Relations, 1 novembre 1974, Novembre
[" LES TRAVAILLEURS QUÉBÉCOIS ET L\u2019ÉGLISE D\u2019ICI éditorial Quand Jésus parlait aux foules, celles-ci étaient dans l\u2019admiration, nous rapporte l\u2019évangile (cf.Le 2, 47; 4, *22; Jn 7, 46).On s\u2019étonnait: \u201cN\u2019est-ce pas là le fils de Joseph?\u201d (Le 4, 22).et l\u2019étonnement tournait parfois au scandale: comme s\u2019il pouvait sortir quelque chose de valable de l\u2019insignifiante Galilée (cf.Jn 7, 41)! Jésus est né parmi les pauvres de son pays menacé et occupé: Jésus ouvrier, comme le rappelle la tradition chrétienne; Jésus, fils de Joseph le charpentier.Et ce fils d\u2019artisan a choisi de partager sa vie avec les méprisés de son temps: on lui a reproché de manger et de boire avec eux.Par delà l\u2019anecdote, il y a là une référence évangélique originelle que la conscience chrétienne n\u2019a pas le droit d\u2019oublier.L\u2019itinéraire du Fils de l\u2019homme indique la voie vers la vérité et la vie pour tous les hommes; cette voie est celle de la dépossession et du partage qui permettent l\u2019accueil du Royaume et la vie dans ce Royaume.Une conversion radicale est exigée par Jésus lorsqu\u2019il annonce le Royaume.C\u2019est aux pauyres de son temps que Jésus a annoncé la bonne nouvelle du salut, son évangile.Et seuls les pauvres, semble-t-il, y ont cru.A part quelques étranges Nicodèmes ou encore un Joseph d\u2019Ari-mathie, les riches et les savants se sont défilés devant l\u2019appel et surtout devant les arrachements qu\u2019il demandait: les gens en place n\u2019ont pas voulu être dérangés dans leur quiétude.A lire l\u2019évangile de Luc, notamment, on a le sentiment que les conditions matérielles de la vie ne sont pas étrangères à l\u2019accueil du Royaume et à la possibilité même de s\u2019ouvrir à sa radicale nouveauté.Le Royaume annoncé par Jésus vient répondre à l\u2019attente de ceux qui n\u2019ont aucune raison d\u2019espérer dans ce que l\u2019on pourrait appeler la logique possessive de ce monde.Un désistement radical est requis de tous les hommes pour accueillir le Royaume; les pauvres sont sans doute plus prêts que d\u2019autres à s\u2019ouvrir au don de Dieu en Jésus.Après le départ de Jésus, lorsque les disciples ont commencé à clamer l\u2019évangile de Celui en qui jls avaient mis leur foi, c\u2019est encore dans la classe des petits travailleurs que leur prédication fut accueillie.L\u2019Eglise des premiers siècles fut massivement une communauté de petits artisans et d\u2019esclaves.C\u2019est ainsi que ça a commencé, et l\u2019Eglise n\u2019a pas le droit d\u2019oubjier ces premières pages de son histoire.Mais elle est tentée de l\u2019oublier, comme certains parvenus sont portés à renier leurs origines.Après avoir connu l\u2019humiliation et la persécution, l\u2019Eglise a conquis, avec ses droits à une existence mieux assurée, ses titres de noblesse.Accédant aux pouvoirs, elle a été comme absorbée par les riches et les puissants dont elle a peu à peu emprunté les habi- tudes et les moeurs.Sans trop s\u2019en rentre compte.Elle s\u2019est retrouvée, il y a déjà bon nombre d\u2019années, sans enracinements dans le monde ouvrier.D\u2019abord dans la vieille Europe, puis chez nous, où les traditions d\u2019un christianisme populaire semblaient pourtant bien fermes.On s\u2019interroge aujourd\u2019hui sur les rapports entre l\u2019Eglise et le monde ouvrier: signe que l\u2019Eglise d\u2019ici n\u2019est plus une Eglise des ouvriers, des travailleurs d\u2019ici, de ceux que Mgr Fortier a appelés, au synode, \u201cles gens ordinaires\u201d.A la veille d\u2019un colloque.Du 22 au 24 novembre prochain, Cap-Rouge sera le lieu d\u2019un colloque organisé par le MTC (Mouvement des Travailleurs Chrétiens), la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), le CPMO (Centre de Pastorale en Milieu Ouvrier), les PC (groupe des Politisés Chrétiens) et l\u2019équipe de la revue Dossiers Vie ouvrière, avec la collaboration du secrétariat de l\u2019Assemblée des évêques du Québec.Il est sans doute significatif qu\u2019on ait choisi pour thème de ce colloque: les chrétiens engagés dansje monde ouvrier.La rupture signalée plus haut est ainsi implicitement reconnue d\u2019emblée, en même temps que se trouve signifiée une volonté de reprise de contact.C\u2019est à l\u2019occasion de la préparation de ce colloque que le présent numéro de Relations, sur la base d\u2019un projet plus ancien, a pris corps.Dans les pages qui suivent, un retour sur notre histoire cherche à expliquer le présent pour aider à mieux préparer l\u2019avenir; des expériences d\u2019ailleurs sont évoquées pour aider à concerter ici les efforts en vue de la construction d\u2019un monde plus humain; diverses questions sont posées, qui font apparaître quelques-uns des enjeux majeurs d\u2019éventuelles retrouvailles des travailleurs et de l\u2019Eglise d\u2019ici.Nous n\u2019avons pas l\u2019intention d\u2019ouvrir en avant-propos ces diverses avenues.Nous voulons dire simplement pourquoi nous avons tenu à présenter à nos lecteurs ce numéro spécial sur les travailleurs et l\u2019Eglise d\u2019ici.Eglise qup l\u2019on pourrait qualifier de nationale, l\u2019Eglise du Québec a longtemps rassemblé la quasi-totalité des citoyens de la terre Québec dans ce qui paraissait être, aux regards des observateurs étrangers comme aux nôtres, un \u201cchristianisme populaire\u201d.Mais peut-être ce christianisme, précisément, n\u2019avait-il de \u201cpopulaires\u201d que les apparences, ses orientations étant définies et décidées d\u2019en haut.Peut-être l\u2019Eglise d\u2019ici a-t-elle eu plus d\u2019emprise que de prise sur le monde ouvrier et sur sa réàlité quotidienne.Les \u201cdistances\u201d devenues conscientes seraient alors moins le résultat de ruptures récentes que la révélation de fossés déjà anciens.290 NOVEMBRE 1974 Certes, l\u2019Eglise d\u2019ici a été solidement insérée et implantée dans le monde ouvrier.Elle a voulu l\u2019aider à se structurer, à s\u2019organiser, il suffira d\u2019évoquer ici l\u2019action officielle des instances ecclésiales dans le monde syndical, par exemple.L'Eglise d\u2019ici a même aidé le monde ouvrier, à certains égards, à se comprendre; et peut-être l\u2019a-t-elle ainsi amené à prendre goût à la liberté \u2014 avec ses risques et avec les responsabilités qu\u2019il faut assumer dans l\u2019exercice de la liberté.Rappelons-nous le travail accompli par les divers organismes de l\u2019Action catholique et par diverses associations familiales d\u2019inspiration chrétienne.Mais tout cela, qui était fait pour le monde ouvrier, venait-il vraiment du monde ouvrier?Cela était-il création d\u2019une Eglise ayant réellement partie liée avec le monde des travailleurs?Les crises relativement récentes des mouvements d\u2019Action catholique et des autres organisations populaires d\u2019inspiration chrétienne invitent à ne pas répondre trop vite par l\u2019affirmative.Les justes bilans sont difficiles à établir; les justes verdicts plus difficiles encore à prononcer.Aussi est-il plus prudent de se contenter d\u2019un constat loyal, fût-il pénible, de la situation présente: le \u201cmonde\u201d d\u2019Eglise et le monde ouvrier se sont récemment découverts étrangers l\u2019un à l\u2019autre.Deux \u201cmondes\u201d étrangers l\u2019un à l\u2019autre Peut-être n\u2019est-il pas inutile de rappeler ici qu\u2019il existe chez nous un monde ouvrier: cette existence est parfois niée dans les discours anti-syndicalistes de certains milieux chrétiens et, plus particulièrement, de certains milieux cléricaux.Les \u201cvrais\u201d ouvriers, entend-t-on répéter, il y en a ailleurs, mais pas chez nous: tout le monde vit chez nous dans une abondance bourgeoise et les ouvriers, souvent plus forts que les patrons, font la pluie et le beau temps grâce à la puissance de leurs associations! Un monde ouvrier existe; ou, si on préfère, un monde des travailleurs: travailleurs des usines et des grandes entreprises, travailleurs agricoles, petits salariés (souvent non-syndiqués) des commerces et de diverses entreprises de service, etc.\u2014 auxquels il faut ajouter les chômeurs et les assistés sociaux.Et les femmes et les enfants, comme disent les vieux contes médiévaux.Ce monde existe, et il est le monde de la majorité des citoyens du Québec.Ce qui caractérise ce monde des travailleurs, c\u2019est la dépendance et l\u2019incapacité, pour un grand nombre, d\u2019accéder aux biens et aux services même essentiels.N\u2019oubliant pas que la majorité des travailleurs québécois ne sont pas syndiqués, il faudrait évoquer ici, outre le chômage et l\u2019inflation, la pauvreté due à l\u2019insuffisance des revenus, l\u2019insalubrité et l\u2019inconfort du logement, la faible scolarisation, la malnutrition, etc.Le Conseil économique du Canada évalue à environ 30% le nombre des familles québécoises vivant sous le seuil de pauvreté et ne pouvant donc se procurer ce dont elles ont strictement besoin.En outre, les travailleurs n\u2019ont guère à dire chez nous pour l\u2019aménagement de là vie collective: les décisions qui les touchent sont prises par les \"élites\u201d technocratiques commandées par les riches dont les intérêts sont protégés par les gouvernements.Mais ce qui caractérise aussi ce monde des travailleurs, c\u2019est qu\u2019il prend de plus en plus conscience de ses aspirations et de sa force en s\u2019organisant.Depuis quelques années, la solidarité s\u2019affermit entre les travailleurs québécois; et aussi entre eux et les travailleurs d\u2019autres pays.Naît une conscience de classe.Les rêves se précisent peu à peu en des projets mieux articulés: en vue de bâtir une société meilleure, on compte davantage sur ses propres moyens que sur l\u2019aide des autres qui ont trompé.Dans certaines usines et dans certains quartiers, on cherche à vivre déjà quelque chose de ce monde meilleur qu\u2019on espère pour demain: apparaissent les comités d\u2019action populaire, les coopératives d\u2019alimentation et de logement, les caisses des travailleurs, etc.Le temps n\u2019est peut-être pas très loin où les travailleurs décideront de se donner un parti.Face à ce monde des travailleurs, une Eglise continue de vivre, dans laquelle les travailleurs ne se sentent pas chez eux.La baisse de la pratique religieuse en est, parmi bien d\u2019autres signes, un indice clair.Il y a là, certes, une question de langage: le message chrétien a été formulé, dans l\u2019Eglise d\u2019ici comme dans celles de tout l\u2019Occident dit chrétien, dans un langage où la vie concrète de l\u2019homme ne peut plus se retrouver.Cela vaut pouf les intellectuels et pour les travailleurs.Les discours ecclésiastiques officiels, des encycliques aux homélies dominicales, en sont presque tous là: ils ne parlent plus à personne.Alors que les paraboles évangéliques pouvaient toucher vraiment ceux que Jésus appelait les petits et les hommes simples, par opposition aux sages d\u2019Israël et aux théologiens, les formulations actuellement reçues de la foi chrétienne sont devenues savantes et ésotériques.Ne s\u2019y démêlent que les initiés: les évêques, quelques prêtres, les théologiens de métier.Le travailleur, quant à lui, ne voit pas sa vie éclairée par la confrontation dominicale à la parole évangélique; il n\u2019est pas pris lui-même, avec sa vie concrète, dans la prière de l\u2019assemblée eucharistique.Tout cela, au contraire, lui est étranger.En outre, les structures ecclésiastiques sont à ce point semblables à celles de toutes nos institutions civiles que, face à elles, le travailleur a le même sentiment: il se trouve, dans un cas comme dans l\u2019autre, face à des structures de pouvoir qu\u2019il ne maîtrise aucunement lui-même et dans lesquelles il ne peut s\u2019inscrire pour participer réellement à l\u2019orientation de la vie collective.Le problème ici soulevé est de première importance.Les évêques canadiens y ont fait clairement allusion, dans le cadre du synode sur l\u2019évangélisation dans le monde contemporain: il nous faut retrouver une parole capable de rejoindre les hommes ordinaires, disait Mgr Fortier.Et qui sache les rejoindre dans leur vie sans les en arracher, sans les déraciner.L\u2019Eglise d\u2019ici, pourrait-on ajouter, a assurément beaucoup fait pour les travailleurs.Telle était, du moins, l\u2019intention de bien des actions entreprises.Dans les faits, cependant, elle a souvent agi contre eux dans le mesure où elle n\u2019a pas su travailler avec eux.Le problème d'évangélisation posé ici en est NOVEMBRE 1974 291 un de solidarité: c\u2019est parce que ses solidarités étaient ailleurs que l\u2019Eglise a été coupée du monde des travailleurs.De sorte que la conscience ouvrière n\u2019a pu refluer vraiment sur celle de l\u2019Eglise dans l\u2019écoute et dans la proclamation de l\u2019évangile.\tx L\u2019Eglise en sort aujourd\u2019hui singulièrement appauvrie.Une Eglise de riches, est une bien pauvre Eglise.Une E-glise défigurée.Une Eglise, à la limite, qui n\u2019est plus elle-même.Les discours n\u2019y changeront rien: il ne suffit pas que l\u2019Eglise se proclame, comme elle l\u2019a déjà fait, servante et pauvre; il faut qu\u2019elle le soit, qu\u2019elle le devienne humblement.Le problème est moins ici de savoir comment l\u2019Eglise peut aller vers le monde ouvrier pour l\u2019évangéliser, que de savoir si elle peut vraiment consentir à se laisser interpeller par les travailleurs, évangéliser par eux.là le danger, diront certains.Mais pourquoi pas?, peut-on aisément répondre.La médiation idéologique est assurément nécessaire à toute lecture de l\u2019évangile.L\u2019important est que l\u2019évangile ne soit pas confisqué au service d\u2019une cause et réduit à une idéologie, mais non pas qu\u2019il cherche à fuir toute compromission en évitant les médiations.Le voudrait-on, d\u2019ailleurs, qu\u2019on n\u2019y réussirait pas, comme l\u2019histoire l\u2019a surabondamment montré.L\u2019important est que l\u2019évangile, non \u201cconfisqué\u201d, non asservi, conserve sa force d\u2019instance critique en même temps que son dynamisme d\u2019incarnation dans la conscience de ceux qui l'accueillent.C\u2019est ainsi, peut-être, que l^évangile peut aider à la construction d\u2019un socialisme plus humain.Les combats pour l\u2019instaurer ne seront pas moins rudes pour autant, mais ils seront peut-être menés dans l'anticipation de l\u2019amour partagé que l\u2019on vise par delà les luttes acharnées.Vers une nouvelle rencontre?Le monde des travailleurs, chez nous comme en bien d\u2019autres régions, se \u201cdépogne\u201d peu à peu.Lentement, il articule ses rêves en projets pour opérer les transformations structurelles nécessaires à l\u2019instauration d\u2019un ordre social permettant une vie meilleure pour tous.L\u2019Eglise d\u2019ici voudra-t-elle et pourra-t-elle participer \u2014 modestement et pour sa part seulement \u2014 à l\u2019élaboration de ces projets et à leur réalisation?Le monde des travailleurs est plus prêt que les autres secteurs de la société à partager l\u2019espérance chrétienne; il est ce monde dans lequel l\u2019espérance chrétienne, dans sa tension proprement théologale qui fait déborder et comme éclater tous les rêves et tous les projets de libération dans l\u2019ordre socio-économique, peut prendre réellement corps et, selon l\u2019expression souvent utilisée chez nous, \u201cse donner des mains\u201d.C\u2019est dans le monde des travailleurs que l\u2019espérance chrétienne peut vivre en s\u2019incarnant dans des actions concrètes en vue de la transformation du monde.Car c\u2019est là que l\u2019aspiration à de telles transformations est perçue et vécue quotidien^ nement comme une nécessité, comme un besoin vital.C\u2019est là, par conséquent, que se trouvent les agents privilégiés capables de \u201châter la parousie\u201d.L\u2019Eglise peut offrir, l\u2019évangile à ce monde des travailleurs.Le leur donner vraiment.Le leur abandonner sans imposer les recettes et sans définir à l\u2019avance les modes d\u2019emploi.Mieux, peut-être, le leur rendre, puisque c\u2019est à des hommes comme eux qu\u2019il fut originellement adresr sé.Peut-être une nouvelle Eglise naîtra-t-elle alors peu à peu, qui sera une Eglise dans laquelle les travailleurs se sentiraient chez eux parce qu\u2019ils l\u2019auraient eux-mêmes bâtie dans l\u2019accueil de l\u2019évangile.Ce qui compte ici, c\u2019est moins l\u2019Eglise et ses structures actuelles que l\u2019évangile et sa force propre.L\u2019évangile, dans la lecture qu\u2019en ont faite les communautés chrétiennes au cours des derniers siècles, a souvent servi les intérêts des puissants et légitimé leur soif de domination tout autant que leurs pratiques d\u2019exploitation.Peut-être les travailleurs, en le retrouvant, lui feraient-ils contracter de nouvelles alliances.C\u2019est précisément Nous croyons, quant à nous, que l\u2019évangile peut aider les travailleurs dans leurs luttes pour l\u2019instauration d\u2019un monde moins injuste et plus humain.Qu\u2019il peut soutenir les aspirations et leur donner la force d\u2019une volonté tenace en les situant dans la dynamique de l\u2019espérance chrétienne.Sans doute semblable \u201calliânce\u201d de l\u2019évangile avec la cause de la promotion des travailleurs aura-t-elle quelque chose de \u201cconstruit\u201d: elle sera l\u2019oeuvre du lecteur - ou du croyant - à partir de son insertion et de son engagement dans des luttes menées en étroite solidarité avec d\u2019autres.Mais il en fut ainsi de tant d\u2019 \u201calliances\u201d anciennes et de tant de mariages guère respectueux de l\u2019évangile et de la distance qu\u2019il prend ou fait prendre face à tous les aménagements habitués de la vie et à toutes les structures établies.Peut-être, d\u2019ailleurs, I\u2019 \u201calliance\u201d ici proposée est-elle moins une alliance ou un mariage que la simple mais loyale reconnaissance de certaines connivences, de certaines affinités secrètes: l\u2019évangile est plus subversif que confirmateur, et son accueil loyal dérange, questionne, inquiète, interpelle ceux-là mêmes qui l\u2019accueillent tout autant que les autres qui seront par là dérangés eux aussi et troublés dans leur trop souvent injuste quiétude.\t* En somme, compte pour nous moins le \"salut de l\u2019Eglise\u201d que celui du monde.En attendant qu\u2019il y ait vraiment une Eglise venue du monde \u2014 en même temps, bien sûr, que de Jésus-Christ et fondamentalement de lui \u2014, nous appuyons donc les efforts déployés par les chrétiens engagés dans le monde ouvrier.Nous espérons que, par eux, l\u2019évangile sera rendu aux travailleurs.Un désistement réel est ici demandé de l\u2019Eglise.Mais sans doute est-ce en se perdant qu\u2019elle peut seulement se trouver ou se retrouver elle-même dans une authenticité plus grande, \u201crefaite\u201d par les hommes du monde ouvrier qui auront pu rencontrer Jésus-Christ dans l\u2019accueil d\u2019un évangile capable de nourrir ef de supporter-leurs aspirations dans l\u2019espérance chrétienne.Celle-ci nous tourne finalement vers un autre monde, mais au coeur du travail acharné pour faire le monde autre.18 octobre 1974.RELATIONS.292 NOVEMBRE 1974 DEPUIS 1960: l\u2019Eglise et les chrétiens dans l\u2019histoire du mouvement ouvrier au Québec Le Réseau des Politisés chrétiens existe depuis avril 1974.Il regroupe quelques centaines de chrétiens qui militent dans le mouvement ouvrier au Québec.Dans un document de travail récent, le secrétariat des PC a tenté de décrire l\u2019histoire du mouvement ouvrier au Québec depuis 1960, puis de préciser les objectifs du Réseau et ses modalités d'action.Une trentaine de personnes ont participé à la préparation de ce document avant que celui-ci soit soumis à la discussion et à la critique dans l\u2019ensemble du Réseau.RELATIONS publie ici la première partie de ce document de travail, celle qui porte sur l\u2019histoire du mouvement ouvrier depuis 1960 et sur la présence de l\u2019Eglise et des chrétiens dans cette histoire.I - L\u2019HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER DEPUIS 1960 D\u2019une façon générale, de 1960 à 1974, l\u2019histoire du mouvement ouvrier, au Québec, a connu trois étapes.Même si ces trois étapes se sont succédées chronologiquement, cela ne signifie pas que l\u2019apparition de chaque étape nouvelle a entraîné brusquement la disparition des traces de l\u2019étape antérieure.On peut même dire qu\u2019en 1974, on retrouve dans le mouvement ouvrier une interaction entre trois types de tendances, d\u2019organisations et de militants marqués par l\u2019un ou l\u2019autre des trois moments historiques qui caractérisent l\u2019évolution de la politisation à l\u2019intérieur du mouvement ouvrier depuis 1960.1.L\u2019étape de la \u201crévolution tranquille\u201d (1960-1965) De 1960 à 1965, le mouvement ouvrier québécois évolue dans le sillage de la \u201crévolution tranquille\u201d.Les objectifs et les luttes des organisations ouvrières de l\u2019époque \u2014 presque exclusivement syndicales \u2014 se confondent pratiquement avec les objectifs et les luttes des promoteurs de la \u201crévolution tranquille\u201d, i.e.les têtes de file du Parti libéral du Québec (PLQ) et du mouvement étudiant, quelques journalistes et u-niversitaires progressistes, etc.Les réformes accomplies par le gouvernement Lesage dans le domaine de la santé, de l\u2019éducation, de la sécurité sociale, etc., et les discours nationalistes des vedettes de \u201cl\u2019équipé du tonnerre\u201d (René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie, Jean Lesage) séduisent, pendant un temps, les principaux leaders du mouvement ouvrier.Ces derniers ont l\u2019impression que l\u2019Etat du Québec, après les années noires du \u201cduplessisme\u201d, est devenu un levier pour promouvoir des changements sociaux ajustés aux intérêts de l\u2019ensemble de la collectivité et principalement aux intérêts des travailleurs.Dans les faits, ils donnent un appui quasi-inconditionnel au PLQ et traitent ce dernier comme un allié stratégique des travailleurs.Peu clairvoyants au sujet des intentions réelles et à long terme du gouverneraient, ils ont de la difficulté à percevoir que le projet de la \"révolution tranquille\u201d est contrôlé, non pas par NOVEMBRE 1974 les «travailleurs, mais par une nouvelle petite bourgeoisie moderne et nationaliste (e.g.les hauts-fonctionnaires dans les ministères de l\u2019Education et des Affaires sociales) qui cherche à faire une alliance temporaire avec les travailleurs (et permanente avec la bourgeoisie québécoise) pour faire reculer a la fois la petite bourgeoisie traditionnelle et la bourgeoisie canadienne.Ainsi, pendant la \"révolution tranquille\u201d, surtout avec la montée de la fièvre nationaliste, les travailleurs québécois, rivés sur la question nationale, tendent à oublier leurs intérêts de classe.2.L\u2019étape de la social-démocratie (1966-1969) A partir de 1966, l\u2019économie québécoise, intégrée à l\u2019économie nord-américaine, entre dans un cycle de dépression économique qui connaîtra son sommet dans les années 1969-1971.La phase de la \u201crévolution tranquille\u201d est terminée.Pour la petite bourgeoisie moderne, elle s\u2019est soldée partiellement par une réussite et partiellement par un échec.Partiellement par une réussite, dans la mesure où l\u2019étatisation de l\u2019éducation et de la santé a permis à la petite bourgeoisie moderne d\u2019évincer la petite bourgeoisie traditionnelle en devenant employeur des 60,000 travailleurs de l\u2019enseignement et des 30,000 travailleurs des hôpitaux.Mais partiellement par un échec, dans la mesure\u2019où la petite bourgeoisie moderne qui après avoir conquis quelques instruments économiques (entre autres: la Caisse de Dépôt et de Placement) s\u2019est vite butée au durcissement de la bourgeoisie canadienne et de l\u2019Etat fédéral qui ont refusé d\u2019abandonner leurs positions acquises au profit de la petite bourgeoisie moderne nationaliste.Cette dernière, en alliance avec une potentielle bourgeoisie québécoise, aspirait à prendre le contrôle du développement économique et social de la sooiété québécoise.Ainsi, en 1966, le Québec, même modernisé, demeure une société capitaliste dépendante, économiquement et politiquement, de la bourgeoisie canadienne et américaine.Dans ce contexte, le PLQ redevient nettement une succursale de son grand frère canadien et fédéraliste.Cela signifie que l\u2019aile nationaliste qui avait eu ses coudées franches dans ce parti, pendant la première moitié des années \u201860, doit é-migrer ailleurs.Sous le leadership petit-bourgeois moderne de René Lévesque apparût le MSA, ancêtre du PQ.La lutte nationale se donne de nouveaux instruments et prend la forme de la lutte pour l\u2019indépendance du Québec.Dans cette nouvelle conjoncture, les travailleurs québécois commencent à ouvrir les yeux et à devenir plus critiques vis-à-vis de l\u2019Etat québécois autant que de la petite bourgeoisie moderne et nationaliste.Notamment, les luttes menées par les travailleurs d\u2019hôpitaux en 1966 et par les travailleurs de l\u2019enseignement en 1967, permettent aux centrales syndicales de découvrir que le remplacement de la petite bourgeoisie traditionnelle par la petite bourgeoisie moderne, aux postes de direction des hôpitaux et des écoles, ne signifie pas pour les travailleurs, des gains, autant qu'ils l\u2019avaient espéré: même entre les mains de la petite bourgeoisie moderne, l\u2019Etat-em-ployeur n'est pas neutre et est capable d\u2019une dureté patronale qui fait une concurrence honorable à celle des patrons de l\u2019entreprise privée.Aux yeux de plusieurs militants syndicaux qui avaient été enthousiasmés par la \"révolution tranquille\u201d, l\u2019Etat québécois apparaît de moins en moins comme un partenaire des travailleurs et un levier pour promouvoir des changements sociaux correspondant aux besoins de tous les citoyens.Déçu par l\u2019Etat québécois, le mouvement syndical retrouve une plus grande autonomie et assume plus d\u2019initiatives pour promouvoir un projet de société égalitaire et juste.C\u2019est le sens des thèmes des congrès annuels de la CSN: \u201cUne société bâtie pour l\u2019homme\u201d en 1966 et \u201cLe deuxième front\u201d en 1968.Parallèlement à cette évolution du mouvement syndical, il y a, à la même période, l\u2019apparition des comités de citoyens à la fois dans les quartiers populaires des grandes villes et dans les régions défavorisées du Québec.Partant du constat que dans ces quartiers et ces régions de larges couches de citoyens sont \u201cdéfavorisés\u201d et lésés dans leurs droits d\u2019accéder aux biens de l\u2019éducation, de la santé, des services sociaux, des services juridiques, de l\u2019alimentation, de l\u2019habitation, ces comités sont créés par des \u201canimateurs sociaux\" pour mobiliser les citoyens concernés, les aider à former des groupés de pression capables, en criant fort auprès des divers paliers de gouvernement, de forcer ces derniers à accepter leur \"participation\" et à être plus attentifs à leurs besoins.V 293 Somme toute, pendant cette phase, les diverses organisations du mouvement ouvrier, sur la base des milieux de travail et des milieux de vie, ont une orientation social-démocrate.Ces organisations sont conscientes que les droits fondamentaux des travailleurs sont violentés à l\u2019intérieur de l\u2019organisation sociale mais, dans leur façon même de s\u2019adresser avec agressivité aux pouvoirs publics, elles continuent de reconnaître à ces derniers la capacité et la possibilité d\u2019adopter des politiques plus respectueuses des droits de tous lès citoyens, y compris des travailleurs.3.L\u2019étape du socialisme (1970-1974) En 1970, la dépression économique est dans sa phase cruciale: le taux de chômage est de 9% et plusieurs fermetures et mises-à-pied ont lieu dans les usines et les manufactures.Les syndicats et les comités de citoyens constatent que même s\u2019ils crient très fort, les pouvoirs politiques ont peu tenu compte de leurs revendications.Avec les \u201cévénements d\u2019octobre 1970\u201d, ils s\u2019aperçoivent que l\u2019Etat fédéral, avec la collaboration étroite de l\u2019Etat québécois et des pouvoirs municipaux à Montréal et dans plusieurs petites villes du- Québec, a habilement utilisé le prétexte des enlèvements effectués par moins d\u2019une dizaine de \u201cfelquis-tes\u201d pour mater l\u2019opposition nationaliste et sociale, en emprisonnant 400 citoyens et en perquisitionnant 2000 autres choisis parmi les forces vives impliquées dans la lutte nationale et ouvrière.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019apparaît l\u2019étape du socialisme.Il ne s\u2019agit pas d\u2019un saut qualitatif accompli d\u2019un coup par la totalité des effectifs et des organisations du mouvement ouvrier.Il s\u2019agit plutôt d\u2019une nouvelle tendance, minoritaire mais mobilisatrice, qui ne va cesser de gagner du terrain au sein des organisations des travailleurs, de 1970 à 1974, au détriment de la tendance social-démocrate.Il s\u2019agit d\u2019un nouveau type de questionnement et de conscience qui entraîne la disparition de certaines organisations (notamment des comités de citoyens), l\u2019apparition des nouvelles organisations (comités de travailleurs, APLQ, Mobilisation, CFP, CCRPS, CRIQ, En Lutte, CAPs, etc.) et des débats, sinon des ré-o-rientations, à l\u2019intérieur de plusieurs organisations anciennes (CSN, FTQ, CEQ, JOC, J RC, ACEF, etc.).Cette nouvelle étape (ou tendance à l\u2019intérieur de plusieurs organisations) se manifeste d\u2019abord par un noq-veau type d\u2019analyse en termes de classes sociales marqué par l\u2019influence du marxisme.Avec cette nouvelle analyse, des problèmes auparavant considérés de façon isolée, comme le logement, l\u2019éducation, l\u2019assistance sociale, le chômage, les salaires insuffisants, etc., sont maintenant expliqués en référence avec le système capitaliste global, i.e.un système dans lequel la contradiction fondamentale est l\u2019opposition antagoniste entre la classe bourgeoise et la classe des travailleurs.Ce nouveau type d'analyse amène plusieurs militants et organisations à opter pour le socialisme, i.e.pour un projet de société dans lequel les travailleurs maîtrisent collectivement leurs moyens de production, leur expérience de 294 travail, la répartition des richesses produites, sans parler du politique et du culturel.La mise en question du capitalisme et l\u2019option socialiste vont de pair avec la recherche difficile de nouveaux moyens d\u2019action: les militants de l\u2019étape du socialisme prennent conscience dù fait que l\u2019Etat bourgeois ne peut pas être allié des travailleurs, de la fonction récupératrice de plusieurs services organisés par les gouvernements en fonction des milieux populaires (dans le domaine de la santé, du bien-être, de l\u2019éducation et du droit en particulier), de la nécessité de miser sur des instruments et des organisations qui appartiennent en propre aux travailleurs, de l\u2019importance en particulier de créer un parti politique des travailleurs, etc.4.Le mouvement ouvrier en 1974 En 1974, au niveau économique, la dépression se prolongé au profit des capitalistes dont les profits augmentent et au détriment des travailleurs frappés à la fois par le chômage et par l\u2019inflation.Cette dernière, avec un taux de 12%, a pour effet de comprimer brusquemeht le pouvoir d\u2019achat des travailleurs.Au niveau politique, le visage du mouvement ouvrier est complexe et marqué par les trois étapes qui se sont succédées depuis 1960.Si nous faisons le tableau des organisations et des,militants qui composent actuellement le mouvement ouvrier, en tenant compte de leur pratique autant que de leur discours, nous pouvons i-dentifier les groupes suivants: A)\tLe groupe nationaliste.Ce groupe comprend des organisations et des militants qui, à l\u2019intérieur du mouvement ouvrier, subordonnent la question ouvrière à la question nationale et considèrent pratiquement le PQ comme un allié stratégique.Ces organisations et ces militants pensent que si le PQ prenait le pouvoir, le mouvement ouvrier pourrait collaborer avec lui comme il l\u2019a fait avec le PLQ pendant la \u201crévolution tranquille\u201d.Ils tiennent peu compte du fait que la petite bourgeoisie moderne qui contrôle le PQ, tout aussi nationaliste et réformiste qu\u2019elle soit, n\u2019en demeure pas moins pour le capitalisme avant d\u2019être pour les travailleurs.Le puissant syndicat des Métallos, affilié à la FTQ et aux Unions internationales, appartient à ce groupe, du moins au niveau de sa direction.