La revue de Manon, 1 août 1930, vendredi 1 août 1930
i Montréal, 1er Août 1930 Revue littéraire la plus distinguée des Foyers Canadiens Sixième Année No 12 • ¦ III ¦rik mmm 9ÊÊÈ siÜÏI1 .JHp» 1 æ»*" """ " sSfl :piÜ I: •|:|||i;l: .-.V ' ¦ % .•%< ¦ ;> V••yïA de Science” Dans ce Num Grand roman d amour par Colette \ VER tor— & I \ > VOMMtS (WMItlWK S ! V om L © / Tas-^ûî» déjà , er\ attendant ta îemme en \rôin de magasiner, éprouvé la tentation de l’emparer d’une de tes belles gommes juteuses, à la (portée de ta main — Mais au.moment de mordre dedans, ta as l'Impression que tout le monde Va vu.te nes>i certes \a ce qu/on bourrait abbeler an vol-aussi, après un coup d'oeU'circuUire/te décides ta a saisir le.fruit — ^ VOMMES 1 ?K?¦ fi £ i T’ôvpas ensuite essayé une BLACK H0R5E ?• Ça efface toute impression de culpabilité.dites simplement vp y LA REVUE DE MANON Revue littéraire la plus distinguée, des Foyers Canadiens ABONNEMENT Paraissant Bi-Mensuellement Administration et Rédaction Canada: 1 an, $2.00; six mois, $1.25 Emma Gendron et J.Arthur Homier 756, rue Saint-Paul Ouest Etats-Unis: 1 an $2.25; six mois, $1.50 Propriétaires-Editeurs Tél.MArquette 4065 Département de Publicité: P.A.Joncas Sixième Année No 12 Montréal, 1er Août 1930 Le numéro dix sous RÉFLEXIONS OU S les jours sont bons, sans doute, pour tourner une nouvelle page.Pourrait-il y avoir une époque plus ou moins favorable pour prendre — et pour tenir — de bonnes résolutions?La semaine, Vannée ressemblent à un cercle fermé.A quel point doit-il être commencé?Question oiseuses, réponse indifférente.La coutume veut que le premier quart d'heure du Premier de l'An soit consacré à une sorte d'examen de conscience.Les meilleurs — les plus conventionnels, disent les mauvaises langues — songent sérieusement à une réforme morale.Leur élan vers le bien, leur reniement du mal aura-t-il quelque durée?Nenni, affirment les sceptiques.Demain, vous retomberez dans les mêmes fautes, vous reprendrez vos habitudes condamnables, vous oublierez ces bonnes résolutions qui surgissent dans l'âme au 1er janvier, comme, à la fin de l'année, les marrons glacés dans les boutiques des confiseurs.On en fait une grande consommation, mais il n'en reste rien.Ces plaisanteries sont faciles.Rien de plus aisé que de lancer une pichenette brutale sur ces tendres boutons de fleurs que sont les bonnes résolutions.Ou plutôt, celles-ci sont des pousses délicates, dont la croissance doit être entourée de mille soins.Il leur faut le support d'une volonté opiniâtre.A l'abri du rocher qui, sur elle, s'incline, j'ai vu l'étrange fleur, l'anémone marine rester close et tromper les regards curieux; elle ouvrait cependant son sein mystérieux sous le brusque baiser de la vague montante et déployait soudain sa corolle vivante.Comme un flot prompt, l'amour s'est emparé de moi et je m'épanouis.je suis belle, peut-être depuis qu'il a saisi mon coeur, y faisant naître un incompréhensible émoi.Lentement, j'ai senti grandir mon âme éprise.Elle est haute, à présent, comme ces nefs d'église où s'élèvent l'encens, bleu parmi les lys d'or et la douce prière, au confiant essor.Mon rêve semble errer sous des ogives calmes où montent, à la fois, des cierges et des palmes.Mon coeur est devenu pareil à ces forêts où fredonnent longtemps les ramiers et les brises; où les sentiers sans fin ont de^ claires surprises, les ravins de joyeux secrets.Et mon esprit ressemble à des eaux transparentes.Le fond d'un lac n'est rien, que sable aux lisses pentes; cependant la montagne y mire sa grandeur, les neiges du glacier leur sereine blancheur!.l'amour est haut et pur autant que l'albe crête • des sommets et l'amour, en mes yeux, se reflète; il est, comme les monts, un rempart tout-puissant; il dresse autour de moi ses murailles sublimes, me donnant ce repos que d'immuables cimes donnent au lac resplendissant.Petit à petit, la pousse devient soliveau; ce dernier, à son tour, est un arbre.Le tuteur est, désormais, inutiles la bonne résolution est devenue une habitude qui nous tient et dont noii3 ne pouvons plus nous défaire.En effet, les vertus les plus solides et dont les effets sont les plus rayonnants, sont celles qui sont deevnues des habitudes.Elles s'exercent à l'insu même de celui qui les possède.• Frank CRANE.Car il est noble et fort et doua?, celui que j'aime! son regard à mon front, attache un diadème! mes paroles, mes chants sont l'écho de sa voix; j'ai senti qu'il prenait mon âme, avec mes doigts, le jour¦ où, dans sa main, il a pressé la mienne et je n'ai plus, vraiment d'âme autre que la sienne puisque, de mon esprit, toute pensée a fui sauf la sienne, toujours de la sienne suivie.Je ne me souviens plus de mon ancienne vie, où rien ne me parlait de lui.Mlle Oliva LEMYRE.NOS POETES CANADIENS LA FIANCÉE par Mlle Oliva LEMYRE Mon bonheur s'est levé comme jaillit l'aurore, mais, quand tombe le soir, mon bonheur luit encore et, que la douce lune éclaire ou non la nuit, mieux que l'astre d'argent, mon bonheur veille et luit; il est dans chaque instant que laisse tomber l'heure; l'heure, à le mesurer, s'épuise.et lui demeure.J'ai vu l'aube allumer, pour accueillir le jour, aux lames du gazon, des gemmes de rosée.Jusqu'en Vobscurité, les brins de ma pensée sont endiamantés d'amour.M Arquette 4065 NOTRE TRAVAIL EST APPRECIE PUISQUE NOTRE CLIENTELE GRANDIT GENDRON & HOMIER IMPRIMEURS — EDITEURS Spécialité: CATALOGUES, REVUES, JOURNAUX 756, Rue SAINT-PAUL Ouest, MONTREAL Page quatre LA REVUE DE MANON Montréal, 1er Août 1930 Chronique be beauté # prunes!, plonges! et Ovide, le poète latin chéri des dames romaines, a écrit dans l’Art d’aimer “La beauté est un don des Dieux, mais combien de personnes peuvent se vanter d’être belles ?La plus grande partie d’entre vous en manque, ô femmes.” Mais il ajoute fort galamment: “Je dirai cependant que si les Dieux ne vous ont pas toutes favorisées sur ce point, l’art des cosmétiques et des fards vous en crée une artificielle qui souvent égale celle de la nature.” C’est du reste, ce qu’affirme aussi Cecil Holland, l’un des arbitres de l’élégance à Hollywood.Chaque jour viennent à son studio de nombreuses dames qui sollicitent ses conseils et lui demandent les meilleurs moyens d’embellir leur visage ou de conserver leur beauté.Cecil Holland divise le beau sexe en trois classes ,en trois types fondamentaux : les femmes blondes, les brunes et les rousses; ces dernières, il les appelle galamment “les femmes qui ont le bonheur de posséder des cheveux couleur blond vénitien.” CE QUI CONVIENT AUX ROUSSES Notre arbitre des élégances déclare qu’il existe des recettes communes aux trois types de beauté; mais qu’en outre, certaines autres sont spéciales à chacun d’eux.Les premières, toutes les femmes les connaissent et elles savent employer habilement les fards et cosmétiques habituels: poudre de riz, rouge, crème faciale, crayons pour les yeux et pour les sourefe'.Cependant il convient d’user avec la plus grande modération du cosmétique qui accentue lourdement les traits et les retouches du visage.Voici, affirme-t-il, de quelle façon chaque type de beauté doit uti- liser les divers ingrédients qui embellissent son visage.La rousse ne perdra pas de vue les deux règles suivantes lorsqu’elle se maquille.D’abord elle doit choisir la couleur de poudre, de rouge et de crayon qui s’harmonise le mieux avec le ton de ses cheveux, et qui ne contraste pas avec lui, ce qui donnerait un piètre résultat.En second lieu elle évitera les teintes foncées.Le noir est, en effet, particulièrement désastreux pour les rousses; elles emploieront toujours du brun lorsqu’il sera nécessaire d’obtenir une teinte sombre.Les cils seront passés au mascara châtain, de même les sourcils en seront légèrement teintés.En principe, la rousse doit utiliser avec prudence tous les fards et éviter les empâtements excessifs qui accu- sent trop ses traits et leur donnent de la vulgarité.AUX BLONDES Règle absolue qui ne doit jamais être violée: les blondes n’utiliseront jamais les teintes sombres, mais se serviront des poudres ro- sées avec habileté de façon à arriver par gradation jusqu’au rouge si elles le jugent nécessaire.Cependant les cils et sourcils peuvent être foncés mais avec la plus grande prudence.AUX BRUNES D’après Cecil Holland, celles-ci doivent préférer les poudres de teinte sombre pour les joues et le rouge très foncé pour les lèvres.Elles ombreront le tour des yeux avec du brun et emploieront le crayon noir pour les cils, ainsi que (suite à la page 32) Montréal, 1er Août 1930 LA REVUE DE MANON Page cinq Je Voudrais Quelles sont les différentes prescriptions et leurs délais?Il y a des prescriptions acquisi-tives et des prescriptions extinctives.La prescription acquisitive est le mode d'acquisition de la propriété par une possession légale prolongée pendant le temps requis par la loi; sa durée est normalement de trente ans ; exceptionnellement, elle peut s'accomplir par dix à vingt ans, si la possession acquisitive de bonne foi est fondée sur un juste titre.La prescription extinctive est celle qu'un débiteur peut oposer à son créancier qui a négligé d'exercer son action pendant le temps déterminé par la loi ; la durée normale de la prescription extinctive est de trente ans.Cependant, il y a des prescriptions extinctives particulières : L'action des maîtres et instituteurs des sciences et arts, pour les leçons qu’ils donnent au mois ; celle des hôteliers et traiteurs, à raison du logement ou de la nourriture qu'ils i/urnissent ; celle des ouvriers et gens de travail, pour le paiement de leurs journées, fournitures et salaires, se prescrivent par six mois.L’action des huissiers, pour le salaire des actes qu'ils siginifient et des commissions qu’ils exécutent; celle des maîtres de pension, pour le prix de la pension de leurs élèves, et des autres maîtres, pour le prix de l'apprentissage ; celle des domestiques qui se louent à l'année, pour le paiement de leur salaire, se prescrivent par un an.L’action des médecins, chirurgiens-dentistes, sages-femmes et pharmaciens pour leurs visites, opérations et médicaments ; celle des avoués, pour le paiement de leurs frais et salaires, se prescrivent par deux,ans.Les arrérages de rentes perpétuelles et viagères; ceux des pensions alimentaires; les loyers drs maisons et le prix de ferme des Bien Savoir.biens ruraux; les intérêts des sommes prêtées et, généralement, tout ce qui est payable par année, ou à des termes périodiques plus courts, se prescrivent par cinq ans.Après dix ans, l'architecte et les entrepreneurs sont déchargés de la garantie des gros ouvrages qu'ils ont faits ou dirigés.En matière criminelle, l’action publique se prescrit par un délai de dix ans; en matière correctionnelle, de trois ans, et d’un an en matière de simple police.L'action civile se prescrit par les mêmes délais que l'action publique.Les peines se prescrivent par vingt, cinq ou deux ans, suivant que la condamnation est prononcée pour crime, pour délit ou pour contravention.Ce qu’est la “pierre de touche” et comment on l’utilise pour l’essai des métaux précieux?Buffon définit ain^i la pierre de touche: “La pierre de touche, sur laquelle on frotte les métaux pour les reconnaître à la couleur de la trace qu'ils laissent à sa surface, est un basalte plus dur que l’or, ^gent, le cuivre, et dont la superficie, quoique lisse en apparence, est néanmoins hérissée et assez rude pour les entamer et retenir les particules métalliques que le frottement a détachées.” La pierre de touche est un jaspe noir en quartz lydien.Pour essayer un métal, on le frotte sur cette pierre de touche et on étudie l’action des acides sur les particules arrachées au métal.Pratiquement, or, utilise le “touchau”, étoile d’or ou d’argent dont chaque branche est, à un titre différent, établi par la loi.Après avoir déposé sur la pierre de touche une goutte d’acide nitrique, on frotte l’objet à essayer.On fait de même avec le touchau, et, par des expériences comparatives avec les cinq branches du touchau, on arrive ainsi à connaître approximativement le titre de l’objet.Quelles sont les règles du sonnet régulier?Les règles du sonnet sont d’une extrême simplicité: seule leur application est difficile et le choix des rimes est d’autant plus délicat que le petit poème à forme fixe est celui qui souffre le moins la médio-creté.Le sonnet se compose de quatorze vers, de même mesure, divisés en deux quatrains et deux tercets Les huit vers des quatrains ont quatre mêmes rimes masculines et quatre mêmes rimes féminines, qui peuvent être disposées, entrelacées, de quatre manières différentes : deux, lorsque le sonnet commence par une rime féminine.La rime du premier vers se répète au quatrième, au cinquième et au huitième vers, ou bien elle se répète au troisième, au cinquième et au septième.Les deux tercets s’établissant sur trois rimes.Dans le premier tercet, les deux premières rimes sont accouplées ; elles se succèdent.Celle du troisième vers se répète au second vers du second tercet (première disposition) ou au dernier vers du sonnet (deuxième disposition).Dans le second tercet, les deux rimes peuvent donc être séparées par un vers ou se succéder comme dans le précédent.La disposition des rimes dans les deux tercets dépend de celle des quatrains, en vertu de la règle qui interdit de faire suivre une rime masculine ou féminine d’une autre rime du même genre.Dans la première disposition, lorsque le sonnet commence par une rime féminine, le premier tercet doit commencer par une masculine ; dans la seconde disposition, la rime est du même genre.Pour l’ensemble du sonnet, en numérotant les rimes, on obtient ces deux formules de succession dans les quatrains et les tercets: 1111 2 2 2 2 2 2 11 1 12 2 3 5 3 5 3 4 3 5 4 5 4 4 (suite à la page 8) Page six LA REVUE DE MANON Montréal, 1er Août 1930 CAUSERIE PARESSE ou TRAVAIL Un philosophe du XVIIIe siècle beaucoup trop oublié, Bayle, l’un des principaux auteurs de l’Encyclopédie, a écrit ces paroles judicieuses: “La paresse irrite le ciel qui n’exauce pas les fainéants”, ce qui, au demeurant, signifie que les paresseux sont toujours les derniers en toute chose et occupent les plus bas degrés dans l’échelle sociale.