La revue de Manon, 1 octobre 1927, samedi 1 octobre 1927
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Ilillll â\" i " • ‘ ; ¦ ¦ * : •»X*v .v.v.v.v.vr*:.;.;.;.v.v.;.; m:; illlllPP m*.zÆM ¦ ¦ ! liiïliilllllll v.SÿÿrxÿvS;?.1:*:^ - , i • .* *• • **• • ¦ MVt'.ViVt'tW.'.'.V.' lillifcilP* ::XxX: » '.V r'?: m v.X mrnMmmwsmmÊ MK 5ÉÎIIËI GENE TUNNEY Dans ce Numéro: UN ROMAN COMPLET PETITE MUSE DeForge lOc DAWES w$*' * % yu PLUS DE 100 ANS D’EXPERIENCE DANS CHAQUE BOUTEILLE 1503 6 La Revue de Manon Revue littéraire la plus distinguée des Foyers Canadiens Armand Homier Gérant de Circulation Canada : Etats-Unis : abonnement I an, $2.00; six mois, $1.25 I an.2.25 ; six mois, 1.50 Troisième année No IG ADRESSE : 2035, rue Saint-Denis, Montréal.Tel.Est 5765 Paraissant Bi-Mensuellement Mlle Emma Geodron, directrice-propriétaire Résidence: Tél.: Calumet 6760-J Montréal, 1er Octobre 1927 Administration: M.J.-Arthur Homier Directeur-gérant Rés.: Calumet 0166-W Le numéro: 10 sou* RÉFLEXIONS" LE PETIT ENFANT” Le petit enfant n’est un individu que dans une très faible mesure, il entre dans la composition de la famille comme un bloc dans l’élaboration d’une “construction” enfantine.Il pense et éprouve ce que pense et éprouve son entourage.Puis, les années venant, un changement, souvent inquiétant, survient en sa personne.Il devient “lui-même”, il forme un tout complet.Il découvre en son esprit des notions, des idéals, des aspirations différentes de ceux de sa famille.Sa propre destinée s’agite en lui.Cette minuscule fraction d’humanité se détache du tout et prend conscience de son existence personnelle.L’esprit choisit, le cœur décide.Ce “détachement” est obligatoire, c’est une loi de nature.Le jeune homme ne peut rester un fragment, une dépendance de ses ascendants.Mais cette crise prévue ne vous permettra-t-elle pas, en vous donnant conscience de votre propre entité, de-conserver votre père ?Dans un sens, il vous est impossible de le conserver.Il vous faut le perdre, puis le retrouver.Et c’est cela qui est dur.L’obéissance ne répondra plus au commandement; aux ordres donnés succéderont les conseils et les suggestions.Au lieu de l’ignorance enfantin^, protégée par l’expérience, on trouvera l’amitié réciproque.Le père doit apprendre qu’il n’a plus affaire a un bébé et le jeune homme savoir que la sagesse de son père, son expérience, ses conseils ont autant de valeur qu’en possédaient son autorité et ses ordres.Tout d’abord, étudiez votre père.Comprenez que vous avez tout intérêt à l’étudier, qu’il est un compagnon plus précieux qu’aucun des camarades qui exercent sur vous un si grand attrait.Soyez patient avec lui.Essayez de comprendre qu’il est aussi embarrassé par les changements subtils survenus en vous que vous l’êtes vous-même par ceux que vous observez chez lui.Rappelez-vous que s’il n’est pas omniscient, si sa sagesse est parfois en défaut, il ne fait pas moins pour vous tout ce qui est humainement possible.Sans doute, il a peine à revenir de sa surprise à ne plus voir en vous un bébé, docile à ses ordres, auxquels nulle explication n’est demandée.Votre personnalité, en se développant, lui apparaît peut-être encombrante, abusive.Ayez de la sympathie pour lui.Vieillir, vous le saurez un jour, n’a rien d’humoristique.Ce triste devoir s’accompagne de regrets, de désillusions, dé chagrins déchirants.Vous ignorez le nombre de ses rêves brisés, combien de fois il a été déçu, trompé, combien de fois il a repris courage après avoir renoncé à la lutte.N’oubliez pas non plus qu’il a nourri à votre endroit des rêves d’avenir qui vous paraissent absurdes peut-être, mais qui ne lui en étaient pas moins chers.Il désirait faire de vous un médecin comme lui, ou un avocat, ou un fonctionnaire, ou un fermier, tel que lui encore, et il lui est dur de se soumettre à la volonté manifestée par vous de devenir un musicien ou un ingénieur.Evidemment, il ne devrait pas songer à vous faire entrer dans une carrière quelconque alors que vous avez reçu en partage tels dons, tels goûts marqués, mais il agit ainsi parce qu’il vous aime et il faut avoir de la patience avec les pères aussi ' bien qu’avec les enfants.Toute chose présente deux faces, et les délicates relations de père à fils ont leur envers et leur endroit.Un garçon devrait savoir se servir de son père comme ce dernier se servir de son fils C’est une perte irréparable que celle d’un père.Et nous perdons ceux que nous aimons autrement que dans la mort.On pourrait même dire parfois que la mort est le meilleur des moyens de séparation.Des morts, nous ne pensons que de bonnes et tendres choses.Mais la perte de ceux auxquels nous sommes attachés, lorsqu’elle est due aux griefs, aux malentendus, à la désunion, de quelle amertume n’est-elle pas accompagnée ! Un des problèmes les plus délicats posés par les affections humaines est celui qui touche aux relations existant entre père et fils.L’homme commence par être très fier d’avoir un fils et jusqu’à ce que ce dernier arrive à l’adolescence, le père semble le préférer à toute autre personne.Mais voici que l’enfant grandit, fait preuve d’une volonté propre, d’une individualité; prétend choisir ses camarades, manifeste des opinions et des goûts particuliers.Un changement se produit.Et il est triste de dire que ces deux êtres qui étaient si intimes et si attachés l’un à l’autre deviennent presque des étrangers.Le jeune garçon s’entend moins bien avec son père qu’avec le reste de l’humanité.En sa présence, il est maladroit et irritable; il finit par l’éviter le plus possible.Il semble qu’une barrière se soit élevée entre eux deux.Je voudrais expliquer au jeune garçon — ce n’est pas aujourd’hui le tour du père — ce qu’il peut faire pour renverser cette barrière.Cela vaut la peine, mon jeune ami, de conquérir votre père.Votre vie est riche en proportion de vos affections.Et de toutès les amitiés masculines possibles, nulle ne peut avoir le goût et la profondeur d’une amité entre vous et votre père.L’amour d’une mère est une chose merveilleuse, l’amour d’une épouse est un facteur important dans la vie, les amitiés masculines ont leur valeur propre, tandis que les amitiés féminines sont très secourables si elles sont de la bonne sorte.Mais rien ne peut égaler le fait d’avoir un ami tendre, compréhensif et inébranlable en la personne de celui qui vous a élevé, qui a travaillé pour vous et qui, durant toute votre enfance, a songé à votre avenir.Frank CRANE.* NOS ROMANS COMPLETS A NOS NOUVEAUX LECTEURS Voici la liste des romans complets déjà parus dans notre revue: “CENDRILLON AU BAL” par Guy Chantepleure (paru dans le numéro du 15 juin) ; “PRES DU BONHEUR” par Henri Ardel (paru dans le numéro du 1er juillet); “PERILS D'AMOUR” par Daniel Lesueur (paru dans le numéro du 15 juillet) ; “LE MARI DE GISELE” par H.A.Dourliac (paru dans le numéro du 1er août), “MALGRE ELLE” par Eva Jouan (paru dans le numéro du 15 août) ; “PROFIL DE VEUVE” par Paul Bourget de l’Académie française (paru dans le numéro du 1er septembre), “LE ROMAN DE LUCIEN ’ par Guy Vander (paru dans le numéro du 15 septembre), et “PETITE MUSE” par Henry de Forges qui paraît dans le présent numéro.Ce dernier sera suivi de LA CHANSON DES ROSES par René Poupon qui paraîtra dans notre numéro du 15 octobre.On pourra se procurer les romans déjà parus en écrivant ou en s’adressant à “La Revue de Manon”, 2035 rue St-Denis, Montréal.Chaque roman se vend 10 cents et est expédié sans frais de poste.i I i i i I I Page quatre LA REVUE DE EM A H O H lMontreal.1er Octobre 1927 POLA NEGRI SES DEBUTS, SES FILMS, SES AVENTURES par Robert Florey Pola Negri enfant.— Ses débuts au théâtre.ES choses les plus extraordinaires, les plus fantaisistes aussi ont été racontées sur l’enfance de Pola Negri.Les biographies de cette grande artiste, faites pour créer autour d”elle une atmosphère romanesque et romantique, ne se sont que bien peu inspirées de la vérité.Il n’est question dans la plupart d’entre elles que de l’aristocratie polonaise qui aurait servi de cadre à l’enfance de Pola, de persécutions, de déportations et de châteaux en flammes ! La vérité est tout autre.Pola Negri est née le 31 décembre 1897 à Lipno,, près de Varsovie.Sa mère, Eléonore Kielczewska, fille d’un gentilhomme, juge communal de Brdow, avait épousé Georges Chalupez, d’origine hongroise mais citoyen polonais.La bonne harmonie ne régna pas longtemps dans le ménage Chalupez qui devait se séparer peu d’années après la naissance de Pola.Restée seule avec sa fille, Mme Chalupez, qui ne possédait aucune fortune, dut pourvoir seule à ses moyens d’existence et assurer l’avenir de sa fillette.A 8 ans, la petite Pola fut admise à l’école de ballet qui pourvoyait le Théâtre National de Varsovie.Sa compréhension innée de l”art chorégraphique et son application furent vite remarquées et appréciées des maîtres de ballet qui lui prédirent le plus brillant avenir.Tout semblait en effet justifier ces espoirs lorsque subitement Pola abandonna la danse pour se consacrer à l’art dramatique qui satisfaisait davantage ses aspirations artistiques.Elle débuta le 2 septembre 1912, au petit Théâtre, sous la direction de Zaleski, dans un rôle particulièrement difficile de “Voeux de jeune fille”, du comte Fredro.Le public et la presse furent enthousiasmés par le talent de la plus jeune artiste dramatique polonaise.Elle venait de terminer sa quinzième v'.-vv* V.vtf* V*tf*f*ff*.X’/v./ mm 'V//.V mm mm WÉ v/.v/ Pola Negri aime à voyager.La voici montant dans le Pullman qui la conduira à New-York.annee.Parmi les rôles principaux créés par Pola Negri dans le même théâtre, citons celui de Claire dans “La Fin de Sodome’ , de Suderman, et celui de Hega dans “Dankructwo’’, de Bjornson.Par décret du 4 juillet 1913, Pola Negri fut admise en qualité de sociétaire au Théâtre National dramatique de Varsovie.Elle y créa plusieurs rôles remarquables.Sa popularité augmentait de jour en jour.Son nom sur l’affiche garantissait le succès de la pièce.Sa richesse d’expression dramatique et la plastique irréprochable de ses gestes lui valurent un véritable triomphe dans le rôle de Fenella dans “La Muette de Portici”.Au moment où sur la scène Pola obtenait un très vif succès, e!le visionna pour la première fois de sa vie un film américain.Il s’agissait en l’occurrence d’une histoire du Wild-West en deux bobines, qui avait été produite par les “Kay Bee’’ ou les “Broncho Billy Films” quelque part dans les anciens studios d’Edendale.Le mouvement, l’action, la photographie du film plurent à Pola et elle accepta les propositions de Hertz, le directeur du studio “Le Sphinx”, qui lui demandait de tourner le rôle principal d’un film intitulé “Esclave des Sens’”, dont Pola était d’ailleurs l’auteur.Le premier film de Pola Negri pour la U.F.A.comportait un mauvais scénario, il fut mal mis en scène, et lui fit regretter d’avoir quitté le théâtre.Son deuxième film fut un peu meilleur, mais la mise en scène laissait toujours à désirer.Pola s’en fut trouver Paul Davidson, le general manager de la U.F.A., et insista auprès du puissant personnage poui que la “régie”’ de son troisième film, qui s’intitulait “Les Yeux de la Momie”, fut confiée à un acteur comique nommé Ernst Lubitsch.Davidson refusa.Pola bouda.Davidson tenta de lui expliquer que Lubitsch n’était qu’un médiocre acteur comique, qu’il n’entendait rien au cinéma et que c’eût été folie que de lui confier d’importants capitaux pour la mise en scène d’une bande telle que “Les Yeux de la Momie”.Pola fit tant et si bien que Lubitsch fut cependant engagé comme metteur en scène.Le film remporta un énorme succès artistique et commercial et c’est alors que Lubitsch et Pola Negri tournèrent — c’était pendant la quatrième année de la guerre — “Carmen”, le meilleur film produit par la U.F.A.en 1918.La réalisation de “Carmen” rencontra des difficultés sans nombre.La vie, à cette époque, était impossible à Berlin et, sans le courage de Lubitsch, le film n’eût pu être achevé.Pola Negri devint, après ce film, la plus grande étoile du cinématographe allemand.Elle tourna ensuite “La Dubarry”.“La Dubarry”, dit-elle, me fit comprendre la force du ciaéma et sa diffusion, car, après la présentation du film, je fus connue dans le monde entier.” Pola Negri signa un contrat avec la Paramount.Elle tourna, pour cette Société, le dernier film qu’elle fit en Allemagne : “Montmartre”.Pola avait fondé en Pologne un asile pour les petits orphelins de Varsovie; elle envoyait en outre beaucoup d’argent à des oeuvres polonaises et un jour elle fut violemment prise à partie par la presse berlinoise qui lui reprocha d’envoyer tout l’argent cu’elle gagnait en Allemagne à des organisations polonaises.Pola répondit qu’elle utilisait également une partie de ses revenus à Montréal, 1er Octobre 1927 r*ge cinq LA REVUE DE MANON i » >1 » aider plusieurs institutions charitables allemandes, et qu’en outre elle estimait que l’emploi de ses salaires ne regardait personne.Cette campagne de presse lui fit néanmoins beaucoup de peine.Quoique très reconnaissante au public allemand pour l’accueil qui lui avait été fait, Pola fut satisfaite de s’en aller en Amérique.Elle laissa son orphelinat de Pologne aux bons soins de sa mère et elle s’embarqua pour les Etats-Unis.Quand le transatlantique pénétra dans le port de New-York, le coeur de Pola Negri s’emplit de joie.Elle devait plus tard adopter les Etats-Unis d’Amérique comme sa nouvelle patrie.“Passion”, “Carmen”, “La Dame aux Camélias”, “One Arabian Night” et plusieurs autres films tournés par Pola Negri pour la U.F.A.et édités aux Etats-Unis par la “Paramount” avaient réalisé le miracle de faire de la jeune actrice polonaise une des grandes favorites du public américain, qui, chose incroyable, non seulement acceptait d’emblée tous les films dans lesquels l’étoile paraissait, mais encore exigeait des exhibiteurs yankees la présentation de toutes les bandes interprétées par la première star que l’on puisse vraiment qualifier d’internationale.Jusqu’en 1921 le public américain ne voulait pas de films étrangers, les membres de l’“American Legion” allèrent même jusqu’à bocotter les établissements cinématographiques qui s’étaient permis de faire passer “Le Cabinet du Docteur Caligari”.Ce film fut interdit, parce que allemand.La sortie du premier film de Pola Negri sur les écrans américains dissipa toutes les aversions et toutes les antipathies que les Américains éprouvaient pour le film étranger.Du jour au lendemain, Pola Negri fut sacrée grande star et quand elle se décida à venir aux Etats-Unis, son voyage de New-York en Californie prit des allures de déplacement royal.Tous les journaux mentionnaient les faits et gestes de Pola, en énormes manchettes, et les admirateurs de l’étoile étaient si nombreux à la gare de Los-Angeles, le jour de son arrivée, que les dirigeants de la “Paramount” décidèrent de la faire descendre à Pasadena et de la conduire en automobile de Pasadena à l’hôtel Ambassador, ceci afin d’éviter les manifestations populaires.New-York lui avait fait une réception triomphale.La colonie cinématographique d’Hollywood se montra plus réservée.On se méfiait de la première étoile étrangère “importée”.Les premiers mois du séjour de Pola Negri, à Hollywood, furent pour elle un véritable cauchemar.Elle fut accueillie par des critiques et, très fière (elle ne fut pas, avec ses camarades d’Hollywood, la véritable Pola Negri au coeur d’or), elle se montra tout d’abord hautaine.On ne le lui pardonna pas.Mais aujourd’hui, après plusieurs années passées en Californie, elle est devenue une des étoiles favorites du Filmland.Hôtesse exquise, le Tout-Hollywood se presse dans sa maison, chaque fois — et le fait se renouvelle souvent — qu’elle donne des dîners ou des réceptions.Pola en arrivant à Hollywood n’avait pas d’amis.On prétendit que ses fiançailles avec Charlie Chaplin n’étaient qu’une affaire de publicité.On dit aussi que sa maison et ses luxueuses automobiles n’avaient qu’un but, celui de rendre les autres étoiles jalouses.Pendant de longs mois, Pola vécut déplorablement seule.Petit à petit les choses changèrent.Elle se fit de nouvelles relations après la présentation de chacun de ses nouveaux films et elle devint très populaire à Hollywood.Elle fit l’acquisition d’une maison splendide à Baverley-Hills (maison qui avait été construite pour Priscilla Dean).Et maintenant Pola est heureuse, elle joue au tennis, nage dans son swimmings-pool et quelquefois dans l’Océan Pacifique, à Santa-Monica; elle danse, fait de l’auto, monte à cheval et mène la vie de la femme américaine moderne.La grande artiste travaille avec courage, car elle aime son Art et lui est entièrement dévouée.Aux studios Paramount d’Amérique, Pola Negri a tourné depuis son arrivée: “Bella Donna”, sous la direction de George Fitzmaurice; “La Danseuse espagnole”, l’Herbert Brenon, avec Adolphe Menjou, Wallace Beery et Antonio Moreno; “Paradis défendu”, de Lubitsch, avec Adolphe Menjou, et Rod La Rocque, et toute une série de films assez irréguliers et dont aucun ne remporta un succès semblable à celui qui accueillit des films tels que “La Dame aux Camélias”, “One Arabian Night”, “Gipsy Love”, “The Flame of Love”, “Carmen” ou “Passion”, qu’elle avait tournés en Allemagne.Elle parut ensuite dans “East of Suez”, de Raoul Walsh, avec Edmund Lowe et Noah Beery, puis, sous la direction de Sydney Olcott, dans “La Charmeuse”, avec Gertrude Astor.Elle joua également dans une bande de Paul Bern, “La Fleur de la Nuit”.Quand les dirigeants de la Famous-Players décidèrent de refaire “Forfaiture”, ils donnèrent le rôle qui avait été créé par Fanny Ward à Pola Negri et celui du mari à Jack Holt, mais ce film, dirigé par Fitzmaurice, nous rendit seulement plus précieux le souvenir du “Forfaiture” de C.