Le couvent : publication mensuelle à l'usage des jeunes filles, 1 février 1899, Février
COÛTENT Publication mensuelle à l’usage des jeunes filles.14ème année.— No 6 — Février 1899.Les abonnements Abonnement : 25 contins par an.datent du 1er septembre.—s'adresser à F.-A.Baiu.aihgIc, prêtre, curé, Ratvilon, P.Q.Travaux de la maison Ces travaux sont multiples.11 y en a qui sont agréables ; quelques autres le sont moins ; d’autres enfin sont tout-à-fait désagréables.Une jeune fille qui prétend être femme de ménage peut-elle distinguer entre ces divers “ Je veux bien faire ceci et cela ; mais quant au reste, nenni ”, manœuvre.travaux.Voilà une fausse Vous tiendrez un Vous avancez dans la vie.jour feu et lieu, vante à votre disposition ?Si Aurez-vous toujours une servons ne voulez ) pas vous soumettre à tel ou à tel soin, parce qu’il ne vous revient pas et si vous ne mettez point la propreté partout, qui s’en chargera ?Sera-t-ce la besogne de Monsieur ?Si telles sont actuellement vos dispositions, n’en dites rien, car vous coifferez sainte Catherine.Il n’y a rien de bas dans les soins de propreté, La propreté partout, c’est la doublure de la chasteté.Les actions les moins nobles, dès qu'elles sont honnêtes s’élèvent h la hauteur des intentions.La femme qui au besoin ne recule devant aucune incommodité et qui se soumet à ce qui blesse la sensualité, est particulièrement admirable, et particulièrement estimée.C’est un fait d’expérience.Dans le cours ordinaire des choses, il y a de fait, plus de mérite dans une action qui nous est antipathique que dans celle qui flatte l’orgueil ou les sens.Les femmes qui par suite de la pauvreté ou de la mauvaise fortune sont un jour obligées de faire ce qu’elles ont toujours dédaigné trouvent ¦— i is — îe métier plus dur et plus désagréable, et la vie plus à charge.Malheur aux jeunes filles qui, parce quelles les enfants d'un notaire, ou d’un médecin, d’un avocat, sont élevées comme des princes- rentes et à sont ou qui n’auront qu’à vivre de leurs se faire servir.Oui, malheur aux jeunes filles qui entrent dans la vie active avec 1 experience d’une poupée.SI'S Vive les mères qui aer tiennent leurs enfants près de la lavette, près du manche à balais, près de la patate à peler, prêt du pot,,, au feu, etc., etc.Points d’ixistoii-e ILES SAMOA Elles sont menacées de la guerre civile, les tactions, indigènes ne s’accordant point sur le choix d’un roi.Ces fies, il l’est de l’Océanie, au sud de l’Equateur, formant l’un des 22 archipels de la Polynésie.Les Anglais, les Allemands et les Américains ont des intérêts dans ces fies, La convention do Berlin en 1889 laissait a ces îles un roi pour la forme, le pouvoir effectif restant mains des trois puissances jalouses.L’élection d’un nouveau roi fait renaître les difficultés.aux — 116 — Attendons-nous à un partage prochain de ces îles entre les trois puissances.Apia est le chef-lieu des îles Samoa.ILES PHILIPPINES Les Américains, ces bienfaiteurs de l’humanité font rage dans les îles Philippines.A gu in aid o chef reconnu des Philippins vient de voir tomber plusieurs milliers des siens sous les balles du général Otis.Beaucoup de femmes et d’enfants seraient au nombre des morts.Les dépêches, de source américaine sont tout à l’avantage de nos voisins.Les Philippins soufflent aujourd'hui, d’autres auront leur tour.Ne nous étonnons pas du désordre qui règne aujourd’hui dans les îles Philippines, dans cet “ oasis catholique ” au milieu de cent nations barbares.La franemaçonnerie ne devait pas tarder à porter ses coups de ce côté.De là, tous les mensonges et toutes les calomnies inventées récemment contre le clergé et.contre les religieux Philippins.Los habitants dis Philippines, catholiques pour l’immense majorité, doivent leur conversions au zèle des Augustins, dus Franciscains, des Récollets et des Dominicains.Ces îles, appelées Philippines en l’honneur de Philippe II, découvertes en 1521, ne furent occupées pâlies Espagnols qu’en 15(>8.Elles se composent de 40 îles principales