La revue de Manon, 1 août 1928, mercredi 1 août 1928
Bibliothèque et Archives nationales Québec Revue de Manon Pages 1 à 2 manquantes I PER REVUE DE Manon Revue littéraire la plus distinguée des Foyers Canadiens CON s Armand Homier Gérant de circulation Canada : Etats-Unis ABONNEMENT 1 an, $2.00; six mois, $1.25 1 an, 2.25; six mois, 130 • ADRESSE ; 2035, rue Saint-Denis, Montréal.Tél.Harbour 6966 ' Paraissant Bi-Mensuellement Mlle Emma Gendron, directrice-propriétaire Résidence : Tél.Calumet 1058 Administration : M.J.-Arthur Homier Directeur-gérant Rés.: Calumet 0166-W Quatrième année — No 12 Montréal, 1er août 1928 Le numéro : 10 sous RÉFLEXIONS “LE RYTHME” Dans un passionnant chapitre, Herbert Spencer a parlé du rythme.Il décrit son émotion lorsque, se tenant au bord de la mer, il fut frappé du mouvement harmonieux des mâts des barques bercées par le vent et les flots.Les roseaux se courbent et se relèvent en cadence; les vagues viennent d'un élan régulier mourir sur le sable.Il part de ce point pour établir que tout mouvement est rythmique.Le rythme est la loi qui règne sur toutes choses.Le flux du sang dans nos artères n’est pas continu, mais rythmique, selon les pulsations du coeur.L’air pénètre dans les poumons par inhalations successives; il ne circule pas de manière ininterrompue.• Si nous regardons autour de nous, nous constatons que presque toutes les forces sont rythmiques dans leur nature essentielle.L’électricité consiste en vibrations si rapides et serrées qu’elles donnent une impression de continuité.La lumière se meut en ondes, comme le son.Il semble qu’il n’existe pas dans la nature une force quelconque dont le courant soit constant.Lorsque, pendant une tempête, le vent bat les fenêtres, il souffle par rafales.La loi du rythme régit l’univers.Il en est de même dans le monde spirituel.Toute notre vie est rythmique.Il est caractéristique que l’on puisse dire de chacun: il a ses hauts et ses bas.Par moments, l’espoir est haut, le pouls bat plus vite, et puis, à d’autres instants, c’est la dépression.Ceci devrait nous être utile doublement.Cette • connaissance devrait nous maintenir dans l’humilité lorsque les choses yont bien, et nous rendre l’espoir lorsqu’elles vont mal.Un proverbe dit que l’heure la plus sombre de la nuit est celle qui précède, l’aurore.Il ne faut jamais perdre courage devant les circonstances adverses.Patientez, la marée va redescendre.Peut-être êtes-vous précisément à la veille du succès.Les fluctuations des cours de la Bourse sont encore un exemple du rythme.La prospérité d’un pays ne représente pas un courant égal: elle a ses phases de lumière ou d’ombre, tour à tour.• Dans tous les domaines, il faut tenir compte de la loi des alternances.C’est si vrai que les auteurs dramatiques ont soin de se servir des contrastes et de faire précéder de la dépression du danger le bondissement d’un dénouement heureux, ou, au contraire, d’amplifier, par un effet de calme ou de joie, le pathétique de la catastrophe finale.?* * La joie est infiniment plus merveilleuse que la tristesse.Elle est plus profonde, plus haute, plus riche de mystère et de crainte.La tragédie est une chose théâtrale».Les malheurs, les calamités conviennent à la scène, car ils Tonte personne qui voudra se procurer d’anciens numéros de “La Revue de Manon” pourra le faire en s’adressant aux bureaux de la Revue, 2035 Saint-Denis, ou en envoyant un mandat de poste.10 sous le numéro.appartiennent à cet ordre de faits inusités, extraordinaires, dont la foule est friande.Le dramaturge s’empare de ces sombres thèmes pour obtenir des effets, simplement parce que son auditoire est incapable de comprendre la grandeur de la joie.Il n’y a dans le monde qu’un nombre relativement restreint de sources de douleur.On peut les compter sur les doigts: la souffrance physique, l’abandon, la déception,, les affections perdues, l’humiliation, l’angoisse, etc.Et les natures les moins développées peuvent les ressentir à des degrés différents.Mais la joie est complexe, infinie et infiniment variée.Il y a clans l’art, la littérature, la recherche scientifique, la musique, la création intellectuelle, des plaisirs d’une telle qualité qu’ils sont inaccessibles à la masse.Il y a les délices de la vertu, du travail, de la persévérance, de l’abnégation, du mysticisme, qu’ignore ou que regarde avec scepticisme une bonne partie de l’humanité.Et combien peu de personnes savourent le bonheur que donne la nature, l’amour des bois et des rivières, des montagnes, des océans et des fleurs ! - N’oublions pas la belle extase des grandes idées et des nobles rêves.“Souvent, écrit un philosophe, la tristesse du sage ressemble à celle d’un homme quelconque, mais sa joie n’est comparable à aucune.Il y a plus de régions ignorées dans la joie que dans la souffrance.Pour comprendre là joie des grandes âmes, il faut être aussi grand qu’elles.” Frank CRANE1 NOS ROMANS COMPLETS A NOS NOUVEAUX LECTEURS Voici la liste des romans complets déjà parus dans notre revue: “CENDRILLON AU BAL” par Guy Chantepleure, “PRES DU BONHEUR” par Henri Ardel, “PERILS D’AMOUR” par Daniel Lesueur, “LE MARI DE GISELE” par H.A.DOURLIAC, “MALGRE ELLE” par Eva Jouan, “PROFIL DE VEUVE” par Paul Bourget, de l'Académie française, “LE ROMAN DE LUCIEN” par Guy Vander, “PETITE MUSE” par Henry de Forges, “LA CHANSON DES ROSES” par René Poupon, “SON ROMAN D’AMOUR” par Michel Nour, “LA FIANCEE DU COMTE GUY” par Paul Junka, “MONETTE” par Mathilde Alanic, “EN SUIVANT L’ETOILE” par Florence Barclay, “LE FIANCE DE JOSETTE” par Paul Junka, “AU DELA DU COEUR” par Edmond Coz (publié en deux numéros), “PLUS FORT QUE TOUT” par Paul Cervières (publié en deux numéros), “LE MARI DTANTHE”, par Berthe Neuillies (publié en deux numéros), “MON CYGNE”, par Emmanuel Soy (publié en deux numéros), “LE MARI DE VIVIANE’ par Yvonne Schultz (publié en deux numéros), “LE HIBOU DES RUINES” par Andrée Vertiol publié en deux numéros) et “REVE D’AMOUR” par Trilby, qui paraît dans le présent numéro.On pourra se procurer les romans déjà parus en écrivant ou en s’adressant à “La Revue de Manon”, 2035 rue Saint-Denis, Montréal.Chaque roman se vend 10 cents et est expédié sans frais de poste.Ceux en deux numéros se vendent 20 cents. DAWES PLUS DE 100 ANS D’EXPERIENCE DANS CHAQUE BOUTEILLE ".'Il rCi «r: -ru r s - fi.5 / i.1 j I f ; i ; ?A * v BLACK » HORSç^ s ALE 0.00 OO Montréal, 1er zAoût 1928 LA REVUE DE ÜA A N 0 N Page cinq E fut pour Coren-tine Malhouët un grand chagrin quand, en revenant du service militaire son •(>« O* «O ?O- • •()¦ O •« '• ()- ¦ -;.y V.*.m l'.V.»¦ r.v • ¦ • .*:•»*.mmm WM iiiilii sv.v Viv; ¦v.v Dernières Nouvelles des Studios : tm .• * .a- :• V • La compagnie Christie vient de dépenser un demi-million afin de pouvoir faire des “comédies parlantes”.Cari Laemmle jeune surveillera la réalisation dé “The Last Warning” (Le dernier avertissement), un film de mystère que Paul Leni dirigera, avec Laura La Plante dans le principal rôle.L intrigue qui a été adaptée de la pièce du même nom, écrite par Thomas F.Fallon, a été transcrite à l’écran par Alfred A.Cohn, et on dit qu’elle contient plus d’une possibilité pour obtenir des effets de lumière et de photographie; ces effets auxquels Paul Leni, metteur en scène de “The Cat and the Canary” et de “Chinese Parrot”, attache une grande importance.Aussitôt que Jean Hersholt et Edward Sloman auront fini “The Girl on the Barge”, ils commenceront la réalisation de “The Braggart”.C’est une intrigue de Benjamin Kutler dont le scénario a été fait par Charles Kenyon.Les cinquante-deux comédies des Frères Stern qui seront éditées au cours de la saison 1928-29 sont presque à moitié terminées, suivant Abe Stern, vice-président de la Stern Film Corp., qui vient d’arriver à New-York.Pour être exact, vingt comédies sont déjà terminées: c’est pratiquement un record dans le domaine du cinéma que vingt films sur cinquante-deux soient finis trois mois avant l’ouverture de la saison.Après trois mois d’incertitude, de recherches intensives et d’essais innombrables, Joseph Schildkraut a été choisi pour jouer le rôle de Gaylord Ravenal dans la réalisation cinématographique du roman d’Edna Ferber, “Show Boat”.Les autres interprètes choisis par Harry Pollard sont Alma Rubens pour le rôle de Julie et Emily Fitzroy pour celui de Parthenia Ann Hawks.Richard Barthelmess Norma Talmadge est revenue des îles Hawaï le 15 juillet dernier, et a tourné les dernières séances de “The Woman Disputed”.“The Girl on the Barge” sera tourné dans l’Est Depuis dix ans, la compagnie Universal n’a pas réalisé une seule production dans son studio de Fort Lee, New Jersey, depuis que les activités de la compagnie ont été transportées à son importante maison de Universal City, Californie; mais, après de longues années de silence, l’activité renaît.On remet tout à neuf pour l’inspection de Edward Sloman, l’un des directeurs de la compagnie Universal qui arrivera à New-York jeudi et décidera si les ressources qu’il y a là sont suffisantes pour tourner les intérieurs du film tiré du roman de Rupert Hughes, “The Girl on the Barge”.A l’époque où la compagnie Universal abandonnait son studio de l’est pour concentrer toute son activité à Universal City, ce studio était considéré comme étant le plus à date et le mieux aménagé de toute la côte orientale.Quand William Wyler vint à New-York pour tourner les scènes de “Anybody Here Seen Kelly?”, il ne lui a pas été nécessaire d’utiliser aucune des facilités du studio; il compléta ses intérieurs à Universal City.Il est probable que Sloman fera de même.Mais une si grande partie de son film doit être tournée à New-York qu’il est possible que toute la production soit faite dans cette ville.- Les Film Booking Offices ont emprunté Hélène Costello des Warner Bros, pour le film “The Circus Kid”.Adolphe Menjou Page huit LA REVUE DE [MANON Montréal, 1er ç/toût 1928 POÉSIES Ht ©entter Eenbe^ous Mon Chapelet Quand grondera l'orage, au-dessus de ma tête, Quand il faudra braver l’effort de la tempête, Ou supporter, pour Dieu, l’insulte ou le pamphlet, Pour rester pur et fort dans les pleurs de la vie, Je dirai mon Credo, j’invoquerai Marie En égrenant mon Chapelet.Pour l’Eglise et son Chef, pour notre noble France, Pour que sur nos malheurs rayonne l’espérance, Pour préparer enfin et rendre plus parfait ^ Le triomphe du Christ sur ma chère Patrie Je redirai Credo, j’implorerai Marie En récitant mon Chapelet.Quand mon dernier Ave, ma dernière prière Vous auront dit adieu, fermez-moi la paupière, Amis qui veillerez auprès de mon chevet, Et glissez dans ma main par la mort refroidie Le signe du Credo d’un enfant de Marie, Mon Crucifix, mon Chapelet.Auprès de l’humble croix qui gardera ma cendre, Au lieu des mille fleurs que l’amour fait épandre, Ces fleurs qui n’ont qu’un jour pour perdre leur reflet, Amis, priez pour moi; d’une voix attendrie, Dites votre Credo pour un fils de Marie, Ave sur votre.Chapelet.A.S Mon seul amour ! embrasse-moi.Si la Mort me veut avant toi, Je bénis Dieu, tu m’as aimée ! Ce doux hymen eut peu d’instants.* Tu vois ! les fleurs n’ont qu’un printemps, Et la rose meurt embaumée.Mais quand, sous tes fieds renfermée, Tu viendras me parler tout bas, Crains-tu que je n’entende pas ?Je t’entendrai, mon seul amour ! Triste dans mon dernier séjour, ^ Si le courage t’abandonne; Et la nuit, sans te commander, J’irai doucement te gronder, Puis te dire: “Dieu nous pardonne!” Et, d’une voix que le ciel donne, Je te peindrai les cieux tout bas: Crains-tu de ne m’entendre pas ?J’irai seule, en quittant tes yeux, .T'attendre à la porte des cieux, ' Et prier pour ta délivrance.Oh ! dussé-je y rester longtemps, Je veux y couler mes instants A t’adoucir quelque souffrance ! * Puis, un jour, avec l’Esprance, Je viendrai délier tes pas: ' .Crains-tu que je ne vienne pas ?Je viendrai, car tu dois mourir Sans être las de me chérir; Et comme deux ramiers fidèles Séparés par de sombres jours, Pour monter où l’on vit toujours Nous entrelacerons nos ailes ! Là, les heures sont éternelles: • Quand Dieu nous l’a promis tout bas, Crois-tu que je n’écoutais pas ?Marceline DESBORDES-VALMORE ?2*i La Civilité elle un Sens?Les conventions mondaines paraissent un tissu d’usages sans raison.On les raille et on s’y soumet; car rien n’est plus coercitif que ’“usage”.Peut-on trouver dans ces manières quelque chose qui les justifie et qui puisse en les faisant mieux comprendre, les rendre de plus en plus utiles, tout en leur laissant le charme d’élégance par quoi elles séduisent ?.C’est à la table que les prescriptions de l’honnête civilité s’expriment avec le plus de rigueur.Manger est le seul acte public de la vie végétative, toi * au moins dans notre civilisation Car il est des peuples primitifs où il est malhonnête de manger devant témoins, surtout entre hommes et femmes.Chez nous un dîner est un rite de haute civilisation.Encore faut-il dissimuler le plus possible le caractère de cet acte.C’est pourquoi on apprend aux enfants à s'essuyer la bouche, notamment avant de poser les lèvres sur un verre, à ne pas parler la bouche pleine, à toucher le moins possible les aliments avec les doigts, etc.Or tous ces gestes qui sont de mauvais goût sont condamnés par l’hygiéniste car ils tendent à contrarier l’appétit des témoins.Et dans cet ordre d’idée, j’ajouterai une défense : on ne doit pas parler quand on se sert, parce que toute parole provoque l’émission de fines gouttelettes qui, même invisibles, viennent souiller et parfois peuvent contaminer les plats.Or bien des personnes de la meilleure éducation commettent cette faute de goût et d’hygiène.Mais alors pourquoi est-il de mauvais ton de déplier largement sa serviette et surtout de la nouer autour du cou ?N’es;t-ce point là une précaution sage qui préserve le vêtement ?Sans doute.Or le geste passe pour peu élégant.Pourquoi ?Evidemment toujours parce qu’il évoque trop l’acte de manger qui, dans ses détails, n’est pas agréable à suivre chez les autres.La contrainte de ne pas user de la serviette force le convive à plus de propreté, à plus de soins; elle se justifie donc du point de vue de la psychologie de la digestion.Toute une série de défenses mondaines sont inspirées par le désir de ménager les susceptibilités d’autrui.Ainsi comprend-on qu’on doit se retenir d’éternuer.Mais pourquoi l’homme du peuple qui se tourne ostensiblement en se mouchant fait-il un geste malséant ?Précisément parce qu’il attire trop l’attention sur l’acte qu’il veut dissimuler.: • D’autres usages visent à ménager l’effort de celui que Ton veut honorer.Ainsi Ton présente où Ton fait passer les plats à son invité, on l’aide à revêtir un pardessus, on le prie de s’asseoir, on lui avance un siège.En outre un homme qui cède un siège à une femme lui fait entendre par là qu’il est plus résistant; et cela est confirmé par cette réplique de la femme qui offre sa chaise à un vieillard.Pour la même raison on porte le manteau d’une dame, on lui offre le bras pour qu’elle s’y appuie, et on la sert avant soi comme si on la jugeait moins capable d’endurer l’attente d’un aliment ou d’une boisson.A la lumière de ce second principe on voit tout ce que Ton peut découvrir de rationnel dans ces relations avec les autres.On comprend mieux la nécessité de ménager l’effort d’attention des étrangers et combien il est malséant de leur raconter des affaires personnelles ou des histoires trop longues, sans intérêt suffisant pour eux.Dans ce but encore si l’interlocuteur vient d’un pays dont on ne parle pas la langue, quelle peine ne se donne-t-on pas pour saisir une pensée exprimée maladroitement ! Le désir d’assurer la sécurité est un troisième principe qui guide l’homme cultivé.On passera le premier dans des endroits difficiles ou peu connus de ceux que Ton conduit.En croisant une personne dans l’escalier ou sur le trottoir on lui laissera le côté du mur.Jusque-là on a surtout respecté la personne physique d’autrui, comme si on la considérait comme sensible, faible, plus soumise aux désirs naturels;, ayant besoin de protection.Et le caractère plus accentué de la civilité qui s’adresse à la femme montre bien en quelle sorte d’estime on la tient sous ce rapport.Et si Ton y réfléchit, la civilité anglo-saxonne plus sobre et moins attentionnée est un hommage à l’énergie d’autrui.Encore ce (Suite à la page 14) Montréal, 1er *Août 1928 LA REVUE DE LM A N O N Page neuf - -* ~ -.~ ' ~ —- - ________ _- .- _______-.- .- ?)«»(> LA VIE DOCUMENTAIRE Une Aventure de la Duchesse de Chevreuse ?OLIE, fine, distinguée, avec une bouche bien faite présentant des lèvres vermeilles, des narines ouvertes et mobiles, un visage mince, d’un ovale pur, offrant de ces traits délicats et aristocratiques qui sont le propre d’une vieille race de Cour, telle était, jeune fille, Marie de Rohan, née en décembre 1600 et fille d’Hercule de Rohan, duc de Montbazon, pair et grand veneur de Franca Sous un front pur et des cils blonds élevés, son regard surtout attirait, un regard réservé, d’une pénétration mystérieuse, jeune, vivant, à la fois troublant et spirituel, attachant et railleur.Les cheveux étaient blonds, soyeux, la taille swelte, le corps souple, pas très grand, bien proportionné, l’ensemble extrêmement élégant, gracieux et féminin.Elle n’avait pas connu sa mère, disparue deux ans après sa naissance.Son enfance avait été abandonnée.Elevée avec un père qui ne s’avisait pas de lui donner de bons conseils, si tant est qu’il ne lui fournit pas de mauvais exemples, laissée à des gouvernantes dépourvues d’autorité, elle grandit en enfant gâtée, dans une atmosphère de gaîté et d’insouciance, manifestant de bonne heure une coquetterie charmante et une légèreté dangereuse.Partout où elle a passée, Marie de Rohan a provoqué des passions sans nombre.Gentilshommes, bourgeois ou paysans, tous ceux qui l’ont approchée se sont sentis émus.Elle écrivait elle-même: “Je crois que je suis destinée pour l’objet de la folie des extravagants!” Il me sera blait que de sa personne se dégageât comme un parfum capiteux qui troublait les coeurs les plus- racis.Etrange pouvoir fascinateur! Peu de femmes du XVIIe siècle ont exercé sur leurs contemporains une séduction aussi décisive.Avec cela, adorant s’amuser.Sa bonne humeur avait raison de l’ennui des milieux les plus maussades.Sa conversation était vie, semée de réparties promptes- Mais la dominante de son caractère était le goût de l’intrigue.Nul n’a porté â un si haut degré qu’elle i’art d’imaginer des complications, de les étendre, de les enchevêtrer, de les rendre redoutables, pour aboutir à créer des dangers politiques qui ont été une des grosses préoccupations du cardinal de Richelieu.Pour plaire à ses beaux yeux Mariée une premiere fois à Honoré d’Albert, duc de Luynes, favori de Louis XIII, puis, en secondes noces, au duc de Chevreuse elle avait mis à profit les années passées auprès de la reine Aune d’Autriche en qualité de surintendant de sa maison, pour prende de l’influence sur la souveraine.C’est grâce à cette emprise sur Anne d’Autriche que, dès 1625, elle se trouva mêlée à un premier complot tramé par d'Ormano contre Richelieu.Il ne s’agissait de rien moins que de déchaîner des troubles de nature à provoquer l’abdication de Louis XIII et l’avènement de Gaston d’Orléans.L’arrestation de d’Ormano, le 4 mai 1626, ruina ce plan.Ne se tenant pas pour battue, Mme de Chevreuse choisit, pour agir dorénavant sur Gaston et le pousser à la sédition contre son frère, le tout jeune marquis de Chalais, passionnément épris d’elle.Chalais se fit à son tour arrêter le 12 juillet 1626.Et tandis que le malheureux payait de sa tête son imprudence, la duchesse, qui avait pris la fuite, se réfugiait en Lorraine, à la cour du duc Charles IV.A peine a-t-elle, en 1611, obtenu de rentrer à Paris qu’elle se remet à intriguer.Elle avait trente et un ans; elle était dans tout l’épanouissement de sa fraîche et éclatante beauté.Cette fois ce fut le marquis de Châteauneuf, garde des sceaux, qui fut séduit et, par amour, lui livra les secrets de l’Etat.On eut bientôt la preuve que, sollicité par Mme de Chevreuse, il l’avait prévenue d’une attaque décidée par Louis XIII contre une place de Lorraine: Mme de Chevreuse avait averti le duc de Lorraine et, celui-ci ayant pris ses mesures, le projet avait échoué! Châteauneuf fut mis en prison: il y restera jusqu’à la mort de Louis XIII.Quant à Mme Chevreuse, sur l’ordre du roi, en juin 1633, son mari remmenait en Touraine, au château de Couzières.