(Dorénavant, groupe A.) B)\tLe groupe social-démocrate.Ce groupe comprend des organisations et des militants dont SCHEMA DES CLASSES SOCIALES NOTE sur le concept de classe sociale: \u201cSi on est dans telle ou telle classe sociale, ça ne dépend .pas d\u2019abord de nos idées, de notre vote aux dernières élections, du fait d'avoir une grosse automobile, etc.mais ça repose sur le travail qu\u2019on exerce à tous les jours.\" (CFP, Le monde du travail et les classes sociales, texte polycopié, Montréal, 1972, p.9).TABLEAU des classes sociales dans une société capitaliste: dans une société capitaliste, il y a deux classes fondamentales avec intérêts opposés (ou antagonistes) et des classes intermédiaires (ou petites-bourgeoises) qui peuvent osciller du côté de l\u2019une ou l\u2019autre des deux classes fondamentales.Les DEUX CLASSES FONDAMENTALES sont: 1\t- Les CAPITALISTES (ou la BOURGEOISIE).Ce sont ceux qui ont la propriété privée des moyens de production (et conséquemment le contrôle du processus de travail et de l'utilisation des richesses produites) dans des entreprises d'extraction (mine, abattage du bois, etc.), de transformation (mines et manufactures), de commerce, de transport, de communication, de construction, dans des entreprises financières, etc.Selon leur taille, ('les capitalistes peuvent être grands (Firestone), moyens (Champlain transport), ou petits (un propriétaire de restaurant ayant 5 employés).Selon le lieu d'origine du capital, la, bourgeoisie peut être étrangère (surtout américaine), anglo-canadienne (i.e.bourgeoisie canadienne dans le texte), ou canadienne-française (i.e.bourgeoisie québécoise dans le texte).2\t- Les TRAVAILLEURS (ou le PROLETARIAT).Ce sont ceux qui, n'ayant pas la propriété des moyens de production, doivent, en retour d'un salaire, vendre leur force de travail aux capitalistes dans les entreprises détenues et contrôlées par ces derniers.Ces travailleurs appartiennent à la classe ouvrière au sens strict lorsqu'ils produisent des biens matériels (extraction, transformation, construction).Mais sans appartenir à la classe ouvrière au sens strict, les petits employés dans les entreprises commerciales financières, et dans les services publics, para-publics et privés sont des travailleurs.Les CLASSES INTERMEDIAIRES (ou les PETITES BOURGEOISIES (1) ).Le propre des petits bourgeois c\u2019est de ne pas avoir des intérêts spécifiques à eux, mais des intérêts qui dérivent de ceux de la bourgeoisie (exemple: un avocat qui travaille pour une grosse compagnie) soit de ceux du prolétariat (exemple: un avocat qui travaille pour une centrale syndicale).Le propre des petits bourgeois, c\u2019est de pouvoir osciller soit du côté des capitalistes, soit du côté des travailleurs.Il y a des petits bourgeois qui fonctionnent au niveau de l\u2019infrastructure: ce sont par exemple des cadres, des techniciens, des spécialistes de sciences sociales dans les entreprises.Il y a des petits bourgeois qui fonctionnent au niveau des superstructures et c\u2019est surtout d\u2019eux dont il est question dans le texte: les permanents d\u2019Eglise (évêques, pasteurs, etc.), les journalistes, les professeurs, les étudiants, les juges, les médecins, avocats, notaires.Dans le texte, il est question (en tenant compte de l\u2019orientation politique) de trois types de petites bourgeoisies qui ont eu de l\u2019influence dans l\u2019histoire du mouvement ouvrier québécois depuis une cinquantaine d\u2019années: 1\t- Il y a une PETITE BOURGEOISIE TRADITIONNELLE, i.e.une petite bourgeoisie surtout cléricale qui, jusqu'à la \"révolution tranquille\u201d contrôlait les domaines du bien-être (institutions d'assistance), de la santé (Institutions hospitalières) et de l'éducation ( le département d'instruction publique, les commissions scolaires locales, les collèges classiques, les universités francophones, les écoles normales).De 1920 à 1950.cette petite bourgeoisie joue un rôle clé dans la naissance et le développement de la CTCC.Elle est très marquée par la doctrine sociale de l'Eglise catholique et a comme principal instrument l'école sociale populaire.' 2\t- Il y a une PETITE BOURGEOISIE MODERNE, i.e.une petite bourgeoisie moins cléricale, plus sympathique à l'industrialisation, qui devient de plus en plus influente à l'intérieur du mouvement ouvrier, surtout à l'intérieur de la CTCC-CSN à partir du début des années '50.Cette petite bourgeoisie comprend des gens comme Jean Marchand, Pierre Elliot Trudeau, Gérard Pelletier et d'autres formés à l'Ecole des sciences sociales du Père Georges-Henri Lévesque et gravitant autour de la revue Çité Libre.Cette petite bourgeoisie a été anti-duplessiste dans les années '50 et comme au pouvoir avec la \"révolution tranquille \".3\t- Il y a une PETITE BOURGEOISIE REVOLUTIONNAIRE depuis la fin des années '6p.A la différence des deux autres petites bourgeoisies qui demeuraient réformistes tout en oeuvrant à l'intérieur du mouvement ouvrier (i.e.pour des réformes tenant compte des problèmes sociaux des travailleurs mais jamais contre l'organisation capitaliste du travail), cette petite bourgeoisie est capable de mettre en question la propriété privée des moyens de production et de contribuer N à la lutte pour le socialisme.NOTE \u2014 Sur la question des petites bourgeoisies, nous avons été amenés, pour .des raisons fonctionnelles, à taire des choix.Nous sommes conscients que le débat est ouvert sur ce point et que des précisions et modifications pourront être apportées ultérieurement.NOVEMBRE 1974 Il - L\u2019EGLISE ET LES CHRETIENS DANS L\u2019HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER DEPUIS 1960 l'orientation est exclusivement ou principalement social-démocrate.Dans ce groupe, il faut distinguer deux sous-groupes.1)\tUn sous-groupe comprenant des organisations et des militants qui sont nettement et exclusivement socio-démocrates, un peu comme on pouvait l'être avant le virage de 1970.Ces organisations et ces militants cherchent la promotion des intérêts des travailleurs, mais à travers des réformes réalisables à l\u2019intérieur du système capitaliste, même si, au niveau du discours, ils parlent parfois d'une \"troisième voie\" qui serait ni capitaliste, ni socialiste.Parmi les organisations qu\u2019on retrouve dans ce sous-groupe, il y a la CSD, l'UPA, une/large portion du mouvement coopératif et certaines organisations de quartier qui prétendent donner des services sans toucher à la dimension politique.(Dorénavant, groupe B1.) 2)\tUn sous-groupe comprenant des organisations et des militants qui sont principalement socio-démocrates, mais avec hésitation depuis le virage de 1970.Tout en ayant une orientation dominante socio'-démocrate, ces organisations et ces militants sont comme en tension ou en transition entre l\u2019étape de la social-démocratie et l\u2019étape du socialisme.Parmi les organisations qui appartiennent à ce sous-groupe, on retrouve la CSN, la FTQ, la CEQ, l\u2019ACEF, le CACO, la JOC, la JRC, Québec-Presse et plusieurs groupes populaires; parfois, ces organisations ont une aile dominée qui a nettement opté pour le socialisme; parfois elles sont socialistes au niveau du discours et social-démocrates au niveau de la pratique.Parmi les militants de ce sous-groupe, plusieurs ont une position anti-capitaliste sans pouvoir du même élan et tout de suite se définir comme socialistes; mais, à partir de leurs luttes, ils avancent sûrement dans cette direction.(Dorénavant, groupe B2.) C) Le groupe socialiste.Ce groupe comprend des organisations et des militants qui ont nettement pris le virage de 1970 et dont l\u2019orientation est d\u2019abord socialiste.Parmi les organisations qui appartiennent à ce groupe, on retrouve en majorité des groupes de soutien à forte composition petite-bourgeoise comme plusieurs CAPs, l\u2019APLQ, le CRIQ, le CFP, le CCRPS, En Lutte, Mobilisation, etc.; dans certains cas, ce sont des groupes d\u2019action socio-économique à forte composition prolétarienne comme l\u2019ADDS, L\u2019ANAC, quelques syndicats locaux, quelques comités de travailleurs, etc.(Dorénavant, groupe C.) Pour être plus clair et complet au sujet du tableau des militants, il faut ajouter deux précisions:\t, \u2022\tLes militants du groupe C n\u2019appartiennent pas uniquement aux organisations du groupe C mais très souvent aux organisations du groupe B2 et parfois aux organisations des groupes B1 et A.C\u2019est ainsi qu\u2019il peut y avoir de nombreux militants socialistes dans des organisations comme la CSN, la FTQ, la CEQ, la JOC, etc., et quelques militants socialistes à l\u2019UPA, chez les Métallos, etc.\u2022\tLes groupes de militants que nous avons i-dentifiés à l\u2019intérieur du mouvement ouvrier reçoivent des appuis de l\u2019extérieur du mouvement ouvrier.Par exemple, les militants des groupes B2 et C ont des alliés dans des organisations qui, tout en étant rattachées financièrement et politiquement à la bourgeoisie, ou à la petite bourgeoisie, peuvent avoir des éléments et une tendance minoritaire pro-travailleurs.C\u2019est ainsi qu\u2019il y a des éléments socialistes et socio-démocrates qui appuient le mouvement ouvrier de l\u2019extérieur comme à la Ligue des droits de l\u2019homme, à SUCO, à Développement et paix, à Radio-Canada, à Radio-Québec, à Maintenant, à Relations, à l\u2019ICEA, au CDS, dans certains services sociaux et CLSC, dans certaines organisations universitaires et ecclésiales, etc.Pour situer l\u2019Eglise et les chrétiens par rapport à l\u2019histoire du mouvement ouvrier, il faut distinguer d\u2019abord \\'Eglise-institution (i.e.l\u2019Eglise prise comme une organisation ayant des dirigeants, des membres, des équipements, des propriétés, des structures, une orientation dominante, des moyens d\u2019action, des pratiques, des discours, etc.) de groupes minoritaires de chrétiens ayant parfois des orientations, des discours, des moyens d\u2019action, des pratiques pas nécessairement convergeants avec ceux de l\u2019institution.Cette distinction est pertinente ici puisque les trois étapes de l\u2019histoire du mouvement ouvrier depuis 1960 ont comme pris de court l\u2019Eglise-institution et laissé seulement à des groupes minoritaires de chrétiens la chance d\u2019y participer.1.Pendant l\u2019étape de la \u201crévolution tranquille\u201d (1960-1965) L\u2019Eglise-institution a subi la \u201crévolution tranquille\u201d plus qu\u2019elle ne l\u2019a appuyée, même si cette dernière est loin d\u2019avoir été faite par et pour les travailleurs.Mais dans la mesure où la \u201crévolution tranquille\u201d a-menait le remplacement du leadership de la petite bourgeoisie traditionnelle par celui dé la petite bourgeoisie moderne dans des secteurs clés comme les écoles, les hôpitaux et les services sociaux, ces changements étaient suffisants pour signifier, pour l\u2019Eglise-institution, une baisse de son contrôle sur,la société québécoise.Pour comprendre cela, il suffit de rappeler que la direction de l\u2019institution ecclésiale était largement entre les mains de la petite bourgeoisie traditionnelle.D\u2019autre part comme le mouvement ouvrier, dont la direction é-tait largement entre les mains de la petite bourgeoisie moderne, appuyait la \u201crévolution tranquille\u201d, les rapports entre l\u2019organisation ecclésiale et les organisations du mouvement ouvrier ne pouvaient pas être très harmonieux à l\u2019époque.Par ailleurs, même si l\u2019Eglise en tant qu\u2019institution a été opposée à la \u201crévolution tranquille\u201d, ceci n\u2019a pas empêché de nombreux chrétiens, à l\u2019intérieur comme à l\u2019extérieur du mouvement ouvrier, de jouer un rôle moteur dans ce processus de changement.D\u2019ailleurs, dès les années \u201850, des chrétiens comme le Père Georges-Henri Lévesque, o.p.et les abbés O\u2019Neil et Dion avaient pris parti pour la petite bourgèoisie et aidé cette dernière à contester le \u201cdu-plessisme\u201d et le rôle joué par la petite bourgeoisie traditionnelle! Au début des années \u201860, lorsque la petite bourgeoisie moderne passe d\u2019une certaine façon de l\u2019opposition au pouvoir, elle compte déjà des chrétiens en son sein qui sont actifs et sympathisants dans la \"révolution tranquille\u201d.La revue \"Maintenant\u201d et les mouvements d\u2019action catholique (JEC, JOC, MTC) apparaissent alors comme des pôles de rassemblement de ce type de chrétiens progressistes.Au fait, cette minorité de chrétiens progressistes se trouvaient à l\u2019époque à jouer un rôle d\u2019éclaireurs pour l\u2019institu- tion ecclésiale en montrant que des chrétiens pouvaient s\u2019accommoder de la nouvelle société qui résulterait de la \u201crévolution tranquille\u201d.C\u2019est ainsi que, quoique décontenancés et nostalgiques pendant un temps, les évêques (dirigeants de l\u2019Eglise-institu-tion) ne tardèrent pas à s\u2019ajuster à l\u2019inéluctable virage historique et, du coup, à ouvrir la possibilité pour l\u2019institution ecclésiale de suivre la voie anticipée par l\u2019avant-garde minoritaire qui avait participé activement au processus.2.Pendant l\u2019étape de la social-démocratie (1966-1969) Le virage du mouvement ouvrier, à partir de 1966, représentait pour l\u2019Eglise et les chrétiens un virage un peu plus exigeant.Après tout, de 1960 à 1966, la pratique et le discours du mouvement ouvrier étaient demeurés grandement subordonnés à.ceux des promoteurs de Ha \u201crévolution tranquille\u201d.Mais à partir du moment où les centrales syndicales commencent à prendre une nette distance à l\u2019endroit de l\u2019Etat québécois, à critiquer les politiques gouvernementales et à promouvoir l\u2019utopie d\u2019une \u201cnouvelle société bâtie pour l\u2019homme\u201d; à partir du moment où dans les \u201czones grises\u201d de Montréal et dans plusieurs régions défavorisées du Québec apparurent divers \u201ccomités de citoyens\u201d qui protestent contre l\u2019injustice qui caractérise le vécu des couches populaires et dénoncent .l\u2019inertie des \u201cnotables\u201d qui profitent de ces injustices; à partir du moment où le mouvement ouvrier affirme qu\u2019il faut moins de \"charité\u201d et plus de \u201cjustice\u201d à l\u2019endroit des \"pauvres\u201d; à partir du moment où cette évolution du mouvement ouvrier signifie expression de mécontentements, cris de révolte, revendications, tensions, crises, conflits et lutte, l\u2019Eglise-ins-titution se trouve devant autant de phénomènes sociaux qui la prennent de court, elle qui a pris l\u2019habitude de parler beaucoup de charité, de réconciliation, d\u2019unité, et peu de justice, de lutte et de conflit.Plus encore, l\u2019Eglise-institution est prise par surprise parce que ses fréquentations sociales font que, dans le concret, elle demeure plus près des \u201cnotables\u201d que des \u201cdéfavorisés\u201d; d\u2019ailleurs, il n\u2019est pas rare que, dans leurs luttes, les comités de citoyens et les syndicats se butent à l\u2019opposition de gens d\u2019église (curés, marguilliers, dirigeants d\u2019associations chrétiennes) plus prêts à encourager la pratique de la \u201ccharité\u201d que la lutte pour la justice.Somme toute, de 1966 à 1969, l\u2019Eglise-institution demeure sur la défensive devant l\u2019évolution du mouvement ouvrier et le projet POPIR dans le diocèse de Montréal apparaît comme une initiative arrachée qui confirme la règle plus que comme un geste prophétique fait avec spontanéité et gaieté de coeur.Par ailleurs, cette attitude distante de l\u2019institution ecclésiale n\u2019empêche pas des chrétiens sur une base individuelle et parfois des groupes de chrétiens de s\u2019impliquer activement dans l\u2019étape social-démo- NOVEMBRE 1974 295 crate.Dans les syndicats, il y a des chrétiens, mais ils demeurent discrets, anonymes et un peu abandonnés à eux-mêmes.Par contre,, dans les comités de citoyens, la présence des chrétiens comme alliés a un caractère davantage public et marquant.Dans les quartiers populaires de Montréal, Québec, Hull, etc., il y a des dizaines de vicaires, de Ste-Croix, de Capucins, de Jésuites, de Petites-Soeurs de l\u2019Assomption, de Fils de la Charité, etc., qui, tantôt avec aisance, tantôt avec difficulté, s'implantent, participent à la formation et au travail des comités de citoyens, parfois vont en usine et contribuent au ressourcement de groupes élargis de chrétiens.Ces effectifs religieux ponstituent, dans la plupart des cas, une petite minorité par rapport à l\u2019ensemble des effectifs de leurs commuhautés respectives, mais ils ne posent pas moins des gestes mobilisateurs qui donnent de l\u2019espoir à un cercle plus large de chrétiens sympathiques à révolution du mouvement ouvrier et désireux de voir l\u2019Eglise-institution appuyer un jouï les gestes posés par sa minorité active.Somme toute, pendant l\u2019étape de la social-démocratie, même si l\u2019Eglise-institution.demeure en retrait, un nombre significatif de chrétiens emboîtent le pas et trouvent le moyen de se ressourcer, même si l\u2019identification à l\u2019Eglise entraîne souvent l\u2019incompréhension sinon l\u2019hostilité d\u2019autres militants qui ont dû s\u2019éloigner de l\u2019Eglise et, souvent en même temps de la foi chrétienne pour s\u2019identifier aux luttes menées par les travailleurs et par les milieux populaires.Mais ces chrétiens qui luttent en milieu ouvrier tiennent le coup parce qu\u2019ils ont des pôles de référence et des lieux de ressourcement.Après tout, à cette période réformiste, le mouvement ouvrier, tout en se radicalisant, n\u2019a pas encore mis en question le système capitaliste et encore moins pris position pour le socialisme.Dans cette conjoncture, les militants chrétiens peuvent encore suivre l\u2019évolution du mouvement ouvrier et continuer de se référer à la doctri-( ne sociale de l\u2019Eglise adaptée à leurs situations.Même si certains mouvements d'action catholique comme la JEÇ donnent des signes de fatigue, d\u2019autres comme la JOC, la J RC et le MTC sont encore capables d\u2019alimenter chrétiennement leurs militants sans avoir à se situer en rupture avec l\u2019enseignement social traditionnel de l\u2019Eglise.D\u2019ailleurs, dans le mouvement ouvrier de l\u2019époque au Québec, la ligne poursuivie était une sorte de \u201ctroisième voie\u201d fort apparentée à celle qu\u2019on retrouve préconisée dans la doctrine sociale de l\u2019Eglise, surtout après Vatican II et \u201cPopulorum progressio\u201d qui avaient invité les chrétiens à la solidarité avec les plus pauvres et dénoncé des injustices sociales.3.Pendant l\u2019étape du socialisme (1970-1974) Encore plus que ceux de I960 et de 1966, le virage de 1970 a pris au dépourvu non seulement l\u2019Eglise-institution, mais également un grand nombre de chrétiens qui militent en milieu ouvrier ainsi que leurs organisations de ressourcement chrétien.Dans la mesure où il signifie, dans plusieurs or- ganisations du mouvement ouvrier, un débat sur la question du capitalisme et du socialisme, une analyse en termes de classes sociales, une acceptation plus lucide de la lutte des classes, une mise en question de la propriété privée des moyens de production, la reconnaissance de l\u2019importance de créer un parti autonome des travailleurs, la recherche d\u2019une solidarité prolétarienne internationale, une ouverture à la théorie marxiste, etc., ce virage représente un défi nouveau et plus exigeant que les deux précédents pour l'institution ecclésiale et même pour la foi des chrétiens insérés dans les luttes des travailleurs.D\u2019une part, ce virage implique, en provenance du mouvement ouvrier, un regard beaucoup plus critique et menaçant dirigé sur l\u2019Eglise-institution elle-même.En se substituant à une problématique plus lâche qui se contentait de parler de \"riches\" et de \u201cpauvres\u201d, de \u201cfavorisés\u201d et de \u201cdéfavorisés\u201d, la problématique en .termes de classes permef d\u2019exercer sur toutes les institutions et organisations sociales, y compris sur l\u2019Eglise, un diagnostic plus serré et juste.En effet, si l\u2019analyse de classes permet de démystifier \u201cl'Etat rouage de l\u2019exploitation\", \u201cl\u2019école au service de la classe dominante\u201d, les médias comme instruments de la classe dominante, elle permet aussi, dans une société capitaliste comme la nôtre \u2014 même si ce travail n\u2019a pas encore été mené systématiquement \u2014 de montrer que l\u2019Eglise-institution, avec ses leaders, ses cadres, ses équipements, ses propriétés, ses pratiques, ses discours est objectivement du côté de la bourgeoisie, plus que du côté des travailleurs.D\u2019où le fait que, à l\u2019étape du socialisme, un nombre croissant de militants et d\u2019organisations du Qu\u2019est-ce que tu fais dans la vie?J\u2019ai 32 ans, je suis célibataire, je travaille dans une chaîne de montage, je suis délégué syndical.Est-tu chrétien?J\u2019essaye.Oui, je crois que je le suis de tout mon coeur.Qu\u2019est-ce pour moi être chrétien?J\u2019étais toujours chrétien et je le reste.Dans un sens, je suis chrétien comme je suis québécois.J\u2019aime le Québec et je fais tout ce que je peux pour le transformer, pour le rendre plus vivable.Le Québec c\u2019est une chose formidable qui peut devenir beaucoup plus formidable encore.Je l\u2019aime et je me sens entièrement libre pour le critiquer, pour y mettre constamment du mien.C\u2019est un peu comme ça que je suis chrétien.Je ne sais pas du tout si le Christ est Dieu.Cela ne m\u2019intéresse pas.Peut-être bien.Je dirais même que je ne le crois pas, mais plutôt que je n'y pense pas.Le Christ est quelqu\u2019un qui a dit et qui a fait des choses bien correctes.Sur le plan religieux, il ouvre une perspective passionnante: nous sommes tous des frères.la vie n\u2019a pas de limites.donner sa vie pour les autres a plein de bon sens, etc.Pour moi, être chrétien n\u2019est pas du tout me conformer à une loi, à un dogme quelconque.Etre chrétien, c\u2019est essayer, avant tout, faire le ménage chez moi et chez ceux qui se réclament de l\u2019idéal du Christ.Moi je crois beaucoup que les chrétiens, les vrais, ont quelque chose de très extraordinaire à faire dans le monde.On dit que le Christ est la Parole de Dieu incarnée.Cela me dit beaucoup.En réalité, personne n\u2019est vraiment chrétien, pas même le Christ lui-même.Le Christ a ouvert un chemin.C\u2019est le chemin de la fraternité, de la solidarité, de l\u2019ouverture totale au Tout.Mais ce chemin est à parcourir.La foi, pour moi, c\u2019est croire que ça vaut la peine de se donner du mal pour faire le bien.C\u2019est cela ma foi.Je ne crois pas du tout, mais alors là pas du tout, à l\u2019Eglise officielle, au Vatican, aux évêques et à toutes ces patentes.Ces gens sont pour moi les pires faussaires et les pires menteurs.Ils n\u2019ont rien à voir avec le Christ.Ils mentent tout le temps, peut-être sans trop se rendre compte.Ils veulent parler au nom de Dieu et disent posséder la Vérité.C\u2019est la plus grande erreur.La vérité, ce n\u2019est pas un paquet de cigarettes que l\u2019on possède.La vérité, ça se fait.Je n\u2019ai pas toujours pensé comme ça.Ah non! J\u2019ai été bien éduqué, moi.Ce qui m\u2019a fait beaucoup réfléchir, c\u2019est d\u2019avoir eu la chance de m\u2019insérer dans le combat politique dans le mouvement ouvrier.Là j\u2019ai compris que la foi chrétienne, telle que je la comprenais, était totalement incompatible avec mes engagements.Le monde, ce n\u2019est pas Dieu qui le mène.C\u2019est impossible qu\u2019il s\u2019y prenne si mal.N\u2019importe qui serait capable de faire mieux.Dieu, le ciel et tout ça, c\u2019est une idéologie qui convient très bien /à ceux qui exploitent les esclaves et qui ont tout intérêt à empêcher le monde de penser et d\u2019agir par lui-même.Tout est à faire ou presque.Il n\u2019y a rien de déjà fait qui soit parfait.Je sais que l\u2019on avance seulement lorsqu\u2019on met le paquet dans un combat.Ou dans la lutte des classes, si tu veux.Je dis que là on avance.Car ceux qui sont capables de faire avancer quelque chose, ce sont seulement ceux qui souffrent des conséquences d\u2019un système d\u2019exploitation systématique du monde ordinaire.C\u2019est le monde des exploités qui est seulement capable de s\u2019en sortir par leur combat.Ce n\u2019est pas Dieu.C\u2019est le peuple.Tu comprends?Dieu, c\u2019est pour moi le nom que l\u2019on donne au rêve le plus fou et le plus extraordinaire.Je crois que l\u2019homme PEUT grandir toujours.Sans limites.A l\u2019infini.' C\u2019est ça Dieu.296 NOVEMBRE 1974 mouvement ouvrier sont amenés a identifier l\u2019Eglise comme un ennemi dont l\u2019influence la plus néfaste s'est faite sentir' dans le passé et se fait encore sentir dans le présent dans le champ de la culture et de l\u2019idéologie.Les idées \"chrétiennes\u201d diffusées, les valeurs \"chrétiennes\" prônées, les comportements \u201cchrétiens\u201d encouragés par les représentants officiels de l\u2019Eglise, soit dans les sermons, soit dans les publications chrétiennes, soit dans les interventions publiques de.s leaders d\u2019Eglise, se présentent massivement comme marquées au sceau de l\u2019idéologie bourgeoise, i.e.une idéologie qui empêche les travailleurs de voir et d'expliquer l\u2019exploitation dont ils sont victimes dans une société capitaliste et de prendre les moyens pour s\u2019en sortir.Alors, dans la mesure où ce message chrétien atteint aussi les milieux ouvriers et populaires, il a pour effet d'empêcher beaucoup de chrétiens travailleurs à s\u2019ouvrir à l\u2019option socialiste.D\u2019autre part, le virage de 1970 est un défi même pour les chrétiens qui militent dans le mouvement ouvrier.Après le virage de 1966, plusieurs chrétiens enracinés dans le mouvement ouvrier pouvaient se sentir minoritaires et isolés de l\u2019Eglise-institution, mais sans se sentir totalement abandonnés par elle.Par exemple, des mouvements d\u2019action catholique spécialisés en fonction du milieu ouvrier, comme le MTC, la JOC et la J RC, conservaient, en dépit de certaines tensions, des liens formels avec l\u2019E-glise-institution (pour leur financement par exemple) et demeuraient capables, en demeurant fidèles à leurs fondateurs, à leur héritage doctrinal (la doctrine sociale de l\u2019Eglise) et à leur méthode d\u2019action (le voir-juger-agir), de se sentir à l\u2019aise dans la tendance social-démocrate et d\u2019aider leurs militants à s\u2019articuler au niveau de leur foi.Mais après le virage de 1970, les mouvements d\u2019action catholique sont aux prises avec un problème Crucial.Apparus historiquement au Québec vers 1930, entre autre pour détourner les travailleurs chrétiens de la voie socialiste, ils peuvent difficilement entrer dans le virage de 1970 sans malmener, sinon contredire, leurs origines et leurs traditions.Ils ont le choix entre deux attitudes: du bien, ils s\u2019ouvrent à l\u2019option socialiste et alors ils risquent de prendre des distances par rapport aux éléments essentiels du christianisme social qu\u2019ils ont toujours professé; ou bien, ils se cramponnent à la tendance social-démocrate et se ferment à l\u2019option socialiste pour mieux demeurer fidèles à leur héritage chrétien.Dans les faits, la JOC et la J RC, mouvements d\u2019action auprès des jeunes travailleurs autant que de ressourcement chrétien ont presque pris le virage de 1970, tandis que le MTC, mouvement de ressourcement chrétien uniquement, est demeuré très hésitant.Mais pour prendre le virage de 1970, la JOC et la JRC ont dû consacrer le gros de leurs énergies aux tâches proprement sociales politiques et sacrifier en quelque sorte les tâches liées au ressourcement chrétien de leurs membres.Dans ce contexte, plusieurs militants de la base de la NOVEMBRE 1974 JOC, de la JRC et du MTC, ont été amenés à passer des groupes A et B1 aux groupes B2 et C (cf.typologie de la section I-4).Pendant que les militants du MTC, de la JOC et de la JRC faisaient face à ces problèmes particuliers, d\u2019autres chrétiens, é-galement impliqués dans le mouvement ouvrier, faisaient face à des défis non moins exigeants à la suite du virage de 1970.Eux aussi étaient amenés dans la nouvelle conjoncture à avancer politiquement et à se retrouver dans les groupes B2 et C.Et ce faisant, eux aussi se retrouvaient avec un malaise pour concilier leur option politique avec leur option chrétienne, puisqu\u2019en avançant dans la direction du socialisme, ils ont l\u2019impression de s\u2019éloigner d\u2019un certain héritage chrétien.Mais ils avancent avec l\u2019intuition que, en dépit de la formation chrétienne reçue, l\u2019évangile de Jésus-Christ, relu à partir d\u2019une connaissance plus scientifique des intérêts de classe des travailleurs, est un dynamisme qui les pousse à aller dans cette direction; mais isolés souvent les uns des autres et aidés par peu de lieux de ressourcement chrétien, ils ont de la difficulté à passer de l\u2019intuition à l\u2019articulation et sentent que, s\u2019ils ne trouvent pas le moyen de faire le point, leur foi chrétienne ne tardera pas à devenir étrangère à leur^ luttes; en attendant, ils souffrent de leur condition de minoritaires à la fois vis-à-vis des chrétiens qui ne partagent et ne comprennent pas leur option socio-politique et vis-à-vis des autres militants qui ne partagent et ne comprennent pas leur option chrétienne.4.Le réseau des PC et le mouvement ouvrier en 1974 l C\u2019est dans cette conjoncture et plus précisément pour tenir compte de la situation nouvelle dans laquelle se trouvent les chrétiens qui militent dans le mouvement gu-vrier après le virage de 1970 qu\u2019est apparu le Réseau des PC.En 1972, les premiers militants chrétiens qui se concertèrent pour créer le Réseau des PC partageaient les convictions suivantes: a)\tLa tendance socialiste apparue à l'intérieur du mouvement ouvrier à partir de 1970 est une étape nécessaire et représente un saut qualitatif.Cette tendance est appelée à gagner de plus en plus de terrain au cours des années à venir.b)\tParmi les militants qui se situent positivement par rapport à l\u2019étape du socialisme (cf.groupes B2 et C), il y a des centaines de chrétiens.c)\tEntre l'étape du socialisme et la doctrine de l\u2019Eglise enseignée traditionnellement, même à l\u2019intérieur des mouvements d\u2019action catholique en milieu ouvrier, il y a une contradiction, puisque la \"troisième voie\" de la doctrine sociale de l\u2019Eglise demeure anti-socialiste.