dont la.plus importante est Leçon, capitale Manille.Ces îles font partie de la Malai-ie ou archipel des Grandes Indes, à l’ouest, au nord de l’Equateur Les 10 millions d'habitants des Philippines comprennent sept jaecs : — ii7 — Les Malais, les plus nombreux ; les Igorottes, sau-v a g es de race malaine ; les nègres ; les Alfourons ; les Espagnols et métis espagnols ; les Chinois et métis chinois elles Tinguianes.Les volcans sont nombreux dans les îles Philippi- Le sol est fertile et produit le riz, la canne à nés.sucre, l’indigo, le café, les épices.Le chaume de Manille à la finesse et la beauté de la soie.Les Les Espagnols n’ont pas su conserver ce pays.Américains feront-ils mieux.Les Philippins semblent capables de se gouverner eux-mêmes.LE MONDE DES NOUVELLES % % L’Oiseau Mouche de Chicoutimi serait reçu avec avantage par les étudiants, dans nos collèges.Mgr l’archevêque de Montréal recommande tention des supérieurs du collèges do son diocèse, l’école polytechnique de Montréal.Le lieutenant-gouverneur Jetté visite les institutions religieuses de Montréal.Les sœurs missionnaires d’Afrique ont dans leur couvent d’Alger, une novice canadienne.M.l’abbé Lavallée de Sherbrooke, fait tout une campagne, dans la province de Québec, pour y établir la dévotion à la sainte Vierge, d’après la méthode du bienheureux Grignon de Montlort.Il a déjà placé piès de 200,000 exemplaires de “ Le règne de Jésus par Marie â Vat- — 118 — Une partie de lit presse fait la guerre à nos bacheliers et aux collèges classiques.Nouvelle congrégation religieuse fondée à Berlin, Allemagne, les Religieuses de Saint-Joseph.Les protestants font de la propagande à Rome.Succès nul.Saint Grégoire Dans ce grand saint nous honorons non seulement le Pontife et le saint, mais aussi le père de l’histoire de France.Il consacra, en effet, ses talents et sa science à consigner dans des fastes restées célèbres les traditions et l’histoire de ce pays.Ce livre est resté l’un des monuments les plus précieux sur les premiers siècles de la Gaule.Grégoire vint au monde à Clermont l’an 539 et lut confié dès l’âge de cinq ans à saint Paul évêque de Clermont, son oncle paternel, qui prit le plus grand soin de éducation.Sou?sa conduite, il fit de tels progrès dans la science et la vertu qu’il passait aux yeux de tous pour un saint.Dieu lui accorda même dès lors la grâce des miracles.Il guérit deux fois son père et fut lui-même plusieurs 'fois miraculeusement guéri par saint Martin à qui il avait la plus grande dévotion.La haute idée que l’on avait de sa sainteté fit qu’après la mort d’Euphone, évêque de Tours, on jeta les yeux lui pour le remplacer.Il résista longtemps à cette élection ; mais finit par accepter par condescendance pour le roi Sigehert et la reine tirunehaut.Quand il prit l’administration de ce diocèse, il le trouva dans le plus grand désordre par suite des guerres continuelles qui désolaient alors tout le pays ; mais il s’acquitta de sa mission avec un tel zèle qu’il eut bientôt corrigé ces abus et ramené dans le peuple et parmi le clergé la régularité et Fs réformes qui avaient subi dans les derniers temps une telle décroissance et de tels ravages.Dans plusieurs circonstances il se montra, à l’égal des grands évêques des premiers siècles, le défenseur intrépide des son sur — Iiç- droits de l’Flglise et de son clergé.Il eut même le courage de défendre saint Prétextât, archevêque de Rouen, contre Chilpéric et Frédegonde qui avaient juré à ce saint Prélat une haine irréconciliable.Les autres évêques craignaient de déplaire à la cour en élevant la voix en faveur de l’accusé : lui, osa tenir au monarque ce langage d’une liberté tout apostolique : “ Si quelqu’un de “ vos sujets s’écarte de son devoir et commet quelque “ injustice, vous êtes au-dessus de lui pour le châtier ; “ mais si vous-même vous vous écartez du droit sentier “ de la justice, il n’v a personne qui ait le droit de “ punir.Nous donc, à qui Dieu a commis le soin des “ âmes, nous prenons alors la liberté de vous en