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Titre :
Le pays laurentien
Éditeur :
  • Montréal :G. Malchelosse,1916-1918
Contenu spécifique :
Octobre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeurs :
  • Petit canadien ,
  • Revue acadienne ,
  • Revue nationale
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Le pays laurentien, 1916-10, Collections de BAnQ.

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1ère ANNEE.—No.10.OCTOBRE 1916 Lis Laurbntidbs 88IHÉP rima Ce ne sont pas ces monts sombres et désolés, Colosses de granit ou de neige éternelle, Toujours hautains et froid, jamais renouvellés, Et que la foudre en vain cherche à tuer sous elle.Aucun Mont Blanc vainqueur n’y masque le soleil, Ou, confondant nos yeux de sa splendeur farouche, Peut avoir quelque jour un terrible réveil, La mort au fond du cœur et l’enfer à la bouche.A l’horizon, voyez s’accuser leurs contours, Comme des seins gonflés et fermes de pucelle; ' Sous leurs manteaux d’azur la Gonconde étincelle, Et l’on n’y voit jamais tournoyer les vautours.Sur leurs fronts l’arbre chante et la lumière abonde; Leurs cimes ont des nids, des échos, des chansons, Et de leurs flancs féconds, qu’un feu puissant inonde, Messidor fait monter gaîté, gloire et moissons! Ceux d’Europe sont nus, les nôtres ont des âmes, Et, pour les féconder, le ciel est radieux; Le Vésuve indompté ne donne que des flammes; Les nôtres sont couverts de fruits délicieux.Quand la neige éclatante a couronné leur cime.On dirait qu’en jouant au bord de leurs grands plis, Des femmes ont penché leur beau corps qui s’anime Et découvre aux regards des roses et des lis.Sous un ciel éclatant nos Aères Laurentides, Ont la fécondité des plaines, des vallons, Dans l’ombre et sous leurs pieds sont des sources limpides.Dont les bords sont peuplés de fleurs et de rayons; Nos monts sont des géants aux couronnes de gloire, A la neige, à la bise opposant leurs efforts, Et de leur flot d’azur, éclairant notre histoire, Font pâlir la Jungfrau sous sa pourpre et ses ors! I — 254 EN PAYS LAURENTIEN Croquis, histoire et légendes.Voici longtemps déjà que le dernier entêté du village a renoncé à battre son grain au “fléau” et, durant les journées d’hiver, en passant devant les granges l’on n’entend plus le bruit régulier du lourd battant sur le bois de l’aire.L’outillage du labeur agricole a été modernisé.Chez nous, jusque dans les plus humbles paroisses de colonisation, loin des grandes villes et des gros villages où passent les nouveautés de l’industrie, l’on voit de ces machines qui remplacent ou tout au moins simplifient l’effort de l’homme et, plus promptement que lui, accomplissent sa besogne rurale.Et, ce n’est plus simplement la “batteuse” qui s’est faite accepter dans les plus pauvres fermes; les plus décidés des routiniers ont adopté la “moissonneuse”, la “faucheuse”, la “faneuse”, la “lieuse” et le “rateau à cheval” tous nouveaux venus qui ont vite acquis leur droit de paysannerie.Leur activité habile et leur preste régularité ont remplacé le mouvement cadencé des faucheurs à “la petite faulx” ou celui des garçons et des filles qui coupent à la “faucille”.Tout cela a transformé la physionomie de la ferme et l’aspect des travaux rustiques.Elle a transformée également la pittoresque apparence de nos vieux petits villages canadiens.Le progrès s’est refusé à entretenir plus longtemps leur caducité.Les maisons ont perdu leurs chapeaux de “bardeaux de cèdre” couverts de mousse, craquelés et brunis par la pluie et le soleil, et les ehantepleures des aqueducs municipaux ont fait remiser dans les vieux hangars les margelles et les “brimballes” des puits dont quelquefois encore on aperçoit les pierres disjointes des socles.Il y a à peine quinze ans, les conservateurs des vieilles choses du passé auraient été assurément ravis de découvrir, blotti sur les rochers des bouches saguenayennes, comme un village d’estampe ancienne.C’était le vieux Tadousac.La sensibilité des curieux eut bénéficié des circonstances, anciennes ou récentes, qui avaient permis à ce village d’échapper aux avatars normaux; qu’ont subis sous le fouet du progrès ses semblables, les villages égrenés sur les deux rives du fleuve. — 255 — Mais depuis, l’inévitable est venu pour Tadousac aussi et le Temps, de ses doigts impitoyables, en modifiant la physionomie des êtres et des choses, a changé le visage du vieux bourg sague-nayen.Par la puissance subtile des mots, essayons du moins de fixer un pâle reflet de sa beauté touchante d’an tan.C’est une après-midi de fin de juillet.Toutes les maisons dorment sous Tardent soleil et, derrière les rideaux rouges des fenêtres, on dirait que les habitants sont enfermés jalousement dans la fraîcheur des pièces, se cachant aux ardeurs du dehors.Ces maisons sont basses et avenantes, crépies d’un lait de chaux jaunie et craquée qui leur donne l’aspect de fruits murs.Des branches d’arbres ornent avec coquetterie leur face qui regarde la mer qu’elles dominent de toute la hauteur de la falaise.Elles sont, chacune, percées d’une porte et, régulièrement, de deux fenêtres ornées de rideaux aux couleurs criantes, la trouent irrégulièrement.Les seuils sont usés et les cheminées penchent légèrement à gauche comme si le vent les eut insensiblement poussées à chaque rafale qui venait du large.Devant chaque résidence un minuscule parterre piqué de quelques roses, de giroflées, de beaucoup de géraniums et de liserons des champs au calice blanc, est séparé du chemin du Roi par une clôture disjointe.Ces maisons ont l’air de contenir le bonheur et Ton détourne la tête vers elles quand on les a dépassées.Et tout cet amas de vieilles maisons est comme ramassé dans un repli des flancs rudes des Laurentides, sur un plateau qui surplombe les gorges du Saguenay.Ce plateau a sa basé sur une grève rocailleuse, du côté du fleuve et, de l’autre, sur une plage de sable.Du haut de la falaise, on aperçoit et le fleuve et les bouches du Saguenay.A la rencontre des deux immenses courants la vague ne fait point de caresses au rivage; par bonds brusques, elle s’écrase lourdement sur le sable assombri jusqu’aux pieds de la dune qui lui oppose une barrière.Plus loin, la mer est verte; ça et là, au large, des crêtes éeument sur des récifs, plus particulièrement près de T Ile Rouge, autour des Ilets-aux-Morts et à l’extrémité des terres plates de l’Ile-aux-Lièvres; sur les rochers de la Pointe Saint-Mathieu, elles déferlent avec rage.Au contraire, plus à droite où la vue plonge dans