La Nouvelle-France : revue des intérêts religieux et nationaux du Canada français, 1 mai 1918, Mai
LA NOUVELLE-FRANCE TOME XVII MAI 1918 No 5 LA VOCATION DE LA FRANCE Lorsque Dieu fait à quelque nation l’honneur d’une vocation de choix il ne manque jamais de lui fournir en même temps les facultés nécessaires à l’accomplissement de sa destinée.C’est ainsi que, s’étant résolu de confier au peuple juif le dépôt de la vérité révélée, il alluma dans son cœur une telle flamme de patriotisme que ce peuple, à travers de longs siècles de dispersion et de souffrances, s’est préservé pur de contamination ethnique et a gardé inviolés les Livres Saints, palladium de sa nationalité.II semble avoir agi de même avec la France.Ayant décrété qu’elle serait la fille aînée de l’Eglise et le bras toujours armé pour la défendre ici-bas, il lui fit, à Reims au jour de son Baptême, un double don: le sens catholique et l’instinct de l’apostolat.Ce que ce double don implique de générosité chevaleresque et de soif de sacrifice est bien connu.On conçoit que d’aussi glorieux privilèges entraînent de redoutables responsabilités et puissent devenir pour le peuple qui en abuse une cause de ruine.C’est ainsi que le nationalisme des Juifs dégénéra en un orgueil farouche qui leur fit méconnaître un Messie qu’ils ne purent accaparer.C’est ainsi que la France, cerveau du monde, toujours bouillonnant de pensées, toujours partant en campagne à la conquête des âmes, lorsqu’elle se laisse posséder par un malin esprit, se transforme en ouvrière d’iniquité, “traversant les monts et les mers pour faire des prosélytes, fils de la géhenne deux fois pires qu’elle-même.” Tant il est vrai que les plus hautes vocations ne nous garantissent pas contre l’apostasie si nous oublions un instant qu’à Dieu seul honneur est dû. 194 LA NOUVELLE-FRANCE Nous entreprenons de faire voir, dans une série de tableaux rapides et sans dépasser les limites d’un article, que la vocation privilégiée de la France n’est point une fiction dont on amuse notre piété filiale, mais qu’elle est une vérité historique fondée sur des faits renouvelés périodiquement au cours de quinze siècles.I.—Clovis.La plupart des historiens nous représentent le roi Clovis, fondateur de la monarchie française, comme un prince barbare, plein d’astuce, d’énergie, et favorisé par la fortune.D’autres, séduits par les naïfs et charmants récits de nos vieux chroniqueurs, crient au miracle, et, tout émerveillés par l’action divine si manifeste dans cette première période de notre histoire, attribuent volontiers au rôle personnel du chef des Francs une importance secondaire.Pour nous, sans prétendre imposer notre opinion, ce qui serait présomptueux, nous croyons fermement que Clovis, comme tous ceux qui, à travers les âges, contribuèrent à changer la face du monde, comme Alexandre, César, Charlemagne, fut un puissant génie.Dans la marche de l’humanité, comme dans celle de la nature, quæ non Jacit saltum, Dieu procède, d’ordinaire, selon des lois préétablies, et façonne des ouvriers proportionnés à l’œuvre qu’il a en vue; ce qui d’ailleurs n’empêche pas qu’il les soutienne et les inspire par des grâces spéciales, et, s’il en est besoin parfois, par des miracles positifs.Que l’on ne nous objecte point l’infirma mundi elegit Deus ut Jortia conjundat de saint Paul, car l’établissement de l’Eglise auquel l'Apôtre faisait allusion n’avait rien de naturel, et nous n’avons pas la prétention de comparer la France à l’Eglise.Quoi qu’il en soit, pour nous faire une idée de la grandeur de I œuvre de Clovis, il importe que nous nous rendions compte de l’état social du monde romain à la fin du cinquième siècle.L’Empire de Rome, après mille ans de gloire, victime de sa propre corruption plutôt que des forces ennemies, venait de s’écrouler.Quelle était sa population à l’époque qui nous occupe?Nous l’ignorons.11 avait, dit-on, compté sous Auguste cent vingt millions d hommes; mais le vice abominable de l’onanisme l’avait dépeuplé, et, en forçant les empereurs à remplir les cadres de leurs armées de 195 LA VOCATION DE LA FRANCE mercenaires barbares, l’avait finalement ruiné.Plaise à Dieu que la France qui marche aujourd’hui sur ses traces ne partage pas le même sort ! Quoi qu’il en soit, les statisticiens évaluent à huit millions la population de l’Italie, et au même chiffre approximatif celle des Gaules, à cette date.L’Espagne et l’Afrique romaine étaient également prospères.Or, tout l’Empire, du moins tout l’Empire d Occident, était catholique.C’est sur cet Empire que se répandit comme un flot irrésistible l’invasion des Barbares.Chacun sait par quelles phases et comment une inondation procède: elle renverse tous les obstacles, culbute les habitations, déracine les arbres, bouleverse les cultures; mais elle ne modifie point essentielle ment le sol qu’elle recouvre et qui reparaît lorsqu’elle s’est écoulée.Ces barbares accourus des profondeurs de la Germanie étaient en somme peu nombreux, quelques centaines de mille hommes.C’est pourquoi, après qu’ils eurent défait les armées romaines, égorgé les hommes jusqu’à satiété, pillé, brûlé, rasé les villes, désorganisé les .institutions, ils se trouvèrent finalement face à face avec une masse populaire, réduite sans doute à la misère et au servage, mais encore infiniment supérieure à eux par la civilisation et par la force du nombre.On sait ce qu’il advint en pareil cas des Mand-choux vainqueurs de la Chine.Absorbés par les vaincus, ils prirent rang, avec le temps, dans l’immense famille chinoise.Malheureusement pour nos barbares européens une question de religion surgit qui les perdit.II arriva en effet que, à la fin du cinquième siècle, sur l’énorme surface de l’Empire romain, morcelé et divisé en une multitude de principautés indépendantes, il ne se trouva pas un seul souverain catholique.L’empereur d’Orient Anastase professait I’eutychianisme, les Vandales d’Afrique, les Suèves et les Alains du Portugal, les Ostrogoths d’Italie, les VVisigoths d’Espagne et de la Gaule Narbonnaise, les Burgondes de la Gaule Lyonnaise étaient ariens fanatiques.Un seul peuple était encore païen, peuple sans importance puisqu’il ne comptait que vingt mille guerriers: c’était la tribu des Francs Saliens établie sur les Marches de Belgique.Mais ce peuple avait pour chef Clovis. 196 LA NOUVELLE-FRANCE Elevé sur le pavois à l’âge de quinze ans, 481, Clovis s’établit solidement dans le nord des Gaules, bat à Boissons les Gallo-Romains de Syagrius, 486; repousse au delà du Rhin les bandes pillardes accourues de la Thuringe, 491; protège les paysans inoffensifs et se fait aimer des évêques.Puis il songe à fonder sa dynastie.Or, il apprend que Gondebaud, roi des Burgondes, avait une nièce qu’il tenait dans une espèce de captivité parce qu’il avait assassiné toute sa famille.Elle était belle assurément, mais sans appui, sans dot: piètre alliance pour un roi à court d’argent.Mais elle appartenait à la religion populaire, et cette considération décida le choix de l’avisé barbare.Chacun connaît la charmante et romantique histoire des fiançailles de sainte Clotilde, et comment le roi des Francs dut conquérir sa femme pour ainsi dire à la pointe de l’épée, 492.Chacun connaît également le vœu qui valut à Clovis la victoire de Tolbiac, 496, son baptême et celui de son peuple la même année, aux fonts de Reims, le discours de saint Rémi : “Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré.” Ce jour-là naquit un grand peuple.Francs et Gaulois fusionnèrent; mais les premiers infusèrent dans les veines de la plèbe quelques gouttes d’un sang plus vigoureux qui transformèrent le vieux métal trop malléable en un acier finement trempé.La conversion de Clovis était sincère.Le vieux lion devint agneau: agneau sui generis, dont les bêlements avaient d’étranges résonnances et qui cachait sous toison des ongles aigus et des dents longues.L’événement de Reims eut son écho dans tout l’univers connu.Les Gallo-Romains ouvrirent leur cœur à l’espérance; saint Avit de Vienne, bravant la jalousie du roi Gondebaud, offrit au nouveau baptisé les hommages de toute la race- le pape Anastase II, plein de joie, lui écrivit en ces termes : “Fils glorieux, sois la consolation de l’Eglise ta mère et son rempart”, et lui envoya le sacré pallium.L’empereur de Byzance, lui-même, crut de bonne politique de lui conférer le consulat et de lui décerner le titre de patrice romain.Désormais ses rivaux n’ont plus qu’à baisser pavillon.Les Burgondes, en 500, les Wisigoths, en 507, sont taillés en pièces et disparaissent, ne laissant de leur passage dans l’histoire qu’un nom éxécré.Lorsque, en 511, Clovis mourut, son œuvre était achevée.Il lé- 197 LA VOCATION DE LA FRANCE guait à l’Eglise catholique une fille bien-aimée, la France, l’aînée par trois siècles de ses sœurs futures, une fille qui tenait de Clotilde le charme subtil, et du héros franc la foi et le courage, avec parfois des retours ataviques de passions violentes.II.—Charlemagne.Deux siècles et demi se sont écoulés depuis la mort de Clovis.Ses successeurs aux mains débiles abandonnent le pouvoir à ses maires du palais.Les invasions barbares recommencent, mais cette fois elles viennent du Midi.Un homme d’un rare génie, Mahomet, monstre d’orgueil ou illuminé fanatique, avait séduit les tribus d’Arabie, par une religion aux préceptes faciles et aux promesses de bonheur charnel.A sa mort, 632, ses disciples partirent à la conquête du monde.Leurs succès furent foudroyants.En quelques années ils s’emparèrent d’une bonne partie de l’Asie romaine, puis ils franchirent le Nil et se répandirent comme un torrent sur l’Egypte et sur l’Afrique civilisée jusqu’à Gibraltar.En 710, ils croisèrent le détroit et pénétrèrent en Espagne.Leur avance à travers ce vaste pays fut une marche triomphale, que les montagnes des Pyrénées elles-mêmes ne purent îalentir.Bientôt les plaines fertiles de la Septimanie et la Provence tombèrent en leur pouvoir.A cette première invasion en succéda une autre plus effrayante encore, s’il était possible.On eut dit que tous les peuples de l’Afrique, hommes, femmes et enfants, se ruaient sur la France.Les guerriers d’Abdérame taillèrent en pièces les troupes du duc Eudes d’Aquitaine, poussèrent vers le Nord, saccagèrent à loisir Bordeaux, Saintes, Angoulême, Poitiers, et bientôt leurs escadrons se répandirent dans la riche vallée de la Loire.C’est là que les attendait la destinée.Sous les murs de Tours le maire du palais Charles Martel avait dressé son camp et rangé son armée en bataille.Les soldats gigantesques, couverts du heaume et du haubert, armés d’épées à deux tranchants, de haches et de massues, formaient un rempart d’acier.Contre ce rempart la cavalerie légère des Arabes armes de sabres damasquinés se brisa. 198 LA NOUVELLE-FRANCE Pendant huit jours les Musulmans pressés par les chrétiens reculèrent, tout en combattant avec l’énergie du désespoir; mais lorsque, un matin près de Poitiers, les Français chargèrent dans le camp adverse, ils le trouvèrent abandonné.L’ennemi s’était enfui pendant la nuit.Il ne fit halte qu’aux Pyrénées, harcelé par les villageois, semant sur la route les cadavres et les blessés.Nous avons connu dans notre pays de Saintonge des hommes, petits de taille, au teint basané, aux yeux noirs, aux cheveux bouclés, portant encore le nom de Sarrasin.Après un tel exploit Charles Martel devint l’arbitre de l’Europe.Le pape Grégoire III, molesté, d’un côté par les officiers de l’Empereur, de l’autre par Luitprand, roi des Lombards, qui mit le siège devant Rome, implora son assistance.Le héros s’apprêtait à descendre en Italie lorsque la mort le surprit., 741.Son fils Pépin fut plus heureux.Voulant témoigner sa reconnaissance au pape Etienne II qui avait consacré ses droits à la couronne de France, il fit deux expéditions contre le roi Lombard Astolphe qu’il força à renoncer, en faveur de la Papauté, à ses prétentions sur la Pentapole, 756.A la mort de Pépin, Didier successeur d’Astol-phe renouvela les hostilités contre Rome.Le pape Adrien I eut de nouveau recours au roi de France dans cette extrémité.Le roi d’alors était Charlemagne.Charlemagne, comme ses aïeux, accourut à l’appel du chef de l’Eglise.En deux campagnes.773, 776, il anéantit la monarchie lombarde et fit don au Saint Siège d’un domaine indépendant et souverain, lequel, sous le nom de Patrimoine de saint Pierre, s’est perpétué jusquà notre époque.On conçoit qu’après cela le pape Léon III, en témoignage auguste de gratitude, ait convoqué Charlemagne à Rome, 800, et, restaurant en sa faveur l’Empire romain d’Occident, ait placé de sa propre main la couronne impériale sur la tête du plus illustre de nos rois.La mort de ce grand homme, vrai fondateur de l’Europe moderne, fut le signal du démembrement de sa monarchie que st partagèrent, à la diète de Worms, les trois enfants de son fils, Louis-le-Débon-naire.La couronne impéiiale échappa à la France et passa à la Germanie, mais le privilège de défendre l’Eglise contre tous ses ennemis ne nous fut point contesté. 199 LA VOCATION DE LA FRANCE Que voyons-nous, en effet, pendant toute la durée du Moyen-Age, c’est-à-dire pendant plus de six cents ans?Nous voyons les empereurs d’Allemagne poursuivre inlassablement contre l’Eglise leurs tentatives d’oppression, prétendre à la nomination des évêques et des papes, couvrir de ruines et de sang l’Italie, fomenter enfin cette haine nationale qui provoqua la révolte luthérienne.Est-ce à dire que nos rois, Philippe-le-Bel entre autres, n’aient jamais rien eu à se reprocher sur ce point?Non certes.Lorsque une personne, fût-elle morale, vit quinze siècles, elle n’est pas toujours égale à elle-même.Mais, malgré tout, son caractère d’indéfectible loyauté ne se démentit jamais.III.