* , j Et, n’est-il pas juste que vivant en parasites de la société, ils soient toujours plus ou moins des traîne-misère et ne puissent atteindre ni à la fortune ni même à l’aisance que seul donne le travail?Cette non-réussite dans la vie est une excellente sanction qui frappe invinciblement le paresseux, mais elle n’est pas la seule.Il faut même affirmer qu’elle est la plus bénigme des punitions qui l’attendent.L’expérience, en effet, démontre que le travail est la plus grande source de joie de ce monde.Il ne nous trompe pas, il ne nous dupe pas de faux semblants.C’est pourquoi ceux-là seuls sont heureux qui accomplissent chaque jour la tâche qu’ils se sont fixée.Ne craignons pas de dire qu’il vaut mieux naître pauvre que riche à millions, ainsi que le déclarent d’ailleurs les rois du dollar.Cette affirmation semble une plaisanterie.Et pourtant, si l’on y réfléchit quelques secondes on en comprend bien vite la vérité.Il est d’usage d’envier les gens oisifs et riches qui passent leur vie sur les plages et dans les villes d’eaux durant l’été ou, à Paris, en fêtes continuelles, pendant l’hiver, s’ils ne vont pas sur la côte d’azur continuer leur vie mondaine.Voilà, dit-on, les heureux de la terre ! Vraiment pouvez-vous le croire?Est-ce donc vivre, en effet, que de changer sans cesse de costume, de courir sans trêve d’un bout à l’autre de la capitale pour se montrer aux premières des pièces nouvelles ou aux vernissages des salons ?Comment trouver heureux ces esclaves — hommes ou femmes asservis par une sorte de protocole écrasant dont ils ne peuvent se départir, s’ils veulent être regardés comme de bon ton ?Celui qui gagne son pain à la sueur de son front connaît vraiment le prix de la vie et le bonheur hante sa maison.Oui, il faut être persuadé de cette vérité, que le travail, non pas accompli mollement, machinalement, comme un automate, mais avec tout son coeur et toute son âme, nous apporte une joie certaine née de la satisfaction du devoir accompli.- Le paresseux, le fainéant qui ne sait faire oeuvre utile de ses doigts traîne au contraire partout son perpétuel ennui, amer et triste, il accuse sans cesse la destinée d’injustice, alors qu’il ne devrait s’en prendre qu’à lui-même de ses insuccès et de son infortune.Tante SUZIE.L’Art de faire Fortune D’après Benjamin Franklin, il suffit de suivre les cinq préceptes suivants et l’on est assuré de finir ses jours au milieu des richesses.Suivez-les donc, chers lecteurs, et vous vivrez une vieillesse pleine d’opulence.Premier précepte.— Le temps est de l’argent.Celui qui par son travail, peut gagner vingt francs par jour et qui reste oisif toute la journée doit compter qu’il a dépensé pareille somme.Deuxième précepte.— L’économie est de l’argent.Une somme de mille francs par an peut s’économiser en épargnant à peine trois francs par jour.Troisième précepte.— L’ordre dans la dépense est de l’argent.En évitant les dépenses inutiles, on met rapidement de l’argent de côté.Quatrième précepte.— L’assiduité au travail est de l’argent.Votre patron vous voyant laborieux augmentera vite votre salaire.Cinquième précepte.— L’exactitude est de l’argent.Celui qui est connu pour payer avec ponctualité trouve facilement du crédit, ce qui est chose souvent fort utile.DITES-MOI, CHERE AMIE.Deux jeunes femmes se font des confidences et l’une dit d’une voix plaintive : — Oh ! ma chère, si vous saviez comme il est triste de ne pas avoir d’enfants; la maison semble morte.Comme je voudrais ne pas vieillir sans en avoir! L’autre ne sachant comment soulager cette douleur, reste un instant silencieuse, puis finit par demander avec l’air du plus profond intérêt: — Dites-moi, chère amie, est-ce que madame votre mère en a eu ?GRATIS! j&sfrm budre % ejoileft PARFUMERIE LEROUX 5724 Delorimier, MONTREAL Veuillez m’envoyer gratuitement un échantillon de votre poudre “Une Brise Parfumée”.Nom Adresse Montréal, 1er Août 1930 LA REVUE DE MANON Paye sept BP* Tomê l'avait déçue avec les jours, les mois, les années qui passaient Comment avait-elle pu ne plus les chérir, cette nature, cette maison, comment avait-elle pu se révolter contre l'autorité paternelle, contre la simplicité et la douceur de cette vie rustique, tissée d'humbles besognes, d'agenouillements, de sacrifice ?Elle se revoyait, petite fille des champs, dans les matins clairs, dans les soirs d'août, assise au bord de la source, sur quelque pierre moussue, attentive à l'harmonie des choses, à la voix du vent, à l'imperceptible souffle de mille graminées.Là-bas, moutons et boeufs paissaient sans hâte.Parfois, ils relevaient la tête, comme pour s'assurer, d'un bon regard, d'un regard presque humain, que leur gardienne était toujours là, que la paix régnait, que rien ne menaçait la quié- plement, vivre aussi mal vêtue, sans théâtre, sans cinéma, sans dancing, quand on était jolie et en âge d'aimer.Cinq ans !.Un soir elle était partie, n'emportant rien ou presque de ce qui pouvait lui rappeler la bergère d'hier, le pays, la terre grasse, la paille, le pain bis, les angélus !.^ Hélas ! elle av^.t bientôt déchanté.^ Papillon des champs, ses ailes u'étaiént point trempées pour la lu- l’attendraient quand même, jusqu'à la mort, de ceux de qui le front, les joues avaient dû se rider davantage parce que les jours succédaient aux jours.Ces couples-là seuis savaient vieillir et garder une belle sérénité d'âme, une quiétude qui forçait l'admiration.Leurs cheveux blancs étaient des nuages.elle aurait voulu les baiser.Cinq ans.et chaque pas la rapprochait du havre de paix.Son coeur battait à se rompre.(suite à la page 84) Après Par Edouard MICHEL Cinq ans, il y avait cinq ans qu'elle était partie.Au fur et à mesure qu'elle avançait dans la lumière du matin, sur le chemin qui montait, les souvenirs se pressaient en cohortes indisciplinées, maillons dont elle ne savait pas que le poids demeurait.Avec eux le passé, son passé reprenait visage.Cinq ans! Comme elle était jeune alors, comme la vie lui apparaissait belle, comme elle avait hâte de l'épuiser !.Cinq ans.et elle ne ramenait rien qu'un coeur lourd, que des deuils, que les heurts répétés de déceptions amères, d'expériences douloureuses.Du moins, avait-elle voulu revoir son pays, son pays natal, le clocher dont les angélus l'avaient tant de fois tirée de sa rêverie quand ses moutons buvaient l'haleine cfe la terre, la maison toute blanche et si petite, posée à l'abri du vent, tout contre le bois, la maison des premiers pas, des premières joies, la maison que n'avaient pas voulu vendre les vieux, parce qu'ils savaient, eux, que l'appel de la race l'emporterait, qu'un matin ou qu'un soir l'enfant prodigue, la révoltée y reviendrait chercher le pardon et la paix.tude de leur lente causerie avec la terre.Jean passait aussi, Jean, le fils du meunier, de qui le “bonjour fillette" appelait l'écho.Jean, le plus beau garSvde St-Ferréol, Jean qui portait à bras tendu un joug de chêne!.Ah! qu’il faisait bon le voir, droit comme un I dans la lumière, tout au sommet d'un char de foin, où jouteur superbe, jeter à bout de fourche la pâture dorée à la batteuse !.Un jour, un autre homme s'était arrêté, qui n'avait pas dit: “Bonjour fillette" mais qui lui avait donné du “Mademoiselle" et parlé “d'hommages".Il venait de Paris, de la ville lumière, de la ville tentaculaire et ne comprenait pas qu'on pût vivre ailleurs, vivre aussi sim- mière des cités.Tout l'avait déçue, avec les jours, les mois, les années qui passaient.Tour à tour, pour se leurrer, pour se raccrocher tout de même à quelque chose qui lui donnait l'illusion d'une famille, d'un foyer, d'un rayon dans la grisaille, elle avait cru à des amitiés, elle s'était bercée de rêves impossibles et ces amitiés avaient été sans lendemain, ces rêves incompris et elle avait vécu entourée de déceptions, d'indifférence, de mensonges.Comme la ville lui avait fait horreur, alors! Parfois, il lui avait été donné de rencontrer des couples heureux et fidèles.Les vieux surtout l'émouvaient.Elle retrouvait en eux un peu % du bon sourire de ceux qu'elle avait laissés au village, de ceux qui Cinq ans seulement la séparaient d'hier.Et, tandis que ses pieds à peine alourdis foulaient le sol des siens, les souvenirs pareils à des oiseaux de passage que la brume va reprendre jetaient leur cri dernier. Paye huit LA UL VHP l>U MANON Montréal, 1er Août 1930 JE VOUDRAIS BIEN SAVOIR.(suite de la page 5) # Boileau, dans le deuxième chant de l’Art Poétique, a fixé les lois rigoureuses du sonnet, qui ne doit pas tolérer un vers faible ni la répétition d’un mot.Et l’on se souvient de sa conclusion : “Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème”.Si un navire qui sombre descend au fond de la mer, quelle que soit la profondeur?La position d’équilibre d’un corps dans un liquide ne dépend que de la densité du corps et de la quantité de liquide qu’il déplace, suivant le principe d’Archimède: “Tout corps plongé dans un liquide reçoit de ce liquide une poussée verticale, dirigée de bas en haut et égale au poids du liquide déplacé.” Un navire qui flotte ne s’enfonce donc que d’une quantité telle que le poids de l’eau déplacée équilibre le poids du navire.Si le navire sombre, il se remplit d’eau.Comme la majeure partie de ses éléments est plus lourde que l’eau, il s’ensuit que la densité de l’ensemble est notablement supérieure à celle de la mer.Le navire sombre donc et va jusqu’au fond de l’Océan.En effet, l’eau étant à peu près incompressible, la densité de celle qui se trouve au fond n’est que très peu supérieure à celle de la surface.Le navire ne peut que descendre, tant que sa densité est supérieure à celle de l’eau, condition pratiquement réalisée dans tous les cas.Qu’entend-on par testament au dernier vivant?Qu’il s’agisse de donation ou de testament, cette expression s’entend généralement des libéralités faites entre époux, tendant à ce que le survivant hérite de la totalité des biens de son conjoint ou, tout au moins, de ce que la loi l’autorise à recevoir.Toute disposition mutuelle faite par un seul et même acte est interdite entre les époux; s’il s’agit d’une donation, laquelle doit être faite par acte notarié, il faut deux actes séparés ; mais ils peuvent être faits le même jour.Si les libéralités sont faites par testament, lequel, dans la forme olographe, ne nécessite pas l’intervention du notaire, il faut que chaque conjoint fasse séparément son testament et que lesdits testaments fassent l’objet de plis séparés.Qu’il s’agisse de {\nation ou de testament, la libéralité peut être réduite