La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 mars 1917, Mars
LA NOUVELLE-FEANCE No 3 TOME XVI MARS 1917 LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE Décadence de l’Empire.—Triste situation des Églises séparées.{Suite) Cette époque, qui va de Chalcédoine au Quinisexte (451-692), est une des plus tristes de l’histoire du Bas-Empire.Le monophysisme éteint la lumière de la vraie foi dans nombre de chrétientés florissantes et Ig domination arabe leur enlève toute indépendance.A Constantinople l’esprit de schisme s’accentue notablement; la destruction des patriarcats rivaux laisse la Métropole impériale seule en face de Rome, et l’on prévoit sans peine jusqu’où elle va abuser de sa situation prédominante en Orient.Mais avant d’étudier une nouvelle étape vers la séparation complète, jetons un coup d’œil sur les patriarcats melkites que la fortune des batailles a placés sous la suzeraineté des disciples du Prophète de La Mecque.Celui d’Alexandrie fut le plus éprouvé.Les Coptes, dont la trahison avait tant secondé les armes des conquérants, eurent naturellement la faveur du pouvoir; ils s’emparèrent de nombre d’églises, et, comme leurs adversaires étaient obligés de les citer devant les autorités arabes, ils ne redoutèrent pas les procès, sûrs qu’ils étaient d’avance de l’emporter.Le siège patriarcal melkite d Egypte resta inoccupé pendant quatre-vingts ans.A partir de la conquête le successeur de saint Marc ne fit plus parler de lui jusqu a la querelle des Iconoclastes, où il s’éleva contre l’hérésie du farouche Isau-Le nombre des évêchés diminua, l’ignorance devint générale.rien.Le patriarche melkite Eutychius (mort en 940) écrivait déjà ses annales en arabe, preuve que la connaissance du grec avait disparu 98 LA NOUVELLE-FRANCE presque complètement.On sait qu’en 1094 les reliques de saint Marc furent emportées à Venise par des marins de la grande république italienne.Dans les patriarcats d’Antioche et de Jérusalem la situation n’était guère moins mauvaise.Les conquérants avaient laissé aux chrétiens leurs propriétés et leurs églises, mais avaient mis beaucoup d’entraves à l’exercice du culte.Les relations amicales d’Arun-Araschid avec Charlemagne permirent à celui-ci de fonder à Jérusalem un hospice franc, une église dédiée à Marie et une bibliothèque.Mais les chrétiens n’en restaient pas moins livrés aux caprices des kalifes; et vers la fin du onzième siècle, les vexations furent assez intolérables pour susciter la première croisade.Quant aux patriarches melkites, ils étaient sans cesse soupçonnés d’entretenir des correspondances avec Constantinople.De là mille restrictions à leur liberté.En 757 Théodore, qui combattait d’ailleurs contre les Iconoclastes, fut exilé par le kalife Sélim sur l’accusation de servir ainsi d’espion aux Basileus byzantins.Les victoires des empereurs grecs du dixième siècle (Nicéphore, Tzimiscès.) n’améliorèrent en rien la situation des fidèles du Christ; au contraire, elles leur occasionnèrent un redoublement de persécution et nombre de défections, défections que les Arabes favorisèrent en accordant d’importants privilèges aux transfuges de la foi.En somme, les trois patriarches d’Alexandrie, d’Antioche, de Jérusalem perdirent toute influence sur l’Eglise d’Orient; mais celui de Constantinople continua à se servir d’eux comme d’étais pour appuyer ses prétentions et s’ériger définitivement en patriarche œcuménique.Aux conciliabules qui se tenaient dans la Nouvelle Rome il y avait toujours quelque fondé de pouvoir des trois autres patriarches (ceux-ci étant trop souvent empêchés par les Arabes de s’y rendre).C’était assez pour que Constantinople eût la force du nombre, et, d’après la théorie de la Pentarchie, se crût autorisée de légiférer pour l’Eglise universelle.Dans une lettre de Michel d’Alexandrie (1) adressée à l’empereur, qui l’avait prié d’envoyer un représentant au Concile de 870, réuni pour déposer Photius, nous lisons des renseignements intéressants 1.—Citée par Héfélé, V.p.636. LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE 99 sur l’espèce de claustration où les musulmans tenaient le clergé et les chrétiens soumis à leur joug, ainsi que sur la mentalité de ceux-ci.Le bon patriarche déclare qu’il avait depuis longtemps l’intention d écrire à sa Magnificence; mais qu’il en avait été empêché par la crainte d’un peuple étranger (les Arabes).—II avoue ne rien savoir de l’existence de deux patriarches à Constantinople; il se dit dans une ignorance complète, vu le grand éloignement où il se trouve.Quant à ses idées sur la mission religieuse des empereurs, elles sont des plus byzantines.Après s’être déclaré incapable de porter un jugement sur l’affaire, il ajoute: “Mais il y a parmi vous un très grand nombre d’évêques, d’abbés, de clercs et de moines (azyges, célibataires) recommandables par leur sagesse et leur prudence, et dont toi-même, 6 empereur orthodoxe, tu es le chef et le premier docteur ” (1).En finissant le prélat prie l’empereur d’être bienveillant à l’égard de ses fondés de pouvoir, ainsi qu’à l’égard de tous les chrétiens qui s’occuperont avec eux du rachat des prisonniers (sarrasins), afin que, ajoute-t-il, “eux et nous-mêmes ne devenions pas suspects.” Ces dernières paroles laisseraient supposer que les patriarches n’étaient autorisés à communiquer avec Constantinople qu’à la condition de traiter du rachat des captifs musulmans.Quoiqu’il en soit, Photius et après lui Michel Cérulaire ne manqueront pas de faire connaître par une encyclique le résultat de leurs synodes aux trois patriarches orientaux et les inviteront à les suivre dans leur rebellion contre Rome.Ceux-ci ne verront pas pourquoi on se séparerait de l’Eglise-reine; les raisons alléguées leur parai- 1.—Ce qualificatif, orthodoxe, les grecs le donnèrent d’abord à leur empereur pour le louer de sa lutte contre les monophysites et autres hérétiques; mais ils l’entendirent aussi par opposition à Rome, quand ils jugèrent bon d’accuser l’Eglise romaine d’hérésie.L'Empereur orthodoxe remplaça pour eux le Pape.II devint la vraie tête de l’Eglise du Christ.Ce titre glorieux passa au Tsar de toutes les Russies après que le dernier des Basileus byzantins eût cédé la place à Mahomet II dans la ville de Constantin.Les Moscovites n’y tiennent pas moins que n’y tenaient les Grecs.En 1846, lorsque le Tsar visita la Ville éternelle, un Russe présent à cette entrée solennelle ne pouvait retenir son admiration devant ce prodige “que l’empereur orthodoxe fût revenu à Rome après plusieurs siècles.” La présence du Pape à Rome ne comptait pas pour lui.Logique immanente des choses! Ce n’est pas vainement que ce Basileus avait durant tant d’années régenté les évêques et les conciles en Orient.Son intrusion avait complètement perverti dans les esprits la notion de la constitution de l’Eglise. 100 LA NOUVELLE-FRANCE tront insuffisantes; mais ils seront peu à peu entraînés dans le schisme à peu près comme notre planète est entraînée dans les espaces interstellaires où il plaît au soleil de la conduire (1).L’Église jacobite fut moins maltraitée que l’Église melchite.La trahison de ses adhérents lui valut, sinon la bienveillance, du moins certains égards de la part des vainqueurs.Jacques Baradaï, son organisateur, fui avait donné, nous l’avons vu, un patriarche du titre d’Antioche, et un maphrian (ou primat), préposé aux provinces les plus orientales de l’Empire.Le patriarche n’eut d’abord aucune résidence stable: mais à partir de 711 il résida le plus souvent à Amide, près du Tigre; en 1176 il se fixa à Marde en Mésopotamie.Marutas, le quatrième maphrian, s’établit, en 630, à Tagrit, également en Mésopotamie; au 9ème siècle ses successeurs transférèrent leur siège à Bagdad, d’où ils furent bannis en 1016 par le Kalife sur la demande d’Ignace 1er, le Catholicos des Nestoriens.Au sixième et septième siècle le patriarche avait sous sa juridiction seize sièges épiscopaux avec un bon nombre de couvents assez florissants.Du septième au onzième siècle le maphrian compta sous sa dépendance la métropole de Mossoul et dix-huit évêchés.Au milieu du douzième siècle Jérusalem reçut à son tour un métropolitain jacobite.Dans l’église jacobite, comme dans toutes les autres églises orientales les dignités étaient briguées par de nombreux candidats.Aussi les anti-patriarches et les anti-maphrians ne manquèrent-ils pas, forçant leurs adversaires à de fréquents changements de résidence.Le patriarche d’Antioche s’efforça plus d’une fois d’unir ses ouailles monophysites à Ietirs coréligionnaires d’Egypte et d’Arménie.Ce fut sans succès.Coptes et Arméniens préférèrent vivre dans l’isolement, gage de leur indépendance.Il y eut également plusieurs tentatives d’union avec Rome.En 1247 le patriarche Ignace II et le maphrian Jean Bar-Muadan iépondirent à une lettre du pape Innocent IV en reconnaissant que Rome est la tête de toutes les Eglises, et que le Christ est de deux natures (ex duabus naturis), non dans deux natyres (in duabus naturis).Mais l’ambition des dignitaires jacobites et la difficulté des communica- 1.—CJ.E.RpNAUDOT Hist, patriarch.Alex.Jacob.Paris, 1713.—Le Quien Oriens Christianas II pp.744, 1374, 1541. LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE lui tiens empêchèrent qu’aucune union durable entre les deux églises pût être conclue (1).En 1646 cependant André Achigian, ancien élève du collège des Maronites à Rome, paryint à réunir quelques communautés de son rite autour du Vatican, et obtint en retour le titre de patriarche catholique d’Alep.Ce fut l’origine du pa' triarcat syrien qui subsiste encore de nos jours (2).Ici viendrait la question maronite.Nous n’en dirons qu’un mot.Selon une opinion chère aux Libanais, les catholiques du patriarcat d’Antioche avaient pris le nom de Maronites, après le Concile de Chalcédoine, dont la foi avait été soutenue énergiquement parmi eux par le moine-évêque saint Maron et ses disciples.En 680, le sixième concile aurait nommé Théophane à la place du mono-thélite Macaire.Théophane étant mort en 685, Jean Maron aurait 1.—Sous les princes francs du royaume de Jérusalem les jacobites furent plus heureux que sous les Grecs et les Arabes: ils ne s’empressèrent guère pourtant de répondre aux avances des croisés pour revenir à l’unité catholique.2.—C/.Assemani, Bibliotheca Orient.II; Le Qui en, Oriens Cbristianus II pp.1343-1606.Un monophysite célèbre est Bar-Hebræus, de son vrai nom Grégoire Abulfarasdch ben-Aaron.Né en 1226, dans la petite Arménie, d’un père juif, qui se convertit (d’où son surnom de Bar-Hebræus); versé de très bonne heure, grâce aux leçons de son père (médecin), dans les langues grecque, syriaque, arabe, dans la philosophie, théologie et médecine, il fut consacré évêque de Cuba dès l’âge de 20 ans.Vingt ans plus tard, il fut nommé maphrian (1226) ; il occupa vingt ans ce poste, et mourut en 1286.II avait, dit-on, prédit sa mort en s’appuyant sur des calculs astrologiques et les cycles de vingt ans, qui marquaient les différentes étapes de son existence.Comme maphrian il déploya une très grande activité pour rendre tolérable le sort des chrétiens tombés sous le joug de Hulachu, petit-fils de Gengiskan, lequel avait fondé la dynastie des llchanes en Perse et répandait la terreur bien au delà des frontières de ce pays.Il fonda 12 églises qu’il pourvut lui-même d’évêques.Il composa plus de trente ouvrages où if traitait d’histoire, de théologie, de philosophie, de philologie, de médecine etc.Nommé l’ornement de son temps, les musulmans le disputèrent au christianisme, et prétendirent que sur la fin de sa vie il avait passé à l’islamisme.La plus grande partie de ses œuvres est encore inédite.Une des plus importantes est sa Chronique du monde en langue syriaque.Une autre à citer est son commentaire de la Bible sous le titre de Trésor des mystères.Il enseigna une double nature dans le Christ; mais il ne songea pas à unir son église avec Rome.Notons que à leurs erreurs monophysites les disciples de Baradaï ajoutèrent d’assez nombreuses innovations fort peu orthodoxes.Plusieurs pensèrent qu’en Jésus-Christ deux personnes s’étaient confondues en une seule.Ils se joignirent aux Grecs pour condamner l’introduction du Filioque dans le symbole de Nicée.Ils s’imaginèrent que la consécration dépendait nom des paroles rituelles, mais de l’invocation du saint Esprit.Ils conservèrent cependant les sept sacrements. 