faire “ de très humbles remontrances et vous nous écouterez “ si vous voulez : que si vous ne nous écoutez pas “ aurez à répondre â un souverain juge qui étant le “ Maître absolu des rois, vous récompensera selon vos “ mérites.” Ce discours n’empêcha point, il est vrai, la condamnation de Prétextai, mais au moins l’altière Frédegonde dut comprendre qu’il y avait une [parole qui ne tremblait pas devant elle.Il lit en 59d le voyage de Rome pour beaux des saints Apôtres.Saint Grégoire le Grand pait alors le siège de saint Pierre.On raconte que le Pape voyant son illustre visiteur de très petite taille admirait comment Dieu avait renfermé tant de vertus et de qualités dans un si petit corps.L’Evêque connut pur révélation la pensée qui intérieurement préoccupait le Pontife et lui rappela cette parole du Psalmiste.“ Le “ Seigneur nous a faits et nous ne nous sommes pas “ faits nous-mêmes, et il est le même dans les petits que “ dans les grands.” Le Pape ne put s’empêcher de hourire et regardant de plus eu plus Grégoire t, il le renvoya comblé de dons pour lui et pour vous vous visiter les tom-occu- comme un son sam fit un grand nombre de miracles et fut lui-même de la part de Dieu l’objet de faveurs extraordinaires.C’est ainsi qu’on raconte que voyageant un jour sons les éclairs et le tonnerre d’un terrible orage, il ne fit que lui opposer son reliquaire et l'orage se dissipa en un instant* Seule* meut ce miracle lui ayant dtinüè une Eoftë de coniplai- ¦ — - I 20 — sauce en lui-même, il tomba aussitôt de cheval, Dieu voulant lui a| pr mire par là à étouller les plus petits sentiments d’orgueil et de vaine gloire.Il mourut Je 17 novembre 595, à l'âge de 511 ans.J.PROVOST, pire.Les Pelotons de Tante Aurore Tante Aurore était une vieille personne qui, à l’époque où mes grands-parents la priaient de vouloir bien être marraine, frisait élégamment ses soixante-dix ans.Elle avait été, dans sa jeunesse, d’une beauté rare et il lui en était resté beaucoup plus de choses qu’on ne le pourrait supposer, vu son grand âge.Elle était mince sans être maigre, gracieuse de formes, de haute taille, majestueuse, et les années ne.l’avaient point courbée ; elle marchait droite, portant haut la belle tête couronnée de cheveux blancs qu’elle frisait à lu mode ancienne et sur lesquels elle chiffonnait légère dentelle uoire qui répandait tout autour de visage une ombre douce et line.Tante Aurore habitait, au fond du Périgord noir, tout en liant d'une montagne de granit, un vieux castel, qui, pendant les guerres de religion, était sorti victorieux de plus d’un siège.Depuis des siècles toutes les vieilleries adorables, maniérées, splendides et magnifiques s’étaient amoncelées dans son retrait et, pleine de religion pour ce qui lui venait de ses aieux, ma tante avait tout conserve à l’égal de précieuses reliques.Elle était fort riche, tante Aurore, riche en terres, en prés, en bois, en vignes et dans ce coin perdu du monde elle avait laissé passer l’orage, entourée des vieux serviteurs dont elle avait hérité en même temps que de tout ce que lui avait laissé sa famille.Elle se prenait encore à parler du roi, de Mesdames qu’elle avait servies, des princes et de la cour dont elle avait été fort prisée, absolument comme si tout cela avait encore existé.J’étais la petite nièce de Tante Aurore, mais je n’étais pas la seule ; car dans la famille les liguées étaient nom- ma le te une I une son - IZI - breuses et plus d’une mère aussi avait demandé à Mlle de Lavaures de vouloir bien être la marraine de l’un ou de l’autre de ses enfants.