-B.de Mille.Dimiti Buchowetz-ki, “importé” aux Etats-Unis après la présentation à New-York de “Danton” et de “Pierre-le-Grand”, mit en scène plusieurs bandes avec Pola Negri, entre autres “Men”, avec Robert Frazer comme leading-man, puis “Lily of the Dust”., avec Ben Lyon et le comédien Raymond Griffith.Encore une fois sous la direction de Herbert Brenon, Pola Negri tourna “Shadows of Paris” (Mon Homme), avec Adolphe Menjou, Charles de Roche et Huntley Gordon.Elle fut l’interprète ensuite de “Good and Naughty” sous la direction de l’intelligent réalisateur de la nouvelle école, Malcolm Saint-Clair.De nouveau avec Buchowetzki, elle tourna “The Crown of Lies” (La Couronne des Mensonges) avec Robert Ames comme leading-man.Enfin, dans un grand effort combiné des talents d’Erich Pommer de la U.F.A.et du talentueux metteur en scène Moritz Stiller, Pola Negri tourna une bande intitulée “Hôtel Impérial” qui est certainement la meilleure dans laquelle elle ait paru depuis son arrivée à Hollywood.La technique et la réalisation de Moritz Stiller sont intéressantes.“Fils de Fer barbelés”, adapté d’après le roman de Hall Caine: “The Woman of Knockaloe”, fut dirigé par Rowland V.Lee sous la supervision efficace d’Erich Pommer.C’est encore (Suite à la page 8) ' m ®a V-VV'/V' vSv-vW Cette photographie fut prise au temps où Pola Negri et Charlie Chaplin étaient considérés comme fiancés.A t Page six £Montréal, 1er Octobre 1927 LA REVUE E> E £M A N O N m ORSQUE Mme Durand et sa fille Geneviève rentrèrent dans leur salon, un spectacle effrayant s’offrit à leurs yeux.¦o* o< *o< o< DURANDAL Pièce saccagée, pillée, bouleversée de fond en comble.Chaises, fauteuils, consoles retournés; vases, bibelots, vaisselle pulvérisés .Dans un tohu-bohu d'a- .pocalypse, des tables gisent, les jambes en l’air.La cheminée est veuve de sa pendule, de ses candélabres, de ses potiches.Une glace agonise, éventrée.Le piano béant a lâché toutes ses partitions.La bibliothèque a vomi tous ses livres.Sur les murs éraflés, les tableaux pendent, de biais, cependant qu’au plafond, criblé de trous, le lustre se balance comme une escarpolette.Guerre ?Séisme ?Fin du monde ?Mme Durand, statufiée devant cette nouvelle Sodome, ne put proférer un mot.Elle laissa courir un regard éploré.— Un cataclysme ! Un désastre! souffla-t-elle en s’appuyant contre sa fille.Il y eut un lourd silence.— Et dire, reprit elle faiblement, que tout cela est l'œuvre de ton père ! Quel homme, mon Dieu, quel homme ! Est-il possible d’être emporté à ce point ?Mais c’est un Attila ! Ah ! il m’a effrayée aujourd’hui.Oui.Depuis vingt ans que j’assiste à ses colères, c’est la première fois que je le vois dans cet état.Ma parole, il a eu un accès de folie furieuse.Il est fou ! Ton père est fou ! C’était de notoriété publique.M.Charlemagne Durand, rejeton d’une lignée célèbre et répandue, symbolisait le type accompli de l’homme coléreux et violent.Sur la cinquantaine, carré, grand, gras, congestif, pléthorique, il promenait, sur une terre qu’il jugeait impossible-, des sourcils hargneux, une lèvre oblique, un œn réprobateur.M.Durand ne riait pas, il ricanait II ne souriait pas, il grimaçait.Il ne parlait pas, il aboyait.Depuis le sein martyrisé de sa nourrice, jusqu’au guichet rébarbatif de sa fonction, on ne lavait jamais connu d’amène et d’humeur sociable.Toujours prêt à grogner, prêt à mordre.Des éclats de voix ébranlaient-ils sa maison, sa rue tranquille ?Les voisins observaient: — C’est Durandal qui manifeste.Durandal ! Evocation de la formidable épée que le roc même n’avait pu rompre.Il y a ainsi de ces hommes qui portent une destinée de tonnerre et de révolution.* Comme beaucoup de coléreux, M.Durand était susceptible à l’excès et il affichait, par surcroît, un redoutable esprit de contradiction.Aussi qualifiera-t-on non sans raison, de maladresse, l’aveu brutal de Geneviève: — Papa, j’aime quelqu’un.Dans un silence précurseur d’orage, M.Durand avait foudroyé sa femme et sa fille, et, tout de suite, il s’était senti submergé de rage.Le fait qu’on lui eût caché cette aventure, que les deux femmes eussent provoqué l’événement en cachette et qu’on l’en prévînt le dernier, lui, le maître, ainsi que d’une affaire à régulariser, le déchaîna comme un cyclone.Pendant quelques minutes, ç’avait été catastrophique.Dans un écroulement de meubles et d’objets Geneviève avait opposé sa volonté froide et têtue à la furie tonitruante et dévastatrice de son père.— Qu’il ne tombe jamais sous ma main, tonnait-il.' .— Je l’aime, bravait-elle.— Je le tuerai, jura Durand.Et, à court de salive et de munitions, il était sorti dans un grand bruit de portes et d’anathèmes.— Jamais tu ne pourras épouser ton pauvre Amédée, trémola Mme Durand.— Si, mère, je l’épouserai.— Mais, alors, tout l’appartement va y passer.— C’est mon bonheur que je défends.Ah ! non, je ne me courberai pas, comme tu as fait, toi, pendant vingt ans.Vingt ans ! Un homme pareil ! C’est inouï ! — Que veux-tu.Ah ! ce “que veux-tu” de lassitude, de résignation, d’habitude.Toute la faible et sensible et passive Mme Durand était dans ce “que veux-tu” soumis et philosophe.* * tf Cependant, M.Charlemagne Durand, ayant dégringolé son escalier, bondi sur le trottoir, bousculé maints passants, était arrivé, par d’énergiques .enjambées, dans un petit square non loin de là.A bout de souffle, il s’assit.Il faisait une adorable après-midi d’avril.L’air était tiède, nonchalant.Un soleil limpide jouait sur les gazons et les visages heureux, les bosquets, les esprits se montraient bienveillants, et les oiseaux délivrés pépiaient dans les blondeurs de l’atmosphère.M.Durand ôta son chapeau et s’épongea le front.Cette colère l’avait anéanti.Calmé, il laissa flâner son regard sur les oisifs sommeillants, les nounous jacassantes, les marmots gambadants et insoucieux.Quel beau temps ! Quelle douceur de vivre ! Des couples passaient, épanouis, rayonnants.Tout incitait au délassement, à la joie, à la bonté.M.Durand soupira.Non, décidément non.La colère n’est pas, ne peut pas être l’état normal de l’homme.On ne porte pas impunément dans la cervelle un cratère en activité.Cette lave en fusion constante, ronge, déprime, exténue.De la vie, elle mutile les riants aspects et assombrit les clairs moments.Elle est l’implacable ennemie de tous les bonheurs possibles, des attendrissements, des sincérités, des élans.Ah ! connaître un peu de repos, de calme, de douceur.M.Durand se redressa, l’œil hostile, la narine dilatée.Mais le moyen ?Oui, le moyen de ne pas s’insurger, éclater devant les turpitudes quotidiennes ?Le moyen de ne pas planter l’épée de son courroux dans le ventre prolifique de la Bêtise et de la Médiocrité ?Le moyen.Non.Tout cela n’était rien encore.La perfection ne saurait être le privilège de quiconque ici-bas.Soyons francs.Ce qui, par-dessus tout, attisait l’irascible M.Durand; ce qui, décidément, restait pour sa nature une énigme et justifiait hautement sa tristesse, c’était que, jusqu’à ce jour, pas un être, pas un, n’eût été assez adroit, assez subtil, pour lui crever, sans douleur, l’abcès de son mal, et, par là même, lui découvrir son âme, son âme nue et vraie, sans doute ni 'meilleure ni pire que d’autres, ni moins sensible, ni moins humaine.“Qui me Soulagera, m’affranchira de ma colère ?” songeait-il avec amertume.Car, intimement, M.Durand souffrait, et cet homme ne pardonnait pas à ses semblables leur impuissance ou leur mépris à le guérir de sa souffrance.— Cette humanité est infâme ou imbécile, grognait-il du matin au soir.L’était-elle autant qu’il le disait?Etait-il, lui, aussi injuste, aussi misanthrope qu’il le montrait ?Il n’y a rien comme la colère pour savoir masquer la vertu.Au fond, les hommes ne sont pas si mauvais que l’on croit.Il y a seulement une manière de les approcher, de les prendre et de les comprendre et, ce faisant, de dégager d’eux-mêmes un point, ce point psychologique souvent imperceptible mais réel, qui est le chemin sûr et direct de leur cœur.Le soir venait, un soir pur et reposant.Durand se leva et sortit du jardin comme à regret.Soudain, il se fixa, gonflé, incandescent.— N.de D.! grinça-t-il.Elle m’obéira.Et il s’élança dans la rue, martelant le pavé de toute sa fureur réaccourue.* ÿ * Comme il arrivait sur son palier, quelqu’un tendait la main vers la sonnette de sa porte.— Vous désirez, monsieur ?— Monsieur Durand, s’il vous plaît ?— C’est moi, monsieur.— Ah! très bien.parfait.fit l’autre en s’inclinant.Vraiment, je.Mais déjà M.Durand, tout à ses pensées tumultueuses, introduisait le visiteur dans son bureau.* * * — Je vous écoute, monsieur.Et l’œil virulent de Durand décortiqua l’inconnu.C’était un tout petit jeune homme, mince et rose, aux grands yeux confiants et clairs, pleins d’imaginations émues, de vivacités amusées, et dont le sourire extasié, ni sot ni déplaisant, éclairait un visage d’adolescent.Un duvet blond, ombrant la lèvre supérieure, une sorte d’aplomb puéril, d’intrépidité naïve, de hardiesse primesautière, ne parvenaient pas à atténuer l’impression de pureté d’âme et de fragilité.Opposition formelle et cocasse de Charlemagne Durand.— Permettez d’abord que je me présente: Labadou.Amédée Labadou.Durand fronça le sourcil.Ce nom ne lui disait rien.— Connais pas, monsieur, gronda-t-il, en tambourinant le bras de son fauteuil de ses doigts impatients.— Dans ce cas.Amédée s’est levé, rectifiant la position, rajustant ses gants et son sourire.— Monsieur Durand, j’ai l’honneur de vous demander la main.— Quoi ?Cela a claqué comme une porte, vibré comme un clairon, et Durand s’est dressé, d’un bloc.Son regard fusille et incendie, sa lèvre tremble.Amédée sourit.— Ah! c’est vous.rugit Durand, congestionné.— C’est moi.Dans sa voix, dans son attitude, ni i * I"Montréal, Octobre 1927 LA REV U E D E DA A NON Page sept présomption, ni timidité, mais une juste assurance faite de spontanéité charmante et de simplicité naturelle.M.Durand en demeure sidéré, sous le coup d’une douche glacée.—• Mademoiselle Geneviève, poursuit Amédée aimablement, devait, ce matin-même, vous faire part de nos chers projets d’avenir.Ne doutant pas de l’heureuse issue de cet entretien, j’ai pensé qu’une plus grande discrétion deviendrait incorrecte et qu’il était nécessaire de me faire connaître de mon futur beau-père.Je suis donc venu.Oh ! je vois bien que vous êtes un peu surpris, mais je sens que, déjà, votre sympathie m’est acquise.Merci.J’ai eu vingt ans au printemps dernier.Fils unique d’une honorable famille, j’ai devant moi la plus brillante carrière.dont il ne me reste plus qu’à faire le choix.Votre fille, monsieur, est adorable, et je l’adore.Nous nous entendrons très oîen.Je suis doux, bon, courageux, intelligent, modeste; elle sera heureuse.Elle aime les enfants, moi aussi.Nous en aurons beaucoup.Debout, apoplectique, M.Durand était sans force et sans parole.Il se disait: “Est-ce de l’inconscience ou de l’effronterie ?” Contenu, la gorge serrée, il put articuler: — Savez-vous, monsieur, à quel point vous pouvez être téméraire ?— Oh! je sais, monsieur, que j’ai droit à vos reproches.On n’entretient pas de relations avec une jeune fille sans l’assentiment paternel.Mais vous êtes bon, vous êtes ému.Bon ?Emu ?Durand se sentait gonfler à vue d’oeil.Son prestige aurait-il décliné ?Il beugla: — On ne vous a donc pas dit qui j’étais, monsieur ?— Mais.mais le meilleur des hommes.— Vraiment ?— Un peu vif, un peu fantasque, m’a avoué Mlle Geneviève.Mais la bonté même.• ; — Mensonge ! Infâmie ! éclata Durand de toute sa véhémence débridée.Je suis méchant, monsieur, cruellement méchant.Et personne, entendez-vous, personne ne peut m’empêcher d’être méchant, parce que je veux être méchant.Amédée secouait doucement la tête.— Non, monsieur, non.Un père qui a mis au monde une fille comme la vôtre, ne peut pas être un méchant homme.Sur le coup, le bon sens de la réplique a cloué sur place M.Durand.Il demeure vacillant, hagard.Il souffle et sue.Très pâle, maintenant, il prononce d’une voix rauque : — Sortez vite, monsieur, sortez ! Je ne réponds pas toujours de la vie des gens qui m’exaspèrent.Amédée émet un sourire entendu.— J’entends bien: vous voulez savoir à quel point j’aime votre fille ?L’épreuve est bonne: je reste.Oh ! mon cher beau-père, comment pouvez-vous douter encore de ma sincérité.Si vous saviez comme nous nous aimons ! Nous nous sommes rencontrés un jour — le 16 mai — par une après-midi délicieuse, comme celle d’aujourd’hui, tenez.Elle avait une robe mauve pâle.Qu’elle était jolie ! Nos regards se sont croisés et nous avons compris tout de suite que nous étions liés l’un à l’autre pour la vie.Geneviève m’a dit: “Pourvu qu’on veuille bien”.J’ai répondu: “Puisque nos cœurs le désirent”.Il faut toujours laisser agir la nature, n’est ce pas ?C’est bien plus simple et c’est toujours mieux fait.Et je sens que vous êtes de mon avis, monsieur.Oui, parce que vous vous rappelez.vous vous rappelez votre premier amour, le grand, l’unique.Et je suis sûr que l’on vous aurait étonné, alors, si quelqu’un s’était avisé de vous diré: “Tu n’épouseras pas la femme que tu aimes et que tu as choisie.” Et Amédée parla, parla d’abondance, d’instinct, de toute la franchise de son cœur neuf, éclos merveilleusement au matin de la vie.M.Durand écoutait.Il écoutait — ô prodige ! — calmement, sans contrainte, sans colère.Sans colère ! Oui, en vérité, lui, Durand le quinteux, Durand le terrible, devant ce jeune homme si jeune, si frais, aux naïvetés touchantes, aux crédulités exquises, devant cet esprit étrange et émouvant, encore ouvert à toutes les illusions, à tous les éblouissements de ce monde, Durand le fermé, l’aigri, le dur, se sentait accablé de surprise et d’attendrissement.