l’entrée du Saguenay, le flot est noir à force d’être tranquille; il vient mourir au fond d’une baie de sable fin, d’un ovale parfait et aux lignes d’autant plus douces que la falaise 256 — qui l’entoure semble tailler à coups d’une hache gigantesque.Aujourd’hui, répétons-le, cet ensemble charmant composé par le Temps et le Hasard, n’a pas été complètement soustrait à l’action du progrès et du tourisme; l’un étant venu y apporter ses restaurations outrageantes, l’autre, son modernisme.Mais, pour être juste, disons que tous deux semblent avoir montré de la bonne volonté à sauver ça et là quelques vestiges du passé.Si le luxe moderne a détruit la poésie des grèves de Tadousac par la construction d’un hôtel très laid de style, l’amour du bibelot ou, si l’on veut, le démon du musée, a forcé les Vandales de la Nature à conserver intacte la vieille petite Chapelle des Sauvages, vénérable relique du passé, monument autrement plus précieux que tous les “Tadousac Hotels” du monde et qui conserve dans son petit clocher assez de poésie des choses anciennes pour en imprégner tout le village.Car elle est là toujours, depuis 1747,surmontant la dune escarpée qui domine la baie, la primitive église des peuplades indiennes de l'ancien “royaume de Saguenay”.Son minuscule clocher pointu, à l’époque dont nous parlons, servait encore de phare aux marins du Saguenay.Sans doute, les pièces de cèdre qui formaient sa charpente ne sont plus celles qu’écarrissait, au mois de mars 1747, le charpentier Blanchard; les restaurations font si souvent leur œuvre dans la longueur de deux siècles.Chaque année, le matin du 2d août, jour de la fête de Sainte Anne, la petite cloche d’airain de la chapelle, vieille d’un siècle de plus que cette dernière, égrène sur les flots, dans le bassin des plaines, jusqu’aux sommets des pics, ne s’arrêtant que dans les bouquets d’arbres verts qui cachent les jolies villas de quelques citadins, au bout du village, une pluie légère de notes sonores; c’est comme un pépiement d’oiseau ensommeillé.Mais si léger qu’il soit, le son matutinal réveille les échos de trois siècles de glorieuses missions et, à cette sonaille cristalline d’un temps si vieux, toute la nature saguenayenne est sensible; les flots du Saguenay descendent moins vite vers le fleuve qui, lui-même, gronde moins fort, aux pieds des falaises; la brise du large souffle plus doucement et tous les arbres qui dégringolent des pics laurentiens arrêtent leur monotone bruissement.Cette ardente après-midi de juillet, l’une des plus belles que j’aie vécues de ma vie, au sommet des hauteurs de l’extrémité du Parc que je m’étais donné comme observatoire, je voyais toute la baie — 257 — s’irradier de feux ardents.Qu’elle était belle, sous ce soleil, la petite baie dont les eaux avaient porté tour à tour les nefs de Cartier, les gallions de Pontgravé, de Chauvin et de Champlain, les barques légères des Basques, et des Bretons, les canots d’écorce des indiens.Suave vision du lointain passé !.D’ici sont partis pour les lointains rivages de la Baie d’Hudson ces sublimes et éternels voyageurs missionnaires: Dablon, Albanel, Dequen, et tant d’autres dont la petite baie aux flots bleus pourrait nous raconter l’héroïque odyssée; ici, se sont confondus même, les marchands avides de gains, les traiteurs aventureux, les chasseurs infatigables, les sauvages de contrées inconnues, depuis les Micmacs du Golfe, les Montagnais et les Papinachois du Nord jusqu’aux Abenakis du sud; ici, fut le premier poste du Canada, le plus fréquenté, le plus riche; le débouché naturel d’un vaste pays de chasse et de pêche; le premier port où pouvaient ancrer tous les vaisseaux d’Europe; ici enfin, a rayonné pendant plus de deux siècles la grande œuvre civilisatrice de nos aïeux!.Tadousac, Hochelaga, Stadacona, trois grands noms dans notre histoire ! Les deux dernières bourgades sont devenues les deux plus grandes villes du Canada.Seul, Tadousac est resté, à peu de choses près, ce qu’il était: un pauvre village avec tout autour des précipices et des montagnes.Un étranger vint s’asseoir près de moi qui me demanda: “Vous êtes du pays ?—Oui et non, lui avais-je répondu; j’y étais, je n’en suis plus; je le regrette, monsieur.—Je vous crois et j’en ferais autant.Merveilleux pays, en vérité ! —Merveilleux.autant que décrié; autant, du moins qu’il le fut.Veuillez croire que l’intérêt que vous semblez porter à cette contrée m’est particulièrement sensible.Nous aimons déjà ceux qui trouvent dignes d’intérêt nos montagnes saguenayennes, notre sombre rivière, et nos légendes et notre histoire.Car, monsieur, notre histoire, nos légendes, nos montagnes et cette rivière “aux eaux profondes” sont belles entre toutes voyez-vous, elles ont déjà de l’attrait pour ceux mêmes qui ne les connaissaient pas.C’est, monsieur, que l’on en est revenu depuis longtemps des terreurs peut-être légitimes, en tous cas exagérées, qu’inspiraient cette rivière Saguenay et ses décors étranges d’abîmes, de rochers et de montagnes.On a appelé le Saguenay la “rivière de la mort” et, pourtant, c’est le fleuve de la vie; regardez ces montagnes toutes 258 couvertes de bouleaux, de sapins et autres essences qu’envieraient les pays aux flores les plus opulentes: c’est la vie végétale dans toute luxuriante richesse ; jusqu’aux fonds du fleuve où fourmillent les espèces ichtyologiques dont raffolent tous les sportsmen comme aux plus épais fourrés des forêts qui se perdent, là-bas, dans le nord, et dans lesquelles se cachent jalousement les bêtes aux royales fourrures, c’est la vie.Trop longtemps on a fait de notre rivière un monstre qui dévorait les marins assez audacieux pour venir s’aventurer sur ses eaux.Les bourrasques qui sortent de ses gorges sont violentes, mais elles durent peu; elles ont fait moins de mal que ces coups de vent mauvais du Saint-Laurent qui passe là et dont pourtant on n’a jamais cessé de chanter et la beauté et la bonté.On a dit le Saguenay parsemé de tourbillons dangereux, de remous qui couvrent des abîmes sans fonds; on a parlé de ces pointes battues d’ouragans violents; de ses anses peuplées de monstres, de ses bords escarpés où l’herbe et les arbres ont peur de pousser comme s’ils fussent maudits; de ses flots noirs et laids, éléments sournois, qui ne faisaient jamais la moindre caresse aux rivages.Calomnies, tout cela, monsieur.Cette rivière est douce et elle n’a pas de traîtrises.Et ses rives abruptes ?.C’est sur elles que la nature semble avoir établi son studio favori.En quelque saison que ce soit, elles présentent toujours un aspect qui ravit; que ce soit par les ardents soleils de juillet, comme celui d’aujourd’hui, quand elles fatiguent les yeux à force d’être vertes; alors, les flots ont mille chatoiements et ils rayonnent comme de l’or; que ce soit par les claires journées d’automne ou l’on peut admirer davantage ses rouges manteaux, ses tapis d’or brûlé et ses lagunes éclatantes et mélancoliques de feuilles finissantes.alors, les flots sont plus doux, plus bleus encore; ou, enfin, que ce soit par les terribles tourmantes d’hiver quand les sapins sont si lourds de neige que l’on craint qu’ils fassent crouler la falaise à chaque rafale et que les bouleaux gelés craquent avec sonorité en élevant leurs grands bras maîgres au dessus des rideaux de la poudrerie qui rasent les autres cîmes.alors, les flots, emprisonnés sous la glace épaisse, coulent tristes et sombres, oubliés, mais fiers quand même.