• Un château où Von conspire Couzières est un aimable petit château situé sur la pente de la vallée tourangelle de l’Indre.Des bois l’environnent.Le cadre est joli.C’est un de ces riants paysages de Touraine aux ondulations nobles et élégantes.Mme de Chevreuse s’y installa avec un nombreux personnel: contrôleur, écuyers, valets, filles de chambre, écurie et le reste.Elle s’y fit une vie active et brillante.Elle reçut, chassa.L’archevêque de Toursj, Mgr Bertrand d’Eschaux, était un vieillard de plus de quatre-vingt ans., pas beau, borgne, fort instruit et très aimable.Il voyait beaucoup Mme de Chevreuse: la duchesse avait grande confiance en lui.Dans des circonstances difficiles, il lui prêtera de l’argent, 25,000 livres, se chargera de ses lettres.Les dames de Tours étaient moins bien disposées pour Mme de Chevreuse, qu’elles trouvaient encombrante.Ceux qui s’accommodaient moins encore de ses manières étaient Louis XIII et Richelieu.Afin de se venger de l’un et de l’autre, qui avaient toujours réussi à faire, à temps, léchouer ses ,machinations;, elle avait résolu de contrecarrer la politique du roi dans toutes les cours étrangères où elle avait des relations.En correspondance suivie avec la reine Anne d’Autriche, à l'aide d’agents secrets, elle incitait celle ci, qui ne suivait que trop bien ses conseils, à nouer des intelligences avec son frère le cardinal infant, commandant dans les Pays-Bas, et avec le marquis de Mirabel, ambassadeur espagnol à Bruxelles.De son côté, elle agissait directement, notamment auprès de la cour de Lorraine, par le moyen d’émissaires qui venaient la trouver à Couzières.Ces ménées durèrent près de quatre ans.Dès la première heure, Louis XIII et Richelieu, informés des allées et venues qui se produisaientv'"entre Couzières et Paris, avaient fait exercer une surveillance, en particulier autour de La Porte, “porte manteau” d’Anne d’Autriche et tout découé à la reine.Mais où trouver * le eommencemencement de preuve qui permettrait d’amener les coupables à des aveux?On attendit des mois.Ce ne fut qu'au commencement de l’été de 1637 qu’une lettre d’Anne d’Autriche adressée à Mirabel fut interceptée on ne sait comment et apportée à Louis XIII.On savait que la.lettre venait des mains de La Porte; arrêté, conduit à la Bastille et fouillé, ce dernier fut trouvé porteur d’une seconde lettre adressée par Anne d’Autriche à la duchesse de Chevreuse.La lettre à Mirabel attestait suffisamment les relatione de la souveraine avec la Flandre et l’Espagne; celle à Mme de Chevreuse établissait la complicité de celle-ci.Interrogée d’ailleurs, la reine se reconnut coupable; accorda son pardonv Qu’allait-on faire de Mme de Chevreuse?Le roi décida, à tout hasard, d’envoyer quelqu’un l’interroger à Tours.On verrait ensuite.Il confia la mission à un vieux serviteur de la maison Lorraine, un ecclésiastique, trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris, l’abbé du Dorât, homme dévoué et sûr, auquel on adjoignit un certain abbé de Cinq-Mars.La mission des deux envoyés consistait à obtenir de Mme de Chevreuse tout ce qu’on pourrait lui faire dire au sujet de ses relations avec l’étranger.Des dépêches émanant du duc de Lorraine, et des ministres d’Espagne accrédités près de lui, avaient été saisies en Bourgogne, qui donnaient des détails circonstanciés, Des aveux sincères de la duchesse lui vaudraient un pardon complet.Rouge ou vert ?Terrible inquiétude MM.du Dorât et de Cinq-Mars trouvèrent Mme de Chevreuse dans un état de trouble extraordinaire.A la nouvelle de ce qui s’était passé à Paris, la duchesse avait été, comme Anne d’Autriche, accablée: elle était trop consciente de la gravité de ses fautes pour ne pas redouter les pires châtiments.L’arrivée des deux enquêteurs acheva de la terrifien Elle nia tout.Sur des interrogations pressantes, elle finit par reconnaître qu’elle avait eu plusieurs fois l’intention d’aller voir la reine en cachette, mais que celle-ci l’en avait dissuadée parce que le projet était irréalisable.En ce qui concernait le duc de Lorraine, elle n’avait aucune intelligence avec lui et n’avait pas eu la moindre pensée de l’empêcher de traiter avec la France^ Rendant compte de sa mission à Richelieu, du Dorât se déclarait convaincu que Mme de Chevreuse avait entraîné la reine à empêcher l’alliance de la France et de l’Angleterre; il concluait: “Votre Eminence me permettra, s’il vous plaît, de lui dire que cette dame est la plus grande ennemie qu’elle ait et qui l’a le plus désobligée.” 'Le 24 août, il faisait écrire et signer à Mme de Chevreuse les quelques aveux que la duchesse avait consenti à faire et il emportait cette déclaration à Paris, assurant la duchesse qu’il la tiendrait au courant.A Paris, l’impression fut très mauvaise.Des rmis prévinrent Mme de Chevreuse.Le roi et le cardinal paraissaient fort irrités.La Rochefoucauld envoya Graft avertir la duchesse.Mme dè Chevreuse s’affola.Du Dorât lui écrivait de ne pas se tourmenter, répétant que ce qu’on lui avait demandé n’était que pour s’assurer de sa franchise: Sa Majesté était résolue, disait-il, de lui pardonner quoi qu’elle eût fait.Mme de Chevreuse, hors d’elle, épiait avec anxiété chaque lettre de du Dorât, elle suppliait la reine, ses amis de Paris, de la prévenir à temps si Page dix Montréal, 1er zAoîit 1928 quelque mesure violente était décidée contre elle.Il fut convenu avec Mlle de H^autefort que dans les huit jours, celle-et lui enverrait un livre d’Heures relié: si la reliure était verte, cela signifiait que les affaires tournaient bien; si elle était rouge, la duchesse était perdue.Mme de Chevreuse attendait.Qu’arriva-t-il?Du Dorât cessa d’écrire.Puis, le grand samedi 5 septembre, sur les onze heures du matin, parvenaient a Mme de Chevreuse deux avis: d’abord des Heures — elles étaient reliées en rouge: c’était la couleur fatale! — ensuite une lettre d’Anne d’Autriche “où Sa Majesté lui mandait qu’aussitôt qu’elle l’aurait reçue (cette lettre) elle se sauvât de quelque façon que ce fût, autrement qu’elle était perdue et qu’assurément, dans le dimanche matin, elle devrait être arrêtée !” Mme de Chevreuse fut bouleversée.Elle demeura deux heures prostrée.Vers une heure, elle fit atteler son carosse et se rendit à Tours chez le lieutenant général du roi, M.Georges Catinat.Elle lui dit qu’elle éprouvait un grand tourment: elle n’avait aucunes nouvelles de du Dorât: cela était très grave.Le lieutenant général debout, appuyé contre la fenêtre, lui répétait qu’il ne fallait pas s’effrayer, que du Dorât avait pu être empêché, qu’il allait écrire par le premier ordinaire.La duchesse allait et venait fébrilement.Soudain, elle se dirgea vers la porte, disant qu’elle s’en allait à Cou-zières et qu’elle allait dire adieu à l’archevêque.M.Catinat fut surpris de son agitation.Un départ dans l'affolement A l’archevêché, Mgr Bertrand d’Eschaux était alité, souffrant depuis cinq à six jours.Elle dit tout: n’ayant aucune lettre de du Dorât, ce silence l’avait mortellement.inquiétée: ses appréhensions s’é- taient changées, le matin même, en certitude, au reçu de la lettre de la reine, et elle montrait cette lettre, fort longue, lisant seulement le passage qui concernait le danger qu’elle courait Maintenant il fallait fuir, quitter la France.* ,' » • • » 'Ê L’archevêque, surpris, lui demanda si elle avait songé déjà auparavant à cette fuite.“Non.— et où voulait elle aller?— En Espagne.” L’archevêque ne savait que dire.Mme de Chevreuse lui rappela qu’il avait un neveu près de la frontière d’Espagne, à six ou sept lieues de Bayonne, en pays basque, le vicomte d’Eschaux, habitant la terre d’Eschaux: que le prélat lui donnât une lettre de recommandation pour ce neveu! Après quelque hésitation, l’arch .xrue consentit.Il ajouta même l’itinéraire qu’il fallait suivre pour se rendre aux Pyrénées.La duchesse demanda une plume, de l’encre, du papier; elle écrivit trois ou quatre lettres qu’elle décira L’archevêque reprit: “Et qui emmènerait-elle avec elle?— Un valet de chambre seulement, Hilaire: elle allait d’ailleurs \ s’habiller en homme.” Le prélat observa qu’un seul domestique était insuffisant; Mme de Chevreuse répondit qu’elle aimerait alors emmener Renault.Sur les quatre heures, arriva M.Catinat, inquiet du trouble dans lequel il avait laissé la duchesse.Mme de Chevreuse dit adieu à l’archevêque, au lieutenant général, prit quelques paquets, de l’argent, puis partit pour Couzières en compagnie de son écuyer et de deux de ses femmes de chambrev Elle était pâle, tout entière à ses pensées, agitée, songeuse ou pleurant.A sept heures elle atteignit Couzières.LA REVUE DE ÎM A N O N On lui servit son souper, de la viande: elle mangea à peine.Montant dans sa chambre, elle appela ses femmes qe chambre, leur dit qu’elle avait reçu un avis très sûr qu’elle devait être arrêtée, qu’elle s’en allait; elle ne leur révélait pas le but de son voyage parce qu’on viendrait sûrement la chercher ici et que, ne la trouvant pas, on les tourmenterait toutes pour leur faire dire où elle s’était rendue.Pourvue qu’elle eût deux jours et demi d’avance, elle serait hors de danger.Elle écrivit une lettre qu’elle donna à sa femme de chambre, Anne, pour M.Catinat: elle avouait au lieutenant général qu’elle quittait la France; elle le priait de veiller a ses affaires.Recommandation était faite à toutes de garder le secret, même de ne rien dire au reste du personnel, si ce n’est que Madame était souffrante; elle congédia chacun; Anne était la seule qu’elle conservât.Elle avait commandé aux domestiques Hilaire et Renault de se trouver à neuf heures du soir à une porte en retour de ses aveux, Louis XIII lui du parc, sur la route* avec trois chevaux, dont sa propre monture, une haquenée, “jument toute blanche peinte en façon de pie”.Elle revêtit un costume d’homme: ca casaque noire, chausses et pourpoint noirs, bottes.Pour dissimuler ses traits, elle se peignit la figure avec un mélange de suie et de poussière de brique rouge, ce qui la faisait ressembler à une gitane.Sur ses cheveux elle posa une perruque blonde, qu’elle ajusta au moyen d’une bande de taffetas noir dont elle se banda le front, se proposant de dire qu’elle avait reçu une blessure à la tête, dans un duel: elle était méconnaissable.Lorsqu’elle fut prête, elle - se dirigea vers la porte du parc.Hilaire et Renault l’attendaient: “Elle.n’avait ni linge, ni hardes, ni paquets, ni sac”, seulement une petite montre émaillée et des rouleaux d’or dans sa poche.Après avoir donné ses derniers ordres à la femme de chambre, elle se mit en.selle et disparut.Elle marcha toute la nuit, tout le jour suivant, dimanche le 6.Le soir, elle parvenait, recrue de fatigue, au petit bourg de Coubé, à huit heures au delà de Poitiers: elle avait fait trente lieues! Dès le petit jour, le lendemain, elle se remettait en route et à huit heures arrivait à Ruffec: elle n’en pouvait plus! A l’hôtel du Chêne vers, elle demanda une chambre, trois serviettes, du feu; ôtant son pourpoint, elle se jeta sur son lit où elle dormit deux heures.A dix heures, Hilaire et Renault vinrent la prévenir qu’il fallait dîner.Elle remonta à cheval.Les gens de l’auberge l’entouraient, ce jeune et joli gentilhomme.Une servante dit à la duchesse qu’elle ne savait guère se tenir en selle, où elle paraissait avoir beaucoup de peine à monter malgré l’aide du valet d’écurie.Mme de Chevreuse répondit qu’elle était extrêmement lasse et malade”, qu’elle allait se reposer chez un ami”: elle donna un écu de pourboire: les gens la jugèrent une personne “de condition”-.La petite troupe reprit son voyage.Mais décidément la quehesse était au bout de ses forces! Là-dessus, elle se rappela qu’elle se trouvait à peu de distance de Verteuil, le château de M.de la Rochefoucauld et de son fils, M.de Marsillac.Pourquoi n’enverrait-elle pas demander un carosse à M.de Marsillac?Elle écrirait au jeune homme un billet anonyme qu’irait porter Hilaire et dans lequel elle conterait une histoire.Le domestique avait son écritoire.“Monsieur, écrivit-elle, je suis un gentilhomme français qui demande un service pour ma liberté et peut-être pour ma vie.Je me suis malheureusement battu et j’ai tué un seigneur de marque.Cela me force à quitter la France et promptement parce qu’on me cherche.Je vous crois assez généreux pour me servir sans me connaître: j’ai besoin d’un carosse et de quelques valets pour me servir.” Puis elle réfléchit que M.de Marsillac ne se déciderait pas sur une requête aussi vague: mieux valait signer.Elle fit la leçon à Hilaire, lui donna une autre lettre: Hilaire partit sur la haquenée de la duchesse qui, des trois bêtes, était la plus fatiguée.Arrivé à Verteuil, et introduit auprès de M.de Marsillac, encore couché, il tendit le mot d’introduction de Mme de Chevreuse, expliqua que la duchesse était à deux pas, qu’elle se rendait à Sainte, précipitamment, pour une affaire urgente, qu’elle n’avait pas le temps de s’arrêter, mais qu’elle viendrait au retour, faire une visite à Mme de la Rochefoucauld, et qu’elle priait M.de Marsillac de vouloir bien lui prêter un carosse et quatre chevaux de selle.Marsillac était seul au château avec sa mère et sa femme.Son père n’était pas là.Il s’empressa.“Comment?dit-il, Mme de Chevreuse était tout près, dans les bois?Mais il allait aller la trouver lui-même! — Qu’il n’en fit rien— protesta Hilaire! A aucun prix la duchesse ne voulait le voir.” Marsillac n’insista pas.Il appela son valet de chambre, Thuillin, fit atteler un carosse à quatre chevaux par le cocher Ardoin, seller quatre bêtes, puis commanda aux deux domestiques de suivre Hilaire et de faire ce qu’on leur ordonnerait Hilaire aida à atteler; il laissa dans les écuries de Verteuil la haquenée de la duchesse trop fatiguée.A cinq cents pas de Ruffec, on retrouva Mme de Chevrese.La duchesse de manda à Thuillin “s’il y avait point quelque lieu assuré où elle se pût aller reposer quelques heures.— Si, répondit l’autre, à deux lieues de là, à une ‘maison de M.la Rochefoucauld, nommé la Terne.” Mme de Chevreuse monta en carosse et s’étendit.Au bout de peu de temps, on arrivait à la Terne.Le garde de la maison, Potet, prépara une chambre, un lit, sur lequel Mme de Chevreuse s’étendit tout habillée, demanda à la duchesse si elle n’avait pas besoin de manger: elle accepta des oeufs frais Elle pria alors Renault de lui donner l’itinéraire que lui avait dressé l’archevêque:on ne le retrouva pas.Elle questionna Potet • et Thuillin: quelle route fallait-il prendre pour se rendre à Eschaux, sur la frontière d’Espagne?Thuillin dit que Potet, étant basque, devait connaître le chemin et qu’il se ferait un plaisir de la conduire.Potet, ancien domestique du duc de Luynes( avait reconnu la duchesse.De son côté, Mme de Chevréuse lui disait l’avoir déjà vu quelque part; Potet était trop heureux de se mettre à la disposition de la duchesse.Il indiqua qu’il faudrait passer par Cahuzac ou Tonneins; comme première étape, on pourrait aller coucher à Condour.près de Marthon, chez un certain Dulorier, connu de M.de la Rochefoucauld; à Cahuzac, chez un homme d’affaires de M.de la Rochefoucauld, nommé Malbâti.A la nuit, Mme de Chevreuse remontait en voiture.Potet, Thuillin, Hilaire et Renault suivaient à cheval.On fut à Condour vers trois heures du matin et, le soir suivant, à Saint-Vincent de Con-nezac.Mme de Chevreuse s’était un peu reposée.Elle ne pouvait pas garder indéfiniment la voiture de M.de Marsillac.(Suite à la page 14) Chevauchée à travers la France Montréal, 1er cAoût 1928 Page on^t LA REVUE DE IM A N O N Elle acheta, à Saint-Vincent, pour huit pistoles, une assez bonne jument, et, le lendemain, à deux lieues de Mussidan, pria le cocher Ardouin de ramener à Verteuil le carosse.Elle gardait Thuii-lin, par précaution.Dans la nuit du mercredi 9 au jeudi 10 septembre, elle parvenait à Cahuzaq.M.Malbati entre en scène Potet et Thuillin allèrent frapper à la porte du procureur, M.Jean Paul, dit Malbâti.Mme Malbâti ouvrit: son mari n’était pas là.Potet et Thuillin se firent reconnaître: ils avaient a^ec eux, disaient-ils, un seigneur de qualité, ami de M.de Marsillac, qui avait eu un duel et que M.de Marsillac recommandait comme lui même.Ils entrèrent.Au mom.ent où ils se mettaient à table, Malbâti arriva.C’était un homme d’une soixantaine d’années, de, bonne mine, la figure franche et cordiale*.Il accueillit les cinq voyageurs avec empressement.Il plus à Mme de Chevreuse.Au cours du repas, la duchesse conta qu’elle désirait aller prendre les eaux “pour se guérir d’une blessure qu’elle avait reçue dans un combat qu’elle avait depuis peu fait; pour lequel elle était encore en peine”.Malbâti répondit qu’il ne connaissatt guère que les eaux d’Ax.