— Alors, vous comprenez, concluait Amédée, quand nous avons jugé que rien ne pourrait plus nous séparer, nous nous sommes dit: “Il faut prévenir papa et maman.Et tout sera fait”.Tout sera fait ! Confiance et force admirables de l’ingénuité.M.Durand n’avait-il pas souri ?Une sorte de satisfaction élargissait son visage.Fait sans précédent, ses nerfs et sa bile ne clamaient pas vengeance.Qu’arrivait-il ?Stupeur de rencontrer en ce siècle un tel spécimen d’homme périmé ?Compassion pour cette ignorance, cette chétivité ?Allons donc ! L’impression ressentie prenait une ampleur, une clarté plus significative et plus belle.Quelle trouvaille ! Jusqu’à cette heure, on lui avait opposé, que sais-je ?l’entêtement, la fierté, la ruse, la passivité, l’audace, la pitié, la suffisance, la timidité.Mais jamais, jamais encore, il ne s’était heurté à la candeur.La candeur ! Spectacle rare et passionnant ! Par tous les dieux de la terre et du ciel, n’était-ce pas le miracle tant attendu, souhaité ?Ne tenait-il pas enfin la créature exceptionnelle capable de l’assouplir, de le tempérer, de lui faire entrevoir l’aspect souriant de la douceur et de la bonté ?Dans un grand silence, M.Durand considéra longuement ce jeune homme splendide qui lui apportait ainsi, sans le savoir, la fraîcheur de la modération et de la mansuétude, le charme mystérieux du sentiment et de l’émotion.Blême, M.Durand s’adossa contre un meuble.Des retours offensifs de colère se heurtaient en lui à un calme acharné.Stoïquement, il se raidissait dans la lutte.Et puis, son trouble grandissant l’effraya.Devant Amédée ébloui, il sortit précipitamment, courut dans sa chambre, s’enferma à double tour, et là, seul, il tomba sur son lit et sanglota.ÿ ÿ * Mme Durand et Geneviève achevaient de remettre le salon en état, quand Amédée leur apparut.— Amédée ! — Amédée ! Elles se précipitèrent.' — Malheureux ! Ne restez pas ici, supplia Mme Durand.— Papa ne voudra jamais, affirma Geneviève.—; C’est lui qui m’envoie, dit Amédée.Et, au milieu d’une stupéfaction légitime, le fiancé magnifique s’expliqua simplement.— Mais comment, comment avez-vous fait ?bégaya Mme Durand.— Je ne sais pas, moi.Je suis venu, j’ai parlé.Il a été charmant.D’ailleurs, pouvait-il me refuser ?— Pouvait-il.?— Voyons, puisque nous nous aimons, Geneviève.Argument ineffable de la candeur tombant comme un sourire entre ces deux femmes en pleurs.— Allons, soupira Mme Durand, je vais pouvoir peut-être remeubler mon salon.André RANSAN.nnait Vcanaoi/ù5| ®8ME®| défiuiu « wr.Gin Canadien Melchers Croix d’or LA BOISSON LA PLUS SAINE (( Fabriqué à Berthierville, Qué., sous la surveillance du Gouvernement Fédéral, rectifié quatre fois et vieilli en entrepôt pendant des années.TROIS GRANDEURS DE FLACONS: Gros: Moyens: Petits: 40 onces 26 onces 10 onces $3.65 2.55 1.10 Melchers Distillery Co., Limited MONTREAL.m Dans son prochain numéro: “LA REVUE DE MANON JJ publiera {’histoire complète de la vie de TOM MIX accompagnée de plusieurs photographies NE MANQUEZ PAS DE LIRE CET INTERESSANT ROMAN.y rage hurt £Montréal, 1er Octobre 1927 LA REVUE DE iM A N O N POLA NEGRI (Suite de la page 5) une histoire de guerre, dont l’action, qui se passe cette fois-ci en France, nous montre la haine, puis l’amour qu éprouve une paysanne normande (Pola Negri) pour un soldat allemand interné dans un camp de prisonniers.Tout l’art de Pola Negri est basé sur des émotions réelles, arrivées, “vécues”, qu’elle place comme des notes de musique sur “la portée”, le canevas de sa technique, de sa discipline de danseuse, de sa science des attitudes, du mouvement, de la symétrie et de l’équilibre.Chaque rôle est l’objet d’une étude laborieuse, serrée, étroite, pour laisser libre et faire jaillir l’unique émotion et le geste adéquat.Ce travail fait, dans le courant d’un film, elle ne reçoit personne et ne voit personne, s’astreint à des exercices de souplesse, de repos, d’inspiration.Demain, sur le “set”, le meilleur d’elle-même sera le premier jet que son directeur devra saisir au vol, comme un chasseur rapide.C’est dans la vie qu’elle puise, c’est à la vie qu’elle emprunte.Sa vie privée est connue de tous, elle est en dehors des habitudes admises.La pudibonderie des clans de Los-Angeles lui passe des choses qui suffiraient pour “tomber” n’importe quelle autre favorite.On raconte d’ailleurs (sans trop savoir au juste) trop de choses sur la vie sentimentale de Pola Negri.Peut-être le titre de “Comtesse” a-t-il rehaussé la valeur de “l’importation” de Pola en Amérique ?Ce titre de Comtesse n’est sans doute pas étranger au fait que depuis “Shadows of Paris” Pola s’est presque toujours cantonnée dans des rôles de nobles dames, reines ou impératrices.Quoi qu’il en soit, Pola monte, Pola se perfectionne.Sa présence, son entrée quelque part est un événement.Elle est marquée du grand signe.Pola Negri est faite pour le cinéma.De la danse et de la pantomime elle a apporté au cinéma une technique qu’elle n’a cessé de développer, qui la rend inimitable, technique faite de spontanéité et de rythme, d’ordre et de symétrie.Elle est incontestablement la prêtresse la plus dévouée au progrès du Nouvel Art.Pola et la guerre Durant quatre mois, Pola offrit ses services à la Croix-Rouge Russe, et quand elle reparut au théâtre elle n’en continua pas moins son service avec zèle.Elle passait ses journées à l’hôpital, prenant soin des soldats blessés et les soignant avec dévouement; la nuit elle jouait au théâtre.L’hôpital était pour Pola un théâtre de Tragédie, les soldats agonisants étaient les protagonistes du drame, 1 horreur en était la pièce et la mort le souffleur.Toute la vérité, toute l’émotion qui se dégagent de Pola Negri dans ses rôles dramatiques et toute la tristesse qu’elle nous montre dans certaines créations à l’écran datent de celte période de son existence.Pola aimait surtout à écrire les lettres des soldats blessés et des illettrés.Les rudes fermiers du Caucase et les Tartares, les farouches Cosaques et les paysans polonais ignoraient tout d’un enseignement même primaire, et Pola se montrait inlassable, non seulement à les soigner, mais à écrire de longues lettres à leurs familles.Ceux qui n ont pas vu la mort de près ne peuvent apprécier la vie comme elle doit l’être, — dit Pola, •— et elle ajoute que ceux qui n’ont pas connu le malheur et qui n’ont pas vécu dans la tristesse ne peuvent réellement pas apprécier le bonheur.Un incident pénible obligea Pola à abandonner l’hôpital, et comme elle dit elle-même, il y a certaines choses qui sont simplement enregistrées dans la mémoire, tandis que d’autres sont si tragiques qu’elles se gravent dans notre âme.Un jour de décembre, à l’hôpital militaire de Varsovie, un tout jeune soldat dut être immédiatement amputé du bras droit.Après l’opération, le mutilé fut transporté dans une des salles et se trouva justement sous la garde de Pola Negri.Quelques heures plus tard, revenant à lui, il demanda un verre d’eau.Pola lui tendit le verre, mais le malheureux réalisa seulement à cet instant l’effroyable opération qu’il venait de subir.Il poussa un cri terrible, et Pola, lâchant le verre qui vint se briser sur le plancher, s’évanouit.Elle en avait trop vu et ne pouvait plus supporter l’horrible spectacle de l’hôpital.Elle tomba malade, ses nerfs étaient brisés !.Pola Negri est aussi parfaite hôtesse que parfaite actrice.Elle demeure au coeur de Beverley-Hills, dans une résidence magnifique entourée de palmiers et de poivriers.En arrivant chez elle, vous avez l’impression de vous trouver devant une de ces somptueuses habitations coloniales du Sud.De grandes colonnes blanches supportent le chapiteau monumental de la maison.Partout, des fleurs aux parfums exquis et des plantes grasses.Dans le parc, des cèdres et des pins.Un valet correct et laconique vous reçoit et vous guide jusqu’à un immense salon de réception où vous êtes reçu par l’étoile elle-même.Pola Negri est toujours vêtue à la dernière mode de Paris, elle adore les beaux bijoux et ses doigts, ses poignets et son cou sont toujours parés de joyaux d’une incomparable beauté.Je ne connais rien de plus charmant qu’une conversation avec Pola Negri.Elle adore la musique et la peinture, elle lit énormément et elle se tient au courant des dernières oeuvres des meilleurs écrivains européens.Les écrans du monde entier vous ont trop de fois montré des gros premiers plans de l’étoile polonaise pour que vous ne connaissiez pas son visage tout aussi bien que si vous eussiez vécu dans son intimité.Les cheveux de Pola sont d’un noir de jais.Elle change souvent sa coiffure — suivant les rôles qu’elle interprète — mais porte généralement, à la ville, ses cheveux “shingled-bob” à plat, encadrant son joli visage.Ses yeux, à la fois verts et gris, sont très expressifs, elle peut cependant dissimuler leur éclat, grâce à de longs cils recourbés, qui lui sont si utiles à l’écran.Son teint est brun, et elle ne se maquille que très légèrement.Elle a les plus jolies petites oreilles du monde.On ne peut s’empêcher, lorsque l’on quitte la maison de Pola Negri, d’être quelque peu ému, en pensant à cette jolie femme, à cette grande artiste, au coeur d’or, qui vit seule comme une reine en exil, et cela semble quelque peu paradoxal de trouver une reine du cinéma en exil au pays du cinéma.Ses amours En revenant d’un voyage à Varsovie, j’eus, nous conta Pola Negri, certaines difficultés à la frontière.On voulait, ou m’interdire de rentrer en Allemagne avec mes bijoux, ou me faire payer des droits de douane énormes.Je me fâchai et demandai à voir le commandant du poste.J’insistai tant et si bien qu’il me fut permis de voir cet officier sans me douter que de cette rencontre mon avenir sentimental devait dépendre.Le comte Eugène Dombski, descendant d’une des plus vieilles familles polonaises, me reçut.Je lui exposai mon cas et, très aimablement, il m expliqua que la loi sur l’importation des bijoux en Allemagne n’était que temporaire.J’étais entrée fort irritée dans son bureau, en quelques mots cet homme charmant me calma.Et c’est ainsi que je fis la connaissance de celui qui devait quelques semaines plus tard devenir mon mari.” Les premiers mois qui suivirent l’union du comte Dombski et de Pola Negri furent très heureux.Mais l’actrice avait la nostalgie du studio et dès qu’elle exprima le désir de retourner à Berlin, son mari s’opposa fortement à l’idée de voir la comtesse Dombski redevenir une actrice.Pola Negri ne fut mariée que dix-huit mois.Chaque fois qu’elle parlait de retourner au théâtre ou au studio, le comte entrait dans de violentes colères.Pola, jugeant que son amour pour l’art dramatique était beaucoup plus ancien, et sans doute plus fort que celui que lui inspirait son mari, n’hésita pas à s’enfuir du château de Sasshowiece, où elle vivait, le jour où Dombski lui déclara formellement que jamais plus elle n’aborderait les planches ou le studio.>' Avant de connaître le comte Dombski, Pola Negri avait été amoureuse d’un bel artiste polonais qu’elle avait connu alors qu’elle était encore très jeune et qui, malade, mourut dans ses bras.(A suivre page 30) IMontréal, 1er Octobre 1927 Page neuf LA REVUE DE MANON * * ÜH ;.vv.v.W >v.y lliiiii SS::*® • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • • * ,v.v.• • • * • * •».y • • • V.* • • • • • • • • • • • • »• « • • • • • • • • V >>w&.• • • • • • • • • »•.••• • • • • • • »' • • v.%v.w; • • • • • • • • • • • * • • • • • • • • 0 • • • • • • • • • • • • • • • • • • • •’.y • • • • • • • • • • • • •• • • • • • • • • • • Dolorès et Hélène Costello (Warner Bros,) CHARLIE CHAPLIN, qui vient d’être libéré de tous soucis matrimoniaux, annonce que son dernier film “The Circus” sera bientôt mis en circulation.Ce film, commencé il y a plus d’un an et demi, ne fut pas montré en public à cause du procès intenté à Charlie Chaplin par sa femme.HAROLD LLOYD tourne actuellement à New-York les dernières scènes extérieures d’un grand film dont le nom n’est pas encore choisi.PATSY RUTH MILLER vient de signer un long contrat avec la compagnie Tiffany Productions.La rumeur est de plus en plus persistante que Ramon Navarro doit entrer prochainement dans un monastère.Ramon a un frère et deux sœurs qui sont déjà en religion.ALLAN DW AN, le grand directeur bien connu, épousera dans quelques jours Marie Shelton, scénariste de grand talent.RAYMOND GRIFFITH doit épouser prochainement Bertha Mann et partira aussitôt pour Londres, où il doit tourner plusieurs films pour une compagnie anglaise.Comme on le sait, Raymond Griffith ne fait plus partie de la Cie Paramount.JACK GILBERT et RENEE ADOREE commenceront bientôt à tourner “The Cossacks”.RICHARD BARTHELMESS est actuellement à New-York.Il vient d’assister à la première de son dernier film “The Patent Leather Kid”.Il passera un mois de vacances aux îles Catalina et commencera ensuite à Mexico, “The Noose”.GLORIA SWANSON démentit avec vigueur la rumeur qu’elle et son mari, le marquis de la Falaise de Goudray, doivent se séparer.Ce dernier est actuellement en France et doit revenir dans quelques mois et il est tout probable qu’il tiendra un rôle assez important dans le prochain film de Gloria intitulé “The Last of Mrs.Cheney”.COLLEEN MOORE est de retour aux studios de La First National et commencera prochainement à tourner “I’ll Tell the World”.La Cie F.B.O.vient de commencer trois productions: “Coney Island”, une production de Ralph Ince avec Loie Wilson, “Red Riders of Canada” avec Patsy Ruth Miller et Charles Byer, sous la direction de Robert DeLacy, et “The Little Buckaroo” avec Buzz Barton, étoile âgée de 13 ans, sous la direction de Louis King.LE BUREAU DE CENSURE de la Province de Québec vient de refuser le film “Metropolis”, film allemand de propagande.Nos félicitations aux directeurs pour leur vigilance à nous protéger contre tous films étrangers qui puisse faire du tort à notre mentalité et à notre nationalité.“OVER THE ANDES”, tel est le titre que vient d’adapter Douglas Fairbanks pour son dernier film qu’il avait d’abord nommé “The Gaucho”.Ce film aura sa première au mois de novembre, au théâtre Liberty, New-York.Dernières Nouvelles des Studios Page dix LA REVUE DE &A A N 0 N lMontréal, 1er Octobre 1927 Z O TUNN V j î 4r ^4r ~v* ^?^?^?*?*?^?^?*?51 Gene Tmmey Dans son premier film, ‘‘The Fighting Marine” ¦ :••¦¦ .ÿxxX;#: V.’.* C’est devant une assistance de 150,000 personnes réunies dans l’immense arène du Soldier’s Field, à Chicago, le 22 septembre dernier, que Gene Tunney, le champion du monde à la boxe, a réussi à défendre victorieusement son titre contre Jack Dempsey, après une bataille acharnée qui dura dix rondes.Jack Dempsey est venu tout près de mettre son adversaire hors de combat dans la septième ronde, en lui portant un terrible coup de sa droite à la mâchoire.Sous la force du coup, Tunney roula au plancher et y resta couché sur le dos pendant neuf secondes.A ce moment-là, Tunney parut être fini, mais par un prodige de force et de courage, il revint à lui et put se relever et continuer la ronde.Des milliers de spectateurs discutèrent la lenteur avec laquelle l’arbitre compta les secondes.Certains ont prétendu que Tunney est resté couché plus de 12 secondes.Dans la presque totalité des rondes, Tunney eut l’avantage, et, à la fin du combat, Dempsey était hors d’haleine et saignait des deux yeux.Dempsey s’est battu comme un lion, mais il avait à lutter contre un adversaire plus jeune que lui et en parfaite condition.4 La décision des juges et de l’arbitre fut unanime.Dempsey fut bien près d’être mis hors de combat dans la dernière ronde, et lorsque la cloche sonna annonçant la fin du combat, il continua à lancer des moulinets dans le vide, alors que le champion était vigoureusement acclamé par la foule.Dempsey était encore très étourdi par les derniers coups que Tunney lui avait portés.• • Avant d’entrer dans l’arène, Tunney pesait exactement 189 ^ livres et Dempsey 192y2.Les seconds du champion étaient: M.Gibson, son gérant, Jimmy Bronson, Lou Fink, son entraîneur, et Lou Brix.Ceux de Dempsey étaient: Leo P.Flyn, son gérant, Billy Duffy, Jerry the Greek, son entraîneur, et Gus Wilson.La bataille eut lieu dans un rond mesurant 20 pieds, et les derniers sièges étaient éloignés de 550 pieds du centre de la plateforme.Les recettes de ce mémorable combat se montent à $2,800,000.De ce montant, Tunney a touché $1,000,000., alors que Jack Dempsey reçut pour sa part $450,000.Le promoteur Tex Rickard a fait un bénéfice de plus de $600,000.Les prix d’admission étaient de $5.00 à $40.00.Il sera peut-être intéressant pour les lecteurs de “La Revue de Manon” d’apprendre que lors du premier combat entre les deux adversaires, il y a un an, et au cours duquel Tunney remporta le titre de champion en obtenant la décision des juges sur les points, exactement 125,732 personnes assistèrent et payèrent $1,895,723.' Jack Dempsey, alors champion, reçut $700,000.et Tunney $200,000.Tex Rickard réalisa près de $500.000.