“Ah, ils ont raison de l’aimer, ce Saguenay, ceux qui habitent sur ses bords, et ils peuvent le regretter, ceux qui l’ont un jour quitté.Le soleil achevait de disparaître derrière les hauts sommets des Laurentides, quand j’eus fini de donner à l’étranger cet étrange — 259 — cours d’histoire saguenayenne.Ht, comme, en silence, nous nous levions pour regagner le village, le phare de l’Ilet-à-la-Tête-de-Mort fouillait déjà les profondeurs du fleuve de son grand œil brillant.Québec, juillet, 1916.Jérome COIGNARD.“LE RETOUR AU VILLAGE” (Inédit) Un jour, je suis parti, pèlerin solitaire, Après un long exil, revoir le coin de terre, Où, paisibles, se sont passés mes jeunes ans.C’était par un matin radieux du printemps; Le long des sentiers verts, de buisson en buisson, Joyeux comme autrefois, j’ai redit ma chanson Aux champs ensoleillés, aux grèves, aux érables, Qui me semblèrent tous devenus vénérables, Et me tendaient leurs bras.J’ai revu les maisons Dont les vieux murs penchaient sous l’assaut des saisons; Les unes, volets clos et de mousse couvertes, Etaient mêmes, déjà, depuis longtemps désertes, Et, de les retrouver, par ce riant matin, Le passé m’apparut plus doux et plus lointain.Emu, je traversai l’antique pont de pierre, Que, tant de fois, la main dans celle de ma mère J’avais franchi, craintif au fracas du torrent.Ma mère me disait: “Lorsque tu seras grand, Viendras-tu saluer le clocher du village Où, près de moi, s’écoule aujourd’hui ton jeune âge ?Ne serait-ce qu’un jour, ton cœur y trouvera Quelque cher souvenir qui le consolera.” * * * Un jour, je suis venu, pèlerin solitaire, Après un long exil, revoir le coin de terre, Où, paisibles, se sont passés mes jeunes ans.C’était par un matin radieux du printemps; Et, ce jour de la vie est un divin poème; Car il n’est d’aussi beau que la page où l’on aime! Alfred DESCARRIES.Montréal, septembre, 1916. — 260 — CROQUIS JEROMIENS Propos de vacances LA MONTEE DU CIMETIERE.La longue route ensablée qui monte vers le cimetière de Saint-Jérôme est déserte par ce matin sans soleil, et il fait vraiment bon d’occuper seul le banc de bois, souvenir de eet excellent docteur Henri Prévost qui dort son dernier sommeil, dans le sable d’or, entre les racines des pins.Sur l’immobile écran des nuages gris, les moindres bruits se répercutent, s’amplifient, se confondent, pour se résoudre en un halètement voilé, scandé par les castagnettes d’un pic martelant un cèdre mort.En sourdine se croisent les appels des oiseaux inquiets; notes nerveuses, notes menues, notes dolentes.Le pré liserant la forêt toute proche est, ce matin, d’un vert, glauque, retouché du rose mat des grands trèfles.L’on dirait un ciel renversé dans l’eau d’un étang et peuplé de constellations de marguerites ! Çà et là jaillissent en couronne les frondes plumeuses des fougères.Les pieds dans l’eau, de petits saules agitent au souffle d’une brise perceptible pour eux seuls leurs feuilles encore teintées de la pourpre vernale du bourgeon.Puis, les petites pyramides sombres des sapins baumiers, faites de noirs et de verts sourds étagés, s’épandent en tirailleurs devant les épinettes effilées en clochers.Tels des arbres de Noël portant à chaque branche une petite chandelle de cire pâle, les jeunes pins ont des pousses nouvelles, et prolongent en vert gai la tristesse immobile de leurs bras gommeux.Avec les palmes rigides des cèdres et la fine chenille des mélèzes, tout cela s’ajoute, se superpose sur un fond frissonnant de haute futaie claire, merveilleusement.Pourquoi cet ensemble de hasard m’émeut-il tant ?Ce désordre est-il donc beauté ?Ou bien, n’est-ce pas plutôt l’âme fruste de lointains ancêtres qui remonte en moi ?Ils conduisirent la charrue ou guettèrent l’orignal le long de bois semblables, et c’est peut-être le colon ou le trappeur dont j’ai hérité le sang, qui frémit devant le spectacle congénial de la nature !. — 261 — La route ensablée qui monte vers le cimetière est toujours déserte, et loin, très loin, le pic bat encore sans relâche d’autres arbres morts.LE ROCHER ERRATIQUE.Il est là depuis des siècles, des centaines de siècles peut-être au flanc du coteau herbu, non loin de la vieille grange.Abandonné par les glaciers en fuite devant le soleil plus chaud, l’énorme granit a gardé la pose de hasard qu’il avait avant l’histoire.Pour lui, les jours et les nuits ne nombrent pas.Il a vu, lentement, la terre se couvrir de verdure et de fleurs, et la forêt monter, grandir et se refermer sur lui.Sous l’ombre des grands pins qui le gardaient humide de la rosée du ciel, il accueillit les mignonnes légions des mousses, et, plus tard, le polypode capricieux grimpa sur ses flancs.Les peuples insoupçonnés, ceux que l’histoire ignore, l’ont frôlé, et des générations d’enfants des bois ont dormi dans le retrait de sa base; le soleil et l’ombre lui ont dispensé l’éternelle alternance de leur caresse insensible, et la vague tranquille des siècles a passé sur lui sans l’entamer.Un jour pourtant, la forêt surprise entendit un idiome inconnu et très doux.C’était l’homme blanc, l’homme de France, et de suite quelque chose fut changé.Trois siècles.Des coups de hache que se renvoient les échos étonnés! Des couplets de chansons, de francs éclats de rire!.Ht le soleil à grands flots, viole le mystère séculaire, fouille les secrets de la mousse et des feuilles mortes! Autour du rocher désormais dégagé, de bonnes figures énergiques et brunes, ruisselantes aussi, entourent un prêtre colossal aux yeux d’enfant.