\t! - d) Il ne faut pas confondre foi chrétienne et doctrine sociale de l\u2019Eglise.La doctrine sociale de l'Eglise demeure une interprétation bourgeoise de «l\u2019évangile de Jésus-Christ.Cette interprétation bourgeoise trahit l\u2019évangile et, conséquemment, doit être concurrencée par une interprétation qui tient compte des intérêts de classe des travailleurs.e) Les chrétiens des groupes B2 et C à l\u2019intérieur du mouvement ouvrier doivent se retrouver, se solidariser pour demeurer chrétiens tout en prenant le virage de 1970.En 1974, le Réseau des PC cesse d\u2019être un rêve et commence à devenir une réalité vigoureuse.Les intuitions du départ grâce à l\u2019apport des quelques centaines de PC qui constituent présentement le Réseau ont été vérifiées par la pratique et sont devenues des objectifs plus clairs.i TABLE DES SIGLES PC\t:\tPolitisés chrétiens PLQ\t:\tParti libéral du Québec MSA\t:\tMouvement souveraineté association PQ\t:\tParti Québécois APLQ : Agence de presse libre du Québec CFP : Centre de formation populaire CCRPS: Centre coopératif de recherche en politique sociale CRIQ : Centre de recherche et d'information du Québec CAP : Comité d\u2019action politique CSN : Confédération des syndicats nationaux FTQ ; Fédération des travailleurs du Québec CEQ : Centrale de l'enseignement du Québec JOC : Jeunesse ouvrière chrétienne JRC : Jeunesse rurale chrétienne ACEF : Association coopérative d\u2019économie familiale CSD : Centrale des syndicats démocratiques UPA : Union des producteurs agricoles CACO : Centrale d\u2019animation et de culture ouvrière ADDS : Association pour la défense des droits sociaux ANAC : Assemblée nationale d\u2019action chômage SUCO : Service universitaire canadien d\u2019outre-mer ICEA : Institut canadien d\u2019éducation des a-dultes CDS : Conseil de développement social CLSC : Centre local de services communautaires POPIR : Programme d'organisation populaire, d'information et de regroupement MTC : Mouvement des travailleurs chrétiens CPS ; Chrétiens pour la socialisme 297 LE MONDE DU TRAVAIL ET L\u2019ÉGLISE AU QUÉBEC interview avec Jacques Grand\u2019Maison Le 11 septembre dernier, l\u2019équipe de RELATIONS rencontrait Jacques Grand\u2019Maison pour échanger avec lui-sur les problèmes du monde du travail chez nous et sur les défis nouveaux posés à l\u2019Eglise.Jacques Grand\u2019Maison, depuis plus de vingt ans, a été mêlé à bon nombre d\u2019initiatives et de luttes du monde ouvrier dans la région de Saint-Jérôme, en même temps qu\u2019à bien des tentatives pastorales dont les coordonnées ont été vérifiées tant Sur le terrain que dans une réflexion proprement théologique patiemment poursuivie.Les ouvrages de Jacques Grand\u2019Maison, que les lecteurs de RELATIONS connaissent déjà pour la plupart, portent la marque de ces enracinements.L\u2019interview ici publiée, également, qui présente en condensé une conversation de près de quatre heures.Relations: Le travail est très certainement un lieu important de l\u2019homme.Comment expliquer que la réflexion théolôgique dans l\u2019Eglise accorde fort peu de place et, semble-t-il, d\u2019intérêt même aux enjeux du travail et du monde du travail?Jacques Grand\u2019Maison: Il en va ici pour l\u2019Eglise comme pour bien d\u2019autres institutions, y compris les syndicats eux-mêmes.Comme l\u2019a déjà exposé Marcel Pépin, c\u2019est au travail que l\u2019homme est confronté et soumis au pouvoit le plus proche et le plus quotidien.Mais on a peu analysé, jusqu\u2019à tout récemment, les dynamiques asser-vissantes du travail et leurs conséquences pour toute la vie des travailleurs.De là, d\u2019ailleurs, la faiblesse de nos militances et la pauvreté de nos stratégies.Il y a un an encore, les projets de réorganisation du travail élaborés par les ouvriers de la Regent Knitting, à SainKlérôme, ont reçu un accueil assez froid du côté des grandes centrales.Les choses commencent à changer.C\u2019est une intuition que, pour ma part, je porte depuis longtemps déjà et qui s\u2019est précisée dans mon accompagnement des travailleurs de la Regent depuis deux ou trois ans: le style de travail devient souvent le style de vie glo- bal.Devant sa TV à la maison, le travailleur se comporte souvent comme devant sa machine à l\u2019usine; par le rêve, il devient quelques instants un homme important, une vedette, mais comme pour oublier qu\u2019il n'est \u201crien\u201d dans la réalité, pas plus dans sa famille que dans son milieu de travail.Simple exécutant à l\u2019usine, il ne sait pas être créateur chez lui.C\u2019est là un aspect, entre bien d\u2019autres, de ce que l\u2019on peut appeler la transposition d\u2019un style de vie.Cela n\u2019est pas nouveau: \u2018dès le début des années 50, des jeunes travailleurs avaient dénoncé ce \u201crituel du grill\u201d qui amenait à vivre les loisirs de façon tout aussi mécanique ou automatique que le travail, sans initiative créatrice.Aussi est-il tragique qu\u2019on ne prête pas davantage attention à ce qui se passe très concrètement dans le monde du travail.Les conséquehces sont très graves: comment, par exemple, peut-on conscientiser et politiser, voire simplement syndicaliser; des gens qui sont constamment réduits au rôle de purs exécutants et qui ne peuvent vivre dans leur travail aucune solidarité responsable?Le monde du travail Relations: Pouvez-vous expliciter un peu en quoi ou comment l\u2019organisation actuelle du monde du travail tue la créativité, empêche la solidarité responsable, aliène en somme le travailleur?Jacques Grand\u2019Maison: Je pense ici à des choses très concrètes et dont nos beaux discours ne tiennent généralement pas compte.Par exemple, P.A., militant socialiste et président de son syndicat, doit vivre son engagement et accomplir son travail de syndicaliste dans une usine capitaliste, dont les structures et les pratiques sont profondément marquées par l\u2019idéologie ca- pitaliste.Sa communauté concrète de travail est bien loin de la cellule socialiste: elle compte des créditistes, des libéraux, dés socialistes, des anarchistes.C'est là, dans cette communauté très concrète et profondément divisée, qu\u2019il doit \u201copérer\u201d.La classe ouvrière, il faut en être conscient, est encore à faire; la conscience de classe n\u2019est pas encore bien éveillée.Et le travail sera long et difficile pour l\u2019éveiller dans le cadre concret, que je viens d\u2019évoquer, où se vivent les collectifs quotidiens des travailleurs.D\u2019autant que les politiques dites sociales de nos gouvernements ne tiennent aucun compte de ces collectifs.Aujourd\u2019hui même, à Saint-Jérôme, une manifestation était organisée dans le cadre d\u2019une stratégie globale de relance d\u2019une usine fermée: les travailleurs voulaient s\u2019opposer à des politiques dites sociales et qui ne tiennent comptent, en fait, que des individus \u2014 en termes de recyclage, de reclassement, etc.\u2014, sans aucun respect pour les réseaux de solidarité tissés dans la communauté de travail.Certains collectifs des travailleurs, on peut le reconnaître sans romantisme, ont été construits dans la sueur et le sang; ils constituent la seule dynamique réelle de ces hommes, celle-là même qui a permis leurs luttes depuis trente, quarante et parfois cinquante ans, pour sortir de la misère.C\u2019est cela que les politiques, dites sociales veulent entamer: il y a là de la dynamite et, pour éviter d\u2019éventuelles explosions, on opte pour le travail à la pièce sans tenir compte des solidarités existantes.Et on trouve, pour ce faire, des complicités chez les travailleurs eux-mêmes.Dans le monde du travail, les structures quotidiennes favorisent la compétition bien plus que la solidarité: postes, rendement, rémunération, bonus, etc.Quand on rêve de changer les rapports sociaux et quand on veut surtout les changer, on sent bien qu\u2019on tpuche ici un nerf de la guerre: les rapports sociaux sont d\u2019abord vécus par les travailleurs dans le monde même de leur travail et dans ses structures.Relations: Comme le chante Tex, \u201ctant qu'il y aüra quelque chose dans le frigidaire, je fermerai ma gueule et je laisserai faire.\u201d Jacques Grand\u2019Maison: Oui.De sorte que les luttes pour obtenir ne fût-ce qu\u2019une semi-autogestion, et donc pour commencer à changer les rapports sociaux de base, sont difficiles.Il faut ici compter avec un sous-sol de dépendance extraordinairement profond.Les récentes analyses d\u2019Albert Meister sur l\u2019expérience yougoslave sont à cet é-gard révélatrices: le sous-sol de dépendance a fait que l\u2019abolition dé certaines inégalités liées au système capitaliste a donné libre cours au jeu de 298 NOVEMBRE 1974 nouvelles luttes instaurant de nouvelles inégalités.Il faut lutter, en Yougoslavie, pour se dégager des instances technocratiques du Plan et des instances idéologiques du Parti en vue d\u2019instaurer une plus authentique démocratie.Malgré quoi je demeure convaincu que les cheminements sont possibles.On n\u2019arrivera pas du jour au lendemain à l\u2019autogestion.Mais, du capitalisme à l\u2019autogestion, il est possible de préciser les étapes pour les franchir une à une.Les travailleurs sont prêts à \u201cinvestir\u201d dans cette direction-là.A la Regent, à Saint^Jérôme, certains sauts qualitatifs ont été faits à cet égard; ils ont toujours été le résultat de longs et pénibles cheminements.Relations: Vous croyez donc qu\u2019il est possible de commencer à changer dans le monde du travail les lois qui régissent les rapports entre les hommes dans la société globale.Jacques Grand\u2019Maison: Petit à petit, oui.Et en tenant compte aussi du jeu d\u2019influence de la société sur le monde du travail.J\u2019ai tenté de montrer tantôt comment le comportement au travail était presque spontanément transposé par les travailleurs dans les autres secteurs de la vie.Mais cela ne va pas à sens unique.Dans ses visées du moins, la réforme de l\u2019éducation a favorisé chez nous la créativité, la liberté, la responsabilité, l\u2019autodétermination.Or ces visées viennent en contradiction avec celles du monde du travail, où les axes de référence majeurs sont la sécurité, l\u2019avoir, l\u2019exécution.On a tenté d\u2019intégrer cent jeunes dans une usine où, pourtant, la participation des travailleurs était plus réelle qu\u2019en bien d\u2019autres.Les jeunes ont carrément refusé le système industriel qu\u2019on voulait leur imposer; ils ont quitté tout simplement.Une enquête faite récemment à Saint-Jérôme a montré comment le modèle tayloriste était diffusé partout dans notre société.L\u2019enquête était menée dans cinq milieux de travail différents: une usine, un magasin, une banque, une école, un service gouvernemental.Partout, on retrouve les mêmes schèmes administratifs et les mêmes modèles qui font des milieux de travail des lieux où on étouffe parce qu\u2019aucune créativité n\u2019est possible.D\u2019où l\u2019absentéisme, le sabotage, les conflits.D\u2019où l'insatisfaction radicale des travailleurs.\u2019 On commence à prendre conscience du fait que le taylorisme mène finalement, par delà une apparente mais provisoire efficacité de rendement, à un cul-de-sac.D\u2019où les expériences comme celle faite, par exemple, chez Vol- vo, où on a brisé la chaîne de montage pour miser sur des équipes de travail semi-autonomes.Je me souviens de ce vieil ouvrier qui, ayant \u201carrangé\u201d sa machine, s\u2019est fait vertement engueuler par le surveillant; un expert \u2014 d\u2019une compagnie capitaliste \u2014 a dû reconnaître que cet ouvrier avait réussi ce que des ingénieurs d\u2019Europe, des USA et de Tanzanie n\u2019avaient pu réaliser! Nous manquons ici gravement d\u2019imagination.On ne peut pas organiser le travail de façon efficace et \u201crentable\u201d à longue échéance, j\u2019en suis convaincu, sans compter avec l\u2019homme, sans miser sur sa créativité.Les expériences d\u2019automation faites à la GM (Vega) l\u2019ont montré par leur échec.On déshumanise l\u2019infirmière qu\u2019on'spécialise dans les intraveineuses et qui ne fait que \u201cpiquer\u201d à coeur de jour, et on mine finalement l\u2019efficacité réelle de son travail.Par ailleurs, les expériences de job enrichment faites aux USA ont amené les travailleurs, plus créateurs dans le milieu même de leur travail, à devenir aussi plus actifs et plus responsables pour l\u2019éducation de leurs enfants, dans leur participation à la vie municipale, etc.Compte ici l\u2019intégration des diverses praxis sociales dans une communauté de visées.Relations: Vous avez parlé tantôt d\u2019un sous-sol de dépendance qui rend souvent difficile l\u2019avènement d\u2019une conscience de classe et, par là, l\u2019avènement d\u2019une véritable solidarité des travailleurs.Ne pourrait-on pas parler aussi d\u2019un sous-sol de crainte favorisant davantage l\u2019évasion que l\u2019engagement dans la lutte?On peut penser ici aux \u201cbravades\u201d que chante Vigneault, aux refuges dans l\u2019automobile, les filles ou la bière, ou encore aux évasions plus \u201csolides\u201d dans la chaleur de la vie familiale.Jacques Grand\u2019Maison: On a trop vite 1 cru à la liquidation de la chrétienté chez nous.Il est certain que le facteur peur, sur le plan religieux, a joué un grand rôle au Québec jusqu\u2019au milieu des années 60; et que la perte de cette péur n\u2019est pas sans avoir eu son influence sur la baisse de la pratique religieuse.Dans ce sous-sol obscur, le grand référent me paraît cependant être la dépendance et ce que l\u2019on pourrait appeler l\u2019inhabitude de compter sur soi.Les élections, depuis 1966 surtout, l\u2019ont montré dans leurs résultats.On mise alors sur le hasard: la loto; on se décharge de ses responsabilités en accusant le destin: c\u2019est le recours à l\u2019astrologie; on accepte l\u2019abêtissement et on s\u2019y complaît: c\u2019est le défoulement de la pornographie; on compte sur le crédit pour s\u2019offrir ce qu\u2019offre la publicité: c\u2019est Avco; le rituel des sports et des spectacles remplace la réalisation des rêves impossibles: c\u2019est l\u2019expo; la drogue, de la bière au joint, fait oublier les maux du présent: pharma-co; l\u2019impossible participation est donnée dans la passivité de la communication TV: on regarde Tempo! J\u2019ai déjà explicité ailleurs les composantes de ce septénairè de l\u2019aliénation: loto, astro, porno, avco, expo, pharmaco, tempo.Je n\u2019insiste pas.Dans ce contexte de dépendance, la sécurité deviennent le référent privilégié des revendications syndicales: avec les salaires, on veut sauvegarder les droits acquis.Il n\u2019est alors pas facile de déplacer les pôles de référence pour, en restant dans l\u2019aire du référent indiqué, amener les travailleurs à aàsumer des risques collectifs \u2014 non pas dans les nuages, mais dans des projets concrets de réorganisation du monde du travail.Il est ici important de noter que, malgré l\u2019insécurité et ce que l\u2019on pourrait appeler \u201cl\u2019angoisse flottante\u201d des étudiants du CEGEP, on ne parle qu\u2019aspiration dans les écoles.Dans les usines, au contraire, les aspirations sont refoulées et on ne parle que le langage de la-sécurité.Ces enracinements rendent la soli-darisation et les risques particulièrement difficiles.Mais non pas impossibles.Le citoyen d\u2019aujourd\u2019hui a déjà une autre conscience de lui-même et de sa dignité que celui des années 50; et cela, même si la démocratie n\u2019est pas très avancée chez nous.Cela retentit dans l\u2019usine elle-même et dans tout le monde du travail: on n\u2019ÿ accepte plus d\u2019être mené à coups de pied et on ne se contente plus des défoulements de taverne.Le sabotage des usines le montre bien, et on ne réglera rien avec des procédures judiciaires.L\u2019ouvrier n\u2019accepte plus à l\u2019usine \u2014 et le fidèle n\u2019accepte plus à l\u2019église \u2014 ce que son fils n\u2019endure plus à la maison! Si les transformations dans le monde du travail retentissent dans la société globale où l\u2019on veut changer les rapports de base, en retour, les transformations dans d\u2019autres secteurs de la vie collective influencent le monde du travail et mettent en cause son organisation.Relations: Mais les mécanismes de contrôle demeurent tellement puissants! On peut d\u2019ailleurs se demander si certaines contestations ne sont pas acceptées ou tolérées précisément parce que des mécanismes de contrôle plus subtils rendent les révoltes inefficaces.Jacques Grand\u2019Maison: Pourtant, la résistance se fait de plus en plus forte et articulée.Un indice parmi d\u2019autres: la trame de la vie collective est faite des conflits de travail.Le risque prin- NOVEMBRE 1974 299 cipal me semble être ici celui d\u2019une remise à plus tard des transformations qualitatives parce que les drames quotidiens, liés par exemple à l\u2019inflation, posent eux-mêmes les problèmes en termes quantitatifs.Le mouvement syndical ne pourra pas éviter1 ici certaines révisions importantes.A Saint-Jérôme, par exemple, je connais des hommes et des femmes de métier \u2014 et qui ont la noblesse de leur métier \u2014 gagnant $2.06 l\u2019heure.tandis que tout près d\u2019eux, dans le secteur public, on perçoit le double pour un travail qui n\u2019est pas de métier.D\u2019où certaines tensions, certaines divisions.Mais le grand enjeu me parait se situer à un autre niveau.On n\u2019a peut-être pas pris assez nettement conscience du fait que le travail n\u2019occupe plus la même place qu\u2019autrefois dans l\u2019échelle de valeurs des travailleurs eux-mêmes: un travail déshumanisant n\u2019est le plus souvent accepté que parce qu\u2019il faut gagner de l\u2019argent pour vivre.C\u2019est pourquoi il faut restaurer une véritable cohérence entre les diverses praxis du travail, de l\u2019éducation, de la vie politique, etc.Marx a eu à cet égard des Intuitions très riches.Dans le travail de l\u2019artisan, il y avait possibilité d\u2019arrêt, de réflexion, de rêve: il y avait ce que Marx appelle les \u201cpores du travail\u201d.Ces pores ont été fermés par l\u2019invasion du taylorisme dans tous les secteurs de l\u2019activité humaine \u2014 du moins sur le plan de la vie collective.Il n\u2019y a plus d\u2019espaces ouverts; tout est \u201coccupé\u201d.De là la démobilisation et le refuge dans l\u2019inconscience.Il y aurait peut-être à apprendre de l\u2019expérience chinoise qui a resitué en même temps les principales praxis de la vie \u2014 dans la famille, au travail, dans les loisirs, etc.Il est d\u2019ailleurs assez curieux et paradoxal de constater que les 72,000 communes de la nouvelle Chine, par exemple, sont toutes différentes les unes des autres, alors que, chez nous, dans le monde dit \u201clibre\u201d, un même modèle régit l\u2019usine, l\u2019école, l\u2019hôpital.Relations: Quelles stratégies faudrait-! mettre en oeuvre pour poursuivre les luttes?Et quelle place faites-vous dans ces luttes au mouvement syndical?Jacques Grand\u2019Maison: Il faut penser à des stratégies diverses à court terme, à moyen terme, à long terme.Et s\u2019équiper en conséquence.Je compte beaucoup, pour ma part, sur les ouvriers eux-mêmes, sur ceux qu\u2019on appelle les militants de la base.Je me souviens que, dans les années 50, des jeunes travailleurs sans formation académique poussée, sans pouvoir, sans dispositifs de défense, dans une difficile situation de prolétarisation (il s\u2019agissait d\u2019ouvriers dans les industries de la chaussure et du textile), ont appris la militance efficace lorsqu\u2019ils ont commencé à faire de leur vie concrète et de son quotidien le lieu premier de la compréhension du monde dans lequel ils vivaient.Je ne souviens également de ces jeunes chômeurs qui, avec les moyens du bord, avaient fait un découpage de la région des Laurentides que l\u2019équipe scientifique de l\u2019Université Laval n\u2019a pu que refaire après eux.C\u2019est pourquoi je compte beaucoup sur cette pédagogie à ras le sol qui permet d\u2019élargir peu à peu les horizons et, comme les travailleurs l\u2019ont prouvé à la Regent Knitting ces dernières années, de proposer des scénarios neufs.Les grandes centrales syndicales, elles, peuvent oeuvrer surtout au niveau des grands ensembles et intervenir, en assurant la concertation des efforts à la base, dans les grands débats sociaux et politiques.Mais il faudra que les syndicats ouvrent vraiment le front travail et non pas seulement le front consommation ou le front action politique.Et qu\u2019ils investissent dans l\u2019animation tout autant que dans l\u2019aide technique.Relations: Et que peut-on attendre des intellectuels?Ou des professeurs des CEGEP où sont formés les travailleurs de demain?Relations: On pourrait poser la même question que précédemment à propos du rôle des chrétiens dans les luttes du monde ouvrier.Que peut-on attendre d\u2019eux?Quel rôle peut jouer l\u2019Eglise?Jacques Grand\u2019Maison: Si vous le permettez, j\u2019aborderai ce deuxième volet de nos échanges en décrivant rapidement mon cheminement personnel comme militant et comme chrétien depuis le début des années 50 jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.C\u2019est à travers mon expérience personnelle à Saint-Jérôme que je crois pouvoir comprendre certaines choses dans révolution de l\u2019Eglise chez nous, spécialement dans son rapport avec le monde ouvrier et ses luttes.1° Au cours des années 50, il était encore possible de faire un travail pastoral dans le .monde ouvrier à travers les structures d\u2019Eglise.Cela, même après la déconfessionnalisation de Jacques Grand\u2019Maison: Encore qu'il ne faille pas extrapoler pour en tirer des conclusions trop générales, une expérience faite à Saint-Jérôme me parait ici révélatrice.Des efforts ont été tentés pour associer les professeurs du CEGEP, dans leur ligne à eux, à la lutte menée par les travailleurs de la Regent Knitting.Ces efforts, en pratique, n\u2019ont pas abouti.Les professeurs avaient peur de rencontrer les gens hors du secteur de leur compétence.De plus, ils se percevaient comme les riches d\u2019une société pauvre, et devaient s'avouer incapables de vivre de l\u2019intérieur les aspirations des plus pauvres qu\u2019eux.Enfin, le monde des enseignants, comme l'école elle-même, demeure centré sur lui-même et fort peu ouvert au milieu.L\u2019école, d\u2019ailleurs, c\u2019est la foire: personne ne s\u2019y retrouve plus dans ces appareils terriblement complexes, pas plus les professeurs que les étudiants ou leurs parents.La militance efficace est alors particulièrement difficile, sinon impossible.Je serais tenté de recommander ici à tous l\u2019utilisation de cet humble instrument de militance découvert, il y a déjà plusieurs années, par des travailleurs: la carte d\u2019environnement.Il s\u2019agit de dresser la carte des relations personnelles, des lieux fréquentés, des moments où l\u2019on se trouve dans tel groupe et dans tel lieu, des centres d\u2019intérêt.De faire ainsi sa \u201cgéographie\u201d amène à comprendre peu à peu bien des choses.A partir de soi.A partir de son quotidien.la CSN.Telle est peut-être la caractéristique principale de cette première phaçe.2° Dès le début des années 60, cela n\u2019est plus possible.S\u2019ouvre alors la phase de la lutte sauvage, ou encore de la violence de l\u2019essentiel: Saint-Jérôme est menacée de devenir une ville fantôme; devant les défis gigantesques qui se posent, -peu importe que l\u2019on soit curé ou militant syndical, chrétien ou pas.On ne se pose plus les questions \u201cpastorales\u201d: il faut agir, et agir vite.3° On prit alors peu à peu conscience que l\u2019Eglise pourrait aller à l\u2019océan.et que le Québec continuerait sa route! Les centrales syndicales s\u2019organisent.La plate-forme de rencontre des forces ouvrières n\u2019est plus identifiable à un regroupement de militants chré- Et l\u2019Eglise.300 NOVEMBRE 1974 tiens.C\u2019est la phase de l\u2019animation discrète.Le MTC prend la relève de la LOC.4° Surgissent un peu partout, à la fin des années 60, des efforts -de réinterprétation de l\u2019évangile pour tenir compte des dimensions socio-politiques et collectives de l\u2019existence humaine et fonder théologiquement les nouvelles expériences et les nouvelles intuitions au coeur même de l\u2019action pour changer, les structures de la société.C\u2019est la phase de la critique des institutions sociales et des rapports qui les sous-tendent: l\u2019évangile a quelque chose à voir avec le système social en place, il remet en cause les rapports instaurés dans la société sur les divers plans de l\u2019économie, de la culture, etc.5° Depuis le début des années 70, c\u2019est, liée à une profonde perplexité, la phase des approfondissements.On recherche les chemins de l\u2019évangélisation avec les travailleurs ordinaires, au coeur des communautés\\de travail, des groupes syndicaux, dans le train-train quotidien du monde du travail.Les baptêmes hâtifs et faciles, on s\u2019en rend bien compte, n\u2019ont pas touché vraiment le monde ouvrier; l\u2019évangile ne l\u2019a pas atteint.C\u2019est la phase de la maturation.Quelques pointes apparaissent; les, politisés chrétiens, par exemple.Mais on se sent pauvre et démuni.Retrouver une économie d\u2019intervention \u2014 et d\u2019évangélisation \u2014 dans le monde ouvrier, ce sera selon moi l\u2019affaire d\u2019une génération.Ce qui ne signifie pas qu\u2019on doive sonner la retraite.Si le cèdre met cent ans pour devenir adulte, raison de plus pour le planter dès aujourd\u2019hui.Les luttes concrètes et urgentes doivent se poursuivre, à partir de solidarités réelles.Mais le travail sera long, et il nous faut apprendre la patience.Ce sont des Vietnamiens du Nord, radicaux pourtant, qui ont récemment rappelé la patience à la gauche québécoise.Ces propos, je le sais, ont quelque chose d\u2019ambigu.Je ne voudrais pas qu\u2019ils viennent éroder les arêtes prophétiques de certaines militances.Mais il m\u2019apparâit de plus en plus nettement qu'il faut garder la \u201cbéance\u201d \u2014 l\u2019écart eschatologique \u2014 qui pousse continuellement à aller plus creux.La dramatique évangélique du mal et de la libération est plus profonde que ce qu\u2019on laisse parfois entendre.Le travail sera rude et long,, parce que, si l\u2019Eglise a réussi à faire des \"càids\u201d avec ceux qui sont restés, elle n\u2019a pas vraiment mordu, avec son message, dans la classe ouvrière.Dans les milieux sophistiqués, des cheminements plus nuancés sont peut-être possibles; dans la classe ouvrière, on rejette tout d\u2019un paquet.Relations: On dit pourtant de notre Eglise qu'elle a de profondes racines dans le monde ouvrier; que le christianisme chez nous demeure un christianisme populaire.Jacques Grand\u2019Maison: Je dois presque tout à ceux avec qui j\u2019ai travaillé depuis vingt ans.Au terme, je me sens pourtant d\u2019une terrible pauvreté.A chacune des étapes esquissées tantôt, j\u2019ai dû consentir à de difficiles conversions.Il me semble qu\u2019il en est un peu de même pour l\u2019Eglise d\u2019ici: à chaque vague, elle a dû donner un coup de barre.L\u2019Eglise \u2014 la nôtre \u2014 a des enracinements populaires indéniables.L\u2019Opération-Dignité, par exemple, contredit les grilles savantes.Mais, en schématisant les choses et en les simplifiant, on peut dire qu\u2019elle a cessé d\u2019être un pouvoir très important à Asbestos.Depuis lors, ce que l\u2019on appelle la pastorale ouvrière est comme bloquée.Je crains que bien des évêques et des pasteurs ne se fassent illusion: les cheminements seront longs, difficiles, exigeants.Il faudra y investir beaucoup.Il nous faudra réinventer ce que j\u2019appelle parfois une \u201céconomie\u201d fondée sur une \u201cspiritualité\u201d.La tradition chrétienne, avant d\u2019être une histoire, est une économie; en elle s\u2019intégrent et s\u2019articulent les engagements, les lectures d\u2019évangile, les théologies, la prière, les liturgies, les codes.Or nous avons perdu ce sens de l\u2019économie qu\u2019avaient les anciens Pères grecs.Comme le dirait Fernand Dumont, la vérité a supplanté la pertinence, mais c\u2019est à travers la pertinence qu\u2019on accède finalement à la vérité.Dans le monde ouvrier, on vit la vérité froide du travail pour ne retrouver après le travail que les pertinences folles des fins de semaines.En somme, il faut redonner corps et cohérence à de nouveaux discours, à de nouvelles interprétations reliées à de nouvelles solidarités vécues dans de nouveaux engagements.On commence à le faire.Je pense ici à une réflexion de Castro: \u201cComme il y a des marxistes qui sont assez naïfs pour croire qu\u2019il suffit de changer les structures, ainsi il y a des chrétiens assez naïfs pour croire qu\u2019il suffit de changer le coeur de l\u2019homme.