102 LA NOUVELLE FRANCE pris sa place (687-707) et les patriarches actuels du Liban seraient ses légitimes successeurs, et c’est à eux que le Saint-Siège aurait conféré tous les droits des patriarches d’Antioche.II n’y aurait pas à s’étonner qu’on trouve mentionnés dans certaines annales d’autres titulaires du grand siège syrien, même du vivant de Jean Maron; car il s’agirait d’évêques monothélites nommés par les empereurs et résidant à Constantinople.Ainsi, sinon de tout temps (ce qui est pourtant probable), au moins à partir du septième siècle, il n’y aurait pas eu d’interruption dans la série des pontifes orthodoxes sur le siège patriarcal d’Antioche, et ce seraient les Maronites, qui, en y continuant la tradition catholique, auraient acquis un titre très particulier à la gratitude de Rome et de l’Eglise universelle (1).Contre ces assertions il y a malheureusement des témoignages importants, entre autres, celui d’Eutychius, patriarche d’Alexandrie du dixième siècle.Cet annaliste rapporte qu’à la fin du sixième siècle et au commencement du septième, vivait un moine du nom de Marum, enseignant deux natures, une volonté et une opération dans le Christ, et dont les partisans s’appelaient maronites.On ne nie pas que les annales d’Eutychius ne renferment souvent des erreurs.Mais saint Jean Damascène, un syrien, appelle les Maronites des hérétiques, avec lesquels il n’a aucune relation (Damasc.II, p.460).Dans Guillaume de Tyr (De bello sacro, liv.22 c.8.Gesta Dei per Francos, t.I) nous lisons qu’une nation syrienne, après avoir professé, pendant cinq cents ans, l’erreur d’un hérésiarque, nommé Maron, se soumit au patriarche latin d’Antioche, Aimorich III, rendit de grands services aux croisés.etc.torique semble bien être que le patriarche d’Antioche et les moines syriens soutinrent le monothélisme au sixième concile.Eux et leurs adhérents se réfugièrent ensuite dans la montagne du Liban; ils s’y défendirent vaillamment contre les empereurs.Dans cette lutte le chef spirituel déploya une remarquable activité et son nom resta au peuple qu’il tenait ainsi dans sa main, tandis que les Mel-chites lançaient aux Maronites l’épithète injurieuse de Mardaïtes (révoltés).Les hardis montagnards défendirent aussi avec un La vérité his- 1—CJ.Revue des Sciences ecclésiastiques, 1894.Article de Mgr Debs (évêque maronite.) LE CÉSAROPAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE 103 certain succès leur indépendance contre les Arabes.Leur réconciliation permanente et définitive avec l’Eglise catholique et romaine fut scellée au concile de Ferrare-FIorence.Grégoire XIII la consolida en 1584 par la fondation à Rome du collège des Maronites (1).Un mot aussi de l’Eglise arménienne.On sait qu’une tradition lui donne pour fondateur Thadée, un des 72 disciples du Seigneur.Celui-ci aurait été envoyé par l’apôtre Thomas dans la région montagneuse, qui entoure le lac Van, et qui est connue dans la Bible sous le nom d’Ararat.Le prince Abgar y régnait, le même qui avait correspondu avec le Christ (2).Ayant été guéri miraculeusement par Thadée il se serait converti et aurait gagné par son exemple nombre de ses sujets à la religion de son divin correspondant.Mais après sa mort le peuple serait revenu à l’idolâtrie et la persécution aurait sévi contre les chrétiens.Les princes seraient restés païens jusqu’à Tiridate-le-Grand, qui aurait été d’abord un persécuteur lui aussi, mais que Grégoire I’IlIuminateur aurait fini par gagner au christianisme (302).Toujours d’après la légende Tiridate et Grégoire seraient venus à Rome pour saluer le vicaire de Jésus-Christ en même temps que Constantin, le César converti.A Rome les deux souverains temporels se seraient engagés à maintenir une étroite union entre les deux états; le pape et Grégoire se seraient de même promis de conserver indéfectible l’union entre les deux Eglises.Le pape Sylvestre, en témoignage de sa gratitude, aurait confirmé Grégoire dans son titre de Patriarche de toute l’Arménie, et lui aurait accordé tous les droits et privilèges, dont jouissaient déjà les métropolitains d’Alexandrie et d’Antioche.Quoi qu’il en soit de cette tradition, il est sûr qu’une époque de déclin pour l’Eglise arménienne suivit la mort de Tiridate.Le pays était le théâtre de la guerre entre le Basileus de Constantinople et le roi de Perse; les princes se trouvaient tour à tour sous la domination 1— C’est Assemani (maronite d’une des premières familles libanaises) qui à la suite de Faust Nayron, tâche de faire triompher l’opinion qui veut que les Maronites aient été toujours orthodoxes et qu’ils ne se soient jamais séparés de Rome que par des usages insignifiants.Renaudot et surtout LeQuien ont réfuté victorieusement, semble-t-il, le système d’Assemani.2— Cette correspondance fut tirée des archives d’Edesse par Eusèbe et plus tard par Moïse de Chorêne. 104 LA NOUVELLE-FRANCE de l’un et sous la domination de l’autre; ils favorisaient le christianisme ou montraient de l’hostilité contre lui, suivant qu’ils s’attachaient à plaire à l’empereur grec ou à son rival.Puis les ambitieux ne manquaient pas qui trahissaient les fidèles pour servir les Perses.Le christianisme refleurit sous le long épiscopat d'Isaac Gahag-le-Grand (390-440).Cet évêque, secondé par le prince Mesrop, fonda des établissements d’instruction, fit traduire en langue arménienne (dont Mesrop venait d’inventer l’alphabet) les Saintes Ecritures, les ouvrages des Pères grecs et syriaques, et de nombreux écrits de l’antiquité classique.Malheureusement le monophysisme faisait son invasion dans le royaume.Le patriarche Nersès d’Aschtarag anathématisait le Concile de Chalcédoine dans un synode tenu à Fégin (près du fleuve Mezamor).Un autre synode présidé par le patriarche Abraham (596) faisait sienne la sentence de Fégin.Un troisième synode (en 651) renouvelait tous ces anathèmes et spécifiait sa réprobation dé la lettre du pape Léon-le-Grand.Dès lors ce fut la division intestine et par conséquent la décadence.Quelques patriarches restèrent orthodoxes; mais la plupart furent mo-nophysites.Et puis, à la suite du monophysisme, les erreurs les plus grossières s’introduisirent dans les esprits.Le patripassia-nisme eut de nombreux adeptes.Le manichéisme renaquit avec les Pauiiciens, secte qui se réclamait de l’apôtre des gentils (comme son nom l’indique), rejetait totalement l’Ancien Testament, partiellement le Nouveau, combattait le culte extérieur, et admettait un dieu mauvais à côté d’un dieu bon.Les empereurs grecs la persécutèrent: Léon l’Arménien et l’impératrice Théodora firent même exécuter ses chefs: mais les violences n’aboutirent qu’à multiplier ces bizarres hérétiques.Les essais d’union soit avec Constantinople soit avec Rome ne furent guère plus heureux.Héraclius ramena l’Arménie à la foi orthodoxe; mais ce retour ne dura pas plus longtemps que ses succès sur les Perses.Enfin, au concile de Florence (1439), l’union fut proclamée et signée.A partir de cette époque un groupe d’Arméniens est demeuré fidèle; ils ont constitué la communauté des Arméniens-unis.Quant aux Arméniens non-unis, ils virent dès l’année 1440 le titre de patriarche disputé par deux prétendants, l’évêque d’Etsch-miadzin (localité située dans l’Arménie russe), et celui de Gis en Cilicie, près des montagnes de Zeithoun. LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE 105 II faut dire que ce titre n’était pas attaché à un siège déterminé; le patriarche était nommé par les évêques et les grands de la nation.Il résidait ensuite où il voulait.De fait il avait depuis longtemps abandonné Etschmiadzin pour Gis.L’Eglise d’Etschmiadzin, il est vrai, pouvait se réclamer d’une origine toute grégorienne, ayant été fondée par Grégoire en personne à l’endroit où le Christ lui avait apparu; mais Gis possédait la main droite du Grand Illuminateur; la présence de cette relique insigne l’entourait d’une auréole toute spéciale et attirait les fidèles en foule.En 1440, à la mort du Ca-tbolicos Joseph III, le clergé et le peuple de Gis, craignant qu’on ne transférât d’une façon définitive le siège patriarcal à Etschmiadzin, se hâtèrent de lui donner un successeur.Grégoire IX fut élu par acclamation.Mais les évêques et wartabeds (1) de la nation n’approuvèrent nullement cette façon cavalière de procéder au choix du premier dignitaire de leur église.Réunis en concile ils élevèrent à la dignité patriarcale le wartabed Cyriacus; ils concédèrent à Gis le privilège d’être gouvernée par un patriarche, mais dépendant du Catbolicos d’Etschmiadzin (2).Dans un article des Etudes (1866, tome IX, pp.212 et seq.), le P.Cornély, dissertant sur cette petite révolution d’église, semble bien prouver que Grégoire IX avait été légitimement élu et que ceux qui lui opposèrent un concurrent étaient simplement les adversaires de l’union décrétée à Florence.Les patriarches ciliciens étaient en effet les défenseurs de l’unité, et c’était le Catholicos de Gis qui avait été délégué au grand concile florentin.Cyriacus 1— Les wartabeds, classe supérieure de prêtres, gardant le célibat et remplissant les fonctions les plus élevées de l’église, lui fournissant la plupart de ses évêques.2— Etschmiadzin est un monastère dans la province d’Erivan entre la mer Noire et la mer Caspienne, près du Mont Ararat.Depuis que la Russie s’est emparée de ce territoire (en 1828), depuis surtout que le gouvernement moscovite intervient dans l’élection du Catholicos, celui-ci a beaucoup perdu de son autorité et de son prestige.Tout en reconnaissant sa suprématie honoraire, les Arméniens de Turquie se sont à peu près complètement soustraits à sa juridiction pour se ranger sous celle de leur patriarche de Constantinople.Ces grégoriens avaient eu un evêque dans cette capitale dès 1307.Mais en 1461 Mahomet II voulut qu’il portât le titre de patriarche, et qu’il gérât auprès de lui les intérêts de toute la nation arménienne, comme le faisait le patriarche orthodoxe pour la nation grecque.De toute façon dans la hiérarchie grégorienne d’Arménie, le second rang revient au patriarche de Constantinople; le troisième appartient à celui de Gis.Mentionnons encore l’évêque de Jérusalem, qui, au 18ème siècle, s’attribua illégalement le titre de patriarche, et l’a gardé depuis. 106 LA NOUVELLE-FRANCE aurait donc été un intrus et l’assemblée qui le choisit un conciliabule schismatique.De fait Grégoire IX s’affirma comme l’unique patriarche authentique; il excommunia tous ceux qui ne voulurent pas se soumettre à son autorité.Mais lui-même et ses successeurs eurent à subir de nombreuses vexations de la part des schismatiques triomphants.Le patriarche Pierre (1701-1712) mourut même en exil.Abraham, qui avait été sacré par lui évêque d’AIep, finit par prendre sa place, après l’interrègne d’un nommé Luc.Mais ayant été à Rome pour faire confirmer son élection et demander le pallium au Pape, le parti du schisme mit à profit son absence pour choisir un anti-patriarche Michaël (1741).Abraham de retour dut gagner le Liban, d’où il continua à gouverner les églises restées fidèles à l’union.Ce que nous avons à retenir de cette suite d’événements c’est que la succession légitime n’est jamais retournée à Etschmiadzin depuis le jour où le siège du patriarcat fut transféré en Cilicie.Par l’exil des pontifes unis à Rome elle a cessé aussi d’être à Gis; elle se trouve à Bezounmar, dans le Liban, et appartient au groupe des Arméniens en communion avec le pape.En 1830 un archevêque primat des Arméniens-unis fut créé avec résidence à Constantinople.Mais cet évêque ne s’est jamais donné pour le successeur du patriarche, bien qu’il règle toutes les affaires de ses ouailles avec le Sultan.Nommons, avant de quitter ce sujet, la congrégation des Mechi-taristes, confirmée par le pape Clément XI en 1712, soumise à la règle de saint Benoît, et qui s’emploie avec beaucoup de succès à promouvoir les intérêts de la vraie foi, préparant les jeunes gens au sacerdoce, répandant les bons livres, spécialement ceux des Pères arméniens, etc.Une branche de cette association religieuse c’est celle des Lazaristes de Venise, dont l’abbé est en même temps archevêque.Elle a rendu et rend encore de grands services littéraires même à l’Europe.Enfin on sait que des missionnaires latins, capucins et jésuites entre autres, ont pris pied, ces derniers temps, dans la patrie de Grégoire I’illuminateur.Par leurs écoles et leurs prédications ils secondent puissamment les pasteurs du petit troupeau catholique Les Arméniens forment une race vigoureuse et intelligente. 107 LE CÉSARO-PAPISME FT LE CONCILE QUINISEXTE Ils se rapprochent des latins par nombre d’usages; ils consacrent le corps du Christ avec du pain sans levain; leurs vêtements ecclésiastiques, notamment la mitre des évêques, ressemblent de très près à ceux du clergé romain; leur monophysisme est très imprécis.II ne serait pas téméraire d’espérer que dans un avenir peu éloigné ils franchiront la mince ligne de démarcation qui les sépare de Encore faudrait-il qu’ils survivent au travail d’extermina- nous.tion que les Turcs ont entrepris contre eux, et que l’Europe chrétienne, à son indicible honte, a toléré jusqu’ici, sacrifiant toute une noble nation à de mesquins intérêts politiques! Dans cette rapide revue des églises d’Orient lamentablement déchues pour ne pas s’être préservées du virus de l’hérésie, nous ne pouvons oublier la glorieuse église chaldéenne, qu’infecta le Nestorianisme.Qu’advint-il des partisans de Nestorius après le concile d’Ephèse (431) ?Ils durent subir les rigueurs du pouvoir.L’école d’Edesse, qui demeurait leur citadelle, fut fermée par ordre de l’empereur Zénon.Les Nestoriens passèrent alors en Perse, où leur haine contre la Nouvelle Rome leur assura la protection des souverains de ce royaume.La nouvelle église prospéra merveilleusement; elle déploya un ardent prosélytisme, qui eut un plein succès par toute l’Asie, jusque dans l’île de Ceylan, en Mongolie et parmi les Célestes de l’Empire du Milieu, où les Jésuites, en 1625, trouvèrent, à Si-gan-Fu, la fameuse inscription de 781 (P.C.), constatant que le christianisme avait été annoncé en Chine pour la première fois sous le règne de Tai-Tsong (627-649).La même inscription apprenait que les Nestoriens avaient été en faveur auprès des Fils du Ciel de 620 à 871 et qu’ils avaient eu des adeptes jusque dans l’entourage impérial.Au 16ème siècle les Portugais arrivant aux Indes trouvèrent des chrétiens se disant chrétiens de saint Thomas, s’imaginant que leurs pères avaient reçu l’Evangile de l’Apôtre incrédule en personne.C’étaient des Nestoriens, à qui le patriarche de Mossoul envoyait un archevêque.Les missionnaires latins réussirent à en ramener un bon nombre à l’union avec Rome.Mais un peu plus tard un nouveau schisme compliqua la situation parmi ces uniates.Le patriarche syrien en profita pour leur expédier un évêque chargé de fonder une église jacobite au Malabar, 108 LA NOUVELLE-FRANCE où il y eut dès lors trois groupements de chrétiens: les Nestoriens, les Jacobites et les Uniates.La hiérarchie nestorienne ne tarda pas à s’éteindre (1), et tous les chrétiens dits de saint Thomas non unis devinrent Monophysites, sans