M.Lozeau s’applique à l’œuvre difficile de limer et de ciseler.Il y eut bien au début quelques vers un peu rugueux, et des strophes laborieuses et des tours étranges de phrases obscures.Et il y a encore aujourd’hui des inégalités d’écriture, des hémistiches un peu vides, et des chutes un peu lourdes.Mais l’artiste, qui a le mérite rare d’avoir été son propre maître, et qui a connu le “labeur amer” et solitaire, a profité de ses propres inexpériences, et il a acquis par tant d’efforts l’art d écrire en vers.Et le vers de M.Lozeau est aujourd’hui plus facile, plus large, d’une cadence plus ferme.Ce disciple de lui-même, ce poète qui n’a pas fréquenté les classes où l’esprit s’humanise—humaniores lilterx—a demandé pourtant 63 LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE à des professeurs de rythme, d’images, et de pensées, le secret de sa propre fortune.Et je ne serais pas étonné qu’il ait lu avec un plaisir souvent renouvelé les Parnassiens.II y a chez lui comme chez eux le goût du vers impeccable, et la recherche d’une indéfectible harmonie.Je ne dirai pas que son vers a toujours la plénitude de leurs vers, du moins de leurs meilleurs: il y manque parfois, pour soutenir tant d’éclat, un fond solide, et comme le métal chaud et ferme et substantiel des grandes pensées.Mais M.Albert Lozeau est excellemment ce qu’il est: un joueur de cithare, une âme sensible et tendre, un peintre de petits tableaux exquis, un faiseur d’arabesques légères, un artiste d’Alexandrie.Son œuvre se compose de poèmes qui sont tantôt des bibelots gracieux, et tantôt des chefs-d’œuvre de beauté spirituelle ou plastique.En pénétrant dans cette galerie toute pleine d’élégances fragiles, on craint bien un peu de casser quelque chose, mais on est à chaque instant intéressé par de multiformes joailleries.Et sur toutes, d’ailleurs, brille le reflet d’une pensée délicate, ou le feu ardent d’une émotion sincère.Les poèmes de M.Lozeau ont tous été trempés dans la flamme profonde de la vie intérieure.C’est ce qui leur donne une âme, et les assure de durer.Camille ROY, ptre.LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE Décadence de l’Empire.—Triste situation des Eglises séparées.Le monothélisme ayant eu pour soutiens principaux les quatre patriarches de Constantinople, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre, ceux-ci se trouvaient atteints en première ligne par la condamnation que venait de porter le Concile de 680.La vanité du titulaire d’alors souffrait de voir ainsi humilier le siège qu’il occupait.Georges (c’était son nom) s’avisa d’une revanche, qui ne fut autre que la 64 LA NOUVELLE-FRANCE condamnation du pape Honorius.II est certain que ce pape n’approuva jamais le monothélisme.II avait conseillé le silence sur cette question, c’est tout ce qu’on pouvait trouver à blâmer en lui.Pourquoi alors le condamner solennellement en plein concile ?Pour s’efforcer encore une fois de mettre sur un pied à peu près égal les deux grands sièges de l’Orient et de l’Occident, en face des quatre patriarches de Constantinople que l’anathème du Concile frappait directement, n’était-ce pas une consolation sensible de voir figurer un évêque au moins de l’ancienne Rome?C’était encore une façon de confirmer le 28ème canon de Chalcédoine.Mais à Rome on ne prit pas le change; on vit clair dans la manœuvre du patriarche Georges ; et quand le pape Léon II, successeur d’Agathon, approuva le grand synode de 680, il réserva la condamnation portée contre Honorius; il se contenta du blâme de négligence contre ce Pontife, blâme purement disciplinaire.Les Pères du Concile d’ailleurs n’avaient pas prétendu l’accuser d’hérésie formelle; ils avaient simplement constaté qu’il l’avait favorisée par son approbation donnée à l’attitude de Sergius (1).Et puis, comme les conciles n’ont de valeur dogmatique et directrice que dans la mesure où ils sont approuvés par le chef suprême de l’Eglise, la restriction de Léon II clôt la discussion à propos de la soi-disant hérésie d’Honorius.Venons à une autre manifestation de l’hostilité des Orientaux contre Rome et l’Eglise occidentale.Pas plus que le cinquième concile œcuménique, le sixième n’avait émis des prescriptions disciplinaires.Pour combler cette lacune Justinien II, en 692, convoqua le Concile Quinisexte (ainsi nommé parcequ’il complétait les Sème et 6ème Conciles), ou concile in trullo (trullus, dôme, du nom du local où l’on se réunit, et qui était une salle avec dôme du palais impérial).Deux cent dix-sept évêques étaient présents; mais parce-qu’ils étaient tous Orientaux, le pape a toujours refusé de regarder comme obligatoires pour l’Eglise universelle les décisions de cette assemblée, qui d’ailleurs contribua, plus que n’avait fait aucune autre jusque là, à isoler l’Eglise grecque dans sa médiocrité et à la jeter sous le joug de ses Basileus.Ce fut Justinien II qui dirigea les débats et les Pères ne reculèrent pas devant les paroles suivantes à l’adresse de leur président : “L’ennemi mauvais poursuit cons- 1—Cf.Colombier, Eludes, 1870. LE CÉSARO-PAPISME FT LE CONCILE QUINISEXTE 65 tamment l’Eglise; mais Dieu lui envoie à toutes les époques des défenseurs; tel est, par exemple, l’empereur actuel, qui veut affranchir son peuple du péché et de la ruine.” Justinien prit au sérieux son rôle de chef du Saint Synode.Constantin avait signé le dernier au Concile de Nicée; il signa le premier avant le pape, dont la place fut laissée vide.Décidément l’évêque extérieur se transformait en évêque intérieur, et même en évêque des évêques.Contre cette ingérence abusive du pouvoir temporel dans les affaires ecclésiastiques, ce ne sont pas les décrets du Concile Quinisexte qui allaient protéger l’institution du Christ.Dans le code disciplinaire qu’ils rédigent les Pères non seulement se montrent pointilleux contre toute immixtion papale en Orient; ils affectent encore de réprouver les coutumes occidentales; manifestement ils voudraient qu’on accepte leurs canons comme l’unique discipline de l’Eglise.Ils commencent par donner force de loi au quatre-vingt-cinq canons dits apostoliques, quoique Rome n’admît que les cinquante premiers.Puis, entendez-les disserter sur le célibat des clercs.Sur le célibat, l’Eglise romaine a une loi plus sévère; ils le constatent en toutes lettres; mais ils ajoutent qu’ils veulent se conformer aux canons apostoliques.Quel souci de la tradition ! Que n’ont-ils un souci semblable de la primauté de Pierre?“Nous permettons, ajoutent-ils, la continuation de la vie conjugale (à l’homme qui, étant déjà marié, a dessein de recevoir le diaconat ou la prêtrise).Quiconque veut dissoudre de pareilles unions sera déposé, et le clerc qui, sous prétexte de religion, abandonne sa femme sera excommunié.S’il s’obstine dans sa résolution, il sera déposé”.(Canon 13ème).Il est cependant ordonné aux sous-diacres, diacres et prêtres de s’abstenir de leurs femmes dans le temps où ils exercent leurs saintes fonctions Puis, quelle inconséquence d’imposer au simple prêtre de garder sa femme, et à l’évêque de la renvoyer ! Il n’est pas téméraire de voir là une manœuvre inspirée par la vanité des prélats, qui, pour se réserver l’estime et l’influence provenant naturellement d’un état meilleur et plus conforme à la mission sacerdotale, auraient à dessein maintenu leurs collaborateurs dans la condition commune et les auraient parqués dans un ménage.Il faut dire aussi que, les évêques étant dans l’Orient beaucoup plus nombreux que dans nos 66 LA NOUVELLE-FRANCE pays et surtout de nos jours, le ministère apostolique ne souffrait pas de cette disposition autant qu’il en souffrirait parmi nous, où bien des curés doivent veiller sur un bercail plus étendu que celui de la plupart des évêques levantins.Constantinople ne pouvait se laisser oublier dans une assemblée qui avait pour but de fixer le statut légal de l’Orient ecclésiastique.Aussi le 36ème canon du Quinisexte renouvelle-t-il les privilèges accordés à ce siège par le troisième canon du second Concile œcuménique et par le vingt-huitième de Chalcédoine.Ce 36ème canon se lit comme suit : “Nous décidons que le siège de Constantinople jouira des mêmes privilèges que celui de l’ancienne Rome; qu’il sera estimé autant que celui-ci pour ce qui est des affaires de l’Eglise, et qu’il sera le second après lui (1).On voit que la tendance schismatique n’avait pas décrû depuis l’année 451.Les Pères du Quinisexte ne dissimulent pas le dépit que leur causent certains usages établis en Occident par l’Eglise romaine sans qu’ils aient été consultés.Ainsi, par leur canon 55ème, ils prohibent la coutume romaine de jeûner tous les samedis de carême, coutume qu’ils déclarent contraire au 66ème canon apostolique, précisément un de ceux que le Pape ne reconnaît pas.Les cent deux canons du concile in trullo sont demeurés le code de l’Eglise grecque.On pouvait rêver un idéal plus élevé que celui qu’ils ont sanctionné.Pour ce qui est du célibat en particulier il semble bien qu’ils n’ont fait qu’enrayer une tendance, qui existait chez les Orientaux comme chez les Occidentaux.Malgré qu’aucun concile ne l’eût rendu obligatoire pour tous les clercs, nous avons en sa faveur le témoignage d’Epiphanius dans son Exposition de la foi catholique (chap.21).L’auteur y parle du “sacerdoce, qui se compose surtout de vierges, ou sinon de vierges, certainement de moines; ou, s’il ne se peut trouver assez de moines aptes à remplir cette fonction, on a coutume de créer prêtres ceux qui s’abstiennent de leurs femmes, ou qui, après un premier mariage, vivent dans le veuvage.” Dans l’ouvrage Contra hæreses (chap.49), nous trou- 1—On sait que le mot après a été interprété par certains commentateurs grecs comme indiquant, non l’infériorité, mais la succession de temps.Telle n’est pas cependant l’interprétation commune.On concède encore dans les églises orientales une certaine primauté d’honneur au successeur de Pierre sur le siège de Rome. LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE 67 vons ces paroles: “Vous me direz que, dans certains endroits, des prêtres, diacres et sous-diacres engendrent encore des enfants.Cela n’est pas selon la règle, mais selon l’idée des hommes, qui a fléchi avec le temps.’’ Comme le dit Epiphanius, et comme l’atteste saint Jérôme (Adversus Jovinianum, lib./., c.37), “si on admettait les gens mariés aux ordres, c’était par manque de sujets.On ne trouvait pas autant de vierges qu’il fallait de prêtres.Mais on s’accordait à reconnaître que la convenance et le décorum du saint ministère exigeaient la virginité.” Quant à l’esprit que manifestèrent les Pères du concile in trullo, il fut franchement hostile à l’Eglise occidentale.On croit les entendre murmurer entre eux et se dire: “Quoi ! ces barbares d’Occident n’ont pas rédigé une définition dogmatique ; ils n’ont pas assemblé un seul concile œcuménique, et ils ont l’audace de s’affranchir de nos lois disciplinaires ! Ils osent nous faire la leçon en visant à un idéal plus haut que le nôtre, en imposant à leurs prêtres plus de pureté que nous n’en exigeons des nôtres !” Evidemment les doctes prélats du Quinisexte, qui prétendaient compléter deux Conciles œcuméniques, se devaient de rappeler à l’ordre et à la modestie ces ignorants et ces téméraires rivaux.Photius n’aura pas un esprit différent; il ne fera même que profiter des oppositions existant entre les décrets du synode in trullo et les usages occidentaux; il transformera ceux-ci en hérésies, et l’épithète d’‘‘hérésiarques’’ jetée à la face des Latins viendra très à propos fournir un prétexte à la jalousie des Grecs pour rejeter loin d’eux des races qui les écrasaient de leur jeune vigueur en même temps que de la simplicité de leur foi.