“Non, dit la duchesse, ce n’étaient pas celles-là qu’elle voulait aller prendre, mais celles de Baguères.Malbâti ne connaissait-il pas la route?— Ah! fit le procureur, si le voyageur était ¦venu seulement cinq ou six jours plus tard, c’est-à-dire après les vendanges, il l’aurait volontiers accompagné jusqu’à Notre-Dame de Garaison, tout près de Ba-gnères, où il avait à se rendre pour remplir un voeu.La duchesse lui demanda s’il ne pouvait pas partir tout de suite?— Non, ce n’était pas possible!” Elle insista, Malbâti finit par céder.On alla se coucher.Malbâti donna sa chambre à ce qu’il croyait être un jeune gentil, homme.Le matin, tout le monde était sur pied.Mme de Chevreuse demanda à son hôte s’il n’avait pas quelque habit à lui vendre, Oui, fit l’autre, justement un que M.de Marsillac lui avait donné il y avait deux ans et qu’il n’avait pas encore mis.Quoique un peu ample, le costume pouvait aller.Satisfait de se trouver avec Malbâti, homme de tête, expérimenté et respectable, qui lui suffirait pour achever sa route, la duchesse pria Thuillin de retourner chez M.de Marsillac en lui remettant deux chevaux de selle et l’as- 4- surant qu’elle aurait “un ressentiment éternel des obligations qu’elle lui devait”.Elle commanda à Renault et à Hilaire de demeurer à Cahuzac jusqu’à ce qu’elle leur eût envoyé de nouveaux ordres, puis, avec Potet et Malbâti, elle reprit son chemin.Les étonnements cl'un procureur Malbâti n’avait pas été sans remarquer la grâce élégante et les traits charmants de son voyageur.Il prit Potet à part: quel était donc, fit-il, ce jeune gentilhomme qut’iils conduisaient?Potet fit un geste vague: on le lui dirait plus tard.Le soir, ils couchèrent à cinq lieues de Douzains, dans une hôtellerie.Décidément Malbâti était très intrigué.Le lendemain, vendredi 11, les trois cavaliers passaient la Garonne à Ager et couchaient à Gondrin, Malbâti questionna la duchesse: enfin, lui dit-il résolument, qui était-il?Mme de Chevreuse éluda.L’autre insistant, elle finit par avouer qu’elle était le duc d’Enghien, fils du prince de Condé, puis, pour changer la conversation, parla du O id, vanta Corneille, et se mit à débiter des vers de la pièces • .Le lendemain, samedi 12, la troupe fit étape à Montastruc.Malbâti revenait à la charge.“Comment donc un si grand prince comme vous, interrogeait-il, se hasarde-t-il à s’en aller ainsi seul dans des lieux si éloignés?” Mme de Chevreuse parla de la querelle qu’elle avait eue et recommença à dire des vers.Le dimanche 13 septembre, ils s’arrêtèrent à Bernadets.Le gîte fut détestable.Mme de Chevreuse aima mieux aller coucher sur de la paille dans une grange.Au matin, on lui présenta pour déjeuner un quartier d’oie bouillie dans une écuelle de terre fort noire: la duchesse ne voulut rien manger.Une paysanne voisine, qui l‘avait vue dormant et avait été frappée de sa distinction, lui apporta sur un plat d’étain quatre oeufs frais recouverts d’une serviette blanche: ‘Voilà le plus beau garçon, disait-elle, que je vis jamais!” Mme de Chevreuse sourit et accepta.Il restait cinq lieues à franchir pour atteindre Bagnères.Touchée du dévouement de Malbâti, la duchesse lui avoua qu’elle n’était pas le duc d’Enghien, mais une autre personne dont elle lui révélerait le nom le lendemain, lorsqu’ils seraient au terme de leur voyage.Potet confia au procureur que s’il admirait le visage de leur compagnon, “ce n’était rien à l’égard de ce qu’il était lorsque le gentilhomme ne s’était pas frotté avec de la suie et de la tuile”.A deux heures du matin, les trois cavaliers arrivaient à Bagnères* Ils descendirent dans une hôtellerie située très près des bains.Mme de Chevreuse demanda à l’hôtelier ce qui valait mieux, des eaux de Bagnères ou celles de Bareges.L’hôteilier répondit que cela dépendait de la maladie qu’on avait.La duchesse fut d’avis qu’il fallait consulter un médecin„ Elle en connaissait un, précisément, très réputé, à Tarbes; elle irait le voir dès le lendemain.L’hôtelier observa que la route de Tarbes était longue et difficile.Le lundi 14, au matin, Mme de Chevreuse alla faire un tour aux bains.Il y avait beaucoup de monde.Elle fut reconnue par un gentilhomme qui, très étonné, s’approcha d’elle respectueusement.Le priant aussitôt de dissimuler, la duchesse lui demanda de vouloir bien lui fournir un guide pour passer en Espagne.Les détails furent convenus! Le guide ne la rejoindrait qu’à tel endroit, dans la montagne: puis elle rentra à l’hôtellerie.Malbâti avait promis d’accompagner le gentilhomme jusqu’à Bagnères: il n’avait pas dit qu’il irait de là à Tarbes.Fort contrarié du nouveau projet de la duchesse, il voulut la détourner de son voyage: il y avait beaucoup de voleurs dans le pays, disait il; les chemins étaient dangereux.Mme de Chevreuse le décida à la suivre.On se remit en selle.Un premier guide conduisait.Le procureur de Ca huzae paraissait morose; la duchesse lui dit qu’elle voyait bien son ennui, que peut-être il songeait à la quitter; mais il lui avait rendu tant de services jusque-là qu’elle ne doutait pas qu’il ne consentit à lui en rendre un dernier en l’accompagnant encore cette dernière fois.On marcha à travers la montagne tout le jour et la nuit suivante.Vers trois heures du matin, on arriva à une de ces petite granges qui servent de refuge aux pâtres du pays.Mme de Chevreuse avait trompé Malbâti: ce n’était pas à Tarbes qu’elle l’emmenait, mais à la frontière.Pendant que les chevaux mangeaient, les voyageurs, s’étendant sur le foin, s’endormirent.Le mystère dévoilé Au jour, Mme de Chevreuse, sur pied, prit Malbâti à part.Elle lui avait promis de lui avouer qui elle était: l’heure était venue: elle n’était pas le duc d’Enghien, mais une fenime, et la duchesse de Chevreuse! Elle se rendait en Espagne.Elle quittait la France malgré elle parce que, sans cela, elle était perdue.Elle ajoutait, pour que Malbâti le répétât qu’elle allait en Angleterre, n’ayant pu trouver que ce chemin pour sortir du royaume.Sa conscience était pure: elle n’avait rien fait et ne ferait rien contre le service du roi et du cardinal: elle le leur écrirait.Elle préférait “se jeter dans dans le feu qu’être dans une prison”.Que Malbâti rapportât tout; qu’il dit qu’elle allait rester peu de temps en Espagne, qu’elle n’y verrait ni le roi ni la reine, qu’elle n’irait pas à la cour, qu’elle se dirigerait vers un port v où le roi d’Angleterre devait l’envoyer chercher sur un navire de guerre.Elle attendait un guide auquel elle avait fait donner rendez-vous ici même, de Bagnères.Ils devaient se quitter.Elle allait pouvoir permettre à Malbâti et à Potet de rentrer chez eux.Malbâti était tout interdit! Il écoutait étonne II éprouvait un mélange d’attendrissement, de regret et de pitié.A quoi pensait-elle, lui dit-il enfin doucement, de vouloir passer ainsi la montagne seule avec un homme qu’elle ne connaissait pas et en temps de guerre: Elle se perdrait ! Elle trouverait “mille voleurs!” Mme de Chevreuse répondit qu’elle était sûre de son voyage, lequel n’allait lui coûter que 200 à 300 pistoles; elle s’arrêterait à quatre lieu de là, à l’Hôpital, où il y avait des prêtres espagnols qui la recevraient; elle écrirait au vice-roi de Saragosse de lui envoyer un carrosse à Barbastro; il n’y avait aucun danger; elle enverrait de ses nouvelles par le guide.Malbâti était très troublé.Il n’avait pas passé tant d’heures avec la leune femme dont il avait pendant quelques jours partagé la vie, sans se sentir obscurément séduit, éprouvant une émotion douce et inconnue.A ce moment débouchait par le sentier le paysan — un Espagnol — destiné à servir de guide.Mme de Chevreuse demanda à Malbâti de se charger d’une lettre pour l’archevêque de Tours: après quelques hésitations, le procureur accepta.Elle lui demanda encore de ramener à M.de Marsillac son cheval et de remercier le fils de M.de la Rochefoucauld du service qu’il lui avait rendu: “elle n’oublieroit jamais les obligations et courtoisies qu’elle avoit reçues de lui”.Pour dédommager Malbâti de ses frais, elle lui tendit un rouleau de pistoles.Malbâti refusa.Elle put, au moins, lui faire accepter les dépenses du retiur: sept pistoles.- Il fallait se sépare*.Malbâti tremblait.Alors, d’un geste charmant, la jeune femme, lui jetant les bras autour du cou, l’embrassa ! Le guide pressait.Mme de Chevreuse demanda à Potet sa carte, l’é-critoire, lui rappela la route qu’il devait suivre pour revenir, puis, une seconde fois, embrassant Malbâti, elle prit sa monture par la bride, et, d’un pas alerte, s’éloigna sur le sentier.Malbâti redescendit la montagne: il était pensif.Le lendemain, il faisait ses dévotions à Notre-Dame de Garaison; puis il rentrait chez lui à Cahuzac, l’où il expédiait Hilaire et Renault avec les commissions dont la duchesse l’avait chargé, entre autres sa lettre à l’archevêque qu’il envoyait à M.de Marsillac: celui-ci la faisait tenir à Tours par un laquais de M.d’Estissac.Pendant ce temps, Mme de ("Suite à la page 14) Montréal, 1er Moût 1928 LA REVUE DE SMANON Page dou^e le premier rayon de soleil dissout.Voyez-vous, pareils à cette buée, ces fantômes s’abatttnt sur votre âme et lui font voir la vie sous un tout autre aspect, déformateur parfois.Alors qu’arrive-t-il ?Vous prenez en grippe un foyer où vous étiez heureuse jadis, vous détestez un mari qui était charmant pourtant, qui l’est encore sûrement, mais.les fantômes bleus ont eu, un soir de printemps, un soir de bal, que sais-je, des murmures si doux, des mots si berceurs, oh ! oui, si berceurs.que votre esprit s’est abandonné ! Et puis, de ce soir de fascination est née la cause qui a miné lentement votre foyer.Vous n’aimez plus votre mari, ou par votre faute, lui est à se détacher de vous Courrier elle épouse un de ses camarades, Val-more.Elle avait 31 ans et lui 24.Le ménage ne fus pas heureux.Marceline connut la misère, la misère noire; et la souffrance, la douleur fut son inspiratrice; la poésie l’aida à supporter la défaite de ses illusions et de ses espérances.Mais dans cette vie qui lui fut si amère, elle resta souriante, paisible, aimante et rêveuse.Nées du cœur, d’un cœur d’une tendresse et d’une sensibilité exquises, les poésies de Mme Desbordes-Valmore vont au cœur de tous ceux qui ont aimé et souffert.Ils retrouvent dans ces vers l’écho de leurs propres douleurs.“Qu’importe que Mme Valmore ne soit pas un poète selon l’art, a dit Sainte-Beuve, si elle est la Poésie et l’âme ?Qui l'a lue une fois la relira souvent.Son rôle dans la création lui a été donné, cruel et simple: toujours souffrir, chanter toujours ! Ses paroles harmonieuses ont aidé dans l’ombre bien des cœurs de femmes à pleurer.L’avenir ne l’oubliera pas.” On est revenu en effet aux effusions si touchantes et si douces de ce cœur souffrant.On a publié depuis quelques années de nombreuses études sur Mme Desbordes-Valmore; la plus récente, la plus complète et la meilleure est celle de Lucien Descaves: “La vie douloureuse de Marceline Desbordes-Valmore”.“La Revue de Manon” publie, sous pseudonyme, les communiqués des abonnés et des lectrices et des lecteurs.Ces communiqués doivent être écrits lisiblement et être adressés à “La Revue de Manon”, 2035 rue St-Denis, Montréal.Les courriéristes sont priés d'écrire leurs communiqués sur un côté de la feuille de papier seulement.Le courrier est ouvert à tous ceux et celles qui se sentent des dispositions littéraires.un retour sur vous-mëme, une projection de votre esprit “défantômé” (Manon et les courriéristes, ainsi que ces messieurs du Larousse me pardonnent ce mot), comme un bref coup de soleil sur la valeur de ces fantômes, et la saine raison vous démontrera de quelle essence elle est faite.L’équilibre moral et.conjugal se rétablira vite.Vous garderez de cette erreur une petite blessure, fine et secrète, qui vous aidera à compatir aux misères d’autrui et peut-être, comme c’est mon cas présentement, vous dictera la volonté d’éviter à quelqu'un un chagrin qui a failli ruiner ma vie.Nous sommes amis, Blanche D ?LE PHALENE.—Merci pour votre adhésion si franche et si cordiale.Je suis heureuse de pouvoir vous compter parmi nous.Ma fleur préférer4 ?C’est la rose.Je l’aime à tel point que je sens mon cœur se serrer quand j’en vois une qui se fane.Il faut aussi que je dise que cette fleur me rappelle.des heures si douces et d’autres si tristes.Comme vous le dites si éloquemment, dans la vie, ce n’est pas toujours le mérite qui est récompensé, une telle idée de l’existence serait néfaste à ceux qui l’auraient ! Il faut toujours s’attendre à des déceptions, imméritées peut-être, mais qui sont les hauts et les bas de la vie.CLOPIN-CLOPANT.— Vous savez manier l’ironie avec saveur et sans méchanceté, mais que vous êtes sévère pour le sexe faible!.Pourtant, * la femme, au sens réel du mot, ne représente-t-elle pas ce qu’il y a de mieux dans la vie ?ne peut-elle inspirer encore la lyre du poète, le pinceau de l’artiste, le génie du sculpteur, émerveiller l’âme de l’écrivain, du musicien, du penseur ?Voyons, qu’a donc fait la femme pour tant démériter, selon vous, en ce siècle?La mode.oui, je concède que des femmes se rendent ridicules, mais pour cela n’incriminez pas “la femme”, la race qui garde à travers les siècles son âme “invariable” de beauté, de tendresse éclairée, de dévouement d’ange inlassable, son âme de doux pardon.Sortez, tout en clopinant, du cercle immédiat qui forme l’horizon de l’ordinaire des gens et vous rencontrerez de ces âmes de mères, d’épouses et de jeunes filles pures qui sont la race idéale de la vraie femme dont je vous parlais tout à l’heure.Est-ce parce que la femme a le courage de gagner son pain en dehors du foyer aujourd’hui plus qu’autrefois qu’elle encourt votre mépris ?Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, et je veux bien essayer de défendre mon sexe.Nous discuterons sans parti-pris et nous essaierons de voir si vraiment la femme n’est “plus qu’un être vil et méprisable”, n’ayant aucune moralité.J’espère que quelques bonnes âmes du courrier sauront se rallier à moi pour soutenir ma cause.Donc, cher courriériste, le “sexe faible” est devant votre tribunal, dites ce dont on l’accuse et je réfuterai.MARIETTE.—C’est probablement sa timidité qui tient ce jeune homme sur la réserve.Aidez-le à devenir plus hardi, il vous livrera certainement son secret.Ce que l’on peut envier à un homme, mais certainement sa liberté.Liberté morale et liberté physique, chose qui ne sera jamais permise à une femme, même la plus émancipée.Un homme est libre dans le choix de ses propos, de ses sorties, etc.Tout lui est permis.Il sait qu’en faisant ceci ou cela, il n’encourt pas le même blâme public, tandis qu’une femme est surveillée par autrui dans ses moindres faits et gestes.A bientôt.PETITE MERE.—Vous ne pouvez être blâmée si vous vous remariez en songeant que vos petits enfants n’auront pas ce qu’ils auraient eu si leur père vivait.Nombreuses sont celles qui se sont remariées parce que la tâche de les élever était trop lourde pour elles.SOUS LES TILLEULS.—Pour les personnes qui ne digèrent pas le lait: en vidant à grands traits un bol de lait, on détermine dans l’estomac la formation d’un gros caillot, véritable fromage, dont la dissolution, forcément très lente, occasionne des pesanteurs et tous les troubles d’une mauvaise digestion.Si, au contraire, on boit du lait par petites gorgées, il se forme de nombreux petits caillots qui se digèrent facilement.Les personnes qui mettront au moins cinq minutes pour boire un bol de lait n’en seront pas incommodées.FEUILLE-MORTE.—Toujours la bienvenue, chère Feuille-Morte.Je suis très heureuse de vous être utile.Voici les notes biographiques demandées sur Marceline Desbordes-Valmore que j’ai trouvées à la préface de son livre “Le Livre des Tendresses”: Marceline Desbordes-Valmore naquit à.Douai, le 20 juin 1786.Son père était, peintre-doreur, et sa mère la fille d’un métayer.Elle reçut une instruction élœ mentaire.Des revers de fortune obligèrent Marceline, à 15 ans, d’entrer au théâtre.Elle débuta à Lille, puis joua les ingénuités à Rochefort et à Bordeaux,, accompagnée par sa mère qui s’était faite1 de ces tournées un gagne-pain; et quand, à force d’économies, celle-ci eut recueilli la somme nécessaire à payer son passage de France en Amérique, elle partit pour la Guadeloupe avec la jeune Marceline.En arrivant au port, Mme Valmore mourut, à 41 ans, et sa fille fut ramenée dans sa famille désolée et devenue tout-à-fait pauvre.Marceline dut reprendre un engagement au théâtre, jouer la comédie, chanter l’opéra et même danser.En 1804, engagée à l’Opéra-comique de Paris, elle débuta, dans “Lisbeth”, de Grétry; elle avait 18 ans.En 1815.nous la retrouvons à.Bruxelles, au théâtre de la Monnaie, où De CHANTEPERLE à Blanche D.—J’ai deviné votre détresse conjugale â travers la réponse que notre estimable et sensible Manon vous faisait dans un des derniers courriers.Alors pour vous j’ai choisi ceci, un conseil qui tombe à propos ne nuit pas, n’est-ce pas ?AUBE ROSE.—Vous êtes la poésie, et de cela aussi nous avons besoin.Contez-nous vos voyages et lorsque vous aurez épuisé vos souvenir, alors, comme aux enfants, dites-nous des histoires.Ecrites par vous, je les aimerai bien, et les gens du courrier aussi, j’en suis sûre d’avance.Crois-moi, jeune et belle Ophélie Garde toujours ta modestie, Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée, Tu n’en seras que plus aimée, Si tu crains de ne l’être pas.FARFADET.—Ma devise ?“Fais le bien et passe !” Vous avez bien décrit le véritable amour.malheureusement il ne se rencontre pas toujours sur les beaux chemins droits de l’existence.Comme tout ce qui est rare et précieux, il est souvent inaccessible.Et puis, j’ajoute en finale ces paroles •que me dicte la cruelle expérience.Gardez-vous des fantômes bleus qui enjôlent votre âme dans une heure traîtresse de rêve ! Us sont pareils à cette buée rose qui flotte au matin sur les champs et que Montréal, 1er zAoût 1928 LA REVUE DE {MANON ¦ TOUTE A LUI.