au décès du bénéficiaire s’il y a des héritiers réservataires.ron dit expressément que la tunique était le vêtement que l’on mettait sous la toge, et la subucula, la tunique intérieure que l’on mettait sur la peau.On appelait aussi la chemise interula, et l’on trouve plusieurs exemples de l’usage où l’on était de les porter de linge.Pline remarque que les dames romaines de la maison Serrana n’étaient pas dans l’usage de porter de linge sur la peau; en quoi elles se distinguaient des autres femmes: ce qui veut dire que les autres femmes en portaient.D’où vient l’expression “rompre une paille avec quelqu’un?” Rompre une paille avec quelqu’un c’est rompre un accord, renoncer à une convention.Voici l’origine de cette expression: chez les Gaulois, et même chez les Romains, on entrait en possession des terres en roture par la délivrance d’une hous-sine d’aulne; quelquefois aussi, c’était par le livrement d’un brin de paille, qu’on appelait infestucation seigneuriale.Et le dessaisissement d’héritage, qu’ils nommaient infestucation, suivant l’ordonnance de la loi salique, se faisait en rompant quelque brin de paille.Si les anciens faisaient usage du linge pour leur chemises et leurs draps?Le lin et le chanvre étaient cultivés et employés de différentes manières par les anciens.Pausa-nias dit que les environs d’Ellis produisaient le plus beau chanvre du monde, et Pollux, parlant des Ioniens, dit qu’ils faisaient des toiles de lin, et d’autres de chanvre.Si, dans les premiers temps, on connaissait l’usage du lin pour les habits, il ne faut pas croire que les anciens ne portaient point de chemises de linge.Varron et Nonius disent que lorsque les Romains commencèrent à porter deux tuniques, on convint d’appeler la tunique intérieure du nom de subucula pour les hommes, et indusium pour les femmes.Var- QUELQUES COMBLES — Le comble de la bonté d’âme : ne pas vouloir qu’on frappe les carafes, ni qu’on pende la crémaillère.— De l’habileté pour un cordonnier: utiliser la lisière du bois pour en faire des chaussons.— De la difficulté : c’est pour un hareng de jeter sa laite à la poste.— De l’orgueil pour un nègre : ne vouloir naviguer que sur la mer Noire.Qu’est-ce qui a fait pousser ses cheveux ?Lisez sa lettre set vous le saurez “Il y a deux ans j’étais absolument chauve.“Au point que j’avais honte de me montrer.J’essayai différentes préparations mais en vain.Je restai chauve.jus- qu’au moment où je recourus à Kotalko.“Mes cheveux repoussèrent presque immédiatement et continuèrent à pousser.En peu de temps j’eus une magnifique chevelure et je n’ai plus eu de recrudescence de calvitie depuis." Cette déclaration est de M.H.-A.Wild, qui n’est qu’un des milliers qui attestent spontanément que Kotalko a arrêté la chute de leurs cheveux et la formation de pellicules, et leur a donné une abondante chevelure.Des femmes aussi rapportent que Kotalko leur a valu une nouvelle pousse de cheveux.Maints témoignages émanent d’hommes et de femmes dont la santé était assurément bonne et dont la racine des cheveux n’était pas morte.Etes-vous dans le même état physique qu’eux.La racine de vos cheveux est-elle encore vivante, mais endormie?Si oui, vous pouvez en obtenir de beaux cheveux à l'aide de Kotalko, le fortifiant capillaire par excellence.En vente dans les bonnes pharmacies.Afin de prouver l’efficacité de Kotalko pour hommes, femmes et enfants, les producteurs en offre des boîtes d’essai gratis.• Boite Gratis ivuiAL uo.A-bZ» station O., New-York Veuillez m'envoyer une boîte d’essai GRATIS KOTALKO .-—m., biom M.Adresse au long ______ IMmHIMIIIUMtlMmilMII.il • • .XVX\ rV.’.' iV.V s sWÿ:'»: V.V.v.* •»* ' .v.< ¦: • t \ .-.v.v.v.v.v.«I k jew y.;.v.WvX; .;•! > .-v- ; ; .v.vX-X-MvIv.’-.vv vX;X; 11* msflmmm ¦ ¦ ®W:£i£ •*\~x rV Montréal, 1er Août 1930 LA REVUE DE MANON Paye neuf CINEMA Nouvelles des Studios ment du film sonore et l'apparition d'une formule nouvelle.C’pst ce que compte accomplir la compagnie Universal.EiTe a l'intention d'apporter à ses films à épisodes la même attention qu'à ses films spéciaux.LES ACTUALITES A LA FIRME “UNIVERSAL” Les actualités hebdomadaires d la compagnie Universal qui ont des ramifications aujourd’hui avec soixante-cinq quotidiens à travers le continent, étendront leurs activités au cours de la saison 1930-31.Graham McNamee, l'as de la National Broadcasting, continuera sa carrière sensationnelle à titre de reporter parlant de la Universal.Les projets d'agrandissement du rayon d’action comportent l'addition de cinquante nouveaux cameramen à travel’s le monde entier.On compte pouvoir annoncer sous peu d'autres nouvelles améliorations.LES FILMS A EPISODES Depuis leurs débuts au cinéma, les films à épisodes ont toujours UNE OEUVRE DE KONRAD BERCOVICI Konrad Bercovici, auteur fameux de “Alexander the Great”, “The Crusades” et d’autres ouvrages fort goûtés vient d’écrire son premier roman entièrement pour le cinéma.DU SILENCIEUX AU FILM SONORE CARICATURES EN COULEURS “Strange As It Seems” la série de caricatures que John Hix livre régulièrement à cent cinquante journaux aux Etats-Unis, sera mise sous forme de film parlant par la compagnie Universal, à ce que l'on a annoncé récemment.Il y aura treize films de un rouleau dans cette série et elle comportera cette nouveauté d'être entièrement en couleurs.Marion MacDonald La compagnie Universal vient d'acquérir le droit de porter à l'écran muet.Il avait comme prota-l'intrigue présente trois bandits et .un joueur d'échecs mécanique, une manière de Robot tout simplement.Ce film a déjà été présenté à l'écran muet.Il avait comme protagonistes l'ancienne vedette Priscilla Dean, Wallace Beery, Matt Moore et Raymond Griffith.été particulièrement goûtés par tous les auditoires.Leur popularité ne s'est pas un instant démentie.C'est ce qui a décidé la compagnie Universal à faire un effort tout spécial au cours de la saison prochaine dans ce domaine particulier.Le genre doit cependant se renouveler aujourd'hui avec l'avène- Ce roman sera tourné comme spécial par la compagnie Universal pour la saison prochaine.Le titre est “The Gypsy Love Song”.Outre l’intrigue, Bercovici a également composé les chansons et la musique.John Boles sera l'étoile de cette opérette avec Jeannett Loff et Lupe Velez dans les prin- (suite à la page 82) Page dix LA REVUE DE MANON Montréal, 1er Août 1930 L'Humour.Piment de la Vie.L’EDUCATION PAR L’EXEMPLE Les Anglais traitent de tout pratiquement et s’efforcent de faire toucher du doigt ce qu’ils veulent que l’on comprenne.Voici un exemple de leur méthode.Le précepteur d’un jeune lord, voulant montrer à son élève comment un fils d’Albion doit se tenir au bar, conduisit ce dernier dans un des établissements les plus réputés de la ville.On but un certain nombre de cocktails; puis le précepteur, soucieux de son rôle d’éducateur, dit: — Voyez-vous, ici, comme en toutes choses, il ne faut jamais dépasser les limites permises.— Mais comment savoir le moment où je devrai m’arrêter, questionna le petit lord.— C’est fort simple .Vous voyez ces deux gentlemen, là-bas, assis à cette table.Eh bien! quand vous en verrez quatre ne buvez plus.* Et l’élève alors de répondre en ouvrant des yeux stupéfaits : — Mais, monsieur, il n’y a qu’un gentleman.UN SINGULIER ACQUITTEMENT Une scène très amusante s’est déroulée dernièrement devant le tribunal d’une des grandes villes du Pays de Galles.Un individu, nommé Billway, était accusé d’avoir commis un faux.Le président, suivant l’usage, l’interroge et notre coquin avoue son crime, implorant la clémence de la cour.Les jurés passent dans la salle des délibérations et reviennent au bout de quelques instants avec un verdict de non culpabilité.Etonnement du public et surtout de la Cour.— Messieurs les jurés, demande alors le Président du tribunal, vous n’avez donc pas entendu les aveux de l’accusé?Il se reconnaît coupa- ble et vous déclarez qu’il ne l’est pas.— Monsieur le chef du jury, nous connaissons Billway depuis son en* fance; c’est le plus grand menteur de toute la ville et jamais il n’a dit un mot de vérité.L’HERITAGE DE L’ARABE Un Arabe étant mort laissa pour toute fortune dix-sept chameaux à ses trois fils.Il spécifiait dans son testament que le partage de ses chameaux se ferait de la façon suivante: “Mon fils aîné en prendra la moitié, le cadet en aura le tiers et le plus jeune le neuvième”.Les ejifants se mirent en devoir d’exécuter les volontés du défunt, mais, après de vains essais, ils se rendirent compte que cela leur était impossible, car comment prendre tout d’abord la moitié des 17 chameaux: il eut fallu pour cela en couper un en deux.En désespoir de cause, ils se rendirent auprès du caid auquel ils soumirent leur cas.Celui-ci demanda une nuit de réflexion.Le lendemain, au lever du jour, le caid arriva à la demeure des fils de l’Arabe, monté selon l’habitude sur son chameau.L’aîné des enfants l’aida à descendre de sa monture et aussitôt le magistrat rendit sa sentence.— Placez, dit-il, mon chameau à côté de ceux de votre père.Vous avez à présent, 18 chameaux.Toi, l’aîné, prends-en la moitié, soit neuf chameaux.L’interpellé ne se fit pas prier car la solution était avantageuse pour lui.Ensuite le caid dit au cadet: — Toi, tu as droit au tiers, prends-en six.Et il ajouta, se tournant vers le plus jeune.— Ta part était le neuvième, je t’en donne deux.Donc, au total, voici partagés entre vous les 17 chameaux.Et reste encore mon chameau avec lequel je vais regagner ma demeure.Le jugement du caid fit trois heureux mais encore fallait-il penser à un aussi adroit subterfuge.f LE MENSONGE DE JEAN PITOU Jean Pitou fait son service militaire au 8e dragons.C’est un soldat très fricoteur et qui attire un tel nombre de carottes à ses supérieurs que sa réputation auprès d’eux est plutôt fâcheuse.Aujourd’hui, tout en arpentant la cour du quartier il rumine un plan pour demander une permission à son capitaine! Au bout d’un instant il doit avoir trouvé, car un large sourire illumine son visage rusé.Juste à cet instant arrive l’officier.Jean Pitou se dirige vers lui et l’aborde la main au bonnet de police: — Qu’y a-t-il, Pitou ?— Mon capitaine, je voudrais aller en permission dimanche.— Pourquoi faire?— Pour aider ma femme à déménager.— Ah ! mon lascar, tu voudrais aller aider ta femme.Voyez-vous çà! Eh bien! tu n’iras pas, car elle vient justement de m’écrire qu’elle n’avait pas besoin de toi.— Mon capitaine, il y a deux menteurs dans la compagnie.— Deux menteurs?fait le capitaine qui ne comprend pas.Qui donc?— L’un, c’est moi; je ne suis pas marié ! Montréal, lér Août 1930 LA REVUE DE MANON Page onze NOTRE ROMAN Princesse de Science Colette YVER SUITE DES NUMEROS du 1er et 15 juillet —Et le bébé, que va-t-il devenir?Va-t-elle maintenant s’établir, exercer?Le choix s’impose: ou ses malades, ou son enfant.Je ne comprends guère une jeune mère qui trotterait par les rues, du matin au soir.Impossible d’allaifcer \\e petit, en tout cas.Voyez-vous un enfant chez moi, mon cher maître?Cinq personnes attendent actuellement ma consultation; je soigne en ville sept jeunes femmes, trois enfants; je puis être demandée sans délai à l’autre bout de Paris; demain je donne le chloroforme avec vous, rue Montaigne; j’attendsi d’ici huit jours trois accouchements; j’ai en cours des études bactériologiques très sérieuses, mon laboratoire me prend trois heures, chaque matinée; je déjeune demain avenue Marigny; après-demain j’ai un concert chez une jeune malade.Et, ne pouvant retenir un rire (le triomphe qui la faisait cependant moins orgueilleuse, plus femme: —Vous voudriez que, par-dessus le marché, j’eusse des enfants! Il se leva pour céder la place aux consultants, et, tendant la main à la jeune femme: —Adieu, Phénomène! Puis à la porte, paternellement: — Je vous souhaite le grand amour.qui vous vaincra! Restée seule, la doctoresse demeura debout, au milieu de la grande pièce blanche; ses yeux fixes s’adoucirent, elle murmura en elle-même: “Le grand amour.Pourquoi pas?Et, songeant qu’un jour peut-être Boussard serait ici, devant elle, disant pour elle seule des mots qui révéleraient son âme inconnue, elle s’étonna de sentir en elle-même tant de trouble et de douceur.VI Thérèse, qui avait passé son doctorat au début de Tannée, s’ennuyait de sa longue oisiveté, brûlait de réaliser enfin la vie rêvée, de s’établir.Sa belle et robuste constitution regimba plusieurs jours contre les artifices médicaux et s’obstinait à produire ce lait maternel dont on ne voulait pas.Sa santé en souffrit.Cependant Fernand avait choisi une nourrice.Quand il l’eut amenée, qu’il présenta cette mamelle épaisse de plébéienne à la petite bouche du bébé, Thé- rèse, qui l’observait de son lit, le vit blêmir.Elle aussi en avait bien quelque chagrin.