“ Politique de suicide ”.fait justement observer Godefroy Kurth.Le concile in trullo étant ce que nous venons de dire, nous ne étonnons pas que le pape Sergius 1er n’ait voulu ni en signer nous les actes, ni rece\ oir l’exemplaire qui lui était réservé.Un tel refus exaspéra Justinien II, qui ordonna à un officier de l’exarchat de Ravenne, nommé Zacharie, d’enlever Sergius 1er, et de l’emmener à Constantinople.Mais le peuple de Rome s’ameuta, et ce fut le pape qui dut à son tour plaider pour ses oppresseurs.Zacharie vint à Constantinople, mais sans le prisonnier qu’il avait mission de conduire, et pour annoncer à Justinien que les empereurs de 68 LA NOUVELLE-FRANCE Byzance avaient désormais un maître dans le successeur du batelier Pierre sur le siège de la vieille Capitale romaine (1).L’Eglise orientale avait-elle au moins quelques prétextes pour colorer l’arrogance dont elle fit preuve au concile Quinixexte?Traversait-elle une de ces périodes de prospérité, une de ces crises de croissance, qui excusent bien des ambitions?Hélas ! l’empire de Constantin, avec lequel, nous l’avons vu, elle faisait corps, touchait à sa ruine.Il en était réduit, vers la fin du septième siècle, aux frontières de l’Asie Mineure.En moins de 60 ans (2), les Arabes avaient subjugué l’Empire des Perses, la Syrie, l’Egypte, et déjà ils étaient aux portes de Carthage.Il avait fallu voir “tomber sous le joug les conquêtes d’Alexandre et des Romains, les églises primitives et jusqu’aux lieux sacrés où reposaient la mémoire des patriarches, les os des prophètes, et les traces encore chaudes du Sauveur des hommes” (Lacordaire).Deux fois, sous Constant II, et sous Constantin Pogonat, Constantinople elle-même avait été menacée par la hotte sarrasine.La seconde fois elle n’avait dû son salut qu’au feu grégeois inventé par Callinique.Or ce formidable danger, on peut dire que les Grecs l’avaient eux-mêmes créé; on peut dire que, par leurs querelles et leurs dissensions doctrinales, ils furent la cause au moins indirecte de l’islamisme, par lequel ils allaient être envahis et sous lequel ils devaient finir par succomber.En effet, Mahomet semble, au début de sa carrière prophétique, avoir eu un désir sincère de connaître la vérité ! Il s’affranchit du paganisme arabe; il monta jusqu’à la conception du monothéisme.Rien ne nous empêche de croire que ce premier pas fut le fait d’une âme de bonne volonté et méritoire.D’où vint qu’il se fit une idée si imparfaite du Christianisme?Il le connut, dit-on, par des Gnostiques judaïsants, ainsi que le prouve l’interprétation mythique de la Bible dans le Coran.Sans doute; mais il y avait aussi des chrétiens authentiques en Arabie.Seulement ceux du Sud étaient monophysites, ceux du Nord-Est nestoriens; les ascètes 1— Dans la suite Adrien 1er et Jean VIII approuveront pour l’Eglise d’Orient les décrets du concile in trullo d’une manière plus ou moins vague et laissant à entendre que tout à leurs yeux n’y était pas irrépréhensible.2— A partir de 632, date de la mort de Mahomet, juste au moment où il se préparait à envahir la Syrie, projet qui fut exécuté par son successeur Abou-Bekr . LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE 69 orthodoxes du Sinaï dédaignaient de se rapprocher des enfants du désert.Mahomet ne fut pas sans entendre les anathèmes que les sectes se lançaient les unes contre les autres.Il se dit que la vérité annoncée par la Bible ne pouvait être dans un camp aussi divisé, et il s’attacha à l’Evangile interprété suivant le système des Gnos-tiques judéo-chrétiens.A cette période de son évolution religieuse l’orgueil s’en mêla.Il vit qu’il lui serait relativement facile de faire de l’Arabie le centre des révélations divines; qu’après le Christ Jésus un dernier prophète était possible.Les Arabes du reste ne descendaient-ils pas d’Abraham par Ismaël?L’activité de I’Elu de Jéhovah ne subsistait-elle pas encore cachée parmi eux?Le commencement et le terme de la foi du Père des Croyants, n’est-ce pas dans la péninsule arabique, autour de la Mecque et Médine, qu’on les trouverait ?Ainsi serait née la colossale imposture, qui allait s’imposer à la moitié de notre monde connu.Mais aurait-elle été possible, si, au lieu de subtiliser sur les natures dans le Christ et de s’anathématiser mutuellement, les Grecs, suivant les traditions de leurs ancêtres, avaient envoyé des missionnaires aux Arabes; si, au lieu de les scandaliser par leurs divisions, ils s’étaient appliqués à leur conversion ?Ce qui est sûr en tous les cas, c’est que l’ambition turbulente des patriarches de Constantinople fut un des grands facteurs du succès de l’invasion mahométane.Rappelons-nous l’exaspération sans cesse croissante que VHénoticon et autres édits doctrinaux avaient provoquée chez les monophysites.Ceux-ci persécutés, exilés au nom d’une religion impériale, dont ils ne voulaient pas, ne sont-ils pas un peu excusables d’avoir cru trouver des libérateurs dans les fanatiques sectateurs de l’Islam?En Egypte, en particulier, l’irritation était extrême contre Constantinople au moment où y pénétraient les Arabes (640).Outre les patriarches qu’on leur imposait par la force armée, outre ces édits théologiques par lesquels des princes sans mission prétendaient lier les consciences, les déprédations fiscales s’étaient singulièrement aggravées et avaient mis le comble au mécontentement populaire.Zénon avait porté de cinquante à cinq cents livres d’or la contribution pécuniaire que l’Egypte ‘ devait payer annuellement au Trésor impérial; et Anastase avait perfectionné la méthode pour faire rentrer les impôts.Les saute- 70 LA NOUVELLE FRANCE relies ayant ravagé la Palestine, l’Egypte avait été contrainte de suppléer aux redevances que le fisc ne pouvait tirer de cette province.Sous Justinien on avait exilé des citoyens, parcequ’ils étaient dans l’impossibilité de payer leurs taxes.Depuis plus d’un siècle sévissait sur les bords du Nil cette tyrannie à la fois politique et religieuse.Une première conquête de l’Egypte par les Perses avait doute éclairé Héraclius, et lui avait fait toucher du doigt le sans danger de s’aliéner des sujets pour des motifs de religion.Mais il aurait fallu rendre ses privilèges à l’Eglise d’Alexandrie, renier le 28ème canon du Concile de Chalcédoine, cesser de poursuivre l’hégémonie du siège de Constantinople, s’entendre avec le pape pour un nouveau modus vivendi-, et c’est à quoi les empereurs, conseillés par les vaniteux patriarches de leur Capitale, ne songeaient même pas.Ils préféraient multiplier des édits, que Rome proscrivait, et qui, loin de refaire l’unité, s’enfonçaient comme autant de coins dans le bloc impérial pour le désagréger toujours un peu plus, en morcelant un des éléments essentiels à sa vie, la religion.En Egypte, les jacobites exaspérés poussèrent l’aveuglement jusqu’à favoriser Amrou et abandonner les Grecs melchites à leurs efforts désespérés.Du coup c’était l’immense majorité du pays qui se livrait elle-même au farouche envahisseur arabe dans l’espérance parfaitement illusoire de recouvrer son indépendance.Les melchites eurent beau s’enfermer dans Alexandrie et y organiser une résistance héroïque, ils durent capituler et se résigner au spectacle infiniment triste des bains publics chauffés, six mois durant, par les rouleaux de papyrus, qui renfermaient les chefs d’œuvre de l’esprit humain, et composaient la plus belle bibliothèque que notre monde sans doute eût encore possédée.Dans les patriarcats de Jérusalem et d’Antioche la décadence, favorisée par les mêmes moyens, avait suivi la même marche.Partout les trahisons des monophysites ou les divisions occasionnées par eux avaient puissamment secondé la fanatique vaillance des Mahométans.Les jacobites se trompèrent et lourdement: en accueillant l’Arabe ils se donnèrent un maître non moins absolu et plus barbare que les empereurs byzantins.Mais ceux-ci ne recueillirent que ce qu’ils avaient semé.Dans un empire tout entier fondé sur la religion ils LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE 71 s’étaient acharnés par leurs édits à entretenir l’anarchie religieuse, ils avaient par avance brisé toute résistance efficace à l’ennemi de l’extérieur.On peut dire que la perte et la dévastation des plus belles provinces de l’Empire a une cause religieuse, l’entêtement d’un moine de Constantinople dans l’erreur monophysite.Toutefois ce malheur, qui fut en même temps une honte indicible pour le gouvernement de Byzance, eût été épargné à la chrétienté, le tombeau du Sauveur ne serait pas tombé entre des mains d’infidèles, si une rivalité de prééminence ne s’en était mêlée, si Dioscore n’avait pas vu une attaque contre son siège dans les agissements de Constantinople, si Alexandrie n’avait pas été si profondément humiliée.Le 28ème canon de Chalcédoine a pour corollaire la conquête arabe (1).Quant à la défection des monophysites, nous n’entreprendrons évidemment pas de la justifier.On peut cependant lui trouver des circonstances atténuantes.Et d’abord, pour ce qui est de l’adhésion à l’erreur même, n’oublions pas que la tempête soulevée par le nestorianisme avait jeté le désarroi dans bien des esprits.Sans doute le Concile d’Ephèse avait défini sans ambages l’existence d’une seule personne et de deux natures dans le Christ; mais les Grecs employaient souvent les mêmes mots pour signifier personne et nature.On ne peut nier que saint Cyrille et Eutychès ne se soient servis d’expressions semblables ou même identiques.II est vrai, Cyrille les entendait bien et Eutychès mal.On ne saurait faire un crime à un orateur d’admettre dans son langage des mots qui peuvent avoir un double sens; et d’autre part, l’on ne peut empêcher que ces mots ne soient mal interprétés par des esprits malveillants, tant que leurs sens différents n’ont pas été nettement déterminés.Assurément Dioscore, en faisant passer pour adversaires des ana- 1—Le démembrement de l’Empire d’Orient, amené par les causes que nous venons d’indiquer, est une preuve des dangers que les dissentiments religieux font courir à une nation.Sans doute, dans nos états modernes, nous avons le patriotisme, qui abstrait de la religion et unit dans l’amour du sol natal les partisans des sectes les plus diverses.Pourtant il ne faudrait pas se fier outre mesure à ce moyen de préservation.Les préjugés religieux peuvent défigurer singulièrement le patriotisme lui-même.Les calvinistes français du Ifième siècle l’entendaient à leur manière, eux qui, pendant cent ans, déchaînèrent sur la France les maux d’une effroyable guerre civile.Les Vendéens non plus ne prétendaient pas être de mauvais patriotes.Si l’on a pu dire de nos jours qu’il y avait deux Frances,qu’est ce qui fait entre les deux la ligne de démarcation, sinon la religion? 