—Toi, Jacques Legault, voici ton lot.La terre est riche, la rivière est tout près.Bonne chance! Si tu as de la misère, tu sais, le curé Labelle est là!.I ¦ .Hier, je suis passé près du bloc erratique lavé de la pluie récente et brillant de toutes les paillettes de son mica.Tout auprès, les portes de la grange, grandes ouvertes, laissaient voir les tasseries vides et la grand’charrette agenouillée sur ses brancards. — 262 — Sur la croupe de pierre deux agneaux tout blancs jouaient dans le petit vent parfumé de trèfle et de marguerite.Et je songeais à la vanité de toute vie, celle des agneaux et celle du passant qui les regarde.Posée ainsi en numérateur sur la durée du granit éternel elle nous apparaît bien telle que l’a définie, avec une infinie variété d’expression, la sagesse de tous les temps: un court portage entre un berceau et une tombe.Et, vraiment, le mystère de la vie me serait apparu plus profond que jamais si, à l’heure même, le son atténué d’un Angélus lointain ne m’avait rappelé à la solution splendide de la foi chrétienne !.LA NEUVAINE \ La rivière du Nord est délicieuse à l’heure du couchant.Laissez la ville et suivez la route qui en remonte le côté droit; vous cheminerez sur un sentier durci, bordé d’armoises et de tanaisies, avec, dans l’oreille, la basse assourdie et profonde de l’eau franchissant d’un saut les barrages.Des deux côtés il y a des maisonnettes en bois, pas prétentieuses, avec des jardinets et de blancs enclos, avec des chapelets d’enfants un peu défraîchis par la chaleur du jour et qui s’ébattent devant les portes.Mais ce soir, les seuils sont déserts et un silence inaccoutumé accueille les premières ténèbres.Seules, et avec des airs de fantômes, les vaches broutent encore sans lever la tête, au travers des gros rochers semés dans les pâturages.Inconsciemment, le mutisme des choses nous envahit et nous marchons sans mot dire.Mais voici qu’au travers du grondement continu de l’eau passe un bruissement de prières; l’instant d’après nous apercevons la demeure des Lauzon, noire de monde.Tout s’explique: le rang est en neuvaine; on demande du beau temps pour les semailles.Sur la “galerie” il y a tous les types familiers rassemblés par le besoin commun: les vieux à canne, les vieilles qu’on a placées dans les berceuses, les figures hâlées des remueurs de terre, les jeunes filles qui ont fait un brin de toilette, et les grands gars dont la pipe s’éteint lentement sur l’appui des fenêtres.Les enfants n’y ont pu trouver place; ils se serrent sur les trois marches et dans la balançoire près de la corde de bois franc.Tout ce monde prie, tourné vers un grand Sacré-Cœur de Jésus, sorti du salon et suspendu à l’orme qui ombrage le puits.Au-dessous de la naïve image, deux lampes à pétrole allument des reflets sur la vitre du cadre. — 263 Nous sommes passés rapidement pour ne pas distraire et gêner les bonnes gens.Derrière la maison une pauvre femme, pour endormir un bébé criard, le balançait à bout de bras tout en répondant au chapelet.D’heure arrivait, l’heure incertaine et tranquille où le miroir de l’eau se ternit et s’opalise, où il n’y a plus de rivière, plus de bosquet, plus de rivage, plus de ciel distinct, mais une mosaïque indécise où tout cela se double, se répète et se confond.Et tandis que nous nous éloignions, les lambeaux d’oraisons, les bribes de litanies, portés sur l’aile ouatée du soir, continuaient d’arriver jusqu’à nous.Oh! l’impossible rêve de prier comme ces âmes simples, et, après avoir fait le tour de tant de choses, d’arriver à dire un peu bien, son Pater! LE VILLAGE QUI MEURT.C’est de Saint-Colomban, tout près de Saint-Jérôme, que je veux parler.De village est littéralement perdu, égaré dans le désert des rocs nus, des “galets” comme on dit par là.De paysage “galets” est infiniment tranquille et infiniment triste.Autour de vous la roche grise polie par les glaciers préhistoriques, mordus par le chancre des lichens, sonne sous le pied et ressuscite un passé fabuleux et muet.Un peu plus loin la forêt chiche se referme.Mais, passez le rideau d’arbres rabougris, et vous aurez devant vous un autre “galet”, désert et nu qui se refermera pour s’ouvrir encore et se refermer toujours.et ainsi sur des lieues et des lieues.Aussi reste-t-on saisi lorsque l’on tombe à l’improviste sur Saint-Colomban, par un chemin à peine visible sur le roc.Da petite église de bois peinte en blanc est très légèrement posée sur le “galet”—on dirait une mouette fatiguée,—et il semble que rien ne sera plus facile que de la transporter, quand on le voudra sur un autre “galet”.Une seule rue, cinq ou six maisons, et c’est tout.A cent pas, les arbres semblent fermer l’horizon, mais c’est le leurre éternel des “galets” et partout, loin, au-delà, tout près, le granit est roi.Passée l’église, il n’y a guère qu’une maison, un vieux “magasin”- abandonné, en ruine.On m’a dit son histoire, qui est touchante.Saint-Colomban n’est plus, mais Saint-Colomban fut, ou du moins aurait pu être.Au temps où la région du Nord s’ouvrit à la — 264 — colonisation, ce petit village devint, par sa situation géographique, le quartier-général des colons qui montaient de la plaine laurentienne pour défricher les petites vallées des tributaires de la Nord.Le petit commerce y florissait.Un brave irlandais bâtit ce petit poste et y fit longtemps d’excellentes affaires.Sur le “galet” devant sa porte le bandage de fer des roues a creusé une petite ornière qui se voit encore.Les charettes des colons stationnaient là, à la queue leuleu, pendant que les propriétaires à l’intérieur menaient grand bruit dans la “boucane”, faisant des emplettes, causant politique et s’approvisionnant de potins locaux pour la femme restée à la maison.Lorsque la colonisation prit une autre route et que la déchéance de son village fut définitivement prononcée, l’Irlandais resta néanmoins fidèle à son poste.Il vit encore, très vieux, paralysé, aux soins de son fils, vieillard lui-même.Jamais il ne voulut revendre à collègue de Saint-Jérôme, les marchandises de toutes sortes entassées dans le “magasin”.Depuis quinze ans, personne n’y entre; il croule, mais l’on respecte la volonté de l’aïeul.J’ai voulu voir de près cette masure.Elle est faite de pièces et dit son origine.La poutre du toit a cédé et tout s’affaisse par le milieu; l’échelle vermoulue tient encore sur les “bardeaux” noircis, gagnés, par places, par le velours envahissant des mousses.Plus de carreaux aux fenêtres; la porte, lamentablement, pend sur un seul gond tordu.A l’intérieur, des tiroirs d’épicerie, entr’ouverts, présentent des restes