—Les Croisades.Les historiens hostiles à l’Eglise ont mal compris l’importance capitale des Croisades.Ce mouvement formidable qui, durant deux siècles, précipita sur l’Orient les armées chrétiennes, sauva l’Europe à une époque critique de l’invasion barbare et maintint “l’Union Sacrée’’ entre les membres rivaux de la chrétienté.Or, l’on peut dire sans exagération que cette magnifique épopée des Croisades, à laquelle toute l’Europe civilisée prit part, fut, néanmoins, une œuvre essentiellement française.La Russie et les Etats Scandinaves ne comptaient point encore; l’Espagne et le Portugal luttaient depuis des siècles pour leur propre reconquête; restaient l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie.Mais l’Angleterre était française depuis Guillaume-le-Conquérant; Richard Cœur-de-Lion, Jean Sans-Terre étaient français, de possessions, de langue et de cœui.D’autre part, Bohémond et Tancréde, princes de Tarente, étaient Normands.Assurément le rôle des empereurs d’Allemagne, de Venise et de Gênes fut de toute première importance; assurément les Papes restèrent jusqu’à la fin l’âme inspiratrice et directrice de ces expéditions; mais enfin il est indéniable que les grands acteurs dans les Croisades furent français.Pierre l’Ermite et le pape Urbain, qui convoquèrent au concile de Clermont, 1096, les premiers Croisés, étaient français; français était le cri de guerre “Dieu le veult” ! Français étaient les glorieux chefs Godefroy de Bouillon, Baudoin de Flandres, Hugues de Verman- 200 LA NOUVELLE-FRANCE dois, Robert de Normandie, Raymond de Toulouse, Bohémond et Tancréde déjà nommés; française était l’armée qui prit Jérusalem, 1099, françaises les Constitutions ou Assises du royaume, française l’immense majorité des guerriers qui moururent pour délivrer ou garder le tombeau du Christ, des chevaliers Templiers et Hospitaliers, du commencement jusqu’à la fin, jusqu’à la mort de saint Louis, le dernier des Croisés, 1270; et le chroniqueur avait raison qui donnait pour titre à son histoire de ces merveilleuses chevauchées: Gesta Dei per Francos.Même après l’échec final de ces guerres le nom de notre pays demeura chez les Orientaux auréolé de respect, presque d’amour, tellement qu’à leurs yeux la France représenta l’Europe entière et que tous les Occidentaux furent considérés comme des Francs.Et cependant que les bras de nos pères servaient ainsi de bouclier à la société chrétienne, leur intelligence éclairée par la foi la protégeait contre l’erreur.C’était l’époque où la Sorbonne et l’Université de Paris, 1150, devenaient le centre des sciences sacrées et profanes, où affluaient, des extrémités du monde connu, les écoliers, les docteurs et les saints.IV.—Les guerres de religion.Nous voici parvenus à l’époque à jamais lamentable de la révolution protestante.La corruption, propagée par le mouvement dit de la Renaissance aux premiers jours du seizième siècle, était répandue partout.L’Eglise, privée déjà par le schisme des nations orientales et de la Russie, vit l’hérésie nouvelle lui arracher violemment les peuples septentrionaux, l’Allemagne, la Suisse, la Hollande, les nations Scandinaves, l’Angleterre et l’Ecosse.Elle penchait vers la ruine et eût péri infailliblement sans l’assistance divine qui ne lui fait jamais défaut.Quatre nations seulement lui restèrent fidèles : la France, l’Autriche, l’Espagne et l’Iralie.Or le roi de France, à l’époque de la révolte de Luther, était François 1er, esprit brillant, mais frivole et sans portée politique.Ce prince, jaloux de l’empereur Charles Quint, crut habile de faire alliance avec les ennemis de ce dernier, les protestants et les Turcs. 201 LA VOCATION DE LA FRANCE II s’imaginait pouvoir favoriser le luthéranisme en Allemagne en même temps qu’il l’empêcherait de pénétrer dans ses états.Folle illusion ! Bientôt l’hérésie gagna la cour, la haute noblesse, l’Est, le Centre le Midi et l’Ouest de la France; un quart de la population lui fut acquis, et la guerre civile commença, 1562.Ce n’est point ici le lieu de raconter l’histoire des troubles religieux qui pendant plus de trente ans plongèrent notre pays dans la désolation.Un jour vint où la partie sembla perdue pour l’Eglise, lorsque Henri IV, roi huguenot, monta sur le trône.Mais, dans cette extrémité, la France retrouva sa vieille âme catholique; la sainte Ligue réunit en un seul corps les résistances dispersées, et Henri IV, monarque aussi avisé que brave, abjura.1693.On devine quelle joie la nouvelle de ce grand événement fit éprouver au monde catholique, d’autant plus qu’il fut le prélude de la renaissance religieuse et politique du dix-septième siècle, l’un des siècles les plus glorieux pour l’Eglise, la France et le monde.“A quelque chose malheur est bon,” dit le proverbe: l’alliance si fâcheuse de François 1er et de Soliman contre Charles Quint tourna au bien de la chrétienté.Par une série de traités appelés Capitulations.1635, 1643, 1654.les Turcs reconnurent le protectorat de la France sur tous les chrétiens d’Orient.Ajoutons que ce protectorat que notre pays exerça toujours avec un grand zèle nous a valu un prestige immense chez les Turcs, et l’extension de notre langue, que nos établissements d’éducation et l’influence de nos missions ont rendue populaire dans les Echelles du Levant.La conversion du roi Henri IV et le triomphe final des catholiques dans le royaume rétablit peu à peu l’unité religieuse parmi nous, si bien qu’aujourd’hui, malgré les malheurs des temps, le nombre des protestants français n’atteint pas le demi-million.V.—La France moderne et les missions.L’espace nous manque pour raconter ici, ne serait-ce qu’en résumé, les travaux des missionnaires catholiques chez les païens depuis la conversion de l’Europe jusqu’à nos jours.Notons simplement l’organisation méthodique de l’œuvre des missions étrangères au 202 LA NOUVELLE-FRaNCE commencement du dix-septième siècle, la fondation de la Propagande à Rome par Grégoire XV, 1622, la nomination du P.Joseph du Tremblay à la charge de Préfet Général des missions, la fondation à Paris, 1665.du fameux Séminaire des Missions Etrangères.Cette œuvre tout apostolique des missions était, à la fin du dix-huitième siècle, en pleine prospérité lorsque la Révolution française, en tarissant la source des vocations, la détruisit de fond en comble.Ce fut la gloire du XIXe siècle d’avoir été témoin de la résurrection de l’Eglise en France et de son réveil dans tout l’univers.Les rangs du clergé séculier se formèrent, ceux du clergé régulier sortirent pour ainsi dire du néant; des œuvres d’apostolat furent créées et se développèrent avec une rapidité qui tient du prodige.Dans ce renouveau de l’Eglise contemporaine le rôle de l’Eglise de France fut, à tous les points de vue, prépondérant, soit par l’action de ses grands hommes, écrivains, orateurs, fondateurs d’Ordres, soit par l’action même de son gouvernement.Ce serait de l’ingratitude d’oublier que, pendant plus de vingt ans, l’armée française monta la garde au Vatican et ne quitta ce poste d’honneur qu’au jour de ses défaites en 1870, qu’elle a vengé les chrétiens de Syrie et protégé maintes fois nos missionnaires d’Extrême Orient, au prix de son sang.Mais terminons notre travail par un très bref exposé de l’œuvre des missions elles-mêmes, puisque c’est dans cette œuvre sublime que se manifeste avec le plus d’éclat ce que nous appellerons la flamme apostolique d’un peuple.Commençons par les œuvres de charité qui recueillent les ressources nécessaires à l’entretien de nos missions.Elles ne représentent certes pas le total des aumônes reçues, ce total Dieu seul le connaît, mais elles suffisent pour faire ressortir le rôle éminent joué par la France.Ces œuvres sont au nombre de trois, la Propagation de la Foi, fondée à Lyon en 1822, la Sainte Enfance, fondée par Mgr de Forbin-Janson en 1842, les Ecoles de l’Orient, fondées en 1855.Or, la Propagation de la Foi a distribué, depuis sa fondation jusqu’en 1913, aux missionnaires, la somme globale de 417 millions de francs (83 millions 400 mille piastres,) quêtés par toute la terre, mais particulièrement en France, puisque la part de notre patrie s’élève à 255 millions de frs.($51 millions). 203 LA VOCATION DE LA FRANCE Quant à la Sainte Enfance, ses largesses distribuées jusqu’ici montent à 168 millions de francs, (36 millions, 600 mille piastres) recueillis en France presque exclusivement.Enfin, il n’est pas jusqu’aux recettes de l’œuvre des Ecoles d’Orient, dix millions de francs, qui ne témoignent de l’inépuisable générosité de la France.Ces chiffres n’ont pas besoin de commentaires.* * * Des fonds distribués aux missions catholiques passons, par une transition naturelle, aux missionsnaires eux-mêmes.Combien sont-ils?Question épineuse, car sa réponse dépend de l’idée que l’on se fait des missions étrangères.Contentons-nous donc de reproduire ici les chiffres publiés en 1900 par le P.Piolet.II comptait à cette époque 6,106 missionnaires prêtres, plus 4,300 religieux laïcs et 10,500 religieuses, soit un total de 20,906 missionnaires des d< ux sexes travaillant dans le champ du Père de famille parmi les peuples infidèles.Et dans cette milice héroïque quelle est la part des fils de la France?La presque totalité des femmes, répondrons-nous avec le P.Piolet, et soixante-quinze pour cent des hommes.* * * Ces chiffres consolants nous rassurent pour l’avenir de notre pays, puisqu’ils démontrent que l’esprit surnaturel, qui ne vient ni de la chair ni du sang mais de Dieu seul, que l’esprit catholique et apostolique est encore vivant et actif dans le vieux royaume de Clovis.Fr.Alexis, cap. 204 LA NOUVELLE-FRANCE PAULINA ROMAN DES TEMPS APOSTOLIQUES (Suite).XLI Au TEMPLE DE VeSTA Un matin, Agrippa et Paulina descendirent de I’Aventin, et rentrèrent en ville par la porte Capena.Ils s'approchèrent du Tibre, et ils vinrent s’asseoir sur les gradins de marbre d’un petit temple circulaire dont le fleuve baignait l’élégant portique.C’était le temple de Vesta.Sa belle colonnade grecque à chapiteaux variés, ornés de rosettes, était inondée de soleil.“Qu’il est beau, ce petit temple! dit Paulina.—Oui, répondit Agrippa.II est blanc comme une vestale; et ses vingt colonnes éclatantes de blancheur représentent bien la chasteté des prêtresses de Vesta.—Quand j’étais païenne, je venais souvent le visiter.Pour moi, il ne représentait pas seulement la chasteté, mais la virginité, et j’admirais beaucoup ces Vestales qui entretenaient avec tant de soin le feu sacré qui ne doit jamais s’éteindre sur l’autel de la déesse.Quand il s’éteint, elles ne doivent le rallumer qu’au moyen des rayons du soleil répercutés par un miroir.—Que représente ce feu?—Il représente l’amour absolument pur, l’amour vierge auquel les Vestales sont vouées.Il représente surtout l’amour divin.Si la Vestale n’entretient pas le feu sacré, elle doit être fouettée, mais si elle viole sa virginité, elle est enterrée vivante.—Vous n’avez pas cette institution, que vous admirez, dans votre nouvelle religion?—Nous avons beaucoup mieux.La Vestale romaine ne le devient pas librement, par un acte spontané de sa volonté, à l’âge où la jeune fille a l’intelligence et l’instruction nécessaires pour faire son choix entre le mariage et le célibat.Elle est choisie par le Grand Pontife, en vertu de la loi Papia, avec dix-neuf autres, entre l’âge 205 PAULINA de six à dix ans.Et de ces vingt jeunes vierges une seule est désignée par le tirage au sort pour être prêtresse vestale.Elle devient ainsi forcément dévouée à Vesta, dès avant l’âge de dix ans, et obligée de rester vierge jusqu’à l’âge de trente ans.Alors elle redevient libre, et peut rentrer dans le monde et se marier.—C’est très curieux.—Comme vous voyez, ce n’est pas un acte libre, de vertu ou de religion, c’est un sort très dur qui lui est imposé par la loi sous les peines les plus sévères.La vierge chrétienne fait au contraire le sacrifice volontaire des plaisirs et des faveurs que le monde lui offre.Elle renonce à l’amour humain et au mariage.Elle fait pour toute sa vie le vœu de virginité, et n’a pas d’autre époux que Jésus-Christ.Elle se consacre entièrement aux œuvres de charité et d’abnégation, soignant les malades et les infirmes, visitant et assistant les pauvres, recueillant les orphelins, instruisant les enfants, et donnant à tous l’exemple de la chasteté et de toutes les vertus.” Agrippa regardait couler le Tibre et ne disait rien.Paulina semblait caresser de son beau regard profond les blanches colonnes du petit temple.Agrippa fut le premier à reprendre la parole: “ Je commence à comprendre le mystère de vos sentiments.Vous n’êtes pas encore l’épouse de Jésus de Nazareth; mais vous êtes déjà sa fiancée.C’est lui qui est mon rival.C’est contre lui que je vais avoir à lutter.Chose étrange, 6 ma chère Paulina! Ce sont deux rois des Juifs qui se disputent votre main: celui d’hier et celui de demain.Mais celui d’hier est mort, ma chère amie, et ce Il est le passé, et je suis l’avenir.Vous Et moi je vous offre qui est mort ne revivra pas.ne pourrez garder de lui que son souvenir, le présent et le futur.Ce sont des réalités vivantes que je vous donnerai: l’amour et le dévouement de toute une vie, et un trône doré pour vous asseoir.L’avenir et le triomphe sont à moi! ” Paulina allait répondre, mais Agrippa lui mit la main sur la bouche, et ajouta: “ Regardez le fleuve qui passe devant nous; est-ce qu’il a jamais remonté vers sa source ?Non, ce qui est passé ne revient pas.Ce qui est mort ne ressuscite pas.—Vous êtes donc Sadducéen ? 206 LA NOUVELLE-FRANCE —Oui.—J’ai été bien près d’embrasser cette doctrine.Mais, il y a plusieurs années, à Corinthe, j’ai entendu notre grand prédicateur, Paul de Tarse, prêcher la résurrection des morts, et j’y crois fermement depuis lors.—C’est le même homme, je le présume, qui vous a inspiré l’amour de la virginité?—Oui, mais il ne m’a jamais sollicitée d’en faire le vœu, et il m’a laissée libre.