Relations, 1 janvier 1973, Janvier
[" MONTRÉAL NUMÉRO 378 JANVIER 1973 LA FAMILLE QUÉBÉCOISE la fin de la revanche des berceaux: de 1961 à 1971, le nombre des enfants de 0 à 4 ans a diminué de plus de 190,000 au Québec \u2014 une analyse de Richard Arès PLURALISME et UTOPIE l\u2019idéologie du pluralisme: une expression du désengagement, un alibi pour la démission.ou un défi social ou politique, une utopie chrétienne ?\u2014 échos d\u2019un colloque par Guy Bourgeault, Michel Dussault et Colette Moreux VASECTOMIE une technique contraceptive aisée et efficace, réversible en théorie mais irréversible en pratique, et qui comporte certains risques \u2014 un dossier présenté par Marcel Marcotte LES RELATIONS des jésuites une tradition d\u2019attention aux faits, aux moeurs, aux personnes et aux choses.\u2014 présentation de la nouvelle édition d\u2019une précieuse collection par Florian Larivière \u2014relations____________________________________ revue du mois publiée par un groupe de membres de la Compagnie de Jésus COMITÉ DE RÉDACTION : Irénée Desrochers, directeur Guy Bourgeault, secrétaire Richard Arès, Albert Beaudry, René Champagne, Jacques Chênevert, Gabriel Dussault, Michel Dussault, Julien Harvey, Marcel Marcotte, Yves Vail-lancourt.ADMINISTRATION: Albert PLANTE RÉDACTION, ADMINISTRATION «t ABONNEMENTS : 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal 351 \u2014 tél.: 387-2541.PUBLICITÉ et RELATIONS PUBLIQUES : Pauline HOULE, C.P.565, Station « H », Montréal 107.Tél.: 387-2541.numéro 377 janvier 1973 SOMMAIRE La paix est possible ! (Paul VI).3 Recensement 1971 La famille au Québec.Richard Arès 4 Dossier \u2014 pluralisme Unité chrétienne et pluralisme (liminaire) Guy Bourgeault 6 Pluralisme et foi chrétienne.Guy Bourgeault 6 Quelques aspects du pluralisme religieux au Québec Colette Moreux 10 Pluralisme, culture et politique .Michel Dussault 12 La vasectomie La vasectomie, cette inconnue.Marcel Marcotte 16 Les livres Les Relations.300 ans après .Florian Lartvière 21 De la mort à la vie:\tLes longs chemins de l'homme Jean-Paul Labelle 27 Outres neuves, vin vieux ?.Guy Bourgeault 30 Pour la nouvelle année .Votre cœur et le mien.Paul Fortin 22 Pourquoi les Américains quittent-ils la lune ?René Champagne 25 Chroniques Théâtre: Dans les majeures.et les mineures ! Georges-Henri d\u2019Auteuil 22 Littérature: Au commencement étaient les grands-pères Gabrielle Poulin 24 Cinéma: « La vraie nature de Bernadette » .\t.Yves Lever 26 Relations et ses lecteurs (lettres).28 Ouvrages reçus.\t30 Relations est une publication des Éditions Bellarmin.Prix de l\u2019abonnement: $7 par année.Le numéro: 75g.M.Jean-Robert Gendron est autorisé à solliciter des abonnements pour la revue.Relations est membre de Y Audit Bureau of Circulations.Ses articles sont répertoriés dans le Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur Véducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.Viennent de paraître DIMITRI KITSIKIS Le Rôle des Experts à la Conférence de la Paix de 1919 (Cahiers d\u2019Histoire, n° 4) 15 x 21 cm., 229 pages.\u2014 Prix: $4.50 ARTHUR GODBOUT L\u2019origine des écoles françaises dans l\u2019Ontario 15 x 23 cm., 183 pages, 16 illustrations.Prix: $5.75 O.J.FIRESTONE, ed.Economie Growth Reassessed 15 x 23 cm., XX, 250 pages.Prix: $6.75 En vente chez votre libraire et aux : Éditions de l\u2019Université d\u2019Ottawa Université d\u2019Ottawa !\tOttawa, Ontario, K1N 6N5 Courrier de la deuxième classe Enregistrement no 0143. A l\u2019occasion de la sixième journée mondiale de la paix, le 1er janvier 1973, Paul VI a convié une fois encore à l\u2019œuvre de la paix tous les hommes de bonne volonté \u2014 ou, pour reprendre la formule évangélique, « tous les hommes que Dieu aime ».La paix est possible, mais elle est une tâche; elle requiert Vagir pour la justice, rappelait Paul VI il y a un an.Elle est une tâche, et non pas un rêve; et c\u2019est comme tâche qu\u2019elle est possible, comme tâche de l\u2019homme avec Dieu « à qui rien n\u2019est impossible ».\u2014 C\u2019est une grande chose que la paix, mais une chose difficile, extrêmement difficile.Et pourtant pas impossible.Les efforts de l\u2019homme suffiront-ils pour la procurer, pour la maintenir?Sans vouloir donner ici une réponse définitive à cette angoissante question, nous dirons simplement que, si « cela est impossible à l\u2019homme, tout est possible à Dieu » (Mt 19:26).(Paul VI, 4 octobre 1966.) \u2014 La paix est possible.Nous devons tous la chercher.La paix n\u2019est pas un rêve, mais un devoir, un devoir universel et perpétuel.Nous devons toujours faire tous les efforts pour rendre la paix possible.C\u2019est la raison, et non la force, qui doit décider du sort des peuples.La paix, il faut la vouloir.Il faut l\u2019aimer.Il faut la réaliser.(Paul VI, 1er janvier 1969.) La paix est possible! \u2014 La paix est possible.Grâce à l\u2019homme frère, mon frère, notre frère .(Paul VI, 1er janvier 1971.) \u2014 « Bienheureux les artisans de paix .»: nous écoutons, enracinés dans une espérance qui ne déçoit pas, le message de Noël qui annonce la paix aux hommes de bonne volonté.La paix, nous l\u2019avons sur les lèvres et dans le cœur, comme un présent, comme un salut et comme un souhait venant de l\u2019Esprit.Parce que nous possédons la source secrète et intarrissable de la paix: « le Christ, notre paix ».Si la paix existe dans le Christ et par le Christ, elle est possible entre les hommes et par les hommes.(Paul VI, 8 décembre 1972.) Telle est la force de l\u2019espérance chrétienne, enracinée dans la foi en un Dieu inlassable et toujours prêt aux recommencements, que le chrétien ne se laisse pas abattre par le triste bilan des 8,000 guerres de l\u2019histoire humaine.Malgré la guerre et les divisions entre les hommes, Noël revient chaque année, et nous venons d\u2019en célébrer encore le mystère d\u2019éternelle nouveauté.La paix est possible pour les hommes que Dieu aime.Par les hommes que Dieu aime.JANVIER 1973 3 La famille au Québec par Richard ARÈS Selon les données du recensement de 1971, qui commencent à nous arriver en cette matière, le Québec compte 1,357,185 familles, soit 253,363 de plus qu\u2019en 1961.Dans ces familles, vivent 2,578,390 enfants, soit seulement 152,032 de plus qu\u2019il y a dix ans.Statistiques qui nous indiquent déjà une tendance générale, qui sera confirmée par la suite: le nombre des familles au.Québec augmente désormais plus vite que le nombre des enfants, soit 253,363 d\u2019une part et 152,032 d\u2019autre part.Une comparaison nous aidera à mieux nous rendre compte de la situation: celle du Québec avec l\u2019Ontario dans l\u2019ensemble du Canada, au triple point de vue de la population, des familles et des enfants vivant dans ces familles.Tableau 1 Le Québec et l\u2019Ontario dans le Canada Selon\tLe Québec Nombre Pourcentage \u2014\tla population 6,027,765\t27.9% \u2014\tles familles 1,357,185\t26.7% \u2014\tles enfants 2,578,390\t29.1% L\u2019Ontario Nombre Pourcentage 7,703.105\t35.7% 1,881,840\t37.1% 3,046,160\t34.5% L\u2019Ontario l\u2019emporte facilement au triple plan de la population, des familles et des enfants, mais, s\u2019il compte 524,655 familles de plus que le Québec, il n\u2019affiche que 467,770 enfants de plus que ce dernier.Aussi, son pourcentage le plus élevé dans l\u2019ensemble canadien est-il celui des familles: 37.1 et son plus bas, celui des enfants: 34.5, alors que le contraire est vrai du Québec, dont le pourcentage le plus élevé est celui des enfants: 29.1, et le plus bas, celui des familles: 26.7.Déjà l\u2019on peut soupçonner qu\u2019il y a plus d\u2019enfants par famille au Québec.La composition des familles C\u2019est ce que va nous révéler le tableau suivant, qui montre la composition des familles, tant au Québec qu\u2019en Ontario, selon qu\u2019elles ont plus ou moins d\u2019enfants.Tableau 2 Composition des familles selon le nombre d\u2019enfants Le Québec\tL\u2019Ontario Enfants\tNombre\tPoucen- tage\tNombre\tPoucen- tage 0\t376.795\t27.8%\t595.420\t31.6% 1\t285,740\t2 !.I %\t397.620\t21.1% 2\t283,495\t20.9%\t415,710\t22.1% 3\t181,425\t13.4%\t250.270\t13.3% 4\t105,145\t7.7%\t124,510\t6.6% 5\t60.845\t4.5%\t56,135\t3.0% 6\t28,680\t2.1%\t23,155\t1.2% 7\t15.905\t1.2%\t10,245\t0.6% 8\t8.890\t0.6%\t4.845\t0.3% 9 et plus\t10 265\t0.7%\t3.925\t0 2% \t1,357,185\t100.0%\t1,881,840\t100.0% Trois constatations à partir de ce tableau: 1.\tL\u2019Ontario présente numériquement et proportionnellement beaucoup plus de familles sans enfants que le Québec: 595,420 familles d\u2019une part et 376,795 d\u2019autre part, soit un surplus de 218,625 pour l\u2019Ontario.En d\u2019autres termes, les familles sans enfants s\u2019élèvent à 31.6% en Ontario et à 27.8% au Québec.2.\tEn chiffres absolus, l\u2019Ontario domine quant au nombre de familles qui ont de 0 à 4 enfants, mais ensuite, à partir du 5e enfant, c\u2019est le Québec qui l\u2019emporte.Son pourcentage rejoint même celui de l\u2019Ontario à partir du 3e enfant: 13.4 en regard de 13.3, et va jusqu\u2019à le tripler rendu aux familles de 9 enfants et plus: 0.7 d\u2019une part et 0.2 d\u2019autre part.3.\tDes 24,660 familles de 9 enfants et plus que compte le Canada, 10,265, soit 41.6%, habitent le Québec et seulement 3,925, soit 15.9%, l\u2019Ontario.Si l\u2019on descend d\u2019un cran et considère le nombre de familles ayant 8 enfants et plus, on trouve que le Québec en renferme 19,155 et l\u2019Ontario 8,770 seulement.En dépit de cette quantité imposante de familles nombreuses, le Québec a cependant vu son nombre d\u2019enfants vivant dans les familles subir, de 1966 à 1971, une diminution de 68,516.En 1966, en effet, le Québec comptait 2,646,906 enfants, mais seulement 2,578,390 en 1971.Ainsi donc, en cinq ans, le nombre d\u2019enfants, non seulement n\u2019a pas augmenté, mais a considérablement diminué.Le tableau suivant nous aidera à saisir l\u2019ampleur du phénomène.Tableau 3 Nombre et répartition des enfants de moins de 15 ans au Québec Enfants 0-4 ans 5-9 ans 10-14 ans 1961\t1966\t1971 671,256\t632,489\t480,520 624,074\t682,874\t633,645 568,065\t628,210\t671,310 Moins de 15 ans 1,863,395 1,943,573 1,785,535 De 1966 à 1971, le nombre des enfants de moins de 15 ans au Québec a diminué de 158,038.Cette diminution est attribuable presque entièrement à la catégorie des enfants de 0 à 4 ans, laquelle ne présente plus, en 1971, que 480,420 enfants, alors qu\u2019elle en comptait 632,489 en 1966 et 671,256 en 1961.La diminution a été de 151,969 par rapport au chiffre de 1966, et de 190,736 par rapport à celui de 1961.C\u2019est là l\u2019une des raisons qui expliquent que la population du Québec soit demeurée presque stationnaire en ces dernières années: de fait, elle n\u2019a augmenté que de 4.3% de 1966 à 1971.Une autre manière de présenter l\u2019évolution de la population au Québec est de considérer la moyenne d\u2019enfants par famille.D\u2019abord, dans l\u2019ensemble des provinces canadiennes.4 RELATIONS Tableau 4 Moyenne d\u2019enfants par famille selon les provinces, classées par ordre décroissant \t1971\t1961 Terre-Neuve\t2.4\t2.7 Nouveau- Brunswick\t2.0\t2.3 Ile-du-Prince-Edouard\t2.0\t2.2 Québec\t1.9\t2.2 Nouvelle-Ecosse\t1.8\t2.0 Saskatchewan\t1.8\t1.8 Alberta\t1.8\t1.8 Manitoba\t1.7\t1.7 Ontario\t1.6\t1.6 Colombie-Britannique\t1.6\t16 CANADA\t1.7\t1.9 Même si sa moyenne d\u2019enfants par famille est passée, en dix ans, de 2.2 à 1.9, le Québec occupe encore le 4e rang dans l\u2019ensemble des provinces canadiennes, mais il vit pour ainsi dire sur son erre d\u2019aller et ne tardera guère à descendre plus bas si, dans la prochaine décennie, se continue la tendance décelée dans la dernière, laquelle a enregistré une diminution de plus de 190,000 dans le nombre des enfants de 0 à 4 ans.Pour ceux que la question pourrait intéresser, voici quels sont les comtés du Québec où la moyenne d\u2019enfants par famille est, d\u2019abord la plus élevée, ensuite la plus basse.Cette moyenne s\u2019élève à 2.9 au Matapédia, à 2.8 aux Ues-de-la-Madeleine, à 2.7 au Lac Saint-Jean et à Gaspé-Ouest, à 2.6 à Gaspé-Est et au Témiscouata, et à 2.5\tdans les comtés suivants: Abitibi, Bonaventure, Chicoutimi, Frontenac, L\u2019Islet, Lotbinière et Saguenay.Cette même moyenne, par contre, s\u2019abaisse à 1.8 dans les comtés d\u2019Argenteuil, de Québec, Saint-Hyacinthe, Saint-Jean et Sherbrooke, à 1.7 dans le comté de Brome et à 1.6\tdans l\u2019Ile-de-Montréal et l\u2019Ile-Jésus.Dans les villes, les moyennes les plus élevées se retrouvent, d\u2019abord à Chicoutimi-Nord: 2.6, puis à Alma: 2.5, ensuite à Hauterive et Gaspé: 2.4, enfin à Arvida, Jonquière, Kénogami et Sainte-Scholastique: 2.3.Les villes suivantes, par contre, ont les moyennes les plus basses: Anjou, Giffard, Outremont, Saint-Jean, Soreî et Valleyfield: 1.7; Québec, Saint-Hyacinthe, Saint-Lambert: 1.6; Dorval, Lachine, LaSalle, Montréal, Mont-Royal et Saint-Léonard: 1.5; Verdun et Saint-Laurent: 1.4; Côte-Saint-Luc et Westmount: 1.3, la plus basse moyenne de toutes les villes du Québec.L'état matrimonial, les divorcés Quelques détails sur l\u2019état matrimonial des Québécois, en particulier des divorcés, compléteront cette description statistique de la situation de la famille au Québec.Tableau 5 Etat matrimonial des habitants du Québec Célibataires\t3,175,620\t52.8% Mariés\t2,593.550\t43.0% Veufs\t233.540\t38% Divorcés\t25.050\t0.4% JANVIER 1973\t6,027,760\t100.0% Comparé aux autres provinces, le Québec affiche un fort pourcentage de célibataires.Est-ce parce qu\u2019il compte encore plus d\u2019enfants en bas âge, ou plus de femmes que d\u2019hommes (il a un surplus de 38,670 femmes), ou que les gens s\u2019y marient plus tard ?Il est difficile de le savoir de façon précise.Seule, en tout cas, la province de Terre-Neuve, qui présente la plus forte moyenne d\u2019enfants par famille, le dépasse sur ce point.Une catégorie mérite une attention particulière, par suite de sa rapide croissance: celle des divorcés.Voici comment, en dix ans, cette croissance s\u2019est faite.Tableau 6 Nombre et augmentation des divorcés dans chaque province, par ordre décroissant \t1971\t1961\tAugmentation Ontario\t70,095\t21,776\t48,319 Colombie-Britannique\t35,190\t11,558\t23,632 Québec\t25.050\t5,242\t19,808 Alberta\t21,285\t5,900\t15,385 Manitoba\t8,070\t2,799\t5,271 Saskatchewan\t5,535\t1,934\t3,601 Nouvelle-Ecosse\t5,110\t1,719\t3,391 Nouveau-Brunswick\t3,165\t1,215\t1,950 Terre-Neuve\t735\t129\t606 Ile-du-Prince-Edouard\t455\t89\t366 Yukon et T.-N.O.\t430\t231\t199 Canada\t175,110\t52,592\t122,518 Dans toutes et chacune des provinces, l\u2019augmentation est considérable.Elle est, par exemple, de 48,319 en Ontario et 19,808 au Québec.Ce dernier, cependant, semble vouloir rattrapper son retard: au cours de la dernière décennie, le nombre des divorcés a augmenté de 222% en Ontario, de 233% dans l\u2019ensemble du Canada et de 378% au Québec.Dans cette dernière province, les trois quarts des divorcés, soit 18,590 sur 25,050, habitent la région métropolitaine de Montréal.De toutes ces statistiques se dégagent très nettement deux tendances, qui caractérisent maintenant la famille au Québec: les divorces augmentent, les enfants diminuent.Sur ces deux points, le Québec est en train de rejoindre et même dépasser la plupart des autres provinces canadiennes.Dans les dix dernières années au Québec, rap-pelons-le, le nombre des divorcés a augmenté de 19,808, soit de 378%, tandis que le nombre des enfants de 0 à 4 ans a subi une diminution de 190,736, soit de 28.4%.En 1961, ces enfants de 0 à 4 ans représentaient 12.8% de l\u2019ensemble de la population québécoise; en 1966, ce pourcentage était descendu à 10.9 et tombait à 7.9 en 1971.Les Canadiens français avaient déjà dit adieu au vieux rêve de la revanche des berceaux.Mais pour le Canada.Vont-ils maintenant aussi le dire pour le Québec ?Vont-ils se condamner eux-mêmes, par suite d\u2019une famille à qui la vie fait de plus en plus peur, à tout simplement survivre au lieu de grandir comme peuple ?Voilà la question qui conditionne aujourd\u2019hui tous leurs projets d\u2019avenir: il serait pour eux grandement téméraire de ne pas en tenir compte dès maintenant.5 Pluralisme et foi chrétienne par Guy Bourgeault Les chrétiens de toutes les églises sont conviés chaque année, durant le mois de janvier, à réfléchir et prier ensemble pour l\u2019unité chrétienne.Le moment nous a paru propice pour présenter à nos lecteurs le présent dossier sur le pluralisme.UNITÉ CHRÉTIENNE ET PLURALISME Ce dossier fait écho aux échanges du symposium sur le pluralisme qui a réuni, du 24 au 26 novembre 1972, vingt-cinq universitaires spécialisés en histoire, en sociologie, en science politique, en philosophie, en exégèse et en théologie.Organisé par le secrétariat de l\u2019Office national d\u2019cecuménisme de la Conférence catholique canadienne (CCC), ce symposium interdisciplinaire n\u2019a pas voulu limiter le champ des enquêtes et des analyses au pluralisme religieux et même proprement chrétien, dans une perspective strictement œcuménique.Au contraire, on a résolument situé le débat au niveau plus général et englobant du pluralisme socio-culturel et politique.Il va sans dire que ce pluralisme dans la façon d\u2019envisager le sens de la vie individuelle et collective n\u2019est pas sans influencer aujourd\u2019hui profondément la problématique du travail œcuménique.Les média d\u2019information ont déjà rendu compte de ce symposium: nos lecteurs en auront sans doute entendu parler en écoutant l\u2019émission Dialogue (Radio-Canada, 26 novembre 1972) ou en regardant 5D (Radio-Canada, 3 décembre 1972); ils auront peut-être lu, également, les brefs reportages des journaux le Devoir, la Presse ou le Soleil (27 novembre 1972).Un bulletin spécial de l\u2019Office national d\u2019œcuménisme (1452, rue Drummond, Montréal 107) doit présenter sous peu les points majeurs qui ont retenu l\u2019attention des participants au symposium durant leurs douze heures d\u2019échanges.En outre, les communications du symposium doivent être publiées, au cours de l\u2019année 1973, dans un recueil spécial sur le pluralisme.Grâce à la bienveillante collaboration des organisateurs, quelques membres du comité de rédaction de la revue Relations ont pu participer, à titre d\u2019observateurs, à ce symposium sur le pluralisme.Les articles qui suivent sont donc largement inspirés des communications et échanges de ce symposium; les positions qui y sont exprimées n\u2019engagent toutefois que la responsabilité de leurs auteurs.G.B.Parler de pluralisme, ce n\u2019est pas simplement parler de la pluralité des visions de l\u2019homme et du monde, des idéologies, des systèmes éthiques, des comportements.C\u2019est reconnaître la valeur positive de ces pluralités au plan socio-culturel, favoriser leur interaction cohérente et structurée, accepter et désirer même que les diverses options particulières se contestent les unes les autres, s\u2019interinfluencent.C\u2019est donc affirmer que personne ne possède la vérité totale sur l\u2019homme et sur son destin personnel et collectif.Or l\u2019évangile révèle cette vérité totale et définitive en Jésus-Christ.Et l\u2019Eglise porte en elle cette vérité reçue.La question se pose donc, pour le chrétien, de façon radicale; le pluralisme est-il conciliable avec sa foi ?Et, si l\u2019on parle tant de pluralisme aujourd\u2019hui chez les chrétiens, est-ce le signe d\u2019un affaiblissement de la foi et des convictions qui tendrait à abolir ou, du moins, à amenuiser les différences entre l\u2019option du croyant et celle de l\u2019incroyant ?Ou est-ce volonté, de la part du pouvoir ecclésiastique, de maintenir son emprise sur ces chrétiens, de plus en plus nombreux, qui ont pris leurs distances face aux définisseurs traditionnels des aspirations personnelles et collectives 1 ?Un évangile totalitaire ?Le chrétien se tournera assez spontanément vers l\u2019évangile pour y voir un peu plus clair.Mais en agissant ainsi, fait-il plus qu\u2019y chercher la confirmation rassurante d\u2019une option déjà prise, de gré ou de force, en faveur du pluralisme ?La foi chrétienne ne peut plus être vécue, comme elle le fut jadis peut-être, dans la quasi-unanimité de la chrétienté.Elle est aujourd\u2019hui quotidiennement confrontée, de fait, avec des options souvent profondément divergentes au plan de l\u2019anthropologie (vision de l\u2019homme et du sens de la vie humaine) et de la morale.Les martyrs surent sans doute affronter jadis, au cours des premiers siècles de l\u2019histoire de l\u2019Eglise, les contestations et les contradictions.Mais semblable intransigeance dans le témoignage à rendre à la vérité n\u2019est pas facile.On conçoit dès lors que la tentation soit forte de justifier évangéliquement une tolérance pratique imposée à la vie chrétienne dans un monde largement sécularisé.Mais l\u2019entreprise ne va pas sans péril; elle risque de compromettre, en l\u2019accommodant, l\u2019intransigeante vérité de l\u2019évangile.Et de réduire à l\u2019insignifiance un témoignage chrétien qui n\u2019est plus capable d\u2019audace.Chose certaine, dans la mesure où le pluralisme « apparaît comme un sous-produit de l\u2019explosion qui a donné naissance à la société moderne >, il serait abusif d\u2019en vouloir trouver les fondements dans l\u2019évangile2: les struc- tures sociales et les schèmes mêmes de pensée, au temps de Jésus, dans la Palestine des années 30, ne connaissaient ni ne reconnaissaient la diversité idéologique et socio-politique d\u2019aujourd\u2019hui.Le Nouveau Testament hérite de ce souci d\u2019orthodoxie qui a caractérisé la vie d\u2019Israël sous l\u2019ancienne Alliance: la reconnaissance de Yahvé implique, au plan moral et au plan culturel, une commune adhésion des membres du peuple à Yahvé et à lui seul3.De sorte que la diversité des cultes originels et des comportements, malgré une assez large tolérance, a dû progressivement céder la place à une plus stricte uniformité 4.C\u2019est dans ce contexte socioculturel et religieux que Jésus fut entendu et que les évangiles furent rédigés.Le Nouveau Testament porte donc, lui aussi, la marque de cette intransigeance de la religion yahviste.Le Christ 1.