\u201d Il nous faudra dépasser les deux \u201clectures\u201d parallèles des charismatiquès et des politisés; refuser le repli, mais non l\u2019approfondissement, pour inventer une action plus pertinente.Les chemins sont ici à inventer.De Marx à Jésus-Christ En premier lieu, il faut préciser que pour moi le christianisme et le marxisme ne sont pas deux entités distinctes et contradictoires.Je ne vis pas un rapport au christianisme et un rapport au marxisme.Je n\u2019ai pas une vie \u201cchrétienne\u201d et une vie \u201cmarxiste\u201d.Je vis: c\u2019est-à-dire que je.suis comme tout le monde (mais pas de la même façon) inséré dans une société concrète, celle du Québec.Cette insertion dans un monde concret est dynamisée par une foi, la foi en Jésus-Christ qui m\u2019invite et me pousse à transformer ce monde concret dans lequel je suis pour réaliser le \"Royaume\u201d.Pour transformer ce monde concret dans lequel je suis, le marxisme est un outil scientifique dont j\u2019ai besoin parce qu\u2019il me permet de comprendre et d\u2019analyser cbncrètement cette société concrète qu\u2019il me faut transformer.Je ne me sens pas écartelé entre ma foi en Jésus-Christ et l\u2019instrument scientifique d\u2019analyse qu\u2019est le marxisme.Pour moi, être chrétien ou marxiste est un faux dilemne, un faux problème.A mon avis, la façon de regarder ce problème, c\u2019est de se demander qui l\u2019a posé dans ces termes à forigine et qui tient encore à le poser dans ces termes?La réponse: pas les travailleurs.Si je remonte quelques années en arrière, je m\u2019aperçois qu\u2019auparavant, c\u2019était très différent pour moi que d\u2019être chrétien.D\u2019abord, j\u2019étais bien dans ma peau de chrétien.C\u2019était facile, car il s\u2019agissait de développer une spiritualité intérieure personnelle, de défendre les idées du beau, du bien, de l\u2019effort; de croire en l\u2019Eglise plus qu\u2019en Jésus-Christ; d\u2019être charitable, d\u2019aimer ses frères etc.Puis, je me mis à être moins bien dans ma peau.C\u2019était moins facile d\u2019être charitable et d\u2019aimer ses frères, quand la monnaie courante de ceux avec qui je commençais à travailler était de quémander sans cesse cette charité si facilement proclamée; quand aimer ses frères, c\u2019était aimer le propriétaire du taudis où vivaient beaucoup de ceux avec quj je travaillais.Enfin, je ne voulais plus être dans ma peau de chrétien quand cette Eglise que je connaissais était à l\u2019opposé de ce qu\u2019elle proclamait.Les principes, c\u2019est beau pour ceux qui peuvent se les permettre; quand on a,que la réalité devant soi, c\u2019est moins beau! Actuellement, quand je dis croire en Jésus-Christ, je devrais dire que je le découvre de plus en plus; il est difficile de faire le passage entre croire en une Eglise institution et croire dans la personne de Jésus-Christ.Etrangement, je dois dire que le marxisme m\u2019a aidé dans ma découverte du Raymond ASSELIN, travailleur social, Agence Lafontaine.NOVEMBRE 1974 301 Relations: N\u2019est-H pas paradoxal que les difficultés de l\u2019évangélisation, spécialement dans le monde ouvrier, aient été ressenties dès après que l\u2019Eglise, à Vatican II, se fut quelque peu ouverte au monde pour se mettre à son écoute?Jacques Grand\u2019Maison: Oui et non.L\u2019Eglise est la clé de voûte de Vatican II.Or on a redécouvert l\u2019Eglise, si l\u2019on peut dire, à Vatican II, au moment même où ici, au Québec, on la jetait par-dessus bord! On pourrait d\u2019ailleurs se référer à l\u2019expression de Jean XXIII: l\u2019Eglise a \u201couvert la fenêtre\u201d; elle est cependant restée dans la maison pour regarder le monde.Les initiatives pastorales issues\u2019 de Vatican Il ou dans sa foulée \u2014 création de conseils de pastorale, poursuite des réformes en catéchèse et en liturgie, etc.\u2014 n\u2019ont guère tenu compte du fait \u2022 que chez nous, par exemple, l\u2019école n\u2019était plus chose de l\u2019Eglise, mais bien chose de l\u2019Etat! Paradoxalement, les militants de l\u2019Action catholique avaient plus d\u2019autonomie avant qu\u2019après Vatican II; d\u2019où la \u201cdébarque\u201d.Et les foyers chrétiens se percevaient eux-mêmes comme plus libres et responsables avant qu\u2019après Humanae vitae; d\u2019où une nouvelle \u201cdébarque\u201d.Action catholique et foyers: c\u2019était là que l\u2019on trouvait les plus dynamiques contingents de militants chrétiens laies., Relations: Et le mouvement continue, semble-t-il.L\u2019Eglise officielle, d\u2019ailleurs, par ses pratiques et malgré ses discours, ne constitue-t-elle pas à certains égards un \u201cappareil de brouillage d\u2019ondes\u201d paralysant ceux qui s\u2019efforcent à articuler de nouveaux engagements en référence à l\u2019évangile?Ne peut-on pas prévoir ici d\u2019inéluctables ruptures?Jacques Grand\u2019Maison: Pleinement d\u2019accord.L\u2019instance chrétienne ne sera pas rétablie par les canaux que l\u2019Eglise offre actuellement.Relations: Mais le christianisme d\u2019ici semble par contre réfractaire aux ruptures et même aux simples discontinuités.Certaines querelles laissent voir que même la discontinuité relative instaurée par le dernier concile n\u2019a guère été digérée.Jacques Grand\u2019Maison: Encore faudrait-il se demander si quelque pédagogie a présidé aux réformes post-conciliaires.Les interventions des curés, dimanche après dimanche, ont souvent contredit les orientations de la catéchèse renouvelée.Et qu\u2019a-t-on fait pour aider à assumer l\u2019évolution sur le plan éthique?Notre Eglise est encore profondément marquée par le système clérical qui la régit et dans lequel s\u2019inscrivent la plupart des interventions dites pastorales.A mon sens, le synode sur l\u2019évangélisation sera ici un test de première importance.Consentira-t-on à lever, au nom de l\u2019essentiel, c\u2019est-à-dire au nom de cela même qui constitue la mission de l\u2019Eglise, les obstacles à l\u2019évangélisation qu\u2019on n\u2019a refusé de lever pour d\u2019autres raisons?Il y a des blocages qui empêchent de saisir ce qui se passe dans la vie réelle et les enjeux fondamentaux d\u2019ordre culturel, d\u2019ordre économique, d\u2019ordre politique.Relations: Y a-t-il des chances ou des promesses d\u2019avenir?EL si oui, où les voyez-vous?Jacques Grand\u2019Maison: J\u2019ai fait tantôt allusion à ma grande pauvreté.Je n'y reviens que pour signifier la fragilité de ce que je vais tenter de dire ici.10/ Il nous faudra consentir ayx cheminements lents et durs pour instaurer des raccords de qualité \u2014 en termes de libération d\u2019un peuple ou du peuple et d\u2019affirmation du monde ouvrier \u2014 entre certains enracinements évangéliques et les luttes menées par les travailleurs.L\u2019opération qualité compte ici, et non pas que nous soyons une \u201cgrosse gang\u201d! Songeons à la parabole du grain de sénevé.Dans un contexte foncièrement différent de celui que nous avons connu, il nous faudra, avec des travailleurs qui ne sont pas chrétiens, rouvrir le dossier religieux que plusieurs ont fermé ou croient avoir fermé.Il nous faudra renoncer aux grandes oeuvres pour militer humblement, à l\u2019affût lie l\u2019heure de l\u2019Esprit saint, avec de grandes exigences de qualité et de pertinence.Avec patiencè et sans illusion: même ceux qui vont encore à la messe le dimanche peuvent être fort loin de l\u2019Eglise.2° Un travail de critique sera à faire.Mon expérience de militance au MTC m\u2019a appris que les mutations profondes sont possibles, mais qu\u2019elles ne se font pas le plus souvent dans les lieux de la pastorale ordinaire.Des affrontements sont ici prévisibles.Ils sont d\u2019ailleurs préfigurés dans l\u2019exclusion des paroisses de certains prêtres militant en milieu ouvrier.Je forme ici le voeu qu\u2019on ne joue pas la carte du repli.Si je souhaite que les hommes demeurent vraiment libres, je souhaite également que l\u2019instance d\u2019interpellation soit maintenue à l\u2019intérieur de l\u2019Eglise pour permettre une nécessaire ventilation.3° La petite histoire est sans doute grosse de riches leçons: dans la lutte des travailleurs de la Regent, à Saint-Jérôme, des militants chrétiens se sont résolument engagés.On a souhaité leur repli, lors de l\u2019occupation de l\u2019usine, \u2014 selon une stratégie mal engagée, je le reconnais, \u2014 pour qu\u2019ils évitent d\u2019être compromis.Les \u201cpasteurs\u201d souhaitaient le retrait; les \u201cmilitants\u201d ont refusé.Si l\u2019on attend que les voies soient chrétiennes \u201cde bout en bout\u201d, pour reprendre une expression de Paul Ricoeur, on manquera le bateau.Il nous faudra consentir aux luttes qui salissent les mains.Relations: Que peuvent apporter ici les intellectuels et, plus précisément, les théologiens?Quel peut être ici le rôle, par exemple, d\u2019une faculté de théologie?Jacques Grand\u2019Maison: Le corps des théologien \u2014 exception faite de certains individus qui acceptent la confrontation non pas dans les nuages, mais dans des choses compromettantes, c\u2019est-à-dire où il y a à payer! \u2014 est un monde de purs.Les idées audacieuses sont .avancées aisément dans des cercles d\u2019initiés, mais qui ose les proposer sur la place publique?Comme me disait déjà un pasteur: je n\u2019avance pas si je ne suis pas absolument sûr! Belle façon d\u2019éviter l\u2019histoire.Dans les facultés de théologie, même si certaines évolutions se dessinent, professeurs et étudiants sont peu habitués à se colletailler avec des enjeux réels et compromettants.On a développé une étonnante capacité de rendre inoffensives la réflexion et les options elles-mêmes.Il en est ainsi, d\u2019ailleurs, pour bipn d\u2019autres groupes.Certaines communautés religieuses ont joué chez nous un rôle de très grande importance dans le passé.N\u2019ayant plus les jeux en mains, malgré qu\u2019elles puissent parfois compter jusqu\u2019à 3,000 membres, elles se replient.Un des objectifs poursuivi par bien des pasteurs, cela est clair, consiste à recréer un terrain où on soit maître de la situation \u2014 maître à bord! Sans quoi on refuse de jouer.Sur le terrain des autres, en coude à coude avec les incroyants dans une confrontation de qualité, on se sent mal à l\u2019aise.J\u2019ai personnellement vécu mes vrais affrontements, mes vrais tests aussi, dans le monde ouvrier d\u2019abord, et non pas dans les facultés et dans les structures d\u2019Eglise.C\u2019est dans le monde ouvrier que j\u2019ai appris que les raccords faciles ne sont pas possibles.302 NOVEMBRE 1974 Relations: Est-H possible de briser certaines contradictions particulièrement manifestes?Par exemple, l\u2019Eglise d\u2019ici promet encore la dépendance,' la réconciliation rapide, etc., alors que, dans le monde du travaH, on commence à se tenir debout, on apprend à mener des luttes jusqu\u2019au bout.Jacques Grand\u2019Maison: C\u2019est précisément ce qui, à mon sens, rend les enjeux du prochain synode si importants: il faut ouvrir et aérer un sous-sol idéologique trop longtemps fermé.A quoi bon répéter: \u201cl\u2019Eglise, c\u2019est vous!\u201d si les interventions pastorales, des agissements romains jusqu\u2019au récent document des évêques canadiens sur la formation de la conscience, contredisent dans les faits cette affirmation de Vatican II?et si la moindre initiative de discernement spirituel est taxée au départ de subjectivisme et d\u2019arbitraire?Par ailleurs, il faut ménager ses é-nergies.Il y a tant de choses passionnantes à vivre \u2014 et qui commencent à se vivre \u2014 dans d\u2019autres pays que celui du monde pastoral, qu\u2019on se sent las parfois de travailler à lever les obstacles.et qu\u2019on choisit alors d\u2019auires terrains de bataille.Il reste que je ne puis me situer face à l\u2019Eglise comme je le ferais face à d\u2019autres instances institutionnelles.D\u2019ailleurs, en dépit du système clérical et du modèle tridentin qui marquent trop notre Eglise, celle-ci garde un visage sympathique à certains égards: l\u2019Eglise, dans la tradition catholique surtout, garde cette allure de foire qui me plaît et que je trouve attachante.On y trouve le meilleur et le pire.Et toute sorte de gens.Je sais que je vivrai des tas de choses avec des non-chrétiens; que je partagerai avec eux bien des aspirations; que j\u2019aurai â me confronter avec eux à bien des problèmes sur le plan de la rationalité économique ou politique, où la foi chrétienne n\u2019a guère à voir.Je n\u2019ai aucun goût de baptiser hâtivement les choses.Mais j\u2019ai besoin de retrouver des chrétiens pour explorer avec eux, à partir d\u2019engagements profanes et qui doivent demeurer tels, l\u2019évangile de Jésus-Christ.C\u2019est par là peut-être que se fera, par morceaux et déjouant sans doute nos calculs, une nouvelle convergence qui sera l\u2019oeuvre de l\u2019Esprit.Sans se croire le commandant du bateau, être un ferment d\u2019espérance dans un champ limité.pourquoi pas?UNE EXPÉRIENCE DE VIE.A 50 ANS Dans le temps, j\u2019allais à la paroisse, je ne me posais pas de questions.C\u2019est vers 1968 que j\u2019ai commençé à me réveiller, avec l\u2019arrivée des Fils de la Charité.A l\u2019église, on parlait de nos problèmes; c\u2019était nouveau, ça nous concernait.\u201e jC Les Fils de la Charité étaient pour l\u2019ouvrier, ils nous disaient qu\u2019on avait des droits, même plus, ils nous faisaient agir, ils nous parlaient du syndicalisme qui nous permettait de nous défendre.Je me demande pourquoi il y avait des gens qui se choquaient contre moi, pour mes idées qu\u2019ils disaient' \u201crévolutionnaires\u201d; eux aussi, c\u2019étaient des travailleurs comme nous.Il faut se rappeler qu\u2019on avait toujours entendu les curés nous dire qu\u2019il faut être soumis à l\u2019employeur, aux lois, qu\u2019il faut respecter les autorités.Bien souvent, j\u2019avais le goût de me défendre, mais je croyais que je ne pouvais plus faire ma religion si je me défendais.Les Fils de la Charité, eux, ne prêchaient pas la soumission, ils nous apprenaient à nous défendre.Pour moi, c\u2019était la première fois que je voyais des prêtres dans les problèmes concrets des ouvriers, dans la rue.J\u2019ai compris bien des choses grâce à eux, mais il fallait m\u2019ouvrir les yeux.J\u2019ai commençé à croire au syndicat et à appuyer mon mari.Avant, je lui disais toujours: \u201cFais attention, si tu perdais ta place\u201d - Ou encore, lorsqu\u2019il menait une lutte dans son syndicat pour obtenir la rotation des jobs: \u201cPourquoi te donner tant de troubles?\u201d Il m\u2019expliquait que c\u2019était pour qu\u2019il y ait plus de justice pour tous les gars.C\u2019était la même chose que les fils faisaient avec les assistés sociaux.Ils leur disaient qu\u2019ils n\u2019étaient pas responsables d\u2019être \u201csur le Bien-Etre\u201d, quails n\u2019avaient pas à se jeter la pierre les uns aux autres, mais de se regrouper ensemble pour défendre leurs droits.C\u2019était un scandale à ce moment-là, cela faisait mal aux gros en place.Une connaissance de mon mari, un gros commerçant de la place, critiquait les fils, il les trouvait révolutionnaires parce / - qu\u2019ils se mettaient du côté des ouvriers, des assistés sociaux.Cette petite élite locale s\u2019est retirée progressivement de l\u2019église.pas seulement retirée, mais ils envoyaient lettre sur lettre à l\u2019archevêché, et avec toutes leurs pressions, quand les Fils de la Charité ont demandé de l\u2019aide, on ne leur en a pas donné et plus, on en a profité pour les mettre dehors.Cela me rappelle quand je suis allée voir Charbonneau et le chef: j\u2019ai compris 6ien des choses; ce qui se passait de ce temps-là est encore vrai aujourd\u2019hui.Et en remontant encore plus loin dans la petite histoire du Québec de Léandre Bergeron, je me rends compte que c\u2019est depuis le début de la colonie que l\u2019Eglise s\u2019est appuyée sur les gros.Aujourd\u2019hui, quand je vois cette Eglise, ce qu\u2019elle charrie, quand j\u2019ai découvert que le clergé était avec la bourgeoisie, je ne peux plus rester avec eux.J\u2019ai décidé que je ne voulais plus être à la remorque d\u2019une Eglise qui nous empêche d\u2019avancer.Il y a des valeurs chrétiennes qui se vivent en dehors de l\u2019église (la bâtisse), c\u2019est là qu\u2019il faut les vivre.Avant, je pie sentais coupable quand je n\u2019allais pas à la messe le dimanche.Mais j\u2019ai compris que la religion, ce n\u2019est pas une heure la semaine.Avant, je me reposais les sept soirs de la semaine.Maintenant, je me repose le dimanche matin.Aujourd\u2019hui, pour moi, ma religion, ce sont les actions concrètes que je fais dans le quartier, à la Coop, le cours sur l\u2019alimentation, etc.Je me réunis chaque mois avec un groupe de chrétiens engagés qui font la même recherche que moi au plan de la foi.Mais il me semble que j\u2019ai moins besoin de ressourcement parce que je vois plus clair qu\u2019avant.J\u2019ai une vision de ce que c\u2019est qu\u2019être chrétien.Berthe BEDARD, Pointe-Saint-Charles.NOVEMBRE 1974 303 DE LA FRANCE AU QUÉBEC: orientations des militants ouvriers chrétiens par Irênée Desrochers Depuis quelques années, de plus en plus de chrétiens du milieu ouvrier en France ont opté pour le socialisme.L\u2019Eglise a accentué son dialogue avec eux, en bonne partie à travers des regroupements de militants chrétiens comme ceux de l\u2019Action catholique ouvrière (l\u2019ACO) et de la Jeunesse ouvrière chrétienne (la JOC-JOCF).Elle le fait surtout par l\u2019intermédiaire des évêques qui font partie de la Commission épiscopale française du monde ouvrier (la CEMO) et qui, à ce titre, cherchent très activement le dialogue avec les \u201cchrétiens ayant fait l\u2019option socialiste\u201d.Cet intérêt, autant celui de ces militants chrétiens que celui des évêques de la CEMO, a le don de déclencher régulièrement, dans l\u2019ensemble de l\u2019Eglise de France,.des débats assez passionnés qui ne sont pas sans portée pour nous.Le Québec, en effet, à son échelle et dans le cadre particulier qui est le sien, affronte, graduellement, un peu le même genre de problèmes.Les militants chrétiens dans notre milieu L\u2019ACO se situe Avant de se décrire elle-même dans sa spécificité, J\u2019ACO tient toujours à se situer dans le mouvement ouvrier, ces organisations, très distinctes de l\u2019ACO, que sont les syndicats, les associations familiales, les partis politiques, etc.C\u2019est là que ses militants poursuivent leur \u201caction\u201d.Des militants chrétiens doivent d\u2019abord se sensibiliser à la condition ouvrière et participer aux luttes de la classe ouvrière, dans le milieu et le mouvement ouvrier.D\u2019après le Rapport d\u2019orientation de 1974, la condition ouvrière demeure essentiellement marquée par l\u2019oppression, l\u2019insécurité et la mise à l\u2019écart des responsabilités, sur les lieux de travail, les lieux d\u2019habitation et de consommation, à l\u2019école et dans le secteur de la santé.Les évolutions de la société capitaliste aggravent cette condition, par la concentration du capital et le développe- ouvrier, de même que tous ceux qui s\u2019intéressent aux problèmes du mouvement ouvrier au Québec, pourront retrouver par ricochet, à travers ce type de recherches et de discussions qui se déroulent en France, un bon stimulant à leur réflexion sur certains problèmes d\u2019ici.L\u2019Action catholique ouvrière de France tient une Rencontre nationale à tous les trois ans.Celle de 1974, la 10e Rencontre du genre, eut lieu du 10 au 12 mai; 800 délégués représentaient environ 25,000 membres regroupés en 2,300 équipes.Cette Rencontre nationale eut lieu en présence de neuf évêques, membres de la CEMO.i L\u2019ACO prépare sa Rencontre nationale en publiant un Rapport moral et un Rapport d\u2019orientation (1).Ces rapports sont l\u2019objet de discussions avant le congrès et au congrès lui-même.Tous ces débats servent à préparer des résolutions et une \u201cDéclaration finale\u201d (2).ment des sociétés multinationales.Il y a, de plus, par la grande presse et les mass media, une mise en condition psychologique et idéologique des travailleurs qui vise à leur faire accepter la situation actuelle.Par la lutte, la classe ouvrière refuse la condition qui lui est faite et vise des changements profonds de la société.Malgré la répression qui prend diverses formes.Cette action dans le mouvement ouvrier, constate l\u2019ACO, conduit la classe ouvrière à découvrir de plus en plus l\u2019importance de la dimension politique de la condition et de l\u2019action ouvrières, et la nécessité de l\u2019action politique.Selon la \u201cDéclaration finale\u201d de la rencontre- 1974, la classe ouvrière vise donc de plus en plus, par ses organisations, \u201cla disparition de la société capitaliste et la construction d\u2019une société socialiste\u201d.En parti- culier, la rencontre nationale de 1974 se tenant vers la fin de la campagne électorale pour les élections présidentielles, l\u2019ACO a constaté que cette campagne électorale, dans laquelle les travailleurs et leurs organisations étaient partie prenante, apparaissait comme l\u2019espoir de tout un peuple et \u201cune étape vers la construction d\u2019une société socialiste\u201d.C\u2019était le sens que prenait, pour les différents courants de la classe ouvrière, la canditature de la gauche.Ce passage de la déclaration finale fut très applaudi.L\u2019ACO constate enfin que les travailleurs prennent conscience que la lutte de classe leur est imposée.Les \u201cluttes de la classe ouvrière\u201d deviennent la \u201clutte des classes\u201d.L\u2019ACO, s\u2019étant bien située dans le milieu ouvrier et l\u2019action du mouvement ouvrier, peut ensuite aborder l\u2019action qui lui est propre.Découvrir Jésus-Christ.\u2014 L\u2019action de la classe ouvrière, c\u2019est-à-dire ses efforts de libération, ses luttes, sa lutte, manifestent ce que Jésus-Christ révèle aux hommes.Cette participation aux luttes, dans le dynamisme du mouvement ouvrier, est le chemin privilégié pout découvrir et rencontrer Jésus-Christ, car Jésus-Christ se révèle dans la lutte pour la libération de l\u2019homme.Il y précède les hommes par l\u2019action de son Esprit; c\u2019est lui qui a l\u2019initiative.Il s\u2019agit pour les militants chrétiens de repérer les signes qui manifestent la présence de l\u2019Esprit dans les actes de combat, puisque une histoire de Salut se déroule dans l\u2019histoire ouvrière.Les militants ouvriers chrétiens cheminent ainsi avec les autres travailleurs; à la recherche de Jésus-Christ.Ce sont des \u201cchercheurs de Dieu\u201d.Révéler Jésus-Christ.\u2014 Vivant de cette rencontre de Jésus-Christ, les militants doivent le révéler dans la classe ouvrière, en être les témoins fidèles.Témoins lucides et 304 NOVEMBRE 1974 engagés, dont la vie est transformée, pour préparer la rencontre collective de la classe ouvrière avec Jésus-Christ.Voilà le sens de l\u2019ACO.Car s^ul Jésus-Christ peut répondre au désir de la libération complète et définitive des hommes.Tout en cherchant avec tous les autres de la classe ouvrière un sens à leur combat, les militants chrétiens veulent partager Jésus-Christ avec eux.En Eglise.\u2014 Dans la classe ouvrière, on révèle Jésus-Christ en Eglise (RO, p.29).Dans la lutte du mouvement ouvrier pour la libération de l\u2019homme, les militants chrétiens, par l\u2019ACO, contribuent \u201cà la naissance et à la vitalité de l\u2019Eglise de Jésus-Christ en classe ouvrière\u201d.L\u2019ACO travaille au regroupement Malgré toute la lucidité demandée aux militants chrétiens, on croit percevoir ici et là des difficultés, sinon des subtilités, des obscurités ou des ambiguïtés.Cela paraît à peu près inévitable, puisqu\u2019il s\u2019agit du vécu, de la pratique sociale, de luttes dans un monde très conflictuel.D\u2019où, la difficulté de comprendre le sens exact attribué à certains mots.Socialisme et foi.L\u2019ACO elle-même fait-elle de la politique?Estelle socialiste?Elle prendra toujours soin de noter la diversité qu\u2019elle retrouve dans la classe ouvrière.Il ne s\u2019agit pas seulement de rassembler des militants ouvriers qui sont divers jusque dans l\u2019expression de leur foi (RO, p.29), mais d\u2019accueillir dans l\u2019ACO l\u2019expérience d\u2019une diversité dans les cheminements, prises de conscience et formes de participation à l\u2019action des travailleurs (RO, p.8).L\u2019ACO constate que les options, les projets de la classe ouvrière, \u201cde plus en plus nettement, se sont situés dans le courant socialiste\u201d (RM, p.6); mais elle constate aussi que les recherches pour une société socialiste sont \u201cvécues diversement\u201d (RO, p.14).Dans sa \u201cdéclaration finale\u201d, en parlant de la campagne des élections présidentielles, l\u2019ACO reconnaît que, dans le courant socialiste, il y a \u201cles différents courants\u201d de la classe ouvrière, faisant ainsi allusion au Parti socialiste, au Parti communiste, au PSU, aux autres partis de gauche ou d\u2019extrême gauche.Il y a donc, coh-crètement, des socialismes, des partis politiques dans le courant socialiste.\ti.des travailleurs de diverses tendances et de tous les témoins de Jésus-Christ dans la classe ouvrière.De plus, donnant priorité à la qualité de leurs\" liens avec Jésus-Christ et à la construction de l\u2019Eglise en classe ouvrière, les militants chrétiens apportent leur contribution à la construction d\u2019une Eglise vraiment universelle.Ils sont habitués aux difficultés, tensions et incompréhensions avec des chrétiens d\u2019autres milieux, et acceptent de partager avec éux leur découverte de Jésus-Christ, car ces derniers, en luttant eux aussi pour une société plus juste, contribuent à construire l\u2019Eglise universelle appelée à rassembler tous les hommes de toutes les classas.L\u2019ACO définit son rôle spécifique comme étant celui \u201cd\u2019accompagner, dans leur réflexion, ceux de ses membres qui ont fait un choix socialiste\u201d (RM, p.7).Il ne s\u2019agit pas, pour l\u2019ACO, \u201cde définir le socialisme\u201d (RM, p.7).\u201cIl ne s\u2019agit pas de faire de l\u2019AÇO un lieu de confrontation des organisations ouvrières/ de leurs projets, de leurs stratégies; c\u2019est dans le mouvement ouvrier et dans l\u2019action que les militants ont à faire ces approfondissements nécessaires\u201d (RO, p.13).Dans leur réflexion comme chrétiens, les membres de l\u2019ACO cherchent \u201ccertaines résonances\u201d entre leur option politique et l\u2019Evangile (RO, pp.9 et 12), une cohérence, comme le dit Paul VI dans sa lettre au cardinal Roy (n.46), entre leurs options et l\u2019Evangile.De fait, cette option politique est socialiste.Les chrétiens, en ACO, cherchent donc, dans leur action politique, à rencontrer Jésus-Christ, à le \u201crévéler\u201d aux autres à leur tour, à \u201cpartager\u201d avec eux cette découverte.\u201cC\u2019est sur ce chemin privilégié de la rencontre collective de la classe ouvrière et de Jésus-Christ que se situe délibérément l\u2019action de l\u2019ACO\u201d (RO, p.14).En conclusion, on serait porté à dire que l\u2019ACO elle-même ne fait que constater ce qui se passe dans la classe ouvrière; elle accompagne cette réflexion, à la lumière de l\u2019Evangile, en cherchant le Jésus-Christ qui se révèle dans cette action pour la libération.Ce sont les travailleurs eux-mêmes ét leurs organisations, bien distinctes de l\u2019ACO, qui font de la politique, prennent l\u2019option socialiste et choisissent tel ou tel parti politique.Les explications que donne l\u2019ACO de son action propre peuvent parfois paraître subtiles.Elles l\u2019exposent, en pratique, à être mal comprise, surtout par des chrétiens d\u2019autres milieux sociaux.Si l\u2019ACO est un groupement d\u2019E-glise et que l\u2019Eglise, en principe, en vertu de l\u2019Evangile lui-même, n\u2019est pas nécessairement socialiste, comment l\u2019ACO peut-elle appuyer la candidature de gauche?L\u2019ACO répondra sans doute qu\u2019elle ne le fait pas, du moins pas directement, mais que ses membres le font.Par ailleurs, il semble bien que l\u2019action propre de l\u2019ACO la pousse concrètement à des réflexions inséparables d\u2019une réflexion directe sur les options dans lesquelles ses membres s\u2019engagent.C\u2019est ainsi que l\u2019ACO décide de poursuivre la réflexion sur le socialisme, en partant du \u201cProgramme commun\u201d de la gauche - voilà qui est assez précis -, et de s\u2019interroger \u201csur les problèmes de tactique et de stratégie du mouvement ouvrier, sur les idéologies qui servent de base aux divers projets socialistes\u201d (RM, p.7); elle doit chercher à distinguer \u201cles analyses, tactiques et projets des organisations ouvrières dans ce qu\u2019ils ont de commun et' de divergent\u201d (RO, p.14).N\u2019est-ce pas là frôler le concret et le détail de la politique d\u2019assez près?Mais est-ce vraiment faire de la politique?L\u2019ACO se sent compromise, dit-elle.\u201cPar ses membres, l\u2019ACO est compromise vitalement dans les choix fondamentaux du mouvement ouvrier pour la libération de l\u2019homme\u201d (RO, ' p.8).Est-ce le signe d\u2019une certaine ambiguité devant la difficulté de répondre à l\u2019objection?N\u2019est-ce pas plutôt l\u2019expression d\u2019un engagement dont l\u2019ACO est fière, quand elle se dit \u201ccompromise vitalement\u201d?Enfin, l\u2019ACO, tout en travaillant au regroupement des militants des divers courants, pour faire, en révision de vie, une réflexion à la lumière de l\u2019Evangile, cherche à le faire sans toutefois confondre foi et projet politique, sans \u201cannexer\u201d Jésus-Christ, sans \u201cutiliser\u201d l\u2019E-vangile pour essayer de justifier Subtilités ou difficultés véritables?NOVEMBRE 1974 305 par lui ces options politiques, se contentant seulement de constater des \u201crésonances\u201d entre ces options temporelles et l\u2019Evangile (RO, pp.9, 12, 16, 18, 21).Les combats politiques, les grands débats sur le socialisme, dit l\u2019ACO (laissant entendre qu\u2019ils ne se font pas comme tels à l\u2019intérieur de l\u2019ACO elle-même), se font \u201cà l\u2019intérieur du mouvement ouvrier, entre organisations syndicales CGT-CFDT, entre partis politiques\u201d (RM, p.5).Lutte des classes et Evangile.- Le sens exact que donnent les militants chrétiens de l\u2019ACO à l\u2019expression \u201cla lutte des classes\u201d n\u2019est pas toujours facile à comprendre.Il est clair, d\u2019abord, que l\u2019ACO, cherchant à approfondir certaines questions comme \u2019\u2019marxisme et foi\u201d (RM, p.9), n\u2019hésite pas à repousser \u201cune foi moralisante, plus soucieuse de convertir les autres que de les écouter, que de connaître les conditions de vie et de travail imposées à la classe ouvrière, que d\u2019apprécier les événements et les réactions ouvrières à la lumière d\u2019une analyse declasse\u201d (RO, p.19).L\u2019action dans' laquelle le militant chrétien doit s\u2019engager est celle d\u2019une classe ouvrière qui vit \u201cdans une société divisée par la lutte de classe\u201d (RO, p.34).Surtout, les travailleurs prennent conscience, dit la déclaration finale de-i\u2019ACO, que la'lutte de classe leur est imposée.Mais, \u201cl\u2019action ouvrière, en s\u2019attaquant à l\u2019oppression, ne vise pas à établir une société dans laquelle la classe ouvrière deviendrait à son tour dominatrice et source d\u2019oppression pour les autres catégories sociales\u201d (RO, p.11).Au contraire, Jésus-Christ invite à participer à son projet d\u2019amour sur le monde, et par conséquent \u201cla loi fondamentale de la transformation des sociétés, c\u2019est l\u2019amour\u201d.Une communauté fraternelle, de militants solidaires, a pour fondement l\u2019amour vécu.Des hommes s\u2019organisent pour lutter et vaincre l\u2019injustice, mais en vainquant en eux-mêmes les individualismes et les égoismes qui s\u2019opposent à la solidarité qu\u2019exige la lutte collective.Ils doivent se dépasser eux-mêmes pour être solidaires et amener ainsi la classe ouvrière à se tenir debout et à marcher en peuple.Cette action suppose une conversion personnelle à l\u2019amour.L\u2019ACO conclut: \u201cCe souffle d\u2019amour qui soulè- ve, regroupe, multiplie des communautés dans l\u2019action, .nous osons l\u2019appeler l\u2019Esprit de Jésus-Christ\u201d (RO, p.16).Le militant chrétien veut ainsi bâtir l\u2019Eglise en classe ouvrière, à condition que ce soit une Eglise universelle pour tous les hommes de toutes les classes, car tous doivent lutter contre l\u2019injustice.Mgr Maziers, archevêque de Bordeaux, a adressé la parole à la Rencontre nationale de 1974 (il l\u2019avait fait aussi à celle de 1971), à titre de président de la Commission épiscopale du monde ouvrier (CEMO) (3).Il représente l\u2019Eglise officielle.