- Tenir un enfant sur les fonts du baptême 11e se refuse pas, disait tante Aurore ; si ce n’est pas pour les parents qu’on n’aime pas tous de la même manière, c’est pour les pauvres petits qui viennent au monde que l’on doit dire oui, afin de ne pas leur faire un affront dès leur entrée dans la vie.Donc tante Aurore avait beaucoup de tilleuls et de filleules.Mlle de Lavaures avait aussi un carlin, presque aussi joli que son nom *, il s’appelait Amour, et la vieille iille était d’autant plus attachée à lui qu elle avait pris, depuis longtemps, l’habitude de lui parler de ses elle lui racontait, absolument comme si le chien avait pu la comprendre, les lûtes auxquelles elle s était rencontrée, et ses rêves évanouis, si bien que le carlin était devenu le confident de la vieille tille, et il avait pour i’écouter, des allures tellement attentives et pénétrées de la valeur de ce qu’on lui disait que la vieille Iille en était profondément touchée.Au fond de son castel, de même que ses aïeuls, tante Aurore s’était adonnée à des travaux de tapisserie qui auraient effrayé Pénélope elle-même ; o’etaient des berbères avec leurs multiples coussins, des baldaquins, des portières, des courtepointes pour tous les lits à colonnes, des rideaux, des tapis qui auraient pu faire croire qu elle devait vivre mille ans, non seulement pour jouit des merveilleux qu’elle accomplissait, mais surtout Aurore solive- ' n irs ; travaux pour avoir le temps de les achever.A tour de rôle, quelquefois même plusieurs ensemble, uii certain mais il les filleules de tante Aurore venaient passer nombre de semâmes auprès de leur marraine ; faudrait pas croire que pour cela la vieille fille abandonnait ses tapisseries i au contraire, avec sou jeune étal-mujur en outillons, elle s’appliquait à avance: la besogne; celle ci brodait une io>e, celle-là un iris, led moins maladroites un oiseau, uti papillon ; a celles qui étaient tout à l’ait habiles elle coudait le soin des personnages : j’étais parmi ces dernières.Au milieu des ülleulea de tau te Aurore il y eu avait ne — 122 — pus mal qui n’avaient qu’un goût très restreint pour la tapisserie ; cl és fouillaient dans les corbeilles de la vieille fille sous prétexte de chercher une nuance qui leur manquait, un bout de soie qui leur faisait défaut et mettait à mal les écltevaux et les pelotons de la marraine, ce qui la chagrinait fort.Les folles enfanta n’attendaient que cela, parce qu’elles savaient que tante Aurore s’empressait de leur dire : — Allez courir au jardin et laissez-moi tranquille.Comme on ne demandait pas autre chose, je vous laisse à penser si l’on mettait à mal les boites et les pele-tons de Mlle de Lavaures pour qu’elle donnât la clef des champs.Je tenais en héritage de mes grand’mères, l’amour de la tapisserie, j’étais donc une des rares fidèles, tenant compagnie à tante Aurore et quand elle et moi, toujours les dernières, nous abandonnions l’ouvrage pour aller prendre le repas du soir dans la monumentale salle à manger, je lui aidais très consciencieusement à remettre en ordre tout ce qui avait été brouillé par ses autres filleules.Tante Aurore m’avait baptisée : La Fée brodeuse : le nom m’en était resté ; on m’appelle encore de même dans tout le pays.Les années s’écoulaient doucement sans amener aucun changement au vieux château, mais une année, puis une autre c’était une filleule qui manquait à la réunion ; l’année d’après, une défection nouvelle se faisait, le mariage éclaircissait les rangs parmi nous et le bataillon se faisait moins nombreux autour de la vieille fille: J’avais dix-neuf ans et j’étais encore là, moi, fidèles à toutes les vacances ; parfois même, ma grand’mère, attristée, dans sa constante amitié, de la solitude de tante Aurore, partait avec moi et nous allions nous enfermer avec elle en son château, pendant une partie des longs jours d’hiver.Alors c’était pour tante Aurore une joie sans pareille, elle se mettait à son vieux clavecin, faisait de la musique à notre intention, nous chantait des airs de l’autre siècle de sa voix douce et faible.A l’époque de ces visites, G-othon, la vieille cuisinière, — 123 — mettait lea petits plats dans les grands ; quand nous étions là, c'était comme aux jours de grandes réceptions : la lourde argenterie, les vieux cristaux, les antiques livrées, tout sortait des habuts sculptés.Cunégonde bassinait nos lits, faisait de grands feux dans les cheminées de nos chambres et ne craignait pas de se relever la