\tLa communication et les interventions de Colette Moreux (sociologue, Université de Montréal), lors du symposium sur le pluralisme, furent à cet égard particulièrement suggestives et stimulantes.Un condensé en est publié dans le présent dossier.2.\tMarc Girard, (exégète, Un.du Québec à Chicoutimi), dans sa communication sur les « fondements et limites du pluralisme d\u2019après la théologie johannique », introduction.3.\tStanley B.Frost (exégète, McGill Un., Montréal) développe ces perspectives, de façon plus étoffée et plus nuancée que je le fais ici, dans sa communication: « Pluralism in the Old Testament ».4.\tIbid.6 RELATIONS y apparaît comme celui hors duquel il n\u2019est pas de vie, de salut: « Je suis la voie, la vérité, la vie ! » Et comme celui qui exige une adhésion totale de qui veut le « suivre ».A cet égard, l\u2019évangile peut être dit « totalitaire »; et le christianisme avec lui.Mais la réalité du mystère révélé en Jésus-Christ est d\u2019une telle richesse qu\u2019elle ne peut être saisie et vécue par le chrétien que de façon bien partielle, et par l\u2019Eglise que dans la diversité.En témoignent, dès l\u2019origine, les christologies différentes, quoiqu\u2019exprimant une même foi en un même Christ, de Marc, de Matthieu, de Luc, de Paul, de l\u2019auteur de la lettre aux Hébreux, de Jean c.Un réel pluralisme est ainsi comme réintroduit dans la vision chrétienne du monde et dans l\u2019évangile lui-même; mais un pluralisme que l\u2019on pourrait dire interne, qui ne reconnaît pas pour autant la valeur des options non chrétiennes.Il y a les « fils de lumière » et les « fils de ténèbre », ceux qui croient et ceux qui refusent.La nécessaire diversité de l\u2019expérience chrétienne ne légitime ni ne valorise d\u2019aucune façon les autres expériences religieuses ni l\u2019option de l\u2019incroyant.accueillir l\u2019achèvement par Dieu, par delà des divisions et les dispersions, dans l\u2019universalité de l\u2019amour fraternel * 11 dont le Christ nous a donné le commandement comme « nouveau ».4° Corrélativement, il faudrait déployer ici le thème paulinien \u2014 et teil-hardien \u2014 de la récapitulation et de l\u2019instauration nouvelle de toutes choses dans le Christ12.5° Et c\u2019est cela même qui fonde, dans le Christ, la « catholicité » de l\u2019Eglise 13 en même temps que la nécessaire diversité \u2014 de richesse dans l\u2019unité et non de désintégration dans la division \u2014 de l\u2019expérience chrétienne.Universalité du salut et catholicité de l\u2019Église Mais il importe de bien reconnaître la part « culturelle » de cette intransigeance et de ce « totalitarisme » 6.Et, faisant un pas de plus, de scruter ce qui, dans des expressions nécessairement inadéquates, nous est révélé comme proprement évangélique et devant faire le cœur de l\u2019expérience chrétienne.C\u2019est à ce niveau qu\u2019un pluralisme plus large ou plus « ouvert » peut trouver sa légitimité évangélique.Il ne sera guère possible ici que d\u2019énumérer assez sèchement quelques éléments majeurs de la théologie chrétienne à cet égard, de suggérer seulement ou d\u2019ouvrir quelques pistes de réflexion.5.\tCf.John C.Kirby (exégète, McGill Un., Montréal), « Is there a Basis for Pluralism in the New Testament ?» \u2014 et Raymond Bourgault (Université du Québec à Montréal), « Les Douze et le pluralisme ».6.\tCf.Marc Girard, ibid.7.\tVoir, à cet égard, la communication de Charles H.Henkey (théologien, Loyola College, Montréal): «Pluralism: a Theological Approach ».8.\tComme l\u2019a fait, par exemple, Karl Rahner (Ecrits théologiques, vol.7 et 11 spécialement), abondamment cité par Gilles Langevin (théologien, Université Laval, Québec) dans sa communication sur « le pluralisme en matière spirituelle et religieuse selon Karl Rahner ».9.\tVoir, à cet égard, les suggestions intéressantes de la communication de Marc Girard.10.\tJ.M.Gonzalez-Ruiz, « Pour le pluralisme religieux », cité par Marc Girard, en conclusion.11.\tCf.Marc Girard, ibid.12.\tCf.Charles Henkey, ibid.13.\tVoir, à ce sujet, la communication de Jean-Marc Dufort (théologien, Faculté de théologie SJ.de Montréal): «Le phénomène du pluralisme dans l\u2019Eglise et ses incidences œcuméniques ».Voir aussi Roger Lapointe (Un.Saint-Paul, Ottawa) : « Structure chrétienne du pluralisme ».14.\tCe paragraphe reprend, en l\u2019élargissant quelque peu et en la paraphrasant, la conclusion de la communication de Marc Girard.1° Il importe d\u2019abord de bien distinguer le pluralisme qui est reconnaissance de la riche diversité de la vie en son déploiement et celui qui est lié à la division, à la désintégration, au chaos, au péché7.La théologie de la création et du péché, déjà explicitée dans les anciens textes de Gn 1-3, pourrait être ici reprise et développée avec profit8 pour aider à comprendre l\u2019ambiguïté théologique du pluralisme moderne et à juger de la valeur ou de la non-valeur de certaines diversités au niveau des options idéologiques et 'des structures sociales et politiques contemporaines.2° Le thème de l\u2019universalisme du salut offert par Dieu à l\u2019homme, thème déjà présent dans la théologie vétéro-testamentaire et qui marque profondément les théologies de Paul et de Jean dans le Nouveau Testament, demanderait aussi d\u2019être explicité.Cette explicitation nous amènerait à reconnaître et à respecter, en les valorisant, ces voies de Dieu qui ne sont pas les nôtres et dont saint Paul, par exemple, a toujours voulu tenir compte9 en reconnaissant pratiquement la diversité des dons de Dieu et la surabondance de sa grâce.Sans rien valoriser qui soit incompatible avec l\u2019évangile, cette volonté divine d\u2019un salut universel nous fait voir que « Dieu se trouve à égale distance de tous les hommes, de toutes les cultures, de toutes les contrées du monde, et aussi de toutes les religions » 10.3° Le thème de l\u2019unité eschatologi-que à parfaire serait également à scruter de près.Car l\u2019unité, le rassemblement universel des hommes, est bien un don eschatologique.Donnée par et dans le Christ de façon définitive, elle demeure espérée dans la foi et elle fait appel au travail des hommes pour la parfaire, pour à la fois l\u2019achever et en Le pluralisme, à la lumière de l\u2019évangile, se voit imposer de sévères limites.Pour être chrétien, il ne saurait aucunement se fonder sur une sorte de relativisme prêt aux concessions doctrinales et aux compromis éthiques.Par ailleurs, le « totalitarisme » intransigeant des écrits néo-testamentaires, fortement lié et en partie expliqué par le contexte socio-culturel de l\u2019époque, ne saurait définir l\u2019attitude chrétienne « passe-partout » valable en tous temps et en tous lieux.La foi chrétienne d\u2019aujourd\u2019hui, vécue dans un contexte socio-culturel nouveau et « pluraliste », trouve dans l\u2019évangile les fondements d\u2019une attitude chrétienne nouvelle \u2014 peut-être plus ouverte qu\u2019il n\u2019était possible dans un régime de chrétienté \u2014 dans les « ouvertures » évangéliques que sont l\u2019unité eschatologique à parfaire et l\u2019universalisme « catholique » tant du salut offert que de l\u2019amour fraternel14.Les dernières réflexions sur la catholicité de l\u2019Eglise nous amènent à porter une attention spéciale sur l\u2019Eglise elle-même et sur son mystère.Comme le note Jean-Marc Dufort, « le pluralisme dans l\u2019Eglise ne s\u2019explique pas adéquatement, et donc ne peut pas être défini, par une volonté d\u2019opposition à une soi-disant \u2018neutralité\u2019 de l\u2019Eglise qui la déclarerait étrangère à tout engagement culturel, social ou politique » ; il ne s\u2019explique pas non plus par « un certain parti pris de tolérance qui n\u2019irait pas jusqu\u2019à s\u2019enraciner dans l\u2019acceptation de la condition humaine concrète » soumise à de continuelles mutations et, partant, à la nécessité d\u2019un constant effort, par l\u2019homme, de renouvellement de la vision du monde; il tient « à la nature même de VEglise comme peuple de Dieu, communion de ceux qui croient au Christ », et comme JANVIER 1973 7 PLURALISME POLITIQUE ET ÉVANGILE Même s\u2019ils sont largement portés à donner leur soutien aux autorités en place, les catholiques français couvrent aujourd\u2019hui tout l\u2019éventail de l\u2019échiquier politique.Cette diversification peut être un gain si elle permet une plus juste perception de la véritable compétence ecclésiale en matière politique.Mais, si elle devait recouvrir l\u2019indifférentisme, elle ne pourrait que poser question.Si, en effet, il est légitime d\u2019avoir un échantillonnage varié dans une multitude de domaines secondaires, est-il.possible, aux prises avec les questions fondamentales \u2014 celles que pose souvent la po'itique \u2014 de s\u2019accommoder de toutes les opinions et de leurs contraires ?Face à ce prob'ème, l\u2019opinion chrétienne réagit simultanément de deux façons contradictoires.Tantôt elle considère l\u2019éparpillement politique des catholiques comme un malheur, voire comme un scandale.Tantôt elle se satisfait vo'ontiers de cette p'uralité d\u2019appartenance, convaincue que la pensée, l\u2019adhésion et la pratique politiques sont affaire privée ne relevant que de la seule conscience des individus.Il n\u2019en fut pas toujours ainsi.Aux origines, la communauté chrétienne reconnaissait l\u2019existence d\u2019un certain nombre de critères pratiques, liés à la situation précise de temps et de lieu, qui s\u2019imposaient à ses membres pour vivre, au-delà de l\u2019orthodoxie dogmatique, une cohérence pratique dans leur action publique.Le choix politique, du moins si l\u2019on dépasse les apparences, n\u2019est pas habituellement déterminé par la seule foi.mais, antérieurement, par des éléments d\u2019origines diverses où l\u2019histoire personnelle, les conditionnements de toute sorte et les solidarités, notamment de « classe », occupent une place considérable.En outre, des tempéraments, la plupart du temps liés à des situations et à des rôles, manifestent des clivages profonds.peuple immergé dans le monde et dont les institutions, comme toutes les institutions, « appartiennent à la figure de ce monde » ir>.C\u2019est dire que l\u2019Eglise comporte en sa réalité concrète des éléments divers et transitoires, qui n\u2019entament pas le mystère de communion qu\u2019elle incarne, mais, plutôt, lui donnent précisément corps et figure.C\u2019est à ce niveau que le pluralisme dans l\u2019Eglise peut être vu et vécu comme positif, valable; et accueilli et vécu dans l\u2019espérance proprement chrétienne 1C.Pluralisme théologique Mais ceci appelle peut-être ce que Jean-M.Dufort appelle « une véritable révolution en ecclésiologie ».Car nous nous sommes habitués, chez les catholiques romains de tradition latine, à une ecclésiologie \u2014 spontanée ou réfléchie \u2014 unitaire, vécue dans une sorte de totalitarisme plus uniformisateur qu\u2019unificateur.Le pluralisme s\u2019y sent nécessairement mal à l\u2019aise et comme fautif.Tout au plus peut-il être toléré, en pratique, comme une sorte de mal nécessaire et peut-être inguérissable ! Si l\u2019expérience chrétienne, dans l\u2019Eglise, est vécue dans la diversité, quoique dans l\u2019unité de la communion au même Christ dans l\u2019unique Esprit, cela implique qu\u2019elle sera explicitée et articulée dans des discours théologiques eux-mêmes divers, dans des théologes.Cela ne va pas sans poser de façon nouvelle, dans le présent contexte de la vie ecclésiale pluraliste, des problèmes réels et particulièrement délicats, que signale Gilles Langevin 17.Car l\u2019Eglise est dépositaire d\u2019un évangile unique, et c\u2019est en fonction de ce dépôt qu\u2019un magistère a été « divinement institué pour proclamer la foi en son authenticité et pour juger de la valeur des formules où les théologiens s\u2019efforcent d\u2019emprimer cette foi ».Comment cela peut-il être vécu dans la reconnaissance effective du pluralisme dans l\u2019Eglise ?Selon Karl Rahner,.que cite Gilles Langevin, il faudra désormais que les théologiens œuvrent diversement, selon qu\u2019ils entendent contribuer à « trouver la base commune au pluralisme de notre époque » en interpellant et en interprétant l'expérience chrétienne qui est commune à tous les croyants, ou qu\u2019ils veulent plutôt « rencontrer les multiples projets d\u2019existence » dans des démarches critiques diversifiées qui entraîneront le fractionnement de la théologie en théologies 18.Ce pluralisme théologique doit être reconnu comme légitime : il est à la fo;s nécessité imposée par l\u2019éclatement récent des consensus idéologiques (au niveau de la vision qu\u2019a l\u2019homme de lui-même et de son destin personnel et collectif, et qui légitime, pour ainsi dire, les options de chacun dans un groupe donné) et promesse d\u2019explicitation de richesses encore insoupçonnées du mystère chrétien.La reconnaissance d\u2019un tel pluralisme théologique demandera au magistère, note Gilles Langevin, « une attitude vraiment nouvelle ».Si sa tâche demeure « foncièrement inchangée, la manière de l\u2019accomplir se fait décidément moins tranchante et uniforme » dans cette situation ecclésiale nouvelle.Selon Karl Rahner, l\u2019Eglise et son magistère doivent, dans une mesure b'en plus grande que jadis, laisser aux théologiens et aux diverses églises locales la responsabilité de savoir si, en conscience, ils sont en communion avec la foi professée par l\u2019Eglise entière, si leur façon de comprendre et de vivre le mystère chrétien demeure vraiment en accord avec l\u2019évangile de Jésus-Christ.En somme, le magistère devra laisser plus grande latitude à la recherche théologique et remettre davantage qu\u2019il ne l\u2019a fait dans le passé aux théologiens, dans les diverses églises locales, « la responsabilité de veiller eux-mêmes au maintien authentique du credo commun » ,n.Il surveillera peut-être moins qu\u2019il n\u2019incitera et n\u2019encouragera à des recherches patientes et loyales.Et le fruit de ces interventions magistérielles d\u2019un type nouveau ne sera sans doute pas, comme on le craint parfois, l\u2019appauvrissement de la foi ou 15.\tJean-M.Dufort, communication citée ci-dessus (cf.note 13).16.\tVoir, à ce sujet, les articles publiés par Jacques Chênevert dans Relations, depuis plus de trois ans; entre autres, « L\u2019unité des catholiques est-elle encore possible ?» (septembre 1969), « Trois réactions catholiques au concile hollandais» (mai 1970), « intervention de l\u2019Eglise \u2014 modalités, limites, conditions de validité et d\u2019efficacité » (juillet-août 1971), « Notes détachées sur le synode» (novembre 1971), «Une Eglise à rapatrier » (janvier 1972), « Espérance et conflit dans l\u2019Eglise» (juin 1972), «Christ sans église?» (septembre 1972), «Morale et Eglise en changement » (décembre 1972).17.\tLes paragraphes qui suivent empruntent beaucoup à la communication de G.Langevin citée ci-dessus (cf.note 13).18.\tKarl Rahner, « Le pluralisme en théologie et l\u2019unité du credo de l\u2019Eglise », dans Concilium, 46 (1969): 70, cité par Gilles Langevin.8 RELATIONS l\u2019engourdissement de la conscience chrétienne, mais bien plutôt une sorte de « centration » nouvelle, « avec plus de netteté », sur « le contenu suprême et décisif de la foi chrétienne », sur Mais ce pluralisme théologique dans l\u2019explicitation du « noyau central et radical de la foi chrétienne » n\u2019ira pas sans poser de façon nouvelle le problème de l\u2019appartenance à l\u2019Eglise et celui de sa mission propre dans le monde.Déjà, depuis quelques années, les modes d\u2019appartenance à l\u2019Eglise se sont assez profondément transformés et diversifiés.En témoigne, entre plusieurs autres signes, le fait que les évêques du Québec aient senti le besoin de réfléchir ensemble et avec d\u2019autres chrétiens, lors de leur assemblée de septembre dernier, sur l\u2019attitude à avoir à l\u2019égard des « marginaux ».Certains chrétiens s\u2019éloignent de l\u2019Eglise et de ses pratiques, qui semblent pourtant profondément convaincus et désirent vivre de l\u2019évangile de Jésus-Christ.D\u2019autres consentent à s\u2019ennuyer une fois la semaine à l\u2019église, à condition que leur sommeil ne soit pas trop violemment troublé par la provocation de l\u2019évangile.D\u2019autres encore tiennent à la vitalité d\u2019une communauté eucharistique qui soit en même temps communauté prophétique quotidiennement engagée dans l\u2019ordre socio-politique.Etc.A l\u2019intérieur de l\u2019acceptation d\u2019un credo commun, il est clair que les options sont assez profondément différentes d\u2019un groupe à l\u2019autre et qu\u2019on y professe des credos relativement divers.Dans la commune reconnaissance du commandement nouveau de Jésus-Christ, il est également clair que les idéologies et les morales sont différentes d\u2019un groupe à l\u2019autre et que, en conséquence, les engagements socio-politiques y sont fort divers.Signe de vitalité, sans doute, que cette diversité assumée dans un pluralisme ouvert et qui demeure soucieux de l\u2019unité à bâtir.Mais risque, aussi, nous rappellent les sociologues 21.Car les clercs, les bourgeois instruits ont plus de facilité à nuancer leurs adhésions et à mesurer ou diversifier leurs appartenances que les « simples fidèles ».19.