“Gene” Tunney, fils d’un débardeur, est né le 15 mai 1898 à New-York, -dans le quartier “Greenwich Village”, qu’il habite depuis sa naissance.Le champion James J.(Gene) Tunney n’a pris que peu d’intérêt à la boxe avant la déclaration de la guerre entre les Etats- Unis et l’Allemagne.En cette circonstance “Gene” s'enrôla immédiatement dans la marine américaine, et c’est au cours de son séjour en France qu’il commença à faire activement de la boxe.En 1918, “Gene” prit part à de nombreux engagements avec l’ennemi et fut assez heureux pour n’être jamais blessé.Il faisait partie du corps “The Devil Dogs” qui fit tant parler de lui en France.Au cours d’un tournoi organisé à Paris, il gagna le championnat de la classe des poids mi-lourds.Il pesait alors 165 livres.De retour dans son pays natal après la fin de la guerre, après avoir reçu sa commission du gouvernement américain, “Gene” Tunney mit hors de combat, en deux rondes, Bob Pierce.En 1922, il fut défait par Harry Greb au cours d’un combat de 15 rondes.En 1923, il défit cete fois Harry Greb.En 1924, il battit Ray Thompson, en le mettant hors de combat.Au cours de la même année, il mit hors de combat Georges Carpentier, Ermina Spalla, Joe Lohman, Harry Foley et Buddy McHale.Quelques mois plus tard, “Gene” et Greb se battirent de nouveau, mais cette fois sans décision.Puis il surprit le monde pugilistique en mettant hors de combat Tommy Gibbons qui avait tenu tête d’une façon si magistrale à Jack Dempsey lors de leur mémorable bataille qui eut lieu à Shelby, Montana.Cette dernière bataille lui permit de lancer un défi au champion Jack Dempsey qu’il vient de battre une seconde fois.“Gene” Tunney a toujours mené une vie exemplaire.Il ne fume pas et ne fait jamais usage de boissons fortes.Au cours de sa carrière pugilistique, commencée il y a sept ans, “Gene” Tunney a pris part à 62 combats avec le résultat suivant: il a gagné 30 batailles en mettant ses adversaires hors de combat, 16 sur les points et 16 sans décision.Tunney a signé l’année dernière un contrat de cinq ans avec Tex Rickard par lequel il s’engage à ne pas se battre sans que celui-ci ne soit le promoteur du combat.J.ARTHUR HOMIER.Gene Tunney HÜPi^^Plül Splpf#' ’ ¦mm xx-xvx ÿÿ.'ÿ.y- |:v x-s-x- mm x-x-x-: :x-xX>:X:'x oxxxxxx- x-x-x vx::;x;x:x::'x: XjXxXj x* ¦XvXvX;XvX;X\;X ;X;X;::X:::X; X-X-XX- ;X;Xv S®!:;:;: x*x-x-x%:S: À-.; SS-xW jx-xjx&x-x XyXyX XxXjX;:; .¦ .::: .! ‘*V-*«VVAV-“-V/iVfV\Vr’*Vt\V*VV%\V»\ViVm’i mmmm Wrnmmi mmm mmm •Xv-w.vXv: •-kgggg-p x-x-x x.-.'.-x-.S-ggi-g:-:*:;: mmmm mmm mmmmmmm ;X;X::v:::X:->:-:X:;X-x::-:x'x-: ^ ; 1 mmmmmmm .: mmmmm.•¦X^Xy •XyXW StfxWKx xxxxx-x ¦x-x-x- x-x-x mmm ¦mmm : XyX;X:x:::;XX:j:;ii; mmmm üiiliüii x-xx-x-:- SSxSSiSiS::-::: .-.-.v.-.-.-.-.V.-.-.V.-.V 'mm- x'ixi^x •ÿXvXyX xXSx-Xx:::;':: ¦X-X-:- Xxxxixxx; :x*iSis: mm :Xx:::xXx:x;: XÿX: x-xjxX -X-I-X- ¦:-:X:-x:x ÿxxvx-: •:-x:x'x::X::x ¦:&& m x-x-x-: xix-:x:X; mm x-'-x:-:*: t) XÿXÿ Xxx-;-:-x v.vX X‘; .' - 3888» (Montréal, ter Octobre 1927 LA REVUE DE (MANON Page on^e 1% NOTRE ROMAN COMPLET par Henri de FORGE PREMIERE PARTIE LA LYRE D’OR Dans la fraîcheur clu soir, une musique chanta — Petite Magda ! — Grand-père ! — Donne-moi le bras.Je veux aller j il s qu’à mon piano.— Mais vos forces, grand-père.— Mes forces sont suivant mon état d’esprit.Ces longues stations au fond de mon fauteuil, en face de mes seules pensées me pèsent, et ces médecins qui me les ordonnent, m’exaspèrent.J’ai besoin de vibrer encore, de faire de la musique, de reprendre mon inspiration, malgré mon grand âge.Je sais bien que mes jambes sont faibles, que mes doigts sur le clavier ne sont plus agiles, mais si tu pouvais comprendre, ma chère petite, tout ce qui chante encore en moi.Oui, je sais bien.Pour tout le monde, le vieux Green n’existe plus; le vieux Green, c’est du passé, — une belle page peut-être, — mais on l’a tournée.Il y a d’autres musiciens en Hollande.— Ne dites pas ces choses, grand-père!.— Il faut le dire, au contraire.Je suis à l'écart de la vie, dans ce coin de verdure où je me suis blotti, parmi mes tulipes et mes roses, Magda, puisque c’est notre passion à tous les deux .La maison n’est même pas dans Middelbourg, elle est dans sa banlieue, comme retirée du monde, au fond de la Zélande.J’ai voulu cela après le chagrin que m’a fait la mort de ta mère bien-aimée; j’ai préféré vieillir tout seul près de toi, qui aimes tant ces fleurs.Ma meilleure fleur à moi, c’est toi-même Magda, c’est ton parfum, le parfum de ta petite âme de vingt ans.Lui seul me donne l’énergie pour hitter encore, puisque je ne travalille plus.— Vous allez rouvrir votre piano, cependant, grand-père ! .— Oui ! pour penser.Penser en musique.Me souvenir en musique.Retrouver de la souffrance qui va vers des années qui ne sont plus, des années très chères.Et le vieillard appuya sa haute stature, que courbaient les années, sur l’èpaule de l’enfant charmante qui était comme la bénédiction de sa vie.Magda soutint son grand-père jusqu’à la vaste pièce ornée de souvenirs où se trouvait le piano, un piano d’un prix inestimable sur lequel Green avait composé toutes ses oeuvres, devenues aujourd’hui classiques.i_ ¦ * * * Justement, en cette journée-là, qui était une journée radieuse de printemps, le soleil pénétrait délicieusement dans la vaste pièce, par la fenêtre que tamissaient des rideaux de couleur.Il n’y avait ainsi qu’une fenêtre, mais elle formait comme un 'éclairage de vitrail, au milieu de l’ombre douce où tout demeurait plongé.Sur le clavier les doigts de Green avaient commencé à faire chanter les notes, en un prélude incertain.A ce moment, dehors, le chien aboya, le chien Kopt qui était le bon gardien fidèle de la demeure, un malinois couleur de feu.Il connaissait tous les familiers, tous les fournisseurs.On n’entendait sa voix que lorsqu’un nouveau venu arrivait jusqu’à la maison du vieux Green, par le petit sentier encadré de mirabelliers qui rejoignait la route.• Les arbres étaient en pleine floraison justement et le chemin fleuri de blanc était si délicieux à suivre que, parfois, des promemeurs, des peintres surtout, s’y égaraient.Mais l’aboiement continuait avec instance.Katli frappa à la porte.— Monsieur Green ! c’est un jeune homme qui vous demande.Il m’a paru gêné un peu, ou plutôt ému.Sa voix même tremblait, quand il a prononcé votre nom.• Green eut d’abord un mouvement de mauvaise humeur.— Dois-je le recevoir ?Que puis-je pour lui ! Je suis hors du monde.Magda doucement insista.S’il a tenu à venir ainsi, à faire peut-être une route longue, c’est qu’il a quelque chose d’important à demander.Et puis il est jeune.C’est sans doute un artiste plein d’espérance ! Vous vous attendrissez toujours devant la jeunesse.Green, en effet, déjà s’attendrissait.Il ne maugréait même plus; il avait refermé simplement son piano, rajusté les boutons de sa large robe de chambre et, cherchant un appui sur l’épaule de Magda, s’apprêtait à faire accueil au visiteur, quel qu’il fût.Celui-là était ainsi que Katli l’avait annoncé.Grand, Mince, habillé sobrement, mais avec distinction, les cheveux rejetés en arrière découvrant bien le front, les yeux très profonds, la bouche sérieuse, il se tenait, visiblement ému, sur le seuil de la maison que les roses enguirlandaient.Son fin visage était certaineemnt plus pâle qu’à l’ordinaire, bien qu’il s’en défendit.Cette visite devait l’impressionner, l’embarrasser.Tout de suite, d’un coup d’oeil attentif, Green le considéra, sondant son regard clair, sérieux, voulant lire dans sa penseée.Pourquoi cet inconnu venait-il le déranger ?Dans quel but ?Ne savait-il pas que le vieux Green vivait en solitaire, retiré de toutes les manifestations du monde, même artistiques ?Ne savait-il pas qu’un jour, le vieux Green avait dit très haut sa tristesse de certaines écoles nouvelles, qui amenaient à elles le succès.IMPRIMEUR Notre motto: “Promptitude et satisfaction”, vous assure plein et entier contentement.N os prix sont raisonnables.Tel.Lancaster 1907 987, boulevard Saint-Laurent, Montréal. Page dou(e lMontréal, 1er Octobre 1927 Il avait suivi leurs tristes progrès en France et ailleurs.Il les avait vues s’installer même en Hollande.De ce jour-là, Green avait cédé la place; il avait cessé d’enseigner.Il avait cessé de produire.Sa musique toute de sensibilité, devenait vieux jeu, au dire des musiciens nouveaux.Magda, elle aussi, considérait le visage pâle et sérieux de ce visiteur inattendu.En apercevant la jeune fille, celui-ci avait eu un mouvement de surprise.Puis il se présenta à Green respectueusement.— Excusez-moi, maître balbutia-t-il d'une voix qui tremblait un peu.Je m’appelle Jorr Spits, je suis musicien et je suis sans fortune.Je voudrais pour-• tant donner ma mesure.Mais, je ne pense pas, je ne sens pas en musique comme beaucoup de ceux d’aujourd’hui, et ma sincérité^ ma foi même, sont peut-être un obstacle.“Ce que je viens vous demander, c'est simplement de m’entendre une fois, vous qui dans vos oeuvres maîtresses, immortelles, avez si bien su traduire la souffrance humaine.Quand vous m’aurez entendu, si vous me faites ce grand honneur, vous me direz alors si j’ai le droit d’espérer.” Green le regarda fixement: — Espérer quoi, mon enfant?— La gloire! Jorr Spts avait prononcé ce mot avec ft force.Ses yeux bleus, très clairs, s’étaient comme illuminés.Puis, il avait paru gêné d’en avoir trop dit et, malgré le geste de bon accueil de Green, il se tenait contre la muraille baissant la tête, un peu confus.Le vieil artiste lui mit la main sur l’épaule: — Hélas! la gloire, dont vous me parlez, se paie cher.Le savez-vous, petit?Elle se paie avec le meilleur de nous-mêmes, souvent avec des lambeaux de notre coeur.— Je le sais, maître.Cependant de toute mon âme, j’ai confiance.Il répéta avec force ce mot: — De toute mon âme.Magda, qui était restée dans l’ombre de la pièce, considérait le nouveau venu avec attention.Chacun s’était tu.Cette minute allait certainement être une grande minute pour le jeune artiste.De la réponse du vieux maître dépendait peut-être toute sa carrière, toute sa vie.Green, lentement, s’était installé au fond de son fauteuil.A la fin, il dit: — Mettez-vous à ce piano.Je veux bien vous entendre.Je ne devrais pas, cependant, car je vis loin du monde maintenant et personne que moi touche à ce clavier.LA REVUE DE SM A N 0 N “Mais vous êtes jeune, vous êtes peut- être la musique de demain, vous êtes peut.% .• • m* t « • • • être tout un espoir.Laissez aller votre inspiration, sans gêne, sans crainte.Je ferme les yeux et j’écoute.Je serai sévère.Il faut être sévère toujours.” * * * Alors, dans la fraîcheur douce du soir, une musique chanta, une musique faite de jeunesse et de clarté, mais aussi d’une sensibilité profonde, d’une tendresse infinie.La vieille Katli, surprise par ces accords inconnus, que ne venait pas de son maître, s’accouda au rebord de sa fenêtre pour écouter.Et des paysans qui passaient sur le petit chemin s’arrêtaient les uns après les autres, étonnés, vite ravis: — Que se passe-t-il dans la maison du vieux Green?.Magda n’avait pas bougé de sa place.Elle avait été aperçue à peine par ce jeune homme, à son arrivée.Certainement elle ne comptait pas pour lui dans ce moment-là.Mais, à ces accents inattendus, elle était devenue très pâle.Une émotion intense l’agitait.Qu’allait penser le grand-père devant cet incontestable talent, devant cette révélation ?.• Les mnutes passèrent, de longues minutes d’enchantement.Combien?Personne ne pouvait se rendre compte.Sur les touches blanches, avec virtuosité, mais en quelque sorte avec douceur, les doigts du jeune homme déroulaient toute une suite de mélodies à la fois calmes et douloureuses.Brusquement, il s’arrêta, comme sur un sanglot.L’air était pur, entrant en larges souffles prntaniers et parfumés par la fenêtre ouverte.Les roses sentaient exquisement bon.Alors le vieux Green, simplement, dit, dans ce tutoiement familier où il mettait déjà de l’affection: — Qui es-tu, petit?Qui es-tu, toi qui mets ton âme, ainsi, dans ton chant?II Le dernier élève Alors Jorr Spits expliqua : Il était seul au monde et n’avait rien appris de personne.Orphelin très jeune, abandonné à lui-même, il avait travaillé la musique sur un vieux violon et il s’était engagé dans une chorale de Middlebourg.On avait trouvé sa voix juste.Avec la chorale il avait été dans plusieurs villes de Hollande, à Utrecht, à Rotterdam, à Amsterdam même.Des gens avaient été bons pour lui.Un Français, rencontré par hasard, lui avait donné des leçons de solfège, l’avait emmené à Bruxelles, puis à Paris.Là, Jorr avait eu quelque temps un petit emploi.* Il se privait de manger pour aller à l’Opéra, à l’Opéra-Comique, tout en haut des places, entendre les belles oeuvres, si humaines, qu’on y jouait.A quoi bon revenir dans son pays, où il n’avait plus de famille ?Ensuite il avait travaillé chez un fabricant de pianos.Il avait pu apprendre toute la finesse des accords, toutes les complications de la résonnance.Puis le cataclysme de la guerre était venu brusquement.Vivant en France, vivant de la France, où l’on avait été bon pour sa misère, ne se devait-il pas de la défendre ?Et il l’avait fait, comme une chose très simple, quoi qu’il lui en coûtât, sacrifiant là peut-être, délibérément, sans y être obligé, tout un avenir.A la grâce de Dieu ! Il arriverait ce qu’il arriverait.S’il revenait de cette tourmente, il en rapporterait peut-être d’âpres enseignements, qui influeraient sur sa sensibilité d’artiste, lui permettraient de mieux comprendre l’étendue de la souffrance humaine.Après deux ans de dure campagne dans la Légion étrangère, il avait été blessé au côté d’une balle, dont il avait failli mourir.Malgré le cauchemar de ces deux années, il n’avait rien perdu de ses moyens.Au contraire, il lui semblait que tout ce qu’il avait vu, toutes ces émotions formidables, insoupçonnables avaient rendu plus aiguë encore sa sensibilité d’artiste.C’était comme une immense leçon de douleur.Et, une fois guéri à peu près, on l’avait repatrié, d’office, dans son pays, où il ne connaissait plus personne, mais dont il avait la nostalgie, après cette longue épreuve à l’étranger, comme la nostalgie qu’on aurait du bercement maternel.Il était revenu à Flessingue, la grande ville la plus proche de Middelbourg, Flessingue, où il avait vécu enfant.Il était décidé de faire n’importe quoi, du moment qu’il pourrait un peu travailler pour lui.Il avait eu la chance de trouver à tenir, le matin, l’harmonium dans une chapelle.Le soir, il jouait dans un cinéma et son existence modeste se trouvait ainsi à peu près assurée.Il avait ses après-midi pour travailler.11 ne voulait pas demeurer dans l’ombre ainsi, toute sa vie, à végéter.— Il voulait faire un effort, donner sa mesure, sa vraie mesure, et la donner en Hollande même, dans son pays. IMontréal, 1er Octobre 1927 LA REVUE DE (MANON Page treixê i « Il lui fallait seulement être guidé, conseillé, pour faire cet effort décisif.Et c'était pour cela qu’il était venu.Jorr Spitts avait fait ce récit tout d’une traite, sans fausse honte, sans ostentation non plus, comme une confidence naturelle.De la même façon naturelle aussi, Green, toujours paternel, lui dit: % — Je suis très âgé, je vis à l’écart de tous; mais puisque tu es seul ainsi, que tu es pauvre, que tu as été blessé pour avoir fait ton devoir de gratitude envers le pays où tu vivais, où tu travaillais, puisque tu as du talent et que tu mérites de donner ta mesure, viens ici tant que tu voudras, tu seras mon dernier élève et je retrouverai assez de force pour te donner mes conseils et mes leçons.