—Quant à moi, si je me marie et que j’ai des enfants, ils seront instruits par moi-même, mais je ne leur enlèverai pas dès la tendre enfance l’illusion, le rêve, qui, malheureusement seront ravis à leur existence d’hommes ou de femmes par le matérialisme, toujours plus puissant de nos jours.Croyez-vous que plus tard vous serez abaissée aux yeux de vos enfants pour leur avoir laissé mettre, la nuit de Noël, leurs souliers dans la cheminée ?Pour moi, et je ne crois pas être la seule, lorsque le vrai m’a été révélé par ma chère maman, je n’ai eu aucun mouvement de méfiance envers elle; et aujourd’hui que la vie m’a montré laideur mêlée à ses beautés, que je suis entrée dans la lutte âpre pour l’existence, dans les moments bien brefs où je laisse mon âme monter vers les régions du rêve, ce sont toujours ces jours passés trop vite qui reviennent devant mes yeux.Je suis émue de la pensée de délicatesse à laquelle ma mère a obéi pour me ménager un moment d’illusion, chère petite fleur bleue au précieux parfum si consolant aux cœurs qui n’espèrent rien de l’avenir ! PAPILLON D’AUTOMNE a trouvé dans une vieille revue cette genèse de la femme et nous l’envoie : Jupiter envoie l’homme Dans cette forêt que voilà.“Va-t’en chercher une vipère, Tu la trouveras et j’espère Qu’elle ne te piquera pas.Puis revenant sur tes pas, Prends un paon au brillant plumage, Une pie au gai bavardage, Dix papillons, cinq ,tourneaux.Je vais préparer un fourneau.L’homme revient avec les bestioles.Jupiter pile tout dans un mortier, saupoudre le mélange de blanches plumes de colombe, met au four, et quand c’est cuit on voit apparaître la première femme.Mesdames du courrier, n’allez-vous pas avec moi huer cet insolent “papillon d’au-^ tomne”?Je crois qu’il doit être parent avec Clopin-Clopant.Non, en vérité, votre envoi nous a amusées, “Papillon d’Automne”, tout simplement.Si je vous disais la genèse que j’ai déjà lue de l'homme, oh ! là, cher monsieur, quelle figure vous feriez ! Vous reviendrez ?ENITRAM.—Votre conscience vous fait donc voir le devoir à rebours comme votre pseudo ?REVE CREPUSCULAIRE.— Rien n’égale pour moi la solennelle et grandiose splendeur qui se dégage d’une nuit étoilée du mois d’août.Rien n’émeut tant mon âme que l’alanguissement de la nature dans la profondeur des bois.UN QUI CHERCHE UNE FIANCEE.— Les trois qualités que je préfère chez une jeune fille sont: la bonté, la franchise, le goût artistique.JEANNE AIMANTE.—Je partage votre avis au sujet du tutoiement entre fiancés.C’est un manque de retenue.Envoi de MAI-MOUNA : UN SOIR Nous sommes là; le soir, paisible sous la lampe Mon père lit, .*a main pâle contre sa tempe ; Mon frère est accordé, les yeux ailleurs, auprès De ma mère qui brode avec des doigts distraits Où luit le reflet lent du foyer de ses bagues ; Parfois le chien perdu dans ses beaux songes [vagues Etire de paresse et d’aise, son flanc creux; Et je rêve parmi le grand silence.heureux.Nous sommes là, ce soir d’été, humble famille, Ecoutant à l’horloge indécise, qui brille Dans l’ombre, palpiter les instants fugitifs, Groupés devant le feu, comme des primitifs.Fernand GREGH.\ LARMES SOUS LE RIRE.—Pauvre petite sceptique ! comme il a fallu que votre jeune cœur fût blessé pour en arriver à de tels raisonnements ! Les hommes finissent par se lasser d’être aimés lorsqu’on s’occupe trop d’eux, dites-vous ?Je vous plains de tout cœur, petite arme, mais parce que vous ne vous êtes pas compris, vous et votre mari, il ne faut pas prêcher l’indifférence entre les époux.Ce n’est pas un bon conseil que vous donnez à celles qui vous lisent.La plupart des hommes aiment au contraire à être très entourés par leur femme, à condition que celle-ci ne devienne pas insupportable à force de prévenances exagérées, surtout durant là douce lune de miel.Gâtez vos maris, petites épouses, ils sont de grands enfants.Jouissez du bonheur que vous leur procurez, il y en a beaucoup, quoi qu’on dise, qui reconnaissent les preuves d’amour et y sont sensibles.UN NUAGE PASSA.—Je suis fixée sur vos idées sentimentales, mais quand même, pour vous j’ai choisi ces vers de Rostand : ELLE ET LUI.—Vous avez raison, l’expérience est la trame de la vie.C’est pourquoi, je suppose, beaucoup préfèrent jalousement l’âge mûr à leurs vingt ans fougueux et romanesques ! Oui, la douleur est une force et de ses abîmes d’ombre a jailli tout le soleil de ma vie.Un beau soleil, allez ! et qui, ne tenant à rien de matériel, ne risque pas de s’éteindre.MEKTOUT.—Oh! Mektout, comme vous êtes injuste ! L’émancipation de la femme est quelque chose de rationnel, voulu par le temps.La vie devient de plus en plus dure, la femme doit lutter au dehors, les difficultés l’ont arrachée bon gré mal gré à sa petite sphère où elle régnait.Elle marche seule maintenant, elle fait des faux pas, elle exagère parfois, mais quelle belle ardeur toute neuve ! Le féminisme ne tuera pas l’amour ! la Canadienne saura rester femme, c’est-à-dire un être de grâce et de délicatesse, seulement plus aguerrie, elle choisira mieux le compagnon de sa vie et l’on reviendra peut-être à la belle conception cornélienne: “l’amour fondé sur l’estime”, ROSE D’AUTOMNE.—Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise: » Tout à l’heure il pleuvait, l’ouragan faisait rage, Mais une molle brise a relevé les fleurs, Et comme un doux visage encore baigné de pleurs, La nature sourit plus belle après l’orage.G.VICAIRE.LA POUDRE TULIPE NOIRE DE CHENARD .’ • ¦ * charmera vos alentours L’ESSAYER C’EST L’ADOPTER Page treize Quand ce poète a écrit ves vers il ne songeait pas, madame, à la mélancolie, au doute angoissé que vous deviez me confier ce soir, et pourtant ses vers ont devancé la réponse que je vous aurais faite également.De MANON à toutes.— Pour vous, qu’est-ce que l’amour ?C’est la vie, mais la loi le déforme pour lui enlever ce qu’il a de plus beau: l’attrait spontané et le cours de son caprice: Et le cœur n’est-il pas un jardin secret où l’on aime se réfugier aux heures de lassitude et de rêve pour y respirer je ne sais quel mystérieux parfum d’ivresse ?• Envoi d’une VIEILLE MAMAN aux mamans du courrier de Manon.MOURANTE DE DIX-HUIT ANS.— Voyons, n’exagérez-vous pas dans votre description et pourquoi vivez-vous dans un monde irréel ?Prenez des aliments contenant du phosphore et votre soleil de nouveau brillera.PAPILLON D’OR.—Que le monde est laid vu avec vos .yeux ! Vous nous criez “Regardez à terre, la vie c’est là qu’elle rampe et qu’elle grouille”.Croyez-moi, regarder la vie grouiller à ses pieds, cela n’a.rien d’extraordinaire; pour certains c’est même un plaisir.Mais quand on est soi-même l’un des atomes rampants qui constituent la vie, on est heureux de porter ses regards de temps à autre vers les hauteurs où l’on respire mieux.Les illusions ?Pourquoi s’ingénier à les arracher ?L’illusion, c’est l’espérance qui donne aux humaines la belle force de se porter vaillamment en avant.Enlevez au soldat son illusion, son espérance qu’il a de vaincre, et d’avance celui de qui l’espérance eut fait un héros la désillusion fera un vaincu sinon un lâche.D’ailleurs l’illusion fait naître l’entrousiasme de qui un grand penseur a dit: ne tuez jamais l’enthousiasme qui est une lueur du génie.L’amour est enfant de Bohême Qui n’a jamais, jamais connu de loi.Ce qu’il faut pouvoir, ce qu’il faut savoir C’est garder son rêve C’est se faire un ciel qu’on puisse encore voir Lorsque l’on se lève.C’est avoir des yeux qui voyant le laid Voient le beau quand même.C’est savoir rester parmi ce qu’on hait Avec ce qu’on aime.LA BERGERIE (Pièce à dire) Bébé prenant pour gazon Le tapis vert de la table, Tous les soirs, à la maison Sort ses brebis de l’étable, De la boîte de fer blanc, Don de sa mère chérie, Il retire, tout tremblant Sa petite bergerie.Etudiant le projet Du tableau qu’il envisage Il place bien chaque objet, Pour faire un beau paysage; Puis d arbres et de maisons Quand la grande table est pleine Bébé prenant ses moutons, Les lâche à travers la plaine.Quand gourmand ou paresseux Bébé n’a pas été sage, Les moutons restent chez eux, Car le temps est à l’orage, Pour le punir du délit, Aussitôt sorti de table Bébé reste dans son lit Et les moutons à l’étable.Du bonheur de la vie S’il était un secret Ah ! mon âme ravie, Pour vous le chercherait. Page quatorze LA REVUE DE OA A N 0 N Montréal, 1er cAoût 1928 L’ILE DE L’AURORE.—Pase d’accord avec vous.Je regrette de vous contredire, mais je croirai toujours que le premier amour peut être très profond et sera toujours véritable, même s’il est fait d’ignorance, ce qui n’enlève pas beaucoup à son charme, avouez-le.Si le deuxième amour, que vous préférez, est meilleur, c’est que le premier n’a existé qu’en apparence, sans que le cœur eut vraiment parlé; mais alors ce deuxième ne reste-t-il pas le premier ?Je suis de celles qui n’ont qu’un cœur à donner tout entier, qu’une seule fois.Je plains ceux dont un seul amour ne suffit pas à remplir toute la vie.A TOUTES cette autre poésie, envoi d’un courriériste: La nuit était tranquille et ténébreuse; à peine Queques étoiles d’or illuminaient l’ébène De ses grands cheveux déroulés, Qui, sur mon cher amour, douce face éblouie, Et tout comme une fleur du soir épanouie, Secouaient des parfums ailés.Nous marchions tous les deux dans une extase [telle Que les anges trônant dans leur gloire immortelle, N’en savent pas la volupté, Et que le bruit divin de leur luth est, je pense Moins doux qu’un amoureux et profond silence Par une sombre nuit d’été.Et notre jeune Amour, naissant de nos pensées, S’éveillait sur le lit de cent roses glacées.Qui n’avaient respiré qu’un jour ; Et moi je lui disais, pâle et tremblants de fièvre, Qu’on nous verrait mourir le sourire à la lèvre En même temps que notre amour.COQUETTE.—Votre définition du bonheur a 'toute mon approbation.Et voici, parmi celles que vous donnez de l’amour, la plus près de ma conception: “L’amour est un extrême; aimer moins c’est déjà n’aimer plus”.Lacordaire.DIABLOTIN.— J’apprécie votre venue parmi nous.Le courrier certainement va continuer; il est ouvert à tous.Pour -votre demande voyez dans la “Revue de Manon” du 15 juillet 1928 la page de “La femme devant le miroir”.Vous reviendrez, j’espère ?A UNE qui écrit à Manon sans avoir pris de pseudonyme.Voyez, chère amie, la page de “La femme devant le miroir” dans la revue du 15 juillet 1923.Bienvenue toujours.CHEVALIER NOCTURNE.—Il est plus difficile d’être fidèle quand on est heureux que quand on est maltraité”, me dites-vous avec La Rochefoucauld.Ah ! non.pas pour moi.ne vous en déplaise, Messieurs de La Rochefoucauld et Chevalier Nocturne ! A quoi bon importuner de notre amour qui le méprise et l’insulte ?Quiconque pour s’assurer le mien, exciterait ma jalousie, aurait trouvé ainsi le bon moyen de le perdre.Il ne me semble pas devoir être fort attirée vers celui qui me cinglerait de son dédain.Et je ne suis pas seule, j’imagine, à ne vouloir causer ni peine ni chagrin à ceux que j’aime et dont je désire être aimée.Toute autre manière d’agir ne me paraît pas être d’un bon cœur.A TOUTES ces pensées: La vie est une rose, chaque pétale une illusion, chaque épine, une réalité.Les préjugés sont des chaînes inventées par l’ignorance pour séparer les hommes.La vie est un chapelet de petites misères que le philosophe égrène en riant.Arriver et partir, espérer et se souvenir, toute la vie est là.Le plus lucratif des commerces serait d'acheter les hommes ce qu’ils valent et de les revendre ce qu’ils s’estiment.MIMOSAS.—Je trouve les concerts du parc Lafontaine supérieurs cette année à ceux de l’an dernier.J’aime passionnément la musique, je préfère le violon.POUR LE CLAN DE LA GAIETE.—Un conférencier s’apprête à parler science et débute ainsi: “II y a un siècle, la question que je vais traiter eut semblé incompréhensible à tous; mais, de nos jours, nous sommes tellement avancés que le dernier des idiots me comprendrait.Aucun de vous n’aura donc de peine à suivre ma démonstration.” COEUR BRISE.—Votre mari ne buvait pas tant que cela puisqu’il vous remettait tout son gain.Et comment pouvez-vous dire: je n’avais jamais voix au chapitre, puisque vous ajoutez: j’étais maîtresse absolue de son gain et du mien.Je crains que vous n’ayez été une fille unique, trop gâtée, qui n’a pas su dans le mariage faire les concessions nécessaires et éviter les froissements.Il faut dans la vie conjugale savoir se plier aux idées et aux goûts de son mari, ou du moins lui en donner l’illusion complète.A TOUS mes amis et amies du courrier, j'aime à répéter ce que l’on peut lire à l’entête de ce courrier: que nous donnerons une place toute spéciale aux envois de nos correspondants, c’est-à-d-ire que nous donnerons une chance à tous de pouvoir cultiver leur talent de littérateurs en les publiant.Ecrivez donc en grand nombre et prenez soin de signer chaque lettre d’un pseudonyme.A TOUS, envoi du CHEVALIER NOCTURNE : .Le soir tombe, le soir pacifique et charmant, Et voici que partout se fait un grand silence.Le paysage entier est pris de somnolence, C est I heure de l’Amour et du recueillement.Pas un oiseau ne vole au sommet de la roche, Dans I herbe qui s’endort ne passe aucun frisson.En un calme enchanté Un peu de jour persiste encore, presque timide, L eau vaguement scintille, et la feuillée humide Y berce son sommeil avec tranquillité.^ • L’amour et la souffrance sont des sacrements, toutes les grandes ardeurs sont pures, tous les calvaires sont divins.MANON.- o - La coquetterie vieillit; son instinct et ses ruses ressemblent à l’expérience.Mme de Genlis.Téléphone Calumet 5908 TOUJOURS EN MAIN LE PLUS GRAND CHOIX DE GATEAUX • * • Pâtisserie Canada 367 rue De Castelnau Près de la rue Saint-Denis La Civilité a-t-elle un Sens ?(Suite de la page 8) respect des délicatesses physiques de ceux avec qui l’on vit a été long à acquérir.Au -XVIe "siècle, parmi la renaissance de l’élégance antique, les grands seigneurs mangeaient avec leurs doigts et ne craigniient pas de se livrer à la fin du repas devant leurs hôtes à ce que après de longues libations l’homme populaire le plus fruste n’ose plus faire qu’au dehors.Et même plus tard un écrivain, contemporain de Louis XIV, s’extasiait sur la grâce avec laquelle Anne d’Autriche plongeait et replongeait ses jolis doigts dans les plats baignés d’une sauce abondante et les secouait pour les sécher.La civilité s’adresse davantage aujourd'hui à la personne morale.Le respect des opinions, qui est une vertu moderne, a pour but de ménager la sensibilité psychique de l’étranger.La civilité devient de plus en plus raffinée et plus consciente, plus rationnelle aussi.Dans la complexité des actes qui sont pour beaucoup le résultat de réactions sociales, difficiles à préciser et où l’instinct des sexes joue un rôle puissant, c’est encore l’hygiène qui obscurément la guide.Comprsie ainsi, elle est un merveilleux instrument d’amélioration et un indice caractéristique de la mentalité d’une époque.Elle est vraiment un signe de supériorité sociale dans la mesure où elle trahit un souci plus rationnel du respect des autres.Encore est-elle difficile à pratiquer justement, sans excès d’automatisme inconscient et aussi de manière à ne pas nuire aux autres en affaiblissant leur ressort Et cet autre danger n’est pas le moins nuisible à la personne qui est l’objet d’une civilité excessive.Si les jeunes filles ont souffert dans la brusque évolution actuelle où elles ont été portées sans préparation antérieure jusque dans l’arène des luttes professionnelles, n’est-ce pas parce que les hommages qu’elles recevaient avaient trop détendu en elles l’énergie d’une vie personnelle.' Les quelques exemples que j’ai donnés indiqueront le sens des méditations que je propose aujourd’hui sur ce sujet aux femmes les plus cultivées qui sont dans notre civilisation les plus subtils juristes de la civilité.Réfléchir sur les usages de tous les jours, les épurer, y admettre plus de raison et de commodité pour tous, n’est-ce pas proposer à l’activité mondaine, futile par certains côté — un but inattendu et bienfaisant ?Docteur TOULOUSE.- o - Une Aventure de la Duchesse de Chevreuse (Suite de la page 11) Chevreuse passait sans encombre la frontière et parvenait en Europe.Elle gagna San-Esteban, de là se rendit à Madrid où régnait Philippe IV.Mais elle ne trouva pas là le lieu de séjour rêvé.Perdue au milieu d’une société solennelle, engoncée, qui s’accommodait mal de ses manières vives et françaises, elle jugea préférable de quitter le pays et de passer en Angleterre.Son exil en terre étrangère devait se prolonger jusqu’en 1643, à la mort de Louis XIII.Louis BATIFFOL. Montréal, 1er zAoût 1928 REVUE DE £M ANON Page quinze NOTRE ROMAN REVE D’AMOUR par TRILBY pas d’en dire du mal, car cette folie le rend heureux.“Ici, tout est sombre, tout est triste.Depuis trois jours, le soleil n’a pas reparu, la mer est méchante, les bateaux ne sortent pas, et le vent est très fort.“Hier, c’était la grande procession.Au chant du “Miserere”, elle a défilé autour des remparts, puis elle est passée devant chez nous.Je l’ai suivie jusqu’à l’église et, avec toute cette foule, j’ai prié saint Michel.Je lui ai demandé avant toute-autre chose, votre bonheur, et comme ce bonheur sera aussi le mien, c’est pour nous deux que j’ai prié.“Puissions-nous être bientôt réunis et ne jamais nous quitter! Quand on aime, il ne faut pas se séparer, cela fait trop mal ! “Depuis que vous êtes parti, tout me semble changé, le soleil est très rare, la mer paraît toujours grise,- et les étoiles ne brillent plus.Je crois que mes yeux sont souvent pleins de larmes, et que je vois toute chose à travers ce voile de tristesse.Quand vous serez revenu, Philippe, tout sera beau de nouveau, et je rirai, avec vous, de mon chagrin.A bientôt, n’est-ce pas?Quelques jours encore et vous serez là.“Mon oncle vous fait dire bien des choses, et moi, je vous répète encore que tout mon coeur, tout mon être, toute mon âme sont à vous.“MARINA.” (Suite et fin) Philippe et il pensa que le maître de la maison avait dû donner aux domestiques les ordres les plus sévèrese afin qu’ils n oubliassent pas le titre de l'indifférente Suzy._ Philippe n’attendit pas longtemps; tout de suite la jeune femme vint le rejoindre — Bonjour! dit-el\ affectueusement.Comme c’est gentil d’être venu, vous, l’homme le plus occupé de Paris ! En baisant la main qu’elle lui tendait, il répondit : — Je fais et je ferai toujours l’impossible pour vous.Un peu gênée, attitude qui surprit sou cousin.Suzy reprit : — Asseyez-vous et causons.C’est assez sérieux ce que j’ai à vous dire.