—Que veux-tu, mon pauvre chéri! murmura-t-elle, il le fallait.Il la regarda, les yeux si mornes, si froids, qu’elle se tut; et elle retomba dans le creux de l’oreiller avec une peur légère d’être moins aimée pour n’avoir pas cédé, cette fois, enfin.> , Pendant longtemps cette nourrice, en tiers entre elle et lui, fut une cause de crispations douloureuses.Lui ne pouvait voir téter son fils sans souffrir.Thérèse évitait son regard.Puis l’habitude consolatrice vint peu à peu, pacifia tout.D’ailleurs le bébé prospérait.Chaque jour, le papa le pesait, fier de ses reins potelés qui s’élargissaient, de sa poitrine rose, saillante.Riant de bonheur, il l’asseyait tout nu sur sa paume, une béatitude semblait envahir le petit être: Guéméné s’épanouissait, s’imaginant donner à son fils, déjà, un grand plaisir.Thérèse, pour serrer l’enfant contre sa poitrine, avait des transports muets de tendresse.Elle le baisait des minutes entières, sans se lasser.Il y avait de la pitié dans son amour; elle le jugeait malheureux d’être si petit, si faible, si impuissant.Elle imaginait des souffrances qu’il n’endurait pas, pour la joie de les apaiser.Quand elle se leva, qu’elle descendit à son cabinet, elle l’y promenait sans cesse dans ses bras, craignant toujours qu’il ne s’ennuyât.S’il arrêtait sur elle ces prunelles de nouveau-né où il y a tant de mystère, elle devenait haletante, croyant deviner une entente intraduisible dans leurs deux regards croisés.A peine Fernand revenu de courses, aux repas, pendant toutes les soirées, les conversations roulaient sur lui: —Quand bébé sera grand.Elle aurait voulu qu’il eût un an, qu’il prononçât quelques mots.Guéméné jouissait déjà de ses vagues lueurs d’intelligence.Il ne désirait pas brusquer les choses; ce lent éveil de son fils à la vie l’intéresait, le passionnait, le satisfaisait; il l’aimait dans le présent plus encore que dans l’avenir.En août, Thérèse étant complètement rétablie, les Guéméné reprirent le chemin de Morgat, où ils avaient laissé de si délicieux souvenirs Tan passé.Ils les y retrouvèrent.Fernand revivait toutes les phases de son roman.Deux années déjà s’étaient écoulées depuis leurs fiançailles, et au bout de ce temps la persistance de leur tendresse avait quelque chose de glorieux, de vainqueur.La beauté de sa femme l’émouvait toujours autant; il avait toujours la même soif de ses caresses.Certes son amour avait subi une crise: Thérèse lui avait paru indomptable, presque dure, en refusant de nourrir l’enfant.Il ne le lui aurait pas avoué il se le cachait à lui-même, mais, à ce moment-là, de grandes ténèbres avaient envahi son coeur: une tristesse glacée, ce qui doit enfin succéder à un immense bonheur évanoui.Puis sa passion, vigoureusement, l’avait repris.Il ne penserait plus à ce lait tari de force, à son désir inutile, à son principe de l’allaitement par la mère prêché partout, méconnu dans sa propre maison.Thérèse était ainsi, volontaire, exceptionnelle, — si supérieure! —et il savait bien qu’il pourrait subir d’elle les pires chagrins, et l’aimer encore.D’ailleurs, il était heureux.Quand il la voyait bercer l’enfant, leur substance à tous deux, il sentait communier avec elle: c’était la cohésion définitive de leurs chairs, le contentement absolu de tous ses besoins, la paix dans Tordre familial.Souvent, sur la grève, il renvoyait la nourrice; et tous trois demeuraient devant la mer.Thérèse avait son petit sur les genoux.Guéméné ne disait rien; un bien-être le remplissait; le sentiment d’une propriété plus complète le leurrait quand il contemplait sa femme.C’était elle qui l’arrachait par un mot à son engourdissement béat: — Dès mon retour à Paris, j’irai voir Boussard.Ou bien: — J’écrirai demain pour commander une table de gynécologie à mettre dans mon cabinet.Ce retour à Paris devait clore la période de cette paix provisoire.Ils n’y étaient.pas revenus depuis huit jours qu’une jeune femme, envoyée par Artout, vint consulter madame Guéméné.Elle souffrait d’un mal interne.De cinq ans plus âgée que la doctoresse, mère de trois enfants, élégante, riche, instruite, elle fut,^ devant Thérèse, confiante, soumise, déférente.En l’examinant, celle-ci tremblait un peu, perdit visiblement de son assurance, fut prise de doutes, de scrupules, pensa la renvoyer chez Artout sans avoir rien découvert.Puis elle se ressaisit, recommença l’examen, jugea le mal bénin.— Eh bien, docteur?demanda la malade, angoissée.Une griserie saisit Thérèse.Ce titre de “docteur”, qu’on lui donnait pour la première fois, lui causait un vertige.Voilà donc qu’elle tenait enfin ce prestige convoité depuis dix ans, le pouvoir de dire les mots qui navrent ou qui vivifient, l’autorité devant laquelle les plus fiers REVUE DE MANON” et la “REVUE DU FOYER” sont imprimées dans leur propre atelier.Pour vos Impressions Je tous genres appelez: GENDRON HOMI ER MArquette 4065 IMPRIMEURS — EDITEURS 756 rue St-Paul, Ouest MONTREAL v>. Page douze LA REVUE DE MANON Montréal, 1er Août 1930 s’inclinent! ^ Les premières paroles qui marquèrent ses débuts furent un verdict apaisant qui tranquillisa la jeune femme.C’était d’un excellent augure.Elle était bonne, il lui fut doux de dissiper toute inquiétude chez sa cliente, de pouvoir dire: — Ce n’est rien.Mais il fallait commencer, dès maintenant un traitement: elle écrivit une ordonnance.Elle se sentait 1 égale d’Ar-tout, de Boussard.Ayant recommandé le lit, elle promit d’aller voir sa nouvelle cliente tous les huit jours.De ce moment, s’ouvrit sa brillante carrière de doctoresse.Une dame du voisinage lui amenait, deux jours plus tard, son enfant malade.Elle fut demandée dans les hôtels du quai d’Anjou.Boussard, qui était surmené, commença de lui passer quelques accouchements.Au bout de six semaines, sa première cliente, absolument rétablie, vint en compagnie de son mari la remercier; les deux jeunes gens paraissaient pleins de joie.Thérèse jouissait de leur enthousiasme, de leur admiration pour sa science.On ne voulait plus qu’elle pour soigner les trois enfants.Elle choisit trois jours par semaine pour sa consultation, les lundi, mercredi et vendredi.Elle éprouvait une anxiété légère quand en approchait l’heure, craignait qu’il ne vînt personne, tremblait de ne pas réussir.L’affluence de malades qu’elle constatait chez son mari lui causait de l’envie.Quand les clients arrivaient, le valet de chambre posait la question: — Le docteur ou la doctoresse?Quelquefois les malades, des femmes, venues pour Guéméné, se déterminaient soudain à la consulter, et passaient dans le cabinet de gauche au lieu d’entrer dans celui de droite.Thérèse, radieuse alors, pensait: “Une fatigue de moins pour mon pauvre Fernand!.” Au fond, le fait d’enlever un cas à son mari la rendait glorieuse.D ailleurs on se prit vite pour elle d’un certain engouement.Les femmes du monde trouvent assez “à la mode”, d’avoir pour médecin une doctoresse.Celle-ci demeurera longtemps encore un être d’exception, un objet de curiosité.La réputation de madame Guéméné gagna la rive gauche; elle eut des clientes rue de Varennes, rue de Bourgogne, et c’était un anachronisme vivant que cette jeune et moderne Princesse de Science franchissant le porche des vieux hôtels du faubourg, traversant la cour d’honneur des pompeuses maisons historiques de file Saint-Louis, pénétrant dans^ ces hautes chambres à trumeaux, là où vécurent, aimèrent et moururent jadis tant de princesses ignares et indolentes, ses soeurs aînées.On l’entourait d’égards, d’attentions, de respect.On lui montrait une sympathie extraordinaire; on la pressait d’invitations de toutes sortes.— Et mon bébé! disait-elle toujours pour motiver ses refus.Il avait maintenant cinq mois, de grands yeux noirs pareils à ceux de Thérèse, savait accomplir, sur la prière de sa nourrice^ quatre ou cinq mignardises avec ses mains déjà fortes et fermes de beau petits gars vigoureux.Il connaissait bien sa mère, quoique la voyant fort peu — il dormait chaque soir quand elle rentrait;^—mais il préférait son père et donnait à la seule vue de sa barbe des marques d'une joie excessive.Madame Herlinge, la grand’mère le déclarait fort^ avancé pour son âge.A la vérité, il dénotait déjà un excellent caractère, vif et gai; le moindre objet brillant provoquait dans ses bons yeux de tout petit, des admirations, des extases.Guéméné, quelquefois, suffoquait de bonheur en le regardant; mais, bientôt après, un déchirement le martyrisait lorsque, Thérèse partie, il devait s'en aller aussi et laisser l’enfant à la garde de la nourrice.Durant les premiers mois, le bébé avait au moins dormi dans leur chambre ;il advenait maintenant qu’un coup de téléphone dérangeât Thérèse au milieu de la nuit, quand le docteur lui-même était dehors.On dut alors remettre, chaque soir, l’enfant à la “remplaçante”.La jeune doctoresse, passionnée pour son oeuvre, s’y absorbait tout entière: son mari lui en voulait de ne concevoir aucune inquiétude.Verrait-il se réaliser ses craintes d’autrefois: sa femme, que le métier prenait de plus en plus, allait-elle faire l’exclusive préoccupation de sa vie?Il la blâmait silencieusement.^ Il aurait souffert davantage si, à cette époque, la profession elle-même ne lui avait offert tout à coup un puissant dérivatif.D’un tempérament modeste, un peu taciturne, il poursuivait dans le secret ses études au laboratoire de thérapeutique expérimentale, à l’Ecole de Médecine.Nul ne savait, dans son entourage, qu:il cherchait le sérum du cancer.Pendant des mois de patience, il l’avait cependant cultivé sur du bouillon de mamelle de vache, ce micrococcus mystérieux que son génie scientifique avait depuis longtemps pressenti.Puis, ç’avait été le travail d’inoculation: les cancers, les tumeurs de types variés reproduites chez des cobayes,^ des lapins, des rats blancs.Simultanément, il poursuivait le traitement pallitif chez le malheureux Jourdeaux, combattant la cachexie, s’acharnant à le conserver vivant pour le jour où triompherait sa thérapeutique de laboratoire.Et ce jour était venu.En atténuant la virulence des toxines, par un dosage lentement tâtonné de sels chimiques, il avait constitué un sérum.Sur sept lapins inoculés, quatre avaient pris le cancer; chez trois d’entre eux, l’injection du sérum avait déterminé la résorption de la masse cancéreuse; le quatrième seul avait'péri.Sur treize cobayes cancéreux, il avait obtenu trois cicatrisations complètes, cinq disparitions de l’intoxication générale; cinq avaient succombé.• Ce fut alors qu’il inaugura sur Jourdeaux la méthode des piqûres .Un soir, il revint triomphant; il s’était attardé boulevard Saint-Martin, où il allait tous les jours, et, à peine arrivé, saisissant Thérèse aux épaules: — Tu sais, je guéris Jourdeaux! La jeune femme le regarda, puis sourit: ' — Mon pauvre ami, quelle plaisanterie! , — Je ne plaisante pas; j’ai trouvé le serum antinéoplasique.Elle pâlit un pe uinterloquée par l’énormité de cette déclaration qui l’atteignait brutalement, elle médecin, sceptique et avertie, défiante des victoires trop tôt proclamées.Alors Guéméné, froidement, en homme qui se possède, énuméra les changements survenus chez son malade depuis les trois semaines du traitement sérothérapique.La cachexie semblait disparaître; il y avait augmentation de poids; la digestion se faisait ou commençait de se faire et les douleurs hépathiques diminuaient, ce qui attestait 1 arrêt du processus cancéreux.La jeune femme connaissait trop la sincérité de son mari pour douter de semblables affirmations.