\tIbid., p.106.20.\tIbid., p.108.21.\tInterventions, notamment, de Colette Moreux et de Raymond Lemieux (sociologue, Université Laval).« ce noyau central et radical de la foi chrétienne » 20 qui sera réexprimé de façon à pouvoir éclairer l\u2019expérience de l\u2019homme contemporain et en révéler le sens.En outre, on peut se demander si le pluralisme est vraiment vécu et assumé dans l\u2019Eglise.S\u2019il l\u2019était, il y serait certainement source de conflits et d\u2019oppositions, de divisions même parfois; mais il pousserait aussi à travailler ensemble à l\u2019édification d\u2019une unité supérieure, par delà les conflits rudement menés et loyalement portés.Mais peut-être le pluralisme y est-il simplement vécu dans la marginalité, c\u2019est-à-dire à ces niveaux de la vie ecclésiale où les enjeux n\u2019ont à vrai dire pas d\u2019importance (rock et guitares vs chant grégorien, par exemple).Enfin, on peut surtout et on doit se demander si le pluralisme professé peut être pratiqué de façon réelle sans énerver l\u2019engagement du chrétien et la mission de l\u2019Eglise.Chose certaine, dans l\u2019Eglise comme dans la société civile, l\u2019idéologie pluraliste peut fournir à chacun un confortable alibi au non engagement, à la démission.Puisque tout le monde a raison ! Mais je crois qu\u2019une telle conception \u2014 théorique et pratique \u2014 libérale du pluralisme, outre qu\u2019elle serait profondément antiévangélique et anti-chrétienne, serait anti-pluraliste.Si l\u2019Eglise, comme communauté structurée des croyants en Jésus-Christ, veut vraiment jouer le jeu du pluralisme ou, plus simplement, remplir son vrai rôle dans le monde, il faut qu\u2019elle soit capable de « se brancher » et de vivre dans la non-conformité avec les idéologies souvent mesquines de ce monde et qu\u2019elle a pour mission de contester avec vigueur.Contestante, elle serait alors elle-même contestée; et constamment provoquée à la conversion.Et elle serait « plurali-sante » dans un monde trop tenté par l\u2019unidimensionnalité.Enfin, les conceptions que l\u2019on se fait de la vie en société et des rapports sociaux, les idéologies, divisent les hommes d\u2019action en positions apparemment irréductibles.Il semblerait qu\u2019il n\u2019est pas possible d\u2019imaginer une conception d\u2019ensemble de la vie sociale qui allie, dans une synthèse équilibrée, toutes les valeurs essentielles.D\u2019où ces positions divergentes dont les cohérences opposées tiennent à la priorité accordée à l\u2019une ou à l\u2019autre des valeurs fondamentales de l\u2019existence humaine, la liberté ou la solidarité.Dans ce contexte conflictuel, la stricte honnêteté, tout comme la fidélité à l\u2019Evangile demandent que, loin de s\u2019anathématiser, les adversaires ne s\u2019ignorent pas.Tous les hommes, en effet, au-delà de leurs différences et de leurs différends, sont des hommes: tirés du même matériau, fils du même Père, appelés à ne faire qu\u2019un en Jésus-Christ.C\u2019est sur ce donné originaire que se bâtit le pluralisme.Il requiert que personne ne soit exclu de la bataille pour l\u2019homme et qu\u2019on reconnaisse une part aux opposants dans le projet que l\u2019on forme d\u2019une société meilleure.Un disciple du Christ, idéologiquement situé et politiquement marqué, ne peut ignorer les révélations dont le différent, fût-il l\u2019ennemi, est porteur.La diversité même des pensées et des pratiques politiques ne permet jamais de dire que l\u2019état pleinement réussi des choses est ici ou qu\u2019il est là.Au contraire, elle est une invite à un « remembrement de la vérité » par affrontement et dépassement des théories et expériences divergentes.Ainsi donc, Vattitude pluraliste ne peut que marier la conviction la plus engagée avec l\u2019humilité la plus profonde, exorcisant par là même la neutralité et l\u2019intolérance, également néfastes à la vie sociale.(Assemblée plénière de l\u2019épiscopat français, 28 octobre 1972: « Pour une pratique chrétienne de la politique » \u2014 extraits.) Pluralisme et appartenance à l'Église JANVIER 1973 9 Quelques aspects du pluralisme religieux au Québec pgp\tLors du symposium sut le pluralisme, la communication de Colette Moreux a ^\tsuscité de féconds échanges.Avec l\u2019autorisation de l\u2019auteur, Relations en publie ici Colette MOreuX\tun condensé pour stimuler la réflexion.La première réflexion qui me vient à l\u2019esprit pose d\u2019emblée le phénomène du pluralisme comme un exemple de ces contradictions incessantes entre ce que sont les faits sociaux et ce qu\u2019en pensent leurs contemporains.En effet, la légitimation du pluralisme, religieux ou autre, et l\u2019engouement autour du mot et de la chose ont été croissants au fur et à mesure que diminuaient les diversités socio-culturelles et que s\u2019aplatissaient les écarts stratificatifs à l\u2019intérieur, et de l\u2019une à l\u2019autre, des ethnies occidentales.Aux époques, encore récentes, où la diversité et l\u2019opposition éclataient partout, le monisme culturel, religieux ou éthique prévalait à l\u2019intérieur de chaque groupe social; maintenant que rien ne ressemble plus à un occidental quel qu\u2019il soit qu\u2019un autre occidental, la première vertu qui est réclamée de chacun d\u2019eux est la reconnaissance et l\u2019approba- tion de différences devenues aussi rares que pièces de musée.La philosophie pluraliste apparaît, cocassement, comme une des sécrétions les plus généralisées d\u2019un monde de plus en plus uniforme.L\u2019appréciation des écarts entre ce qui est et la représentation que s\u2019en donne un groupe, aussi bien que les distorsions que ses utilisateurs font subir à une idéologie constituée, sont précisément les clés qui permettent d\u2019atteindre la signification effective de celle-ci dans une société donnée.Dans le cas qui nous occupe présentement, je voudrais montrer comment la nature et la fonction du pluralisme, pour étrangères qu\u2019elles soient aux conceptions courantes, font de ce phénomène une des réponses les plus adéquates aux aspirations de notre époque, chez nous notamment Un alignement pluraliste opportuniste Je n\u2019étonnerai personne en définissant comme malaisée la situation actuelle de l\u2019Eglise catholique québécoise, surtout si on la compare à ce qu\u2019elle fut il y a peu.Pour sauver ce qui n\u2019était pas déjà perdu, et en toute bonne foi souvent elle s\u2019est résolue en quelques années à adopter une tactique utilisée depuis des décennies par les différentes dénominations protestantes nord-américaines: se faire elle-même le champion de ses propres renoncements, en remettre par rapport aux aspirations modernistes souvent mal définies des fidèles \u2014 autocritique, reniement des vérités d\u2019antan, apologie d\u2019un pluralisme sur l\u2019antithèse duquel était fondée toute sa puissance passée, politique, économique et spirituelle.Comme l\u2019ont bien montré certains auteurs, Berger et Luckman par exemple, les idéologies pluralistes religieuses peuvent d\u2019abord être mises au nombre de ces mesures opportunistes qu\u2019emploient les Eglises contemporaines pour essayer de compenser la perte d\u2019un monopole qui leur avait longtemps garanti à la fois leur clientèle et une position sociale privilégiée.Toutes les instances de domination traditionnelle, d\u2019ailleurs, dans l\u2019ordre politique, économique ou moral, ont dû, peu ou prou, s\u2019y résoudre, de l\u2019Etat à la famille, face aux bouleversements culturels contemporains.Dans le cas des Eglises, une telle résolution paraît particulièrement déchirante, car on peut se * Sociologue, Colette Moreux est professeur à l\u2019Université de Montréal.demander, malgré la vaillante assurance de leurs représentants, si elle n\u2019équivaut pas à un suicide.Opter pour le pluralisme, en effet, c\u2019est parer au plus pressé en s\u2019alignant sur les modes de pensée contemporains et en satisfaisant aux attentes de la partie la plus dynamique des fidèles, mais c\u2019est aussi poser, au moins implicitement, la question de la légitimité d\u2019une présence des religions et des églises dans le monde contemporain.Les fidèles, en tout cas, ne manqueront pas d\u2019être troublés par les contradictions entre croyances passées et présentes, et de développer quelque suspicion envers des définisseurs de vérité aussi versatiles.Même habitués aux changements qui caractérisent notre époque, ils s\u2019attendaient à ce que, par sa nature même, leur religion se situe au delà des relativismes spatiaux et temporels.Dans un monde d\u2019incertitudes avouées, ne se devait-elle pas, elle au moins, d\u2019offrir l\u2019absolu cognitif et éthique dont l\u2019absence rend si problématique la cohérence personnelle et collective.Or, non seulement reconnaît-elle s\u2019être trompée dans ses prétentions à la connaissance de l\u2019absolu et de l\u2019immuable, mais elle se met à exalter sans regrets ce que, des siècles durant, elle avait défini comme « le mal » et contre quoi elle avait mobilisé l\u2019essentiel de ses énergies et de celles de ses adeptes.En outre, la crise pluraliste actuelle, que l\u2019on cherche à présenter comme « un progrès », ne porte pas sur des divergences de conceptions religieuses, mais sur la pertinence même du sacré dans le monde moderne.Le pluralisme religieux n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un essai de relativisation de l\u2019absolu, procédé qu\u2019aucune logique terrestre ne saurait admettre en dehors d\u2019un recours à un opérateur transcendant, Dieu, à qui l\u2019esprit occidental ne reconnaît justement plus de pareils droits.Aux croyances inconditionnelles considérées maintenant comme « irrationnelles », succède une utilisation laborieuse des moyens « scientifiques » de persuasion qui accentuent encore la subordination des Eglises aux relatives réalités terrestres.Sans reprendre ici ces techniques de management en détail, on peut évoquer les équipes de prêtres-» engineers », hautement spécialisés, qui se font les commis voyageurs d\u2019une insertion sociale réussie à prix fixes, les emballages idéologiques séduisants, la chasse aimable d\u2019une clientèle difficile.Parmi les produits les plus facilement consommables de ce marché au bonheur, le pluralisme apparaît comme gage de paix intérieure grâce à la coexistence paisible avec tout le monde en général et personne en particulier.Comme le montrent encore Berger et Luckman, les exigences de la morale chrétienne se concilient heureusement avec celles d\u2019une saine économie de marché: s\u2019entre-égorger entre religions et idéologies différentes demande des sommes d\u2019argent et d\u2019effort qui ne sont plus nécessaires à la définition du chrétien d\u2019aujourd\u2019hui et n\u2019ajoutent rien à ses mérites.Deux enquêtes menées dans deux milieux québécois différents, une banlieue lointaine de Montréal et une zone rurale, ont révélé une bonne volonté généralisée d\u2019alignement sur les décisions pluralistes de l\u2019Eglise catholique d\u2019ici: vieux ou jeunes, hommes ou femmes, riches ou pauvres, tous sont pour une coexistence harmonieuse avec les protestants anglo-saxons, ou les éventuels agnostiques locaux, comme ils acceptent gentiment le renouveau liturgique, le mariage des prêtres ou les nouvelles formes de pastorale.10 RELATIONS Un pluralisme réducteur et récupérateur Une seconde caractéristique de l\u2019optique pluraliste du catholique québécois est son caractère réducteur.Le Québec peut sembler, à première vue, un terrain de rencontre des deux formes de pluralisme respectivement liées au monde nord-américain et au monde européen: une adaptation et un essai de fonctionnement avec d\u2019autres fois, dans le premier cas; une tentative de réconciliation entre sagesses chrétiennes et sagesses non-chrétiennes ou même anti-chrétiennes comme l\u2019humanisme athée et le marxisme, dans le second.Or, les enquêtes menées en 1966 et en 1971 dans deux communautés catholiques québécoises révèlent que protestants et agnostiques sont tout uniment englobés dans un même rejet de ce qui n\u2019est pas catholique; et cette conception simpliste s\u2019allie avec un optimisme missionnaire remarquable: tout individu « normal » a un fond religieux qu\u2019un conditionnement adéquat suffira à réveiller ! Ce simplisme réducteur permet de se satisfaire de quelques slogans: « Il faut s\u2019accepter les uns les autres », « Il n\u2019y a pas de raison pour que tout le monde soit obligé de penser comme moi », etc.Effectivement, et souvent par la force des choses, le catholique québécois n\u2019a pas à sortir d\u2019un pluralisme tout théorique et sans implication dans sa vie quotidienne: des protestants, des athées, on sait qu\u2019il y en a, « certains les ont vus », « Montréal en est plein », mais il n\u2019y a pas lieu de les craindre puisqu\u2019ils professent eux aussi le pluralisme.En pratique, les mariages et les amitiés inter-religieuses restent aussi rares et mal vus que les mariages et les relations amicales inter-ethniques.Un pluralisme aussi peu compromettant est à la portée du premier venu.Le pluralisme des fidèles québécois s\u2019aligne sur les thèmes propagés par l\u2019Eglise catholique d\u2019aujourd\u2019hui.Celle-ci a certes perdu, depuis quelques décennies, une portion de son pouvoir et pas mal de ses prérogatives, mais, grâce à sa souplesse, elle aura réussi à sauvegarder en partie son rôle traditionnel de définisseuse, à sauver tout au moins la face.Une des premières conséquences de cette stratégie aura été de donner au fidèle bonne conscience, de légitimer le saut que lui aussi a fait d\u2019une idéologie sacrale moniste à une idéologie pluraliste et très sécularisée: en abandonnant sans regret ses anciennes convictions, il se sera conformé à l\u2019un des premiers devoirs du catholique, l\u2019obéissance à l\u2019Eglise.Si l\u2019on a aussi aisément emboîté le pas à la politique pluraliste de l\u2019Eglise, c\u2019est que la généralisation de l\u2019éthique pluraliste dans la société québécoise n\u2019est qu\u2019une résurgence ou une continuité du monisme culturel traditionnel, dont seul le contenu a changé.Le groupe est ainsi passé en bloc d\u2019un conformisme au monisme religieux à un conformisme au pluralisme, assez peu fondé, d\u2019ailleurs, puisque l\u2019homogénéité culturelle reste prédominante.Cette mutation globale a été facilitée par une acceptation culturellement congénitale de l\u2019autorité.L\u2019autorité idéologique de l\u2019Eglise, d\u2019ailleurs, dans le cas présent, \u2014 et ceci est encore une manifestation du monisme ambiant \u2014 se trouvait renforcée par la convergence de son langage avec celui que diffusent les autres définisseurs admis: l\u2019école, la science, les mass media, la publicité, voire les pouvoirs institutionnalisés et contestataires, quels que soient leurs divergences d\u2019intérêt et leurs motifs explicites, s\u2019entendent tous pour promettre à ceux qui suivent leurs voies les mêmes lendemains libérés et tolérants.Au confluent de ces champs d\u2019influence cumulés, l\u2019individu encerclé n\u2019a plus qu\u2019à mêler sa voix au concert pluraliste sous peine de se sentir différent des autres et mécontent de sol.Cette emprise des idéologies pluralistes et des autorités qui les diffusent est d\u2019autant plus insidieuse qu\u2019elle fait chanter par cent voix alternées que l\u2019homme est aliéné mais qu\u2019il peut devenir autonome, qu\u2019il est malheureux mais que le bonheur est aisé.De sorte qu\u2019on n\u2019a rien à faire d\u2019autre qu\u2019écouter et suivre ceux qui offrent les recettes, relativement simples, du retour à sa « nature vraie » et aux satisfactions qu\u2019il implique.Et le pluralisme devient ainsi un canal idéologique particulièrement bien adapté au monde moderne pour la mise en place et le maintien de dominations diverses.L\u2019Eglise catholique, pour sa part, quelles que soient par ailleurs les convictions conscientes de ses membres, s\u2019en sert pour, dirions-nous irrévérencieusement, « sauver les meubles ».Corollairement, il satisfait à peu de frais les besoins de sécurité et les aspirations narcissiques si malmenés dans les sociétés contemporaines.Lorsqu\u2019une Idéologie constituée est acceptée à peu près universellement dans un groupe, on peu dire que sa fonction explicite est achevée.Les esprits sont alors occupés à s\u2019imbiber de ces vérités rebat- tues, ils s\u2019en gargarisent, tandis que les problèmes véritables du groupe sont inaperçus de la plupart et que les manipulateurs lucides peuvent impunément tirer parti de cette fascination qu\u2019exercent les vérités dépassées.Si le pluralisme est devenu un problème éteint, « un problème de salon », c\u2019est qu\u2019il se greffe sur des réalités mortes.Le pluralisme religieux, en particulier, n\u2019est possible comme phénomène sociologique qu\u2019à partir du moment où la foi est assez peu vivante pour ne poser de problème à personne.Des convictions profondes, qu\u2019elles soient ou non au niveau religieux, ne supportent pas de coexister avec des convictions incompatibles; elles n\u2019admettent pas sans atteintes mortelles d\u2019être relativisées.Dans les groupes déchirés par les luttes religieuses ou idéologiques, là où une idéologie pluraliste serait la plus efficace, elle n\u2019est justement pas admise par ceux-là mêmes qui ont le plus à pâtir de son absence.Devenues spectatrices d\u2019un monde où elles n\u2019ont plus guère à dire, les religions peuvent se donner la douce illusion de rapprocher les hommes puisque, tout au moins, elles ne les divisent plus.Ces jeux innocents ne gênent personne.L\u2019attachement que notre société et notre époque vouent au pluralisme part sans doute de bonnes intentions et, réellement pratiqué, il serait sans doute générateur d\u2019une amélioration des relations humaines.Mais n\u2019est-ce pas le sort commun des idéologies vécues de fausser les intentions initiales de leurs définisseurs, le vécu ne coïncidant jamais avec le conçu.Comme tel, le pluralisme religieux s\u2019adapte comme un gant à l\u2019état de mort douce dans lequel s\u2019exténue le christianisme dans le monde occidental.Phénomène urbain, le pluralisme peut être évalué comme une de ces rationalisations que nous nous donnons pour contrebalancer l\u2019indifférence inéluctable que la ville instaure entre ses habitants.Entre la sollicitude malveillante de la petite communauté traditionnelle et la tolérance indifférente de la ville moderne, le choix que nous faisons de la seconde est fatal.Mais ne soyons pas ingénus au point de croire qu\u2019il est le fruit de notre liberté et d\u2019une évolution de l\u2019humanité vers le mieui: il n\u2019est que le reflet de la merveilleuse facilité qu\u2019a l\u2019être humain de s\u2019enchanter de ses déterminismes.JANVIER 1973\t11 Pluralisme, culture et politique \u2014 des faits et des interrogations-par Michel Dussault «Pluralisme » est un de ces mots qui ont bonne presse dans notre milieu.Il évoque la largeur d\u2019esprit, la bonne entente dans la diversité.Peu de gens ne réclameraient ce mot pour exprimer leur comportement à l\u2019égard d\u2019autrui.Mais la facilité avec laquelle on se dit pluraliste fait-elle pour autant de la signification et de la réalité visées par ce terme une affaire jugée et classée ?Le discours sur le pluralisme ne serait-il pas en fait et fondamentalement l\u2019expression subtile d\u2019un néo-conformisme ?N\u2019irait-il pas de pair avec une indifférence marquée à l\u2019égard des valeurs face auxquelles est adoptée l\u2019attitude pluraliste ?Et puis, affirmer le pluralisme, n\u2019est-ce pas renoncer à la Vérité et tout considérer comme relatif ?C\u2019est sans doute un des mérites du symposium sur le pluralisme d\u2019avoir soulevé de telles questions et d\u2019avoir tenté, dans la mesure du possible, de leur apporter quelques éléments de solution.Dans le cadre du présent article, mon attention sera surtout retenue par la situation du pluralisme, comme fait et comme signification, dans le passé et le présent de la vie politique et culturelle de l\u2019Occident.Comme on le remarquera, je recours largement à un certain nombre de contributions apportées au symposium.I \u2014 Pluralité et pluralisme : des mots et des significations Pluralité n\u2019est pas pluralisme.Alors que le premier réfère tout simplement à une diversité factuelle constatée de réalités, de valeurs, d\u2019opinions, « pluralisme » renvoie à un « devoir-être », à un jugement de valeur positif à l\u2019égard de cette pluralité: ce « devoir-être pluraliste » s\u2019exprimera dans l\u2019ouverture respectueuse à ce qui est autre, dans la reconnaissance de la complémentarité comme valeur positive tant pour la recherche de la vérité que pour un mieux vivre-ensemble, dans une certaine relativisation des discours, etc.Au niveau de l\u2019Etat, qui pense à « pluralisme » pensera assez spontanément à la reconnaissance légale, par exemple, de la liberté religieuse, du droit d\u2019association, etc.Bien sûr, une définition a ses naïvetés .mais elle permet au moins de savoir un peu de quoi l\u2019on parle.Il est intéressant de noter que le mot « pluralisme » lui-même n\u2019apparaît qu\u2019au XXe siècle dans les dictionnaires: « avant 1900, nous dit l\u2019historien Georges-Emile Giguère, les dictionnaires, comme le Littré de 1877, ne contiennent même pas le mot » 1.Et selon le même historien, la signification donné à ce mot au paragraphe précédent n\u2019apparaît pour la première fois qu\u2019en 1963, dans le Grand Larousse encyclopédique: « doctrine qui préconise la coexistence constructive de [.] diverses tendances ».Auparavant, le mot n\u2019avait que deux sens reconnus: celui de « pluralité », au début du siècle, puis, par la suite, celui, métaphysique, de radicale et irréductible multidiversité des êtres.Mais si le mot est jeune, la signification entendue ici l\u2019est-elle tout autant ?M.J.