—Gardez cette précieuse liberté, Paulina.Vous m’avez dit, un jour, que la chasteté n’est pas incompatible avec le mariage, non plus que l'amour de votre Jésus.Cela me rapproche de sa religion.Adieu! ou plutôt, au revoir.Dans dix jours, je serai à Jérusalem.” XLII Dernières courses en Orient et retour à Rome Les dernières missions de Paul en Orient furent rapides, mais fructueuses.En Crête il y avait bien des abus à corriger, et il fallait surtout y organiser plus régulièrement l’Eglise chrétienne.L’apôtre y mit tous ses soins.Les Cretois avaient été les premiers convertis à la foi par des disciples venus de la côte d’Asie et de Jérusalem.Mais c’était un peuple qui avait de graves défauts, et l’ivraie s’y était bientôt mêlée à la bonne semence.Paul, appelé par d’autres chrétientés, ne put faire qu’un séjour très court en Crête, et il y laissa Tite avec les instructions nécessaires pour rémédier au mal.C’était l’homme le mieux qualifié qu’il pût trouver pour la tâche difficile qu’il lui confia.L’apôtre parcourut ensuite la côte d’Asie, et visita les nombreuses églises qu’il y avait établies.A Antioche, il fut heureux de retrouver son ancien ami Onkelos, devenu un disciple de Jésus-Christ.La mort de sa femme avait rompu les liens qui l’avaient longtemps 207 PAULINA retenu dans le judaïsme, et Barnabe l’avait converti.Il était même entré dans le sacerdoce, et il prêchait avec beaucoup de succès contre les judaïsants.Paul causa longtemps avec lui, et Onkelos lui dit: “ O mon grand ami, je n’ai pas oublié ma visite à la montagne d’Ho-reb, et quand vous m’avez dit que vous aviez reçu la mission d’évan-giliser le monde, j’ai bien cru que vous étiez devenu fou.Mais cette mission vous l’avez remplie, et c’est ce miracle qui m’a converti.” Paul fit une nouvelle station à Ephèse, où il eut la joie d’embrasser son cher Timothée qui gouvernait sagement cette importante chrétienté.Il retourna en Macédoine, en passant par Troas, puis à Corinthe.II y avait longtemps qu’il rêvait d’étendre ses missions jusque dans l’Epire.Mais il en avait été empêché.Le temps lui parut venu de réaliser son rêve, et il se rendit de Corinthe à Nicopolis, capitale de ce pays.Il écrivit à Tite de venir l’y rejoindre dès qu’il trouverait un remplaçant en Crête.Nicopolis était devenue une grande et belle ville, depuis la célèbre bataille d’Actium, par suite des largesses dont l’empereur Auguste et Hérode-Ie-Grand l’avaient comblée.Paul y passa l’hiver, et il alla prêcher jusqu’en Illyrie et peut-être en Dalmatie.Au printemps de l’an 67, il revint à Corinthe, où il trouva Pierre; et tous deux se mirent en route pour Rome.A Brindisi, Paul fit une rencontre tout-à-fait inattendue.C’était le jeune Agrippa qui s’embarquait pour I’Asic-Mineure à la tête d’une cohorte romaine.Agrippa vint à lui, et lui dit: “ Je m’en vais rejoindre l’armée de Titus.Jérusalem est en révolte, et nous allons la soumettre.Après la victoire, ce sera le temps pour moi de me faire attribuer par Rome le petit royaume de Judée.Et quand je reviendrai, je pourrai poser la couronne de Jérusalem sur la tête de ma belle Paulina.J’espère que vous ne mettrez pas d’obstacle à mes projets.—Je n’ai aucune influence dans la conduite des affaires politiques de ce monde, et je n’y prends guère d’intérêt—je m’occupe uniquement du salut des âmes.Ma mission est bien différente de la vôtre.Mais j’aspire comme vous à une couronne, celle du martyre, et je m’attends à la recevoir bientôt de César. 208 LA NOUVELLE-FRANCE —Je ne comprends pas que vous puissiez parler ainsi.Mais si la persécution menaçait Paulina, j’espère que vous prendrez les moyens de la sauver.—Je sauverai certainement son âme, “répliqua Paul, en lui disant adieu.Les deux apôtres se rendirent de Brindisi à Rome par la voie Appia, La vie des chrétiens à Rome était bien changée depuis leur départ.Néron, qui n’avait pas encore trente ans, était devenu un cruel persécuteur.Après avoir incendié une grande partie de Rome, il avait accusé les chrétiens de ce crime et décrété leur persécution générale.Le monde vit alors en piésence et en lutte l’homme qui incarnait les vieilles croyances du paganisme, et celui que la nouvelle religion établie par le Christ venait de produire, l’un formé à l’image des dieux qui avaient commis tous les crimes, et l’autre à la ressemblance du Dieu unique, modèle de toutes les vertus; l’un revêtu de tous les pouvoirs et maître de l’univers, l’autre dépourvu de tout ce qui constitue la force et la puissance.Lutte invraisemblable dont l’issue ne semblait pas douteuse.Sans doute, Pierre était aux côtés de Paul, mais ce n’était qu’une impuissante victime de plus.Et quand les deux chefs de la religion nouvelle auraient disparu, l’œuvre du Christ ne serait-elle pas anéantie pour toujours?C’était son sort inévitable selon les prévisions humaines.Car on ignorait quelles forces mystérieuses de l’ordre surnaturel venaient d’entrer en lutte avec celles de l’enfer.Sans doute, elle était plus vraie que jamais la parole de Jésus-Christ, “ que le démon était le prince de ce monde;” et ce prince s’était incarné en Néron.Tous les vices de la vieille humanité, il les avait dans le sang de ses veines.Tous les crimes, il les avait commis: inceste, adultère, assassin, empoisonneur, meurtrier de ses épouses et de sa mère, incendiaire de sa ville, voleur et malfaiteur, sacrilège et profanateur de tout ce qui est saint! Et ce monstre était le maître de l’univers.La terre tremblait devant lui.11 était dieu! Pour la seconde fois, Jéhovah regrettait d’avoir créé l’homme.Vainement il l’avait noyé dans le déluge.Vainement, dans la personne de Noé, il avait recommencé l’humanité.Toutes les nations s’étaient de nouveau perverties, et la race humaine avait donné la mesure de sa perversion en enfantant ce monstre qui se nommait 209 PAULINA Néron.Mais, cette fois, ce n’était pas dans les eaux d’un nouveau déluge que Dieu avait résolu de laver l’humanité.C’était dans le sang, non pas dans le sang corrompu des impies et des pervers, mais dans le sang pur des disciples de Jésus-Christ, et des vierges sans tache qui marchaient à leur suite.Le sang des martyrs, voilà la force mystérieuse qui luttait contre l’empire du démon, et contre la puissance des Césars.Toutes les forces coalisées du paganisme croyaient bien détruire l’Eglise du Christ en l’inondant du sang des chrétiens; mais ce sang ne faisait qu’en cimenter les assises.Pierre et Paul continuaient de prêcher l’Evangile, et malgré tous les obstacles leur enseignement pénétrait dans tous les quartiers de la grande ville, et dans toutes les classes de la population.Tous deux ajoutaient les miracles à leurs paroles; et ils pouvaient dire comme leur Maître: “ Si vous n’en croyez pas nos paroles, croyez en nos œuvres.” Parmi leurs ennemis il y avait des hérésiarques juifs; et l’un d’eux était le fameux magicien Simon, que Félix avait amené de la Samarie, et qui s’apprêtait à rejoindre Agrippa en Judée.Il s’était attaché aux pas de Pierre, qu’il savait être le chef de la nouvelle religion, et il le combattait par tous les moyens que le démon mettait à sa disposition.On se souvient que, près de vingt ans auparavant, en Samarie, ce Simon avait prétendu embrasser la foi, et qu’il avait été baptisé par l’apôtre Philippe.Mais alors il était allé offrir à Pierre une forte somme d’argent pour que le chef des Apôtres lui donnât le pouvoir d’imposer les mains, et de conférer le Saint Esprit.On se souvient aussi que Pierre l’avait repoussé avec indignation, en lui disant: ‘‘Que votre argent périsse avec vous, malheureux!” Depuis lors Simon était devenu l’instrument de Satan, et il avait suivi Félix à Rome pour faire la guerre à l’Eglise de Jésus-Christ.Ses discours ne manquaient pas d’habileté, et il obtenait des succès auprès des foules.Mais les apôtres triomphaient par les miracles.“ Pourquoi l’Esprit du mal n’anrait-il pas la même puissance, se demandait Simon, puisqu’il est le Prince de ce monde?” Grâce aux artifices de la magie, Simon faisait des choses étonnantes, et il s’efforçait de rivaliser avec les disciples.Il avait fini par acquérir un grand prestige à la cour, et Néron croyait en son 210 LA NOUVELLE-FRANCE pouvoir.Un jour, il fit un coup d’audace, et il annonça qu’en plein forum, à tel jour et à telle heure, en présence de l’empereur, il s’élèverait dans les airs.S’était-il fabriqué des ailes mécaniques quelconques ?Ou comptait-il sur l’assistance du démon pour le soutenir à certaine hauteur?Nous ne le savons pas.Mais s’il faut en croire les historiens du temps, le spectacle eut un dénouement tragique.L’empereur y assistait dans une loge dressée sur la Voie Sacrée, et la tradition ajoute que Pierre aussi était là, perdu dans la foule et priant.“ Quand le nouvel Icare, dit Suétone, se lança audacieusement dans le vide, il alla tomber tout près de la loge de Néron, qui fut inondé de son sang.” César n’en devint que plus acharné à la perte des chrétiens, et ce fut quelques jours après que le chef des apôtres et Paul furent arrêtés, et jetés dans la prison Mamertine.Mais leur mission était remplie, et le tiiomphe de l’Eglise était désormais assuré.Ils pouvaient maintenant répéter la dernière parole du Seigneur: Consummatum est ! XLIII En ce temps-là En ce temps-là, bien des événements extraordinaires s’accomplissaient dans le monde, et d’autres plus graves encore approchaient.On se préoccupait beaucoup des temps futurs, et les disciples de Paul l’avaient souvent interrogé sur la fin du monde, sans recevoir de réponse catégorique.Certes, il y avait des mondes qui allaient finir.Le royaume des Juifs arrivait à sa fin.Ce n’était pas le sang du grand Crucifié qui retombait sur les enfants des déicides; car une aspersion de ce sang les aurait sauvés, comme le sang des agneaux préserva les enfants d’Israël dans la nuit terrible où le Seigneur passa sur la terre d’Egypte.Non, c’était leur propre sang qui inondait la Samarie et la Judée, et la sentence de mort portée par Jésus de Nazareth contre Jérusalem allait être exécutée.Le monde païen aussi se mourait, et les Barbares lui préparaient de grandes funérailles.Un monde nouveau allait naître, qui sèmerait des semences immortelles dans les ruines de la Rome païenne. 211 PAULINA En Orient, les signes avant-coureurs des grandes calamités ne manquaient pas.Aux lugubres prophéties de Jésus de Nazareth venaient se joindre les prédictions de Jésus, (ils d’Ananus.Une comète ayant la forme d’une épée avait paru suspendue sur la ville de Jérusalem pendant une année entière.Soudainement, au milieu de la nuit, une grande clarté s’était répandue pendant une heure autour du Temple.Une autre nuit, la porte de bronze du sanctuaire s’était ouverte d’elle-même.Des clartés étranges, inexplicables, striaient le firmament, et jetaient sur le mont Moriah une lumière si intense que tout le temple en était illuminé.Au firmament, dans des visions de guerre, apparaissaient des armées en bataille et des villes assiégées, et des roulements de chars mystérieux troublaient le sommeil des habitants dans les belles nuits calmes et semées d’étoiles.Les agitations perpétuelles qui soulevaient la Ville Sainte devenaient de plus en plus graves.Le conflit entre le peuple et les autorités politiques et sacerdotales prenait des proportions alarmantes.La rébellion contre Rome était toujours menaçante, et les Zélotes fourbissaient leurs armes, pour la conquête définitive de leur liberté.Le nouveau gouverneur de la Judée, Gessius Llorus, était détesté du peuple, et vivait presque toujours à Césaré % loin de Jérusalem qu’il accablait d’impôts.II voulut même un jour prélever un tribut le Trésor du Temple.La révolte éclata parmi le peuple, et Llorus fit massacrer les plus furieux par les soldats romains.Mais la foule se livra à des réprésailles terribles, et repoussa les soldats en les criblant de pierres.Agrippa II fut prié d’intervenir, et il se montra très conciliant.Mais c’est à Llorus qu’on en voulait.Les Romains restaient les maîtres de la tour Antonia, et le jeune Agrippa, fils de Lélix, y commandait une cohorte romaine.Il était très aimé des soldats et même des Juifs.Il employait toutes ses ressources à faire oublier les fautes de son père et à se rendre populaire, préparant ainsi son avènement au trône qu’il croyait prochain.“ C’est par la bienveillance et par la générosité, écrivait-il à Paulina, que je réussirai à pacifier les Juifs, et quand eux-mêmes ils appuieront ma candidature à Rome mon succès sera assuré, à sur 212 PAULINA moins que la question religieuse ne devienne un obstacle insurmontable.Je me montre souvent au temple, et je fais des offrandes à Jéhovah.“ N’affichez pas vos sentiments chrétiens, Paulina, surtout devant ma mère.Ici, je me montre très conciliant entre les pharisiens et les disciples de Jésus qui deviennent de plus en plus nombreux.Je m’oppose de toutes mes forces à la répression violente des Zélotes, car ils sont bien armés, et très acharnés contre Rome.Un jour, je le crains, la lutte deviendra sanglante, et la révolte restera maîtresse de Jérusalem.Alors, Rome irritée, toujours reine du monde, voudra redevenir la seule souveraine de la Ville Sainte, et les armées romaines la cerneiont de toutes parts.“Ne serait-ce pas alors le temps piédit par votre Jésus?J’en ai peur.Plusieurs des signes précurseurs de la grande catastrophe sont déjà accomplis, disent ses disciples.Que deviendrions-nous donc, à ma Paulina, si notre ville tant aimée allait être détruite?Non, une telle calamité n’est pas possible.Rome renoncerait à sa conquête plutôt que de détruire cette grande et sainte merveille du monde.“ Quand je songe qu’un si grand malheur n’est pas impossible, je suis pris de terreur, et des cauchemars effrayants troublent mon sommeil.J’évoque alors votre souvenir, ô Paulina, je baise vos beaux yeux et votre front, et je prie votre Jésus de vous donner à moi.“ Qu’il me donne aussi Jérusalem pour y asseoir votre trône, et vous m’apprendiez à l’adorer dans son temple.Cela suffira à mon bonheur, si cela ne suffit pas à l’insatiable ambition de ma mère.” Mais pendant que le jeune Agrippa se berçait de ces lèves, la rébellion juive grandissait, et Rome appareillait les galères qui devaient transporter en Orient de nouvelles armées pour Vespasien et Titus.Et dans le même temps, le monstre qui était maître de l’univers faisait expier aux chrétiens le crime qu’il avait commis lur-même, l’incendiât de la Ville Eternelle.Les prisons regorgeaient de leurs victimes, et les cirques retentissaient des chants de leurs martyrs, mêlés aux hurlements des bêtes fauves.Plus ambitreuse, et plus acharnée que jamais contre les chrétiens, Drusille pressait Néron d’en finir avec Pierre et Paul, et elle complotait le crime horrible de faire mourir Paulina et sa mère, en les dé- 213 PAULINA nonçant comme chrétiennes à Tigellinus.Ainsi, pensait-elle, je mettrai fin aux folles amours de mon fils avec cette Paulina qui l’a ensorcelé.Un déeiet récent de Néron déclarait que le seul fait d’être chrétien était un crime punissable de mort; et la preuve de ce crime était facile à faire.On mettait les accusés en face d’un autel de Jupiter ou d’Apollon, ou du César divinisé, et on leur demandait de sacrifier.Leur seul refus les faisait condamner à mort.Drusillt entretenait des relations très intimes avec T.igellinus, et elle obtenait de lui toutes les laveurs qu’elle sollicitait; mais il fut bien étonné quand elle vint lui dénoncer la femme et la fille de Sergius Paulus.“Ne sont-elles pas vos amies ?lui demanda-t-il avec surprise?—Elles l’étaient, avant leur conversion, ou leur perversion.—Mais votre fils Agrippa les a placées sous ma protection, avant de partir pour Jérusalem.