de sucre, de sel, de thé pillés par les rongeurs.Aux poutres tranversales pendent encore des vêtements en loques, des cirés, des fouets, que sais-je ?J’ai même vu un petit traîneau d’enfant, accroché à côté d’un fanal rouillé.Et sur le seuil, comme pour sceller cet abandon, et interdire l’entrée, montent, rigides et pâles, les tiges miséreuses des molènes.Dans cette détresse et dans cette fidélité il y a quelque chose de profondément émouvant.Et cependant il a tort ce vieillard comme tous les vieillards d’ailleurs, dans cet inutile effort pour retenir le passé qui, irrémédiablement, s’en va! La vie, disait Henry Bordeaux, est dure et volontaire comme une troupe en marche et du passé elle se sert comme de matériaux pour reconstruire toujours ! Fr.MARIE-VICTORIN.des E.C. — 265 — UN CURIEUX MANUSCRIT.L’on m’a remis, ces jours-ci, un manuscrit dont l’histoire est curieuse à ce point qu’un romancier en tirerait une nouvelle, peut-être même un roman, mais n’ayant pas l’imagination tournée vers la fiction, je vais me contenter de vous raconter les faits tout uniment.En autant qu’on le sait, l’auteur qui portait un nom connu, mais que l’on croit ne pas être le sien, disparut, un mercredi du mois de juin, dans l’après-midi, il y a trente ans.La rumeur circula qu’il s’était noyé, mais aucune preuve n’est venue confirmer cet on-dit.Le personnage en question, homme dans la quarantaine, pensionnait, depuis quelques semaines dans une maison de l’ouest de la ville de Montréal.Sans occupation apparente, il parlait peu et ne fréquentait personne.Tous les trois ou quatre jours, le courrier lui apportait une lettre qu’il s’empressait de lire plutôt deux fois qu’une, et qu’il détruisait ensuite, invariablement.Le matin de sa disparition, cet étrange individu avait reçu un billet qui parut l’affecter beaucoup.Il le parcourut à plusieurs reprises, puis il sortit emportant quelques effets et nul ne l’a revu depuis.Deux jours plus tard, sa maîtresse de pension donna avis de son absence aux autorités et, comme il avait laissé quelques dollars, elle fit annoncer la disparition dans les journaux, mais aucune réponse, aucun indice n’est venu éclaircir le mystère, si mystère il y a.*** Sur une petite table de travail, qu’il avait dans sa modeste chambre, le solitaire, avait laissé le manusciit d’un po:trait de femme qui nous intéresse.Ce n’est qu’un brouillon! Cela se voit aux ratures, aux annotations marginales, enfin au papier grossier et de format irrégulier sur lequel s’aligne l’écriture droite et ferme.Par la précision des détails physiques, par le soin avec lequel les nuances de caractères sont analysées, on sent que l’auteur a vu et qu’il peint d’après nature un être qu’il chérissait. — 266 — Mais quel était son but ?—A-t-il terminé son esquisse et en a-t-il envbyé une copie à la personne décrite ?Ou bien, à la suite de quelque circonstance dramatique, le portrait est-il resté, tel qu’il apparaît, à l’état d’ébauche ?Dans ce cas, celle qui en était le sujet “n’en a jamais rien su” et, en le publiant, aujourd’hui, il peut arriver—car tout arrive— que la portraiturée lise avec émotion, ces phrases qui la peignaient au temps de son épanouissement! En tout cas, le morceau est d’un style gracieux, il ne manque pas de relief et mérite certainement d’être publié, jugez-en: TON PORTRAIT Aime dans ta jeunesse, Aime dans l’âge mûr, aime dans tes vieux jours, Car ton seul héritage et ta dernière ivresse Ce seront tes amours.Anonyme."Sourire superbe! "Minois dont la séduction ensorcelle."Yeux de couleur indéfinie, admirables d’éclat ou de langueur."Sourcils bien fournis, gentiment arqués."Chevelure châtain-brun, opulente, ton orgueil."Bouche mignonne, lèvres sensuelles, nid de baisers longs, écrin rouge-"sang des blanches dents."Peau satinée, fine et dorée, laissant apercevoir le réseau menu des veines "bleues."Mains patriciennes, aux ongles convexes, rosés."On ferait un poème sur l’élégance de tes costumes, même les plus sim-"ples, tant tu sais les rehausser joliment, d’une fleur, d’un colifichet, d’un rien."Voilà en quelques traits, l’apparence, notons rapidement le dualisme "surprenant du caractère."On te suppose hautaine, égoïste, vaniteuse, tu es, cependant, d’une "charité exquise, d’un dévouement héroïque, d’une affabilité pleine de grâce."Que de moments doux et charmeurs tu procures à tes intimes, alors "que rayonnante de gaieté franche et communicative, tu sèmes la joie tout naturellement, semblable aux roses répandant leur parfum."A l’encontre, quelle maussaderie raffinée, quels mots tranchants jaillissent spontanément, lorsque tu détestes."Ardent tempérament d’amoureuse allié à une âme d’artiste, la mu-tique, le chant, la peinture, les lettres t’ont admirablement préparée à goûter "les jouissances de l’esprit et les plaisirs des sens, mais aussi, à percevoir, avec "acuité, les peines et les afflictions qui sont, ici-bas, au revers des bonheurs."Heureusement, tes impressions plus vives que profondes, n’engendrent "pas la mélancolie morbide, car si parfois tu mouilles de pleurs ta gaieté, tu peux "également sourire dans les larmes. — 2(37 — "A la façon d’une jouvencelle, les problèmes mystérieux des sexes te "révoltent et ta candeur se désespère d’être inconsciemment évocatrice de désirs "fous, quand ton rêve serait de ne provoquer qu’hommages, amitié ou tendresse."Sois miséricordieuse pourtant.Ne connais-tu pas l’empire de la "chair ?Seulement, souple quoique faible, tu plies et ne romps pas.C’est la "différence."Non moins sage que fougueuse, bohème comme la cigale et industrieuse "comme la fourmi; chaste autant que passionnée, penchant aujourd’hui vers "l’ascétisme et demain vers la volupté, ton horreur du péché ne se compare qu’à "ta soif de caresses et c’est à travers ces contradictions que tu louvoies avec une "maîtrise, pour ne pas dire une témérité qui tient du prodige."Peu de personnes réunissent en elles, une gamme aussi étendue de "sensations.v “Instrument délicat, tu vibres au moindre contact, réel ou figuré, de "même que les lyres antiques résonnaient à l’effleurement du plus petit souffle "d’Eole.J “Antithèse vivante, énigme dont la solution m’attire, j’effeuille à tes "pieds, délicieuse et troublante femme, les pétales de mon adoration et te fais “l’holocauste suprême.