-M.de Bujanda, professeur d\u2019histoire à l\u2019Université de Sherbrooke, nous invite à penser que l\u2019humanisme européen du quinzième et seizième siècle, par exemple, a été capable, au moins à certains moments, de cette pensée pluraliste: Nicolas de Cues (1401-1464) n\u2019avait-il pas rêvé d\u2019une conférence universelle où tous les peuples et toutes les croyances pourraient s\u2019exprimer librement et, en particulier, où « les différents rites et les différentes cérémonies religieuses [apparaîtraient] comme des manifestations de la multiplicité du monde humain qui représentent imparfaitement les différentes valeurs d\u2019une même vérité commune » 2 ?Et Pic de la Mirandole (1463-1494) ne nous présente-t-il pas « l\u2019image d\u2019un univers pacifique, tolérant, respectueux de toutes les traditions et de toutes les croyances ainsi que de tous les hommes qui sont appelés à faire fructifier leurs possibilités » 3 4 ?Est-ce à dire que nous aurions là la première expression d\u2019une pensée pluraliste dans l\u2019histoire ?Il serait sans doute bien téméraire de l\u2019affirmer ici.Que ce cas de l\u2019humanisme ait donc pour nous simple valeur indicative d\u2019une conception des rapports entre les hommes qui a aujourd\u2019hui pour nom « pluralisme » mais qui n\u2019a pas attendu le vingtième siècle pour se dire.Comment, d\u2019autre part, évoquer l\u2019histoire de la signification du pluralisme sans parler des rapports intimes qu\u2019elle a entretenus avec l\u2019histoire sociale et politique de l\u2019Occident au cours des derniers siècles ?D\u2019abord simple spéculation d\u2019intellectuels, le pluralisme devient problème politique et perd son innocence.Cette question, abordée dans la section suivante, nous servira d\u2019introduction à la considération de la situation actuelle du pluralisme au plan politique.Aucune société n\u2019est possible sans un consensus minimal qui en assure la cohésion et la viabilité : ceci vaut autant pour une société de type traditionnel que pour une société comme la nôtre, que Charles Davis, dans sa communication, a qualifiée de technocratique.La question se pose donc de savoir quel type d\u2019arrangement social a rendu possible ce qu\u2019on peut considérer \u2014 non, d\u2019ailleurs, sans réserve \u2014 comme une ouverture à la « différence » en matière religieuse, philosophique, morale, etc.1.Cf.sa communication intitulée Le Pluralisme à la lumière de l\u2019Histoire.*\t2.Cf.sa communication intituléee Huma- nisme et Pluralisme.3.\tJ.M.de Bujanda, ibid.4.\tCharles Davis est directeur du Département des études religieuses à Sir George William.On trouvera dans ce paragraphe et dans les suivants plusieurs éléments de sa communication intitulée The Philosophical Foundations of Pluralism.12 RELATIONS Il \u2014Pluralisme et politique De la société traditionnelle.Reprenant une analyse récente de Donald Eugene Smith, Charles Davis 4 relève cinq caractéristiques de la société traditionnelle à laquelle correspondrait, en gros, la cité médiévale: 1° la légitimité du système sociopolitique et du mode de gouvernement y est garantie exclusivement par un discours théologique (donc pas de place pour des idéologies séculières); 2° il y a identification théorique \u2014 et, dans une large mesure, pratique \u2014 de la communauté religieuse avec la communauté politique; 3° ce n\u2019est pas l\u2019efficacité de l\u2019administration gouvernementale qui donne au pouvoir sa stabilité, mais c\u2019est le système social « intégré » et légitimé par le discours religieux; 4° les « professionnels » du sacré y exercent des fonctions rituelles de légitimation du pouvoir, conseillent le Prince et enseignent au peuple l\u2019obéissance à l\u2019autorité de droit divin; 5° le pouvoir y exerce pour sa part de larges fonctions religieuses.à la société libérale Mais ce monolithisme politico-religieux devait éclater avec l\u2019avènement des temps modernes et M.Davis souligne certains facteurs qui ont ouvert la voie au « pluralisme ».Il y a la Réforme, qui rompt l\u2019unité religieuse de l\u2019Occident, unité que la force des armes est, par ailleurs, impuissante à rétablir: devant l\u2019inévitable, plusieurs proposent la tolérance, le « bon voisinage ».Il y a aussi ce que Davis appelle une sécularisation de l\u2019intelligence, le droit, réclamé pour la raison, de juger de tout, y compris la religion, et qui s\u2019exprime particulièrement au 18e siècle.Cependant, l\u2019unité disparue au plan philosophique et religieux, c\u2019est autour de la « Loi » et de la longue tradition de jurisprudence occidentale que se fait le consensus minimal nécessaire à l\u2019intégration sociale et à la vie politique.Finalement, deux autres facteurs, d\u2019importance toute particulière, se rapportent à l\u2019avènement de la bourgeoisie.D\u2019une part, de même que le libéralisme voyait dans le libre marché éco- 5.André Vachet est professeur titulaire à la Faculté des sciences sociales de l\u2019Université d\u2019Ottawa.Sa communication avait pour titre La Démocratie Bloquée : les ambiguités du pluralisme politique.Jusqu\u2019à indication contraire, les citations de l\u2019article proviennent de ce texte.nomique la clef de la conciliation finale des intérêts en conflit, de même voyait-il dans la libre circulation des idées la condition de possibilité d\u2019une intégration rationnelle harmonieuse.Ce qui, d\u2019ailleurs, n\u2019implique pas que la bourgeoisie fut, dès le départ, démocrate: elle le devint, dit M.Davis, par nécessité de compromis, la force des intérêts conservateurs aristocratiques et ruraux ne lui permettant pas d\u2019assurer le contrôle exclusif de la société.D\u2019autre part, la culture bourgeoise privilégiait, comme essentielles, deux valeurs: l\u2019individu et la liberté.L\u2019individu, par sa raison, a en lui-même son propre juge et sa liberté ne saurait subir de l\u2019Etat que le minimum de contrainte, nécessaire pour la sauvegarde de la liberté de l\u2019autre.Et la société actuelle ?On peut sans doute dire qu\u2019au plan privé, on vit largement, aujourd\u2019hui, des acquis de la tradition bourgeoise: chacun est libre d\u2019avoir ses opinions personnelles en matière religieuse, philosophique, politique, de former avec d\u2019autres personnes diverses associations et même, dans la mesure où « ça ne nuit pas à autrui », d\u2019adopter certains comportements marginaux.Mais qu\u2019en est-il du pluralisme au plan politique, c\u2019est-à-dire au niveau de la délibération et de la décision concernant les enjeux collectifs majeurs et l\u2019avenir de la société ?A.\tUn agnosticisme politique.\u2014 Dans sa communication au symposium, Charles Davis affirme, à la suite d\u2019autres observateurs du politique, que le monde du pouvoir s\u2019est « positivisé » au cours du vingtième siècle et que les luttes idéologiques disparaissent derrière la foi commune en l\u2019efficacité de la technique et de la science comme voie de solutions aux problèmes et conflits humains.André Vachet parlera, pour sa part, d\u2019un « transfert de la théorie démocratique du plan éthique ou axiologique à celui de la méthode ou de la technique politique » 5.Mais comme la science et la technique sont impuissantes à déterminer les « fins dernières » du politique, le pouvoir est devenu profondément agnostique en ce qui concerne sa signification humaine fondamentale.B.\tUn pluralisme d\u2019intérêts.\u2014 Mais alors que signifient les luttes politiques ?Et en fonction de quoi les décisions sont-elle prises ?Bref, qu\u2019en est-il en réalité du « pluralisme démocratique » ?Remarquons d\u2019abord que, contrairement à ce qu\u2019aurait voulu la thèse classique de la démocratie, un très petit nombre de gens influencent directement et activement les processus politiques dans notre société.On m\u2019épargnera ici l\u2019objection du « vote universel », vote qui consiste à choisir entre des programmes définis d\u2019« en-haut ».Il y a donc une « élite du pouvoir » ou, plutôt, puisqu\u2019il y a lutte, il semble plus juste de parler d\u2019élites représentant des groupes d\u2019intérêts opposés (économiques, religieux, ethniques, etc.) cherchant le pouvoir, ou du moins essayant de l\u2019influencer sensiblement en leur faveur.Certains verront dans cette pluralité de forces un bienfait pour la société en face du pouvoir puisqu\u2019ainsi, diront-ils, le pouvoir est forcément limité et doit s\u2019exercer en recourant à des compromis qui le rendent finalement profitable à chacun et à l\u2019ensemble des groupes: « la société politique, écrit M.Vachet, semble se donner comme moteur le conflit des groupes d\u2019intérêts et comme condition de stabilité le compromis de ces intérêts qui empêche qu\u2019une des forces en lutte s\u2019impose décisivement et définitivement aux autres ».Passant du fait à la norme, voyant dans cet état de choses comme un idéal, on définira alors le pluralisme comme « un mode de gouvernement et de prise de décision politique qui repose sur la compétition des intérêts des divers secteurs et forces de la société ».On pensera alors plus ou moins explicitement que les divers intérêts dans la société peuvent s\u2019organiser suffisamment pour pouvoir entrer en compétition les uns avec les autres, qu\u2019ils pourront éventuellement faire « pencher la balance » de leur côté.On pensera aussi que « la compétition des groupes d\u2019intérêts offre une assurance suffisante que les problèmes les plus importants de la société parviendront à se formuler en termes politiques et seront pris en considération dans la formulation des politiques générales » et que, dans un tel système « le changement est [.] possible quand de nouveaux groupes s\u2019organisent et entrent dans la compétition ».C.\tCritique de ce pluralisme.\u2014 A ce type de pluralisme, érigé en norme, André Vachet fait trois critiques fondamentales auxquelles je souscris largement: JANVIER 1973\t13 1 ° Ses grands théoriciens méconnaissent la possibilité d\u2019une véritable participation de l\u2019ensemble des individus en se méprenant sur la signification de leur indifférence ou de leur irration-nalité: « il faut prendre en considération, écrit-il, que l\u2019apathie et l\u2019irration-nalité apparente d\u2019une partie de la population pourraient tenir à ce que ceux qui sont écrasés par la vie et par le travail n\u2019ont ni l\u2019énergie, ni les capacités, ni même l\u2019intérêt de transformer leur sentiment d\u2019amertume (\u2018quand on est né pour un petit pain.\u2019) et de futilité de leur existence, dans des intérêts articulés ».D\u2019ailleurs, ajoute-t-il, « la conscience et la rationalité ne précèdent pas l\u2019activité politique mais la suivent ».2° A la base de ce « pluralisme » existe un consensus qui détermine les règles de son exercice.Mais justement ces règles sont définies par les groupes déjà en compétition dans le système politique.Ainsi sont-ils en mesure de disqualifier « tout groupe (ou toute aspiration) dont l\u2019intérêt n\u2019est pas conforme ou s\u2019oppose aux tendances constitutives du système, et même tout groupe qui n\u2019est pas en mesure de s\u2019organiser selon les règles acceptées pour exercer une action permanente et efficace ».Ce genre de pluralisme tend donc à être oligarchique et fermé.Mais même en supposant que de nouveaux intérêts puissent s\u2019exprimer, reste encore le fait de « l\u2019inégalité réelle de la distribution des ressources nécessaires à l\u2019influence politique » et, conséquemment, de « l\u2019inégalité des groupes face au pouvoir [qui] fausse la concurrence politique et tend à la rendre formelle ».Peut-on dire alors de ce pluralisme qu\u2019il sert l\u2019intérêt public ?Ne sert-il pas d\u2019abord les intérêts plus limités « aux dépens des intérêts les plus généraux (v.g.de l\u2019industrie automobile contre l\u2019écologie, ceux de la production et du commerce contre la consommation, etc.) » ?3 ° Ce type de pluralisme tend à être, comme on vient de le voir, un instrument de conservatisme et de soutien du statu quo.H faut ajouter qu\u2019il se prête bien au jeu de la manipulation et de la dissimulation: manipulation de l\u2019opinion des citoyens par de puissantes propagandes, dissimulation du pouvoir, de sa distribution, de ses effets réels.Dans ce système, dira M.Vachet, est « moins importante [.] l\u2019amélioration des conditions de vie et la solution des conflits que la création d\u2019une impression de bien-être général ».A la suite de cette analyse et de ces critiques, il faut bien avouer que le fameux « pluralisme politique » de nos sociétés fait grandement le jeu des puissants et s\u2019accommode assez bien de l\u2019état d\u2019oppression et de passivité auquel sont réduites des milliers de La pluralité, a-t-il été dit plus haut, relève du fait: ainsi, sommes-nous tous conscients de l\u2019existence d\u2019une diversité entre les hommes sous plusieurs aspects.Constatation qui, somme toute, a été faite de tous les temps.Le pluralisme, lui, relève d\u2019une interprétation axiologique, d\u2019un jugement de valeur sur cette pluralité: il consiste non pas seulement à tolérer des façons de penser et d\u2019agir diverses, mais à concevoir cette diversité même comme constitutive de la signification de l\u2019homme, de telle sorte qu\u2019aucune vision particulière du monde ne peut prétendre détenir le monopole de la vérité.Cela, bien sûr, ne va pas de soi, ni historiquement, ni épistémologiquement (c\u2019est-à-dire au niveau de la recherche théorique sur la validité même d\u2019une pareille conception).Sans vouloir entrer trop avant dans des considérations de type philosophique dont l\u2019élaboration serait ici inopportune, je voudrais essayer de montrer brièvement, en m\u2019inspirant de la communication de Gregory Baum6, comment le pluralisme « réfléchi », en Allemagne, au siècle dernier et au début du vingtième, a remis en question certaines « évidences » de la raison et de son « savoir » sur l\u2019homme.Ce détour historique ne sera pas inutile pour une compréhension actuelle des implications d\u2019une conception pluraliste par rapport à la question de la vérité.Universalité et pluralisme Le siècle des Lumières avait conçu la raison comme une « réalité » qu\u2019on pouvait trouver identique en tout homme à travers l\u2019espace et le temps, et qui pouvait assurer le dépassement et la disparition des traditions particulières dans un discours aussi uniforme qu\u2019universel.En réaction contre cette sorte d\u2019impérialisme de la pensée occidentale du XVIIP siècle, le mouvement historiciste allemand \u2014 que d\u2019aucuns ont appelé romantique ou idéaliste \u2014 soutint que la raison elle-même, comme l\u2019homme et comme la vérité, était profondément historique et qu\u2019en conséquence, c\u2019était faire violence à cette historicité que de vouloir juger apodictiquement des cultures dif- personnes.La voie de la justice n\u2019est-elle pas ailleurs ?En tout cas, je ferais mienne la pensée du théologien Gregory Baum qui, au colloque, disait ne pas vouloir parler de pluralisme sans parler en même temps de libération.férentes de la sienne en leur imposant des normes et des critères d\u2019évaluation élaborés dans sa culture propre.Non pas que l\u2019historicisme se présentât comme un relativisme sceptique.Ce n\u2019est pas de la Raison qu\u2019il désespérait, mais de la prétention d\u2019une forme de rationnalité propre à une culture particulière à épuiser les significations culturelles autres : « Les chercheurs marqués par l\u2019historicisme, dit Gregory Baum, refusaient d\u2019évaluer les différentes cultures passées et présentes en fonction de normes tirées de leur propre expérience culturelle.» De plus, la « réaction » allemande reprochait aux « Lumières » de ne pas tenir compte de l\u2019importance de l\u2019intuition et du sentiment (e.g.la sympathie) dans l\u2019étude des diverses expressions de l\u2019homme.Enfin, il est intéressant de noter que cette perspective historiciste, soucieuse du respect des traditions et refusant de dissocier la compréhension de l\u2019homme de celle de son milieu et de son temps engendra sur le plan politique à la fois un courant conservateur de type féodal et un courant révolutionnaire comme le marxisme.Historicisme et positivisme L\u2019historicisme ne se contentera pas d\u2019opposer sa vision pluraliste à celle du monisme des Lumières: fidèle à sa logique, il se pensera lui-même, avec, par exemple, le sociologue et philosophe Mannheim, dans sa situation socio-historique et tentera de rendre compte de ce qui l\u2019a rendu possible.Mais avec Mannheim, nous passons au vingtième siècle et à la controverse, au début de celui-ci, au sujet de la nature des sciences humaines, spécialement de l\u2019histoire et de la sociologie: Sous l\u2019influence du Positivisme, existait la tendance dominante à assimiler les sciences humaines le plus possible aux 6.Cf.sa communication intitulée The Pluralism of Truth in Scheler and Mannheim.Gregory Baum, théologien sociologue, est membre de la Faculté de théologie et de science de la religion au St.Michael\u2019s College de l\u2019Université de Toronto.Les citations qui suivent sont tirées de sa communication et traduites de l\u2019anglais par moi-même.Ill\u2014Pluralisme et culture 14\tRELATIONS sciences naturelles.Plusieurs \u2018scholars\u2019 dans les premières décades du vingtième siècle s\u2019opposèrent à cette tendance.Les sciences humaines, insistaient-ils, traitent d\u2019objets historiques, non pas d\u2019objets naturels, comme font les sciences de la nature.Les sciences de l\u2019homme, de plus, ne peuvent s\u2019abstraire des dispositions intimes du chercheur mais doivent les prendre pour objets et les examiner d\u2019une façon critique.On insistait donc sur le fait que, dans les sciences humaines, le sujet connaissant est tout autant historique \u2014 et historiquement conditionné \u2014 que son objet de recherche.Mais si ma culture est tout autant conditionnée et relative que celle (s) que j\u2019aborde dans mon enquête scientifique, comment peut-on parler d\u2019une vérité absolue, inconditionnée et une dans l\u2019histoire des hommes ?C\u2019est à cette importante question que s\u2019efforceront de répondre Max Scheler et Karl Mannheim.Pluralisme et vérité Disons très brièvement que pour Scheler, qu\u2019on peut considérer comme le fondateur de la sociologie de la connaissance, même si toute culture, avec son ordre de valeurs et ses normes, est.relative, l\u2019idée d\u2019une vérité éternelle doit être retenue; cependant, cette vérité ne peut être atteinte par aucune culture particulière, mais seulement à travers l\u2019effort solidaire de la totalité des cultures (donc, aussi, des cultures à venir).De sorte que, pour Scheler, « l\u2019unité de la vérité qui lie les cultures et les âges de l\u2019homme ne peut être saisie seulement qu\u2019à la fin de l\u2019histoire >.A la différence de ce dernier, Mannheim ne croit pas que le dépassement du relativisme pluraliste doive s\u2019appuyer sur une telle conception « transcendante » de la vérité.La signification unifiante n\u2019est pas seulement pour lui l\u2019objet d\u2019une quête de l\u2019homme, mais une œuvre socio-historique à travers l\u2019universel souci du « donner sens ».