— Je vous écoute très attentivement.De quoi s’agit-il ?Après une hésitation, Suzy reprit : — C’est au sujet se Régine.Immédiatement, la physionomie de Philippe changea.son sourire disparut, ses sourcils se froncèrent et il demanda : — Et qu’avez-vous à me dire sur elle de particulier?— Vous allez le savoir.Mais, d’abord, promettez-moi de ne pas mentir.— C’est promis.— Alors, répondez-moi franchement.Aimez-vous Régine?— Non, répondit-il sans hésiter et avec énergie.^—E’avez-vous jamais aimée?demanda Suzy tristement.Les yeux de la jeune femme interrogeaient, Philippe n’osa pas leur mentir.— Je ne crois pas, dit-il un peu confus.— Mais alors, expliquez-moi pourquoi, tout l’hiver dernier, vous le lui avez fait Avec joie, il pensa que dès sa pièce jouée, il quitterait Paris et Régine, pour aller retrouver sa petite fiancée, si pure et si belle.Il l’aimait tant que rien qu’en songeant à elle son coeur battait plus rapidement.Dans quelques jours il serait là-bas, et il emporterait avec lui son dernier livre, sa nouvelle pièce.Tous les deux, l’un à côté de l’autre, la liraient, puis après, tout bas.tout bas, il dirait à Marina que ce Chardin et lui ne faisaient qu’un, qu’il était ce poète dont elle aimait tant les vers.Déjà, sa pensée devinait l’émoi de la jeune fille, et le trouble charmant qui la jetterait dans ses bras pour y cacher son embarras.Marine, chère petite aimée Philippe presque à haute voix.Au même moment la porte de la chambre s’ouvrit.Paul apportait le courrier.Philippe se redressa.— Vite, mes lettres! Impeccable, le domestique tendit le plateau; mais, très intelligent, il avait mis en premier la lettre que son maître attendait avec tant d’impatience, et cette lettre portait l’adresse suivante : murmura Monsieur P.Durand, chez Monsieur Chardin.i, avenue du Bois, Paris Incapable de se dominer, ce fut en tremblant que Philippe lut les pages que Marina avait écrites avec tout son coeur : “Mon ami.mon cher, mon seul, mon tendre ami.“Vous voilà parti depuis quinze jours à peine, et il me semble qu’un an, plus peut-être, s’est passé depuis l’affreux moment où vous pi’avez quittée ! “Je suis triste, une angoisse horrible m’étreint; j’ai peur, peur de vous perdre.A Paris, vous êtes si loin de moi.“Je devine que dans cette ville vous avez beaucoup d’amis, et je crains que ces amis qui vous aimèrent avant moi, vous reprennent et vous gardent.Philippe, ne les écoutez pas ; ils peuvent vous aimer depuis plus longtemps que votre petite fiancée, mais pas un ne vous aime autant qu’elle vous aime, vous le savez bien, et vous vous en souvenez encore.“Ecrivez-moi souvent, très souvent.Vos lettres apaisent mon inquiétude, calment mon coeur, ce grand fou, comme vous l’appelez, qui ne sait pas être raisonnable.C’est vrai, il n’est pas raisonnable, et il ne peut plus le devenir, puisque c’est le jour où il vous a rencontré qu’il a perdu la raison.Et puis, il aime sa folie, il ne vous permet Deux fois de suite, Philippe lut la lettre de Marina, puis, a mettant sous son oreiller, il finit par décacheter son courrier.Rien de bien intéressant, des amis, sachant que sa pièce passait bientôt, lui demandaient des places pour la première représentation, des gens qu’il connaissait fort peu l’invitaient à dîner d’autres lui écrivaient pour lui recommander quelque protégé ; la derniere lettre qu’il décacheta était de Suzy.Elle lui demandait, s’il pouvait disposer de quelques instants, de bien vouloir passer la voir, ce matin même, vers onze heures.Elle serait seule et désirait causer avec lui.‘ Suzy désirant causer avec lui, cela intrigua Philippe, et vivement il se leva.En se pressant il serait chez sa cousine à l’heure indiquée.Son valet de chambre l’aidant, il fit rapidement sa toilette, et quelques minutes avant onze heures, il sonnait à la porte de l’hôtel que Suzy habitait, rue de la Faisanderie.Il était attendu ; le domestique le fit monter directement dans le boudoir et le prévint que Mme la comtesse venait immédiatement.Mme la comtesse! Le titre fit sourire Notre motto: “Promptitude et satisfaction” vous assure plein et entier contentement — Nos prix sont raisonnables.— Tél.Lancaster 1907 987, boulevard Saint-Laurent, Montréal.IMPRIMEUR Page sei^e Montréal, 1er z/toût 1928 LA REVUE DE EM A N O N — Oui ! dit-elle, l’amour vrai, sincère, me fait tout comprendre, tout excuser, tout pardonner ; mais lorsque ce sentiment n’existe pas, je manque d’indulgence.Le flirt, ce jeu à la mode, me dégoûte profondément.# “C’est petit, c’est vilain, c’est fait de mensonges et de lâchetés, c’est s’amuser aux dépens de son coeur, qui ne gagne rien de bon à jouer cette comédie.— Comme vous êtes sévère; je ne vous croyais pas si puritaine! ^ -—Je ne parle jamais de ces choses-là, ce que les autres font m’est indifférent.Je vis au milieu d’un monde où il est admis que les femmes peuvent mal se conduire, si elles apportent à leurs fantaisies une discrétion de, bon aloi.Mais si je ne blâme jamais personne, si je ne dis rien, ce n’est pas une raison pour conclure que j’approuve et que j’estime toutes les femmes que je reçois.Encore une fois, ce .quelles font ne me regarde pas, mais une dont j’ai le droit de m’occuper, c’est Régine.Et il faut que je vous dise, Philippe, que vous agissez bien mal avec elle.Il répondit, très contrarié: — Mais c’est fini fini depuis longtemps, je vous assure.— Oh! comme vous mentez mal! “A Paris, tout se sait, et pensez-vous qu’un auteur très en vue, comme vous, puisse cacher longtemps ses aventures?.Plusieurs personnes, des amis, naturellement, m’ont appris qu’ils avaient rencontré Régine, sortant de chez-vous, à une heure tardive.Un de ses anciens flirts, très fier de ce trait d’esprit, l’a abordée dans votre escalier, sur votre palier, au moment où elle fermait la porte.Les succès sont difficiles au commerçant qui trouve la publicité difficile.Si vous voulez de bons résultats, annoncez dans “ LA REVUE DE MANON ” “Cette histoire, bien entendu, court Paris.chacun l’arrange, en y ajoutant des détails, à sa façon.Philippe, je ne vous apprendrai rien en vous disant que cela m’est très pénible.Jusqu’ici.Régine, malgré sa coquetterie, avait un tel souci de sa réputation que jamais on n’avait rien dit sur elle.“Maintenant c’est fini, elle est cotée.Et lorsque je pense qu’il n’y a même pas entre vous l’excuse de l’amour, je trouve cela si vilain, qu’il m’est difficile d’avoir pour vous de l’amitié.Philippe se leva et, très en colère, parla : — Suzy, écoutez-moi : il fa t que vous sachiez la vérité, car je vois que vous ne la connaissez pas.Oh! c’est vrai, j’ai flirté avec Régine.E’hiver dernier, sa beauté m’avait séduit, et le charme, un peu pervers, qui lui est propre, m’avait fait croire que je m’attachais à elle.Cet été, si je vous ai accompagnées en Bretagne, c’était pour elle, uniquement pour elle, je vous l’avoue.Mais, dès le début de ce voyage, nous nous sommes aperçus que nos caractères étaient trop différents pour pouvoir jamais nous aimer.Alors, pour ne pas prolonger la méprise, je vous ai quittées.Soyez juste.— Oui! mais je n’ai pas compris.A Dinard, Régine semblait s’ennuyer et elle désirait vous rejoindre.Elle vous aimait donc encore?— Aimer! fit Philippe, en souriant amèrement.Ne prononcez donc pas ce mot en parlant de cette aventure.“Non, Régine ne m’aimait pas.Mais par un caprice que je ne m’explique guère, du jour où elle a constaté mon indifférence, elle a tenu à m’affirmer que scs sentiments n’étaient pas les mêmes que les miens.Elle m’a écrit, je n’ai pas répondu.A mon retour, je l'ai revue ici pour la première fois, et nous n’avons échangé que quelques mots banaux.Je croyais qu’elle avait oublié ce flirt éphémère.“Le lendemain, elle est venue chez moi, m’annoncer son divorce; ce jour-là, je crois, vraiment, qu’elle voulait reprendre l’aventure.Mais je lui ai fait comprendre, un peu durement, que depuis longtemps j’avais tourné la page et que je n’admettais pas le divorce.Elle est partie souriante, et je pensais ne jamais la revoir.Deux jours après, elle est encore venue.Là, furieux de cette insistance.j’ai été grossier, je ne l’ai pas reçue.Elle n’a pas compris, et la semaine suivante elle a reparu.“Maintenant, chez moi, elle s’installe et m’attend.Je ne la vois jamais, je vous le promets, mais je sais, par mon valet de chambre, que souvent il est tard lorsqu’elle se décide à s’en aller.Toutes les apparences sont contre moi; mais avouer que je ne suis pas coupable.Suzy réfléchit, puis lentement elle dit: —• Je ne comprends plus Régine se compromettant ainsi, jouant sa situation mondaine: tout cela me déroute, me surprend.Vous aimerait-elle vraiment?— Quelle folie! s’écria Philippe très sceptique.— Folie! je ne sais pas, mais ce qui est certain, c’est que Régine est compromise et que son histoire court Paris.Ce potin, ce scandale, il faut l’arrêter.Haussant les épaules avec indifférence, il répondit: — C’est impossible! Un potin amusant, ma chère, fait du cent à l’heure.Comment voulez-vous le rattrapper.— En y mettant fin par une chose bien simple.— Laquelle?Suzy hésita avant de répondre, puis sans regarder son cousin, et dit très vite: —-Il suffirait de prévenir plusieurs amis bavards que vous comptez, dans quelques mois, épouser Régine.Ses visites chez vous s’expliqueraient ainsi très naturellement.— Dire que j’épouse Régine?une divorcée! moi un croyant! Ce n’est pas sérieux ce que vous me proposez là! s’écria Philippe stupéfait.— Mais si.Ce serait un.mensonge qui sauverait l’honneur d’une femme, et je vous croyai assez galant homme pour ne pas refuser de le faire.Très ennuyé, il répondit: — Mais c’est que je ne peux pas.je ne suis plus libre.je vais me marier.Cette nouvelle, si peu prévue, étonna Suzy.— Vous êtes fiancé?— Oui ! — Mais avec qui?— Avec une jeune fille que j’ai rencontrée au Mont-Saint-Michel.— Une étrangère?— Non! une petite Française.Oh! sa situation actuelle n’est pas brillante, et vous ne serez pas très fière de cette nouvelle cousine.— Puisqu’elle sera votre femme, dit-elle affectueuse, je l’aimerai de tout mon coeur.Votre mariage est prochain?¦—Je ne sais pas encore, rien û’est décidé, mais ce ne sera guère avant quelques mois.— Alors, mon amj, reprit-elle, /vous pouvez me rendre le service que je vous demande.— Mais non, c’est impossible.— Je vous en prie, Philippe, faites-le pour moi, soyez, pendant quelques jours, le fiancé de Régine; ainsi, tout le monde comprendra, admettra qu’une femme de vingt-cinq ans, divorcée, se permette d’aller voir un futur mari.La faute n’existera plus.— Mais, ma pauvre Suzy, cela ne servirait à rien : après la rupture de ces courtes fiançailles, on jaserait comme avant.— Non! non! Aux yeux du monde, il il faut bien compter avec lui, un mariage manqué n’est rien, c’est une chose admise et qui arrive aux jeunes filles les prus charmantes : les questions d’inté- rêts, des différences de caractère, les idées religieuses ou politiques sont des thème sur lesquels il est facile de broder, et qui amènent, tous les jours, la rupture de bien des fiançailles.Mais, comprenez donc, Philippe, qu’en acceptant seulement de dire que Régine est votre fiancée, vous affirmez à tous ceux qui la salissent qu’ils se sont trompés, que vous la jugez digne d’être votre femme, de porter votre nom.C’est une sanction, et, venant d’un homme tel que vous, elle a son importance .“Si vous le voulez, Philippe, ce soir, demain, tout le monde se taira, et personne naura plus le droit de dire du mal de Régine.Voilà ce que quelques mots de vous peuvent faire, ne voudrez-vous pas les prononcer?— Je ne sais.et vraiment je me demande si les paroles que vous exigez de moi seront aussi efficaces que vous me le dites.— Mais oui, soyez-en certain.En apprenant cette nouvelle, on s’expliquera les imprudences de Régine, personne n'en parlera plus, et dans quelque temps on apprendra votre mariage avec une autre, sans se souvenir même que vous deviez épouser ma soeur.C’est le monde.Il oublie très facilement ce qui est bien, et a une mémoire prodigieuse pour tout ce qui est mal! “Philippe, ne me dites pas non.Régine a vingt-cinq ans, toute une vie devant elle, il ne faut pas qu’une histoire scandaleuse la salisse.“Aujourd’hui, vous n’êtes pas dans votre tort, c’est convenu; mais l’hiver dernier, n’avez-vous pas été coupable?Le premier, j’en suis certaine, vous avez parlé d’amour; un jour, sa beauté vous a troublé et vous vous êtes imaginé que vous l’aimiez.“Eh bien! en souvenir de cela, il faut consentir à ce mensonge.Elle n’ira plus chez vous, je vous le promets; je lui parlerai, elle comprendra.Mais je vous en prie, montrez-vous au théâtre avec elle, avec nous.Puis, ce sera fini, les méchantes langues se tairont, et tout sera oublié.Philippe, après cette bonne action, vous irez plus content vers le bonheur.Votre fiancée, je le devine, c’est la jolie dame Tiphaine de votre tableau.C’est une petite fille précieuse et très pure que vous n’amènerez pas au milieu de nous.La jeune femme dit ces derniers mots si tristement que Philippe s’étonna: — Suzy, pourquoi palrlez-vous ainsi?Dominant cette émotion et s’efforçant d’être gaie, elle répondit: — Pour rien.A force de parler d’amour, je me découvre une âme sentimentale.Alors, c’est convenu, vous permettez que ce soir, à mon thé, j’annonce à “quelques bonnes amies” vos fiançailles avec Régine?Ne pouvant se faire à cette idée, Philippe protesta : — Je vous assure, Suzy, que ce mensonge me contrarie énormément, c’est une comédie indigne de nous.Les journaux sont bavards ; s’ils parvenaient au Montréal, 1er eAoût 192S LA REVUE DE SM A N 0 N Page dix-sept Mont-Saint-Michel, voyez le mal qu’ils pourraient faire.' -— Mais non, vous m’avez dit la semaine dernière que personne, là-bas, ne connaissait votre personnalité.Et je vous devine trop orgueilleux en amour pour n’avoir voulu être aimé pour vous-même.Je suis certaine que votre fiancée aime Philippe Durand, un inconnu.— Vous avez réponse à tout.— Je défends ma soeur, c’est pour elle que j’implore.Voyez-vous, nous ne nous entendons pas toujours; elle a des défauts qui ne me sont pas sympathiques, je n’aime guère son caractère, je ne le comprends past mais enfin, c’est ma soeur.Et l’autre jour, lorsqu’une étrangère, une soi-disant amie, est venue se permettre de me dire que Régine se conduisait mal,je ne sais ce que j’ai eu, quel sentiment m’a poussée, mais avec une violence, dont vous n’avez pas idée, j’ai chassé cette femme de chez moi.Il m semblait qu’en insultant Régine, elle m’insultait aussi.et puis elle était la première qui osât me parler de cette histoire.Hier, mon mari m’a appris qu’au cercle, depuis deux jours, on la chuchotait à voix basse.Cela m’a fait mal; j’ai méprisé ma soeur, et pourtant, malgré son mépris, je l’aimais plus encore; elle tenait à moi par toutes les fibres de mon être, partons les liens que notre enfance a tissés entre nous.’.Alors j’ai voulu la défendre.Voilà pourquoi je vous ai écrit.Emu, Philippe tendit la main à Suzy.— Et je vous aiderai, vous pouvez compter sur moi; je tâcherai de réparer le mal qu'involontairement j’ai fait.— Merci.Cet après-midi j’annoncerai la nouvelle à une amie, demain tout Paris le saura et se taira.Merci, je ne vous dis que ce mot, Philippe, certaine que vous devinerez tout ce que ce merci contient de reconnaissance.Maintenant sauvez-vous vite, vous devez avoir tant à faire! ' — Oh! je serai en retard pour déjeuner, et Paul, le modèle des valets de chambre pour auteur dramatique, se fâchera.A bientôt! Après avoir embrassé très affectueusement la main de Suby, il s’en alla.XI Un matin d’octobre, dans la maison d’Yves Gaël, une animation étrange régnait.Reine allait, venait, affairée, pressée, ne faisant pas grand’chose, mais s’agitant beaucoup.De temps à autre, elle tamponnait nerveusement ses yeux avec son tablier; puis, craignant d’être surprise, elle reprenait bien vite sa besogne interrompue.La salle à manger rangée, elle posa sur l’épaisse table de chêne un bol de lait et, ouvrant la porte qui donnait sur l’escalier, elle cria : — Marina, ton déjeuner est prêt.Une voix douce lui répondit : — Merci.Je descends tout de suite, je suis prête.Quelques secondes après, la jeune fille entrait.Alors, le coeur gros, Reine demanda : — C’est bientôt que tu pars?— Dans une demi-heure.Elle s’assit devant la table et essaya de déjeuner.— Tu sais, dit-elle, cela m’attriste de vous quitter; mais il le faut.— Il le faut, il le faut, grogna Reine, c’est une idée de ton vieux fou de Pon-torson, et je ne sais comment il s’y est pris pour que le maître consente à te laisser partir.Marina sourit.— Il lui a dit des choses très justes.— Et ces choses justes peut-on les savoir ?• — Mais oui.Il a fait comprendre à mon oncle que, si un jour j’étais forcée de gagner ma vie, ce ce qui est plus que probable, mon talent d’a présent ne me servirait à rien.Pour pouvoir donner des leçons qui rapportent, il faut être passée par le Conservatoire de Paris.Sans cette consécration, on ne peut guère arriver à se tirer d’affaire.Ton maître ne voulait rien entendre ; mais mon vieux professeur, mon vieux fou de Pontorson, comme tu l’appelles, a été brutal, même cruel.Il a dit à «non pauvre oncle que la vieillesse étau; venue, que d’un jour à l’autre l’autre la mort pouvait le prendre et qu’il n’avait pas le droit de m’empêcher de suivre ma carrière artistique.— Et tu as été heureuse lorsqu’il a cédé?— Méchante! Au contraire, cela m’a fait de la peine, beaucoup de peine.J’ai compris qu’il pensait, lui aussi, que la mort pouvait venir.Cette idée je ne l’avais jamais eue.Mon oncle, c’est toute ma famille; s’il s’en allait, je serais seule, toute seule, sur la terre.D’un ton bourru, Reine dit : — Eh bien! et moi, c’est-y donc que tu penses aussi que je vais bientôt mourir?— Mais'non, je sais que tu m’aimes; mais mon oncle, vois-tu, c’est mon papa et ma maman tout à la fois: je l’aime, pour tous ceux que je n’ai pas connus et et qu’il me représente.Entêtée, Reine reprit : — Et tu le quittes en l’aimant comme cela?Je ne te comprends pas.— C’est nécessaire.Ayant fini de déjeuner, Marina se leva.— Je vais fermer ma malle, dit-elle; il ne faut pas manquer le train.— Le maître t’accompagne?— Oui, jusqu’à Pontorson.— Là, tu retrouveras ton vieux fou, et vous partirez ensemble pour Paris.Marina ne put s’empêcher de rire.— Oui, et c’est chez une de ses parentes que je descends, mais elle n’habite pas Cliarenton, tranquilise-toi.