le savoir, dès le IBème siècle.Oubliés par le patriarche syrien, ils se donnèrent (vers 1751) une hiérarchie à eux et constituèrent une église indépendante.Au 19ème siècle, après qu’ils eurent été découverts de nouveau par les Anglais, les Jacobites de Syrie s’efforcèrent de rétablir leur suprématie religieuse au Malabar par l’envoi d’un métropolitain, du nom d’Atha-nase.Celui-ci, par ses excommunications lancées contre la hiérarchie indigène, ayant occasionné de grands désordres, le rajah de Travancore intervint et força l’épiscopal perturbateur à quitter le pays.Depuis ce temps l’autonomie de l’église jacobite indienne a été assurée.Elle compte à peu près 70,000 adhérents, gouvernés par un métropolitain qui s’appelle lui-même “l’Evêque et la Porte de toute l’Inde”.II est toujours nommé par son prédécesseur.Les chrétiens de saint Thomas se servent d’une liturgie en langue syriaque; ils ont mis et mettent encore beaucoup d’entraves à I’apo-tolat des missionnaires latins.Mais revenons aux Nestoriens.Un fait assez inexplicable, c’est la faveur dont ils jouissent auprès de Mahomet et des kalifes.Ceci pourrait donner du poids à l’opinion, qui veut que le Prophète ait reçu sa doctrine et sa mission du moine nestorien Sergius.Ce qui est sûr, c’est que les kalifes prirent des Nestoriens pour leurs secrétaires particuliers, leurs trésoriers, leurs médecins.Ils étaient de la même race, avaient une langue à peu près identique.Et puis, il faut dire que l’érudition orientale s’était réfugiée chez les Chal-déens.Les écoles d’Edesse, de Nisibe, de Séleucie conservaient une masse d’ouvrages grecs, qui passèrent ainsi aux Arabes.La civilisation de ceux-ci fut un don des Nestoriens.L’église nestorienne ou chaldéenne atteignit son apogée au onzième siècle, alors que 25 métropolitains obéissaient à son patriarche.Mais à partir de la fin du quatorzième, persécutée avec violence par les Mongols de Timur Leng (Tamerlan), dévorée par des querelles et des schismes intimes, elle déclina rapidement.Au seizième siècle 1—Elle a été ranimée depuis. LE CÉSARO-PAPISME ET LE CONCILE QUINISEXTE 109 les rivalités relatives à la succession patriarcale déterminèrent la réunion à l’Eglise romaine d’un groupe de Nestoriens, qui formèrent l’Eglise chaldéenne unie.Il existe aujourd’hui environ 150,000 Nestoriens vivant principalement dans la région montagneuse, qui s’étend à l’ouest du lac Urumiah.Chez eux la dignité patriarcale est détenue par la famille de Marna; elle passe de l’oncle au neveu, ou aux plus jeunes frères.Ignorant le second concile œcuménique, et rejetant naturellement le troisième (celui d’Ephèse), ils ne reconnaissent que le premier, celui de Nicée.Le Credo, qui leur est particulier, est tiré d’un ancien credo d’Antioche, où l’on ne découvre pas trace de l’hérésie des deux personnes dans le Christ.Il serait sans doute difficile de dire s’il est actuellement un seul Nes-torien qui se rende compte en sa conscience de l’erreur qui fut condamnée par les Pères d’Ephèse en 431, bien que Nestorius, Théodore de Mopsueste et autres incontestables hérétiques soient honorés comme des saints parmi eux.Leur langue est un dialecte moderne du syriaque; leur liturgie est également en langue syriaque, mais écrite avec un alphabet qui leur est propre.Leur patriarche, qui se dénomme “le Patriarche de l’Orient", réside à Kochanes, dans une vallée retirée au milieu des montagnes du Kurdestan, sur les frontières de la Perse et de la Turquie.Le sultan lui reconnaît sur son peuple la même juridiction qu’il reconnaît aux autres patriarches orientaux de son empire (1).Recueillons en terminant la leçon qui ressort de la série de décadences que nous venons de raconter brièvement.Cette leçon est parfaitement claire.C’est que l’union avec le siège de Rome est pour toute église une condition essentielle de vie.Quelle qu’en soit la cause, que ce soit le venin de l’hérésié, ou des obstacles intérieurs, la séparation lui est toujours fatale.C’est la branche séparée du tronc; c’est la sève qui ne lui arrive plus: il ne lui reste donc qu’à languir et mourir à une échéance plus ou moins éloignée.L’Eglise apostolique, catholique et romaine n’ignore pas cette vérité, et, comme elle est mère, comme elle se sait créée pour propager 1—En 1843 et 1846 il y eut de grands massacres de Nestoriens par Beder Klan-Bey, chef des Kurdes.La Sublime Porte envoya Osman Pacha, qui dompta ces fanatiques; mais l’église nestorienne dans le Kurdestan avait été presque complètement détruite. 110 LA NOUVELLE-FRANCE la vie et le salut, elle s’efforce par tous les moyens de ramener à elle tous ces baptisés, qui lui appartiennent de droit, mais que l’orgueil de quelques révoltés ou la tyrannie des princes lui ont arrachés.Nous venons de voir que ses efforts n’ont pas été complètement stériles.De ces églises schismatiques de l’Orient elle est parvenue à détacher un petit groupe de fidèles, qu’elle se tient unis par un lien à la fois souple et ferme, respectant leur liturgie, leur langue et autres usages, qui n’altèrent en rien la doctrine.Puissent ces groupes grossir d’année en année et finir par absorber leurs malheureux coréligionnaires qui sont retenus hors du bercail du vrai Pasteur bien plus par des malentendus séculaires que par de réelles divergences doctrinales! M.Tamisier, S.J.(A suivre) PAULINA Roman des temps apostoliques (Suite) VI.—Les nouveaux dieux L’homme ayant été créé à l’image et ressemblance de Dieu, a des aspirations à toutes les grandeurs, même aux grandeurs divines.Ce sont ces aspirations de la nature humaine dont Satan se servit pour perdre le premier homme.“ Mangez de ce fruit, dit-il à nos premiers parents, et vous deviendrez comme des dieux.” Bien des fois au cours de l’histoire, cette même tentation diabolique s’est renouvelée, et quand les grands ambitieux sont arrivés au sommet de toutes les grandeurs terrestres, ils ont voulu la cime de l’Olympe, et prendre rang parmi les dieux.Les légendes des Titans et de Prométhée, l’histoire de la Tour ravir Ill PAULINA de Babel, et de tous les demi-dieux de la Fable, ont été des manifestations de cette grande ambition des hommes; et le rêve suprême de leur orgueil a été d’être divinisés.Les peuples se prêtaient d’ailleurs volontiers à la réalisation de ces souveraines ambitions, car ils avaient, ils ont toujours eu et ils auront toujours le mystérieux besoin d’adorer quelqu’un ou quelque chose.Quand ce ne sera pas un homme, ce sera un animal, le boeuf, le serpent, l’éléphant, ou des idoles d’or et de pierre.La divinisation fut le suprême honneur que la Grèce accorda à ses héros; et les Césars romains les imitèrent en se faisant décerner un culte et ériger des temples.Dégoûtés des dieux trop connus de l’Olympe, et de leur culte public inavouable, les Romains en grand nombre leur préférèrent d’abord des cultes entourés de mystère.C’est le propre de la religion d’avoir des mystères, dont Dieu lui-même est le plus profond.Les mystères d’Isis et ceux d’Eleusis les attirèrent, mais ces mystères finirent par être divulgués.Ils ne consistaient d’ailleurs que dans le secret de certaines pratiques religieuses, et non dans le mystère des dogmes.Et quand ils cessèrent d’être des mystères, on s’en dégoûta, parce qu’ils n’étaient guère plus purs que l’ancien culte, et qu’ils ne répondaient pas aux nobles aspirations de l’âme.Alors on finit par se dire: Puisque César est tout, pourquoi n’est- il pas dieu ?Car il nous faut un Dieu.Et le Sénat décréta que les Césars seraient proclamés dieux après leur mort.Dès ce moment, et de son vivant, Auguste fut dieu, au moins dans les Provinces, tandis qu’il continuait d’être un simple mortel en Italie.II en fut de même de Tibère.—De son vivant, on voulut le proclamer dieu.—On le pria, on le supplia de vouloir bien se laisser adorer, et chose étonnante, il refusa; mais les villes d’Asie reçurent la permission de reconnaître sa divinité ! “ J’avoue que je suis mortel, et que je subis les lois de l’humanité,” répondait-il aux supplications de Rome de se laisser diviniser.Mais au lieu d’admirer ces paroles, quelques-uns les attribuèrent à la bassesse d’âme.Il n’avait pas, croyait-on, la haute et noble ambition d’Auguste.Les villes d’Asie se disputèrent la gloire de lui élever un temple; et finalement ce fut Smyrne qui se donna le dieu Tibère. 112 LA NOUVELLE-FRANCE Au fait, il n’était pas plus gênant pour la vie que Bacchus et Vénus.Ses successeurs, qui furent encore de plus grands scélérats que lui, se firent moins prier pour accepter la divinité.Caligula eut partout des temples, même au Capitole.Et Dru-sille, sa sœur et sa concubine, fut aussi proclamée déesse.Ils furent aussi des dieux, les Claude et les Néron, et leur culte avait ses prêtres.Mais le dieu Auguste éclipsait les autres.Il était le Jupiter du nouveau polythéisme.En même temps la superstition était générale.— L’astrologie et la magie devenaient très populaires.Et les philosophes, ne sachant que penser, payaient eux-mêmes tribut à la superstition.Ils se moquaient des dieux—excepté de celui qui régnait, et qui pouvait les faire mourir—et ils s’abandonnaient à toutes sortes de superstitions.Voilà où en était le monde.Il voulait des dieux nouveaux.Mais le seul vrai Dieu que le ciel avait promis à la terre avait paru à Jérusalem, et les Juifs l’avaient tué.A l’imitation des Césars, Hérode-Agrippa, petit-fils d’Hérode-le-Grand, crut que le jour était venu pour lui de se proclamer dieu.Après une vie de débauche, menée à Rome, avec Drusus, fils de Tibère, ce dernier l’avait pris en haine et chassé.Sa digne sœur Hérodiade, femme incestueuse d’Hérode Antipas, l’avait recueilli et hébergé à Tibériade; puis il était retourné en Italie.Rentré en grâce auprès de Tibère, retombé en disgrâce et emprisonné, il avait su malgré tout emprunter des millions des usuriers juifs et gagner l’amitié de Caligula, le futur empereur, et le futur dieu nouveau.Et c’est ainsi qu’à la mort de Tibère le nouveau César le tira de prison, et le fit roi des petits états dont il avait dépouillé son oncle Philipp , fils d’Hérode-!e-Grand.A' x faveurs de Caligula avaient succédé celles de Claude, et, en pe.i d’années, Agrippa avait reconstitué le royaume de son grand’-père en s’emparant de la Syrie, de la Samarie, de la Judée, et en enlevant à son oncle Hérode-Antipas les tétrarchies de la Galilée et de la Pérée.Il ignorait sans doute qu’il avait été l’instrument de la Providence, en châtiant le mari incestueux d’Hérodiade et le meurtrier 113 PAULINA de Jean-Baptiste.Et il avait réussi à devenir l’idole des Juifs en agrandissant et embellissant Jérusalem et le Temple.Plusieurs étaient disposés à reconnaître en lui le Messie.Agrippa I en était flatté, et il songea peut-être que s’il faisait reconnaître sa messianité par le sacerdoce Juif, cela grandirait encore sa puissance et son prestige, et rendrait plus facile son accession à la divinité.Or, il ne pouvait pas y avoir deux Messies, et s’il était lui-même reconnu pour le Messie, Jésus avait été un imposteur, et ses disciple; é.aient une secte détestable et digne de mort.Hérode-Agrippa devint ainsi le persécuteur des disciples de Jésus dont le nombre grandissait merveilleusement; et il crut faire un acte de politique habile en faisant décapiter Jacques, frère de saint Jean, et premier évêque de Jérusalem.Mais le chef de la nouvelle église était Pierre; et c’était lui qj’il fallait supprimer.Agrippa le fit donc arrêter et jeter en prison, avec l’intention de l’y détenir jusqu’à la fête de Pâques qui approchait, et de le faire ensuite décapiter en présence de tout le peuple.Or, voilà qu’à la veille du supplice, pendant la nuit, Pierre qui dormait, enchaîné au milieu des gardes, fut soudainement réveillé par un ange qui lui dit: “Suis-moi”.Les chaînes tombèrent de ses mains, et il suivit l’ange devant lequel toutes les portes s’ouvrirent.Quand, au matin, la chose fut racontée à Hérode-Agrippa, il entra en fureur, et il fit décapiter les gardes au nombre de seize.En même temps, il ordonna qu’on recherchât Pierre, mais on ne le trouva pas.Le digne petit-fils d’Hérode-Ie-Grand fut donc forcé d’ajourner la décapitation de Pierre, et il se rendit alors à Césarée pour y célébrer solennellement son apothéose, et la proclamation de sa divinité.L’occasion était bien choisie.On allait y célébrer par de grandes fêtes publiques le retour triomphal de Claude, qui venait de faire une expédition en Bretagne.Les hauts fonctionnaires de l’empire d’Orient, les proconsuls et les gouverneurs de province y étaient invités; et l’orgueilleux Agrippa voulait les éblouir de son luxe et de l’éclat de sa popularité.Césarée n’était pas une ville orientale, mais une vraie ville romaine.Elle avait un forum, une voie sacrée et des temples, des thermes, des théâtres, et un cirque spacieux. 