— Mais dit-elle, chagrine, tu ne m’avais jamais parlé sérieusement de ces travaux ! — Nous pouvons si rarement causer! reprit le jeune mari, exhalant, cette fois, tout un arrière-fond de rancune; tu as déjà tant de soucis personnels!.Puis je n’étais pas sûr de réussir.La chance donne de l’importance à mes études; un insuccès les eût rendues risibles.Moi-même, je ne savais pas leur vraie valeur.Tu les aurais critiquées sévèrement.Tu ne peu pas être une petite compagne naïve, s’extasiant devant les moindres idées de son mari.Tu as d’ailleurs ta vie en dehors de moi, et je ne pouvais te faire subir mes états d’âme, mes découragements, mes transes, mes obsessions, tout ce qui m’a secoué depuis quinze mois sans que je te le dise.Elle se mit à pleurer: — On dirait vraiment que je ne t’aime pas! Qu’as-tu à me reprocher?Tu m’as dissimulé ton oeuvre, et me donnes tort, maintenant?Mais il la quitta et demanda son fils.Les pères savent qu’un jour leurs enfants les jugent.Guéméné songeait déjà au temps où son fils, devenu jeune homme, l’admirerait.Et il 1 embrassait follement, heureux de lui avoir préparé, en l’appelant à la vie, cette atmosphère de grandeur, de gloire, où l'enfant cheminerait désormais dans son sillage.Thérèse éprouva des sentiments singuliers.Son mari fit un rapport sur le cas de Jourdeaux, Artout, Boussard, Herlinge, les grands chirurgiens, discutèrent chaudement sa découverte.On parla de lui dans toutes les académies européennes.Ce n’était pas encore 1 éclatant succès, établi par la multiplicité des expériences concluantes, mais comme une étincelle de célébrité jaillie dans l’obscurité du jeune médecin.Et Thérèse eut des tristesses, des abattements.Sa carrière lui semblait petite.Et elle pensait au retentissement qu’aurait pu avoir sa thèse, si son bébé n’était pas venu interrompre les études qu’elle commençait si brillamment.Tout s’était réduit à une humble contribution aux recherches sur l’Etat du coeur dans les maladies infectieuses, sujet banal auquel tant d’autres s étaient attaqués avant elle.L’importance soudaine de Fernand l’amoindrissait.A peine se différenciait-elle dans la pratique médicale, d’une madame Adeline: pénétrant seulement dans des intérieurs plus luxueux, elle soignait comme elle, comme une sage-femme diplômée et intelligente, les organes féminins.Parfois elle songeait au laboratoire de la doctoresse Lancelevée.Elle interrogea son mari sur les Jourdeaux:^ alors il devint loquace.Ce ménage où il passait, chaque jour; au moins quelques minutes, lui était devenu familier; il ne trouvait pas de mots pour peindre le dévouement de l’incomparable jeune femme.Elle avait été pour lui le plus puissant auxiliaire.C’était elle qui l’avait soutenu dans ses longues expériences.Un jour las, découragé, il souhaitait de tout abandonner; elle l’avait supplié de lutter encore, de chercher toujours.- ' — Tu l’avais donc mise au courant de tes travaux?demanda Thérèse.Il le fallait bien.Détestant le charlatanisme, il n’avait pas cru devoir cacher ses tâtonnements.Et quand il avait vu madame Jourdeaux, se cloîtrer définitivement pour ne plus quitter le pauvre malade, renoncer à tout plaisir, à toute distraction, à toute sortie, cette immolation d’épouse, cette lutte suprême contre la mort l’avaient stimulé comme ne l’eussent fait aucun désir de gloire, aucun intérêt scientifique.Véritablement, c’était pour le cas personnel de Jourdeaux qu il avait accompli jusqu’au bout son laborieux effort.En janvier, l’enfant tomba malade.La nourrice déclara: — Ce sont les dents.Il ne cessait de crier faiblement, sur un ton angoissant, pénétrant et si plaintif qu’on avait envi ede s’enfuir à l’entendre.Et le père et la mère passèrent LA REVUE DE MANON Page treize Montréal, 1er Août 1930 la soirée, la nuit jusqu’à l’aube, penchés sur lui, blêmes, crispés, échangeant d’une voix sourde des mots techniques, nommant l’une après l’autre les affections infantiles, les domestiques coururent chez le pharmacien.On fit vomir l’enfant, on le baigna: La nourrice dit: — Oh! voici cinq ou six jours qu’il ne tétait plus beaucoup.^ ^ — Malheureuse! s’écria Thérèse, vous ne m’aviez pas prévenue! — Déranger Madame pour si peu, je n’ai pas osé, surtout que Madame n’a pas grand temps à elle.Il était raidi, allongé sur les genoux de sa mère qui soutenait la petite tête dans le creux de sa main.Il avait les paupières béantes ses yeux roulaient doucement comme des globes de nacre; il se plaignait toujours.Thérèse, toute contractée, défigurée par la douleur, le regardait.Guéméné debout, haletait des larmes coulaient le long de ses joues, se perdaient dans sa barbe.A cinq heures du matin, il murmura: — Je ne sais plus rien; je ne suis plus capable d’avoir une idée.Sa femme conseilla: ^ — Téléphone à madame Lancelevée : elle fait de la médecine d’enfants.Une heure après, la doctoresse arrivait sans bruit, sans paroles, discrète comme une ombre.Elle se dévêtit d’une pelisse de fourrure qui l’enveloppait, prit le bébé qu’elle mit tout nu et dont elle examina la peau sous la lampe.^ Thérèse avait les yeux ^ rivés à son masque impassible; elle espérait lire dans ces traits calmes un diagnostic rassurant.Peut-être une clairvoyance dont la mère n’était plus capable avait-elle démêlé un simple malaise dans la crise de l’enfant.Mais la doctoresse sortit avec la nourrice, qu’elle alla interroger dans la chambre voisine.Guéméné, après quelques * minutes, les rejoignit; quand il entra, la nourrice, en corset, se tenait debout près de madame Lancelevée qui l’auscultait.— Que trouvez-vous?Interrogea-t-il.— Rien, dit impérieusement la doctoresse.Elle revint près de l’enfant.Alors Guéméné et Thérèse essayèrent de discuter scientifiquement avec elle.Mais elle coupa court à ces propos, comme une femme qui ne veut point parler.Puis elle décida qu’il fallait demander Bous-sard au téléphone.Tout à coup un sanglot affreux ébranla Thérèse: sans retenue, sans décence, elle s’abandonnait à son désespoir, couvrait son fils de baisers, pleurant, criant qu’on devait l’empêcher de mourir, et elle l’appelait dTune façon si déchirante: “Mon Nono! mon Nono!.” que des larmes vinrent aux yeux de la doctoresse.^ — C’est la nourrice qui l’a tué: elle l’a empoisonné, n’est-ce pas, elle l’a empoisonné?— Non, déclara* fermement madame Lancelevée, ne dites pas cela, madame.A sept heures, la porte s’ouvrit.Bous-sard apparut: il était accouru dans le minimum de temps nécessaire.Avec cette allure nonchalante, presque ondulante, qui lui donnait sa haute taille, il traversa la chambre, voyant à peine madame Lan-celevée, et vint à Thérèse.Il s’agenouilla, examina l’enfant, et il penchait sur lui ses tempes aux méplats de marbre, aux rares chev^x grisonnants.— Je voudrais vous parler en particulier, vint lui dire tout bas madame Lan-celevée.Et, comme Guéméné se préparait à les suivre, elle le repoussa doucement.Alors, dans la pièce contiguë où le jour commençait à blanchir les guipures des rideaux, ils se trouvèrent en tête à tête.Ils se considérèrent ”n instant, les paupières palpitantes, et cette minute de silence fut si étrange, si tragique, qu’ils eurent conscience aussitôt de se troubler mutuellement, de s’attirer l’un l’autre, et de résister encore, comme si l’heure n’était pas venue.Et il en pliait tou- jours ainsi.Ils s’étaient vus à la cli/ nique de la Charité, — où elle venait parfois, sans fausse pudeur, chercher sa présence : — à son cours, — ou avec l’orgueil de sa franchise, elle se plaçait au premier rang de l’amphithéâtre.-—Us s’étaient rencontrés dans la clientèle, où elle l’avait appelé en consultation.Jamais un mot, une attitude n’avait démenti leur froideur.Mais, à chaque fois, en dépit de tout, l’emprise réciproque se renforçait.Il l’éblouissait par son génie; elle le dominait par son mystère.Rigides l’un devant l’autre* pareils à des statues, ils se regardaient en face, se défiant presque.— Mon cher maître, dit-elle, il y a dans ce mé'nage un point délicat dont je voulais vous avertir.Mon confrère madame Guéméné, pour se livrer plus aisément à sa profession, a pris une nourrice; j’ai su, par des indiscrétions, que ce fut contre le gré de son mari.Or il se- pourrait aujoud’hui que cette nourrice ne fût pas tout à fait étrangère à^la maladie de l’enfant.Je l’ai confessée.Elle m’a avoué qu’étant très fatiguée, certains jours, elle calmait l’appétit vigoureux du bébé par du lait coupé d’eau.J’ai demandé si cette eau était bouillie: “Presque toujours”, m’a-t-elle répondu.Ce “presque” en dit long.D’autre part, elle a noürri en province, il y a trois ans, un enfant qui est mort à treize mois d’une méningite tuberculeuse.* — Ah! fit Boussard, comme plus attentif encore.— Je le sais, mon cher maître, .vous avez noté de ces cas inexpliqués d’infection due^ au lait de femme.Bref, le pauvre bébé — vous le pensez comme moi — ne peut guérir; les malheureux parents ont perdu pour le moment toute faculté de diagnostic, ils ignoreront peut-être la vérité; je crois un devoir d’humanité de la leur taire.Songez, en effet, au sujet de désaccord que deviendrait entre eux la mort de leur enfant, s’ils pouvaient l’imputer à cette nourrice! Quel remords pour ma jeune confrère, quel reproche dans la douleur de son mari!.Evitons, voulez-vous?qu’ils soupçonnent cette femme.— Us ne la soupçonneront pas, madame, et je vous remercie de la précaution que vous avez prise en m’en avertissant.Et ce fut tout.Cérémonieux et impénétrables, ils retournèrent près de l’enfant malade.Le père et la mère souffraient en silence.Le bébé ne se plaignait plus.De temps à autre, un ‘sanglot de Thérèse éclatait.Guéméné restait morne, les bras noués.Le docteur Boussard et madame Lancelevée, témoins de cette convulsion soudaine de douleur qui agitait ce ménage amoureux, songeaient tous deux au secret qui les unissait, et chacun d’eux vsavait qu’ils y songeaient ensemble.La théorie du célibat des doctoresses triomphait.Celle-ci avait imprudemment voulu allier sa maternité et sa profession masculine: le pauvre bébé mourait victime de cette présomption.Madame Lancelevée avait dit: “Entre son enfant et son métier il lui faudra choisir.” Aujourd’hui, elle regardait Boussard avec ce calme d’une femme qui déjà, en pensée, appartient à un homme; et voici que devant eux se plaçait comme un avertissement, comme une menace, le douloureux tableau de ces époux désespérés, qui justifiait d’avance son principe de l’amour sans contrat, sans famille.* Bientôt Herlinge, le grand-père, accourut.^ L’oncle^ Guéméné vint aussi.Et ils étaient là six médecins renommés, chercheurs, penseurs et savants, qui entouraient, impuissants, l’agonie du petit être.Elle dura jusqu’au soir." Après quelques légers spasmes, il expira sur les genoux de sa mère, très doucement, comme une flamme qu’on souffle.La grand-mère, pour les soins funèbres, prit le petit cadavre, Fernand étouffa un gémissement.Thérèse, éperdue, lui tendit ses bras vides: il hésita une seconde avant de s’y jeter.La femme et le mari restèrent longtemps enlacés, sans une caresse, sans une parole, sans une larme.U ne proféra jamais un reproche; jamais il ne rappela l’allaitement mercenaire de leur enfant ni son tragique échec; ils ne s’expliquèrent jamais sur ce sujet, mais un doute pénible continua de planer entre eux.Elle et lui regrettaient ensemble ce lait maternel qu’on avait tari, ces soins qu’elle avait refusés au pauvre bébé.Ces pensées se glissaient dans toute.s leurs paroles, dans tous leurs regards.Guéméné ne cessait de dire, à propos de tout: — Si notre pauvre Nono était là!.Lui qui se confinait dans le présent, quand il possédait encore son bébé, lui qui faisait fi des rêves d’avenir, jouissant de cette âme nébuleuse du troisième, du cinquième mois, imaginait au-jourd hui son enfant à sept ans, à dix, à quinze, à dix-huit.Et il le pleurait comme si, d’un coup, il avait perdu des fils de tous ces âges.U l’avouaient maintenant, c’était pour cet enfant surtout qu’une ambition l’avait mordu.Et il refusait de retourner au laboratoire: — Ah! si mon pauvre Nono était encore là!.Sa rancune contre Thérèse croissait.Par diginité, par pitié aussi, il lui cachait ses méditations continuelles.Comme il l’avait suppliée pourtant de nourrir leur enfant! Le jour où, devant ses seins gonflés, il avait présenté le pauvre petit avec une dernière prière, elle avait eu un geste si cruel! “Je t’en prie, mon ami, n’insiste pas.” U la trouvait très coupable.Peu à peu, ils évitèrent de causer de leur chagrin.Us n’ayaient plus ni effusion ni échanges.Thérèse souffrait atrocement de cette froideur: il le constata et s’en réjouit.II aurait voulu se détacher d’elle complètement.Mais quand il rentrait le soir, harassé, las d’avoir tout le jour ruminé son amertume, et qu’il retrouvait cette belle et triste épouse que la douleur faisait plus vibrante, plus sensible, ses griefs s’évanouissaient, et ite sentait