— C’est tout comme, grommela la vieille servante.Marina ne répondit pas et remonta dans sa chambre.Reine emporta le bol à la cuisine, puis, cela fait, toute désemparée, ne sachant comment s’occuper, elle prit un grand chiffon de laine et se mit à frotter la table de la salle à manger qui n’en avait nul besoin.De temps à autre, sur le chiffon de laine une grosse larme tombait, mais Reine, sans songer à essuyer ses yeux, continuait à frotter.On frappa à la porte; honteuse d’être surprise pleurant, sans se retourner, elle dit : “Entrez!” Michel pénétra brusquement dans la salle.En tenue de pêche, son béret à la main, la figure bouleversée, il paraissait en proie à une grosse émotion.Voyant Reine, il se précipita vers elle, et, sans aucun préambule, d’une voix rauque, il dit : • — C’est-y vrai qu’elle part?i $385 .00 LA SENSATION DU JOUR — Marina, c’est donc vraiment comme tu dis.qu’il faut aimer?La voix de Michel, .sa, question firent tressaillir Marina.Grisée par ses propres paroles, elle ne pensait plus guère à cet ami qui l’écoutait., .'Elle regarda Michel comme un étranger qu’elle ne connaissait pas; pourquoi venait-il la troubler et l’empêcher de se souvenir de son bonheur d’autrefois.Mais doucement, il implorait une réponse : — Marina, redemandait-il, dis-moi, est-ce comme tu dis qu’il faut que je t’aime.et, en retour, m‘aimeras-tu un peu?.Oh! je ne te demande pas de m’aimer d’amour, je sais bien qu’après de beau Parisien, ce n’est pas possible, mais si tu avais pour moi, simplement un peu d’affection.fraternelle, ça me ferait d’abord un-grand plaisir, et puis ça.te ferait peut-être du bien de sentir qu’un homme est là, prêt, tu entends, Marina, à se dévouer pour toi.“Je ne sais pas bien dire ces choses-là; mais, enfin, il faut que tu comprennes ce que tu es pour moi.les heures, les minutes de ma vie t’appartiennent, tu peux en disposer à ton gré.et je crois que je t’aime tant.tant, que si un autre revenait, j’en serais tout de même bien content puisque, sans lui, tu ne peux pas être heureuse?Attendrit, Marina tendit ses deux mains au jeune homme.— Michel, comme tu es bon! dit-elle, toi si violent, si jaloux, tu essaies, pour me faire plaisir, d’être le meilleur et le plus doux des amis.Se levant et regardant tout autour d’elle, elle ajouta très tristement: — Michel, pour que tu sois ainsi, il faut que tu me crois bien malade.— En voilà une idée, mais qu’est-ce qui te fait penser à cela?Le regardant fixement, elle répondit ) — Tout, et surtout cette douleur si forte que je ressens au coeur.— Ce n’est rien, le médecin l’a expliqué à ton oncle, il paraît que c’est fréquent après la fièvre que tu as eue.' — Je ne crois pas, mais ne parlons pas de cela, je vois bien que tu t’efforces de me cacher les larmes dont tes yeux sont pleins.' La gorge serrée par une douloureuse angoisse, Michel bredouilla : — En voilà des idées.des idées.Marina ne répondit pas; elle fit quelques pas dans le cimetière, puis s’arrêta près d’une tombe fleurie de chrysanthèmes.— Là, dit-elle, cet été, il y avait de bien -jolies roses, elles sont mortes maintenait.* Michel s’approcha et, écartant les chrysanthèmes, montra à Marina que sur la tige d’un rosier où il n’y avait plus que quelques feuilles, une rose, la dernière, fleurissait.Toute blanchè, à peine colorée, sur ses pétales délicats se cachaient quelques gouttes de rosée, précieux diamants venus du ciel.— Oh! comme elle est jolie! s'écria Marina, mais si fragile que le premier coup de vent l’effeuillera ! En disant ces mots, elle se pencha vers la rose pour en respirer le parfum.— Comme elle sent bon! dit-elle, on croirait qu’elle a recueilli, pour les conserver la dernière, toutes les senteurs des roses qui ont fleuri sur cette tombe.Son parfum vous rappelle l’été, les beaux jours, les radieux soleils, et la brise de la mer qui vous arrive, on ne sait pas d’où, toute parfumée.\ Marina voulut se redresser; mais maladroite, très faible, elle heurta le rosier; 1 fragile, tenant à peine, la rose s’effeuilla; Désolée de cet accident, la jeune fille regardait tomber les pétales si frais encore, et elle pensait que tout à l’heure la terre les souillerait.De la jolie rose parfumée, il ne resterait rien, rien.1 Etait-ce donc ainsi que tout était' sur la terre: fleur, amour, bonheur, rien ne durait.Alors Marina pensa que'la vie pouvait être parfois une triste histoire, qu’on était heureux de voir terminer.Mais la fin de l’histoire, c’était la mort, l’ensevelissement dans un cimetière, sous la terre froide! Non, pas cela.Marina avait peur, sa jeunesse se révoltait.Malgré son chagrin, elle ne voulant pas mourir, puisque la mort, c’était la fin de de tout, la séparation éternelle, l’adieu définitif.Craintive elle regarda tout autour d’elle: rien que des tombes, le grand calme de la mort.Un jour gris et sombre, triste infiniment; la mer était loin, la tangue était grise, gris aussi, les coins du ciel qu’on apercevait à travers le brouillard.Une émotion douloureuse, faite de crainte et d’horreur, s’empara de Marina.Ce cimetière, si peuplé pour elle de doux souvenirs; il lui semblait que tous les morts, qui étaient là, l’appelaient et voulaient la retenir.,.Cette terre qu’elle foulait, serait peut-être celle qui la recouvrirait.Un frisson affreux la secoua toute; elle se retourna vers Michel lui tendant ses mains, elle supplia: — Allons^nous-en, allons-nous-en vite! j’ai peur, emmène-moi.Je crais que la fièvre ne m’ait reprise.Et inquiète, regardant fixement son ami, elle ajouta ! — Je suis bien malade, n’est-ce pas?Nouvelle création TULIPE NOIRE DE CHENARD Succès sensationnel — Mais non, .mais non, tu guériras sûrement, je te le promets, mais maintenant, je sais mieux que le médecin ce qu’il te faut pour guérir.Doucement, lui la portant presque tant elle était fatiguée, ils s’en allèrent.Comme Michel s’arrêtait pour fermer la grille du cimetière, d’un ton indifférent, il dit : — Demain, tu ne me verras pas, je vais à Saint-Malo, rapport au bateau; je ne rentrerai que le soir.Lasse, elle ne répondit rien, et silencieux, ils prirent le chemin du retour.XVII ^ A » 4 â*J ^ * * * 4 4 ».’ * ; J * • * V- • t • • Dans son cabinet de travail, assis devant une table surchargée de papiers, Philippe Chardin mettait à jour une volu-mieuse correspondance.Le succès de sa.dernière pièce lui avait attiré les compliments d’une ïoule d’indi t -férents à qui il fallait répondre.Ce travail, qu’il n’avait pas l’habitude de faire, l’ennuyait terriblement, mais une maladie de son secrétaire l’y forçait.’ Afin d’etre;- tranquille pour accomplir cette besogne fastidieuse, il avait condamné sa porte pour tout le monde, sans aucune exception, et;, ayant devant lui plusieurs heures, il espérait bien, en une matinée, achever ce travail ennuyeUL.' ' Vite;, sans ;se laisser distraire, il décachetait, lisait, puis, sur une de ses cartès, écrivait quelques mots aimables.Toutes ccs félicitations se.ressemblaient, combien banales! Une lettre pourtant le fit sourire, sc’était celle d’une jeune pensionnaire qui" lui écrivait,-,en cachette, pour lui apprendre qu’elle amait tant ses vers quelle ne- pouvait résister au plaisir de le lui dire., , , .' # # Cette lettre était si naïve, on voyait si bien qu’aucune .maîtresse ne l’avait corrigée, que Philippe fut contrarié de ne pouvoir y, répondre.Il eût aimé remercier cette jeune admiratrice qui lui disait, si gentiment, qu’il était le plus grand poète de son temps., Pendant qu’il travaillait comme un écolier studieux, Pierre apporta le courrier.En voyant le plateau surchargé d’enveloppes, Philippe eut un cri de désespoir.— Encore, dit-il; jusques à quand m’en apporterez-vous?Mais songeant qu’au milieu de toutes ces lettres il y en aurait peut-être une de Marina, il les prit vivement, et, avec impatience, il les regarda toutes ; puis soucieux.attristé, il les posa sur son bureau.Rien, rien; depuis près de huit jours, elle n’avait pas écrit.Se tournant vers son valet de chambre, qui attendait des ordres, il demnada : — Le courrier de province est-il arrivé?— Oui, monsieur.Je viens de remettre à monsieur des lettres de Bordeaux.— Merci.— Monsieur .n’a pas d’ordres à me donner ?| d : 1 î — Non, mais veillez surtout à ce qu’on ne me dérange pas.— Bien, monsieur.Paul parti, Philippe voulut se remettre au travail.Préoccupé, pensant à toute autre chose, il écrivit deux cartes qui ne purent servir, il avait oublié des mots, ses phrases étaient incompréhensibles.Agacé, il posa sa plume, quitta son bu- Page trente LA REVUE DE éMA NON Montréal, 1er c/loût 1928 reau.et alla s’asseoir dans un grand fauteuil de cuir où, tout en tisonnant le feu, il pensa à Marina.Depuis près' d une semaine, il n’avait pas pas de nouvelles, et ce silence l’inquiétait.On se tourmente vite lorsqu’on est loin et qu’on aime, et il aimait Marina passionnément.Il revoyait le cher visage, les jolis yeux bleus qui le regardaient avec tant d’amour; il entendait la douce voix lui dire ces mots charmants et tendres dont elle semblait avoir le secret.Après le succès colossal de sa pièce, après ce triomphe qui lui avait valu les adulations de toute une foule en délire, Philippe n’avait qu’une idée, s’en aller, quitter Paris, quitter ces femmes qui se disaient toutes amoureuses du “grand homme”, quitter Régine, cette habile coquette, qui voulait lui faire croire qu’elle éprouvait pour lui un de ces amours dont on meurt.Oh ! s’en aller, fuir vite vers sa petite vierge, vers l’enfant pure au clair regardy qui l’avait aimé le croyant peintre sans fortune.Oh! quelle douce chose de la prendre dans ses bras et de lui avouer le merveilleux mensonge.Puis après il faudrait se marier bien vite, afin de pouvoir s’en aller loin de tous, vers un pays où l’été serait éternel et ou ils vivraient seuls, elle, heureuse prisonnière d’un maître qui serait son esclave.Oh! la jolie fin de son délicieux roman! Une sonnerie brusque dit téléphone vint interrompre son rêve.Il était loin de ce, téléphone qui, impitoyablement, l’appelait.Il se dirigeait vers l’appareil, maudissant cet.importun.Allô! c’était Suzy ! Que voulait-elle?Lui parler de Régine! Sans écouter ce que la jeune femme lui disait, tout de suite, prenant immédiatement cette décision, il la prévint qu’il partait demain.Demain ! Philippe dit ce mot avec importance, il- sonna joyeusement dans l’appareil, il eut un air de fête.Et comme Suzy s’étonnait et lui demandait pourquoi il avançait ainsi son départ; tout joyeux, il répondit qu’il avait besoin de bonheur et qu’il allait le chercher lé où il était certain de le trouver.Un peu tristement Suzy le félicita, et lui rappela qu’il fallait avertir Régine.Il eut un mouvement d’impatience, ce nom pour lui, était synonyme d’ennui ; mais, pour faire plaisir à Suzy, il promit qu’il écrirait.Alors, gaiement, tout content d’avoir envoyé promener les affaires sérieuses, vite il se mit devant son bureau, pressé de répondre à quelques lettres importantes.Comme avec ardeur il .écrivait, Paul entra.Très ennuyé, il observa son maître, puis, s’étant aperçu que le poète ne composait pas.ce modèle des valets le chambre crut ou’il pouvait parler.— Monsieur.dit-il.Philippe ne lui permit pas d’achever.— Oh! laissez-moi! s’écria-t-il avec impatience, j’ai dit qu’on ne me dérange pas, vous comme les autres.— Mais, monsieur, reprit le domestique tout confus de ce reproche, depuis un quart d’heure, je répète cela sur tous les tons à quelau’un dont je ne peux me débarrasser.Philippe posa sa plume, et, regardant Paul avec colère, il lui dit : — Ah! cette histoire-là ne va pas recommencer! Comprenant le soupçon de son maître, vivement le domestique s’écria : — Oh ! ce n’est pas la personne que monsieur croit, oh ! non, pas du tout ! D’abord c’est un homme.Philippe se mit à rire et, calmé, demanda : — Et que me veut-il cet homme dont vous n’arrivez pas à vous débarrasser?— Ah! monsieur, je n’en ai jamais vu un pareil.J’ai eu beau lui dire que monsieur n’était pas là.qu’il ne rentrerait pas avant demain matin, que monsieur serait peut-être absent pendant plusieurs jours, il n’a rien écouté, il s’est assis dans l’antichambre et m’a répondu en me regardant de travers: “Eh pien, je l’attendrai, votre monsieur, une semaine, s’il le faut, mais je le ver- • *f rai.“C’est un gaillard il n’est pas facile à mettre dehors, c’est un colosse, un genre de géant, comme monsieur et moi n’avons pas l’habitude d’en voir.—• Eh bien, mon pauvre Paul, reprit Philippe en riant, il n’y a qu’une chose à faire, je vais recevoir cet entêté, je verrai ce qu’il me veut, et après je pense qu’il voudra bien s’en aller.Le domestique ne se’mpressa pas d’obéir aux ordres de son maître.Timidement, il risqua une observation.— Je ne sais pas si monsieur a raison de recevoir cet homme-là.il n’a pas l’air commode ! Ce n’est peut-être pas très prudent.— Mon pauvre Paul, voilà que vous aussi vous faites du roman.C’est probablement quelque pauvre garçon à la recherche d’une situation, et qui vient me demander m;on appui.Voyons, décidez-vous à le faire entrer.Le valet de chambre ne discuta plus et s’en alla; quelques instants après il ouvrait la porte à Michel, l’ami de Marina.Vêtu de ses beaux habits du dimanche, le grand gas avait bonne tournure; mais au milieu de ce cabinet de travail luxueusement meublé, encombré d’objets précieux d’un autre sièc,e, il paraissait une chose étrange, quelque anachromisme vivant.Philippe regarda fixement l’arrivant et, se souvenant d’avoir vu quelque part ce grand garçon-là, très aimablement il lui dit : — Vous avez désiré me parler, et vous avez mis tant d’insistance dans votre demande, que vj’ai interrompu un travail pressé pour vous recevoir.Voyons, de quoi s’agit-il.que puis-je pour vous?Michel leva les yeux sur celui qui lui parlait ainsi et, très surprit, Philippe crut s’apercevoir que ses yeux le regardaient, méchamment ; des prunelles ardentes et sombres, un éclair avait jailli.Mais, tout de suite, Michel se domina.D’une voix qui tremblait un peu, il répondit : — Voilà.je viens de là-bas pour vous parler de Marina.Effrayé, Philippe se leva.— De Marina, dites-vous?Mais qu’y a-t-il donc, et d’abord qui êtes-vous?Philippe paraissait sincère et vraiment ému; mais Michel se souvint qu’il avait trompé, qu’il avait menti.D’une voix rude, il reprit : .— Qui je suis, si ça vous intéresse, je vais vous le dire.Je suis Michel, le grand Michel.comme on m’appelle au Mont : vous avez déjà dù entendre parler de moi.Avec impatience, Philippe demanda : — Oui, peut-être, mais cela ne me dit pas pourquoi vous êtes venu.Voyon, vous voyez bien que je suis très inquiet, donnez-moi vite des nouvelles de Marina ! Tant d’audace stupéfia Michel; en colère, d’une voix qui tremblait, il répondit : — Des nouvelles ! Non, mais vous devez bien vous douter dans quel état elle peut être.Philippe tressaillit; pressentant un malheur.avec impatience il s’écria.— C’est insupportable, voyons, expliquez-vous une bonne fois; je ne comprends rien à tout ce que vous me dites.Marina est-elle malade, et êtes-vous venu pour me l’apprendre?Michel ne répondit pas.mais il s’approcha de Philippe.Cet homme qui était là, c’était celui qui, pour s’amuser, avait pris le coeur de celle qu’il aimait, c’était celui qui avait menti, qui avait trahi; mensonge, trahison, dont Marina souffrait à mourir.Les poings du grand gas se crispèrent, et une idée folle traversa sa pensée.Il avait envie de se jeter sur cet homme, de le torturer, de lui crier son infâmie.Mais sa colère ne dura pas; il lui semblait entendre une voix très douce qui disait : “il faut savoir, même lorsque impitoyablement on vous martyrise, aimer encore, aimer toujours.” Subitement apaisé, se souvenant qu’il était venu à Paris avec l’espoir de faire quelque chose pour Marina, il répondit à Philippe qui, anxieux, le pressait de questions : — Oui, elle est malade, très malade.La main de Philippe saisit le bras de Michel; avec une force prodigieuse, il le tourna vers lui et, le forçant à le regarder, d’une voix rauque il demanda : — Elle n’est pas en danger, vous ne venez pas m’apprendre un horrible malheur.Brusquement Michel se dégagea.— Non, dit-il.non, pas encore; mais le médecin craint.tout, vous comprenez.Passant la main sur son front, se croyant la proie d’un mauvais rêve, Philippe reprit: — Voyons.comment cela est-il arrivé?.Je l’ai laissée, il y a quinze jours à peine, si bien portante.Quelle maladie l’a atteinte?Ne comprenant rien à l’émotion de Philippe, croyant qu’il jouait une affreuse comédie, sur un ton de colère Michel îé-pondit : — Aucune maladie n’est venue la trouver là-bas, et pourtant c’est une pauvre petite malade maintenant! — Mais alors.— Voilà, elle est venue à Paris, rapport au concours du Conservatoire.— A Paris?murmura Philippe avec çrainte.— Ah! reprit Michel, vous commencez à comprendre.Oui.elle est venue à Paris, et elle vous a vu avec cette autre femme qui est votre promise aussi, paraît-il.Elle vous a vu comme je vous vois en ce moment ; elle a su que vous lui aviez menti pour votre nom et pour le reste, alors elle a deviné que vous vous étiez amusé avec elle, histoire de vous distraire.“Eh bien, d’apprendre toutes ces vilaines choses, voyez-vous, monsieur, ça lui a fait tant de mal qu’elle a d’abord failli mourir à Paris, puis elle a voulu revenir, Abonnez-vous à “LA REVUE DE MANON7’ 2.00 PAR ANNEE AVEC UNE PRIME DE 6 JOLIS ROMANS D’AMOUR.24 NUMEROS. Montréal, 1er zAoût 1928 Page trente-et-unt LA REVUE DE /MANON et on nous l’a ramenée là-bas, dans quel état, grand Dieu ! Quand le train est - r-rivé, ah! que pétais content! j’allais la revoir; mais lorsque j’ai aperçu son pauvre visage , ses yeux pleins de larmes qu un grand cercle noir entourait, ie n’ai pas pu m'approcher, ça me faisait trop de mal.Alors elle m’a appelé pour la soutenir.sa faiblesse était si grande qu’elle ne pouvait marcher seule.- “Elle a fait quelques pas; mais, en arrivant à la porte du Roi, le coeur lui a manqué, elle est devenue plus pâle et elle m'a dit d’une vox qui faisait mal à entendre; “Je n’en puis plus, je suis iasse, très lasse, je n’ai pas le courage de marcher, et j’ai tant pleurer que je ne vois plus clair." “Je l'ai portée jusque chez elle et, bien que je courusse, je sentais les battements de son pauvre coeur et j’entendais ses sanglots.“Ah ! monsieur, la vilaine chose que vous avez faite là.Effondré dans un fauteuil, anéanti par cet affreux coup de hasard, Philippe écoutait Michel, ne pouvant croire ce qu’il disait.Sans chercher à se disculper, n’y pensant guère, il demanda d’une voix tremblante : — Alos, vous dîtes que c’est depuis son voyage à Paris qu’elle est malade ?