114 LA NOUVELLE FRANCE Le grand théâtre était admirablement situé, et commandait un large horizon sur la mer.Les gradins étaient échelonnés en hémicycle, et adossés à un amphithéâtre de collines.Le premier jour fut consacré aux jeux du cirque, aux courses de quadriges, aux luttes des cavaliers contre les bêtes sauvages, et aux combats de gladiateurs.Des régattes occupèrent tout le second jour, et le spectacle de la baie, couverte de galères et de barques de formes et de couleurs variées, fut un des plus beaux de la fête.Sur la galère royale, où flottaient des oriflammes, s’élevait un trône pour Agrippa, entouré des grands de sa cour, et la brise de mer se jouait dans les vélums qui ombrageaient sa tête.Sous les efforts de 100 rameurs elle circulait rapidement au milieu des trirèmes de course.Mais c’est le troisième et dernier jour qui devait être le plus brillant et le plus pompeux.Car Agrippa I et toute sa cour, et ses illustres invités, devaient y figurer dans tout l’éclat de la magnificence royale.La voie sacrée était pompeusement décorée et pavoisée.De longues rangées de légionnaires en bordaient le parcours, et leurs cuirasses d’acier et leurs armes polies étincelaient au soleil.De chaque côté étaient dressés des trophées, reliés entre eux par des guirlandes de lauriers et de roses.Sous la colonnade des basiliques et sous les portiques des temples étaient groupés des pontifes en toges de soie de diverses couleurs, et des Vestales enveloppées de longs voiles aussi blancs que la neige.Les terrasses des maisons étaient couvertes de spectateurs agitant des palmes et lançant des fleurs.Dans les rangs du cortège qui accompagnait le char triomphal d’Agrippa, traîné par quatre éléphants richement caparaçonnés, des fanfares se faisaient entendre, et des chœurs nombreux chantaient: O divin Agrippa, Vois à tes pieds Tes innombrables adorateurs, Venus des confins de l’Orient et du Couchant.Tu es plus brillant que le Dieu-Soleil Et les rayons de ta couronne 115 PAULINA Ont illuminé les terres lointaines.II est temps que ton trône se change en autel, Que l’immortalité des dieux Descende sur toi, Et couronne ton front de la céleste auréole ! Et la foule criait : Vive Hérode-Agrippa I Ce n’est pas un homme, C’est un dieu ! On n’avait pas fait marcher derrière son char, comme on le fa sait à Rome, un esclave chargé de lui redire souvent: Respice post te, hominem te memento; “ Regarde en arrière, souviens-toi que tu es un homme !” Quand le cortège fut arrivé au théâtre, Agrippa, revêtu d’un manteau de pourpre lamé d’or, et coiffé d’une tiare étincelante de pierreries, monta les degrés du proscenium, et ses courtisans se groupèrent en arrière de lui.Les grands personnages étrangers prirent place dans les loges les plus rapprochées de la scène.On y distinguait quelques roitelets d’Orient, et plusieurs descendants et alliés des Hérodes : Agrippa, fils du nouveau dieu, qui devait lui succéder sous le nom d’Agrippa II, et Bérénice, sa sœur, veuve de son oncle Hérode, prince de Chalcis, et que sa beauté et ses amours avaient déjà rendue célèbre; Félix, ancien affranchi, favori de Claude, et futur gouverneur de la Judée; Drusilla, sa femme, sœur de Bérénice et d’Agrippa II, et dont celle-ci était jalouse, parce qu’elle était encore plus belle qu’elle; Sergius Paulus, citoyen romain, de la gens Sergia, et Chryséis, sa femme, une belle grecque qu’il avait épousée à Corinthe pendant une mission qu’il était allé remplir en Grèce, sous le règne de Tibère.Félix et Drusilla avaient avec eux leur fils unique, qu’ils avaient nommé Agrippa, et qui avait alors seize ou dix-sept ans.A côté de lui était assise Paulina, à peine âgée de dix ans, fille de Sergius Paulus et de Chryséis.Les deux enfants causaient et riaient ensemble, tout en admirant les spectacles variés de la fête.Mais 116 LA NOUVELLE-FRANCE le jeune Agrippa était surtout ébloui de la beauté et de l’intelligence précoce de Paulina, et quand il s’aperçut que sa mère l’observait, il se pencha vers elle, et lui dit à l’oreille: “ Mon cœur est pris, ma mère, et quand je serai d’âge à me marier, c’est Paulina que j’épouserai.” Plusieurs ambassades de Tyr, de bidon, et d’autres villes s’approchèrent alors du roi, et lui présentèrent des adresses.Après les réponses d’Agrippa, et la distribution des faveurs royales, un chœur de vierges entonna un hymne en l’honneur du dieu nouveau, pendant que des groupes de danseuses exécutaient dans l’arène des rondes symboliques.Bientôt une procession de thuriféraires défila devant Agrippa, et lui offrirent de l’encens.La foule poussa des acclamations, et quand Agrippa se leva pour saluer, elle cria: Deus, ecce Deus ! Mais, à ce moment, Agrippa pâlit, et poussa un cri de douleur.Un mal effroyable venait de le saisir aux entrailles, et il s’affaissa sur les marches du trône, au milieu des tortures les plus atroces.Quelques chrétiens perdus dans la foule crièrent: Ecce homo: toile, toile, “Emportez-Ie!” Et les serviteurs le prirent dans leurs bras, et l’emportèrent sans connaissance dans son palais.Des médecins furent appelés, et lui prodiguèrent tous leurs soins, et les médicaments que l’art leur suggéra.Mais le roi se roulait sur sa couche en hurlant de douleur.Sergius Paulus avait amené avec lui son magicien Bar-Jesu, et le célèbre spirite épuisa vainement toutes les ressources de la magie.Les souffrances d’Agrippa croissaient toujours, et il sentait venir la mort.Alors il se rappela les guérisons que Pierre avait opérées, disait-on, au nom de Jésus de Nazareth, et il commanda qu’on allât chercher Pierre.Mais Pierre avait quitté Jérusalem, et ses disciples disaient qu’il était parti pour Antioche, où il allait prêcher la divinité de Jésus, le seul vrai Dieu ! A cette nouvelle, le roi Agrippa poussa un grand cri et expira.Ainsi mourait le nouveau dieu, roi et prétendu Messie des Juifs, pendant que les nouveaux dieux des Romains, Caligula et Claude, devenaient fous.Mais vers le même temps Saul de Tarse se préparait à faire le tour du monde, pour lui faire connaître le seul vrai Dieu nouveau, Jésus de Nazareth. 117 PAULINA VII.—Saul et Barnabe dans l’Ile de Chypre Un matin du printemps de l’an 44, trois hommes sortaient d’Antioche.Ils suivaient un sentier sinueux, qui s’élevait au milieu des cactus, vers le sommet d’un promontoire, coupé à pic, à gauche de I’Oronte.Ils étaient las, et leurs pas devenaient lents et lourds.Enfin ils arrivèrent à la cime, et ce fut avec un soupir de soulagement qu’ils découvrirent la mer déployant au loin son immense arène éblouissante d’azur, et tout ensoleillée.Plus près, au pied du promontoire, une haute tour, dont la vague venait battre la base, indiquait l’entrée du port de Séleucie, comme une sentinelle.Une belle colonnade annonçait un temple de quelque faux dieu.Ils s’assirent pour causer sur une roche tapissée de mousse, et aspirèrent l’air frais qui montait de la mer.Il s’y mêlait des parfums d’hysope et de romarin.On était arrivé au milieu de mars, et la navigation méditerranéenne allait s’ouvrir.Les vergers étaient en fleurs sur les bords de I’Oronte, et les orangers étaient encore chargés de fruits.Tous les torrents qui chantaient dans les gorges profondes du Silpius roulaient sur un lit de basalte leurs eaux tourbillonnantes vers le petit fleuve.L’aube étendait à peine sur les cimes du Liban un léger voile teinté de rose, et sur la route qui suivait les méandres du fleuve, ils reprirent bientôt leur marche à grands pas.De plateaux en plateaux, les trois voyageurs descendirent des hauteurs, et devant eux l’échancrure des montagnes en s’élargissant agrandissait et éclairait leur horizon.Bientôt, au détour des collines, ils aperçurent la mer, endormie dans sa robe de moire azurée.“ Ainsi donc, dit le plus jeune des trois, à celui qui marchait à sa droite, vous êtes sûr, Barnabé, que nous trouverons à Séleucie un vaisseau faisant voile pour Chypre ?—J’en suis sûr, répondit Barnabé.Il y a un petit vaisseau marchand, le Sidonia, qui partira demain matin à l’aurore, et si le vent souffle du nord, nous serons à Salamis avant la nuit.—Chypre est votre patrie, Barnabé? 118 LA NOUVELLE-FRANCE —Oui, et c’est aussi la patrie de Marc.Nous l’aimons bien tous deux.C’est une île enchanteresse, et sa population a bien besoin de conversion, elle est tellement livrée au culte de Vénus.—Le proconsul se nomme Sergius Paulus, dit Marc, et je crois qu’il nous fera bon accueil.C’est un esprit droit, qui ne croit plus guère aux dieux de l’Olympe.II cherche la vérité, de bonne foi, et depuis quelque temps il croit l’avoir trouvée dans la magie.Un magicien nommé Elymas a gagné sa confiance.” Après un silence, Barnabé reprit la parole.“ Hier, sur le forum de I’Epiphania, j’ai eu une surprise: j’ai rencontré Onkelos.—Onkelos de Jérusalem, interrompit Saul?—Lui’même.—Que vient-il faire à Antioche ?-—II y est envoyé par les princes des prêtres de Jérusalem, pour constater les progrès que nous faisons, et pour réveiller la synagogue.—Et que dit-il de Jérusalem?—II ne fait que répéter la parole du prophète : “Par la désolation a été désolée toute la terre”.Les prêtres et les scribes se lamentent, et lèvent les bras au ciel de désespoir.Ils l’ont pourtant bien vu mourir, ce Jésus de Nazareth qui troublait leur vie.Et cependant ils confessent qu’il est plus vivant que jamais, que le nombre de ses amis grandit, que son nom est dans toutes les bouches, et qu’il accomplit plus de merveilles aujourd’hui que lorsqu’il parcourait les rues de Jérusalem.“ Des rivages de la Syrie, de l’Egypte, de la Macédoine et de la Grèce des foules de pèlerins, dit Onkelos, viennent visiter les lieux où il a vécu.Ils remplissent le temple pour entendre les prédications de ses apôtres.On les chasse, et ils reviennent.On les emprisonne, on les enchaîne, et l’on ne sait quel pouvoir invisible brise leurs chaînes et ouvre les portes des prisons.“ On les bat de verges, on les laisse tout sanglants, à demi-morts, dans la cour du Prétoire, et le lendemain on les retrouve dans le temple annonçant que leur Christ est vivant.“ Les infirmes et les malades qui se traînent sur les chemins sont guéris au nom de Jésus.Nous en avons appelé à l’autorité d’Hérode-Agrippa, et pour se rendre populaire auprès du sacerdoce il a fait 119 PAULINA décapiter l’apôtre Jacques, mais les autres ont continué de prêcher, et leur voie douloureuse devient une voie triomphale.“ Ce qui paraît surtout extraordinaire et même miraculeux, c’est qu’ils font de leurs disciples en leur imposant les mains des Nabis, c’est-à-dire des prophètes, qui se mettent à prêcher dans des langues différentes de leur idiome national, et qui chassent les démons.—Et c’est Onkelos qui t’a dit tout cela?—Lui-même.—Est-ce qu’il ne serait pas possible d’en faire un disciple de Jésus-Christ?—Je le crois, s’il n’était pas le gendre du grand-prêtre.—Oui, je comprends, dit Saul.Sa femme, ses enfants, sa position, ses rêves ambitieux dans le sacerdoce juif: voilà les obstacles.Et il n’est pas le seul, parmi les prêtres et les scribes, que des motifs du même genre empêchent d’entrer dans nos rangs.” Vers le soir, ils arrivèrent à Séleucie, et dès le matin, le jour suivant, ils s’embarquèrent à bord du Sidonia qui faisait voile vers Chypre.Une forte brise soufflait du nord, et les poussait vers avaient aperçue des hauteurs qui dominent Séleucie.Le soleil était encore assez haut sur l’horizon, quand la belle Cypris leur apparut de loin, comme une étincelante émeraude que la mer enchâssait dans un cadre de nacre.La côte nord de I’île avait un aspect peu hospitalier.Mais sur la côte orientale, au fond d’une baie large et profonde, brillait toute blanche la grande ville de Salamine, nonchalamment assise à l’embouchure du fleuve Pediocus.Elle s’adossait à de belles collines, plantées de vignes et d’orangeries, et au-dessus se dressaient de hautes montagnes et des forêts de cèdres, de pins et de cyprès.Un juif cypriote, parent de Barnabé, offrit l’hospitalité aux missionnaires, et dès le jour suivant ils purent commencer leur prédication à la synogogue.Là, comme dans ses missions postérieures, Saul constata bientôt que l’hostilité à la religion du Christ venait surtout des Juifs, et que les Gentils se montraient plus ouverts à la vérité évangélique.I’île, qu’ils 120 LA NOUVELLE-FRANCE Après avoir lutté quelques jours contre cette résistance de leurs compatriotes, les trois missionnaires quittèrent Salamine, et se rendirent à Paphos, la capitale de I’île.VII.—Saul et Sergius Paulus L’île de Chypre était une province sénatoriale; ce qui veut dire qu’elle était gouvernée par un proconsul, nommé par le Sénat de Rome.Il s’appelait Sergius Paulus.C’était un noble romain, descendant d’une très ancienne famille sénatoriale, qui comptait parmi ses ancêtres les Paul-Emile et les Scipions.Il était versé dans les lettres et les sciences, et il avait la réputation d’être un homme de bien.A Rome, il s’était lié d’amitié avec Pline l’Ancien, qui le loue dans son Histoire du Monde.Pendant une mission qu’il avait remplie en Grèce, et qui lui avait été confiée par le Sénat romain, il avait passé deux ans à Corinthe, et il y avait épousé Chryséis, fille d’un prêtre d’Apollon.Elle était d’une grande beauté.Elle avait ce type de la femme grecque que les sculpteurs d’Athènes ont reproduit si souvent dans leurs Vénus tant admirées.La société de Corinthe, à cette époque, était bien dissolue, et c’était Vénus qui comptait dans cette ville le plus grand nombre d’adorateurs.Mais le père de Chryséis n’avait jamais permis à sa fille de prendre part au culte scandaleux de la belle déesse, et elle n’avait jamais adoré d’autre dieu qu’ApolIon.Sergius Paulus avait beaucoup étudié l’histoire des religions, et il en était venu à ne plus croire aux dieux du paganisme.Mais il ne voyait aucun mal à ce que sa femme, et sa fille Paulina, alors âgée de dix ans, rendissent un culte à Apollon et à Diane, parce qu’il les considérait comme des dieux honnêtes—Diane surtout, puisqu’elle était restée vierge, dans la croyance antique.La religion juive cependant l’attirait plus que les autres, à cause de Moïse dont il connaissait la merveilleuse histoire, et surtout à cause de la promesse d’un Messie-Sauveur dont le monde à son avis avait grand besoin.En attendant il cherchait la vérité, et comme un grand nombre des hommes les plus illustres de son temps, il croyait à la magie, et aux oracles des sibylles et des pythonisses.Un magicien qui se nommait Bar-désu, et qui avait pris le surnom d’Elymas qui signifie mage ou prophète, avait su gagner sa 121 PAULINA confiance.C’était évidemment un homme très versé dans l’histoire et dans les sciences occultes.II prétendait appartenir à l’école des mages de la Perse, et il se réclamait en même temps de Moire.Le proconsul l’avait attaché à sa maison.Mais quand il apprit l’arrivée de Saul à Paphos, et ses prédications sur Jésus de Nazareth, il invita l’apôtre à venir chez lui.Paul s’y rendit avec Barnabé et Marc, et Sergius Paulus ne tarda pas â les interroger sur la doctrine nouvelle qu’ils avaient commencé à prêcher dans les synagogues.