nuit pour venir voir si nous n’avions point froid aux pieds.Enfin, tout le logis était en fête et il u y avait pas jusqu’au carlin qui ne daignât partager avec nous les tendres confidences de sa maîtresse et n’eût pas l’air d’être jaloux de la large part qu’elle nous faisait, même à son détriment.La tapisserie allait toujours son train — Travaille, fillette, me disait tante Aurore ; si je n’use pas tous mes rideaux, je t’en laisserai quelques-uns.A part moi je souriais, tout eu me (lisant qu avant que les rideaux fussent usés, j’aurais à mon tour, des cheveux blancs en légères papillotes sur mon chef branlant, et que probablement, si je me mariais un jour ou 1 autre, mes petites filles trouveraient encore beaucoup de besogne à faire pour terminer les travaux de tante Aurore.— Quand ferons-nous les fonds de ce qui est brode déjà ?demandais je à la vieille fille.— Quand tout sera fini, me répondait-elle împertuba- blement., , ., • Cet hiver-là, nous avions ete passer, a plusieurs reprises quelques semaines chez la noble cousine de.ma irrand’mère, et lorsque Pâques arrivait, nous pensions que les beaux jours lui tiendraient encore plus joyeuse compagnie que nous ; alors grand’môre et moi nous étions rentrées au castel du Pont-des-Belles, notre demeure familiale.Il y avait trois jours à peine que nous étions de retour lorsque Baptiste, l’intendant de Mlle de Lavaures, arn vait, dare-dare, chez ma grand’mèrc, monte sur la grande mule noir qui lui servait à chevaucher par monts et par vaux, quand il s’agissait d’inspecter les domaines de sa maîtresse ou d’aller à la ville chercher des lames, des soies et des canevas. — i^4 — — Qu’y a-t-il ?demandait vivement grand’inère, en voyant entrer Baptiste son chapeau à la main.— Ah ! madame, répondait le fidèle intendant, la demoiselle est bien malade, du moins elle l’aHirme : elle ne s'est pas levée hier, elle ne s'est pas levée aujourd'hui et comme Mlle Ciinégunde allait envoyer chercher le médecin, elle l’en a empêchée en lui disant : — lié 1 ma pauvre fille, quand l'âge sonne notre glas, que veux-tu que l’on fasse d’un docteur 7 mande plutôt le curé, c'est bien mieux mon affaire ; que l’on prévienne aussi ma cousine du Pont des-Belles que je serais aise de lui dire adieu avant de lai fausser politesse ; qu’elle amène aussi la petite marquise ; quoiqu’elle soit partie presque de tantôt, il me semble qu'il y a déjà longtemps qu’elle est loin de moi, et voilà pourquoi je suis venu, madame, ajoutait Baptiste.— Partons, partons ! disait grand’mère, qui faisait seller sa mule.Pour cheminer dans les pays que nous habitons, on ne saurait le faire d’autre sorte ; ou préparait aussi une monture pour moi et nous nous mettions en route.— Mon Dieu, disait graud’mère, ce dont se plaint Aurore ne sera probablement qu’une légère indisposition ; car, enfin, ma cousine n’est pas très vieille, nous sommes du même âge, elle et moi : et la brave femme oubliait absolument qu’elles avaient toutes leu deux quatre-vingt-neuf ans sonnés à tous les clochers d’alentour.En nous voyant arriver, tante Aurore leva sa tête de dessus ses oreillers garnis de vieilles guipures et se mettant à sourire pour nous souhaiter la bienvenue : — ,)e crois que je m’en vais, disait elle à sa cousine, et comme il est de toute convenance de saluer son monde avant de partir, j’ai désiré te voir.Du plus loin que je pouvais me souvenir, c’est à-dire depuis mes beaux dix-neuf ans, ayant toujours vit tante Aurore absolument semblable à ce qu’elle était à celle heure, je ne pouvais me figurer qu’ells allait nous quitter, et, dans ma liai vêlé de libelle elevée au fond d'un château solitaire, je m’écriais : — Mais, tante Aurore, si ce u'élais le respect que je ! — 125 — vous dois, je me permettrais de vous dire «jue vous lie savez pas de quoi vous nous menacez.Est-ce qu’on s’en va quand on est jeune et jolie autant que vous l’êtes ?c’est lion pour les vieux de quitter ceux qui les aiment.Comme la triste nouvelle que la maîtresse sentait sa dernière heure approcher s’était vivement répan lu\ les hordiers, les tenanciers et les domestiques étaient tous accourus an château.Les portes ouvertes, ils étaient venus s’agenouiller dévotieusement sur le parquait de la chambre de tant?Aurore, les derniers .