—Ah! Il m’a caché cela, le traître! Il mériterait lui-même d’être dénoncé, car il n’est pas loin d’être chrétien, le malheureux.Eh bien,! je vais tout vous dit î, Préfet.Mon fils est amoureux fou de Paulina.Elle était encore adoratiice d’Apollon quand il l’a connue, et elle est très belle.Naturellement je combats de toutes mes forces cette malheureuse passion, depuis que je la sais chrétienne, et je croyais avoir réussi à en guérir Agrippa.Mais il la rencontrait encore en cachette.Vous compienez bien, n’est-ce pas ?que si mon fils épousait cette chrétienne, il ne pourrait plus aspirer au trône de Judée.Il faut donc l’empêcher par tous les moyens de commettre cette erreur.Le meilleur est celui que j’ai imaginé : il faut que Paulina ait cessé de vivre lorsque mon fils reviendia d’Orient.—Et que ferai-je de l’engagement que j’ai pris de la protéger ?—Cet engagement ne vous lie pas.Le tenir serait manquer à vos devoirs envers les dieux.—Pourrai-je dire à votre fils que j’ai cédé aux instances de sa mère?—Je ne vois pas que la chose soit nécessaire.Des milliers de dénonciateurs vous entourent, et vous n’avez pas à les dénoncer vous-même. 214 LA NOUVELLE-FRANCE —Je ne sais rien vous refuser, ma belle Drusille, répondit Tigelli-nus; mais je ne connais pas vos deux amies.Je vais les faire venir, et les interrogei.” Drusille lui tendit sa main gauche à baiser, et levant l’index de sa main dioite, elle lui dit avec son plus beau sourire: “ Prenez garde, ne vous laissez pas séduire par la belle Paulina.” Dès le lendemain, Chryséis et sa fille étaient arrêtées et amenées devant le Préfet.“Quelle est l’accusation ?” demanda-t-il à quelques juifs cypriotes qui s’étaient faits dénonciateurs.—Elles appartiennent toutes deux à la secte détestable des chrétiens.Et pendant que Sergius Paulus, le chef de la famille, prêche le Christ dans la Gaule, elles travaillent ici à la propagation de la secte.—Que répondez-vous à cette accusation, demanda le juge ?—Il est vrai que nous sommes chrétiennes, répondit Chryséis; mais nous n’y voyons aucun mal.—Ne savez-vous pas qu’une loi récente a déclaré que c’est un crime punissable par tous les genres de supplices ?—Non.Nous pensions qu’à Rome il était permis de croire à tous les dieux, même à ceux qui ne sont que des chimères.Comment peut-il être criminel de croire en un seul Dieu véritable, qui nous commande de l’aimer, d’aimer notre prochain, de faire du bien et d’éviter le mal?—Avant tout, il faut obéir aux lois, et aux décrets de l’empereur.¦—Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.—Votre ami Agrippa, qui est en ce moment au service de l’empereur à Jérusalem, m’a recommandé le soin de votre vie, et je veux vous sauver de la mort.Mais il faut que la loi soit respectée; et si demain matin vous refusez de vous y soumettre, vous serez battues de verges.” Les deux prisonnières ne répondirent pas; et le lendemain matin, après un nouvel interrogatoire, elles refusèrent de renier le Christ, et de sacrifier aux dieux.On les conduisit alors dans la cour d’exécution du prétoire, où se trouvaient déjà rassemblés un grand nombre de condamnés à la flagellation.Une heure après, le supplice commença.Mais au moment ou les bourreaux dépouillaient les 215 PAULINA victimes de leurs vêtements, et les attachaient aux poteaux, un soldat prétorien s’approcha de Paulina, la prit par la main, et la conduisit dans une chambre du prétoire, où il la laissa seule avec le préfet.Tigellinus la salua profondément et lui offrit un siège.Mais elle resta debout, et lui dit: “Qu’avez-vous fait de ma mère?—Elle doit être en prison avec les autres condamnées.—Quand je l’ai quittée, elle était attachée à un poteau dans la cour du prétoire.—Oui, elle a dû être battue de verges.Mais la flagellation ne tue pas, et elle a dû être reconduite à la prison après le supplice.—O juge cruel! Ma mère était trop faible pour résister à cette terrible exécution, et je suis sûre qu’elle est morte.—Vous vous trompez; et dans quelques jours vous la reverrez vivante.Si elle a souffert, c’est qu’elle n’a pas voulu revenir à son dieu d’autrefois, Apollon, dont son père était prêtre.C’est un entêtement qui méritait d’être puni.—Faites-moi mourir aussi, ô juge impitoyable.Je veux aller rejoindre ma mère dans le royaume de notre Jésus! —Quelle folie! Je veux que vous viviez.Vous êtes trop jeune et trop belle pour mourir.Vous ne savez pas à quel point je vous admire, et combien je serais heureux de faire votre bonheur, si vous vouliez seulement vous montrer plus humaine.Il m’importe peu que vous soyez chrétienne ou païenne.II y a longtemps que je ne crois plus moi-même à nos dieux.Je ne vous demande pas de m’aimer et je comprends très bien que vous me préfériez le futur roi de Jérusalem.Laissez-moi seulement vous aimer, et lutter de sentiments avec Agrippa.—Ni Agrippa ni aucun autre homme ne sera mon époux.—Mais n’avez-vous pas promis à Agrippa de l’épouser, quand il sera roi?—Ni alors ni jamais.Je suis fiancée à mon Dieu, Jésus.C’est lui seul que je veux épouser.—Votre langage est insensé.Je vais vous garder prisonnière dans mon palais, et vous traiter comme une reine, pour vous donner le temps de réfléchir.Mais ne provoquez pas ma colère.Car je suis le maître de votre vie, et j’ai sous mes ordres des bourreaux et des bêtes fauves.” 216 LA NOUVELLE-FRANCE XLIV LES DERNIERS JOURS DE l’aPOTRE.-LA CAPTIVITE ET LA MORT Le grand apôtre est arrivé à la fin de sa carrière ; et sa dernière demeure parmi les vivants est creusée sous une montagne, comme les tombeaux des anciens Pharaons.C’est la prison Mamertine.Le sommet de la montagne est le Capitole, le siège des triomphateurs; et le dessous est le cachot des grands vaincus.César y fit mourir Vercingétorix, et Juguitha, roi de Numidie, y fut enfermé pour y mourir de faim.Sont-ils bien les vaincus les deux hommes qu’on y tient enfermés, et qui se nomment Pieire et Paul?Un jour, leur prison deviendra un temple de leur maître, Jésus; et le temple de Jupiter qui couronne le Capitole tombera en ruines.Les vrais vainqueurs ce sont eux, et leur mission est accomplie.La foi de Paul n’a pas faibli.L’œuvre qu’il a réalisée n’est pas une illusion, comme les vains projets de tant d’hommes célèbres.Mais il est triste et malade, et il voudrait bien revoir son cher Timothée.“ Viens avant l’hiver, lui écrit-il, et emporte-moi le manteau que j’ai laissé à Troas, chez Carpus, ainsi que les livres, surtout les parchemins.” Tels sont les biens qui composent sa fortune, les seuls qu’il ait amassés pendant sa longue et laborieuse carrière.On se les représente ces vieux rouleaux de parchemin, contenant les Livres de Moïse et Les Prophètes, en grec, accompagné dans ses courses.Les uns lui venaient de son père, peut-être, à titre d’héritage.Quelques-uns lui rappelaient Jérusalem; il les avaient achetés dans les bazars de la grande ville.D’autres lui avaient été donnés par ses professeurs, par le vieux Gamaliel, peut-être, enrichis de notes et de commentaires.Oui! il les reverrait avec plaisir ces vieux livres imprégnés de souvenirs; mais ils n’auraient plus guère d’utilité pour lui, car il avait le pressentiment de sa fin prochaine.—“ Le moment de ma dissolution approche ”, écrit-il; mais la mort ne lui fait pas peur, et il ajoute: “ J’ai combattu le bon com- bat, j’ai achevé la course, j'ai gardé la foi.Il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne de justice qui m’est réservée.” C’étaient ses vieux amis qui l’avaient 217 PAULINA Hélas! l’hiver est passé.Et ni Timothé;, ni les chers livres, ni le vieux manteau ne sont venus.Seuls, ses pressentiments ne l’ont pas trompé; et quand vint la fin de juin de l’an 67, il sortit avec Pierre de la prison Mamertine pour aller à la mort.Accompagnés de quelques licteurs, ils marchèrent ensemble jusqu’au bord du Tibre, où ils furent séparés.Pierre le traversa pour gravir le Janicule.Paul continua de suivre la rive gauche du fleuve.Etrange destinée de la Ville éternelle.Elle avait été fondée par deux frères; et elle devint la ville de Romulus, par le meurtre de Rémus.La Rome chrétienne fut fondée par deux frères en Jésus-Christ, Pierre et Paul.Néron les tua tous les deux, le même jour, comme s’il eut voulu qu’elle fût assise sur leuis tombeaux, et qu’elle prît possession des deux rives du fleuve.Pendant que Pierre en remontait la rive droite et se faisait crucifier, à sa demande, la tête en bas, sur le mont Janicule, Paul était traîné sur la rive gauche, les mains chargées de chaînes.Il marchait entouré d’une petite escorte de soldats, commandée par un centurion.Plusieurs d’entre eux le connaissaient, et quelques-uns peut-être étaient chrétiens.Il passa sous la porte d’Ostie, sur la voie du même nom, loin de songer que, dans la suite des siècles, cette porte et cette voie porteraient son nom et conduiraient à son tombeau des millions de disciples.Sans regrets, il disait adieu à Rome et monde, Urbi et orbi.Il se rappella peut-être le chemin de Damas, et il dut faire cette prière à Jésus de Nazareth: “ Ouvrez-moi pour toujours ce ciel que vous m’avez ouvert un jour! ” II n’était pas inquiet de son œuvre.II était sûr qu’elle lui survivrait parce que son Chef était immortel, et parce que ce Chef avait dit à ses disciples: “ Voici que je suis avec vous jusqu’à la consom- mation des siècles.” Il causait volontiers avec le centurion et les soldats, et il leur disait combien il était heureux d’aller enfin vivre d’une vie qui ne finirait jamais.Deux serviteurs de Pomponia Graccina avaient eu la permission de suivre le cortège jusqu’au lieu de la décapitation.Et le centurion avait reçu instruction de leur délivrer le cadavre.A la distance d’environ trois milles de Rome, ils aperçurent de de pierre que les deux serviteurs montrèrent à Paul: au loin un mur “ Voilà, lui dirent-ils, le cimetière de la famille Plautia, où notre 218 LA NOUVELLE-FRANCE maîtresse Lueine nous a chargés de vous donner la sépulture.Plusieurs chrétiens de sa famille y dorment déjà leur dernier sommeil.—Oh! je dormirai bien là!” dit Paul en souriant.Ils marchèrent encore quelques minutes, et ils s'arrêtèrent auprès d’un ruisseau qu'on appelait les Eaux Salviennes, Aquæ Salviæ, et où stationnait un petit poste militaire.Une colonne de marbre, pas plus haute qu’une borne militaire, s’y dressait.Sur un commandement du centurion, Paul s’approcha, s’agenouilla it posa sa tête sur la colonne.Un soldat la trancha d’un seul coup de hache.La tête fit trois bonds, dit une légende, et des endroits qu’elle toucha jaillirent trois fontaines, que l’on montre encore et que les chrétiens vénèrent.Telle fut la fin de l’Apôtre des nations, le plus grand des fondateurs du christianisme, et la gloire la plus éclatante de l’Eglise catholique.Quelques mois après mourait Néron en se perçant la gorge d’un poignard qu’il n’eut pas le courage d’enfoncer jusqu’au bout, et qu’il fit pousser par son secrétaire.Nul ne sait s’il eut jamais un tombeau, tandis que les restes de Paul reposent depuis des siècles dans une des plus riches basiliques du monde, entouré du respect et de la vénération des peuples.A.-B.Routhiek (La fm prochainement) UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 219 < UN PRECURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA Dom Urbain Guillet.Sa correspondance avec Mgr Plessis (Suite et fin) “Du Monastère, le 14 Mars 1812.(1) “Monseigneur, “Quoique j’aye eu l’honneur de répondre à votre lettre du 4 novembre 1911 il y a peu de temps, je crois devoir réitérer aujourd’hui cette lettre parceque je vois qu’il s’en perd souvent à la poste.(Dom Urbain traite ici de nouveau la question des honoraires de messe, dont le montant lui est versé par un citoyen de St-Louis, en échange d’une somme équivalente que l’évêque de Québec est prié de remettre au jeune Pratt étudiant au Canada, fils dudit citoyen.Le correspondant exprime, toutefois, une disposition différente relativement au nombre de messes dont il pourrait se charger).“Je vous priais, écrit-il, de m’envoyer 150 piastres, parceque je craignais de me charger d’un plus grand nombre de messes.Maintenant que je viens d’apprendre qu’il m’est encore arrivé d’autres prêtres à Baltimore et à Philadelphie qui sont dans le dessein de me rejoindre, vous me ferez plaisir de m’envoyer 200 piastres ; car il y a toute apparence que mes confrères ne m’apportent point d’argent, puisqu’ils me marquent qu’ils sont embarrassés pour four-frais de leur voyage, et outre cela, l’état de langueur où est nir aux resté jusqu’ici la plupart de ma communauté nous met dans l’impossibilité de travailler suffisamment.J’espère que cette recrue m’aidera à acquitter des messes.“Je n’ai encore reçu aucune nouvelle qui confirme l’empoisonnement du Souverain Pontife, mais on me marque que Bonaparte ayant fait dans un concile assemblé plusieurs propositions que les 1—Cette lettre est la dernière de Dom Urbain que possèdent les Archives de l’archevêché de Québec. 220 LA NOUVELLE-FRANCE Evêques n’ont pu recevoir, tout le clergé, excepté 16 Ecclésiastiques, conduits, dit-on, par l’abbé Mauri (ce que j’ai peine à croire) lui a tourné le dos, et que la plupart ont quitté l’Empire.“ Mr Savine paraît fort zélé, et j’espère qu’il fera du bien, mais seulement parmi le bas peuple, parcequ’il se sert quelque fois en prêchant de termes qui choquent les prétendus grands.Le mal est qu’il prêche trop souvent pour pouvoir préparer ce qu’il dit, car quoique je pense bien qu’on exagère de beaucoup ce qui déplait dans ses sermons, j’y ai remarqué quelquefois des choses que j’aurais bien voulu qu’il n’eût pas dit.“II paraît que les derniers Rx arrivés à Baltimore ont amené un bon nombre de Religieuses.Je ne sais vraiment pas qu’en faire; et je leur ai écrit qu’elles fassent leur possible pour vivre aux environs de Baltimore.Ici elles n’auraient aucun moyen de vivre, parceque chaque mère de famille fait par elle-même ou par ses enfants ce que souvent en Europe on fait faire par des Religieuses.Elles auraient peut-être assez de jeunes filles à élever, mais à condition qu’elles s’en chargent comme moi des garçons, gratis.Elles auraient bien de la peine à se nourrir et s’habiller; comment raient-elles nourrir et habiller un nombre d’enfants?“On attend déjà avec impatience que Votre Grandeur impose les mains au jeune Pratte, et te le souhaite plus que les autres.Il aura besoin de fermeté ici (1).“II est vrai, Monseigneur, que c’est une grande consolation pour un prêtre de voir que Dieu par son Ministère ramène les brebis égarées; mais entre deux choses, dont l’une est bonne et l’autre, de nécessité, je dois choisir la dernière lorsque je ne puis faire les deux.Or mes absences nuisent trop à ma communauté et je me dois à mes frères.Ainsi, j’ai pris le parti de ne sortir que pour les malades.Au reste, je me suis fait remplacer par un de mes Rx dans l’administration des paroisses dont M.Savine ne s’est pas chargé, car il ne dessert que celle des Cahokias et de St-Louis.