“Je connais, leur dit-il, l’histoire de votre Jésus de Nazareth.C’était un personnage bien extraordinaire, d’après ce que l’on m’a raconté; mais il était ennemi de Rome, et il voulait se faire roi.—On vous a mal renseigné, répondit Saul.Jésus de Nazareth n’était pas un ennemi de Rome, non plus que des autres puissances de ce monde.Il n’avait qu’un ennemi, Satan, qu’il appelait le Prince de ce monde.Deux fois on a voulu le faire roi, mais il a refusé.Le titre de roi des Juifs n’eût été pour lui qu’un vain hochet; car il est le Roi des rois, le souverain suprême de toutes les nations puisqu’il est Dieu.¦—Voilà une prétention qu’il te serait bien difficile d’établir, répliqua le proconsul.—Cela n’est pas seulement difficile, dit Elymas, c’est impossible.” La discussion s’engagea alors entre Saul et le magicien, à la grande satisfaction de Sergius Paulus.Elymas fit appel à toutes ses habiletés de parole, et à toutes ses supercheries pour empêcher le proconsul de se laisser convaincre par la chaude et forte parole de Saul.Mais l’argumentation de l’apôtre était serrée et puissante.Après avoir exposé avec beaucoup de force les preuves de la résurrection de Jésus-Christ, il raconta sa propre histoire au proconsul, comment il avait été le persécuteur de la religion nouvelle, et comment Jésus l’avait radicalement changé en le foudroyant aux portes de Damas, et en lui enseignant la vérité.A ce récit, Elymas éclata de rire, et dit : “ Les cas d’hallucination de ce genre sont fréquents dans tout l’Orient, et surtout dans la Perse.D’ailleurs vous admettez vous-même que vous avez été frappé de cécité, et il est évident que l’aveuglement de votre esprit a suivi celui de vos yeux.” 122 LA NOUVELLE-FRANCE Saul fut transporté d’une sainte indignation, et fixant son regard plein de feu dans les yeux mêmes du magicien, il lui dit d’une voix forte: “ O homme plein de toutes sortes de ruses et de fourberies, fils du diable, ennemi de toute justice, tu ne cesseras donc pas de pervertir les voies droites du Seigneur ?Eh! bien, voici que la main de Dieu est sur toi.Tu seras aveugle, et, pour un temps, tu ne verras pas le soleil.” “Aussitôt, raconte l’écrivain sacré, d’épaisses ténèbres tombèrent sur Elymas, et il cherchait en se tournant de tous côtés quelqu’un qui lui donnât la main.” Le miracle qui fermait les yeux du magicien ouvrit tout à fait ceux de l’honnête proconsul.Il se déclara plein d’admiration pour la doctrine que Saul lui avait enseignée, et il crut en Jésus-Christ.Mais Chryséis ne fut pas si prompte à se détacher du culte d’Apollon, et Paulina, leur fille, qui n’avait pas encore onze ans, resta hésitante entre la foi de son père et celle de sa mère.Toutes deux pensèrent même que Saul avait été bien cruel pour le pauvre Elymas.Elles ne comprirent pas combien ce faux prophète, instrument de Satan, avait été coupable, et dans quelle mesure il avait mérité son châtiment.Elles n’avaient pas remarqué non plus que Saul avait dit : “ Tu seras aveugle pour un temps.” Et, en effet, quand Barnabé revint quelques années après pour achever l’évangélisation de Paphos, il y trouva Elymas à demi converti par le châtiment que Saul lui avait infligé; et, quand Barnabé le baptisa, la vue lui fut rendue.Sergius Paulus était resté chrétien, mais sa femme et sa fille ne l’étaient pas encore.Paulina s’épanouissait alors en grâce et en beauté.On disait qu’elle serait encore plus belle que sa mère.Il y avait dans ses yeux profonds quelque chose de chaste, de serein, de mystérieux; et ses longs cils voilaient une mélancolie rêveuse.Sa voix était une musique, expressive et riche de nuances, une symphonie qui n’avait rien d’étudié ni de conventionnel.Elle ne riait jamais bruyamment.Mais elle souriait volontiers, et son sourire était suave.Quand elle rêvait, les yeux fixés dans le vague, elle semblait regarder au-delà des choses de ce monde.A.-B.Routhier.(A suivre) l’antéchrist 123 L’ANTÉCHRIST (Suite) l’apostasie sociale, troisième avant-courrière de L’ANTÉCHRIST “ Un des caractères distinctifs de notre époque,” disait Mgr de Ségur, “ c’est l’apostasie des sociétés, c’est la désorganisation sociale du monde catholique, c’est l’athéisme politique et légal.Cette apostasie des sociétés est consommée, ou peu s’en faut.Quel est aujourd’hui sur la terre l’État qui reconnaisse officiellement, et comme une institution divine, tous les droits de l’Eglise, et qui se soumette, avant toute autre loi, à la loi de Jésus-Christ, promulguée et expliquée, appliquée souverainement par le pape, chef de l’Eglise?II n’y en a pas un seul.Le signe donné par saint Paul semble donc venu, et ce n’est pas à nous, chrétiens du vingtième siècle, que s’adresse la parole : “Ne craignez point!”, Ne terreamini.“ Encore un peu de temps et la révolution enfantera son fds, le fils de satan, l’adversaire du Fils de Dieu, “l’homme de péché,” comme dit saint Paul, “le fils de perdition”, l’ennemi qui s’élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, ou de ce qui reçoit un culte”.L’Antéchrist, en effet, n’écrasera pas seulement Le christianisme et la véritable Eglise; il n’abolira pas seulement le culte du vrai Dieu, le sacrifice catholique, et le culte du saint Sacrement : il s’élèvera au-dessus de tous les dieux des nations, de leurs idoles et de leurs cérémonies, et il ira s’asseoir dans le temple de Dieu et s’y montrer comme s’il était dieu lui-même.Alors le mystère d’iniquité sera consommé dans toute son étendue, comme il le fut en principe, lorsque le Christ notre Chef expira sur la croix; et satan se croira le maître; son culte public s’établira par tout l’univers, au moyen des prestiges et des faux miracles dont parle l’évangile.Et une des raisons les plus sérieuses qui portent à croire que nous approchons définitivement de ces temps néfastes, c’est que personne n’y croit plus.” (Mgr de Ségur.De la révolution). 124 LA NOUVELLE-FRANC E Dans une lettre encyclique publiée en 1849, Pie IX constatait déjà cet épouvantable état de choses.“La révolution, disait-il, est inspirée par satan lui-même.Son but est de détruire de fond en comble l’édifice du christianisme, et de reconstituer sur ses ruines l’ordre social du paganisme; et la franc-maçonnerie a cent fois avoué que son but est l’anéantissement du christianisme et même de l’idée chrétienne.” Et quelle distance immense l’impiété a franchie depuis un demi-siècle! Elle s’est répandue avec des proportions alarmantes, à mesure que la foi pratique et agissante disparaît.Le mal, autrefois resserré dans le domaine individuel, déborde maintenant, et atteint toutes les sphères sociales; il contamine Les nations comme les individus.Les deux cités dont parle l’évêque d’Hippone sont maintenant séparées par des lignes de démarcation qui frappent tous les yeux.Lorsque la foudre est sur le point d’éclater, les effluves électriques se polarisent: celles de même nom et celles de nom contraire occupent leur pôle respectif; et la tension augmente sans cesse, entre les fluides de potentiel opposé, jusqu’à ce que le ciel ait foudroyé la terre.Eh bien! il y a, aujourd’hui, une tension semblable dans la société.La foule des méchants se précipite, affolée, vers les abîmes d’iniquité, creusés par l’orgueil et l’incrédulité; et les chrétiens, eux, se réunissent, se séparent de la foule des méchants pour supplier Dieu, de qui seul peut descendre le salut.De là, la polarisation de toutes les forces sociales, qui se séparent pour la lutte suprême; polari sation des idées et des esprits qui se préparent au combat; polarisation des âmes sur le point de se jeter dans la mêlée.La cité du mal lève son étendard contre la cité de Dieu.Elle centralise toutes ses forces contre le Pontife romain et la sainte Eglise.Les bataillons marchent en rangs serrés, armés comme les Boches des plus redoutables engins.Tous les jours, des officines d’une presse impie, ils lancent contre l’armée du Christ toutes les erreurs les plus délétères, pou s asphyxier les âmes; ils déchaînent tous les jets de flammes du sensualisme et des plus ignobles instincts.Un grand nombre de chrétiens, découragés, croient qu’il est inutile de combattre, et s’endorment dans les doctrines asphyxiantes des ennemis de Dieu. l’ante CHRIST 125 N’est-ce pas l’apostasie sociale?N’est-ce pas la grande défection donnée par l’apôtre comme I’avant-courrière de l’Antéchrist?O Jésus, où sont vos défenseurs ?Où sont vos brebis qui ont conservé la foi?Qui soutiendra votre petit troupeau contre toutes les puissances du monde et de l’enfer?De temps en temps, du haut de la chaire chrétienne, les ministres de Dieu poussent des cris éplorés : “Chrétiens, disent-ils, levez donc la tête! Vous ne pensez plus qu’à la terre et aux vanités! Les choses du temps vous absorbent! Pensez-vous donc que la terre est votre patrie ?Oubliez-vous que vous êtes en voyage vers l’éternité?Voulez-vous donc définitivement planter votre tente dans un monde dont la figure passe et que Dieu est sur le point de frapper?Vous vous cramponnez à la terre! Regardez donc le monde : comme un vieillard épuisé par une course de six mille ans, il accuse des symptômes morbides, des signes précurseurs d’une fin subite et à brève échéance, mais dont l’heure est encore cachée dans les insondables mystères de Dieu.Vous jouez sur le bord d’un volcan! Vous vous amusez la veille de l’éruption finale de la fureur divine! Eveillez-vous! Le sol tremble sous vos pieds! Déjà les convulsions des peuples qui s’entredéchirent sont comme les mugissements précurseurs du dernier cataclysme! Quoi! votre vje n’est plus chrétienne et vous restez sans crainte à la veille du jugement.” L’abbé de Solesmes disait, il y a déjà plus d’un quart de siècle: “A ne considérer que la surface des événements, il est impossible aux esprits les moins clair-voyants de ne pas s’apercevoir que la société humaine est en péril, même chez les nations qui se regardent comme les mieux civilisées.Les chocs que nous avons ressentis et ceux qui nous attendent encore, suffiraient pour ensevelir dans une ruine complète et irréparable tout ce qui reste debout dans l’ancien monde.Quelle est la cause de cet état, se demande-t-on partout ?La voici: l’édifice social ne tremble sur ses bases, que parceque la croyance à l’ordre surnaturel, qui seule était son ciment, a cessé de lier, entre elles, les parties de la construction.” Ainsi, la ruine sociale vient de l’apostasie sociale de la foi, et celle-ci est la conséquence de l’apostasie individuelle.Quand l’homme de regarder le ciel, quand il se laisse absorber par les vanités du monde; quand il cesse de faire les œuvres de la vie chrétienne, cesse 126 LA NOUVELLE-FRANCE la foi anémiée s’évente, en quelque sorte, au souffle du naturalisme, et reste sans influence sur la pratique de la vie.L’apostasie individuelle conduit à l’apostasie sociale, et l’apostasie sociale achève le travail de destruction commencé par l’apostasie individuelle.L’Eglise, pilote du vaisseau de l’humanité, éclairée par l’Esprit Saint, qui préside à ses destinées, a beau crier par ses pontifes: “Peuples, où allez-vous?Vous tournez le dos à la lumière! Vous enfoncez dans la nuit profonde de l’erreur.Vous courez vers un irréparable naufrage.Hâtez-vous de revenir à Celui qui illumine tout homme en ce monde.A genoux! Humiliez-vous sous la main puissante de Dieu !” “En vain voulez-vous élever l’édifice du progrès matériel et de la civilisation : tout édifice qui n’a pas Jésus-Christ pour fondement est destiné à s’écrouler et la ruine sera d’autant plus grande qu’il était p.us élevé.Arrêtez! Déjà l’édifice de votre civilisation matérielle se lézarde et craque! Il va tomber! Descendez! Prosternez-vous devant Dieu qui seul peut vous sauver!” La voix des pontifes se perd dans les clameurs du siècle, et les peuples s’avancent, tête baissée, vers le gouffre ouvert par l’apostasie.vous l'obstacle oui RETARDE l'avènement DE l'ANTÉCHRIST Saint Paul, dans sa seconde épître aux habitants de Thessalonique, disait: “Ne vous souvient-il pas de ce que je vous ai dit lorsque j’étais avec vous?Maintenant vous savez ce qui empêche l’avènement de “l’homme de péché”, qui se manifestera en son temps.Le mystère d’iniquité se forme dès à présent.Que celui qui le retient maintenant continue â le retenir jusqu’à ce qu’ii ait disparu.Alors se découvrira l’impie que le Seigneur Jésus doit exterminer du souffle de sa bouche” (Thess.II 6.7).Ce passage de saint Paul présente de grandes difficultés, parce-que la tradition catholique ne nous a rien laissé de certain, au sujet du secret que l’apôtre avait expliqué aux fidèles.Il se contente d’une allusion à ce qu’il leur a dit de vive voix.Il Ipur recommande de ne pas craindre l’avènement immédiat où même prochain de l’Antéchrist, parceque l’obstacle dont il leur a parlé le retient. 