— Oui, il parait que son coeur n’était pas de force à supporter ces chagrains-là, et que maintenant, pour qu’elle vive, il lui faut du bonheur, beaucoup de bonheur.Alors, comme là-bas nous ne pouvons lui en donner, je suis venu vous trouver.pour voir si vous ne voudriez pas faire quelque chose pour elle.Suppliant, il ajouta : — Peut-être qu’au fond vous n'êtes pas méchant, et que vous allez bien vouloir m’accompagner là-bas.Une visite de vous, ça peut la guérir.Vous lui raconterez ce que vous voudrez, vous lui direz encore des mensonges, mais ces mensongesélà, on vous remerciera de les faire, car ils peuvent la sauver.Oh ! monsieur, ne dites pas non, ne refusez pas de venir avec moi, même si ça vous coûte.Il faut le faire par pitié, pour elle d’abord, et puis pour nous aussi.* “Pensez que son oncle n’a qu’elle, il l’a aimée, il l’aime comme sa fille; s’il fallait qu’on malheur lui arrive, il ne le supporterait pas.“Pour moi, c'est autre chose.Marina c’était tout, mes souvenirs, mon espoir.Vous êtes venu, vous avez tout bouleversé.Elle vous a aimé, c’était naturel, mais moi j’ai souffert.Ah! je vous ai haï, vous, l’étranger, qui venait nous voler la plus iolie de chez nous, et, un moment, j’ai lutté, espérant vous la reprendre.Maintenant c’est fini.J’ai compris que Marina ne m’aimerait jamais, car, malgré tout, vous entendez, malgré tout, elle vous aime encore.“Alors, par amour pour elle.mais ça été dur, je suis parti, je suis ici, et je vous supplie, moi qui l'aime de toutes mes forces, de venir là-bas, essayer de lui donner un peu de bonheur, puisque moi, malgré tout mon amour, je ne puis pas lui en donner, et que le médecin a dit qu’il lui en fallait beaucoup pour vivre.Sans aucune pudeur, ne cherchant pas à cacher son chagrin, Michel essupa ses yeux qui étaient pleins de larmes.Très ému, Philippe s’approcha de lui.— Mon ami, dft-iï; donnez-moi Votre main.Et comme Michel se reculait, farouche, il ajouta : — Les apparences sont contre moi, mais je ne suis pas coupable, j’expliquerai tout a Marina, elle comprendra que je l’ai toujours aimée, mais que les circonstances m’ont forcé à agir ainsi que je l’ai fait.Ayez confiance en moi, je n'ai jamais menti.Attentivement Michel regarda Philippe et cet examen fut favorable au poète, car, ne doutant plus de sa sincérité, il lui tendit la main.Philippe la serra avec force.— Nous voilà amis, dit-il; maintenant, il faut avoir confiance ; à nous deux nous sauverons Marina.— Croyez-vous?demanda Michel incrédule ; une maladie de coeur ce n’est donc pas très dangereux?— Je l’espère, et puis, ajouta-t-il plein de confiance, elle a.dix-huit ans; est-ce qu’on meurt à dix-huit ans ! Tout bas, avec crainte, Michel murmura : — Quelquefois.quelquefois.— Nous allons emmener avec nous un médecin, un prince de la Faculté.^ Le docteur de là-bas peut s’être trompé et vous avoir inquiétés à tort.Celui- qui va partir avec nous guérit tout le monde, c est sa spécialité.Nous prendrons le train ce soir, tous les trois.D’une main! nerveuse, Philippe sonna son valet de chambre et, pendant qu'il le pré-venat de son brusque départ, Michel, assis dans un fauteuil, contemplait d’un oeil morne la jolie pièce dans laquelle il se trouvait.Les murs tendus de soie jaune disparaissaient sous les tableaux; sur la cheminée, posé sur un socle de marbre, il reconnut le beau saint Michel, son patron.C’était le même qui se dressait là-bas au-dessus de la tour centrale, et qu’il apercevait chaque soir, lorsqu’il rentrait de la pêche, flamboyant dans le soleil couchant.Près d’une jardinière remplie de plantes qu’il ne connaissait pas, il aperçut, posé sur un chevalet, le portrait de Marina.Appuyée sur un des piliers du cloître, ses deux nattes blondes .tombant tîès »bas sur sa robe, les mains croisées, Marina rêvait, rêve heureux, car ses lèvres souriaient et ses yeux clairs étaient joyeux.Autrefois, souvent, Michel l’avait vue ainsi ; lorsqu’ils jouaient à la guerre, c’était là qu'elle, une grande dame des temps passés, disait adieux à l’époux qui partait combattre l’ennemi du roi'.L’époux, dans ce temps-là, c’était lui, toujours lui, l’enfant rieuse n’en voulait pas d’autre, et lui était si fier de cette préférence, qu’il se jugeait différent de ses camarades.L’époux choisi, maintenant, c’était un autre, un Parisien, un homme riche et célèbre, qui, pour toujours, si elle guérissait, l’emporterait loin du pays.Michel n’était pas encore bien raisonnable, car à cette pensée un frisson étrange secoua tout son être; il se leva, mal à l’aise, prêt à dire quelques sottise à Philippe.Mais, encore un fois, il se souvint de ce que Marina lui dit et, les mains jointes, il répéta : “Il faut, lorsque vous êtes impuissant à donner le bonheur, aimer assez pour souhaiter qu’un autre le lui donne.” Calmé, prêt à souffrir, il se rassit, et, patient, attendit Philippe.XVIII Le prince de la science, professeur de la Faculté de Paris, maître incontesté, était près de Marina; avec un soin scrupuleux il l’examinait.Elle s’inquiétait un peu, elle n’avait jamais vu ce médecin que Michel avait ramené, • lui disait-on, de Saint-Malo.• Elle trouvait l’examen pénible et fort long; mais le docteur, très bon, très paternel, la rassurait.Gai, fort gai même, il traitait d’indisposition passagère et sans importance cette grande faiblesse qui retenait Marina au lit./ - | }>;* Ces étouffements, dont elle souffrait, disparaîtraient bientôt ; la cause : une grande nervosité, une affreuse sensibilité, un petit coeur Et la malade, à qui ces paroles d’espoir faisaient tout de même du bien, s’ef-iorçait de sourire et demandait à ce médecin qui paraissait très savant, de lui taire une ordonnance qui la guérirait vite.Tout en gardant dans ses mains celle de la petite malade, le docteur répondit que 1 ordonnance serait facile à suivre.Aucun organe n’étant sérieusement atteint, elle pouvait faire ce qu’elle voulait.Pas de médicaments, rien de mauvais à prendre, pas d’émotion surtout, beaucoup de calme tt de bonheur.Du bonheur ! Ce simple mot amena des larmes dans les yeux de Marina.Du bonheur ! s’il lui en fallait pour vivre( elle était sûre de mourir.Mourir! loin du cimetière, la mort ne lui faisait pas peur, la vie sans Philippe, c’était une une triste chose.Le médecin s’aperçut de cette émotion, et amicalement gronda sa jeune malade.Il lui défendit les pensées tristes.Et se rappelant ce que Chardin lui avait confié, il ajouta : — Voyez-vous, mon enfant, tous les chagrins, même les plus grandsè s’apaisent, et souvent un chagrin affreux devient la cause d’une immense joie.— Espérez, ne pleurez plus sourtout, c’est ma principale ordonnance.Il se leva, prêt à s’en aller.Alors Marina lui demanda.Reviendrez-vous me voir, docteur?Il ne s’attendait pas à cette question ; mais habitué à mentir aux malades, bien vite, il répondit : — Mais oui, certainement.Un jour ou je passerai par ici, je reviendrai m’assurer que vous êtes guérie.Presque avec affection, cette jeune malade lui était très sympathique, il serra la main que Marina lui tendait, puis après avoir fait quelque recommandation à Mère:-voici un remède pour les enfants qui “Mouillent leur Lit” Les mères accueilleront avec joie ce remède.Car les enfants qui mouillent leur lit sont une source d’ennuis et de découragement pour elles.Le nouveau remède s’appelle ’’SPHINCTERINE”.On sait que la maladie est causée par l’affaiblissement du “sphincter”, ce petit muscle à la base de la vessie qui agit comme une sorte de robinet.Or, la SPHINCTERINE restaure ce muscle à son fonctionnement et', de plus, remédie à la condition de dépression générale, qui est très souvent la source de la maladie.La SPHINCTERINE est approuvée par les médecins et est en usage dans beaucoup de grands orphelinats et maisons de refuge.En deux dimensions: $1.25 et $2.00.La grande bouteille pour traitement d’un mois, traitement généralement suffisant dans les cas ordinaires.En vente chez les pharmaciens.Si votre pharmacien ne peut vous la procurer, écrivez-nous et donnezmous son nom.Distributeurs : FARLEY-MYERS, LIMITED Montréal “SPHINCTERINE” Pour l'incontinence d’urine Page trente-deux mmmm mmmm la revue de ïmanon Montréal, 1er zAoût 1928 Reine, qui, impassible, écoutait sans rien dire, il s’en alla., •;.En bas, dans la stalle* l'attendant avec une anxiété intense, il trouva Philippe, Yves Gaël et Michel.1 - .# .Dès que le docteur parut, la même phrase fut dite par ces trois hommes.Désirant et redoutant à là fois la réponse du maître, ils demandèrent : .—* Eh bien, comment la trouvez-vous?La'figure du docteur n’était plus la même, que là-haut, près de la jeune malade, son sourire si gai, si confiant, avait complètement disparu.¦•: JL t vSe tournant vers Chardin qu’il connaissait depuis longtemps, il lui tendit la main en lui disant tristement: — Mon pauvre ami ! ^ .Se refusant à comprendre, Philippe eut un cri de révolte.' s f Docteur, ce n’est pas possible, vous vous trompez; elle est si jeune, on, ne meurt pas à son âge ! ¦ ._ ._ / — Je voudrais me tromper, répondit-il, m’ais j’ai peur d’avoir vu clair._ > • —Mais enfin qu'a-t-elle?s’écria Philippe fou de désespoir.Comment s’âp;-pelle cette • maladie qui a été.si vite et contre laquelle on ne peut se défendre?D’une voix grave, eh savant qui explique un cas, il cjlît : , , .— Le siège de la vie même est atteint.Le coeur est malade, très malade.Cette enfant était iine planté'dèlicàte et fragile, que le moindre coup; de vent devait abattre.Une émotion à suffi pour développer cette maladie dont elle avait le germe.' Aucune science huinaine ne peut la guérir, sinon vous savez'bien que je tenterais l’impossible pour sauver celle que vous aimez.:\ - .Le docteur se tut,*.très ému; bien qu’il lut habitué àj toutes les douleurs, ces trois hommes, qu’aucune affection fminine ne soutenait, lui faisaient vraiment pitié.Apppyé contre la.table, -la tête penchée sur la poitrine, les bras pendant le long du corps, Yves Gaël pleurait sans même s’en apercevoir.' et cet homme, qu’on appelait peu de jours avant le beau vieillard, semblait quelque pauvr'é loque humaine que la mort frôlait de sa grande aile mystérieuse.- • - Les bras croisés, impassible, Michel regardait le docteur presque avec de la haine.En lui il avait mis tout son espoir, puisqu’il guérissait tout le monde.Et voilà que maintenait il se refusait a tenter la moindre chose, prétendant que c’était inutile.Il n’avait pas besoin de venir pour dire cela, on savait bien que Marina était malade, si malade qu’elle pouvait mourir.Ce docteur de Paris se trompait peut, être, il n’était pas le Bon Dieu, après tout !.¦ 1 Un pressentiment affreux disait à* Michel que ce maître ne se troirq Ht pas, mais • comme, malgré tout il voulait encore espérer, il désirait le départ de cet homme qui, avec une autorité dé savan,t affirmait l’horrible vérité.Anéanti, le coup était trop rude, Philippe s’était laissé tomber sur une chaise, incapable d’avoir une pensée.• Tout bas, comme un malade ou un dément.il se répétait cette phrase qu’il avait peine à comprendre: “Marina va mourir.Marina va mourir.” •' : Mélopée affreuse et sinistre, mots tra- giques et cruels.Marina, nom charmant et ’ tendre, synonyme de pureté ; Marina, nom qu’hier encore il ne prononçait qu’avec une émotion joyeuse faite de fierté et d’espérance.Oui, il était fier, lui, l’homme v.célèbre, d’avoir été aimé rien que pour lui-même, et cet -amour charmant; et désintéressé lui assurait de longues années de bonheur.Et voilà que maintenant, toutes ces joies, tous ces rêves, c’était fini.fini.Marina allait mourir.Philippe ne savait plus ce qu’il devait faire.Le médecin, ce prince de la science, habitué à de grands égards, était - là devant lui, le regarda avec beaucoup de sympathie, mais regardant aussi sa montre : l’heure du train approchait, et, à Paris, ses malades l’attendaient., .Philippe comprit ce muet langage, machinalement il se leva, prononça quelques mots vagues de remerciement avec^ une voix si différente de la sienne, qu’il ne la reconnut pas.Le docteur lui serra la main très fortement, et le supplia d’avoir du courage.* .• _ < Sur le seuil de la porte, au médecin qui lui disait encore quelques mots affectueux, il demanda si, sans danger pour élle, il pouvait voir la malade.Le docteur répondit affirmativement, seulement, recommanda qu’on préparât, très doucement, la jeune fille à cette .grande joie.Les trois hommes restèrent seuls, , si accablés, qu’aucun d’eux n’avait le courage de dire quelque chose.Ils avaient peur des mots qu’ils prononceraient et, lâches, devant la douleur, ils craignanent que l’un d'etik n’osât parler de l’affreux malheur que ce médecin leur avait annoncé.Ils restèrent là.immobiles, pareils à des statues, et dans cette pièce où trois hommes étaient, on n’entendait que le bruit mono-lone de la pendule; mais ce tic-tac régu-‘lier avertissait les malheureux que le temps, hélas! continuait impitoyablement sa route, et que désormais, pour quelqu’un qui leur était cher, les jours, peut-être les heures étaient comptés! Doucement la porte intérieure de la maison s’ouvrit Reine parut.Immédiatement, les trois homme s’inquiétèrent, tout les effrayait.—-Qu’y a-t-il?demandèrent-ils.• Calme, calme que cela fit du bien à ces pauvres êtres que la douleur affolait, Reine répondit : w ' — Marina demande le maître; cet après-midi, il n’est pas encore monté.Avec énergie Yves Gaël essuya ses yeux.— J’y vais, dit-il.: ; — Comment la trouvez-vous?demanda" Philippe.' — Pas mal, mais bien faible; cette faiblesse me fait peur.Résignée, elle ajouta : — Mais enfin.Dieu est là.Elle s’en alla, suivant son maître, qui montait chez la jeune malade.Doucement, avec des précautions de femme.Yves Gaël ouvrit la porte de la chambre et sur la pointe des pieds s’approcha du lit.Soutenue par des oreillers, presque assise, Marina reposait.Elle ouvrit les yeux en entendant du bruit.Reconnaissant son oncle, elle essaya de lui sourire, mais n’y parvint pas.i — Je vous réclame, dit-elle; il me semble qu’il y a longtemps que vous n’êtes venu.• .Effleurant d’un baiser le front de la jeune fille, il répondit:.— J’avais affaire, aujourd’hui, je suis très occupé.— Je sais il y a pèlerinage; ce matin, j’ai entendu les pèlerins chanter le “Credo”.— Il y a beaucoup de monde, reprit-il pour dire quelque chose, les rues sont envahies.Il fait très beau, presque chaud, on se croirait au mois d’août.> Marina se tut quelques' instants, puis fixant le coin, du ciel qu’on apercevait par la fenêtre ouverte, elle dit : — Est-ce que le facteur est déjà passé, cet après-midi?- • • ¦ - Comprenant ^pourquoi elle demandait cela, Yves Gaël lui répondit tout de suite: — Oui, je l’ai vu.il n’êst pas entré chez nous.Aujourd’hui, il n’y a pas de lettre pour personne.1 ' - Marina ne parla plus ; alors,- hésitant, craintif,'il; reprit : •-= .-î— C’est rare qu’une journée se passe sans lettres, c’est très rare.:, très rare.Mais il faut dire, que-si tout le monde faisait comme toî.vv ça ne serait pas la peine d’écrire.Il parait.on m’a raconté.que tu ne lis pas les lettres que tu reçois.surtout celles qui viennent de Paris.’.Eh bienLv.je ne sais pas.mais peut-être.v peut-être que tu as tort.Marina se tourna vers son oncle, et bouleversée répéta: f — Tort.j’ai tort.Mais que voulez-vous dire?- U ; ^ " Effrayé de son; émotion, Yves Gaël, avec tendresse, la gronda.\.i & .^ .— Regarde comme tu es peu raisonnable.Le médecin te ^recommande le plus grand calme/ et au moindre mof qu’on te dit, tu : t’agites, tu te fais mal./ : Les mains tendues,.Marina implora.— Mon oncle, je vous en prie, si vous • savez quelque chose, ; sU quelque nouvelle vous est parvenue, » si.on-, vous a écrit, dites-le vite ; et m’ayez pas peur, cela ne ‘ peut me faire que du bien./ Dressée sur ses oreillers* ,up peu de rose au'visage, Marina était transfigurée.Em la voyant ainsi, le vieillard espéra.Les médecins se trompent .quelquefos!.D’une voix grave, lentement, il reprit: — Voilà.écoute., .et .égoute sagement.Pas d’émotion .surtout! — Je vous le ^promets, fit Marina presque avec impatience, mais parlez.- — Eh -bien.je sais.on m’a dit.qu’il n’était pas marié.‘ Déçue.Marina se laissa retomber sur ses oreillers., ^ ; .— C’est tout?fit-elle tristement.— Mais non, attends donc.on m’a dit aussi que ses fiançailles.n’étaient pas " de vraies fiançailles.- Une histoire qu’on inventait rapport à une famille.au monde.enfin à je ne sais quoi.Alors il se pourrait que.que.qu’li ne fût pas si coupable que tu crois, et.et.Là, effrayé, ne sachant comment terminer sa phrase, Y~ves Gaël s’arrêta.Assise sur son lit, ses mains s’agrippant après son matelas, les yeux brillants d’une fièvre intense, Marina attendait que son oncle achevât ce qu’il était en train de lui dire.Voyant que le silence se prolongeait, haletante, rans un souffle, elle demanda: — Et?! • ¦; # Comprenant qu’il fallait terminer, ne sachant plus comment s’y prendre, vite Yves Gaël ajouta.* — Et alors.il se pourrait qu’il t’aimât encore.Cela dit.il' poussa un soupir de soulagement.• »:• D’un mouvement brusque, Marina se dressa toute droite sur son lit.Effrayée, Reine se précipita pour la soutenir, mais avec un geste d’impatience, elle l’écarta, et regardant le vieillard fixement, elle dit : — Mon oncle, la vérité, je vous en prie; il vous a écrit?Hésitante, elle ajouta: “Ou peut-être l’avez-vous vu ?3’ - L’EXIL DE L’AMOUR par S.MOUREU Notre roman qui paraitra dans le prochain numéro Page trente-trois Montrealter zAout 1928 "• • • .* w ~ 4 .• Et comme Yves Gaël ne répondait pas, tout de suite, fébrile, elle reprit : — Vous l’avez vu.dites-moi, vous l’avez vu, j’en suis certaine Sans cela vous lie me parleriez pas ainsi, c’est évident.Oh! rrïdn oncle, je Vous en conjure, dites-moi la vérité.Il est Venu, que voulait-il, que lui avez-vous?dit Et, délicieusement bonne, au milieu de sôn affolement, elle s’inquiéta: —Vous ne lui avez pas parlé de mon chagrin.-ni de ma maladie.Cela l'attristerait et le tourmenterait peut-être.Il n'est pas reparti sans me voir; même S'il ne m’aime plus., d’amour, je veux qu’il vienne.Peureusement, regardant Reine et son oncle avec des yeux effrayés, elle ajouta : — Il faut lui dire, pour le décider; que je n’ai peut-être plus longtemps à rester sur la terre.alors qu’il ne faut pas me faire de la peine.> Yves Gaël se détourna pour, cacher son émotion, mais vivement Reine reprit : '-‘’—En voilà, des idées, mais on te dit que M.Philippe t’aime toujours, qu’il n’a jamais cessé de t’aimer, et qu’il ne de-t mande qu’à te voir.Doutant encore, Marina demanda : C’est bien-, vrai, bien vrai?.Ah! comme c’est difficile à croire!.Alors pourquoi n’est-il pas là?