“Depuis le 16 Xbre, nous éprouvons presque tous les jours des tremblements de terre, qui, sans avoir beaucoup nui dans les envi- 1—Le jeune Henri Pratte, né le 19 janvier 1788 à Sainte-Geneviève des Cahokias, fils de Jean-Baptiste Pratte et de Thérèse Billuron, ne lut ordonné que le 20 mai, 1815.Il fut envoyé comme missionnaire dans le diocèse de Bardstown, la même année (voir Tanguay, Répertoire du Clergé).pour- UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 221 rons (j'ai cependant été sur le point de me voir écrasé par une cheminée), a causé bien des dommages au loin.On dit que la Nouvelle-Madrid (1) est toute renversée.La source du mal vient d’un volcan ouvert dans la Caroline du Nord, lequel fait de terribles explosions de feu, de cendres et de pierres.J’avoue, Monseigneur, qu’il y a quatre ans que je n’aurais pas espéré voir un Monastère au confluent du Mississipi et du Missouri, mais jamais il ne vous sera possible de me persuader que Dieu a des vues extraordinaires sur moi.Je sais qu’il peut encore de rien créer un nouveau monde et se servir des moindres instruments pour ses plus grandes œuvres.Mais quelle distance des moindres choses et même du néant au péché ! Dieu le peut; mais mes péchés s’y opposent.“Agréez, s’il vous plait, l’assurance des sentiments du plus profond respect avec lesquels je suis, “Monseigneur, "Votre très humble et obéissant serviteur, “Fr.Urbain, R.T.” Nous pourrions, à la rigueur, terminer ici l’œuvre que nous avions entreprise, et trop souvent, hélas ! interrompue, de publier les Iet-Ires écrites à l’évêque de Québec par le futur fondateur de la Trappe de Bellefontaine.Nous demandons pardon à nos lecteurs de leur avoir, sous prétexte d’urgence pour l’apparition de certains articles de plus grande actualité, donné à des intervalles trop éloignés ces lettres dont la succession plus rapprochée eût offert plus d’intérêt.Nous ne saurions, sans manquer d’égard pour la mémoire du saint religieux, ne pas esquisser à traits rapides les dernières étapes d’une carrière qui ressemble à un long chemin de croix, tant elle fut hérissée d’obstacles et de souffrances, mais que la divine Providence, en qui le généreux serviteur de Dieu mettait une confiance toute 1—La Nouvelle-Madrid est le chef-lieu du comté de New-Madrid, situé dans la partie sud-est du Missouri, sur le fleuve Mississipi.Il fut fondé en 1790 par George Morgan.{Note due à Vobligeance de Monsieur C.-W.Alvord, processeur d’Histoire à VUniversité des Illinois). 222 LA NOUVELLE-FRANCE filiale, devait couronner par la plantation solide en terre française d’un tronc vigoureux du grand arbre cistercien, destiné à son tour à doter de rejetons pleins d’espérance le sol de la Nouvelle-France.L’année qui suivit cette dernière lettre fut une autre année de privations, de maladies et d’épreuves de toutes sortes, si bien qu’au mois de mars 1813, les Trappistes du Rempart des Moines, après avoir vendu toutes leurs pauvres possessions, s’embarquèrent à Saint-Louis et descendirent le Mississipi pour remonter ensuite le cours de l’Ohio, jusqu’à Pittsburg.La démarche semblait désespérée, puisqu’ils retournaient dans un pays qu’une première expérience leur avait montré inhospitalier et inhabitable.Leur navigation fut traversée de fatigues inouies et de périls sans nombre.Il va sans dire que cette nouvelle tentative d’établissement était vouée à un échec lamentable.Pour comble de misère Dom Urbain avait recueilli le petit groupe de Pères et de Frères établis par le Père Vincent dans le Maryland et qu’une grave maladie empêchait ce dernier de gouverner.Ne pouvant les loger dans la même cabane que les siens, il réussit à leur trouver un gîte un peu plus confortable dans une petite ferme entre Baltimore et Philadelphie.Au mois d’août, 1813, il songeait à acquérir dans la Virginie le site d’un nouvel établissement qui semblait donner de belles espérances, quand l’arrivée à New York de son Général, Dom Augustin de l’Estrange, vint le délivrer de ses soucis.Nos lecteurs goûteront, sans doute, la page suivante extraite du Journal de la Visite pastorale de 1915, de Monseigneur Plessis.Elle est d’autant plus intéressante que, dans la privation de toute respondance de l’évêque de Québec avec le Père Urbain, on peut être curieux de connaître, ne fût-ce qu’indirectement, le sentiment du prélat sur la fondation d’une Trappe en Amérique.“Dom Augustin, écrit Monseigneur Plessis, arriva à New-York dans l’automne de 1813.II faudrait un volume entier pour rendre compte des événements qui l’y conduisirent.En voici le sommaire.Napoléon, devenu l’ennemi du Saint-Siège et de l’Eglise de Jésus-Christ, par une suite de l’insatiable ambition qui lui fit envahir la puissance temporelle du Pape et jalouser même son autorité spiri- cor- UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 223 tuelle, devint ennemi des établissements religieux, comme l’avaient été les auteurs de la Révolutions Française.“Obligé de quitter la Val-Sainte pour la seconde fois et séparé de sa chère communauté, Dom Augustin, persécuté pour la cause de Jésus-Christ, erra longtemps sur le continent de l’Europe, avec la plus grande appréhension d’être surpris et arrêté, jusqu’à ce qu’enfin la Providence lui ménageât une retraite en Angleterre.C’était en 1812.Incapable de rester dans l’inaction, ce bon Abbé projeta de nouveau (1) une émigration dans le Nouveau-Monde.Ses désirs étaient pour le Canada, et puis pour la Nouvelle-Ecosse.Il ne put obtenir des ministres britanniques la permission de passer dans aucun de ces deux endroits; (2) mais on lui offrit celle d’aller à la Martinique qui était alors sous la domination anglaise et il l’accepta.“La Martinique, par son climat et par le luxe et le libertinage de ses habitants, ne donnait nulle espérance qu’un ordre austère y pût 1— La première tentative eut lieu en 1794.Cinq religieux furent envoyés de la Val Sainte en Angleterre, avec le dessein de s’y embarquer pour le Canada.On craignait, non sans raison, que le gouvernement britannique ne vît d’un mauvais œil leur établissement au Canada.Quand ils se présentèrent à Portsmouth pour le départ, le vaisseau qui devait les transporter était déjà en pleine mer.Mgr Plessis semble croire que ce mécompte était dû à leur excès de discrétion.Mais Dom Urbain (lettre du 4 sept, 1809), l’attribue au zèle d’un bienfaiteur.“C’est par une tromperie bien pardonnable, écrit-il, que le milord anglais, fondateur du monastère de Lulworth, arrêta les religieux envoyés en Angleterre pour se rendre au Canada’’.Il s’agit d’un riche catholique, Thomas Weld, père du futur cardinal de ce nom; celui-ci fut d'abord nommé coadjuteur du premier évêque de Kingston.2— Le P.Rozaven, (un des supérieurs de la Compagnie de Jésus, durant la période de sa suppression) écrivait le 8 oct.1783, au grand vicaire Edmond Burke qu’il avait fait des démarches auprès des Trappistes d’Angleterre pour les envoyer à Halifax.Le même Monsieur Burke (futur vicaire apostolique de la Nouvelle-Ecosse), mentionnait l’offre de l’Abbé de la Trappe (Dom Augustin) et le désir que lui-même avait de les voir s’établir dans le Haut-Canada, où il avait été longtemps missionnaire, et même dans le Bas Canada (Lettre du 9 février 181.3).Dans une lettre du même, datée du 16 juillet,1813, est mentionnée l’autorisation du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse pour un établissement temporaire des Trappistes.C’est grâce, sans doute, à pareille permission, que le Père Vincent put séjourner pendant plusieurs années en Nouvelle-Ecosse et y exercer son ministère apostolique.L’abbé de Bouvens, agent pour le diocèse de Québec à Londres, en écrivant à Mgr Plessis (24 février 1813) lui signale la'présence de l’Abbé de la Trappe, qui a l’intention de faire un établissement au Canada et qui, dit-il, a écrit à l’évêque dans ce sens.Dom Augustin serait l’auteur d’un ouvrage en trois volumes contenant les pièces rélatives à la dépossession de Pie VII, sa détention, &c., dont un exemplaire était offert en hommage à l’évêque de Québec. 224 LA NOUVELLE-FRANCE jamais prendre racine.Dom Augustin, après quelques mois, résolut de gagner les Etats-Unis avec ce qui lui restait des religieux qui l’avaient suivi, et arrivé à New-York vers la fin de 1813, il donna ordre aux Pères Urbain et Vincent de l’y rejoindre avec leurs communautés, prit possession d’un collège que les Jésuites venaient d’abandonner à quatre milles de la ville, et publia un prospectus d’éducation publique qui fut recherché, et reprit avec tous ses religieux réunis les observances monastiques interrompues par le malheur des temps.“Les choses allèrent ainsi jusque dans l’été de 1914.Mais ayant appris la restauration de Louis XVIII sur le trône de Lrance, quelques uns disent: ayant reçu de ce souverain (ce qui n’est guère probable) une invitation de venir s’établir dans ses Etats, Dom Augustin ne songea plus qu’à retourner en Lrance.II tint là-dessus conseil avec ses religieux, la plupart français, qui ne manquèrent pas d’être de son avis.Le nouveau monastère et l’éducation publiquement annoncée, tout resta là; l’Abbé et toute la famille firent voile pour leur patrie.’’ Les rapatriés étaient partagés en deux bandes, dont l’une sous la direction de Dom Augustin et l’autre sous celle de Dom Urbain.Le vaisseau qui portait ce dernier groupe, le Gustave Adolphe, battant pavillon suédois, fit voile le 24 octobre 1815, et atteignit La Rochelle au commencement de décembre suivant après avoir été jeté par la tempête à l’île de Ré.Ils furent accueillis par le supérieur du Séminaire, et l’évêque du lieu conçut le projet de les voir s’établir dans son diocèse.Ici va commencer pour Dom Urbain une nouvelle série de voyages à la recherche d’un site avantageux pour y fixer sa communauté.Il y dépensa ce qui lui restait de force et de santé, bien que cette odyssée tout apostolique ne fût pour ainsi dire qu’une promenade d’agrément, quand on la compare avec ses pérégrinations multiples et interminables, les fatigues surhumaines, les épreuves et les privations inénarrables de ses tentatives de fondation aux Etats-Unis.La première offre qu’on lui fit fut celle d’une belle propriété à 225 UN PRECURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA la Baudriers, près de Chavagnes.Elle venait de la Mère Saint Benoît, première Supérieure générale des Ursulines de Jésus, qui avait à cœur la fondation de cette Thébaïde moderne dans le voisinage de son monastère.Mais les Trappistes portèrent leurs vues sur une autre contrée, parceque la terre qu’on leur offrait si généreusement n’avait pas l’étendue requise pour un établissement de leur ordre.Après avoir visité successivement des sites d’anciens monastères à Niort, puis dans les environs des Sables-d’Olonne, il se sentait attiré vers le monastère de Bois-Groland, dans la Vendée.II avait même entamé des négociations en vue de son acquisition, quand on apprit le retour subit de Bonaparte en France (20 mars 1815).Dom Urbain crut prudent d’ajourner ses pourparlers et de dissoudre momentanément sa congrégation, jusque-là réunie sous le toit hospitalier du Séminaire de LaRocheüe.Les Pères et les Frères furent logés dans des familles bien chrétiennes et Dom Urbain prît le parti de se retirer chez son frère Emmanuel.Bien que, dès son retour en France, il lui eût écrit ainsi qu’à sa mère des lettres pleines de sentiments affectueux et de sages conseils, il s’était privé, par respect pour sa règle, de leur faire visite.Or voici que la divine Providence va lui ménager, comme malgré lui, cette consolation bien légitime.“II semble, dit l’auteur de sa Vie, que Dieu avait disposé toutes choses, préparé et conduit tous les événements, pour le bon plaisir et la consolation de son serviteur, en lui accordant de voir sa mère.Mais comme s’il eût voulu ajouter un nouveau lustre à la glorieuse couronne qu’il lui destinait au paradis, il exigea de lui en même temps un bien douloureux et grand sacrifice.II allait voir sa mère chérie, mais la voir souffrante, la voir mourir.” Dom Urbain, qui, comme nous l’avons dit ailleurs, grâce à des circonstances extraordinaires, n’avait jamais vu sa mère, allait avoir la consolation de vivre auprès d’elle durant les derniers mois de sa vie.Il lui prodigua, avec les marques d’une respectueuse tendresse, tous les secours spirituels que lui inspirait son zèle de prêtre et de religieux, et quand le dernier moment approcha, ce fut à la demande instante de sa mère qu’il lui administra les derniers sacrements. 226 LA NOUVELLE-FRANCE Madame Guillet mourut le 21 mai 1815, âgée de soixante-douze ans.