127 l’antéchrist Quel est cet obstacle qui retarde la manifestation du fils de perdition ?Voilà la difficulté.Saint Augustin, saint Jérôme, saint Jean-Chrysostome, et plusieurs autres, ont pensé que cet obstacle mystérieux était la puissance politique de Rome.La disparition de l’obstacle eut été une révolution arrachant les nations à la domination plusieurs fois séculaire de l’Empire Romain.L’apôtre se contente d’une allusion discrète, pour ne pas éveiller Ijes susceptibilités d’un gouvernement payen si longtemps persécuteur de l’Eglise.Maintenant, les leçons de l’histoire ne permettent plus d’admettre cette interprétation.La puissance romaine a été broyée dans la grande tourmente soulevée par Alarip et ses barbares, et l’Antéchrist n’a pas paru; et l’Eglise a continué sa course glorieuse, à travers les âges, répandant sur toutes les nations l’indéfectible lumière de la vérité.Le mystère d’iniquité, conçu au temps de saint Paul, dans la cité antichrétienne, n’est pas encore arrivé à sa complète et dernière éclosion.Donc, l’empire politique de Rome, disparu depuis tant de siècles, n’était pas l’obstacle dont l’apôtre avait parlé aux habitants de Thessalonique.II faut donc chercher une autre explication.Corneille Lapierre et d’autres interprètes modernes nous disent qu’il s’agit, dans ce passage, de l’apostasie des nations vis-à-vis du pontife de Rome.II est probable que saint Paul, éclairé par l’Esprit-Saint, a révélé aux fidèles que la puissance politique de Rome serait un jour remplacée par la puissance de la Rome spirituelle, qui durera jusqu’au dernier soir du monde.Le pontife romain, gardien de la foi, et défenseur du trésor de la révélation divine, est le grand obstacle à l’apostasie.Et n’est-ce pas le défenseur, le gardien de la foi, qui doit retarder l’apostasie de la foi?Quand le dernier pontife romain aura disparu, le mystère d’iniquité sera consommé.Le mot discessio, employé par saint Paul, signifie la défection d’un sujet contre son roi, d’un soldat qui s’insurge contre son général.Et la défection individuelle conduit nécessairement, quand elle se répand, à la défection des collectivités et des peuples.Quand la vie se retire d’un corps, tous les agents morbides, que le principe vital retenait et refoulait dans une lutte constante, triomphent, et tout le corps est en proie à la dissolution. 128 LA NOUVELLE-FRANCE L’apostasie de la foi, qui est la vie spirituelle des peuples, enfante l’athéisme, le panthéisme, le déisme, et toutes les erreurs doctrinales qui aboutissent à l’apostasie des nations.Dans cette lettre destinée à la publicité, l’apôtre ne pouvait pas s’expliquer clairement, sans enflammer les animosités des payens qui rêvaient un empire éternel.Les saints pères ne se trompaient pas complètement dans leurs conjectures, puisque c’est vraiment la puissance de Rome (de la Rome spirituelle), qui est l’obstacle signalé par l’apôtre.Tant que le souveraip pontife, gardien du dépôt des vérités révélées, sera debout sur la brèche, pour animer au combat les phalanges chrétiennes, l’apostasie sera refoulée dans la cité antichrétienne.C’est du vicaire de Jésus-Christ, c’est du chef visible de l’Eglise, que saint Paul disait: “que celui qui tient, tienne encore jusqu’à ce qu’j|l disparaisse.” Alors, le mystère d’iniquité, l’apostasie dont l’Antéchrist sera le fauteur et dont il fera litière, pour arriver à ses fins sacrilèges, se manifestera au grand jour.Ainsi, quand, à la consommation des siècles, le dernier pape, défenseur de la foi et des mœurs, aura succombé, le travail séculaire de la cité du mal sera terminé; et l’Eglise, petit troupeau, sans pasteur visible, sera en proie à la plus horrible des persécutions, mais à la veille de son éternel triomphe.Et cette révolte, prédite par saint Paul, comme l’avant-courrière de l’Aptéchrist, n’est-elle pas la révolte des nations contre Jésus-Christ et contre son Eglise?Le souverain pontife Pie IX, dont nous avons cité plus haut les mémorables paroles, voyait dans l’action des loges maçonniques, et dans l’Etat social actuel, le mystère infernal, dont le complet épanouissement sera le règne de l’Antéchrist.Depuis un siècle, les loges ont décrété la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et l’asservissement de l’Eglise par l’Etat; la confiscation de la puissance spirituellje, au profit de l’Etat laïque.Ecoutez les instructions données par les chefs du carbonarisme italien: “La papauté a exercé de tout temps une action décisive.Elle trouve des dévouements sans cesse prêts au martyre et à l’enthousiasme.Partout où il lui plaît d’en évoquer, elle a des amis qui meurent, d’autres qui se dépouillent pour elle.C’est un levier l’antéchrist 129 immense.Ce qu’il nous faudrait donc, c’est un pape selon nos besoins.Avec lui, nous marcherions plus sûrement à l’assaut de l’Eglise qu’avec les pamphlets de nos frères de France et l’or de l’Angleterre.Nous ne doutons pas d’arriver à ce terme de nos efforts.Mais quand?Comment?L’inconnue ne se dégage pas encore.Avec le petit doigt du successeur de saint Pierre, engagé dans le complot, nous irons plus loin et plus vite, qu’avec toutes les insurrections du monde” (cité par Crétineau-Joly).Ne pouvant avoir de souverain pontife qui entre dans leurs idées, ils font la guerre à l’Eglise romaine.Après avoir spolié le pape des domaines que lui avaient donnés Pcpin et Charlemagne, ils ont affirmé que l’Etat est la puissance souveraine, et que l’Eglise elle-même relève de son autorité; que l’Etat a la mission d’anéantir l’Eglise.“Les impies, disait Pie IX, entreprennent, avec une insigne audace, de soumettre la suprême autorité donnée à l’Eglise et au siège apostolique par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à l’arbitraire de la puissance civile” (Encyl.Quanta cura).La laïcisation de l’Eglise, rêvée par Pierre-Ie-Grand et par Napoléon, est la grande œuvre de la franc-maçonnerie qui veut confisquer, à son profit, la puissance spirituelle.Et pourquoi?Pour chasser Jésus-Christ de l’âme humaine, de la famille, des nations et des gouvernements.Et ce programme infernal est en partie réalisé.Aujourd’hui le divorce entre l’Eglise et l’Etat, la profession officielle d’athéisme, par les conducteurs des peuples, la mainmise des gouvernements sur l’enseignement, pour évincer Jésus-Christ de l’école, d’abord, puis de la famille et de la société tout entière, et rayer son règne social de l’univers; la laïcisation des temples, des hôpitaux, des cours de justice, des cimetières; la sécularisation de la vie humaine, dans toutes ses phases, depuis la naissance jusqu’à l’agonie, jusqu’au sépulchre, tout cela n’est-il pas la déchristianisation, l’apostasie officielle des peuples qui disent à Jésus-Christ, comme les Juifs: Nolumus hune regnare super nos! “Nous ne voulons pas qu’il règne sur nous” ?Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui la dernière manifestation du mystère d’iniquité et l’avènement de l’Antéchrist ?Quel est l’obstacle mystérieux qui le retient encore?Quelle digue empeche le flot du mal de submerger la société chrétienne ? 130 LA NOUVELLE-FRANCE Quand vous voyez le torrent s’arrêter à un point de son cours, se gonfler, bouillonner, et jeter son écume jusque sur les rives, vous pouvez être sûr qu’un rocher ou une autre barrière est là, et c’est contre cet obstacle qu’il s’acharne jusqu’à ce qu’il l’ait entraîné dans ses vagues écumantes.Voulez-vous savoir pourquoi les vagues de l’impiété se déchaînent contre l’Eglise et le Pontife romain?C’est que là se trouve l’obstacle qui l’empêche de poursuivre sa course furieuse.Quand est-ce que l’impiété a persécuté les popes de Russie, les brahmes de l’Inde, ou les lamas de la Chine ?Avez-vous jamais vu l’impiété persécuter les sectes protestantes ?Ces ombres de chrétientés, issues des passions, ne sauraient contrarier les passions, ni, par conséquent, être en butte à leurs attaques.L’Eglise de Jésus-Christ, elle, est en butte à toutes les haines de l’enfer; elle est persécutée par tous les hommes inféodés aux passions et au principe antichrétien, parcequ’elle est divine, et cite à la barre du Souverain Juge toutes les passions et tous les désordres.Et jamais cet antagonisme entre l’Eglise et le principe du mal ne s’est accusé avec plus de clarté qu’aujourd’hui.Ne voyons-nous pas partout les symptômes d’une société qui agonise ?Lorsque le virus d’une maladie est introduit dans l’économie, l’homme peut paraître, quelques jours encore, plein de vie et de santé; mais il a la mort dans son sein.Le microbe, caché dans les profondeurs de l’organisme, fait un travail mystérieux, mais homicide.Quand la période d’incubation est arrivée à son terme, soudain la fièvre, la soif brûlante, le dégoût des aliments, le délire, les troubles fonctionnels, le malaise général accusent l’action de l’effrayante maladie.Eh bien! regardez donc aujourd’hui la société: les grands progrès de la civilisation matérielle font croire aux esprits superficiels qu’elle est en pleine santé.Mais la corruption des mœurs, la fièvre les plaisirs sensuels, la soif brûlante de la jouissance sous toutes ses formes, le dégoût des aliments surnaturels de l’âme et des biens de l’autre vie, la faim insatiable pour les choses de ce monde, la vie naturelle remplaçant la vie chrétienne, le travail dissolvant de la libre pensée; le naturalisme, le déisme, le matérialisme, et, avant tout, le modernisme, condensant dans un chaos ténébreux pour l’antéchrist 131 toutes les hérésies; le malaise général dans tout l’organisme social, ne sont-ils pas les symptômes évidents qui accusent l’éclosion séculaire ?Et au milieu de tous ces signes d’agonie sociale, ce qui frappe, c’est la haipe contre Jésus-Christ et son Eglise sainte; c’est le paganisme qui monte comme un fleuve fangeux, à mesure que la foi s’en va.Sans doute, ce n’est plus le paganisme qui adorait Jupiter ou Vénus; mais il a les mêmes tendances.Le grand dogme du néopaganisme, c’est l’adoration du plaisir et la réhabilitation de la chair si longtemps maltraitée par la pénitence et l’abnégation chrétiennes.Le dieu de la nouvelle religion c’est l’Etat, l’Etat omnipotent qui conduit les peuples vers le paradis terrestre, le paradis du progrès indéfini et des jouissances sensuelles.Peut-on imaginer une apostasie plus complète des principes de lia foi?Ainsi, en méditant les paroles de saint Paul, à la lumière de l’histoire du passé et de l’histoire contemporaine, il est facile de voir que l’obstacle qui retient l’impiété c’est la puissance spirituelle et morale du souverain pontife.C’est pour cela que toutes les attaques les plus furieuses de l’impiété se tournent contre Rome.Voulez-vous maintenant une autre preuve ?Regardez les innombrables sectes protestantes, les nations hérétiques ou schismatiques, et tous ceux qui ont rompu avec l’unité catholique, pour se séparer de l’Eglise romaine: que voyez-vous ?Est-ce que l’apostasie de la foi n’y est pas universelle?Où sont les principes de la foi dans la doctrine protestante ?Est-il un dogme que les novateurs aient respecté ?Est-il, chez eux, une seule vérité qu’ils n’aient altérée par le rationalisme ?Quel obstacle le libre examen peut-il offrir à l’invasion de l’erreur?Est-ce qu’il n'ouvre pas la porte à toutes les aberrations ?Quand la grande tempête moderniste commença à secouer les croyances catholiques, s’efforçant d’y mêler ses erreurs, le Souverain Pontife, gardien de la foi, se leva et imposa silence à la tourmente.II foudroya le nouveau monstre, et retrancha du sein de l’Eglise tous ceux qui refusèrent de revenir à la vérité catholique.II élevait, par cette mesure, une digue infranchissable aux envahissements de l’hérésie moderniste. 132 LA NOUVELLE-FRANCE Mais que peut le protestantisme pour se défendre contre cette erreur?De deux choses l’une: ou il se défend, ou il ne se défend pas.S’il se défend, il renverse son principe fondamental, il renie le libre examen, base sur laquelle il repose.S’il ne se défend pas, comment pourra-t-il échapper à la défaite et à la ruine?Le 24 juin 1911, un concile protestant, tenu à Berlin, citait à son tribunal le pasteur Fisher.Pourquoi cette mesure insolite dans le protestantisme?Fisher avait osé nier la divinité de Jésus-Christ, et même l’existence d’un Dieu personnel.Tous les ministres, scandalisés, se réunirent pour protester contre l’impudent novateur.Cette doctrine monstrueuse n’était-elle pas la mort du luthéranisme en Allemagne?Elle anéantissait le dogme fondamental et sapait la base de toute religion! Mais que pouvait faire un concile protestant, avec le dogme de la libre interprétation?Cité devant le concile, Fisher s’exprima à peu près en ces termes : “Que voulez-vous donc me reprocher?Ma croyance?Et de quel droit?Vous enseignez que chacun peut interpréter la Bible comme bon lui semble: c’est le dogme qui sert de base au luthéranisme.Or, d’après mon interprétation Jésus-Christ n’est pas Dieu.La divinité n’est qu’un concept de notre esprit.Voulez-vous me forcer à penser comme vous?Vous anéantissez le protestantisme qui repose sur le libre examen.Vous voulez me chasser de l’église protestante, parceque je suis plus protestant que vous; suis-je criminel, parceque je suis plus logique que vous?” Comment les ministres du concile pouvaient-ils sortir de ce cercle de Popilius?Ils en sortirent par le “pont aux ânes!” Dans cette angoissante situation, ils imitèrent Rome et excommunièrent Fisher! Voilà comment la logique sape le protestantisme dans sa base.Il n’a aucune digue à opposer au mystère d’iniquité dont parlait l’apôtre.Qu’est-ce que le credo protestant?Un amas informe d’affirmations incohérentes, admises à Londres et niées à Berlin, attaquées à Genève et soutenues à Cologne, vrai chaos doctrinal, nuage emporté par tous les souffles, allant et venant, tournoyant, montant un moment, pour retomber bientôt sur le sol, et se confondre dans la fange de toutes les erreurs. l’antéchrist 133 Or, pourquoi cette défection, cette apostasie de la foi?L’obstacle qui retient le mystère d’iniquité dans le catholicisme, n’existe pas chez nos frères séparés.Quand un homme affirme une proposition contraire à la foi, le Souverain Pontife, gardien de la foi, frappe l’erreur, et l’empêche de pénétrer dans le dépôt sacré des vérités révélées.Et ainsi, la vague de l’hérésie peut gronder autour de l’Eglise, mais vient toujours se briser sur la Barque de Pierre, sans pouvoir y pénétrer.C’est cette force vive de l’Eglise, et l’impuissance du protestantisme contre les envahissements de l’erreur, qui faisait dire au grand converti norwégien, le docteur Krogh-Tonning: “L’église luthérienne confesse sa foi en la sainte Trinité, et elle permet la négation de ce dogme fondamental.Elle prêche la croyance au péché originel et ne défend pas à ses serviteurs de la nier.Elle reconnaît la divinité du Christ et permet qu’on la nie.Elle confesse la rédemption par Jésus-Christ; mais si on nie ce dogme, elle se tait! Elle confesse la Résurrection du Christ, mais permet de la nier! “La doctrine officielle de l’effet réel et mystique des sacrements s’évanouit en de vains symboles, et l’église luthérienne se tait! “Ejlq confesse la croyance aux miracles sur lesquels repose tout le christianisme.On nie la possibilité du miracle, et l’église luthérienne ne dit rien! “La liberté qu’on réclame et qui est en effet accordée, c’est le droit de nier tout ce qu’il y a de spécifiquement chrétien, et de passer, néanmoins, en même temps, pour membre de l’église chrétienne! Le vrai fruit du mouvement libertaire, c’est la libre pensée et la déchristianisation de plus en plus grande des peuples.En fait, parmi les confessions, il n’en existe qu’une seule qui conserve d’une manière positive la foi chrétienne entière et complète : c’est l’Eglise catholique.” Et ce grand fait qui frappait le puissant esprit de Krogh-Tonning est visible dans tous les siècles.Pendant que le protestantisme et les autres hérésies sont impuissants à s’opposer aux envahissements de l’erreur, le chef suprême de l’Eglise catholique conserve la foi pure de tout alliage étranger.Ceci ne prouve-t-il pas jusqu’à l’évidence, que l’autorité de Rome spirituelle, personnifiée dans le Souverain Pontife, est l’obstacle mystérieux dont l’apôtre a parlé ? 