72 LA NOUVELLE-FRANCE thématismes de Cyrille ceux qui accusaient Eutychès, fut coupable; il abusa de l’identité de deux ou trois vocables pour confondre des personnes qui les entendaient très diversement.Manœuvre d’ambitieux roué, qui fait peser sur Dioscore une très grande part de responsabilité dans les ravages causés par le monophysisme.Mais nous comprenons que ces subtilités aient échappé à des moines ignorants; nous comprenons qu’on ait pu séduire ceux-ci en agitant devant eux le fantôme du nestorianisme remis en honneur par le Concile de Chalcédoine.Si Eutychès, Dioscore, Barsumas semblent inexcusables, les moines, mobilisés par eux pour une guerre d’extermination contre leurs adversaires, peuvent ne pas l’être.Le brigandage d’Ephèse et le Concile de Chalcédoine étaient tous les deux de nature à leur inspirer des doutes sur l’infaillibilité des assemblées d’évêques.Le premier n’avait-il pas été convoqué par l’empereur comme les autres synodes?N’était-il pas œcuménique?Les légats du pape n’y étaient-ils pas présents?En dépit de toutes ces formalités, il n’avait été qu’un odieux guet-à-pens, c’est vrai, et ainsi l’avait proclamé cet autre synode de 451.Mais celui-ci à son tour avait-il su éviter l’erreur?N’était-il pas évident qu’on y avait machiné l’abaissement du siège de saint Marc devant celui du successeur de Métrophane?Le 28ème canon était toujours là comme une preuve tangible des intrigues, dont les Pères de Chalcédoine avaient été les victimes, sinon les complices.Quant au Pape, son autorité avait reçu un terrible échec dans l’affaire des Trois-Chapitres.Ne l’avait-on pas vu successivement excommunié par l’Occident et l’Orient?Enfin, les monophysites avaient presque le beau rôle en face des bênoticiens, de ces prélats de cour, vendus, corps et âme, à l’empereur, et trop souvent excommuniés par Rome.Qu’ils fusent persuadés qu’ils souffraient persécution pour la justice et la vérité, c’est possible.Dieu sait à qui vont les responsabilités: à lui seul en appartient le discernement.Pour nous, au milieu de ce conflit de vanités et petitesses, grâce auquel il était si difficile de distinguer la véritable voie du salut, une consolation nous reste, c’est qu’ainsi nombre de fidèles ont peut-être été entraînés dans l’hérésie sans soupçonner que c’était l’hérésie.S’ils se sont séparés du corps de l’Eglise, ils ont pu rester unis à son âme, et n’être pas 73 LE CÊSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTM totalement privés des moyens de vie qu’elle tient en réserve pour toutes les âmes de bonne volonté (1).En attendant, le patriarche de Constantinople pouvait se flatter d’être arrivé â ses fins.Le triomphe avait été payé cher; mais il était bien sûr que plus aucun siège en Orient n’était capable de lui faire concurrence.Les patriarcats d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem étaient morcelés; les patriarches melchites avaient en face d’eux des rivaux jacobites.En outre, ils étaient séparés politiquement de l’Empire par la conquête musulmane.Leur dernière ressource était donc de lui rester unis par la croyance religieuse.De fait ils ne firent plus que graviter autour du très saint siège de Constantinople.Souvent même leurs titulaires, faute de liberté, cessèrent de résider dans leur ville épiscopale, et passèrent leur temps sur les rives du Bosphore.C’est à ce moment que, se voyant maîtres de l’Orient, les patriarches byzantins inventèrent la théorie de la Pentarchie, destinée, dans leur esprit, à leur assurer la suprématie dans l’Eglise tout entière.Leur ambition en effet ne rencontrait plus qu’un obstacle : la primauté du siège de Rome, laquelle était sortie plus éclatante de chaque nouvelle tourmente soulevée par les schismes et les hérésies.Mais, se demanda-t-on à Byzance, cet éclat particulier n’était-il pas une sorte d’usurpation?Le gouvernement de l’Eglise étant partagé entre cinq grands patriarches, pourquoi celui d’Occident aurait-il été regardé comme supérieur non seulement à n’importe lequel de ses quatre collègues pris individuellement, mais encore aux quatre unis ensemble?L’union des cinq au contraire ne formait-elle pas le conseil suprême de l’Eglise?N’était-ce pas leur consentement unanime qui pouvait seul donner la note de l’infaillibilité à un dogme quelconque?En cas de dissentiment, de quel côté avait-on le plus de chance de rencontrer le vrai, sinon du côté de la majorité?1—On pourrait montrer aux monophysites de nos jours qu’en réalité leurs pères ne se sont pas sépaiés de l’Eglise romaine; ils ont plutôt rompu avec l’Eglise de Constantinople, et sous un prétexte légitime, celui de sauvegarder leurs droits contre les empiétements de la Capitale de l’Empire.Ils ont rejeté un pouvoir odieux, qui s’efforçait de leur imposer des édits dogmatiques et Hérétiques.Sans doute ils ne surent pas distinguer dans leur résistance où était la vérité religieuse.La grande coupable toutefois reste Constantinople ; c’est l’ambition de ses patriarches qui a poussé et maintenu tant de peuples dans l’erreur d’Eutychès, en attendant qu’elle la pousse elle-même dans un schisme auquel elle s’exerçait depuis longtemps. 74 LA NOUVELLE FRANCE La majorité ! voilà le vocable qui contenait tout le venin de la théorie en apparence assez plausible, voire séduisante (1).La majorité ! elle était assurée à l’évêque de Constantinople dans la plupart des cas, puisque sur cinq patriarches, quatre se trouvaient en Orient, et sur ces quatre, trois n’étaient guère que les satellites du siège de la ville impériale.C’est ainsi que, par une réorganisation toute fantaisiste de la hiérarchie écclésiastique et en absolue contradictions avec certains textes évangéliques, la vanité byzantine cherchait à se hausser toujours davantage.Vanité vraiment incurable.Plus les défaites et les humiliations lui donnaient de démentis, plus elle s’arrogeait de titres, plus elle inventait de stratagèmes pour s’illusionner sur la décadence et les ruines qu’elle avait accumulées et où elle sombrait elle-même.1—Il est certain que cette conception du gouvernement de l’Eglise hantait toutes les têtes vers le Sème et le 9ème siècle.Les Occidentaux n’y étaient pas tellement rebelles.Ainsi Anastase le Bibliothécaire, dans sa préface à la version des actes du Sème Concile œcuménique, voulant prouver que ce concile est bien en effet œcuménique, en apporte cette raison entre autres: “Puisque le Christ a placé dans son corps, qui est l’Eglise, autant de sièges patriarcaux qu’il y a de sens dans tout corps mortel, il ne manque assurément rien à l’universalité de l’Eglise, quand ces sièges sont du même sentiment, tout comme il ne manque rien au mouvement du corps, quand les cinq sens sont également bien portants.Mais parceque entre ces sièges celui de Rome excelle, ou le compare avec raison à la vue, qui préside sûrement aux autres sens, étant plus aiguisé, et en communication avec tous comme pas un d’entre eux.’’ Le bon traducteur harmonise la primauté du pape avec sa théorie du gouvernement des cinq patriarches; la théorie n’en est pas moins très exagérée.En Orient elle ne tarda pas à passer pour un dogme intangible.Dans ce même Sème concile, le commissaire impérial Baanès exalte la pentarchie comme le tribunal suprême de l’Eglise : “Dieu, dit-il, a confié son Eglise à cinq patriarches, et il a promis dans ses évangiles qu’ils ne tomberaient jamais tous, parcequ’ils sont les têtes de l’Eglise.En effet, lorsqu’il est dit : et les portes de l'Enjer ne prévaudront jamais contre elle, cela veut dire : quand deux seront tombés, on va vers les trois qui restent; quand trois seront tombés, on va vers les deux autres; enfin si quatre venaient par hasard à défaillir, un seul qui reste dans le Christ, notre Dieu et notre tête commune, réunit encore le reste de l’Eglise.” C’était tracer toute la politique du schisme.Il allait suffire que les quatre patriarches d’Orient vinssent à proclamer que leur collègue d’Occident avait failli pour qu’ils se crussent en droit de rompre avec lui.En réalité pourtant, ce seront les quatre qui auront failli.Mais, pour me servir des expressions de Baanès, il en restera un, le seul établi par le Christ, tête et fondement de son Eglise.Celui-là réunira le troupeau des fils de Dieu; sous sa houlette ce troupeau prospérera, se dispersera sur la terre entière, tandis que le troupeau des faux pasteurs, après avoir été asservi au plus honteux des jougs, ne gardera qu’un semblant de vie.M.Tamisier, S.J.(A suivre) l’.-VNTÈ CHRIST 75 L’ANTÉCHRIST (Suite) Deuxième signe avant-coureur de l’antéchrist : l’aios- TASIE DE LA FOI.Le Sauveur disait à ses disciples : “Lorsque le fils de l’Homme viendra, pensez-vous qu’il trouvera de la foi sur la terre?” (Luc XVIII.8) Et l’apôtre saint Paul, pour rassurer les fidèles de Thessalonique contre les terreurs que leur causait la pensée du jugement, leur disait : “Ne craignez donc pas, comme si le jour du Seigneur était proche.H faut qu’auparavant l’apostasie ait lieu” (2 Thess.IL 3).D’après Cornelius à Lapide et la plupart des autres interprètes, l’apôtre annonce ici la défection vis à vis des principes de la foi, et l’apostasie à peu près générale de l’enseignement chrétien.Cette rebellion contre le Roi divin de l’univers sera consommée dans les dernières persécutions.Qu’est-ce que l’apostasie?C’est la rupture criminelle, conséquemment volontaire, avec les enseignements de la foi.Le Fils de Dieu, envoyé par son Père, est venu enseigner aux hommes les vérités qu’il a puisées dans les profondeurs de la divinité.Apparuit benignitas et humanitas Salvatoris nostri erudiens nos (Tit.III.4.).Avoir la foi, c’est croire que Jésus-Christ est l’envoyé de Dieu, le Fils de Dieu, l’unique Sauveur donné aux hommes pour arriver au salut.Avoir la foi, c’est non seulement croire spéculativement en Jésus-Christ, c’est pratiquer ses enseignements divins, c’est vivre de sa vie, Avoir la foi, c’est élever son esprit et son cœur au dessus des choses passagères du temps, pour porter ses regards et ses espérances 76 LA NOUVELLE-FRANCE vers cette Patrie lumineuse que la foi nous montre au delà de cette vie dans les régions de l’immortalité.Avoir la foi en Jésus-Christ, c’est suivre la voie qu’il nous a tracée, c’est se diviniser au point de pouvoir dire: “Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi ” (Gal.II.29).Qu’est-ce que l’homme de foi?C’est l’homme qui vit en Dieu et pour Dieu.D’après saint Paul, il plonge toutes les racines de son être surnaturel en Jésus-Christ, sol divin où il doit croître sans cesse (Eph.IV.15).Il est frère de Jésus-Christ, membre de Jésus-Christ, cohéritier de Jésus-Christ.Il passe sur la terre sans s’y attarder, comme le voyageur qui n’a pas ici bas de cité permanente, et dont les richesses, les espérances, la patrie, sont sur les rivages de l’immortalité.Or, qu’est devenue cette foi pratique, dans notre siècle d’amusements et de mercantilisme?Est-ce que ce sont les biens du ciel qui occupent l’esprit des hommes de nos jours?Est-ce dans l’autre vie qu’on cherche aujourd’hui à s’enrichir ?Est-ce que nos com-temporains, comme aux siècles de foi, regardent la terre comme une misérable gare où ils attendent, durant le jour de la vie, le train de l’éternité ?L’homme de ce siècle ne se regarde plus comme voyageur: il espère trouver le paradis sur la terre.La franc-maçonnerie est venue dire au citoyen de l’éternité : “Pourquoi toujours travailler péniblement, et poursuivre sans cesse un bonheur insaisissable, un paradis fantastique?Le paradis que la crédulité entrevoyait dans ses rêves, au delà des horizons de cette vie, est devant vous ! Pour l’homme émancipé par la science, le paradis est sur la terre! Vous vous exténuez par la pénitence pour