« A partir de sa quête du sens, l\u2019homme crée la société et la culture, et comme les âges et les civilisations sont de quelque façon liés entre eux, soit par une dépendance historique soit par rencontre et échanges culturels, cet homme doit relever le défi de créer des significations qui embrassent les divers systèmes et, à travers la mise en place de bases communes, de transformer son histoire.» Quelques observations 1° Ce développement historique a pu être fastidieux pour le lecteur, mais je crois que les problématiques présen- JANVIER 1973 tées n\u2019ont pas perdu, à l\u2019heure actuelle, leur intérêt pour la question qui nous occupe.D\u2019une part, on ne peut vouloir être pluraliste sans relativiser son propre discours sur les valeurs, sur le sens de l\u2019homme, etc.Mais, d\u2019autre part, à moins de s\u2019enfermer dans la contradiction, on ne peut renoncer à l\u2019exigence d\u2019unité dans la vérité.Refuser cette exigence m\u2019apparaît conduire à des positions logiquement intenables: par exemple, si je dis que la vérité n\u2019est pas fondamentalement une, alors pourquoi ne devrais-je pas admettre que la contradictoire de cette proposition est également vraie ?2° Le pluralisme, s\u2019il ne veut pas devenir l\u2019autre nom d\u2019un scepticisme stérile ou d\u2019un syncrétisme réducteur, doit garder en lui-même cette tension entre la nécessaire relativisation, qui interdit les rapides identifications du mien et de l\u2019autre, et une intention « absolue » de communication et de partage avec cet autre dans le discours et dans l\u2019action.3° Mais ce qui est possible et souhaitable à sa table de travail l\u2019est-il autant sur la place publique ?La relativisation du théoricien des sociétés ou du philosophe des cultures trouve-t-elle encore sa place au niveau d\u2019un engagement existentiel à l\u2019égard de certaines valeurs ?Entre quatre murs d\u2019une chambre ou d\u2019une classe, il n\u2019est pas difficile de disserter, par exemple, sur le fascisme, en relativisant sa propre conception politique et ses présupposés.Mais si le fascisme devient dans ma société ce que je considère comme une menace à faire disparaître, qui me reprochera, au nom du pluralisme, d\u2019abandonner la relativisation « olympienne » pour la militance par-tisanne ?Herbert Marcuse écrivait quelque part que si, en Allemagne, on avait été moins « tolérant » à l\u2019endroit du nazisme naissant, on n\u2019aurait jamais connu Auschwitz et Dachau.Ainsi la tension que j\u2019évoquais plus haut à l\u2019intérieur même d\u2019une conception pluraliste se double de celle qui existe entre le pluralisme lui-même et les exigences de l\u2019engagement.4° Il me semble capital, aussi, de voir que la rencontre entre les cultures différentes ne se fait pas dans l\u2019histoire par le seul dialogue, dégagé, au moins immédiatement, des impératifs politiques et économiques: on n\u2019a qu\u2019à s\u2019arrêter au mode colonial et impérialiste d\u2019« être-aux-autres » de l\u2019Amérique du Nord et de l\u2019Europe des derniers siècles et du nôtre pour s\u2019en rendre compte.Ce fut sans doute un des mérites de 1\u2019historicisme de nous sensibiliser aux conditions d\u2019un savoir sur l\u2019autre respectueux de sa différence.Mais la rencontre violente entre cultures ne constitue-t-elle pas la constante mise en échec de cet idéal ?A-t-on jamais fait le compte de toutes les cultures violées et détruites par le colonisateur et l\u2019impérialiste ?Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur les conditions sociales et politiques d\u2019un respect de l\u2019autre au niveau de l\u2019action commune qui permettrait d\u2019arriver ensemble à une « vision supérieure », non réductrice, fruit, pour une fois non amer, de la dialectique de la rencontre des cultures.En guise de conclusion.Nous dispensant de la banalité et de la naïveté habituelles de la rhétorique du pluralisme, le symposium de novembre dernier a su, dans l\u2019ensemble, traiter le thème proposé avec une sympathie qui n\u2019excluait ni l\u2019effort d\u2019intelligence, ni le réalisme critique.Que ce soit au plan politique, religieux ou culturel, des constats et des interrogations très pertinentes ont montré l\u2019ambiguïté et la difficulté de ce dont tant de gens se réclament dans leurs paroles et qu\u2019ils voudraient bien manifester dans leur attitude.D\u2019ailleurs, comme il a été souligné précédemment, le pluralisme, comme problème théorique et pratique, est fait d\u2019inéluctables tensions.Ceci dit, je me demande dans quelle mesure ce symposium, dans son organisation et dans son allure, n\u2019a pas traduit certaines difficultés du pluralisme.Est-ce, par exemple, un simple hasard qu\u2019on ait à peine effleuré certains cas concrets bien de chez nous \u2014 comme celui des « langues », par exemple \u2014 qui, pourtant, auraient été de nature à intéresser ce colloque ?N\u2019y avait-il pas là souci d\u2019éviter des affrontements ?D\u2019autre part, sauf erreur de ma part, tous les participants présents à cette réunion, exception faite des membres du comité d\u2019organisation, étaient des professeurs d\u2019université: n\u2019aurait-il pas été heureux de pouvoir entendre aussi, par exemple, des hommes engagés quotidiennement dans des luttes politiques et sociales, qui nous auraient dit comment on voit le pluralisme à partir de l\u2019action militante ?Quoi qu\u2019il en soit, la qualité de ce symposium mérite certainement qu\u2019on en prenne note pour le présent et l\u2019avenir des échanges sur le pluralisme.11.12.72.\twêêêêêêê^ 15 La vasectomie, cette inconnue.par _____Marcel Marcotte_______________ Sur le marché de la contraception scientifique, déjà pas mal encombré, la cote de la vasectomie, c\u2019est-à-dire de la stérilisation chirurgicale du mâle, est actuellement à la hausse.Vous avez rencontré, ou vous rencontrerez bientôt, dans un salon, au restaurant, dans la rue, un homme de trente à quarante ans, marié, en bonne santé, d\u2019apparence prospère, portant au revers de son veston un emblème insolite: cercle rouge \u2014 brisé \u2014 sur fond bleu, avec flèche pointant en haut, vers la droite.Ne vous étonnez pas: vous aurez devant vous un membre avoué \u2014 et probablement militant \u2014 de la nouvelle confrérie des stérilisés volontaires (AVS ou Association for Voluntary Sterilization) qui, après avoir fait fureur aux Etats-Unis, tente chez nous ses premiers pas.Bien que la plupart des vasectomisés, pour des raisons obvies, n\u2019en soient pas encore à crier leur bonne fortune sur les toits, leur nombre s\u2019accroît rapidement par les temps qui courent.Même au Québec, comme chacun sait, mais surtout \u2014 pour le moment \u2014 aux Etats-Unis, où, entre 1967 et 1970, le chiffre annuel des vasectomies a bondi, paraît-il, de 50,000 à 750.000, tandis que leur équivalent féminin, les salpingectomies ou ligatures de trompes, passaient \u2014 modestement \u2014 de 70,000 à 250,000.Comment une mutilationo d\u2019aussi grave conséquence, réservée naguère, en nos pays, à une poignée de porteurs de tares génétiques ou de maniaques sexuels « consentants », a-t-elle pu, en un si court laps de temps, accéder au rang de technique contraceptive « populaire » ?16 La contraception: un fardeau à partager La première explication est d\u2019ordre général.Dans un monde braqué, pour toute espèce de raisons d\u2019intérêt privé et public, sur la prévention des naissances, il apparaît de plus en \u2022 plus normal que l\u2019homme en paye le prix à l\u2019égal de la femme; qu\u2019il assume sa part du commun fardeau de la contraception dont, jusqu\u2019ici, le poids principal a toujours reposé sur les épaules de sa compagne.Le nouveau féminisme, sur ce point, a certainement joué un rôle majeur.En même temps qu\u2019il donnait bonne conscience aux femmes qui prenaient leurs distances vis-à-vis de la maternité, il donnait mauvaise conscience aux hommes qui se dérobaient aux obligations de la « paternité responsable ».De fait, la montée en flèche de la-vasectomie a coïncidé avec les progrès du féminisme et, plus particulièrement, avec la crise d\u2019inquiétude qui, rompant une période de dix années d\u2019euphorie, a sévi dans le monde féminin lors du grand débat de 1970 sur la pilule anovulante.Puisque les contra- ceptifs oraux constituaient un danger pour la santé et même pour la vie des femmes, il revenait aux hommes de prendre la relève.C\u2019est ce qu\u2019ils firent.En quelques mois, la popularité de la pilule subit une baisse de 18% au comptoir et de 25% dans les cliniques de planification familiale, tandis que celle de la vasectomie enregistrait une hausse, moins facile à calculer, de 100 à 200 pour cent.L\u2019alerte passée \u2014 enfin presque \u2014 la vente des stéroïdes a repris de plus belle, mais la vasectomie, pour son compte, continue de gagner du terrain.D\u2019après une enquête récente de la Croix bleue américaine, son taux annuel de croissance est actuellement de 128%.Un urologue qui, en 1970, avait pratiqué plus de vasectomies que durant les dix années précédentes, se vante d\u2019avoir battu ce record en seulement quatre mois de 1971.Décidément, les féministes avaient tort: les mâles d\u2019Amérique sont capables de prendre leur rôle de géniteurs au sérieux.Une technique contraceptive aisée et efficace La vogue de la vasectomie tient aussi à des causes particulières: sa facilité d\u2019exécution et son innocuité apparente sur le plan médical; son efficacité sur le plan contraceptif et amoureux.La vasectomie est une intervention chirurgicale mineure, qui ne nécessite point d\u2019hospitalisation, et que n\u2019importe quel médecin, suffisamment entraîné, peut exécuter, sous anesthésie locale, en une demi-heure.Il lui suffit, en somme, de sectionner les canaux déférents à travers la mince paroi des bourses, d\u2019en cautériser et recourber les extrémités, puis de refermer les régions incisées à l\u2019aide de quelques points de suture.Des complications immédiates peuvent survenir, surtout si le médecin manque d\u2019expérience, travaille trop vite ou est mal équipé: infection postopératoire locale, plutôt exceptionnelle; inflammation des testicules (épididymite), moins rare; hématome ou infiltration de sang dans les tissus environnants, d\u2019assez haute fréquence.A plus long terme, il peut se former, au niveau des ligatures, un nodule tenace, une petite masse douloureuse (granulome spermatique) résultant de l\u2019accumulation et de la diffusion des spermatozoïdes captifs autour des canaux obstrués.En règle générale, néanmoins, les complications sont évitées, la douleur est minime, l\u2019inconfort de courte durée.Après deux ou trois jours de repos, le -patient, moyennant quelques précautions élémentaires, peut retourner à ses occupations et ses amours.Par ailleurs, dans la hiérarchie des techniques contraceptives, la vasectomie \u2014 à l\u2019égal de la ligature des trompes \u2014 occupe une place de choix.D\u2019abord parce que, en dépit des « recanalisations » spontanées dont la littérature médicale fait état, elle est, après l\u2019élimination des réserves spermatiques et les contrôles scientifiques d\u2019usage (azoospermie), réputée efficace à presque 100%.Mais surtout parce que, les fonctions hormonales et génitales propres au mâle demeurant inchangées, la vasectomie, en même temps qu\u2019elle supprime la capacité et le risque d\u2019engendrer, ne pose aucun obstacle physiologique aux désirs ni aux plaisirs amoureux de l\u2019homme.Le vasectomisé est stérile, il n\u2019est pas, techniquement, impuissant.Voilà le « beau » côté de la vasectomie; l\u2019autre est un peu moins reluisant.RELATIONS Une hypothèse troublante : vasectomie et désordres immunologiques Un peloton grossissant de chercheurs, dans la foulée du docteur H.J.Roberts, de Floride, ont commencé, dès 1968, à soupçonner, et travaillent, depuis lors, à établir, scientifiquement, l\u2019existence \u2014 encore hypothétique \u2014 de liens fort inquiétants entre la vasectomie et certains troubles organiques précis: maladies tenaces de la peau, infections chroniques et fièvres prolongées, dilatation des glandes en charge du réseau de « filtration » de l\u2019organisme, désordres divers de la fonction et des vaisseaux lymphatiques.Symptômes qui, pris d\u2019ensemble, pointent nettement en direction de perturbations sérieuses dans le système immunologique du corps humain.Les patients qui firent naître les soupçons n\u2019avaient que deux choses en commun: ils auraient tous, normalement, dû être en bonne santé; ils avaient tous, avant d\u2019être malades, subi une vasectomie.De là à mettre la vasectomie en cause, à la rendre responsable de l\u2019inexplicable malheur, il n\u2019y avait qu\u2019un pas, que certains ont déjà franchi, bien que la majorité des spécialistes \u2014 il faut le dire \u2014 ignorent ou contestent ces vues troublantes (rappelez-vous l\u2019histoire de la thalidomide) et continuent d\u2019« opérer > dans la plus parfaite euphorie.Il n\u2019est pas question pour moi de prendre parti dans un débat d\u2019aussi grave conséquence; pas question non plus d\u2019en rendre compte savamment.Mais l\u2019essentiel est facile à comprendre et mérite d\u2019être entendu.Et l\u2019essentiel, en l\u2019occurrence, c\u2019est l\u2019existence et la nature d\u2019un possible rapport entre la vasectomie, d\u2019une part, et la dégradation du système immunologique, le dé- règlement des mécanismes de défense du corps humain, d\u2019autre part.Suivant Roberts et ses partisans, voici, en gros, ce qui se passe lors d\u2019une vasectomie.Les spermatozoïdes, élaborés, comme à l\u2019accoutumée, dans les testicules, à raison de 50,000 par minute, et bloqués dans les canaux déférents à la hauteur de la ligature, les feraient éclater s\u2019ils n\u2019étaient pas résorbés par l\u2019organisme.Résorbés, ils le sont, de fait, presque toujours, mais avec le risque énorme qu\u2019ils y jouent \u2014 à la façon des bactéries, des virus, des cellules en provenance de corps étrangers \u2014 le rôle d\u2019antigènes ennemis, provoquant, par choc en retour, la formation et la mobilisation immédiates de millions d\u2019anticorps chargés de les éliminer.Plus précisément, on serait en face de l\u2019un de ces cas, théoriquement aberrants, d\u2019auto-immunité, où le système immunologique, comme pris de folie, retourne contre lui-même ses moyens de défense et traite en étrangers, en adversaires à vaincre et à détruire, des parties « fraternelles » de l\u2019organisme qu\u2019il a mission de protéger.Au bout du compte, le résultat est le même que s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une levée massive d\u2019anticorps contre une invasion microbienne en provenance de l\u2019extérieur: le corps humain devient le champ de bataille bouleversé et fiévreux de millions de combattants microscopiques qui, tout en luttant entre eux sans merci (auto-antigènes contre autoanticorps), modifient tout leur environnement d\u2019organes et de fonctions, rendant l\u2019organisme beaucoup plus vulnérable aux infections et maladies susceptibles de l\u2019assaillir par la suite.1 La vasectomie au banc des accusés En réalité, l\u2019existence d\u2019une réaction auto-immunologique antisperme est connue depuis longtemps.Dès 1960, on estimait à 2% le nombre d\u2019hommes qui en sont affectés de diverses façons et, notoirement, au plan de la fertilité.Ce qu\u2019on ne savait pas, et qu\u2019on tâche, à présent, d\u2019évaluer, c\u2019est l\u2019influence de la vasectomie sur la fréquence et la gravité du phénomène.Tout récemment, une enquête du docteur Rudi 1.Chez des hommes voués ou forcés par les circonstances, à la continence, le problème ne se pose pas, les spermatozoïdes en excès étant, automatiquement, soit évacués par pollution nocturne spontanée, soit entraînés avec l\u2019urine par le canal de l\u2019urètre.Ansbacher portant sur un échantillon de 48 hommes a révélé que, antérieurement à la vasectomie, un seul d\u2019entre eux (taux normal de 2%) donnait des signes de réaction d\u2019auto-défense antisperme; après vasectomie, il y en eut vingt-six.Le docteur Nancy Alexander, de son côté, travaille à démontrer que cette réaction, chez les vasectomisés, croît en virulence à mesure que les années passent.Ce qui voudrait dire que les effets nocifs, pathogéniques, de la vasectomie, moins importants et observables au début, ont des chances de s\u2019aggraver avec le temps pour devenir, à la fin, incontrôlables et dangereux à l\u2019extrême.JANVIER 1973 Ces pathologies peuvent se développer en deux directions principales.Et d\u2019abord en direction du système immunologique lui-même qui, à force d\u2019employer ses ressources à lutter contre ses faux ennemis du dehors, les spermatozoïdes prisonniers, finit par n\u2019en plus posséder assez pour lutter contre ses vrais ennemis, les infections et les maladies surgies du dehors.En direction, ensuite, de certains organes \u2014 les capsules surrénales en particulier \u2014 dont le tissu a des affinités avec celui des testicules et que, par conséquent, les auto-anticorps risquent d\u2019attaquer et de détruire, par méprise, en les confondant avec des spermatozoïdes.Le docteur Shulman, du New York Medical College, dit prudemment à ce propos: Nous savons qu\u2019il existe une ressemblance entre les antigènes du sperme et des testicules, d\u2019une part, et ceux des glandes surrénales, d\u2019autre part.On imagine sans peine quelque lointaine possibilité de mauvais fonctionnement des surrénales là où se manifeste une forme appropriée de réaction immunologique au sperme.L\u2019inquiétude, chez les chercheurs, s\u2019étend déjà à d\u2019autres organes.A Baylor University, par exemple, le docteur Harvey Gordon poursuit actuellement des travaux importants pour déterminer si la réaction antisperme, en plus des surrénales, n\u2019intéresse pas, également, le sang, le cœur et les reins.Le moins qu\u2019on puisse dire, pour le moment, c\u2019est que l\u2019innocuité prétendue de la vasectomie est fortement remise en question.Les médecins, pourtant, n\u2019en parlent guère et, dans l\u2019exécution, n\u2019en paraissent pas tenir compte le moins du monde.2 A cause, sans doute, du cloisonnement qui existe entre chercheurs et praticiens.