“Dans six mois, il y a à la Haye le grand concours de la Lyre d’Or, institué pour permettre à des inconnus de se révéler.Il revient tous les cinq ans.C’est justement cette année-ci.— Oui, je sais.maître.les concurrents exécutent à leur guise un morceau de leur composition, d’une longueur donnée.Ils sont libres de le préparer, de se servir même de leur manuscrit.Le lauréat de la Lyre d’Or reçoit, outre un objet d’art, la commande d’une oeuvre lyrique, à livrer dans l’année et qui est montée au frais de la Reine.Mais c’est un trop beau rêve pour moi, un rêve trop haut.— Essaye, petit.Tu as six mois devant toi, pour t’entraîner.Six mois pour penser à ton oeuvre.Puisque tu as tes après-midi libres, tu peux venir l’après-midi.Tu travailleras ici, sur ce piano.Ma maison sera ta maison.Je veux bien faire cela pour toi.Défends la vraie musique, petit, celle qui vient, non pas du cerveau, mais du coeur.Je serai là pour te guider.Très ému^ le jeune homme embrassa les mains du vieillard et il se retira, radieux d’espérance.Green et Magda le regardèrent s’éloigner, par le petit sentier fleuri qui retrouvait la route de Flessingue.Le grand'père hochait la tête.— Il a du talent, trop de talent peut-être, car il sera à la merci de ses nerfs.“Il est trop sensible.Sera-t-il maître de lui pour tenter cette grande épreuve où concourent les meilleurs jeunes musiciens de toute la Hollande?Sera-t-il maître de lui pour faire un chef-d’oeuvre, un jour.” Rêveuse Magda pensait: — Ce qu'il lui faudrait pour le soutenir, c’est un grand amotir dans le coeur.III LE LIEN DE DOUCEUR Magda ne se trompait pas.Ce qu’il fallait à Jorr Spits pour le soutenir dans son long effort, c’était bien un grand amour dans le coeur.Mais depuis qu'il était venu reprendre sa place au pays natal, dans cette belle ville de Flessingue, si occupée surtout de ses pêcheurs, si loin de tout ce qui était artistique, Jorr avait vécu en solitaire, presque en sauvage.Quelques mois auparavant, pourtant, juste à côté de lui, dans une maison voisine, comme la sienne en face de la mer, il avait vu la fenêtre s’éclairer d’une apparition délicieuse.Ce n’êtait pas la coiffe de dentelle du pays de Zélande, mais simplement l’auréole très blonde de cheveux couleur soleil, telle qu’en ont les femmes de Wallonie.Il apprit qu’elle s’appelait Madel, qu’eïle avait une grand'mère près de Mid-delbourg, une tante à Goës, non loin de là et que c’était tout ce qui lui restait de sa famille maternelle.Son père qui était de Liège, était mort à la guerre.Elle avait préférer venir là, toute seule, dans un petit logement si bien situé en face de la mer du Nord, ne quittant guère son métier de broderie et passant ses moments de répit, accoudée à rêver à sa fenêtre, dans l’encadrement clair de géraniums grimpants et de soucis.D’abord elle n’avait pas pris garde à son voisin.Elle Si’était pas de celles /que l'es hommes occupent.Mais les deux logements se trouvaient trop proches l’un de l'autre, pour qu’elle n’entendit pas les accords de la musique.Même le soir, en revenant de son cinéma, Jorr se mettait au piano et alors Madel se relevait pour écouter.Il avait compris qu’il ne la gênait pas.Au contraire.Cette musique était entre eux comme un lien mystérieux et très doux, par lequel leurs âmes se rapprochaient souvent.Une nuit, sous un admirable clair de lune, très tard, alors que la flottille qui part à la pêche aux crevettes sortait du port — incomparable spectacle, vraiment — Jorr, qui avait aperçu sa jolie voisine à sa fenêtre, captivée par ce tableau presque féerique, s’assit devant son piano.Il essaya de traduire cette vision nocturne de clarté, ce départ silencieux des bateaux sur la mer d’argent.Les notes mélodieuses se déroulaient, en harmonie avec la douceur de cette heure unique.Et Madel ne quitta pas sa fenêtre durant qu’elles chantaient.Une seule personne était au courant de ce roman silencieux, si différent des autres romans, c’était Hans Harlek, un ami de Jorr, peut-être son seul ami, musicien comme lui.Musicien d’ailleurs un peu arrivé déjà, car il était chef d’orchestre au Kursaal Cinéma, où Jorr se rendait chaque soir.Hans Harlek avait à peu près le même âge.Mais c’était un gros garçon courtaud, de large figure, disant la santé et la joie de vivre.Ayant de la facilité à composer, Hans Harlek avait de vastes ambitions, dont la moindre était tout simplement de rénover la musique.— Elle a le tort, disait-il, de n’être que l’expression de la douleur, ou alors elle n’exprime la joie que par des moyens grossiers, des flonflons d’opérette, qui ne sont en rien la traduction d’un état heureux ou joyeux.Et il estimait que c’était là — la musique de l'avenir, celle qui était appelée à devenir classique, celle qui infailliblement allait faire de lui un des plus grands musiciens du siècle nouveau.Mais Jorr n’était pas conquis par ces théories.Il citait à son ami les grands auteurs dont les oeuvres magistrales étaient nées incontestablement dans la douleur.— La douleur! allons donc! ripostait Hans.Je ne travaille jamais mieux, moi, que lorsque j’ai bien dîné, avec de bons camarades et que j’ai une bonne pipe à fumer.Tu m’en reparleras, mon vieux, dans quelques semaines, quand nous nous attaquerons ensemble au concours de la Lyre d’Or.IV LA GRANE EPREUVE — Katli, où as-tu mis ma canne à pommeau d’argent?— Mais vous l’avez, Monsieur, à côté de vous! — Katli, as-tu bien attaché les boucles de mes souliers vernis?Je ne les ai pas mis, les coquins, depuis huit ou neuf années et je comptais ne les remettre qu'au mariage de Magda.— Et voilà, grand’père, que vous allez vous chausser comme à un gala.“Vous avez raison de vous mettre beau, ajouta la jeune fille en finissant de boucler une petite valise à main.— Dame! la Reine sera présente à ce concours de la Lyre d’Or, et plusieurs ministres aussi, je crois bien.— Et tous les musiciens fameux de la Hollande: ce sont eux qui seront surpris de vous voir ainsi sortir de votre retraite.— Ce vieux Green qu’on croyait mort! Car ils me croient mort, je le sais! ' — C’est bien ce que vous faites là, grand,père! — A vrai dire, les voyages ne me chantent guère; j’ai les jambes usées et ces changements de trains, çà secoue ma vieille carcasse d’une façon qui ne me va pas du tout.Heureusement, Magda, que j’aurai ton bras pour me soutenir.LA CHANSON DES ROSES Notre rotman complet qui par f^ené POUPON paraîtra dans le prochain numéro Page quatorze LA REVUE DE OA A N 0 N iMontréal, 1er Octobre 1927 “Et vois-tu, cette cérémonie de la Lyre d’Or, ce concours suprême de toute la belle jeunesse artiste de notre pays, cette émulation que l’on permet de se manifester librement, de venir de toutes les parties de la Hollande, cela m’émeut plus que je ne saurais le dire.Des natures comme celle de Jorr Spits m’attendrissent malgré moi.Et Dieu sait si le vieux sauvage que je suis devenu est rebelle à l’attendrissement.“Il est gentil, ce petit Jorr, avec ses yeux francs, sa bouche sérieuse, et la mâle volonté de ses décisons de bon travail.Je suis heureux en cette occasion solennelle, de l’accompagner à ce concours, de le présenter moi-même, puisque la tradition veut que les candidats montent sur l’estrade accompagnés par leur père ou par leur maître.“Tu ne dis rien, Magda.Toi aussi, n’est-ce pas, tu le trouves gentil!*’ La jeune fille ne répondit pas.Elle achevait de mettre en ordre un tiroir qui venait d’être dérangé pour les derniers préparatifs- de ce départ qui allait durer deux jours.Green répéta: • — N’est-ce pas, Magda,’'que- Jorr est gentil! Brusquement, en pâlissant un peu, elle répondit: • • — Ce n’est pas lui qui m’attire^ grand-père, c’est son talent.— Tu crois à ce talent?— Oui, j’y crois, plus peut-être que toi encore.— Il s’abandonne trop dans ce qu’il improvise et il improvise continuellement.— On dirait que l’inspiration bouillonne en lui, sans qu’il prenne le temps de la fixer, de composer vraiment.— Je sais que pour le concours de la Lyre d’0r9 il a recommencé vingt fois et ce qu’il a jeté hâtivement sur ses feuillets de musique — ce qu’il n’a pas voulu avec obstination, me faire entendre, craignant mon jugement, — reste quelque chose d'imprécis, d’indécis qui peut le trahir.— A moins, au contraire, grand’père, que d’un coup d’aile, son beau talent prenne l’envolée.r, * Ce fut un solennel et touchant spectacle que l’entrée de maître Green, dans la salle des fêtes du Conservatoire royal de la Haye.Les trois mille personnes qui s’y pressaient, véritable élite de la société hollandaise, se levèrent sur un geste de déférence de la Reine elle-même.Il fut installé en place d’honneur au hiilieu de grands personnages.» t t ¦ Le jury venait de prendre place, devant la loge royale.I _ ^ .h * à #I / «.d* • % Æ • • - _ • ^ _ #.,• tW • \ » _ • I ft M» * • Les doctes f professeurs du Conserva-^sirpirë et les directeurs des grands théâtres de musique du Royaume formaient ce jury qui allait décerner la Lyre d'Or.L’épreuve était très simple.Les concurrents, au nombre de douze, précédemment sélectionnés sur une centaine de candidats, allaient exécuter à leur guise un morceau inédit, de leur composition, d’une longueur donnée.Ils étaient libres de se servir de leur manuscrit.On voulait avant tout, une inspiration personnelle.Simplement, à la fin de l’exécution et non au début, ils annonceraient un titre, pour préciser, pour symboliser la pensée qu'ils avaient ainsi voulu rendre.L’ordre des exécutants était tiré au sort, par ville.Jorr Spits s’était assis, à côté de Hans Harlek et d’une délégation de camarades, venus de Flessingue comme eux.— Il est bien! disaient les femmes.Quelle distinction dans le regard! Mais Jorr Spits ne les entendait pas.Il demeurait silencieux, très pâle, en effet, ainsi qu’on le faisait remarquer, le front soucieux, les dents serrées.Ses mains froissaient nerveusement les feuillets de son manuscrit, de cette oeuvre, préparée par lui dans le recueillement, avec tant de soin, avec tout ce qu’il pouvait avoir de talent.Par moment son regard semblait chercher quelqu’un dans la foule, quelqu’un qu’il ne trouvait pas.Magda, qui s’était blottie dans l’ombre, derrière son grand’père, considérait l’expression tourmentée de ce visage.Ses yeux ne quittaient pas Jorr.Elle était visiblement impressionnée par cette bataille qu’il allait livrer.Et, tout bas, dans la sincérité de son .coeur très bon, elle avait, pour celui qui allait affronter la lutte, comme une prière.La grande épreuve avait commencé et, pour comble de malchance, la ville de Flessingue devait, à la suite du tirage au sort, passer la dernière, pour présenter ses candidats.Jorr devait donc voir défiler, sur l’estrade, tous ses concurrents, car la tradition voulait que la lutte eût lieu devant les intéressés.Et ce dut être, pour Jorr Spits, une émotion intense et un serrement de coeur, quand il entendit l’exécution magistrale de quelques-uns de ceux qui le précédaient.Un jeune artiste de Rotterdam surtout, déchaîna l’enthousiasme de l’assistance.Green, lui-même, hochait la tête, approbateur.Mais Jorr Spits entendait mal.Sa pensée était ailleurs que dans cette salle.Elle s’envolait, loin du moment présent, loin de la salle éblouissante avec la foule attentive, loin de l’oeuvre même dont il avait les feuillets sur les genoux.Elle allait vers la petite chambre de Flessingue, où il avait réfugié sa vie.Elle allait aussi, allait surtout, vers la maison voisine dont la fenêtre fleurie était ouverte, la fenêtre en face de la sienne, la fenêtre devant laquelle travaillait Madel qui était la poésie intense de sa vie.Et il souffrait, il souffrait horriblement, égoïstement, qu’elle ne fût pas là, dans cette salle, à cette heure où il jouait peut-être sa carrière entière.C’était insensé, pourtant, d’oser même ce regret.La modeste ouvrière de Flessingue ne pouvait avoir fait exprès ce long voyage.Et qu’était-il en réalité pour elle ?Rien qu’un voisin, comme elle pouvait avoir d’autres voisins.C’était tout imprégné de sa pensée qu'il avait composé l’oeuvre qu’il allait exécuter tout à l’heure, solennellement, devant la Reine.Jorr Spits pensait, tandis que sur l’estrade, au milieu des applaudissements, ses concurrents se succédaient.Il avait remarqué que le jeune prodige de Rotterdam et la frénésie de la foule lorsque, après son admirable exécution, il avait jeté ce titre, fièrement: Le coeur immense.Mais Jorr venait de comprendre que son heure approchait.Hans Harlek, en effet, montait à son tour sur l’estrade, et un murmure de sympathie courait'dans l’assistance, devant sa bonne figure réjouie devant l’assurance de son pas tranquille.La Reine, elle-même, avait souri.Jorr, malgré lui, sentait comme résonner l’échos de leurs interminables discussions sur la musique.— La gaieté, c’est de la lumière! Il n’y a pas de plus harmonieuse symphonie que la lumière.Et lorsque Hans Harlek se rassit en s’épongeant le front, tandis que les bravos crépitaient de toutes parts, il jeta,, en annonce, le titre qu’il donnait à une telle oeuvre, un titre qui fit redoubler les acclamations: Le soleil dans le coeur.Y LE COEUR QUI SAIGNE ¦ v .• A son tour, Jorr Spits se leva.Il avait repris son assurance, malgré tout le bouleversement qu’il venait d’y avoir en lui, devant l’exécution de l’oeuvre de son ami et l’accueil qu’on lui avait fait.C’était, jeté en un débat suprême le défi tant de fois discuté entre eux amicalement, sur cet art qui leur était si .cher à tous deux et sur le principe même qui devait être à la base de cet art.Il s’agissait de répondre et de vaincre.Suivant l’usage, Green lui tendit la main et le conduisit au piano.Jorr Spits s’inclina devant la loge royale, puis, il s’assit.Les pages manucrites étaient ouvertes devant lui.Il préluda.Un silence religieux se fit dé-nouveau dans la salle.i iMontréal, 1er Octobre 1927 Jorr laissa d’abord courir ses doigts machinalement.Sa pensée obsédante, despotique, le reprenait, malgré la gravité et la solennité de l’heure.Une claire image de femme, un profil lumineux à une fenêtre ensoleillée, revenait obstinément devant ses yeux.- Mais jamais plus qu’en cette minute où se jouait sa destinée, il n’avait souffert de sa solitude.Point de parents, peu d’amis, de vagues camarades! Que lui importait cette foule, ces gens riches, ces femmes jolies, ces attentif! Elle n’était pas là.Quelle place tenait-elle donc dans sa vie, pour qu’il souffrit ainsi! Il s’en rendait compte, en égrenant les notes de cette oeuvre qu’elle seule avait inspirée, dont chaque phrase était un reflet de sa pensée.Et voilà qu’il se sentit, soudain, envahi par un immense découragement; son oeuvre lui sembla insensée, comme son amour.Tout à coup, le sentiment de la réalité lui revint.Où était-il ?Aucun bravo ne rompait le silence de la salle.Jorr tourna légèrement la tête: les visages étaient impassibles.Sans doute il avait joué, par coeur, les phrases du début, rejetées par lui cent fois.Mais alors, pourquoi ce silence de la foule?• Pourquoi n’entendait-il pas ces légers bruisements d’admiration qui exaltent le courage et la foi de l’artiste?Un moment, il crut distinguer, sur l’estrade, Green très triste, l’air inquiet même.L’oeuvre ne donnait-elle pas ce que le vieux maître attendait?Jorr se sentit perdu.Sa gorge se serra.Des yeux, il voulut suivre les pages.LA REVUE DE MANON Il ne sut plus où il en était.Alors, il jeta le cahier dont les feuillets s’éparpillèrent au hasard.Un murmure de stupéfaction courut dans l'auditoire.Jorr Spits perdait-il la tête?Déjà, en effet, sa mémoire se brouillait.L’inspiration qui l’avait guidé s’effaçait, se noyait dans une brume.Souffrant horriblement, sentant une fièvre intense secouer ses nerfs, marteler ses tempes, il voulut crier sa peine; ses mains se posèrent sur clavier et son âme pleura.Les notes dirent sa tristesse intime, son incertitude, son découragement d’aimer, son impossibilité d'être heureux.Ce qu’il pouvait avoir de rêve, n’était qu'il-lusion.Mais, tout à coup, dans cette tristesse immense, qu’il exprimait, lui revint le souvenir i,ntense de toute cette autie Ë ANON que soit la vie, un véritable artiste, un pur artiste, brise la destinée, s’il le faut, brise tout.brise même son coeur.Tu entends, Magda, “brise son coeur.