“La dernière phrase est inachevée.Plus bas, on lit ces vers de Raoul Gineste: "Oh ! les bonnes réalités Que les caresses d’une femme "Pour les rêveurs désanchantés’’.Voilà bien des fois déjà que je lis et relis ce manuscrit et que je me surprends à me poser ces questions; Est-ce là le soupir d’une âme endolorie ?est-ce l’offrande intime de quelqu’un qui aimait sans espoir ?ou bien serait-ce le chant d’un amoureux qui a goûté au bonheur et qui voulait en fixer le souvenir ?Oui le dira ?BLONDEL.PROBLEMES LAURENTIENS Nos lecteurs sont invités à transmettre au directeur du "Pays Laurentien” leurs commentaires à propos de l’article de M.Emile Miller.Cet article pose pour nous un problème.Eaut-il modifier le titre de notre revue ?Tous les collaborateurs et tous les lecteurs ont droit au chapitre.Pierre Héribert, directeur du Pays Laurentien, 1210 St-André, Montréal.Un problème non moins intéressant, pour nous, serait de savoir ce que pensent de nous et de notre œuvre, tous nos lecteurs.Nous attendons de ceux qui nous lisent une manifestation d’opinion, ne serait-ce que l’envoi du prix de l’abonnement.P.H. — 268 — LAURENTIE, LAURENTÏDES, LAURENTIN' ET LAURENTIEN A M.le Directeur du Pays Laurentien.Mon cher Directeur, Dans la deuxième livraison de votre jolie revue, vous notiez que certains lecteurs avaient élevé des doutes sur la correction de son titre même, et vous ajoutiez bien ingénument qu’en ma qualité de collaborateur (qui ne collabore pas souvent, dira-t-on), j’étais invité à trancher le différend, à motiver mon choix entre laurentien et.laurentin.Aimer la géographie, cela ne confère pas un brevet de compétence ès-îexicologie.S’agit-il d’une opération chirurgicale ou d’un plaidoyer ?ha question n’est pas oiseuse, car l’une et l’aiitre besognes me îépugnent : j’ai une invincible horreur du sang et de la chicane.Four trouver qui a raison de vous, mon cher Directeur, ou de certains de vcs lecteurs, nous emprunterons la méthode critique, en relatant l’origine des mots en litige, en montrant ce que leurs auteurs en ont voulu faire entendre, puis nous chercherons s’il est une règle mécanique présidant à la forme que prennent les qualificatifs tirés d’un substantif.Chacun des mots .qui nous occupent ici a son acte de naissance dressé en bonne et due forme.Celui de Laurentides se trouve sous l’aspect d’un renvoi jeté au bas de la page 180, de l’Histoire du Canada de Garneau, dont l’édition princeps parut à Québec, en 1845.En voici le texte: “Cette chaîne n’ayant pas ‘de nom propre et reconnu, nous lui avons donné le nom de Dau-“rentides, qui nous para't bien convenable à la situation de ces “montagnes dont la direction est parallèle au Saint-Laurent.“Un “nom propre est nécessaire, afin d’éviter les périphrases toujours “si fatigantes et souvent insuffisantes pour indiquer une localité, “un fleuve, une montagne, etc.Quant à l’euphonie, le nom que “nous avons choisi, du moins nous l’esüérons, satisfera l’oreille la “plus délicate et formera une rime assez .iche pour le poète qui “célébrera les beautés naturelles de not.c pays” (t.1,1.II).Dans la littérature anglo-canadienne les mots Laurentian et Laurentide furent employés d’abord en 1854, par le géologue T.Sterry Hunt, dont le mémoire scientifique ne devait être publié 2G9 — que trois ans plus tard, à Toronto.En mars 1857, sir William E.Logan, directeur du service géologique, présentait au gouverneur des provinces du Canada son Report of Progress for the years 1853-54-55-56, en écrivant dans l’introduction: “The Reports of “Mr.Hunt comprehend various investigations of the lime-feldspar “rocks and their associated minerals of the Laurentian formation .“(p.5).Mr.Murray’s lines of exploration traverse for the most “part those rocks which, in Canadian geology, have been termed “the Laurentian system.they have been described in former Re-“ports as sedimentary deposits in an altered condition, consisting “of gneiss interstratified with important belts of cristalline limestone “(p.7).” On lit en outre, dans le propre rapport de Hunt, les expressions Lauren tide district, Lauren tide mountains, Laurentide hills.Il y a plus: à la page 297 du même ouvrage, on voit que le paléontologiste E- Bellings a catalogué en 1856 un fossile, mollusque brachiopode du genre orthis, sous le nom d’Orthis Laurentina.Ce Laurentina plutôt quelconque, voire dans le monde savant, tomba certainement dans l’oubli.Si jeune et déjà fossile! Ainsi, tous nos mots dérivés de Saint-Laurent, à l’exception de Laurentie, existaient déjà en 1857.Mais leur sens n’allait se préciser, et leur vulgarisation se produire que bien lentement.* * * Les Laurentides ne sont pas “une chaîne, comme cela s’entend d’ordinaire et par habitude, c’est-à-dire une succession de montagnes adoptant une direction à peu près régulière et continue’’ (Arthur Buies, Au portique des Laurentides, Québec, 1891, pp.6 et 7).Elles sont tout simplement le rebord continental de ce vaste plateau archéen que l’on appelle en géologie le bouclier ou écu canadien, le Canadian shield des Anglais.Ce n’est qu’entre les Escoumains et le cap Tourmente, et le long de la Haute-Ottawa, depuis l’île du Calumet jusqu’au Témiscamingue, que les Laurentides constituent, à proprement parler, une chaîne de montagnes.Partout ailleurs, comme dans la région Labelle, où les sommets sont pourtant remarquables, où les vaux, les gorges sont parfois profonds, on ne saurait parler que de la zone des Laurentides.En dehors du Canada originel cet alignement d’élévations ravagées par les glaces du quaternaire peut être identifié sur une trajectoire qui rattacherait le Manitoba lacustre au rivage méridional du Grand-Lac-de-l’Ours, soit aux abords du Cercle polaire. — 270 Cette carte-esquisse concrétise la substance de l’article.On ne saurait confondre un fait géologique et un fait géographique : Ainsi apparaît la parfaite autonomie de l’un et de l’autre termes.L’aire quadrillée représente la “chevauche” de ce qui est laurentien sur ce qui est laurentin, et “vice versa.” — 271 Quant au laurentien, c’est l’ensemble des gneiss et des micaschistes qui occupe, dans notre Amérique boréale, un vaste triangle dont les pointes se trouvent au delta du Mackenzie, au détroit de Belle-Isle et à la tête du lac Supérieur.”.c’est à l’archéen qu’il convient d’attribuer les gneiss plus ou moins granitoïdes de la région des grands lacs de l’Amérique du Nord, qui prolongent sur ce continent la bande archéenne de l’Europe septentrionale.On en fait le terrain laurentien (du nom du Saint-Laurent)” (A.de Lapparent, Abrégé de Géologie, Paris, 1907, pp.1.'