« Je suis un urologue, dit le docteur Stanley Ross, et quand on commence à me parler d\u2019immunologie, je ferme les yeux et je m\u2019endors ».Eh oui ! quand la solution est au bout d\u2019un scalpel, le temps manque \u2014 et le cœur \u2014 pour se poser des questions.D\u2019autres admettent que le problème immunologique existe, mais n\u2019y voient pas, pour l\u2019instant, de raison suffisante de modifier leur pratique.Tel le docteur J.E.Davis qui écrit: Vous pouvez parler d\u2019anticorps du sperme, bien sûr, mais c\u2019est une chose que nous ne connaissons pas de façon décisive.Et voyez tous les problèmes que vous avez avec le reste.Et le reste, évidemment, c\u2019est la grossesse, l\u2019avortement, les drogues anovulantes, la ligature des trompes, 17 etc.Face aux avantages contraceptifs certains de la vasectomie, ses dangers hypothétiques, actuellement, ne font pas le poids.Il faut donc agir et parler comme s\u2019ils n\u2019existaient pas.Le docteur Elizabeth Connell l\u2019admet sans ambages: Nous savons que la vasectomie pose des problèmes, mais nous connaissons aussi les problèmes liés à la grossesse et à la ligature tubaire.C\u2019est la vieille question de l\u2019équilibre entre le bénéfice et le risque.Tout ce que nous pouvons faire, c\u2019est de mettre les meilleures chances de votre côté.Les meilleures chances ?Ce n\u2019est pas si sûr, du moins si la cause est jugée du point de vue de la santé de l\u2019homme.Le docteur John J.Schrogie, directeur national, aux Etats-Unis, de la recherche en matière de contraception, est moins désinvolte: Quand un homme opte en faveur de la vasectomie, on doit supposer que c\u2019est pour de bon; qu\u2019il ne reviendra pas, l\u2019année suivante, sonner à la porte du chirurgien pour le supplier de lui rendre sa fécondité perdue.La vie, pourtant, est pleine de surprises: un deuil d\u2019enfant, un veuvage, un divorce, un remariage; ou simplement une perception renouvelée des choses et des valeurs.On peut toujours « changer d\u2019idée ».Comme la mode est à la stérilisation précoce, la période des palinodies et des repentirs possibles tend à s\u2019allonger.Reste à savoir si la médecine, si habile et si prompte à rendre les mâles stériles, l\u2019est autant à leur restituer, au besoin, leur capacité d\u2019engendrer.La réponse à cette question doit tenir compte de deux probabilités bien différentes: celle d\u2019une reconstitution satisfaisante des canaux ligaturés (réanastomose ou vaso-vasostomie), et celle de la restitution effective du pouvoir de fécondation proprement dit.Le premier problème est d\u2019ordre exclusivement chirurgical: quel est le pourcentage d\u2019échecs ou de réussites enregistrés par les chirurgiens dans leurs tentatives de « recanalisation » ?La réponse à cette question n\u2019est pas facile.Outre que la réanastomose est une opération relativement rare, tous les chirurgiens, semble-t-il, ne l\u2019évaluent pas suivant les mêmes critères.Au gré des uns, il suffit de retrouver et de ressouder tant bien que mal les extré- Les choses doivent continuer d\u2019aller comme elles vont, jusqu\u2019à plus ample informé.Je ne crois pas que, pour l\u2019heure, la preuve existe de séquelles graves consécutives à la vasectomie.Par ailleurs, nous aurions dit la même chose de la pilule, il y a dix ans.Rassurez-vous, camarades: les chercheurs sont à l\u2019œuvre et, demain, vous saurez si vous avez eu tort ou raison de recourir à la vasectomie, aujourd\u2019hui.Vous n\u2019êtes pas d\u2019accord?Le docteur Ansbacher ne l\u2019est pas non plus.Il se peut que nous sifflions dans le noir, mais mieux vaut le faire à présent que dans dix ans.Il se peut que la vasectomie ne cause point de tort, mais nous ne pouvons, pour le moment, ni l\u2019affirmer ni le nier.Et, avant de pratiquer la vasectomie en masse, nous devrions nous assurer que, si elle provoque des changements de base dans les mécanismes immunologiques de certains individus, nous sommes capables de trier ces individus sur le volet avant de les vasectomiser.mités des canaux sectionnés ou, tout au plus, de constater la présence, après l\u2019opération, de quelques spermatozoïdes dans un éjaculat, pour faire état d\u2019une réussite.Mais d\u2019autres ont des exigences plus fortes.Comment admettre, dit le docteur Ansbacher, que le taux de succès de la vaso-vasostomie soit de 70%, si le taux des grossesses subséquentes n\u2019est que de 25% ?« Les critères de réussite sont à redéfinir.» Ce scepticisme s\u2019appuie sur de bonnes raisons.La réanastomose est une opération délicate et \u2014 disons-le tout de suite \u2014 bien plus traumatisante que la vasectomie: elle peut garder son homme au lit pendant deux semaines.Ses résultats, heureux ou décevants, tiennent pour beaucoup à la valeur de la technique chirurgicale utilisée lors de la stérilisation antérieure.Par crainte d\u2019une recanalisation spontanée, certains médecins prélèvent des portions si importantes des canaux qu\u2019ils rendent l\u2019intervention correctrice impossible.D\u2019autres font la ligature au mauvais endroit, ou sectionnent des nerfs indispensables à l\u2019activité péristaltique des canaux, ou provoquent, par leur maladresse, la formation d\u2019une masse de tissu cicatriciel difficile à extirper, ultérieurement, sans dommage.Sans parler de l\u2019aléa que constitue toujours, dans une intervention de ce type, même parfaitement réussie, la prolifération possible de tissus conjonctifs aptes à enrayer, une fois de plus, la circulation des spermatozoïdes momentanément rétablie.Pour parer à ces difficultés, on a multiplié les tentatives.La dernière en date \u2014 et la plus prometteuse \u2014 consiste à introduire, d\u2019entrée de jeu, dans les canaux déférents, un instrument métallique minuscule (bionyx control), muni d\u2019une valve qu\u2019il serait, théoriquement, possible au chirurgien de fermer ou d\u2019ouvrir, à volonté, sans avoir à réinciser les canaux, suivant que le patient exprimerait, tour à tour, le désir d\u2019être stérile ou fertile.Mais cette technique n\u2019en est qu\u2019au stade expérimental et, si avantageuse qu\u2019on la suppose, il serait prématuré d\u2019en dire grand-chose.Au Québec, que je sache, elle n\u2019est encore en usage nulle part.Au demeurant, la vraie question n\u2019est pas tant de savoir si, chirurgicalement, la recanalisation est une réussite, que de savoir si, après l\u2019opération, la fertilité est effectivement rétablie.Or, il y a lieu de penser que, peu importe la technique employée pour boucher les canaux ou pour les déboucher, le risque est grand que la stérilité soit installée à demeure.D\u2019autant plus grand, selon certains, que la réaction immunologique antisperme mise en branle par la vasectomie (avec ou sans l\u2019aide du bionyx control) survivrait régulièrement à la réopération.Le docteur Shulman écrit à ce propos: Des études ont déjà démontré de façon plutôt convaincante qu\u2019il existe une corrélation entre la présence d\u2019anticorps du sperme et l\u2019infertilité inexpliquée.La preuve que les anticorps altèrent la fécondité d\u2019un homme, après la recanalisation, est tellement forte qu\u2019elle mérite examen.2 3 Quelques spécialistes font état de résultats plus rassurants.Ainsi, Goodwin rapporte une série récente de 47 grossesses obtenues à la suite de vaso-vasostomies pratiquées chez 64 patients et Phadke, 42 grossesses sur 73 cas.Ces chiffres concordent avec ceux de Hanley qui rapporte un succès de 70%.Auger, Bertrand et Dessureault, art.cit., p.116.Il n\u2019est pas question de contester ces pourcentages, peut-être atteints dans des conditions optimales, par des chirurgiens hautement qualifiés, travail- 2.\tPar exemple, les docteurs Auger, Bertrand et Dessureault, du service d\u2019urologie de l\u2019Hôpital Maisonneuve, à Montréal, dans leur article « Vasectomie et vaso-vasostomie » de L'Union médicale du Canada, janvier 1972, tome 101, no 1.3.\tDans le même sens, cfr Schmidt, < Male Sterilization », dans Manual of Family Planning and Contraceptive Practice, 1970, pp.418-420.Réversible en théorie, oui.mais irréversible en pratique 18 RELATIONS réglée, n\u2019avait pas causé de dommages irréparables.N\u2019empêche que le Manuel médical de la Fédération internationale pour le planning familial, probablement plus soucieuse des « moyennes », dit expressément: L\u2019intervention contraire à la stérilisation masculine ou féminine, qui consiste à rattacher les extrémités sectionnées des canaux déférents ou des trompes, ne réussit que dans moins de 50% des cas.* Compte tenu du coût élevé, du caractère traumatisant et aléatoire de la réanastomose, on s\u2019étonne à peine que, depuis peu, aux Etats-Unis, les candidats à la vasectomie se voient offrir, à la place, la congélation préalable du sperme.A bien des points de vue (prix à payer pour les prélèvements et pour l\u2019entreposage, inefficacité à long terme, caractère scabreux et inhumain), la lant sur des cas où la vasectomie, bien technique est éminemment discutable.Elle n\u2019en attire pas moins, paraît-il, une assez forte clientèle.Comme si, pour se rendre plus acceptable aux hommes, la vasectomie, une fois de plus, avait besoin de se déguiser; de leur conserver l\u2019illusion réconfortante que, suspendue pour un temps, leur fertilité leur sera, à point nommé, aisément restituée.Il y a là, dans l\u2019optique d\u2019une réflexion recentrée sur l\u2019humain, une piste importante à suivre.L\u2019indication, peut-être, que la vasectomie, en profondeur, touche aux choses de l\u2019âme autant et plus qu\u2019aux choses du corps; que les vrais problèmes, les objections majeures qu\u2019elle soulève sont, au fond, d\u2019ordre psychologique et « spirituel » plutôt que d\u2019ordre simplement biologique et médical.Et les séquelles psychiatriques?La meilleure manière, comme chacun sait, d\u2019apprivoiser l\u2019angoisse, c\u2019est souvent de la nier, d\u2019en faire une occasion de bravade.De chanter dans les bois pour effrayer les ombres à l\u2019affût.Cela explique que la vasectomie, pour plusieurs, se porte à la boutonnière et qu\u2019elle trouve, chez ceux qui l\u2019ont subie, ses plus zélés promoteurs.Besoin de se convaincre soi-même qu\u2019on a bien fait en tâchant d\u2019en convaincre l\u2019entourage; besoin de trouver un réconfort dans le nombre, d\u2019alléger son « malheur » en le partageant avec d\u2019autres.5 Aussi bien, les sondages révèlent que, lancée par une propagande bien orchestrée, c\u2019est plutôt de bouche à oreille, aujourd\u2019hui, que la « bonne nouvelle » de la vasectomie se répand dans le monde des mâles.Mais le prosélytisme a ses limites.A un compagnon qui vantait trop bruyamment les mérites de son « opération », un rude travailleur finit par dire d\u2019un ton narquois et sans réplique: « Alors, si je comprends bien, tu n\u2019es plus bon qu\u2019à laver la vaisselle ».Réaction typique, viscérale, et qui va loin, car elle étale ingénument au grand jour l\u2019anxiété qui s\u2019attache pour l\u2019homme à une opération 4.\tOp.cit., Londres, 1971, p.77.5.\tCes réactions psychologiques ont été mises en lumière par Helen Wolfers dans une forte étude publiée sous le titre de « Psychological Aspects of Vasectomy » dans le British Medical Journal, 31 octobre 1970.6.\tCité, comme bien d\u2019autres textes utilisés dans cet article, par John J.Fried, dans « Vasectomy », Saturday Review Press, New York, 1972, 148 pp.JANVIER 1973 dans laquelle, en dépit de toutes assurances contraires, il ne peut s\u2019empêcher de voir une atteinte ou une menace à sa virilité.Cette réaction, pourtant, est injuste.Injuste, d\u2019abord, parce que la vasectomie (j\u2019ai l\u2019intention de le montrer dans un prochain article) peut se légitimer dans certains cas d\u2019espèce.Injuste, aussi, parce que les mots, ici, trahissent sur le vif l\u2019espèce de dédain, de partialité égoïste que, mal éduqué, l\u2019homme professe trop souvent à l\u2019égard de la condition féminine; à l\u2019égard, notamment, des « travaux ennuyeux et faciles » qui, à ses yeux, la définissent si bien \u2014 ou si mal \u2014 que, faute d\u2019en percevoir la grandeur, il se sentirait, à tort, moins homme en les partageant.Cette réaction est également incorrecte.Car la vasectomie n\u2019a rien à voir avec la castration et ne devrait, normalement, affecter d\u2019aucune façon la vie sexuelle ni domestique d\u2019un homme, la conscience qu\u2019il a de sa virilité, des « privilèges » qu\u2019elle lui confère, des responsabilités qui lui sont attachées.De fait, c\u2019est en prenant appui sur cette réalité scientifique que les partisans de la vasectomie à outrance en arrivent à fermer les yeux sur la réalité vécue, après coup, par tant d\u2019individus et de couples que l\u2019expérience a meurtris; à considérer, comme David Hall, qu\u2019un homme est aussi libre d\u2019opter pour la vasectomie que pour l\u2019ablation des amygdales; à évaluer, sans sourciller, à seulement 1% le nombre des cas où la vasectomie, psychologiquement mal assumée, a réellement fait des victimes; à faire abstraction des motifs, limpides ou ambigus, qui inspirent aux candidats leur démarche.Tel le docteur Eugène Mathias qui écrit: Je ne demanderais pas à un homme pourquoi il veut se marier quand il m\u2019arrive pour un test sanguin ou pour un examen prénuptial.Alors, pour quelle raison devrais-je lui demander pourquoi il veut une vasectomie ?6 Cet optimisme béat et ce bel abandon viennent ouvertement en conflit avec les résultats obtenus par des enquêteurs sérieux.En conflit aussi avec les conduites méfiantes que, l\u2019expérience aidant, un nombre croissant de médecins ont adoptées pour passer les candidatures au crible.Les recherches sur l\u2019impact psychologique de la vasectomie sont en route depuis quelque dix ans aux Etats-Unis.Les premières en date, menées par Robert Laidlaw et Medora Bass, donnèrent des résultats si rassurants que l\u2019AVS, aussitôt, les reprit à son compte et les diffusa largement dans le public.On avait découvert, en somme, que les avantages de la vasectomie l\u2019emportaient largement sur ses désavantages possibles.Mais cela, dans la perspective du bien public plutôt que dans celle de l\u2019intérêt personnel des individus et des couples.Et à partir, surtout, d\u2019une clientèle assez spéciale (parents irresponsables, arriérés mentaux, porteurs de tares héréditaires) dans laquelle les patients d\u2019aujourd\u2019hui hésiteraient à se reconnaître.L\u2019enthousiasme d\u2019Andrew S.Ferber, un peu plus tard, prenait appui sur des raisons plus convaincantes.Tout en admettant que bien des hommes expriment des craintes quant aux effets de la stérilisation sur leur masculinité, il en arrivait à conclure que cette anxiété, au total, est amplement compensée par toute une collection de bénéfices psychologiques et sociaux.Notamment par l\u2019émergence, chez les vasectomisés, du sentiment viril d\u2019une reprise en charge de soi-même, d\u2019une victoire remportée contre les forces du destin.En contraste avec ces conclusions\u2019 revigorantes, d\u2019autres experts des années « 50-60 » avaient déjà sonné l\u2019alarme avec vigueur.Ainsi, le docteur M.H.Erikson opinait que la vasectomie, d\u2019ordinaire, n\u2019était rien moins qu\u2019un assaut monté par la femme contre la virilité de l\u2019homme: « des épouses névrosées ambitionnent de castrer leurs maris ».Ainsi encore, le psychiatre Merlin H.Johnson, travaillant sur un échantillon de 83 cas de vasectomie chez des malades mentaux dont l\u2019âge 19 moyen était de 32 ans, affirmait que moins d\u2019un tiers d\u2019entre eux avaient agi de leur propre chef, que plus de trente avaient clairement cédé aux pressions de leur femme, de leur famille, de leur médecin.Et que la vasectomie était, directement ou indirectement, responsable de leur déséquilibre.