sa passion l’enchaîner encore à elle, comme autrefois.Cependant l’amélioration dans l’état de Jourdeaux n’avait pas continué.Fernand retournait, chaque jour, boulevard Saint-Martin.La bonne et tendre jeune femme comprenait sa peine.Il lui parlait de son bébé mort.Parfois elle pleurait en l’écoutant.QUATRIEME PARTIE I Un Paris ténébreux, muet et vide, m s’endormait aux abords du fleuve par cette chaude nuit de mai.Guéméné, rentrant à pied chez lui, cheminait tristement le long du quai aux fleurs.Toute la gaieté, toute la vitalité de la ville avaient reflué vers les quartiers du plaisir.La Seine silencieuse coulait dans le réseau des rives multiples que lui font les deux îles.Les vagues se chevauchaient, lourdes et noires,» Les lumières des rives, des ponts, des bateaux, s’y reflétaient en longues chenilles de feu qui se tortillaient à fleur d’onde.A gauche, sur le velours sombre du ciel, s’enlevait la silhouette de l’Hôtel de Ville, avec les Page quatorze LA REVUE DE MANON Montréal, 1er Août 1930 découpures géométriques de son faîte ouvragé.Par ses innombrables vitres éclairées, le monument rappelait ces cartes postales illustrées, nacrées et transparentes, qui figurent les édifices d’Allemagne, la nuit.En face, la pointe de 1 île Saint-Louis, avec ses hauts soutènements de maçonnerie, coupait l’eau, pareille à l’avancée d’une forteresse.Le feuillage touffu des peupliers d Italie qu’elle porte voilait la façade des maisons C’était une masse obscure, immobile dans la nuit sans brise.Guéméné pensait au malheureux Jourdeaux dont il revenait de constater le décès.Il le revoyait sur son funèbre, réduit, desséché, ayant épuisé avant de mourir jusqu’aux moindres ressources vitales de son organisme.Alors le souvenir de.ses recherches remontait à l’esprit du jeune homme.Voilà donc à quoi tant d’études, tant d’espoirs, tant d orgueil aboutissaient! Il s’était fait fort de guérir la malade, pourtant; il en avait exprimé 1 assurance devant Boussard Thérèse, devant la pauvre jeune femme elle-même.Et tout à l’heure, dans H chambre mortuaire, appelé par elle, il avait comparu aussi impuissant que les autres médecins, humilié par la faillite de son remède, diminué, vaincu.Toute l’amertume de l’échec, il l’avait goûtée, quand les belles et douces prunelles de madame Jourdeaux s’étaient levées sur lui si tristement.Il s’était trompé; le sérum antinéoplasique, n’existait pas.Il avait eu beau l’annoncer vaniteusement, son traitement du cancer avortait comme les méthodes de ses devanciers.Ses guérisons de laboratoire devaient être attribuées à une erreur préalable de diagnostic.Il n'avait jamais rien découvert.— A quoi bon tant de fatigues ! murmura-t-il, découragé.Et il se rappela ses longues séances dans les laboratoires de l’Ecole, ses cultures, l’interminable travail du microscope, les inoculations,, les observations, les aternoiements, les attentes, les angoisses, puis les pressentiments du succès, les violentes secousses de bonheur qu’il avait connues à la résorptions du cancer chez ses animaux, cette lente approche du triomphe dont il aspirait déjà 1 atmosphère, jusqu’à l'effondrement de tout dans cette mort de Jourdeaux.Paris lui-même, dont il avait rêvé la conquête, se retirait de lui; l’âme de la ville désertait ce quartier paisible et silencieux comme un coin de province où le bruit de ses pas éveillait des échos.Paris se reculait là-bas, sa vie courait le long des boulevard lumineux, ronflait avec les orchestres, étincelait avec les femmes de plaisir, palpitait dans les théâtres, s’affinait dans les salons, et une nuée rousse se tendait dans le ciel, comme un velum glorieux, au-dessus de cette fête immense dont un bruit sourd arrivait jusqu’ici.Et Guéméné suivait humblement le trottoir du quai désert.Un dégoût in* fini l'abreuvait.Il se sentait inutile, incapable.Dans sa lutte de médecin contre le mal, une algue infime avait eu raison de lui; il n’avait pas su la vaincre; elle demeurait victorieuse, invulnérable, prête encore à faire des milliers de victimes.Il se dit: “Je ne tenterai plus rien.” La vision de Jourdeaux l’obsédait, celle aussi de la jeune veuve en larmes: il se jugeait un pauvre homme.L’obscurité de ce quartier convenait à sa mortification.Et il marchait plus vite vers la grande masse noire des arbres qui le cacherait: il aurait voulu se terrer, se dérober lui-même à la honte torturante de l’insuccès.Soudain, derrière les touffes énormes de frondaisons, une lumière lui apparut: ce devait être sa maison, les carreaux éclairés du cabinet de Thérèse.Une dou- ceur l’inonda.Thérèse! Est-ce qu’il n’avait pas toujours, pour le dédommager de ses peines, cette chère et belle compagne?II oublia tout, se hâta, franchit le pont Saint-Louis, lien des deux îles.Déjà il voyait ces bras enlaçants, cette épaule amie où il poserait sa tête douloureuse, ces lèvres qui l’exhorteraient tendrement.Et, songeant aux mois derniers qui ne lui rappelaient aucun souvenir d’intimité, aucun échange de cette amitié passionnée dont il avait connu le délice autrefois, il s’analysa.L’aimait-il encore?Il lui sembla l’avoir trop délaissée depuis la mort de leur enfant.Sous 1 habitude amoureuse qui l’enchaînait toujours aussi voluptueusement à Thérèse, qu’était devenue la noble union intellectuelle de la première année?Vaguement il se crut coupable: la crise qu’il endurait le portait à s’accuser, à confesser tous les torts.Enfin il fut au quai Bourbon.La seule vue de leur porte gonfla son coeur d’une émotion suave.Il pressa le pas, joyeux comme un homme qui va vers sa fiancée.Ce fut- avec fièvre qu’il fit retomber le marteau de la porte, comme si elle devait résister, refuser de sou-vrir, lui dérober les consolations de Thérèse, lui défendre cette amitié, cette compassion d’épouse dont il avait un tel besoin.;— Madame est là-haut?demanda-t-il à Léon.— Non, monsieur: Madame est partie à cinq heures pour un accouchement.Madame pense que ce sera très long et fait dire à Monsieur de ne pas l’attendre avant minuit.Guéméné se raidit, blêmit, refoula sa colère, et vint s’attabler seul pour le repas froid qui demeurait servi dans la salle à manger.La vieille Rose les avait quittés depuis longtemps en déclarant que le service n était pas possible chez de semblables “patrons”.Depuis son départ, plusieurs cuisinières s étaient succédé, traitant Madame et Monsieur comme des clients qu’on nourrit tant bien que mal, constituant avec les femmes de chambre une association où l’on était maîtresses.Thérèse se savait volée, et, comme elle s’acharnait toujours, pour le principe, à une apparente surveillance de son intérieur, elle emportait la clef de telle ou telle armoire ,au hasard, condamnant son mari à se priver, en son absence, tantôt de linge de table, tantôt de fruits, tantôt de liqueurs.Fernand qui, d’ordinaire, par une passivité naturelle, une force secrète de caractère, supportait stoïquement ces petits contretemps domestiques, en souffrit ce soir étrangement.^ Il les additionnait, cherchait en sa mémoire, supputant ces ennuis minimes qu’il avait subis depuis deux ans.La femme de chambre eut un air d ironie malicieuse pour dire que le dessert était sous clef.Cruellement.il sentait son triste ménage jugé par les domestiques.Sa mélancolie s’en accrut.Il monta s’enfermer dans son cabinet.Le ridicule le poursuivait jusque dans sa propre maison.Il se remit à méditer sur sa découverte manquée.Il s’assit à sa table de travail, tout seul, comme ces tristes célibataires qui rêvent d une femme près de qui épancher leur coeur.Malheureux et solitaire, il ne l’était pas moins qu’eux; mais il y avait dans sa peine, à lui, le surcroît d’un abandon.Là où il avait espéré faire, dans les bras de sa femme, la confidence bienfaisante, l’aveu de son découragement, l’appel à la tendre énergie de cette amie si forte, il s’anéantit silencieusement, la tête entre ses mains, et pleura seul.Alors il regretta d’avoir épousé cette fière et dure camarade qui lui refusait le dévouement.Il së rappela leur enfant qui vivrait encore peut-être si elle l’eût allaité, et sa faim inassouvie de paternité ranima toutes ses rancunes.Il souhaita mourir.A minuit, Thérèse n’était pas encore revenue, et il désirait son retour tout en la maudissant.Une simple jeune fille Tui aurait donné le bonheur; et il se remémorait celles qu’il avait connues; mais la volupté de certains souvenirs attachés à l’amour de Thérèse rendait impossible l’attrait des autres femmes.Et il s’en alla chercher des vestiges d’elle en franchissant la porte qui séparait leurs deux cabinets.Il considéra son fauteuil de travail, sa table, sa plume, ses journaux, cet aspect scientifique du mobilier, la'physionomie spéciale de cette pièce qui vmnait l’idée d’une puissante existence cérébrale.Et il aurait voulu tout détruire, briser le bureau, la table de gynécologie, le microscope, brûler les journaux et les livres, en jeter au fleuve les débris et les cendres, anéantir tout ce qui lui enlevait sa femme, et l’emporter, elle, dans un désert, dépouillée de tout prestige et de tout diplôme, misérable, domptée, humiliée, pour la dominer, la posséder, se rassasier d’elle.Il l’attendait avec une fièvre, une colère croissantes.Vers trois heures du matin, au jour naissant, il s’assoupit là, dans un fauteuil.A six heures, le bruit d’une porte qu’on ouvrait le fit sursauter.Thérèse était devant lui, tout fraîche sous sa voilette, fleurant l’humidité matinale, frissonnant un peu dans sa jaquette de drap; et ce retour de l’épouse, au petit matin, le soin qu’elle prenait d’assourdir de bruit de ses bottines, tout avait un air clandestin, malséant, qui rappelait les romans d’adultère.— Tu ne t’es pas couché! s’écria-t-elle; Il la regardait froidement.Elle lui paraissait comme une étrangère.Il lui répondit : .—Je t’attendais.Elle ne remarqua pas tout d’abord l’étrangeté de son attitude.Elle semblait en proie à une grande agitation; une gloire h environnait, et, avec une loquacité extraordinaire, elle raconta l’accouchement dont elle venait d’obtenir le succès.C’était dans la Cité, à dix minutes d’ici.Le médecin, un tout jeune débu* tant, parlait de sacrifier l’enfant pour sauver la mère, quand, Dieu merci, le père avait pensé à envoyer chercher la doctoresse.— Et l’enfant vit! s’écria-t-elle victorieuse, un beau petit de neuf livres, et la mère se porte à merveille.Je crois que le mari m’aurait embrassée! Exaltée par la reconnaissance de ses clients de hasard, par la fatigue nerveuse de cette nuit sans sommeil, elle rayonnait, et son orgueil éclatait enfin devant son mari.Il comprit d'un coup comme eût été mal choisi ce moment pour avouer le triste résultat de ses travaux, quand elle exultait encore de sa réussite.Elle n’était pas de ces compagnes de toutes les heures, capables de se modeler un état d’âme sur l’état d ame de l’époux, se faisant pour lui et à son gré joyeuses ou chagrines, selon son humeur.Le moi de Thérèse, trop vigoureux, ignorait ces souplesses, ces subtils renoncements.Elle avait sa vie indépendante, et se montrait heureuse ou préoccupée, sans s’inquiéter des confidences à recevoir.Guéméné eut un mauvais rire: —’Ah! oui,, tu sauves les enfants des autres ! Les yeux gais de la jeune femme, pleins de plaisir, passèrent au sombre subitement.— Que veux-tu dire?Et ils se contemplaient cruellement, Montréal, 1er Août 1930 LA REVUE DE MAÏÏOE Page quinte sans que l’un ou l’autre eût le courag’ de préciser l’affreuse allusion.Mais Thérèse n’avait jamais reçu pareille offense.Elle demeurait toute pâle, les yeux humides, résistant aux larmes.Alors Fernand, qui la devinait, eut un grand frisson, et l’appela d’une voix lointaine, profonde, douloureuse.— Thérèse ! Thérèse ! Elle lui demanda, toute raidie: — Que me veux-tu?