«’échelonnant à la suite des premiers, dans les salons et dans les antichambres.— Mes amis, disait alors la brave tille, d'une voix faible mais entièrement nette, de telle sorte que tous la pouvaient entendre, je crois toujours avoir été une bonne maîtresse et avoir fait autant de bien, autour de moi, que la chose m’a été possible ; mais si, par hasard, j’avais commis quelque méchante action, si j’avais fait du mal à quelqu’un de vous, veuillez me le pardonner, afin que le bon Dieu n'ait pas à me le reprocher quand je vais me retrouver eu face de lui.— Maintenant que je suis eu paix avec moi-même, reprit-elle après un instant, je vais aussi me mettre en règle avec ceux que je laisse derrière moi dans la vie.A toi, Jeanne, ma cousine, dit elle en portant regards du côté de ma grand’mère, je te laisse le soin de funérailles qui doivent être celles d’une fille de grande maison ; je le donne mon chapelet, mon livre d’heures et je te confie mon testament que j ai écrit il y a quelques temps déjà, et ce, afin que tu le fasses exécuter par le notaire de la famille : et tante Aurore sortant de dessous ses oreillers un pli cacheté a ses armes le donnait à sa cousine.Maintenant, petite marquise, ajoutait-elle en me faisant signe d’avoir à m’approcher de son lit, je le donne mon dé en or : il m’a servi pour commencer toutes mes tapisseries, il te servira pour les achever.Là dessus tante Aurore laissait retomber sa tête sur ses oreillers et le lendemain, à la petite aune, pendant que ce joli soleil de Pâques venait éclairer les vieux vitraux des fenêtres de sa chambre, elle ren lait a D c i ses mes I 26 —— l’âme tendre et charmante qu’elle avait reçue de lui et) un jour de grandes largesses.Tante Aurore était portée en terre ainsi qu’elle l’avait voulu, eu grande pompe.Tous les habitants des villages environnants descendaient en foule pour assister à ses obsèques et, quand tous les honneurs lui avaient été rendus, ma grand mère portait chez le notaire le testament qui lui avait été confié.Ce testament était conçu : “ Moi, Aurore de Lavantes, saine de corps et d’esprit, je fais aujourd’hui mon testament et je donne à Loui-sette, marquise dit Pont-des-Belles, d’abord Cnnégonde, femme île chambre, pour qu’elle prenne soin, jusqu’à la fin de ses jours de ma fidèle servante ; je lui lègue encore mes autres domestiques pour qu’elle les loge, vête et couche aussi longtemps qu’ils seront de ce monde.“ Je désire qu’elle conserve mes bijoux comme un précieux souvenir de sa marraine et je lui en fais don j mais avant tout et par dessus tout, ce que je lui donne, tels qu’ils seront trouvés à mon décès et aussi nombreux qu’ils puissent être, sans que personne en puisse distraire atome, ce sont les pelotons de soie, de laine, de parti-lé d’or et d’argent qui m’ont servi à tapisser depuis que je me suis retirée dans ma retraite de Lavaures ; elle seule y touchera et je lui fais défense expresse d’en donner, ne fàt-ce qu’un, à qui que ce soit.Sur ce, je prie Dieu de tenir en sa sainte garde ma chère filleule Louisette, marquise du Pont des-Belles.” Après avoir lu cet étrange testament, le notaire tournait et retournait la feuille, se demandait à demi-voix, si bien que tout le monde l’entendait : — Et le château, ses dépendances, les métairies, qui donc en héritera ?Etant nommé exécutent testamentaire, il était fort perplexe, en face du silence que tante Aurore avait gardé à ce propos ; à part soi, chacun se posait la même question et n’y pouvait répondre.