^ En 1971, il avait avoué que les relations pastorales avec le monde ouvrier étaient devenues plus vraies, plus difficiles et plus exigeantes.Constatant qu\u2019il y a comme une coupure psychologique entre l\u2019Eglise et le monde ouvrier en France, il avait fait ressortir les difficultés du dialogue.En 1974, rappelant la déclaration du 1er mai 1972 de la CEMO, \u201cPremière étape d\u2019une réflexion de la CEMO dans son dialogue avec des militants chrétiens ayant fait l\u2019option socialiste\u201d (4), il répète que les évêques sentent le besoin d\u2019écouter, et d\u2019entrer comme dans une \u201cgrande révision de vie\u201d, ensemble avec les militants chrétiens du milieu ouvrier.Mais les mots par lesquels les militants expriment leur expérience humaine (conscience de classe, lutte de classes, libération collective, socialisme) requièrent de la part des évêques \u201cune compréhension du sens\u201d que les travailleurs chrétiens leur donnent.Cheminant avec les militants, ils sentent le besoin d\u2019analyses plus précises et d\u2019un approfondissement théologique et spirituel.Ils prennent donc une attitude de recherche qui leur paraît très importante pour le travail d\u2019évangélisation du monde ouvrier.L\u2019appui de la CEMO à l\u2019ACO trans perce à travers tout un langage qui est commun aux deux.Mgr Maziers parle de chemin privilégié, de certaines résonances, de la recherche de Dieu qui passe par l\u2019action des travailleurs, etc.; il utilise nombre d\u2019expressions qui reviennent comme un écho familier aux militants de l\u2019ACO.Mais il y a aussi comme une réserve et une prudence Le lecteur songe donc à deux questions sur lesquelles réfléchir: une analyse purement rationnelle du combat social nécessaire exige-t-elle une lutte de classes?une analyse théologique du contenu de l\u2019Evangile indiquerait-elle que la position exprimée par l\u2019ACO est suffisamment nuancée et complète?qui s\u2019expriment dans la communication de Mgr Maziers.C\u2019est qu\u2019il y a des difficultés ressenties.Evangile et lutte des classes.\u2014 L\u2019une de ces difficultés a trait à l\u2019expression \u201cla lutte des classes\u201d.En 1974, Mgr Maziers semble délibérément éviter d\u2019employer lui-même cette expression à caractère technique, se contentant, en passant, de parler du partage \u201cà travers les luttes, les conflits qui marquent les relations humaines\u201d.Il est vrai qu\u2019il avait traité assez longuement de cette question, devant l\u2019ACO, en 1971.Devant une AC O qui utilise carrément l\u2019expression classique \u201clutte des classes\u201d, il avait mis quelques accents, ajouté peut-être quelques nuances, afin de mieux préciser la nature de la lutte qu\u2019un chrétien peut mener.Ce faisant, Mgr Maziers risquait évidemment de paraître désamorcer tout le processus de la lutte, alors qu\u2019il continuait de parler lui-même de \u201ccombat pour la libération\u201d, \u201cà travers les conflits de classes\u201d.Il rappelait d\u2019abord des citations de l\u2019ACO elle-même: la lutte des classes n\u2019est pas pour les chrétiens le fruit d\u2019une idéologie, l\u2019affirmation d\u2019un principe d\u2019action, mais un fait historique qui s\u2019impose; cette lutte n\u2019implique pas la haine, mais est porteuse de fraternité et de libération, non seulement pour la classe ouvrière, mais encore et finalement pour tous les hommes.Puis, il ajoutait: Après vous avoir lu et écouté, il me semble que par \u201clutte des classes\u201d vous entendez le combat fraternel et collectif que depuis longtemps vous êtes obligés de mener pour participer d\u2019une manière plus humaine à la vie du monde.Ce combat se veut en fidélité aux exigences de justice et de respect de l\u2019homme qui découlent de notre foi en Dieu.Ce combat pour la libération de l\u2019homme ne se limite pas à la transformation des structures car l\u2019homme a besoin, an plus intime de lui-même, d\u2019être libéré du mal.Seul le Christ peut réaliser cette libération totale.Appuis, accents et nuances 306 NOVEMBRE 1974 L\u2019unité des chrétiens sera d\u2019autant plus vraie qu\u2019elle tiendra compte des conditions d\u2019une vraie rencontre fraternelle à travers les conflits de classes.C\u2019est la force de l\u2019amour du Christ vécu au coeur de leurs responsabilités temporelles qui doit faire des chrétiens des artisans de justice et de réconciliation (5).La vie en Eglise.\u2014 En 1974, ce n\u2019est que très indirectement que Mgr Maziers touche à ce problème de la nature de la lutte, lorsqu\u2019il aborde le problème de la vie en Eglise.Rappelant le souci, dont témoigne le Rapport d\u2019orientation, de contribuer à \u201cla naissance de l\u2019Eglise' en classe ouvrière\u201d, il met l\u2019accent sur la qualité de cette vie en Eglise: La qualité de la vie en Eglise dépend du regroupement, c\u2019est-à-dire de l\u2019accueil dans des équipes de tous ceux qui cherchent Jésus-Christ dans la classe ouvrière par des chemins différents.La qualité de la vie en Eglise dépend du partage que vous consentez avec tous ceux qui sont partie prenante de sa construction en classe ouvrière (Action catholique de l\u2019enfance, JOC, JOCF, prêtres, religieuses et évêques).La qualité de la vie en Eglise dépend enfin de la conscience que nous avons d\u2019apporter notre part à la construction de î\u2019Eglise universelle.Le Mystère du Christ ne se limite pas à ce que nous découvrons aujourd\u2019hui en classe ouvrière et nous devons accepter de partager avec tous ceux et celles qui, dans d\u2019autres milieux, d\u2019autres cultures, sont aussi des chercheurs de Dieu.La richesse de notre foi dépend essentiellement de ce partage à travers les luttes, les conflits qui marquent les relations humaines (6).La Jeunesse ouvrière chrétienne - le plus important de tous les mouvements de jeunesse ouvrière en France - a tenu cette année, du 29 juin au 1er juillet, l\u2019un de ses grands rassemblements nationaux.Il n\u2019y avait pas eu de semblable réunion de masse des jocistes depuis sept ans.Près de 40,000 jeunes ont participé à ce congrès.Ce fut une fête, un dialogue, un appel à l\u2019action.Plus expressifs que les \u201canciens\u201d de l\u2019ACO, les jeunes ont chanté, crié, étudié, prié, et se sont montrés plus provocants aussi.La grande presse s\u2019est plue à souligner certains contrastes, en demandant si c\u2019était un meeting politique ou une assemblée religieuse(7), en soulignant le contraste, à la séance de clôture, entre la présence, plutôt discrète, de trois ou quatre é-vêques et celle, plus voyante, des représentants de la gauche qui s\u2019étaient empressés d\u2019accepter l\u2019invitation qui leur avait été faite.Il y avait, du côté des syndicats ou- vriers, non seulement la délégation, de la CFDT à tendance socialiste, mais celle de la CGT à tendance communiste; et, du côté des partis politiques et des mouvements de gauche, non seulement les délégués du Parti socialiste, mais ceux du Parti communiste et du mouvement de la Jeunesse communiste de France.On a réservé un accueil chaleureux au secrétaire du Parti communiste, M.Georges Marchais, accompagné de quelques hauts gradés du parti.Il y eut à ce congrès des moments difficiles à comprendre pour ceux qui ne sont pas de ce milieu, tel celui où les jeunes de la JOC ont chanté l\u2019In-temationale(8).Par contre, il y eut aussi une tempête d\u2019applaudissements quand l\u2019un d\u2019eux proclama la foi de l\u2019assemblée en disant: \u201cA travers notre libération, la JOC croit que c\u2019est Jésus-Christ qui est à l\u2019ouvrage!\u201d C\u2019est à tout rompre que des milliers de jeunes ont acclamé le texte de saint Jean qui parle de l\u2019amour.Au cours de la messe de clôture, Mgr Maziers a fait une brève intervention où il disait: \u201cVous avez une place à prendre de fils et dê filles de Dieu dans la construction de l\u2019Eglise en Deux semaines après le congrès de la >JOC, à l\u2019occasion de la fête nationale des Français, le 14 juillet, Mgr Elchinger prononçait dans sa cathédrale de Strasbourg, devant nom-\u2019 bre de notables et, d\u2019une certaine façon, dèvant toute la France, une allocution destinée à ne pas passer inaperçue.Ce fut bien le cas.Dans une première partie de son homélie, il traite de la liberté offerte actuellement aux jeunes dans un monde où \u201con s\u2019habitue à appeler blanc ce qui est noir\u201d.Mais c\u2019est surtout la deuxième partie qui nous intéresse ici: il s\u2019agit du \u201cglissement de l\u2019Eglise vers la gauche\u201d.On a beau rappeler que le texte de cette homélie, bien que prononcé après, fut écrit avant le congrès de la JOC, les allusions, entre autres, à l\u2019ACO et à la JOC n\u2019en demeurent pas moins t^ès nettes.Pour passer à l\u2019action, des chrétiens impatients, dit Mgr Elchinger, poussent l\u2019Eglise à se situer désormais à gauche.Certaines organisations chrétiennes sont déjà en train de le faire.Dans quelle mesure ce glissement vers la gauche est-il conforme à la mission de l\u2019Eglise(12)?jeunesse ouvrière.Ce rassemblement d\u2019Eglise en est le signe et vous y appelle\u201d(9).La politisation croissante de la JOC fut, pour plusieurs observateurs, la grande révélation de ce congrès.La JOC est une interpellation pour toute la société française.On peut déplorer son attitude, comme ne manquèrent pas de le faire nombre de commentateurs.\u201cOn peut s\u2019en réjouir\u201d, comme le fit un éditorialiste, \u201cà condition de garder les yeux ouverts\u201d! 10).En sortant de la Rencontre nationale de l\u2019ACO, un évêque confiait à un journaliste qu\u2019il s\u2019ensuivrait des réactions et que la démarche des évêques elle-même risquait d\u2019être mal interprétée.\u201cPourtant, ajoutait-il, près de 50% des Français se prononcent pour une option socialiste.Si l\u2019Eglise de France refuse d\u2019accompagner les hommes des courants socialistes pour leur dire Jésus-Christ, c\u2019est la moitié des Français qu\u2019elle refuse d\u2019évangéli-ser\u201d(ll).Les réactions défavorables furent nombreuses, surtout après le congrès de la JOC.L\u2019une des interventions, celle de Mgr Elchinger, é-vêque de Strasbourg, souleva un échange assez vigoureux.Le Christ incontestablement choisit \u201cd\u2019être principalement\u201d du côté des pauvres.L\u2019Eglise se doit donc de prendre la défense des pauvres, \u201cde toutes les catégories de pauvres\u201d.Les chrétiens, pour être crédibles, doivent contribuer à transformer le monde.Mais l\u2019Eglise elle-même doit se tenir en dehors de toute option partisane: L\u2019Evangile est incompatible tant avec un matérialisme de droite qu\u2019avec un matérialisme de gauche.H ne nous oriente pas vers une économie de richesse, qu\u2019elle soit capitaliste ou socialiste.L\u2019Evangile tend vers une économie de partage et de fraternité.On peut se demander dès lors quel régime politique correspond le mieux à la poursuite de l\u2019idéal proposé par l\u2019Evangile.Est-ce un socialisme démocratique ou une démocratie sociale?Je n\u2019hésite pas à répondre: l\u2019Evangile ne nous fournit aucune lumière à ce sujet.L\u2019Eglise, en tant que telle, doit rester un lieu de rencontre et d\u2019échange pour tous les chrétiens.Elle ne doit donc pas se laisstr utiliser par des meneurs politiques, qu\u2019ils soient de gauche ou de droite.En conséquence, si des groupes de chrétiens font désormais l\u2019option socialiste, ils en ont pleinement le droit, mais à certaines conditions.Ils ne peuvent pas justifier leur choix politique comme découlant Une mise en garde NOVEMBRE 1974 307 nécessairement de l\u2019enseignement de l\u2019Evangile.Ils ne peuvent pas non plus dire qu\u2019ils sont à eux seuls \u201cl\u2019Eglise en monde ouvrier\u201d.Mgr Elchinger aborde ensuite le problème difficile de \u201cla lutte des classes\u201d, avec certaines expressions piquantes qui ont dû soutenir son éloquence: Enfin, ce qui me paraît le plus abusif, c\u2019est de présenter la lutte comme un idéal mythique pour les chrétiens, où ils s\u2019engagent avec toute leur ferveur, avec toute leur foi.Si la lutte peut devenir preuve de vitalité et d\u2019idéal - à condition qu\u2019elle fasse appel à des moyens pleinement respectueux de la vérité et totalement respectueux des personnes -, il ne faudrait cependant pas que la lutte envahisse notre vie tout entière et devienne le principe même de l\u2019organisation de la société.Or c\u2019est le cas de la lutte des classes qui, pour un grand nombre, devient comme une pseudo-religion.\t, Je voudrais simplement préciser qu il ne faut pas chercher à justifier la lutte des classes par l\u2019Evangile, car c\u2019est impossible.Que les chrétiens ne se laissent donc pas intoxiquer par certaines doctrines.' Finalement, qu\u2019on le veuille ou non, la lutte des classes revient à construire un monde d\u2019apparence totalitaire, où se constituent des Eglises parallèles qui risquent même de devenir, en certaines régions, des Eglises temporelles.j\u2019ai le droit de demander aux chrétiens d\u2019être intellectuellement honnêtes'.Ce texte relança la polémique.Les responsables régionaux de T AC O et de la JOC, dans une lettre adressée à leur évêque et rendue publique, considèrent qu\u2019il a voulu les démolir et a réagi comme un homme de classe.Le vice-président national de la JOC intervient: L\u2019évêque de Strasbourg connaît-il bien la vie ouvrière?Il donne l\u2019impression de défendre l\u2019ordre établi.\u201cLa JOC, c\u2019est, dit-il, une chance pour l\u2019Eglise, car notre mouvement a su comprendre la condition ouvrière\u201d (13).Dans une interview, Mgr Elchinger répond: \u201cLa question n\u2019est pas de savoir si un catholique peut devenir socialiste, mais de savoir comment un catholique qui est socialiste peut vivre sa vie de chrétien.\u201d (14) Le président de la CEMO, Mgr Maziers, dont la vie apostolique est liée à l\u2019histoire de la JOC depuis quarante ans, a dû sentir comme un devoir pressant d\u2019intervenir.Il le fit publiquement, au moins deux fois au cours de l\u2019été, pour faire part de quelques-unes de ses réflexions, particulièrement à l\u2019occasion du congrès de la JOC.Certains, dit-il, ont fait une lecture uniquement poli- tique de l\u2019événement; pour sa part, il en fait aussi une lecture apostolique.Il rappelle que la façon pour chacun de s\u2019exprimer est très marquée par le milieu dans lequel il est enraciné.Celle des jocistes, fortement enracinée dans le milieu ouvrier, en a surpris plusieurs.A ceux-là, Mgr Maziers répond: Je ne puis que comprendre l\u2019étonnement et la souffrance de ceux qui ne vivent pas par l\u2019intérieur de telles solidarités, tout en les invitant à s\u2019interroger sur les enracinements humains de leur foi( 15).Quant à lui, - il a assisté personnellement à tout ce congrès de la JOC, \u2014 il a perçu à ce rassemblement l\u2019expression de la foi en Jésus-Christ, à travers la manière dont les jeunes travailleurs ont parlé de leur vie et de leur action, dénoncé les atteintes à leur dignité et célébré Jésus-Christ.Mais il tient aussi à souligner quelques points et à rappeler certaines exigences: - La foi n\u2019est pas toujours au point de départ de l\u2019action.Elle est une lumière accueillie au cours de l\u2019action dans la mesure où celle-ci est réfléchie dans la lumière de l\u2019Evangile, grâce à des témoins qui en vivent déjà.La JOC -sera de plus en plus affrontée à une tâche catéchuménale d\u2019accueil, d\u2019accompagnement dans la foi.La foi des jeunes comme des adultes du monde ouvrier est interpellée par le marxisme dans ses différentes formes d\u2019interprétation, mais elle doit aussi pouvoir être en mesure de témoigner par la vie, l\u2019action et la parole que le Dieu en qui nous croyons n\u2019est pas aliénant mais pleinement libérateur.C\u2019est, pour le monde dans lequel nous vivons, l\u2019heure d\u2019entendre le cri de ces La discussion en France suscitç la réflexion des chrétiens sut les conditions d\u2019une option socialiste et surtout sur le sens à donner à \u201cla lutte des classes\u201d.Mais surgissent aussi bien d\u2019autres problèmes, dont voici quelques exemples.Si la lutte des classes est un chemin privilégié pour rencontrer Jésus-Christ, si elle est capable de rendre une foi plus vivace, il faut aussi constater que ce processus n\u2019est pas automatique, mais au contraire peut aboutir au danger pour des chrétiens, - certains faits le confirment, - de perdre leur foi, surtout s\u2019ils restent isolés au lieu d\u2019être soutenus par un milieu de militants chrétiens solidaires.Revenant, dans une autre déclaration plus tard(16), sur le retentissement du rassemblement de la JOC et le nombreux courrier qu\u2019il a reçu, Mgr Maziers insiste sur l\u2019importance, pour une Eglise qui se doit d\u2019être missionnaire, \u201cd\u2019accueillir et d\u2019accompagner\u201d les jeunes dans le cheminement de la foi.Pour cela, il faut \u201cquitter les rivages habituels de l\u2019Eglise\u201d, pour manifester sa mission au coeur d\u2019un monde où elle semble étrangère et où cependant elle est attendue.Les jeunes du milieu ouvrier étant plus sensibilisés à la dimension politique de leur vie, et l\u2019engagement politique pouvant être un des chemins d\u2019annonce de l\u2019Evangile, la JOC de 1974 \u201cdoit davantage tenir compte de la dimension politique comme lieu d\u2019évangélisation\u201d.Le choix politique, comme tous les choix humains.a besoin d\u2019être évangélisé, c\u2019est-à-dire éclairé, purifié, orient^ par la révélation du Royaume de Dieu dans le Christ et par le Christ.On ne sauve pas le monde du dehors.C\u2019est vrai du monde ouvrier.Mgr Etchégaray, évêque de Marseille, dès avant les congrès de l\u2019ACO et de la JOC, faisait allusion aux réticences des chrétiens d\u2019autres milieux et semblait jeter d\u2019avance un cri d\u2019alarme en observant: \u201cC\u2019est un fait que malgré les progrès accomplis, l\u2019Eglise demeure étrangère au monde ouvrier; et là où l\u2019Eglise commence timidement à faire jour, à être accueillie par les travailleurs, voici que c\u2019est elle qui semble devenir étrangère à nous-mêmes\u201d(17).Si on peut poser la question au sujet d\u2019un nouveau \u201cstatut\u201d des mouvements d\u2019action catholique dans l\u2019E-glise(18), on peut,aussi s\u2019interroger sur les liens que gardent avec l\u2019Eglise des chrétiens qui se disent marxistes.Si on pose le problème du dualisme en parlant d\u2019une allégeance au socialisme et d\u2019une fidélité à la foi, il faut bien, sans les confondre, étudier la façon dont une unité peut s\u2019opérer dynamiquement entre ces deux attachements.Une recherche est donc nécessaire.D\u2019abord, à 1 intérieur du mouvement ouvrier, des différentes centrales syndicales et des partis politiques jeunes.Recherche et accueil 308 NOVEMBRE 1974 qui travaillent à la naissance d\u2019une société socialiste, une recherche qui reste \u201couverte\u201d, comme le désire l\u2019ACO (RM, p.5).Puis, une recherche à l\u2019intérieur de l\u2019Eglise, sur le terrain qui lui est propre.Comment, en pratique, dans une Eglise qui, comme telle, ne se reconnaît pas de compétence dans le domaine concret de la politique ou dans celui de la science, vivifier la foi de militants chrétiens qui ont fait l\u2019option socialiste?Ces recherches exigent que les réactions s\u2019expriment dans un souci de dialogue franc et loyal; et que, des deux côtés, on accepte l\u2019autocritique et la critique mutuelle.En pratique, l\u2019Eglise doit chercher comment progresser dans l\u2019accueil de la vie et de l\u2019action ouvrières, et dans l\u2019açcueil de la parole de Dieu qui,s\u2019éclaire dans le partage de la foi avec les travailleurs.Au Québec.\u2014 Il est maintenant de plus en plus fréquent, au Québec, et dans certains milieux, comme tout naturel, d\u2019utiliser une grille d\u2019analyse marxiste et l\u2019une ou l\u2019autre interprétation du concept de la lutte des classes.Pour le grand public, certains manifestes de centrales syndicales ont signifié que leurs services de rechrches et *d\u2019information utilisent ces outils.Le marxisme a souvent pignon sur rue à différents niveaux du système d\u2019enseignement.Dans les milieux où des militants, travailleurs et intellectuels, discutent d\u2019un éventuel parti politique des travailleurs et cherchent à le préparer, une série de petites publications à saveur marxiste fourmillent.En un mot, tout le monde devrait savoir qu\u2019il y a chez nous, sous diverses formes, l\u2019expression et l\u2019activité de divers courants marxistes.On est loin, à moins d\u2019être un spécialiste en la matière, de pouvoir toujours leur accoler l\u2019étiquette appropriée.Une manifestation comme celle qui a eu lieu le 5 septembre, cette année, dans les rues de Montréal, organisée par la CSN (des syndicats de la FTQ et de la CEQ y ont participé) pour appuyer le mouvement de réclamation en faveur de l\u2019indexation des salaires au coût de la vie, a peut-être valeur de symbole pour laisser deviner le développement de ces courants chez nous.La marche qui s\u2019est déroulée dans le bas de la ville, passant devant l\u2019Hôtel-de-ville et le Palais de Justice, était ouver- te, immédiatement après les motocyclettes de la police, par une voiture dans laquelle deux femmes au micro lançaient aux manifestants les slogans à répéter et entonnaient les chants de solidarité' à leur faire changer.Ces animatrices, durant un parcours d\u2019environ une heure, firent chanter \u201cl\u2019Internationale\u201d, au moins trois ou quatre fois.Cette parade de 5,00(5 à 6,000 personnes, où défilaient des représentants de nombreux syndicats, se fermait par une assez forte délégation de toutes sortes de groupuscules de gauche arborant une forêt de drapeaux rouges.Des agents ou sympathisants distribuaient abondamment ou vendaient à tout le public, le long du parcours, des exemplaires de la \u201clittérature\u201d de ces groupes variés: La Branche de Montréal du Parti communiste du Québec (marxiste-léniniste), la Ligue des Travailleurs, Les jeunes socialistes, L\u2019organisation d\u2019action ouvrière, La Ligue des Jeunes socialistes, Le Parti du Travail du Canada, La Ligue Solidarité ouvrière (section de la Quatrième Internationale), L\u2019Equipe du journal En lutte!, Le Comité de solidarité avec les luttes ouvrières, etc.Seul un initié pourrait se démêler là-dedans.Un coup d\u2019oeil assez rapide sur ces publications ne laisse d\u2019habitude aucun doute sur leurs affinités marxistes.Dans les milieux du Québec où se manifestent les diverses formes du marxisme, quelle est la présence et l\u2019attitude des chrétiens?Il semble très difficile de le dire; en bien des cas, absolument impossible.Les chrétiens y sont-ils donc absents?Devant ce phénomène, où en est l\u2019Eglise du Québec?L\u2019ignore-t-elle?Y est-elle intéressée?Va-t-elle, en prenant vraiment conscience de ce qui se prépare, s\u2019effaroucher et se rendre elle-même étrangère?Les études des théologiens d\u2019ici ont de l\u2019importance; mais seront-elles \u201ctactiques\u201d, vraiment adaptées à l\u2019évolution qui se poursuit chez nous?1.\tXe Rencontre nationale de l\u2019Action catholique ouvrière, 10-12 mai 1974, Rapport moral, Supplément à \u201cDocuments ACO\u201d, n.76, février 1974, 28 pp.; Rapport d\u2019Orientation, Supplément II à \u201cDocuments ACO\u201d.n.76.février 1974.36 pp.Les sigles RM et RO y renvoient.2.\t\u201cDéclaration finale de la Xe Rencontre nationale de l\u2019ACO\u201d, La Documentation catholique, n.1655, 2 juin 1974, p.519.3.\t\u201cIntervention de la Commission épiscopale française du monde ouvrier à la Xe Rencontre nationale de l\u2019ACO\u201d, Doc.cath., 2 juin 1974, pp.515-519.4.\tOn trouvera le texte de cette importante déclaration dans La Doc.cath., n.1609, 21 mai 1972, pp.471-477, et un commentaire dans Relations, fév.1973, pp.45-50.5.\t\u201cDéclaration de la Commission épiscopale française du monde ouvrier, 16 mai 1971\u201d, Doc.cath., 6 juin 1971, p.525.6.\tDoc.cath., 2 juin 1974, p.518.7.\tParis-Match, 13 juillet 1974, p.30.8.\tInformations catholiques internationales, 15 juillet 1974, p.4.9.\t\u201cIntervention de Mgr Maziers au Rassemblement national de la JOC (le 1er juillet 1974)\u201d, Doc.cath., 21 juillet 1974, p.676.10.\tE.Milcent, Infor, cath.int., 15 juillet 1974, p.1.11.\tLa Croix, 14 mai 1974, p.9; voir aussi Mgr Bardonne, \u201cA propos de l\u2019option socialiste de l\u2019ACO\u201d, Doc.cath., 7 juillet 1974, p.649.12.\tMgr.L.-A.Elchinger, \u201cAllocution prononcée le 14 juillet 1974\u201d, Doc.cath., 4-18 août 1974, p.720; voir sa conférence de mars, \u201cChances et risques du renouveau de l\u2019Eglise\u201d, Doc.cath., 21 juillet 1974, pp.682-688.13.\t\u201cLa JOC, une chance pour l\u2019Eglise\u201d, Témoignage chrétien, 25 juillet 1974, p.20 14.\tParis-Match, 31 août 1974, p.29.15.\tLa Croix, 18 juillet 1974, p.7.16.\tLa Croix, 14 sept.1974, p.7.17.\tLa Croix, 9 mai 1974, p.14.18.\tLouis de Vaucelles, \u201cEssai sur l\u2019histoire et les difficultés présentes de l\u2019Action Catholique\u201d, Etudes, mars 1974, pp.421-436.L\u2019atelier qui donnera à vos imprimés un caractère de distinction IMPRIMEURS LITHOGRAPHES STUDIO D'ART 8125.BOUL.SAINT-LAURENT MONTRÉAL (QUÉBEC) H2P 2M1 388 5781 / NOVEMBRE 1974 309 L\u2019HÉRITAGE DES ANNÉES TRENTE par Yves Vaillancourt i 1.Une mémoire à retrouver Il y eut un temps, notamment de 1920 à 1960, où l\u2019histoire de l\u2019Eglise Catholique et l\u2019histoire d\u2019une partie du mouvement ouvrier se recoupaient étroitement au Québec.Puis, à la fin des années \u201950, l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier se retrouvèrent comme à une croisée de chemins et empruntèrent deux routes parallèles; les deux histoires se poursuivirent, mais séparément; en conséquence, l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier apparurent de plus en plus nettement comme deux mondes étrangers l\u2019un à l\u2019autre.Le paradoxe, c\u2019est qu\u2019en 1974, tant à l\u2019intérieur des organisations ouvrières qu\u2019à l\u2019intérieur de l\u2019organisation ecclésiale, on est devenu fort discret au sujet des anciennes fréquentations.C\u2019est comme si on avait perdu la mémoire du bout d\u2019histoire partagé dans le passé.De part et d\u2019autre, on affiche cette \u201cpudeur\u201d propre aux anciens amants qui se sont fait mal en se séparant et font semblant d\u2019avoir totalement tourné la page; les vieux souvenirs demeurent frais et douloureux, mais on veut donner l\u2019impression de les avoir liquidés et d\u2019avoir entrepris une existence nouvelle; officiellement, le dossier est jugé et classé.Pourtant, dans les faits, qu\u2019en est-il?Est-il si vrai que les cinquante années de rapports étroits entre l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier constituent une page tournée?Est-ce qu\u2019en dépit de la discrétion et de la pudeur qu\u2019ils affichent au sujet de leurs anciennes fréquentations, les deux partenaires d\u2019hier ne pourraient pas être plus marqués qu\u2019ils ne l\u2019avouent, au niveau de leurs réflexes, de leurs discours et de leurs pratiques, par leur héritage commun?Est-ce que la CSN, pour ne prendre qu\u2019un seul exemple, ne serait pas demeurée aujourd\u2019hui \u201cconditionnée\u201d ,plus qu\u2019elle ne le pense par ses trente années de tradition corporatiste et anticommuniste, même après la déconfessionalisation (1960), après le \u201cdeuxième front\u201d (1968) et après \u201cNe comptons que sur nos propres moyens\u201d (1971) (1)?Comment ne pas tenir compte de l\u2019impact d\u2019un certain \u201cchristianisme social\u201d pour expliquer qu\u2019en 1972, les \u201c3 D\u201d (Dalpé, Daigle et Dion) ont pu, en fondant la CSD, se référer explicitement à la \u201cDoctrine sociale de l\u2019Eglise\u201d pour définir l\u2019orientation de la nouvelle centrale syndicale et arracher à la CSN près de 30,000 travailleurs?Pour ma part, j\u2019ai la conviction que l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier, dans le moment actuel, ont avantage à ne pas perdre la mémoire et à se resituer, de façon honnête et systématique, en indiquant nettement les ruptures et les continuités, par rapport à leur héritage commun.Faire abstraction de cet héritage, ce serait pour le mouvement ouvrier autant que pour l\u2019Eglise, jeter au feu une carte capitale pour comprendre leur présent et faire leur avenir.Qu\u2019on le veuille ou pas, cet héritage pèse lourdement sur le présent et ce n\u2019est pas en tentant de le contourner et de l\u2019oublier qu\u2019on peut s\u2019en affranchir et aller de l\u2019avant.De toute façon, si jamais l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier pouvaient se permettre d\u2019attendre avant de réouvrir le dossier, les chrétiens qui militent présentement dans le mouvement ouvrier se doivent, eux, de procéder dans les plus brefs, délais, pour trouver plus de consistance et de cohérence, au niveau même de leur foi.Dans le présent article, je me propose précisément d\u2019amorcer la réouverture du dossier des rapports historiques entre l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier.A cet effet, je vais me concentrer sur une période précise,- celle des années \u201930 qui m\u2019apparaît comme l\u2019âge d\u2019or des relations entre l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier au Québec.C\u2019est à cette période, dans le contexte de la grande crise économique, que, sous l\u2019influence de l\u2019Eglise, a été mis au point et a été diffusé, à l\u2019intérieur de la société québécoise et d\u2019une partie du mouvement ouvrier (celle où l\u2019Eglise était plus influente), le projet corporatiste.310\t' v\tj 2.La conjoncture québécoise à la veille de la crise de 1929 Pour comprendre ce qui se passe pendant la crise, du point de vue qui nous intéresse (rapports Eglise-mouvement ouvrier), il est indispensable de fixef quelques points de repère, de dégager quelques caractéristiques de la conjoncture québécoise en 1929.2.1.Où en était l\u2019industrialisation?a)\tLe processus d\u2019industrialisation, amorcé depuis le milieu du XIXe siècle était à ce point avancé, qu\u2019il avait fait surgir, depuis la fin de la Première Guerre Mondiale, une société industrielle, c\u2019est à dire une société dans laquelle l\u2019industrie manufacturière représente, pour la valeur de la production, le secteur dominant dans l\u2019ensemble de la structure économique.En effet, depuis 1920, l\u2019industrie manufacturière avait pris le pas sur l\u2019industrie agricole (2).En 1929, le pourcentage de la valeur nette de la production était: \u2022\tde 47.0% pour l\u2019industrie manufacturière; \u2022\tde 19.7% pour l\u2019industrie agricole; \u2022\tde 12.3% pour l\u2019industrie de la construction; \u2022\tde 10.0% pour l\u2019industrie forestière; \u2022\tde 4.4% pour l\u2019industrie minière; \u2022\tde 6.4% pour les autres industries (électricité, chasse, pêche) (3).b)\tLa structure industrielle du Québec était encore appuyée très fortement sur l'industrie légère.Pour s\u2019en rendre compte, il suffit d\u2019examiner la liste des principales industries dans l\u2019industrie manufacturière en 1929: A partir du tableau I, il est possible de faire les remarques suivantes: \u2022\tLes industries légères, mises en route dès la \u201cpremière phase\u201d de l\u2019industrialisation au XIXe siècle (textile, tabac, vêtement, chaussure, bois, alimentation) conservaient encore, en 1929, une place important?.