134 LA NOUVELLE-FRANCE Et que pouvait faire le pouvoir de la Rome payenne, pour s’opposer à l’épanouissement du mystère d’iniquité?Nous avons vu que ce mystère n’est, après tout, qu’une renaissance du paganisme.Le paganisme peut-il s’opposer au paganisme ?Donc saint Paul ne parlait pas de la puissance politique de Rome, puissance depuis longtemps disparue, mais de la puissance spirituelle de l’Eglise de Rome, qui durera jusqu’à la consommation des siècles.Toutes les sectes qui ont voulu se soustraire à la puissance tutélaire de l’Eglise romaine ont été entraînées dans l’apostasie et dans les aberrations qui en sont la conséquence.La séparation dont parle l’apôtre, c’est le divorce des nations avec l’Eglise, et ce divorce, nous l’avons sous les yeux.Et maintenant, celui qui tient et paralyse le mystère d’iniquité, tiendra-t-il longtemps encore ?Sera-t-il bientôt enlevé du monde?C’est le secret de Dieu.L’apostasie des peuples vis-à-vis de Jésus-Christ et de son Eglise inspire des craintes à tous ceux qui veulent peser et approfondir les symptômes morbides de la société actuelle.Sans doute, et je l’affirme bien haut, la religion est immortelle et l’Eglise est couronnée d’immortalité.Son fondateur tout-puissant a promis “que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle,” et qu’il “restera avec elle jusqu’à la consommation des siècles.” Mais, ne touchons-nous pas à cette consommation des siècles ?L’Eglise doit durer jusqu’au dernier soir du monde, et ouvrir, aux derniers élus, les portes de l’éternité.Cette éternité est-elle loin?Dieu seul le sait.Rappelons-nous toujours la parole du Seigneur: Estote parati.“Soyez prêts ! A l’heure où vous n’y pensez pas, le Fils de l’Homme viendra.” (A suivre) T.L„ S.J. 135 LE BARON DE GÉRAMB LE BARON DE GÉRAMB, EN RELIGION LE P.MARIE-JOSEPH, TRAPPISTE (Suite) PÈLERINAGE À SuBIACO.—Le P.DE GÉRAMB À DEUX DOIGTS DE la mort.—Monument commémoratif de reconnaissance À Saint Benoît Le P.de Géramb séjourna six mois à Rome, visitant toutes les églises et tous les monuments de la ville et des environs, captivant le Souverain Pontife qui l'honora toujours d’une affection toute particulière, au point de lui faire visite, et par une faveur inouïe, de l’admettre à sa table, jouissant de ses entrées libres dans les maisons les plus opulentes de Rome, et fascinant le peuple par ses manières nobles et originales et par la considération dont il était entouré.Entre autres récits de son séjour à Rome, laissons-le raconter lui-même celui de son pèlerinage à Subiaco et de l’accident qui lui survint: “Qu’un descendant de ces hommes illustres auxquels personne ne conteste ni l’ancienneté ni le nom, ni la supériorité du mérite, cherche à voir le lieu où vécurent ses pères; et que, tout plein de sa grandeur, il soit curieux de remonter jusqu’au berceau de sa race: c’est un sentiment tout naturel et même louable.Ce désir, ne pouvais-je pas l’éprouver, quand, au milieu des affaires qui m’occupaient à Rome, je pensais qu’à treize lieues seulement était la grotte où le fondateur de la vie monastjque en Occident avait passé plusieurs années consécutives; grotte à jamais vénérable, aux environs de laquelle il fit construire plusieurs cellules, et qu’il ne quitta que pour aller fonder sur le mont Gassin le célèbre monastère qui a été depuis le chef-lieu de son ordre?“Cependant, je dois vous l’avouer, un sentiment plus fort encore m’entraînait vers cette heureuse solitude: ce sentiment, c’était celui de sa dignité.Oui, fils indigne du grand saint Benoît, je sentais le besoin de me retremper dans la ferveur de ma vocation, et je pen- 136 LA NOUVELLE-FRANCE sais que le monastère où cette grotte est enclavée, et qu’on appelle, pour cela, Sacro Speco, parlerait puissamment à mon âme, et me fournirait les réflexions les plus salutaires.“Déjà décidé à faire ce voyage, j’avais un motif pour ne plus le différer: nous touchions à I& semaine que d’un commun accord les Grecs et les Latins ont toujours appelée la grande semaine, à cause de la grandeur des mystères qu’on y célèbre.Je voulais m’éloigner de cette multitude d’étrangers qui affluent à Rome en ces jours de douleur, et qui sont en général le désespoijr des catholiques.Ils y viennent pour contempler les cérémonies de l’Eglise, et moi, je m’en vais pour ne pas être le témoin de leurs scandales.Je ne pourrais pas les voir de sang-froid insulter à ce que la religion chrétienne a de plus sacré, et contraster par leurs rires indécents avec nos pieuses lamentations.Suivez-les, pourtant, au sortir de la Chapelle Sixtine, et vous les verrez visiter avec respect le tombeau des Scipions.Ces étrangers n’ont certainement pas le même Dieu que nous.“Pour pouvoir séjourner dans le monastère du Sacro Speco, pour y passer même une nuit, il faut en avoir obtenu la permission du Saint-Père.C’est le seul monastère de la chrétienté où une pareille formalité soit nécessaire.Sa Sainteté daigna me l’accorder, et je partis de Rome pour m’y rendre.“J’avais pris à Rome un voiturin qui avait une bonne voiture et trois bons chevaux, et il était expressément convenu qu’il me mènerait jusqu’à Subiaco.Quelle fut donc ma surprise quand, au moment de quitter Tivoli, je vis arriver un autre voiturin et une autre voiture beaucoup moins commode que la première! J’en témoignai mon mécontentement, ce qui choqua sans doute le nouveau voiturin, qui me dit d’un air de dignité, et en me toisant, qu’il était fort surpris de mes plaintes; que sa voiture, que je semblais dédaigner, faisait les délices de tous les voyageurs; et qu’elle revenait de Venise, où elle avait mené un grand seigneur français, M.le marquis de la France avec toute sa famille; et, en prononçant le mot de marquis, mon homme me regardait d’un air assez significatif.Que répondre à cette raison ?Je me rendis, et montai humblement dans la voiture.A peine avions-nous fait une heure de chemin, que le temps changea; il plut à verse.Je m’étais endormi, et, à mon LE BARON DE GERAMB 137 réveil, je m’aperçus à mon grand regret que ma robe, qui était blanche comme la neige, en montant dans la voiture, était devenue verte en quelques endroits.Les glaces à moitié brisées avaient permis à la pluie de baigner les rideaux qui étaient verts; et ces rideuax en se déteignant m’avaient mis dans l’état où je me trouvais.Aussitôt je fis arrêter pour parer à cet inconvénient, et le conducteur de répondre à mes reproches, que c’étaient sans doute les enfants de M.le marquis de la France, qui, en jouant, avaient cassé le haut des glaces, qu’au reste un peu d’eau enlèverait tou ça.Force fut encore de me contenter de cette réponse; le fait est cependant que ma robe était abîmée, et que, pour la couleur, je ressemblais plus à un dragon qu’à un trappiste.“Nous arrivâmes tard à Subiaco; mon cocher me fait descendre à une auberge, où, selon lui, descendaient les Français et les Anglais de distinction; M.le marquis de la France s’y était même arrêté vingt-quatre heures avec sa charmante famille.Comment résister à tant d’autorités ?Si j’avais les pinceaux de Callot et de Téniers, je ferais le tableau de cette guinguette; mais, ne m’étant jamais exercé dans ce genre, je me contenterai de vous dire que la plus mauvaise auberge du dernier village de I’Estramadure est encore beaucoup mieux fournie.J’entendais l’aubergiste crier à sa servante: “Va chercher pour deux baioques de pain, pour une baioque d’huile; n’oublie pas le sel, apporte des macaronis.” A cela près, ces aubergistes étaient de braves gens.“Cependant, j’expédiai sur-le-champ au supérieur du Sacro Speco un messager pour lui annoncer mon arrivée.II avait été prévenu que je devais passer quelque temps dans son monastère, et il me fit dire que le lendemain il m’enverrait une mule, un guide et une femme pour porter mes effets.II n’y manqua pas: à six heures du matin, je dis adieu à mon hôte, je montai sur ma mule, et traversai la ville de Subiaco.Mon habit de Trappiste attirait les regards, et tout le monde presque me saluait.Cette petite ville n’est que montées et descentes : il avait plu, et il y avait des passages si rapides, un pavé si glissant, que j’éprouvai quelque crainte.Ma monture n’était pas très forte, cependant elle ne fit pas un faux pas.Mon guide lui avait d’abord mis une longue corde au cou dans l’intention de la tirer après lui; mais je lui représentai qu’il 138 LA NOUVELLE-FRANCE n’était pas un bateau à vapeur, ni moi une frégate, et que je n’avais pas besoin d’être remorqué.Il me comprit, et la bête fut déliée pour un moment.“Nous marchions depuis un quart d’heure, et nous distinguions fort bien une centaine d’ouvriers, hommes et femmes, qui travaillaient à un nouveau chemin par lequel on arrivera au Sacro Speco.Quand nous fûmes à l’endroit où ils se trouvaient en plus grand nombre, quelques-uns d’entre eux, jugeant sans doute que ce nouveau chemin n’était pas encore praticable, s’avisèrent de nous montrer un sentier où nous pourrions passer plus commodément.Aussitôt mon guide d’acquiescer à cette idée, et de remettre la corde à la mule pour me remorquer.Prêtez-moi à présent une oreille attentive, et suivez-moi de l’œil seulement.Le sentier où nous nous engagions avait à peu près deux palmes de largeur, et devenait si escarpé que, tout en me penchant sur le cou de ma mule, je craignais de tomber à la renverse.A gauche, j’étais appuyé par une montagne, mais à droite était un précipice perpendiculaire de plus de cinquante palmes de profondeur.Je vis tout de suite le danger auquel je m’exposais, et j’aurais bien voulu m’arrêter et mettre pied à terre; mais plus de cent personnes me regardaient, et mon guide, allant en avant avec sa corde, criait d’une voix ferme: Non abbia paura; n’ayez pas peur.Devais-je avoir moins de courage que lui?Je ferme donc les yeux, et j’avance.Les pieds de mon mulet rasaient le précipice.Tout à coup la terre s’écroule, l’animal s’abat, et lui et moi restons suspendus sur l’abîme, retenus seulement par quelques racines que la terre en s’entrouvrant avait laissées à découvert.Me débarrasser de mes étriers et m’élancer de l’autre côté fut pour moi l’affaire d'un instant, et je me félicitais d’en être quitte à si bon marché, tandis que mon muletier, sans s’inquiéter de ma personne, déplorait le sort de sa mule, qui s’était disait-il, cassé la cuisse.Il n’en était rien; nous n’avions point de mal ni l’un ni l’autre.Les ouvriers, qui ne nous avaient pas perdus de vue, accoururent avec empressement: Miracle! miracle! criaient-ils tous ensemble.O mon Père, vous devez votre vie à saint Benoît.J’admirai la foi de ces pauvres gens: je les remerciai de l’intérêt qu’ils me témoignaient, et repris tranquillement ma route; mais lorsque je fus un peu éloigné de la foule qui aidait à LE BARON DE GERAMB 139 relever ma monture, et qu’assis sur un tertre, je considérai le précipice sur lequel j’ayais été un moment suspendu, je ne pus me défendre d’un sentiment d’effroi.“Cependant j’étais remonté sur mon mulet, et j’avançais silencieusement.Je passai bientôt devant un couvent de Bénédictins qu’on appelle Sainte-Scholastique; et vingt minutes après, ayant traversé un petit bois, je me trouvai devant la porte du monastère du Sacro Speco.Le supérieur, Dom Luigi Marincoia, me reçut avec une politesse remarquable, et je fus conduit dans un bel appartement où je trouvai un grand feu allumé, parce que la matinée était froide.” Ici le P.de Géramb décrit l’église et la grotte de saint Benoît et raconte comment le futur législateur des moines en Occident s’y prépara dans If obscurité et le silence au grand rôle auquel la Providence le destinait.Puis il termine sa lettre: “Quoique tout soit sérieux dans le sujet que je traite, et que le temps où nous sommes (la Semaine Sainte) m’interdise la joie, je n’ai pu m’empêcher de rire, et vous me permettrez de finir par un trait plaisant.