mériter la félicité d’une autre vie.Il n’y a pas d’autre vie ! Le ciel est une chimère! Vous vous fatiguez à regarder en haut : le paradis est sur la terre ! Arrière ces rêves dont la superstition berçait autrefois les ign rants ! Amusons-nou , jouissons, et nous aurons trouvé le paradis !” Alors un grand nombre se sont dit : “ Puisque le monde est tout, puisque le ciel est vide, puisque tout sera fini pour moi, quand ma poitrine aura cessé de respirer sous le soleil de ce monde, pourquoi la mortification et le renoncement?Le bonheur est un bes in irrésistible de ma nature: je dois donc l’antéchrist 77 jouir et changer la direction de ma vie.Je me pensais en voyage : je suis au terme ! Arrière pénitence ! arrière privations, souffrances! Amusons-nous, enivrons-nous, couronnons-nous de roses, cueillons les fleurs de ce monde avant qu’elles ne soient flétries ! Faisons-nous une large place au soleil du bien-être d’ici-bas ! Alors un souffle d’égoïsme a passé sur la société et l’amusement est devenu le but suprême de la vie pour un grand nombre.La fièvre du plaisir a causé l’apostasie de la foi pratique.Regardez l’humanité contemporaine: n’est-t-elle pas emportée par un irrésistible tourbillon vers les parcs, les spectacles, les théâtres?C’est sur la terre, c’est tout de suite qu’on veut le paradis.Mais ce qu’on veut, c’est le ciel des viveurs, des sports, des millionnaires ! N’est-ce pas l’apostasie de la vie chrétienne qui consiste à se renoncer avec Jésus-Christ, en ce monde, pour jouir, avec lui, d’une vie immortelle et d’une félicité sans fin?Regardez la société contemporaine, depuis la base jusqu’au sommet; parcourez tous les pays, considérez toutes les castes; regardez la vie de l’homme, depuis son entrée en ce monde, jusqu’à l’heure où la mort vient clore son bilan, et que voyez-vous ?Presque partout la vie des sens, la vie naturelle, la vie de plaisir, en un mot, la vie qui n’est chrétienne, ni par les occupations qui la remplissent, ni par la fin vers laquelle elle tend.Dans un grand nombre de chrétiens, le travail maçonnique a enlevé une à une les pierres de l’édifice surnaturel; et, la vie chrétienne s’est écroulée sous la secousse des passions, et nous voyons déjà planer de toutes parts une apostasie qui menace de devenir aussi grande que le monde ! Apostasie au berceau de l’enfance.Dès que l’homme entre en ce monde, l’Eglise le marque d’un signe sacré, le signe de sa destination finale, le signe des enfants de Dieu ; c’est la prise de possession de l’âme par l’Esprit Saint.La franc-maçonnerie rejette le baptême comme un signe de superstition.L’homme, pour elle, n’est pas citoyen de l’éternité, mais citoyen de la localité où il fait son avènement.Son nom n’est plus enregistré dans le catalogue des saints pour l’immortalité, mais seulement inscrit à la mairie, comme un membre de l’état laïque.Apostasie dans l’école. 78 LA NOUVELLE-FRANCE L’instituteur chréteien montre à l’enfant le ciel vers lequel il chemine, et déroule devant lui l'immense panorama de ses destinées immortelles.Il dit à l’enfant : “Tu viens de Dieu, tu retournes à Dieu; et les courts moments de ta vie touchent à une éternité où ils devront s’abîmer bientôt.” Il enseigne encore à sacrifier la vie présente, pour mériter la vie immortelle; à se contenter des miettes qui tombent du banquet de la vie, pour mériter la surabondance des éternels festins du ciel.L’impiété contemporaine laïcise l’école et s’efforce de cacher Dieu à l’enfant et de vider son âme de toute idée divine.II grandira, en ce monde, comme le fauve dans le désert, sans savoir qu’il a une responsabilité morale, se jetant sur toutes les pâtures qui allèchent ses appétits.Regardez les milliers d’enfants qui sortent, chaque année, des écoles laïcisées: légions de mécréants, qui blasphèment ce qu’ils ignorent, essaims de renégats, d’incendiaires, d’ivrognes, futurs pensionnaires des prisons et des bagnes, êtres flétris, dégradés, qui ne voient dans la vie présente qu’un temps d’amusements et de plaisirs, et qui tâchent de se persuader qu’en quittant cette vie l’homme va s’abîmer dans le néant ! Apostasie de l’âge mûr.La vie chrétienne tout entière est une orientation vers Dieu par les moyens qu’il nous a révélés.L’école neutre oriente l’enfant vers les biens de ce monde; et comme il est très difficile d’oublier la direction donnée dans l’éducation première, le jeune homme cherchera les trésors que l’enfant a entrevus, et les poursuivra de toutes les puissances de son âme.Pour le chrétien, le royaume des cieux souffre violence.Pour les disciples de l’école neutre, c’est la terre qui demande qu’on se fasse violence Et quelle violence se font les mondains pour gagner les biens d’ici-bas ! Apostasie aux derniers moments.Il importait à l’enfer d’étendre le laïcisme, c’est-à-dire l’athéisme de la vie, jusqu’aux derniers moments.Le démon sait bien que la vie présente est la sphère des miséricordes divines; que la grâce de Dieu peut, en un moment, ressusciter les âmes les plus criminelles; que le prêtre va quelquefois lui arracher des âmes, au milieu des l'antéchrist 79 ruines de l’agonie, au seuil même de l’éternité, et les rend à Dieu, par la voie de la pénitence.II importait au démon de ravir aux moribonds cette dernière planche de salut.Les adeptes du solidarisme maçonnique s’engagent d’avance, par un contrat, à repousser tous les secours de la religion à leur dernière heure.Et de prétendus amis monteront la garde, à côté du moribond, pour empêcher le prêtre d’arriver jusqu’à lui, et lui ravir toute espérance de retour à Dieu ! C’est l’apostasie par anticipation, qui couvre de son ombre, non seulement l’agonie du moribond, mais ses funérailles, où ne doit paraître aucun symbole religieux; mais sa tombe, qui ne sera pas surmontée de la croix, signe d’espérance et d’immortalité ! Apostasie de la foi dans le naturalisme abject qui se substitue tous les jours à la vie surnaturelle.Qu’est-ce que le naturalisme?C’est le culte de la nature substituée à Dieu, son auteur.C’est la négation formelle du culte du Créateur; c’est l’apostasie la plus radicale, puisqu’elle renverse les fondements de toute croyance religieuse, de toute religion révélée.Apostasie de la foi dans ce déisme rêveur qui fait abstraction de Dieu dans la vie humaine, et relègue l’Etre Suprême dans les profondeurs de son éternité, le regarde comme indifférent à tout ce qui se passe sur la terre.Le déiste vit comme si Dieu n’existait pas.Or, faire abstraction de Dieu, dans la pratique de la vie, c’est dire que Dieu ne mérite pas qu’on s’occupe de Lui; c’est mépriser son autorité, c’est la fouler aux pieds, c’est prononcer l’horrible blasphème : Dieu n’est pas ! Non est Deus ! Apostasie de la foi dans l’erreur panthéiste qui confond Dieu avec le monde et le monde avec Dieu.C’est l’athéisme doublé de toutes les corruptions, de toutes les dépravations.Car, si tout est Dieu, on peut, on doit adorer tout.L’homme est donc Dieu, et peut s’adorer lui-même! Les passions les plus ignobles sont divines et c’est un acte de religion de s’y abandonner ! Apostasie de la foi chez tant de législateurs qui prétendent gouverner les peuples en dehors de toute notion religieuse, de toute idée divine; qui veulent évincer Dieu des assemblées législatives, des lois, des constitutions politiques.Le lecteur dira peut-être : Tout ceci est propre à l’Europe et 80 LA NOUVELLE-FRANCE rien de pareil ne se passe dans notre pays.En êtes-vous bien sûr?Je sais que notre atmosphère politique est moins saturée d’indifférence et d’impiété que celle de l’Europe.Grâce à Dieu, nos mécréants improvisés sont obligés de porter le masque, et ne peuvent poursuivre l’œuvre maçonnique que sous le voile de l’hypocrisie et le déguisement d’un extérieur religieux.Mais l’action néfaste des loges est visible, palpable.N’y a-t-il pas parmi nous un grand nombre de chrétiens abâtardis, qui s’éloignent des sacrements, sources de vie surnaturelle, et qui ont une manière de penser et d’agir antichrétienne, qui ont des maximes contraires à celles de l’Evangile?Que de fois n’avons-nous pas entendu l’écho des impiétés européennes répercuté sur les bords du Saint-Laurent! Tous les principes dissolvants de la piété, de la vie morale, tous les engins de corruption sont à l’œuvre parmi nous ; tous les agents délétères répandent leurs miasmes empoisonnés, et rien ne manque aujourd’hui à l’épanouissement du sensualisme ! Or, la corruption c’est la mort de la foi pratique.La foi qui n’est pas vivifiée par les œuvres est morte, dit l’apôtre.La foi vit par les actes et les combats de la vie chrétienne.Vivre c’est combattre, d’après le grand axiome des saints, et combattre c’est vivre.Conséquemment, cesser de combattre, c’est cesser de vivre.Vita in motu.Or, il y a parmi nous un grand nombre de chrétiens dont la foi paralysée, anémiée, par les passions n’a plus aucune influence sur la vie.Et à mesure que la foi pâlit et s’éteint, les mœurs payennes montent comme un torrent fangeux qui a rompu ses digues.Tandis que les foules, éblouies par les splendeurs du progrès matériel, ne pensent qu’à s’amuser, et que les pauvres, emportés par le souffle du plaisir, cachent leur dénûment sous les livrées du luxe, et font des dépenses excessives pour se procurer des amusements, les impies travaillent dans l’ombre à miner les bases de la religion et à substituer le culte du démon à celui de Dieu.La franc-maçonnerie fait tous les jours des recrues parmi nous.Elle forme déjà une armée puissante qui reçoit les loges européennes sa direction et ses plans d’attaque.Qui ne voit dans nos maçons nouveau-nés l’esprit et les tendances du grand Orient?Ah ! nous les connaissons, ces précurseurs de l’Antéchrist, qui ont vendu leur âme aux sectes ennemies de l’Eglise.Nous avons l'antéchrist 81 entrevu leur programme, dans la lutte acharnée contre les écoles catholiques et contre les écoles bilingues, ce qui est la même chose.Ils disent qu’ils veulent l’unité de langage?Les menteurs ! Savez-vous ce qu’ils veulent, en réalité ?C’est l’unité de l’irréligion, c’est l’apostasie de la foi ! Ce que veulent les impies ?C’est ce qu’ils ont fait en France et dans presque toutes les contrées de l’Europe.Ce qu’ils veulent, c’est l’école neutre, c’est l’enseignement athée; ce qu’ils veulent, c’est la déchristianisation, c’est l’anéantissement de la foi chrétienne.Ce qu’ils veulent, c’est l’athéisme universel par le maçonnisme universel ! Nos persécuteurs d’Ontario dissimulent mal les tendances de leur haine sectaire.Le motif de leur campagne injuste autant que déloyale, c’est moins la francophobie que la haine contre le catholicisme que nous professons.Nos ennemis sont, quelques-uns consciemment, quelques autres sans s’en rendre compte, les agents de la franc-maçonnerie, les exécuteurs de ses hautes œuvres.Et tandis que le marteau maçonnique démolit peu à peu l’édifice de nos libertés religieuses, la foule s’amuse ! Pourquoi cette inexplicable insouciance, dans les temps si graves?Quand les lumières de la foi cessent d’éclairer le chrétien et de lui montrer les splendeurs des royaumes de l’éternité, l’homme ne voit plus que les choses terrestres.La félicité qu’il n’attend plus de l’autre côté de la tombe, il veut se la procurer sur la terre, et sa vie devient toute naturelle, toute payenne.On peut donc dire que l’apostasie de la foi conduit au sensualisme et au paganisme.Aussi, à chaque