\u2022\tDeux industries liées à l'exploitation des ressources naturelles, soit les pâtes et papiers et les pouvoirs électriques, jouaient un rôle stratégique et s\u2019appuyaient sur des investissements dix ou vingt fois supérieurs à ceux qu'on retrouvait dans les autres industries.Le rôle dynamique joué par ces deux industries était un phénomène nouveau dans les années \u201920.\u2022\tLes industries lourdes, exception faite pour le matériel de chemin de fer et les appareils électriques, occupaient une placé NOVEMBRE 1974 -TABLEAU Les 12 principales industries dans l'industrie manufacturière au Québec en 1929 lustries\t(\tcapital investi en millions de $\tnombre de travailleurs\tvaleur des produits en millions de $ Pâtes et papiers\t353\t17,862\t130 Matériaux de chemins de fer\t44\t13,206\t71 Textile\t65\t13,688\t59 Tabac\t28\t5,187\t55 Lumière et pouvoirs électriques\t421\t3,975\t46 Vêtements pour homme?\t16\t6,762\t32 Vêtements pour femmes\u2019\t11\t7,242\t31 Chaussures\t18\t9,745\t29 Beurre et fromage\t8\t2,264\t29 Produits de scieries\t41\t9,980\t28 Abattoirs et conserves\t9\t1,782\t27 Appareils électriques\t30\t6,709\t27 Source: Annuaire Statistique du Québec, année 1931 mineure en 1929 et devaient se développer seulement à l'occasion de la Deuxième Grande Guerre (4).c)\tL'industrie minière au Québec ne représentait, en 1929, que 15% de l'ensemble de la production minière canadienne (5).Mais elle avait connu un essor rapide dans la deuxième moitié des années '20 en doublant sa production en l\u2019espace de cinq ans.Cet essor était attribuable notamment à l\u2019ouverture de nouvelles mines de cuivre dans les régions de l\u2019Abitibi et de Chibougamau.A la même époque, l\u2019exploitation de l\u2019amiante (amorcée dans les Cantons de l\u2019Est depuis 1877) représentait encore près de 30% de l\u2019industrie minière (6).d)\tEn 1929, comme depuis ses origines, l'industrialisation était encore une industrialisation de type capitaliste.Cela signifie qu\u2019elle était faite grâce à l\u2019apport de la classe des travailleurs, mais tout en demeurant dirigée et contrôlée par la classe des capitalistes (ou bourgeoisie) qui détenaient la propriété privée des moyens de production.Au sujet de la bourgeoisie qui dirigeait le développement économique du Québec, il importe, pour comprendre montée du nationalisme et du corporatisme pendant la crise, de bien différencier des fractions selon qu\u2019elle jouait un rôle dans les entreprises grandes, moyennès ou petites.\u2022\tLa grande bourgeoisie, en 1929, était très fortement anglo-canadienne (depuis le début de l\u2019industrialisation et américaine (depuis la fin de la Première Guerre Mondiale) et très faiblement canadienne-française (dans la construction, entre autre).Pendant les années '20 le rôle de cette grande bourgeoisie était devenu encore plus important à la suite de la concentration économique et de la création de trusts et de monopoles, principalement dans l'électricité, les pâtes et papiers et le textile, avec la collaboration de la haute finance (Banque de Montréal, Banque Royale, Sun Life, etc.) (7).\u2022\tLa moyenne bourgeoisie et la bourgeoisie petite (différente de la petite bourgeoisie qui ne joue pas un rôle sur le terrain économique) était à la fois canadienne-anglaise, canadienne-française et juive (dans le commerce par exemple) (8).Entre la grande bourgeoisie, d\u2019une part, et la bourgeoisie > moyenne et petite, d\u2019autre part, il y avait des intérêts fondamentaux communs, mais des contradictions secondaires qui prenaient de l\u2019importance dans les périodes de concentration économique et de crise, lorsque les gros capitalistes concurrençaient les petits et les mangeaient si possible.C\u2019est ainsi que pendant les années '20, dans les pâtes et papiers, sept grosses compagnies américaines et canadiennes-anglaises avaient fini par faire disparaître les patrons canadiens-français qui jouaient un rôle important dans ce secteur depuis la fin du XIXe siècle (9).e)\tEn place depuis 1920, le régime Taschereau, à la veille de la crise, par sa politique de \"laisser-faire\u201d économique, et d\u2019ouverture au grand capital américain et canadien-anglais, favorisait les intérêts de la grande bourgeoisie au détriment de ceux de la bourgeoisie moyenne et petite.Si cette politique favorisait les grands financiers et industriels et défavorisait les petits entrepreneurs, elle faisait encore plus mal aux travailleurs protégés par de très rares et très timides lois ouvrières et sociales.Par exemple, en 1929, il n\u2019y avait pas encore de lois du salaire minimum (sauf pour les femmes) ni de lois pçur protéger les chômeurs.Et pourtant il y avait des salaires insuffisants et du chômage! 2.2 Où en étaient les rapports entre le mouvement ouvrier et l\u2019Eglise?a)\tPour mieux cerner la question de l\u2019Eglise, du mouvement ouvrier et des rapports entre ces deux réalités en 1929, il faut apporter des précisions sur une classe sociale dont il a été peu question jusqu\u2019ici.Il s'agit de la petite bourgeoisie traditionnelle canadienne-française.A la différence des capitalistes et des travailleurs, les petits bourgeois dont il est question ici ne jouaient pas un rôle direct sur le terrain économique (i.e.dans l\u2019infrastructure).On les retrouvait plutôt au niveau des super-structures, i.e.dans les institutions politiques (les députés, les maires les fonctionnaires), juridiques (les juges, les avocats), éducatives (les professeurs, les étudiants), culturelles (les permanents des journaux, revues, associations culturelles), religieuses (les évêques, les prêtres, les religieux), etc.Comme le suggère la des- cription qui précède, la petite bourgeoisie assumait un rôle important au niveau de la diffusion des idées et de la confection des mentalités.A la différence des capitalistes et des travailleurs, les petits bourgeois n\u2019avaient pas d\u2019intérêts matériels spécifiques et pouvaie osciller soit du côté des capitalistes, soit du côté des travailleurs.En 1929 (la situation va changer après la Deuxième Grande Guerre), la petite-bourgeoisie canadienne-française était presqu\u2019exclusivement traditionnelle dans le sens où elle gardait la nostalgie de la société traditionnelle (pré-industrielle) dans laquelle elle assumait un rôle plus \u201creluisant\u201d.Toujours en 1929,-cette petite bourgeoisie traditionnelle contrôlait plusieurs instruments à l\u2019intérieur de la société québécoise: \u2022\tElle dirigeait les Sociétés Saint-Jean-Baptiste (SSJB) dont certaines sections existaient depuis le XIXe siècle.\u2022\tElle dirigeait les hôpitaux francophones, et les institutions francophones d\u2019assistance.\u2022\tElle dirigeait le système d'éducation (Département d\u2019instruction Publique, collèges classiques, commissions scolaires locales, universités francophones.\u2022\tElle dirigeait l\u2019Association Catholique de la Jeunesse Canadienne-française (ACJC) fondée en 1903.\u2022\tElle dirigeait l'Ecole des hautes études commerciales (HEC) fondée en 1907.\u2022\tElle dirigeait le journal L\u2019Action sociale fondé en, 1907 et devenu par la suite l\u2019Action Catholique.9 Elle dirigeait le journal Le Devoir fondé en 1910.\u2022\tElle contrôlait l\u2019Ecole sociale populaire (ESP) fondée en 1911 et les Semaines Sociales du Canada fondées en 1920 par des jésuites engagés dans le domaine social.\u2022\tElle dirigeait le journal Le Droit fondé en 1913.\u2022\tElle dirigeait la Ligue des droits du français, qui, fondée en 1913, publia la revue l\u2019Action Française (1917-1929) appelée à devenir l\u2019Action Nationale à partir de 1933.Cette liste d\u2019instruments appartenant à la petite bourgeoisie traditionnelle demeure très incomplète.Elle est cependant suffisante pour permettre de comprendre qu\u2019avec un tel équipement, la petite bourgeoisie traditionnelle avait une influence majeure à l\u2019intérieur de la société québécoise, du moins au niveau idéologique et politique.b)\tOr, en 1929, la petite bourgeoisie traditionnelle jouait aussi, en quelque sorte, un rôle de pont entre l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier.En termes de classes, ceci s\u2019explique de la façon suivante .D\u2019une part, même si l'organisation ecclésiale, dans sa composition comprenait principalement des travailleurs, des petits capitalistes et des petits bourgeois canadiens-français (i.e.les mêmes classes qui cornposaient la nation canadienne-française), elle demeurait dirigée par des éléments de la petite bourgeoisie traditionnelle (les évêques, les responsables et permanents des paroisses et oeuvres chrétiennes).D\u2019autre part, à l\u2019intérieur du mouvement ouvrier on retrouvait, surtout depuis la fin de la Première Cuerre, des organisations fondées et dirigées également par des éléments de la petite bourgeoisie traditionnelle; c\u2019était le cas de la Confédération des Travailleurs Catholiques du Canada (CTCC) fondée en 1921 et de l\u2019Union des Cultivateurs Catholiques (UCC) fondée en 1924.Donc, en 1929, la petite bourgeoisie traditionnelle assumait un rôle de direction à la fois dans l\u2019Eglise et dans une partie du mouvement ouvrier.\t> c)\tEn 1929, le mouvement ouvrier au Québec comprenait presqu\u2019exclusivement des organisations syndicales, dans la mesure où le Parti communiste canadien, organisation politique fondée en 1921, avait très peu d\u2019implantation au Québec.A ce moment, le nombre des travailleurs syndiqués était de 85,000 environ, ce qui représentait un peu plus de 12% de l\u2019ensemble de la main d'oeuvre (10).Ces travailleurs syndiqués appartenaient à deux types d'organisation qui étaient en concurrence l\u2019une avec l\u2019autre.\u2022\tPrès des deux tiers des syndiqués étaient rattachés aux Unions Internationales, i.e.à la Fédération Américaine du Travail (AFL) et au Congrès des Métiers et du Travail du Canada (CMTC) à la fois.\u2022\tPlus du tiers des syndiqués étaient rattachés aux syndicàts Nationaux et Catholiques.NOVEMBRE 1974 311 L\u2019espace manque pour différencier ici les deux types d\u2019organisations syndicales à partir de leur orientation et de leur pratique (11).Qu\u2019il suffise de signaler que les syndicats catholiques \u2022 s\u2019étaient développés à la fin de la Première Guerre, dans une conjoncture marquée par l\u2019importance de la question nationale (le problème de la conscription surtout).Dans cette conjoncture, le leadership de la lutte nationale appartenait à des représentants de la petite bourgeoisie traditionnelle (rattachée au Devoir, à l\u2019ESP, à l\u2019Action* * Française, etc.); dans cette lutte, les travailleurs canadiéns-français et catholiques ont été amenés à se sentir mieux compris, d\u2019abord pour les questions culturelles et ensuite pour les questions syndicales, par leurs confrères nationaux de la petite bourgeoisie traditionnelle que par leurs confrères ouvriers du Canada anglais et des Etats-Unis, lesquels pouvaient avoir des positions pertinentes sur les problèmes économiques, mais moins justes (sinon racistes) sur les problèmes culturels des travailleurs québécois (12).C\u2019est dans ce contexte particulier que plusieurs travailleurs québécois ont été amenés à faire passer la solidarité nationale avant la solidarité de classe, i.e.à rompre avec la direction étrangère des Unions internationales et à suivre les mots d\u2019ordre de la petite bourgeoisie nationale.Ce faisant, ils s\u2019attiraient la critique des militants des Unions internationales qui leur reprochaient de se LA POLITIQUE QUEBECOISE PENDANT LES ANNEES \u201930 \u2022\tJanvier 1930: Louis-Alexandre Taschereau du Parti Libéral dü Québec; (PLQ) est au pouvoir depuis dix ans; Camilien Houde est chef du Parti Conservateur du Québec (PCQ) et de l\u2019opposition.\u2022\tAoût 1931: élections.Taschereau et le PLQ remportent 79 sièges; le PCQ obtient 11 sièges.\u2022\tSeptembre 1933: Maurice Duplessis est élu chef du PCQ.\u2022\tJuin 1934: fondation d\u2019un nouveau parti politique réformiste dirigé par Paul Gouin: l\u2019Action Libérale Nationale (ALN).\u2022\t7 novembre 1935: Le PCQ avec Duplessis et l\u2019ALN avec Gouin font une alliance en vue de l\u2019élection.Cette alliance donne naissance à l\u2019Union Nationale (UN).Selon cette alliance, l\u2019ALN va présenter la majorité des candidats tandis que le PCQ va présenter la minorité des candidats.Si l\u2019UN prend le pouvoir, c\u2019est Duplessis que sera Premier Ministre.\u2022\t25 novembre 1935: Taschereau l\u2019emporte de justesse avec 48 sièges; les 42 sièges de l\u2019UN se décomposent comme suit: 26 pour l\u2019ALN et 16 pour le PCQ.\u2022\t11 juin 1936: Taschereau démissionne à la fois comme Premier Ministre et comme chef du PLQ; il est remplacé par Adélard God-bout.\u2022\t17 juin 1936: dans le cadre de négociations aveç Gouin, Duplessis refuse de prolonger l\u2019Alliance ALN-PCQ aux créditions de 1935 et exige un plus grand contrôle de l\u2019UN: Gouin rompt avec Duplessis et l'UN.\t'\t/ t 1 ' \u2022\t17 août 1936: élections.Duplessis a réussi, en dépit du déport de Gouin, à garder dans l\u2019UN les principaux collègues de Gouin (Hamel, Chaloult, Grégoire, etc.), L\u2019UN remporte 76 sièges; le PLQ n\u2019a que 14 sièges.( \u2022\t26 juin 1937: le groupe Hamel rompt avec Duplessis.\u2022\tFin de 1938: Paul Gouin revient à la politique active et réanime l\u2019ALN.\u2022\t25 août 1939: élections; Godbout obtient 69 sièges, l\u2019UN 14 et l\u2019ALN 0.mettre sous la tutelle de la petite bourgeoisie traditionnelle et de l\u2019Eglise catholique, en acceptant le droit de veto des aumôniers et en se référant à la \u201cDoctrine sociale de l\u2019Eglise\u201d pour déterminer leurs objectifs et leurs moyens d\u2019actions.d) Somme toute, à la veille de la grande crise, l\u2019Eglise catholique, à travers la petite bourgeoisie traditionnelle, était déjà à l\u2019intérieur d\u2019une partie du mouvement ouvrier, tout en demeurant en tensions avec Vautre partie.Cette situation était nouvelle depuis 1920 puisqu\u2019antérieurement, soit de 1840-1920,.à l\u2019époque des premiers syndicats locaux (1840-80), des Chevaliers du Travail (1882-1902), des Unions Internationales (surtout depuis les années \u201990) et du Parti Ouvrier (1899-1916), la petite bourgeoisie traditionnelle (et l\u2019Eglise) était à l\u2019extérieur du mouvement ouvrier et n\u2019atteignait les travailleurs canàdiens-français et catholiques qu\u2019en dehors de leur milieu de travail et en dehors de leurs organisations ouvrières (13).3.La crise au niveau économique Pour saisir ce qui se passe au niveau politique et idéologique, pour comprendre la montée du nationalisme, du corporatisme, du duplessisme et de l\u2019anti-communisme, pour expliquer l\u2019évolution des rapports entre l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier, pendant la \u201cGrande Crise\u201d, il est indispensable de tenir compte de certaines données d\u2019ordre économique et de leurs effets sur les diverses classes sociales.Autrement, il est difficile d\u2019échapper à des explications de type idéaliste.3.1.\tUne crise internationale La première caractéristique de la grande crise des années \u201930, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019était pas propre au Québec.Elle frappa, presqu\u2019en même temps, toute l\u2019Amérique du Nord, l\u2019Amérique Latine, l\u2019Europe et même les pays asiatiques et africains.C\u2019était une crise du système capitaliste mondial (14).3.2.\tUne crise du système capitaliste La crise des années \u201930 a été plus qu\u2019un accident de parcours.Elle a duré dix ans et elle a pris la forme d\u2019une paralysie quasi-totale de la machine capitaliste.Elle a touché l\u2019ensemble de l\u2019activité économique.Mais pour l\u2019évoquer de façon concrète, examinons ce qui se passa dans l\u2019industrie manufacturière au Québec de 1929 à 1939.-TABLEAU 2- Evolution de l\u2019industrie manufacturière au Québec de 1929 à 1939 (en millions de dollars) Années\tinvestissements\ttravailleurs\tsalaires\tvaleur brute de la production 1929\t1,243\t206,074\t225\t1,106 1930\t1,273\t196,862\t207\t972 1931\t1,160\t173,605\t178\t902 1932\t1,051\t155,025\t144\t619 1933\t1,035\t157,481'\t135\t604 1934\t1,023\t175,248\t154\t716 1935\t1,014\t182,987\t166\t769 1936\t1,030\t194,876\t182\t864 1937\t1,118\t219,033\t217\t1,046 1938\t1,146\t214,397\t213\t983 1939\t1,182\t220,2 1\t224\t1,046 Source: Annuaire Statistique du Québec.1944.A partir de ce tableau, il est possible de faire quelques constats: \u2022\tLa crise a connu sa phase la plus cruciale de 1929 à 1933.Pendant cette période, dans l\u2019industrie manufacturière, il y a une baisse de 16% pour les investissements; de 24% pour le nombre de travailleurs; de 40% pour les salaires et de 45% pour la production (15).\u2022\tA partir de 1934, la valeur de là production, le nombre de travailleurs et le montant des salaires recommencèrent à augmenter.Mais jusqu\u2019en 1937 (année de la mise en branle de l\u2019industrie de guerre au Canada), la reprise se fit à un rythme assez lent, et, c\u2019est seulement en 1939 que furent atteints les niveaux de 1929.\u2022\tQuant aux investissements, ils connurent des fluctuations moins grandes que la production, l\u2019emploi et les salaires pendant la crise.Néanmoins, ils baissèrent de plus de $200 millions de 1930 à 1932, et demeurèrent à un niveau plutôt stable de 1932 à 1937; enfin, à partir de 1937, ils recommencèrent à augmenter de ¦façon plus accélérée.Pour compléter le tableau de la crise et voir comment elle a touché l\u2019ensemble de l\u2019activité économique, il serait utile de donner des coups de sonde dans d\u2019autres industries (comme la construction, les forêts, les mines, etc.) et dans d\u2019autres secteurs de l\u2019activité économique (comme les finances, le commerce, le transport, etc.) Mais ce serait là continuer à décrire la crise, sans nécessairement déterminer sa nature.Pour nous, l\u2019essentiel ici, c\u2019est de bien comprendre que la crise, c'est dix années pendant lesquelles les faits ont contredit l\u2019idéologie du libéralisme économique.Pendant dix ans, l\u2019appareil 312 NOVEMBRE 1974 productif ne fonctionnait plus! La machine capitaliste était enrayée, la loi de l\u2019offre et de la demande sur le marché du travail cessait d\u2019apporter l\u2019équilibre \u2019\u2019automatique\u201d.Il y avait des travailleurs et des machines disponibles mais ils n\u2019étaient pas utilisés; il y avait des biens disponibles mais ils n\u2019étaient pas écoulés.Certains économistes ont parlé de la crise comme étant une crise due à la surproduction.C\u2019est prendre l\u2019effet pour la cause.Si les stocks de marchandises s'étaient accumulés (ce qui avait amené par la suite une baisse de production, une baisse d\u2019emploi, etc.) c\u2019est parce que le pouvoir d'achat des consommateurs, notamment des travailleurs, était descendu à un niveau trop bas.Si le pouvoir d'achat des travailleurs était descendu à un niveau trop bas, c'est parce que, contrairement à ce qu'affirmait l'idéologie dominante, la distribution des richesses produites en système capitaliste ne se faisait pas \u2018\u2018naturellement\u2019\u2019 (i.e.sans intervention de l\u2019Etat) de la façon la plus avantageuse pour tous et chacun.A- force d'accumuler le capital et d'appauvrir les travailleurs, la bourgeoisie avait fini par se jouer un tour à elle-même en ravissant aux travailleurs le pouvoir d\u2019achat nécessaire pour stimuler la production.Et une fois que le cercle vicieux était apparu, l\u2019équilibre ne pouvait plus être rétabli à partir du seul recours aux lois du capitalisme libéral (i.e.pré-keynésien); l\u2019insuffisance de pouvoir d\u2019achat des travailleurs causait ainsi la baisse de la production, laquelle causait une baisse de l\u2019emploi, laquelle causait une baisse encore plus grande du pouvoir d\u2019achat, etc.A ce moment, seule une intervention de l\u2019Etat pour redistribuer \u201cartificiellement\u201d le pouvoir d\u2019achat (ce qui allait à l\u2019encon-, tre de l'idéologie du libéralisme économique professée jusque là) pouvait sauver le système capitaliste.3.3 Une crise qui frappe les travailleurs Ceux qui ont défrayé le coût de la crise, ce sont principalement les travailleurs.En un sens, la crise n\u2019apportait pas aux travailleurs des problèmes totalement nouveaux: depuis ses origines, l\u2019industrialisation avait signifié pour eux et leurs familles une série de souffrances liées au travail des femmes et des enfants, aux salaires en deçà du minimum vital, au chômage, etc.Mais la crise a eu pour effet d\u2019intensifier et d'imposer à un plus grand nombre, des misères sociales expérimentées depuis l\u2019ouverture des premières manufactures québécoises.Les deux principales sources de misère pour les travailleurs pendant la crise ont été le chômage et la baisse des salaires.Il n\u2019est pas nécessaire d\u2019insister longtemps sur le chômage.Qu\u2019il suffise de souligner qu\u2019il a été massif.L'envers de la baisse de la production c\u2019était des fermetures d\u2019usines et des licenciements.De 1929 à 1933, seulement dans l\u2019industrie manufacturière, 50,000 travailleurs ont perdu leur emploi, dont 6,500 dans les moulins de pâtes et papiers; 6,300 dans les usines de construction et de réparation du matériel de chemin de fer; 3,150 dans les manufactures de textile et 2,700 dans les entreprises de vêtements (16).Les statistiques sur cette période ne permettent pas de suivre l\u2019évolution du taux de chômage année après année, pour l\u2019ensemble de la période, au Québec (17).Les données du recensement de 1931 permettent cependant de savoir que, cette année-là, le premier juin, le taux de chômage était de 17% pour l\u2019ensemble de la main-d'oeuvre; de 30% dans l\u2019industrie minière; de 29.3% dans la construction; de 40% dans l\u2019industrie forestière et de 15% dans l\u2019industrie manufacturière (18).P.E.Trudeau affirme que 1e taux de chômage en 1933, pour l\u2019ensemble de la main-d\u2019oeuvre québécoise, au Québec, était de 30% (19).Même après 1933, le taux de chômage est demeuré alarmant.Par exemple, de 1934 à 1937, le taux de chômage des travailleurs syndiqués au Québec se maintient toujours au-dessus de 15% et le plus souvent au-dessus de 20% (20).Est-il difficile de soupçonner le drame que représentait le chômage pendant la crise pour des dizaines de milliers de travailleurs et leurs familles?Même munis des maigres prestations des \u201csecours directs\u201d et des \u201ctravaux divers\u201d, ces travailleurs se retrouvaient vite sans le sou et criblés de dettes.Nombre d\u2019entre eux ont ainsi perdu leur logement ou leur petite propriété s'ils fen avaient.D\u2019autres qui avaient pu ramasser péniblement des petites épargnes dans les années antérieures à la crise ont été \"lavés\u201d en l'espace de quelques mois.Mais même les travailleurs plus privilégiés, ceux qui avaient réussi à conserver un emploi, ont été appauvris par la crise.Dans plusieurs entreprises, les patrons ont profité de la disponibilité d'une \u201carmée de-réserve\u201d de chômeurs pour imposer à leurs employés des baisses de salaires (21 ).3.4.Une crise qui frappe les capitalistes.La crise des années '30 n\u2019a pas fait mal seulement aux travailleurs.Elle a fait mal aussi aux capitalistes.Certes, il y eut une partie de la bourgeoisie qui put tirer son épingle du jeu et même profiter^de la crise.D\u2019une part parce que dans quelques rares secteurs de l\u2019économie, la prospérité continuait même en temps de crise; c\u2019était le cas par exemple dans l\u2019électricité (22).D\u2019autre part, parce que les capitalistes qui avaient des réservés financières pouvaient profiter des malheurs d\u2019autres capitalistes moins favorisés pour les serrer à la gorge et acheter à bas prix leurs biens (propriétés, machinerie, terrains, etc.) Mais, pour l\u2019ensemble de la bourgeoisie comme classe, la crise était un coup dur pour ses intérêts.D\u2019abord parce que la paralysie de la machine productive, l\u2019amoncellement des stocks, la baisse des' prix représentaient des baisses considérables de profits.Ensuite parce que les ralentissements de l\u2019activité économique représentaient, surtout pour les capitalistes qui n\u2019avaient pas de liquidités, un danger de faillite.Dans les faits, la grande bourgeoisie pouvait plus facilement que la bourgeoisie moyenne et petite patienter dans l\u2019épreuve et attendre des jours meilleurs.Cette donnée aide à comprendre pourquoi la crise a amené des problèmes à l\u2019intérieur de la bourgeoisie entre la grande bourgeoisie (américaine et canadienne-anglaise) d\u2019une part et la bourgeoisie moyenne et petite (juive et canadienne-française)1 d\u2019autre part.En un sens, la crise a été mortelle ou difficile pour plusieurs petits patrons canadiens-français et cela a amené ces derniers à être d\u2019une part mécontents à l\u2019endroit de la grande bôurgeoisie étrangère et, d\u2019autre part prêts à collaborer avec la petite bourgeoisie corporatiste et nationaliste.4.La crise et le mouvement ouvrier Pendant la crise, l\u2019évolution du mouvement ouvrier au Québec pour peu qu\u2019on la compare avec celle qui s\u2019est produite au Canada anglais et ailleurs dans le monde, a été très spéciale.Pour rendre compte de cette spécificité, il faut tenir compte d\u2019au moins trois facteurs: e D\u2019abord il y a le fait que bien avant la crise (depuis 1920) une partie du mouvement ouvrier au Québec (la CTCC et l\u2019UCC) était déjà, en quelque sorte, sous la tutelle de la petite bourgeoisie traditionnelle.\u2022\tEnsuite il y a le fait que la crise, au plan économique, signifiait l'apparition brusque d'un nouveau contexte qui apportait aux travailleurs une série de problèmes aigus dont ne pouvaient pas faire abstraction leurs organisations.Ceci veut dire que le mouvement ouvrier au Québec comme ailleurs, contrôlé ou pas par la petite bourgeoisie, devait absolument s'ajuster autrement dans la nouvelle conjoncture.\u2022\tFinalement, il y a le fait que, dans le Canada anglais, les organisations du mouvement ouvrier ont été rapidement amenées à se radicaliser, (au niveau de l\u2019analyse des causes de la crise autant que de la détermination des remèdes) pour riposter politiquement.Or, cette rapide radicalisation du mouvement ouvrier au Canada anglais avait entre autre pour effet de forcer la petite bourgeoisie traditionnelle à faire, elle aussi, quelque chose de positif pour les travailleurs québécois, si elle ne voulait pas que ces derniers se coupent de son influence pour suivre les mots d\u2019ordre qui provenaient des organisations ouvrières implantées au Canada anglais et désireuses de s\u2019implanter aussi au Québec.C\u2019est en tenant compte de ces facteurs et à l\u2019intérieur d\u2019une problématique attentive aux rapports de classes, qu\u2019il est possible d\u2019expliquer à la fois, dans les années \u201930, l\u2019évolution du mouvement ouvrier, l\u2019évolution des rapports entre l\u2019Eglise et le mouvement ouvrier, la montée du projet corporatiste, l'agonie du régime Taschereau, l\u2019arrivée de Duplessis au pouvoir, la trahison du projet corporatiste, le développement de l\u2019anti-communisme, etc.Au fait, pour marquer tout de suite la différence entre ce qui s\u2019est passé au Canada anglais et au Québec pendant la crise, il est pos- NOVEMBRE 1974 313 sible de dire ceci: dans tout le Canada (Québec inclus), la bourgeoisie est sur la défensive, au moins jusqu'à 1935 (New deal de Bennett); mais l\u2019offensive pour remédier aux problèmes de la crise est dirigée par les travailleurs au Canada anglais et par l\u2019aile réformiste de la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec.4.1 L\u2019offensive des travailleurs au Canada anglais En contexte canadien, l\u2019offensive du mouvement ouvrier vise assez directement la bourgeoisie (et son représentant politique, le gouvernement fédéral de Bennett jusqu\u2019en 1935 et de Mackenzie King à partir de 1935).En gros, cette offensive provient de trois types d\u2019organisations: des organisations syndicales dont le corps principal est le Congrès des Métiers et du Travail au Canada (CMTC) fondé en 1886; du Parti communiste canadien (PCC) fondé en 1921 et du Parti CCF, i.e.la \u201cCo-operative Commonwealth Federation\u201d, fondé en 1932.Tout en ayant leur base principale dans le Canada anglais, ces trois types d'organisations partageaient un commun désir de s\u2019implanter au Québec, d\u2019où la menace qu\u2019elles représentaient pour l\u2019influence de la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec.Très brièvement, essayons de caractériser ces trois forces.4.11.\tLes organisations syndicales Pendant les années \u201930, le mouvement syndical était loin de former un tout homogène.En 1929, par exemple, la CTCC mise à part, les effectifs syndiqués au Canada se partageaient de la façon suivante: \u2022\t126,638 dans la CMTC \u2022\t22,890 dans la One Big Union (OBU) \u2022\t52,429 dans le Congrès Pan-canadien du Travail \u2022\t3,975 dans les Industrial Workers of the World (I WW) (23).Sans entrer dans le détail, disons que la juxtaposition de ces quatre types d\u2019organisations attire l\u2019attention sur deux clivages importants: \u2022\tD\u2019une part, il y a le clivage syndicats internationaux américains versus syndicats nationaux canadiens.Par rapport à ce critère, la première catégorie comprend les effectifs du CMTC et des IWW tandis que la seconde comprend les effectifs du OBU et du Congrès Pan-canadien du Travail.