“C’est la pierre de touche du talent chez nous autres et c’est cela qui fait que notre art est le plus grand.” IMontreal, 1er Octobre 1927 Lorsqu’un public enthousiaste eût acclamé Caprlciosa et son auteur qui avait traîné sur la scène pour saluer, un souper d’honneur, donné dans le foyer du théâtre, devait réunir le compositeur, les artistes et quelques intimes heureux de le fêter.Hans avait pris Jorr par les épaules et lui avait donné l’ordre impérieux de venir à cette petite fête dont il était le héros.— Je compte aussi sur Madel: c’est sa place à côté de toi.Mais Madel s’était excusée, un peu lasse, à la vérité, très émue d’avoir assisté au succès, à Flessingue même, de la pièce du compagnon de jeunesse de son mari.Elle avait, en outre, à ramener Magda chez elle, Magda qu’elle était ravie de bien acceuillir, se souvenant de la façon dont Jorr avait toujours été acceuilli chez Green.Une voiture, louée exprès, leur évita la longue course à pied vers le faubourg où habitait le ménage.Les deux jeunes femmes demeuraient silencieuses.Madel avait eu le coeur serré quand elle avait vu Hans amené sur la scène par les artistes.Elle pensait à Jorr, son cher Jorr, qui, lui aussi, aurait mérité un succès de ce genre, ce couronnement à son labeur.Hélas! qu’allait-il retrouver tout à l’heure sur sa table de travail, quand il rentrerait dans son pauvre logis?Des orchestrations à faire encore pour des étrangers qui seraient célèbres, eux aussi, demain, à sa place.Oserait-il ouvrir l’armoir où étaient les quelques feuillets commencés de l’oeuvre pourtant commandée par la Reine?Lorsque la voiture fut arrivée à destination et que les deux jeunes femmes furent montées dans l’atelier où était le piano de Jorr, atelier qui servait de pièce commune, Magda prit Madel dans ses bras et l’embrassa avec force.Madel éclata alors en sanglots: — Vous me comprenez, au moins, vous.— Oui.je vous comprends.et je vous plains, comme je le plains.— C’est affreux de se dire que tout cela, c’est peut-être de ma faute, c’est peut-être moi qui le paralyse.Alors, après un silnece, doucement, Magda dit: — Oui, c’est de votre faute, par la fatalité de la vie.Quoi! c’était cette jeune fille qui, froidement, lui faisait le reproche terrible que Jorr ne lui avait jamais adressé et dont elle avait l’affreuse obsession.C’était Magda qui avait la franchise de lui dire cette dure vérité.Madel sentait bien maintenant, par cette précision douloureuse, qu’elle était l’obstacle au talent de son mari, l’obstacle que la fatalité de leur amour, de leur cher amour, ait voulu.Si Magda parlait de cette façon, ce n’était pas pour faire de la peine, c’était pour dire ce qui était nécessaire d’être dit.Au milieu de ses larmes, Madel demanda: — C’est Green qui parle ainsi?.A sa surprise, la jeune fille répondit: — Ce n’est pas Green, c’est moi toute seule.Alors, Magda, prenant la main de la jeune femme, lui dit: — Moi, je comprends, peut-être, mais je vous en supplie de ne pas m’en vouloir de ce que je vais vous dire.“J’ai peut-être — parce que j’ai cela dans le sang, étant la petite-fille d’un musicien, toujours restée sa compagne le sentiment exact de ce qui fait le talent vrai de certains artistes, de ceux qui sont de la formule de mon grand-père.Quelque chose manque à Jorr Spits pour donner sa mesure, ce n’est pas le temps on le trouve toujours — ce n’est pas le talent, il en a plus que tous les autres.Mais, comprenez-le bien.,, comprenez le vieux Green.comprenez tous les maîtres, Beethoven, Schubert, Schumann et les autres.Qu’est-ce qu’il y a au fond de leur génie?.— Ce qu’il y a.de la tendresse! — Il y a surtout de la souffrance! Madel ne répondait pas, bouleversée par ces paroles.Elle songeait à tout ce qu’il y avait, en effet, de sensibilité suraiguë dans le caractère de Jorr.Magda devait avoir raison en parlant ainsi.Elle défendait le point de vue de l’art.Ce point de vue exigeant, auquel, dans leur bnheur de jeunes mariés, ils n’avaient pas songé.Ne devait-elle pas trouver dans son propre amour la force d’aider son mari dans cette tâche, de lui permettre vraiment de réussir ainsi qu’elle le voulait?Et puisque la fatalité semblait s’acharner, la fatalité cruelle, ne devait-elle pas avoir l’horrible courage de faire le sacrifice nécessaire.Madel s’était relevée et passait un mouchoir sur ses yeux.— Ce que vous me dites est atroce, Mademoiselle.Est-ce donc là l’implacable tribut réclamé par ce que vous appelez le génie? LMontréal, 1er Octobre 1927 LA REVUE DE IM A N O N Page vingt-cinq “Faut-il payer ce génie si cher?Est-ce que je peux le faire souffrir, lui qui a toute ma tendresse?Alors, Magda, gravement, répondit: — Il le faut, Madame, il le faut, si vous voulez le sauver, faire de lui le grand artiste qu’il doit être.i LA PIERRE DE TOUCHE LE PRIX DE LA GLOIRE —Tu m’as fait de la peine, Madel, beaucoup de peine.C’est la première fois.La jeune femme ne répondit pas, évitant le regard attristé de Jorr.— Je ne te reconnais plus, toi si douce, si tendre jusqu’ici, tu t’énerves à propos t de rien.Qu’as-tu contre moi?Qui t’a monté la tête?— Personne.— Il y a quelque chose cependant, cependant.Pourquoi n’être pas franche, ne pas venir, comme avant, près de moi, tout près, mettre ta tête calmement contre ma poitrine et me dire ton souci?Ne suis-je pas là pour partager ce qui te chagrine?Madel hocha la tête.— Non, Jorr, il y a un fossé qui peu à peu se creuse entre nous.— C’est toi qui parles ainsi, toi Madel?— Oui! moi, qui suis à bout d’énergie.• plus nous allons, plus je sens que notre vie est gâchée.Tu travailles, je le sais, pauvre malheureux, tu fais ce que tu peux mais le temps passe et l’on t’oublie.C’est fini de toi.Au lieu d’être ce que tu devrais être, tu n’es qu’un obscur coureur de cachets, un chef d’orchestre obscur, un mercenaire, dont d’autres signent les oeuvres.# “J’espérais que tu serais assez fort pour triompher des difficultés de la vie pour devenir un vrai artiste quand même.” Jorr, très pâle, les dents serrées, eut un mauvais rire.— Dis-le donc: tu voudrais être comme les femmes de tous les riches.— Et après?.J’ai fait le même rêve que toi.Ne m’en as-tu pas bercé?N’ai-je pas vécu, depuis des mois, dans l’illusion que tu serais célèbre bientôt que je pourrais être fière de mon mari?— Oh! comme tu me fais du mal! je ne te reconnais plus, Madel.Quel orage a donc passé dans ton coeur?Le lien qui t’unit à moi serait-il si frêle?Jorr s’était-il donc trompé?Etait-ce donc aussi une nature vulgaire, un coeur grossier dans le fond, qui n’avait aimé en lui que les promesses de gloire et de fortune que pouvait donner son talent?Quelle influence néfaste subissait-elle?Jorr ne comprenait pas ce changement qui transformait sa femme depuis quelques jours.Mais, incontestablement, elle devenait plus nerveuse, moins attentive à ses prévenances, moins douce, comme rongée d’une préoccupation qu’elle ne disait pas.— Bah!.Laisse-la!.Les femmes sont toutes les mêmes et quand on n’arrive pas à leur servir bien chaude une existence tout mijotée et sans accroc, il arrive un jour où ça ne va plus.Ce n’est pas nouveau.Il riait de son gros rire.Jorr ne riait pas, incertain de ce qu’il devait croire.— En effet, je lui avais fait partager de trop beaux rêves.Elle y croyait et elle souffre de ne pas les voir se réaliser.Alors, il avait de grand coup de colère contre lui-même: — Elle a raison.Je ne suis rien qu’un “raté”, qu’un talent gâché!.Mais le moyen de sortir de là?Oh! l’horrible chose que cet éloignement insensible de ces deux coeurs faits cependant pour s’aimer.Par instants, Jorr ne voulait pas y croire et ses yeux cherchaient les yeux de Madel comme pour lui dire: — Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, ce n’est pas vrai! Mais la jeune femme détournait son regard.Jorr devenait taciturne de plus en plus, évitant de parler à sa jeune femme, faisant plus longues ses absences, sans cesse inquiet, sans cesse soucieux.Vingt fois, il avait essayé de se remettre à l’oeuvre commencée par lui.L’oeuvre qu’il avait eu l’espérance de faire jouer, l’oeuvre que lui avait demandée la Reine.Le premier acte était là, ébauché, dans un tiroir, ce premier acte qu’il avait esquissé au commencement de son mariage.Que de fois il avait échafaudé tout un avenir de fortune et de gloire sur ce début, composé presque d’une traite! Comme c’était loin déjà! Que de désillusions depuis! Il avait beau faire: l’inspiration n’était plus la même.Ces phrases de tendresse qui revenaient sous ses doigts lui semblaient banales.Il aurait voulu trouver autre chose qu’il ne sentait pas.Hans Harlek, Hans, l’auteur maintenant célèbre de Capriciosa, lui répétait souvent: Fais comme moi, Jorr, dépêche-toi.Ta muse n’est-elle donc plus là pour t’inspirer ?Non, la muse de Jorr Spits n’était plus là, du moins celle qu’il aimait tant jadis, et qui lui avait inspiré ses premières oeuvres.De plus en plus, il se sentait séparé de Madel par quelque chose d’étrange, d’incompréhensible.Il avait peur.Peur de la perdre, sentant quelle n’é- tait plus attirée vers lui comme autrefois.Madel, maintenant, s’absentait souvent.Où allait-elle?Chez conseillers mauvais?Chez sa grand,mère sans doute.La vieille paysanne devait avoir repris sur elle son ancien ascendant et Jorr était hanté par la pensée de Karl.Quelle place gardait celui-ci dans le souvenir de sa cousine?.Par moments, Jorr se posait avec angoisse cette question: — Si Madel m’avait menti, en me disant sa tristesse venait de ne pas avoir la vie si belle que je lui ai fait espérer?Si, au contraire, elle avait le regret d’une vie plus simple encore, mais plus en rapport avec son origine, avec son milieu naturel, avec ses goûts?De la même façon que deux ans plus tôt, Jorr s’engagea dans le sentier rempli de mirabelliers en fleurs, il franchit la petite barrière verte, il entendit le chien aboyer et il vit la servante venir lui ouvrir.Il remarqua quelle ne le faisait pas entrer tout de suite dans l’atelier de Green, ainsi qu’il en avait l’habitude.Elle le prévint: — Monsieur a quelqu’un qui va partir.Il vous prie d’attendre un moment.Jorr fut introduit dans la petite pièce où il était entré aussi à sa première visite, en attendant, très ému, le vieillard qui ne le connaissait pas.Toutes ces impressions anciennes bourdonnaient dans sa tête en feu.# Il lui semblait qu’il se retrouvait et qu’il allait dire les mêmes choses.Un moment, il entendit des bruits de pas dans la jardin.Quelqu’un qui s’en allait, qu’on reconduisait.Il ne pouvait pas voir de cette pièce qui était de l’autre côté de la maison.Qu’importait, du reste ! Magda apparut sur le seuil, Magda délicieusement jolie, plus jolie encore qu’elle ne lui avait jamais semblé, mieux mise, davantage parée, des chaînettes d’or plus fines autour de cette coiffe nationale qui lui allait délicieusement.— Grand-père n’est pas bien, fit-elle.Il se fait vieux.Merci d’être venu.Il croyait que vous l’oubliiez.Elle le fit entrer dans la grande pièce, ans doute, pour le recevoir, Green avait voulu y rvenir.A nouveau, il s’était remis dans son grand fauteuil, sous le portrait de Beethoven, et il tndit ses deux mains ridées.en s’efforçant de sourire.— Comment vas-tu, petit, travailles-tu?Alors, d'une voix grave, la même gravité avec laquelle il avait parlé quand il était venu pour la première fois, Jorr expliqua: — Je suis venu vous dire, maître, qu'un grand changement s’est fait en moi.Vous qui m’avez guidé à mes débuts, vous avez compris, sans doute, que j’avais fait fausse route et que mon travail n’était pas le travail que je devais réaliser.J’avais cru dans la destinée, j’avais eu la faiblesse d’essayer d’être heureux selon mon coeur.J’ai été heureux, en effet, ou * • * Pâgi vingt-six LA REVUE DE {MANON iMontréal, 1er Octobre 1927 j’ai cru l’être, mais j’ai été lâche devant ce qui devait être le but de ma vie.“Admettez que je suis tombé en chemin; mais je me suis relevé, maître, et je viens vous le dire, pour que vous ne me retiriez pas votre confiance.“C’est un peu atroce, savez-vous, qu'il puisse en être ainsi, atroce qu'il faille, pour que nous reprenions vraiment notre effort, pour que nous retournions à notre labeur, que quelque chose soit meurtri en nous.Alors Magda, qui écoutait silencieuse, appuyée près du fauteuil de son grand-père, montra de la main, au mur, ces images des musiciens illustres, de ceux qui étaient au-dessus de tous les autres dans la vénération de Green.Et de sa voix douce, elle dit : — Monsieurs Spitts, ils ont tous beaucoup souffert ! Ce fut tout.Ni Green, ni elle, n’en dirent davantage, comme 'ils respectaient la gravité de cette profession de foi.Mais Jorr avait la satisfaction de retrouver chez son vieux maître, non pas les regards tristes des derniers jours, comme il les avait vus, toujours pleins de reproches à son égard.— J’ai confiance en toi, fit Green en lui prenant les mains, j’ai confiance en toi, de nouveau.Le soir tombait, la pièce se remplissait d'ombre.Un peu de clarté seulement filtrait par le vitrail de la fenêtre et venait baigner de lumière rose la silhouette de Magda, assise.Jamais elle n’était apparue si jolie aux yeux de Jorr.Peut-être ne l’avait-il jamais regardée.Alors il eut dans son coeur une impression qu'il n'avait pas encore ressentie.N’était-ce pas cette jeune fille là qu’il aurait fallu comme compagne à sa vie d'artiste !.N’aurait-il pas trouvé auprès d’elle l'être d’exception qu’il lui fallait, à lui aussi, être d’exception ! N’aurait-il pas évité tout ce qu’il y avait d’odieux, de matériel dans cette existence quotidienne, de soucis mesquins ! Et quel insensé il avait été de ne pas comprendre cela plus tôt, de ne pas lire clair dans sa destinée et de laisser aller Madel vers son cousin arl, mieux fait pour elle.— A quoi penses-tu, petit, tu ne dis rien?demanda Green.Magda le considérait, elle aussi, de ses yeux profonds.Simplement, il se leva, serra la main de son maître, serra celle que lui tendait la june fille et il dit d’une voix un peu changée : — Je vais travailler.II Une conversation sur un banc Ce dimanche, comme la matinée du cinéma venait de finir, Jorr Spits, avant de rentrer chez lui dîner, éprouva le besoin d’aller respirer un peu le grand air pur de la mer.Ce quartier du port était éloigné de ses affaires, et il ne s’y aventurait qu’en se promenant pour changer de cadre.Quelle ne fut pas sa surprise, en débouchant d’une petite rue, d’apercevoir assis sur un banc, devant la mer, Madel et Hans ?Ils causaient avec animation.Ce Hans qui était le familier de sa maison, qui, même, depuis quelque temps,, depuis son succès au théâtre de Fles-singue, semblait revenir plus volontiers chez son ami, s’était toujours montré vis à vis de Madel de la plus grande correction.Il la taquinait, avec sa bonne humeur coutumière, mais il ne s’occupait pas d’elle autrement.Madel, de son côté, semblait fort peu se soucier de l’ami de son mari.Et voici que, tout à coup, Jorr se trouvait en présence de cette chose nouvelle, inouïe: sa femme en tête à tête avec son ami, dans un quartier de la ville où il était rare qu’il se rendît.L’endroit étati agréable, propice à la promenade à deux.Rien ne justifiait cependant cette sortie commune.Madel n’en avait pas parlé à son mari.Elle avait annoncé des projets vagues pour la journée.Evidemment un hasard avait pu les faire se rencontrer et il n’était pas extraordinaire qu’ils se fussent arrêtés à s’asseoir un peu pour admirer le coup d’oeil pittoresque du retour des pêcheurs.Mais il n’y avait pas de bateaux qui rentraient.On ne voyait appuyée contre le parapet du quai aucune femme avec le grand panier pour le poisson, comme il y en avait toujours lorsque la flottille revenait.Et, dissimulé derrière un gros platane, Jorr put observer que Madel et Hans, au lieu de contempler tranquillement le panorama admirable, causaient avec animation.Jorr hésita.Devait-il se montrer ?Comme le soir doucement tombait, faisant une mbre propice, Jorr s’approcha plus près.Il se cacha derrière un gros arbre.Il lui serait plus facile, de là, d’écouter.Justement Hans et Madel s’étaient levés.Il lui semblait qu’ils allaient prendre congé l’un de l’autre.Probablement ne voulaient-ils pas risquer d’être vus ensemble.Cela aussi n’était pas naturel.S’ils s’étaient rencontrés par hasard, il était tout simple que Hans reconduisît la femme de son ami.Us passèrent tout près de Jorr, bien caché.Quelques mots vinrent jusqu’à lui: — Je suis à bout, disait Madel, c’est trop ! c’est trop ! Hans répondit, avec son exubérance ordinaire.Mais certains mots résonnèrent à l’oreille de Jorr.