“Après les Cent-Jours et le départ de Napoléon pour Sainte-Hélène au mois de juin 1815, nous dit son biographe, le R.P.Urbain recommença ses courses dans la Vendée, en Anjou, aux environs de Nantes et jusque dans la Touraine.Trois mois entiers furent employés à la recherche d’un monastère.” Dans une lettre adressée à Dom Augustin, il lui donne la liste des monastères qu’on lui recommande ou qu’il a pu visiter par lui-même, en commençant par Bois-Groland, pour lequel il avait déjà entamé des négociations.Mais aucun de ses sites n’est acceptable, soit à raison du prix élevé qu’on en demandait, soit à cause des conditions défavorables où ils se trouvent.Il y a pourtant une exception.Le dernier nom sur la liste est Bellefontaine, dont il enumère les avantages.C’est un ancien monastère de Bénédictins, situé à dix lieues de Nantes.Dom Augustin autorise Dom Urbain à traiter de l’acquisition de Bellefontaine, et lui mande de réunir dans les environs ses religieux dispersés durant les Cent-Jours.Et cependant, ce n’est pas là qu’ils trouveront une demeure définitive.Apprenant, en effet, que, près de Cholet, au nord de la route de Beaupréau, il y avait un ancien monastère de Feuillants, qui semblait réunir toutes les qualités désirables et qui portait, lui aussi, le nom de Bellefontaine, Dom Urbain s’y rendit, et malgré l’état ruineux des édifices abbatiaux, il résolut d’y fixer sa tente.Chargé par son supérieur de réaliser ce grand projet, il se met courageusement à l’œuvre, malgré son ardent désir de rester dans l’ombre, et de consacrer aux observances de la règle monastique les dernières années d’une vie déjà prématurément usée par ses travaux héroïques dans le Nouveau-Monde.Comme le vaillant évêque de Tours, saint Martin, il avait dit: Non recuso laborem.Les deux années qui lui restent avant d’atteindre le terme de son pèlerinage seront remplies par une série de voyages ininterrompus dans le Poitou, la Vendée, la Bretagne et l’Anjou.Il lui faut, en effet, recueillir une somme considérable pour acquérir la propriété de Bellefontaine, et à cette époque encore si rapprochée de la Révo- UN PRÉCURSEUR DE LA TRAPPE DU CANADA 227 lution Française, les fortunes n’avaient pas eu le temps de se refaire.En revanche, ceux à qui il tendait la main comptaient parmi les catholiques les plus fidèles de France.Bien accueilli dans ces généreux foyers, il se sentait fortifié; il ne comptait pas ses fatigues quand il songeait à l’œuvre qu’il devait réaliser.Voyageant de nuit et de jour, souvent à pieds, mais généralement à cheval, sans souci de la température, il parcourait les rudes chemins de cette époque, traînant avec lui son bagage de rhumatisme, de fièvre et d’infirmités contractées en Louisiane.Et, malgré tout cela, il savait voyager vite, car il avait a voir tant de bienfaiteurs et à régler tant de détails concernant les contrats, à triompher des exigences de tant d’intéressés, qu’il ne croyait pas avoir une minute à perdre.Il avait enfin vaincu toutes les difficultés, et réuni la somme nécessaire pour acheter l’abbaye.Mais un grand malheur l’attendait.Ce devait être la dernière de ses épreuves.Pour mettre en sûreté son trésor, il allait le porter à l’étude de son frère, à Chclet.Il enferma la somme dans une des soutes très profondes de la selle américaine qu’il avait emportée des Etats-Unis, et partit à cheval.Il s’était rendu avec sa précieuse charge jusqu’aux portes de Nantes.Avant de continuer sa course, il entra dans une auberge où il logeait d’habitude, laissant son cheval à la porte.Quant il retourna, peu de temps après pour se remettre en route, il constata avec consternation qu’un filou avait éventré la selle et l’avait vidée de son contenu.Ce fut un coup de foudre pour le pauvre religieux.Il faillit s’évanouir à la vue d’un pareil malheur.La Providence, en qui Dom Urbain s’était toujours confié avec un abandon tout filial, ne le laissa pas longtemps dans sa détresse.De dévoués amis, de généreux bienfaiteurs, vinrent à son secours.Et, avec un courage inlassable, il se mit de nouveau à quêter et plusieurs de ses Frères firent de même avec d’heureux résultats.Grâce à Dieu, les dernières difficultés rélatives à l’acquisition de la propriété de Bellefontaine furent levées par une signature essentielle le 8 février, 1817 (1).“Dom Urbain, dit son biographe, recevait, ce jour-là, le prix de tant de travaux et de longues fatigues; il voyait s’accomplir le plus ardent, le plus cher de ses vœux, ayant 1—L’acte de vente ayant été signé le 4 mai, 1916, c’est cette date de la fondation de Bellefontaine qu’il faut admettre comme véritable. 228 LA NOUVELLE-FRANCE trouvé, ce qu’il cherchait depuis si longtemps, une demeure assurée, un lieu de repos pour ses frères.Il sembla qu’il avait accompli sa mission; il n’avait plus maintenant qu’à mourir” (1).L’appel du divin Maître ne devait pas tarder.La mort va le prendre au lendemain de son acquisition, sous un toit étranger, loin de son monastère.Revenant à Cholet le lundi de la Passion, d’une course entreprise pour rendre service à un curé, il se sentit trop malade pour retourner à Bellefontaine, et dut demander un refuge à l’hôpital de sa ville natale.Il y prit le lit pour ne plus le quitter.Le Mercredi Saint, fortifié par l’Extrême Onction et le Saint Viatique, il partait pour le suprême voyage.Il entrait dans la joie du Seigneur dont il avait toujours été le fidèle serviteur, et trouvait enfin dans la Sainte Jérusalem, le repos après lequel il avait toujours soupiré.Du haut du ciel, il veille sur ses frères ; il prie pour les œuvres auxquelles il a consacré plus de trente années de travaux souvent héroïques, et il se réjouit de voir fleurir sur cette terre qui fut jadis la Nouvelle-France, conquise par ses ancêtres à la civilisation et à la foi, les rejetons pleins de promesses d’avenir de l’arbre vigoureux qu’il a planté dans la mère-patrie.L.Lindsay, Ptre.1—Suivant la Gallia Christiana, dit l'Abbé Gaulin (Revus Canada, Perche et Normandin, 2e année, No S.p.38); les religieux bénédictins étaient déjà en possession de cette Abbaye (Bellefontaine vers l’an 1100; elle relevait alors de la célèbre Abbaye de Marmoutier-lès-Tours, fondée en 375 par saint Martin.“En 1642, l’Abbé eommendataire l’abandonne aux RR.PP.Feuillants, afin qu’elle fût réformée par ces religieux.“Pendant la Révolution de 1789, cette abbaye fut déclarée propriété de la Nation et, le 17 mai 1791, les bâtiments et une partie des biens furent mis en vente et adjugés pour le prix de 60,000 francs."En 1815, a son retour d'Amérique, où il avait conduit en 1803 une colonie de Trappistes, le R.P.Urbain Guillet acheta l’ancienne abbaye de Bellefontaine, dont il ne restait debout que la moitié de l’Abbatiale et quelques autres bâtiments.L’acte d’acquisition en fut passé le 4 mai 1816, et le P.Urbain y envoya le jour même quelques religieux pour en prendre possession.” Ce fut après l’expulsion des Trappistes de Bellefontaine, le 6 novembre 1880, que partirent pour le Canada les fondateurs de la Trappe de N.-D.du Lac-des Deux-Montagnes.Depuis longtemps ils étaient sollicités de faire cet établissement par les Messieurs de Saint-Sulpice de Montréal, et en particulier, par le vénérable Monsieur Rousselot, de pieuse et charitable mémoire, dont le frère, en religion, Père Antoine, était mort à Bellefontaine en 1864.Tous deux étaient natifs de Cholet, et par conséquent compatriotes de Dont Urbain. PRÉCIEUX MANUEL o'APOLOGETIQUE 229 PRÉCIEUX MANUEL D’APOLOGÉTIQUE (O Le R.P.Carrigou-Lagrange, professeur au Collège Angélique, à Rome, et membre de l’Académie romaine de S.Thomas d’Aquin, est déjà connu dans le monde philosophique et théologique par des œuvres de la plus haute valeur.Ses ouvrages sur Dieu (solutions thomistes des antiiiomies agnostiques) et Le sens commun, la Philosophie de l’Etre et les formules dogmatiques” lui ont valu les éloges les plus compétents et les plus mérités.On en a célébré la profondeur métaphysique et la précision technique tout autant que l’intérêt qui s’attache à ces problèmes fondamentaux.Dans une récen-sion du livre de Dieu, la Revue du Clergé français (1915, p.535) pense qu’un tel ouvrage honore non seulement son auteur, mais la science catholique tout entière.” La Revue pratique d’Apologétique (1916, p.372) ajoutait : “Louons encore cette préoccupation constante de confronter la théologie traditionnelle avec la philosophie dominante de l’époque.Par là, l’œuvre prend une réelle valeur d’apologétique”.M.Maritain, professeur à l’Institut catholique de Paris, écrivait encore : “Cet ouvrage de métaphysique pure porte l’âme à la contemplation et à la prière.” Ces précieuses qualités se retrouvent tout entières dans le nou-volume du distingué professeur de F Angelico, qui nous donne dans le traité De Revelatione une théologie fondamentale ou une veau apologétique.Déterminer avec une plus rigoureuse précision l’objet et la méthode de l’Apologétique; puis établir dans une première partie théorique, contre le rationalisme philosophique, la possibilité, la conve-Ia nécessité et la cognoscibilité de la Révélation divine; dé- nance, fendre ensuite d’une façon positive, contre le rationalisme biblique, l’existence de la révélation faite par le Christ, et confiée à l’Eglise, qui a mission de la proposer aux hommes, tel est, selon la méthode traditionnelle, observée par le Concile du Vatican, l’ordre et la ma- 1—Tbeologia fundamentalis secundum S, Tbomae doclnnam.—Pars apologe tica.—DE REVELATIONE per Ecclesiam proposita.—Auctore P.Fr.Garri-gou-Lagrange, O.P. 230 LA NOUVELLE-FRANCE tière d’un travail qui remplit deux volumes, mais dont le premier seul vient de paraître à Rome, chez Ferrari, et à Paris, chez Gabalda.L’auteur définit F Apologétique: la défense rationnelle de l’origine divine du Christianisme et de l’institution de l’Eglise de Jésus-Christ, chargée de proposer infailliblement la Révélation.Son objet, c’est donc Dieu révélant tous les mystères de la foi catholique.Toutefois, la Révélation n’est pas étudiée par l’apologête comme par le théologien.Celui-ci prend son point de départ dans une vérité venue du ciel, celui-là dans les axiomes évidents pour la raison.Le premier travaille dans une atmosphère surnaturelle et sous l’influence d’une lumière divine, le second opère dans l’ordre de la nature et par la force propre de son intelligence; il considérera dons la révélation à la lumière naturelle de la raison, bien que sous la direction de la foi, qui indique la fin à poursuivre, c’est-à-dire la défense du dépôt sacré, et les moyens propres à atteindre ce but, c’est-à-dire les motifs de crédibilité, et principalement les prophéties, les miracles et l’admirable vie de l’Eglise.Ainsi comprise, I’A-pologétique se distingue de la Théologie proprement dite, qui procède de données révélées, et de la Philosophie pure, qui n’emploie que des principes de raison.Elle est vraiment la Théologie fondamentale, c’est-à-dire la science qui explore les fondements de la foi pour démontrer leur inébranlable fermeté; elle les défend contre les attaques ennemies, et force l’esprit à confesser que l’enseignement catholique est évidemment croyable.Elle est donc la défense générale des bases de la foi.Si la vérité est sereinement immuable, le propre de l’erreur n’est-il pas de varier sans cesse ?Hier, elle battait en brèche un point particulier et invoquait tels principes qu’elle délaisse aujourd’hui pour porter son effort sur un autre secteur en faisant appel à une autre méthode.C’est ainsi que le Rationalisme Kantien du siècle dernier a fait place à toutes les variétés du modernisme du XXème siècle.La Propédeutique du cardinal Zigliara répondait aux besoins du passé.Bien qu’elle reste un modèle d’Apologétique par la solide ordonnance de son plan et la force inentamable de ses arguments métaphysiques, elle demande une nouvelle mise au point pour répondre à des difficultés, sans cesse renaissantes sous des formes ondoyantes et diverses. 231 PAGES ROMAINES C’est ce travail de rajeunissement et de rajustement qui a été entrepris par le R.P.Garrigou-Lagrange, avec une maîtrise qui fait de son ouvrage une œuvre vraiment scientifique.Tout en conservant le caractère de manuel, il est peut-être la production la plus riche et la plus complète contre l’ensemble des erreurs contemporaines s’efforçant de saper les bases du Christianisme.Les attaques de l’évolutionnisme panthéistique, de l’agnosticisme matérialiste ou idéaliste, de l’immanentisme et des diverses écoles modernistes, sont, à la lumière de l’Encyclique Pascendi, et des principes de S.Thomas, l’objet d’une critique longue et serrée.Cette réfutation manifeste chez l’auteur autant d’aisance dialectique que de pénétration métaphysique.Elle témoigne aussi d’une rare connaissance des œuvres de l’Ange de l’Ecole et de ses plus grands commentateurs.Pour être sobre, la documentation est pleinement suffisante, et les principaux tenants des .erreurs soutenues par les protestants libéraux et les modernistes sont cités dans leur texte; ainsi, ils produisent eux-mêmes leur propre pensée.Mais dans l’histoire, même nécessairement succincte de l’ApoIogétique, Newman ne devrait-il pas obtenir au moins une mention honorable ?Ce nouvel ouvrage du R.P.Carrigou-Lagrange vient à son heure.Professeurs et élèves de théologie lui seront reconnaissants de leur fournir, sur des matières aussi importantes que difficiles, un livre dont la limpide profondeur ne le cède qu’à la sûreté doctrinale.Ce traité de la Révélation répandra la lumière dans de nombreux esprits : il est vraiment l’œuvre d’un athlète de la sainte foi.Fr.Raymond-MIc Rouleau, des Frères Prêcheurs.PAGES ROMAINES À PROPOS DE LA DISETTE DE TABAC EN ITALIE.-TaRENTE.Qui aurait dit à Jean Nicot, quand il apporta le tabac à la reine Catherine de Médicis, que, trois cents ans plus tard, le régime des restrictions étant étendu à l’usage de sa plante serait regardé par une partie de l’humanité comme étant l’une des plus grandes privations imposées par la guerre ! 232 LA NOUVELLE-FRANCE Cette privation est-elle plus générale en Italie qu’ailleurs, la question est difficile à résoudre: toujours est-il que l’Italien généralement sobre au point de vue de la nourriture, n’a plus la même qualité, quand il s’agit du tabac.Dès lors, il en a vu accroître le prix avec peine, il en supporte plus difficilement encore la disette.Et chose surprenante, la feuille de Nicot faisait tellement des habitudes même des indigents, que l’on voit beaucoup d’entre eux, à l’heure actuelle, enivrés par l'odeur d’un cigare que consume un promeneur, solliciter, non plus le sou avec lequel ils achèteront du pain, mais un peu de tabac.La terrible guerre a fait naître la mendicité de la plante qui, malgré les savants dénonçant ses funestes effets, malgré les prohibitions dont elle lut l’objet, obtint, dans le monde entier, le plus extraordinaire succès.Quelle histoire que la sienne ! Jean Nicot, né à Nîmes, ambassadeur de François II, roi de France, à la cour du Portugal, en envoya la graine à Catherine de Médicis, mère du Roi, ainsi qu;au Grand Prieur de Lorraine.Au Portugal, cette plante avait été acclimatée par Hermandès de Tolède; son pays d’origine était l’Amérique où les Espagnols l’avaient remarquée à Saint-Domingue, en 1496 d’Haïti ou de S.Domingue.Elle porta divers autres noms,“Herbe de la Reine”, à cause de Catherine de Médicis qui la propagea en France,“Herbe de Nicot”, “Herbe de l’ambassadeur,” “Herbe du Grand Prieur”, Erba Santacroce, du nom du cardinal Prosper Santacroce qui, ambassadeur du Saint-Siège en Portugal, l’apporta à Rome, ce qui fit que les premiers marchands de tabac avaient pour enseigne de leur boutique la croix blanche qui formait le blason du Cardinal, mais tous ces noms disparurent peu à peu, et seule la dénomination primitive de “tabac” survécut.Au XVIIIe siècle, le célèbre naturaliste Charles Von Linné, l’un des fondateurs de l’académie de Stockholm, déclara une guerre acharnée au tabac, en le dénonçant comme une des plantes des plus pernicieuses pour la santé de l’homme.En France, Jussieu fit de même, mais la science ne put imposer ses décisions à la passion des fumeurs et des priseurs.Avant ces deux naturalistes, le tabac avait été dénoncé comme funeste à la mémoire, à la tête, aux yeux, mais Corneille avait pris sa défense en des vers qui proclamaient sa bonté, et pour ne parler que de l’Italie, quantité d’opuscules parurent ici, là, pour prouver les salutaices effets du tabac sur la santé de l’homme.En 1679, parut à Modena, La dijesa del labacco, ingiustamente accusato da critici, sonetli, Jacetie mnrali, par Alfonso Bocchi.En 1708, Nicolà Mainardis publia à Venise : Delle Virtu del labacco, suc grandissime e meravigliose operazioni, dalle quale ognuno puô cavarne non poco profitto.La Tahaccbéide, par Girolmo Baruffaldi, fut imprimée à Ferrare, en 1714, et beaucoup d’autres ouvrages parurent successivement, tous partie Le nom de tabac serait, dit-on, celui que lui donnaient les habitants à la louange du tabac, dont la défense fut prise par Mgr Lambertini, plus tard pape sous Te nom de Benoît XIV, dans le procès de canonisation de saint Joseph de Cupertin.Ce saint qui prisait avait été, de ce chef, accusé d'immortification par l’avocat du diable dont la mission, on le sait, est de mettre de l’ombre dans tous les actes de ceux que l’on veut offrir à la vénération des fidèles, pour prouver qu’ils n’en sont pas dignes.Citant l’ouvrage de Vitiliani : de Ab tabacci, Mgr Lambertini prouva que saint Joseph de Cupertin avait eu recours à l’usage du tabac pour mieux combattre les tentations de la chair: Experientia didicerunt assiduum tabacci usum venerem a suo munere retrabere, ut ipse a plu-ribus audivi, prœsertim a P.Joseph de Copertino, qui in assisiana cœnobia S.Francisci, sanctitatis fama præjulgens, quotidie xstatico raptu Jertur in aerem.Hoc enirn tabacco utitur, non tantum ad se expergiscendum, vigilemque noctu con-servandum, sed ad occurendas tamis tentationes, et Jragilitatis peccandi pericula superanda.Benoît XIV ne démentit pas les opinions de Mgr Lambertini, et son exemple mit en grande mode la tabatière dans la curie romaine.Parmi ses successeurs, Pie VII usait en telle abondance du tabac à priser que sa sou- us u 233 PAGES ROMAINES tane en était littéralement poudrée.Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII firent revivre sur ce point la figure de Pie VII.Grégoire XVI y contracta un polype dans le nez; Pie IX, qui usait du tabac sous la double forme à priser et à fumer, avait, pour plus grande facilité, fait pratiquer dans ses soutanes des petites pochettes qui lui permettaient, sans recourir aux tabatières, d’y puiser largement la poudre destinée à lui dégager les humeurs du cerveau.Qui a connu Léon XIII se souvient de l’ample courbe que dessinait sa main quand il s’apprêtait à priser.Mais chez bien des papes, le tabac ne fut pas en faveur comme auprès de ceux dont les noms viennent d’être cités.Innocent X, (Jean-Baptiste Pam-phili), qui succéda à Urbain VIII, le 15 septembre 1644, à l’âge de 72 ans, fut un terrible adversaire du tabac.Il frappa d’excommunication latæ sententiæ tout fidèle qui userait de tabac dans l’enceinte de la basilique Saint-Pierre, de son chœur, de sa sacristie, de son portique, de son atrium, sous prétexte du scandale qui en résultait Le tabac, dès lors, n’eut plus son entrée libre dans la Basilique Vaticane et ses dépendances, mais continuant à exercer son action fascinatrice sur ceux qui en appréciaient les qualités, il les attirait au dehors au milieu des offices, au grand détriment du recueillement et de la majesté des cérémonies.On ne prisait plus dans Saint-Pierre, mais on délaissait les offices, pour aller priser à l’extérieur: ainsi le scandale qu’avait voulu faire disparaître Innocent X, s’était accru, en se déplaçant.Le 10 janvier 1725, Benoit XIII, par une lettre adressée au cardinal Annibal Albani, archiprêtre de la Basilique Vaticane, révoquant l’excommunication de son prédécesseur, permit l’usage du tabac dans Saint-Pierre, sous la réserve que les bons chanoines ne se passeraient pas mutuellement leur tabatière pendant les exercices du chœur; c’était le chacun pour soi : Verum etiam, quod illorum nullus, prœsertim dum choro interest, et divinis operatur offi-ciis, arcu!am, sen tbecam, in qua Nicosianum pulverem serval, ad alios in or-bem, sen gyrum mittere palam, et publiée audeat, sub pœnis arbitrio nostro, juxta modum inobedientiæ, infligendis.Dans l’attitude favorable ou défavorable qu’ils prirent à l’égard du tabac, les papes suivaient l’opinion publique plutôt qu’ils essayaient de la faire,—imitant les souverains qui régnaient en même temps qu’eux.—Jacques I, roi d’Angleterre, défendant l’usage du tabac dans ses états, s’exprimait ainsi sur la coutume de fumer “dégoûtante à la vue, fétide à l’odorat, périlleuse pour le cerveau, nuisible à la poitrine, l’action du fumeur répand des odeurs si infectes, qu’on les croirait venues des gouffres infernaux”.Un monarque de Perse défendit de priser sous peine de l’amputation du nez; le czar Michel Federowitz en 1613 fit de même; le sultan Amurat IV, dix ans plus tard, sous prétexte que le tabac amenait la stérilité, ordonna que tous ceux qui en useraient seraient condamnés à mort.Le sénat de Berne en 1660 assimila les priseurs et les fumeurs aux voleurs et aux homicides.Et bien avant ces défenses laïques, le Concile provincial de Lima, au Pérou, tenu le 7 octobre 1538, avait fait le décret suivant : Probibetur sub realu mortis œternæ presbyteris celebraturis, ne tabacci fu-mum ore, ant syasi, aut tabacci pulverem naribus, etiam prœtextu medicinæ su-mant.A la demande du chapitre de Séville, Urbain VIII, prédécesseur d’innocent X, avait interdit, sous peine d’excommunication latæ sententiæ, l’usage de n’importe quel tabac, dans toutes les églises et chapelles de cette ville._ Le 10 octobre 1681, Innocent XI frappa de suspense a divinis ipso facto, et d’une amende de 25 écus tout prêtre qui priserait dans les sacristies des églises de Rome.Quelques années auparavant, sur l’ordre du même pape, la S.Congrégation du Concile, en date du 1 avril 1678, avait signifié à tous les évêques: (Jl sub pœna suspensionis ipso facto incurrenda probibere valeant sacerdotibus, ne mane anlequam missam celebrant ullatenus tabaccum sumant. 2%1 LA NOUVELLE-FRANCE Malgré toutes ces défenses, le tabac multiplia journellement ses amateurs, et sa vente pouvant devenir une grande source de revenus pour les états, il finit par triompher.Dans les domaines du pouvoir temporel, Alexandre VII fut le premier pape qui mît l’exploitation du tabac en adjudication, par ses deux décrets du 21 août 1655 et du 15 décembre 1665.En 1752, par un motu proprio, Benoît XIV concéda la ferme du tabac et de l’eau-de-vie au capitaine Dominique-Antoine Zaccardini pour la somme annuelle de 90,050 écus, avec l’obligation que les frères Griand (comtes) lui servissent de caution.Cette concession pontificale fut révoquée, comme nuisible aux intérêts du S.Siège, le 27 décembre 1787, et un nouveau règlement fixa le mode de la production du tabac non moins que sa vente; il dura jusqu’à la prise de possession des Etats pontificaux par les armées de la Révolution française.Alors fut établi le système de la régie que Pie VII conserva avec quelques modifications, et qui, améliorée plusieurs fois, existe encore aujourd’hui.A l’heure actuelle la régie est en disette, et les fumeurs, non moins que les priseurs, se demandent si la guerre pourra provoquer calamité plus grande.La disparition presque totale de la polenta, celle du macaroni, mets tellement nationaux, que l’on ne saurait concevoir un Napolitain sans son plat de macaroni à la main, semble avoir été moins dure à l’Italien que la liquidation plus ou moins grande des bureaux de tabac.Une des villes d'Italie dont les journaux ne parlent que très rarement, Tarente, sera l’une des cités qui auront rendu le plus de services dans la guerre actuelle.Tarente est le port où s’embarquent ou débarquent les troupes de l’armée des Balkans: bâtie au centre de trois mers, elle est le point de jonction de l’Occident et de l’Orient.Qu’est Tarente, beaucoup l’ignorent, car elle ne fait point partie de l’itinéraire classique d’un voyage en Italie.Cependant, elle mériterait bien d’être visitée.Apollodore, Léonidas, le philosophe Niside, maître d’Epaminondas, les pythagoriciens Clinia, Binon, le mathématicien et musicien Nicomaque, Zeusi, le géomètre Archita, l’athlète Icco, le musicien Héraclide, y vécurent, et tant que ses habitants ne s’abandonnèrent pas à la dépravation des moeurs, Tarente fut une puissante cité qui attirait dans ses murs les plus belles intelligences du monde.Platon y vint pour entendre parler le savant Archita.Lorsqu’elle fut corrompue par le vice, elle reçut la visite de ceux qui vinrent la dépouiller de ses richesses et réduire en esclavage grand nombre de ses habitants.Annibal s’en empara, lors de la 2e guerre punique; Fabius Maximus la conquit sur le général Carthaginois et la réduisit en colonie romaine.Trente mille esclaves de Tarente faisaient partie des dépouilles enlevées à la ville par Fabius.Elevée plus tard, par le gouvernement romain, au rang de cité municipale, elle devint le centre de telles débauches que le poète Horace, peu scrupuleux cependant en fait de moralité, lui reprocha sa dépravation.Lors des grandes invasions, les Goths la détruisirent; les habitants durent se créer d’autres foyers loin de leur patrie; ceux qui ne purent les imiter en habitèrent les ruines.Les Grecs la reconquirent sur les Goths, les Lombards sur les Grecs, les Sarazins sur les Lombards, les Normands sur les Sarazins.Tarente devint sous ses nouveaux maîtres une principauté;Robert Guiscard en obtint la possession du pape Nicolas 11, quand, après avoir reçu l’investiture de la Calabre et des Pouilles dont il avait chassé les Sarazins, il eut enlevé aux Grecs la terre d’Otrante.Son fds, son petit-fils Boémond 1, Boémond II, lui succédèrent dans cette principauté, qui passa ensuite à Henri IV, fils de l’empereur Frédéric I, puis à la famille des Durazzo, à celle d’Anjou, et autres.Enfin, en 1463, T a rente fut réunie au royaume de Naples.Le maréchal Macdonald 235 BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE fut créé duc de Fa rente par Napoléon.Telle est à grand traits l’histoire civile de 1 arente qui aurait eu pour premier apôtre saint Pierre lui-même, dont _r_ seul signe de croix aurait lait tomber et brisé la statue colossale d’Apollon ou de Jupiter, œuvre merveilleuse de Lisippe.La chrétienté de Tarente, confiée par saint Pierre aux soins de saint Amasian dont 1 épiscopat fut de courte durée, retourna aux erreurs du paganisme dès la mort de son évêque.Cent vingt ans plus tard, tandis qu’il vénérait le sépulcre du Sauveur à Jérusalem, le prêtre irlandais, saint Cathaldus, fut réjoui par 1 apparition de Notre Seigneur, qui vint lui confier la mission de se rendre à Tarente pour y reconstituer l’Eglise autrefois établie par saint Pierre et complètement détruite par l’idolâtrie depuis la mort de saint Amasian.Saint Cathaldus s’empressa de réaliser les désirs de son divin Maître, et vaincue par le zèle pastoral de son nouvel apôtre, Tarente redevint chrétienne pour ne plus cesser de l’être.Connaissent-ils l’histoire de cette ville dont les destinées changèrent si sou-soldats anglais, français qui chaque jour partent de Tarente pour se rendre à Salonique, ou bien débarquent pour aller combattre les ennemis de la civilisation sur un autre front ?Il est probable que non, et c’est fâcheux, car lorsque le passé parle, le présent devrait s’arrêter pour l’écouter.Le courage des soldats alliés ne serait-il pas stimulé encore davantage, si, en arrivant à Tarente, ils savaient évoquer l’ombre de Pyrrhus qui, appelé par les Tarentins, vint chez eux livrer bataille au consul Lœvinus et remporta sur les Romains, qui alors commençaient à faire trembler le monde, une victoire complète.Le souvenir de cet antique triomphe serait un présage de ceux qu’ils espèrent obtenir, en cette terrible guerre, et l’on sait que dans les combats la confiance en son propre succès est une force morale aussi puissante que celle des armées.un vent, ces Don Paolo Agosto.BIBLIOGRAPHIE CANADIENNE Les Premiers coups d’ailes, gr.in-S de 250 pages, publié par les Clercs de Saint-Viateur, Montréal, 1918, avec illustrations dans le texte par G.-S.Brodeur.Ce volume est tout entier fait de rédactions d’écoliers des classes des Humanités au Séminaire de Joliette.C’est tout comme si, dans un des cahiers d’bon-neurs d’une des Académies d’un de nos Collèges classiques, on avait fait un choix des plus jolis devoirs littéraires pour les livrer à la publicité.Il y a toutefois cette difference, et elle est assez notable pour être signalée, qu’on n’a pas livré au jour des travaux qu’on laissait dormir depuis des années dans un honorable oubli, Non, tout y est à jour, à la dernière mode littéraire franco-canadienne.C’est-à-dire que tous les sujets du narrations et de descriptions sont empruntés à la vie de “chez-nous”, et, par conséquent, marqués du sceau de la nationalisation.II convenait qu’à la suite du beau mouvement inauguré par les Rivard et les Groulx, les jeunes qui font leur apprentissage littéraire y allassent de leurs “coups d’ailes”, en traitant des thèmes non moins touchants, voir sublimes, que familiers, et en émaillant leurs récits de fleurs du terroir, sans jamais se tourmenter de l’appréhension qu’un Linné quelconque de la Société du Parler Français pourrait en récuser l’authenticité.Le livre porte comme dédicace “A leurs petits frères Canadiens-français les élèves du Séminaire de Joliette dédient ces humbles pages”.Puisse ce fraternel hommage susciter des imitateurs.