\u2022\tD\u2019autre part, il y a le clivage syndicats de métiers (en général plus modérés) versus syndicats industriels (organisés sur la base d\u2019une entreprise plutôt que sur la base d\u2019un métier et en général plus combatifs et propres à favoriser le développement d\u2019une conscience de classe chez les travailleurs).Par rapport à ce critère, les effectifs du Congrès Pan-canadien du Travail appartiennent à la première catégorie, les effectifs de la OBU et des IWW à la seconde catégorie, tandis que dans le CMTC, même si le rattachement de l\u2019AFL indique une tradition dans le sens des syndicats de métiers, il y a concrètement, pendant toutes les années \u201930 une lutte interne entre une tendance pro-syndicats de métiers et une tendance pro-syndicats industriels.Cette lutte s\u2019intensifie à partir de 1936 suite à la création de la CIO aux Etats-Unis, qui a amené à l\u2019intérieur du CMTC une lutte entre une aile pro-AFL et une aile pro-CIO, lutte qui s\u2019est dénouée en 1939 au profit de la tendance pro-AFL.Quoique fort incomplètes, ces quelques notes aident à entrevoir qu\u2019une large portion du mouvement syndical au Canada anglais a pu réagir de façon combative et radicale face à la crise.C\u2019était des organisations comme la OBU et les IWW ainsi que les militants de l\u2019aile radicale du CMTC qui, dans les luttes sur le terrain autant que dans les congrès annuels n\u2019ont pas manqué, dès le début de la crise, de mettre le système capitaliste en cause et de revendiquer comme remède \"la socialisation de tous les moyens de production, de distribution et d\u2019échange\" (24).4.12.\tLe Parti Communiste Canadien (PCC) A la faveur de la nouvelle conjoncture amenée par la grande crise, le PCC, qui avait été fondé en 1921 èt s\u2019était développé lentement pendant les années \u201920, a connu un essor rapide.De 1932 à 1933, par exemple, le nombre des sections locales était passé de 233 à 350 et le nombre des membres en règle, de 13,000 à 16,471 314 (25).Par districts, les effectifs du PCC se distribuaient de la façon suivante en 1933 (26): \u2022\tNouvelle-Ecosse\t325 \u2022\tNouveau-Brunswick\t20 \u2022\tMontréal\t1,200 \u2022\tTorohto (sud de l\u2019Ontario)\t\u2022\t3,800 \u2022\tTimmins (nord de l\u2019Ontario)\t1,105 \u2022\tSudbury (nord est de l\u2019Ontario)\t-\t300 \u2022\tPort-Arthur (nord ouest de l\u2019Ontario)\t1,125 \u2022\tWinnipeg\t1,032 \u2022\tSaskatchewan\t775 \u2022\tCalgary\t3,000 \u2022\tVancouver\t3,437 \u2022\tMembres dispersés\t352 \u2022\tTotal\t16,471 Au sujet de ses objectifs fondamentaux, voici ce que précisait le PCC lui-même dès 1930, peu de temps après l\u2019éclatement de la crise:\t\\ 1- Grouper les organisations ouvrières existantes et en faire des instruments dé combat dans la lutte contre le capitalisme; entrer dans les syndicats ouvriers et y remplacer la direction réactionnaire par une direction révolutionnaire.2- Prendre part aux élections et se mêler à la vie politique du pays en général.Avoir des représentants dans les différentes institutions législatives et administratives pour démasquer la prétendue démocratie capitaliste; aider.-à la mobilisation des travailleurs en vue de la bataille décisive contre l'Etat capitaliste.Exposer publiquement et d\u2019une manière précise devant les gouvernements capitalistes, les griefs journaliers de la classe ouvrière.3-\tPousser la lutte pour pourvoir aux besoins immédiats des travailleurs, rendre ces derniers exigeants dans leurs réclamations et grâce à des escarmouches quotidiennes répétées, préparer et entraîner une troupe capable d\u2019abattre le capitalisme.4-\tS'emparer du pouvoir pour renverser le capital et la dictature des capitalistes, établir la dictature de la classe ouvrière et la république des travailleurs (29).Cet extrait du programme du PCC laisse peu de place au doute: l\u2019orientation du PCC référait au seul modèle anti-capitaliste et socialiste.A l\u2019époque, le PCC référait au seul modèle de socialisme qui existait, le modèle soviétique.Comme moyens d\u2019action, le PCC invitait ses militants à faire de l\u2019\u201centrisme\u201d à l\u2019intérieur des syndicats afin de transformer ces derniers en syndicats révolutionnaires.A partir de 1931 le PCC a consacré également une partie de ses énergies à l\u2019action auprès des chômeurs pour les aider à s\u2019organiser et à canaliser leurs.revendications.Cette même année, le PCC dut faire face à\" une dure répression provenant du gouvernement fédéral.Huit de ses chefs, dont Tim Buck furent accusés de \u201csubversion\u201d et condamnés, en vertu de l'article 98 du code criminel, à cinq ans de prison.Au même moment, le PCC fut déclaré \u201cillégal\u201d et amené à changer de nom (28).En dépit de cette répression, le PCC continue à mobiliser les travailleurs et à lutter \u201ccontre la solution capitaliste, qui veut dire la perpétuation du capitalisme au prix des baisses de salaires, d\u2019un travail excessif, du chômage des masses, de la pauvreté, de la guerre et du fascisme.\u201d (message adressé aux travailleurs canadiens en août 1934) (29).4.13.\tLe Parti CCF Le Parti CCF, ancêtre du NPD, a été fondé en août 1932, dans le cadre d\u2019une rencontre de plusieurs représentants de diverses organisations ouvrières et agricoles des quatre provinces de l\u2019Ouest.Le principal animateur de ce nouveau regroupement était J.S.Woodsworth, pasteur protestant, qui siégeait comme député indépendant au Parlement d\u2019Ottawa, depuis le début des années \u201920.A l\u2019drigine de la création de ce nouveau parti, il y avait le diagnostic suivant: \u201cle fermier et l\u2019ouvrier sont tous deux exploités par le présent système économique et ne peuvent pas sortir définitivement de cette exploitation si ce n\u2019est à travers une reconstruction de toute la structure économique de la société (30).\u201d Quoique basé dans les provinces de l\u2019Ouest à l\u2019origine, le Parti CCF s\u2019employa vite à s\u2019implanter dans les autres provinces, y compris dans le Québec, en privilégiant, comme le PCC, le lien avec les organisations syndicales.,Lors de son premier Congrès annuel, en 1933, le parti CCF, précisa de la façon suivante son orientation générale: NOVEMBRE 1974 (.) Le But est l'établissement au Canada d'une communauté coopérative dans laquelle le principe fondamental de la production, de la distribution et de l\u2019échange sera de pourvoir à la satisfaction des besoins et nécessités de l'être humain et non à la création de profits privés.Nous voulons remplacer le système capitaliste actuel, et toutes les injustices et l\u2019inhumanité qu\u2019il implique, par un ordre social où un programme préalablement conçu et étudié d\u2019économie sociale remplacera le désordre économique de l\u2019entreprise privée et de la-concurrence et où, enfin, un vrai gouvernement de démocratie, basé sur l\u2019égalité économique, sera possible et deviendra une réalité .(.) Le pouvoir et la puissance sont de plus en plus concentrés dans les mains d\u2019une faible minorité irresponsable de financiers et d\u2019industriels.(.) Nous estimons et nous croyons que ces maux ne pourront être écartés que par l\u2019élaboration d\u2019un plan d\u2019économie secialisée, d\u2019après lequel nos ressources naturelles et les principaux moyens de production et de distribution seront possédés, contrôlés et mis en oeuvre par le peuple.(.) Le CCF vise au pouvoir politique afin de mettre un terme à cette domination de notre vie politique (31).Pour concrétiser cette orientation, le parti CCF prévoyait dans son programme des moyens plus particuliers comme les suivants: \u2022\tLa création d\u2019une Commission nationale du plan d\u2019économie sociale.\t, \u2022\tLa création d'un secteur social de l\u2019économie au moyen de l\u2019étatisation des banques à Charte, des moyens de transport et de communications, de l\u2019énergie électrique, des mines, des pâtes et papiers, de la distribution du lait, du pain, du charbon et de la gazoline.\u2022\tLa formation des coopératives de production et de consommation.\u2022\tDe nouvelles politiques sociales dont un programme d\u2019assurance-chômage.\u2022\tL\u2019étatisation des services de santé (32).A la différence du programme du PCC, celui du CCF n\u2019était peut-être pas nettement socialiste dans la mesure où il préconisait l'appropriation collective non pas de tous les moyens de production, mais seulement des principaux moyens de production et de distribution.Pourtant lorsqu\u2019on examine la liste des entreprises visées par les nationalisations du parti CCF, on constate que le programme demeurait très anti-capitaliste et avait, en particulier, des dents contre la grande bourgeoisie (mines, transports, électricité, pâtes et papiers).4.2.La contre-offensive de la petite bourgeoisie au Québec.En interaction étroite les unes avec lès autres, les trois forces organisées que nous venons d\u2019évoquer conjuguaient leurs efforts pour faire apparaître, en contexte canadien, un mouvement ouvrier fort et mobilisateur (33*).Ceci représentait une menace, non seulement pour la bourgeoisie canadienne qui était directement visée par l\u2019offensive et qui a dû effectivement reculer, mais également pour l\u2019influence de la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec.En effet, dans la mesure où le CMTC, le PCC et le CCF ne se contentaient pas de mobiliser les travailleurs anglophones mais s\u2019adressaient également aux travailleurs canadiens-français pour leur proposer une analyse critique du fonctionnement du système capitaliste et une option politique socialisante sinon socialiste (34), ils devaient immanquablement être perçus par la petite bourgeoisie traditionnelle et par ses organisations (ESP, AN, Jeunes-Canada, HEC, Le Devoir, ACJC, SSJB etc.) et finalement par l\u2019Eglise, comme autant de concurrents qui menaçaient leur influence à l\u2019intérieur du mouvement ouvrier, notamment à l\u2019intérieur d\u2019organisations comme la CTCC, l'UCC et une autre, plus récemment fondée, la jeunesse ouvrière catholique (JOC) (35).4.21 La genèse du projet corporatiste a)\tDe façon embryonnaire, l\u2019idéologie et le projet corporatistes étaient déjà dans l\u2019air au Québec depuis la fondation de l\u2019ESP (en 1911), une organisation jésuite chargée de favoriser l\u2019application des principes de la doctrine sociale de l\u2019Eglise dans le mouvement ouvrier, et surtout, depuis l\u2019apparition des premiers syndicats catholiques.b)\tMais c\u2019est seulement à partir de 1933 que l\u2019idéologie et le projet corporatistes vont prendre une forme à la fois explicite, articulée et cohérente.Plus précisément, la genèse du projet corporatiste renvoie à la date du 9 mars 1933, à une réunion spé- NOVEMBRE 1974 ciale convoquée par l\u2019ESP.Par la suite, cette réunion gardera le nom de \u201cjournée des 13\u201d, en raison des treize prêtres et religieux qui y avaient participé.L\u2019agenda de cette journée comprenait deux points principaux: \u2022\tPremièrement, l\u2019étude du programme du Parti CCF, à partir d\u2019un exposé du Père Georges-Henri Lévesque, dominicain.\u2022\tDeuxièmement, l\u2019établissement d\u2019un programme de \u201crestauration sociale\u201d, à partir d\u2019un exposé du Père Louis Chagnon, jésuite.Ces deux dimensions, dès les origines du projet, préfiguraient en quelque sorte la double caractéristique qu\u2019il allait conserver dans son développement ultérieur, soit son aspect défensif (une réaction contre le CCF et plus profondément contre le socialisme) et son aspect offensif (des réformes).Peu de temps après, les principales communications faites lors de la \u201cjournée des 13\u201d furent publiées dans un bulletin mensuel de l\u2019ESP surnommé par la suite le Programme No 1 de l\u2019ESP.Rapidement, la diffusion de ce document suscita des réactions positives dans tout le réseau de la petite bourgeoisie traditionnelle au Québec (37).Entre autres, des évêques dont le Cardinal Villeneuve s\u2019empressèrent de donner un appui formel au projet en même temps que Taschereau reprochait à l\u2019ESP de faire de la \u201cpolitique bleue\u201d (38).I c)\tEncouragée par la réaction positive suscitée par le programme No 1, l\u2019ESP élargit le cercla des intéressés en intégrant, au début de 1934, dans le groupe initial, des laïcs comme Albert Rioux, président de l\u2019UCC, Alfred Charpentier, président de la CTCC, Wilfrid Guérin, secrétaire des Caisses Populaires de la région de Montréal, Esdras Minville, économiste et professeur à l\u2019Ecole des HEC, ainsi que le docteur Wilfrid Hamel et l\u2019avocat René Chaloult de Québec qui allaient bientôt fonder un nouveau parti, l\u2019Action Libérale Nationale (ALN), instrument, qui permettrait au projet corporatiste de devenir véritablement un projet politique.C\u2019est à la suite de cette concertation que l\u2019ESP publia un second document, moins théorique et plus concret que le premier, qui allait être appelé par après, le Programme No 2 de l\u2019ESP.d)\tEn juin 1934, l\u2019ALN fut fondée par un groupe de jeunes libéraux déçus de Taschereau, tel Paul Gouin et par d\u2019anciens militants de l\u2019ACJC tels Philippe Hamel et Ernest Grégoire.Le nouveau parti dont les principaux animateurs étaient des éléments réformistes de la petite bourgeoisie se réclamait à la fois du \u201cnationalisme économique\u201d de Lionel Groulx et de l\u2019AN et du projet de \u201crestauration sociale\u201d de l\u2019ESP.D\u2019ailleurs, le programme de l\u2019ALN reprenait des points essentiels du Programme No 2 de l\u2019ESP (40).En l\u2019espace d\u2019un an l\u2019AIN connut une progression très rapide, ce qui força Duplessis à faire alliance avec elle contre Taschereau, à l\u2019élection provinciale de novembre 1935.Les résultats de l\u2019élection montrèrent que l\u2019ALN, avec 26 sièges, avait plus de force, en 1935, que le Parti Conservateur de Duplessis qui n\u2019obtint que 16 sièges (41).e)\tEn 1935-1936, Duplessis incorpora à l\u2019intérieur du programme de l\u2019Union Nationale (UN) les principales pièces du programme de l\u2019ESP (42).Dans l\u2019intervalle la sympathie et l\u2019appui que l\u2019ensemble des évêques et une bonne partie du clergé avaient donné à l\u2019ESP en 1933 avaient fini par être transférés à l\u2019ALN en 1934-35 et à l\u2019UN en 1936 (43).Ainsi en août 1936, lorsque le régime Taschereau-Godbout tomba et lorsque le régime Duplessis prit sa place, l\u2019espérance soulevée par le projet corporatiste n\u2019était pas étrangère à cet événement entrevu, à tort, par la petite bourgeoisie réformiste, comme le début d\u2019un processus de libération.Nous y reviendrons après avoir dégagé quelques caractéristiques du projet corporatiste.Pour le moment, qu\u2019il suffise de mettre en évidence le fait que vers 1935, le projet corporatiste avait l\u2019appui officiel non plus seulement de l\u2019ESP, mais également d\u2019autres organisations petites-bourgeoises comme les Jeunes-Canada (fondés en 1933 par Groulx), la SSJB, l'ACJC, l\u2019AN, le Devoir, l\u2019Action catholique, HEC, les Sociétés de colonisation, les Ligues du Sacré-Coeur, etc.Et en plus, certaines organisations ouvrières appuyaient aussi le projet; mais c\u2019était des organisations dans lesquelles la petite bourgeoisie traditionnelle avait une grande influence: la CTCC, la JOC, l\u2019UCC.315 4.22.Quelques caractéristiques du projet corporatiste a)\tle projet corporatiste et l\u2019idéologie qui l\u2019inspirait n\u2019étaient aucunement des inventions québécoises et devaient beaucoup, au contraire, à des importations de l\u2019extérieur.C\u2019est ainsi que pour expliquer la genèse du courant corporatiste au Québec il faut tenir compte non seulement de la crise économique et de la radicalisation du mouvement ouvrier au Canada anglais, mais également d\u2019emprunts faits à la Doctrine sociale de l\u2019Eglise, en particulier à l\u2019encyclique Quadragésimo Anno (1931), et de contacts entre l\u2019ESP québécoise et des groupes semblables en France, en Italie, en Belgique, en Allemagne, etc.b)\tsous-jacente au projet corporatiste, il y avait une analyse moraliste de la société capitaliste et, en particulier, des causes de la crise des années '30.Cette analyse demeurait moraliste dans la mesure où, avant même d\u2019examiner les faits concrets, elle faisait sien un postulat qu\u2019elle ne s\u2019autorisait jamais à mettre en question par la suite: d\u2019une part, le capitalisme est intrinsèquement bon dans son essence et, d\u2019autre part, le socialisme est intrinsèquement mauvais dans son essence (44).Obligée de respecter un tel postulat, l\u2019analyse pouvait par la suite, critiquer des aspects concrets du fonctionnement du système capitaliste, mais en prenant toujours soin de préciser qu\u2019il s\u2019agissait là d\u2019abus qui étaient attribuables à l\u2019infidélité morale des patrons autant que des travailleurs.Autrement dit, si les patrons et les ouvriers avaient davantage respecté certaines valeurs morales et chrétiennes, s\u2019ils avaient été moins \u201cégoïstes\u201d, moins \u201cextravagants\u201d, plus \u201ccharitables\u201d, plus \u201cjustes\u201d, plus \u201ctempérants\", il n\u2019y aurait pas eu de crise.Par exemple, le préambule du Programme No 2 de l\u2019ESP affirmait: Nous croyons, nous aussi, que les causes principales de la crise sont d\u2019ordre moral et que nous la guérirons surtout par le retour à l\u2019esprit chrétien: esprit de justice, de charité, de mddération, respect des droits de Dieu et des droits du prochain (45).Bloquée d\u2019un côté par l\u2019interdit du socialisme, obligée de l\u2019autre de reconnaître que la machine capitaliste est enrayée, ce type d\u2019analyse n\u2019avait plus qu\u2019une seule alternative: plaider pour un capitalisme plus humain et plus chrétien, faire une \u201crestauration sociale\u201d, faire surgir un \"ordre nouveau\u201d (46).c)\tTechniquement, le projet corporatiste, visait à éliminer la lutte des classes et à favoriser la collaboration des classes à l\u2019intérieur de la société capitaliste à l\u2019aide des mécanismes suivants: \u2022\tA un premier niveau, dans chaque \u201ccorporation\u201d, métier ou profession, il devait y avoir à la fois des syndicats ouvriers et des syndicats patronaux.\u2022\tA un deuxième niveau, dans chaque corporation, il devait y avoir une commission mixte (ou comité paritaire), à l\u2019Intérieur de laquelle siégeaient des délégués des deux syndicats.\u2022\tA un troisième niveau, il devait y avoir une sorte de conseil central qui comprend des représentants de tous les corps professionnels\u201d (47), i.e.des délégués patronaux et syndicaux de toutes les corporations.A un quatrième niveau, il y avait finalement l\u2019Etat.Avec une telle série de paliers intermédiaires entre les classes et l\u2019Etat, les promoteurs du corporatisme pensaient que les conflits entre le capital et le travail pourraient se résorber sans qu\u2019il soit nécessaire pour autant de tomber dans l\u2019écueil de l\u2019\u201cétatisme\u201d qui risquait de conduire tout droit au pire des maux, le socialisme.d)\tLe projet corporatiste avait un aspect offensif, c\u2019est à dire comprenait une série de réformes \u201cpour mettre fin à la dictature économique et assurer une meilleure répartition des richesses (48)\u201d.Parmi ces réformes prévues, pour instaurer un \u201cordre nouveau\u201d, il y avait \u2022\tl\u2019adoption d\u2019un code du Travail (49).\u2022\tL\u2019acceptation du principe du \u201csalaire familial\u201d fixé en tenant compte des besoins.\u2022\tUn système d\u2019allocations familiales et de lois sociales pour protéger les travailleurs contre les risques d\u2019accidents, de maladie, de vieillesse et de chômage (50).\t* \u2022\tUne politique agricole pour favoriser la colonisation, le retour à la terre (51).\u2022\tQuelques nationalisations dans les \u201centreprises d\u2019intérêt général\u201d, à condition de ne pas oublier que \u201cla nationalisation étendue à un grand nombre d\u2019entreprises entraîne un redoutable danger de socialisme (52).\u201d Cette acceptation, même timide, du principe de la nationalisation des \u201centreprises d\u2019intérêt général\" signifiait dans le concret, pour les militants et sympathisants de l\u2019ALN qui faisaient leur le \"nationalisme économique\u201d de l\u2019Action Nationale et de Groulx (53), la possibilité de contrôler les monopoles et les trusts, généralement entre les mains des \"étrangers\u201d, i.e.de la grande bourgeoisie américaine et canadienne-anglaise.N\u2019était-ce pas de ces trusts et monopoles qu\u2019étaient provenus les \u201cabus\u201d les plus flagrants qui avaient causé- la crise?La cible par excellence de la petite bourgeoisie réformiste, à cette époque où s\u2019intensifiait la lutte nationale, c\u2019était principalement des compagnies qui appartenaient au Trust de l\u2019électricité comme la Québec Power, la Montçéa! Light Heat and Power, la Shawinigan Water and Power qui, grâce à l\u2019appui de Taschereau et de la haute finance, vendaient l'électricité à des prix élevés aux consommateurs québécois et extorquaient des profits exorbitants.C\u2019est en attaquant le Trust de l\u2019électricité et en promettant de nationaliser les principales compagnies que l\u2019ALN avait, en concertation avec d\u2019autres organisations réformistes, ébranlé les assises du régime Taschereau en 1934-35, avant de se laisser -dépouiller par Duplessis en 1936, des fruits de son travail politique.e)\tMais le projet corporatiste avait aussi un aspect défensif dans la mesure où toutes les réformes proposées ne se départissaient jamais, explicitement ou implicitement, d'une option résolue en faveur du capitalisme et d'une opposition farouche au communisme.Depuis ses tendres origines, le projet corporatiste était marqué au Québec par son aspect défensif contre les Unions internationales, contre le PCC et contre le CCF.Même la lutte contre la misère était vue par la petite bourgeoisie traditionnelle comme un moyen pour empêcher les travailleurs canadiens-français d\u2019être gagnés au communisme.Le Père Georges-Henri Lévesque remarquait à ce sujet: \u201cNous avons beau parler, écrire, tonner tant que nous voudrons contre les communistes, les poursuivre même jusqu\u2019à les mettre en prison: si nous laissons notre peuple s'enfoncer dans la misè/e, nous ne l\u2019empêcherons pas de se tourner vers les apôtres de Moscou comme vers des sauveurs (54)\u201d.Malgré cet avertissement du Père Lévesque, le volet défensif du projet corporatiste, entre autre sous la forme d\u2019un anti-communisme virulent, a, d\u2019année en année, pris le dessus de façon de plus en plus nette sur le volet offensif, c\u2019est à dire sur les réformes sociales concrètes.A partir de 1935 surtout, l\u2019ESP, en liaison étroite avec d\u2019autres organisations et avec l\u2019appui formel du cardinal Villeneuve (55), donna l\u2019impulsion à une véritable campagne anti-communiste qui, en plus de l\u2019écrit, recourait à une série d\u2019autres moyens pédagogiques comme le théâtre, le cinéma, les affiches, les pancartes, les cours, les manifestations, les expositions, etc (56).Les cibles de cette campagne étaient indirectement le PCC, le CCF, les Unions internationales, la Russie staliniste, l\u2019Espagne \u201crouge\u201d des républicains.Les organisations ouvrières dans lesquelles la petite bourgeoisie traditionnelle était influente, comme le CTCC, l\u2019UCC, la JOC, furent entraînées dans cette campagne (57).Dans son contenu, cette campagne incitait les gouvernements fédéral et provincial à adopter des mesures répressives à la fois contre les immigrants, contre les militants communistes, contre les journaux communistes, etc (58).4.23.Duplessis et le projet corporatiste Duplessis n\u2019a jamais été de coeur avec l\u2019ensemble des réformes comprises dans le projét corporatiste et il l\u2019a bien montré dans sa façon d\u2019exercer le pouvoir de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959.Mais sa force politique a résidé dans sa capacité de flairer, dès son élection comme chef du PCQ en 1933, que la petite bourgeoisie corporatiste et nationaliste était une force politique montante au Québec et que pour débouter le régime Taschereau, il se devait de se rapprocher de cette petite bourgeoisie réformiste et d\u2019injecter dans ses propres discours, les thèmes sinon les mots, avec lesquels cette dernière avait conquis sa popularité.C\u2019est ainsi que Duplessis était présent aux Semaines Sociales du Canada de l\u2019ESP, à Rimouski, en 1933 (59): il dénonce les trusts, critique le piétinement de la colonisation, parle de \u201crestauration\u201d et glisse des compliments aux Jeunes-Canada, en janvier 1934 (60); il prend soin de ne pas attaquer directement et publiquement l\u2019ALN après 316 NOVEMBRE 1974 sa formation en juin 1934; il fait alliance avec elle pour l\u2019élection de novembre 1935; et jusqu\u2019à sa victoire d'août 1936, H laisse les réformistes de l\u2019ALN, (notamment les Hamel, Grégoire et Cha-loult), attirer des votes à l'UN en dénonçant les trusts, en promettant la nationalisation de l'électricité (61).Après sa rupture avec Paul Gouin en juin 1936 (62), pour ne pas perdre les autres réformistes de l\u2019ALN dont il a besoin pour se rendre jusqu\u2019au pouvoir, il accepte même, sur demande de Hamel, de s'engager par écrit à combattre le trust de l\u2019électricité (63).L\u2019habilité de Duplessis a résidé dans sa capacité, de 1934 à 1936, de donner aux réformistes corporatistes et nationalistes, l\u2019illusion qu\u2019il était avec eux, pour la \"libération économique\u201d et pour un \u201cordre nouveau\u201d, tout en faisant attention de ne pas se compromettre de façon claire au sujet des réformes prévues dans le cadre du projet corporatiste.De cette façon, Duplessis, à la veille de l\u2019élection de 1936, pouvait compter sur l\u2019appui des diverses couches sociales, associations et institutions qui s\u2019identifiaient à l\u2019idéologie corporatiste: il pouvait miser sur l\u2019appui des paysans et producteurs agricoles encadrés par l\u2019UCC, des travailleurs encadrés par la CTCC, des patrons canadiens-français qui avaient espoir dans le projet corporatiste, des petits-bourgeois qui s'identifiaient aux positions de l\u2019ESP, de l\u2019AN, de l\u2019Action Catholique, des Jeunes-Canada, de la SSJB.Au même moment, Duplessis rencontrait l\u2019opposition et la crainte des forces auxquelles s\u2019attaquaient le projet corporatiste, soit, d\u2019une part, en raison du volet défensif (l\u2019anti-communisme), les travailleurs et les intellectuels encadrés par le PCC, le CCF et les Unions internationales; soit, d\u2019autre part, en raison du volet offensif, la bourgeoisie étrangère (américaine, canadienne-anglaise, juive), en particulier les trusts et monopoles dénoncés dans le Petit Cathéchisme des électeurs, la presse bourgeoise qui les appuyait (The Montréal Star, The Gazette, le Canada, etc.) et les organisations patronales qui les défendaient (64).\t\u201e Mais Duplessis a réussi à se glisser jusqu\u2019au pouvoir sous de fausses représentations.Les réformistes de l\u2019ALN pensaient que la \u201clibération économique\u201d était sur le point de débuter; en apprenant les résultats des élections du 17 août 1936, le Dr.Hamel s\u2019écria: \u201cEnfin, voici l\u2019aube d\u2019une ère nouvelle (65).\u201d Une fois au pouvoir, Duplessis ne mit pas de temps à montrer à quelle enseigne il se logeait.Là encore cependant, il manoeuvra habilement, de façon à se ménager les appuis dont il avait besoin.A cet effet, il fit preuve de peu d\u2019empressement pour mettre en application le volet offensif (les réformes) du projet corporatiste et de beaucoup d'empressement pour mettre en application le volet défensif du projet corporatiste.En rapport avec l'aspect offensif du projet corporatiste: \u2022\tDuplessis mit de l'avant certaines réformes concernant le milieu rural, entre autre, il fit débloquer des fonds pour mettre sur pied le crédit agricole provincial dont il parlait depuis de nombreuses années.De cette façon, il posait un geste électorale-ment rentable, en raison de la carte électorale du temps, et il conservait l\u2019appui de l\u2019UCC qui avait 21,000 membrès en 1938 (66).\u2022\tDuplessis, dans le domaine des politiques sociales, se contenta de faire entrer le Québec dans la nouvelle loi fédérale concernant les pensions aux aveugles et d\u2019adopter la Loi des mères nécessiteuses erv1937.\u2022\tDuplessis adopta dès positions très conciliantes à l'endroit de la bourgeoisie étrangère, notamment à l\u2019endroit des trusts et des monopoles.Pendant un temps cependant, il laissa une note d\u2019incertitude dans l\u2019air, de façon à ne pas donner la chance aux réformistes de voir clair sur ses intentions tous en même temps.C\u2019est ainsi qu\u2019il mit du temps avant de dévoiler sa politique à l\u2019endroit des compagnies d\u2019électricité.Les Hamel, Grégoire et Chaloult devenaient de plus en plus impatients, mais Duplessis ne leur laissait pas la chance de le saisir nettement.Après quelques mois, les jeux devinrent plus clairs.Duplessis était intervenu auprès de la Québec Power et de la Montreal Light, Heat and Power, mais pour les inciter à baisser leurs prix (67), c\u2019est-à-dire pour les inviter à se protéger eux-mêmes contre une éventuelle nationalisation.D\u2019après Rumilly, à la fin de 1937, après avoir pris un verre de trop, Duplessis dit un soir à deux administrateurs de la Shawinigan Water and Power: \u201cje vous ai sauvés de la nationalisation\".A ce moment-là, la politique économique de Duplessis était devenue claire: comme celle de Taschereau, elle était * d\u2019abord favorable aux intérêts des grands industriels et des grands financiers.Même le trust de l\u2019électricité n'avait plus besoin d\u2019avoir peur de Duplessis.En rapport avec l\u2019aspect défensif du projet corporatiste, Duplessis eut moins d\u2019hésitation et fit même preuve d\u2019un zèle empressé, d'abord comme anticommuniste, puis comme anti-syndicaliste.e Dès l'automne de 1936, Duplessis prêta sa collaboration aux hautes instances de l\u2019Eglise (le Cardinal Villeneuve à Québec et Mgr Gauthier à Montréal) pour prép^-er de grandes manifestations anti-communistes auxquelles il participa parfois comme orateur (69).\u2022\tLe 17 mars 1937, Duplessis fit adopter la Loi du Cadenas .contre la propagande communiste; en vertu de cette loi, la Police Provinciale, entre le 9 novembre 1937 et le 10 mai 1938, effectua 124 descentes (70).