“Les religieux du Sacro Speco, reconnaissant la main de Dieu dans la manière dont j’avais été conservé, pensaient à élever un monument dans l’endroit même où j’avais failli périr.Sachant qu’à Subiaco était un ouvrier capable de remplir leur dessein, ils l’invitent à se rendre au monastère.II y vient sans se le faire dire deux fois.On l’annonce.J’étais alors dans mon appartement avec quelques Pères.Nous voyons entrer un homme superbe, qui, par sa mine et ses manières, ressemblait parfaitement à ces brigands de la Calabre, dont les peintres se plaisent à charger la figure.Quand nous lui eûmes exposé ce que nous voulions, et que nous fûmes convenus du prix, comme un des Pères revenait sur ce qui m’était arrivé, et insistait sur le miracle auquel je devais ma conservation:—Je ne vois pas grand miracle à cela, répondit mon homme d’un ton sérieux; le mulet était si pesant, et celui-là, en me montrant du doigt, pesait encore plus que le mulet; ça ne pouvait pas arriver autrement.—A cette naïveté, nous ne pûmes nous empêcher de rire; j’en ris même plus franchement que tout autre; cependant j’en voulais un peu à mon embonpoint qui me valait ce joli rapprochement. 140 LA NOUVELLE-FRANCE “Le monument a été élevé.C’est une colonne surmontée d’une croix; sur le piédestal, les religieux ont fait graver ces mots du Psal-miste : In manxbus portabunt te.” Ce que le P.de Géramb ne dit pas, et on peut en être surpris, c’est que le Pape, pour consacrer ce souvenir, donna au pèlerin de retour à Rome une médaille fort bien frappée, et portant d’un côté la figure du Souverain Pontife, et de l’autre celle de saint Maur, disciple de saint Benoît, dont Grégoire XVI portait le nom aux Camaldules.Le P.de Géramb la remit plus tard à son ami et historien, l’abbé Badicbe.R.P.Gildas, O.G.R.(A suiire) CHRISTIANISME ET MODERNISME EN FACE DU PROBLEME RELIGIEUX () C’est un livre fort intéressant et fort utile que nous présentons ici au lecteur, et nous voudrions pouvoir lui consacrer un article au lieu d’un simple compte-rendu.Le problème Religieux ne se pose pas, à proprement parler, pour un catholique, mais celui-ci a souvent besoin pour illustrer ou affermir sa foi, d’en examiner et d’en apprécier les bases inébranlables; et il lui est utile, dans ce but, de reprendre avec un bon guide l’étude de ce problème important des relations de l’homme avec Dieu.En notre pays il est encore peu d’esprits cultivés qui se préoccupent des questions apologétiques, et c’est dommage pour eux-mêmes et pour la gloire et la force de l’Eglise.En tous cas, voici un livre qui rendra éminemment service à ceux qui aimeraient se faire une juste idée du Modernisme et revoir les invincibles preuves de la vérité et de la beauté de notre foi catholique.(1) R.P.Tamisier, S.J., Paris.Letliiclleux, frs.3.75. Christianisme et modernisme 141 Le livre se divise en trois parties: Le problème religieux tel qu’il se pose aujourd’hui, la solution du problème par le christianisme traditionnel et non moderniste, puis la démonstration de la vérité du christianisme traditionnel.Dans la première partie l’auteur montre bien, quoiqu’un peu longuement, croyons-nous, l’impuissance de la raison à supprimer la religion et l’intensité du besoin religieux chez l’homme.L’exposé des théories modernes sur l’existence et la nature de Dieu est clair, abondant et tout à fait fidèle; le lecteur y verra comment la pensée moderne couvre d’un manteau scientifique les pires erreurs des anciens païens ; agnosticisme, monisme, immanence moderniste, tout cela mène encore au panthéisme et à l’athéisme.Et le docte théologien insiste avec raison sur l’agnosticisme qui relègue Dieu dans le domaine de l’inconnaissable, pour rejeter ensuite logiquement toute révélation extérieure et tout ordre surnaturel, puis sur la doctrine de l’immanence, ou l’explication purement subjective de l’origine et du développement de toute religion dans l’humanité.Ce sont là, en effet, avec la théorie de l’évolution nécessaire, les principes fondamentaux, les bases mêmes du modernisme.La seconde partie est palpitante d’intérêt.L’auteur, après avoir retracé le tableau de l’anxiété, du désarroi de l’esprit humain, embarrassé dans les élucubrations de l’agnosticisme et de l’immanence modernistes, nous montre la “belle lumière” qui aujourd’hui, comme à l’aurore du christianisme, “brille à travers les ténèbres” et donne la vraie solution du problème religieux.Jésus-Christ, voilà la pure et réconfortante lumière; son Eglise, voilà la société continuatrice de son œuvre, la gardienne infaillible de la vérité reçue d’En-Haut; la foi, une, pure, immuable, est sa force et sa vi(p, comme par elle la raison, loin de s’abaisser et de flétrir, s’élève et s’honore.A cette foi d’adhésion intellectuelle à la vérité venue du dehors, le modernisme substitue une foi de sentipient qui précède toute révélation, et crée son objet.Aussi il ne nous offre plus qu’un Christ amoindri, ramené à des proportions humaines et naturelles, aux yeux d’une critique et d’une histoire qui excluent à priori tout élément surnaturel; il détruit semblablement l’Eglise de Jésus-Christ pour se faire une église de son choix, conforme aux modernes principes de l’agnosticisme et de l’immanence; il défigure cyniquement 142 LA NOUVELLE-FRANCE l’Ecriture Sainte et le dogme catholique pour se plier aux exigences de l’esprit moderne; et ainsi, de l’édifice si majestueux, si solide si uni, si parfait, construit divinement par Jésus-Christ, il ne reste plus rien; le modernisme a défait, a renversé l’édifice sacré pour en construire un autre de sa façon sur les bases de la philosophie nouvelle! L’auteur nous montre, dans des pages pleines de vie, la fausseté et l’hypocrisie de cette solution moderniste qui ruine et démolit avec une audace sans pareille, et veut imposer son concept arbitraire au concept divin de la religion.11 faut louer ici la vigueur avec laquelle l’auteur repousse ces prétentions orgueilleuses, et nous le félicitons cordialement de la manière toujours claire, forte et précise dont il expose la vérité et réfute l’erreur.La troisième partie présente une démonstration tranquille et triomphante de la vérité du christianisme traditionnel.La valeur apologétique de ces huit chapitres nous fait souhaiter que le livre soit lu et médité par tous les esprits cultivés, par tous ceux qui aiment la religion et l’Eglise, et par tous ceux-là aussi qui laissent le doute pénétrer quelquefois leur âme, ou se sentent impuissants à réfuter l’erreur que le livre, la revue, ou le journal a glissée dans leur esprit.II vaut la peine de s’arrêter, par exemple, au chapitre onzième qui montre Jésus le Centre du plan divin, puis au chapitre quatorzième et au seizième sur la vitalité de l’Eglise et sa victoire constante sur le monde.Les deux derniers chapitres sur la nécessité des dispositions morales pour obtenir et conserver la foi n’ont pas une moindre importance au point de vue pratique, et nous ne pouvons que louer le savant écrivain d’avoir si bien groupé les principales preuves de la rationalité de l’acte de foi.Nous aimerions y trouver l’argument si puissant aussi de l’établissement du christianisme par les apôtres, mais nous comprenons que l’auteur ne pouvait tout mettre.Nous n’ajoutons pas d’appréciation littéraire: la réputation du R.P.Tamisier est faite.Nous nous contentons de le et de souhaiter à son livre la plus large diffusion.remercier C.G., ptre. 143 BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE R.P- Joseph-Papin Archambault, S.J.En marge de la guerre.Le Prêtre sur le cbamp de bataille, d’après des lettres de religieux français, in-12 de 276 pages.Edition du Devoir, Montréal 1916 (1).Il faut savoir gré à l’auteur d’avoir réuni en volume les émouvantes chroniques qu’il a publiées dans le Devoir depuis le commencement de la guerre.Ce livre qui met en si haut relief l’héroïsme du clergé français offre toutes les garanties de la plus parfaite authenticité.Les documents qui ont servi à sa rédaction sont de toute première main, des correspondances adressées personnellement à l’auteur par des prêtres qu’il avait connus en France, la plupart témoins oculaires des gestes qu’ils racontent.— Parmi ces phalanges sacerdotales, la Compagnie de Jésus fait noble figure, comme il convenait à un ordre chez lequel ne déchoient pas l’ardeur, la discipline, la vaillance que lui a léguées son militant fondateur.—Puisse la nation française, éclairée et purifiée par les épreuves de cette guerre terrible, apprécier comme ils le méritent ces soldats-apôtres et s’unir à eux afin de redevenir, à tous les dégrés de l’échelle sociale, la fille aînée de l’Eglise.R.P.Valentin-M.Breton, O.F.M.Des doutes en matière de Foi.Chez Granger, à Montréal, 25 sous.Intéressant opuscule qui s’adresse à ceux dont la foi est plus ou moins vacillante; et il paraît qu’il y en a pas mal parmi notre jeunesse instruite et notre classe dirigeante.Nous aimons mieux croire cependant que le nombre de ceux qui doutent réellement parmi nous est plutôt re s-treint.Quoiqu’il en soit l’auteur a raison de leur dire de chercher la umière et la certitude auprès des théologiens, seuls compétents pour traiter des questions religieuses.En outre qu’ils donnent à leur cœur une direction chrétienne; ils s’inclineront ainsi d’eux-mêmes vers le bien et ils ne tarderont pas à jouir de cette heureuse disposition que saint Paul appelle le sens divin: consolation et force des âmes vraiment surnaturelles.L.C.BIBLIOGRAPHIE ÉTRANGÈRE Abbé de Tour ville.Pensées diverses.Vol in-18.Gabalda.Paris, 1916.—On connaît le rôle joué par l’abbé de Tourville dans l’étude des questions économiques et sociales : disciple de Leplay, certainement son plus illustre continuateur, avec une caractéristique d’originalité qui dévoile un penseur et qui complète l’oeuvre du maître.Il est aussi auteur de spiritualité en ce sens que l’on a fait un recueil de ses lettres (2) adressées à des religieuses qui avaient recours à ses lumières.Sa science théologique lui a permis d’orienter ses études sociales dans une voie tout a fait chrétienne.Elle lui a également servi pour conduire les âmes qu’il a dirigées.Ce petit volume renferme quelques pensées exttraites de Piété confiante, En voici quelques unes : “Le tout est d’être dans le vrai.Dès que l’on y est, on est sûr de travailler à bien.” Saint Paul dit quelque part: “Vous ne cessez pas de prier aussi longtemps que vous en cessez pas de bien faire.” 1— Se vend seulement 50 sous l’unité, franco de port 55 sous; la douzaine $4.20, le cent $30.Adresser les commandes à l’auteur, villa Saint-Martin, Abord-à-PIouffe, Qué.2— Piété confiante. 144 LA NOUVELLE-FRANCE Fort épris de la personnalité humaine, mais en vrai philosophe, il écrit : “Que l’âme doit se développer dans son sens, c’est-à-dire suivant sa nature, sa manière à elle, qu’elle doit donner tout ce qu’elle peut, qu’elle ne sera vraiment féconde et active que dans le sens de sa nature, ou l’inclination que lui a donnée le créateur.Ne pas craindre de la voir tomber dans l’indépendance, la révolte: ces esprits ne sont pas exposés à ce danger; ils possèdent trop bien le sens des limites de leur esprit pour ne pas savoir qu’au delà ils tombent sous la loi de l’autorité et de la soumission.” On est heureux de trouver dans un moderne une pensée si conforme à celle de saint Thomas: Actum ad modum agentis; L’action est l’image de son auteur.Buffon dira plus tard: “Le style c’est l’homme.” Préoccupé des problèmes sociaux de notre temps, il n’oublia jamais qu’il était prêtre ni dans sa pensée, ni dans ses écrits pas plus que dans sa vie.—C En croupe de Bellone, par Pierre Mille.Collection “Bellum,” 1 vol.petit in-16, 160 pages.Georges Grès & Cie, Paris, 1916.En croupe de Bellone est un petit livre à la fois réaliste et symbolique.Il contient sous forme de récits, d’apologues, de contes fantaisistes et pénétrants des impressions de guerre fort curieuses, ( justes, cruelles ou plaisantes.Pour sûr, le Kaiser ne goûterait pas plus que “l’huile de poisson” dont il doit se nourrir un jour chez les Tchouktchis, la lecture du conte liminaire où est ironiquement décrite sa suprême fortune.Une nuit de Noel, Le Nid de guêpes sont de petites compositions très fines très suggestives où le talent de l’auteur apparaît avec toute son élégance sobre et attique.M.Pierre Mille est évidemment un des écrivains les plus originaux de ce temps.Il n’est pas étonnant qu’il vienne d’etre honoré du grand prix de littérature (prix Lasserre).C.R.Joseph Schewœbel.—La Pentecôte à Arras {1915).Collection “Bellum”.Petit in 16, 122 pages.Chez Georges Crès & Cie, 116, boulevard Saint-Germain, Paris, 1916.—On ne peut mieux se renseigner sur le bombardement d’Arras, et sur l’héroïque endurance de ces habitants qu’en accompagnant l’auteur de ce petit livre pendant son pèlerinage dans la ville martyre, le jour de la Pentecôte de 1915.Vous visitez avec lui les places encombrées de débris, les maisons trouées, les édifices à moitié écroulés, et vous rencontrez, chemin faisant, les gens d’Arras, hommes et femmes, qui sous le soleil de cette journée du printemps et à travers tant de ruines, montrant encore la jbie crâne de leur sourire.M.Schewœbel est un poète et un artiste en même temps qu’un patriote.II observe et il déciit avec la plus élégante précision.Arras revit sous nos yeux avec son ciel traversé de soleil et d’obus.Et le long du chemin, de Boulogne à Arras, vous éprouverez la joie de mêler votre pensée à tant de poésie que la nature jette sur les tristes choses de la guerre.—-C.R.LES PAGES ROMAINES Encore une fois, nous regrettons que par suite d’un délai fort explicable en romaines pour le mois courant ne nous soient pas encore parvenues.La Direction.ces temps de traversée périlleuse la copie des Pages Le Directeur-propriétaire, Le chan.L.Lindsay Imprimerie de L’ÉVÉNEMENT, 30 rue de la Fabrique, Québec.
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