— Ah! ce que je veux! fit-il avec un geste de découragement.Il y eut entre eux un nouveau silence.Ils croisaient des regards soupçonneux.Le malentendu établi traîtreusement dans leur ménage depuis la mort de leur bébé allait dégénérer en crise, avec 1 éclat d’un feu qui couva trop longtemps.Thérèse tremblait; elle ne savait pourquoi.Elle souleva le rideau, regarda les chalands qui glissaient sous ses fenêtres, à fleur d eau, sans bruit.Fernand s’approcha d’elle, et, tout bas: — Aie pitié de notre bonheur.Notre bonheur sombre, Thérèse, je le sens; nous sommes en danger.Notre bonheur était beau, rare, précieux veux-tu le sauver?Y tenais-tu?L’as-tu connu quand nous ie possédions, le pleurerais-tu si tu le perdais?M’aimes-tu assez pour être généreuse?Je ne veux rien te cacher, ma pauvre amie: mon coeur, sans que je le veuille, s’irrite contre toi.Je souffre depuis que nous nous aimons; j’ai souffert par toi, en plein bonheur, toujours davantage.Et tant de douleurs s^ sont accumulées en moi qu’aujourd huf elles m’étouffent; je ne peux plus continuer cette existence, et ma terreur, c'est que je vois des liens se briser entre nous.Thérèse, un jour, déjà, j ai réclamé le sacrifice que tu n’as pas consenti.A ce moment, (nous n’étions pas encore ma riés.L heure était moins tragique.Aujourd’hui nous avons derrière nous deux années de vie commune, il y a entre nous des choses que rien ne peut effacer: nous nous sommes aimés.Thérèse.Une faillite de notre amour serait atroce.Ta comprends ce que je demande de toi?.— Oui, dit-elle, je comprends.Il était haletant.Elle se roulait dans les plis du rideau comme dans un voile.Enfin elle déclara: — J’estime que, sur un coup de tête de ta part, je n’ai pas à me sacrifier.Oh! je pressens la vérité: tu te lasses de m’aimer.Que serait-ce si ma présence te devenait fastidieuse, et que me resterait-il alors, sans ton amour et sans mon métier?— Et si je voulais, moi, que tu ne fusses plus médecin?.Ne suis-je pas le maître?Elle répéta plusieurs fois, suffoquée: — Le maître?.le maître?.^ A ce mot imprévu, elle s’était redressée.Elle s’affolait comme une lionne à qui 1 on mettrait un mors.Tous ses nerfs crispés, ardente, révoltée, elle bravait son mari sans répondre.— Ne t’offense pas, Thérèse, dit Gué-méné avec plus de douceur; par “maître'’, j’ai entendu tout simplement celui de nous deux chez qui la volonté a le plus de droits.Car enfin, quand deux volontés unies entre en conflit, ne faut-il pas qu’une d elles cède?La nature, qui a fait l’homme le plus fort, qui met partout l’esprit de direction dans le cerveau du mâle, semble indiquer que ce n’est pas au mari à faiblir.Tu étais une femme d’exception: j’ai souvent imposé silence à ma volonté pour respecter la tienne.Je ne l ai point fait par lâcheté, mais à force de me posséder, au contraire, et dans la mesure où j’ai cru le devoir.Aujourd’hui notre amour est en péril: je veux le préserver.Je veux que tu te soumettes.Je veux que tu restes ici, à garder ce foyer qui menace ruine; j ai le droit de l’ordonner; j’en ai 1 obligation même.;—Mais enfin, que so passe-t-il donc?s’écria-t-elle, pourquoi guetter mon retour, m’assaillir ainsi qu’une proie, profiter de ma fatigue, de mon épuisement, pour mieux me vaincre?— Thérèse, confesse-t-il à voix très basse, avec une espèce de honte, nous nous détachons l’un de l’autre.— Ah! dit-elle en se tordant les mains, tu ne m'aimes plus, mon pauvre Fernand! Les sanglots la prirent; elle tomba sur un siège proche, en se cachant le visage.Il s'émut à la voir, il s’attendrissait sur elle maintenant, sur la douleur qu’il lui causait.L envie lui vint de rétracter ses paroles, de s’agenouiller devant elle.Puis il devina que ces larmes étaient encore une manifestation de son inflexibilité, qu’elle s obstinerait, que demain elle recommencerait de s’écarter du foyer, lui de souffrir.— Ecoute, Thérèse, lui dit-il avec une fermeté passionnée, car il concevait en même temps de la rancune et de l’amour pour cette belle et fuyante compagne, écoute: Jourdeaux est mort; le rêve qui me soutenait s’est évanoui.Certes la mort d’un de mes malades me consterne toujours et me déprime, et dix fois, vingt fois, je suis rentré ici le ceour serré sous cette espèce d’anathème que nous lancent les veuves, les mères ou les filles désolées quand nous n’avons pas fait le miracle de rendre à la santé un moribond.Tous les médecins connaissent cette heure pénible qui leur fait désirer plus fort leur maison, la vie intime, le contraste d une joie succédant aux scènes d horreur.Ainsi revenais-je vers toi, ces jours-là, affamé de ta présence, de ta gaieté sereine, de la douceur que tu pouvais me verser dans l’âme.Le plus souvent tu faisais toi-même tes visites, ou bien tes préoccupations professionnelles te reculaient très loin de moi.Je ne me plaignais pas et je tâchais de supporter tout seul cet accablement qu il est si doux aux hommes de partager avec leur femme.Mais hier soir, Thérèse, j’ai senti tout s écrouler autour de moi.Mes travaux de toute une année ont été vains, mes ambitions s’anéantissent comme crèvent des bulles d’air, ma prétendue découverte tombe dans le ridicule; je suis un homme fini.Rien ne me reste que toi.Alors j’arrive ici comme on gagne un refuge; instinctivement je tends les bras vers toi, qui m’apparais la seule raison de vivre; je viens mendier tes caresses, tes baisers, et je ne te trouve pas! Et ma nuit se passe à t’attendre.Ah! comment n’as-tu pas entendu, où que tu fusses, si lointaine et si étrangère même, comment n’as-tu pas entendu 1 appel de Résidence No 6459 Rue Christophe Colomb Tél.HArbour 4118 4119 Lavery B.C.L., C.R.De l’Etude Lavery & Demers AVOCATS PROCUREURS Sallustre Avocats Conseils de la Fédération des Navigateurs Canadiens Division du St Laurent MONTREAL No 29, RUE ST-.IACQUES, EST “LA REVUE DU FOYER” publie actuellement LA FIN DU BEAU ROMAN D’AMOUR Les Ailes de l’Homme En vente chez tous les marchands 15c ?j# J* %* MATERIEL D’ARTISTE, ART DECORATIF Peinture, Pinceaux, Pochoirs (Stencils) etc.Lunettes EXAMEN DE LA VUE Lorgnons Hearn & Harrison & de Mesié 1610 rue ST-DENIS MONTREAL (3ième porte audessus du Théâtre St-Denis) Page seize LA REVUE DE MANON Montréal, 1er Août 1930 tout mon être à ton amour! Vois-tu, trop souvent tu m’as manqué aux heures où je défaillais d’un besoin de tendresse; trop souvent j’a: compris que tu n’existais pas pour moi, mais seulement pour ta médecine.Jamais tu n’as eu à mon égard ces petits soins qui font que, dans sa femme, un homme trouve un peu de sa mère; ma maison fut une sorte de restaurant, et je n’ai pas senti, comme ton père, par exemplê, l’amour de ma compagne jusque dans les plats qu’on nfe servait.Une compagne?Mais as-tu donc été la mienne?Qu’avons-nous de commun?Les repas?N’est-ce pas un hasard quand nos deux clientèles nous permettent de les prendre ensemble?Nos soirées?Le plus souvent tu t’enfermes chez toi avec tes journaux de médecine, tes brochures, et/je travaille seul, en songeant à ces ménages qui n’ont qu’une lampe où le même abat-jour abrite le front de l’homnW qui lit et celui de la femme qui brod^ Avons-nous des causeries, des promenades?A peine si nous dormons l’un près de l’autre, car combien de fois la sonnerie du téléphone vient-elle m’enlever la seule joie que tu me laisses: la présence de ton corps endormi!.Et je suis dans la vie effroyablement seul, déçu par un mirage de bonheur qui me fuit sans cesse.Nous sommes entrés dans le mariage avec un idéal différent, car je rêvais de me lier, et toi de te délier; j’ai apportais un amour fou, toi un don parcimonieux.M’as-tu assez reproché la naissance de notre pauvre petit! Ai/je alors suffisamment souffert! et par/toi, Thérèse, toujours par toi! Si tu l’avais voulu, peut-être qu’aujour-d’hui.Il n’acheva pas; une crispation l’arrêta./Il gémit sa phrase éternelle: 4- Si du moins j’avais encore notre pauvre Nono!.— Oh! que tu es cruel!.dit Thé-,.lèse sourdement.— Je t’aime encore, pourtant, reprit Guéméné, je t’aime si fort, que je voudrais t’emporter au bout du monde, et j je me contenterais d’un toit de paille, avec des racines comme nourriture, pourvu que je te possède entièrement.En vérité, je te chéris aussi passionnément que le premier jour, mais au fond de mon âme monte contre toi un reproche si violent que je ne puis le taire.Ah! ce n’est pas ainsi qu’une épouse se donne, et tiens, en ce moment, quand je te vois, impassible, sans un mot, sans un émoi devant ce que j’endure, sans une concession, implacable enfin, ma colère se mêle à mon amour, je ne lis plus en moi, je voudrais te briser; je ne sais plus.je ne sais plus!.Elle s’effraya de le voir à ce point ravagé; tout son amour se réveilla; elle l’entoura de ses bras, sans raisonner, sans raisonner, sans réfléchir; elle murmura: — Fernand!.comme tu me mécon- nais! Alors ils s’enlacèrent, frémissants.Tout semblait illusion hormis la puissante passion qui les unissait.Cependant, ce qui les jetait ainsi l’un à l’autre, éperdus, c’était l’épouvante, le sentiment d’une ruine imminente, la prescience du danger.Elle répéta: — Mon ami, tu méconnais ma tendresse.Pour ne pas s’exprimer toujours en cajoleries petites ou niaises, est-elle moins forte, moins grande?Je t’aime lucidement, avec toute mon intelligence, tout mon coeur.Ma condition de femme cérébrale, en développant mon âme virilement, l’a faite capable d’un amour supérieur.Je le dis sans orgueil, peu d’hommes sont aimés plus noblement, plus absolument que toi.Qu’importe si je n’ai pas de mes mains, comme ma pauvre maman le fait chez elle, tourné les sauces, si j’ai omis de surveiller le pot-au-feu?Que sont, pour des gens de notre sorte, ces petits détails matériels?L’immense affection que je te porte, en doutes-tu?Elle est d’une essence précieuse, elle nous élève plus haut que les autres époux, elle nous met au-dessus des extases banales et sottes.Avoue que bien souvent mon énergie au travail, à ton insu, t’a toi-même entraîné mieux que les étreintes amollissantes.Mon pauvre chéri, défais-toi donc des vieux préjugés, apprends à comprendre l’épouse nouvelle.Mais lui grondait: — Il n’y a pas d’épouse nouvelle; il y a l’amante éternelle dont les hommes rêvent, pour qui le moindre geste d’amour est saint, pour qui la tendresse devient une religion exclusive qui communique à tous les actes le caractère d’un rite! C’est la plébéienne faisant avec respect la soupe de son homme.C’était la belle “tantine”, cette admirable amie de mon pauvre oncle, qui, des journées entières, feuilletait un livre pour trouver à lui lire, le soir, un joli sonnet.Les hommes, Thérèse, ont besoin de leur femme, comme les enfants de leur mère.Ton métier fait de toi une subtile adultère: il te prend les douceurs, les abandons, les intimités que tu me dois, et j’en suis jaloux comme d’un amant que tu aurais.Tu vas m’accuser d’égoïsme, mais j’ai de ta présence, de tes soins, de ton dévouement, une voracité animale; et je suis ainsi parce que je t’aime.Donne-toi toute, je t’en supplie, je le veux! Elle se raidit dans ses bras.— Tu me tues, Fernand!.murmura- t-elle épuisée.Il répétait: — Je le veux; ferme ta porte aux gens qui viennent te consulter, renonce à ta clientèle, demeure dans notre maison, que je t’y trouve toujours; sois mon amie, ma confidente, mon soutien, mon bonheur et non pas mon martyre.— Mais je ne peux pas, pleurait-elle, je ne peux pasj^ Ce que tu me demandes là est insensé.Que ferais-je de mon temps, comment supporterai s-je mon désoeuvrement?Pense à l’ennui terrible, à l’ennui dévorant qui me prendrait.Ma vie était si pleine, si heureuse!.Il lui saisit le bras, disant rudement.— Et si j’en venais à te haïr?.— Oh! Fernand! Elle voulait se dégager, mais il la tenait par les poignets en lui répétant ardemment, les yeux fous: — Choissis, choissis!.Elle était blême, défigurée, elle supplia: — Laisse7moi, laisse-moi; je te promets.de réfléchir.Donne-moi quinze jours, je te promets.d’essayer.Je n’en peux plus.Elle était en vérité à bout de forces; il en eut pitfé; il dut l’aider à regagner leur chambre, la mit au lit avec des soins muets, sans desserrer les lèvres.Quand elle fut endormie, il resta longtemps debout à la contempler.Lorsqu’ils se retrouvèrent face à face,* après les tristes aveux qu’ils s’étaient faits, un trouble les saisit, mais iis ne parlèrent pas de l’acte de méditation avant de se résoudre: il lui accorda ce délai sans\rien laisser paraître de son inquiétude.D'ailleurs, la clientèle le reprit.Il s’essayait à mieux goûter son métier, à y chercher un apaisement.11 lui vint un souci d’être meilleur, d’apporter à ses malades de là bonté, de la compassion.Mais une lafûtude immense brisait tous ses élans.Il pensait: — Jamais je ne me relèverai de mon échec!” Ses journées lui semblaient interminables.Il s’aperçut enfin que le pauvre Jourdeaux manquait.L’habitude contractée depuis dix-huit mois de passer quotidiennement boulevard Saint-Martin laissait dans ses occupations, maintenant qu’il n’y retournait plus, un vide étrange.Quand arrivaient cinq heures, il lui semblait que la douce jeune femme en peignoir de laine l’attendait toujours au chevet du malade; et c’était comme si, désormais, cette heure eût été de trop dans son après-midi.Ses travaux en cours, au laboratoire de lfEcole, demeurèrent en Tétât; on ne l’y revit plus; la parafine fondait dans les étuves; les cobayes néoplasiques moururent; le mystérieux microbe sommeillait dans des flacons, au sein d’un bouillon jaune.Guéméné chassait le souvenir de tant d’espoirs déçus.Sa réputation néanmoins s’était étendue.On lui amena plusieurs cancéreux, le priant d’appliquer le traitement de son sérum.Il voulut refuser, déclara ne posséder encore aucune certitude.Mais ce jeune médecin inspirait une extraordinaire sympathie.On le supplia davantage.Pour contenter les malades, il tourna la difficulté en leur injectant en trois fois quelques gouttes d'Aqua fontis, se réservant de refuser plus tard les honoraires.