éclipse de la foi, nous voyons correspondre une invasion du paganisme.Le paganisme envahit toutes les âmes d’où la foi se retire.Aujourd’hui, le paganisme reparaît partout.Paganisme dans l’idolâtrie de la richesse et des aises dans les privilégiés de la fortune; paganisme dans la soif des jouissances qui pousse les multitudes vers les parcs, les théâtres, et tous les lieux d’amusements.Le paganisme ! voila bien le terme où aboutissent les peuples dont le spiritualisme s’éteint dans le sensualisme et les amusements.Paganisme dans la liberté sans frein que les parents donnent aux enfants: veillées solitaires, promenades nocturnes, lectures de ro-familiarités criminelles, danses, bals, vues animées, tout mans, 82 LA NOUVELLE-FRANCE est permis aux enfants.On aime mieux déplaire à Dieu que de déplaire à ces idoles ! Paganisme dans ces modes, dans cette accusation systématique des formes physiques, dans ces vêtements transparents, brodés à jour, “et qui ne font que montrer d’une manière plus séduisante ce qu’ils prétendent cacher,” selon le mot de saint Jérôme.Paganisme dans ces soi-disant feuilles catholiques qui font de la réclame en faveur des théâtres, des cinématographes et des autres amusements malsains; qui critiquent les autorités religieuses, et semblent mettre leur zèle à renverser toutes les digues, que la morale chrétienne élève contre les passions.Sans doute, l’Eglise du Christ cache encore dans son sein un bon nombre d’âmes fidèles.C’est le petit troupeau dont Notre Seigneur dira un jour : “Vous m’êtes restés fidèles au milieu des tribulations”.Mais que ce troupeau est petit comparé à la multitude des brebis égarées dans les pâturages du monde, et qui ne cherchent que la pâture des passions ! Voulez-vous comprendre l’envahissement de cette apostasie vis-à-vis de la vie chrétienne?Séparez la cité du monde de la cité de Dieu.Mettez de côté les hommes qui affichent leur impiété et leur mépris de l’Eglise.Ils sont peu nombreux dans notre province de Québec, heureusement.Retranchez les chrétiens qui ne pratiquent pas, qui vivent dans l’éloignement des sacrements, et ne conservent de leur enfance chrétienne et de leur baptême qu’un souvenir qui s’évanouit tous les jours et se perd derrière d’innombrables souillures ! Retranchez les libertins qui n’ont qu’un but en ce monde: vivre à l’aise, d’une vie sensuelle, absolument contraire à la vie chrétienne: multitude immense de gens dont l’apôtre compare la vie stérile “à des nuées sans eaux que le vent emporte ça et là; à des arbres stériles qui ne fleurissent qu’en automne, arbres doublement morts, déracinés et toujours sans fruits.” Il les compare encore” aux vagues furieuses de la mer, d’où sortent, comme une écume sale, leurs corruptions et leurs infamies !” (Jude XII.13) Retranchez ceux qui passent toute leur vie dans l’iniquité, et dont l’âme n’est plus touchée par aucune des vérités de la foi. l’antéchrist 83 Retranchez tous les adorateurs de Mammon, qui ne poursuivent en ce monde qu’une seule fin: faire fortune vite, par tous les moyens, pourvu qu’on cache les injustices sous l’habileté des transactions.Retranchez ces milliers de pauvres qui ont cessé de regarder le ciel, qui n’attendent rien des hommes ni de Dieu, qui font des grèves et des révolutions, pour faire partager aux riches leur misère, et faire disparaître, à leur profit, l’inégalité des fortunes et des conditions.Retranchez les hérétiques, les schismatiques, et toutes les sectes séparées du centre de l’unité catholique: tous aboutissent à l’apostasie de la foi véritable.Que reste-t-il ?Où sont les vrais chrétiens qui vivent de la foi?selon le mot de saint Paul: “Le juste vit de la foi?” O Jésus, où sont vos serviteurs ?Que trouverez-vous, quand vous viendrez sur la terre ?Celui qui considère tout cela, pourra-t-il croire que nous sommes bien loin de l’apostasie dont parle l’apôtre ?Nous allons au paganisme et à la barbarie par la voie du progrès matériel.“Quand le génie de l’homme concentre toute son activité, toute son énergie, vers la matière; quand il l’anime en quelque sorte du souffle de sa vie, il devient comme un géant.Mais alors aussi, dans l’ivresse de son triomphe,il se croit dieu; il n’élève plus ses regards vers le ciel; il se replie sur lui-même; il s’incarne, de plus en plus, dans la matière, dont la masse finit en quelque sorte par l’absorber.Bientôt commence une réaction affreuse.La matière, devenue reine, énerve et subjugue son roi.Asservi, abruti par les sens, l’esprit perd tout son élan.La science s’éteint, l’industrie meurt, et la barbarie recommence ” (L’abbé Moigno, Télégraphie).Ces paroles du savant théologien sont profondément vraies.La haute civilisation conduit à l’orgueil.Et Dieu punit l’orgueil de l’homme en lui infligeant le châtiment de Nabuchodonosor.L’homme veut se faire dieu.Dieu frappe, et les dieux improvisés deviennent des barbares, et les orgueilleux, des pourceaux ! La perte de la foi conduit au paganisme et à tous les vices qu’il enfante.En face de tout cela, pouvons-nous ne pas voir l’apostasie de la foi dont saint Paul a parlé?T.L., S.J.(A suivre) 84 LA NOUVELLE-FRANCE LE BARON DE GÉRAMB, EN RELIGION LE F.MARIE-JOSEPH, TRAPPISTE (Suite) III.—Arrivée du P.de Géramb à Rome.—Visites aux cardinaux de Gregorio et Lambruschini.—Audience de Grégoire xvi.Le P.de Géramb attendit six ou sept jours à Marseille le bateau à vapeur qui devait le porter à Civita-Vecchia.C’est le 16 décembre qu’il embarqua à bord du Marie-Christine, où il s’était fait préparer une cabine sur le pont.“ Ayant un trajet de plusieurs jours à faire, écrit-il, j’étais bien aise de pouvoir être quelquefois seul pour faire mon oraison, réciter mes offices, etc.Avant de m’embarquer, j’eus affaire à quelques employés de la douane qui vinrent visiter mes malles avec assez de sévérité.J’avais beau demander à ces messieurs ce qui était de contrebande, ils ne paraissaient pas le savoir plus que moi, et je crois que ce n’était pas là leur principale fonction.Le temps était magnifique: nous eûmes bientôt laissé derrière nous cette forêt de mâts qui remplit le port de Marseille.Nous passâmes devant Toulon, les îles d’Hyères, Nice, et nous arrivâmes à Gênes au bout de trente heures.L’ancre était à peine jetée, que les officiers du service sanitaire vinrent à bord pour visiter les voyageurs et en reconnaître le nombre.J’en fus averti par un mousse napolitain qui me criait de toutes ses forces : Monsou, venez vous faire compter, car on attend votre nombre.Je me présentai et je fus compté.J’arrivai à Civita-Vecchia extrêmement fatigué.J’avais une lettre pour notre consul autrichien, M.Palomba Caracciolo, dont je ne saurais assez louer la complaisance et l’affabilité.Tl me remit un lascia passare qu’un prélat de Rome avait bien voulu lui adresser pour moi, afin de m’épargner la visite des douaniers, qui sont un fléau pour les voyageurs.“ Me voilà donc sur les terres de l'Eglise, dans cet Etat qu’on LE BARON DE CERAME 85 nous a souvent représenté comme l’asile de l’ignorance et le foyer de la superstition.Si des voyageurs chrétiens m’en faisaient ce tableau, je gémirais sur les destinées des choses humaines, et je me demanderais comment se sont éteintes les lumières d’un peuple chez qui tant de merveilles doivent nourrir le feu sacré de la science et l’amour de la vérité; mais je remarque que ce sont les voyageurs philosophes qui se plaisent à revêtir de ces tristes couleurs les Etats soumis au Saint-Père, et je me tiens en garde contre les sarcasmes répandus dans leurs relations.” A Civita-Vecchia, le P.de Géramb visite le bagne et se rend compte dans tout le détail du régime des prisonniers dans l’Etat ecclésiastique, sur le sort desquels Lamennais s’apitoie beaucoup dans son ouvrage sur les Affaires de Rome.Nulle part la charité envers les condamnés n’est portée à un plus haut degré.“ Je crois même, dit notre voyageur, qu’elle va trop loin, et que ces galères régies avec tant d’indulgence n’inspirent plus cette crainte salutaire, seule capable d’arrêter le bras du misérable qui est sans talents, sans industrie, et qui compte pour rien l’honneur et la liberté.” Le bagne de Civita-Vecchia renfermait alors un chef de voleurs et d’assassins, nommé Gasparone, dont le beau-frère, bourreau de la troupe, répandait partout l’épouvante, et avait plus de cent meurtres à son actif.Chose singulièrement surprenante, ce scélérat altéré de sang ne tuait pas le samedi, et jeûnait ce jour-là en l’honneur de la sainte Vierge.“ Le bourreau est mort: mais Gasparone est aujourd’hui au bagne avec quelques-uns de ses complices.J’ai eu la curiosité de le voir, et je me suis approché de son cachot, mais non sans éprouver un sentiment d’horreur que je ne saurais exprimer.Je m’étais figuré un de ces brigands à l’œil de feu, à la démarche altière, au geste menaçant, aux cheveux noirs et touffus, tel, en un mot, que nous en présente la fable; et quel ne fut pas mon étonnement, quand, les yeux attachés sur la porte par laquelle il devait sortir, je vis paraître un homme de soixante à soixante-cinq ans, haute taille, le regard timide, la démarche incertaine, qui, en veste et culottes courtes, avec de gros bas, portant sur la tête un bonnet gris se terminant en pointe, tricotait fort tranquillement un bas.C’était ce Gasparone, naguère l’effroi de l’Italie.On m’assure qu’il avait autrefois sauvé un officier autrichien: je pris ce prétexte pour lui 86 LA NOUVELLE-FRANCE faire une aumône, et me retirai bien vite, ne voulant pas respirer le même air.” De Civita-Vecchia le P.de Géramb prit la direction de Rome, dans une chaise de poste attelée de trois chevaux, qu’il changea à Monteront “ Monteroni n’est qu’une grange, et, dans cette grange se trouve une auberge.On m’y offrit à déjeûner: je refusai, parce que mon postillon, entouré de plusieurs amis, me faisait à ce sujet des instances si vives, que je soupçonnai peu charitablement que j’aurais à payer le déjeûner de tous ces messieurs-là qui paraissaient ne pas manquer d'appétit.L’aubergiste, autre personnage intéressé, se tenait respectueusement à une certaine distance, le bonnet à la main: son silence était éloquent; mais il connut bientôt que j’étais inexorable; il remit son bonnet sur sa tête, et se retira en murmurant.” Dans sa lettre neuvième, datée du 22 janvier 1838, le P.de Géramb annonce son arrivée dans la Ville éternelle.“ Je suis entré à Rome par la porte Cavalligiera.J’avais prié un prélat de mes amis de me trouver un monastère où je pusse loger; mais la chose n’avait pas encore eu lieu, et je fus obligé de descendre à un hôtel et de garder mes habits séculiers, que j’étais impatient de quitter.A peine eus-je pris possession de mon appartement que je me rendis à l’église de Saint-Pierre.Là, humblement prosterné devant le tombeau des apôtres, que nuit et jour éclairent cent lampes, je remerciai Dieu de mon heureuse arrivée, et suppliai ensuite saint Pierre et saint Paul de me prendre sous leur protection, afin que, durant mon séjour à Rome, je ne fisse rien qui pût déplaire au Seigneur.