« Un problème majeur de la vasectomie, dit-il, c\u2019est qu\u2019elle est souvent utilisée pour traiter le « mauvais » membre de la famille ».H concluait, sur une note moins misogyne: La stérilité a des implications émotionnelles profondes, comme en témoignent l\u2019ample recherche sur les couples stériles et la fréquence des ruptures dans les ménages sans enfant.L\u2019impact de la stérilisation chez la femme est d\u2019ores et déjà connu du monde médical.Il est certainement possible que la stérilité provoque des bouleversements pareils chez l\u2019homme.L\u2019enquête Ziegler: des conclusions incertaines Des enquêtes plus récentes et plus poussées sur le sujet, je ne retiendrai que celle du docteur Frederick J.Ziegler et de ses collaborateurs, qui paraît faire autorité.Elle met en cause des couples en apparence normaux, où la vasectomie du mari a fait l\u2019objet d\u2019un choix raisonné; des couples suivis assidûment (et donc éclairés et soutenus mieux que bien d\u2019autres) pendant quatre ans.Il en ressort grosso modo que, à court terme, la vasectomie n\u2019a guère de conséquences visibles sur le comportement du mari ni sur l\u2019équilibre du couple.A long terme, néanmoins, on constate que des problèmes surgissent, tous liés au sentiment obscur, chez les maris, d\u2019une perte de masculinité.Bon nombre réagissent par « surcompensation », en faisant étalage de leur virilité, comme pour se prouver à eux-mêmes et pour prouver aux autres, notamment à leurs femmes, qu\u2019ils en ont conservé, sur toute la ligne, les attributs et les prérogatives.Cette attitude a du bon: d\u2019un homme faible, timide, indécis, elle peut faire quelqu\u2019un qui, pour donner le change, affiche courage et résolution; d\u2019un père insouciant, elle peut faire une père soudain fort attentif à ses responsabilités.Mais Ziegler est davantage frappé par sa possible malfaisance, surtout au niveau des rapports entre mari et femme.Tandis que le mari, préoccupé de son « image masculine », peut devenir pointilleux et rébarbatif à l\u2019extrême vis-à-vis de tout ce qui, dans la vie quotidienne du foyer, ressemble à du « lavage de vaisselle » et risque d\u2019être interprété comme une chute de potentiel viril; qu\u2019il donne parfois l\u2019impression que le « sacrifice » auquel il a consenti, en faveur de sa femme, lui confère le droit, par la suite, de se montrer à son égard plus exigeant, moins plein de prévenances, \u2014 la femme, de son côté, paraît étrangement encline à traiter son mari comme un être diminué, amoindri, à le supplanter dans ses rôles, « pour l\u2019aider », comme si, complice de la coûteuse décision, elle se sentait obligée d\u2019en 20 conjurer les conséquences.De tels malentendus, profondément enracinés dans l\u2019instinct, risquent, à la longue, d\u2019endommager sérieusement la relation conjugale.Mais n\u2019exagérons rien.Ziegler lui-même, après quatre ans d\u2019observations et de réflexions, n\u2019est pas prêt à tirer l\u2019échelle, comme si la psychiatrie avait dit son dernier mot; pas prêt non plus à mettre carrément la vasectomie au ban de la chirurgie.Bien plus, il croit que sa malfaisance actuelle s\u2019atténuera à mesure que, par le jeu du nombre et de l\u2019accoutumance, elle se heurtera dans l\u2019opinion à moins de résistances et de « préjugés culturels ».De son enquête, et d\u2019autres enquêtes semblables, trois points d\u2019importance n\u2019en ressortent pas moins clairement.Premièrement, nul mari ne devrait être admis à la vasectomie sans que le couple en ait discuté à loisir tous les aspects en compagnie d\u2019un spécialiste; deuxièmement, avant l\u2019intervention, le chirurgien doit s\u2019assurer qu\u2019il n\u2019a pas affaire à un anxieux, un névrosé, un débile, dont la vasectomie risquerait d\u2019aggraver la condition; troisièmement, le médecin doit avoir l\u2019absolue certitude que personne \u2014 et surtout pas l\u2019épouse \u2014 n\u2019a forcé la main au candidat.En cas de doute, précise Ziegler, la consultation est de règle.Exigences onéreuses auxquelles il est permis de douter que la majorité des chirurgiens aient le goût, le temps et l\u2019habitude de se plier de bonne grâce.N\u2019empêche que, l\u2019expérience aidant, certains s\u2019y plient déjà, à leur manière, pour épargner à leurs patients et pour s\u2019épargner à eux-mêmes des surprises désagréables.Il y a cinq circonstances, dit le docteur Arthur Shapiro, où je refuse la vasectomie: quand le candidat ne m\u2019apparaît pas « en contact avec la réalité »; quand il considère l\u2019intervention comme une mesure temporaire; quand son choix lui a été inspiré par quelqu\u2019un d\u2019autre; quand sa femme attend un enfant, qui pourrait fort bien venir au monde difforme ou mort-né; quand j\u2019ai des raisons, enfin, de soupçonner qu\u2019il regrettera plus tard sa décision.Le docteur Bernstein s\u2019appuie sur une « philosophie » plus globale: Il y a des médecins qui vasectomisent n\u2019importe qui.Mais la plupart des urologues prennent le temps de parler à un homme, parce qu\u2019ils savent d\u2019expérience à quel gâchis ils s\u2019exposent s\u2019ils ne font pas de triage.Des types qui vivent avec la peur d\u2019être castrés par leur femme, il y en a déjà assez.Les médecins n\u2019ont pas envie qu\u2019ils rappliquent en criant que l\u2019opération en a fait des impuissants.Conclusion L\u2019instinct procréateur, le goût et le besoin de la fertilité, ont des racines profondes dans l\u2019être humain.Ainsi le veut la loi de notre espèce, qui doit se reproduire pour durer.Les mécanismes biologiques et psychologiques que, pour atteindre ses fins, la nature a montés chez l\u2019homme et chez la femme, ne sont pas à l\u2019abri des artifices que la science moderne, à l\u2019appel des détresses collectives ou privées, invente sans cesse pour les détraquer.Mais, assaillie de tous les côtés, la fécondité se défend et, quoi qu\u2019on fasse ou qu\u2019on dise, les humains, d\u2019habitude, sortent éclopés de ces affrontements.La vasectomie n\u2019échappe pas à la règle commune: la preuve existe qu\u2019elle fait des victimes.A proportion, on dirait, de son efficacité au plan technique de la contraception.Comme si la nature, en pareil cas, se défendait avec plus de vigueur.Ce n\u2019est pas une raison pour faire de la vasectomie un épouvantail, mais c\u2019en est une de n\u2019en pas faire une panacée innocente, et de n\u2019y recourir, pour soi ou pour les autres, qu\u2019avec circonspection, en cas de vraie nécessité.RELATIONS les relations.300 ans après Il existe, dans la Compagnie de Jésus, une tradition épistolaire qui remonte à son fondateur qui fut un grand épistolier.Saint Ignace était un homme qui se voulait présent à l\u2019histoire des siens, sa vision du monde même le portait à chercher dans les événements le message de l\u2019Esprit; il a su cultiver chez ses disciples cette vigilance, cette attention aux faits, aux mœurs, aux personnes et aux choses.C\u2019est cette disposition que nous retrouvons chez les auteurs des Relations des Jésuites de la Nouvelle France.A l\u2019origine, ces Relations représentent une collection de 41 petits volumes in-12 publiés chez Cramoisy, à Paris, rue Saint-Jacques, avec privilège du roi, de 1632 à 1673.Ces volumes sont évidemment rarissimes de nos jours; ils sont devenus objets de musée.Ils n\u2019en constituent pas moins, après les récits des découvreurs, Cartier et Champlain, un des premiers monuments littéraires rédigés en terre canadienne.Lorsque le P.Paul Le Jeune élabore, à Québec, en 1632, sa première relation, il ne pense qu\u2019au rapport qu\u2019il doit envoyer d\u2019office à son provincial de Paris; il ne se doute pas qu\u2019il inaugure une collection de publications qui doivent s\u2019étaler sur 40 ans.C\u2019est le provincial de Paris, le P.Barthélémy Jacquinot, qui décide, à la lecture de ce récit, de le rendre public.Le P.Le Jeune se révélera bientôt comme un des meilleurs chroniqueurs de son époque; ce sera l\u2019auteur des dix premières relations, composées à Québec, répandues dans toute la France, réimprimées à Avignon, territoire pontifical, et à Lille, pour l\u2019empire des rois d\u2019Espagne.C\u2019est ce monument littéraire aux auteurs multiples que les Editions du Jour, trois cent ans après la parution de la dernière tranche, offrent de nouveau aux lecteurs de langue française.C\u2019est un événement dans le monde de l\u2019édition dont il faut se réjouir et que la presse écrite et parlée a heureusement souligné.Les Editions du Jour ne succèdent pas immédiatement à Cramoisy.C\u2019est au XIXe siècle que l\u2019attention des chercheurs se porta sur les Relations.Le docteur E.B.O\u2019Callaghan en signalait l\u2019importance dans une conférence publique à la Société historique de New-York en 1847.Par la suite, le gouvernement du Bas-Canada faisait l\u2019acquisition, de la succession Neilson, d\u2019une collection complète pour la somme de cent dollars en 1851.Malheureusement, l\u2019incendie du parlement de Québec, le 2 février 1854, détruisait cette collection.C\u2019est ce qui devait provoquer la décision de réaliser une nouvelle édition.La Province accepta de fournir les fonds nécessaires et l\u2019édition fut réalisée en 1858, à Québec, chez Augustin Côté.Elle était l\u2019œuvre des abbés Plante, Ferland et Laverdière, historiens, et de l\u2019abbé L.E.Bois, curé de Maskinongé, bibliophile et archéologue.C\u2019est cette édition de Québec, en date de 1858, que les Editions du Jour ont reprise par un procédé de photographie; c\u2019est le même texte tel qu\u2019établi par les chercheurs du XIXe siècle.Pour plus de commodité, on a réparti en six fascicules les trois volumes de l\u2019édition originale.On aurait pu améliorer la présentation en ajou- tant une pagination continue à celle des volumes de l\u2019édition de Québec que l\u2019on a conservée, l\u2019utilisation aurait été simplifiée, tout en permettant à l\u2019éditeur de mieux contrôler sa publication.Des chercheurs plus exigeants continueront de préférer la savante édition de Cleveland (1896-1901) en soixante-treize volumes, publiée en 750 séries par Burrows Brothers, sous la direction de R.G.Thwaites, et reprise en 1959 en trente-six volumes par la Pageant Book Company de New-York.Cette édition de Cleveland doit être complétée par les travaux du P.J.P.Donnelly, S.J., de l\u2019Université Marquette, publiés en 1967, Thwaites Jesuit Relations errata and corrigenda.C\u2019est dire que les Relations n\u2019ont cessé d\u2019attirer l\u2019attention des historiens et même des ethnologues et anthropologues, car les auteurs se signalent par de nombreuses observations sur les mœurs et comportement des Indiens.Le P.René Latou-relle a déjà montré, dans ses Etudes sur les Ecrits de Jean de Brébeuf (1953), comment Jean de Brébeuf, missionnaire et martyr, se révèle dans ses écrits un observateur scientifique.On s\u2019est étonné de la disparition subite des Relations en 1672.Les jansénistes, en particulier Antoine Arnauld, en ont profité pour jeter le soupçon sur les lettres annuelles des Pères.Cette suppression regrettable est due à des circonstances historiques indépendantes de la situation canadienne; elle tient à une décision pontificale.Le 6 avril 1673, le pape Clément X, excédé par la querelle des rites chinois, interdisait, par le bref Créditas nobis cœlitus, la publication de livres et d\u2019écrits sur la question missionnaire à moins d\u2019une permission expresse de la Propagande.Or, il se trouvait que la juridiction de la Propagande n\u2019était pas reconnue en France et il eût paru injurieux au Roi et au Parlement d\u2019imprimer un texte portant l\u2019autorisation de la Propagande.Les Pères préférèrent s\u2019abstenir et la publication des Relations fut suspendue pour ne pas créer de conflit entre les prétentions des fameuses libertés gallicanes et la juridiction de Rome.Nous espérons que la nouvelle édition des Relations aura une large diffusion; c\u2019est un instrument de recherche historique facile et attrayant, les étudiants auront avantage à prendre un contact direct avec l\u2019esprit qui animait les bâtisseurs de notre civilisation.C\u2019est au chapitre IX de la Relation de 1642 que l\u2019on trouve l\u2019acte de la fondation de Montréal.La Relation de 1649 décrit le désastre de la Huronie, celle de 1659 rapporte l\u2019arrivée de Mgr de Laval et les espoirs que suscite cet événement.A la lecture des Relations, que l\u2019on pourrait appeler les Provinciales canadiennes puisque ces écrits étaient destinés à un provincial, le provincial de France, bien des préjugés tomberont et des simplifications historiques paraîtront odieuses; on retrouvera surtout des hommes d\u2019une foi vigoureuse dans l\u2019œuvre qu\u2019ils accomplissaient.Florian LARIVIERE, S.J., Provincial.21 décembre 1972.JANVIER 1973 21 Hi VOTRE COEUR ET LE MIEN Les dernières joies du Nouvel An n\u2019ont pas fini en moi leur action de grâce et déjà il me faut en préparer d\u2019autres ! C\u2019est équivoque, d\u2019autres quoi ?D\u2019autres actions de grâce ou d\u2019autres joies ?Fasse le Ciel que nous soyons sans cesse aux prises avec cette alternative, car elle est un embarras qui tue le temps malheureux ! Elle est une préoccupation dont le cœur humain a besoin pour empêcher le bonheur de s\u2019enfuir ! Elle est un problème à résoudre, et la tâche quotidienne à reprendre, pour entretenir autour de soi le climat des Fêtes.Douce préoccupation, cher embarras, tâche ^ enivrante et problème captivant dont j\u2019espère ne jamais trouver la réponse: dois-je rester en action de grâce pour les dernières joies reçues, ou dois-je en préparer d\u2019autres ! J\u2019ai des joies pour vous dans mon cceur, m\u2019ont laissé entendre vos souhaits de Bonne Année ! Et pendant mon action de grâce, je me suis demandé comment ma bienveillance, pendant les douze mois à venir, répondrait à la vôtre ?Vous avez reçu les miens ?Je tiens à vous le rappeler, ils sont pour l\u2019année toute entière, comme les vôtres, je le sais ! Germés en mon oœur, comment maintenant s\u2019épanouiront-ils dans le vôtre ?Comment, dans le concret, comment durant tout un an ?Oh tous ces comment qui m\u2019intriguent ! Les miens beaucoup plus que les vôtres.Douce préoccupation, cher embarras, problème captivant.Mystère joyeux qui déjà porte son fruit; fruit qui deviendra plus délicieux, paraît-il, à mesure qu\u2019il mûrira à la chaleur de plus d\u2019amour de vous par moins de souci de moi.Comment dans le concret, durant tout un an ou toute une vie, ne jamais décevoir ! Ou mieux encore, comment nourrir l\u2019amour ou l\u2019amitié ?Par quels échanges d\u2019amabilités ?Pour me renseigner, j\u2019ai cherché tout autour; j\u2019ai consulté, j\u2019ai observé, j\u2019ai fait revivre aussi le calendrier récent des périodes joyeuses.Or chacun y est allé de ses dons; à tour de rôle, chacun a pris sur soi la tâche ardue de préparer la plus belle table.Les plus avisés m\u2019ont dit: Pour bien recevoir, il faut donner le repas au goût de ses hôtes! J\u2019ai pensé alors: le secret pour1 bien recevoir un cceur à son cceur, ce doit être de lui donner beaucoup de soi, à la manière de son goût ! Et le paradoxe m\u2019est revenu à la mémoire: se perdre pour se sauver ! Perdre le bonheur aussi, pour le garder ?Me perdre pour me sauver de l\u2019ennui de vivre ! Avec la grâce divine, ce fut la source de mon bonheur ! J\u2019ai entendu cela d\u2019une pensée, en confidence avec elle-même.Si je suis heureux, c\u2019est grâce à toi et nos enfants.Vous êtes la première joie du réveil de mon cceur; durant toute la journée, vous êtes le pain qui le soutient à l\u2019ouvrage.Vous êtes le mystère joyeux, ou mieux encore, le miracle de ma vie.Il m\u2019est arrivé, hélas, de vous oublier pour m\u2019occuper surtout de moi.Vous deveniez alors mon accaparement, mon fardeau, ma fatigue, ma peine et mon découragement.Mais quand je me suis perdu après vous avoir retrouvés, vous êtes devenus mon bonheur, ma libération, mon allégement, mon repos, ma consolation et mon action de grâce.Vous êtes devenus ma joie, attentive à vous préparer d\u2019autres joies.Paul Fortin.22 , THÉÂTRE \u2014.-,\t1 Dans les majeures.et les mineures! par Georges-Henri d\u2019Auteull Au TNM: l\u2019Otage Il faut marquer d\u2019une pierre blanche cet événement de la saison théâtrale: la représentation de l\u2019Otage au Théâtre du Nouveau Monde.Au milieu d\u2019une production variée, où le médiocre abonde, cette œuvre de Paul Claudel fait figure de glorieuse exception.Enfin sont comblés les amateurs d\u2019une belle langue, d\u2019une structure scénique cohérente, de personnages humains et vrais, de l\u2019affrontement de passions fortes et élevées.Cas trop rare pour qu\u2019on ne le souligne pas avec un vif plaisir.Claudélien convaincu, il était naturel que Jean-Louis Roux nous offrît ce plaisir et que, comme metteur en scène et comédien, il prît un soin extrême à le préparer.En effet, la tâche n\u2019était pas simple.Pièce austère et pleine d\u2019embûches, l\u2019Otage est difficile.Austérité du sujet et de certains dialogues.Embûche du lyrisme qui affleure un peu partout et éclate parfois jusqu\u2019à une possible grandiloquence.Danger de succomber au sombre mélodrame ou aux revendications cocardières.Un juste équilibre de force, d\u2019émotion, de goguenardise dans le jeu des acteurs a maintenu un ton naturel dans l\u2019interprétation, en dépit de la grandeur du sujet et des personnages, et du heurt violent des passions.L\u2019Otage évoque rien de moins que la transmission inéluctable des pouvoirs.Un peu comme l\u2019empire romain chancelant sous la pression des hordes barbares, la féodalité et la puissance monarchique d\u2019hier ont basculé sous les coups de boutoir de la révolution française, répandue et imposée à l\u2019Europe par les armées de Napoléon.Fondée, il y a presque deux millénaires, sur l\u2019agora d\u2019Athènes, la démocratie va s\u2019installer en Europe et dans le monde occidental.Bouleversement radical, mais qui ne s\u2019est pas fait sans de tragiques déchirements pour les uns, au profit des tardives mais glorieuses ascensions des autres.Le Pouvoir a changé de mains, des nobles et fiers Coûfontaine aux roturiers Turelure.C\u2019est le drame que raconte l\u2019Otage, car l\u2019Histoire s\u2019inscrit dans le cœur et la chair des hommes avant que dans les manuels scolaires.L\u2019otage de la pièce de Claudel, c\u2019est le pape, Pie VII, que le vicomte Georges de Coûfontaine a réussi à arracher des geôles de Napoléon pour le cacher dans un vieux bâtiment du domaine familial, habité et protégé par sa cousine Sygne de Coûfontaine.Mais un ancien valet de ferme de la famille, Turelure, devenu préfet de la région et baron, coutumier des lieux, découvre toute l\u2019affaire.Il vient alors proposer à Sygne un marché: elle consent à l\u2019épouser et il sauve le pape.Sygne, qui a donné sa foi à son cousin Georges, refuse énergiquement et repousse Turelure.Entre alors le curé Badilon, tout dévoué aux Coûtefontaine, et dans une scène capitale, pivot de la pièce, il réussit à con- vaincre Sygne de se sacrifier pour le salut du Pape.Un an plus tard, elle donnera naissance à un petit Turelure, symbole de la déchéance du sang bleu des nobles mêlé au sang rouge du peuple.Aussi conseille-t-elle à son cousin de tout sacrifier à son tour: son nom, ses droits, ses privilèges.Une époque est disparue, il faut tourner la page.Et comme pour nous y aider, la mort intervient.Quand le Roi de France rentre dans Paris livrée par Turelure, il bute sur un lit funèbre où gisent, enfin réunis à jamais, Georges et Sygne de Coûtefontaine, l\u2019Ancien Régime.A une œuvre majeure comme l\u2019Otage doit correspondre une interprétation adéquate, capable de souligner la beauté verbale du texte, la profondeur des sentiments, la valeur psychologique des personnages.Sauf la personnification du Pape par Panos Kateris, qui m\u2019a paru faible, monocorde, sans un suffisant dégagement de la force spirituelle du vieillard en comparaison de sa faiblesse physique, les autres personnages, par la voix de leurs interprètes, nous ont comblés.Sygne est une des pures et attachantes figures du théâtre.Sa générosité, tant dans sa fidélité contrecarrée que dans sa libre immolation, lui attire notre pitié, mais aussi notre vive admiration.Sa noblesse ne réside pas simplement dans des titres héréditaires, mais plus encore en une élévation d\u2019âme exceptionnelle.Pourtant, elle n\u2019en reste pas moins femme que le lourd sacrifice écrase, et qui souffre, et qui pleure, et qui meurt.C\u2019est cette femme courageuse, humaine et si vraie, que nous a révélée magnifiquement Monique Miller, une de nos très rares tragédiennes.Georges de Coûfontaine ne jouit pas de la foi sincère de sa cousine, Sygne.Aussi sa farouche fierté nobiliaire se cabre devant l\u2019épreuve, les échecs, plus encore les reniements.Il proteste, il s\u2019emporte, il crie contre le mauvais sort qu\u2019on veut lui imposer.Fils du siècle des Lumières, il s\u2019insurge avec véhémence contre ce siècle bâtard qui commence tout barbouillé de sang.Et il pleure, lui aussi, ses malheurs qui ne sont pas petits : ses parents guillotinés, sa femme infidèle, ses enfants morts, Sygne.La fougue, la dureté, l\u2019orgueil, mais encore la tristesse, l\u2019accablement, de la tendresse par moments, voilà les diverses manifestations de son personnage que Jean-Louis Roux a su exprimer avec sincérité.Un rôle qui lui convient tout à fait.Guy Hoffmann est Toussaint Turelure, le valet d\u2019hier devenu l\u2019homme important de la région: préfet, baron et bientôt comte.L\u2019homme d\u2019hier, parti de rien et qui prétend bien être quelque chose maintenant et qu\u2019on en tienne compte ! Personnalité fruste, directe, réaliste, ambitieuse de manger à la crèche comme tous ceux qui en ont été longtemps éloignés.Le type du parvenu sans RELATIONS scrupule et qui profite volontiers de la chance qui passe, de quelque côté qu\u2019elle vienne.Jacobin, bonapartiste ou