— Si une séparation est nécessaire.Il ne faut pas que vous soyez arrêtée par des considérations de sentiment.Tant pis pour ce que pensera votre mari ! Que voulait dire tout cela ! C’était bien de lui qu’il s’agissait et il y avait, dans ce colloque en un lieu volontairement éloigné, — à l’abri, par conséquent, des regards, — une sorte d’étrange complot.Oh ! le misérable ! les misàrables ! Parce que Hans était arrivé, lui, et riche bientôt et privilégié de la vie, Madel se laissait attirer et déjà prononçait des phrases désobligeantes sur l’homme dont elle portait le nom, qui lui avait voué sa vie.Ne parlaient-ils pas déjà de séparation ?Ne disait-elle pas qu’elle était à bout ?.A bout de quoi ?De leur pauvre foyer édifié avec tant d’amour, tant de sincérité ?Et voilà que, comme récompense, Madel e détachait de lui.Il se rappelait maintenant.Combien de fois mettait-elle en avant le nom de Hans, comme dans une comparaison continuelle avec la carrière manquée de son mari.Hans était libre, beau garçon.II était compréhensible qu’il pût lui plaire.* * * Jorr rentra chez lui, très sombre.Madel était là, comme de coutume, rentrée, disait-elle, quelques minutes avant lui.Il n'osa pas l’interroger, craignant un mensonge qui l’eût exaspéré.Il ne dîna pas, le coeur serré.Il fallait se hâter, d’ailleurs, pour retourner reprendre sa place à l’orchestre du cinéma, cette place odieuse qui lui assurait son maigre gagne-pain.— Qu’est-ce que tu fais ce soir ?— Mais que veux-tu que je fasse ?Je vais me coucher.Mais comme c’est triste ici ! J’aurais besoin de me secouer un peu.Jorr la regarda.Que voulait-elle dire?— Figure-toi que j’ai été invitée à une promenade qui promet d’être charmante.J’ai accepté sans te consulter.Tu lie 9 ¦ refuseras pas: c’est Hans Harlek qui veut m’emmener.— Hans Harlek ?— Eh bien, quoi ! Pourquoi fronces-tu le sourcil ?C’est ton ami, je pense.Il m’a demandé pour dimanche prochain de m’emmener au large sur la “Capriciosa”, nous irons au-devant des pêcheurs.Cela n’a pas l’air de te faire plaisir.C’est une attention aimable pourtant.Nous avons toujours sottement refusé ce genre d’invitation, quand il nous la proposait à tous deux. Page vingt-sept LA REVUE DE SU A N O N iMontréal, 1er Octobre 1927 faisait, volontairement, spontanément, il ne voulait pas céder.Elle était libre de travailler.Chacun des deux était libre de mener sa vie à sa guise, indépendant lun de l’autre.Jorr, d’ailleurs, n’était plus que l’ombre de lui-même, ne dormant pas, prenant sur son sommeil de longues heures pendant lesquelles il s’enfermait.où il alialt, et quand elle comprit qu’il était monté dans sa chambre, elle vint s’asseoir près de la fenêtre et ouvrit un livre.Mais elle ne devait prêter à ce livre qu’une' attention bien relative, car, sans cesse, ses grands yeux quittaient les lignes noires pour aller se perdre, songeurs, vers l’horizon ! Tout à coup, elle tendit l’oreille.son front se plissa.sa respiration se fit haletante, comme si une grande émotion l’envahissait.Et dans le soir qui tombait elle entendit, venant d’au-dessus d’elle, des accords de musique d’une étrange inspiration, à la fois triste et violente, qui traduisaient sans doute l’état d’âme de Jorr.Il travaillait.— Vous irez en bande ?— Pas du tout.Tous les deux.Ou plutôt, non, avec le piano de bord.Hans tient à me présenter ses dernières compositions.C’est gentil, n’est-ce pas ?.Tu ne dis rien, vraiment tu n’es guère aimable.Qu’est-ce que t’ai fait ?— Tu ne m’as rien fait.— Serais-tu jaloux de mes distractions, des rares distractions que je peux prendre ?Je n’en ai pas tant.Je vis toujours comme une recluse, puisque tu es toujours absent, à ton travail.Ah ! je sais bien.Tu n’y es que trop à ce travail qui gâche ta vie, qui paralyse tes efforts.Chef d’orchestre de cinéma.C’est tout ce que tu arriveras à être.C’est là tout le relief que tu donneras au nom de Jorr Spits ! “Vraiment, je suis stupéfaite que dans ces conditions tu trouves à redire que Hans Harlek aie un peu pitié de moi et me propose cette promenade en bon camarade.Nous habitons Flessingue et vraiment je ne vois pas souvent la mer.Jorr s’avança vers elle, le regard mauvais : —Tu l’as cependant vue aujourd’hui !.Madel demeurait stupéfaite du ton violent dont il venait de lui parler.Que voulait-il dire ?Comment avait il pu savoir ! Mais, malgré l’attaque directe, elle demeura très calme.Il continua avec violence: — Tu crois donc que je ne vois rien, que je ne comprends rien, que je ne sais rien.— De quoi veux-tu parler ?— De ce que tu me caches, Madel, toi que j’ai tant aimée, toi qui aujourd’hui ne m’aimes plus.La jeune femme, un moment, resta interdite, comme si dans son cœur un affreux combat se livrait, comme si sur ses lèvres des mots venaient malgré elle.Mais elle se raidit, elle redevint maîtresse d’elle-même, et, froidement, répo^ dit ces seuls mots: — Je ne suis pas heureuse ! Tout s’était écroulé pour Jorr avec cet aveu décevant prononcé par Madel d’une voix glacée.A quoi bon vivre dans ces conditions abominables ?Les idées se brouillaient dans le cerveau du malheureux.Oui, il y voyait clair maintenant; elle n’était qu’une ambitieuse et ce n’était pas pour lui qu’elle l’aimait, mais pour la gloire qu’il aurait pu avoir.Cette gloire lui manquant, rien ne restait plus de sa tendresse.Sans mot dire, il se leva, referma la porte et alla s’enfermer dans la pièce où il travaillait d’ordinaire, une petite salle étroite, à l’étage au-dessus, et où était le piano de tante Lizzi.Madel l’écouta partir, voulant savoir Au frais matin Pendant les jours qui suivirent, ils ne se parlèrent presque pas.Madel, visiblement, voulait se faire une existence à part, allant et venant comme bon lui semblait, ne s’intéressant plus aux affaires de son mari.Il avait su qu’elle avait passé - avec Hans Harlek la journée du dimanche ainsi qu’elle l’avait annoncé.Quand elle fut revenue tout réconfortée par le bon air pur de la mer qu’elle avait respiré à pleins poumons, Jorr, en rentrant le soir, ne lui posa aucune question.— Tu ne te couches pas ?demanda-t-elle.Il est tard, j’avais attendu pour te voir.Sèchement, il dit: — Prépare moi du café, j’ai à travailler.Hans Harleck ne revenait pas.Probablement Madel lui avait dit la mauvaise humeur de Jorr contre lui, et ce joyeux garçon, qui trouvait moyen de s’arrêter si souvent familièrement devant le petit logis de son ami, évitait maintenant de se montrer.Mais Jorr ne faisait à son sujet aucune réflexion, pas plus qu’il n’en faisait à Madel sur ses allées et venues.— Ne compte pas que je gagnerai gros ce mois-ci, lui lançait-il avec amertume.Je ne fais plus d’orchestration.J’ai une autre besogne.Elle ne demanda pas laquelle.Simplement, elle dit: — Ne te préoccupes pas.J’aurai assez! — On t’a prêté ou donné de l’argent ?Elle haussa les épaules: — C’est de l’argent que je gagne.J’ai repris ma broderie et quand tu n’es pas là, je brode.Cela nous aide à passer ces jours.Il hésita, remué malgré lui.Mais au point où il en était avec sa femme, après toute la peine qu’elle lui Un soir qu’elle revenait très tard, ayant été à Middlebourg voir sa grand’mère et qu’elle avait dîné chez elle, sans doute aussi avec Karl, elle trouva Jorr plus surexcité, plus fébrile que de coutume.— Qu’est-ce que tu as ?Tu as de méchants yeux ! Il ne répondit pas.Simplement il dit: “Couche-toi !” comme si la présence de sa femme l’importunait.Elle alla sans mot dire se mettre au lit, tandis qu’il s’enfermait avec son piano.Madel avait remarqué sur sa table la cafetière pleine.Manifestement il voulait veiller et très tard.La tête sur son coude, longtemps elle écouta: Il travaillait, il composait.Au matin, elle se réveilla, très tôt.A sa surprise, Jorr était là devant elle, les traits affreusement tirés, comme quelqu’un qui n’a pas dormi.Il avait son regard mauvais, plus mauvais peut-être encore que de coutume.Elle remarqua qu’il tenait à la main une épaisse liasse de feuilles de musique.Il s’approcha du lit et dit froidement: — J’ai fini mon opéra.Madel avait relevé la tête vers lui.Une grande émotion l’envahissait.Elle aurait voulu parler.Mais elle se contint.D’ailleurs le regard de Jorr était irm placable.Il avait lancé ces mots comme une bravade.Il ajouta même ce reproche, plus cruel encore: — Personne ne m’a aidé.“Personne.Les yeux de Madel s’embuèrent de larmes .La porte claqua et Jorr sortit sans en dire plus.Il alla prendre le train pour Middel-bourg, avec sa partition sous le bras.Vers onze heures il arriva à la petite maison de Green, où sa venue si matinale bouleversa le vieux musicien.— Que sa passe-t-il ?Magda ! la servante me dit que Jorr Spits est là qui me demande.— Evidemment, grand-père, cela n’est pas naturel.Jorr était debout sur le seuil de la porte, semblant gêné pour entrer.Dès qu’il aperçut son vieux maître qui venait au-devant de lui, soutenu par Magda, il lui dit gravement: Page vingt-huit LA REVUE DE MANON Montréal, 1er Octobre 1927 — Monsieur Green, j’avais promis à la Reine, devant vous, une œuvre de moi.J’ai tenu parole.Le vieillard le regarda, stupéfait.— La voici ! fit Jorr en montrant les feuillets de musique.Green se leva, ouvrit ses bras et, dans l’émotion qui l’étreignait, ne trouva que ces seuls mots: — C’est bien ! Le jeune artiste se tenait devant lui, immobile, très pâle.Magda, elle aussi, était émue.Ses beaux yeux se fixaient sur lui avec une flamme inaccoutumée.Green considérait les feuillets de musique épars sous ses yeux avec une sorte d’avidité: — Magda, tu vois, tout y est bien, même l’orchestration.Bravo, petit.J’avais failli douter de toi, et, sans Magda, j’aurais commis cette erreur.C’est elle qui t’a défendu, malgré toutes les vilaines choses qu’on pensait de toi, malgré ton silence.Remercie-la.Tu lui dois peut-être beaucoup.— Je sais, maître, et je vous bénis tous les deux.Alors, regardant le jeune homme très en face, Green lui demanda: — L’inspiration est donc revenue ?— Oui, maître ! — Qui te l’a rendue ?.Jorr murmura, très pâle: — La souffrance.¦ - • iv i î ; / • ) Le coeur qui saigne Joss Spits s’était presque complètement séparé de Madel.Il avait pris cette détermination cruelle, certain jour où, bien par hasard, il avait appris qu’une note en souffrance avait été payée par Hans Harlek.Oui, c’était trop.Madel eut beau, très embarrassée, essayer d’expliquer cette intervention, de lui trouver une excuse, Jorr ne voulut pas admettre ce qu’il considérait comme une infamie.Il essaya d’avoir une explication avec celui qui avait été son ami et qui ne l’était plus.Mais Hans, chaque fois, se déroba, trouva un prétexte plausible pour ne pas venir.D’ailleurs, depuis qu’il gagnait de l’argent, qu’il avait des commandes autant qu’il voulait, il était l’homme le plus occupé de la Zélande.Tantôt il faisait de longues croisières au large, prétendant qu’il n’y avait que là qu’il pouvait travailler en paix; tantôt, il partait vers la capitale et jusqu’en Belgique voir des directeurs de théâtre.Mais Jorr savait que cependant un lien mystérieux l’unissait à Madel.Il y avait des correspondances étrangères, des lettres en cachette, de l’argent reçu.Tout un complot incontestablement bien vilain et qui était pour Jorr la fail- lite définitive des deux sentiments qu’il avait toujours considéré comme les meilleurs biens de la vie: l’amour et l’amitié.Il ne voulait même pas lutter, résister.A quoi bon ?Madel, dans sa vie quotidienne, dans sa demeure, n’était plus pour lui, par sa présence, que la raison d’une amertume immense, d’une désillusion de plus en plus profonde du rêve qu’il avait fait.Mais il avait renoncé à lui faire des reproches.Que lui importait ! Toute sa pensée, tout son but était bien loin de Flessingue et de son foyer lamentable, de son bonheur saccagé.Il avait fait l’effort, sur le conseil de Green, d’aller demander audience à la Reine et lui porter à elle-même son œuvre en lui rappelant sa promesse.— Vous m’avez fait attendre, monsieur Spits, avait dit Sa Majesté en souriant.et j’avais presque douté de vous.* Mais, tout de suite, grâce à l’entremise royale, une audition avait été donnée par le directeur du Grand Théâtre de La Haye.Peut-être y aurait-il une occasion justement après une œuvre italienne qui n’était pas réussi et avant une œuvre qui devait venir de Paris.Le drame lyrique de Jorr Spits ne nécessitait pas beaucoup de frais de décors et de costumes.C’étati une œuvre toute de nuances de sentiments et d’émotion.Mais si le but souhaité paraissait tout à coup près d’être atteint, il était nécessaire que Jorr Spits vînt dans la capitale s’atteler en quelque sorte à sa partition, dont pas mal de pages avait besoin d’être remises au point pour le cadre du théâtre et la voix d’interprètes illustres qui allaient créer les principaux rôles.La Reine avait exprimé ce souhait, voulant qu’une œuvre nationale fût présentée par les meilleurs artistes de la Hollande.Alors, brusquement, Jorr avait quitté Flessingue, sans donner d’ailleurs d’explications.Il eut été vain de le questionner et Madel y renonçait.Tout était prétexte, entre eux, à critiques amères et récriminations.Seulement, il avait dit, dun ton sarcastique, en quittant sa femme: — Je pars à l’assaut suprême.Je m’y ferai tuer ou je passerai.J’ai toutes les chances d’être tué, car je n’ai plus de talent, car je ne suis qu’un raté, comme on me l’a reproché, comme tu me l’as si souvent reproché toi-même.“Je n’ai pas les moyens d’un Hans Harlek.Je n’ai que la sincérité de mon inspiration, au milieu de l’abominable vie que nous menons.“Je n’ai pas d’argent à te donner, je le regrette.Si je réussis, tu en auras, je t’en donnerai.Madel n’avait rien répondu à ces sarcasmes.Elle dit simplement: — Pars tranquille.Tente de réussir.Ne te préoccupes pas de l’argent.Je ferai ce que je pourrai.Elle ne voulut pas dire autre chose.