“ Au bout de quelques jours, j’ai eu le bonheur de trouver un couvent, où le général même de l’Ordre a bien voulu m’accorder l’hospitalité.C’est ce que je demandais, et vous pouvez juger de ma joie.Je demeure donc à présent clans le couvent de Sainte-Madeleine, lequel est desservi par des religieux qui aux trois vœux ordinaires ajoutent celui d’assister les malades et les pestiférés.” Il s’agit des Clercs Réguliers fondés pas saint Camille de Lellis, et dont il décrit le couvent et la vie régulière de ses habitants.Deux cellules ont été mises à sa disposition.Ces deux cellules donnent sur une cour vaste et solitaire, où l’on n’entend que le bruit d’un jet d’eau et le mouvement d’une horloge.“ Ce jet d’eau et cette LE BARON DE GÉRAMB 87 horloge, écrit-il, m’invitent à la méditation et me suggèrent quelques réflexions salutaires: l’un, en me représentant la vanité de ces hommes qui, soutenus par la faveur, s’élèvent, brillent un moment, tombent d’eux-mêmes, rentrent dans la foule et disparaissent; l’autre, en me répétant que le temps qu’elle mesure ne m’est laissé que pour me préparer à l’éternité qui s’avance et à laquelle je ne pense peut-être pas assez.“ Une fois installé, je repris mes habits religieux et commençai mes visites.La première fut à Son Eminence le cardinal de Gregorio, dont j’ai partagé la captivité au donjon de Vincennes.Je ne chercherai pas à peindre la joie que nous éprouvâmes l’un et l’autre en nous revoyant: il me serrait sur son cœur et me comblait de témoignages d’amitié.Nous ne nous étions pas vus depuis vingt-quatre ans.Le temps avait blanchi ses cheveux; à cela près je ne le trouvai pas changé : c’étaient la même vivacité, la même bonté, et ces manières nobles et aisées qui le distinguaient encore dans le cachot et sous les verrous de la police.Son Eminence jouit à Rome d’une grande considération: tout le monde l’aime et le vénère.“ Je passai de là chez le cardinal Lambruschini, qui est aujourd’hui secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, et qui a été longtemps nonce en France.Je désirais faire la connaissance de cet homme célèbre, de cet excellent diplomate, qui joint à de grands talents une prudence consommée, du courage au besoin, et une connaissance profonde des hommes et des choses.Son Eminence est extrêmement aimable, a des manières séduisantes, l’œil spirituel, et parle le français avec beaucoup de grâce et de facilité.“ Sa Sainteté (Grégoire XVI) ayant désigné le jour où Elle daignerait me recevoir, je fus conduit au Vatican dans l’équipage du cardinal Lambruschini, par Mgr Viale, employé à la chancellerie des affaires étrangères.Arrivés au Vatican, nous fûmes introduits, après avoir passé par la salle des gardes, des huissiers, des Suisses, dans un salon où se trouvaient (c’était jour de conseil) plusieurs chefs d’Ordres religieux, des prélats, des cardinaux, etc.Quelques cardinaux me firent l’honneur de m’entretenir, entre autres les cardinal x de Gregorio, Odescalchi, Sala, Polidori, etc.“ Je fus introduit chez Sa Sainteté, qui me reçut avec une bonté toute paternelle, me fit asseoir, et me permit de m’entretenir trois 88 LA NOUVELLE-FRANCE quarts d’heure avec Elle.Quand je me retirai, Elle me fit encore la grâce de m’engager à venir la voir souvent, souvent; ce sont ses expressions; elles retentissent encore dans mon cœur.“ Le Pape Grégoire XVI a soixante-treize ans, et ne paraît pas en avoir plus de soixante; d’une santé vigoureuse, il promet, pour le bonheur de l’Eglise, de vivre encore bien des années.Gracieux au-delà de toute expression, sa douceur, j’oserai même dire sa gaieté tempère l’impression que tout fidèle éprouve naturellement en voyant le successeur de saint Pierre, le représentant de Jésus-Christ sur la terre.Théologien profond, savant distingué, homme de goût, il fait fleurir la religion, les sciences et les arts.Le chrétien trouve en lui un père et l’artiste un protecteur Dans les positions les plus difficiles, il a fait admirer sa prudence et sa fermeté.Les vertus les plus opposées en apparence lui sont cependant si naturelles, qu’il passe des unes aux autres sans ostentation; il badinera avec un enfant, et le quittera, s’il le faut, pour aller au-devant d’Attila.“ Grégoire XVI, avant son exaltation, était dans l’Ordre des Camaldules, et il conserve une partie de ses austérités.Celui dont le chef auguste est ceint de la triple couronne, et dont l’autorité s’étend sur toutes les nations, couche, à côté d’un lit magnifique, sur une pauvre couchette où il n’y a qu’une paillasse.Sa vie est celle d’un gentilhomme peu fortuné.On raconte que, quand il fut nommé Pape, son maître d’hôtel étant venu lui demander de quelle manière il voulait que sa table fût servie: “ Crois -tu, lui répondit-il, que mon estomac ait changé ?” Une de ses parentes, qui était à la veille de se marier, aurait bien désiré venir à Rome, pour que Sa Sainteté célébrât le mariage : “Elle a son curé, dit-il, cela suffit.” Nous ne suivrons pas le P.de Gérarnb dans toutes ses pérégrinations à travers la Ville éternelle, dont tous les monuments ont trouvé en lui un historien autant qu’un habile peintre.Son Voyage de la Trappe à Rome (1) est un des ouvrages les plus intéressants sur la cité des Papes et les mœurs de la cour pontificale.Bornons-nous aux récits qui le concernent personnellement.1—Voyage de la Trappe à Rome par le P.Marie-Joseph de Géramb, Paris, Adrien Le Cire, 1857.Fr.Gildas O.C.R.(A sunre) 89 PAGES CHOISIES “ PAGES CHOISIES ” Ces Pages choisies nous ont remis en presence de l’homme si bon, si intelligent, si sympathique que fut Monsieur Ernest Gagnon.Nul mieux que lui ne sut se faire tout à tous, s’oubliant soi-même, Gardant une figure toujours sereine, pour intéresser ses hôtes et leur faire goûter le charme d’une hospitalité si belle parceque si cordiale.Aussi sa porte s’est-elle ouverte à de nombreux personnages, canadiens ou français, tous également bien acceuillis.Cependant il affectionnait de causer avec ces derniers qui lui rappelaient les années déjà lointaines de sa jeunesse à Paris.Les uns et les autres se délectaient de la société de cet homme d’esprit qui a fait revivre chez nous les vieux salons et les bonnes conversations d’autrefois.Il savait tant de choses ! il racontait si finement ! il était artiste jusqu’au bout des ongles.Mais il était avant tout un chrétien austère, humble, plein de foi, et fier de sa foi.Son patriotisme partageait cette fierté.Il n’eût pas été bien venu celui qui eût osé attaquer l’Eglise en sa présence, et, pour lui, l’Eglise, c’était l’enseignement doctrinal, c’était la hiérarchie, c’était le plus humble prêtre, c’était le temple.L’amour de son pays nous est apparu dans un petit fait que nous raconta un jour celle dont la piété filiale a colligé ces Pages choisies.Il y a de cela quatre ou cinq ans: un piano neuf venait d’être apporté chez lui, dans ce salon qui retentit si souvent d’une musique suave et puissante, mais toujours si distinguée.On avait hâte de voir quels seraient les premiers accords qu’il allait faire rendre au nouvel instrument.On eut bientôt l’agréable surprise d’entendre les notes si familières d’un chant dont il fut l’inspirateur: (1) O Canada ! terre de nos aieux !.Ce volume s’ouvre par une notice biographique due à la plume de Monsieur Thomas Chapais; suit une étude par Monsieur l’abbé Elie Auclair.L’exécution typographique en est presque parfaite.Elle fait grand honneur à L’Action Sociale qui l’a imprimé et à l’éditeur, Monsieur J.-P.Garneau.1.—Etude par M.l’abbé Auclair qui précède les Pages choisies, p.44. 90 LA NOUVELLE-FRANCE C’est un fleuron de plus ajouté à la couronne littéraire de Monsieur Ernest Gagnon et une excellente acquisition pour la littérature canadienne.Il aidera à conserver plus vivant le souvenir de ce gentilhomme si chrétien et si français.fr.Th.C.PAGES ROMAINES LES TROIS VOEUX DE VENISE Pour la troisième fois depuis qu'elle existe, Venise vient de conclure un pacte solennel avec le ciel, dans le but d’obtenir la préservation de ses habitants et de ses monuments.Devenue, depuis le début de la guerre, un point de mire de prédilection pour les aéroplanes autrichiens, la belle reine de l’Adriatique souffre très souvent de ces bombardements aériens qui, en multipliant les ruines, en blessant et tuant des victimes innocentes, maintiennent la population dans une terreur permanente bien fondée.Pour s’assurer donc la protection du ciel contre de puissants et implacables ennemis, Venise, à l’invitation de son Patriarche, le cardinal La Fontaine, vient de faire le vœu d’élever un temple à la gloire de la Vierge Immaculée, dans l’ile du Lido.Le premier pacte officiel que la République de Venise fit avec le ciel remonte aux années 1575-1576, pendant lesquelles la peste fit périr plus de 50,000 Vénitiens au nombre desquels fut le grand Titien, qui, au reste, comptait 99 ans.Ne pouvant parvenir à conjurer un tel fléau par les moyens humains, les magistrats de la Sérénissime, de concert avec Jean II, de Trévise, 14e patriarche de Venise, promirent d’élever au Rédempteur une église, dans l’ile de la Giudecca, et d’y venir officiellement, chaque année, renouveler l’expression de la reconnaissance de la ville, au jour anniversaire de son entière délivrance.—La solennité du vœu se fit le 8 septembre, et dès le lendemain, disent les chroniqueurs, la mortalité commença à décroître jusqu’au 5 décembre où elle cessa tout à fait.— Le doge Louis Alvise 1 Moccnigo, qui semble avoir cru, (au moins, en apparence), donner une plus grande sécurité à sa vie, en la protégeant par une fuite qui l’éloignait du centre pestilentiel, qu’en la confiant à la Providence divine, ne survécut que quelques mois à l’épidémie, puisqu’il mourut le 30 mai 1577, et ce fut son successeur le doge Sébastien Venier qui présida à la pose de la première pierre du monument commémoratif, le troisième dimanche de juillet 1577.Le choix de la famille religieuse destinée desservir la future église donna lieu à des contestations au sein du sénat vénitien; Tiepolo, procureur de Saint-Marc, présenta et soutint la candidature des jésuites, le sénateur Donato, celle des capucins à laquelle on accorda la préférence, (par raison d’économie.)Toute-fois, construit sur les plans de l’architecte Palladio, ce monument national apparut trop beau à la pauvreté des fils de saint François, qui déclinèrent l’honneur d’en être les gardiens.—Il ne fallut rien moins que l’intervention du Pape Grégoire XIII pour vaincre la ténacité de leurs scrupules. 91 PAGES ROMAINES Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la disparition de la peste, que le terrible fléau éclata encore dans Venise, selon la date officielle que conservent les archives, le 8 juin 1630.—La ville de Mantoue, aux prises avec les calamités de la guerre et de la peste, ayant envoyé en qualité d’ambassadeur auprès de la République de Venise, pour solliciter du secours, le marquis Alexandre Strigis, communiqua par son entremise l’épouvantable épidémie à la cité dont elle implorait la protection.—En effet, six jours après son arrivée, le malheureux diplomate succombait à quelques heures d’intervalle de son propre serviteur au mal dont tous les deux avaient apporté le germe.