royaliste selon les circonstances.Seul le profit importe: le remplaçant du noble décapité, le capitaliste de demain.Hoffmann est tout cela avec bonhomie, une rudesse sans apprêt, une parfaite loyauté envers ses intérêts.Un Turelure que Claudel n\u2019aurait pas désavoué.Je me permets une appréciation spéciale pour le curé Badilon de Victor Désy.Il est difficile d\u2019incarner un personnage d\u2019Eglise, spécialement dans ses fonctions spirituelles et sacerdotales.Il est facilement gauche, ridicule, outré, caricatural.Le Badilon de Désy a été parfait de retenue, de simplicité, de ferveur intérieure, de vraie sincérité.Et dans sa grande scène avec Sygne, en réponse aux cris, aux plaintes, aux gémissements de sa pénitente, sa belle voix grave, chaude, sympathique fit merveille.Le moment le plus émouvant de la pièce.Grâce à lui et à sa compagne, Monique Miller.On ne peut oublier, non plus, les décors et les costumes de Robert Prévost, très appropriés à l\u2019atmosphère de la pièce, à son caractère exaltant et à la qualité des divers personnages.Pelletier à reprendre si tôt, par la Nouvelle Compagnie Théâtrale, cette pièce de Dom Juan où il s\u2019est réservé le rôle titre.H en a établi, de plus, la mise en scène, qu\u2019il a à demi modernisée, dans ses aspects extérieurs du moins: décors, costumes, sans ajouter, pour autant, à la valeur de la pièce.A cause de ses continuels rebondissements de jeu, le rôle de Sganarelle est peut-être d\u2019une plus difficile interprétation que celui de Dom Juan lui-même.Il suppose une plus grande variété de tons, d\u2019attitudes, de comportements tout le long de l\u2019ceuvre.Avec beaucoup d\u2019allant et son habituelle bonhomie, le rondelet Guy L\u2019Ecuyer s\u2019en est chargé, mais non sans éviter souvent des ritournelles de gestes ou de démarches.La scène classique de Dom Juan et des jouvencelles villageoises a été certainement le meilleur moment de la soirée.On pourrait y ajouter une autre réussite: la joyeuse rencontre avec M.Dimanche, où Georges Groulx s\u2019est taillé \u2014 c\u2019est le moment de le dire \u2014 un morceau de choix.Quant à la statue du Commandeur, elle ne semblait pas en pierre, mais en bonne vieille tôle.Un effet de la modernisation 1 nous auraient conduits au plus gros mélo, cher aux romantiques.On était ordinairement en pleine comédie et les plus noires machinations des personnages, leurs actes les plus condamnables s\u2019évanouissaient en éclats de rire.Du Dumas irrespectueusement édulcoré, servi à la sauce moderne, piquante.Les parents de ces jeunes étudiants, qui s\u2019ébattaient avec aplomb sur la scène de la belle et accueillante salle des fêtes du Collège, pouvaient constater, en se référant à leurs souvenirs de collégiens ou de collégiennes, combien les temps ont changé, même chez les Jésuites.Finies les pièces arrangées pour garçons exclusivement, comme le Fils de Ganelon remplaçant la Fille de Roland! Finis les travestis féminins si souvent mal étriqués, aux poitrines tombantes et aux voix de catacombes ! Vive la libération de la femme ! Et vive aussi, semble-t-il, la libération des moeurs.Jadis, en effet, certaines scènes de Louvre Story auraient été impitoyablement coupées, jugées trop libres et légères pour des collégiens.O tem-pora ! O mores ! dirait Cicéron .mort depuis longtemps ! À la N.T.C.: Dom Juan Je n\u2019ai pas l\u2019impression que Molière, en écrivant son Dom Juan en vitesse, ait prétendu faire de la métaphysique.A cause de l\u2019interdiction de jouer son Tartuffe sous la pression de la « clique des dévots », comme il l\u2019appelait, ses comédiens se trouvaient en chômage.Il faut vivre en attendant que la tempête s\u2019apaise.Il va reprendre le thème de ce séducteur incrédule que Tirso de Molina a fait connaître en Espagne et dont la vogue croît en France même.C\u2019est Dom Juan ou le Festin de pierre.Composée à la course, la pièce se ressent de cette hâte.Structure lâche.Amalgame de choses disparates nouées ensemble tant bien que mal avec du gros fil.Bousculade d\u2019événements et de personnages qui se termine en étrange fantasmagorie.Intervention du ciel dont on a tellement parlé durant toute la comédie.Mais il y a le personnage de Dom Juan, inquiétant et complexe, foncièrement méchant et aussi capable de générosité et de vaillance, avec sa doublure, le valet Sganarelle, qui se donne des airs d\u2019être la conscience de son maître, mais accomplit son rôle de si piètre façon que ses avis, conseils et objurgations tournent au ridicule.Par l\u2019alliance intime de ces deux caractères, Molière réussit à donner à l\u2019action de sa pièce une force et une cohésion qui lui manquaient.La versatilité de cet unique personnage à double facette nous intrigue, nous déconcerte, nous agace un peu, mais nous retient, intéressés, jusqu\u2019au dénouement tragique qui satisfait notre désir latent de justice.Deux personnalités aux multiples masques qui ne peuvent que tenter, par la richesse même des variations de jeu qu\u2019elles permettent, des comédiens heureux de se battre contre leurs personnages.Ce pourrait bien être une des raisons qui ont décidé Gilles Au CJ.de B.: Louvre Story Peut-on imaginer que des Québécois, en 1972, aient eu l\u2019idée plutôt originale de vouloir commémorer le massacre de la Saint-Barthélemy ?Pour les compatriotes et admirateurs de Vignault, Gilles Latulippe ou Caouette, les intrigues de Catherine de Mé-dicis, les folles amours de la légère Marguerite de Valois et le pénible sort de l\u2019amiral de Coligny doivent manquer d\u2019intérêt, en supposant qu\u2019ils en connaissent quelque chose.Il s\u2019agit sans doute, alors, de nostalgiques historiens, passionnés de vieux grimoires et de centenaires à célébrer ?Pas du tout.Nos propres chicanes religieuses et politiques les occupent à plein et ces messieurs, au rythme de leurs travaux, n\u2019ont pas encore eu le temps de remonter à 1572.Non, ces originaux avides du passé sont des comédiens \u2014 de jeunes comédiens, bien sûr, à qui toutes les audaces sont permises, comme on sait \u2014 de l\u2019Atelier d\u2019art dramatique du Collège Jean-de-Brébeuf, institution privée d\u2019enseignement que le récent maelstrom de l\u2019éducation n\u2019a pas réussi à engloutir.A l\u2019aide du roman d\u2019Alexandre Dumas, père, la Reine Margot, Antonio Vuilleumier a fabriqué, en épisodes dramatiques, une sorte d\u2019anthologie de hauts faits d\u2019amour et de sang de la triste époque des guerres de religion, en France, sous le titre, d\u2019allure moderne et un tantinet ambigu, de Louvre Story.Grosse machine qui avait l\u2019avantage de faire participer un grand nombre d\u2019apprentis-comédiens, premier but de ces spectacles de collèges.Grosse machine pleine de couleurs, de cris, de mouvements, et qui permettait aux acteurs de s\u2019en donner à cceur joie, non sans des accrocs ici ou là, des gaucheries, des exagérations surtout dans les cris.A ce sujet, la mort de Charles IX a été une réussite parfaite.Ce qui m\u2019amène à dire que plusieurs fois, dans le jeu, les personnages ont utilisé la parodie dans le dessein, louable, de faire passer certaines outrances d\u2019action ou de langage qui, prises au sérieux, IMPRIMEURS GRAVEURS LITHOGRAPHES J.EMILE ROY & FILS 265 ouest, rue Vitré, Montréal Tél.061*1888 JANVIER 1973 23 LITTÉRATURE Au commencement étaient les grands-pères \u2014 Victor-Lévy Beaulieu : Jos Connaissant et ses Grands-Pères * par Gabrielle Poulin Quand, pour ensevelir sa mère, Jos, l\u2019aîné des Beauchemin, est retourné dans la petite patrie de Saint-Jean-de-Dieu, il a retrouvé, seule, veillant sur les souvenirs de l\u2019enfance désertée par les siens, la figure presque légendaire de son grand-père.Mais bientôt, écrit Jos, « il serait mort lui aussi.Bientôt nous serions tous morts et il n\u2019y aurait plus de témoins et plus de mémoire et plus de souvenir de la vie ni de l\u2019instant ni du passé; tout cela serait fini et, parce que tout cela serait fini, rien n\u2019aurait jamais eu lieu que le rêve muet et noir, que le rêve des formes possibles de l\u2019Eternité.Oh, pourquoi l\u2019impuissance des mots si facilement vaincus par la Mort1 ?» Avant donc que ne disparaisse l\u2019aïeul, il faut que le romancier-petit-fils, se hâte de fixer, pour le retenir, ce passé encore présent dans la mémoire de grand-père et d\u2019en façonner un rêve vivant capable de faire basculer le « rêve muet et noir », défiant ainsi la mort et la rendant inopérante.Mais n\u2019y avait-il pas de la part de V.-L.Beaulieu, jeune romancier, quelque présomption à vouloir raconter les pensées les plus secrètes d\u2019un vieillard ?Pas plus sans doute qu\u2019il n\u2019en avait fallu pour transcrire les cauchemars d\u2019un halluciné tel que Malcomm Hudd ou les méditations de l\u2019obsédé mystico-sexuel qu\u2019est Jos Connaissant.Tous ces êtres, en effet, de Satan Belhumeur aux grands-pères, sont de la même race et habitent le même espace fragile, ce « no man\u2019s land » où le passé et la mort à venir détruisent toute possibilité de vie.Qui d\u2019autre que ces personnages, devenus par la vertu du romancier des « Consciences mises à vif 2 », peuvent oser s\u2019établir en ce pays impossible ?Grâce à l\u2019ambivalent pouvoir des mots, ceux-là ont su se créer un habitat qui prend de plus en plus, à mesure que l\u2019œuvre progresse, « les aspects d\u2019un Piège Mythique 3 » ?Avec les Grands-Pères 4 5, le romancier est remonté à ses plus obscures origines, non seulement celles de sa famille réelle expatriée à Morial Mort, mais celles de cette autre famille, plus vulnérable encore et non moins réelle, qui est née de son esprit et a trouvé asile dans ses romans: la famille Beauchemin.Après avoir fait la connaissance des héros de Beaulieu, il fallait, pour comprendre un peu mieux l\u2019univers romanesque où ils évoluent, retourner vers le village de l\u2019aïeul, le Saint-Jean-de-Dieu de Race de monde! et de Jos Connaissant, et entrer, grâce au don de pénétration du romancier, dans la vie de ces personnages mystérieux qu\u2019il appelle les Grands-pères.* Troisième étude de Gabrielle Poulin sur les romans de Victor-Lévy Beaulieu.Les deux premières ont été publiées dans Relations, en septembre et en novembre 1972.Mais qui sont les grands-pères ?Le titre est au pluriel.Pourtant, tout au long du récit, nous ne suivons pas à pas dans ses pérégrinations physiques et imaginaires qu\u2019un seul personnage, celui de Milien Bérubé.Bien sûr, Milien évoque le souvenir de ses deux femmes: la grasse et la maigre qui sont restées dans sa mémoire comme deux symboles, l\u2019un de bonheur et de fécondité, l\u2019autre de sécheresse et d\u2019aridité.Mais il serait par trop simpliste d\u2019expliquer le titre du volume à partir du couple: grand-père-grand-mère.Non les Grands-pères c\u2019est tout autre chose.Milien Bérubé a assez de ressources et de mystère en lui pour que le romancier soit justifié d\u2019intituler le livre qui raconte sa dernière journée et, à travers elle, sa vie: les Grands-pères.Le chef de la lignée Sans faire de ses romans une suite d\u2019épisodes qui les apparenteraient aux romans-feuilletons, Victor-Lévy Beaulieu, imperceptiblement, relie les uns aux autres ceux qui font partie de ce qu\u2019Abel a désigné sous le vocable général de Race de monde ! Ces individus peuvent être liés par le sang comme les Beauchemin, mais ils sont surtout issus d\u2019une même lignée dont les traits distinctifs partout reconnaissables en font des êtres écartelés entre le passé et la mort, voués à la solitude et livrés aux puissances de l\u2019imaginaire.Parce qu\u2019ils annoncent la mort, le silence comme les ténèbres les accablent et les paralysent.Pour vaincre la peur et vivre, ils ont recours à la parole qui leur tient lieu de demeure et de pain.Chacun possède son langage, mais tous ont en commun une même voix.Elle traverse tous les romans, voilée et sonore à la fois, comme celle d\u2019un rêveur qui parle en dormant et entretient de mystérieux dialogues avec les fantasmes de son sommeil.A travers les confidences qu\u2019ils se font à eux-mêmes, il est possible de saisir parfois un nom qui discrètement renvoie au roman précédent ou bien est jeté comme un présage pour le roman à venir.Ainsi en a-t-il été pour Jos Connaissant dont Abel avait parlé à plusieurs reprises dans Race de monde !; pour Satan Belhumeur et Malcomm dont Jos évoque la mémoire et le destin.Mais Mathilde surtout, la mère des douze petits Beauchemin, a été la figure dominante des méditations de Jos, celle qu\u2019il invoquait sous le nom de Mam: « Oh, Mam.Je suis un Ivrogne.Oh, Mam.Votre fils chéri est un soûlon de la pire espèce.Et à matin il a vu Malcomm descendre dans le Trou noir des lentes Décompositions6.» C\u2019est par elle, Mam, que tous ces personnages sont rattachés aux origines, par elle qu\u2019ils gardent le contact avec leur naissance et avec leur enfance.Qu\u2019elle disparaisse et le passé sera détruit à jamais, les souvenirs emportés dans la mort et la décomposition ! « Pourquoi étions-nous revenus détruire nos souvenirs 6 ?» Coupés de leurs racines, les fils perdront toute identité et devront, à l\u2019instar de Jos, se réinventer un nom et un destin, vivre de l\u2019imaginaire puisque la vie de l\u2019instinct leur est enlevée dans cette mort qui les repousse et les attire à la fois.Le père de Mathilde Il reste un homme qui empêche le passé de s\u2019écrouler tout à fait, qui tient sur ses épaules fatiguées tout le poids du village natal.Il est seul.Tous ses enfants sont partis vers la ville et vers la mort qui forment l\u2019au-delà du village.Quand ils sont rentrés, comme Mathilde, il y a six mois déjà, ils étaient méconnaissables, séparés du passé, étrangers désormais à la vie: Mam était méconnaissable, trop fardée et trop parfumée.Ses mains étaient toutes bleues, et il y avait sur son front de grandes plaques Galeuses.Grand-Père priait et pleurait.Oh, les yeux pleins de larmes.Oh, les petits yeux usés que cachaient les sourcils broussailleux 7.Peu à peu, le monde se resserre autour du vieillard et les objets que ses yeux fatigués n\u2019atteignent plus plongent dans le vide et dans la mort.Au moment où commence le récit, Milien, de plus en plus prisonnier de ses images et des souvenirs qui lui font perdre toute notion de temps et de durée, entreprend une marche de suprême reconnaissance à travers les espaces de son passé.Du bout de sa canne, il fait se lever les lieux familiers: la cour de l\u2019école, l\u2019église, le cimetière avec son caveau, le magasin général, la Grande Rue, la demeure de Chien Chien Pichlotte au sommet de la butte, la maison des Pompes funèbres puis enfin, celle du médecin.Mais à peine ces choses, encore réelles pour un jour, se sont-elles dégagées des ténèbres qu\u2019elles envahissent le cerveau de Milien qui ne sait plus distinguer entre ce qui naît de son imagination et ce qui vit hors de lui.C\u2019est le retour à l\u2019indifférenciation primitive.Que cesse la vigilance 1.\tVictor-Lévy Beaulieu, Jos Connaissant, coll.« Les Romanciers du Jour », R-67.\u2014 Montréal, Les Editions du Jour, 1970, 231.2.\tJos Connaissant, 248.3.\tIbid., 248.4.\tLes Grands-pères, coll.« Les Romanciers du Jour », R-78.\u2014 Montréal, les Editions du Jour, 1971, 157 pp., 20 cm.5.\tJos Connaissant, 14.6.\tIbid., 233.7.\tJos Connaissant, 231.24 RELATIONS de grand-père et le monde tout entier s\u2019évanouira ! Tant de choses se mouraient dans sa tête depuis qu\u2019il était vieux.Le monde se rapetissait, se rapprochait de lui; dans quelque temps, il serait tout à fait encerclé, il allait être incapable de penser à tout ce qui ne serait pas près de lui; ses mots ne s\u2019allongeraient plus dans le temps, demeureraient emprisonnés dans l\u2019espace de son corps 8.» Déjà les deux épouses, qui n\u2019ont de vie que par lui, lui ont pris son nom: la première Milienne et la deuxième Milienne, et ses trois amis ne s\u2019appellent plus que les trois Miliens.Quand cette ultime « journée » s\u2019achèvera, Milien immobilisé saura bien que le villaee est disparu, qu\u2019il a, comme les amis séparés de lui.« glissé dans la nuit dont on devinait qu\u2019elle n\u2019allait plus jamais se terminer, qu\u2019elle serait emportée dans son propre mouvement, dans l\u2019anarchie noire.Il n\u2019y aurait désormais que des à peu près d\u2019êtres et de formes et c\u2019était en cela que consistait le danger: dans ce qui deviendrait pour toujours de l\u2019informé.Les temps négatifs s\u2019ouvraient qui seraient l\u2019envers du monde connu °.» Quelqu\u2019un cependant veille qui va sauver du dé-astre et de l\u2019hécatombe l\u2019univers de grand-père en lui donnant une forme inespérée autant qu\u2019inattendue.Quelqu\u2019un qui l\u2019a accompagné tout au long de cette dernière marche quotidienne et qui, pendant que la tête du vieillard se vide de toute image, recueille précieusement sa dernière pensée et s\u2019apprête à la formuler à sa façon « de l\u2019autre côté du miroir, dans le pays immobile et blanc 10 .» Le «génie» de Beaulieu Si Milien Bérubé est mort, grand-père lui ne peut mourir tout à fait.Au dernier instant, il est rescapé avec toute sa vie telle qu\u2019il l\u2019a recréée en ce dernier jour, par son romancier de petit-fils.Car grand-père, c\u2019est au fond le « génie » de Beaulieu, ou si l\u2019on veut la sagesse du romancier.Le passé avait trop d\u2019importance dans Race de monde! et dans Jos Connaissant, trop d\u2019impact sur tout le réel pré-ent pour que Beaulieu ne tente pas un jour de partir à la recherche de cette voix qui le sollicitait sans répit.II lui a fallu, avant d\u2019atteindre la voix mvstérieuse, traverser plusieurs zones d\u2019ombre où se dissimulaient comme des parias des puissances presque inavouables.Beaulieu a donné une forme aux murmures et aux rumeurs qui l\u2019habitent.La Nnirte de Maicomm Hndd était le roman presoue monstrueux de l\u2019imagination prise à l\u2019état pur tandis que Jos Connaissant était celui de la « conscience mise à vif ».D\u2019étape en étape, Beaulieu est parvenu au fond de lui-msme, à cette voix des origines.Tl a reconnu alors la source de ses nostalgies et d° ses regrets.Tl a su que cette Voix venait du passé de sa race en qui 8.\tLes vQUE L\u2019INDIQUE \u2022 UNE ENQUETE X\t.2 Û g LL mm® iMÉ Jean-Paul Kirouac Société Radio-Canada Une enquête faite par la maison Sorécom Inc.au cours de l'été et de l'automne 1970 avait pour but d'évaluer la portée sur le public de la publicité en français correct et en français incorrect.Quelques extraits de l'enquête\u2014 \u2014\".le bon français est la deuxième qualité, après l'honnêteté, que doit posséder un message publicitaire.\" \u2014\"la publicité traduite n'a la faveur que d'une minorité: 18% à Montréal, 27% à Québec\" \u2014\"on a plutôt tendance (50% à Montréal et 75% à Québec) à croire que les fautes de français dans la publicité conduisent les enfants à moins bien parler\" \u2014\".la majorité de nos interviewés de Québec et de Montréal manifestent des opinions généralement favorables à une langue publicitaire de qualité; c'est ainsi qu'on s'oppose à l'utilisation de mots anglais et de termes populaires mais inexacts\".L'enquête de Sorécom Inc.indique aussi que les adultes francophones des villes de Montréal et de Québec comprennent mieux les annonces rédigées en bon français que les annonces rédigées en français incorrect.o o o.î?^aianoNH 3Nn \u2022 anoraNin ano^ -Vï-srïij^î; .\t\u2014\u2014' \u2014\u2014 *» JLTMmtr***.io^v> Siw JO /VÎ9^ [r ^\t
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.