* * ÿ C’est à peine s’il lui envoya, et de temps en temps, quelques cartes postales, très sèches.Il écrivait avec plus d’explications à Green.qu’il tenait à mettre au courant de ses efforts.Madel avait le crève-cœur d’être obligée de s’adresser au vieux maître ou à sa petite-fille, pour être un peu au courant de Jorr, pour le suivre de loin dans cet assaut suprême qu’il livrait, et qui ne pouvait — quels qu’eussent été leurs dissentiments — la laisser indifférente.V Le renouveau Lorsque — après de minutieuses répétitions auxquelles Jorr s’appliqua tout entier — le jour de la première représentation approcha, Madel reçut cependant une lettre de Jorr.En termes très froids, presque gênés, mais qui dissimulaient mal une émotion compréhensible, il demandait à Madel de venir assister à cette première, de faire à nouveau le voyage de la Haye, ainsi qu’elle l’avait fait déjà.La jeune femme ne répondit pas.A quoi bon ! ÿ ÿ ÿ Ce fut une magnifique fête d’art, quelque chose d’inoubliable.Tout ce que la Hollande comptait de notabilités était venu spontanément assister à cette œuvre d’un artiste du pays, de ce jeune qui, à la Lyre d’Or, avait donné tant de promesses.Green avait tenu, malgré son âge, malgré sa faiblesse, à être une seconde fois près de celui qui avait été son dernier élève.Et, comme pour le concours de la Lyre d’Or, il était venu avec Magda.Profonde avait été sa joie, indicible son émotion, quand il avait vu acclamer l’œuvre de Jorr, si humaine, si expressive, si originale aussi.La Reine avait exprimé l’opinion unanime, en disant au jeune musicien qu’elle félicitait: Mais, sitôt qu’il eût été saluer la Souveraine et qu’il eût embrassé Green et Magda, ses seuls vrais soutiens, Jorr Spits, que tout le monde réclamait dans la salle, disparut.Il alla s’enfermer dans une loge d’artiste demeurée vide, une loge qui était Page trente POLA NEGRI (Suite à la page 30) Ce fut à Berlin, au palais Heinroth, chez des amis, que Chaplin, visitant l’Europe, rencontra Pola.Tous deux ne se connaissaient que de réputation, ils ne s’étaient jamais vus qu à l’écran.Ne parlant que très peu l’anglais, elle appela néanmoins Charlie: “Le petit jazz-boy Charlie”.Voulant lui rendre son compliment, Chaplin demanda à un invité comment dire en allemand: “Je vous adore.” et il lui fut répondu qu’il fallait dire une phrase qui, traduite en français, voudrait dire à peu près: “Je pense que vous êtes un morceau de fromage.’” On s’expliqua, elle sourit.A son arrivée à Hollywood, où elle ne connaissait personne sauf Luhitsch et quelques amis de Berlin, l’acclimatation à sa vie nouvelle ne lui fut adoucie que par l’assidu Charlie Chaplin qui, certainement, eut en elle la plus grande passion idéale de sa vie.L’artiste, chez Charlie, intellectuellement ému, eut pendant longtemps une exaltation sentimentale et platonique pour le petit taureau noir qu’il considérait comme l’agathe, le diamant de l’écran, la Muse du nouvel Art.Pola répondit pendant quelque temps, avec la même ardeur cérébrale, au rêve artistique de Chaplin.Tous deux, incognito, déguisés, (Charlie avec une moustache et une barbe, elle avec des lunettes noires) allaient partout, dans les Luna-Park, les Magic-City, qui abondent sur les plages des environs d’Hollywood, de Venice et de Santa-Monica.Ils se mêlaient à la foule et prenaient part à toutes les réjouissances.Mais arriva un moment où Pola sembla trouver un peu fades les grandes naïvetés du génie.C’est alors, au moment de “Paradis Défendu”, qu’elle tournait avec Rod La Rocque, qu’afin de mieux sentir son rôle et éprise de la souplesse, du physique mâle et des brillantes qualités physiques du jeune premier, on la vit partout avec lui, pendant que le malheureux Charlie s’esseyait pensif, une fois de plus, sur les ruines de l’idylle en qui lui seul avait fermement cru.Le flirt entre Pola et Rod ne fut qu’un assaut d’armes, la loi banale qui veut que le jeune premier et la vedette échangent en dehors du “décor” les mêmes baisers que les deux amants se donnent dans le cours du film, devant la camera.Tous deux cMontréal, 1er Octobre 19c.s’étaient mesurés, gardant les yeux ouverts et le coeur indépendant, et le flirt se termina à peu près au même moment que le film.Yucca Troubetzkoy, entre plusieurs autres, l'intésessa aussi pendant quelque temps et elle déploya tout son art à la conseiller au cours de la prise de vues de “Flower of Night” qui les réunissait sous la direction de l’aimable Paul Bern.Puis, Pola trouva enfin l’oiseau rare, !a parfaite antithèse de Chaplin, chez le jeune premier des jeunes premiers, le cheik par excellence, l’incarnation du mâle idéal, du danseur, comme elle, de l’idole comme elle en chair et n os, du roi du “sex appeal”, du virtuose de l’amour, le sensuel Valentino, divorcé de Natacha Rambova.Et puis, cette idylle ne formait-elle pas un matériel de premier ordre pour la publicité des deux étoiles.— Celle de Valentino avait besoin d’un nouveau éclat.— Pola avait pour régner suprêmement dans le coeur des “fans” américains, besoin de s’associer à une de leurs créations.Par là elle devenait citoyenne américaine, une vraie gloire faite à Hollywood.Mais il était écrit qu’une union si parfaite, mariage de souverains où les inclinations et les convenances s’accordaient, où la sincérité et la spéculation s’alliaient de façon parfaite, trop parfaite peut-être, n’aurait pas lieu.La vie rapide et orageuse de Valentino devait s’achever en une fin imprévue et romantique.Le monde entier envoya des messages à son lit de mort et Pola Negri joua la grande scène de l’inconsolée.Retenue pendant la maladie de Rudy aux étudios Lasky où elle tournait “Hôtel Impérial”, elle eut (par câble, téléphone ou radio) des mots sublimes à la d’Annunzio.Elle se rendit à New-York pour les obsèques et prit le deuil.Elle rappelait, dans son rôle de veuve aux attitudes suprêmement esthétiques, Isadora Duncan lorsqu’elle perdit ses deux enfants, avant ta gurre.Le commun des mortels eût été plus simple.mais comment pouvons-nous juger ces êtres exceptionnels dont chaque fait et geste sera noté et amplifié, qui vivent, dans une sorte d’hypnose, sur les sommets où la foule les a placés ! ROBERT FLOREY.Le 8 juin 1927, Pola Negri épousait, à Paris, le Prince Mdivani.Pola Negri est la belle-soeur de Mae Murray, cette dernière ayant épousé le frère du Prince Serge Mdivani le 4 mai 1927.LA REV U t Q E 94 A N ON i'x ; La plus Grande Maison d'accessoires de Barbiers, et Salons Beauté de Montréal Fabricants du célèbre Parfum ROSE DES ALPES Un bosquet dans chaque goutte Parfumerie ALBERT BELLEFONTAINE Limitée Tel.Lancaster 1108-1109 1670 St-Denis MONTREAL NOUVELLE CREATION “Je t’aime” Le parfum qne tous aimerez Aussi charmant que sou £Montréal, 1er Octobre 1927 LA K E V U E DE {MANON Page vtngt-neuf sans lumière, et là, tout seul, il pleura.* * * Oh ! l’horrible rançon qu’exigeait le succès î Cette gloire qui s’ouvrait devant lui n’était faite qu’en mettant son cœur en lambeaux.Son bonheur en était le prix.Oui, Green avait raison quand il disait qu’un artiste devait souffrir, souffrir beaucoup, pour donner sa mesure, quand ildisait que l’art demandait cet apprentissage douloureux.La foule peu à peu s’écoula, enthousiaste de l’oeuvre qui allait faire sensation dans le monde musical; les lumières du théâtre s’éteignirent et les acteurs, brisés par l’effort qu’ils avaient fait ce soir-là, redescendirent, un à un.Une voix appelait par les couloirs déserts : — Monsieur Spits î.Monsieur Spits! Jorr sortit le dernier, les yeux rouges.Il vit accourir vers lui le concierge du théâtre.Cet homme, qui tenait une lettre à la main, balbutia: — Vous voilà enfin! Je croyais que je ne vous trouverais jamais et on avait apporté cette lettre, avec ordre de vous la remettre, coûte que coûte.C’est pressé.Jorr jeta machinalement les yeux sur le pli.Il tressaillit, venant de reconnaître l’écriture de Madel.Une immense angoisse l’étreignit.En hâte, il descendit et, à la pâle clarté d’un réverbère, lut ces quelques mots: “Viens immédiatement.T’ai à te parler.” Madel.* • * * Quo ! Madel était à La Haye ! La lettre indiquait l’adresse d’un hôtel, tout proche du théâtre.Elle était donc venue, elle aussi, assister à cette première.sans le lui dire, sans vouloir être vue de lui, comme autrefois au Concours ! Ne lui était-elle pas complément étrangère, pourtant ?Tout était à jamais fini entre eux, et il eut même cette pensée amère: — Aujourd’hui que je suis célèbre, que je vais être riche à mon tour, elle est capable de vouloir revenir à moi.Il haussa les épaules.Mais pouvait-il refuser d’aller la trouver, comme elle lui demandait, avec instance ! Peut-être était-elle malade ! Il pressa le pas.Dans l’hôtel, il y avait un va-et-vient, occasionné par la première de l’Opéra.Au moment d’entrer, comme il allait frapper à la porte, une femme de chambre le prévint: C’était donc pour cette raison qu’on l’avait fait demander, en hâte.— Madame est souffrante.Le coeur de Jorr se serra.Sans bruit, il ouvrit la porte.Sur le canapé, dans la pénombre de la pièce, éclairée seulement d’une lampe à demi-baissée, Madel était étendue, très pâle, visiblement en proie à une émotion violente.Jorr allait s’approcher d’elle, inquiet, quand, tout à coup, il s’arrêta, saisi: Green et Magda et Hans Harlek aussi se trouvaient là.La jeune femme comprit l’hésitation de son mari et d’une voix douce murmura: — Ecoute-moi, je t’en supplie.ne parle pas.Ecoute-moi.Sa voix tremblait.Jorr restait impassible.— Je veux te dire.le gros secret.qui m’étouffe.Il faut que tu saches.que, pas une minute.entends-tu.pas une.je n’ai cessé de t’aimer.“Je t’ai menti, Jorr, menti depuis des mois.Tu as cru que ta seule tendresse ne suffisait plus à mon bonheur ! Oui, j’ai tout mis en oeuvre pour te le faire croire, j’ai joué un rôle, un rôle épouvantable, qui te brisait le coeur.Mais il le fallait ! Il le fallait pour toi, pour ta carrière, pour ton art.“Tu avais raison de dire que le bonheur ne favorisait pas le talent.Non, mon pauvre bien-aimé, ce n’est pas le bonheur qui fait le génie, c’est la souffranc.Je l’ai compris, et alors j’ai eu cet horrible courage: je t’ai fait souffrir.“Oh ! pardonne-moi.Cela m’a fait bien du mal, à moi, si tu savais.Cela m’a brisé.Mais qu’importe ! Je voulais pour toi la gloire.Cette gloire est un peu mon oeuvre, maintenant, n’est-ce pas ?et je suis contente.“C’est affreux, vois-tu, de faire souffrir.l’être qui est ce qu’on adore le plus au monde ! Bien souvent, j’ai hésité, luttant contre moi-même, à bout de forces, avec des envies de tout dire.“Tends la main à ceux qui sont là; ils ont été les pieux complices de mon mensonge.Ce sont eux qui, à mes heures de défaillance, quand je ne me sentais plus la force de te torturer le coeur, pauvre bien-aimé, m’ont encouragée, en me montrant le but à atteindre.“Pour que tu puisses devenir ce grand homme que tu es aujourd’hui, ils ont, par affection pour toi, fait semblant de jouer un rôle à mes côtés, et l’un même, le rôle odieux de mauvais conseiller de faux ami.Il le fallait, Jorr, il fallait déchirer ton coeur pour le faire chanter.“N’était-ce pas ainsi que tu avais triomphé à la Lyre d’Or pour la première fois, triomphé parce qu’il y avait de la tempête dans ton cœur.C’était là la pierre de touche de ton talent.“Tu as donné ta mesure, maintenant et nous avons le droit d’être heureux.— Allons, vieille bête, fit Harlek, pleurant à moitié embrasse-la, elle l’a bien gagné.Quant à nous, il a fallu qne nous t’aimions rudement pour accepter ainsi de nous faire détester de toi.Jorr était à genoux près de Madel, couvrant ses mains de baisers.Une joie immense l’envahissait.Il avait trouvé dans la vie la vraie compagne qu’il lui fallait, celle avec qui il était sûr d’être ungrand artiste, la petite muse incomparable.— Pardon, ma bien-aimée, pardon d’avoir ainsi douté de toi.et, du fond de l’âme, merci.je te dois tout.Green s’essuyait les yeux.— Oui, petit, tu lui dois tout.— Alors, vous aussi, maître, vous étiez du complot ?— Mais nous en étions tous.Magda elle-même, ma petite Magda, qui, dans son < cœur de femme, a trouvé les mots qu’il fallait dire à Madel.Elles se sont unies pour comploter, car elles t’aimaient bien % toutes les deux.de façons différentes.—Grand-père, je vous en prie ! implora Magda.Elle aussi pleurait.Alors Jorr Spits se releva.Il dit simplement: — Comme cela coûte cher, la Gloire !.— Oui, petit, fit Green.Je te l’ai dit un jour, rappelle-toi.Je t’ai dit le prix • qu’elle demandait.Mais je ne pensais pas alors qu’il pût y avoir une femme assez noble, assez grande, assez aimante pour un pareil sacrifice.Bénis Dieu de l’avoir rencontrée, garde ta foi et vas ton chemin.Henry de FORGES.* BULLETIN D’ABONNEMENT Veuillez m’inscrire pour un abonnement d’un an à partir de.Ci-inclus la somme de $2.00 en paiement.Nom et prénoms.192 ! Adresse .î Comté.Province Adressez ce bulletin, écrit de façon très lisible, à “LA REVUE DE MANON”, 2035 St-Oenis, Montréal, Qué., en l’accompagnant d’un mandat de poste.Sur réception de ce bulletin rempli tel qu’indiqué, “La Revue de Manon” sera envoyée pendant un an (24 numéros) sans frais additionnels.Chaque abonné recevra gratis un beau roman d’amour, comme prime spéciale.w» I i W LA REVUE DE MANON Madame O.Falardeau Deux années de faiblesse.Evanouissement.Maternité.Douleurs de dos.Maux de reins Pilules Rouges.Grande confiance.Bébé vigoureux.“Depuis deux ans j’étais très faible et je souffrais de constipation.J’étais maigre, pâle, j’avais souvent des maux de tête, des étourdissements.Une maternité prochaine augmenta encore ces malaises.Je ressentis des points dans le dos, des faiblesses de reins et parfois je me sentais si affaissée qu’il me semblait que j’allais perdre connaissance.Je voulus essayer les Pilules Rouges et je fus très satisfaite des résultats des premières boîtes, car elles me soulagèrent beaucoup.Bientôt j’eus plus de force, je n’eus plus à souffrir de maux de tête ni de constipation, mes palpitations de coeur cessèrent et ma santé se rétablit parfaitement.Mon bébé fut en bonne santé et depuis ce traitement, je me porte mieux que jamais.J’ai donc la plus grande confiance dans ce remède que je me plais à recommander.” Mme O.Falardeau, 66, rue Rose de Lima, Montréal.à 1 % % Mme 0.Falardeau Les Pilules Rouges peuvent être prises à tout âge et en tout temps.Il n’y a sûrement pas de meilleur remède pour les femmes atteintes de: Anémie Chlorose Perte d’appétit Faiblesse d’estomac Mauvaise circulation i1 .1 t } • * ' Troubles nerveux ' Maux de tête Irrégularités Douleurs internes Troubles du retour d’âge PILULES ROUGES CONSULTATIONS GRATUITES:—Les femmes qui désirent consulter nos médecins peuvent le faire tous les jours, de 9 heures du matin à 8 heures du soir (excepté les dimanches et jours de fête religieuse), à nos bureaux, 1570, rue St-Denis.Que celles qui ne peuvent venir, nous écrivent tous les détails de leur maladie et si, après avoir minutieusement étudié leur cas, nos Médecins jugent la maladie trop sérieuse, ils indiqueront à chacune le meilleur médecin de sa localité pour nous, aider à la soigner.Voilà donc pour toutes un moyen économique et certain de se traiter.Protégez-vous en exigeant les véritables Pilules Rouges.Prix partout ou par la poste, 50 sous la boîte, 3 boîtes, $1.25, 6 boîtes, $2.50.CIE CHIMIQUE FRANCO-AMERICAINE, Ltée, 1570, St-Denis.Mor-t éal.E CAPSULES à base de CREOSOTE et autres BALSAMIQUES spécialement préparés, qui en font un ANTISEPTIQUE et un GERMICIDE puissants des VOIES RESPIRATOIRES, se donnent en toute confiance aux FAIBLES de la POITRINE.C’est pourquoi il ne faut pas comparer les CRESOBENE aux préparations ordinaires lorsqu’il s’agit d’éteindre une TOUX REBELLE ou empêcher un RHUME de “tomber” sur les POUMONS.Les MENACES de la POITRINE devront tout de suite se mettre sous les bons effets des E Demandez notre brochure GRATUITE 66 SANTE des POUMONS ” Vous y trouverez comment préparer chez vous avec les CRESOBENE, aussi facilement qu’une infusion de thé, un “Sirop”, un “Gargarisme”, une “Lotion Dentifrice” et comment en “Inhaler” les Vapeurs BALSAMIQUES.Il est impossible de traiter vos POUMONS, vos VOIES RESPIRATOIRES mieux et à meilleur marché.$1.00 chez le pharmacien ou par la poste.Standard Products C©., 1566, rue Saint-Denis, Montréal MERES Lorsque vos ENFANTS sont MALADES, c’est avec douleur que vous les voyez souffrir.Vous constatez avec peine qu’i ls sont PALES, CHETIFS, MAIGRES, FAIBLES, qu’ils n”ont pas d’appétit, qu’ils manquent de SOMMEIL.Vous leur feriez bien prendre de l’huile de foie de morue, mais vus connaissez d’avance la répugnance qu’ont les enfants pour l’huile.Dans ce cas, pourquoi ne leur donneriez-vous pas de l’OVONOL que tous, même les plus capricieux, prennent avec plaisir.L’ OVONOL composé d’Extrait de Foie de Morue, de Jaunes d’Oeufs, d Iode, des Hypophosphites composés, etc., est devenu le médicament par excellence pour les ENFANTS SCROFULEUX, RACHITIQUES, PHTISIQUES, DEPRIMES, PLEURARDS, etc.L’OVONOL est aussi un FORTIFIANT RAPIDE après la GRIPPE, la PNEUMONIE, la ROUGEOLE, la SCARLATINE, la FIEVRE TYPHOÏDE.Essayez l’OVONOL, remède incomparable pour combattre les maladies infantiles, en vente chez tous les pharmaciens ou envoyé par la poste, $1.00 la bouteille.Compagnie Chimique Franco-Américaine, Ltée, 1570, rue Saint-Denis, Montréal. 4 * t A / * V 4 k la Qualité Force eh pai Prime pai
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