—Il se propagea avec une épouvantable rapidité, pendant l’espace de seize mois faisant plus de 80,000 victimes.Affolée, la population entière sollicita des pouvoirs publics et de l’autorité religieuse que, par un nouveau vœu, Venise désarmât la colère du ciel.Et, se faisant l’interprète de tous ses concitoyens, le doge Nicolas Cantarini, homme d’une grande piété, montant sur la tribune de porphyre de la basilique Saint-Marc, pleine de fidèles en larmes, après avoir déposé le bonnet ducal aux pieds du crucifix, traduisant par sa voix émue les émotions de tous, prononça la formule votive: “Salut, Etoile de la Mer,” qui devait être redite le 6 janvier dernier.Quand le doge eut achevé la prière nationale, le patriarche Jean III Tiepolo, l’encensoir à la main, déclara en accepter l’expression au nom de la Religion, et déposa devant le tabernacle le parchemin qui en contenait les paroles.Le vœu avait pour objet l’érection d’une église à Santa Maria della Salute, l’offrande d’une lampe d’or au sanctuaire de Lorette, de la valeur de 6,000 ducats, la distribution de 3,000 ducats aux pauvres, le jour de la délivrance de la ville, de 600 ducats aux hôpitaux, monastères et œuvres les plus nécessiteuses; or les secours distribués pendant l’épidémie s’élevaient déjà à 80,000 ducats.Il contenait encore pour le doge et le sénat l’obligation d’un pèlerinage annuel, en grande solennité, au sanctuaire votif.Profondément affligé des calamités publiques, Nicolas Cantarini tomba malade.La gravité de son état empêcha la cérémonie de la pose de la première pierre de la nouvelle église le 25 mars 1631; remise au 1er avril, elle se fit dans la tristesse, par suite de sa coïncidence avec la mort du regretté doge.Dans la première pierre, on scella 2 médailles frappées tout exprès.L’une portait le buste de la Vierge couronnée d’étoiles avec la légende: Unde origo, inde salus, et sur le revers, l’église surmontée de la Vierge avec son Fils en acte de bénir et le doge à genoux; tout autour était gravée l’inscription: Nicol.Cant.di.Sénat.Ex Voto MDCXXXI.L’autre médaille avait sur sa face l’entière perspective du nouveau temple avec le doge à genoux et tout autour l’épigraphe: Nicol.Cant.Princ.Senatus Ex Voto MDCXXXI, et sur le côté opposé la place Saint-Marc avec ses édifices, le tout vu de la mer, le Saint-Esprit et la Vierge lui parlant en faveur de Venise, avec la légende: Unde origo inde salus.Le sénat vénitien vota un demi-million d’or pour la construction de l’édifice, qui fut confiée à l’architecte Baldassare Longhena, sous la surveillance, d’une commission composée de 3 sénateurs.L’emplacement choisi fut celui de l’ancien prieuré des Teutons et de l’oratoire de la Sainte-Trinité, alors occupé par le séminaire patriarcal que l’archevêque de Venise transféra à cette occasion à Saint-Cyprien de Murano.Un million de pieux, disent les chroniques, servirent à établir sur pilotis les fondations de l’église, à l’ornementation de laquelle tout ce que l’Italie avait de plus célèbre en peinture, sculpture, architecture, fut invité à concourir, ce qui l’enrichit des merveilles du Titien, duTintoret, de Palma, de Sassoferrato, de Paul Veronese, d’Alessandro da Brescia, etc.Le soin de la desservir fut confié Somasques dont le fondateur fut un noble de Venise, saint Jérôme Emilien.L’église achevée en un demi-siècle fit consacrée le 9 novembre 1687 par le patriarche Aloise II Sagredo.C’est en s’inspirant de ce vœu de 1631 et des termes de la formule qui en étaient l’expression que, le jour de l’Epiphanie, en la basilique Saint-Marc, le cardinal aux 92 LA NOUVELLE-FRANCE La Fontaine, patiiarche de Venise, entouré de toutes les autorités civiles et im-Iitaires de la ville, assisté d’autant de fidèles que l’église pouvait en contenir, demanda solennellement à la Vierge de se montrer, en ces temps malheureux, la protectrice de Venise, en la préservant de la destruction dont elle était menacée par les bombardements aériens, par ceux de terre et de mer, lui promettant, en retour, au nom de la cité, la construction d’un temple à la gloire du privilège de sa Conception Immaculée, dans l’île du Lido.La cérémonie fut d’autant plus émouvante qu’elle se déroulait en ce vieux Saint-Marc dont les beautés disparaissent, depuis le début de la guerre, sous des amoncellements de sacs de sable destinés à le préserver des explosions des bombes, et dont les terrasses et les coupoles, dans un but identique, ont été l’objet de semblables précautions, les cathédrales de Reims, de Soissons, d’Arras et autres attestant ce que peut faire la rage du vandalisme allemand.Ce n’est pas sans motif qu l’ile du Lido a été choisie pour donner l’emplacement où sera construite l’église de l’immaculée Conception.Cette île, séparant l’Adriatique des lagunes, qui est celle où l’antique Venise, en la cérémonie solennelle du mariage de son doge avec la mer, proclamait sa puissance maritime, était tout à fait désignée pour devenir i’îie où la Vierge manifesterait, une fois de plus, par l’alliance nouvelle qu’elle contracte avec la piété des Vénitiens, ce pouvoir souverain qui, dans le privilège de sa Conception Immaculée, lui fit dominer toutes les forces de l’enfer.Venise ne pouvait donc mieux faire que de consacrer l’ile de sa puissance historique à l’incomparable puissance de Marie.C’est au Lido que, chaque année, le jour de l’Ascension, le doge, monté sur le Bucentaure, escorté de galères et de gondolas, dans le déploiement d’une pompe orientale, allait aborder près de l’église Saint-Nicolas, pour assister à la célébration des saints mystères avec tous les autres membres du gouvernement.La traditionnelle cérémonie du mariage du doge avec la mer se déroulait ensuite.L’origine de cette fête nationale remonte à la célèbre victoire navale que la flotte vénitienne remporta sur la flotte allemande, dans la haute Adriatique, entre Pirano et Parenzo, le jour de l’Ascension, 1177.Othon, fils de l’empereur Frédéric I, dit Barberousse, commandait 75 galères allemandes auxquelles les Vénitiens n’en opposaient que 30 seulement.Sans une protection spéciale du Ciel qui se manifesta par la violence du vent dont la direction paralysa les efforts de la flotte germanique, les Vénitiens eussent été vaincu/.Leur triomphe fut au contraire si complet que, le prince Othon étant devenu leur prisonnier, son père Frédéric I dut solliciter la paix pour le rendre à la liberté.Or, cette bataille n’était, pour ainsi dire, qu’une revanche de la défaite que, le 19 mai 1176, les Milanais et leurs alliés avaient infligée à Frédéric à Legnano, pour le punir d’avoir regardé, selon une expression désormais célèbre, comme un chiffon de papier, le traité de paix que celui-ci avait contracté avec eux, sous la foi du serment, en 1175.En effet, humilié d’avoir été vaincu par les Lombards, Frédéric chercha à redonner à ses armes le prestige perdu en réalisant le but si longtemps désiré de s’emparer de la personne du pape Alexandre III, contre lequel il soutint successivement divers antipapes.Dominer l’Eglise était l’objet deses ambitions.Or, comme, dans l’impuissance où il était de se défendre, le Pontife Romain était venu demander asile à la ville de Venise et que celle-ci, touchée des malheurs du chef det a chrétienté, envoya à Frédéric, alors à Ravie, une ambassade, pour lui demander de rendre la paix à la Religion, l’irascible Barberousse somma les Vénitiens de lui livrer le pape sous peine d’une déclaration de guerre, et de voir sur le sommet de leur basilique l’aigle germanique remplacer Te lion de Saint-Marc.Leur refus d’obtemperer aux insolentes demandes impériales provoqua la bataille navale dont l’anniversaire devait être fêtée pendant de nombreux siècles, dans l’ile du Lido.Lors du retour de la flotte victorieuse, Alexandre III fut au devant du doge Ziani qui la commandait.La rencontre entre la papauté et son défenseur se 93 PAGES ROMAINES fit avec grande solennité au Lido, où, en signe de la domination de Venise sur les mers, le pape remit au doge un anneau d’or.II devait être désormais le symbole du mariage du doge avec l’Adriatique, et dont le contrat serait confirmé chaque année, le jour de l'Ascension.C’est pourquoi, à l’issue de la messe, en l’église Saint-Nicolas, le doge retournait à la mer, dans les flots de laquelle il versait d’abord un baquet d’eau bénite pour les sanctifier, puis laissait tomber en eux, en prononçant les paroles historiques d’Alexandre III, In signum veri perpetuique dominii, l’anneau d’or que le patriarche venait de lui remettre en lui disant: “ Recevez ce signe de souveraineté que vous et vos successeurs aurez toujours sur les mers.” Les chantres de la chapelle Saint-Marc chantaient alors la vieille supplication: Ut boc mare nobis et omnibus in eo navigantibus tranquillum et quielum concedere digneris; Te rogamus, audi nos.Des hymnes succédaient à cette prière, tandis que majestueusement, le Bucentaure quittait le Lido pour ramener à Venise le fidèle époux de l’Adriatique.Rien n’avait été épargné pour donner au Bucentaure un aspect royal.Sur une longueur totale de 100 pieds et une largeur de 21, tout sculpté et doré intérieurement et extérieurement, il avait 2 ponts, et 32 rames que faisaient marcher en cadence 4 rameurs à chacune, tandis que 40 rameurs réservistes étaient là pour suppléer aux défaillances inévitables.Deux grands salons éclairés par 38 fenêtres étaient construits sur le pont inférieur, tandis que le plus élevé portait l’appartement du doge long de 25 pieds; il était surmonté du lion ailé de Saint-Marc, orné de nombreuses statues allégoriques, entouré de massifs de verdure et éclairé par 10 fenêtres.Escorté de gondoles dans lesquelles avaien t pris place des musiciens et les chantres de la chapelle Saint-Marc, il s’avançait lentement accompagné par l’harmonie des instuments et des voix jusqu’au débarcadère de la place Saint-Marc, où le doge, suivi des 100 invités que la coutume groupait, ce jour-là, à sa table, mettait pied à terre, pour aller continuer la fête en un superbe banquet.La rencontre d’Alexandre III avec le doge Ziani, au Lido, à son retour de la bataille navale, eut d’heureuses conséquences, puisque la réconciliation de Frédéric I avec le pape s’en suivit, grâce aux bons offices du gouvernement vénitien, en juillet 1177.Après les pourparlers qui aplanirent les difficultés de part et d’autre, Barberousse reçut par l’intermédiaire des trois cardinaux évêques d’Ostie.de Porto, de Palestrina, l’absolution de l’excommunication qui pesait sur lui, lorsqu’il eut abjuré le schisme qui le liait aux antipapes dont il avait soutenu le parti avec tant d’ardeur et de persévérance.Réconcilié avec l’Eglise il se dirigea vers Venise où, dès son arrivée, il fut salué par le patriarche et le doge qui s’étaient portés au devant de lui.Assisté de ces deux éminents personnages, Frédéric se rendit aussitôt à la basilique Saint-Marc sous le portique de laquelle le pape l’attendait assis sur son trône.Une fois mis en présence de celui dont il avait été l’implacable ennemi, l’empereur lui baisa humblement les pieds, et Alexandre, se baissant à son tour vers le prodigue impérial, qui s’humiliait publiquement, déposa sur son front un baiser paternel qu’il accompagna de sa bénédiction.Le lendemain, après avoir reçu la sainte communion de la main du Vicaire du Christ, Barberousse assista au Te Deum chanté en action de grâces de sa réconciliation et, la cérémonie terminée, il accompagna Alexandre III jusqu’au seuil de l’église pour tenir l’étrier de la mule qu’il allait monter pour traverser l’espace qui le séparait de la mer.t Le 1er août 1177, le traité qui établissait une paix permanente entre l’Eglise Romaine et l’Empire, une paix de 15 ans entre l’Empire et le royaume de Sicile, une paix de 6 ans entre les Impériaux et les Lombards était signée et solennellement confirmée par serment par Frédéric I, en présence du pape et du doge.Pour en mieux garantir encore les conventions, le 18 août suivant, Alexandre III réunit en la basilique Saint-Marc un concile qui, par le vote des cardinaux, 94 LA NOUVELLE-FRANCE des archevêques, des évêques, des prélats italiens et allemands qui y prirent part, en ratifia les clauses.Ce fut à cette occasion que, pour récompenser le gouvernement vénitien d’avoir mis au service de la papauté la puissance de ses armes et l’habileté de sa diplomatie, Alexandre III accorda à Venise, à ses patriarches, à ses doges, de très grands privilèges.Bien quelques siècles plus tard, Pie IV demanda au pinceau de Joseph de la Porta de faire revivre cette scène historique dans l’une des fresques qui ornent la salle royale au Vatican, et voici l’inscription qui en consacre le souvenir: Alexander Papa III IFriderici Imperatoris iram et impetum Jugiens abdidil se Venetiis.