— Enfin, ajoutait monsieur le tabellon, en fouillant les meubles de la défunte, peut-être y trouverons-nous d’autres explications et alors nous agirons en conséquence , ma un — 127 — (l'était l’avis de tout le monde.La journée s’achevait, les domestiques Songeaient à préparer le repas du soir que nous devions prendre en commun : le curé, le notaire, grand’mère, moi et quelques autres filleules et filleuls qui avaient cru devoir assister à l’ouverture du testament de notre commune marraine.Le lendemain matin, relativement de bonne heure, le notaire et son clerc se mettaient à fouiller les papiers, regardaient s’ils ne trouveraient pas une explication quelconque, une volonté, un ordre, un désir émanant de la trépassée.Tout cela ne m’intéressait guère ; aussi, en souvenir de Tante Aurore, je me mettais à mon métier qu’elle avait quitter pour s’aliter et pour mourir, et, mon doigt orné du dé qu’elle m’avait donné, je continuais la tapisserie beaucoup plus par habitude, que mue par le désir de l’achever.— Pauvre tante Aurore, pauvre tante Aurore !.murmurai-je en alignant mes points comme si elle avait été là pour me voir ; et dire que tout est fini et que je ne la reverrai plus jamais à cette place que j’occupe, Et, tout en songeant à elle je fredonnais doucement les romances d’autan qu’elle nous avait fait souvent entendre.J’achevais un peloton de laine et je trouvai, à la place de la bobine, un louis de quarante francs.— Oh 1 grand’mère, m’écriai-je, venez donc voir ce dont se servait tante Aurore pour dévider ses laines et ses soies I Grand’mère arrivait et, peu à peu, elle regardait pele-ton après peleton ; chacun était enroulé sur une pièce semblable à celle que j’avais trouvée.— C’est étrange, disait le notaire qui était accouru aussi pour voir ce que j’avais découvert en travaillant, et, pendant qu’il regarda t sa cliente, Jeanne du Pont-des-Belles, qui écartait les soies des pelotons qui étaient devenus son héritage, il en avisait Un plus gros que les autres et me disait : — Veuillez voir un peu, marquise, ce qu’il y a sous celui-là. - I 28 —- 101 tais à dévider la soie et bien- Tranquillement je me n.tût j’apercevaiH, à la place «lu Ionie «l’or, nu épais papier.Mais il y en avait une mi belle feuille, cette tern,le «lait si parfaitement, pliée qu'elle attirait l’œil «lu notaire qui, la prenant ,1e mes «loigts, aussitôt ,pie le dernier brin ,1e soie en avait été ôté, la dépliait et, lisait : “ Ceci est une donation que j’ai faite, «le mon vivant, et par laquelle je lègue, après moi, tout ce «pie je posséderai, à mon décès, à ma filleule bien année, Loliisetie, marquise du Pont-iles-Belles, c'est-à-dire mon chateau, mes terres, mes métairies, mon argent, enfin tonl ce que l’on trouvera m’avant appartenu, aussitôt qu on m aura portée en terre ; et ce, en l’honneur de la fidele compagnie qu’elle m’a tenue en tapissant à côte de mot.“ Qu’on n’aille pas croire que c’est une fantaisie «le vieille fille qui me fait ainsi disposer «le mon bien : non, mais ,’ai remarqué que les femmes qui ne savent pas se créer' des travaux pour occuper leurs loisirs se missent facilement tenter par le diable ; qu'elles tournent presque toutes à mal et que ce qu’on leur donne ne profite pas plus à elles qu’aux autres ; une femme radiante a toujours l’âme saine et c’est en raison de la belle petite âme que j'ai découverte chez Louise du Pont-, es-Belles que je la fais mon héritière unique et universelle, parce que je sais qu’elle usera liignemenl et largement «le tout ce dont je lui fais cadeau." je fus aussitôt inné en possession «le ce qui avait appartenu à tante Aurore, mais j'ai toujours garde les tapisseries auxquelles se sont usees les belles mains « e la vieille fille ; le dé dont son doiizt était armé ne m a pas quitté davantage ; il m’a servi a parfaire le trousseau «le mes enfants, «les vêtements pour les pauvres, et j'en ai cousu, i oimême, le linceul dans lequel un 1 m’envelopper quand, après une vie bien remplie, Dieu me permettra d’aller me reposer auprès ,1e ceux qui m’ont aimée, «le ceux qui sont piueés devant, ainsi que ¦ii m’ont laissée finir le elle- devra le disait tante An ivre, et q ni in toute seule, ce qui n’est pas gai tous les jours.Mbk n’Aoiioxxii.
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