+6-11+7).On ne regardera pas ces deux définitions comme un hors-d’œuvre, car elles facilitent l’intelligence de ce cpii va suivre.Nous avons vécu avec ces deux termes de Laurentides et Laurentian jusqu’en 1869, alors que Mgr.Taché, évêque de Saint-Boniface, imagina, ce que Hunt avait fait, le qualificatif laurentin, cause initiale de notre perplexité présente.Celui qui fut le Pacificateur de l’Ouest dit, dans son Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique, en décrivant les collines que constituent les Lau-rentides:”.la diagonale.empiète sur les rochers Laurentins (p.6).Cette portion du pays est toute inculte, couverte en grande partie de roches primitives du système laurentin” (p.6).Il est évident que Taché donnait pour forme adjective aux Laurentides de Garneau, de même qu’au Laurentian de Hunt et Logan, le qualificatif de Laurentin Cette heureuse création était-elle bien appliquée ?Lorsqu’Elisée Reclus la recueille, il se charge de lui attribuer une signification jusque-là inédite: “Le terme “laurentien,” dit-il, a un sens exclusivement géologique: il s’applique aux terrains paléozoïques d’une extrême antiquité, qui constituent une partie considérable de la chaîne des Laurentides, tandis que l’adjectif “laurentin,” employé par Taché dans l’Esquisse du Nord-Ouest, est un qualificatif d’ordre général pour tout ce qui se rapporte au fleuve Saint-Laurent et à son bassin” (Nouv.Géogr.Univ., t.ÀrE, Paris, 1890 p.1+19).N’est-ce pas assez clair et catégorique ?* * * Reste la question étymologique.Existe-t-il, sur le terrain mouvant de la formation des mots, une règle qui puisse nous guider avec certitude ?Les substantifs latins terminés en is, inus, ius, ia, ium, deviennent-ils, en passant dans le français, des adjectifs finissant par ien, — 272 — i ienne, tandis que les substantifs terminés en ens, os, us, a, um feraient leur terminaison en in, ine?Ainsi: Ambrosius (Ambroise) fait ambrosien, ienne, Aurelius (Aurèle) fait Aurélien, ienne, Augustinus, (Augustin) fait augustinien, ienne, Gregorius (Grégoire) fait grégorien, ienne, Cécilia (Cécile) fait cécilien, ienne, Valerius (Valère) fait valérien, ienne, tandis qu’ Augustus (Auguste) fait augustin, ine, Aquilâ (aigle) fait aquilin, ine, Benedictus (Benoît) fait bénédictin, ine.Gelestus (céleste) fait célestin, ine.Paulus (Paul) paulin, ine, Sixtus (Sixte) sixtin, ine.Mais voici des exceptions: Antonius (Antoine) fait antonin, ine, Johannes (Jean) johannin, ine, Florentius (Florent, Florence) fait florentin.[ine, Justinus( Justin) fait justinien, ienne, Budovicus (Ludovic, Louis) fait ludovicien, [ienne, et Sabinus (Sabin) fait sabinien, ienne, et sabin, [ine.Les exceptions menacent de déborder la règle.Et l’on corn' prend alors que Laurent, (Laurentius tiré de laurus) puisse former sans scandale l&urcntin aussi bien que laurentien.Voudrait-on refuser droit de cité dans notre langue à ce laurentin?qu’on se priverait d’un mot précieux.Nous savons la nécessité qu’il y a de le différencier d’avec laurentien.Il faut encore signaler l’ambiguité que causerait une expression comme celle-ci: ‘ les violettes laurentiennes”, quand il existe déjà un genre de plantes que les botanistes appellent les laurenties.Attachons-nous aux définitions de Reclus.Que les ingénieurs hydrographes ou forestiers nous parlent du bassin laurentin; les économistes, les sociologues, des richesses et des populations laurentines, tandis que les géologues, les minéralogistes nous occuperont du terrain laurentien.Quant aux poètes, quant aux.géographes (heureux et subtils mortels, comme assis aux deux pôles du monde poétique), ils auront ce privilège d’user à leur gré de l’un et de l’autre vocables, sans cependant les confondre.En tout cela il n’y a pas l’ombre d’une subtilité.Enonçons quelques vérités constantes, en respectant le sens des mots: la — 273 majeure partie du bassin laurentin repose sur des roches qui n’ont rien de laurentiennes; notre province, poétiquement appelée la ‘‘Laurentie,” est loin d’embrasser toute l’aire laurentienne, non plus que tout le bassin laurentin; nos populations laurentines se mêlent aux éléments qui envahissent le laurentien.Formulons aussi un souhait bien sincère: que votre chère revue trouve autant de lecteurs sur les sols laurentiens qu’elle en compte déjà au pays laurentin.Ht croyez-moi, monsieur le directeur, votre très obligé, Emile MILLER.Montréal, le 2 septembre 1916.AUX CANADIENS-FRANÇAIS D’ONTARIO A la mémoire de feu l’honorable F.-D.Monk En vain sur .ton destin se ruent toutes les rages, Ta force est dans ta foi que rien ne peut ternir; Le héros est un socle où s’érigent les âges, Son nom qu’on y grave est le nom de l’avenir.Les siècles, des grands morts, honorent les outrages, La croix est un sceptre et le tombeau d’un martyr Est le berceau d’un peuple où comme les Rois Mages, S’agenouillent et prient lçs âges à venir.Plus fort que le canon, plus haut que le tonnerre, L’idéal, au-delà de l’azur a son aire, Mon frère, reste fort, devant l’autel du mal, La douleur n’émeut pas un profond idéal; Comme la foudre qui ravage tout sous elle, Ne laisse qu’un frisson sous la voûte éternelle! 1916.W.-A.BAKER.DANS LES BOIS Au printemps l’oiseau naît et chante N’avez-vous jamais ouï sa voix ?Elle est pure, simple et touchante, La voix de l’oiseau dans les bois.L’été, l’oiseau cherche l’oiselle, Il aime et n’aime qu’une fois.Qu’il est doux paisible et fidèle Le nid de l’oiseau dans les bois.Puis quand vient l’automne brumeuse Il se taît.avant les temps froids ; Hélas, qu’elle doit être heureuse, La mort de l’oiseau dans les bois./ 274 — V M.BOURBEAU RAINVILLE “Le Pays Laurentien” déplore vivement la mort de l’un de ses collaborateurs, M.Bourbeau Rainville, décédé à Ste-Agathe, après une longue maladie, le 23 septembre dernier.Notre revue se fait l’interprète de ses collaborateurs pour offrir à la famille du défunt leurs plus sincères sympathies, car tous, nous n’en doutons pas, s’associent au deuil profond qui vient de la frapper.M.Bourbeau Rainville naquit à Arthabaska le 12 mai 1873.Il était le fils de feu M.Louis Rainville, avocat et protonotaire de la cour supérieure d’Arthabaska.Après un cours élémentaire à l’école primaire de sa paroisse natale, M.Bourbeau Rainville fit ses études classiques au collège de Nicolet, où il reçut le titre de bachelier ès arts en 1895; il étudia le droit à l’université Laval, de Québec, où il gagna la médaille d’or offerte par le gouverneur-général lord Aberdeen, la médaille d’argent de sir Adolphe Chapleau, lieutenant-gouverneur de la province de Québec, et celle de M.Tessier.Il est assez rare de voir ces trois médailles décernées au même étudiant.Admis au barreau en 1898, M.Bourbeau Rainville ouvrit un bureau à Bryson.Plus tard il forma une société légale à Hull, en compagnie de M.T.