—L 236 LA NOUVELLE-FRANCE Le Conseil de l’Instruction Publique et le Comité Catholique, par Boucher de La BruÈre, Surintendant de l’Instruction publique de la province de Québec.Vol.in-8o de 272 pages.Ce livre fort instructif est encore un précieux service rendu à notre pays, à notre province, à la cause vitale de l’éducation, par le regretté M.de La Bruère.C’est un dernier service, un dernier bienfait, qui s’ajoute à bien d’autres et qui les complète.Cette œuvre assez considérable et très substantielle occupa pendant ses dernières années tons les loisirs que pouvait lui laisser l’exercice de sa charge, dont elle est d’ailleurs comme la continuation et le complément.Il y travailla jusqu’à la fin.Placé à la source même des archives de son sujet, ayant vécu une partie des événements qu’il raconte et connu de près l’autre partie, M.de La Bruère est un témoin aussi bien renseigné qu’on peut l’être des faits qu’il raconte, des mesures qu’il expose, des progrès qu’il constate et qu’il fait constater.Et il est un témoin d’une parfaite véracité, d’une honnêteté au-dessus de tout soupçon.On en a d’ailleurs l’impression évidente à la lecture de son livre, écrit sine ira et studio, sans ressentiment et sans esprit de parti, avec le calme et la franchise d’un témoin, qui s’est fait à lui-même et aussi à Dieu le serment de dire toute la vérité telle qu’il la connaît, sans craindre rien ni personne.Ce calme et cette sérénité véridiques et vraiment historiques, outre qu'ils inspirent confiance au lecteur, permettent a l’auteur de toucher sans inconvénients des questions qui ne sont pas seulement du passé, mais qui restent au présent, pour être débattues aussi dans l’avenir.Ainsi, sur la question de l’uniformité et de la gratuité des livres (p.109 et seq.)', sur la gratuité et l’obligation scolaire (p.137 et seq)\ sur l’équivalence des diplômes conférés aux Instituteurs laïques et de la lettre d’obédience donnée aux religieux (p.158 et seq,)', sur les écoles normales et le bureau central des examinateurs; sur l’abolition de la charge du Surintendant et son remplacement par un ministre de l’instruction publique, (p.187 et seq)—l’auteur cite à ce sujet (p.209 & seq.) un passage important et justement apprécié de la Nouvelle-France—; sur certaines tendances à surveiller (p.214) et certains empiétements à repousser (p.216 et seq.), on trouvera dans l’ouvrage si bien renseigné et si sûr de principes de M.de La Bruère des renseignements fort instructifs sur le passé et des directions bien sages pour l’avenir.M.de La Bruère reste dans son livre ce qu’il a été dans sa carrière; l’homme du progrès sûr dans le développement de notre meilleure tradition.Les progrès de notre système d’instruction publique dans ses diverses branches, on en trouvera l’exposé encourageant dans ce livre et on y trouvera aussi (p.255 adfinem.) la revendication, aussi ferme que noble en son inspiration, des vrais principes qui doivent rester à la base de notre organisation scolaire.Riche de faits à retenir et de renseignements sûrs sur le fonctionnement de notre système éducationnel, inspiré par le meilleur patriotisme et fort des constatations d’une longue et précieuse expérience, ce livre du regretté M.de La Bruère sera utile, nécessaire même, à tous ceux qui ont à s’occuper de la grave et toujours actuelle question de l'Instruction publique dans notre province.—J.A.D’A.BIBLIOGRAPHIE ÉTRANGÈRE D.Paul Renaudin, O.S.R.Lu Doctrine de l'Assomption de la T.S.Vierge.Sa définibilité comme dogme de foi divine catholique.1 vol ln-8.Paris.P.Téqui éditeur, 1913.—Travail considérable, paru en partie dans la Revue Thomiste, au cours des dix années qui ont précédé la guerre.Nous avons donc là une bonne et belle étude, souvent reprise, fort élaborée, dans laquelle l’auteur traite la question sous les différents aspects qu’elle présente.L’Assomption de Marie BIBLIOGRAPHIE ETRANGERE 237 est 1 objet d une croyance universelle dans l’Eglise, au point qu’il serait plus que téméraire de la nier ou même d’en douter; mais jamais encore elle n’a reçu ce couronnement d une définition dogmatique par la plus haute autorité doctrinale qui existe.Cette définition est-elle désirable?Cent quatre-vingt-qu Pères du Concile du Vatican l’ont déclaré.Les séances interrompues par l’entrée de l’armée italienne dans Rome laissèrent, comme tant d’autres, cette question sans réponse.L’Eglise doit-elle la reprendre maintenant ?11 ne nous appartient pas de préjuger son sentiment.L’ouvrage est précieux à plus d’un titre.Il met dans un relief bien saillant les raisons qui militent en faveur d’une définition.Mais il se peut très bien que l’Eglise ne juge pas encore l’heure venue de se prononcer.En attendant elle laisse ses théologiens étudier et approfondir, elle prie et fait prier.Quand il deviendra nécessaire de confirmer quelque point de la doctrine catholique dont la négation mettrait en péril le dépôt de la foi dans l’âme des fidèles, elle fera comme dans le passé, quand elle proclamait l’immaculée Conception et l’Infaillibilité Pontificale.C’est ainsi que s’élaborent et se préparent ces grandes manifestations doctrinales qui marquent l’évolution du dogme catholique.Ce sera l’honneur de Dom Renaudin d’avoir contribué dans une large mesure à l’approche de ce grand événement.—C.Johannês Joergensen.La Cloche Roland,—Dans l’Extrême Belgique.2 vols.in-12.Paris, Bloud et Gay.—La Cloche Roland.Le vigoureux auteur de ce livre, poète et philosophe, s’était complu dans l’étude des mystiques italiens.Saint François d’Assise l’a retenu longtemps.Il vient d’écrire sur sainte Catherine de Sienne.Mais la guerre a distrait le grand converti danois.Comme tous les grands esprits, il suit avec une âme inquiète les événements prodigieux qui touchent de si près sa petite patrie.Il sent très bien, comme nous, le frémissement mystérieux de la main qui mène impitoyablement les hommes en ce moment.Il se demande avec anxiété quels seront les lendemains de tout cela.Lui qui a vu de si près la vérité et l’a embrassée avec un si bel empressement en la découvrant dans l’Eglise catholique, a frémi d’horreur en lisant le manifeste des intellectuels allemands.La secousse de sa main énergique et sans peur contribuera dans une large mesure à l’écroulement de cet échafaudage mensonger.La Cloche Roland, dans son beffroi de Gand, sonnait aux grands jours de la Belgique.Les Allemands en ont fabriqué des canons pour tuer les Belges chez eux.Mais en partant elle a laissé un écho qui n’est pas près de s’éteindre.Et les articulations que lui prête Joergensen laisseront dans l’histoire une honteuse souillure que les Allemands seront impuissants à laver.Dans l’Extrême Belgique.Nous suivons l’auteur sur tous les fronts alliés, depuis l’Italie jusqu’à “l’extrême Belgique”.C’est un voyage plein d’émotion, mais tout à l’honneur de la France, de l’Angleterre, de l’Italie et de la Belgique qui combattent pour le droit et la justice.Nous voyageons en artistes, car comme le dit le grand écrivain : “.le poète a vu juste, comme toujours les poètes, car qu’est-ce que la poésie sinon vue aigüe, vue claire, vue profonde?” (1) Après avoir chanté, avec Carducci, le Canzone di Legnano qui invitent les Milanais à se lever contre Frédéric qui menace encore la cité, il franchit les Alpes, et le premier nom que nous trouvons sous sa plume, c’est celui d’Ernest Psichari, ce petit-fils de Renan qui a rendu à l’Eglise le sang et l’intelligence que l’aïeul lui avait dérobés.Le sympathique, mais énigmatique, Charles Péguy l’arrête un instant.Jeanne d’Arc l’émeut et lui inspire des pages d’espérance.Il se hâte pour accourir bientôt au Havre, où la France, dans son grand cœur, a reconstitué pour un temps la patrie belge.II y retrouve ses amis belges, les Carton de Wiart, si nobles et si dignes qui l’y attendent.C’est là que vit et bat le cœur de la Belgique, et que se préparent les restaurations que l’heure de la justice imposera (i) Cloche Roland.atorze 238 LA NOUVELLE-FRANCE inévitablement.C’est de là qu’il part pour le Nord, vers la Panne, sur le sol belge, que les Teutons n’ont pas réussi à arracher aux mains que la Providence a cramponnées dans ce lambeau de patrie, devenue intangible, comme une protestation contre la violence implacable, et un espoir inébranlable qui soutient le courage des soldats d’Albert et d’Elizabeth, les souverains qui accueillent Jœrgensen en ami et en défenseur.Voilà deux beaux livres qui ajouteront de précieux fleurons à la couronne si riche que porte déjà l’illustre écrivain converti.C.Marie, reine de Roumanie—‘Mon Pays—Traduction de Jean Lahovary.Collection “Bellum”.Editions Georges Crès & Cie, 116, Boulevard Saint-Germain.Paris.Un vol in-16, de 144 pages, avec portrait de l’auteur.Prix fr, 1.75.“Ce pays est petit, il est neuf sous beaucoup de rapports, mais c’est un pays qui m’est cher et j’ai besoin qu’il soit cher à d’autres que moi.C’est pourquoi je voudrais vous dire quelques mots de lui.Qu’il me soit permis de peindre quelques images, de tracer quelques esquisses de choses que j’ai vues, avec mes seuls yeux d’abord, et que mon cœur a comprises ensuite.” Ces lignes de l’auteur disent l’objet de ce délicieux petit livre, qui éveille dans l’âme du lecteur un intérêt et une sympathie, que les malheurs récents, qui ont accablé la Roumanie, rendent encore plus vifs et plus profonds.Pleins de pittoresque par les paysages qu’ils dessinent et colorent, pleins de vie aussi par les mœurs qu’ils décrivent, ces tableaux tracés d’une main délicate sous l’inspiration d’une âme élevée et d’un grand cœur, font aimer ce peuple de Roumanie, et font aimer aussi la reine compatissante et courageuse, qui lui a donné toute sa vie, pour partager ses peines et ses souffrances, bien plus que ses réjouissances.Il ne faudrait pourtant pas croire que c’est la Roumanie en guerre que la reine Marie s’efforce de nous faire mieux connaître et mieux aimer.C’est la Roumanie du travail champêtre.Les paysans, les villages de la plaine et de la montagne, les monastères d’hommes et de femmes, avec leurs églises originales et leurs coutumes anciennes, les cimetières et les églises rurales, les chapelles isolées dans les vallées ou dans les montagnes, les bergers et leur dure solitude, le travail des moissons et les splendeurs de l’automne sont tour à tour décrits, avec des traits si nets et une coloration manifestement si vraie, que ces tableaux s’impriment profondément dans l’imagination et dans la pensée.Il n’est pas jusqu’aux Tziganes, avec leurs mœurs louches œt leur musique, qui ne soient décrits d’une façon attachante.“Mais leur musique est douce et mélancolique, stridente et sauvage; une nostalgie étrange anime chaque note et plus les qu’ils jouent sont gais, plus on a envie de pleurer.” Tous ces tableaux roumains, qu’à tracés une main affectueuse et compatissante, respirent eux-mêmes une profonde mélancolie qui en fait en partie le charme et qui les rend si attachants.Et le moins attachant n’est pas celui de cet hôpital militaire, où la reine de Roumanie, très affectionnée à l’armée roumaine qui l’aime avec vénération, s’est donnée aux soins des pauvres cholériques, revenant de la guerre contre la Bulgarie.Ce tableau et celui du blessé, retour de la grande guerre allemande, qui ne peut plus voir ni presque parler, et qui fait effort pour faire entendre à sa reine compatissante cette suprême expression de son affection.“Que Dieu te protège.Que tu règnes, un jour, sur tous les Roumains !” achèvent cette description de la Roumanie et lui assurent la réalisation du vœu formulé par sa reine: “C’est un pays qui m’est cher et j’ai besoin qu’il soit cher à d’autres que moi.” —J.A.D’A.airs 239 ALLIANCE HONORABLE ALLIANCE HONORABLE Sous le titre Le Parler français, L’Action Catholique du 10 mai courant publiait l’avis suivant : Parmi toutes nos revues canadiennes, le Parler français est l’une de celles qui ont recueilli le plus de sympathies.C’est pour mieux répondre à cette faveur du public que le Parler français sera un peu augmenté au mois de septembre prochain.Il sera alors publié à 64 pages.Il se fusionnera avec la Nouvelle-France de Québec, que dirige avec tant de zèle le chanoine Lindsay, et prendra le caractère d'une revue plus générale.Son titre, le Parler français, restreint nécessairement le programme des articles.Le Parler français, fusionné avec la Nouvelle-France, s’appellera le Canada français et la nouvelle revue sera publiée comme le Parler français à l’Université, sous la direction de M.l’abbé Camille Roy.Le Canada français sera à la fois une publication de l’Université Laval, et l’organe de la Société du Parler français.L’Université et la Société ne pourront que bénéficier de cette heureuse transformation.Dans la pensée des fondateurs de la Société du Parler français, le Bulletin de la Société devait, avec le temps, se développer, et devenir une importante publication de l’Université où naissait la Société.Les circonstances ne permettent pas encore de donner au projet toute l’ampleur désirée; mais la transformation prochaine sera un nouveau progrès.Le titre Le Canada français, que prendront le Parler français et la Nouvelle-France réunis, rappellera aux anciens un premier essai de revue universitaire qui fut fait en 1888.Le Canada français fut alors vivement apprécié par le public et les anciens élèves de l’Université.Le Canada français de 1918, qui sera spécialement dévoué aux intérêts de l’Université Laval et de la Société du Parler français, et en général aux intérêts de notre race au Canada, recevra, nous en sommes sûr, le plus fervent accueil.On peut être assuré de sa haute tenue académique.La brillante fortune du Parler français assure celle du Canada français.Nous n’avons pas besoin d’avertir nos abonnés que la nouvelle ci-dessus est vraie de tout point.P Avec la livraison de juin prochain, La Nouvelle-France verra la fin de son XVIIeet dernier volume, qui contiendra la Table des Matières des six premiers mois de l’année 1918.Cette décision, qui surprendra la plupart de pas toutefois causer de détriment à ceux d’entre eux qui ont versé le prix total de leur abonnement.Nous nous ferons un devoir de justice de les rembourser, selon le mode qu’il leur plaira de choisir.ceux des nôtres qui, déjà abonnés au Parler français, veulent recevoir le Canada français (et ce sera la totalité, évidemment), lecteurs, ne de- nos vra 240 LA NOUVELLE-FRANCE à ceux-là aussi qui n’étant pas abonnés à la première revue, voudraient recevoir la nouvelle, nous verserons à leur crédit, à la caisse du Canada français, la somme de 75 sous, qui leur revient de droit.A ceux de nos abonnés qui ne veulent pas recevoir le Canada français nous rembourserons, par bon de poste, la même somme réception d’un avis, accompagné de 5 sous en timbres-poste.Ceux qui, y ayant droit, ne reclament rien, seront comptés parmi les bienfaiteurs de la Nouvelle-France.Quant à ceux qui n’ont pas encore acquitté leur abonnement pour la demi-année de 1918, ou pour quelque année antérieure, nous les supplions de nous payer notre dû, afin que de part et d’autre, il n’y ait rien que d’honorable, et même de souriant, dans l’adieu où Vau-revoir mutuel que nous nous dirons.A ceux qui voudraient compléter leurs collections nous offrons un certain nombre de livraisons détachées au prix de 15, de 20 ou de 25 sous, selon leur rareté.Quelques livraisons sont épuisées.Chaque volume de la série se vend séparément deux piastres, sauf les années 1902, 1903, 1904, 1908, 1909, qui se vendent chacune trois piastres.Nous possédons quelques rares séries complètes de la revue, que nous pouvons céder au prix net de trente piastres, (au lieu de $37.75) le port à la charge du destinataire.sur L’ADMINISTRATION.Le Directeur-propriétaire Imprimerie de L’ÉVÉNEMENT, 30, rue de la Fabrique, Québec .Le chan.L.Lindsay
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