• r —Mais il n’attend que ta permission ; pour monter, ' .Un flot de sang colora les joiies de Marina., ." — Comment !.il.est en bas et vous ne me -le disiez pas!.Va le chercher, Reine; non, plutôt, ouvre la porte, je vais l’appeler moi-même.Ah! mais attends, arraige-;> moi un peu.regarde-moi, ai-je bonne mine?•Pas trop; mais enfin je n’ai pas l’air malade, dis?.Je suis coiffée, justement, comme il m’aime.,, avec mes deux nattes.“Cache ces bouteilles de médicaments, c’est très, vilain.Ouvre la fenêtre toute grande que le soleil entre; avec lui, la chambre aura vite un air de fête.Là, maintenant, fout est bien.• “Ouvre la porte.Attends un peu, j’étouffe.' Elle respira difficilement, puis vivement reprit : — Ce n’est nen .C’est passé, je suis prête,.,Philippe ! cria-t-èlle d’une voix forte.Philippe ! En moins de temps qu’il le faut pour le dire, Chardin fut près d’elle, et, pendant un long moment, les mains unies, ils restèrent silencieux, se regardant avec extase; leurs yeux se disaient mille choses tendres,! Lui, étonné de la trouver si rose, oubliait que le médecin l’avait comdamnée, et déjà il osât envisager l’avenir.Tout a coup Marina eut une défaillance; elle pâlit affreusement, et, tenant toujours les mains de Philippe, elle se renversa haletante sur ses breillers.• Reine s’empressa près d’elle, et lui fit rspirer de l’éther, la seule chose qui la soulageait.La crise fut courte; bien vite Marina sourit à Philippe.' Ne voulant pas qu’il la crut malare, elle s’excusa : — Je suis très nerveuse en ce moment, et puis je m’attendais si peu à vous voir aujourd’hui, que ce grand bonheur m’a toute bouleversée.Mais ce n’est rien.Je vais mieux, et bientôt je serai guérie.Les yeux de Marina interrogeaient anxieusement Philippe; alors il balbutia: — Mais ouL.certainement.— Asseyez-vous là, près de moi, reprit-elle fébrilement, tout près de moi.vous ?vez tant de choses à me dire.D’abord, est-ce vrai que vous m’aimez toujours?Se penchant vers elle, cherchant à cacher sa douloureuse émotion, très bas il dit : - — Petite chérie, je vous aime depuis le LA REVUE DE A NO N peemier jour où je vous ai rencontrée; je vous aime comme jamais je n’ai aimé personne, je vous aime comme jamais plus je n’aimerai.— Alors, demanda-t-elle timidement, pourquoi m’avez-vous.menti, pourquoi ni’avcz-voüs caché votre véritable nom?.;.Maintenant que je sais quel personnage vous êtes, je n’ose plus vous parler comme avant.— Voilà pourquoi je vous ai trompée, voilà pourquoi je vous ai menti.Si dès le début de notre rencontre, vous aviez su qui j’étais, peut-être ne m’eussiez-vous pas aimé.— .Si, fit-elle, en baissant les yeux, mais je n’eusse jamais osé vous le dire.— Alors vous concluez vous-même, dit-il, en essayant de sourire, que j’ai bien fait de mentir.Mafina ne répondit pas.mais sa main pressa tendrement celle de Philippe; puis, a'ü bout d’un court silence, elle demanda : "L’autre, celle qui est si belle, et que vous appelez Régine, vous ne l’avez jamais aimée?— Jamais, répondit-il avec tant de franchise que Marina ne douta plus.— Ah! reprit-elle, cela m’a fait tant de mal de le croire; il m’a semblé, lorsque îe vous ai vus ensemble, que mon coeur se brisait.< • — Je Vais vous expliquer! dit Philippe.— Non! non! c’est inutile.Tout à l’heure, vous m’avez rassurée pour toujours.— Alors vous n’aurez plus de vilaines pensées qui vous font mal?— Non! maintenant je veux guérir.Nous allons être si heureux ! A ces mots, les yeux de Philippe s’emplirent de larmes, et, malgré lui, malgré sa volonté, une d’elles tomba dans les mains de Marina qu’il tenait étroitement serrées dans les siennes.Alors, elle regarda attentivement Chardin, et sa jolie figure, si pâle, devint plus pâle encore.Et.dans un souffle, elle demanda : ’ — Est-Ce trop tard?Puis, s’agrippant après Philippe, terrorisée, elle ajouta : — Est-ce que je vais mourir?Un sanglot déchirant lui répondit.Yves Gaël, le pauvre vieux, n’avait pu se contenir.Ces paroles dites par cette enfant, lui avaient fait l’effet d’un coup de poignard reçu en plein coeur.Les mains de Marina lâchèrent celles de Philippe; elle s’appuya sur ses oreillers, les paupières closes.Immobile, semblant se reposer, elle resta ainsi un long moment, puis une larme, puis beaucoup d’autres coulèrent le long du pauvre visage.Marina avait compris.Désolé, Philippe regardait cette douleur muette, déchirante, que personne ne pouvait consoler.En pleurant, ne sachant ce qu’il disait, il parla : ¦ — Voyons, Marina, ma chère aimée, calmez-vous, soyez raisonnable.je ne puis pas voir ces larmes sur votre chère figure.le vais prier.vous guérirez.Doucement, elle ouvrit les yeux, et, presque calme, elle dit : — Ne mentez pas, Philippe, ce serait mal de me tromper.et puis, il valait mieux que je sache la vérité.Oh! mais, comme c’est dur de s’en aller de vous quitter.Apercevant Michel qui entrait tout doucement dans sa chambre, elle reprit : — De vous quitter tous, car tous les quatre, je vous aime tant! Mon pauvre Michel! dit-elle d’une voix plus faible, je vais te dire adieu, car je crois-que je ne te reverrai plus.Merci ! tu as été très bon pour moi.Mon ami, je crois bien que demain tu ne viendras puis chercher de mes nouvelles.Et comme il protestait: — Ne dis rien; je voudrais mourir ce ' soir, lorsque le soleil sera couché et que l’on verra la première étoile.Il fait si beau aujourd’hui ! Michel ne put en entendre davantage.Craignant de laisser voir sa douleur, il s'enfuit lâchement.Elle ne s’en aperçut pas, ses yeux s’étaient fixés sur son oncle et sur Reine; avec un calme surprenant elle les consola, les^ 'recommandant l’un à l’autre.Puis après, elle se tourna vers Philippe.— Maintenant, lui dit-elle, promettez-moi que jusqu’à la fin vous ne me quitterez pas.Pour ne pas vous faire de la peine, j’aurai beaucoup de courage.vous verrez.je ne pleurerai plus.Avec une tendresse douloureuse.Philippe dit: ’ — Marina, ma chérie, chère petite aimée ! — Oui, c’est cela, reprit-elle, parlez-moi comme autrefois.Je vais, revivre mon lève, mon pauvre rêve d’amour.Ah! comme il était beau !.Trop beau pour la terre!.Est-ce de l’avoir cru terminé que je meurs?.Philippe, dites-moi, redites-moi encore que vous m’aimez.En sanglotant, il murmura : — Je t’adore.Ce terme de tendresse, ce premier tutoiement lui parut très doux; elle reprit avec extase: — Vous rappelez-vous, le soir où nous nous sommes avoue que nous nous aimions ?.Vous m’avez appelée dame Ti • phaine.Ma jolie ‘dame Tiphaine!.Oh! qu’il faisait beau, ce soir-là.très sombre en bas.tout clair là-haut.Vous m’avez dit des choses charmantes, si nouvelles pour moi, vous en souvenez-vous encore?• — Peut-on oublier ces choses-là?— Alors, redites-moi ce que du Guesclin disait à dame Tiphaine, lorsque, ensemble, ils admiraient les étoiles.' Avec une voix qui tremblait affreusement.Philippe murmura : Tiphaine, je ne sais lire que dans tes yeux ! Eux seuls n’ont eu pour moi ni ^ mystères ni voiles.Ce sont tes deux yeux bleus qui me Servent d’étoiles ! Ce n’est pas pareil, dit-elle tristement.-.Ce soir-là, tous ces mots sonnaient -joyeusement.Aujourd’hui, je ne les reconnais plus.Ils me semblent différents.Dans votre voix d’autrefois, Philippe, il y avait du bonheur.Dans Celle d’à présent, il y a de la douleur.Je voudrais pouvoir vous consoler, mais à vous je ne sais que dire.Philippe, venez près de moiu plus près.tout près.le jour baisse.le soleil s’en va.je ne le vois plus.Philippe.où donc êtes-vous?Tout me semble si sombre.J’étouffe! .Une ersie terrible d’oppression s’empara d’elle.Plusieurs fois, ceux qui la regardaient souffrir, impuissants à la soulager, crurent que c’était fini.Après un spasme très long, elle rouvrit les yeux, mais ses jolis yeux bleus n’étaient plus les mêmes, un vole léger les recouvrait entièremnet.Philippe effrayé, ne les reconnut pas.D une voix à peine perceptible, Marina dit : • Je souffre beaucoup.j’ai cru que c’était fini.Philippe, ne me quittez pas.Je vous aime.Ah! comme il fait beau tout à coup! reprit-elle plus fortement.Voyez-vous comme le soleil' éclaire bien toute chose?.Regardez comme il est joli, Philippe.Il entre partout, cet indiscret.Le voilà sur les colonnettes du cloître.Ah! un nuage; il est déjà parti.C’est un volage.Ne l’imitez pas, monsieur le peintre.Je pose mal, dites-vous?A qui je pense?.Mais à vous, rien qu’à vous.Philippe, je vous adore.Elle eut un spasme douloureux.Reine, croyant que c’était la fin, s’agenouilla au Rage trente-quatre Montréal, 1er cAoût 1928 LA REVUE DE A N O N pied du lit et commença à réciter les prières des agonisants.Mais, brusquement, avec colère, Yves Gaël l’arrêta: — Près d’elle, murmura-t-il, il ne faut dire que la prière de la Vierge sainte.Et, se mettant avec peine à genoux, le vieillard récita 1” Ave Maria”.Marina n’entendait plus rien.Soutenue par Philippe, sa respiration devenait à chaque instant plus difficile; mais elle parlait toujours, elle revivait son rêve: — Philippe, disait-elle, ne vous en allez pas.un mois, c’est long.Vous m’écrirez souvent.très souvent.Ah ! là-haut, devant moi, tout là-haut, il y a une étoile.Ah! comme elle est belle!.Philippe, dites encore.dites.toujours.tes deux yeux bleus.mes deux étoiles.Le dernier mot.Philippe le devina.Immédiatement, le corps s’alourdit, la tête blonde s’inclina.L’âme charmante de Marina s’en était allée vers un pays plus clément aux rêves.Deux jours après, dans le petit cimetière du Mont-Saint-Michel, une nouvelle tombe s’élevait.Elle était couverte de fleurs blanches, de fleurs si merveilleuses, que quelques habitantes du Mont, n’en ayant jamais vu de semblables étaient levenues après l’enterrement pour les contempler encore une fois, apant que le pent les eût flétries et dispersées un peu partout.On avait bien pleuré, ce matin, à l’église; c’était si triste, la mort de cette petite Marina ! Mais ce soir devant cette tombe, tout bas, par respect pour le lieu, on jasait.Une couronne, surtout, intriguait ces femmes.Elle était immense, faites rien qu’avec des lis.On racontait qu’elle venait du fiancé de la jeune morte, car Ma-îina devait bientôt se marier avec un monsieur de Paris, très célèbre et très riche.On disait même que le pauvre garçon avait tant de chagrin qu’il s’embarquait demain à Saint-Malo, pour un long voyage.Il était parti tout à 1 heure, reconduit par Mchel et le pauvre Gaël.Ah ! qu’il était changé, le malheureux vieillard ! Bien sûr qu’il n’en avait plus pour longtemps! Leur curiosité satisfaite, après un dernier regard à la tombe fleurie, les femmes ouittèrent le cimetière, causant entre elles, reprises par la vie, ne pensant déjà plus à Marina, la si jolie, qui dormait là son dernier sommeil.FIN -o- MADELEINE (Suite de la page 5) elles cessèrent tout à fait, jusqu’au jour où, quelques années après, le facteur Yvonnic sortit de sa boîte une petite enveloppe largement encadrée de noir.— Des nouvelles de.Paris, fit-il d’une voix incertaine.Corentine avait senti un brouillard passer devant ses yeux; elle s’assit sur la plus proche chaise.— Lis, Yvonnic! murmura-t-elle de son rude organe qui s’étranglait.Le facteur déchira l’enveloppe, déplia la feuille de papier, bordée, elle aussi de la bande de deuil.— Ce n’est pas de.de votre fils, dit-il très bas; c’est signé “Madeleine”.— Lis! répéta la veuve d’un accent plus sourd.Et, troublé, Yvonnic lut.Elle disait, la triste lettre noire, qu’une épidémie de fièvre typhoïde sévissait dans le quartier habité par le jeune ménage Malhouët, qu’Hcrvé, souffrant et affaibli depuis longtemps, ainsi que maintes fois il l’écrivit à sa mère, avait été une des premières victimes du fléau.Selon son suprême désir, sa dépouille mortelle allait retourner à la terre natale.Et Madeleine, désormais seule au monde, suppliait la mère de lui permettre de ve- nir pleurer avec elle celui que, toutes deux, elles avaient aimé.Corentine ne bougea pas; elle était comme une bête assommée.Quand elle eut repris ses sens, elle ne fit pas répondre à l’implorante épitre.Hervé était mort; que lui importait le reste?Que lui importait surtout l’étrangère qui s’était approprié quelques années de cette vie disparue, la femme que Corentine englobait confusément dans sa haine farouche contre la Ville, qui lui apparaissait comme un monstre dévora-teur de ces grands enfants que restent les hommes éloignés de leur mère?IV Corentine s’asseyait toujours devait la porte de sa maison.Mais son regard ne sondait plus le lointain du chemin.Elle n’attendait plus rien.Elle vivait à peine, pétrifiée dans un deuil taciturne et morne, dans le souvenir épouvanté du voeu formé jadis et si lugubrement réalisé: Il lui était revenu, son Hervé, mais entre les planches d’un cercueil, et elle le gardait pour toujours, là-bas, sous la dalle du cimetière où, chaque matin, elle s’agenouillait.La journée, ensuite, s’écoulait, pesante, prolongeant la pensée du pélérinage de douleur et le rêve obscur qui, maintenant, emplissait le cerveau embrumé de la solitaire.Bientôt, elle partirait aussi, son corps lassé irait dormir à côté de celui d’Hervé.Et elle caressait le songe d’un monde, autre, où, par-delà la terre, les âmes se retrouvent et s’expliquent, où les enfants redeviennent petits et dociles et les mères tendres et douces, tous heureux une fois libérés de l’enveloppe humaine qui trahit, arrête les élans du coeur et l’humilité des regrets.Vers la fin d’un brillant après-midi d’août, elle remuait ces germes d’idées dans son esprit engourdi, lorsque le son d’une voix timide la tira de sa méditation prostrée.— Pardon, madame.Corestine leva la tête, qu’elle tenait toujours, à présent, penchée sur sa poitrine, et son regard atone dévisagea une inconnue debout en face d’elle.C’était une jeune femme de vingt-cinq ou vingt-six ans, modestement vêtue de deuil.Ses chaussures et le bas de sa robe noire couverts de poussière disaient qu’elle avait dû fournir un long trajet, et un grand air de lassitude était répandu sur sa figure douce et pâle, à moitié cachée par les feuillages de Ja magnifique gerbe de roses que ses deux bras pressaient contre elle, d’un geste de tendresse.En dépit de cet examen favorable, la veuve ne répondit pas, attendant, avec cette indifférence que, désormais, elle apportait à toutes choses.Et l’étrangère reprit: — Pardon, madame.Voudriez-vous me faire la charité d’un verre d'eau ?.J’arrive de loin, la chaleur est accablante, et je suis bien épuisée! Jamais Corentine Malhouët ne s’était refusée au devoir d’accueil; elle se leva et, désignant sa maison, dit simplement: — Entrez !.Une seconde après, elle plaçait devant la voyageuse, sur une serviette de toiie bise, une jatte de lait et du pain.La jeune femme suivait, d’un oeil de tristesse étonnée, l’allure cassée de la veuve, ses gestes lents, comme désintéressés de tout, et devinant une grande douleur, comparable peut-être à celle qui avait ravagé sa vie et faisait que rien ne lui était plus, elle la remercia avec plus d’effusion.— Merci, madame.Oh! merci mille fois!.C’est trop de bonté!.Corestine soupira et, soucieuse de S3 montrer hospitalière, fit violence à son mutisme pour demander: — Vous n’êtes pas du pays?— Non, je suis Parisienne.La vieille femme eut un tressaillement; de la dureté dans sa voix quand, au bout d’une seconde, elle questionna: — Alors, qu’est-ce-que vous venez faire ici?.L’étrangère caressa du regard les roses qu’elle gardait près d’elle, sur la table; des larmes perlèrent au bout de ses longs cils, et son organe de cristal semblait prêt à se briser, tandis qu’elle répondait: — Je viens rendre visite à une tombe.J’ai quelqu’un ici.Est-ce loin, madame, le cimetière?— Tout droit.derrière l’église qu’on aperçoit de là, répliqua Corentine, si bas que son interlocutrice l’entendit à peine.Toutes deux se turent.La hantise coutumière les avait ressaisies.Chacune s’abandonnait maintenant à la torture secrète de sa vie, et elles perdaient la conscience de leur .mutuelle présence.Corentine s’était assise, les mains au long des genoux, les yeux dans le vague, immobilisée soudain en une pose d’indicible détresse.La jeune femme ne bougeait pas davantage, son pur regard assombri, ouvert sur quelque vision d’horreur.Cependant, elle réveilla la première de ce cauchemar qui les paralysait.Elle se leva, remercia de nouveau et, reprenant ses roses, s’en alla vers le chemin, de la démarche inégale et hâtive de ceux qui touchent à un but cher et redouté.Corentine l’avait suivie.Invinciblement, sans pensée, elle allait, parce qu’une puissance inconnue et irrésistible la jetait sur les pas de cette inconnue.Toujours derrière la jeune femme, elle pénétra dans le cimetière, la vit chercher, lire les inscription des dalles funèbres, et enfin s’abattre, sanglotante, sur la tombe d’Hervé.Un grand frémissement secoua la mère.La brise très douce lui apportait le murmure de la voix éplorée qui se lamentait, parlait au mort.Avec des précautions infinies, pour que ne criât point le gravier du sentier contournant le triste et gracieux enclos, tout fleuri par l’été, Corentine alors s’approcha.Prosternée, embrassant à pleins bras la pierre qui portait le nom d’Hervé Malhouët, l’inconnue laissait échapper des phrases au milieu de ses larmes: — Je suis venue te voir, mon Hervé! murmura-t-elle.Je n’y tenais plus !.Je ne pouvais plus vivre, loin de cette place où tu dors!.C’est que tu t’es trompé, mon bien-aimé!.Tu m’avais assuré que ta mère est bonne sous sa rugueuse écorce.qu’elle me permettrait d’habiter avec elle, afin que nous parlions de toi.Je lui ai écrit, comme tu me l’avais ordonné et j’ai attendu longtemps.Mais rien n’est arrivé.Pas même un mot!.Elle ne veut pas de celle que tu chérissais!.Alors j’ai tout quitté et je suis venue!.Je resterai dans ce pays, le tien, mon aimé!.Je trouverai bien à y gagner mon pain!.Et tous les jours, comme aujourd'hui, je t’apporterai des roses.et je te pleurerai !.Les larmes glissaient le long de ses joues, tandis qu’elle exhalait ainsi sa , douleur, en paroles que brisaient les sanglots.Soudain, elle poussa un cri et se retourna effrayée.Corentine lui avait mis la main sur l’épaule.— Relevez-vous, Madeleine, dit la vieille femme de sa voix rude qui tremblait: à l’avenir, nous le pleurerons ensemble!.Paul JUNKA. Bibliothèque et Archives nationales Québec Revue de Manon Pages 35 à 36 manquantes
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