-P.Foran, C.R., et depuis huit ans, il était magistrat du district de Pontiac.Il avait épousé le 10 mai 1898, Melle.Eliza, fille aînée de l’honorable sénateur L.-O.David.Notre regretté collaborateur s’occupait aussi de journalisme et avait fondé avec M.T.Moffatt, deux journaux libéraux: “La voix de FOutacmais” et le “Pionnier canadien”.Dans cette dernière feuille il publia un roman de mœurs canadiennes: “Ca- mille Mirecourt”.Il était aussi l’auteur d’un drame en vers, “Dollard des Ormeaux’’, interprété pour la première fois à Montréal, en 1911, et qui obtint un succès mérité.Il a fait, en plus, assez de poésies fugitives pour former un volume suffisant et nous espérons que cette œuvre éparse recevra l’honneur de la publication.Elle en vaut la peine et notre public saura l’apprécier.Si cet apôtre délicat de la littérature canadienne qu’était'M.Bourbeau Rainville n’est plus, son souvenir vivra, car il laisse une œuvre durable, digne de lui.La pièce de vers que nous publions dans ce numéro, est la dernière que fit notre ami et nous ne doutons pas que nos lecteurs ne goûtent tout le charme de cette poésie posthume.Gérard MALCHELOSSE. 275 FRANCE AUX SOLDATS Puisqu'il vous faut offrir vos jours en sacrifice, Au moment des adieux que tout vous soit propice.Oui, grisez-vous du ciel natal, des champs, des bois; Grisez-vous de rayons, de parfums et de voix.Que l’âme du foyer, de l’enfant, de la femme, Avec l’amour d’un peuple entier garde votre âme.Prenez conseil des morts que vous avez aimés.Que votre œil ait l’éclair des cierges allumés Dont la flamme s’avive au souffle des cantiques Quand, secourable et bon, passe l’Hôte mystique Parlant de survivance à l’heure des combats.Gisants, mais immortels, si vous restez là-bas, Dans la paix des sillons ayez la griserie D’avoir semé des jours meilleurs — POUR LA PATRIE.Automne 1916.Bourbeau Rainville.DEUILS LAURENTIENS “Le Pays Laurentien’’ a vu disparaître dans le mois de septembre, deux de ses amis sincères, le premier dans la personne de M.le chanoine Adam, l’autre dans celle d’un collaborateur, M.Bourbeau-Rainville.Tous deux, au lendemain de l’apparition du “Pays Laurentien,” sans se demander si le succès couronnerait nos efforts, et si cette revue ne s’arrêterait pas comme tant d’autres à son premier numéro, envoyaient leurs chèques et accompagnaient leurs souscriptions, le premier d’une longue lettre pleine de conseils sages dont nous avons fait notre profit le second d’une belle poésie parue dans la livraison de février.Tous deux avaient compris le mérite de notre effort et l’ont patronné en véritables amis des lettres; ils avaient compris pareillement que c’est au début qu’une œuvre a besoin d’être encouragée et non quand elle a péri faute d’un petit sacrifice commun.Cela me remet en mémoire un de mes amis qui depuis douze mois promettait sa visite à ma “Librairie Nationale”.Jamais il ne me rencontrait sans me féliciter sur l’œuvre que je poursuivais.Un jour il me dit : j’irai te voir demain.—-Trop tard, mon cher; fermé depuis quinze jours—-Il me parut fort peiné d’être venu trop tard.Le chanoine Adam et Bourbeau-Rainville sont inscrits à la page première de nos livres et nous sommes reconnaissants de leur geste.Et dire que certaines revues reçoivent “Le Pays Laurentien” depuis dix mois et n’ont pas crû devoir lui adresser le salut fraternel.Peut-être faudrait-il intervertir les rôles et que “Le Pays Laurentien”, né d’hier, présente à ses lecteurs les revues jeunes et vieilles qui florissent ou végètent au pays laurentin ?Nous y songeons- Pierre HERIBERT. — 276 — BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE LES LIVRES DE CHEZ NOUS Lemay (Pamphile)—Reflets d’antan, Poèmes, Montréal, Granger Frères, 1916, 1 vol.in-12 de 218 pp.Avec une inlassable ténacité, le poète si sympathique des Gouttelettes, malgré son grand âge, a travaillé, ces dernières années, à donner à soiyœuvre sa forme définitive.Son œuvre poétique a été, selon le conseil de Boileau, remise sur le métier au moins vingt fois et se présente maintenant à nous dans une forme presque nouvelle tant elle a subi de modifications dans l’émondage.Ce recueil se compose de pièces anciennes datant de près de cinquante ans et de quelques-unes inédites.Reflets d’antan avec les Epis, et Evangéline forme les trois premiers volumes de l’œuvre poétique remaniée de Lemay qui en comptera sept.Les prochains volumes à venir seront Tonkourou, les Fables, les Moissons, et enfin une nouvelle édition des Gouttelettes.Tous ces volumes sont de format uniforme et d’une toilette typographique irréprochable.Le nom de Lemay est assez connu pour que nous nous dispensions d’éloges inutiles.Il est depuis longtemps en possession de la gloire littéraire que son œuvre lui a méritée.Laçasse (abbé Arthur)—Heures Solitaires—Poésies, Québec 1916, I vol.in-8 de 189 pp.Livre d’un poète sincère, d’un prêtre et d’un patriote.Le mot "vates” en latin es4 synonyme de prêtre et de poète.Ces deux titres vont bien ensemble et dans ce cas-ci se réalisent très bien.Dans tout le livre le poète a traduit ses émotions en une langue digne de la poésie, sans jamais oublier son caractère sacerdotal.C’est le livre d’une âme de prêtre qui s’est souvent agenouillée devant l’autel dans la méditation, et les mystères auxquels elle est mêlée par son ministère sont le thème naturel de ses chants.Ce livre est certainement un des plus sincères sortis de la plume d’un de nos poètes.Si la poésie de l’abbé Laçasse ne plane pas dans les hautes sphères du lyrisme elle est néanmoins grande par son inspiration et reposante par sa sérénité et sa sincérité.L’inspiration factice est absente des “Heures solitaires”.Rapport annuel du département des Archives Municipales pour l’année 1915:—Montréal 1916, 1 vol.in-8 de 79 pp.Ce rapport en appendice contient: Inventaire chronologique des cartes et des plans de Montréal, 1611-1915 avec annotations d’Emile Miller, archiviste adjoint, de la Société Historique de Montréal.Travail très soigné et très important qui a dû coûter à son auteur des recherches multiples.II rendra aux citoyens et aux chercheurs de réels services.L’on pourrait en dire autant du catalogue de la Bibliothèque administrative que contient le même rapport.Souhaitons que ces travaux soient appréciés à leur mérite.Pierre HERIBERT
de

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