\u2022\tDès 1937, année record pour les grèves pendant les années \u201930 (c\u2019était l\u2019année de la reprise économique stimulée par la perspective de la guerre), Duplessis fit la preuve de son antisyndicalisme.D\u2019abord, il fit adopter la Loi des salaires raisonnables, une loi qui, au niveau des intentions déclarées, devait protéger les petits salariés non syndiqués, mais qui, dans les faits, devait être utilisée comme arme pour enlever aux syndicats leur reconnaissance syndicale, en permettant aux patrons qui ne voulaient pas signer de conventions collectives,, de contourner le syndicat et de s\u2019adresser à la Commission des salaires raisonnables.C\u2019est ainsi que, lors de la grève du textile de 1937, la CTCC, à la suite d\u2019une pression du Cardinal Villeneuve et d\u2019une rencontre dans le bureau de Duplessis avec les patrons de la Dominion Textile (qui avait dix manufactures en grève) et de la Montreal Cottons de Valleyfield, dut accepter un règlement qui impliquait le recours à la Commission des salaires raisonnables, ce qui, quelques mois plus tard, signifiait que la reconnaissance syndicale avait été perdue pour plusieurs milliers de travailleurs de la CTCC (71).Avec les Unions Internationales, la politique antisyndicale,de Duplessis fut encore plus drastique.Ainsi, dans une grève qui impliquait des travailleurs dans une industrie de confection montréalaise, le syndicat local était affilié à la CIO.Profitant du climat de compétition qui existait entre syndicats catholiques et syndicats internationaux, Duplessis, à la suite d\u2019une suggestion faite par l\u2019abbé Jean Bertrand, aumônier général de la CTCC, accéléra le règlement du conflit en ordonnant des mandats d\u2019arrestation contre Raoul Trépanier, président du Conseil des métiers et du Travail de Montréal et contre Bernard Shane, chef du comité d\u2019organisation de la grève (72).Dans ces grèves et dans d\u2019autres, comme celle de Sorel, en 1937 également, Duplessis s\u2019opposait farouchement au principe de l'atelieq fermé, sous prétexte qu\u2019il portait atteinte au principe de la \u201cliberté de travail (73)\u201d.5.Conclusion: Eglise et mouvement ouvrier En 1937-1938, le \u201cRégime Duplessis\u201d était vivement critiqué par deux séries d\u2019opposants.\u2022\tD\u2019une part, il y avait les critiques qui provenaient des organisations ouvrières et progressistes du Canada anglais (PCC, CCF, CMTC, \u201cSociété canadienne des droits de l\u2019homme\u201d, \u201cUnion pour la paix et la démocratie\u201d, groupes de pasteurs protestants, etc).Ces critiques avaient été provoquées principalement par la Loi du Cadenas et s\u2019en prenaient à l\u2019anti-communisme et à l\u2019anti-syndica-lisme de Duplessis.\u2022\tD\u2019autre part, il y avait les critiques qui provenaient de la petite bourgeoisie réformiste et qui s\u2019en prenaient au fait que Duplessis avait trahi le projet corporatiste.Dans ce groupe contestataire, il y avait Philippe Hamel et ses disciples qui avaient définitivement rompu avec Duplessis en juin 1937.André Laurendeau a bien exprimé le sentiment de déception qui était propre à ces gens à ce moment-là: Quand je revins au Canada, à l\u2019automne de 1937, prendre la direction de la revue l'Action nationale, Duplessis était au pouvoir depuis un an.La province était déjà déçue, mes amis le regardaient comme l'avorteur du mouvement nationaliste et réformiste de 1935-36.Ils estimaient perdue pour une génération l'occasion d\u2019accomplir la révolution que nous avions rêvée.On se sentait très seul (76).NOVEMBRE 1974 317 Par ailleurs, il est étonnant de remarquer que, parmi les personnes et les organisations qui, dans les années 1933-1936, s\u2019étaient activement impliquées dans l\u2019articulation et la diffusion du projet corporatiste, certaines semblaient s\u2019accommoder assez bien du sort que Duplessis avait réservé à ce projet après son accession au pouvoir.C\u2019était le cas, entre autre, pour l\u2019ESP et pour les chefs de file de l\u2019Eglise qui ne semblèrent pas voir de problème dans le fait que Duplessis avait laissé de côté le volet offensif du projet corporatiste pour ne s\u2019occuper que du volet défensif (77).Comment expliquer cette attitude conciliatrice et peu critique de la part de personnes et de groupes qui, quelques années auparavant, avaient beaucoup insisté sur les réformes sociales?Serait-ce que la nationalisation de la Montreal Light, Heat and Power avait moins d\u2019urgence à leurs yeux que la construction d\u2019une digue pour protéger le Québec du socialisme (78)?Quant aux organisations ouvrières dans lesquelles la petite bourgeoisie traditionnelle (et l\u2019Eglise) a une certaine influence, i.e.la CTCC, L\u2019UCC, la JOC, elles furent entraînées, elles aussi, dans l\u2019escalade anti-communiste et elles applaudirent elles aussi la Loi du Cadenas.La CTCC cependant, tout en demeurant assez conciliante avec Duplessis, n\u2019en commença pas moins, à partir de sa pratique concrète, entre autre à la suite des dures grèves de Sorel et du textile en 1937, à se poser des questions sur le lien entre les lois ouvrières et le piétinement des effectifs syndicaux.Mais en raison de son anticommunisme militant, la CTCC, comme l\u2019UCC et là JOC, continuait, à la fin des années \u201930, d\u2019être loin des Unions Internationales, du PCC et du CCF.Donc, à la veille de la Deuxième Grande Guerre, l\u2019Eglise, au moyen de la petite bourgeoisie traditionnelle, demeure en lien étroit avec les organisations ouvrières qui, comme la CTCC, l\u2019UCC et la JOC font leur la Doctrine sociale de l\u2019Eglise.Par ailleurs, l\u2019Eglise demeurait en rupture avec le PCC, le CCF et leCMTC.29 octobre 1974.1.\tA ce sujet il est utile de relire les deux derniers rapports moraux de Marcel Pepin, préparés pour les congrès de la CSN en 1972 et 1974.Dans ces deux textes on peut remarquer une certaine hésitation, sinon, un certain malaise, qui vient de la tension entre deux désirs difficiles à harmoniser: celui d'aller de l avant dans une direction socialiste et celui d\u2019étre en continuité avec un passé dont l'orientation est celle de la \"troisième voie\u201d empruntée à la doctrine sociale de l'Eglise.2.\tEn 1920.par rapport à la valeur nette de la production, l'industrie manufacturière (les industries de transformation moins l'industrie de la construction) représentait 37.6% tandis que l'industrie agricole représentait 36.9% de l'ensemble de la production de toutes les industries.Annuaire Statistique du Québec, année 1923.Notons qu'à la même époque, par rappori au nombre de travailleurs, l'industrie agricole continuait d'être de beaucoup la plus importante.3.\tAnnuaire Statistique du Québec, année 1931.4.\tSi on compare la structure industrielle du Québec avec celle de l'Ontario.à la même époque, on constate que le Québec l'emportait dans les industries légères tandis que l\u2019Ontario l'emportait dans les industries lourdes (automobiles, pneus, instruments aratoires, appareils électriques, machines.pièces forgées, etc.cf.W.A.Mackintosh.Le fondement économique des relations entre le Dominion et les provinces, appendice No 3 du Rapport de la Commission Rowell-Sirois.Ottawa.1939.p.54.5.\tW.A.Mackintosh, ibid., p.53.6.\tcf.Annuaire Statistique du Québec, année 1930.p.312.Rappelons que les gisements de fer de la Côte Nord ne furent exploités au Québec qu'après la deuxième guerre mondiale.7.\tSur la question des monopoles dans l'industrie des pâtes et papiers, cf.CSN.Ne comptons que sur nos propres moyens.Montréal.1971, 3e annexe pp.89-101.Sur le trust de l'électricité, il est significatif de constater que.de 1926 à 1929.le nombre des centrales avait baissé de 109 à 94, tandis que le capital investi était monté de 244 à 421 millions de dollars.Cf.ASQ.1941.p.353.8.\tLe nombre des juifs établis au Québec était passé de 7,498 à 50.087, de 1901 à 1931.Un grand nombre d'entre eux.en 1929.jouaient un rôle important dans les entreprises petites et moyennes et.par là, entraient en concurrence avec les canadiens-français.C'est là une donnée matérielle v qui aide, au moins en partie, à comprendre la montée de l'anti-sémitisme dans les années '20.cf.F.Dumont et collaborateurs.Idéologies au Canada-français 1900-1929.PUL.Québec.1974.p.82.9.\tA la faveur de la petite dépression économique de 1920 à 1923.plusieurs patrons canadiens-français ont dû vendre leurs moulins de pâte ou de papier à de grosses compagnies plus riches en capital et davantage capables d'attendre les jours meilleurs.Dans la région du Saguenay-Lac Saint-Jean, par exemple, c'est à cette époque que J.A.Dubuc a vendu ses moulins à Price Brothers Company, cf.William Ryan, The Clergy and Economie Growth in Quebec.PUL.Québec.1967.pp.144 et 153-155.10.\tCf.Annuaire Statistique du Québec, année 1947.p.560 et Céline Saint-Pierre.Le développement de la société québécoise saisi à travers l'analyse des orientations et des pratiques du syndicalisme catholique et des unions internâtes, la définition des idéologies dominantes et la mise à jour des contradictions fondamentales (1929-1940).thèse de doctorat de 3e cycle présentée à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.Texte polycopié, Paris.1973.p.132.11.\tJe le fais ailleurs dans un texte manuscrit qui.je l\u2019espère, sera publié sous forme de livre en 1975: cf.Michel Pelletier et Yves Vaillancourt.Les politiques sociales et les travailleurs.Cahier I (par Y.V.): Les années 1900 à 1929.texte polycopié.Montréal, juillet 1974.(Une copie est disponible à la bibliothèque Bèllarmin, 25 ouest, rue Jarry).12.\tPar exemple, aux congrès du CMTC.en 1917 et 1918, à la suite de pressions exercées par Samuel Gompers.président de ,l'AFL.-le CMTC.en dépit de la résistance d'une large portion de ses membres, donna un appui à la conscription obligatoire.En outre au congrès de 1917.une proposition àj\u2019effet que les résolutions soient-traduites en français, fut battue.Cf.Charles Lipton.The Trade Union Mouvement of Canada: 1927-1959.Canadian Social Publications limited.2e édition.Montréal.1968.pp.182-183.et Alfred Charpentier.De l\u2019internationalisme au nationalisme.ESP nos 88-89 (1919).pp.19-20.13.\tSur l'histoire du mouvement ouvrier de 1880 à 1920.cf.Michel Pelletier et Yves Vaillancourt.op.cit.pp.44-61 14.\tPour plus d'information sur le caractère mondial de la crise, cf.J.Bouvier, \"'crises économiques\u201d dans Encyclopédia Universalis, volume 5.Paris.1969.pp 107-108.15.\tDans les autres industries, la crise a des effets semblables.Par exemple.dans l'industrie agricole, la valeur de la production baissa graduellement de 1929 à 1933 (de 165 à 90 millions de dollars), puis, commença à remonter lentement à partir de 1934.cf.André Raynault.Croissance et structure économique de la Province.Québec.1961.pp.590-591 Dans l'industrie minière, le creux a été atteint en 1932 et la production a recommencé à augmenter à partir de 1933.cf.Annuaire Statistique du Québec, année 1940.p 309.16.\tCf.Annuaire statistique du Québec, années 1931 et 1935.17.\tEn effet, c'est seulement à partir des années '40 qu'il y aura des statistiques sur le taux de chômage pour l'ensemble de la main-d'oeuvre.année après année, au Québec.16.Recensement du Canada.1931.19.\tP.E.Trudeau.La grève de l'amiante.2e édition.Editions du jour.Montréal.1970.p.16 20.\tCf.Annuaire du Canada, année 1938.p.798.21.\tPar exemple, à partir du Tableau 2.il est possible de remarquer que, de 1929 à 1933.les salaires ont baissé de 45% pendant que le nombre des travailleurs ne baissait que de 24%.ce qui indique que des réductions de salaires avaient été imposées aux travailleurs.\t\u201e .22.\tIl est curieux de constater que les investissements et la valeur de la production dans les centrales hydroélectriques ont continué de connaître une progression rapide de 1929 à 1934.ont enregistré un recul seulement en 1935-1936 et ont connu une reprise à partir de 1937.(cf.ASQ années 1941.p.353).Au fait, la baisse dans l'électricité en 1935-1936 est attribuable moins à la crise économique qu'à la menace que représentait le réformisme nationaliste en 1935-1936 pour les compagnies d'électricité comme la Québec Power, la Shawinigan Water and Power et la Montréal light Heat and Power qui avaient peur d'être nationalisées et qui ont été mises en confiance par la pratique de Duplessis, quelques mois'après la conquête du pouvoir.23.\tCf.Céline Saint-Pierre, op.cit.p.129).24.\tCette proposition a été présentée, entre autre, au Congrès du CMTC en 1931 et battue à la suite d'pbjections formulées par le président du CMTC.Torn Moore, qui se disait prêt à préconiser quelques nationalisations.mais pas à demander une \"nationalisation complète \".Cf.Charles Lipton.op, cit.p.'358.Au congrès du CTMC en, 1933.une proposition plus modérée demandant \u201cla propriété coopérative de tous les moyens de production.la production en vue de la satisfaction des besoins et non en vue du profit\" fut débattue et adoptée.Loc.cit.25.\tCf.Joseph Papin Archambault.\"La menace communiste au Canada \", dans ESP Nos 254-255 (mars-avril 1935).pp.7 et 45.26.\tIbid., p.38.27.\tVingtième rapport annuel sur les organisations du Travail au Canada.année 1930.p.162.cité dans Céline Saint-Pierre, op.cit.pp.267-268.2.8.Cf.C.Lipton.op.cit.p.257 et J.P.Archambault, op.cit.p.6.29.\tThe Worker.Toronto.29 août 1934: cité dans J.P Archambault.ibid., p.12.30.\tTract non daté (mais probablement de 1934) et intitulé: The CCF in Québec, p.1.Les soulignés sont de moi.31.\tProgramme et Manifeste de la Co-opérative Commonwealth Federation.tel qu'adopté à la première convention annuelle de la Fédération à Régina.19-21 juillet 1933.p.1 32.\tLoc.cit.33.\tPour une meilleure vue d'ensemble du mouvement ouvrier au Canada anglais, notamment pour une analyse plus approfondie de l'interaction entre les deux partis politiques des travailleurs (PCC et CCF), d'une part, et les syndicats, d'autre part on consultera avéc profit, en plus de l'ouvrage de Charles Lipton.celui plus récent et également fort documenté de Irving Martin Abella.Nationalism.Communism and Canadian Labour.(1935-56).University of Toronto Press.Toronto.1973.256 p.34.\tLe parti CCF et le PCC se préoccupaient beaucoup d'élargir leurs bases au Québec en 1933.Par exemple, le PCC.dans le cadre de son Congrès de 1933 avait proposé comme thème dans l'une des sept commissions, \"la propagande canadienne-française\".Cf.J.P.Archambault, op.cit.pp.14-15.35.\tEn fait, les premières cellules de la JOC commencèrent à apparaître au Québec à la fin des années '20.Mais la JOC devant être fondée formellement.en 1934 seulement, dans le but.entre autre, de protéger les jeunes travailleurs chrétiens, de l'influence du communisme.Sur les origines de la JOC.cf.Gabriel Clément.Histoire de l'Action Catholique au Canada français, deuxième annexe au Rapport de la Commission (Dumont) d'études sur les laïcs et l'Eglise.Fides.Montréal.1972.pp.11-17.36.\tSur les positions doctrinales de l'ESP.cf.Céline Saint-Pierre op.cit.pp.253-283.\t/ 37.\tcf.ESP.Nos 232-233 (1933) 64 p 38.\tVoici à ce sujet un extrait significatif du journal le Patriote du 28 décembre 1933: \"Monsieur Taschereau et ses coryphée?libérâtres accusent le R.P.Louis Chagnon, Jésuite, de faire de la politique bleue sous le couvert de ses conférences à l'Ecole §ociale Populaire.Pourtant, le Cardinal Villeneuve;-à Saint-Roch de Québec, dernièrement, a tenu à présider une conférence du R.P.Chagnon sur la restauration Sociale et a déclaré qu'il approuvait en tous points les thèses du P.Chagnon sur le capitalisme.sur le communisme, sur le syndicalisme, et sur le libéralisme Cité dans Antonin Dupont.Les relations entre l'Eglise et l'Etat sous Louis-Alexandre Taschereau.1920-1936.Guérin.Montréal.1973.p 26.40.\tCf.Robert Rumilly Maurice Duplessis et son temps.Tome 1.Fidès.Montréal.1973.pp.149-150.41.\tCf.Rumilly.ibid., pp.172.178-185.190-196.206-207.42) Cf.Le catéchisme des électeurs.J.A.Thivierge et Fils, éditeurs.Montréal.1935.128 p.Sur par exemple, la participation du clergé à la campagne électorale de novembre 1935 et la sympathie donnée par l'Eglise à la petite bourgeoisie anti-Taschereau.cf.A.Dupont, op cit pp 319-333 et Rumilly.op.cit.pp.204 et 209.44.\tPar exemple, le Père J.P.Archambault, au début du Programme No 1 de l'ESP.prenait soin de préciser: \"Le Pape ne condamne pas le régime (capitaliste) en soi: il n'est pas intrinsèquement mauvais, mais de profonds abus, si généraux qu'on les prendrait parfois pour le système lui-même, le rongent.\" feSP.nos 232-233 (1933).p.1.De même, Esdras Minville.dans un article significativement intitulé \"Le capitalisme et ses abus\" dénonçait avec force la loi de la concurrence, le capitaliste qui ne pense qu'à ses intérêts l'excessive richesse qui tombe entre les mains d'un nombre de plus en plus restreint d'individus\".l\"'organisation anarchique de la production \".le fait que les mêmes hommes cumulent des mandats d'administration, siégeant à des vingtaine, jusqu'à des centaines de conseils différents\", etc.Mais il finissait quand même par rappeler le fameux postulat non négociable:\tles caractéristiques du capitalisme contempo- rain (.) indiquent assez l'origine des abus qui ont fait d'un régime légitime en soi.un régime vicieux dans son application.\" ESP.Nos 232-233 (1933) pp.5.et 7-11 45.\tESP.nos 239-240 (1934).p 5 Voir aussi.Henri Bourassa.La crise.trois remèdes.Montréal.1932 p 6 46.\tCf ESP Nos 232-^33 (1933).pp 3 et 44 47.\tCf J.P.Archambault dans ESP no 236 (1933).pp 24-25.Dans les années ultérieures, des auteurs européens et québécois ont présenté des modèles plus complexes.Albert Muller.Essai d'organisation corporative.ESP.nos 247-249 (août-octobre 1934); Eugène Duthoit L'organisation corporative.ESP.nos 232-233 (1933).pp 62-63 Etc.48.\tESP.nos 239-240 (1934).p 5.49.\tCharpentier.ESP.nos 239-240 (1939) p.19 50.\tL.Chagnon.ESP.nos 232-233 (1933).pp.62-63 et 47-50 51.\tEsdras Minville.L'oeuvre de la colonisation.ESP.Montréal, no 238 (1933).pp.4-31.52.\tL.Chagnon.op.cit.pp.41-43.53.\tA partir de 1933.la revue l'Action Nationale sous l'inspiration de Lionel Groulx s'est employée à diffuser les grands thèmes d'un \" nationalisme économique\" qui dénonçait les capitalistes étrangers à la nation canadienne-française.c'est-à-dire, les capitalistes américains, canadiens-anglais et juifs.Mais, à l'intérieur de ce courant nationaliste petit-bourgeois.les capitalistes étrangers étaient critiqués en tant qu'étrangers et non pas en tant que capitalistes.Cf.Dominique Beaudin.\"Capitalisme étranger et vie nationale\", dans L'Action nationale, juin 1933.pp 323-324: Lionel Groulx.Mes Mémoires, tome 3.Fides.1973.pp 272-273.54.\tG.-H.Lévesque, dans ESP nos 254-255 (1935).p.19.55.\tCf.ESP.nos 254-255.p.1 56.\tPour les écrits, il suffit de se reporter aux tracts et aux bulletins mensuels de l'ESP qui sont massivement consacrés à l'anti-comm^pisme.de 1935 jusqu'à la guerre surtout.Pour ce qui est de l'utilisation de moyens autres que l'écrit, signalons simplement l'une d'entre elles: du 6 au 18 décembre 1935.sous l'égide de l'ESP.il y avait à la Palestre Nationale, une exposition sur la propagande communiste.A ce sujet, voir l'entrevue donnée par le Père Joseph-Papin Archambault dans Le Devoir du 6 décembre 1935.Sur le théâtre et le cinéma anti-communistes, cf.ESP.nos 254-255 (1935).pp.24-25 57.\tEn 1936.par exemple, la CTCC fait de l'anti-communisme l'une de ses priorités.Cf.Philippe Girard dans ESP.nos 274-275 (1936).p 11.Sur l'anti-communisme de la JOC.cf.Gabriel Clément, op.cit.pp 13.43-44 et 137.58.\tCf J.-P.Archambault, dans ESP.nos 254-255 (1935).pp 18-19 59.\tCf.Rumilly.op.cit.p 125.60.\tCf.ibid., p.143 61.\tCf.ibid., pp.243-245.253-257.62.\tCf.ibid., pp.243-245.63.\tCf.ibid., p.248 64.\tPour se faire une idée de la crainte qu'une partie de la bourgeoisie pouvait éprouver en songeant à une éventuelle conquête du pouvoir par Duplessis et l'UN.il suffit de relire certaines pages du Catéchisme des électeurs.entre autres, celles où il est question des trusts en général (pp.24-25).du trust de l'électricité en particulier (pp.25.27.78-79) 65.\tCf.Rumilly.op.cit.p.261.66.\tCf.ibid., pp.347.420.460-461 67.\tCf.ibid., pp.314.349.68.\tCf.ibid., p.406 69.\tCf.ibid., pp.285.307.313.324-325.436-437.70.\tCf.ibid., pp.325, 327.379.383-384.433.495.71.\tCf.ibid., pp.385-375.439-441.464-465.Voir aussi Céline St-Pierre.op.cit.pp.197-210.72.\tCf.Rumilly.op.cit.p 327.73.\tCf Rumilly.op.cit.pp 328.362-363.425-426 74.\tCf.ibid.381.326.75.\tCf.ibid., pp.353.360.76 André Laurendeau.La crise de la conscription.Les éditions du Jour.Montréal.1962.pp.11.77.\tLa Loi du Cadenas a été à la fois bien préparée, bien accueillie et bien défendue par l'ESP et par l'Eglise Certain^ faits sont révélateurs: le 3 juillet 1937.le Cardinal Pacelli.Secrétaire d'Etat au Vatican, écrivait à Mgr Gauthier, évêque de Montréal, pour le féliciter au sujet de son activité anti-communiste.Cf.Rumilly.ibid., p.363.En mars 1938.Mgr Gauthier diffusait une lettre pastorale sur le communisme, avec l'appui formel du Cardinal Villeneuve.Cf.ibid., pp 434-436 78.\tAu sujet des liens économiques entre l'Eglise catholique et le trust de l'électricité, il est significatif de relever que 41.592 actions étaient détenues par les évêchés, les séminaires ou collèges, les communautés religieuses.les fabriques paroissiales, des religieux et des ecclésiastiques, dans la Montreal Light Heat & Power, dans la Shawinigan Water et dans la Quebec Power Cf.Antonin Dupont, op.cit.p 310.318 NOVEMBRE 1974 Peut-on contester et être chrétien?Dans ma jeunesse j'ai appris qu\u2019aller à la messe c\u2019était une chose sacrée.Je me disais que Jésus mérite bien que je me déplace une heure par semaine pour lui.Il faut dire aussi que pour nous, à la campagne, c\u2019était souvent notre seule sortie de la semaine.Et même quand je n\u2019étais plus intéressée par ce qui se passait là - c\u2019était si peu en accord avec ce que nous vivions tous les jours - je continuais à y aller; c\u2019était pour moi une heure de réflexion par semaine.' A la Pointe-Saint-Charles, les prêtres de la paroisse nous apportaient un autr\u2019e son de cloche.Ils nous disaient que c\u2019était un peu de notre faute si tout augmentait, la nourriture, le logement, si nous acceptions les augmentations sans rien dire au lieu de contester et de nous organiser.D'un autre côté, les rapports officiels des gouvernements nous disaient que si tout augmentait c\u2019était parce que les consommateurs étaient capricieux, qu\u2019ils voulaient de beaux emballages, de la variété dans les produits.Je me suis lancée dans le club des consommateurs en me disant: \u201cOn va contester ensemble la publicité, on va pouvoir acheter moins cher nos produits parce qu\u2019on tient nous blême notre magasin bénévolement.\u201d Mais je me suis aperçue bien vite que ce n\u2019était pas là la A 65 ans, j\u2019ai changé de camp! A 65 ans, après une carrière de professeur, de directrice et de supérieure dans un pensionnat bourgeois où j\u2019étais heureuse parce que je croyais important et valable d\u2019oeuvrer à la \u201cformation chrétienne\u201d de l\u2019élite de demain, j\u2019ai décidé de vivre à la Petite Bourgogne et de travailler comme membre de l\u2019Association pour la défense des droits sociaux (avocat populaire à l\u2019ADDS).Gomment cela s\u2019est-il fait?J\u2019ai vécu une période d'ambiguïtés et de déchirements: il y avait Jésus qui s\u2019était solidarisé avec la classe ouvrière; l\u2019Evangile qui devait être la Bonne Nouvelle annoncée aux pauvres; Vatican Il qui engageait l\u2019Eglise à prendre le parti des démunis et des opprimés; notre chapitre des Religieuses du Sacré-Coeur qui avait pris une option de solidarité avec les pauvres et le tiers-pionde; les statistiques crues révélant que 80% des biens de la terre étaient entre les mains de 20% de la population (et moi qui vivais encore avec ce 20%!).je ne pouvais pas continuer comme ça.j\u2019ai changé de camp.Depuis, j'ai eu tant d'expériences à digérer que je n\u2019arrive pas à les ana- vraie solution aux augmentations des prix de la nourriture; il y avait plus que cela qui ne tournait pas rond dans notre système.\u2019Cette année-là, j\u2019ai contesté mon augmentation de loyer parce que je la trouvais injuste.Or ma propriétaire et sa fille étaient furieuses contre moi.J\u2019ai essayé de m\u2019expliquer, mais c\u2019était peine perdue; on m\u2019a mise dehors en me disant de \u2018sacrer mon camp ailleurs\u201d.Ce qui m\u2019étonna naïvement, je me disais que nous étions tous catholiques, est-ce possible que la haine s\u2019installe entre nous?Et la répression continuait: lettres de menaces, lettres d\u2019avocat, avis d\u2019éviction, etc.tout ceci parce que j\u2019osais relever |a tête et revendiquer ce que je considérais comme simple justice.Dans la même semaine, le dimanche, à la messe, je suis allée communier et, juste devant moi, ma propriétaire et s^ fille allaient aussi communier.Donc, le reste de la messe, je ne pouvais plus m\u2019empêcher de réfléchir, il y a quelque chose qui n\u2019allait pas.Et de plus, le même dimanche, une personne qui écrase les assistés-sociaux toute la semaine servait la messe; c\u2019en était trop pour moi, j'ai abandonné l\u2019église, me disant que je me trompais de porté.C\u2019était clair pour moi qu\u2019il y avait deux classes différentes et que jamais on ne pourra lyser toutes.Par une intuition floue mais vraie, cependant, j\u2019ai l\u2019impression de rencontrer Dieu d\u2019une manière très authentique en vivant au jour le jour avec les assistés sociaux, les chômeurs, les petits travailleurs; et cela en étant très loin des \u201cespaces\u201d, de la \u201csolitude\u201d, de la \u201cbeauté\u201d qui composaient mon ancien milieu.Il me reste des questions.beaucoup de questions et je veux les partager avec d\u2019autres.-\tPourquoi cette grande église aux vitres cassées qui réunit 25 personnes à la messe du dimanche et 300 autres au bingo de son sous-sol?Qui sont ces 200 personnes qui suivent le baseball au Parc Campbell et ces centaines d\u2019autres assis devant la T.V.?Vatican II dit: \u201cEglise, peuple de Dieu\u201d! Où est le peuple?Où est l\u2019Eglise?-\tAutrefois, on aurait qualifié les amis qui m\u2019entourent de \u201cpécheurs\u201d! Mais qui est pécheur?L\u2019exploité qui répond à l\u2019injustice par le vol, la boisson, etc.ou celui qui n\u2019est pas arrêté pour vol parce qu\u2019il a un pouvoir et des richesses qu\u2019il ne partage pas?\u201e faire la paix.Parce que j\u2019avais manqué de reconnaissance envers ma propriétaire qui m\u2019avait loué le logement, en me choisissant parmi beaucoup d\u2019autres locataires possibles, je suis chez elle et elle a le droit de faire tout ce qu\u2019elle veut; si je ne suis pas contente je n\u2019ai qu\u2019à partir.Elle me reprochait de dire aux autres locataires de ne pas accepter l\u2019augmentation de loyer.Alors j\u2019ai décidé que pour moi ce n\u2019était pas cela être chrétien: \u201cquand quelqu\u2019un me dérange et m\u2019empêche de faire mon profit, je l\u2019étouffe, mais je vais à la messe pour montrer que je suis catholique, mais je ne veux rien partager\u201d.Quelquefois je me demandais si j\u2019avais raison de travailler pas seulement pour moi mais pour tous ceux qui sont mal pris comme moi, je passais pour contestataire.J\u2019ai donc décidé de laisser tomber l\u2019église avec ses grosses cloches impressionnantes et de lutter chaque jour avec les gens impliqués comme moi dans des problèmes de [ogement, de consommation, et de travailler pour le mieux-être de l\u2019ensemble des gens du quartier.Pour moi c\u2019est plus chrétien cela que d\u2019aller se cacher une heure dans cette bâtisse pour se justifier.Rita BIBEAU, Pointe-Saint-Charles.-\tJ\u2019ai des amies qui supportënt avec une certaine sérénité l\u2019insécurité quotidienne.Le mari à la taverne, le fils en prison, l\u2019éternel spaghetti réchauffé.elles n\u2019ont pas de contacts \u201cordinaires\u201d avec Dieu.D\u2019où leur vient cette force que je n\u2019arrive pas à gagner même par la prière?-\tA vivre avec les masses, on s\u2019aperçoit rapidement que la structure sociale-économique-politique écrase le monde.Faut-il aimer cet ennemi pour vivre l\u2019Evangile ou ne faut-il pas plutôt entrer en conflit avec elle et ses détenteurs en se mettant du côté des groupes sociaux et politiques qui luttent pour les renverser?Dieu est Amour.J\u2019en vis profondément.c\u2019est le coèur de ma vocation de religieuse du Sacré-Coeur.Et je peux dire qu\u2019il est venu à moi par les paroles qu\u2019il adressait à Moïse: \"J\u2019ai vu, j\u2019ai vu la misère de mon peuple qui réside en Egypte.J\u2019ai prêté l\u2019oreille à la clameur que lui arrachent ses oppresseurs.Je çonnais ses angoisses.Je suis résolu à le délivrer\u201d.(Exode, 3, 7-8).Margot POWER, R.S.C.J., Petite-Bourgogne.NOVEMBRE 1974 319 relations revue du mois publiée par un groupe de membres de la Compagnie de Jésus COMITÉ DE RÉDACTION: Irénée Desrochers, directeur Guy Bourgeault, secrétaire Jacques Chênevert, Gabriel Dussault, Michel Dussault, Julien Harvey, Pierre Lucier, Marcel Marcotte, André Myre, jésuites, et Yves Vaillancourt.ADMINISTRATION : Albert PLANTE RÉDACTION, ADMINISTRATION et ABONNEMENTS : 8100, boul.Saint-Laurent, Montréal \u2014 H2P 2L9 tél.: 387-2541.PUBLICITÉ: Liliane Saddk, 3110, rue Malo, Ville Brassard.Téléphone: 678-1209.numéro 398 novembre 1974 SOMMAIRE LES CHRETIENS DANS LE MOUVEMENT OUVRIER AU QUEBEC numéro spécial Les travailleurs québécois et l\u2019Eglise d\u2019ici ¦ (éditorial).290 L\u2019Eglise et les chrétiens dans l\u2019histoire du mouvement ouvrier au Québec (document) .293 Le monde du travail et l\u2019Eglise Jacques Grand\u2019Maison.298 De la France au Québec: orientations des militants ouvriers chrétiens Irénée Desrochers.304 L\u2019héritage des années trente Yves Vaillancourt .310 Témoignages.\u201e 296, 302 et 309 Relations est une publication des Éditions Bellarmin.Pris de l\u2019abonnement: $8 par année.Le numéro: 751.M.Jean-Robert Gendron est autorisé à solliciter des abonnements pour la revue.Relations est membre de Y Audit Bureau of Circulations.Ses articles sont répertoriés dans le Canadian Periodical Index, publication de l\u2019Association canadienne des Bibliothèques, et dans le Répertoire canadien sur l\u2019éducation.Dépôt légal, Bibliothèque nationale du Québec.Courrier de la deuxième classe \u2014 Enregistrement no 0143.BIBLIOGRAPHIE DESCRIPTIVE ET CRITIQUE D\u2019ÉMILE NELLIGAN par PAUL WYCZYNSKI 15 x 23 cm., 319 pages\tPrix: $12.00 \u2022\t*\t* U THÉOLOGIE KANTIENNE PRECRITIQUE par PIERRE LABERGE 15 x 23 cm., 192 pages\tPrix: $4.50 ) , \u2022 * * LA PHILOSOPHIE SOCIALE DE BERGSON par GUY LAFRANCE 15 x 23 cm., 148 pages\tPrix-.$4.50 \u2022\t*\t* LES FORCES VIVES DU DEVELOPPEMENT >\t1er Colloque de coopération internationale 15 x 23 cm., 72 pages Prix: $2.25 En vente chez votre libraire et aux : ÉDITIONS DE L\u2019UNIVERSITÉ D\u2019OTTAWA 65, avenue Hastey, Ottawa, Ont.K1N 6N5 \u2014.», HISTOIRE DES TRAVAILLEURS QUEBECOIS 1.\tLe monde ouvrier au Québec A.Leblanc, J.D.Twaites\t$6.00 2.\tLes travailleurs québécois 1851-1896 Jean Hamelin et collaborateurs\t$6.00 3.\tLes travailleurs du coton 1900-1915 Jacques Rouillard\t$4.00 LE TRAVAILLEUR QUEBECOIS ET LE SYNDICALISME (CUQ 31) R.Desrosiers et D.Héroux\t$3.50 RELIGIOLOGIQUES (CUQ 26) R.Bourgault, L.Rousseau et collaborateurs $3.00 P~q UNE EGLISE U HIER A DEMAIN en collaboration sous la direction de J.Drapeau et R.Bélanger^ $4.00 les presses de l'université du québec Case postale 250, Succursale N, Montréal H2X 3M4, Québec NOVEMBRE 1974 320 "]
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