—Cognitum et a Senatu perbonorifice susceptum, Olbone Imperatoris filio navali prœlio a—Venetiis victo captoque, Fridericus pace Jacta supplex adorat, fidem et obedientiam—Pollicitus; ita Pontifiai sua dignitas Venetœ Reipublicæ bénéficia restituta MDLXXVII.Promettre donc à la Vierge de consacrer, à la gloire du grand privilège qui préserva son âme de la tache originelle, une église dans cette île du Lido où la Papauté vint à la rencontre du doge vainqueur pour le remercier d’avoir humilié les ennemis de la chrétienté, c’est s’assurer le succès d’une prière que Venise ne fait que pour demander à son tour d’être protégée contre la barbarie des descendants de Frédéric.Don Paolo Agosto.BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE Almanach de l'Action Sociale Catholique, 1917 (1).Est-il trop tard pour parler de ce grand almanach québécois dont toute l’élite franco-canadienne fait ses délices depuis son apparition l’avant-veille de Noël dernier ?II nous semble bien que non, puisque l’année nouvelle est à peine entamée et que cette publication n’a rien perdu de ses attraits, et puis, qu’en dire un mot dans la Nouvelle-France pourrait suggérer à quelque lecteur qui aurait oublié de l’acheter l’heureuse idée de s’en procurer un des rares exemplaires qui restent en librairie.S’il y a des “bijoux d’almanachs”, comme nous le disions naguère, à propos d’une publication similaire, il y en a d’autres qui sont de véritables écnns, où les bijoux sont étalés dans une attrayante variété: perles fines, gemmes serties avec art, voire diamants de la plus belle eau, tout cela, dans l’ordre moral, social, littéraire, et, même artistique, bien entendu, se trouve réuni, comme dans écrin, dans l'Almanach de l'Action Sociale Catholique.C’est une œuvre éminemment patriotique, qu’on pourrait appeler le livre d’or de nos institutions d’éducation et de charité, dont chacune y a sa notice illustrée par le portrait du fondateur ou de la fondatrice.La partie littéraire ne le cède en rien à l’historique.On y lit, en effet, des études originales remarquables, à côté de reproductions de première valeur où le lecteur trouvera ample matière à s’instruire, à s’édifier, à se récréer.Mais que dire de la galerie artistique que déploie aux regards ravis cet almanach, le premier du genre, croyons-nous, imprimé au pays?Les gravures, pour n’être pas toutes inédites, n’en constituent pas moins une collection exquise de tableaux inconnus du public canadien et qui ont déjà paru dans des revues françaises de tout premier ordre.un .!• Grand m-4 de 128 pages à doubles colonnes, sous couverture tirée en deux teintes, avec 26 etudes et tableaux artistiques hors texte, et de nombreuses illus-rations dans le texte.Se vend aux bureaux de l'Action Sociale Ltée, Québec, 30 sous, franco de port, 35 sous. 95 BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE Ces images ont été choisies par un connaisseur, qui n’a pas ignoré qu’une heu -reuse variété est indispensable à ce qui doit plaire, instruire et édifier à la fois.Nos compliments sincères à l’imprimerie de 1 Action Sociale cjui a su reproduire avec tant de succès toutes ces belles illustrations qui ont déjà charmé et continuent de charmer tant de personnes, vieilles et jeunes, chez qui le sens du beau n’a pas été émoussé.L.Province de Québec.Secrétariat Provincial.Bureau des Statistiques :— I.Statistique de l’Enseignement.II.Etat financier des Corporations scolaires.pour l’année scolaire 1914-1915.Nous avons sous les yeux deux volumes de statistiques publiées par le Gouvernement de la Province.Ces statistiques que le Secrétariat Provincial distribue généreusement devraient être conservées dans toutes les bibliothèques bien tenues, car les renseignement qu’elles mettent à la portée du public sont des plus précieux.Chacun sait, en effet, qu’une campagne de dénigrement systématique a été entreprise depuis plusieurs années contre l’enseignement donné à la jeunesse dans notre Province catholique et française.Eh bien I sans prétendre que tout est parfait chez nous, les chiffres donnés dans ces statistiques prouvent abondamment que la Province de Québec tient dans le Dominion, à ce point de vue comme aux autres, un rang dont elle n’a nullement à rougir.—fr.A., cap.Tableaux synoptiques de l’bistoire du Canada.—Par le R.P.Lejeune, O.M.I.Les deux premiers fascicules.En vente chez l’auteur.Juniorat du Sacré-Cœur.Prix $1.25 le fascicule.Cet ouvrage, qui comprendra cinq fascicules et qui est destiné aux maîtres et aux élèves avancés, ne manquera pas de donner complète satisfaction aux amateurs d’histoire nationale que son prix n’aura pas effrayé.C’est, en effet, un livre de grand mérite.Nous le louons avec d’autant plus de sincérité qu’il entre parfaitement dans l’idée que nous nous sommes faite d’une histoire du Canada.Tout y est clair, méthodique, proportionné, mis dans le rel ief convenable.Certaines vues sont révélatrices.Quel dommage qu’un si parfait canevas de notre histoire ne devienne pas un manuel définitif ! La trame est sans défaut.Le P.Lejeune pourrait reprendre à son usage la parole fameuse de Racine : “Ma pièce est presque achevée; il ne me reste plus qu’à faire les vers.” Que si l’âge ne permet pas au P.Lejeune de mener à bonne fin la grande entreprise à laquelle nous le convions, qu’il se hâte du moins d’achever les trois derniers fascicules de son ouvrage.— fr.A.Cap.La Flore du Témiscouata.—Tel est le titre d’un mémoire que le Frère Marie-Victorin a écrit et dont il a recueilli les éléments nécessaires au cours des nombreuses herborisations qu’il a faites, durant ses vacances d’été vn 1913 et en 1914.Ce mémoire écrit sans prétention aucune est, à proprement dit, un essai de géographie botanique du littoral du Saint-Laurent à la Rivière-du-Loup.L’auteur, après avoir analysé les différents facteurs géiques et climatiques qui sont particuliers à cette région, nous montre comment sous leur influence, depuis la grève sablonneuse jusque sur le sommet des collines de quartzite, la végétation se diversifie.Sur cette diversité de la flore, la liste des espèces que l’auteur a recueillies en herborisant est pleine d’enseignements.Il ne s’agit pas d’une simple nomenclature.En faisant l’inventaire des plantes qui croissent dans cette région, l’auteur nous fait voir quelles sont les exigences et les habitudes des plus importantes d’entre elles et quelles sont celles que l’on est sûr de rencontrer sur des sols identiques à ceux où il a herborisé.Pour toutes ces raisons, le mémoire du Frère Marie-Victorin sera consulté avec profit par tous ceux, qui voulant continuer l’oeuvre de géographie botanique dont il a pris l’initiative, s’appliqueront à étudier nos ressources et notre richesse végétales dans d’autres régions de la province.—A.Bedard. 96 LA NOUVELLE-FRANCE BIBLIOGRAPHIE ÉTRANGÈRE Maurice Barrés.Dix jours en Italie.Louis Barthou.L’Heure du Droit.Henri M assis.Impressions de guerre.Jean Varriot.Sainte Odile, patronne de l’Alsace.Vols in-18 jésus, chez Georges Grès & Cie, éditeurs, Paris 116, Boulevard Saint-Germain.—Encore de la littérature de guerre ! C’est vrai, puisque ces quatre petits volumes appartiennent à la collection Bellum, mais non moins intéressante, elle possède peut-être certaines qualités que d’autres n’ont pas.Le 1er volume nous conduit en Italie sur les fronts d’Autriche, afin de dire et faire comprendre aux Français que les Italiens font bien la guerre, et exécutent bien la partie du programme qui leur est confié.Maurice Barrés, comme tant d’autres excellents écrivains, fait partie de cette mobilisation de l’arrière qui lutte par la plume et la parole pour entretenir dans l’âme française le feu sacré nécessaire pour atteindre au maximum de l’effort.C’est le moyen de lutter jusqu’au bout.C’est encore une page glorieuse de l’histoire de cette guerre extraordinaire.Par parenthèse,—pourquoi M.Barrés, qui voit si bien sur place, ne viendrait-il pas un jour visiter le front canadien-français, en Amérique?Il y découvrirait peut-être une race forte, généreuse, éprise de sa terre et de sa langue—la même que la sienne—tout comme le peuple de sa bonne Lorraine.Le 2e volume, signé par Louis Barthou, s’adresse à la France, à la Belgique, et à la Serbie.Ecrit avec cette maîtrise de style et cette netteté de pensée qui caractérisent l’écrivain, il chante pour ainsi dire l’hymne de la confiance française dans la victoire de demain sur les Empires du centre.Il proclame à nouveau la solidarité et l’unité d’action chez les Alliés dans la lutte qui se jouera jusqu’à la fin.“Debout les morts !.Debout la Serbie, la Belgique, la Pologne! Debout l’Alsace !.Debout la Lorraine ! Debout pour vivre ! Debout pour vaincre ! Debout, les barbares seront chassés!” (p.103) Oui, debout pour la garde et la survivance de la civilisation latine, française et catholique ! Le monde ne peut pas et ne veut pas s’en passer ! Le 3e volume est intitulé Impressions de guerre; choses vues et vécues sur les champs de bataille ou dans les environs.Toujours la même vie: “Nous les tenons, nous les aurons, la France ne peut pas mourir”! Le 4e volume est un drame dont le sujet se devine: sainte Odile veille sur l’Alsace, sa patrie.La légende de la sainte, si populaire dans ce pays, est ici représentée dans son cadre et son milieu pour rappeler aux Alsaciens que leur compatriote, au ciel dit à Dieu (p.158): “Seigneur, ayez pitié de la langue de terre entre les eaux du Rhin et les rochers des Vosges; “Ayez pitié des beaux champs de froment, de seigle et “Ayez pitié des villages d’ou surgissent de minces clochers ; “Ayez pitié de la fidèle race, des jeunes gens à forte encolure, des jeunes filles au regard clair, et des vieillards tout chargés de souvenirs, etc.“Seigneur, ayez pitié du terrain de bataille.“Dieu des armées qui dispensez la gloire, vous n’abandonnerez pas vos bons serviteurs”! La librairie Grès qui publie la collection Bellum ne nous semble pas beaucoup connue dans ce pays-ci, au moins dans le monde que nous fréquentons.On pourrait dire de même pour les noms des auteurs.Il y a dans les listes d’ouvrages qu’elle offre aux lecteurs d’excellentes choses, bien que nous ne soyons pas prêt à tout recommander.Elle mérite des félicitations pour avoir imprimé l’Anibo-logie des poètes catholiques, recueillie et annotée par Robert Vallery-Radot.Ie très distingué petit-fils de Pasteur, sûrement l’un des maîtres de demain; aussi les poésies de Charles Grolleau, le chantre de l’Eucharistie.de houblon; C
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