^ Le plus étonnant fut qu’il y eut amélioration dans leur état.Guéméné soupira: — Voilà bien la science! ^ Il observait sa femme, cherchait à deviner ses pensées: elle demeurait illisible.Un chagrin noir l’envahit.Si elle l’avait assez aimé pour lui sacrifier < a profession, sa générosité ne se serait-elle pas déterminée dès le premier jour?Une grande froideur régnait entre eux; iis évitaient le tête-à-tête.La nuit, elle s’endormait à ses côtés en soupirant.Quand il donnait sa consultation en même temps qu’elle, il se redressait parfois pour écouter les échos de sa voix qui lui arrivaient, assourdis, de la pièce voisine: alors elle semblait animée, brillante, dominatrice; on la sentait s’épanouir dans son atmosphère véritable.Il devint de nouveau scrupuleux ,craignit d’avoir outrepassé, peut-être, ses droits de mari, d’en avoir au moins abusé en exigeant un pareil renoncement.Un dérivatif efficace l’eût aidé à se résigner; mais la médecine ne l’intéressait plus: les reche^ ches sérothérapiques lui paraissaient vaines.Il pensait à son bébé qui aurait eu un an à cette époque.Il soupirait : — Ah! si mon pauvre Nono était là!.Un soir, à cinq heures, machinalement, avec l’idée qu’il devait une visite à la veuve, il se rendit boulevard Saint-Martin.Comme Madame n’avait pas encore recommencé à recevoir, on l’introduisit dans la chambre du défunt où elle brodait, près de la fenêtre, tandis que son petit garçon jouait par la chambre.Ses beaux traits empreints de douceur s’étaient reposés depuis qu’elle avait cessé d’être garde-malade; elle sourit à Guéméné; André courut se jeter dans les bras de son grand ami le docteur qui le serra convulsivement, ayant envj,e de pleurer en embrassant cet autre petit, joli et bon comme eût été le sien.— Le pauvre enfant! dit simplement la mère avec tristesse.Puis elle ajouta: — Il s’ennuyait de vous, docteur:, tous les jours, il vous demandait à l’heure où vous aviez coutume de venir autrefois.Guéméné, à la dérobée, regarda le lit où naguère gisait l’agonisant, et qu’il voyait pour la première fois recouvert d’une étoffe assortie aux tentures.Madame Jourdeaux devina ses pensées, et comme, dans les circonstances les plus poignantes, son simple esprit ne savait exprimer :u’en lieux communs ce qu’elle éprouvait, elle murmura: — Que d’amertume dans la viéJ Son sort apparaissait plus sombre, plus dur, par contraste avec la lumineuse sérénité de sa physionomie aimante.Isolée, sans appui, veuve à vingt-huit ans, elle Montréal, 1er Août 1930 LA REVUE DE MANON Page dix-sept avait l’air d’une recluse dans le béguinage silencieux de cette chambre, où elle brodait éternellement près de la fenêtre donnant sur une vaste cour.L’amour dont elle entourait Jourdeaux n’avait jamais été fait que de pitié et de dévouement; elle avait conservé intacte une virginité d’âme qui laissait à son visage un aspect de candeur.Elle aurait ressemblé à une religieuse si le sentiment maternel ne s’était trahi en elle, à chaque instant, par une expression passionnée à la seule vue de son enfant.Elle ne voulait pas imiter ces clients qui se croient, quand leur malade a succombé, dégagés de toute gratitude envers le médecin.Sans chercher de phrase : - — Jamais je n’oublierai les soins dont vous avez comblé mon pauvre mari, docteur.Je sais comme vous avez travaillé pour le sauver.Il fallait que son mai fût vraiment incurable pour n’avoir pas cédé.Oh! non, je n oublierai jamais.vivrai s-je cent ans.— Mais je n’ai rien fait, dit Guéméné, qui éprouvait une^ consolation à faire montre de son découragement devant cette douce jeune femme, témoin de tous ses efforts inutiles; voyez, je ne vous ai pas rendu votre malade! J’ai entrevu le remède, je vous en ai follement fait luire l’espoir.Ah! j’y croyais bien moi-même, à ce succès que je vous promettais.Un autre que moi le recueillera.— Non, non, pas un autre, répliqua-1-elle, vous chercherez encore, pour de nouveaux malades, vous trouverez.Il avoua qu’il avait complètement abandonné ses travaux.Alors elle s écria: — Comment! ce n’est pas possible! Mais vous n’avez pas le droit de faire cela! Vous possédez vraiment le génie du savant.Dieu a mis en vous ces belles facultés pour le bien des malades: c’est un grand devoir pour vous de les exercer! Je sens que vous réussirez: j’en suis sûre.Je vois déjà ces milliers de misérables qui attendent leur salut de médecins pareils à vous, et à qui vous pouvez rendre le bonheur.Vous étiez peut-être à la porte de la vérité.Peut-être ne manquait-il à votre sérum qu’un rien pour agir contre cet affreux cancer.Oh! docteur, il ne faut pas vous arrêter en route! Il la laissait aller, trouvant très doux d'être réconforté de la sorte par cette simple femme dépourvue de toute science, qui ne comprenait même rien à ses travaux, et ne parlait avec tant de chaleur qu à force de confiance en lui.Elle ne le convainquit pas, elle le berçait.11 jouissait de cette admiration, de cette foi, sans juger naïfs des propos dont il ne sentait que la ferveur.— Et puis, finit-elle, ne nous abandonnez pas! Depuis mon malheur, l’idée de l’hérédité de *ee mal m’obsède.Dites- moi, est-ce que le petit n’est pas menacé?— Mais non, dit Guéméné, mais non, aucunement! — Oh! je sais, vous vous refusez à m’alarmer si vite.Mais j’ai peur cependant.Est-ce qu’on ne peut pas pré- munir un pauvre petit enfant contre cette chose horrible?est-ce qu’il n’y a rien à faire?.Oh! il me semble, à moi, que si j’étais médecin, je trouverais!.On me l’a bien vacciné contre la petite vérole.Ca devrait être de même pour toutes les affections.Et elle appela: — André! L’enfant quitta ses jeux et, câlin, vint se frotter contre les genoux de sa mère, dont' il avait le visage blanc, grave et délicieusement doux.Il était si sage, si docile, si peu gênant, que tout le monde 1 aimait.Guéméné s’attendrissait à le contempler; il s’amusait à manier dans les siennes les petites mains molles et fraîches, se retenant parfois pour ne pas les baiser, se répétant Vautre qui aurait eu cet âge, un jour.— Est-ce qu’il n'y a rien à faire?supplia la mère, éperdument, cette fois.Guéméné ne répondait pas, regardait l’enfant qui se mit à dire: — Tu reviendras encore, n’est-ce?— Oui, mon petit, répondit Fernand, je reviendrai certainement.Et madame Jourdeaux vit ses yeux humides.La charmante femme, si pénétrante dans son ignorance, comprit qu’il pensait à son bébé mort, et renvoya le petit André par délicatesse.Puis elle parla de son mari, comme pour voiler sous son crêpe de veuve l’éclat de son bonheur maternel.Guéméné sortit comme renouvelé de cette maison familière.Il lui sembla que des portes fermées devant lui s’ouvraient tout à coup, lui offrant un large espace où cheminer désormais.Le vaccin du cancer! quel but! Serait-ce trop de toute une vie pour y atteindre?Et, dût-il échouer, qu’importait, s’il avait labouré pour l’autre génération le champ du travail!.Pendant le trajet du re- tour, son cerveau excité fit mille combinaisons.Il pensait à de nouveaux sels de quinine pour traiter et modifier ses toxines.Une envie le saisit de revoir son laboratoire.Des idées lui venaient en foule.Il rentra: Thérèse était à la maison; il la trouva dans la lingerie du troisième, entourant de lacets roses des piles branlantes de serviettes fraîches.Elle était pâle et défaite.Il n’y prit point garde, demanda même étourdiment: .— Tiens! tu ne fais pas de visites aujourd’hui?— Non, dit-elle, je me repose.Elle avait le ton saccadé, fiévreux.Sans réfléchir, il eut d’instinct un regard satisfait sur l'armoire énorme où s’alignaient, comme en une bibliothèque de linge, les blancs in-folio des draps, les in-octavo des taies d’oreiller, les in-dix-huit des serviettes.Cet aspect neigeux, harmonieux, bien ordonné, qui s’établissait sous les gestes de sa femme, remplissait d’aise; mais, sans plus s’attarder, il passa dans son cabinet et rouvrit le tiroir où dormaient depuis deux mois ses notes de laboratoire.Le jour suivant, à l’heure du déjeuner, il vit Thérèse en peignoir, qui révisait dans la salle à manger le livre graisseux de sa cuisinière.Alors il s’étonna, se troubla.Mais ce fut bien autre chose quand il l’entendit donner cet ordre à la femme de chambre: — Vous ne recevrez personne pour moi aujourd hui.Vous direz que je suis souffrante, que l’on s’adresse à Monsieur.Il tressaillit.Entendait-il bien?L’acte nécessaire était-il accompli déjà?Cédait-elle?Dès qu’ils furent seuls, tout tremblant, il s’approcha, lui dit à l’oreille, très bas: — Explique-moi.Il était radieux, triomphait presque, s’attendait à une explosion de tendresse, Mais la jeune femme se défendit contre tout abandon: .— Attends trois jours; ne me demande rien; laisse-moi, veux-tu?Puis, comme il s’écartait avec v % indicible expression de tristesse, elle ajouta: —; Ah ! mon pauvre chéri ! que tu me tortures ! Ce fut une plainte poignante dans la bouche de cette orgueilleuse Thérèse qui s'efforçait au déchirement décisif, avec une loyauté, une sincérité absolues.La lutte durait depuis deux semaines.S?s nuits en étaient obsédées; elle voyait en rêve des femmes couchées, agonisantes, qui la suppliaient de les guérir; mais une force secrète la liait :elle ne pouva’t faire un pas vers les malheureuses.Fernand lui paraissait agir avec dureté en exigeant d elle cette abdication.Mais elle le chérissait si profondément qu’elle envisagea de bonne foi le renoncement,’ dans la crainte de perdre son amour.Plus le temps avançait, moin3 elle savait que résoudre.Jamais son métier ne lui avait semblé plus beau.Elle soignait une jeune fille atteinte d’une scarlatine infectieuse, et voici que la malade arrivait à la convalescence après qu on avait perdu tout espoir.Thérèse goûtait, comme une ivresse, le triomphe de cette guérison, la reconnaissance des parents, cette autorité qui la faisait comme une reine au chevet de cette autre femme, plus jeune, sauvée par elle de la mort.Partout on l’adulait, on l’aimait, on la glorifiait.Elle travaillait prodigieusement, parcourait toute la presse médicale, se refaisait une thérapeutique dans les livres nouveaux que Boussard venait de publier.La science s élargissait toujours devant elle.Toujours curieuse, avide d’en savoir davantage, elle continuait de fréquenter les hôpitaux, passait sa matinée tantôt à la maternité de de Beaujon, dans le service d’Artout, tantôt aux Enfants-Malades, tantôt chez Boussard, à la Charité.Elle apportait à l’exercice de sa profession la passion la plus noble, la plus intelligente.Elle menait une vie effrénée de pensée, de recherches.Ses maîtres, quelle que fût leur opinion sur la femme-médecin en général, l’admiraient; elle sentait partout leur sympathie, leur aide.Un jour que madame Herlinge lui demandait: “N’as-tu pas un grand chagrin, comme ton père, lorsque tu perds un malade?“elle avait pu répondre: “Mais maman, je n’ai jamais perdu un malade!” Refusez toutes imitations.En vente chez le a marchanda généraux.(PIE FILLING) CITRON A N AN A 5 FRAI5E5 FRAMBOISES O R A N G PS C E RISES, ETC Meedow-Sweet’ ’ Cheese Mfg.Co., Limited Montreal .OU/ ^ôld stocie -Tu I 3 5 raison Lia s ton dans I t^yvi il'vTs ^ '///; '/, When good fellows together C'EST La Bière oid Stock Lcr Reine des Bières Oui mais ce n'ètaïf ¦ici le pour on - O n nef r\ pas à IV o|-f/|5>r) clan kïj San d«iKpS M part ça-quest -Ce que t’aimes" le mieux dans-•vie QO If 7
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